3 - Jean De Nooze L’homme du syndicat LN

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Biographie de l’auteur

Joffrey Liénart est responsable du Service Bibliothèque et Archives de l’Institut Émile Vandervelde et collaborateur scientifique du Centre de recherche “Monde moderne et contemporain” de l’Université libre de Bruxelles

Introduction

C’est la deuxième fois que l’Institut Émile Vandervelde s’attelle à une biographie dans le cadre de ses activités d’éducation permanente. La première était consacrée à Arthur Jauniaux (1883-1949), un acteur « oublié » de la mutualité socialiste. Cette année, nous avons choisi de mettre à l’honneur un autre socialiste hennuyer qui a lui aussi milité toute sa vie pour la sécurité d’existence des ouvriers dans le cadre passionnant du combat syndical. Le parcours de Jean De Nooze, décédé en 2023, tout comme celui de Jauniaux, est certes des plus singuliers, mais il demeure une véritable leçon pour les générations actuelles et futures. Les enseignements en sont multiples et les réflexions qu’il suscite sont, quant à elles, inspirantes.

En effet, à une époque où notre politique d’égalité des chances est malmenée, voire remise en question au profit de l’illusoire « méritocratie », il est intéressant de se replonger dans les annales d’une histoire relativement récente, où des hommes aux capacités exceptionnelles étaient condamnés par leur milieu de naissance, faute de posséder suffisamment de capital social et culturel1, comme le soulignerait le sociologue Pierre Bourdieu. Leur salut dépendait principalement d’initiatives, parfois exclusivement socialistes, témoignant de cette volonté de faire communauté autour de combats partagés. Grâce à la ténacité de certains rêveurs, ces initiatives s’institutionnalisent et s’enracinent avec succès, permettant cet empowerment collectif, base nécessaire à toute justice sociale. Car il ne faut pas se faire d’illusions : l’adversité était rude et les mesquineries des dominants – ici, les patrons –des plus nombreuses. Résilience communautaire, capacité d’adaptation et intelligence collective ont été les qualités essentielles de ces pionniers de la solidarité. Le cas de Jean De Nooze est exemplaire à cet égard.

Que souhaitons-nous en retraçant la fresque d’un tel destin ? Assurément, c’est éclairer le lecteur pour raviver son engagement citoyen, intimement lié au militantisme. C’est par ce biais que l’agency (le pouvoir d’agir) fera bouger les lignes dans une approche bottom-up (ascendante). C’est en avançant de front que la mutualisation des efforts portera ses fruits.

Pour réaliser ce programme, nous disposons des archives de Jean De Nooze, d’une richesse exceptionnelle, complétées ici et là par des mentions souvent avares en détails dans des monographies ou des articles2. En tant qu’historien, c’est un luxe de disposer d’autant d’éléments pour reconstituer la vie d’un homme du peuple. Car, là aussi, l’intelligence de cet acteur a dépassé ses activités syndicales pour réfléchir à la transmission intergénérationnelle et maintenir une mémoire collective autour de questions allant clairement au-delà du cadre personnel. Rendre ses archives vivantes permet de rendre un ultime hommage à ce personnage attachant et de l’inscrire définitivement dans cette noble Histoire sociale.

1 Le capital social est l'ensemble des relations utiles et le capital culturel regroupe savoirs, diplômes et goûts. Ces ressources influencent la position sociale et les opportunités des individus.

2 Toutes les informations non sourcées dans la présente biographie proviennent des mémoires de Jean De Nooze intitulés « Tranches de Vies ». Institut Émile Vandervelde (I.E.V.), Fonds Jean De Nooze, n° 108. Son fils Alain a également complété ces informations en les compilant dans une note (n° 109). Nous profitons de l’occasion pour le remercier de sa lecture. À notre connaissance, il n’existe qu’une seule notice biographique qui se trouve dans l’ouvrage de Luc Peiren sur l’histoire Centrale générale. Luc PEIREN, La Centrale, c’est nous! 100 ans de Centrale Générale FGTB. 200 ans d’histoire syndicale, Gand, Tijdsbeeld & Pièce Montée et Amsab-Institut d’Histoire sociale, 2008, p. 154.

1 Une enfance tumultueuse

Issu du monde ouvrier, Jean De Nooze est né le 26 juillet 1923 à Asquillies. Quelques années plus tard, en 1926, son père, Albert De Nooze (1897-1977), originaire de Zarlardinge en Flandre orientale, choisit de s’établir à Harmignies pour se rapprocher de la cimenterie S.A. C.P.A.B.H. (Ciments Portland Artificiels Belges à Harmignies), où il est électricien depuis 19223. Sa mère, Julie Revenu (1897-1970), est quant à elle ménagère et élève Jean et son frère cadet, Jacques (1928-1957), qui décèdera accidentellement quelques années plus tard.

Le parcours scolaire de Jean est jalonné de beaux succès, comme en témoignent ses résultats. Sorti de l’école primaire en juin 1936, il intègre l’École des Arts et Métiers, avenue du Champ de Mars à Mons, où il termine sa formation d’ouvrier des machines-outils avec plus de 80 %. Son père souhaite le voir continuer, mais, probablement rattrapé par les réalités socio-économiques, il entre bon gré mal gré à la cimenterie d’Harmignies comme balayeur, le 7 août 1939. Rapidement, aidé par le contexte international, il assure pendant quelques mois l’intérim d’un titulaire tourneur à Coverit – division spécialisée dans le travail de l’amiante-ciment (anciennement asbeste) – qui vient d’être mobilisé. Jusqu’à l’âge de 16 ans, son univers se limite donc à cette cimenterie, qui fait vivre toute la famille, et aux dix kilomètres autour de ce village niché au cœur du Borinage (fig. 1)

Le 15 mai 1940, le gouvernement décide d’éloigner les jeunes mobilisables et les enjoint à rejoindre Ypres par leurs propres moyens pour intégrer le Centre de recrutement de l’Armée belge (CRAB). Jean De Nooze fera bientôt partie de la 529ᵉ Compagnie de Jeunesse. Bien que le départ soit précipité, il quitte sa terre natale aux côtés de 25 autres Harmigniens avec une certaine insouciance, comme il le soulignera dans ses mémoires, personnellement bien équipé et bien pourvu financièrement grâce à la prévoyance de ses parents. Jusqu’au 4 août de la même année, Jean vit une véritable aventure marquée par des moments tantôt intenses, tantôt de creux. Ypres, Lille, Rouen,

3 I.E.V., Fonds Jean De Nooze, n° 5.

4 I.E.V., Fonds Jean De Nooze, n° 114.

Fig. 1 : Vue aérienne de C.P.A.B.H. avec les annotations de Jean De Nooze4

Tours et Toulouse sont ainsi les grandes étapes de ce voyage quasi initiatique. Sitôt rentré en Belgique, il réintègre ses fonctions initiales à l’atelier d’entretien de la C.P.A.B.H., puisque les stocks d’amiante ont été réquisitionnés au profit de la S.A. Eternit. Au milieu de 1942, Jean retrouve finalement la division Coverit, où il restera pendant trois ans. Ce « retour à la normale », comme il le note dans ses mémoires, est toutefois relatif puisqu’il est marqué par des privations, le marché noir et de sérieuses inquiétudes. Ainsi, il échappe par deux fois au travail obligatoire : d’abord en mars 1943, en invoquant des raisons médicales, et ensuite au début de 1944 en acceptant un poste au charbonnage de Bray, qui restait un secteur stratégique nécessaire aux desseins de l’occupant.

C’est aussi pendant cette drôle de guerre qu’il fait une des rencontres les plus décisives de sa vie. Durant l’hiver 1942-1943, en prenant le tram 90 Mons-Charleroi, il croise Simonne Piérart (1921-2017). Bien que les fiançailles soient longues, cela n’empêche pas les tourtereaux de se marier le 26 octobre 1946. Ce mariage – qui a duré 71 ans ! – a vu naître un petit Alain, le 19 octobre 1949.

2 Sa rencontre avec le syndicalisme

Au sortir de la guerre, Jean De Nooze se syndique le 1ᵉʳ octobre 1944 à la section d’entreprise de la C.P.A.B.H., affiliée à la Section régionale du Centre – Syndicat unique, elle-même intégrée dans la « Centrale du Bâtiment – Industries diverses et les Mineurs ». Ce syndicat témoigne à la fois d’une continuité avec les structures anciennes qui renaissaient de leurs cendres et d’une évolution prenant en compte « des conceptions nouvelles », comme le raconte Jean De Nooze5. Certains ouvriers des entreprises de la région avaient en effet décidé de se rassembler, sous l’impulsion d’un certain Adolphe Vangermeersch (1890-1958) (fig. 2), qui avait vécu personnellement le modèle aux nombreux avantages des Ciments d’Obourg et cherchait à le généraliser.

Fig. 2 : Congrès de la régionale du Centre de la Centrale générale, le 2 mars 1958 à la Maison du Peuple de La Louvière On reconnaît de gauche à droite : Jean De Nooze, Julien Henau et Adolphe Vangermeersch6

5 I.E.V., Fonds Jean De Nooze, n° 38.

6 I.E.V., Fonds Jean De Nooze, n° 15.

Embrasser le mouvement socialiste est une tradition familiale bien établie puisque son grand-père, Victor Revenu, était déjà membre fondateur de la Mutualité socialiste « La Renaissance » (section d'Asquillies) et membre de la puissante Centrale des Mineurs, qui avait son siège à Hornu. Quoi qu’il en soit, comme Jean le soulignera plus tard, « une nouvelle phase de [sa] vie commence »7. Très vite, les activités syndicales accaparent une partie significative de son temps et, avec le soutien indéfectible de sa fiancée, il peut s’y consacrer pleinement. En janvier 1945, il devient ainsi percepteur pour Coverit, où il embrigade 45 affiliés en moins de trois mois et parvient à s’imposer comme leur délégué8 Dès l’année suivante, il couvre l'ensemble de la C.P.A.B.H., ainsi que « C.C.C. Pourbaix » et « Paternotte, Four à chaux Sambre et Moselle ». En plus de ses fonctions de percepteur, on lui confie le rôle de sectionnaire et de payeur des indemnités de chômage. Les victoires de ce nouveau syndicat étaient minimes et ses bases encore fragiles, mais ces tâtonnements étaient rétrospectivement le prélude à de grandes réalisations.

Ces grandes avancées dans la région doivent beaucoup au zèle de Jean, qu’on appellera bientôt « l’homme du syndicat ». Pour convaincre les futurs camarades, il tient une permanence dans les trois usines dont il est responsable : l’une, le mercredi, et les deux suivantes, les samedis à midi et après ses heures. Son « arrangement » avec ses employeurs est très limité et, par conséquent, contraignant, puisque toutes les heures perdues au profit des activités syndicales doivent être rattrapées en dehors de ses heures normales9. Jean consacre le reste de son temps libre à mener des campagnes d’information, basées sur des faits d’actualité, au profit du syndicat. Les valves des usines sont ainsi assidûment utilisées. Il découpe de nombreux articles des journaux socialistes LePeuple et Syndicat , et compile d’autres informations qu’il dispose sur des affiches – « réalisées à partir de rien » – avec un sens certain de la composition et de la calligraphie. Le système D est de rigueur : récupération, assemblage, plume-pointe de bois faite maison, colle à base d’œuf… Sa créativité est aussi remarquable que remarquée. Cette communication – qu’il qualifie de « journal ‘mural’ » – produit en effet « d’excellents résultats » auprès de ses collègues, selon ses termes (fig. 3). Les élections sociales sont également révélatrices du succès de ses efforts, puisqu’aucun délégué du syndicat chrétien n’est élu pendant sa période d’activité. Dans ses souvenirs, il souhaitait « se montrer à la hauteur [de ses responsabilités] » en menant aussi des opérations de solidarité, comme cette vente de vêtements de travail au prix coûtant de 1952, car la direction de C.P.A.B.H. s’échinait à leur refuser un « avantage » déjà accordé ailleurs10. Parallèlement à ces actions plus directes, Jean assiste aux négociations de la première Commission paritaire régionale du Ciment pour le Bassin sud, le 29 octobre 1946, en qualité de délégué-ouvrier pour la C.P.A.B.H.11. Celle-ci permet de gagner plusieurs avancées pécuniaires. Par la suite, il obtiendra encore d’autres avantages, comme une indemnité de rappel en dehors des heures normales.

7 I.E.V., Fonds Jean De Nooze, n° 38.

8 I.E.V., Fonds Jean De Nooze, n° 40 et n° 53.

9 I.E.V., Fonds Jean De Nooze, n° 5.

10 I.E.V., Fonds Jean De Nooze, n° 53.

11 I.E.V., Fonds Jean De Nooze, n° 40.

3 De nouveaux horizons

Son implication et son sens aigu des responsabilités lui permettent d’être remarqué par les permanents syndicaux de l’époque, notamment par le camarade Vangemeersch, secrétaire de la Régionale. Il suit également des cours à l’école des cadres de la Fédération générale du Travail de Belgique (F.G.T.B.) et assiste à des formations proposées par l’Action commune des Jeunes de la Région du Centre13. Par la suite, sur la recommandation de son mentor, le Comité exécutif de la Centrale générale BoisBâtiment-Industries diverses décide de lui octroyer une bourse, alignée sur la base de son salaire à la cimenterie, pour que Jean De Nooze poursuive des études à l’École ouvrière supérieure pendant trois ans dès 1952 (fig. 4). Ses brillants résultats sont à la hauteur des espérances. Il passe sa dernière année en stage à la Régionale du Centre pour seconder Vangemeersch. C’est à cette occasion qu’il développe ses compétences scripturales en rédigeant sans les signer plusieurs circulaires. Il défend enfin un mémoire intitulé Observationssurdifférentsaspectsdelavied’uneentreprise:LaS.A.des CimentsPortlandd’Harmignies , qui lui permet d’obtenir le diplôme d’assistant social.

12 I.E.V., Fonds Jean De Nooze, n° 53.

13 I.E.V., Fonds Jean De Nooze, n° 113.

Fig. 3 : Une des nombreuses affiches de Jean De Nooze et ses outils, vers 195312

Au terme de ses études, en juillet 1954, Jean devient propagandiste de la Régionale du Centre. Toutes les questions liées au chômage lui sont confiées15. En parallèle, il sillonne tout le Centre sur sa moto (fig. 5) pour rencontrer les travailleurs et écouter leurs doléances en profitant de leurs pauses (fig. 6), et intensifie la rédaction d’articles et d’articulets, particulièrement à l’intention des travailleurs du bâtiment, dans des journaux tels que LePeuple, L’Indépendance - JournaldeCharleroi , Syndicats , et d’autres publications locales. Ses activités de chroniqueur régulier sont d’autant plus nécessaires que les délégués syndicaux des entreprises n’ont pas tous ses qualités et qu’« il fallait faire prendre la ‘mayonnaise’ »16. Adolphe Vangemeersch, bientôt emporté par la maladie, laissait donc son poste entre de bonnes mains, pour ne pas dire des mains expertes, le 9 novembre 195817

14 I.E.V., Fonds Jean De Nooze, n° 114.

15 I.E.V., Fonds Jean De Nooze, n° 21.

16 I.E.V., Fonds Jean De Nooze, n° 54.

17 I.E.V., Fonds Jean De Nooze, n° 29.

18 Collection Alain De Nooze.

Fig. 4 : Sur les bancs de l’École ouvrière supérieure à Bruxelles, en 1953 ou 1954. Jean De Nooze se tient debout à l’arrière-plan 14
Fig. 5 : Jean De Nooze et son fils avec la fameuse moto de la marque Puch à Harmignies, en 195418

Ce premier poste à responsabilité va l’occuper pendant les six années suivantes, avec pour mantra la défense des intérêts des ouvriers. À son départ de la Région du Centre, son bilan est des plus positifs: le nombre de sections locales a littéralement explosé dans la Région du Centre et au-delà. Il y a désormais 65 sections locales gérées par la Régionale, contre sept en 195420. Le nombre d’affiliés est également passé de 1950 à 4500 en l’espace de 10 ans. La grande grève de l’hiver 1960-1961 contre la Loi unique marque notamment ce mandat, mais, comme il le reconnaîtra plus tard, l’objectif principal – c’est-à-dire la protection des acquis sociaux – n’a pas été atteint21. Il est néanmoins interpellé par les idées d’André Renard (1911-1962), qu’il va écouter au balcon de la Maison du Peuple de La Louvière (fig. 7). Au cœur des événements, il participe symboliquement au piquet de grève de la faïencerie Kéramis, à La Louvière. On le rencontre aussi à la Maison du Peuple d’Obourg pour la soupe populaire22 Il sera même emprisonné quelques jours, comme se souviendra son fils, tandis que son épouse continuera à assurer le paiement des indemnités de grève23

19 Collection Alain De Nooze

20 I.E.V., Fonds Jean De Nooze, n° 114.

21 I.E.V., Fonds Jean De Nooze, n° 62.

22 Léon FOURMANOIT, Ilya50ansenrégion Mons-BorinageetCentre:àtraverslesarticlesdepresseetlestémoins:lagrève du siècle 1960-1961, Sirault, Imprimerie Huvelle, 2011, p. 19 et p. 21.

23 « In Memoriam Jean De Nooze », dans Syndicats, 78ème année, n° 5, septembre 2023, p. 23.

Fig. 6 : Jean De Nooze profite d’un chantier pour faire de la propagande, en 196319

4 Parcours vers le sommet

Le 30 avril 1964, Jean De Nooze est désigné en qualité d’adjoint au Secrétariat national de la Centrale générale pour le côté francophone, aux côtés d’André Vanden Broucke (1928-2007), futur président de la Centrale, pour le côté néerlandophone. Quatre mois après son entrée en fonction, profitant de son expertise dans l’industrie du ciment, on lui attribue le secteur des agglomérés de ciment25. Il aura ensuite la responsabilité de tous les secteurs cimentiers : ciment et fibro-ciment. Au moment de sa promotion en qualité de secrétaire national, à partir de mars 1966, on lui confie davantage de responsabilités : d’abord, le secteur du verre, en octobre 196626, puis celui de la céramique, en octobre 196927. Pour ce dernier, il s’inquiète très tôt de l’avenir de ce secteur face à une concurrence grandissante28

La fin des « Golden sixties », marquée par la crise de 1973-1974, impacte durement la classe laborieuse belge, en particulier les affiliés de la Centrale générale29, avec une augmentation du taux de chômage, l’inflation, etc. C’est dans ce contexte morose qu’il accède, dans un premier temps, à la vice-présidence (1976) puis, dans un second temps, au secrétariat général (1980). Jean insiste dans son discours d’investiture sur le financement de la sécurité sociale et les rapports régulièrement conflictuels avec les gouvernements30. Ces difficultés culmineront avec le gouvernement Martens V et la loi accordant des « pouvoirs spéciaux » au gouvernement pour faire face à la crise économique. Les grèves interprofessionnelles des années 1982-1983, contre le programme de redressement

24 I.E.V., Fonds Jean De Nooze, n° 36.

25 I.E.V., Fonds Jean De Nooze, n° 67.

26 « Le congrès professionnel des travailleurs du verre », dans Syndicats, 22 octobre 1966.

27 « Le Congrès professionnel des ouvriers de l’industrie du verre et de la céramique », dans Syndicats, 25 octobre 1969.

28 Jean DE NOOZE, « Dans la Céramique », dans Syndicats, 16 mai 1970.

29 Luc PEIREN, op.cit., p. 155.

30 « Congrès statutaire sous le signe de la solidarité et de la cohésion », dans Syndicats, 18 octobre 1980.

Fig. 7 : Discours d’André Renard à la Maison du Peuple de La Louvière, le 9 janvier 1961
Jean De Nooze et son fils sont dans la foule24

économique et financier de Martens-Gol, n’y changeront rien31. Le 22 décembre 1982, il accède à la présidence, qu’il inscrit dans une continuité claire, en opposition au gouvernement conservateur pour la défense des acquis sociaux (fig. 9). Ses activités professionnelles prendront fin le 13 octobre 1984. Pour autant, cette date ne marque pas la fin de ses activités intellectuelles et syndicales.

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Fig. 9 : Jean De Nooze derrière son bureau présidentiel, en 198232
I.E.V., Fonds Jean De Nooze, n° 62.
Collection Alain De Nooze.

5 Réveil du militant

Au niveau politique, Jean a pris sa carte – évidemment – au Parti socialiste belge, le 1ᵉʳ octobre 1950. Il a fait campagne par deux fois avec succès, puisqu’il est élu à chaque reprise aux élections communales de 1958 et de 1970 au Conseil communal de Villers-Saint-Ghislain (fig. 10). Ses liens avec le Parti ne se cantonnent pas à cet échelon. Ainsi, au moment de sa présidence, il est amené à véhiculer un certain Elio Di Rupo, qui travaille à l’époque dans le cabinet de Philippe Busquin. À cette occasion, Jean lui communique l’enthousiasme qui a nourri son engagement futur :

« Intelligent,[JeanDeNooze]étaitleurdéfenseur[desouvriers]leplusacharnéetdevaitses hautes fonctions à, entre autres qualités, une parfaite connaissance de la volumineuse législation relative à la sécurité sociale. À chaque trajet vers Bruxelles, il m’enjoignait de m’impliquer activement dans le Parti socialiste. "Tu ne réussiras pas à réaliser tes idéaux politiquessansêtretotalementintégrédanslesinstancesduPS."Jel’écoutai.Jem’engageai sanscompterdanslesstructuresinternesduPSetjefinisparleprésiderdurantvingtans!»34

Cette expertise, soulignée par Elio Di Rupo, devait aussi beaucoup aux différents mandats qu’il a assumés pendant de nombreuses années, en qualité de représentant de la F.G.T.B.35 S’ensuit une correspondance assez importante où l’ancien président de la Centrale n’hésitait pas à partager ses analyses socio-politiques en toute franchise (fig. 11)

33 I.E.V., Fonds Jean De Nooze, n° 102.

34 Elio DI RUPO, Lelabyrinthedupouvoir, [Gerpinnes], Kennes, 2024, pp. 29-30.

35 Membre du Conseil national du Travail (C.N.T.) et membre des comités de gestion suivants : Fonds Maladies professionnelles (F.M.P.), Office National des Allocations Familiales des Travailleurs Salariés (O.N.A.F.T.S.), Office National des vacances annuelles (O.N.V.A.), Institut National Assurance Maladie Invalidité (I.N.A.M.I.), I.C.E.F. (Fédération internationale des Syndicats de Travailleurs de la Chimie, de l’Énergie, et des Industries diverses).

Fig. 10 : Réception d’hommage à Désiré Seconde, bourgmestre sortant de Villers-Saint-Ghislain, le 22 mars 1959. On reconnaît Jean De Nooze à droite33

Ce ne sera pas la seule personnalité à bénéficier de sa sagacité : les prochains présidents de la Centrale reçoivent également de nombreux courriers de leur prédécesseur. Parmi eux, Michel Nollet a particulièrement été attentif « [aux] conseils et [aux] exemples des anciens » qu’il considérait comme « son université »37. De sa belle écriture, Jean disséquait ainsi l’actualité politique et dégageait des pistes de solution. À une de ces lettres, Michel Nollet répondait : « Tu as raison dans ton calcul, comme toujours »38. Son acuité intellectuelle a ainsi continué de profiter pendant de nombreuses années aux cadres des institutions de l’Action commune.

Dans cette véritable troisième carrière, Jean revient à ses premières amours. Il reprend une permanence syndicale à son domicile, perçoit les cotisations pour les sections régionales de Mons et du Centre et continue d’être sectionnaire chômage. Ces activités ne cesseront qu’à l’âge de 99 ans. En plus de son militantisme chevronné, entre 2002 et 2022, il a merveilleusement mis de l’ordre dans ses trésors – ses archives – qu’il a sauvés d’une destruction certaine, notamment celles de la Régionale. Et, pour ne pas perdre la mémoire de ces victoires d’un autre siècle, il a patiemment tout annoté et rédigé une partie de ses mémoires. Ce parcours atypique, témoin d’une véritable ascension sociale, est d’autant plus exceptionnel qu’il a duré presque un siècle dans une relative discrétion. Les seules distinctions officielles qu’il a reçues sont l'insigne d'honneur d'or de Lauréat du Travail de Belgique en 1970 (fig. 12)39 et la décoration spéciale des Unions professionnelles de seconde classe en 197340, tout un symbole pour un homme qui a consacré sa vie à la défense des travailleurs. Jean De Nooze s’est éteint à Havré le 23 août 2023 dans sa 101ᵉ année.

36 I.E.V., Fonds Jean De Nooze, n° 104.

37 I.E.V., Fonds Jean De Nooze, n° 82.

38 I.E.V., Fonds Jean De Nooze, n° 83.

39 I.E.V., Fonds Jean De Nooze, n° 116 et n° 117.

40 I.E.V., Fonds Jean De Nooze, n° 118.

Fig. 11 : Elio Di Rupo aux côtés de Jean De Nooze, de Flora Houdart et d’Alain, le 2 octobre 199436
Fig. 12 : Remise de l’insigne d’or de Lauréat du Travail de Belgique à Jean De Nooze, en 1970.

6 Conclusions

Rappeler la formule « connaître le passé permet de mieux comprendre le présent » reste avec force une vérité universelle. Cette presque lapalissade ne nous empêche pas de considérer et de suivre ce parcours remarquable à bien des égards, qui éclaire à sa manière, à la fois le contexte socioéconomique pénible du Borinage, les chamboulements de la Deuxième Guerre mondiale, les regroupements d’individus acteurs de leur destin, l’organisation de structures naissantes et bientôt puissantes, et cette solidarité foncièrement transversale. Toutes ces réalités ont construit l’homme avec ses idées et ses valeurs, qui a défendu de haute lutte les intérêts de la communauté, parfois aux dépens de sa vie personnelle. Ce militantisme exceptionnel, tant dans sa profondeur que dans sa durée, a clairement permis de gagner et de pérenniser les acquis sociaux à l’échelle d’une usine, d’une région ou d’un pays. Il est aussi à souligner cet incessant va-et-vient qui s’opère entre le collectif et le particulier dans un cercle résolument vertueux.

C’est faire œuvre utile également de montrer que les acteurs du changement et les passeurs de mémoire peuvent être deux identités qui se conjuguent de la manière la plus heureuse. En effet, il ne revient pas à l’historien seul de rendre intelligible le passé, ni à l’archiviste de sauver l’ensemble des documents qui sont les traces des activités humaines. Par mégarde ou par bêtise, nombreuses sont les précieuses informations qui ont sombré définitivement dans l’oubli, condamnant les générations futures à être privées de cet héritage éclairant, voire à revivre les problèmes déjà rencontrés par le passé. Jean De Nooze et ses descendants ont pris conscience très tôt de la valeur des documents dont ils étaient les dépositaires. En choisissant une structure comme l’Institut Émile Vandervelde pour les sauvegarder définitivement, ils ont permis de sauver un pan de cette riche histoire régionale. Il faut donc saluer leur désintéressement et leur sens des responsabilités, qui sont visiblement des qualités héréditaires dans la famille De Nooze.

7 Bibliographie

7.1

Archives

Le Fonds Jean De Nooze est conservé par le Service Bibliothèque et Archives de l’Institut Émile Vandervelde et a été inventorié en 2024. Divers articles publiés dans Syndicats (1949-1984) ont aidé à la réalisation de cette biographie (n° 7 au n° 11 du présent inventaire).

7.2 Monographies et articles

« In Memoriam Jean De Nooze », dans Syndicats , 78ème année, n° 5, septembre 2023, p. 23.

Marcello CODA, « Jean De Nooze, un grand syndicaliste, vient de fêter ses 100 ans à Mons », dans La Province , 27 juillet 2023. En ligne. < https://www.sudinfo.be/id691370/article/2023-07-27/jean-denooze-un-grand-syndicaliste-vient-de-feter-ses-100-ans-mons> (consulté le 8 novembre 2024)

Elio DI RUPO, Lelabyrinthedupouvoir, [Gerpinnes], Kennes, 2024.

Léon FOURMANOIT, Ilya50ansenrégionMons-BorinageetCentre:àtraverslesarticlesdepresseet lestémoins:lagrèvedusiècle1960-1961, Sirault, Imprimerie Huvelle, 2011.

Luc PEIREN, LaCentrale,c’estnous!100ansdeCentraleGénéraleFGTB.200ansd’histoiresyndicale, Gand, Tijdsbeeld & Pièce Montée et Amsab-Institut d’Histoire sociale, 2008.

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