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SOMMAIRE Introduction
1
1
La genèse du combat socialiste contre la conscription
3
2
Vers l’instauration du service militaire obligatoire et universel
3
3
Le fusil brisé : symbole de l’antimilitarisme de la gauche belge
4
4 L’Entre-Deux-Guerres, une période d’ajustement du service militaire
5
5
Conclusion
8
6
Bibliographie
9
6.1 6.2 6.3
Sources imprimées Articles de presse Études
9 9 9
Introduction En 2022, l’Ukraine subit de plein fouet l’invasion de la Russie et c’est tout naturellement que la question du service militaire en Belgique, mis en suspens en 1995, ressurgit dans le débat public dès les premiers mois de la guerre. Ainsi, le journal De Zondag interroge le 20 mars 2022 Ludivine Dedonder, ministre de la Défense1, sur l’éventualité d’un retour du service militaire. Sa réponse ne laisse place à aucun doute, le service militaire ne fera pas son retour en Belgique. Toutefois, la ministre annonce travailler à la mise en place d’un service volontaire. Celui-ci prend le nom de « Service d’utilité collective » et débutera en 2024. Il est intéressant de constater que ce n’est pas la première fois qu’une personnalité socialiste est amenée à statuer sur cette question, indiquant ainsi la vision sur le service militaire qui a été longtemps une question centrale pour le Parti. Bien que les grands combats du Parti ouvrier belge (P.O.B.), ancêtre du Parti socialiste actuel, soient connus, comme le suffrage universel, les congés payés ou encore la journée de travail huit heures, on ne peut en dire autant concernant la lutte pour rendre le service militaire plus juste. Ce n’est alors pas étonnant que cette question se reflète peu dans la littérature existante sur le service militaire. En effet, seul Thomas Smets, historien-archiviste au Centre Permanent pour la Citoyenneté et la Participation, aborde le sujet dans une publication du CAD2 pour une période fort restreinte. Il s’agit d’analyser la position des socialistes sur l’allongement du service militaire sous le gouvernement Phollien dans les années 1950. En plus de cette littérature, il est primordial de s’intéresser à celle sur le fusil brisé en Belgique. Pour cela, l’article de l’historien Robert Demoulin3 sur le sujet constitue un atout majeur pour comprendre le cours des évènements et de leur impact sur la politique belge. La littérature générale sur le sujet du service militaire et l’armée reste évidemment nécessaire pour cette analyse. Tout d’abord, la série d’articles de l’historien Albert Duschesne sur « l’armée et la politique militaire belge de 1871 à 1920 ». Œuvre en quatre volets, elle permet au chercheur de comprendre le contexte de la politique militaire belge pour la majeure partie de la période ici étudiée. Pour bien entrer dans la matière, « L’évolution et la structure démographique des forces armées belges depuis 1900 » de l’historien Philippe Maginart qui permet une compréhension globale des réformes successives du service militaire à la lumière de la fluctuation des effectifs de conscrits. En ce qui concerne la France, « Les socialistes et le modèle de l’armée » par l’historien Patrice Buffotot apporte un contexte international à la question traitée par cette analyse4. En effet, France et Belgique souhaitent réformer le modèle militaire selon le même principe de « nation armée ». Si ces études ne donnent que peu d’informations sur les positions socialistes concernant le service militaire, des sources comme les Annales parlementaires, complétées par les comptes rendus des Bureaux et les Congrès du P.O.B. ainsi que par des publications issues d’auteurs socialistes belges, offrent de précieuses informations sur la vision des socialistes sur la question. Tout ceci permet de retracer la vision des socialistes belges sur le service militaire entre 1896, année de l’officialisation de leur lutte contre le système militaire belge, et 1928, dernière année de grande réforme du service militaire durant laquelle les revendications socialistes ont été en partie entendues. Dès lors, le récit établi dans cette analyse repose entièrement sur la lecture de ces précieuses sources. Elles mènent à toute une série de questions qui se posent sur la lutte socialiste contre le service militaire. Tout d’abord, c’est le remplacement qui est pointé du doigt. Ensuite, c’est la durée du service militaire qui pose question tout autant que l’encasernement, c’est-à-dire une forme d’emprisonnement du milicien qui passait la plupart de son service à vivre dans la caserne sans pouvoir en sortir. L’année 1921 est marquée par l’affaire du fusil brisé, véritable symbole du déchirement de la classe politique face à l’antimilitarisme des socialistes belges. Il est certain que cet évènement a dû laisser des séquelles dans le traitement politique de la question militaire. Enfin, c’est le manque de clarté dans --------------------------------------------------------------------------------------------------------------1 P. COBBAERT, « Ludivine Dedonder (PS), de eerste vrouw aan het hoofd van Defensie: “Zelfs Theo Francken begint mij graag
te zien” », 20 mars 2022, [En ligne]. <https://www.dezondag.be/actua/ludivinededonder20032022/>. (Consulté le 12 octobre 2023). 2 T. SMETS, L’instauration des 24 mois de service militaire sous le gouvernement Pholien, Bruxelles, 2015 (Les études du CAD), [En ligne]. <https://www.cpcp.be/wp-content/uploads/2019/06/etude-cad-service-militaire.pdf> (consulté le 5 novembre 2022). 3 R. DEMOULIN, « Militarisme et antimilitarisme après la guerre en Belgique - l’affaire du fusil brisé », dans, Paris, Bibliothèque Nationale, 1979, pp. 305-322, [En ligne]. <https://orbi.uliege.be/bitstream/2268/268747/1/Demoulin-1979Militarisme_antimilitarisme_belgique_fusil_brise.pdf>. (Consulté le 6 décembre 2023]. 4 P. BUFFOTOT, « Les socialistes et le modèle de l’Armée nouvelle », Cahiers Jaurès, vol. 207-208, n° 1-2, 2013, pp. 131-145, [En ligne]. <https://www.cairn.info/revue-cahiers-jaures-2013-1-2-page-131.htm>. (Consulté le 17 octobre 2023). État de la question 2022 - IEV • 1
l’octroi des dispenses au service militaire qui pose problème aux socialistes. Le P.O.B. souhaite à terme le remplacer par la « nation armée ». Ce système militaire est né à la fin du XIXe siècle pour faire évoluer l’armée permanente vers une armée citoyenne activée en temps de guerre5. Dès lors, de quelle façon le P.O.B. parviendra à remplir ses objectifs, et quels seront les résultats obtenus ? Pour analyser la question, il sera question de revenir sur les premières traces de l’anti-conscription dans la seconde moitié du XIXe siècle. La partie qui suit concerne le processus menant au service militaire obligatoire et universel. Enfin, les réformes du service militaire de l’entre-deux-guerres sont analysées.
---------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Cahiers Jaurès, Op.Cit,, pp. 131‑145, [En ligne]. <https://www.cairn.info/revue-cahiers-jaures-2013-1-2-page-131.htm>. (Consulté le 17 octobre 2023). ; Émile Vandervelde, La Nation Armée, Bruxelles, Librairie du « peuple », 1922.
5 P. BUFFOTOT, « Les socialistes et le modèle de l’Armée nouvelle »,
État de la question 2022 - IEV • 2
1 La genèse du combat socialiste contre la conscription La conscription en Belgique est pour la première fois mise en place en 1831. Celle-ci, héritée du système néerlandais, lui-même inspiré du système français, se base sur le tirage au sort du citoyen pour servir les rangs de l’armée pendant une période précise, à moins d’avoir les moyens de monnayer son remplacement6. Alors, il n’est pas étonnant que les socialistes belges font partie de ces voix qui réclament une plus grande justice de classe face à la conscription. Dès les années 1870, il est possible de retrouver des textes antimilitaristes de la gauche réclamant la fin du système de remplacement, déjà considéré comme une injustice de classe7. C’est lors du douzième congrès du P.O.B., en 1896, que la lutte s’officialise. En plus de la fin du service militaire, il réclame la suppression totale de l’armée considérée par l’idéologue du P.O.B. Émile Vandervelde (1866-1937)8 comme le « dernier rempart de la société capitaliste9 ». Quatre ans plus tard, durant les élections, le P.O.B. confirme sa vision de la question militaire Son alternative est toute trouvée : la nation armée. De plus, le programme indique clairement qu’il faut mettre fin au remplacement et réduire le temps de service10. Tout ceci pose les jalons de la politique socialiste quant au service militaire durant tout la première moitié du XXe siècle.
2 Vers l’instauration du service militaire obligatoire et universel Cette ligne politique se confirme très concrètement au moment de voter la loi du 14 décembre 190911. Le représentant du groupe socialiste au Sénat et sénateur Henri La Fontaine (1854-1943)12 apporte tout son soutien à la réforme à venir qu’il juge nécessaire pour abattre « l’odieux remplacement »13. Ainsi, toutes les classes sociales se retrouveraient côte à côte dans les rangs, du noble au prolétaire en passant par le bourgeois. La raison qui pousse le groupe socialiste à soutenir cette loi est, à la fois, de tenir leur promesse faite neuf ans plus tôt d’en finir avec une institution défavorable au prolétariat et à la paix mondiale, mais aussi, de faire face à la menace grandissante d’un conflit en raison du contexte international particulièrement tendu. Ce choix est clairement défendu par La Fontaine. Tout en rappelant l’attachement du socialisme au pacifisme, il déclare que, en cas de guerre, le Royaume doit avoir les moyens humains nécessaires pour se défendre14, ce qui n’est pas anodin puisque les socialistes belges ont adopté le principe de défense nationale15. En effet, établir une nation apte à se défendre face à une invasion relève d’un acte pacifique, puisque le but premier est d’éviter à la population les affres de la guerre16. Grâce à l’obtention de la fin du remplacement, les socialistes remportent une première grande bataille. ---------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Courrier hebdomadaire du CRISP, vol. 1012, n° 27, 1983, p. 8, [En ligne]. <https://www.cairn.info/revue-courrier-hebdomadaire-du-crisp-1983-27-
6 P. MANIGART, « L’évolution de la structure démographique des forces armées belges depuis 1900 »,
page-1.htm>. (Consulté le 5 novembre 2022]. 7 La conscription et le remplacement en Belgique par un Belge, Bruxelles, Comptoir universel d’imprimerie et de librairie Victor
Devaux et Compagnie, 1871. 8 Homme politique du P.O.B., député représentant Charleroi de 1894 à 1900. Il devient le premier président du parti lors de la
création de cette fonction en 1933. Il est la tête pensante idéologique du parti. 9 Allocution d’Émile Vandervelde lors du douzième congrès du P.O.B. Parti Ouvrier Belge, Compte rendu du XIIe congrès
annuel, Bruxelles, Imprimerie Veuve Désirée Brismée, 1896, p. 60. 10 La question militaire – ce que veulent les socialistes, Bruxelles, Société coopérative La presse socialiste, 1900.
Annales parlementaires pour l’année 1909, Bruxelles, s.d., pp. 53‑52, [En ligne]. <https://www.senate.be/www/?MIval=/index_senate&LANG=fr&MENUID=24400>. (Consulté le 29 novembre 2023). 12 Homme politique du P.O.B. et sénateur. Il est connu pour son pacifisme, récompensé par un prix Nobel de la paix. R. ABS, « Fontaine (Henri-Marie LA) », Biographie Nationale, vol. 10, 1973, pp. 213-221, [En ligne]. <URL>. (Consulté le 4 décembre 2023). ; P. VAN DEN DUNGEN, Henri La Fontaine: Prix Nobel de la Paix 1913, Brussels, Edition Samsa s.p.r.l., 2022, pp. 272-319. 13 Cette expression employée par La Fontaine au Sénat le 14 décembre 1909 est utilisée depuis la fin du XIX e par les socialistes belges. On la retrouve par exemple en 1900 dans l’ouvrage « La question militaire, ce que veulent les socialistes ». SENAT, Annales parlementaires pour l’année 1909, Op. Cit., p.54. ; La question militaire – ce que veulent les socialistes, Op. Cit., p. 2. 14 Intervention de La Fontaine au Sénat le 14 décembre 1909. 15 C. SOMERHAUSEN, « La Lutte pour la paix », dans 1885/1985 du Parti Ouvrier Belge au Parti Socialiste, Bruxelles, Édtions Labor, 1985, p. 347. 11 SENAT,
16
Ibid. État de la question 2022 - IEV • 3
Deux ans plus tard, la menace d’un conflit impliquant la Belgique se fait de plus en plus grandissante. En effet, selon le ministre Broqueville17, l’Allemagne, entre autres signaux, augmente le nombre de conscrits. Le gouvernement songe alors à une nouvelle loi sur la milice. La solution selon la majorité catholique-libérale est l’instauration du service militaire universel. Au moment de voter la loi du 30 août 1913 qui élargit le service militaire à tous les hommes, les socialistes font front à la Chambre et au Sénat contre cette loi18. Mais comment expliquer cette réaction de la part de la gauche belge ? Des éléments de réponse sont apportés par Armand Libioulle (1851-1925, député du P.OB. au Sénat)19 dans son allocution des 11 et 12 juin 1913. Lors de ces deux journées de débats, la notion du pacifisme défendue par son parti prend tout son sens : la nation armée est selon les socialistes la meilleure solution pour défendre le pays durant le prochain conflit. Ainsi, le P.O.B. ne rejette pas d’emblée le service militaire universel, mais sa forme comme voulue par la majorité. Par ce biais, ils restent évidemment attachés à sa lutte établie à la fin du siècle précédent. La Grande Guerre, qui éclate en août de l’année suivante, aurait dû donner raison au programme du P.O.B. Toutefois, un évènement qui surviendra au lendemain du conflit mettra à mal les desseins du Parti.
3 Le fusil brisé : symbole de l’antimilitarisme de la gauche belge Il est impossible d’aborder la question de l’antimilitarisme du P.O.B. dans l’entre-deux-guerres sans prendre en considération la popularité du symbole du fusil brisé et de ses conséquences sur la politique belge. Symbole né en 1909, il est repris par les antimilitaristes au cours de la Grande Guerre. La gauche belge en particulier se l’approprie au lendemain du conflit et devient le symbole éphémère de la gauche dans leur opposition à la guerre et à l’armée au sein du Royaume. Le 16 octobre 1921, il est brandi par le P.O.B., l’Association Nationale des Anciens Combattants Socialistes (A.C.S.) et la Fédération Socialiste des Anciens Combattants et Anciens Militaires du Hainaut lors d’une manifestation antimilitariste organisée par la Fédération de la Louvière. À cette occasion, entre 10.000 et 30.000 manifestants, avec parmi eux le ministre des Travaux publics Édouard Anseele (1858-1938), demandent l’application de mesures antimilitaristes, dont la baisse du service militaire à six mois20. La présence du fusil brisé et du ministre socialiste à cet évènement n’est pas du goût du ministre libéral de la Guerre Albert Devèze (1881-1959)21 qui demande le jour même la démission ministres socialistes Édouard Anseele, Émile Vandervelde (ministre de la Justice), Joseph Wauters (1875-1929, ministre du Travail et des Industries), et Jules Destrée (1963-1936, ministre des Arts et des Sciences). Trois jours plus tard, c’est chose faite et ils entraînent avec eux la chute du gouvernement d’union nationale. Dès lors, les anciens partenaires gouvernementaux des socialistes rejettent par principe leur lutte contre l’antimilitarisme et l’ensemble de leurs revendications sur le système militaire belge, considérées comme antipatriotiques22. La durée du service militaire devient un enjeu de la prochaine campagne électorale, où les six mois défendus par le P.O.B. s’opposent au maintien des 10 mois voulus par les libéraux23. Cet évènement charnière explique probablement les difficultés grandissantes du P.O.B. à imposer sa vision du système militaire belge dans l’entre-deux-guerres. Enfin, l’affaire du fusil brisé démontre que la lutte contre le service militaire n’est pas seulement l’affaire des politiciens, mais aussi du peuple soucieux de voir disparaître les inégalités liées au système militaire.
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------17 Ministre belge de la guerre entre 1912 et 1917, ensuite ministre de la défense nationale entre 1926 et 1930.
La Belgique entre la France et l’Allemagne : 1905-1914, Paris, Éditions de la Sorbonne, 3 février 2021, p. 20 (Histoire de la France aux XIXe et XXe siècles),
18 M.-T. BITSCH, « Chapitre 20. Le nécessaire renforcement de l’armée (1912-1913) », dans
[En ligne]. <http://books.openedition.org/psorbonne/61502>. (Consulté le 25 octobre 2023). 19 1851-1925. Homme politique du P.OB. Sénateur à partir de 1902, il s’oppose à l’État indépendant du Congo. COMELIAU,
« LIBIOULLE (Marie-Antoine, D.-J.-F.-G.-A.) », Biographie Coloniale Belge, 1955, p. 524, [En ligne]. <URL>. (Consulté le 4 décembre 2023). 20 R. DEMOULIN, « Militarisme et antimilitarisme après la guerre en Belgique - l’affaire du fusil brisé », Op. Cit., pp. 311, 312. ; J. POLASKY, Emile Vandervelde, la patron, Bruxelles, Editions Labor, 1995, pp. 138 et 139. 21 Homme politique du Parti Libéral, il s’engage comme volontaire dans l’armée belge à l’annonce de l’invasion du territoire national en aout 1914. Il rejoint le parti libéral en 1905 et devient ministre de la défense nationale à plusieurs reprises entre le 20 novembre 1920 et le 13 juin 1936. C. LANNEAU, « DEVEZE (Albert) », Biographie Nationale, 2007, pp. 148-153, [En ligne]. <URL>. (Consulté le 4 décembre 2023). 22 R. DEMOULIN, « Militarisme et antimilitarisme après la guerre en Belgique - l’affaire du fusil brisé », Op. Cit., pp. 312‑321. 23
Ibid. État de la question 2022 - IEV • 4
4 L’Entre-Deux-Guerres, une période d’ajustement du service militaire La Grande Guerre et l’immédiate après-guerre mettent entre parenthèses le combat socialiste contre le service militaire, comme le montre l’analyse des comptes-rendus des Bureaux et des Congrès du P.O.B. Cela s’explique par le contexte parlementaire belge, puisqu’au lendemain de la guerre est formé un gouvernement d’Union nationale où catholiques, libéraux et socialistes siègent au sein d’une même coalition. De ce fait, l’opposition socialiste se fait certainement moins virulente et se veut plus conciliante envers ses partenaires. Ce sont alors les publications de la sphère socialiste qui prennent le relai. Ainsi, plusieurs mois avant de voter la loi pour la réduction du service militaire le 30 août 1920, les socialistes rappellent leur position historique sur la question dans un article du journal Éducation = Récréation du 1er avril de la même année24, en la nuançant. Selon celui-ci, la démilitarisation de la Belgique n’est plus réalisable face à l’Allemagne, encore considérée comme une menace. Cela se confirme lors du 33e congrès du P.O.B. en 1921 où les déclarations suivantes sont présentées : « [L]es réalités avec lesquelles la guerre nous a confrontés ont amené le congrès, qui édicte les lois du Parti, à proclamer solennellement le droit et la nécessité à la défense nationale25 ». Ce même Congrès est aussi l’occasion d’apporter un nouvel argument en faveur de la baisse du service militaire. Dans le contexte d’une économie belge mal en point, augmenter le temps de service revient en effet à entraver la relance, car on lui retire sa force vive26. Ainsi, à l’argument social s’ajoute l’argument économique. Comme temps de service, le Parti propose six mois, suivant ainsi l’état-major qui considère qu’il ne faut que cinq mois d’instruction pour rendre le milicien apte au combat27. Mais ce n’est pas pour autant qu’il faut maintenir le service militaire, le souhait des socialistes est toujours d’atteindre la « nation armée », cette fois avec une armée formée uniquement de volontaires28. Selon eux, ce serait là le meilleur moyen de défendre le Royaume. L’année 1920 est cruciale pour le fonctionnement du service militaire belge. La lecture des Annales parlementaires prouve en effet que le gouvernement cherche à l’adapter au regard de la situation géopolitique, comme c’est souvent le cas. Alors, les socialistes belges en profitent pour défendre et imposer leur vision du service militaire belge, avec toutefois une intervention notable du sénateur socialiste Vincent Volckaert (1872-1939)29. En contradiction avec la ligne du P.O.B, le socialiste interpelle le ministre de la Défense nationale Albert Devèze, sur sa volonté de faire baisser le temps de formation en décembre 1920. Selon le socialiste, les six mois de service militaire ne sont pas suffisants pour former le milicien, ce qui a dû en étonner plus d’un quand on sait avec quelle vigueur les sénateurs socialistes ont toujours défendu la réduction du temps de service. Ce à quoi le ministre répond qu’il est devenu officier d’artillerie pendant la guerre après quatre mois de formation, ce qui démontre qu’il est possible de baisser le service militaire à six mois30, mais un an plus tard il changera d’opinion après l’affaire du fusil brisé. Malgré cette intervention contradictoire du socialiste, le P.O.B. fait alors preuve de constance dans ses idées et obtient à l’occasion de cette loi une « première victoire de la démocratie31 » : le temps de service est effectivement baissé à 10, 12 ou 13 mois en fonction de l’arme en 192032.
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------Éducation = Récréation, 1 avril 1920. 25 Rapport sur la question militaire par le Citoyen Mathieu, dans « Rapports présentés au XXXIIe Congrès Annuel tenu à Anvers au Volksgebouw les 26, 27 et 28 mars 1921 », Bruxelles, Imprimerie coopérative Lucifer, 1921, p. 463. 26 Ibid., p. 464. 27 Ibid., p. 469. 28 La solution de l’armée exclusivement composée de volontaires présentée dans une proposition de modification du Traité de Versailles. Cf. Ibid., p. 465. 29 Rédacteur et administrateur du journal Le Peuple, il est conseiller communal de St Gilles en 1921. J. POLASKY, Emile Vandervelde, la patron, Op. Cit., p. 288. 30 SENAT, Annales parlementaires pour l’année 1920, Bruxelles, s.d., p. 62, [En ligne]. <URL>. (Consulté le 29 novembre 2023). 31 Léon TROCLET, Contre l’aggravation des charges militaires pour l’armée démocratique, dans « Cinq aspects de la rédaction », Bruxelles, L’Églantine société coopérative, 1923, p. 54. 32 SERVAIS, Pasinomie, Bruxelles, Établissements Émile Bruylant, 1920, p. 662, [En ligne]. <URL>. (Consulté le 11 novembre 2023). 24 DESMET, « Sur la question militaire »,
État de la question 2022 - IEV • 5
L’année suivante a lieu l’affaire du fusil brisé qui met en évidence la volonté des socialistes d’obtenir une nouvelle baisse du service militaire à six mois contre le maintien de la durée en vigueur défendu par les libéraux et catholiques. Le 28 décembre 1921, Émile Vandervelde prononce un discours devant les parlementaires où il insiste une nouvelle fois sur la notion de nation armée à l’occasion des débats concernant un projet de loi sur la milice33. Cependant, de nouvelles idées sont émises. Pour éviter un long temps de service et offrir une meilleure instruction militaire, tout comme pour préparer les citoyens aux exigences physiques de la guerre moderne, le Parti prévoit une instruction dédiée dès l’adolescence34, ce qui paraît contradictoire avec la ligne antimilitariste du P.O.B., mais non sans incohérence avec l’idée de la nation armée qui veut que chaque citoyen masculin soit apte à défendre le pays. Ce n’est pas pour autant que les socialistes freinent leur combat. En 1922, Émile Vandervelde écrit son livre « La question militaire » et rédige une proposition de loi modifiant celle sur la milice du 30 août 1913, selon le principe de la nation armée35. Le P.O.B. tente alors d’imposer sa vision du système militaire au lendemain d’une guerre qui démontre tout l’intérêt de renforcer la défense du pays. De fait, le système proposé est axé sur une défense efficace de la Belgique en cas d’invasion du territoire avec une armée citoyenne activée, le cas échéant36. Sans doute pensent-ils que la solution expliquée par Vandervelde peut paraître séduisante dans le contexte d’après-guerre. Toutefois, la proposition de loi ne sera jamais déposée. L’année suivante, La Fontaine déclare que le P.O.B. s’abstient de voter la loi sur la milice du 10 mars 1923 qui touchait à la défense nationale et aux obligations militaires puisque celle-ci ne leur donne pas entière satisfaction37. Bien qu’il n’explique pas la raison, il est tout à fait plausible que le Parti souhaite maintenant aller au bout de son programme : l’instauration de la nation armée. Alors, toute proposition de loi n’ouvrant pas à cette possibilité sera boudée par la gauche. Plus tard dans l’année, la loi du 15 août 1923 uniformise le temps de service à 12 mois pour la plupart des miliciens, à l’exception des cavaliers, des artilleurs et du corps de transport hippomobile qui serviront quant à eux un mois de plus. Le P.O.B. est encore loin des six mois de service qu’il défend. L’année 1928 marque la fin des grandes réformes du service militaire dans l’entre-deux-guerres et, à cette occasion, les socialistes portent plus que jamais les idées exposées dans leur programme. Le gouvernement de majorité catholique et libérale fait des concessions importantes au P.O.B. en réduisant le temps de service à huit mois pour certaines fonctions. Ce résultat est le fruit d’une politique intransigeante que le socialisme a arraché de haute lutte. Lors des débats concernant la nouvelle loi sur la milice ayant eu lieu le 25 octobre 1928, le sénateur socialiste Émile Calonne (1864-1939)38 rappelle l’importance de mettre en place la nation armée, mais surtout de revoir le système des dispenses au service militaire. En effet, il juge que le nouveau système qui sera mis en place est tout aussi inégalitaire que l’ancien. Il considère qu’il est « difficile de déterminer, sans injustice, quels hommes doivent bénéficier des dispenses39 ». Pour appuyer ses propos, il rapporte d’ailleurs que des parents viennent régulièrement le trouver pour savoir si leur fils a droit à une dispense puisqu’il est considéré comme soutien de famille, par exemple, dans l’exploitation agricole40. Il existe d’autres raisons qui peuvent pousser le conscrit à vouloir bénéficier d’une dispense41. Pour accorder plus facilement les dispenses, le socialiste propose la mise en place d’une taxe pour compenser ces absences qui pénalisent les familles. Mais, selon lui, seul le service militaire de six mois permettra de --------------------------------------------------------------------------------------------------------------33 Les six mois de service. À propos du contingent Émile Vandervelde provoque un grand débat politique, Bruxelles, Librairie
du « Peuple », 1922. Ibid., p.6. 35 Émile VANDERVELDE, La Nation Armée, Bruxelles, Librairie du « peuple », 1922. 34
36
Ibid.
Annales parlementaires pour l’année 1923, Bruxelles, s.d., p. 631, [En ligne]. <URL>. (Consulté le 29 novembre 2023). 38 Homme politique du P.O.B., il connait bien la réalité de l’armée puisqu’il a lui-même été capitaine dans l’infanterie. Durant sa carrière, il prône le service militaire de six mois et défend la mise en place de la « nation armée » tout en étant opposé au service militaire universel obligatoire. Il adhère au parti en 1919, se voit octroyer des responsabilités au sein du parti et devient sénateur de l’arrondissement Tournai-Ath. Il est également membre de la Commission de défense nationale. Ce n’est alors pas un inconnu au bataillon quand il s’agit d’aborder les question militaires au gouvernement. Cf. notice CALONNE Émile, Désiré. Pseudonyme : Capitaine X, dans « Le Maitron, dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et social – version en ligne », 2018. [En ligne] <URL> (vu le 20 novembre 2023). 39 Propos tenus par le sénateur Calonne au Sénat le 25 octobre 1928. SENAT, Annales parlementaires pour l’année 1928, Bruxelles, s.d., p. 1278, [En ligne]. <URL >. (Consulté le 29 novembre 2023). 40 Ibid., p. 1278. 37 Propos défendus par La Fontaine au Sénat le 6 mars 1923. SENAT,
41
Ibid. État de la question 2022 - IEV • 6
combler les inégalités42. Il n’est dès lors pas étonnant que, six jours plus tard, il se lance dans un plaidoyer pour rabaisser la durée du service militaire de six à huit mois. Selon des études consultées par Émile Calonne, il suffirait de cinq mois de formation pour considérer le milicien comme apte à défendre le pays. Sur cette base, le socialiste propose un plan pour y parvenir43. Les débats sur la loi qui suivent la prise de parole du socialiste démontrent que la classe politique est divisée sur la question, catholiques et libéraux défendent corps et âme le service de 14 mois. En fin de course, seules quelques armes passeront au service militaire de huit mois. Le système des dispenses du service militaire est alors la dernière composante de la milice à être pointée du doigt par les socialistes comme élément inégalitaire. Il ne s’agit non pas de l’abattre, mais de le réformer pour le rendre plus juste et plus intelligible pour l’ensemble de la population.
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------42
Ibid.
43 Allocution d’Émile Calonne au Sénat le 31 octobre 1928. SENAT,
Annales parlementaires pour l’année 1928, Bruxelles, s.d.,
p. 1310. [En ligne] : <URL>. (Consulté le 29 novembre 2023). État de la question 2022 - IEV • 7
5 Conclusion Durant la période précédant la Première Guerre mondiale, la lutte des socialistes contre le service militaire concentre alors beaucoup d’énergie et apparaît comme une composante importante pour aboutir à la paix entre les peuples. Les Congrès, les Bureaux, les publications (officielles ou non) du Parti abordent souvent la question de service militaire. Tenu dans son rôle d’opposition politique et de défenseur de la justice sociale, le P.O.B. ne peut abandonner cette lutte qui touche toute la population belge qui est d’ailleurs inscrite dans chacun de ses programmes à partir de 1896. Malgré ses efforts, les victoires restent maigres. Le remplacement est supprimé, mais fait place à un système de dispense inintelligible pour la population, qui sera alors combattu après la Grande Guerre. Le système militaire belge n’est quant à lui pas aboli et les socialistes ont beaucoup de mal à imposer la nation armée malgré que le conflit ait démontré la nécessité de mettre en place une meilleure défense du territoire belge. L’occasion est excellente pour mettre en place ce système, mais les autres partis restent sourds face à cette demande. Il est ainsi particulièrement difficile pour le P.O.B. d’obtenir des avancées sur la réduction du temps de service. C’est connu, Henri La Fontaine et Émile Vandervelde sont des figures emblématiques du P.O.B. Il n’est dès lors peu étonnant qu’ils soient les moteurs de la lutte des socialistes contre le service militaire, et que leurs élus en soient les rouages avec un succès notable, bien qu’incomplet. Une évolution des mentalités au sein du parti se dessine alors sur le service militaire : l’idée est à l’origine d’y mettre fin, mais l’évolution du contexte international modifie la vision des socialistes quant à son existence. Il n’est alors plus question de l’abattre, mais de le réformer pour qu’il s’intègre à l’avenir au système de la nation armée. C’est toutefois sur la forme qu’il doit prendre qu’il y a des divergences, quand la majorité des socialistes souhaitent son raccourcissement dans le temps, Vincent Volckaert s’y oppose après la Grande Guerre, ce qui marque une dissension d’opinions au sein du P.O.B.. Toutefois, même si en 1928 la nation armée, tout comme la paix mondiale, ne reste qu’un rêve, voire une utopie, il est important de saluer la constance avec laquelle les socialistes traitent la question et la rend persistante dans le débat public et politique. Même s’ils sont contraints de faire des concessions à cause de certaines situations, jamais ils n’abandonnent leur programme adopté lors du congrès de 1896. La période de 1928 à la fin de la Seconde Guerre mondiale marque une pause dans la lutte contre le système militaire qui reprend de plus belle dans l’immédiat d’après-guerre, et soulèveront d’autres question sur cette lutte socialiste.
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6 Bibliographie 6.1 Sources imprimées DESMET, « Sur la question militaire », Éducation = Récréation, 1 avril 1920. PARTI OUVRIER BELGE, Compte rendu du XIIe congrès annuel, Bruxelles, Imprimerie Veuve Désirée Brismée, 1896. La conscription et le remplacement en Belgique par un Belge, Bruxelles, Comptoir universel d’imprimerie et de librairie Victor Devaux et Compagnie, 1871. La question militaire – ce que veulent les socialistes, Bruxelles, Société coopérative La presse socialiste, 1900. Léon TROCLET, Contre l’aggravation des charges militaires pour l’armée démocratique, dans « Cinq aspects de la rédaction », Bruxelles, L’Églantine société coopérative, 1923 Les six mois de service. À propos du contingent Émile Vandervelde provoque un grand débat politique, Bruxelles, Librairie du « Peuple », 1922. Émile VANDERVELDE, La Nation Armée, Bruxelles, Librairie du « peuple », 1922. SÉNAT, Annales parlementaires pour l’année 1913, Bruxelles, s.d., [En ligne]. <https://www.senate.be/handann/S0032/S00322003/S00322003.pdf>. (Consulté le 29 novembre 2023). SÉNAT, Annales parlementaires pour l’année 1909, Bruxelles, s.d., [En ligne]. <https://www.senate.be/www/?MIval=/index_senate&LANG=fr&MENUID=24400>. (Consulté le 29 novembre 2023). SÉNAT, Annales parlementaires pour l’année 1920, Bruxelles, s.d., [En ligne]. <https://www.senate.be/handann/S0033/S00332431/S00332431.pdf>. (Consulté le 29 novembre 2023). SÉNAT, Annales parlementaires pour l’année 1923, Bruxelles, s.d., [En ligne]. <https://www.senate.be/handann/S0034/S00340741/S00340741.pdf>. (Consulté le 29 novembre 2023). SÉNAT, Annales parlementaires pour l’année 1928, Bruxelles, s.d., [En ligne]. <https://www.senate.be/handann/S0035/S00354077/S00354077.pdf>. (Consulté le 29 novembre 2023). SERVAIS, Pasinomie, vol. 16, Bruxelles, Établissements Émile Bruylant, 1923, [En ligne]. <https://bib.kuleuven.be/rbib/collectie/archieven/pasin/1923.pdf>. (Consulté le 11 novembre 2023). SERVAIS, Pasinomie, Bruxelles, Établissements Émile Bruylant, 1920, [En ligne]. <https://bib.kuleuven.be/rbib/collectie/archieven/pasin/1920.pdf>. (Consulté le 11 novembre 2023). Annales parlementaires pour l’année 1928, s.d., [En ligne]. <https://www.senate.be/handann/S0035/S00354107/S00354107.pdf>. (Consulté le 29 novembre 2023).
6.2 Articles de presse COBBAERT, P., « Ludivine Dedonder (PS), de eerste vrouw aan het hoofd van Defensie: “Zelfs Theo Francken begint mij graag te zien” », de Zoondag, 20 mars 2022, [En ligne]. <https://www.dezondag.be/actua/ludivinededonder20032022/>. (Consulté le 12 octobre 2023). DE BOECK, P., « Le service d’utilité collective pour début 2024 - Le Soir », Le Soir, 2022, [En ligne]. <https://www.lesoir.be/518433/article/2023-06-09/le-service-dutilite-collective-pour-debut-2024>. (Consulté le 12 octobre 2023).
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