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(Page reste vierge image seulement pour finaliser le choix de la couverture)

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LA FORTUNE DES TITANS [Sous-titre]

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Du même auteur Aux éditions Épopée Antichambre de la Révolution Aventure de Noms Cave des Exclus Chagrin de la Lune Désespoir des Illusions Dialectique du Boudoir Disciple des Orphelins Erotisme d’un Bandit Eté des furies Exaltant chaos chez les Fous Festin des Crocodiles Harmonie des Idiots Loi des Sages Mécanique des Pèlerins Nuée des Hommes Nus Obscénité dans le Salon Œil de la Nuit Quai des Dunes Sacrifice des Etoiles Sanctuaire de l’Ennemi Science des Pyramides Solitude du nouveau monde Tristesse d’un Volcan

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Ventre du Loup Vices du Ciel Villes des Revenants

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MEL ESPELLE

LA FORTUNE DES TITANS

Épopée

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© 2014 – Mel Espelle. Tous droits réservés – Reproduction interdite sans autorisation de l’auteur.

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[Dédicace]

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[PrĂŠface]

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Chapitre 1 Les Amerloques sont arrivés à 1123 heure locale. Pas le temps de crier OUF qu’ils sont déjà sur place, débarquant de leur hélico affrété pour notre ravitaillement : 30kg de médicaments, 234kg de nourriture dont des converses, du riz, des lentilles, des haricots ; des barres sur vitaminées, des rations K de l’armée et cigarettes, des Marlboro à la demande de Kim et des Lucky Strike, sans parler des Phillip Morris pour Yin-Po ; en plus de la nourriture figurant sur le manifeste remis par le pilote ou plutôt son assistant, on trouve de l’alcool : whisky, Vat 69 et Jack Daniels et une caisse de champagne (de quoi fêter le changement d’année dignement). La liste fait trois pages et pas le temps de tout checker maintenant. « Qui est Lee-Pong ? Kae Lee Yong ? » Un type roux se dégager du reste, le barda à l’épaule et Yin-Pô de me désigner du doigt. “Kae Lee Yong c’est vous? Je l’ai bien prononcé? —Une façon habile de mener les choses oui. C’est moi Kae Lee Yong, on dit que vous venez avec du nouveau matériel, répliquai-je froidement en vérifiant le contenu d’un carton portant la fiche : KZY5643, un numéro de série désignant mon matériel qui équivaut à une blinde. Vos lodge sont là-bas marquées du numéro

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2 à la 7. Kim vous expliquera le fonctionnement du campement ». Il y a deux femmes avec eux. D’après le rapport de Kim, il s’agirait du Dr Lena Halley et de la Miss Helen Ridge ; toutes deux ont de sacrées références : Alaska, Groenland, Détroit de Béring, Magellan, Panama ; Halley a fait le Gobie en large et en travers, Ridge a grimpé deux fois sur l’Himalaya, les montagnes du Colorado, le Mont Everest et on peut la voir comme étant la reine de l’ascension. Elle est canon, tout comme le Dr Halley, une Anglaise qui a étudié à Cambridge. Son domaine : la paléontologie moléculaire, un truc dans le genre. Le grand black regardait dans ma direction ricanant à l’oreille de son comparse, un grand gaillard brun, ténébreux aux larges fossettes ; les Américains précédents nous ont fichu une sacrée pagaille la fois dernière. J’ai dit à Kim, leur interprète Chinois et mon acolyte depuis six ans : « Je les vire à la première bévue ! Et ils iront pleurer auprès de leur ambassade pour récupérer leurs damnés passeport ! » Point à la ligne. L’autre fois on a eu des Finlandais, des Allemands, des Anglais, des Suédois…En général tout se passe bien, mais avec les Américains il faut toujours faire les choses à leurs manières. Ils veulent volontairement tout saboter. Yin-Pô n’aime pas les Américains mais je le paie plus de 987$ par mois pour qu’il reste avec moi sans parler ses 230$ de prime de risques et les pourboires remis par les divers scientifiques, spéléologues, journalistes et adeptes de sports extrêmes. On est authentique dans ce décor et les clients apprécient nos efforts pour rester nous

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même. Les Américains surtout s’étonnent que nous soyons si bien équipés à 1200km de la surface de la mer ; on reçoit le satellite ici, l’eau courante ; on est équipé d’écran plasma, on a trois Jeeps Cherokee, deux motos bichonnées par Yin-Pô et pourtant quand la nuit tombe, on redevient les Enfants de l’Himalaya. Sous ma tente j’ouvris une caisse portant mon nom avec une orthographe différente. Les types de la douane et les petits rigolos de centre de tri sont incapables d’écrire correctement mon nom en chinois. « Salut, je peux vous déranger ? » Halley se tenait devant moi, une pointe de mépris au fond des yeux. Je vais avoir droit au paragraphe sur la nécessité pour tous de respecter le travail d’autrui. « Oui c’est à quel sujet ? Il n’y a pas d’air conditionné dans votre suite ? Remettez vos réclamations à Kim, j’ai beaucoup à faire… » J’attrapai ma pièce de moteur afin de rafistoler le vieux camion diesel montrant des signes de faiblesse. J’allais pouvoir attaquer les réparations, à celles-là viendraient s’ajouter celle de l’éclairage du mobile home n°12 et les sanitaires à déboucher à l’acide caustique. « Kae, j’ai peur que nous prenions un mauvais départ. D’abord, je voudrais me présenter (en me tendant une poignée de main) je suis le Dr Lena Halley et je suis mandatée par le professeur Harris Klein pour terminer son projet sur l’origine de la vie sur cette chaîne de l’Himalaya et il semblerait que cette région soit restée vierge à toute intrusion de scientifiques ». De quoi me parle-t-elle ? Rapide poignée de mains échangées. « Je ne voulais pas vous paraître désagréable, mais nos précédents locataires ont fiché une telle

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pagaille ici qu’il a fallu débourser 12000$ pour réparer l’essentiel du campement. Franchement…je ne tiens pas à me montrer plus aimable que je ne le suis en ce moment. —C’est légitime, j’agirai de même si j’étais vous. Je venais vous voir pour la salle de meeting : le Mobil Home n°3 et Kim dit que je dois m’adresser à la patronne. Nous allons avoir besoin d’une connexion au satellite et une programmation pour 22h ou 22h30. Les petits gars sont fatigués et Jack, notre Gringo juge utile de les laisser souffler un peu. Oh et j’aurai besoin de pinces coupantes. Oui je bricole un peu…je peux vous les emprunter ? » Sous le vieux camion Volkswagen j’ai tout remis en l’état, cela m’a pris trois heures et pendant ce temps Kim a joué les guides touristiques pour ces Américains ; tout le monde l’apprécie Kim et c’est leur mascotte celui qui ravitaille, qui traduit les dialectes chinois, bidouille les connexions un peu capricieuses, répare les APN (appareils photos numériques), celui qui fait de l’humour en abordant des sujets politiques interdits en Chine ; il est capable de se montrer courtois toute une journée, se marre avec tout le monde et parle du Népal comme d’une seconde épouse. Sans Kim ici, le commerce coulerait. « Ils veulent voir le village demain. Tu crois qu’on peut y envoyer Yin-Pô ? » Et moi de faire gronder le moteur du camion. Il sait que Yin-Pô n’est pas sociable et arrive à faire fuir les touristes les plus récalcitrants ; il ne cause pas, excepté pour dire : Dehors ! Et Rentrez chez vous ! (en un chinois impeccable) Si Kim pense à Yin-Pô c’est parce qu’il ne supporte pas

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l’un ou l’autre de ces énergumènes. C’est notre code pour dire qu’on les verrait bien se perdre quelque part dans le Népal. « Halley dit que vous bricolez… » Le brun aux larges fossettes glissa vers ma portière. Il a des yeux rieurs et un très beau sourire. « La transmission c’est ça ? J’ai souvent bricolé de vieux moteurs identiques à celui-ci. Vous…touchez un peu à tout ici ? Mon nom est Reilly, Kit Reilly et d’après Kim vous êtes Kae Lee Yong. Il dit que vous avez étudié à Boston, est-ce vrai ? —Oui j’ai fait partie d’un programme d’échange. Qu’est-ce que vous êtes venus faire dans le Népal ? Du tourisme ? Kim a mentionné le fait que vous vouliez voir des sites interdits au public. Le gouvernement n’apprécie pas trop qu’on vienne relever des échantillons de plantes dans cet endroit sacré. —Et vous pensez vraiment qu’il l’est ? —Vous êtes Américains. Certains de nos folklores vous échappent complètement et mis à part l’abominable homme de neige, je doute que vous soyez en mesure de disserter sur l’origine du bouddhisme. Je peux vous poser une question Reilly ? Qu’emporteriez avec vous si l’on vous offrait un voyage vers l’immortalité ? Votre Smartphone ? —Euh… (Il fronça les sourcils, pianotant sur la carrosserie de mon vieux véhicule) je suis déjà venu au Népal. Quand j’étais plus jeune…Jack et moi ont a tenté l’Himalaya et ses neiges éternelles. On s’est juré de revenir ici. C’est… l’endroit le plus beau du monde, déclara-til en balayant des yeux les montagnes autour de nous, selon moi, tout y est si immaculé, parfais, sain et frais. Pour

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revenir à cet endroit…c’est une première pour nous. Ce coin est pour beaucoup un coin de paradis ». Il dit vrai. Rien ne me ferait quitter cet endroit. Depuis six ans, j’y suis chez moi ; le temps ne semble n’avoir aucune emprise sur mon âme et en hiver, Yin-Pô et moi grimpons dans les villages nichés à flancs de colline pour savourer notre retraite. C’est étrange n’est-ce pas ? Vouloir renoncer à tout pour ce coin de paradis ? Chimérique non ? Le printemps et l’été sont les périodes d’activités et notre chiffre d’affaire triple et quadruple ; les touristes restent entre une semaine et un mois, les plus acharnés restent deux saisons entières passant d’un point à un autre tout en revenant vers leur QG (notre camp). Ils paient une fortune pour voir les eaux de l’Himalaya se déverser dans les fleuves : c’est magique comme si Dieu avait décidé de faire le ménage en altitude. Pour le déjeuner il est de tradition d’organiser un barbecue et c’est précisément à 1200 qu’arrive mon chien, un berger aussi haut qu’un poney et aussi doux qu’un agneau ; un cadeau de Yin-Pô pour me souhaiter la bienvenue. Alors naturellement je l’ai appelé Bienvenue (en patois local) et il est assez pépère mon toutou ; il en impressionne plus d’un et une fois qu’on a caressé son poil soyeux, on ne peut plus s’en passer. Ils sont tous au barbecue et semblent ravis, comme on dit les premières impressions sont toujours les meilleures. Le grand noir appelé Derek fait rire aux éclats notre Miss Ridge et la bière à la main, tous prennent du bon temps. Sur mon Iphone j’écoutais ma playlist intitulée Ballade de la musique A à la musique Z quand le dénommé Jack est

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venu m’apporter une assiette de merguez, saucisses et riz cantonnais —une fabrication locale de Kim à en juger par la composition— et je levai mon nez de ma paperasse pour relooker Jack par-dessus mes Ray-bans. Trop beau, trop sûr de lui, très Américain et ce côté californien adepte de la culture physique m’horripile. En le voyant sourire (ce petit rictus au coin des lèvres) je devine non sans mal toutes ces filles dont il a brisé le cœur. Il est là à mater mes jambes dénudées, partant de mes rangers pour remonter jusqu’à mon entrejambe et sournoisement s’assied sur le rebord de ma table. « Nous allons avoir besoin de vos jeeps pour de la reconnaissance. On envisage de lever le camp dans une heure et demie, soit 02h30. De l’hélico nous avons aperçu un village le long d’un cours d’eau. De là nous continuerons à pied pour étudier la planimétrie, faire des relevés. Votre guide…le sherpa…vous pensez qu’il accepterait de nous montrer le coin. —Naturellement c’est vous qui payez. —Ah, ah ! J’apprécie votre franchise. Kim dit qu’il est difficile de négocier avec Yin-Pô. Il a son caractère et ses principes comme tous les hommes de la montagne quelque peu réfractaire à l’invasion des Américains. Quoi qu’il en soit avec ou sans lui, nous franchirons le Col pour atteindre la Vallée Sacrée. J’ai étudié les légendes du coin et j’ai lu une quantité d’ouvrages sur le sujet, notamment ceux du professeur Baldwin, de l’université de Princeton. Je veux percer le mystère autour de ce lieu. —Aucun de ceux qui sont partis n’a trouvé le mystère de ces lieux. C’est un peu comme le Saint Graal, voyez-vous ?

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On peut parler d’une quête spirituelle et pour comprendre les légendes du Népal il faut accepter de se débarrasser du superflu pour ne garder que l’essentiel d’une existence. Je parle d’un souffle divin que les Anciens qualifient de Murmure. On le perçoit simplement, les plus chanceux le ressentent cependant, ce Murmure est un don. Il échappe au Commun des Mortels ». Il me fixait intensément, plongeant son regard vert dans le mien que l’on sait être d’un bleu pur comme un souffle. Yin-Pô dit qu’ils ressemblent aux neiges de l’Himalaya, le bleu du ciel semble s’y confondre. Les yeux de Jack glissèrent sur ma bouche et il se perdit dans ses pensées, puis il sortit de la poche de son gilet, un papier plié en huit. « J’étudie le dialecte de la région. Un dialecte ancien d’après les spécialistes du Népal et passé dans la tradition orale et d’après ce que je sais, les villageois pourraient nous être utiles pour atteindre notre but. Vous voulez y jeter un œil ? » Une écriture tremblante, incertaine ; les caractères déformés par un apprentissage hasardeux. On pouvait y déchiffrer une série de numéro : 3.6.8.2 et 9 et des mots comme : rayons, soleil, diamètre…pas vraiment de sens. Je lui rendis son bout de papier en haussant les épaules. « Ce n’est pas le dialecte parlé ici. Ni les villageois, ni Yin-Pô ne vous seront d’aucune aide. Il vous faudra remonter vers le Nord, envisager Katmandou pour faire appel aux Lamas. —Supposons un instant que je sois pris par le temps, il y aurait-il un raccourcis possible ? Il y a un bien un ancien ici qui connaîtrait ce dialecte ? Vous connaissez tout le monde dans la région, par

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conséquent il n’est pas difficile de vous renseigner, hein ? Donnez-moi seulement une piste à exploiter. —Reilly dit que vous êtes déjà venu ici. Possible que vous soyez passé à côté du Murmure et ne point l’avoir remarqué. Cette troisième excursion vous révélera une nouvelle facette de votre Karma. Nous avons eu un couple de Finlandais venus ici pour leur lune de miel il y a vingt ans de cela et ils reviennent ici à chaque printemps, une sorte de pèlerinage. Ne devons-nous pas attendre de chacun de vous plus de littéralité ? —Enfin si je comprends bien, vous acceptez de divulguer certaines de vos infos aux clients les plus fidèles, vos pèlerins ? Vous récompensez le dévouement, ce qui est honorable en soi mais (en s’approchant de moi, prêt à se confesser) nous ne sommes pas uniquement là pour du tourisme et vous le savez. Le Dr Halley souhaite recueillir des échantillons ; quelques plantes ne poussant qu’en altitude et que l’on ne trouverait que dans cette partie du monde. —Notre rôle est de préserver cet Eden. Dites à votre Halley qu’elle n’est ici que pour observer. Je suis sérieuse Jack…cette montagne est notre patrimoine et nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour la protéger. Vous ne trouverez aucun guide qui acceptera de vous guider là-haut ». Notre agence la WorldTrekk demande des photos, une série de clichés pour mettre à jour leur base de données. D’habitude c’est Kyle qui s’en occupe, mais Kyle est en Inde pour trouver des fonds et financer notre exploitation. Pourquoi l’Inde me diriez-vous ? Toutes les multinationales y sont et dépensent

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plus de cent mille dollars pour s’implanter ailleurs que sur leur site d’origine. J’ai plus de mille clichés pris la semaine dernière et j’avoue me prendre au jeu. Mon numérique es tune merveille, je ne veux pas citer de marque mais ce modèle japonais me convient tout à fait. La résolution, la prise en main et la légèreté de l’APN en fait mon allié de tous les instants. Après quatre heures passés en haut, je redescendis au campement. La Miss Helen Ridge brandit son objectif. « J’ai vu que vous aviez aussi un Canon. Je peux me vanter d’avoir pris de beaux clichés aujourd’hui mais j’attends la tombée de la nuit pour continuer à mitrailler, déclara-telle en souriant d’une oreille à l’autre ; un large sourire Email Diamant à la Julia Roberts. D’ailleurs elle lui ressemble un peu. Et elle enchaîne, les étoiles plein les yeux : c’est plutôt cool ici ! (et la voilà qui s’assoit sur la table les jambes croisées) Il y a longtemps que vous êtes au Népal ? » Quoi Kim n’a pas trouvé l’occasion de leur parler de moi ? Elle s’alluma une cigarette ; elle respecte peut-être la nature mais pas son corps. Quand je reste un moment en haut j’apprécie une bonne douche chaude, des soins aux huiles essentielles et un bon thé cueilli dans le coin. Helen continuait à sourire, balançant ses jambes d’avant en arrière et moi je me déchargeai de mon barda. « Vous voulez y jeter un œil ? » Les touristes sont toujours fiers de leurs clichés et ils veulent toujours partager leurs prises afin que je légende leur travail/ Ainsi je peux suivre leur trajet du jour : le sanctuaire abandonné, le vieux village au nord-est, celui de l’est dans lequel je laisse

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ma petite Yala pour la saison ; ils ont avancé jusqu’à la Grotte Aux Esprits et apparemment si sont arrêtés pour leur ditsprélèvements. On voit le Dr Halley souriait timidement à l’objectif ; elle tend une fiole contenant un prélèvement de sol, sur une autre, elle fouille la paroi de la roche à l’aide d’un scalpel. Toujours radieuse sur les photos, un peu pincée, mais radieuse. Les autres se sont laissés prendre sous l’objectif de Ridge : on voit Derek faisant le pitre en compagnie de Reilly, et il y a l’autre peu loquace, petit et costaud qui assiste Halley dans tous ses déplacements et puis leur informaticien qui brandit une pierre portant l’inscription 23 soleil dans le langage du coin. Et puis Jack qui fixe l’objectif. Il en pince pour Ridge d’après ce sourire sincère et ouvert à la confession. Oui, je vois en lui le bourreau des cœurs. Après la Grotte Aux Esprits, ils ont fait demi-tour en longeant le cours d’eau. « Oui les photos sont superbes ! Déclarai-je en lui rendant son APN. Vous avez l’œil. Vous avez bien marché et vous allez avoir tous droit à une bonne nuit de sommeil ». Son regard me sonda ; il y a toujours un petit malin dans le lot qui cherche à faire ami-ami avec moi Kae Lee Yong, l’insoumise. Kim dit que je suis une tête brûlée, je pense seulement qu’on ne me refera pas. « J’adore vos yeux. Ils sont superbes ! J’aimerai si vous le voulez bien, vous prendre en photo. Je peux ? » Pourquoi refuser ? Yin-Pô et moi sommes, je vous l’ai dis, les monstres de la foire ! Quand je la regarde, je songe à l’Antarctique et le courage qu’il faille pour s’y rendre quand on connait les températures et la rudesse du climat.

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« Oh l’Antarctique ! C’était une idée de Jack. Il rêvait de s’y rendre et on l’a tous suivi ! On est resté là-bas douze jours mais je ne suis pas prête à recommencer. On grelotte un peu là-bas ! Ah, ah ! Avec Kit, on s’est juré de ne pas partir sur un coup de tête. Un minimum d’organisation s’impose. Du moins si l’on veut rester en vie. Ce fut une expérience unique dont je suis fière de m’en être tirée. —Apparemment vous leur faites suffisamment confiance pour remettre cela dans l’Himalaya. Ce que vous aimez, c’est l’aventure ! Ces décharges de dopamine et d’adrénaline, vous en avez besoin pour avancer. Kim était un peu comme vous avant de finir par décrocher. Vous…vous comptez escalader ? —Non, ça on l’a déjà fait ! Quand on a contacté Kim il y a quinze jours de cela, il nous a parlé des grottes souterraines. On va s’en faire une ou deux, juste pour le fun et ensuite, on va pousser plus en amont. Il y a un monastère là-bas, au nom imprononçable : Oyominchala, un truc comme ça. Les gars veulent aller se dégourdir les pattes. On est ici que pour trois jours ». A 22h 45 ils sont tous à leur briefing et les rires fusèrent. Une ambiance comme celle-ci me fait penser à tous les autres venus s’assoir à leur table et je brûle d’envie de me joindre à eux pour échanger sur leurs recherches. La flore et la faune locale n’a plus de secrets pour moi. On entend des Ah, ah, ah suivis des OH, oh, oh ! Il y a longtemps que je n’ai pas pris une bonne cuite. Bienvenu allongé à mes pieds me servait de carpette et impassible se laisser gonfler le poil.

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Le soir, les températures dégringolent au point qu’il faille bien se couvrir. Me vient à l’esprit une chanson que mère me chantait pour m’aider à m’endormir. Une chanson en chinois parlant du temps qui court. Le Vent Triste, c’est le titre. J’ignore où se trouve Ma en ce moment d’ailleurs. La dernière fois qu’elle a appelé, elle se trouvait être quelque part en Europe ou à moins qu’elle soit ici, près des siens. Dans le lodge j’ai des photos de nous deux et j’aime tout particulièrement celle sur laquelle elle me tient sur ses genoux. J’ai neuf ans et sa longue chevelure noire et la continuation de la mienne, même regard en amande et même lèvres pleines, un brin boudeur. Cette photo évoque la tendresse et la complicité. On frappa à la porte. « Salut, je…nous allons casser la croute. Alors si vous voulez vous joindre à nous… » Jack a eu une action héroïque en venant troubler ma quiétude. Il semblait mal à l’aise et j’ai vu à l’expression de son visage qu’il n’insisterait pas. « D’accord, j’enfile un pull et…allez-y, rentrez ! » Sur la table, mon PC tournait avec les photos en téléchargement pour la WorldTrek et un thé fumait ; au-dessus de mon lit, la télévision diffusait une émission culturelle chinoise et des livres traînaient ici et là : Tolstoï, Proust, Faulkner, Allan Poe ; j’en commandai souvent sur Ebay et je prenais plaisir à en relire certains et parmi mes classiques favoris : Jack London et Herman Melville. Kim chargé des relations publiques m’avait préparé le terrain de telle sorte que je n’avais plus qu’à me poser quelque part et répondre par oui ou par non en fonction des réponses à apporter : « Etes-vous

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native du Népal ? », « Comptez-vous quitter le Népal ? », « Parlez-vous le mandarin ? Le Chinois ? », « Aimez-vous les Chinois ? » Et le Dr Halley de trouver les questions trop sommaires. On m’apporta de l’agneau et du riz avec haricots rouges ; puis Larry balança des photos du Népal sur l’écran ; Ridge éclata de rire assise près de Derek, on les voyait dormir dans ce qui ressemblait à un van rempli de bagages et de divers objets. Ils pionçaient en chaussettes et un petit malin avait posé un écriteau sur Kit disant : je suis fainéant, merci de ne pas le souligner. Une série de photos de leur transit à Katmandou sur lesquelles on voyait le Dr Halley au milieu de mômes, de moines bouddhistes, de jolies petites danseuses au grand regard curieux. Derek et elle se tenaient par le cou et riaient en tendant un verre de boissons alcoolisées vers leur photographe attitré. « Hey, les gars, on se croirait à Hollywood ! Ou je dirais plutôt Hollywood ! » Le petit commentaire de Rufus fit rire l’assistance et Halley de jouer les coquettes. Oui la Star c’est bien elle ! Puis on les voit près de l’hélico, prêts à embarquer : Kit tendant sa pancarte (le nom d’un village et le kilométrage). Il est photogénique et le sait. Se sentant observé, il glissa son regard vers le mien et il me sourit. « Et voilà le plus beau ! » Derek administra une bourrade amicale à Jack, assis devant lui. « Attends un instant, Larry ! Peux-tu mettre à reviens ? Questionna Halley en préparant son stylo-laser. Voilà ! Comme traduire ce qui est sur l’écriteau ? Les anciens du village 1 et 2 disent qu’il s’agit d’un dialecte vieux de plus de trois mille ans, est-ce possible ? Et si cette langue

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n’est pas rentrée dans la tradition orale, alors pourquoi figure-t-elle sur cet écriteau ? —C’est un piège pour les touristes, lança Rufus. —Non, je suis sérieuse ! Les villageois n’auraient aucun intérêt à voir débarquer une horde de campeurs sur leur territoire après avoir connu des siècles de paix et de sérénité. Je reste persuadé qu’il y a une autre raison. Kim ? Vous avez forcément une idée… » Lui repoussa ses lunettes sur son nez et resta coi. Tout le monde attendait après lui et le silence devint gênant. « Aucune idée. En tous les cas ce n’est pas du Chinois. Il pourrait s’agir de l’œuvre d’un petit plaisantin venu sur le site et soucieux de faire une bonne photo. Qui irait vérifier l’authenticité de ce message ? » Il venait de jeter un froid. Ben voilà, la soirée est terminée. Tous devaient penser la même chose et personne ne trouva opportun de me poser la question. Le message sur l’écriteau signifiait : recueillement. A traduire par Temple, sanctuaire, lieu de prières, etc. « Vous savez n’est-ce pas ? Je ne peux pas croire que vous ne sachiez pas ce qui est écrit sur l’écriteau. Vous êtes là depuis six ans et native de ce pays. A votre place, il y a longtemps que je me serai renseigné sur la signification des moindres panneaux plantés dans ce périmètre. Surtout quand vous avez la responsabilité de civils venant des quatre coins du monde. Vous me suivez ? Je n’organise pas de safaris pour de riches couples américains et je n’ai pas l’intention d’implanter une centrale nucléaire à quelques kilomètres de votre

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base, mais Kae je n’apprécie pas qu’on me baratine. —Parce que je vous baratine Jack ? » Dans le lodge les rires reprenaient et je devais en conclure que ces touristes américains riaient bien mieux sans moi. Voilà ce que je déteste le plus chez les Ricains : ils sont persuadés d’un immense complot et je vois que depuis Roswell et Kennedy rien n’a changé. Ce Jack me sort par les trous de nez. Trop sûr de lui et déterminé à jouer les moralisateurs. Je déteste ça. « Je dis seulement qu’on pourrait faire équipe. Vous et nous. En harmonie pour ne pas dire en totale osmose. On est désolé que nos compatriotes aient bousillé vos équipements mais nous n’en sommes pas responsables, si vous voyez ce que je veux dire. Alors on enterre la hache de guerre ? —Essayez de m’en convaincre. —Vous avez un petit copain ? Un fiancé ou une fiancée ? Je pose seulement la question pour me montrer engageant. Moi je suis fiancé. Lena est ma promise et elle a accepté de se joindre à nous quand je lui ai parlé de cette région. C’est son quatrième voyage dans le coin et on peut dire qu’elle se passionne pour tout ce qui a attrait au Népal. On peut dire qu’elle est calée sur le sujet. —En même temps c’est un tout petit pays coincé entre l’Inde et la Chine, soit 800 Km de long pour 200 Km de large. Entre les temples et lieux de culte on en fait vite le tour. Je vais aller me coucher. A demain ». Tranquille dans mon lodge, je surfe sur le web quand on frappe à la porte. Il est plus de onze heures, je dirais même qu’on approche minuit. Jamais personne ne vient

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me déranger. Il y a Kim pour cela. Alors ce qui me vient à l’esprit c’est le feu dans une des habitations (c’est déjà arrivé vous savez), un fusible qui lâche et il faut tout évacuer ; cela ne me rassure vraiment pas que les Américains soient là. Kit se tenait à la porte. « Salut ça va ? J’ai vu la lumière et…je me suis demandée si tout allait bien pour vous ». Quel couillon ! J’allais me mettre au lit mais à part ça, tout va bien. Le froid entraîne dans mon logement et à part serré mon gros gilet de laine, l’on ne peut rien faire de mieux pour lutter contre ce mal des montagnes basses. Lui me dévisage avant de poursuivre. « Pour être honnête je suis venu vous voir parce que j’ai rencontré un petit souci aujourd’hui dans un des villages traversés. Je sais que la majorité ici sont des Sherpas, mais ceux rencontrés tiraient plus des Thakhali. C’est bien ça ? Du moins ils parlaient leur dialecte. Par mégarde j’ai oublié mon dictionnaire dans la chambre d’hôtel de Katmandou et je me suis demandé si vous n’en n’auriez pas un en rabe pour approfondir certaines notions linguistiques. —Ils parlent le tamang. —Vraiment ? Et pas le népali ? » Comme je souris il m’imita, sans en découdre pour autant ; jamais vu un plus mauvais numéro de drague. « Je me disais bien qu’il me manquait une langue ! Je maîtrise le maithili, le bhojpuri ; Jack, le newari et le népali mais le tamang, personne n’a cru bon l’apprendre ». De quoi se plaignait-il ? Il aurait pu tomber sur une peuplade parlant un dialecte ayant pour base l’indo-iranien et non le sino-tibétain ! De son regard

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électrisant il me fixait s’attendant peut-être à ce que je réponde : Et bien entrez donc, je vais vous l’apprendre de ce pas ! Il fronça les sourcils et regarda derrière moi. « Vous n’êtes peut-être pas seule. J’entends du bruit derrière. —C’est la télé. Le câble propose de bons programmes passés une certaine heure et je ne parle pas seulement des productions indiennes. Vous voulez entrer ? —Non je suis seulement venu emprunter votre dictionnaire, vous l’avez oublié ? Vous avez bien un dictionnaire ? » Contrairement à Jack il n’est pas rentré. Il a attendu à la porte, dans le froid. J’avais un vieux dico n’ayant pas servi depuis le dernier groupe de touristes ; comme dit Kim on devrait songer à installer une bibliothèque plus variée dans l’hémicycle qui leur est réservé. « C’est cool… » Il tapotait le livre dans sa paume sans cesser de me fixer. Qui de nous deux lâchera le premier? “Alors on se voit demain? » Malheureusement, aurais-je pu répondre. « Et de quoi avez-vous besoin pour demain ? Le camion est réparé alors n’hésitez pas à le prendre. —C’est noté. Namaste (bonsoir en népali) » Petit déjeuner matinal. Ils sont tous partis pour 0700 et le camp est calme, propre et tous les équipements fonctionnent toujours. Ils ne reviendront pas avant ce soir ayant fait le plein de nourriture et de flotte ; ils ont enclenché leur balise GPS et je peux les tracer sur le moniteur placé dans le lodge principal où est stocké le nec plus ultra informatique. Surprise d’ailleurs de constater que la salle est particulièrement bien rangée. Nulle trace de leur petite fiesta d’hier soir. J’ai en

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permanence mon téléphone dans ma sacoche pour le cas où il faille envoyer une équipe de secours à leur devant. Je n’arrête pas de penser à Ridge et les autres en Alaska. Je les envie d’y avoir été moi qui n’ai jamais quitté mon Asie natale. Oh oui je me suis rendue en Chine, en Inde, En Europe et en Amérique du Nord mais rien de bien original. Et puis Yin-Pô s’est tiré sans rien dire (on ne peut lui reprocher d’être lui-même) et seule dans mon petit complexe, je bricole contrariée de ne point avoir de nouvelles de Yala. Quand on ouvre le complexe, Yala retourne avec les autres au village ; j’ai toujours pensé qu’il n’y avait rien pour elle ici. En hiver j’anime la classe au village et les aînés sont depuis six ans. A nous vingt on forme une véritable famille avec les aînés, les cadets et les benjamins. L’Inde ce n’est pas pour moi, pas toute de suite en tous les cas et Kim gère très bien tout seul. Avec son salaire de la saison, il pense s’offrir un voyage dans le Yucatan (depuis le temps qu’il m’en parle). Il ne me le dit pas ouvertement mais je crois qu’il vise autre chose. Les gars de WallTrek lui ont parlé d’un site quelque part en Mandchou et possible qu’il gère à récupérer des fonds pour s’installer là-bas. Que ferais-je ici sans mon Kim ? Souvent j’y pense et cela me donne le bourdon. En fin de journée Yin-Pô revient en tirant deux mules. « Des cadeaux de Prakash, Sabin et Ganesh. Pour les Américains ». Sur les dos des mules des produits artisanaux : colliers et bracelets, mandalas, parchemins portant des inscriptions divines provenant des temples en amont et en aval ; des biscuits, des sucreries ; dans un des sacs : des

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vêtements dont des capuches, des écharpes, des chaussettes. Nos clients raffolent des produits locaux et tout part bien en raison du prix des plus abordables. L’autre fois, un client suédois à tout acheter. Cela encourage l’économie de la région et depuis mon implantation mon activité génère 80% des ressources locales. A l’année le centre monterait facilement à 95% selon l’estimation de Kim. « Les Américains parlent beaucoup de toi. L’un d’eux a posé des questions à Deevyah. Il voulait savoir pour l’école et le dispensaire les a tous surpris. —Quoi ! Ils veulent peut-être financer les travaux de rénovation ? Quant à l’école c’est mon problème, pas le leur ! Quel Américain ? Ce Jack, je suppose ? —Non le grand brun. Il a beaucoup parlé à Bishal et Kiran. —Et pourquoi il veut savoir ? Cela m’agace terriblement qu’ils soient là. On n’avait pas tous ces problèmes avec les Européens ; eux au moins savent se tenir ! Vivement qu’il parte…On aura un groupe d’Allemands après eux. Tu as lu le planning ? On affiche complet jusqu’en septembre. Cependant tu pourras assister au festival du « Cordon sacré » le 31 et à la fête de la vache et à l’anniversaire de la naissance de Krishna sans que cela affecte l’organisation du camp. Et si tu décides de partir fais-moi venir Dasain, c’est un excellent guide et les touristes l’adorent ! —Non je serais là. Dasain n’a pas mes jambes » Tous les villageois se précipitaient sur l’offre, rêvant d’être guides ; on voyait passer des jeunes et moins jeunes venant escorter Yin-Pô et Dasain. Les Sherpas restaient d’infatigables grimpeurs et les

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adeptes du trekking les appréciaient pour leur endurance et la connaissance de la région. Les plus téméraires partaient quatre jours bivouaquer et revenaient les étoiles plein les étoiles, exténués mais heureux. Ils en avaient pour leur argent et nous arrivions à les fidéliser. Les couples Mortensen, Duroc, Schaeffer, Hollemans, Branson et cinq autres revenaient tous les ans depuis l’ouverture du camp. Un plaisir pour nous de les recevoir. Les Américains revinrent à 07h17 et Kim vint me faire un rapport : « Ils ont voulu tout voir. Je les ai conduits au monastère mais Halley voulait voir autre chose. Alors on est allé au nord et ils ont sortis leur barda pour la spéléologie. Ils sont restés sous terre trois heures, puis ont fait immersion pour marcher hors des sentiers. Difficile de les retenir Kae, ils ne voulaient rien entendre. Je suis rincé…je vais à la douche ». C’est Kit qui vint me restituer les clefs, le GPS et mon dictionnaire. Comme j’étais derrière l’un des PC à consulter la météo pour demain, je ne lui prêtai pas la moindre attention. « Création locale n’estce pas ? Ce genre d’activité réunit toue le village ». J’ai penché la tête pour l’observer : il touchait aux mandalas et cela me mit hors de moi/ Si on touche on achète ! « Ils sont à deux dollars ! Fabrication artisanale comme vous dites. Vous n’en trouverez jamais d’aussi beaux ! —C’est un argument comme un autre. —Je ne vous force pas à l’acheter, je dis seulement que vous n’en trouverez jamais de plus beaux dans la région. (Je retournai sur ma page Ebay pour suivre mon enchère : à l’étude une superbe selle western que je comptais offrir à Yin-Pô).

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Comment était votre journée ? Avez-vous fait usage de mon dictionnaire ? —Assez convaincant oui et oui j’ai eu l’occasion de parler avec vos compatriotes et j’ai appris des tas de trucs intéressants (il s’adossa contre le rebord du comptoir et croisa les bras sur sa poitrine). Par ailleurs j’ai appris que vous faisiez la classe aux gosses des villages. Vous n’arrêtez jamais dites ! Toujours en mouvement si on n’en croit les locaux. Je pourrais vous soulager vous savez. —Comment ça ? —Ben je…je pourrais travailler ici avec vous ». Grand silence. C’est la première fois en six ans qu’on me fait cette proposition ; d’habitude les hommes me font du rentre dedans du genre : « J’aime vos yeux car ils évoquent l’infinie beauté » ou plus cash : « Etes-vous disponible ce soir ? J’occupe le lodge n°7 ». Certains homme sont les champions de la séduction d’autres sont plus subtils. Cet Kit ne correspond ni à l’un ni l’autre de ces deux catégories ; je me demande vraiment ce qu’il a dans la tête. « J’ai déjà mon équipe et cela roule plutôt bien ». Il ne sut que répondre, n’ayant certainement pas préparé son argumentaire en amont. Alors il se leva pour marcher en long et en large de la pièce, tel un ours en cage ; il respirait fort, je pouvais le percevoir. Au passage il attrapa le dico pour se donner plus de contenance. Dans moins de quatre minutes, mon enchère se terminerait. Il s’assit en face de moi, à la table recouverte de prospectus et entrepris d’étudier le dictionnaire au hasard. « J’aime beaucoup ce que vous faites ici.

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—Oui je me donne beaucoup de mal ». Mes yeux se concentrèrent sur le compte à rebord. Il me fallait cette selle et j’allais surenchérir aux dernières secondes. « Je vous fais une proposition honnête. Du moins je le crois. —Hum…Vous devez être fatigué Kit, je ne vous retiens pas plus longtemps. —D’accord, je…je vous laisse tranquille ». Il s’en alla. Mon enchère allait se terminer. J’ai surenchéri et…j’ai remporté l’enchère. OUIIIIII ! J’ai bondi hors de ma chaise et comme Kit est rentré de nouveau, j’ai sauté dans ses bras. Tous le stress des dernières heures retomba bien vite. « Je l’ai gagné Kit ! Je l’ai remportée ! Oh, quel soulagement ! Venez voir ! » Sous mes doigts, je sentis ses biceps fermes et durs comme de la pierre, il transpirait la sueur derrière son déodorant et cette odeur corporelle me plut immédiatement. « Ah, ah ! Venez voir ! Elle est superbe non ? » Il fronça les sourcils passant de l’écran Ebay à moi. « Oui c’est…une selle. Je ne vois pas ce qu’elle aurait d’extraordinaire. —Vous savez combien coute une selle de cette qualité ? Le triple ! Je compte l’offrir à Yin-Pô. Ah, ah ! Kit…je n’ai pas de poste pour vous et même si j’en avais un, je doute que vous y conviendrez. Le Népal ce n’est pas votre Floride et ce pays est pauvre, plus que vous le croyez et vos dons seront forts appréciés, sans vouloir me montrer trop vénale. —Non vous êtes…j’admire votre engagement. —C’est mon gagne-pain. J’ai grandi à une heure de la capitale et de la fenêtre de ma chambre je voyais les avions décoller, cela va sans dire a excité ma curiosité.

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Petite je m’imaginais qu’il y avait tout làbas ailleurs, alors je suis partie après avoir économisé pour mon billet d’avion. Et puis je suis revenue ! —Mais si l’on en croit les photos dans votre lodge vous avez continué à voyager. Le Népal ne devait pas forcément vous convenir. —Non c’est vrai. Il faut parfois accepter de se remettre en question. —A quel sujet ? —Des questions d’ordre métaphysique. A la mort de mon époux j’ai tout vendu et j’ai voyagé. —De quoi a-t-il succombé ? » Je le trouvais bien curieux. Pourquoi vouloir le savoir ? De toute façon il partirait demain…je pouvais bien le renseigner. « Un accident de voiture. Un chauffard trop bourré pour distinguer son accélérateur de son frein. J’ai finalement atterri ici. Autre chose ? Vous brûlez de tout savoir sur moi, alors posez-moi vos questions ? —Vous ne semblez pas nous apprécier. Est-ce personnel ? —Evidemment ! J’ai quelques aprioris sur les Américains. Trois fois rien et je me soigne vous savez. Disons que…souvent je rêve de vous guider dans les hautes montagnes et de vous y laisser, cela me permettrait de voir le reste du monde autrement, peut-être moins de façon manichéen je l’avoue. Mais rassurez-vous je tiens mon journal de bord à jour et jusqu’à maintenant aucun Américain n’a été porté disparu, au risque d’ailleurs de voir l’ambassade de votre charmant pays me tomberait dessus. —Et que nous reprochez-vous ? Attendez, laissez-moi deviner…la trop

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haute implication du gouvernement pour les affaires relatives au Tibet ? Le problème est purement économique si on n’en croit les associations de défense des Droits de l’Homme pour ne citer que très connu Amnesty International. Ce que la Chine conçoit sur le plan de responsabilité sociétale, elle a un grand rôle à jouer dans son rapport à autrui et navré que vous ayez à récolter les lauriers de sa victoire. —Euh…il me vient à l’esprit que je peux vous organiser du parapente demain matin. Le panorama vu du ciel est tout simplement époustouflant ! » Il sourit et je fondis à la vue de ses fossettes. Il y a longtemps qu’on ne m’avait pas abordé de façon aussi pathétique. Le dernier en date remontait à l’université. C’est pour vous dire. En fait pour tout vous dire, Kit me plaisait bien : bel homme, regard ténébreux et irrésistible sourire. Ce genre de mecs pouvait me réconcilier avec le genre humain. « Vous étiez sincère quand vous disiez vouloir noua abandonner dans l’Himalaya ? —Oui ! Et puis vous avez survécu à bien pire ! L’Alaska, l’Antarctique et la Sibérie si j’en crois votre blog. Je suis enclin à vous croire sur parole. Sans parler de vos expériences fortuites dans les endroits très reculés de notre monde. Si on vous offrez un voyage sur Mars, vous le refuseriez sûrement trop blasé pour en apprécier l’exotisme. Disparaissez maintenant, allez oust ! Je ferme boutique ». Comme tous les matins de 6 à 7h j’ai fait mon footing, du bon son sur mon Ipod. Quatre kilomètres à l’aller et quatre au retour, c’est vivifiant de courir en altitude et arrivé au cours d’eau, Bienvenu s’y abreuve, les pattes dans la tumultueuse

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rivière. Quelques mouvements de stretching plus tard et je repartis plus motivée que jamais. Et là surprise ! Sur la crête je distingue Jack, le maillot trempé du col aux reins. Rare sont les touristes osant s’aventurer dans un footing plus qu’éprouvant. « Vous vous êtes perdu ? Si vous vous arrêtez vous ne pourrez plus repartir ! —C’est également mon ressenti. Je vous attendais ». Il me suivit ou plutôt je le suivis avec difficulté je l’avoue. Il ne manquait pas d’endurance, ni d’adresse ; il tenait une forme olympienne et on avança les kilomètres du retour en un rien de temps. Il ne cherchait pas à ralentir sa course ; soit je suivais, soit je laissais tomber. En Alaska j’aurais été un fardeau pour eux tous. Partout où ils s’étaient rendus, j’aurais mis en péril leur mission. Et parce que déconcentré, mon pied fit un faux mouvement et ma cheville partir sur le côté. Aïe ! « Est-ce que tout va bien ? Vous ne vous êtes pas fait mal ? —Non… (La douleur était vive et lancinante) Un faux mouvement c’est tout…on peut reprendre…tout va bien ! —Permettez que je regarde ? » Et zut ! Oui en Alaska et ailleurs j’aurais été un fardeau. Il fut un point de compression avec ses doigts et remonta le long de ma cheville ; à la fois douloureux et jouissif. « Vous allez pouvoir marcher ? —Je survivrai. Continuez sans moi (j’eus envie de pleurer. Une foulure et toute la saison risquait d’être compromise. Pas de parachutisme, de delta plane ; pas de trekking et pas d’alpinisme. Merde ! Je ne pouvais m’en prendre qu’à moi-même) Le camp est tout droit. Allez-y…vous avez un programme à tenir ».

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Il ruisselait de sueur et tentait de reprendre son souffle calmement. Accroupit près de moi il me regardait sans véritablement me regarder car perdu dans ses pensées. La vie est une suite étrange d’imprévus ; Jack vint à poser son front contre le mien et la main sur ma nuque resta un moment dans cette position. Assez de temps pour que ma mémoire s’imprègne à jamais de son odeur ; elle me fit tourner la tête et je me vis quelque part ailleurs, perdue dans ce vaste cosmos. Plus il caressait ma nuque et plus j’eus envie de lui. Le voir rester près de moi m’emballa. Une idée canon que je devais néanmoins sortir de ma tête. « Vous croyez que je vais vous laisser derrière moi ? Je ne laisse jamais personne derrière moi. —C’est cool de l’entendre mais il n’y a rien pour vous distraire ici et puis on vous attend en bas. A quelle heure partez-vous ? Deux heures après midi ? J’espère seulement que votre séjour fut à la hauteur de vos attentes. Un séjour bref mais intense si l’on en juge vos émotions de ce matin. Bon Jack que ferez-vous ensuite ? Saipal ? Manaslu ? Où irez-vous Jack ? Il reste encore les parcs nationaux comme Khaptad, Shey-Phoksundo, Langtang, Royal Chitwan ou Rara. Qui sait peut-être visiteriez-vous un temple ? Celui de Patan vous plairait. —Tous les endroits que vous venez de citer n’ont plus de secrets pour nous. —Ah oui c’est vrai, j’avais oublié ! Difficile de vous surprendre dans ces caslà. —Pourtant vous n’avez pas essayé. Vous vous êtes tenue à distance de notre groupe et vous avez refusé de nous aider dans la

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traduction de cette langue et…je vous en veux un peu pour cela. Nous n’avons rien de voleur et si nous l’étions véritablement nous aurons procédé avec plus de subtilité. Ne croyez-vous pas ? Vous sabotez volontairement tous nos efforts d’intégration et…notre séjour fut des plus reposants, j’en conviens. —Mais quoi ? Vous ne semblez pas convaincu pour autant. C’est en raison de mon sale caractère, hein ? D’accord, j’avoue tous mes crimes ! Il m’arrive d’être odieuse, voire détestable mais YinPô ne s’en plaint pas, il est résolu à n’en faire qu’à sa tête. Je sais que c’est inapproprié mais…il lui arrive de disparaître des jours durant sans me donner de nouvelles et avec Kim, nous avons appris à en rire. —Lena est une femme de caractère, tout comme Helen alors votre problème relationnel sont justes propre au genre humain. Je voulais mettre une réserve sur votre ami Kim justement. Il milite de façon radicale et en ces temps de troubles vous risqueriez de perdre votre commerce si cela finissait par se savoir de l’autre côté de la frontière. —Co…comment ça ? Ce n’est pas le Kim que je connais. Mon Kim est modéré et les problèmes chinois restent en Chine et du côté du Tibet. Je sais comment travaille Kim et il ne mettrait pas l’intégrité de la maison en question. Nous ne faisons pas de politique Jack, alors ne gobez pas les déclarations spongieuses de Kim qui ne sont en rien de vrais engagements pour une cause ou une autre ». Il prêchait le faux pour avoir le vrai suite à la discussion que nous avions pu avoir

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Kit et moi l veille au soir. Il me voyait comme une militante, de celle soutenant la position du Tibet face au géant chinois. Il me prenait pour extension à une antiaméricaine convaincue de sa foi en ce conflit perdu d’avance. Ses yeux s’arrêtèrent sur mes lèvres. Sortant de ses réflexions, il se leva et m’aida à me mettre sur pied. Inutile d’essayer de le convaincre de mon objectivité, il s’en moquait, jouant avec moi comme le chat avec la souris, cela l’occupait et il se servirait de mes réponses scabreuses pour me desservir auprès de son ami Kit et de tous les autres. Grotesque. Voilà ce qu’on gagnait à se frotter aux touristes un peu trop moralisateurs. « Jack…je vais rester ici. Cela vaut mieux pour la suite. C’est juste que…j’ai besoin d’être seule ». Il se mordit la lèvre et scruta l’horizon, les mains sur les hanches. Vraiment pas douée pour ce genre d’exercice, manquant totalement de pratique et Kim dirait que je ne suis pas douée pour les relations humaines. «Qu’enseignez-vous à vos petits élèves ? Dépendez-vous d’un programme scolaire quelconque ? Ne les privez-vous pas d’un enseignement plus conventionnel, plus académique ? —Que voulez-vous dire ? L’école la plus proche est à deux heures de route de nos villages et ces gens n’ont pas les moyens de les envoyer dans une école plus académique comme vous dites ! Ses enfants sont des laissés pour compte et mon devoir est de les guider vers la lumière ! —Votre devoir ? Qui êtes-vous au juste Kae Lee ? Un putain de justicier ? »

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Affligeant. Il me tentait un procès d’intention et de retour au camp je me suis enfermée dans mon lodge pour pleurer toutes les larmes de mon corps. Allongée sur mon lit je fixai le plafond, en calculant ce que me couterait de faire venir Shristi et Heena pour me seconder ici ; au début j’avais songé à Hriteek et Sameer mais je devais permettre à tout le monde de travailler pour un salaire raisonnable dans ce petit complexe. A défaut de 12$ de l’heure…il me faudrait calculer tout cela et dépêcher Yin-Pô. On frappa à la porte. Kit se tenait devant moi, n’osant à peine sourire. « Comment va votre cheville ? —J’ai passé un peu de glace sur la foulure et ça va déjà mieux. J’ai évité la fracture. Je ne m’en sortirai qu’avec un petit hématome. —Nous allons partir. —Ah oui. J’arrive tout de suite ! » Bourrée d’anti-inflammatoire et d’analgésiques j’attrapai mon gilet posé sur le lit afin de suivre Kit. « C’est votre mère sur la photo ? Elle est plutôt jolie femme ; et en bas c’est elle aussi ? —Oui. Elle se prénomme Ylenia et je crois qu’elle ambitionne de s’installer en Europe. Elle s’est remariée avec un anglais. Il est charmant ! Un retraité dans l’Import- Export et je l’ai fait connaître le Mont Lhotse. Il en a bavé le pauvre. Approche…là ce sont mes frères : Hem et Kris. Ils sont actuellement à étudier en Angleterre. Ils sont beaux n’est-ce pas ? Tu vois ces yeux…c’est de famille. Là c’est David, mon regretté époux. Il faisait très sérieux n’est-ce pas ? Et là c’est ma petite Yala, une petite orpheline que j’ai adoptée. Elle vit au village du dessus chez

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la vieille Riea qui est comme une mère pour moi. Maintenant tu sais tout, ah, ah ! —Je peux te demander un verre d’eau ? » Il furetait partout et je le vis toucher à presque tout ce qui se présentait à lui. Je le trouvais beau mais je ne cessais à penser à Jack. Il ne reviendra jamais ici ; Kit, certainement mais Jack, jamais plu…tant pis pour moi. Il prit le verre et frappé de mutisme me sondait comme cherchant des réponses dans mon regard. « J’ai de l’argent. —Quoi ? —Tu m’as parlé de dons qui seraient appréciables, alors j’aimerai te remettre ma contribution. Tiens ! » Incrédule j’ouvris l’enveloppe et découvrit le chèque d’une valeur de 10.000$. C’était une blague ? Dix mille dollars ! Le souffle en fut coupé. « Je ne peux pas accepter Kit, c’est une putain de somme ! —C’est pour t’aider avec l’école et je sais que tu en as besoin. Plus que moi en tous les cas. Je travaille pour un institut de recherches situé en Floride et je n’ai jamais manqué de rien. Tu m’offenserais en refusant ce don. —Kit, je… ». Les mots me manquèrent. Après toutes les vacheries que j’avais sorti aux sujets des Américains, force de constater que leur argent restait grandement apprécié. Il est vrai qu’avec une telle somme, les enfants auraient de nouvelles fournitures scolaires et les travaux de toiture pourraient commencer pour le dispensaire. Avec ce qui me resterait, je… Non ! Je ne pouvais accepter ! « Je ne peux pas accepter une telle somme et…Les autres clients donnent

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seulement 30$ et les plus généreux entre 100 et 200$, alors je ne peux attendre plus de toi. Tu n’es resté que trois jours et je n’ai pas été à la hauteur de vos espérances. En fait, cinq dollars devraient suffire ! —Tout le plaisir fut pour moi. Vraiment. —Oh mon Dieu ! Tu n’es pas sérieux là ? » Et Helen apparut à la porte. « Saluuuut ! Veuillez m’excuser vos deux mais l’hélico est là et il ne faudrait pas le faire attendre Kit ». Les adieux avec moi sont toujours vite expédiés. Discrètement j’ai glissé le chèque dans la veste de Kit. Ils sont déjà tous dans l’hélico : Harris, Marcus, Derek, Lena, Jack et le copilote à qui je remets ma nouvelle commande. Tous saluent Kim et tous me zappent. Venant des Américains plus rien ne me surprend et quand ils seront hauts dans le ciel, Kim me dira que je ferais mieux la prochaine fois. Finalement je me passe de l’aide des mômes de la région. Faire tout soit même a des avantages : le coût, la disponibilité et la qualité apportée au travail. AAyush de l’agence WallTrek me contacte parce qu’il est un peu déçu par les clichés qu’il ne trouve pas assez féerique. « Il faut passer à New Delhi, Kae Lee Yong ! Eructa-t-il au bout du combiné. Tu dois mettre plus de conviction dans ton travail ! Il faut que tu passes ici ! » Kim derrière moi lit une énième brochure sur le Yucatan. Et ensuite j’essayai d’appeler maman à Katmandou, c’est Rajendra qui a décroché : « Ta mère n’est pas là ma fille, elle est à Londres ! —Dis-lui de me rappeler quand elle aura une seconde. Tu lui diras Rajendra, hein ? Tu n’oublieras pas cette fois-ci… » Cette dernière m’a raccroché au nez. Mauvaise communication, va-t-elle observée au bout

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du fils. Rajendra, cette vieille sorcière ne m’a jamais aimé : trop occidentale, trop américaine, trop prétentieuse. Ma mère l’embauche comme domestique et elle la vole, l’insulte et elles finissent par se taper dessus. Les clients suivant arrivèrent : cinq suédois, un anglais et son ami interprète chinois. Les jeunes suédois ne pensaient qu’à leur trekking, ils partaient à l’aube et revenaient au crépuscule ; les yeux gonflés de fatigue. Ils ne faisaient pas de bruit et nous saluaient cordialement. Un bonheur. L’anglais qui tenait à ce que je l’appelle Malcom était loquace tout comme son ami parlant un mauvais mandarin. Difficile de le comprendre quand ce dernier voulait se donner des airs d’interprète de l’ONU. De très bons clients, discrets, amicaux et modestes. Tout était parfait dans le meilleur des mondes. Pourtant une semaine après leur installation, Jack revint seul, le sac sur le dos. Je pensais rêver et j’ai demandé à Kim s’il tenait une réservation à son nom. « Absolument pas, mais on peut arranger ça, tous les logements ne sont pas réservés. —J’apprécierai oui, répondit Jack Je suis là pour une requête un peu spéciale. Lena l’ignore encore mais j’aimerai organiser notre mariage sur ce site. Deux jours et trois nuits. Est-ce possible ? Et je voulais voir avec vous Kae Lee ce que je pourrais organiser d’original. Est-ce possible ? —Tout est possible si vous avez du cash ! Dressez-moi votre budget et… » Immédiatement il me tendit un papier notant toutes les dépenses à la virgule près. Un homme de terrain. Entre aujourd’hui et demain, nous aurons du monde ; une fois de plus je laisserai Kim aux commandes. Il

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me fallait réagir vite, alors Yin-Pô partit chercher Sameer et Nishal, disponibles la veille du 31 juillet, notre fête du Cordon sacré, appelé Janaï Purnima. On monta nos lampions et nos guirlandes de fleurs pour donner au camp un côté festif. La tâche est longue, fastidieuse mais après trois heures, le résultat est plutôt convaincant. « Vous avez des doigts de fée, nota Jack de retour de son clumbing (escalade). Tous nos clients raffolent de nos falaises en raison de la nature semi-désertique de l’environnement ; on met à leur disposition des perforateurs, des mèches, des ancrages fixes et cordes statiques et c’est Raju qui monte, assisté par Ashmi (les meilleurs grimpeurs de la région selon moi). —Qu’avez-vous fait de mes grimpeurs Jack ? —Ils ne montent pas assez vite ralentis par les pitons, les spits, coinceurs et crochets, j’ai été contraint de les abandonner. En ce moment Kit et les autres sont au Col de Ramdung Go. Je ne voudrais pas mal entretenu à leur retour. Selon une source sûre, j’aurai tendance à m’empâter facilement. Avez-vous besoin d’un coup de main ? Parfait, alors je vais aller me décrasser un peu ! » Il passe me voir à 0745 dans la lodge centrale et s’écroula sur le canapé disposé derrière le salon recouvert de brochures. Vingt minutes auparavant, les deux suédoises arrivèrent et dans un anglais impeccable me demandèrent à faire un peu d’escalade libre (je soupçonne Jack d’avoir éveillé leur intérêt pour ce sport). Elles disent avoir fait de l’escalade glacière et preuves à l’appui : des photos sur leur site destiné au climbing. Toutes deux sont des déesses nordiques, énigmatiques et où

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qu’elles se rendent doivent faire des ravages, leur prénom Maija et Sanja. Puis ce fut le tour de Jack. « Vous grimpez vous aussi ? —Cela m’arrive. Certainement moins bien que vous, mais je me débrouille avec des coinceurs, des étriers, longes et crocher et j’utilise également des marteau, des dégaines explosives et tout le toutim. —Demain j’aimerai vous voir sur l’une de ces parois. —Ah, ah ! J’ai un mariage à organiser, ce qui sous-entend coups de fil à passer et visites des différents prestataires. —Faites quelque chose de très simple. On se contentera du strict minimum : un gâteau et quelques fleurs. Alors demain cela vous tente ? J’ai un endroit à vous faire découvrir. Dites oui et vous serez la plus comblée des grimpeuses ! » On gara la jeep au pied d’une falaise (que je n’avais jusqu’à maintenant pas remarqué) et en tant que première de cordée je dois atteindre le premier palier qui nous servira de relais. Au départ Jack parlait de grimper en corde tendue avant de revenir sur la grimpe plus traditionnelle. Arrivée au premier palier, Jack m’y rejoint en un clin d’œil. « Vous êtes hésitante sur vos prises, vous manquez de confiance en vous et… montrez-moi vos doigts ! Il faudra renforcer vos doigts avec du Power Putty si vous voulez grimper aussi vite qu’un gecko ! » L’ascension fut éprouvante ; malgré toute mes bonnes volontés je grimpai avec un peu trop de prudence ce qui eut pour effet de m’épuiser plus qu’en étant rapide. Arrivés en haut de la voie, Jack et moi admirons les montagnes ; il me tendit sa

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gourde et j’appréciais de boire ayant la gorge sèche et le souffle coupé. « Il vous faudra travailler votre force afin d’être plus performante sur le plan musculaire pour gagner en rapidité. Mais vous grimpez plutôt bien pour débutante, il récupéra sa gourde et but à petites gorgées. On voit votre campement d’ici, derrière cette crête. Allez, on continue… » Point de salut pour les braves ! Accrochée à la paroi je progressai à mon rythme. Difficile de dire si j’ai le niveau pour les compétions officielles de clumbing ; me félicitant toutefois d’avoir suivi un entrainement intensif aux Etats Unis avec David. J’appris à gérer mes creux de fatigue et à reconnaître le moment opportun pour tenter une voie ou un mouvement difficile. Quant à Jack, c’est un véritable grimpeur et en premier de cordée montait naturellement, m’invitant à faire de même. Un défi au dépassement de soi et il veut probablement s’assurer de mon esprit combatif. Et je le suivais sans trop me poser de questions. « Est-ce que ça va en bas ? » Il vient qu’on progresse en moulinette avant de tenter la corde tendue. « Je vais à mon rythme Jack, merci de le demander ! » Il sourit avant de continuer. Reprendre en douceur, comme il l’a gentiment déclaré près de la jeep et voilà qu’il me poussait à gagner en assurance. Mauvaise prise et mon pied gauche a ripé et je me retrouvai suspendu dans le vide. S’il n’y avait pas eu les coinceurs et les dégaines, on se serait trouvé projeter hors de la paroi. Il n’y a pas mieux pour une femme que de mourir dans les bras de son amant. Lentement je regagnais ma position et grimpai jusqu’à Jack. « Je suis

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désolée… » Et Jack tenta un sourire pour me rassurer. « Tu as de bons réflexes, mais on va arrêter là pour aujourd’hui… » Retour sur le plancher des vaches. Ma mère dirait : « Quel plaisir à grimper ces falaises ! T’en sors-tu plus grandi ? » La réponse en ce jour est oui ! On apprend à gérer son appréhension du vide et à gérer son stress ; un dépassement mental et pratiquer ce sport extrême vous ouvre ensuite des perspectives d’avenir. On se sent comment dire, invulnérable. Jack ferait un excellent guide… « Qu’est-ce que j’ai fait ? Tu iras te plaindre auprès de Yin-Pô, en disant que je t’ai maltraité en te faisant grimper ce flanc de montagne, hein ? — C’n’est pas faux ! Tu sais comment je suis. Et dis-moi un peu ce qui t’assure ton salaire et le financement de tous tes voyages ? Travailles-tu dans le même institut que Kit ? —C’est cela même. Kit est un bon ingénieur recruté par l’état de Floride pour trouver des voies praticables pour les géologues et tout autre technicien susceptible de coloniser le reste du monde. Je lui prête main-forte et nous formons une bonne équipe. Un peu comme Yin-Pô, Kim et toi. On est finalement indissociable, une sorte entité unie dans l’adversité ; chacun est utile à l’autre et tels les maillons d’une chaine si l’un manque, l’unité est menacée. —Et donc aucun de vous n’a d’adresse fixe ? —Si. Nous payons des impôts à l’endroit de notre résidence principale et nous ne sommes pas des nomades, seulement des passionnés ayant la chance de gagner leur vie en faisant ce qu’on a toujours su faire

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de mieux. Et toi ? Tu as toujours voulu tenir ce centre ? —Pas vraiment. J’ai atterri ici par hasard. —Mais tu es native d’ici pourtant ? Dans ces cas là on ne peut pas vraiment parler de hasard. Parlons plutôt d’un juste retour aux sources ». Il m’arrive de le trouver ennuyeux. Tout notre barda fut dans le coffre et Jack démarra après m’avoir longuement regardée. Son odeur me chatouilla le nez et j’eus envie de lui…juste une seule fois. J’eus envie de me laisser embrasser, de le sentir en moi. Sans vous cacher il y a un moment que je n’ai pas été caressée. « Pourquoi n’avoir pas pris l’argent de Kit ? L’école, le dispensaire, les lodges ont un besoin constant d’entretien et en toute franchise je doute que votre centre ouvert entre les périodes de mousson ne te permette de parvenir à colmater les brèches financières. Et puis il te faut payer Kim et Yin-Pô, sans parler des autres intérimaires ; et puis il y a votre agence basée en Inde. Tout cela représente un certain budget et je me demande encore comment vous arriver à vous maintenir à flot. Expliques-moi Kae. —Ah, ah, ah ! Saches d’abord que je ne me verse pas de salaires et qu’ensuite le centre est ouvert à l’année. On propose en plus du trekking, du canyoning, sans parler des excursions culturelles et le rafting, le parapente et bien que le site ne soit pas bien commercialisé excepté en Inde, je trouve que l’on s’en sort plutôt bien. On arrive à couvrir nos frais et si besoin est tout le monde met la main à la pâte. —Tu dis proposer des excursions culturelles ?

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—Oui on a des temples dans le coin ainsi que des monastères, des musées et des villages assez pittoresques pour attirer des Américains de Floride jusqu’ici. Et d’ailleurs comment avez-vous trouvé notre adresse ? « Il roulait doucement afin d’éviter les nids de poule. Les routes ici restaient assez primitives. Pas de goudron, pas d’asphalte ; seulement des pancartes rédigées en népali. On ne croise personne et les routes sont si étroites qu’il faille rouler au pas au risque de se trouver en bas d’un ravin. On devrait pouvoir ajouter safari à la liste de nos activités tellement les secousses nous projettent de part et d’autre du véhicule aux suspensions plutôt efficaces. « On a croisé des types dans le Langtang qui nous ont parlé de votre site. On était sur les glaciers et moraines du côté de Kyanjing Gompa. La vallée des yaks, des daims musqués et des faisans. Un bel endroit…Enfin bref, on cherchait un endroit pour se poser. —Qu’est-ce que tu appelles se poser ? Ricanai-je en m’accrochant à la poignée de portière. Parce qu’il vous arrive de vous poser un instant ? Vous êtes ces centrales nucléaires capables de fournir de l’énergie à une ville comme Shanghai. Et ensuite ? Qu’est-ce vos amis alpinistes ont jugé important de vous dire à notre sujet ? —Cela inclut-il la Vallée Sacrée ? —Quoi ? —Vos excursions culturelles. Tu ne voulais pas m’en parler l’autre jour. Si j’insistais de nouveau, tu pourrais nous servir de guide ? Je sais maintenant qu’il ne s’agit pas de prix pour toi, c’est une sorte de rengaine que tu traînes comme

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autant de casseroles concernant les Américains auxquels tu fais constamment référence. Après le mariage, l’idée serait de s’y rendre et… Kit y tient beaucoup. On va braver les neiges éternelles et chausser nos crampons modulables. —Je ne suis pas guide en haute montagne, sors-toi cette idée de la tête ! » Il stoppa la voiture et les avant-bras posés sur le volant, fixait le décor autour de lui. L’occasion pour moi de le regarder sans risquer de me cogner la tête contre l’intérieur rembourré de la voiture. Jack me fit l’effet d’être un ange tombé du ciel pour investir mon existence ; auparavant je parlais du Murmure —cette conception d’un bon karma favorisant l’approche d’un individu à un autre et plus j’y songeais et plus je trouvais ce concept au-dessus de tout—, ce mot se devait d’être murmurer à l’oreille attentive de l’amant. « Pourquoi tu…Tu assures en escalade et avec nous tu n’auras rien à craindre. Cela ne sera qu’une promenade de santé et tu t’en souviendras encore des années durant parce que ce genre d’expérience reste graver à jamais dans la mémoire. —Oh, Jack… —Quoi donc ? Ce n’est pas le baratin que tu sors à tes clients ? Regardes-moi Kae. Peut-être apprécieras-tu notre compagnie ? Moi je te trouve plutôt cool. —Cool ? Je ne veux pas que cela paraisse cool avec moi parce que j’en ai bavé pour en arriver jusqu’ici ! Il suffit que vous arriviez avec vos dollars, vos conseils en administration et gestion et Boum ! Le tour est joué ! Vous pensez connaître la vie et votre optimisme est tout simplement navrant, il ne repose que sur des illusions. Pour vous il vous suffit d’être cool pour

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justifier tel ou tel comportement : le tabagisme, l’alcoolisme et…Je ne suis pas quelqu’un de cool Jack ! —D’accord, alors j’emploierai un autre mot pour te désigner. —Laisses tomber. Tu ne me connais pas et je n’ai pas l’intention de pousser notre relation au-delà de ce camp. Tu paies tes factures comme un client qui respecte ses engagements et on est en reste là. —C’est vraiment ce que tu veux ? —OUI ! Je n’attends rien de vous ; ni de toi, ni de Kit, ni d’aucun autre ! Je ne comprends pas comme nous sommes arrivés à avoir ce genre de conversation. Ici j’ai Kim, Yin-Pô et Yala ; ils suffisent à mon bonheur et ce n’est pas une virée dans un endroit chimérique qui me fera prendre conscience de mon bien-être ! Je n’arrive pas à croire que l’on soit à débattre sur un sujet aussi stérile que celui-ci ! » Il redémarra la jeep, les lèvres closes. Fin de la discussion. Cette discussion ne sera plus qu’un mauvais souvenir. En vue de la fête de demain, on prépare les bases que sont le riz, les lentilles, le maïs, le blé et les pommes de terre ; on va cuisiner toute la nuit pour préparer nos momos à servir avec une sauce jaune au sésame et une autre rouge à l’ail et au piment. Le plat national le dal bhat n’a plus de secret pour moi (lentilles cuites avec la cuisson du riz et accompagnés par un plat au curry de légumes). Mes clients font se régaler et Yin-Pô a dégoté de la viande d’agneau, de porc et de bœuf et du poulet. J’ai fait notre pain sans levain, le chapati et des bouilles identiques au porridge. Et puis il y aura du poisson appelé maccha et du yaourt (dahi) Mon lodge est rempli de plats pré-cuisinés et

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comme chaque année, les femmes du village viendront vendre leurs confections artisanales et culinaires. La fête fut réussie et des tas de photos furent prises sur lesquelles on me voit rayonnante et souriante ; pas le genre que l’on chercherait à effacer du cliché grâce à un logiciel de retouche et Kim prit une photo de Jack et de moi. Il dit que c’est pour le site et en regardant le résultat j’y vis un dieu grec avec ses belles boucles auburn vrillant sur sa tête, ses traits fins et son nez aquilin, son regard pénétrant et sa fossette d’ange ; ce dieu régnant sur le monde des mortels, et moi l’autre vestale, l’oubliée, celle dont on ignore l’existence mais essentielle au culte des Dieux, celle au regard d’un bleu délavé presque opaque, portant de grandes boucles à l’effet coiffé-décoiffé, lèvres pleines et bouche ronde illustrant le culte de la beauté et de l’amour destiné à Aphrodite. Au-dessus de mon épaule, Jack regardait les photos défiler et je lui commentais le fruit de mon travail : « Cet endroit te plairait…c’est un endroit insolite. Regardes…et pour prendre cette photo j’ai du grimper à la force de mes petites mains. Une ascension périlleuse mais qui valait bien cette photo…et cet endroit, Jack ! Le paradis est bel et bien sur terre…je t’y emmènerai… » Mais il ne m’écoutait plus, me fixant comme découvrant cet autre être, cette vestale chargée de l’entretien du feu sacré. Il me sondait et j’en fis autant. Un moment unique où le cosmos pénétra chaque cellule, chaque atome ; un moment magique qui fait monter les larmes aux yeux tant vous vous sentez impuissant à communiquer cette décharge d’énergie

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vitale. Il y a tant de force dans son regard. Mon cœur bat vite et fort. Plus rien n’a d’importance pour moi désormais puisqu’il est ici. Il me faut le lui exprimer. « Les autres arrivent demain. Tu penses que tout sera prêt ? Alors c’est cool ». Il posa sa main sur mon épaule et s’en alla sans rien ajouter d’autre. Il faut que j’aille lui parler ; je ne peux pas garder cela pour moi ! Il est là à la jeep et s’apprête à partir grimper. « Jack ? Il faut qu’on parle. —A quel sujet ? » Questionna-t-il en posant le pot de magnésie près de ses coinceurs. Il n’a pas envie de discuter, je l’entends au son de sa voix ; il veut seulement être seul et je le comprends : l’Himalaya se passe de commentaires. Il jeta la corde sur le baudrier et sans me regarder continuait le chargement du coffre. « Fais quelque chose de simple Kar, sans fioriture ni grand banquet ! —Jack, je ne suis pas là pour cela… —Je vais aller grimper pour digérer un peu. On se voit plus tard ». Le plus tard ce fut à 1020. Il m’a évité toute la soirée et il entra à la lodge principale alors que je m’apprêtais à aller réceptionner les plats fabriqués par Josna, Prem et Sajita, mes cuisinières chevronnées. « Kim dit que tu veux me voir ? —C’était il y a deux heures Jack ! J’ai révolu le problème figures-toi ! Après tout on me paie pour que j’apporte un certain service et en tant que wedding planner, je ne me situe pas trop mal. Tu n’auras qu’à le constater demain. —Je te fais confiance…viens ! Je veux te remercier comme on fait par chez moi. Viens… »

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Et il me serra dans ses bras. Cette étreinte, je ne l’oublierai jamais. Il y avait tant d’énergie en lui…je l’ai serré en retour, la tête posée sur sa poitrine. Et quand Jack caressa mes cheveux je me mordis la lèvre afin de ne pas pleurer. Le visage enserré entre ses mains, je me sentis vulnérable et sur le point de fondre en larmes. « Tu ferais un excellent guide, j’en suis convaincu. —Yin-Pô est un excellent guide et il vous conduira jusque sur Jupiter s’il le pouvait, alors ne me demande pas de jouer les guides de montagne pour tes beaux yeux ! —C’est toi que je veux et je ne te lâcherais pas tant que tu ne m’auras pas dit oui. Il me reste encore de longues années à vivre. Libre à toi de me vouloir sur le dos jusqu’à ce qu’on m’enterre. —Et que fais-tu de Lena ? —Quoi ? —Elle doit savoir ». Il se détacha de moi et arpenta la pièce, les mains croisées sur la nuque. « Possible que je te trouve chouette, possible que tu excites ma curiosité et possible que je veuille apprendre à te connaître mais il serait stupide de tout gâcher maintenant alors que nous sommes aux prémisses d’une relation que j’espère fructueuse. J’entends par là une relation amicale, je laisse le reste à Kit. —Qu’est-ce que…qu’est-ce que Kit vient faire là-dedans ? —Il en pince vraiment pour toi. J’ignore ce que tu lui as fait mais il est raide dingue de toi. Difficile de capter son attention depuis qu’il a croisé ta route. C’est un frère pour toi et il ne me viendrait pas à

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l’esprit de marcher sur cette plate bande et navré si tu as pu penser qu’il y ait pu avoir quelque chose entre nous, il n’était pas dans mon intention de te faire tourner la tête. —Oui et près tout tu n’es qu’un homme aux pensées lubriques Je ne gaspillerai pas ma salive pour toi Jack, comme je me sens trop lasse pour t’écouter. Tu peux t’en aller, je ferme la boutique ! Oust ! —D’accord je vais être franc avec toi. On sait déjà croisé il y a trois ans et l’année dernière. La première fois c’était dans l’Annapurna et je n’ai pas osé t’aborder. A croire que tu m’impressionnais. Et dans le refuge j’ai tendu l’oreille. Un des types attablé avec toi parlait d’excursions vers le sud et tu leur as parlé de ton gite comme étant celui qu’il fallait voir. Le lendemain j’ai essayé de t’aborder mais tu m’as tourné le dos. Ce n’est que plus tard que j’ai su qui tu étais. Alors je me suis renseigné sur toi. On m’a alors dit que tu parlais une langue très ancienne et que tu connaissais l’accès aux Montagnes Sacrées. L’année suivante j’ai appris que tu te rendais dans les montagnes du Khumbutse puis au Gokyo Peak. Tu voulais monter sur le Makalu et je t’ai suivi. Kit et moi avons suivi ton groupe et aujourd’hui je suis là devant toi à essayer de te convaincre du bien fondé de notre petite virée. —Pourquoi avoir mis tout ce temps alors ? Tu savais où me trouver et tu n’es pas venu. Pourquoi ? —Tu ne m’aurais pas laissé t’approcher. Tu étais un peu…ailleurs. —Et tu as fais ce grand numéro d’approche uniquement pour t’assurer que je serais réceptive à tes sollicitations !

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Connaître son ennemi avant de l’aborder et le soumettre à ses volontés, c’est si…je ferme le lodge ! Bonne soirée ». Sur mon lit j’ai fumé une cigarette. La première depuis mes années aux Etats Unis. Emprunté à Kim à titre expérimental. De nouveaux clients arriveraient demain en plus de toute la noce de Jack. La cigarette me brûlait les poumons. Attendre trois ans, tout cela frisait le ridicule. Inutile de vous dire que mon sommeil en fut perturbé.

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CHAPITRE 2 Bienvenu aboyait sans relâche. Je l’entendais sans réagir pour autant. A l’extérieur des types parlaient fort avec un accent américain. D’un bond je me levais pour regarder à travers la fenêtre. A l’entrée du camp, un attroupement de touristes et parmi eux Kit jetant un leurre à Bienvenu. Zut ! Fichtre ! J’enfilai mon blue jean et un débardeur Lewis, un rapide chignon et débarbouillage express à l’eau froide. Oh non mon haleine ! A croire qu’un phoque avait élu domicile au fond de ma gorge. Au loin l’hélico était à l’arrêt. Merde ! Il est 9h 15 et…c’est la première fois en six ans que cela m’arrive. Ma petite Yala se tenait près de Lena qui penchée audessus d’elle lui montrait quelque chose et elle, gentiment regardait sans desserrer les dents pour autant. « Yala ? Mais qu’est-ce que tu fais ici ? Tu ne devais pas être avec Riea ? —Sauf qu’elle a dit que tu aurais besoin d’aide et qu’elle n’a pas envie que je traîne avec les autres, répondit-elle en langue sherpa. Moi je voulais aider avec le bébé. Elle n’a rien voulu entendre. Ce n’est pas de ma faute, je t’assure, c’est vraiment vrai ! —On en reparle après. Kim ! Où est YinPô ? —Il vient de partir avec les Suédois. Pour quatre jours. Tu ne t’en souviens plus ? C’est sur le planning Kae, tout comme l’arrivée des nouveaux clients ! Hey où est-ce que tu vas ? » Au loin l’orage grondait. Nabin arriva avec les yacks, deux mâles servant de bâts pour la marche. Nabin et son frère Ganesh

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s’en occupe depuis des années. Les Suédois vont bivouaquer et il faut prévoir les tentes, les duvets, les matelas et les vivres. Yin-Pô les guidera sur quatre jours puis un autre prendra le relais à un point précis de la carte et ensemble iront marcher quatre jours de plus en ne portant que vêtements chauds, appareil photo, gourde, pique nique du midi, etc. « Hey, Kae ! Il y a un appel pour toi ! De Katmandou ! —J’arrive ! Ganesh vous ne partez pas sans que je vous voie une dernière fois ! J’en ai pour une petite seconde ! » En courant je passai devant Kit. «Salut ! » Un peu rapide celui-ci, mais les appels de Katmandou se font rare. « Allo ? Maman c’est toi ? —Qui veux-tu que se soit ? Tu as un amant ici ? Comment va Yala ? Et YinPô ? Et Kim ? Il faut que tu viennes me voir, je me sens seule ici. Est-ce que tout va bien en ce moment pour toi ? J’ai fait un rêve étrange te concernant. Il y a-t-il un homme autour de toi qui chercherait à pénétrer ton intimité ? Allo ? Kae, tu es toujours avec moi ? Tes frères me disent que je m’inquiète trop pour toi mais pas question de te voir souffrir une fois de plus ! —Maman tout va bien, je contrôle la situation ! Je te raconterai quand on se reverra. C’est un peu long et…les touristes ne voyagent qu’en juin et juillet persuadés qu’il fera chaud et beau ici, mais la mousson sévit dans le reste du pays. En octobre pour la saison chaude, on affiche complet. Pas un seul jour OFF et en novembre quand l’hiver s’installera je compte remonter à Katmandou pour éviter le froid et les températures négatives.

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L’année dernière on a réellement souffert. Possible que je tente l’ascension d’un nouveau col. —Encore ? Mais tu ne les connais déjà pas tous par cœur ? » La porte s’ouvrit sur Helen affichant un large sourire Email diamant sur ses belles lèvres ourlées. « On peut discuter ? » Je la dévisageai : mains dans les poches, léger balancement d’avant en arrière, le profil de la fille qui a quelque chose de pénible à annoncer ou révéler. « Maman, je te laisse ! On reste en contact d’accord ? Bisous. Je t’aime ! (j’ai raccroché à regret) Oui Helen ? —C’est au sujet de qui tu sais…Oui la petite surprise. Lena se doute de quelque chose et… elle ne veut pas se marier. Je sais qu’on ne se connait pas mais puisque Jack t’a chargé d’organiser un repas, ne sois pas surprise s’il te faille toute annuler à la dernière minute. Lena est persuadée qu’il y a une autre femme dans la vie de Jack. Ils se rabibochent tant qu’ils peuvent mais personne y croit, ni eux, ni même nous. On se demande pour quelles raisons Jack cherche à se marier avec Lena, avec tout le respect que je lui dois, elle…elle sait qu’il pourrait avoir toutes les femmes qu’il veut avec sa gueule d’ange. Pourtant les femmes ce n’est pas son fort, il est particulièrement maladroit. —J’ai pu l’avoir constaté oui. Autre chose ? —Oui. C’est au sujet de Kit. C’est le mec le plus chouette que je connaisse et j’ignore si tu es sincère mais…prends le temps de le connaître, il est épatant. Tu sais en Antarctique il m’a sauvé la vie plus d’une fois et c’est vraiment un type super. On peut compter sur lui dans les pires

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moments de son existence comme les meilleurs. —Helen, tes potes restent pour moi des grands voyageurs et il ne m’est jamais venu à l’esprit de flirter avec l’un ou l’autre, je suis professionnelle et les affaires sont les affaires ! Ils paieront leur note en sortant et je leur remettrai ma carte de visite. Mais j’apprécie que tu sois venue me parler de ce petit détail concernant ce mariage. Vous allez grimper aujourd’hui ? » Elle afficha un grand sourire et gagna la porte. « Tu ne nous connais pas encore ? » De nouveau seule je me pinçai le nez afin de garder mes larmes. La fatigue physique et la fatigue morale combinée n’offrait rien de bon. L’une entrainant l’autre, je peux vous dire que mon état psychique égalait celui d’un paranoïaque : tout le monde cherchait à me nuire, tous sans exception ! Il me fallait refaire surface au plus vite. Les gars partirent avec les yacks et je les suivis du regard. Peu de temps après les Américains partirent avec les deux jeeps et profitant du calme retrouvé je partis bricoler, ma ceinture à outils sur les hanches. Il me fallait gérer l’entretien de mon groupe électrogène et dans la cabane prévue à cet effet je m’y attelais. Les orages ici se déplaçaient très rapidement et pouvaient frapper le camp et nous laisser sans ressources électriques pendant de longues minutes allant de 3 minutes à 20 maximums. « C’est une belle bête que vous avez là, déclara Kit en approchant (moi qui le croyais avec les autres, la déception se lit sur mon visage. Tendue comme j’étais il ne fallait pas qu’il me chauffe trop). D’après ce que je vois il produirait peu de

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dioxyde et de monoxyde de carbone mais toutefois susceptible de dégrader les conditions de vie alentour. —Nous avons déjà étudié le problème. Merci de vous en soucier ! —Il y a une rivière a à peine un kilomètres d’ici en amont, avec un fort tirant d’eau. L’installation d’une petite centrale hydraulique permettrait de vous fournir assez d’énergie par jour et par semaine et en période hivernale, cette énergie hydraulique… —Cela gâcherait l’environnement, modifiant l’aspect naturel de notre site et puis Kim dit que notre groupe électrogène ne représente en rien une menace pour la faune et la flore locale ! —D’accord. Alors nous éviterons dorénavant ce sujet. Attends ! Je vais t’aider ! Proposa-t-il en prenant ma place derrière la valve et quand il l’eut fermé, il tenta un sourire) C’est fait et s’il y a autre chose que je puisse faire.. —On est loin de la Floride ici et je n’ai pas besoin d’un ingénieur. —Ah, ah ! J’ai fait toutes sortes de petits boulots pour payer mes études et je peux t’être utile. Tu n’as qu’à commander et je m’exécute. —Il est inutile de chercher à attirer mon attention, je ne suis pas intéressée Kit. Refermes la porte derrière toi ». Je poussais les portes du lodge principal quand je m’aperçus qu’il suivait et il y entra en même temps que moi. Partit avec le reste des touristes visiter les villages Kim avait pris soin de me laisser une note sur le bureau et en le lisant je vis qu’il référence aux Américains et au fait qu’ils avaient modifié leur réservation : deux jours supplémentaires. Il me faudrait alors

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voir pour les réunir dans deux seuls et même lodges En temps normal j’aurai plutôt bien réagi mais là…et Kit qui faisait semblant de s’intéresser aux prospectus. « Tu sais que nous étions sur le même site, déclara ce dernier en tapotant une photo punaisée sur mon Wall of Fame et je compris à quoi il faisait allusion : l’Annapurna IV (7 525 mètres). Oui le même site et le même jour si l’on en croit cette photo. Jack se tient ici devant l’Allemand et moi sur la gauche près du Suédois Olaf. Un type déterminé à monter sur le 8 000 avant de passer l’arme à gauche. Et donc, tu serais là au milieu de l’autre Suédois. C’est amusant de penser qu’on ait eu des souvenirs en commun sans même avoir pris le soin de se connaître. —Mais apparemment les deux autres rencontres ne tenaient pas du hasard. —Quoi ? —Oui, les montagnes du Khumbutse, l’aurais-tu oublié ? Jack et toi m’aviez suivi lors de cette expédition. —Attends, attends ! Qui t’as dit cela ? On a fait cette montagne mais… ». Le sourire s’effaça de ses lèvres et c’est alors que je sus qu’il n’était pas au courant. Jack l’avait joué solo. Ayant réfléchi toute la nuit durant je me souvins avoir croisé leur groupe qui montait. En général sur les plateaux, les guides échangent des informations et nous autres alpinistes prenant le temps de se reposer avec les autres. Jack aurait pu m’avoir aperçu sans oser m’aborder. Ou peut-être avait-il tenté une approche dont à l’heure actuelle je ne pouvais m’en souvenir. « Tu te souviens nous y avoir vu ?

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—Non mais le hasard ne peut se manifester par deux fois, alors j’en déduis que vous m’avez suivi. Le monde est assez grand pour s’y perdre mais pas avec vous. Où que l’on se cache je peux être certain que vous nous y retrouverez. Postules en tant que sauveteur en montagne, tu auras toutes les chances d’y décrocher un emploi ! Kit, je ne veux vraiment pas te faire perdre ton temps et tu n’aurais rien à gagner en restant ici. —Qu’est-ce que tu en sais ? —Tu t’ennuierais ici. Tu as besoin d’action et d’adrénaline, comme tous tes amis d’ailleurs ! La vie sédentaire ne te conviendra pas, tous comme ce rude climat, notre mode de vie un peu trop archaïque pour vous autres Américains. (Amusé par ce commentaire il leva les yeux au ciel, Nous y voilà encore !) Et je ne veux pas vous priver d’une existence plus décente et je sais que tu ne pourras vivre une entière sans regretter ta Floride, tes belles plages de sable fin, tes Everglades et ses alligators. Je ne suis pas stupide Kit et je sais que tu partiras à la première occasion pour retrouver la civilisation tes amis te manqueraient : Jack, Lena, Helen et les autres. Voilà… » Les autres revinrent tard accompagnés par la pluie de la mousson et en me voyant Helen s’empressa de venir me parler, les bras chargés de ton barda destiné à l’escalade. « Il y a de l’eau dans le gaz, ça ne sent vraiment pas bon. A ta place j’éviterai le sujet avec Jack ». La pluie balayait le camp et l’orage tonnait au loin, roulant et zébrant le ciel de ses éclairs. Je pensais à ceux partis au Trekking et je croisai les doigts afin que la pluie cesse. Pour passer le temps avant le diner Yala

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jouait sur mon PC tandis que je me tapais une grille de sudoku tout en dressant l’inventaire des denrées ; les pluies pouvaient passer comme rester de longs jours durant. Le casque hi-fi sur les oreilles, Yala se concentrait sur les consignes de son jeu. J’allais terminer mon jeu quand la porte s’ouvrit sur Jack. « Bonjour. Qu’est-ce qui tombe ! J’espère que les Suédois auront pu trouver un abri. Quand cela dégringole on ne sait jamais vraiment quand cela s’arrête. Ça va de ton côté ? Tu as pu faire ce que tu voulais ? —j’ai fait un peu de bricolage oui et ensuite avec Yala nous avons trouvé à ne pas se mettre d’accord sur des milliers de sujets, ce qui a pour effet de nous distraire un petit moment. Et pour vous, ça a donné quoi ? —Derek a l’idée du rafting pour demain et si la prudence n’est pas mère de sûreté je l’aurai suivi mais les orages nous contraints à ajourner notre virée. Il faudra qu’on trouve à s’occuper autrement. Des suggestions ? » Yala se mit à fredonner derrière l’écran du PC et s’énerva avec la souris. Bien souvent Yala ne m’écoutait plus, selon elle j’étais trop autoritaire et pas assez zen à son goût ; elle fondait souvent en larmes, disant que j’étais injuste et presque toujours nous finissions par nous serrer dans les bras l’une de l’autre, soulagée de trouver du réconfort dans cet acte d’indulgence et il est vrai que Yala me faisait passer pour un monstre aux yeux de Kim. « Hum…il faut voir avec Kim. Moi je ne m’occupe que de maintenance ici ».

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En guise de réponse il me sourit. « Je vois. Alors tu n’as toujours pas changé d’avis nous concernant. Il faudra donc que je me montre patient. —Oui je vois ça ». Grand silence et dans notre cas cela signifie que l’on attend de l’autre qu’il abaisse sa garde, ce qui marquerait le début d’une trêve et l’attente des jours heureux. Dehors il y a un vent à décorner les bœufs et quand le vent souffle dans l’Himalaya, il ne faut pas s’attendre à ne pas fermer l’œil de la nuit ; il ébranle les murs dans leurs fondations et hurle de façon terrifiante. J’aimerai pouvoir abaisser ma garde mais sitôt que je le ferai, il me sera impossible de revenir en arrière. Or je veux pouvoir maîtriser ma vie, au risque de tout perdre…de nouveau et je sais que je n’en aurai pas la force. « Il a quoi Kit ? A peine s’il ne m’a adressé la parole depuis notre retour. Essayes de le ménager un peu, il ne cherche qu’à rendre service et Dieu sait que tu aurais besoin d’aide ici et ça tu ne voudras jamais te l’admettre. —Ne t’inquiètes pas pour nous ». Il prit une chaise pour s’assoir près de moi et le crayon à la main l’examinait entre ses doigts devenus fébriles. Et la tête entre ses jambes, il fixait un détail de ma chaise. Il me suffisait de me pencher sur la droite pour le toucher et cette nouvelle proximité m’excita de nouveau. J’eus envie de me pelotonner dans ses bras et m’y oublier. Nous ferions l’amour encore et encore. « Je m’inquiète pour toi seulement. Tu pourrais souffler un peu et… —J’ai prévu de monter sur le Gyachung Kang dans trois mois. Je préfère t’en parler pour t’éviter de te voir questionner mon

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personnel. Et puis les dates figurent sur le planning derrière Yala. Et puis tu reviendras ici l’année prochaine pour m’harceler quant à ton ascension vers les Montagnes Sacrées mais je ne céderai pas pour autant. — Je te harcèle tu dis ? Désolé qu’il te faille le voir ainsi. Kit n’a pas l’intention de repartir pour la Floride et tu sembles ne pas le prendre au sérieux. Jusqu’à la semaine il ignorait ton existence et voilà qu’il se dit être prêt à se fixer au Népal. Il n’y a que pour une femme que l’on puisse prendre ce genre de décision. Helen pense qu’il a un pète au casque et les petits gars ne veulent pas entendre parler de toi qu’ils identifient comme étant une dangereuse rencontre. Maintenant je ne vois pas en quoi la découverte de ces montagnes te pose un problème. —C’est personnel. —Alors si tu as de bonnes raisons de le faire, alors je comprendrais. —Si je te le dis, tu me jures que tu me laisseras ensuite tranquille ? Je veux ta parole Jack. —Et bien tu l’as ». Alors je pris une profonde inspiration et prit sur moi de me confier à lui. Je voulais être convaincu qu’il partirait et me laisserais tranquille ; le prix à payer pour cela était la vérité. « Les cendres de mon défunt époux sont en haut et je ne veux que personne ne souille cet endroit et surtout pas vos autres Américains. David doit reposer en paix » Je me levai d’un bond pour ouvrir à Bienvenu qui trempé comme une soupe alla se coucher sur son coussin. Derrière le comptoir Yala pianotait sur le clavier, indifférente à ce que nous pouvions nous

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raconter ne saisissant que quelques mots en anglais. « Je peux t’offrir une tisane si tu veux. L’eau sera prête dans deux minutes, déclarai-je en activant ma bouilloire électrique. Je ne connais qu’un seul sentier pour m’y rendre et Yin-Pô en connait cinq en fonction du niveau de trekking de chacun. Alors une tisane te tente ? —Tu n’aurais pas du café plutôt ? » Kim avait son Arabica quelque part, mais où? Le genre d’organisation collective comportait des hauts et des bas ; pour résumer il fallait jouer les mères de famille et hausser la voix à chaque manquement du règlement. Du café instantané fera l’affaire…Je posai le tout sur un plateau et revint dans la pièce pour apercevoir Yala, un genou posé sur la chaise et fixant Jack de ses grands yeux noirs. « Et moi, je peux avoir une tisane ? » Questionna Yala de sa voix rauque. Elle bondit sur ses deux pieds, revint avec un mug et une boite de biscuits, ce qui eut pour effet de faire sortir Bienvenu de sa planque. « Grand Ma Ylenia est à Katmandou et elle dit que je peux venir chez elle et il y aura Yash et Gagan. Elle dit que je peux rester tout le mois. Est-ce que c’est oui ? —On verra après Yala. —Ben quand après ? Tu dis toujours ça… —On n’en parle après ! Répondis-je en m’écroulant sur la chaise. Jack avala son café cul-sec et se leva, craignant de troubler une scène familiale. « Merci pour le café mais je ne vais pas rester. On se voit demain d’accord ? » Le vent soufflait toujours et sous mon gros gilet de laine angora, les jambes

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repliées en tailleur, je feuilletai un magazine de trekking, le talkie-walkie posé non loin de moi pour le cas où la balise GPS de Yin-Pô se déclencherait. Yala allongée près de moi regardait un film sur son Netbook, Bienvenu couché à ses pieds. Le téléphone sonna. « Il n’y a plus d’eau chaude ici ! » Et Halley raccrocha aussi sec. Pour qui me prenait-elle celle la ? Kim étant injoignable j’attrapai ma ceinture pour filer sous cette tempête. Le vent soufflait par rafales, menaçant de tout arracher et passant d’un point à un autre, je progressais prudemment, les pires accidents restaient ceux que l’on ne voit pas venir. Les ornières remplies d’eau représentaient un piège et enjambant les fossés devenus de rapides cours d’eau j’atteignis mon but, la parka à capuche sur la tête. La lampe torche à la main je balayai le panneau électrique de la loge afin de remettre le commutateur en marche. Et dans sa lodge, Halley discutait en compagnie de Rufus et de Larry, Derek se tenait à l’écart mais bien présent. « Oui, tu veux quoi ? » Et je fronçais les sourcils face au ton détestable pris par le Dr Lena Halley. « Je viens de remettre l’eau chaude et…je ne suis pas l’un de vos grooms embauchés à 17$ de l’heure et la prochaine fois vous irez prendre votre douche dans un autre lodge, parce qu’ici ce n’est pas un palace et un minimum de respect est préconisé ! —Oh voyez-vous ça ! —Elle a raison Lena, coupa Derek en jouant avec son briquet-tempête, tu devrais te montrer moins impolie et prendre les choses moins à cœur. Veuillez l’excuser Kae Lee, on doit gérer une crise, mais si tu

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veux t’assoir avec nous et discuter, tu seras la bienvenue. —Elle ne boit pas de bière, crut bon préciser Lena le sourire aux lèvres. Elle ne fume pas, elle ne boit pas. La femme parfaite. Alors quel temps aurons-nous demain ? Pluie et foudre ? —C’est la saison de la mousson d’été. Si vous aviez voulu une saison sèche, il aurait fallu réserver pour le mois d’octobre. Passez une bonne soirée ! » Sur la cordillère de l’Himalaya il faut faire face à toute sorte de danger. Sur le Manaslu j’ai failli y rester et sur l’Annapurna aussi ; à chaque fois je prends des risques et j’ai fait les hivernales, les solos (ascensions réalistes seules) et les enchaînements avec Yin-Pô pour les montagnes Nuptse et Ngadi Chuli. Plus escalade s’annonce difficile et plus je fonce. Dans trois j’attaque le Gyachung Kans et ses 7 952 mètres et je sais que Jack y sera. De bonne heure Derek vint me trouver à forer un trou en bas du camp pour les écoulements d’eau. « Euh…Kae Lee ! Je peux te causer ? Saches que Lena n’a rien contre toi, seulement…Jack l’a demandé en mariage hier et cela ne s’est pas vraiment passé comme il l’eût souhaité. Et ce n’est pas bon pour nos affaires car entre Kit qui a perdu la raison et Jack qui n’a plus une once de lucidité, c’est tendu pour le reste de l’équipe. Helen a prolongé notre séjour afin de remettre nos petits gars sur circuit car il est hors de question de partir à l’ascension d’une quelconque montagne avec de si mauvaises conditions. Ce refuge est un point de transition et j’espère le dernier endroit où Kit refusera de rester. —Et que suis-je donc censé faire ?

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—On s’était dit que vous pourriez proposer un trekking entre filles vers un temple ou autre lieu susceptible de vous prendre plusieurs jours…le temps de raisonner Kit ». Idée parfaite ! J’avais besoin de me dégourdir les pattes et Helen fut enchantée par ses propositions. Elle fut la seule d’ailleurs ; Lena se contenta de glousser tout en prenant le temps de me dévisager. « Alors on part quand ? » Une demi-heure plus tard nous partîmes Yala, Helen et moi. Direction le village où je devais laisser Yala à la vieille Riea. Helen était d’excellente compagnie et sur tout le chemin nous discutâmes telles de vieilles amies, le tout sans fausse note. Au loin l’orage tonnait et Yala galopait devant nous aussi agile qu’un cabri. Au bout d’une heure trente, nous arrivâmes au village quand le ciel fut zébré d’éclairs. « C’est incroyablement beau ! Murmura Helen en recevant le déjeuner des mains de Riea, merci, c’est très gentil à vous ! —Vous pouvez, toi et l’Américains rester dormir ici, proposa Riea dans sa langue maternelle et elle retourna à ses travaux d’aiguilles. Tu sais qu’il est dangereux de marcher quand le ciel gronde. Restez jusqu’à demain matin. Demain il y aura du soleil ! » Et elle eut raison : un beau soleil recouvrait la chaîne de montagnes et il nous fallut que six heures de marche pour atteindre un temple, ses moines et ses pèlerins portant longue barbe poivre-grise et des couleurs peintes sur le visage. Les touristes ignoraient ce lieu de prières, plus séduits par Bodnath, le temple Maya Devi, le monastère de Kopan, Tharlam, Janaki Mandir, Swayambunath et Lumbini. Les temples hindous comme bouddhistes

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attiraient toujours autant et celui-ci avec sa modeste stupa et son moulin à prières n’avait rien à envier à celui de Swayambunath. Helen en fut comblée et prit une centaine de photos. Au bout du troisième jour on est rentré et Kim de foncer sur moi. « Jack et Kit sont partis par le sentier du Yack ! Les autres sont au rafting. Les Suédois sont partis, remplacés par des Allemands. Yala est de nouveau ici, elle dit qu’elle ne peut plus supporter Riea qui délire sur l’âme de ton époux. Elle fait peur à la petite, tu devrais aller lui parler. Et puis ta mère a appelé trois fois toujours pour savoir si tu comptais venir à Katmandou. Elle dit qu’elle a des révélations pour toi ». Quand je pars Kim gère plutôt bien le camp. Il est plus méticuleux que moi et parle autant de langues que moi, ce dont les clients apprécient. Et puis il est Chinois. On aime à lui poser des questions sur la politique de son pays, cette inépuisable dictature et lui répond comme un sage ; il est de la Mandchourie et son père a fait fortune auprès du parti dans l’industrie. Il a étudié à Yale en Amérique dans le but de reprendre le commerce de son père et puis lors d’un stage en Inde, il trouva à passer par le Népal. Il en fut séduit et y revint plusieurs fois apprenant le népali aussi bien qu’un natif et se pliant aux coutumes sherpa. Et puis Kim me suivit jusqu’au lodge principal où se tenait ma petite Yala portant chemise et cravate comme pour une rentrée scolaire. Bien coiffée de ses tresses remontées en macarons, elle arborait son franc sourire celui des jours où elle cherchait à obtenir mon approbation. Et puis Kim lui donnait un peu trop raison, voyant en elle : une

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petite exemplaire, dotée d’un fort tempérament. Avec elle le fils du berger, Bijay un gamin de neuf ans espiègle et assez têtu pour attirer les foudres des adultes sur lui. Il me provoquait de ses grands yeux curieux et assis sur le canapé jouait sur la tablette Samsung de Kim. « Il faut appeler grand Ma ! Elle veut que tu la rappelle ! » Ya-ya rêvait de partir, se frotter au monde extérieur d’où sa tenue et sa valiser prête à l’attendre quelque part. Elle trépignait d’impatience ayant certainement dit à qui voulait l’entendre qu’elle partirait à Katmandou. Telle mon ombre, elle me suivait partout, s’attendant à ce que je décrochai le combiné, mais rien ne vint ; j’avais d’autres préoccupations. Le sentier du Yack. A coup sûr Yin Pô devait être avec eux. Ce sentier conduisait à la Montagne Sacrée. Je frémis à l’idée qu’ils puissent s’y rendre sans moi et ainsi souiller la mémoire de David. Ya-ya se mit sur mes genoux et caressa le contour de mon visage comme elle le faisait à chaque fois qu’elle me savait tendue. « Tu vas partir ? » Mes pensées se concentrèrent sur ma petite Yala. « Où veux-tu que je parte ? —Riea dit que tu vas partir avec ces Américains. Est-ce que c’est vrai ? —Ce n’est pas à l’ordre du jour. Sois sans crainte. Et tu ne dois pas porter une oreille attentive à ce que raconte cette mère. Comme tous les anciens elle divague un peu, transformant le rêve en réel. Tu le sais bien ». A onze heures on frappa à la porte de mon lodge et Jack se tenait à la porte. Mon cœur battait si fort, comment rester de marbre ?

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« Je venais te saluer avant notre départ. Kim a du te dire que l’on part demain aux aurores. —Oui. Enfin non…vous partez donc demain ? » Ya-ya devait dormir à poings serrés et on resta un moment à se fixer. « Tu…tu, tu veux rentrer ? La petite dort à côté et je peux t’offrir un thé…Tu as… peut-être autre chose à faire ? —Non je n’ai rien contre une tasse de café ». Il entra laissant la pluie diluvienne tomber derrière lui. Il était trempé et j’eus envie de le déshabiller. Je revins avec une serviette et de quoi faire une tisane. Lui étudiait mes photos au mur. « Tu veux… peut-être te sécher ? » Les sourcils froncés il m’étudiait avant d’attraper la serviette. Il le fit brièvement et me rendit le drap. Suspendue dans mes pensées, je restais à le fixer. « Ça va toi ? —Oui. Et vous ? Lena…et toi ? Etesvous parvenu à une trêve ? —Lena et moi c’est compliqué, sourit-il. On a mis un terme à notre relation. Tu devais t’en douter non ? Elle n’a pas apprécié ma façon de faire et me trouve un peu vieux jeu. Tu es soulagée ? Parce que tu devrais l’être. Je te taquine Kae. Tu n’y es pour rien dans cette rupture. Léna est trop cartésienne et elle sait que mon cœur appartient à une autre ; encore faut-il que cette dernière l’accepte. Je ne vais pas t’ennuyer. Tu me reprocherais ensuite mes façons un peu cavalières de te faire la cour mais sache que je t’apprécie Kae et si l’on ne devait plus se voir…j’aurais voulu au moins te le dire ». Il allait partir quand j’ai lancé un : « ATTENDS ! » Je vins à lui, un collier à la main : « Ainsi tu penseras à moi où que tu sois ». Et Ya-ya ouvrit la porte de sa

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chambre et point le bout de son nez. « Qu’est-ce qui se passe ? » Les enfants ont l’art et la manière d’apparaître au moment le plus inopportun et avant même d’attendre ma réponse, elle contraignit Jack à quitter mon lodge. « Prends soin de toi d’accord ! » Ne trouvera-t-il qu’à dire. Tout cela pour en arriver là. Yala retourna au lit et moi à mes déboires sentimentaux « Moi je n’ai plus envie de dormir. —Fais ce que tu veux Ya-ya. Regardes la télé jusqu’à pas d’heures si cela te chante mais ne vas pas ensuite me reprocher de ne pas t’imposer de limites. Tu essayes constamment d’en profiter de la situation, ce qui fait de toi une petite sournoise. En as-tu conscience ? Restes ici toute la nuit mais demain tu retourneras au village, ainsi je n’aurais plus à négocier avec toi ». En courant elle partit se réfugier dans sa chambre et couper sa lumière presqu’aussitôt. Et je fis de même. Bienvenu est introuvable depuis deux jours. Ya-ya et moi on cherche partout sans le moindre succès. Les Américains vont partir et Kim se chargea de dernières finalités avec ces derniers. « Tu sais qu’il finit toujours par revenir Kae ! —Oui mais là c’est différent…je ne le sens pas. Je vais à sa recherche. Il a du s’être cassé une patte et agonise quelque part ! Je prends mon barda et je vais du côté du canyon…tu m’appelles s’il rapplique par là ». En haut de la crête je dominai le camp et mes pensées allèrent pour Jack. Peut-être se reverra-on au Gyachung Kang ? Mon cœur battait fort. Après deux heures de marche, je m’assis afin de boire. Ce que je ressentais pour Jack dépassait l’entendement et la main dans les cheveux,

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je me dis qu’il me faudrait plus qu’une vie pour l’oublier. J’ai envie de pisser. L’émotion me donne envie de pisser. J’ai fini par le retrouver au fond de cette gorge. Après m’être assurée je descendais en rappel. Mon chien gémissait et vivait ses dernières heures les côtes brisées et le train-arrière cassé. « Oh mon pauvre vieux, je vais te sortir de là…Allo Kim ! Allo ? Je viens de trouver mon chien et… je vais avoir besoin d’aide… —Allo ? Allo ? Kae c’est toi ? Allô ! » La communication se perdit et il était hors de question que j’abandonne Bienvenu. Je l’attachai à mon dos et grimpai par la force de mes bras. Arrivée en haut j’ai marché sous la pluie et le vent. Bienvenu mourut avant d’avoir pu revoir les autres. Trois mois plus tard j’entrepris l’ascension du Gyachung Kang, le seizième plus haut sommet du monde situé dans la région de Khumbu. Mon guide est un sherpa et premier de cordée. L’ascension est très physique mais comme à chaque fois j’irai aussi loin que je le pourrais. Et puis j’ai la gorge sèche. Menkhu dit qu’on va s’arrêter et Neeson monta la tente et une fois à l’intérieur je préparai le diner sur notre petit réchaud. « Ces montagnes n’ont plus de secret pour toi. Tu mondes comme une panthère des neiges. Bien que vous n’en ayez pas le pelage. Tu sais qu’ils se mettent en hibernation afin de préserver leurs organes vitaux, ce que nous sommes incapables de faire. Leurs organes se sont adaptés en se renforçant en globules rouges, ce qui leur permet de bien respirer même priver d’oxygène.

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—Alors tu dois également savoir que les panthères des neiges sont impossibles à croiser. Elle ne sort que la nuit et parcourt de longues distances pour chasser. Tu ne te sépares jamais de tes carnets. Tu es fidèle à toi-même Malcom et à tes convictions. Tu sais j’ai enterré Bienvenu il y a trois mois de cela. —Pauvre vieux. Et comment l’a pris Yala ? Les enfants s’en remettent toujours mal de la perte d’un animal. J’ai peut-être un chiot pour toi. Un ami a toute une portée de chiens de Tibet pour la fin de mois. Je pourrais t’en faire réserver un, tu en penses quoi ? Lee, je te parle…Tu n’es plus avec moi, où es-tu partie ? —Il neige huit mois par an dans cette région du monde et je compte recruter une troisième personne pour nous soulager un peu. Il y a une personne qui pourrait faire l’affaire et j’aurai besoin que tu la recrute pour moi. Tu sais avec ton travail je me dis que tu aurais besoin de soutien, quelqu’un qui puisse parler le même langage que le tien. Seulement c’est un Américain… » Il se tut, accusant le coup et laissa une place pour notre guide. En altitude il faut constamment tout vérifier : baudrier pour la randonnée sur un glacier, un cuissard, nos chaussures avec leurs coques en plastiques, nos chaussons d’escalade, nos crampons, nos piolets ; notre petit matériel comme la cordelette « prussik », les mousquetons à vis, sans vis, les poulies, un cordasson de 7 mètres, un bloqueur mécanique, nos trois pioches. Et puis il y a nos vêtements : gants, bonnet, une paire de sous gants très fins, des sous-vêtements chauds (collant et haut), une carline (polaire fine) et polaire chaude de type coupe-vent, un pantalon et veste offrant

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une protection maximale, sans oublier nos lunettes pour glacier avec protections latérales, une gourde et nos vivres. Le guide lui gère la corde pour les grandes voies soit une corde de rappel entre 90 et 100 mètres ; des dégaines, des coinceurs « stoppers » et coinceurs mécaniques « friends », des pitons et des broches à glaces. Et puis notre trousse de premier secours. « Un Américain tu dis ? L’un de tes clients ? Est-ce le type que l’on aurait croisé sur le Makalu ? Jack. Un sacré type ». Mon cœur sortit hors de ma poitrine. Il se souvenait. Je suspendis mon geste et réduit le gaz du réchaud. A côté Menkhu sort un livre de poche apparemment aussi vieux que la cordillère de l’Himalaya et à qui il manquait la dernière page. « Tu ne te souviens peut-être pas de lui mais je reste persuadé qu’il t’aurait plu. —Et qu’est-ce qui te fait dire ça ? » Son regard se fit intense. Malcom restait l’un de mes plus vieux amis. Adolescente, il fut un père pour moi et plus tard il m’encouragea à partir étudier en Amérique ; il disait que cette expérience pourrait m’être salutaire. Et puis j’ai rencontré David, il fut notre témoin de mariage et il était encore là pour le mettre en terre. Il a toujours été là pour moi ; ici et là-bas. A l’extérieur le vent se leva et souffla fort autour de nous. Un froid polaire allait s’abattre sur nous et on apprécierait la chaleur de cet abri de fortune. « Tu recommences à douter de toi. C’est parce que tu l’as revu ? —Oui. Il est venu, lui et tous amis. Il disait rechercher la Vallée Sacrée et il

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tenait à ce que se soit moi qui l’y conduise. J’ai refusé. Tu me connais. Il ne s’agissait pas de souiller la mémoire de David. Oh je sais ce que tu penses de tout cela Malcom mais je ne voulais pas qu’ils restent parce que ce Kit, enfin, l’ami de Jack me faisait la cour d’une façon si peu ordinaire. —Et lui, ce Jack, t’aurait-il fait des avances ? Lee ? —Non. Il semblait être préoccupé par sa séparation avec le Dr Halley. En fait je ne parlais pas de lui en parlant de l’Américain. Je te parle de Kit Reilly. —Oui je m’en doutais et en quoi cet ingénieur pourrait être utile. Racontes-moi un peu et surtout expliques-moi comment tu comptes le payer. Il gagne plutôt bien sa vie en Floride et (il se servit directement dans le plat) Même pour des millions de dollars il ne quittera pas son job en or pour venir s’enterrer ici. Si ce Jack te plait pourquoi ne pas le lui dire plutôt que de vouloir jouer les sournoises, hein ? Menkhu les femmes sont compliquées tu ne trouves pas ? (en langue sherpa) Elles voudraient nous faire prendre nos vessies pour des lanternes ». Et notre guide ricana de bon cœur. Si vous voulez des informations sur le Népal, le Tibet ; les dieux hindous et les préceptes bouddhistes, Monkhu est votre homme ; il sait une quantité de choses sur les doctrines hindous. Avec Malcom il leur arrive de parler de tout cela sans plus se soucier de moi et notre tente devint dès lors un lieu d’étude des grands thèmes de la pensée bouddhiste avec la transmigration des âmes, le samsâra. Et puis Malcom est un puits de science : son savoir dépasse de loin celui d’un universitaire et il m’en fait part comme

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pour s’en délivrer. J’acceptai cet enseignement avec exultation car ensuite il me faudrait le transmettre à Yala. Le vent leva au petit matin et les températures dégringolèrent ; on ne pouvait faire un pas sans souffrir et du vent et de la pluie. Identifier la neige devient dès lors difficile comme le choix des voies ; vers midi nous n’avions avancé que de deux kilomètres quand le soleil enfin perça et il devenait difficile pour nous d’avancer en corde tendue (progression en simultanée) bien que cette technique serve à faire gagner du temps et assurer la sécurité des alpinistes. Deux heures après la pluie tomba. Une sorte de grosse grêle qui nous contraignit à trouver un refuge de fortune à l’abri des rochers et quand le soleil se leva de nouveau, le spectacle fut saisissant. J’en frissonnai d’extase. Pourquoi Jack ne se tenait pas là avec moi pour admirer cette merveille ? Il y avait un tel dégradé de couleurs qu’on se serait cru au premier jour de la création divine. OUAHH ! Puis Menkhu désigna du doigt un refuge sherpa à probablement une heure et demi d’ici à vue d’aile mais sur le terrain on mit deux heures à l’atteindre, plus précisément deux heures trente minutes et quinze secondes. A 6h12 UTC on poussa la porte de cette cabane pour nous apercevoir que d’autres alpinistes nous avaient devancés. Quatre sacs attendaient à l’entrée et autour d’un feu, trois types et un guide sherpa se restauraient là. La fatigue nous contraignit à nous assoir sur le premier banc venu. « Où est l’aubergiste on meurt de faim non ? » Quant à moi je ne ressentais plus mes bras. Un bon massage me ferait du bien.

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Oublions le repas pour un temps. « Il faut pourtant que tu reprennes tes forces, demain sera aussi éprouvant qu’aujourd’hui, voire pire. L’oxygène va se raréfier au point de nous rendre ivre. Le mal des hauteurs… » Il se tut comme regarder derrière moi, ou devrai-je fixer le groupe, à coup sûr des touristes. « Salut Kae. Malcom…ravi de vous revoir ». Jack ? Oui c’était bien lui ! Jack…au bord de l’évanouissement je me mordis la langue jusqu’au sang. Il se tenait tous près de moi et je ne sus quoi lui dire. « Et bien jack, comment vas-tu ? J’ai lu vos derniers travaux et votre compte-rendu d’activités et j’avoue avoir été quelque peu surpris par le résultat de vos recherches, lança Malcom après lui avoir serré une franche poignée de mains. On peut dire que toi et tes petits copains de l’institut savent employer les bons mots pour obtenir des subventions. Mais assieds-toi, je t’en prie ». Il s’installa sur le banc face au nôtre et plus nerveux que moi, se retourna vers ses nouveaux copains. « Oui nous avons besoin de fonds. C’est indéniable. Je sais que des organismes comme le tien pourraient faire avancer les choses. Le budget alloué à la recherche n’augmente pas malheureusement et nos actionnaires sont principalement des sociétés privées. Reilly pense que nous devons continuer sur cette voie et sur ce genre de projet nous avons besoin des financements indiens et chinois. Comment fut l’ascension ? —Plutôt difficile. On a eu quelques crevasses, des piliers, des dièdres, des dévers, des glaces noires, des névés, des parois, des patinés. Enfin tout ce qui faille pour nous maintenir éveillés. On ne fera

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pas de vieux os ce soir. Et toi ? Ton équipe ? —Hum…ils sont bons, les meilleurs professionnels de l’alpinisme d’après leur connaissance du terrain. On avance plutôt vite et on avance sur la méthode des réversibles afin de ne pas épuiser le premier de cordée. A quelle hauteur monterez-vous ? —Oh nous n’irons pas bien loin. Possible que l’on redescendre demain comme après-demain. Notre guide est excellent mais nous avons surestimé nos forces. Par conséquent il serait suicidaire de poursuivre. Le mont Everest ne sera pas pour maintenant. Et vous ? Vous pensez atteindre le sommeil ? —Oui c’est au programme ». Quand Malcom annonça cela je fus irrémédiablement déçue. Lentement je massais les pieds et l’un des alpinistes chevronnés vint nous apporter de la soupe. Le bonheur ! Une soupe lyophilisée et hyper protéinée, de quoi faire grimper en flèche vos apports calorifiques. Un don de consolation pour accepter de renoncer à cette montagne. Et Malcom embarqua sa soupe pour aller discuter avec ces vedettes alpinistes. « Comment vas-tu Kae ? J’ai appris pour Bienvenu c’est…c’est regrettable ». Etait-il sincère ? Encore l’une de ses approches subtiles que je ne relève pas en proie à une vive fatigue. « Les gars et moi ont envisagent de partir pour le Groenland alors si tu veux te joindre à nous. C’est une petite expédition, on fait seulement du repérage, la routine habituelle. On te paiera bien entendu, à hauteur de tes compétences en matière d’alpinisme. Avec toute l’expérience que tu as acquise, tu…

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—Je ne suis pas intéressée, répondis-je tout de go en relevant le nez de mes pieds et de ma soupe. Merci toutefois d’avoir pensé à moi mais je ne suis pas faite pour ce genre d’expédition. A vrai dire, je suis plutôt sauvage. —Ah, ah ! Alors on pourrait si rendre en amont et faire notre repérage afin d’établir notre camp de base. Disons, seulement toi et moi. Il faut être en excellente condition physique et aimer se retrouver au milieu de nulle part. Tu pourrais te régaler et prendre ton pied ». Je n’ai pas donné suite à la discussion. Les lits superposés nous changeraient du sol dur et les portes closes nous tiendraient loin du froid de cette altitude. A peine eussé-je posé mon barda sur le lit que je m’y endormis. Je devais me lever trois heures plus tard et remarquer le vent soufflant fort à déraciner des chênes. Les hommes qui ne dormaient pas se tenaient près du réchaud, vaquant à leurs occupations respectivement. Malcom leva le nez de son livre, les sourcils froncés. « Comment va notre belle au bois dormant ? On dirait à te voir que tu viens de prendre une cure de sommeil ». La porte du dortoir s’ouvrit sur Kit Reilly. Non sans blague ! Il ne manquait plus que Dr Halley, Helen Ridge, Rufus, Derek et Harry pour voir l’équipe se reformer. « Salut Kae-Lee…Neeson. Permettez-moi de m’assoir près de vous ? —Je vais dormir un peu Lee. J’ai mis mon réveil pour 4h 30 et une fois réveillé, on redescendra tranquillement. Sans se presser d’accord. J’aimerai faire quelques photos. Reilly si l’on ne se voit pas demain, je vous souhaite à tous de pulvériser le record de l’ascension ! »

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On resta seul à se fixer dans le blanc des yeux. Les autres dormaient, se relayant dans les lits ou dormant à même le sol. L’habitude de se relayer toutes les quatre heures rythmait notre sommeil et la tête dans la jointure de mon bras, cherchait à me rendormir prise de suffocation quand je sentis la main de Lit sur ma nuque, puis ses lèvres. En fait je fantasmais bel et bien, rien de cela n’était vrai. Puis les Allemands me réveillèrent vers 4h10, non pas qu’ils parlent fort mais bien parce qu’ils parlaient une langue ignorée de moimême, ce qui par curiosité me fit dresser l’oreille. Kit se tenait à la porte avec eux et jaugeait le problème. « La neige en raison de la tempête a été déplacée sur le refuge. Nous sommes enterrés vivants. Une chance pour nous tous que le toit soit solide. (il s’adressa à l’un des Allemands qui partit dans un long récit) la porte est condamnée et il va falloir creuser pour faire venir de l’oxygène. Je ne peux estimer le niveau de neige, mais il va bien falloir le faire ou bien risquer l’asphyxie. Oh Jack ! On a un petit problème… » De mieux en mieux. Enterrés vivants. L’oxygène allait se raréfier dans les heures à venir et…Kit fit les plans de ce qui pourrait être un tunnel pour faire sortir le dioxyde de carbone. « Alors mettons-nous immédiatement au travail ! Proposa Jack en administrant une bourrade à l’épaule de Kit. Nous n’avons pas une seconde à perdre ! » Hans et Dieter déblayèrent en premier mais au bout d’un mètre seulement, la neige fut aussi dure que le roc, en grande partie due aux températures négatives et à la pluie glacée ; or la

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succession de pluie et de neige avait figé cette dernière autour de nous. « Que se passe-t-il ici ? (et on briefa Malcom qui se passa la main sur le visage en signe de désarroi) Bien, alors il va falloir s’organiser pour survivre. La neige ne fondera pas d’aussitôt et à moins d’une explosion atomique il va falloir économiser nos forces pour s’assurer une bonne descente et un bon retour au bercail. A-t-on un signal GPS ? —Non nous l’avons vérifié il y a une heure de cela est le signal est si faible qu’il ne pourra être émis à plus de mille kilomètres en aval, répondit Jack à voix basse, Kit et moi avons étudié tous les paramètres, comprenant notamment les risques de glissement de terrain si l’on se réfère à ce schéma. La neige s’est amassée dans cet espace comprenant un angle de 40° et le refuge occupe lui un angle de 60° et d’après les calculs de Kit, nous occuperions 1/7 de l’espace. Or si l’angle de la base se détache, tout ce bloc suivra, dégageant ainsi une grande partie de la neige mais si par malheur le soleil venait à figer cet autre angle à l’opposé de celui-ci nous irions une pression plus importante… —Le tassement de la roche, poursuivit Kit en prenant le schéma pour y ajouter un trait, avec un cisaillement entre les deux jonctions des blocs A et B, A désignant le bloc nous retenant prisonnier et B, la paroi rocheuse servant de barrière naturelle aux rayons du soleil, situé derrière nous. —Quel recours possible ? —Attendre trois jours et on sera fixé ». La violente tempête soufflait toujours à l’extérieur ; une chance pour tous que nous ayons pu nous trouver à l’abri ».

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Et l’attente fut insoutenable : les avalanches déplaçaient des blocs entiers de neige et assise près de Malcom je réfléchissais à cette ascension avortée. Il me faudrait encore bien des années d’expédition pour prétendre atteindre le sommet de l’Everest. Malcom pensait de même ; il ne prendrait aucun risque avec moi. Les accidents en montagne restaient souvent dus à une négligence humaine et un alpiniste sur trente trouvait la mort dans l’Himalaya. J’entendus dire que les Allemands de la cordée de Hans Schiller payèrent chacun plus de 50 000$ et comptaient passer dix semaines entre cette montagne et l’Everest. Quant à l’expédition de Jack, elle n’avait pas vocation à être commerciale, seulement une bande de potes accompagnés de cinq sherpas de Tengochu, le plus vieux monastère bouddhiste de Khunbu. Kit m’apporta une tasse de thé bouillant et fixa mes lèvres avec concupiscence. Si nous nous étions retrouvés sur une île déserte, il m’aurait baisé sur le sable chaud persuadé qu’on vivrait là nos dernières heures. J’eus envie de le questionner sur leur expédition à venir au Groenland mais ce dernier me coiffa au poteau pour me parler d’un des clients de Schiller souffrant apparemment du mal d’altitude. « Il serait prudent qu’il redescende avec vous. Nous sommes actuellement à 6 357 mètres au-dessus du niveau de l’eau est certains souffrent de maux de ventre et de migraine. L’altitude n’épargne personne pas même les plus robustes ». Je ne pouvais lui avouer souffrir de suffocation dans la nuit par cycle de trois ou quatre heures. A la différence de ces hommes, Malcom et moi supportions

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l’absence d’oxygène vivant tous deux à pus de 3 000 mètres et si mon ami de toujours connaissait l’Everest pour y être monté deux fois, il disait en toute objectivité que je manquais d’assurance lors d’une cordée ; or l’énergie et l’intelligence de chacun devait être exploité à chaque instant pour la survie de tous et le succès de l’expédition. Et comme pour les Allemands —pour lesquels je crois qu’il leur eut suggéré l’idée au cours de leur récente discussion — il disait vouloir rester le plus longtemps possible en haute montagne afin d’habituer son organisme à s’adapter aux conditions de l’escapade. Il envisageait sérieusement de s’attaquer au sommet ouest de l’Everest et il songeait à rallier Jack à sa cause. « Et toi ça va ? Questionna Kit en me voyant lorgner du côté de Jack en grande discussion avec Malcom. Kit me fixait avec attention, les bras croisés sur sa poitrine et les fesses posées sur le rebord de la table. Jack t’a parlé du Groenland? Nous avons immédiatement pensé à toi bien qu’on ait eu une trentaine de candidatures, celles de quelques fans qui suivent nos exploits. Des gens très sérieux qui ont connaissance du terrain. Certains d’entre eux ont escaladé les Sept Sommets et…tu ne seras pas déçue. C’est pilepoil dans tes attributions et tu auras une bonne rétribution. —Ecoutes Kit, je suis flattée que vous ayez pensé à moi mais prenez Malcom il vous sera d’une plus grande aide. Il connait l’Alaska, l’Antarctique et sa connaissance du terrain ne souffre d’aucune contradiction. C’est l’homme qu’il vous faille dans pareille situation. Et

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vous…vous comptez monter sur l’Everest ? —Oui. Jack a des potes qui ont fini par obtenir leur autorisation pour monter au sommet et on veut en profiter. Pour Jack, sa deuxième expérience après le K2 et pour moi, une grande première. Comment te sens-tu ? —C'est-à-dire ? » Il laissa dévoiler son grand sourire, celui qui me plaisait tant, laissait apparaître deux fossettes à la commissure de ses lèvres. Et puis ses yeux rieurs me firent l’impression de deux comètes filant dans le firmament. Il me fixait intensément avant de se pencher à mon oreille. « Tes céphalées. —Je suis loin de l’œdème cérébral si tu veux savoir. Du moins pour le moment. Il faudrait monter plus haut pour en ressentir les effets. Ces sherpas, je les connais. Ils sont excellents et on est monté sur l’Everest avec eux…enfin Malcom a fini l’ascension avec eux. Moi j’ai préféré y renoncer pour les raisons connues des alpinistes qui se respectent. J’ai dans l’idée de le tenter de nouveau, atteindre le toit du monde et…apprécier le panorama qu’on a d’en haut, plaisantai-je en me réchauffant les mains sur le gobelet de café. Oui je n’abandonne pas facilement. —C’est ce qui me plait chez toi. Cette détermination à toute épreuve. Il va être cinq heures et nous allons manquer notre horaire sur le camp II. Notre Sirdar pense qu’il est préférable de passer devant le groupe de Schiller. Il ne tient pas à assurer le sauvetage des clients de Schiller, comme il ne tient pas non plus à marcher dans leur pas. Il vient de la région de Rolwaling, comme le vôtre apparemment.

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—Euh…Kit. » Drôle de situation que celle de se retrouver être enfermés dans un refuge datant des années 60 avec des « touristes » jouant les Reinold Messner ; pis encore quand deux des Américains s’installèrent à la table, un café chaud à la main. Une grande brune bouclée aux pommettes hautes nommée Hillary Atkinson et son coéquipier, Dale Madsen affichant un rictus au coin des lèvres. Possible qu’il n’ait jamais vu de Népalaise de toute sa vie, ce qui justifierait son intense regard. « Salut Kit ! Et vous devez être Miss Yong qui accompagne Malcom ? Ravi de faire cotre connaissance. Kit a toujours eu la côte auprès des femmes mais je comprends à présent qu’il ne suffit pas d’avoir une gueule d’ange pour causer de l’émoi partout où il passe ; il faut aussi et surtout à rendre des sujets banaux, captivants et dignes d’intérêt. —Je ne savais que cela te poserait un problème Dale ? J’ignorai qu’il faille devoir également te séduire. —Ne commencez pas les gars et gardez plutôt votre souffle pour les heures à passer ici ! Répliqua Hillary en étudiant son ordinateur sous le regard attentif d’un troisième luron, caressant nerveusement son menton recouvert d’un fin duvet poivre-sel, Gary Woodall. Hillary poursuivit sans lever le nez de son écran : Déjà qu’on va devoir se tolérer alors, essayons de rendre le séjour le plus féerique possible ! Tu vois cette dépréciation ? La tempête n’est pas prête de se lever. Kit ! Il faudra que tu viennes voir ici un instant ! » Assise dans mon coin, je récitais des prières bouddhistes quand Malcom vint

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s’assoir près de moi et me glissa une barre de céréales multivitaminées dans la main. Je la déclinai en songeant à ma petite Yaya voulant que je lui ramenai de la neige de la montagne Sagarmatha, « déesse du ciel ». Elle me manquait n’ayant pas eu depuis longtemps l’occasion de la serrer dans mes bras. A la table, Dale les écouteurs aux oreilles tentait de récupérer un signal en provenance du camp de base. —Ça va toi ? Nous avons pour douze jours de vivres et pour plus si l’on ne se tient qu’à un seul repas par jour. Nos estimations se veulent le plus précises possibles et l’on a tenu compte de tous les paramètres. Le plus à craindre restera l’apport en oxygène et Kit avec la coopération de Gary étudie un nouveau système basé sur le recyclage de l’air. Bien-sûr il ne sera plus question pour personne de poursuivre l’ascension au risque d’y laisser sa peau. » Cela craignait. J’avais économisé toute une année pour obtenir cette autorisation et voilà que mes efforts financiers furent anéantis par cette maudite tempête ! Ne sachant pas comment me rendre utile je gagnais le dortoir pour tomber sur Gretchen Kruse, la Berlinoise d’une vingtaine d’année à la large frange noire allongée sur l’un des lits superposés. Je pris la couche du dessous et m’endormit là sans même prendre le temps de me déchausser. A 10 heures 20 je me levai, réveillée par de violents ébranlements. Le vent meurtrier balayait toute surface ; des rafales de vent soufflant à plus de 80kms/heures ; le son restait effrayant pour qui ignorait la violence des éléments en haute montagne.

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Gretchen écoutait de la musique sur mon MP3 et se pencha en dessus de la rambarde pour me tendre un pétard. « Tu veux fumer ? C’est de la ganja », annonça-t-elle dans un anglais impeccable et en la voyant, rayonnante à l’allure d’une rock star, je me demandais ce qui l’avait poussée à vouloir tenter le Gyachung Kang et ses 7952 mètres. « J’ai toujours voulu faire cette montagne après avoir tenté l’Ama Dablam. Et puis j’ai fait l’Aconcagua avec mon père. C’est lui qui m’a filé le goût pour l’alpinisme. On peut dire que j’ai ça en moi depuis toujours. Et toi ? J’ai entendu dire que tu suivrais Jack au Groenland. C’est le pied, vraiment alors expliques-moi comment tu as fait, quel est ton secret ? » On passa une petite heure à discuter comme de vieilles amies ayant fréquenté la même université, groupe de copines et copains. Elle avait grandi à Berlin, suivi des études à Munich avant de partir pour tenter un MBA de sciences à Oxford. Elle parle l’anglais, le français, l’espagnol et le népali en plus de l’hindi qu’elle baragouine ; Gretchen aimerait apprendre le mandchou et immédiatement je pense à Kim. Comme les autres, elle semble être mordue par le Népal qu’elle connait depuis plus de dix ans et je vois bien qu’elle aimerait plus, dilapidant son héritage pour monter sur les plus sommets du monde. Il faut un brin de folie pour entreprendre pareil défi et Gretchen se dit être possédée par l’Himalaya. Ses compatriotes me firent également bonne impression et Gretchen me présenta à eux comme étant la personnification de Sagamartha. Je ne pouvais m’attendre à mieux, je dois dire ; en tant que femme célibataire j’avais droit à d’autres

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compliments de toute autre nature. D’office je ne portais aucun crédit à la flagornerie et mes rapports avec les hommes s’en tenaient à des rapports professionnels, distants pour ne pas dire très froid. Les clients de Schiller s’en revenaient de Chakhung ou de Kangchun west, de Chumbu, de Pumori ; Changtse pour deux d’entre eux et le Nirekha. Un formidable palmarès avec l’Everest pour l’un d’eux, le Nuptse et Lhotse. Chomolonzo, Kangchunste et Makalu pour finir. La palme d’or revenait incontestablement à Klaus Ziemer avec ces six ascensions dont l’Everest. Toujours à chaque fois la même volonté et une préparation physique intense, celle d’un marathonien au plus haut de sa forme et cela le plaisait au panthéon de l’alpinisme. « Et toi ? Tu comptes un jour monter sur l’Everest ? » Cette question avait le don de m’exaspérer. Si je répondais par la négation on penserait de moi que je n’étais qu’une amatrice en quête de grands frissons mais qui manquait cruellement d’ambition ; répondre de façon positive c’était me placer parmi ces mordus de l’alpinisme. Je répondis par un franc sourire, une parade comme une autre pour faire oublier à mes interlocuteurs le fil de leur réflexion et les inviter à embrayer sur un autre sujet. Klaus me dévisagea de la tête aux pieds sans pudeur aucune. « Spécialiste du tourisme c’est ça ? Où ça ? Avec ton accent je dirais dans la vallée du Patan, on y parle le tamang. Enfin certaines peuplades refusent le népali et toutes les autres langues indo-népali pour le tibéto-népalais. Je dirais...un petit

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village niché dans les montagnes basses. A 3000 mètres ? —Klaus est notre spécialiste en ethnologie, lança Gretchen heureuse de participer à notre aparté. Il pense sérieusement à une reconversion dans le tourisme. Peut-être guide qui sait ? —Je dirais près un lieu de culte. La Grotte aux Esprits pourrait être le lieu touristique le plus visité de la région et…la très mythique Vallée Sacrée. C’est bien ça ? » On ne pouvait rien lui cacher. En même temps je me dis que Malcom avait pu parler, Malcom ou l’un de ces Amerloques ayant compté parmi mes clients. D’ailleurs Kit m’observait, persuadé que je ne le voyais pas probablement et il s’agita quand je vins m’assoir près de lui. Il épluchait des données sur son PC en t-shirt et gilet. Force de constater que la température ne baissait pas dans ce chalet et beaucoup privilégiait le confort vestimentaire à un look plus adapté à la montagne. Voyant que je lorgnais ses biceps, il sourit d’une oreille à l’autre, ravi de constater que ses efforts en escalade payaient et favorable à la discussion ferma son ordinateur. « Ce n’est pas aujourd’hui qu’on fera un barbecue. J’avais prévu de bons gros steacks, de la bière et des frites. —Il faudra me convaincre autrement j’ai quelques difficultés avec votre alimentation hyper calorifique. » Il fixa mes lèvres et moi les siennes. Dans un autre contexte, on aurait peut-être baiser ensemble mais là, pour l’heure il ne restait qu’un fantasme à ma libido.

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—Alors nous te trouverons de la bière chang (bière douce brassée avec du riz et du millet) et des plats plus traditionnels… —Quoi ? » Il me sondait plus profondément et s’il n’y avait pas eu tout ce monde autour de nous, il m’aurait prise là sur ce banc sans cérémonie et sans préliminaires. « Rien, je…je me dis seulement que tenter le Gyanchung Kang aura eu son lieu de surprise. Nous avons souscrit à une assurance pour cette expédition et elle précise qu’aucun remboursement ne sera effectué s’il est jugé nécessaire de rebrousser chemin. Nous avons payé 15000 dollars à Goran Athans notre guide et 2500 dollars pour chaque sherpa. Si nous voulons continuer un ravitaillement au vol sera possible mais il faudra compter 10000 dollars supplémentaires, soit le prix d’une évacuation. Hillary et Dale ont dans l’idée de continuer. Jack ne se prononce pas encore et…si tu veux te joindre à nous, je m’occupe de la partie financière. —Kit c’est une charmante proposition mais… —On le fera ensemble et les clichés s’ajouteront à ton Walk of Fame de ton lodge. J’aimerai vraiment que tu sois des nôtres. —Et laisser Malcom redescendre sans moi ? Non je l’apprécie trop pour faire cavalier seul ; vis-à-vis de lui je passerais pour déloyale et je me vois contrainte de décliner. —Comme tu veux. Malcom peut se vanter d’avoir une amie aussi sincère que toi, répondit-il perdu dans ses pensées. De nouveau je venais de lui briser le cœur et peut-être ne s’en remettrait-il jamais ? Il effaça les fossettes de son visage et

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apparut quelques rides d’expression entre ses sourcils. De quoi parliez-vous avec les Allemands, sans vouloir être indiscret bien-sûr ? » Ces Amerloques avaient un sérieux problème avec le fric, manquant réellement de pudeur à ce sujet. Moi je gagnais suffisamment pour ne pas crever de faim quant aux quatre ricains, ils crachaient leurs dollars à la face du monde. Dix mille dollars ! Charmante compagnie que la leur et bien-sûr nous devions faire avec. Hillary le rappela à eux, tout le reste des scientifiques autour de la table l’air très pensif. Leur guide, Goran Athans, un Croate naturalisé Américain se grattait le menton en tentant à évaluer au mieux la situation appuyé dans sa réflexion par Madsen. Malcom à part s’entretenait avec Schiller, la bavarois barbu et blond aux reflets d’or, paupières tombantes et passant pour être un vétéran de l’Everest. Dieu que je me sentais inutile ! Même Gretchen donnait plus dans la volonté de se tenir informer et participer à l’effort collectif. Menkhu disait qu’il n’y avait nulle raison de s’inquiéter : une si forte tempête ne se reproduirait pas deux fois en une même semaine. « Le soleil va apparaître plus rapidement qu’on ne le croit, dit-il en tamang tout en faisant brûler des bâtonnets d’encens et psalmodiant des prières devant un autel improvisé. Demain il n’y aura plus de tempête, Kae-Lee, que du soleil ! —j’aimerai te croire, murmurai-je assise près de lui. Les Américains sont pessimistes et prennent leur ordinateur pour des oracles. Ma pierre Xi ne me quitte pas pour palie au mauvais sort. » Il est vrai que je gardais toujours mon

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amulette autour du cou consacrée par le lama de notre monastère et ayant foi aux divinités et aux esprits, je considérais qu’il fut crucial de s’en remettre à la nature et renoncer à tous ses savants calculs tentant de rationnaliser ce qui échappait à la conscience humaine. En expirant profondément Malcom me trouva au dortoir. « Tu ne devrais pas fumer Kae, cette vacherie te tuera. —On dirait qu’elle te plait bien cette Hillary, rétorquai-je en lui caressant le dos affectueusement. Elle te dévore des yeux. Non, vraiment je suis sérieuse ! Elle est diplômée du MIT et elle pourrait partager bien plus avec toi qu’avec ses autres collègues. —Oui je vais étudier la question. » Mal détestait que je parle de ses potentielles conquêtes. Il est susceptible sur ce pointlà, alors il me faut respecter ses silences et son choix de vie. Il fixait le sol, me présentant son profil gauche hermétiquement fermé à la discussion. A part un : Ça va ? Je ne vois pas ce que je peux formuler d’autre. « Tu sais tu devrais accepter de poursuivre avec eux comme tu devrais accepter de te rendre au Groenland. Il est temps pour toi de tourner la page. —Tu t’éloignes un peu du sujet. Mal, toi et moi on forme une équipe et ce n’est pas cette bande de ricains pétés d’oseille qui changera quoi que se soit ! Et puis je ne suis pas prête. —David ne reviendra pas Kae ! Tu vis avec son fantôme et…il ne reviendra pas. Otes-toi ça de la tête. Il est mort et tu auras beau prier, aucune divinité ne te le ramènera. —Je le sais.

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—Alors pourquoi t’obstines-tu ? Pourquoi refuses-tu ce qu’on te donne si généreusement ? Tu peux leur faire confiance. Tu planteras notre drapeau en haut du Gyachung Kang, c’est tout ce que je te demande de faire et quelques prières pour ceux que nous aimons. Tu dois le faire Kae. » Désorientée je le serrai dans mes bras en baisant sa joue creuse et rugueuse et il me serra en retour. Non jamais je ne l’abandonnerai ! Ces Américains pouvaient bien aller se faire foutre ! L’attente paya et nous eûmes bientôt une réponse du camp de base : ils connaissaient notre situation mais ne pouvaient rien opérer avant 72 heures. Des sherpas déblaieraient le refuge et signeraient la fin du calvaire. Grand fut notre soulagement et on se congratula. « Une petite minute ! Savent-ils que nous avons actuellement plus de 4 tonnes de neige sur la tête, exerçant une pression de 1000kilo barres par centimètres ? Questionna Kit en faisant taire tout le monde. Nous devons tenir compte de la pression et dans 72 heures, si la tempête ne cesse pas dans les minutes qui viennent, cette masse va finir par nous écraser avec pour donnée 2000kilo barres par millimètres et… —Ne sois pas si pessimiste Kit, railla Madsen en ôtant son casque audio. Nous savons exactement à quoi nous en tenir alors tentes de relativiser un peu ! On ne se base là que sur des prévisions. —Kit a raison Dale et tu le sais. Notre équipe de sauvetage se trouve être ici, informa Jack en regardant chacun de nous. La tempête aurait du poursuivre sa route mais la dépression semble s’être formée

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au-dessus de notre tête et à moins d’un miracle, ce chalet sera notre sépulture à tous si nous ne trouvons pas une autre porte de sortie et ce, dans les plus brefs délais ! —Cela serait du suicide Jack ! Tu ne peux risquer la vie de trente deux personnes en t’appuyant sur des prévisions, sauf ton respect Kit, des prévisions basées sur des algorithmes contenant l’inclinaison de la pente, la vitesse du vent et une dizaine d’autres paramètres très spécifiques. Imaginons que nous soyons trompés dans une valeur alors…nous serions en sursis et cela faut peut-être le coup d’attendre. Qu’en pensent nos guides ? Après tout nous devons prendre en compte votre avis pour la survie de tous dans cette pièce. » Goran Athans échangea un rapide regard à Schiller avant de prendre la parole : « On est partagé Hillary. Dehors il y a des vents qui soufflent à plus de 80 kilomètres heures et il va nous falloir lutter pour redescendre et d’après mon expérience c’est toujours au moment de la descente que se déroulent les pires drames. En même temps je me dis que Kit et Jack ont raison. La toiture peut céder à tout moment et alors l’équipe de sauvetage sera inutile. —A combien estimes-tu nos chances de survie Goran ? Attaqua Hillary sans vouloir lâcher le morceau. A 50% à 30 ? Ce que je sais c’est que… —La pression augmente Hillary et depuis le début Kit l’a mentionné, attaqua Jack rendu furieux par l’opiniâtreté de son amie. Nous ne sommes pas à échanger autour d’une bonne tasse de thé, il devient important d’agir. Il s’agit là d’évacuer trente deux personnes, toutes chevronnées

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et capable de descendre avec un baudrier et mousqueton. —Oui Jack a raison, déclara Malcom à la surprise générale. Tous en de très bonnes connaissances en matières d’escalade. On utilisera des cordes fixes pour assurer la sécurité du groupe et permettre de franchir des passages difficiles. Nos sherpas n’auront pas le temps d’installer les cordes comme vous vous en doutez alors il faudra un timing précis pour chaque groupe de dix, avec un point précis. Notre survie dépend du respect de cet horaire. » Il eut un grand silence déstabilisant pendant lequel personne n’osa parler. Et qu’aurions-nous pu dire ? C’est cool, partons tous en expédition avec zéro chance de nous en sortir ? Tous auraient flippé et c’est compréhensible. Personne ne voulait y rester ; une fois de plus les Ricains joueraient les héros et les Allemands plus pragmatiques agiraient en silence en proposant de vraies solutions. « Et comment ferons-nous pour nous extraire de cette neige ? Il y a combien audessus de notre tête ? Dix mètres, quinze mètres ? —Plus de vingt mètres, répondit Kit les bras croisés sur la poitrine La neige se tasse de façon exponentielle. Les Sherpas ont foré sur plus de cinq mètres et…la tempête va nous ensevelir, c’est indéniable. —Nous pourrions envisager une autre porte de sortie, proposa Schiller. Oui si nous parvenons à sortir sans risquer un éboulement, nous pourrions trouver une crête à l’abri du vent. Oui je sais Goran ! Il nous faut descendre vite, mais cela reste une solution comme une autre. Je connais

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cette montagne comme les sherpas qui ont pour habitude de tracer la piste. Alors je dis bien qu’une fois sortis nous pourrions nous mettre à l’abri et attendre les secours. » Gretchen se mordait les ongles sans quitter des yeux l’écran du PC de Madsen. Dans mon coin je me disais que personne ne remarquerait mon départ et sur mon lit serra mon amulette dans le creux de ma main. Combien de prières, de mani (petites pierres plates délicatement gracées portant des inscriptions en sanscrits) disposées sur le milieu de la piste du vieux chorten (monument religieux) et ses vieilles reliques Je fus à peine allongée qu’on frappa à la porte du dortoir dont la température grimpait d’heure en heure. Jack se présenta à la porte. « Je peux rentrer ? Est-ce que tout va bien Kae ? » Lentement je me redressai ; mieux valait privilégier la discussion que le conflit. « Il est important que nous restions unis. Je parle d’une coalition de groupe et je déplore ce qui nous arrive en ce moment mais ce n’est pas comme si nous n’avions pas de solution. Nous en avons une et je sais que je peux avoir pleinement confiance en Malcom. En escalade pouvoir compter sur son partenaire est d’une importance capitale. Avec lui il n’y aura pas de nœud mal serré, de faux pas, d’une chute de cailloux. Alors si nous devons faire équipe je veux être certaine de pouvoir compter sur chacun ici. Aucune de mes décisions ne pourra être contestée sous mon autorité ou sous celle de Goran. —Oui naturellement ! Pourquoi me parles-tu de cela ?

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—^Parce que je ne veux pas te perdre. Une telle situation apporte son lot de stress et il se puisse qu’à un moment ou à un autre tu ne vois plus le bien fondé de ce sauvetage. Je sais que tu feras de ton mieux et que tu ne renonceras pas, cependant je refuse de laisser quelqu’un derrière moi et ce n’est pas aujourd’hui que cela arrivera. » Il glissa sa main sur la mienne et serra. Notre regard se croisa. Possible que je puisse être soulagée de sa présence à mes côtés. Il me rassura et une vague d’exaltation me submergea quand il me serra dans ses bras. Le bras craqua audessus de notre tête ; les premiers grimpeurs trouvèrent ce refuge à yaks dans les années 50 et année après année, les sherpas tentèrent à l’embellir en y ajoutant des annexes aux annexes. C’était un bâtiment érigé dans un encaissement face au soleil et offrait donc une permanente chaleur au lieu. Plus tard dans les années 70, on dota d’une infrastructure digne d’une maison d’hôte avec son évacuation d’eau sale, son système ingénieux hydraulique permettant l’arrivée d’eau chaude par le fonctionnement d’une pompe solaire. Puis on remplaça la pompe par un groupe électrogène certes plus nuisible mais plus efficace par sa plus haute capacité ; finalement dans les années 90, l’on revint à l’énergie solaire. Un riche grimpeur fit don d’une colossale somme pour isoler les lieux, améliorer les sanitaires et les mitigeurs. Un chantier titanesque que peu osèrent reproduire par manque de budget ou plus prosaïquement, parce que n’ayant pas l’autorisation du Népal. Ensuite le ministre du tourisme de l’époque envisagea de percevoir une

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rétribution là-dessus en taxant les expéditions afin d’embellir et surtout d’entretenir le site. Et voilà que la neige menaçait de tout emporter. Je serrai davantage Jack dans mes bras en pensant à Yala, ma mère et mes frères, à toutes les personnes que j’aimais et que je risquais de perdre en restant ici. Et Jack caressa mes joues sans me lâcher des yeux. « Jack ! L’appelait-on de derrière la cloison. Jack ! (la porte s’ouvrit sur Kit) Il faut que tu viennes voir mon pote ! » Les sherpas commencèrent à creuser et la neige déblayées servait à fabriquer des briques de neige pour un igloo. Selon Kit et Hillary si le refuge finissait par s’écrouler sur lui-même, la neige tapissant le dôme retomberait sur le côté à grande vitesse en un violent éboulement. Là dans cet igloo, nous aurions toujours une chance de nous en sortir. Les Inuits en Alaska survivaient à bien pire que cela. En deux heures, la pièce commune fut comblée d’une verrière naturelle et le dortoir 3 fut réquisitionné, les autres condamnés à jamais. On doubla l’igloo pour une tenue optimale et à 0646 Pm nous firent une halte pour préparer nos équipements. L’air circulait de nouveau par ce couloir de 85 cm de diamètre et quand l’un des sherpas déclara avoir atteint le bord, tous poussèrent un cri de joie. Les Allemands lancèrent des cris identiques à ceux des Walkyries et les Américains firent circuler une flasque de whisky. On avait décidé des équipes et je me trouvais être en cordée avec Kit, devant Jack et Malcom fermeraient la marche avec les plus robustes de nos sherpas. La composition me semblait être bonne puisque je n’aurais

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pas à supporter la récalcitrante Hillary et ce Madsen me fixant étrangement. Tous deux composèrent l’équipe II avec Woodall, Kruse et Ziemer (passant premier de cordée) et dans la dernière équipe : Pfetzer, Kamler, Schaeur, Hall et Krupps. Pour les Sherpas nous avions avec nous Menkhu, Kami, Ang Dorje, Paljor et Mohindor singh (un hindou) ; l’équipe de Ziemer avec Tendi, Pemba, Ang Rita, Smanla, Koshling et Tsewang Snanla (également hindou) ; pour Schiller, le reste. A savoir Ngima Janghu, Ngawang Sya Kya, Hira Ran, Sange et Nadra. Kit vérifia mes équipements et l’état de mes crampons. La consigne étant que chacun vérifié l’équipement de l’autre car plus que jamais notre sort dépendait de la personne qui nous précédait ou nous suivait. Jack vérifia derrière lui. Dehors nos Sherpas posèrent des guides sur une voie et à 0732, ils revinrent le visage dissimulé sous une couche de givre. La tempête avait dépassé le vallon et filait vers Chumbu et ses 8853 mètres. Nous devions nous hâter par crainte de voir une autre tempête surgir du néant, ou plutôt dirai-je de la mousson. On annonçait à sommet plat à 40 mètres où nous devions nous attendre et poursuivre point après point ; régler nos montres, la vitesse étant la clef de notre réussite. A 0810, Ziemer partit avec le reste de son équipe et après qu’ils se furent engouffrés dans le boyau nous retenions notre souffle. Nous attendîmes vingt minutes comme convenu et nous partîmes. Il ne fallait pas être claustrophobe làdedans et le froid vous paralysait. Il devait faire -14 à l’extérieur et en me hissant le long de la corde, utilisant mes crampons

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pour ramper, je parvins en haut après de violents efforts pour lutter contre la peur de l’asphyxie. A l’entrée de l’interstice, je crus bien mourir de froid au sens large du terme. L’air me mordait et brûlait mes poumons ; sans lâcher prise, je descendis en m’aidant de mon piolet. On nous promettait un sommet plat à 40 mètres et je me hâtais sur ce plan incliné comme si ma vie en dépendait. Je ne voyais pas à quatre mètres devant moi et dans la semipénombre, progressait en me fiant non pas à mon instinct mais au tiraillement de la corde de Kit. Il me semblait descendre en solitaire, ne voyant rien ni n’entendant rien d’autre que le vent terrifiant sifflant entre les arêtes, les séracs et suivant la voie tracée par les Sherpas, je me concentrais sur chacun de mes pas. Arrivée enfin au sommet plat, je pus prendre conscience de la difficulté à rester en vie sur cette neige instable. Le reste de l’équipe arriva et nous pûmes continuer en file indienne laissant à nos Sherpas les vingt minutes nécessaires pour tracer une nouvelle voie vers la cascade de glace qui parlait à tous ici. Un repère comme un autre, mais un doux réconfort pour qui doit descendre rapidement et en aveugle. Notre groupe restait le plus performant non pas que nous fussions rapides, mais parce que Jack comme Malcom et Kit savaient tirer profit de la nature en exploitant toutes leurs compétences ; contrairement à Ziemer et Goran, tous deux sortis d’une école d’alpinisme, les Américains impressionnaient par leurs compétences sommes toutes naturelles. Aucun des membres des trois groupes ne manifesta des signes de fatigue ou de tension due à

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l’incessant vent cinglant nos visages avec violence. Une rafale pouvait en venir à bout de l’un ou l’autre des grimpeurs mal agrippés par ses crampons. Retenue à Kit et Jack par une corde de trente mètres, je fus surprise que Jack me fit signe de passer l’auto-assurance sur la corde fixe. A l’allée, Malcom m’avait assuré sans se poser la moindre question et voilà que Jack me demandait de m’assurer seule. Je compris en franchissant la crevasse que l’idée restait la vitesse sur la partie la plus dangereuse de cette cascade et je ne fus pas au bout de mes surprise quand je dus monter sur la pointe des pieds en chaussures de montagnes et crampons, sur des échelles branlantes attachées boutà-bout au-dessus d’un sinistre gouffre et arrivée à l’autre extrémité, je constatais mes membres tremblant. Et jusqu’à l’aube nous marchâmes encordés et transis de fatigue. A midi on se retrouva tous ensemble au point A. Le soleil dardait ses rayons et dans cet air sec nous devions boire plus que de raison au risque de succomber de déshydratation. Sans plus attendre nous repartîmes quand au bout d’une demi-heure, Kit tomba à l’intérieur d’une crevasse. Mon réflexe fut celui de planter mon piolet dans la neige pour nous assurer. La corde défila très vite entre mes mains quand Jack l’immobilisa de tout son poids. Accrochée à mon piolet, je sentais la corde m’attirer inexorablement vers le précipice. Il fallut six minutes pour le remonter. Epuisée je m’allongeai sur le dos imitée par Malcom et Jack à bout de force. Goran fit signe à Ziemer que tout allait bien et nous poursuivîmes avec prudence craignant que la mort ne nous emporte à tout moment.

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Le drame survint deux jours après le départ du refuge. Malcom glissa et m’entraina avec lui. On glissa sur dix mètres avant de stopper net dans le vide. En haut les autres tenaient fermes mais nous étions trop lourds. « Couper cette corde ! Pour l’amour du ciel, coupez cette corde Kit, ou ils font nous emporter avec eux ! Tonna Goran Athans. —NON ! Je ne peux pas ! On peut y arriver ! On peut les remonter ! » L’écartement nous nous permettait pas d’attraper la roche pour remonter. Nous pourrions nous projeter mais le poids de Malcom ne me permettait nul mouvement. Fichtre ! « Coupes cette corde Kae-Lee ! —Non je ne peux… —Regardes moi Kae ! Je te promets que je n’en souffrirais pas. Alors coupe-la ! COUPES LA MAINTENANT ! » La peur me tétanisait. Je le fis prendre son couteau pour couper la corde. « Non, non ! Non Malcom ! Je t’en supplie ! —Tout va bien se passer Kae. Ce n’est que le commencement pour moi. Je pars seulement avant toi, alors n’aie pas peur de vivre. —Malcom ! MALCOM ! NON ! » Il tomba dans le vide, happé par le centre de la terre et mon corps remonta à vivre allure comme s’il fut sous pression. Oh non ! Malcom ! Cet enfoiré de Goran m’avait pris Malcom et je me ruai sur lui pour l’assener de coups. C’est ce salaud qui avait donnée l’ordre à Kit de couper la corde. Pourquoi ? Malcom l’avait entendu et pour ne pas avoir à faire faire le travail par quelqu’un d’autre, il s’était sacrifié pour…Goran. Kit m’immobilisa dans la

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neige. Je pleurai dans les bras de Kit en lui labourant le dos. Une fois calmée, Jack me fila des cachets pour les nerfs. Assommée je dormis quatre bonnes heures sous la tente en proie à une folle agitation psychique. A mon réveil, Jack me caressait le visage ; je me sentis vidée de la moindre émotion. « Il a fait ce qu’il a semblé bon de faire Kae-Lee et tu n’y es pour rien. Je sais à quel point tu souffres et je sais combien vous étiez proche. Il va beaucoup de manquer et je n’ai pas de mal à le croire. Nous aurons des prières pour lui à adresser à tes déités et… » On ouvrit la tente et apparut Kit qui se glissa près de nous. « Une tempête se lève Jack et Goran est introuvable. On le cherche depuis une heure déjà Jack. Tu devrais remonter le moral du reste du groupe. Beaucoup révèlent l’incompétence de Goran dont Madsen et deux Allemands qui parlent d’un suicide. Les Sherpas eux disent que Goran à offenser la montagne en poussant un homme à choisir son trépas. Si Goran n’est pas revenu avant l’arrivée de la tempête, nous devrons le déclarer perdu. Jack il faut que tu ailles parler à ces hommes. —Et Schiller où est-il ? —Il est partit à la recherche de Goran. C’est…la série des malchances et si tu avais pris la tête de l’expédition nous n’en serions pas là à tenter de calmer les esprits. Comment va-t-elle ? —Sa tension a baissée et sa pupille n’est plus dilatée. Nous allons devons l’évacuer Kit, elle n’est pas en état de pouvoir continuer. Il est plus prudent de la faire quitter cette montagne et tu partiras avec

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elle Kit, elle aura besoin de toi là-bas. Ziemer et moi on descendra les autres au camp de base. Je te rejoindrais à Katmandou ». Hors de question d’être évacuée. Le blizzard prit et prise de terribles tremblements je regardais Jack sans vraiment le regarder. La givre recouvrait ses longs cils et le visage recouvert d’une fine pellicule blanche donnait l’impression d’une poupée de cire ou pis, d’une momie cryo-gélifiée et telle une masse s’écroula sous la tente en faisant crisser ses vêtements. Un froid infernal empêchant nos fonctions vitales d’opérer stratégiquement. De la vapeur cristallisée sortit de sa bouche et la tête engoncée dans sa capuche, Jack ôta avec difficulté ses gants. Il toussa. Une longue quinte de toux qui devait lui arracher les poumons et ses toux réveilla Kit. « Est-ce que ça va Jack ? Jack ? —La situation a empiré. Schiller et Athans sont toujours portés disparus ainsi que trois Sheraps : Pomba, Koshling et Sange. En tout sept des trente deux a manqué à l’appel. Cela aurait pu être pire. On aurait pu tous y rester au refuge. Oui quelle série de malchance. Kamler propose de prendre la tête du groupe 3 et je ne fais pas la moindre objection. Il est capable de prendre de bonnes décisions et on peut lui faire confiance. » Il se tourna vers moi en craquant de partout. « Nous avons contacté le camp de base pour signaler notre position. Possible qu’il nous envoie une équipe de sauvetage. Je vais dormir un peu. » Le lendemain au réveil, la neige se tassait sur 35 centimètres et le soleil rendait aveuglant le décor féerique au

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point de devoir s’équiper de lunettes antiUV et en rampant je m’extirpai de la tente quand à deux mètres de là, Klaus s’occupait à vérifier ses équipements au milieu de ses Sherpas murmurant entre eux. Ziemer me tendit une tasse de thé chaud. Madsen m’étudiait froidement et rit sous cape, le bonnet enfoncé sur ses yeux, on ne lui voyait plus que son grand nez et sa petite bouche de fouine. « Navré pour Malcom, c’était un chouette type. Il nous manquera, c’est certain. » Je ne répondis rien laissant mon regard glisser vers Hillary reconnaissable dans mon manteau polaire rouge. Malcom n’était plus de ce monde et cinq lui emboitèrent le pas. Il y aura un temps pour le feuil et Hillary s’approcha, les lèvres serrées et l’œil dans le vide. « J’ignore ce qu’il s’est passé au bord de ce ravin et je ne prétends pas le savoir. C’est maintenant du passé et nous avons encore une lourde route avant de pouvoir vendre la peau de l’ours. Goran était… Goran était un excellent guide et, Hillary Atkinson croisa les bras sur sa poitrine fixant un détail de ma combinaison, où qu’il soit il s’en sortira. Malcom Neeson a eu moins de chance mais…il a fait le bon choix pour sauver le reste de sa cordée. Vous devez lui en être reconnaissante KaeLee. » Elle me tourna le dos et la gorge nouée, j’avalais d’une traite mon thé quand Ziemer me tendit des tendeurs. « Ce sont ceux de Schiller, il en avait toujours des supplémentaires. Nous avons répartis les charges entre nous pour palier à l’absence des Sherpas. Kae, je peux te poser une question ? Pourquoi n’as-tu pas coupé

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cette corde quand il te l’a demandé ? Il y avait deux hommes accrochés à leur piolet et luttant pour ne pas tomber et tu as refusé de faire ce que n’importe qui aurait fait. Tu as délibérément mis en danger la vie des autres de ta cordée. Si ta vie n’a pour toi aucune importance taches de considérer celle des autres. Plus personne ne veut de toi en cordée, alors…il est préférable que tu t’assures seule. Tu grimpes plutôt bien, c’est une chance pour nous tous ne pas t’avoir dans nos pattes. On est tous certains que tu y arriveras mieux seule. » Pendant quatre heures nous descendîmes le soleil face à nous. Les rayons ultraviolets pouvaient nous rendre aveugles très rapidement et sans lunettes de soleil, nous ne pouvions avancer. Descendre en rappel la falaise verticale fut aisé et je suais sous l’effet du soleil. On descendait très vite suivant les fissures d’un glacier. Pas de frayeur à avoir le plus dur se trouvant être derrière nous. Avançant à bande distance les uns des autres, je fus surprise par la rapidité des différents groupes. Puis de nouveau le vent se leva, soulevant des gerbes de neige identique à de la poussière blanche s’envolant pour ne jamais plus se poser. Une heure plus tard et Jack donna l’ordre de s’encorder. Je savais depuis l’accident survenu plus tôt que personne ne serait assez stupide pour se précipiter vers moi et risquer ainsi sa vie. Quand Kit me fit signe derrière un écran d’air cristallisé en lévitation de détacher mon auto-assurance. « On s’encorde ensemble, si tu veux bien ! Cria ce dernier alors qu’il n’était qu’à 10 cm de mon visage. Je passe devant et tu marches à six mètres de moi. Si tu viens à manquer une prise…Jack veillera à

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nous apporter à manger pendant trois jours ! » Il faisait là allusion aux rites bouddhistes qui voulaient qu’on apporte au défunt trois jours de repas avant la crémation. L’idée de stupide de vouloir mourir avec moi me pinça le cœur et je lui répondis par un sourire. « Ne me quittes pas des yeux et si tu dévies, tire trois coups sur la corde. » Ziemer passa près de nous et s’arrêta en nous voyant encordé. Peut-être aurait-il voulu que Kit assure Gretchen qui souffrait de l’altitude et inhalait de l’oxygène en permanence pour ne pas succomber à miroute du parcours. Madsen aussi eut recours à l’oxygène, mais lui se fut plus par confort et habitude. Il aurait été vain de lui expliquer que le corps finissait par s’habituer au manque d’apport en oxygène. Il nous aurait ri au nez en brandissant fièrement sa bouteille. Progresser dans cette neige à mi-genoux fut éprouvant. Plusieurs fois je tombais à plat sur le côté plaquée par le vent et dans cette semi-pénombre l’on ne pouvait compter que sur soi. A genoux au milieu de ce chaos, je fus soulevée hors de terre par une force inconnue et la mort aurait plus préférable à ce calvaire. D’immenses avalanches de neige se firent entendre dans un bruit de tonnerre et sur nos bâtons de skis nous longions le glacier marchant à présent sur des scories, graviers et rocs de granit et sur cette surface translucide et polie comme de l’acier, on eut quelques heures de répit ; sous nos pas, de multiples cours d’eau bruissaient cherchant un passage pour sortit de dessous cette glace compacte qui par moment craquait et crissait sous nos pas. Hillary s’arrêta pour mitrailler les parois rocheuses, de

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gigantesques fresques façonnées par la nature. Certains passages se présentaient en dents de scie et Hillary prit une dizaine de clichés pendant notre courte halte qui laissa tout le monde sans voix. Le glacier descendait sur l’est en une pente vertigineuse qu’il nous fallut entreprendre alors que nous étions tous à bout de force mais déterminés certes à descendre endessous des 5000 mètres. Ce qui fut réalisé une semaine plus tard à 0315 PM et les maux de tête dont souffraient la plupart des membres du groupe 3 s’estompèrent ; on digérait mieux, on respirait mieux et Woodall ne craignait plus les œdèmes cérébraux. J’avais des gerçures aux mains et Jack insista pour que j’y consacre plus de dix minutes de soin par jours. Il disait vouloir s’en occuper lui-même pour que je puisse garder l’usage de mes mains le plus longtemps possible. Nous eûmes quelques craintes cependant bien vite effacées en voyant venir à nous des grimpeurs tentant l’ascension du Gyachung Kang. Nous passions pour des rescapés à leurs yeux et ils nous félicitèrent d’être encore en vie et à peine à 200 mètres du camp III ; bientôt nous serons en basse altitude et nous pourrions ainsi réduire notre vitesse. Le camp III ne fut guère différent du IV et sous la tente le souvenir de Goran, Schiller, Pomba, Koshing, Sange et Malcom me martela le crâne. Soudain Kit ouvrit la fermeture éclair de ma tente. « Kae, quelqu’un veut te voir ! » Avec difficulté je rampais hors de la tente. Le froid fut cinglant et précipité hors de ma protection des plus rudimentaires, je balayai la neige du dessus de ma capuche

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pour découvrir une trentaine de tentes montées en quinconce. Précédée par Kit, je progressai le dos vouté avançant péniblement, persuadée de m’écrouler à chaque instant, incapable de mettre un pied devant l’autre. En entrant sous la tente, Howard s’y trouvait et l’exaspération me gagna. Il n’était pas censé se trouver là. Je ne pouvais pas croire qu’il puisse être ici quand il devait se trouver quelque part dans le Colorado. « J’ai appris pour Mal et j’en suis navré. —Il n’aurait pas voulu mourir autrement. Il a choisi sa mort et nous devons respecter ce choix. Pourquoi es-tu ici ? —Je t’ai écrit. Mais tu n’as pas jugé important de me répondre. De nombreux mails restés sans réponses. Alors j’ai appelé Kim et il m’a donné ta position actuelle. Comment vas-tu Kae ? —Je vais bien. » On resta un moment à se fixer. Howard me tendit un thermos au contenu fumant. « Il faut que tu penses à bien t’hydrater. Boire suffisamment et surtout… —Je sais tout ça ! Pourquoi es-tu ici ? Depuis des années tu n’as donné aucune nouvelle et soudain tu prends conscience de mon existence! (Je me mis à tousser. Mes poumons me brûlaient) Je ne veux pas avoir cette discussion avec toi maintenant. Je suis épuisée et j’ai besoin de repos. » Mes quatre heures de sommeil furent agités : le vent, le froid et la détresse émotionnelle. Howard après la mort de David n’avait pas donné le moindre signe de vie ; sans lui je n’aurai pas rencontré David. Il aurait pu compter pour moi mais aucun de nous ne fit l’effort de se

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rapprocher de l’autre. Agitée par le chagrin je serrai Kit dans mes bras. Le peu de chaleur que nous avions tenait à nos deux corps serrés l’un contre l’autre. Derrière moi ronflait Jack. Ce dernier se réveilla et consulta sa montre. « On doit y aller Kit. —Négatif Jack. J’ai besoin de deux heures supplémentaires. Laisses-nous deux heures. La fatigue commence à se faire ressentir et la descente doit se faire sans heurts. —Nous avons un timing Kit. Les autres membres de notre expédition de sauvetage comptent sur nous, alors oublies tes heures de récréation pour profiter au mieux du passage du Col. —Non, je ne prends pas le risque. —Quoi ? Qu’est-ce que tu me racontes ? —On en a laissé trop derrière nous et l’on ne pourra pas sauver tout le monde même avec la meilleure des volontés. Je fais le choix de ne pas te suivre, pas cette fois-ci et sûrement pas dans ces conditions. Quand un membre flanche Jack, il est de notre devoir de l’épauler pour éviter que le mal ne se répande autour de soi. —Hum…Kae ? Kae, tu m’entends ? » Lentement je me tournai vers lui. Et je vis Howard derrière Jack. « Pourquoi est-il ici ? » Le visage de Jack afficha un désolant rictus. Howard continuait à m’observer en souriant. « Il ne devrait pas être ici… continuai-je à bout de souffle, la gorge sèche et le cœur battant furieusement dans ma cage thoracique. A mon retour au camp, Kim allait prendre. Tu m’as trahi Kim ! Pourquoi t’es-tu montré si sournois ? « Howard n’a rien à faire ici ! » Prise d’une violente quinte de toux, je me réfugiai contre la poitrine de Kit. « Qui est Howard Kae ? » J’ouvris de

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nouveau les yeux, m’agrippant à Kit comme étant suspendue dans le vide. ; Kit m’interrogea du regard. « Il n’y a que Jack et moi sous cette tente. Tu as des hallucinations Kae. Le repas dans ce cas-là est préconisé. Jack… nous avons besoin de ces deux heures. Laisses-nous deux sherpas et nous vous rejoindrons quand Kae ira mieux. —Prends-lui sa température et maintiens-la au chaud. Fais-lui inhaler de l’oxygène aussi souvent que tu pourras et surtout hydrate-la le plus possible. Je descends avec les autres et je reviendrais vous chercher. —Non ! Tu n’es pas sérieux Jack ! Tu as toi aussi besoin de te reposer. Laisses Ziemer s’occuper du reste de l’équipe. Jack ? Si tu décides de remonter, ton organisme ne suivra pas, tu sais ce que cela signifie ? Il est plus sage que tu restes avec nous ou bien que tu descendes et que tu nous attendes à un prochain relais. » Il me tendit la bouteille d’oxygène et avide de réconfort je plongeai le nez dans le masque ; l’effet fut immédiat et apaisée, je me détendis sur-le-champ, la vision de Howard dissipée dans les méandres de mon esprit. Satanée expédition ! Ziemer apparut dans le renforcement de la porte zippée et nous voyant là interrogea Jack du regard. « On vous attend. Le programme aurait-il changé ? —Oui Ziemer. Deux heures supplémentaires pour permettre à chacun de recharger ses batteries. Fais passer le mot, O.K ! —Vos compatriotes vont voir rouge, notamment ce Madsen. Depuis le début il crie au scandale et il vous tient responsable de la perte de leur guide. Quelles que

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soient tes décisions, que je sais être bonnes et justes, il les contestera pour ne rien avoir à te devoir. Il est difficile d’avoir une conversation censée avec lui : son expérience de la haute montagne le conduit dans l’erreur d’appréciation, ce qui le rend imprévisible et je ne suis pas sûr de vouloir poursuivre avec lui. Tout va bien avec Kae ? » J’ouvris un œil pour mieux le refermer. Dans un semi-endormissement je ne perdais bride de ce qu’il se disait mais le reste de ma pensée ne suivait pas, comme embrumée et noircie par de sombres souvenirs. Bien que Malcom fut toujours dans mes souvenirs je ne me le représentais que comme une forme diffuse récitant des poèmes tibétains dont le sens pour l’heure m’échappait. A mon réveil les bruits alentours furent plus distincts. « T’es-tu bien reposée ? » En guise de réponse je tentai un timide sourire encouragé par la bonne humeur de Kit. « Je crois bien oui, bafouillai-je en me dégageant de mon couchage, il n’est plus utile de prolonger mon sommeil. —Alors c’est parfait ! Madsen, Atkinson et les autres sont partis en suivant la voie tracée par nos sherpas. Jack est sur le pied d’œuvre pour tenter de nous faire gagner du temps. Alors si tu es d’attaque, il ne te restera plus qu’à nous le prouver. » Ce fut ainsi que nous poursuivîmes notre descente et de 0700 heures à 0215 heures nous avançâmes en file indienne, chacun concentré sur les pas de l’autre et chacun prenant pour argent comptant le fait de n’avoir pas eu l’audace de présumer de nos forces. Le dardant soleil nous contraignit à avancer en maillot de corps ; à 1525 heures pourtant le soleil déclina

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farouchement et n’ayant connu qu’une série de malheur et de mésaventure, nous restions convaincus d’atteindre le camp II en fin de journée. Temps estimé : quatre heures ! Klaus Ziemer en premier de cordée vit remonter les sherpas, ce qui pour le coup n’avait rien d’habituel dans les procédures et derrière moi Kit ôta ses lunettes solaires pour mieux jauger la scène : l’un des Américains avait fait une mauvaise chute, on parlait d’une fracture à la cheville et en les voyant remonter soutenant Gretchen Kruse, chacun de nous comprit que nous devions cesser la descente jusqu’à l’arrivée de l’hélicoptère. « Non, je ne veux pas rentrer ! Je peux encore marcher ! Dis leur Hillary ! Ce n’est qu’une entorse et non une fracture, alors un antalgique pourra me soulager. Oh c’est vraiment stupide ! Vraiment stupide ! » La pauvre Gretchen fondit en larmes et cela pouvait se concevoir. Payer une fortune pour ne pas gagner la cime de la montagne et se voir contrainte d’être évacué à quelques kilomètres de la ligne d’arrivée tenait du cauchemar. Elle se disait être capable d’abattre les 23 kilomètres de descente mais aucun sherpa aussi digne soit-il ne pourrait la porter en plus des bagages. Dans mes bras elle pleurait et incapable de la soulager je pris pour elle toute sa détresse. Il ma tardait de retourner chez moi, y retrouver tout ce qui constituait mon univers : Yin-Pô, kim et les autres sherpas. Yin-Pô me manquait, dans pareil moment il est d’un grand réconfort pour moi et je ne peux envisager de traverser cette épreuve seule. Il y avaient bien les Amerloques mais on ne

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pouvait s’attendre à de la sincérité de la part de ces yankees. On arriva enfin à destination après maintes difficultés et force de constater que Ziemer fut un allié de choix : il prenait de bonnes décisions sans porter de jugement sur les Amerloques désireux de vouloir gagner du temps sur l’horaire fixé. Le fait d’avoir dépensé autant d’argent pour monter cette montagne leur donnait le droit de poursuivre la descende selon leurs exigences et il dut batailler ferme contre l’avis de Madsen devenu insultant voir agressif sitôt qu’il sentait ses intérêts menacés. Impossible fut la coopération entre nous, non pas que nous ne parlions pas la même langue mais parce que ces derniers étaient arrogants, butés et sournois. A 0615PM nous arrivâmes au camp II et là nous entendîmes les sherpas parler entre eux d’un homme qu’ils avaient retrouvé environ 2500mètres en amont ; un corps ? Un survivant ? Tous parlaient en même temps : un survivant de haute stature, de la cinquantaine et parlant leur langue. Je ne pus cesser de penser à Malcom. Je l’avais vu tomber dans le vide, lui ne pouvait avoir survécu à la chute comme à la descente du Gyanchung Kang. Pourtant je voulais en être convaincue. Je chargeais notre sherpa de s’assurer personnellement de l’identité du survivant. « Parfois il faut croire au destin, me murmura Jack une tasse de café à la main tout frais moulu. Selon moi il pourrait s’agir de Goran Athans selon la description faite de lui par les sherpas. On l’a trouvé au camp IV et une demande d’évacuation a été proposée jusqu’à Katmandou pour cause de gelures. Et toi, ça va ?

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—Tu aurais préféré me voir dans cet hélicoptère, cela t’aurait rassuré car selon toi je suis vulnérable depuis que Malcom est tombé. Le danger est derrière nous à présent, je le vois écarté puisque Madsen décide de poursuivre avec les siens. » Un sourire pointa sur ses lèvres. « Tu es une battante Kae et ce fut un plaisir de progresser avec toi. Si tu y tiens, il y a toujours une place pour toi pour l’Alaska, tout frais payé. —Oh, Jack…J’ai tant à faire ici qu’il me parait impossible de tout quitter pour aller jouer les trappeurs en Alaska. Il faudra vous résigner à partir sans moi. » Dans le bus qui nous ramenait à Katmandou, je songeai à mon avenir au Népal. Aussi étrange que cela puisse paraître, j’angoissais à l’idée de vivre privé de Malcom, mon père spirituel. Il m’avait soutenu après le décès de mon époux et sans son soutien je n’aurais pas su repartir de zéro. Derrière nous l’Himalaya se dressait fière et insolente. Combien de vie avait-elle prise ? La gorge nouée, je détournais la tête pour m’apercevoir que Kit me fixait sur le siège de gauche. Il me tardait de revoir Yin-Pô pour me consoler dans ses bras et d’accepter qu’il me prenne furieusement comme pour emporter les démons rongeant mon âme comme mon corps. L’Amerloque se leva pour venir s’assoir près de moi. « C’est Athans. C’est bien lui qu’ils ont retrouvé. C’est une bonne chose. Goran est un excellent guide. Ce qui s’est passé en haut n’est pas de sa faute et il est de notre devoir de soulager sa conscience. C’est un excellent guide qui n’aurait pu survécu sans connaissance du terrain.

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—Oui j’imagine. Cette montagne était peut-être celle de trop. Il avait fait le Chulu le mois dernier et il avait descendu le glacier seul. D’après nos sherpas il aurait du s’arrêter là. J’ignore pour quelles raisons il a tenu à monter après un long séjour sur le sommet III de l’Annapurna. Je ne l’aurai jamais pris pour guide. —Toi peut-être mais pas non concitoyens ; Atkinson venait de couvrir le Tapa Peak et ses 5900 mètres pour ensuite enchainer sur le Langtang Lirung et ses 7406 mètres. Madsen a lui aussi une solide expérience de la montagne pour avoir gravi le Ganesh et son sommet II. Aucun de ceux-là ne fut des amateurs. Athans le savait et il nous a fait confiance. —Et voyez le résultat, murmurai-je en posant ma tête contre mon sac, les bras croisés sur ma poitrine. Cette discussion est stérile, elle ne fera pas revenir mon ami et les vôtres. Qui plus est nos routes se sépareront à Katmandou, d’ici là n’associez pas mon nom à votre enquête. Je ne veux pas être liée à ce fiasco. » Le Kangchungtse derrière nous, il nous fallut un peu moins de deux heures pour atteindre Dragnag et son glacier, le Ngozumpa. C’était à la fois beau et terrifiant. Un troupeau de yacks passa devant nous et les villageois arrivèrent d’un pas alerte. Ils savaient pour Malcom et tous portaient le deuil. Yin-pô se tenait au milieu d’eux et me salua bien bas. Ils avaient respecté les trois jours de deuil en laissant de la nourriture pour le défunt et on porta des prières pour tous ceux qui y étaient restés. Yala, me tendit des colliers faits par ses soins.

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« La montagne a pris ton ami. Cela serait fou de vouloir monter la Sagaùartha (Mont Everest) Ta place est ici, près de ta fille ! lança la vieille Riea au milieu des anciens. C’est dangereux et la petite a besoin de sa mère ! Tu entends ? » Voilà comment je retournais au camp, tenant fermement Yaya par la main et suivit par Yin-pô qui ne cessait de dire que j’avais eu tort de partir quand les anciens avaient vu la mort frapper de plein fouet. C’était un signe, ne cessait de répétait Yinpô. Revenir au camp fut une épreuve : pas de clients, une tonne de factures à régler et pour être honnête, je me sentis être au bord du gouffre. J’étais moralement et physiquement épuisée. Kim vint me trouver, les mains dans les poches et il se balançait d’une jambe sur l’autre. Il avait sa tête des mauvais jours. « Pas de réservation pour les deux semaines à venir. J’ai contacté l’Agence pour en connaître les raisons ; ils ne disent pas d’autorisations pour monter ! J’ai dit que nos clients n’ont pas besoin d’autorisations puisque le Népal nous fournit ce qu’on veut. Ils m’ont ri au nez. Je trouve cela humiliant. Les Européens paient et ils paient généreusement ! Ils nous les envoient et on les bichonne ; c’est toujours ce que l’on a fait non ? —Les clients se sont plaints de nos prestations. Hormis le soin apporté à la bouffe, certains touristes ont trouvé la note bien salée par rapport à ce qu’ils ont constaté. J’e n’ai pas la prétention de vouloir contenter tout le monde. C’est un gite ici ! Nos lodges sont certes peu luxueuses mais….on y dort plutôt bien ! Quoi ?

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—Les Indiens vont nous lâcher. Nous ne faisons aucun bénéfice. En trois ans nous n’avons fait que 20% de réservation de plus ! Ma sœur dit qu’elle connait à Pékin qui pourrait faire obtenir des subventions auprès du gouvernement népalais et… —On en a déjà discuté une centaine de fois Kim et sauf ton respect je refuse de travailler avec les Chinois ! Ils voudront tout contrôler et je ne pourrais pas aller pisser sans leur autorisation ! Je sais que le gite ne nous rapporte rien. Tout juste ton salaire et c’est une chance pour moi que Yin-pô ne me coûte rien. Nous faisons tourner le village car l’artisanat s’exporte bien et c’est tout ! Je ne vois pas ce que je pourrais faire d’autre pour faire de cet endroit un complexe cinq étoiles ! —Ben, je crois que….on devrait cesser de travailler avec eux. Ne pas renouveler le contrat. Oui je sais c’est un peu fou étant donné la conjoncture actuelle mais si tu me laisses faire, je peux me charger de la com et te trouver de nouveaux clients. J’irai à Katmandou dans la semaine pour partir à Washington D.C comme tu le sais. Or tu pourrais venir avec moi. —En Amérique ? Et qu’aurais-je à y gagner ? » On s’observa en chien de faïence. Oui qu’aurais-je à faire là-bas ? Kim n’insista pas, il n’insistait jamais. Le sommeil ne vint pas. Et il me fallut six jours avant de me décider à prendre le téléphone et appeler Howard. Depuis des années nous étions sans nouvelles de l’un et de l’autre ; en fait depuis les funérailles de David. Il avait essayé de me joindre ; sans grand succès : lettres, mails, silence radio de mon côté. Il fallut que Malcom disparaisse pour que je trouve le courage de le faire.

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« Allô ? » Voix grave, rocailleuse et j’e restais pétrifiée. « Allô ? » Grand silence de mon côté et je résistais pour ne pas raccrocher. « Oui Howard c’est…Kae Lee Yong et…je me demandais comment tu allais. —Kae Lee ? (Il éclata de rire à l’autre bout de téléphone) C’est une sacrée surprise ! Cela fait un bail. Que devienstu ? Tu es toujours dans l’Himalaya ? —Oui. C’est toujours cool. » L’entendre parler m’émut. Il avait été là quand David fut fauché par le véhicule. Dans les moments difficiles qui suivirent, il avait été là…Les larmes me montèrent aux yeux et submergée par l’émotion, je regardais tomber la pluie ; de part ma fenêtre ouverte je jouissais d’un panorama idyllique. La vie rêvée des Anges. Pour rien au monde je ne quitterais cet endroit. « Je suis content de l’apprendre. C’est… génial pour toi. —Oui. C’est mille fois mieux que le Paradis et l’image qu’on s’en donne. Tu devrais venir et le constater par toimême… » Déjà je me sentis ridicule de l’avoir dit, il allait penser que je le courtisais. La main sur le front, je me repris bien vite : « Tu t’adonnes toujours au trekking ? —Oui j’étais dans le Gobi il y a cinq mois de cela. —Vraiment ? C’est un beau périple. (Je ne parvenais à lui dire que Malcom n’était plus de ce monde) Tu as du y prendre ton pied et je te fais confiance là-dessus. —Tu peux bien oui. Ecoutes….je ne peux pas rester bien longtemps, mais je te rappelle toute à l’heure si tu veux bien ! Kae Lee, je…j’ai apprécié que tu

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m’appelles. On reste en contact d’accord ? » Après avoir raccroché je me sentis délestée comme si le fait d’avoir pu lui parler m’avait libéré d’un énorme poids. Je bricolais toute la journée quand Kim au loin me brandit le téléphone. « Un appel pour toi ! » Je pris le combiné, les mains encore tâchée par la cambouis. Yaya attablée dessinait une maison pleine de monde et un chien agenouillée sur l’’assise de la chaise. « Oui allo j’écoute ! —Kae-Lee ! C’est moi Martha. —Martha ? » Mon cœur s’emballa dans ma poitrine. Martha m’appelait ; j’en frissonnais, le souffle coupé tout autant que les jambes ; je m’écroulais dans le fauteuil et serra le combiné contre mon oreille afin qu’aucun mot ne puisse être entendu par Yaya chantonnant derrière moi. « Comment vas-tu Kae ? Comment va ma petite fille ? Elle doit être grande maintenant, elle doit avoir changé. Ah, ah ! Ta mère m’a envoyé quelques photos de la petite et elle est vraiment magnifique ! Je ne vais pas te mentir kae, Howard m’a appelé pour me dire qu’il avait reçu un appel de toi. J’aimerai….si je pouvais faire quoique se soit pour toi et la petite….j’ai quelques économies et….je pourrais venir vous voir, juste deux ou trois jours. je sais que tu es très occupée avec ton gite c’est pourquoi je ne resterais pas longtemps ! Dis-moi quand je pourrais…passer. —Martha je…j’ai fait une ascension avec Malcom et ça ne s’est pas bien passé. —Nous le savons Kae mais tu n’es en rien responsable. Avec ou sans toi il l’aurait fait avec les conséquences que cela

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implique. Sa sœur a contacté Howard. Elle disait ne pas avoir eu de tes nouvelles depuis le drame et…Howard n’a pas su quoi te dire. Les mots auraient été vains. Kae ? Tu es toujours là ? —Oui, je ne suis pas très loquace. Je crains n’avoir pas grand-chose à raconter. Martha, veux-tu bien m’excuser ! (Je mis l’appel en silencieux pour interroger Kim du regard, voyant arriver quatre jeeps) On avait des réservations pour la semaine ? —Non, aucune. Eux ne sont pas des touristes ordinaires. —Martha je dois vous laisser et….passez quand vous voulez. Vous serez ici chez vous aussi longtemps que durera votre séjour ! (Prestement je raccrochais et passa derrière mon PC) Nous n’avons que trois lodges de fonctionnels, les autres sont en entretien et nous n’avons pas assez de nourriture pour 24heures. Lodge 12, 6 et 4. Dis à Yin-pô d’aller au village et de ramener ce qu’il peut en produits alimentaires. Nous allons les bichonner ceux-là. Allez vite ! Yaya ma chérie, tu vas rester ici le temps que je l’ai accueille. » Elle ne répondit pas, indifférente à nos tracas d’adulte. Depuis une semaine on vivait l’une et l’autre comme deux étrangères ; elle supportait mes silences et se consolait avec Yin-pô et j’arrivais à les comprendre tous deux. Ces derniers temps personne n’aurait accepté ma compagnie. Mon sourire s’effaça bien vite en voyant descendre de voiture Kit Reilly suivit par Dale Madsen, Hillary Atkinson, la jolie Helen Ridge ; Jack et le Dr Halley. Je ne pouvais croire ce que je voyais, pourtant mes yeux étaient bien ouverts. Parmi eux je fus surprise d’y apercevoir Klaus discutant avec Larry.

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« C’est vraiment cool ici ! Déclara Hillary en étudiant le décor. L’endroit idéal pour y chercher la paix de l’âme et accessoirement étudier. Kit nous a parlé de cet endroit et si tout est réservé, nous dormirons sous nos tentes ou bien à la belle étoile. De combien de lodges disposes-tu ? —Seulement trois. Les autres sont en réfection. Kim va vous orienter à travers le gite. Kim ! Fais le nécessaire s’il te plait, je vais finir ce que j’ai commencé ! » Et sur la toiture du lodge n°3 je voyais les uns et les autres passer ici et là, rigoler et se pincer les flancs. Tous se rendaient dans la salle commune servant de lieu de restauration, de réunion et salle de jeux. Une chance que nous l’ayons retapé et mise à neuf au cours de la semaine passée. Je quittais mon échelle pour retourner dans mon bureau quand le Dr Lena apparut. « Salut Kae ! J’ai appris ce qu’il s’est passé pour vous en haut et…j’en suis profondément navrée. Les gars disent que tu as fait preuve d’une incroyable détermination….j’ai toujours pensé que tu étais quelqu’un de bien et si nous avons pris un mauvais départ je tiens à réparer ce qui peut l’être encore. Tu sais que tu es l’héroïne de notre Helen ; elle ne jure plus que par toi, blagua Lena le sourire aux lèvres. Et je suis contente que l’on t’ait trouvée. —Tu m’excuseras mais j’ai des tas d’autres choses à faire. —Oui ! Je ne comptais pas m’éterniser ici. Je voulais que tout le monde t’apprécie Kae et que s’il y a quoique se soit que nous puissions faire, nous le ferrons sans hésiter ! Oh oui ! J’allais oublier ! Derek s’est pris pour MacGyver et il est possible

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qu’il est mis à mal le tableau électrique. Il faudrait que tu y jettes un œil avant qu’il n’y mette le feu ! » Le grand afro-américain au crâne rasé jouait avec une balle de baseball et au moment où il me vit se redressa sur son séant pour me parler de la pluie qui menaçait de tomber, les pistes de trekking qu’ils suivraient le lendemain, excellent exercice pour entamer l’année en beauté. Et je l’écoutais parler sans discontinué ; un long monologue pour lequel j’étais spectatrice. Je ne l’écoutais que d’une oreille, fort occupée à rebrancher le générateur. Les Amerloques ne voyageaient pas léger, des dizaines de sacs trainaient sur les lits ainsi que des notes, des cartes de la région et plus encore. Je sortis du lodge au moment où Jack allait y rentrer. « Hey ! Salut Kae ! Sourit-il en me retenant par les bras. J’espère que Derek ne t’accapare pas avec ses histoires. —Non mon pote, je garde mon entrain pour tout ce qui porte le nom de docteur ou de professeur ; eux seuls sont épatés par mon savoir. Kae et moi nous ne faisions que parler de la pluie et du beau temps. Elle me disait justement qu’il ne serait pas prudent de sortir demain. Ton excursion devra attendre, répéta-t-il sans cesser de jouer avec sa balle de baseball, on trouvera à nous occuper ici Jack. On pourrait porter notre collaboration aux villageois. Ok, je parle trop….je peux peut-être vous laisser ? » Il partit sans demander son reste et devant Jack je perdis tous mes moyens. Il est diablement beau et très solaire ; ce châtain tirant au roux et ses beaux yeux verts, très souriants, fossette d’ange et air

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jovial. Il restait un étranger et pourtant il me semblait le connaitre mieux qu’il ne me connaissait lui. « Tu as une seconde ? » Il partit à son sac et revint tenant un paquet ficelé. « Je pensais que tu serais contente de le récupérer. Ceci appartenait à Malcom et Hillary a fait le nécessaire pour que les vautours de son agence ne soient pas là à tout réquisitionné. C’était son journal intime n’est-ce pas ? On y lit de vieux gribouillis mais…cela avait de la valeur pour lui, comme pour toi. » J’ouvris le carnet à vive allure. Il y avait encore l’odeur de Malcom. Une part de lui renaissait à cet instant. De vieux gribouillis mais toute son âme demeurait là. La peine tout autant que la fatigue eut raison de ma personne et je m’écroulais sur le lit pour y reprendre mon souffle, imité par Jack ; sa main se posa sur la mienne. «Kim dit que tu tiens le coup. Je suis soulagé de l’apprendre. Kae je….je n’arrête pas de penser à toi. Ces derniers temps tu occupes toutes mes pensées et je ne suis pas très démonstratif pour ces choses-là, tu sais ces petites marques d’affection. Je veux seulement que tu apprennes à me faire confiance, que tu te repose sur moi. Si un jour on m’avait dit que je me perdrais dans l’Himalaya, je ne l’aurais pas entendu. Cette partie du monde est bien le dernier endroit où je pensais trouver l’amour. —Crois-tu qu’il s’agisse véritablement d’amour ? Je crois que….tu t’es perdu en chemin et que le Népal t’a aidé à retrouver la route mais je ne suis en rien responsable de ton bonheur actuel ».

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Le lendemain Jack, Klaus et Atkinson arrivèrent dans mon bureau sans que rien ne l’y ais annoncé. « Kae nous partons faire une petite excursion. Une simple ballade, rien de bien formel, on n’aura pas besoin d’autorisation et toute cette paperasse te sera épargnée. On connait tous la lenteur administrative alors tu as certainement des pistes pour qui voudraient bivouaquer quelques jours sans que cela te pose problème. —Oui j’ai différents itinéraires. —C’est formidable ! Traces-nous-en un ou deux… —On voudrait prendre par l’Est, déclara Hillary lorgnant du côté des photographies collées au mur, notre Wall of fame ; cette dernière poursuivit sans même me regarder. Oui, on veut passer par l’Est, en venant par ici nous avons longé une cuvette avec des constructions nichées sur les rochers. Petites sentes et passages étroits, cela fut parfait pur nos jeeps. On a longé une dizaine de chorten et des murs de pierre mani. Ce fut géant. On aimerait y retourner et comme l’a souligné Jack, nous n’avons pas besoin d’autorisation pour emprunter ces pistes. » Klaus pivotait sur mon fauteuil, les bras croisés sur l’accoudoir ; j’eus la nette impression de ne plus être chez moi. Cette invasion de scientifiques qui se croyaient tout permis…Il se leva pour aller cherche un livre sur l’étagère. « Il nous faudra cependant un tracé parfait de la piste. » Immédiatement je dus qu’il parlait de la Vallée Sacrée. Ces Amerloques étaient des acharnés.

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« Des relevés précis, oui, enchaîna Hillary des plus autoritaires, on ne pourra malheureusement pas s’éterniser là-bas, pour des raisons de logistique. Le mieux serait de partir avec ce Yin-pô mais il refuse toute idée d’être soudoyé par des Américains pour reprendre ses propres termes. Tu pourrais peut-être te joindre à nous ? Bien-sûr on te rétribuera pour cela. Est-ce que cela te pose un quelconque problème ? —Non, bien-sûr que non ! Je pourrais vous y conduire. Si vous êtes venu uniquement pour cela, je ne peux vous décevoir. » Putain de touristes, songeai-je en mon fort intérieur. Malcom m’aurait dit d’aller de l’avant : ce périple ne pouvait pas me faire du mal, au contraire, il me permettrait de voir autre chose que seul ce monde dans ces hauts plateaux pouvait nous offrir. Abasourdie par ma réponse Hillary interrogea Jack du regard. Elle blague ou quoi ? N’essaye-t-elle pas de nous la faire à l’envers ? Il leva un sourcil et un semblant de sourire apparut sur ses lèvres. « Quand souhaitez-vous partir ? Questionnais-je en ouvrant mon agenda papier. Klaus tout comme Hillary ne paraissaient pas certains de ma réponse, pourtant on ne peut plus claire. A quelle date devons-nous fixer le départ ? —Oh et bien….le plus tôt possible. Disons dans deux jours, répondit Hillary à voix basse. Tu es certaine que cela ne va pas te poser problème ? Yin-pô pourrait nous y conduire. —Je ne crois pas non, renchérissais-je car Yin-pô avait une sainte horreur de ce qui portait de loin ou de près les couleurs de l’Amérique. Yin-pô ne vous fera pas de

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cadeaux, c’est un sherpa qui trouvera plus amusant de vous semer en route que de devoir vous guider dans le trou du monde. Il faudra vous en remettre à moi ou pas. —C’est un bon compromis, lança Klaus, après tout tu es aussi du coin. » La porte de la lodge s’ouvrit sur Kit et Lena. Tous savaient de quoi il était question, j’étais le dindon de la farce. Autant les laisser triompher de moi, profiter de ma faiblesse pour se féliciter d’avoir mené leur barque à bon port. Dehors Yaya discutait avec Helen ou plutôt ma fille avait-elle ouvert un salon de coiffure improvisé à l’air libre et le peigne à la main œuvrait pour faire de sa cliente la plus belle cliente de toute l’Asie. « Ne bouges pas, j’ai presque fini, l’entendis-je dire, après tu pourras te regarder dans la glace ! » Je partis me planquer dans le hangar à véhicule pour y respirer un grand coup ; je tremblais de tous mes membres ou presque et je m’en voulus d’avoir été si faible. La tête en vrac, je fouillais dans un des tiroirs de l’atelier pour y trouver un paquet de cigarettes. « Kae, tu es là ? Interrogea Kit, je peux rentrer ? Tu n’étais pas obligée d’accepter. Lena lui a parlé de cet endroit et cela n’a fait qu’attiser sa curiosité. Nous autres scientifiques voulons toujours mettre un mot à certains mystères de cet univers et cette vallée en fait partie. J’ignorais que tu fumais…Kae, tout va bien pour toi ? —Que dois-je répondre à cela ? Si je réponds : oui, tu ne me croiras pas et si je réponds : non, tu te mettras à penser que je grossis le trait, qu’après tout mon sort n’est pas si misérable que cela. J’ai….un tas de raisons de ne plus me sentir bien. En fait je suis dans une mauvaise impasse. »

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Le téléphone sonna. Je pris l’appel en provenance de Katmandou et au bout du fil une voix hachée me demandant des indications pour venir à mon gite. Or je devais conduire les Américains dans la Vallée Sacrée ; Kim les recevrait seul et pour des raisons que j’ignore le départ traina en longueur ; Atkinson ne cessait de semer le trouble dans l’esprit de jack qui lui vivait une relation des plus houleuses avec Kit et les autres de sa bande. L’ambiance fut à son paroxysme et pour m’occuper l’esprit je relisais les poèmes de Malcom quand un hélicoptère se posa sur le terre-plein. Ma fille bondissait folle de joie e, agitant les bras. « Les Anges maman, ce sont les Anges ! » Depuis trois jours Yaya ne me parlait que de ces foutus anges. Dieu seul sait où elle avait été cherché cela ; riea en était peut-être pour quelque chose. Yaya ne parlait plus que de cela. Elle avait construit au-dessus d’un barrage improvisé, une sorte de sépulture pour Malcom et un lieu de prières pour son âme. Toujours est-il qu’elle ne cessait de me parler de ces âmes réincarnées et de ces anges. J’allais tourner le dos à ces nouveaux arrivants quand une sensation de déjà-vu s’empara de moi. Mon cœur se pinça quand je vis descendre Howard. « Salut la compagnie ! Lança Evan en attrapant le bras de Kit. Mon Dieu ! Howard ébouriffa la tête de ma fille avant de lui tendre une friandise. « J’ai dit à maman que vous viendriez mais elle ne m’a pas cru ! » Discrètement je partis me planquer dans mon lodge. Il me fallait fuir, au plus vite ; laisser tout sur place et fuir tant qu’il serait possible de le faire. Pourquoi Diable l’avais-je rappelé ?

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Prestement je sortis pour tomber nez à nez sur Howard. « Salut Kae, je….j’ai reçu ton appel et je…. » Il renifla en se caressant le nez, les yeux fixant un détail de mon pull. Il semblait troublé mais pas autant que moi. « Je n’avais pas de nouvelles de toi tu sais et….j’étais en Chine avec Manu. On a fait la Mongolie, le Tibet et….enfin….on est ici. J’ai appris pour Malcom. C’est…c’est vraiment merdique. Sinon….comment tu vas toi ? —Je fais du tourisme comme tu le vois. Des excursions et quand je n’ai plus rien à me mettre sous la dent je m’occupe des enfants du village. —Cela a toujours été ta vocation Kae. Tu as toujours eu l’idée de partir à l’autre bout du monde avec pour seule bagage une boussole et une bonne paire de souliers. Tu n’as jamais cessé de vouloir le faire. Je t’ai toujours encouragée à le faire. Enfin… à l’époque j’étais un agitateur. Greenpeace et toutes ces autres organisations pour les défenses des résidents de ce globe. —Combien de temps restez-vous Manu et toi ? C’est seulement pour….la réservation. Tu vas vite te rendre compte que je suis à cheval sur les procédures. Mais si je ne le suis pas on ne retrouve bien vite face à un véritable casse-tête chinois. —Non c’est Ok, t’inquiète. Tout va bien et tout est ok pour nous. On ne restera que deux jours. Le Népal se trouvait être sur notre chemin, parce qu’on compte descendre en Inde. La région de Kanpur pour être plus exact. Tu vois on n’empiétera pas sur ton territoire et puis on sait se montrer discret Manu et moi.

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—Je ne disais pas cela pour ça. Nous restons des clients qui paient et c’est ce parc à faire tourner ! —Kim dit que tu proposes des excursions ? Tu dois te faire un paquet de blé avec tous ces sites religieux, sans parler de la richesse des lieux. Certains panoramas semblent tout droit tirés d’un reportage du National Geographic. Combien vous arrivez à vous faire par saison ? —De quoi rénover les toitures. Ce n’est pas non plus un complexe hôtelier. Nous ne touchons aucune subvention et notre salaire reste bien maigre en comparaison à ce que tu dois toucher avec tes photos ou tes colloques sur le réchauffement climatique. —OK, on peut également parler d’autre chose, proposa Howard le sourire aux lèvres. On peut éventuellement parler de ta fille. Elle… (Il ricana avec allégresse) elle m’a certifié que tu comptais te tailler la part du lion en envoyant tes clients sur le site de la Vallée Sacrée. Je crois deviner une certaine perspicacité chez elle. Elle m’a offert de rester si j’arrivais à te convaincre de rester et ainsi renoncer à ton joli petit pactole. Alors je lui ai dit que j’allais essayer. —Ah, ah ! C’est bien son style ça. Il te faudra excuser son comportement. Ce n’est qu’une gamine qui négoce tout ce qu’elle peut négocier tant que je ne suis pas derrière son dos à lui faire la morale. Il lui arrive d’être acharné, complètement bornée et quand vient la pleine saison je l’envoie au village pour éviter qu’elle n’assomme mes clients avec ses prétendues vérités. Je te laisse à présent.

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La paperasse tu sais ce que sait ! On se revoit plus tard… » Yaya m’attendait devant le chalet, assise sur la dernière marche, la main soutenant son menton ; d’un bond elle se leva pour avancer vers moi. « Maman je t’avais dit qu’ils viendraient ? Mais toi tu ne me crois jamais ! » Attaqua-t-elle de sa voix rauque. Une fois de plus elle me provoquait ouvertement sachant que tous les autres ici lui donneraient raison. Elle faisait ce qu’elle voulait de moi ; elle faisait toujours ce qu’elle volait de moi. A vivre allure elle s’engouffra devant moi pour s’assoir devant le PC sans plus se soucier de moi. « Pendant mon absence je veux que tu ailles chez Reia, tu entends ? Je serais absente plus de dix jours. Une fois de plus je te demanderai d’être exemplaire ; que Yin-Pô ne me dise pas que tu t’es donnée en spectacle, je ne pourrais tolérer tes lubies. Tu sauras te montrer sage et raisonnable n’est-ce pas ? —Yin-Pô dit que c’est toi qui n’es pas raisonnable ! il dit que tu n’as rien à faire avec ces Américains ! Que cela te conduira dans une impasse et moi je crois ce qu’il dit parce que lui comme moi on a vu Malcom tomber dans le ravin ! On savait comment ça allait se finir et… » Je l’attrapai par le bras pour la conduire à l’intérieur de notre logement. Cependant je fus incapable de la sermonner, pourtant elle attendait le moment où je rentrerai en colère ; elle ne pouvait me supporter de me voir ainsi, prisonnière de mon chagrin. Elle me regardait préparer mes affaires pour l’excursion à venir et assise sur le rebord du lit et ses grands yeux me suivaient d’un endroit à l’autre pour mieux me cerner. Howard était rentré mais

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Malcom n’était plus. Il aurait voulu me voir heureuse je sais mais à chaque instant j’entrevoyais sa mort. Comment n’avait-on pas pu intervenir pour le sauver ? Il me faut admettre son décès et avancer, laisser place au présent pour oublier le passé ; m’occuper de ma fille et de tous ceux qu’il me restait. Les autres se trouvaient être dans le grand lodge où s’échappaient rires et musique ; les Amerloques parlaient fort, échangeant toutes sortes d’anecdotes. Kim était avec eux, le traître ne se souciait plus de mon bien-être mais de celui de nos clients. Eux avaient-ils oubliés leurs morts ? Leurs disparus ? Ils avaient une façon bien à eux de leur rendre hommage. Et la porte s’ouvrit sur Klaus Ziemer. « Kae ? Tu viens prendre un verre avec nous ? —Non, je….je voulais seulement savoir si vous ne manquiez de rien. Euh…en fait je….j’aurai accepté un verre avec volontiers mais j’ai peur de ne pas parvenir à me réveiller demain et….j’ai un tas de choses auxquelles penser. —Oui je comprends. Alors pas même un verre avec nous Kae ? Ton ami nous a parlé de ses actions en Afrique et en Asie. Une sacrée personnalité celui-ci hein !. Je pense que beaucoup rêveraient de mener la vie qu’il mène en dehors de toute obligation professionnelle. Il se contente de si peu. De quoi photographier, du papier pour rédiger ses notes et une dose d’acharnement. C’est une sorte de pionner moderne qui brave tous les défis pour atteindre sa ligne d’horizon. —Oui on peut le définir ainsi. —Tu es certaine que tu ne veux pas rentrer ? » Il sonda mon regard et moi le

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sien. Il avait assisté aux mêmes drames et il savait pour quoi je passais en ce moment. Inutile de vivre dans le chagrin ; tous comprenaient ma détresse et l’’acceptaient sans se poser de questions. Il me fallait avancer et cesser de m’en vouloir. Mon entrée fut saluée par un grand silence surpris. Dale m’accueillit une bière à la main et immédiatement les discussions reprirent. Howard assis près de Jack me fit signe de la main et après avoir accepté les mini-sandwichs j’avançais vers eux, escortée par Kit très chevaleresque à son habitude. Je fus coupée dans mon élan par Dale qui me parla de certains dialectes parler sur ce plateau. Fallait-il entretenir une discussion aussi passionnée soit-elle avec un érudit comme Dale ? Ma réponse est non ! Hillary se joignit à nous et la discussion parut être interminable, la discussion tourna bien vite au débat et ces deux éminents Docteurs aimaient entendre leur voix. Profitant du désordre causé par leur houleuse mésentente j’en profitai pour aller m’assoir près d’helen écoutant avec la plus grande des attentions les exploits de certains membres de l’équipe de Schiller. Quoi qu’il en soit je voulais paraître gaie comme eux tous. On avait laissé Malcom là-bas… « Salut ! je peux m’assoir près de toi ? Questionna le Dr Halley après avoir échappé aux sollicitudes de Gale et son sens de la mesure. Je suis contente que tu sois là, je me disais justement que ton avis compte. Vois-tu les hommes sont partagés concernant la Vallée Sacrée et on n’est plus vraiment certain de vouloir s’y rendre. C’est difficile à évaluer mais il y a comme une sorte de….c’est un peu compliqué

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pour tout le monde en ce moment. Jack n’accuse toujours pas le coup….cette enquête et tout le reste. Helen et moi on a immédiatement quitté la capitale pour remonter le moral des petits gars et il faut dire qu’ils ne sont pas très causants. Et toi ? Comment tu t’en sors ? —Insomnies et….perte d’appétit. C’est le lot de ceux qui prennent le risque de monter sur les montagnes du Népal. —C’est une épreuve bien difficile à vivre. Jack se vantait de ne jamais avoir perdu quiconque. C’était un peu son crédo. Cela l’affecte terriblement. Il se met à douter de ses compétences, ce qui ne lui arrivait jamais. Il faut bien un début à tout. Mais cessons de parler de cela ! Comment va ta fille ? Elle est incroyable ! Une boule de malice qui nous en fait voir de toutes les couleurs. Elle nous rend tous dingues ! Pour elle, tu ne devrais pas prendre autant de risques. Alors personne ne t’en voudra pas si tu restais ici…avec ta fille. » Helen Ridge s’assit près de nous et me tendit une timbale de bière. Ses beaux yeux me pénétrèrent ; dans son regard j’y lus de la compassion. Ce regard je le connaissais. Ces Amerloques voulaient me faire prendre conscience de ma décision jugée trop hâtive. A la première gorgée de bière, je me sentis apaisée par l’ambiance plus que par ce breuvage alcoolisée de fabrication locale. Mon regard passa de l’un à l’autre de mes clients avant de s’arrêter sur Howard en retrait avec Jack. De quoi parlaient-ils tous deux ? Je ne saurais dire et se sentant observé Jack tourna la tête dans ma direction, abandonna son interlocuteur pour déclarer ceci :

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« Tout se passe bien pour toi Kae ? Pas trop fatiguée ? Il faudra qu’on discute toute à l’heure….quand tu auras une seconde. J’ai besoin de quelques éclaircissements sur que tu sais. C’est ok pour toi ? » Les filles me regardèrent avec curiosité. Qu’avait-il de secret à me dire qu’il faille la peine qu’on s’entretienne à part ? « Ne peut-on pas en discuter maintenant ? Je n’ai plus rien à cacher, ni au Dr Halley ni à Helen. De quoi s’agitil ? » Il me fixa les sourcils frondés puis apparut un sourire à la commissure de ses lèvres. Avec plaisir Kae, ! Il n’y a rien que je ne te ferais subir sous la contrainte ! Et il rapprocha une chaise pour se caler entre nous, ce qui ramena le sourire sur le visage angélique d’helen glissant lentement vers un état d’ivresse proche de l’extase ; l’altitude ou pas, les bières, les alcools divers et variés gagnaient plus vite et plus certainement votre organisme. Se rapprocha également Klaus Z. une bière à la main et d’une clope dans l’autre. « On a fait comme un genre de mauvais calcul Kae. Cette ascension comme la précédente représente un certain investissement dont nous ne sommes pas en mesure de financer. Il est vrai que nous avons les autorisations et une putain envie de monter mais c’est un peu prématuré si on tient compte de nos récents exploits sur cette montagne de Gyachung Kang et ses 6 952 mètres. Nous devons rendre des comptes à tout un paquet d’investisseurs et…. —Je comprends que vous ne vouliez plus y monter mais pas pour les raisons que tu évoques. Vos amis sont moins

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pragmatiques que ton équipe. Ils ont de l’argent et ne veulent pas faire de la figuration. Ils se débrouilleront pour trouver un autre guide pour les conduire là-bas et pour moi la saison se termine. Je ne peux la terminer sur un échec. —Je te comprends Kae mais la situation n’est plus la même qu’il y a six mois. Les autres et moi on peut monter sur 5 000 voir 6 000 mais pas dans n’importe quelle condition. On a pesé le pour et le contre Kae et on est tous à même de dire que ce n’est pas une bonne idée. Ce n’est que partie remise mais pour cette fois-ci on raccroche, n’est-ce pas Kit ? —Oui, je suis de l’avis de Jack. Ce n’est que partie remise, affirma celui-ci les bras croisés sur sa poitrine, et derrière lui Madsen, perdu dans ses pensées, fixait le contenu de sa timbale. A croire qu’il ne partageait pas le même avis que celui de Jack. Il la voulait sa putain de montagne comme Hillary qui ne devait plus en dormir, trop excitée à l’idée de grimper et toucher les cieux depuis la Montagne Sacrée. Un drôle de silence survint pendant lequel je m’interrogeai sur les bien-fondés de cette excursion. Toute cette discussion l’laissait entendre que mon acceptation fut déraisonnée et je ne l’entendais pas de cette oreille. J’avais besoin de fric et de me changer les idées. Les excursions restaient très lucratives et je ne pouvais me laisser aller à cette vie de montagnards contraints à élever des chèvres pour subvenir à leurs besoins. Possible que Howard soit dernière cette annulation de ce programme. Il me fallait faire un point avec ce dernier ; il revenait ici pour coller une conscience à ces Amerloques, cela lui ressemblait

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tellement. Je retrouvais en lui ce leader, ce charismatique meneur d’hommes capable d’un simple claquement de doigt de faire changer le cours des choses. Ce soir pourtant je n’avais pas le courage d’affirmer ma position : trop lasse, trop fatiguée pour admettre devoir leur donner raison. Vers dix heures je partis me mettre au lit. Yaya dormait les poings fermés tenant une amulette serrée dans sa paume. Après une bonne douche chaude, je glissais dans mon pyjama quand on frappa à ma porte. « Kae, c’est moi ! Je peux entrer? » C’était Howard et je savais ce dont il voulait s’entretenir. « Oui tu veux quoi ? Je ne peux pas te laisser entrer, la petite dort et je ne vais pas tarder à en faire autant. Tu es de leur avis n’est-ce pas ? Tu te dis que je ne devrais pas le faire ? Howard, tu sais je suis très ennuyée par leur présence ici. Ce sont de bons clients qui paient au comptant et qui sont raisonnables. Je finis par les apprécier…vraiment. —C’est une chaude soirée n’est-ce pas ? Vent du nord, nuage bas. En altitude cela ne doit pas être la joie. J’ignore si ces Américains y trouveront leur bonheur. Et toi, n’affirme pas le contraire ! Je vois à ton regard que tu ne sais pas tout à fait quelle décision prendre. Fies-toi à ton instinct Kae. Je voulais seulement te dire cela. —Pourquoi….pourquoi es-tu revenu ? Je veux dire….maintenant ? —Parce que tu m’as appelé. » Grand silence entre nous. Je fermai la porte derrière moi pour me retrouver face à lui sur le perron. « Tu avais besoin de parler….j’étais dans le coin et Manu a

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accepté de faire un crochet par le Népal. Tu sais que je ne resterais pas. J’avais seulement besoin de savoir comment tu allais. —Je suis contente pour ton succès ; Tu as de renommée internationale maintenant, c’est tout à ton honneur. C’est un sacré marché que tu as là, tu n’aurais pu imaginer mieux. » Il me fixait avec intensité. Il est vrai que j’avais appelé, je ne l’appelais jamais excepté quand je ne me sentais pas en face avec moi-même. Un frisson me parcourut le dos. Oui il faisait chaud bien que le vent arrivait froid. Cela n’était pas bon pour mes affaires ; pourtant j’avais pris la décision de partir le lendemain. Tout était préparé, ficelé et prêt à être empaqueté. Les Amerloques payaient et tant qu’ils payaient j’avais de l’argent pour les prochains mois à venir. Il aurait été absurde de son priver. Les cumulus descendaient bas dans le ciel, caressant la cime des montagnes. Au loin l’orage tonnait, se déplaçant inexorablement vers nous. Un chien hurla au loin et ma fille s’agita dans son sommeil. « Tu…tu veux rentrer ? Il me reste un peu de café…. » Il continuait à me fixer sans sourciller. Les Amerloques sortirent de leur baraquement pour rejoindre leur lodge respectif. Une silhouette s’arrêta pour nous regarder ; celle de Jack rejointe par Kit. Il serait peut-être venu me trouver si Howard n’avait pas prit le pas sur sa requête. « Non, je vais aller me coucher. Nous avons de la route demain. Mais…appellesmoi à ton retour pour me dire que tout va bien. C’est tout ce qui m’importe.

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—D’accord, je….je le ferais. Mais….toi aussi tu peux m’appeler quand l’occasion se présente. Je sais que tu es très occupé et….tu pars en Mongole, c’est bien ça ? —oui c’est exact. La couverture téléphonique est limitée mais mon téléphone cellulaire ne me quitte jamais pour ce genre de périples. Il faudrait que je songe à t’envoyer une carte postale de làbas, sourit-il. Notre équipe est déjà sur pied et notre programme est fixé pour les douze prochains mois à venir. —C’est cool pour toi…. » Ma main se posa sur son bras. Il l’étudia brièvement et moi de croiser de nouveau les bras sur ma poitrine. J’eus envie de me confier à lui, pourtant je savais que cela ne changerait rien à mon devenir et celui de sa fille. Le sourire s’effaça de mes lèvres. Non, il ne valait mieux pas qu’il sache. « Prends soin de toi d’accord ! —Et fais-en autant de ton côté Howard ! Tu es une belle personne. » La pluie tomba toute la nuit sans que n’arriva l’orage tant attendu. Au petit matin, je sortis la première pour m’assurer que tous répondraient à l’appel. C’est Manu que je vis le premier dans la salle commune, la chapka enfoncée sur la tête. Personne d’autre ne se trouvait être près de lui. Dormaient-ils tous à point fermé ? « Tu as fait des merveilles avec ton complexe. Tu n’as rien à envier aux hôtels cinq étoiles et palace Kae Lee ! Jamais je n’ai dormi aussi bien de toute ma vie. Tu as pour preuve mon teint frais et l’absence de cernes sous mes yeux. Oui, je fais quelques essayages vestimentaires pour notre prochaine destination. Mon couvrechef étant dans un piteux état, Kim m’a filé celui-ci. Ils sont plutôt cools ces

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Ricains. Je m’entends vraiment bien avec ce Reilly et je compte bien passer en Floride pour le saluer un de ces quatre. Chouette type…. —Oui ils sont tous très intéressants et les choses auraient été différentes s’ils ne m’avaient forcé la main. Si je respecte leur personne on en peut pas en dire autant de Yin-Pô et ses principes. Il ferait couler la maison par son absence de bon sens. Il n’a pas l’intention de leur être aimable. C’est une autre facette de sa personnalité. Vous partez pour l’Inde par Katmandou c’est ça ? J’aurai du courrier à faire partir et…. » La porte s’ouvrit sur Kit et son sourire aux profondes fossettes. « Salut vous deux ! J’ai vu de la lumière et je meure de faim ! Les autres ne vont pas tarder à rappliquer et comme je n’ai pas pour habitude de passer derrière ces voraces confrères, je préfère débuter les festivités sans eux. —Tu peux le dire vieux ! Les premiers arrivés sont les premiers servis ! Et pour moi une bonne journée ne démarre pas sans un bon repas. Il y a du dhal-bat (mélange de riz et de lentilles), de la soupe, de chowmen (nouilles sautées), des momos (gros raviolis), du thé tibétain salé au lait de yack. De quoi vous mettre en appétit ! Et du tsampa pour qui aurait besoin d’orge grillée pour marcher des heures sans se ravitailler, Ah, ah ! —Oui je vais à peu près manger tout ça ! Comment vas-tu Kae ? —En grande forme ! —Un grand merci aux cuisinières du village ! Elles savent concocter de merveilles pour nos papilles, ajouta Manu en remplissant copieusement son assiette.

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Qui de votre équipe monte vers la Vallée ? Jack, toi et qui d’autres ? —Lena, Helen et Atkison, Madsen et Ziemer. Les autres restent ici et projettent de s’attaquer à d’autres versants de montagnes pour tuer le temps. C’est un bel endroit pour contempler les étoiles à la faveur de la nuit. Je crois que Madsen a besoin de faire des relevés climatiques et il monte avec plus de dix milles dollars d’équipements sophistiqués pour ses études. —Wouah ! Il ne manque pas d’envergure celui-là, plaisanta Manu en s’installant près de moi. Il bosse pour la Nasa ou quoi ? —Tu ne crois pas si bien dire. Il a été l’un des pionniers d’un de leur programme sur le sol martien et il est très….sûr de lui, cela va s’en dire, ce qui rend nos relations des plus conflictuelles. Atkinson et lui sont respectivement payés par le gouvernement. Je crois dire qu’il se plairait en Inde où plus qu’ailleurs la question de castes est encore à l’ordre du jour. Mais je commencerai à m’inquiéter quand il commencera à s’emporter à plus de quatre milles mètres. —Le mal des Montagnes concerne tout le monde. Mais kae est suffisamment expérimentée pour vous faire respecter certains paliers. L’ascension sera lente et elle vous fera boire deux fois plutôt qu’une. Et puis ses sherpas sont d’excellents grimpeurs. Il n’y aura aucune victime à déplorer. » Grand malaise pour Kit et moi. Les victimes, nous en avions eu notre dose. La porte s’ouvrit sur Hillary Atkinson qui nous défigura l’un après l’autre. Elle paraissait essoufflée et le rose aux joues,

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elle marcha droit vers nous sans même nous saluer. « Il va falloir raisonner tes sherpas Kae ! Ceux-ci refusent de monter mon matériel et celui du Dr Madsen. Où est le problème ? —Les sherpas ne montent que ce qui est vital, soient les vivres, l’eau et nos équipements pour le bivouac ! Répondis-je sans même la regarder. Les yacks sont suffisamment chargés et pour douze jours de marche je ne peux leur en demander davantage. Si je leur impose davantage ils demanderont à être payés en conséquence, c'est-à-dire de quoi payer les yacks supplémentaires et des extras ; —Ok ! Si c’est une histoire de fric, on peut s’arranger Kae mais ni Madsen ni moi ne monterons sans nos équipements ! Nous en avons déjà parlé et cela semblait clair, non ? Alors où est le problème ? » D’un bond je me levai, pour remettre les points sur les « i ». « Dr Atkinson ! C’est MON expédition ! Vous avez payé pour vos permis, le droit de séjour sur la Vallée Sacrée et dans pareil trek tout superflu ne peut être emporté, c’est une histoire d’assurance. Au moindre dommage c’est moi qui devrais mettre la main au portefeuille et je doute sincèrement que mon agence daigne couvrir ces exorbitants frais ! C’est du bon sens et je ne reviendrais pas là-dessus ! —C’n’est pas croyable ça, marmonna-telle la main sur le front, admettons l’hypothèse que tout dommage collatéral soit de notre poche, ni vous ni votre agence n’aurait à redire n’est-ce pas ? Nos équipements au départ des Usa ont été soumis à une assurance et ce n’est pas notre destination qui doive susciter un

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avenant à notre contrat en bonne et due forme ! Il est très important de monter avec ce que l’on a apporté, notre travail dépend de cela en grande partie et c’est l’unique raison qui nous pousse à prendre de tels risques. —C’est également ce que j’essaye de te faire comprendre. Ces charges supplémentaires sont un avenant au ditcontrat et…. —Kae Lee a raison, Hillary. C’est plus de logistique et plus de risques, argua Kit en se levant à son tour. Nous en étions au petit déjeuner et le lait risque de cailler si l’une et l’autre vous obstinez à vouloir rester debout ! » Bravo ! J’en étais encore à me demander comment j’allais gérer le moral des sherpas et ma réponse fut apportée par le comportement d’Atkinson. Menkhu en bon prince déclara pouvoir faire un effort pour ces Amerloques. Il demanda trois hommes de plus et deux yacks pour charger leur matériel. A dix heures, tout fut à point et la caravane partit derechef précédé par les chiens errants. Yin-Po les regarda partir et il se tourna alors vers moi. « Partir pour la Vallée Sacrée avec autant d’hommes….c’est de la folie. Même le calendrier est contre toi, partir maintenant c’est risqué de s’exposer à la colère des Anciens dont tu vas profaner la sépulture. —Merci pour ton soutien Yin-Pô, j’essayerai de m’en souvenir ! » On commença notre ascension aux alentours de 12 :00 et l’ambiance fut au beau fixe. Le ciel était dégagé et on put constater les forêts alentour ainsi que les cultures. Nous suivions le passage emprunté par les yacks et plus nous avancions et plus le passage devint étroit.

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Comme je marchais d’un bon pas, j’évitais seulement de me retourner pour m’assurer que tous suivaient ; ils avancèrent à leur rythme et je me dis que cette saison sèche permettait aux nombreux touristes d’apprécier les joies du trekking sous de bonnes conditions. Ce mois de novembre nous offrait tout ce qu’il y avait de bon en cette saison notamment pour ce qui est de la flore d’une richesse extraordinaire. Le Dr Lena s’arrêtait ici et là pour prendre des photos des acacias, des d’épicéas, de lauriers, de rhododendrons, etc. du coin de l’œil je la voyais faire escortée dans son projet par Kit. Marchaient derrière moi Jack et Helen, les deux inséparables qui, puis venaient Klaus et les autres scientifiques américains. A 02 :15 on fit une halte pour s’hydrater et manger un morceau. A l’écart du groupe je croquais dans une pomme tout en cherchant dans mon sac mon calepin de feuille de route quand Jack me rejoignait face à mon promontoire. « A quelle heure arriverons-nous au plateau ? Kae Lee ? J’ai besoin de savoir où on va pour ma feuille de route. —Quoi tu ne me fais pas confiance ? Murmurai-je folle de rage. Je t’ai dit que je vous conduirais à cette Vallée, le reste n’a que d’importance pour vous. Si tes petits amis doutent de mes capacités, il leur est encore possible de retourner au camp! » Aussitôt il grimpa tel un cabri sur mon avancée pour s’assoir près de moi et fixer l’horizon. Je m’étais un peu emballée et je le regrettais. Le soleil caressa ses reflets roux et donnait plus d’éclat encore à ses beaux yeux verts. Il me sourit et je vins à manquer cruellement d’appétit. Mon regard alors fixa droit devant.

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« Je ne te mettrais pas la pression d’accord. Je voulais seulement….t’offrir mon soutien. Ces derniers temps je n’ai pas été très présent et….les autres me reprochent cette attitude. Alors j’aimerai leur prouver que je suis toujours là. Ce qui me rassure c’est d’avoir trouvé une personne aussi obstinée que moi et cela devrait également les réconforter. Alors ? Peut-on encore faire équipe tous les deux ? » On parvint au belvédère à 05h30 et l’on y trouva un groupe de touristes suédois et leurs sherpas. Eux venaient par l’ouest et s’accordaient une pause pour ensuite poursuivre vers nord-est. Je tins ces informations de Klaus, le plus polyglotte de tous et certainement le plus social. Le belvédère n’était autre qu’un petit village construit sur le versant d’une butte et servait d’étapes pour les trekkeurs ; bordé d’orties de chanvre, ce village comptant six familles qui s’empressèrent de vendre leurs produits locaux aux Amerloques. Le temps de laisser les sherpas se reposer, on poursuivit par un très faible dénivelé pendant deux heures et Helen comme Lena furent heureuse de trouver notre cuisiner affairé à nous concocter notre diner le long d’une rivière. Quand le reste des sherpas arrivèrent vers 09 :20, les Ricains passaient le temps à échanger quelques blagues, anecdotes autour d’un feu de camp improvisé et une fois ma tente montée je ne tardais pas à me mettre au lit dans mon sac de couchage. Jour 2 et 3, rien à signaler. Le convoi suivait la voie fixée par nos sherpas. Atkinson et Madsen étaient à leurs relevés et Dr Lena et Reilly à les leurs. Le jour 4, la sente raide et caillouteuse nous ralentit ;

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cette dernière remontait sur l’aval d’une colline à travers les taillis. C’était un judicieux raccourci nous faisans gagner de nombreuses heures de marche ; l’épreuve fut assez physique et l’on y prenait vite de la hauteur. On arriva aux grottes blanches tenant le nom de l’a roche volcanique fossilisée depuis la formation de l’Himalaya ; jamais je ne vis le Dr Lena si exaltée que ce jour-là et elle fit participer tout le monde dans son prélèvement des roches calcaires, de micro-organismes, d’algues, etc. cela nous prit une heure quarante sur notre programme. Kit ne cessait de me regarder comprenant mon mal être face à cette situation et quand enfin on se remit en route, je vis les oiseaux voler bas dans le ciel comme agités et alors je sentis la terre trembler. « Vous l’avez senti? Questionna Jack, observant lui aussi les branches danser sur leur bois, comme soudain animé par une force imperceptible pour nos propres sens. —Ouais, cela en était bien une, fit remarquer Kit. Mais de faible magnitude. —Une secousse ? On devrait peut-être ne pas rester là au risque de nous retrouver écraser sous des blocs de pierre. Il ne manquait plus que cela ! —Tout va bien Mad ! Les secousses ici sont de faibles magnitudes par conséquent nous n’avons rien à craindre ! précisa Kit comprenant que le pouls de Dale venait de s’accélérer. Nous n’avons aucune raison de nous inquiéter, hein ? On reprend nos affaires et on poursuit. —Comment peux-tu en être aussi sûr, Reilly ? Tu es expert dans les forces telluriques maintenant ? Je veux que Kae appelle par radio le centre sismographique

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le plus proche pour avoir confirmation des risques encourus dans cette région et…. —C’est précisément ce qu’elle allait faire, n’est-ce pas Kae ! fit remarquer Hillary, plus paniquée que son partenaire. Où se situe le prochain refuge ? —Hey, Hillary on s’en tient au plan! Il n’est pas possible d’improviser dans ce genre d’excursion. Les sherpas nous devancent de sept miles et en moins d’une heure nous pourrons les rattraper. Nous n’avons par conséquent pas une seconde à perdre ! » Des masses entières menaçaient de se détacher des parois pour venir s’écraser à nos pieds. La menace pesait sur nous, telle l’épée de Damoclès. Jack passa devant moi, insistant pour qu’on avance sans prendre une seule pause afin de réduire l’espace entre nous et le reste de l’équipe. Le sol menaçait de s’ébouler par endroit et sans les compétences de Jack en la matière nous aurions pu nous retrouver ensevelis et aucun humain n’aurait retrouvé nos restes. Cette pensée me fit froid dans le dos. « Bon Dieu ! Vous voyez ce que je vois ? » Et Madsen quitta la file pour changer de cap et foncer vers un amoncellement de pierre identique à de la roche volcanique, talonnée par Hillary. Une sorte de passion morbide les tenaillait. Ces deux là étaient du genre à braver les tempêtes pour aller recueillir quelques échantillons de ce qu’ils pensaient être la réponse à leurs questions sur l’origine du monde. « Vous ne devriez pas y aller ! La roche est très friable là-bas ! » Lançai-je. A peine eussé-je finis ma phrase que le sol se déroba sous les pas de Derek. Une sorte de tapis roulant venait d’entrer en action

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l’attirant inéluctablement vers le précipice le plus proche. A plat ventre il se tenait là, en équilibre précaire. Le moindre mouvement et la terre reprendrait son mouvement. Jack me bouscula tandis que Kit et moi cherchions une corde pour la lui lancer. « Ne bouge plus vieux, murmura ce dernier, restes calmes, nous allons te lancer une corde. Dépêches-toi Kit ! Attrapesla….maintenant ne fait plus aucun mouvement. Nous allons te tirer par palier. Tu comprends ? Ne bouge plus ! —Je n’ai pas l’intention de bouger. Je suis bien ici, crois-moi ! » Lentement on le remonta et après dix minutes, Helen la serra dans ses bras soulagée de le savoir en vie. « On peut dire que tu l’as échappé bel ! C’était moins une ! Maintenant je ne veux plus qu’on s’éloigne des sentiers sans le consentement de Kae et du mien ! C’est valable pour tout le monde ici ! Je ne tolérerai plus qu’on veuille jouer les explorateurs au dépend des consignes de sécurité. Est-ce clair pour tout le monde ? Dale ? Hillary ? Est-ce que c’est clair pour vous ? —Oui, Jack c’est clair pour moi ! Plus question de prendre le moindre risque. N’est-ce pas Dale ? —Oui….bien évidemment ! La sécurité avant tout. Mais tout comme toi nous avons besoin d’échantillon et il semblerait que la secousse ait fait ressortir de dessous cette enveloppe, des strates contenant différentes informations comme le niveau de toxicité de l’environnement et l’impact du climat généré par les pluies acides provenant du sud-est du pays.

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—De tels indices ne peuvent être ignorés, ajouta Hillary comme possédée par ce qu’elle venait de voir. Je pense que c’est également l’avis de Lena. On ne peut tout de même pas rester sur le sentier et passer à côté de telle merveille sous prétexte que nous marchons en haute altitude ! C’est absurde ! Nous ne sommes pas là spécialement pour faire du trekking ! » Elle me fatiguait et Derek passa devant elle en secouant la tête. Il venait de la mettre hors de lui. « Je peux concevoir le but de ta présence ici Hillary mais je ne peux concevoir ton manque de discernement ! » Ainsi avait parlé le grand Derek ! Et »Kit proposa qu’on monte en cordée ce que tous acceptèrent. Solidement attachés l’un à l’autre, je commençais à craindre cette ascension vers la vallée Sacrée ; à croire que les esprits de mes ancêtres refusaient notre présence en ces lieux. Encore quelques longues minutes en amont avant de rallier les sherpas et espérer un repos bien mérité, Kit ne cessait de m’étudier et bien souvent s’empressait de me tendre la main pour m’aider à franchir tel ou tel autre obstacle comme si j’en étais pas capable moi-même. Quand une bifurcation se présenta à nous. « Nous devons passer par le nord-est ! —Non, la route est est-sud-est Kae, je m’en réfère à ton étape. Le plateau 2 est dans cette direction. On ne peut modifier notre itinéraire de quelques degrés ! Cela reviendrait à aller au devant des ennuis. —On va faire une halte. Je crois qu’on en a tous besoin Jack ! Déclarai-je la gourde à la main prête à épancher ma soif. Je préfère passer par ce nouveau cap qui

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est un raccourci. En temps normal nous aurions peut-être pris le chemin le plus court mais là, cas de force majeure. Nous avons vingt minutes de retard sur notre temps et (Je m’arrêtais pour boire une gorgée) tes petits amis sont bien trop énervés pour continuer. —Ah, ah ! Ils manquent de lucidité, je te l’accorde. La secousse de toute à l’heure en est vraisemblablement la cause. Ce sont des esprits rationnels et avec eux, rien n’arrive jamais par hasard. A nous de les remettre sur le droit chemin. Qu’as-tu prévu de faire à part vouloir gagner du temps par ton nouvel itinéraire ? Helen dit que tu envisages de rejoindre un vieux monastère ? —Ah ! Ce n’est pas vraiment ça. Il y a un monastère un peu plus au sud, à trois kilomètres d’ici. il ne s’agit que de ruines et Klaus l’a évoqué. Il est le seul ici à avoir potassé le sujet. Pour moi ce monastère ne figure pas dans ma fiche de route ! —Quoi ? Vous parlez de quoi là ? S’enquit Kit, glissant discrètement entre nous. Vous nous réservez tous deux des surprises ? Je ne veux pas t’ennuyer avec ça kae mais Lena a besoin de tes lumières. Tu peux venir s’il te plait ? » Et je la trouvais accroupie devant sa boîte d’échantillons. En me voyant arriver, elle tenta un sourire qui alla se perdre sur son visage déconfit. « On dirait que mes plantes n’ont pas survécu. As-tu déjà été témoin d’un tel phénomène ? Je veuille toujours à ce que mes échantillons soient prélevés avec un fragment de terre sur lequel ils ont trouvés à se développer. Ceux-ci avaient suffisamment d’oxygène pour survivre quarante-huit heures sans eau. Et désastre !

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—On dirait qu’ils ne se sont pas plu dans l’idée d’avoir un nouveau style de vie ! Lena je ne m’y connais certainement moins bien que toi pour ce qui est de la biologie et les biodiversités des plantes. Je peux seulement dire que ces plantes sont assez fréquentes par ici et qu’elles ne se développent que sur tel minéral spécifique et bien souvent à l’abri de la lumière. —C’est un bon début ! Je prends l’information. Il te voulait quoi Jack ? Tu ne devrais pas le laisser te tester de la sorte, parce que c’est tout ce qu’il cherche à faire pour s’assurer que tu ferais l’étoffe d’un bon leader pour le cas où tu aurais dans l’idée de signer un contrat avec nous. Il y a le Groenland et peut-être l’Antarctique en fin d’année. Tu pourrais te faire beaucoup d’argent tu sais ! il faut que tu y réfléchisse, c’est….très avantageux pour toi. » Le lendemain de bonne heure, soit le 5ème jour de notre excursion il y eut un vote à main levée pour savoir qui souhaitait se rendre au monastère et la majorité l’emporta. Je n’aimais pas cette idée de bifurquer vers le sud pour devoir satisfaire ces Amerloques. Menkhu se fichait bien d’attendre plus longtemps au prochain repère. Ces scientifiques restaient des touristes qu’il fallait contenter pour espérer les voir revenir la saison prochaine. Ce lieu de prière ne ressemblait plus à rien : un tas de pierres de toutes tailles et de toute couleur amoncelé là à quelques pas d’une forte dénivellation. Depuis des milliers d’années, les fidèles de ce culte l’avaient abandonné pour d’obscures raisons. Personne dans les environs ne savaient pourquoi ; on ne s’y intéressait pas assez pour pouvoir renseigner les rares

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touristes privilégiant cette piste. Yin-pô disait cet endroit possédé par l’âme des anciens moines qui raconte-t-on n’avaient pas survécu à un hiver plus vigoureux que les autres précédents. Ce que disait Yin-pô provenait de la tradition orale et il était tout à fait sain de croire ce lieu habité par l’’ame de ces pauvres moines. Le plus enthousiaste fut certainement Klaus. Rien ne semblait échapper à ce qu’il avait entendu du monastère. C’était tout simplement déconcertant de le laisser arpenter les lieux avec passion. Il fit des croquis sur la disposition des pierres, de son axe par rapport au soleil etc. Helen l’assista dans ses mesures et assise sur une pierre en retrait des autres, je lisais un recueil de poèmes parmi les préférés de Malcom. Les autres semblèrent moins sensibles à ce vestige du temps passé. Dale Madsen m’observait depuis un petit moment et me voyant seule en profita pour se poser près de moi. « Je voulais m’excuser pour hier. J’avoue t’avoir manqué de respect au sujet de ce tremblement de terre. Autant dire qu’il nous a un peu secoué, celui la ! Ah, ah ! Je ne voudrais pas que tu penses que j’essaye de saper ton autorité, seulement je suis un peu acharné comme tu as pu le voir. —C’est ok, Mad ! Cela illustre parfaitement l’idée que j’ai des Américains. Ecoute, on a tous le droit à son petit moment d’égarement. Le principal est que tu aies eu conscience d’être allé un peu loin. —Et toi, tu ne craques jamais ? Tu es toujours très calme, au point qu’on finit par se demander ce qui pourrait vraiment t’atteindre ! »

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Cette remarque me toucha en plein cœur. Donnai-je vraiment l’impression de ne rien ressentir à la douleur ? il est vrai que j’avais mise ma fille au monde sans un cri de douleur mais je ressentais de la douleur, du chagrin comme chacun autour de moi et que Madsen puisse penser cela de moi m’affecta ; s’il pensait cela de moi, d’autres également devaient me croire insensible à certains événements dont nous avions tous été témoins. « Il m’arrive de m’emporter mais c’est toujours en dernier recours. J’ai eu mes moments de gloire moi aussi. Ainsi nous ne sommes pas si différents l’un de l’autre. C’est ce que tu voulais entendre non ? » On reprit notre ascension vers la Vallée Sacrée ; or nous étions à une journée du site. Jusqu’à là mis à part la légère secousse sismique, nous n’avions pas rencontré de souci particulier. Le mois de janvier pouvait nous réserver bien des surprises car à tout moment la neige pouvait fondre en altitude, rendant alors difficile notre progression. Les sherpas se divisèrent en deux groupes : les premiers continueraient l’ascension avec le matériel et les seconds resteraient au camp pour couvrir nos arrières en cas de contretemps. Pour l’adrénaline et à la demande de certains, nous allions emprunter la voie nord, appelé le ressac de Kors et après s’être équipé de nos cordes, dégaines, mousquetons, coinceurs et piolets. Ainsi équipés, on commença par fixer nos crampons et jack rappela pour la énième fois les divers risques de l’alpinisme et ses variantes, l’escalade : dévissage d’une paroi rocheuse, chute dans une crevasse glaciaire, avalanche, chute de sérac, chutes de pierre pouvant causer l’asphyxie,

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écrasement et écrasements divers ; sans parler la foudre, les gelures, l’hypothermie et le mal aigu des montagnes, l’épuisement et l’ophtalmie des neiges, syndrome rotulien. Il n’avait pas à faire à des débutants, loin de là mais en terrain inconnu tous ne pouvaient se fier qu’à moi et leur instant de survie. Et je fus la première de cordée, suivi par Jack, Kit et les autres, Klaus fermait la marche. Le soleil était à son zénith et je m’arrêtai pour contempler la beauté du panorama à nos pieds. C’était magique, époustouflant, féérique. On se serait cru dans un délicieux songe où l’infini s’étend à perte de vue. J’imagine toujours ces premiers navigateurs au milieu des étendues océaniques et l’impression qu’ils pouvaient ressentir en se tenant face à la nature. Je repris mon souffle, la main en visière sur mes lunettes de soleil, la capuche posée sur mes épaules. Il faisait chaud ici, mais je me méfiais du choc thermique ; de loin je préférais transpirer sous mes vêtements polaires que de subir les rayons solaires sur ma peau déjà hâlée de nature. Jack me rejoignit en tirant la corde derrière lui. « On devrait faire une pause Kae, les autres sont à bout de force. A nous de les ménager. On dit vingt minutes ? Questionna-t-il portant le goulot de sa gourde à ses lèvres sèches. Dix minutes ? —Quinze minutes pour couper la poire en deux. Mais pas une seconde de plus. Le temps se couvre et je ne voudrais pas à finir le plus dur sous la neige. » Bien qu’il ne fasse pas assez froid pour neiger, nous n’étions pas à l’abri de pluies glacées identiques à de la grêle ou de gros flocons. Lena avait raison : il me testait,

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chacune de mes décisions était évaluée par son esprit très cartésien. Je sais qu’il n’aurait jamais fait comme moi sur bien des points et pour lui j’allais trop vite, je ne respectais pas les paliers d’adaptation du corps humain ; or tout comme lui je savais que ces autres acolytes étaient des alpinistes chevronnés, à quoi bon les dorloter ? Helen poussa un cri de soulagement en posant ses affaires à mes pieds. « Derek proposait de monter ce ressac plutôt que de le contourner ! Je pense que l’ascension doit vraiment en valoir le coup. Ah, ah ! Un jeu d’enfant pour nous autres mais je sais que tu ne nous laisseras pas tenter ce passage, tu es exactement comme Jack. Notre petite mère à tous. » Je lui répondis par un sourire. En voilà une qui pensait que j’étais de la même trempe que Jack. Après tout, elle le connaissait assez pour savoir ce qui le motivait et ce n’était sûrement pas risquer la vie de ses compagnons pour atteindre son but comme tout passionné qui se respecte. Accroupit devant moi, Helen poursuivit : « Le passage est étroit et vu ce qu’on voit du vide, il serait imprudent de s’éloigner des sentiers battus. Jack tient beaucoup à toi, tu sais. Il ne te le montre peut-être pas mais jusqu’au dernier moment il ne voulait pas partir de peur que cette décision te coute votre amitié. Il est comme ça tu sais, il s’inquiète toujours un peu trop pour les autres ! Et il est coincé dans cette vie parce qu’il ne peut nous laisser tomber. Ah, ah ! Je plaisante en disant cela mais pour le reste c’est vrai : il tient vraiment à toi. »

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Cette partie de l’histoire je m’en fichais. Après janvier ces amerloques retourneraient chez eux et ma vie continuerait au milieu des touristes amoureux du trekking et du Népal. Il y a longtemps que je n’aspirais plus à grandchose qu’à ma fille et mon commerce. Il n’y avait pas de place pour la romance. On marcha pendant trois bonnes heures jusqu’à ce que le ciel s’assombrisse. Il était 15 :47 et déjà Hillary montrait des signes de faiblesse au point de faire ralentir Klaus. J’avais prévu d’arriver sur le site avant 17heures mais tous calquaient leurs pas sur ceux de jack. La pluie drue, froide et dense s’abattit sur nous rendant certains endroits aussi glissants que la surface d’une patinoire. Le plus dur serait de trouver un abri à flanc de montagnes sans recourir aux pitons comme point d’ancrage. Après vingt minutes force de constater que plus aucune voie ne se présentait à nous. Acculés au bout de la sente nous n’avions d’autre choix que celui de faire demi-tour. Interloqué Jack me dévisagea, les sourcils froncés. « Ok pour mes petits gars mais les deux autres Américains nous poserons problème. Tu voies là-bas ce passage ? Il doit y avoir six mètres qui nous séparent de cet endroit. On peut y envoyer Helen, c’est mon meilleur grimpeur. Elles nous installent le matériel et on la suit. C’est faisable pour un gosse de neuf ans alors traverse sans y réfléchir à deux fois. —Jack. Il y a une différence notoire entre le fait qu’un môme de neuf ans puisse le faire et ce que ces adultes sont prêts à risquer pour monter jusqu’à cette crête. On fait demi-tour un point c’es tout !

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—Et refaire cinq kilomètres dans l’autre sens quand la pluie est toujours sur nous ? Helen peut relier ses deux voies l’une à l’autre. Tu dois faire confiance au potentiel de ton équipe. —Alors c’est moi qui vais le faire. —Négatif. Tu es notre guide, alors imagine un peu l’embarras dans lequel tu nous jetterais s’il t’arrivait quoique se soit ! Si tu ne trouves rien à redire….kit, va chercher Helen, j’ai un job pour elle ! » Notre Helen partit à l’assaut de ce passage avec la dextérité d’un singe et la grâce d’un félin. Je n’aurais pas fait mieux. Pour une fois ni Dale, ni Hillary n’avait trouvé à redire. Ils disaient vouloir se dégourdir les pates. On escalada la paroi avec rapidité, plus rapidement que je ne l’eusse prévu. Je devais saluer la présence d’esprit de Jack. Mais après une heure, soit à 16 :20, nouvelle complication : la voie s’était effondrée sur plusieurs mètres. Nous aurions pu poser du matériel pour la sécuriser mais cela nous contraindrait à devoir renoncer à atteindre le col pour ce soir. « Il se passe quoi là ? Questionna Hillary contrariée par tous ces contretemps. On fait quoi maintenant ? J’imagine qu’on revient sur nos pas, hein ? Le programme disait 17 heures Kae ! On est bien en de ça, tu ne crois pas ? —Ce n’est pas kae qui est à blâmer, c’est moi ! Renchérit Jack. On va se détendre bien vite Hillary et admettre l’hypothèse qu’il faille faire demi-tour. C’est aussi simple que ça. On n’a pas une seconde à perdre si on veut se mettre à couvert avant que cette pluie ne se transforme en déluge !

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— C’n’est pas vrai ! je veux bien accepter le fait que tes sherpas n’aient pas ouvert la voie, dans le seul but de nous laisser de l’avance mais là, vraiment cela devient grotesque ! Appelles-les par radio et donne-leur notre position exacte. Je ne tiens pas à tourner sur plusieurs kilomètres sans que l’on sache vraiment où l’on est. Il n’y a que moi à penser cela ici ? —Oui Hillary, répliqua Lena le sourire aux lèvres. Moi je fais confiance à Kae. On connait cette montagne mieux que nous autres, ne l’oublie pas. Quel serait son intérêt de nous y voir perdus ? On fait demi-tour mais tu peux toutefois rester ici. On signalera ta position pour le ravitaillement aux sherpas ! » Le Dr Lena grimpait dans mon estime. Les deux scientifiques ne pouvaient pas se tolérer et le moindre sujet parvenait toujours à jeter la discorde entre elles deux. Un profond fossé les séparait. Toutes deux ne pouvaient se tolérer et il aurait été vain de tenter de les raisonner. Le vent souffla fort, giflant nos visages et bombardant nos peaux de fines particules de glace. Il allait bientôt être difficile de progresser dans pareil contexte et les pioches enfoncées dans les parois, nous avancions avec prudence. L’entrainement physique est la clef du succès ; de bonnes conditions physiques autant que morales, combinées à la connaissance de l’alpinisme en haute montagne vous permet de rester en vie quand la nature vous offre ce qu’elle a de plus hostile. Ces hommes et femmes n’étaient pas des amateurs et je le savais pour les avoir fréquentés sur des hauteurs bien plus vertigineuses et périlleuses. Cependant le facteur humain reste tout

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aussi imprévisible que le facteur matériel et quand l’un manque à l’autre est bien….je vous laisse deviner la suite. Puis il y eut comme une secousse. « Rochers ! » Cria Kit mais avant de savoir de quel côté les débris allaient tomber, Hillary chuta en arrière. Perte d’équilibre à supposer car la peur ne peut rentrer en ligne de compte. Je me sentis projetée vers le vide comme si une boule de fonte, de celle qui serve à démolir des immeubles. Impossible de résister. Mon réflexe fut celui de chercher à m’accrocher à quelque chose de ferme. Il me fallut un temps incroyable pour accrocher la pierre, attirée vers le fond par le corps inerte d’Hillary. Les autres en haut essayaient de me parler mais la violence du vent combiné à la pluie étouffait tout autre bruit. « Hillary? » Tentai-je désespérément, sentant mes forces s’amoindrir à chaque seconde. Il était vital pour nous deux qu’elle retrouve ses esprits. C’était pour l’heure un poids mort mettant en péril la vie de chacun, de part et d’autre de la corde. De nouveau je l’appelais, sans grand résultat. Putain de merde ! Putain de merde ! « Fais chier ! »Le sort visiblement s’acharnait sur moi. Si Malcom avait été là….lui ne m’aurait pas abandonnée. D’où je me tenais il m’était impossible de voir le visage d’Hillary arrosé ces diluviennes pluies ; un aperçu de son visage m’aurait permis de me faire à l’idée de ce qu’elle avait pu endurer. Combien de temps pouvaient-ils tenir en haut ? Suffisamment de temps peut-être pour sécuriser la cordée. Vraiment je l’espérais. Hillary pouvait très bien recouvrer la raison d’une seconde à l’autre. Il me fallait tenir, camper sur mes tendeurs

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disposés en diagonale, ainsi ces derniers me permettraient de gagner quelques précieuses minutes d’énergie. Et puis je sentis une brève tension sur la corde provenant du reste de l’équipe. Elle a posé ses tendeurs dans la roche….cela suppose qu’Hillary est fracassée. Et voyant qu’ils ne tiraient plus, je pus reposer mon bras droit à l’aide de ma jambe. Si je ne tentais pas de la tracter, les autres viendraient à couper la corde pour se libérer de ce poids. Une fois libérée, je pourrais libérée Hillary et prendre l’ascension de cet ubac sans plus regarder en arrière. Puis mon regard se posa sur une arête à cinq mètres en-dessous. Avec un peu d’élan et de chance je pouvais nous faire atterrir toutes deux. Son corps amortirait le mien mais au moins je pourrais tenter de faire quelque chose pour elle. « Je suis désolée Hillary, ça va secouer…. » Je coupais ma corde à l’aide de mon inséparable couteau et en raison du poids de nos deux corps, cette dernière vrilla et après un rapide et précis balancement de droite à gauche, je m’élançais dans le vide, calquant mon mouvement à celui d’Hillary. Comme prévu, son corps amorti le mien et ce choc frontal la sortit de son collapsus. Il me fixa comme si je venais de la réveiller d’un paisible sommeil. « Hillary, comment te sens-tu ? Questionnai-je en l’examinant brièvement. Tu n’as aucune fracture….aucune lésion externe….pas d’écoulement de sang. Tu es une miraculée. —Où sont les autres ? —Au-dessus de nous. J’ai du couper la corde pour nous faire atterrir ici.

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Maintenant il nous faut remonter ! Je grimpe la première. » Hillary me retint prestement par le bras. « Ok ! Mais si je viens à glisser de nouveau….ne me retiens pas. Tu as fait assez pour moi alors ne mets pas la survie des autres en danger. Penses d’abord à toi et considères-moi comme un poids mort. Il me reste une dizaine de tendeurs ! Prendsles. » L’’ascension fut difficile en raison de cette maudite pluie vous rendant aveugle. La nuit ne tarda pas à tomber et quand enfin on atteignit notre dernière position, les autres nous réceptionnèrent, engoncés dans leur épais manteau. Et plus tard sous ma tente, je ne parvenais à me réchauffer. Le vent soufflait fort et je perdais toute mon énergie à grelotter de la sorte. Puis Jack entra près de moi pour me tendre une tasse de soupe. Près de moi il ne dit rien, aussi fatigué que je pouvais l’être. En temps normal nous n’aurions pas éprouvés cette fatigue mais la puissance du vent eut raison de notre force physique. La tête entre ses jambes, il resta les lèvres scellées considérant être le seul responsable de ce contretemps. J’ai failli tuer Hillary et Kae Lee aujourd’hui. Une mauvaise estimation du terrain. Et oui mon pauvre Jack, il faut parfois rester sur ses premières impressions ! Comme je soufflais sur mes doigts engourdis, il passa derrière moi, les bloqua sous mes aisselles pour me serrer fort contre lui. « Ne recommence plus jamais ça, tu saisis ? Je ne veux pas te perdre. » Cette dernière sentence fut pour moi atroce à entendre. J’avais été marié, je l’avais aimé et je l’avais trahi pour un

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autre. Howard avait été mon amant. J’arrivais à me dégoûter, ayant pris du plaisir avec cet homme : Howard, le père de ma fille ! La nature pouvait être cruelle mais si juste. Rien ne serait arrivé si je n’avais pas trompée celui que j’avais épousé. Je n’étais pas un exemple de vertu. Howard me manquait….c’était terrible de se l’avouer mais je savais maintenant qu’il me serait difficile de vivre sans lui. L’autre jour quelque chose s’est réanimée en moi, un sentiment que je pensais à jamais enfouie au plus profond de mon esprit. S’il pouvait m’entendre, je lui dirais tout et nous n’aurions pu peur de nous aimer, juste comme les couples ordinaires le font. « Jack, je crois que tu te préoccupes trop de tes hommes. Tu devrais te menacer. Tôt ou tard ils s’en iront et tu ne devrais écouter que toi. Il reste dangereux de s’engager comme tu le fais. —Et pourquoi ? Tous représentent ma famille et que l’on soit ici ou dans l’Antarctique ou en plein désert de Gobie je me fiche bien que d’autres désapprouve mon mode de vie. Je suis programmé, enfin, nous sommes programmés pour être des explorateurs, des Marco Polo ou des Christophe Colomb et ce qui nous motive tous et chacun c’est la prise de risque. —Alors c’est ce qui explique que tu sois sous ma tente à cette heure de la nuit. » Il sourit d’une oreille à l’autre ; il était super craquant quand il souriait, le genre d’Amerloques de Californie faisant tomber les naïades sur les plages de Santa Monica par leur aisance à maitriser les vagues et la drague ; « Et cela te contrarie ? Doit-on continuer à se prendre de haut ? A vivre chacun de son côté sans essayer d’entretenir un

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semblant de fraternité ? J’ai essayé au début de mettre tout le monde d’accord à ton sujet, chacun ayant eu des avis différents sur notre hôtesse et voilà que tu as trouvé à les séduire sur la Gyachung Kang et...cela a été une sacrée aventure, hein ! Maintenant je considère, nous considérons tous que l’éventuelle hache de guerre est enterrée. On est sur le sentier de la paix, n’est-ce pas ? Kae ? —Je conduis tes hommes sur cette montagne. Si j’avais voulu me débarrasser de vous, j’aurais eu des milliers d’occasions de le faire jack. —Ah, ah, ah ! Tu devrais apprendre à te détendre un peu et souffler quand tu as l’occasion de le faire. Si tu dois conduire mes hommes comme tu le dis, je veux que tu le fasse avec toute ta tête, en mettant de côté tes émotions. Tout comme moi tu dois savoir qu’elles sont néfastes quand on dirige un tel peloton de fichus scientifiques de la trempe de…Madsen et cie. » Je me surpris à sourire et lui sortit sans plus rien dire. En me levant deux heures après, Helen entra sous ma tente. « As-tu vu Derek ? Il est introuvable et je commence certainement à flipper. » Les autres se tenaient dehors près des sherpas. Comment ne m’étais-je pas réveillée à l’heure ? La honte me couvrit et le cœur battant la chamade j’interrogeais Menkhu du regard ; ce dernier hocha la tête et Helen se tint près de Lena accroupit devant le bardage de leur ami. Ce n’est pas possible ! Ce n’est pas possible, songeai-je quand Atkinson ouvrit la bouche. « Jack et Kit sont partis à sa recherche mais j’ignore qu’il faille autant de temps pour aller pisser ! Est-il possible qu’il soit

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venu te voir pour te prévenir de quoique se soit ? —Quelle direction a-t-il pris ? » On me répondit par le nord-sud-ouest et je ne savais exactement comment réagir face à cette absence —il était assez expérimenté pour savoir que l’on ne pouvait s’éloigner du camp et au fond de moi je savais que même les plus expérimentés n’étaient pas à l’abri d’une mauvaise chute—, et il était de mon devoir de le sortir de cette mauvaise passe. Tous les regards convergèrent dans ma direction et j’entendis Lena murmurer un : « fais chier ! « Ils ne devraient pas tarder, lançaije en guise de conclusion, que chacun rassemble ses affaires ! » Et je partis donner des directives aux sherpas. « Nous l’avons vu passer, murmura Menkhu, et il a pris cette direction. Il semblait chercher quelque chose de précis et son esprit semblait être ailleurs. Il faut faire demi-tour Kae. La montagne ne souhaite pas notre présence. La terre a tremblé et de tes manifestations ne peuvent être prises à la légère. Tu conduis ces hommes à la mort. —Nous n’irons jamais jusqu’en haut, tu le sais et eux le savent. Alors toi et les autres ne vous souciez plus de savoir quelle sera l’issue de cette ascension ! » L’attente dura une heure pendant laquelle, l’ambiance fut des plus exécrables. Hillary cessait de me suivre en me donnant des consignes quant à la gestion de cette expédition qui selon elle tournait au fiasco. Je regrettais l’absence de Yin-pô capable de survivre à ces individus aussi pédants que nos Amerloques. Il allait être sept heure quinze quand Lena se leva d’un bond.

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« Je veux bien que tu ne sois pas angoissée kae mais là l’attente devient réellement insupportable. Il lui est forcément arrivé quelque chose et nous devons prendre des mesures pour faire face à un éventuel problème de rapatriement. —Putain Léna ! Elle gère. On doit continuer à rester calme et cessez de nous comporter comme des amateurs. —Des amateurs ? Je suppose que tu parles pour toi là Helen parce qu’entre nous, vous autres avez tout l’air de ne plus vous maitriser. Alors oui, on reste là et on les attend. Pas question de faire autrement ; —Dale, arrêtes d’en ajouter veux-tu ! Il est certain qu’il lui est arrivé quelque chose mais tant que nous ne pouvons pas identifier le problème…. —c’est exactement ce que je viens de dire, coupa Lena à la prise de parole de notre Hillary. Seulement je pense qu’on pourrait agir plutôt que d’attendre dans le froid que tout cela finisse par rentrer dans l’ordre ! » Ne pouvant plus, je décidais de m’isoler et accroupie derrière le ressac, j’enfouis ma tête dans la commissure de mon bras. Je pouvais aussi bien les laisser là et partir retrouver les sherpas ; après tout il n’aurait ce qu’ils méritent. Ma gorge se noua et en proie à un vertige je constatais avec effroi que mes mains tremblèrent. « Tu vas bien Kae ? —Merde ! Merde Klaus ! Tu m’as fait une peur de tous les Diables ! je préfère m’isoler un bref instant pour….j’ai besoin de cela. —Ils sont bruyants n’est-ce pas ? J’ai pensé que tu pouvais peut-être m’éclairé.

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Je n’en ai parlé à personne de peur d’envenimer les choses mais… j’ai trouvé ceci sur le sac de Derek, peu de temps avant qu’il ne mette les voiles. Sais-tu ce que sais ? —On dirait des runes. Les fragments sont morcelés mais on devine des caractères anciens. Parfois il se trouve que la neige charrie des restes de monastères oubliés de tous. La tradition orale veut sue certaines prières soient pour ainsi dire gravées dans la roche, quand d’autres sombrent dans l’oubli. —Je me disais également la même chose mais que Derek ait pu m’être la main dessus m’échappe. J’ai passé la journée d’hier à marcher la tête baissée sans rien trouver et lui trouve six fragments de prières gravées dans la pierre. —J’en suis navré pour toi. Je n’apporte parfois pas les bonnes réponses aux interrogations que l’on se pose. —Ok Kae, balle en centre. Je me disais qu’il aurait pu trouver autre chose. Quelque chose de plus gros. Parfois cela vaut la peine de prendre des risques. En fait je pense que tu nous as délibérément conduits vers une autre piste. Mais le problème (au creux de mon oreille) c’est que tu n’as pas à faire à des touristes et tu pourras duper n’importe qui Kae mais pas moi. Quand les autres vont l’apprendre… —Tu as raison. Le sanctuaire est plus à l’est mais il n’existe plus de voie depuis des années. Il ne reste plus rien. —Comment peux-tu le savoir ? On est tous venus chercher quelque chose ici et il est hors de question de revenir bredouille. Alors si le prix a changé je n’aimerais pas que nos respectives assurances et avocats véreux prennent le relais C’est un

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avertissement Kae pas une menace. Maintenant tu dois certainement savoir où ils sont en ce moment. Derek n’aurait jamais laissé de tels indices s’il n’avait pas voulu que tu le retrouve. » Je détournai la tête, les larmes aux yeux. Klaus avança vers moi pour poser ses mains sur mes épaules. « Tu dois maintenant prendre une décision Kae mais saches que tu ne fais rien, tous les autres cesseront immédiatement de te prendre au sérieux. Je t’appuierais s’il le faut mais il faut emmener tout le monde sur ce couplà. » Il avait raison : si je ne prenais aucune décision concrète tous commenceraient à douter de mes compétences. Notre départ fut salué par un soulagement général et à O8 heures 15 nous arrivâmes devant l’entrée du sanctuaire. Il s’agissait d’une entrée faite dans une étroite excavation et Kit nous accueillit par un large sourire. « Pas trop tôt ! On commençait à trouver le temps long sans vous ! » La nausée gagna mes lèvres, cela du en partie à cette odeur de putréfaction régnant dans cet ancien lieu de culte où certains animaux avaient trouvé la mort. Tous s’empressèrent de visiter les lieux et à bout de souffle je m’assis sur une pierre plate et noire comme de la suie. « Madsen, viens voir ! C’est incroyable ! Tu vois les marques faites sur la pierre ? On dirait des inscriptions récentes mais si l’on croit mes diverses études sur le sujet….on dirait dater cet échantillon à plusieurs centaines d’années…. » Plus loin ce fut Lena qui échangeait avec Derek : « Cette pierre ressemble à l’intérieur d’une géode. J’ai peine à croire

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mais il s’agit bien de diamants…c’est une incroyable découverte… » Mon sang se mit à couler. Discrètement je l’essuyais d’un revers de main pour m’apercevoir qu’il s’agissait de sang. Merde ! La panique me saisit et je sortis prestement de la grotte pour respirer autre chose que cette puanteur. Jack me rejoignit à l’extérieur. « Il se passe quoi maintenant Kae ? Aurons-nous d’autres surprises de la sorte dans les jours à venir ? Pourquoi avoir éloigné tes sherpas quand nous pourrions rester ici un jour de plus ? Tu savais exactement ce qu’on est venu chercher ici n’est-ce pas ? Ce n’est pas qu’une ballade de santé et…kae ? Il a quoi ton œil ? T’estu cognée quelque part ? Laisses-moi regarder. (Il saisit son visage pour l’étudier de près). Est-ce que tu voies bien ? —Qu’est-ce qu’il y a ? » Il relâcha mon visage et le compris à son regard que quelque chose n’allait pas pour moi. « Ton œil est entrain de se voiler et…il va falloir rentrer. —Quoi ? Non ce n’est pas possible ! Je dois vous emmener plus haut et tout va bien pour moi ! —Je n’en suis pas si sûr. Il serait plus raisonnable de rentrer. Je vais prévenir les autres. —Non, Jack ! Tonnai-je en le retenant par la manche. Ce n’est pas fini pour moi. Je peux vous conduire plus haut et j’ai signé pour le faire ! —Hors de question de continuer avec toi. Tu n’es pas au meilleur de ta forme et tu pourrais mettre la vie de mes amis en péril. On va rentrer. » Hillary m’examina dans la grotte et son diagnostic fut sans appel. Dans les heures

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qui allaient suivre mon œil risquerait de se voiler partiellement rendant mon jugement incertain. Bien qu’effondrée elle tenta de me réconforter disant que la santé importait plus que tout le reste. « Les sherpas doivent redescendre. Envoie Klaus et Kit les chercher… Nous devons la faire évacuer dans les plus brefs délais jack. » Kit des plus nerveux s’assit près de moi, la tête entre les jambes. « Ecoutes Kae, tu sais qu’on ne pourra malheureusement continuer et on va te ramener à bon port. Ce qui compte c’est….ton prompt rétablissement. C’est un cas de force majeure et on s’est tous fait à l’idée de rentrer au camp. —Oui, vous avez certainement raison tous autant que vous êtes ! Je ne le sens pas. Tout ça, c’est….d’abord ces secousses et cette grotte. Nous ne devrions pas être ici. Cet endroit a été exhumé par la dernière secousse. —En es-tu certaine ? Tu veux dire que nous sommes les premiers depuis des milliers d’années à refouler le sol de ce vestige des temps passés ? En as-tu parlé à jack ? Il est préférable qu’il le sache. —Cela ne servira à rien. Cet endroit sera notre tombeau. C’est ainsi que les Anciens condamnent l’âme des pilleurs de tombe. —Des pilleurs de tombe ! C’est ainsi que tu nous voies, Kae, questionna Klaus en glissant vers moi, la lampe frontale éclairant la paroi derrière nous. Ecoutes, Kae je t’apprécie beaucoup mais là je crois vraiment qu’on a besoin de faire le point avec toi. Est-ce que tu es entrain de nous baratiner là ? —Qui baratine qui ? Il fait de plus en plus chaud là et Hillary pense qu’une

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source est sous nos pieds. Avec Lena, elle est partie étudier la roche. Les sédiments selon Madsen. Il y en aurait plusieurs strates réunis en un seul endroit. De quoi parliez-vous à l’instant ? —Euh, c’est difficile à dire… —Non, ce n’est pas difficile à dire Kit ! Je crois que ton amie doit savoir, tout comme Jack et les autres. Kae depuis le début savait qu’on aurait à faire demi-tour avant d’être arrivée à destination. Comment ? Cela je l’ignore mais voilà qu’on est dans cet espèce de temple qui apparemment n’en est pas un. Alors tout comme Kit j’aimerai savoir ce dont il est question. —Je n’en sais rien. Seulement les rares fois où je suis venue ici, ce temple n’existait pas ! Il n’y avait que quelques pierres en surface et il est fort possible que le séisme de l’autre jour ait fait remonter cette structure de plusieurs mètres ! Avec la nature, il faut s’attendre à tout ! —La nature hein ? Tu aurais pu de révéler certaines informations, c’est ça ? Tout à l’heure nous avons eu une conversation fort instructive nous deux et si je ne t’avais pas incité à prendre les devants, on serait encore sur la crête à attendre que cela se passe. A aucun moment je ne t’ai senti enthousiaste quant à l’idée de nous emmener où tu sais. A la fin, cela devient très épuisant. Je veux bien que l’on ait perdu du temps hier, qu’on ait du faire demi-tour contraint et forcer mais là, Kar, il devient urgent que tu nous trouves un autre scénario. —C’est personnel Klaus ? —Quoi ? —Je te demande si c’est personnel ? Tu sais je crois sérieusement que tu n’as rien à

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foutre ici. la situation est assez compliquée comme ça pour que tu sois là à me souffler dans les bronches ! —Hey ! On se calme vous deux ! —On est calme Kit, tout va bien, on ne fait que discuter. N’est-ce pas Kae ? » Je ne répondis rien, laissant un regard noir dans la direction de Klaus. Il haussa les sourcils comme pour m’inviter à répondre ; puis un sourire sarcastique apparut sur ses lèvres. Il partit, récupéra son sac pour rejoindre les Dr Halley et Atkinson en aval. Cette discorde m’avait scié les pattes. En parfait petit soldat il partait faire son rapport à Jack, son Jack, son nouveau gourou. Dans la tête de Kit, cela devait être le bordel car en cartésien qui se respecte il aimait les choses concrètes. Sa main glissa de mon épaule à la chute de mes reins, ce qui n’échappa pas à Helen. « Un concours de mauvaise circonstance, hein. Il ne s’agit que de cela et…. —Je n’ai pas envie d’en parler Kit. Désolée mais je refuse de me sentir coupable de quoique se soit. Vous êtes tous de grands naïfs. —C’est également ce que je crois, déclara Helen, mais admets que tu t’es plantée Kae et ça ce n’est pas professionnel. Peut-être aurions-nous du faire demi-tour plus tôt ? —Et passer à côté de cela ? ce n’est absolument pas ce que nous imaginions en signant nos autorisations pour cette partie du delta. Notre compagnie d’assurance remboursera une partie de tes frais, si cela peut te rassurer. Mais Jack reste formel sur ce pont : il nous laisse quarante minutes avant de quitter cet endroit.

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—Derek dit qu’il y a de nombreuses salles à visiter en bas, sans parler des galeries. On pourrait marquer l’emplacement de ce site et…. —….revenir ? C’est ça Helen ? Répliquai-je froidement, alors cela confirme ce que je pensais de vous, vous ne respectez rien ! Vous pensez que vos dollars peuvent tout acheter y compris la Foi qui vous fait cruellement défaut. —Et tu la laisse dire Kit ? C’est trop pour moi, je descends voir les autres ! Tu sauras où me trouver l’heure venue. » Ils avaient leurs échantillons, c’est tout ce qui importait. Rentrer c’est tout ce qui m’importait. Le sac sur le dos, je fermais mon manteau quand Madsen me sauta dessus, toute griffe dehors. « Tu comptais nous l’avouer quand Kae ? On est censé de faire confiance et tu nous promènes depuis le début comme des putains de clients lambda ! —Arrêtez maintenant ! Je veux du silence, vous tous ! Je sais qu’on est tous un peu sur les nerfs et il n’est pas bon de continuer ainsi. La prochaine sera quoi ? Madsen, on n’est pas là pour des règlements de compte. Kae Lee nous a emmenés là où nous le voulions, oui ou non ? Le reste nous importe peu. —C’est prendre le problème avec un peu trop de philosophie Jack, répliqua Madsen sans me lâcher des yeux. J’ai toute les raisons d’être furieux. Si les autres ne le sont pas, c’est leur problème mais moi j’estime qu’on paie pour du résultat autre que cette petite excursion bol d’air ! —Vas te faire foutre ! —Quoi ? » Il rua droit sur moi pour m’intimider quand Kit lui barra la route, imité par jack et Derek.

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« J’ai dit : on reste calme. Maintenant nous allons tous prendre nos affaires et partir. Maintenant où est le problème Madsen ? J’ai dit, on prend ses affaires et on se casse ! —Viens Madsen, ne fais pas d’histoire, proposa Hillary la main sur son bras. Viens, on a encore une longue route à faire avant d’analyser tout ça ! » Tous quittèrent la grotte ; Jack resta près de moi, perdu dans ses réflexions. Il allait me sermonner quant à mon attitude vis-àvis de son confrère. Il cherchait à attraper mon regard et les sourcils froncés avant d’arborer une expression autoritaire, presque très froide. « Je ne veux plus que cela se reproduise Kae.Tu vas perdre leur confiance et nous ne sommes pas encore rentrés. —Je sais. Tu n’as pas à me faire la morale Jack ! Je sais exactement ce que j’ai à faire. Le reste ne te regarde pas. Vas donc dorloter Lena et fiche moi la paix ! J’en ai assez entendu pour aujourd’hui ! » J’allais lui emboiter le pas quand le sol se déroba sous mes pas. La chute fut raide, pas moyen de me retenir à la paroi et quand mon corps chuta contre la pierre noire et visqueuse je poussai un cri de douleur. « Merde ! Et merde ! » Le trou avait été dissimulé par la mousse et personne ne s’était aperçu de la présence de ce puits. Je défis les lanières de mon sac et attrapa ma lampe. Il y avait de l’eau dans cette crevasse ; j’allais certainement ne pas mourir de soif dans cette grotte aux hauts plafonds de stalactites. Le froid aurait raison de moi, tout comme la folie. Il me remonter au plus vite avec cette cheville qui m’élançait furieusement.

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Après maints efforts je parvins à m’assoir sur la roche et colla un pansement de glace sur ma cheville, et attendant que la douleur s’estompe.je préparais mes ascendeurs quand un vent glacial m’enveloppa. « kae, tu es là ? » un faisceau lumineux balaya le puits et en descendit Jack, choisissant avec soin ses prises. Quel soulagement de le revoir. Il me serra dans ses bras et nos lèvres se rejoignirent. Ses lèvres étaient chaudes et ses mains enserrant mon visage, je compris qu’il tenait à moi plus que je ne l’aurais cru. « Laisses-moi voir d’accord ? C’est encore la cheville c’est ça ? » Sans répondre, je le laissais voir. De nouveau il prit ma bouche, plus longuement cette fois, tournant sa langue autour de la mienne. « Ce n’est qu’une légère foulure. Mais tout va bien se passer. Tu peux te lever ? » J’acquiesçais quand il s’éloigna de moi pour contempler la grotte. « Tu as fait une sacrée chute. Il y a environ six mètres entre ici et le plancher de l’étage supérieur. On peut dire que ton sac à dos t’a sauvé la vie. Lèves-toi, je vais t’assurer. Les gars vont te hisser. Enfiles ton baudrier, tu n’auras qu’à te servir de tes mains pour faciliter l’ascension. —Merci à toi Jack….d’être revenu me chercher. —Et tu crois peut-être que je t’aurais laissée seule admirer cette grotte ? Tu as un fichu caractère kae mais tu sas que je ne te laisserais pas tomber. » Et ils me hissèrent comme convenu. Arrivée au sommet du puits, Kit me hissa à lui, le sourire aux lèvres. « Tu nous as faite une belle frayeur Kae. Ravi de te savoir de nouveau parmi nous !

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—Oui, tu peux le dire. Jack veut que Lena et Hillary descendent. Il veut un avis sur ce qui se trouve en bas. Oui, je me suis un peu foulée la cheville….cela passera à coup d’antalgiques. » Kit me recouvrit d’une couverture en aluminium et les autres descendirent. A la surface, assise près de l’entrée de la grotte j’aperçus des fourmis quitter leur fourmilière apportant avec elles leurs œufs. Une céphalée m’obligea à fermer les yeux et…..quelque chose clochait. Je me levais avec difficulté. Quelque part dans cette montagne, els yacks se faisaient entendre et Kit m’interrogea du regard. « Il faut s’en aller….il faut partir maintenant. Il faut aller prévenir les autres ! Nous ne devons plus perdre une seule seconde. Dis-leur de remonter sur-lechamp ! » Ils sortirent de la grotte en quatrième vitesse, mais Madsen pour le coup éructait de rage. « Il se passe quoi encore ? Il y a un truc qui ne tourne pas rond avec toi ! —La ferme ! Kae est notre guide et il est primordial de l’écouter. Si elle dit : on remonte ! Alors on remonte. On ne perdra personne aujourd’hui, ni demain si tout le mode reste concentré sur son objectif. Je ne veux plus un commentaire j’jusqu’a ce qu’on arrive à destination ! Est-ce clair pour tout le monde, ici? »

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CHAPITRE On arriva aux grottes blanches. Les sherpas s’y trouvaient être. Redescendre avec une cheville enflée, un œil tuméfié et des égratignures ici et là, fut une réelle épreuve. Il fut préférable que je poursuive à dos de yacks et je partis me cacher pour pleurer. Ziemer insista lourdement pour m’accompagner et Jack ne trouva rien à y redire. Depuis notre dernière querelle je ne pouvais le voir sans éprouver de la rage. Les sherpas avançaient très vite avec toutes les provisions et les sentes s’enchainèrent les unes après les autres sans aucune transition. Hermétiquement fermée à la conversation que j’aurais pu entretenir avec Ziemer, je passais le temps avec Ang Dorje et Kauni. Pourtant sans se démonter, Ziemer m’observait, décidé à trouver un terrain d’entente entre nous. « Tu l’as ressenti toi aussi ? —Quoi ? —Le souffle froid et cette impression de….cela vient d’en-dessous mais j’ai des frissons et des céphalées. » Je ne répondis rien. Ziemer ne serait pas venu ici pour rien. Il voulait savoir. Il voulait des réponses aux questions qu’il se posait. Alors je détournai le regard. « Tu sais naturellement de quoi je parle, Kae. —Non. Et je ne veux pas le savoir. —Toi et moi on peut continuer à se faire la gueule mais cela ne vaut pas le coup. On pourrait être bien plus que cela et…. —Je préfère qu’on s’ignore ! —Pourquoi ? Parce qu’il t’a embrassé ? Parce qu’il a jeté son dévolu sur toi ? Si cela peut te rassurer, je comprends. Jack

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est quelqu’un de bien et tu as raison de lui accorder ta confiance. Je te t’embêterai plus avec ça Kae. Je voulais seulement que tu saches que….je te trouve très….mystérieuse. » On regagna la vallée après les autres. Par radio j’avais contacté Yin-Pô pour faire évacuer ma fille. Force de constater que le camp était désert, ne restait plus sur place que Kim ; les autres avaient fichu le camp. Ziemer me suivait comme un petit chien. « C’est toi qui leur a dit de partir ? Et ils t’ont écouté sans se poser la moindre question. A moi de te dire ce que je ressens. La terre va se mettre à trembler. La vallée va être submergée par les flots. Si tu me crois alors tu seras sauvée, mais si tu décides de l’ignorer j’aurais failli à ma tâche. —J’attends mes derniers clients. Toi tu peux te mettre à l’abri si tu le désires. Les villageois seront t’accueillir comme il se doit. Nous sommes dans l’Himalaya et ce n’est sûrement pas la première secousse ni la dernière qui secouera ce pays. —Tu n’as pas à t’inquiéter pour eux. Ils ont Jack pour les guider. —pars à Katmandou, pendant qu’il est encore temps ! Tu n’as plus rien à faire là ; Au revoir ! » Depuis l’aube les oiseaux filaient vers le nord et cette migration avait une note surréaliste. Pendant une bonne heure je m’occupais de l’électricité, récupérer mes dossiers et PC pour les mettre dans une armoire blindée ; mes véhicules furent déplacés et quand tout fut terminé. En cas de séismes, il y avait une procédure à suivre, plus encore quand les clients résidaient pour la saison. Le danger demeurait sur les montagnes en raison des

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risques d’avalanches. On pouvait contacter les équipes via les satellites mais parfois il devait difficile de récupérer tout le monde en bon état. L’année dernière deux suédois s’en sortirent avec de nombreuses fractures ouvertes. Mon assurance couvrit les frais en partie mais cela nous laissa plusieurs mois sur la paille. Et puis à 19 heures, la terre trembla. Au loin les armes furent balancées, agités et tordus par les forces telluriennes et derrière mes jumelles, j’étudiais l’environnement quand les meubles autour de moi grincèrent et sautèrent sur le parquet. En peu de temps qu’il faut pour le dire, Klaus fut dans ma loge-bureau et bondit sur moi. « Nous ne sommes pas en sécurité ici ! Prends des vêtements chauds et ton kit de survie, on monte. —Tu délires ou quoi ? Je refuse de quitter cet endroit ! Il y a encore des hommes en haut et…. » Une seconde secousse plus forte nous fit nous mettre à terre, l’onde de choc fut suffisamment brutale pour faire tomber les livres de leur étagères. Klaus me recouvrit de son corps, arquant son dis pour me protéger. Les grognements s’amplifièrent et je poussais un cri quand le parquet craqua, ou plutôt se fissura sous nos pieds. Klaus me précipita à l’extérieur. Nous courions à présent, sans nous retourner et la main dans la sienne, je le suivais, glissant et tombant à plat sur le sol vibrant, rendu furieux par les caprices de la nature. Des morceaux entiers de falaise se détachaient pour venir s’écraser en contrebas et sans lâcher Ziemer, je poursuivais en paniquant.

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Comme je me retournai je vis une partie du camp s’affaisser et disparaitre sous terre. Une vision apocalyptique de mon monde tel que je l’avais connu. « Non ! Ne t’arrête pas ! Continue de courir ! » Il me trainait, refusant de me lâcher et à bout de souffle, je le suivais en geignant. On couvrit plusieurs mètres avant de s’arrêter, la secousse passée. Je fondis en larmes. Ziemer voulut me serrer dans ses bras. « ne me touche pas ! Reste loin de moi ! —D’accord, je voulais juste…. » Je m’écroulais sur un rocher, les bras croisés sur ma poitrine. Il me faudrait évaluer les dégâts et….nouvelle explosion de larmes. J’aurais tant souhaité la présence de Jack près de moi, il aurait su me rassurer. Des hurlements atteignirent nos oreilles et des plus paniquée, je m’orientais vers la source de bruit pour constater des corps coincés sous des rochers. « On ne peut rien faire pour eux. Les secours s’en occuperont. Si on les déplace, ils ne survivront pas. » Des dizaines de victimes se trouvaient être là, certains méconnaissables, le visage ou une partie du corps écrasé par l’éboulement de terrain. Le village que j’avais connu autrefois n’existait plus. Combien de victimes avaient péris ? Il ne restait plus rien. Nous marchions parmi les décombres et la nausée au bord des lèvres, je cherchais un endroit où vomir. « On va monter jusqu’à l’antenne. —C’est à sept kilomètres d’ici. —Si les secours arrivent, on aura la chance de s’en tirer vivants. D’autres y seront dont probablement jack et le reste de l’équipe. Kae….

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—Ne me touche pas ! Je ne veux pas de ta compassion. Je suis une grande fille et je peux très bien m’en sortir toute seule. Eloigne-toi de moi ! » Il me suivait dans cette ascension. Par moment nous devions grimper à quatre pattes sur le ressac et épuisée je profitai de chaque instant de pause pour soulager ma cheville. On trouva le corps sans vie d’alpinistes ayant emprunté la voie n°6 et sur eux, Ziemer récupéra du matériel. Comment pouvait-il agir de la sorte ? Allongée par terre, j’acceptais la gourde d’eau fraîche qui me tendit. « On va devoir économiser la flotte. Enfile ce manteau et prends ce kit de survie. Comment va ta cheville ? —rassure-toi je m’en sortirais sur ce coup-là. J’ai seulement besoin de rapprocher les pauses. Mais si je suis trop lente pour toi, tu pourras toujours partir en éclaireur pour signaler ma position, hein ! —Négatif. On fera le chemin ensemble quelque soit le temps que cela nous prendra. Laisse-moi regarder ta cheville. —Non ! Pour qui te prends-tu ? Un toubib ? J’ai assez donné avec cette Atkinson et Halle ! On peut se remettre en route. Qu’est-ce que tu attends ? » Il me précéda et m’attacha à lui pour faciliter notre progression. Il nous fallut plus de quatre heures pour rejoindre l’antenne, à 0427 de l’après-midi le dernier coup de piolet nous conduisit au sommet de la montagne. D’autres alpinistes s’y trouvaient être. Mais pas de Jack. La panorama restait vertigineux et j’admettais avoir grimper au-delà de mes capacités physiques, encouragée par la possible retrouvaille avec Jack.

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Les montagnes se découpaient autour de nous comme des dents ciselées et tout en grignotant un morceau de barres hyperprotéiné je découvrais l’antenne du sommet. Depuis une dizaine d’année elle se tenait là ralliant des poteaux électriques entre eux. Le Népal tenait à équiper les sites de plusieurs antennes comme celle-ci afin de faciliter les échanges de télécommunication et radiographiques. Ziemer me tendit la gourde d’eau. « Ce sont des Hollandais. Ils sont là depuis trois heures et ils ont perdu des leurs. Il n’y a pas eu d’éboulement mais l’aérosol fut suffisamment violent pour les arracher aux pentes. Les Australiens là-bas ont eu moins de chance. L’avalanche a fauché six d’autres eux. Maintenant il nous faut être patient. » Une heure plus tard les choses furent différentes. Parmi les rescapés massés sous la base de l’antenne, quatre voulurent partir sauver ce qu’il restait à sauver. Le vent parfois ramenait les gémissements et les pleurs de personnes enfouis sous les rochers. I s’en suivit une houleuse discussion. « Je vais descendre avec eux Klaus. Cette vallée est la mienne et il m’est insupportable d’être là à attendre d’hypothétique secours. —Non, je ne te laisserais pas partir. C’est ici qu’on est encore le plus en sûreté. Cette montagne est notre refuge et si l’on doit attendre c’est…. —Alors c’est personnel Klaus. Tu crois qu’en décidant pour moi tu rentreras dans mes bonnes grâces ? Cette montagne je la connais mieux que toi et… » J’eus à peine le temps de répondre qu’un étrange bruit nous alerta. Un des câbles au-

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dessus de notre tête lâcha dans un violent bruit métallique. Ziemer me plaqua contre le sol. Le câble se balada dans l’air un bref instant et passa à vive allure au-dessus de notre tête. Avant de comprendre ce qui se passe, deux des rescapés furent coupés en deux, un autre fut décapité et deux autres furent projetés dans le vide. La femme près de moi me fixa, la main crispée sur l’un des pieds de l’antenne. J’eus envie de lui dire qu’elle était en sécurité près de nous mais son corps se scinda en deux sur la verticale et Ziemer me couvrit les yeux mais un peu trop tard. Des cris d’horreur autour de nous et ce câble qui continuait à se balader. D’autres se couchèrent pour nous imiter mais pas assez vite. L’un d’eux fut envoyé contre l’antenne et le sang nous arrosa et des bouts de chaire furent envoyés ici et là. Un imbécile se leva pour échapper à cette épouvantable scène quand le câble le frappa de plein fouet. Ziemer me maintient au sol de longues minutes avant de m’aider à me relever. « Ok. Regarde-moi. Reste concentré sur mon visage. Kae, ne regarde que moi. C’est parfait. On va descendre tous les deux et tu vas faire exactement tout ce que je dis, si tu tiens à rester en vie. » Il me fut impossible de mettre un pied devant l’autre, j’étais tétanisée et en état de choc. La main dans celle de Ziemer j’avançais en tremblant, les larmes aux yeux. A chaque bruit je sursautai, accrochée au bras de Ziemer. Etions-nous les seuls survivants ? Non, d’autres nous imitèrent. La malchance cependant s’abattit sur eux. Ils tombèrent et glissèrent sur le versant abrupt de la montagne et seulement reliée à Ziemer par

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une corde, je tentais re recouvrir la raison. Il fallait me convaincre de l’irréalisme des événements ; le cerveau parfois avait la capacité de se mettre sur OFF, ce qui permettait de rester lucide devant de tells horreurs. Dans peu de temps mon esprit reprendra le contrôle et alors je serais de nouveau capable de prendre des décisions. Mon compagnon d’infortune assurait mes pas. Nous avions survécu à bien plus que cela. Il semblait que la terre subissait d’énormes pressions et de la vapeur d’eau remontait des geysers provoquées par les secousses.. « On va prendre une autre voie. La descente s’avère $être plus compliquée sur ce versant. Avec ta cheville, on ne peut pas faire autrement et on va se donner deux heures pour le faire, d’accord ? Es-tu avec moi Kae ? Je vais te demander beaucoup mais on n’a pas le choix. » Et on se remit en route. Le vent se leva et l’odeur de sang atteignit nos narines, à croire qu’un abattoir se tenait non loin de nous. En levant les yeux de la sente, on distinguait les montagnes environnantes et mes pensées allèrent vers ma fille. Que ne donnerais-je pas pour la revoir maintenant ? Les nuages voilèrent le ciel et Ziemer comprit que nous devions cesser tout mouvement. « Les autres vont avoir besoin d’aide làbas ! Hurlai-je à son oreille, le cœur battant à vive allure. Une tempête se lève et ils devraient être rentrés maintenant ! Il nous faut rentrer maintenant ! —Ne te fais pas de soucis pour eux. Ils ont Jack et Kit ! Ils s’en sortiront très bien sans nous pour le moment ! Kae, tu dois me faire confiance. »

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Je ne répondis rien, mes paupières battant furieusement face à ce vent chargé de flottes et de sable. Il avait fait l’Everest et il se retrouvait coincé dans ce ravin avec moi. Cela en valait-il la peine ? Ce terrible souvenir le hantera toute sa vie et j’en étais en partie responsable. Un vrai cauchemar. Soudain il s’arrêta. Devant nous se trouvèrent être une dizaine de cratères d’eau chaude ; nos scientifiques américains avaient manqués tout cela. Tous ces phénomènes restaient d’ordre géothermique et alors que les autres grimpeurs passaient entre sans s’enthousiasmer, Ziemer et moi prenions en considération cette nouvelle énergie sortie des entrailles de la terre. Cependant le plaisir de la découverte fut de courte durée. L’un des rares survivants fut pris de malaise et avant que sa tête n’ait atteint la surface du sol, il se tenait la gorge en poussant un dernier râle. Les émanations en dioxyde de carbone et le soufre eurent raison de lui. « On va devoir remonter d’accord ou ces petites merveilles seront nos tombeaux. » Mais je m’écroulais prises de sueurs et de tremblements. Impossible pour moi de respirer calmement et comme je me mis à tousser, Klaus m’allongea, en prenant soin de ma tête. « Regarde-moi ! On va devoir se trouver une planque. Restes allongée et surtout respire calmement. » Il disparut pour revenir avec un manteau rouge trouvé sur une personne qui actuellement n’en avait plus besoin ; il trouva une bouteille d’oxygène et colla le masque contre ma bouche. La fin du monde était proche, si proche que j’entrevoyais déjà le nirvana.

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« Reste avec moi, ce n’est pas encore ton heure. Encore un tout petit effort et cela fera des choses à raconter à ta fille et petite fille. » On marcha une heure à une cadence assez réduite. Bien souvent, il me hissait et consciente d’être un poids mort, j’e souffrais physiquement et moralement. Or la nuit tomba bien vite, si vite qu’il nous fut impossible de progresser quelques minutes de plus. Epuisés, nous l’étions tous deux et le vent ne cessait de souffler ; le niveau d’oxygène finirait par baisser et alors il nous faudrait faire sans cette précieuse ressource. En plus de tout le reste, les températures chuteraient, annonçant là une phase d’hypothermie. La tempête menaçait de tout arracher ; on trouva refuge derrière un ressac et blottit l’un contre l’autre, on espérait un subit changement de temps pour la nuit à venir sans quoi nous nous retrouverions paralysés par le froid. Parce qu’il craignait pour ma survie, Klaus me frictionna le dos encore et encore. « Je me demande….ce que sont devenus les autres. Ont-ils trouvés où s’abriter ? —j’espère pour eux. Toi et moi on va y arriver. Il s’agit seulement de rester à cette altitude en évitant les voies étroites. Essayes de dormir un peu. Demain on y verra plus clair. » Mais comment dormir avec ce froid et cette cheville toujours douloureuse ? Mon pied était enflé et le moindre contact me faisait arracher des gémissements de douleur. Klaus me caressa la tête et le souvenir de Jack me fit battre le cœur plus prestement encore. Où était-il ? Avait-il survécu à tout cela ? Si oui, penserait-il à moi comme je pensais à lui ? Lentement je

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levai la tête pour fixer Klaus. S’il n’avait pas été là dans ma vallée je n’aurais pas survécu. Il m’avait fait prendre des risques pour ne pas me voir ensevelie sous les gravats. Il frissonnait de froid sans me lâcher des yeux comme si ce contact visuel pouvait m’apporter de la chaleur. Je me perdis dans son regard et ses lèvres se posèrent sur l’os de ma joue. Oui, nous ne renoncerions pas. Au petit matin nous poursuivîmes notre marche. Ce qui en temps normal nous prenait un quart-d’heure nous le faisions en trois quart d’heure parfois en une heure quand ma jambe refusait d’obéir. Klaus faisait tout son possible pour me soulager mais des plus déterminées je refusai qu’il me porte. Nous étions à peine à six kilomètre de ma vallée quand je m’écroulais sur le sol, face contre terre. « Je ne peux plus….bouger. Continues sans moi. J’ai besoin de me reposer. —Il en est hors de question, Kae ! Tu m’entends ? On va continuer ensemble, murmura-t-il en me retournant sur le dos. Il n’était pas stupide. Il savait que j’étais réellement à bout de force ; mes dernières ressources avaient été épuisées au cours de ces dernières heures. J’aurais du depuis longtemps me mettre au repos et mes différentes chutes contribuèrent à enrayer la machine. Il palpa mais côte. J’avais des difficultés à respirer. Il défit mon manteau pour constater de nombreuses ecchymoses annonciatrices de fractures. Il ne s’alarma pas pour autant. « J’ai besoin de me reposer, bafouillaisje en grimaçant, incapable de repousser les doigts de Klaus examinant chaque recoin de mon torse. Il palpa mes jambes avant de s’écrouler près de moi. Nous étions si près

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du but, comment pouvais-je à ce point manquer de volonté. « Laisses-moi ici et vas chercher de l’aide. Je ne pourrais plus faire un pas de plus. —Je vais te porter jusqu’à ce renforcement là-bas à l’abri du vent et tu vas pouvoir te ménager un peu. Es-tu prête ? On va le faire maintenant. » Je n’y tenais pas tant mais je n’avais pas le choix. Il me porta et dans cette grotte, la tête contre la paroi je fermai les yeux comprenant que l’issue pour moi pouvait être fatale. La soif me taraudait. Jamais on n’avait pensé en arriver là. Les secours ne nous trouveront jamais ; nous étions au creux de cette vallée à l’abri du vent mais exposés à tous les risques majeurs rencontrés en montagne. Après m’avoir fait boire, on mangea ce qu’il nous restait des barres hyper-protéinés et je sombrai dans un état de veille proche du sommeil. Il me semblait entendre le tintinnabulement des clochettes d’un troupeau de chèvres. Je me vis être dans un champ de blé au milieu des enfants me faisant de grands signes ; une image Épinal en plus de ma fille assise sur un rocher caressant le poil d’un chiot posé sur ses genoux. Malcom se trouvait être là-bas à prendre des notes sur son petit carnet. « Tu veux que je te dise pourquoi tu as survécu ? Il y a assez de volonté en toi pour repousser l’échéance. C’est un peu comme le souffle de la vie. Il est là quand on ne l’attend pas. Regardes autour de toi Kae. Tout ce auquel tu crois se trouve être ici, mais ce n’est qu’un murmure. Quand tu auras cessé d’y croire, alors le monde s’écroulera sur lui.»

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L’idée de ne pas revoir ma fille m’effraya. Le murmure. De nouveau Klaus tenta de me faire boire mais je refusai. « Alors pour toi c’est terminé Kae, questionna Malcom toujours assis sur son rocher. Alors tous ses sacrifices auront été vains. Tu es venue ici avec plein d’espoir et nous t’avons prise au sérieux. Mais maintenant tu considères que la vie n’a plus d’importance. Tu serais prête à renoncer à tout cela pour un instant de félicité dans cette vallée qui t’a vue naître. » Les larmes bordaient les yeux de Malcom. Il se tenait près de moi, à la place occupée par Klaus et sa présence me rassura, tout comme cette main chaude posée sur mon front. « Tu n’as pas d’excuses, murmura ce dernier penché à mon oreille, tu ne peux les décevoir. Ils croient en toi plus que tu ne saurais l’imaginer. Le murmure est ce qui nous réunit et nous assemble. L’Univers ne serait rien sans ce souffle. » Ma fille était en sécurité ; Howard ferait ce qu’il faut pour s’occuper d’elle. Howard….Howard…. A mon réveil j’eus la surprise de me retrouver sous une tente sous laquelle s’entassait une trentaine de lits de camp ; des blessés attendaient leurs premiers soins et le masque à oxygène sur le nez je reprenais lentement connaissance. Howard se tenait là. Non je ne rêvais pas ! « Est-ce que tu te sens mieux ? Non, restes allongée ! Le médecin est formel, tu dois rester allongé. —Où est….où est ma fille ? » Il me caressa le visage tendrement. « Elle est ici. Ton ami Klaus s’occupe bien d’elle. Tu n’as plus aucune raison de t’inquiéter. Elle a….elle a tenu à faire demi-tour. Elle disait

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savoir où tu étais et pendant que je te cherchais, elle me guidait telle une boussole. » Alors je fondis en larmes, prise d’un étrange fou rire et lui se pencha vers mo pour continuer. « Ta fille a un don Kae….elle a trouvé cinq autres blessés dissimulés sous les gravats. Sans son intuition il aurait été impossible de les retrouver avec le peu de moyen dont nous disposons.» Alors je pris sa main pour la serrer dans la sienne et la porter ensuite à mes lèvres sans cesser de pleurer. « Je te demande pardon Howard. J’ai vécu des moments difficiles et tu aurais du savoir. Yala est ta fille. Elle est ta fille Howard. —Je le sais. Je l’ai toujours su et j’ai attendu que tu sois prête pour m’en parler. Tu n’as pas à t’excuser de quoique se soit. Ce n’était évident pour personne et Malcom m’avait fait promettre de te laisser tranquille. Tu devais faire ton deuil… quand tu m’as appelé l’autre jour, j’ai compris que tu étais prête à… parler. Maintenant j’aimerai que tu te repose un peu et je vais en faire de même. » Un horrible cauchemar me réveilla dans la nuit et trempée de sueur, je m’accrochai à Howard soulagée de trouver des bras auxquels m’accrocher. « Jack et Kit… sont sous terre ! Ils ont besoin de notre aide ! Je sais où ils se trouvent et… nous n’avons plus une seconde à perdre ! On doit repartir ! » Howard tourna la tête vers Klaus dormant la tête sous un pull pour ne pas être dérangé par l’éclairage de la tente. Autour de nous l’équipe médicale continuait à prodiguer des soins et Yala

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dormait paisiblement, allongée tout contre moi. « Kae, calme-toi. Il faut que tu apprennes à gérer tes visions. C’est un peu comme si tu ouvrais un barrage hydraulique pour laisser déverser des milliards de kilos tonnes par secondes et… crois-moi que tu as toute mon attention mais tu ne peux te mettre en danger une nouvelle fois. Si tu me donnes plus de détails je pourrais m’y rendre, tu sais que je suis un excellent grimpeur et que je les trouverai. —Ce n’est pas ça Howard. Ils sont partis à notre recherche mais ce sont heurtés à des éboulements de terrain. Je peux t’être utile. —Non, tes poumons sont atteints sans parler de ta cheville. Tu sais que si tu viens tu y resteras. En deux mots c’est du suicide. J’irai plus vite sans toi car chaque seconde est importante. J’irais avec les sherpas et on communiquera par radio. —C’est….une course contre la montre. —Tu oublies que je suis guide et le meilleur. J’ai travaillé sur ses montagnes et je les connais mieux que personne. Je ne ferais aucun détour et nous prendrons tout ce qu’il faut avec nous pour atteindre notre destination en moins de dix heures. C’est une mission de sauvetage, alors je vais les trouver, sois sans crainte ! » Ce sentiment de confiance était bien une caractéristique de mon Howard Clayton. Il partit et avec l’aide de Klaus je notai différents points sur la carte de la région : des étapes avant d’atteindre Jack. Mes amis parmi les meilleurs sherpas se portèrent volontaires pour être de cette mission de sauvetage en compagnie de Clayton. Lourdement chargés ils l’étaient

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mais ils avançaient relativement vite et à midi quinze Howard me contacta sur la radio pour me faire part de ses études du terrain. « Nous avançons vers le P54 et la mauvaise nouvelle ce sont les routes bouchées mais on a de l’avance sur notre objectif. Dans deux heures nous serons là où tu vois qu’on soit ; Je te rappelle dans deux heures…. » Un hélicoptère arriva pour prendre les blessés dans la situation critique nécessitait une hospitalisons et ma fille partit avec eux. Ma mère la récupérerait mais elle manifesta de la colère, refusant de partir sans Yin-Pô qui jusqu’à là ne l’avait pas lâché d’une semelle. Il tenta de la rassurer mais elle ne voulait rien entendre disant qu’on ne pouvait la séparer de sa mère. Ici se poserait le problème du ravitaillement, ce camp fut érigé dans l’urgence et tout ce qu’on trouvait sur place provenait des différentes aires des ONG internationales comme la Croix rouges envoyant ses agents sur les lieux du drame. A deux heures sonnantes Howard m’appel. « Je suis arrivé Kae, peux-tu me certifier qu’il s’agisse bien d’une crevasse ? » Mon regard plongé dans celui de ma fille je ne sus que répondre. Elle serra sa main dans la mienne et déposa un baiser sur ma joue. Elle savait que mes visions pouvaient être modifiées par le subconscient, elle savait que je pouvais conduire Howard et son équipe à la mort. « Maman dit lui de regarder vers l’e nord….Il y a une entrée, une sorte de x faite par deux grosses pierres. Howard ? Est-ce que tu m’entends ? C’est moi Yala.

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Il faut regarder par le nord et chercher deux grosses pierres inclinées. —Yala, où est ta mère ? —Elle ne se sent pas bien Howard, alors tu dois faire ce que je te dis. C’est le seul accès possible pour rejoindre Jack et les autres ! ne réfléchis pas Howard, te temps presse ! » Elle interrompit la communication pour me tendre le récepteur. « Maman…il y est arrivé i, grand malheur à l’un d’eux et tu dois le dire à Howard. Ils remonteront un corps en moins, ils ne pourront faire autrement. » Klaus se pencha vers ma fille, les sourcils froncés. « En es-tu certaine Yala ? Ce que je veux dire c’est…il y a-t-il des probabilités de faire une erreur ? Euh…. —C’est un don, monsieur l’Allemand, répondit Yin-Pô. Il ne parlait jamais aux étrangers et voilà qui parlait à Klaus. C’est le Murmure. La communion de la nature avec l’homme. Il se produit rarement mais quand il est là….on ne peut le négliger. Les Anciens disent que… c’est un cadeau des Dieux pour ceux qui ne doutent pas de voir la vérité. —Et comment cela survint ? Il y aurait-il des personnes plus réceptives que d’autres ? —Tu poses trop de question l’Allemand. Crois-tu en nos Dieux ? Crois-tu en la valeur de la vie ? Si la question est oui alors tu pourras comprendre et voir ce que la raison tes yeux te dissimulent. » Je dormis une petite heure ou du moins somnolai-e les yeux grands ouverts et la main serrant cette de ma fille occupée à dessiner des motifs géométriques sur une feuille de papier.

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« Kae c’est moi ! » Klaus décrocha prestement pour prendre la communication. C’est moi Klaus, Howard ! Les as-tu trouvés ? —Oui….je suis au fond d’une crevasse profonde de quarante mètres. C’e fut compliqué mais Menkhu et moi avons équipé la voie. Cela nous prendra plus de temps que prévu pour remonter les corps mais nous y sommes arrivés. —Qui est avec toi ? —Il y a Kit, Jack, Helen et Lena. Hillary est là également avec Dale. Mais Derek y est resté. Helen a une fracture à la jambe et Kit, un problème à son bras. Euh….on va les faire passer en premier parce qu’iici l’oxygène fait un peu défaut. Je vais devoir couper mais on se retrouve plus tard. » Je fermai les yeux en serrant la main de Yala. Une soudaine vision me transporta au fond de la crevasse dans lequel ils se trouvaient être. Jack se trouvait être penché au-dessus de la pauvre Helen respirant très faiblement. Howard les sortirait tous de ce sale pétrin avec l’aide des sherpas et de Manu. Je pouvais dormir sur mes deux oreilles. Mon sommeil à venir fut profond et à mon réveil, un nouveau jour se leva. « j’ai des nouvelles de Clayton et des autres.. Ils seront là dans la journée au plus tard vers six heures du soir. Kae ? Est-ce que tu te sens bien ? » Etant incapable de répondre Klaus vit venir le toubib qui examina mon pouls et voyant que je n’étais plus réactive à mon environnement on me fit évacuer via les airs, un masque à oxygène sur ma bouche. A mon réveil, mes yeux se posèrent sur le voilage de la chambre d’hôpital. Par la fenêtre ouverte des bruits ma parvinrent :

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le klaxon des véhicules, des discussions enfiévrés des piétons. Ma mère se tenait là si près de mon visage que son souffle caressa ma peau. « Tu nous as fait une trouille pas possible. Ils pensaient que ton cerveau était atteint. Une sorte d’embolie et…. Ce fut une vraie frayeur. Quel est ton état de conscience ? Est-u lucide ? —Où est ma fille ? —Où crois-tu qu’elle soit ? Nous sommes à la maison, Yala, Reia et Yin-Pô. Tout ton village a été détruit. On dénombre plus de quarante blessés et une dizaine de morts, sans parler des disparus que l’on cherche toujours. Tu as eu de la chance tu sais. D’autres y seraient restés. Mais ne parlons plus de cela. » Elle m’aida à me redresser et me calla sur des oreillers. Ma mère avait le visage d’une jeune femme et souvent les occidentaux la prenaient pour ma sœur. Son expression était celui d’une femme douce, consacrant grand nombre de ses heures à méditer sur son tapis de prières, son chapelet à la main. Elle attira mon visage contre sa poitrine et commença ses longues litanies tout en me caressant les cheveux. Cela dura longtemps et des plus rassurées je la serrai tout contre moi. De nouveau elle me laissa dormir mais une partie de moi restait en éveil au point que je vis venir Howard à travers mes paupières closes. Ma mère se leva pour l’accueillir, pieds nus et tenant son chapelet dans la main. « Elle dort toujours, c’est le mieux qu’elle puisse faire compte tenu de son état. Elle a ouvert les yeux il y a quatre heures de cela et… ses yeux étaient voilés. Nous allons devoir prier et je vais faire

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venir des moines ici car mes prières ne suffiront pas. Je vais également me procurer des plantes, les miennes se sont épuisées. —Ylénia si cela ne te dérange pas je peux la veiller. Tu devrais rentrer et aller rassurer ta petite-fille. En ce moment elle a besoin de toi. » Elle s’en alla après avoir déposé un long baiser sur mon front. Puis Howard s’assit près de mon lit, la tête entre les mains. « Kae, je….je suis désolé. Tout cela est en partie de ma faute, je n’aurais pas du te laisser partir… mais maintenant il n’est plus nécessaire de se lamenter sur pareils malheurs. Manu et moi sommes allés au temple pour tenter de comprendre ce qu’il t’arrivait. Tu subis de nombreuses renaissances et en ce moment tu atteints ton nirvana, Kae. Tu vas ainsi pouvoir échapper à la souffrance. C’est ce que je te souhaite de mieux, parce que tu es une battante. U as un bon kaara et…. (il fondit en larmes) je ne devrais pas me mettre dans pareil état mais…tu vas t’en tirer d’une façon ou une autre. C’est ce que voulais Malcom, c’est ce qu’on veut tous. Avant de tenter la dernière ascension avec toi, il m’a appelé. Il avait besoin de se confier. Il souffrait de ta situation et il savait que ton salut viendrait de son sacrifice. Il parlait sans cesse des Quatre vérités dont celle qui le tenait le plus à cœur : la vérité de la cessation de la souffrance. Il disait que tu trouverais la vérité du chemin, la voie médiane, celle qui suit le Noble Chemin octuple. Et ton esprit est pur puisque non corrompu par les trois poisons de l’esprit. Ecoutes Kae, et je sais que tu m’écoutes, tu as su t’entourer de huit membres du noble sentier octuple.

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La compréhension juste est représentée par Jack, la pensée juste par Kit, la parole juste par Helen, l’action juste par Klaus, le mode de vie juste par ma personne ; ensuite on trouve l’effort juste par Lena, l’attention juste par Hillary et la concentration juste par Dale. C’est la route du Dharma. Tu n’aurais pu trouver mieux pour t’accomplir. Alors maintenant tu dois te réveiller à la conscience ma chérie.et avec ta permission, jack voudrait te voir pour te remercier d’avoir veiller sur lui. Alors je vais le faire entrer, cela ne sera l’affaire que de quelques minutes. » Il sortit et peu de temps après Jack prit sa place sur la chaise. Les yeux fermés et couchée sur le côté, je le voyais sans que lui puisse le savoir. « Salut Kae….euh….les autres et moi on est là pour te remercier d’avoir…. C’est une drôle d’aventure que nous vivons là et… une fois que tu seras sur pied, on t’aidera à prendre un nouveau départ. Derek aurait apprécié être là mais il est en paix là où il est. Tu seras soulagée de savoir que Kit et Helen vont mieux. Tous deux ont la peau dure et dans deux jours ils seront tout à fait aptes à repartir sur le K2. Kae…. On va rester un petit moment ici. On va faire jouer nos relations pour obtenir des subventions pour le Népal et cela devrait permettre de te remettre à flots. Cette fois-ci tu ne pourras refuser notre argent et…; reviens-nous vite. » Il Il baisa mon front là où ma mère avait posé ses lèvres peu de temps auparavant. J’aurais voulu lui dire merci en retour mais mes lèvres restaient scellées ; seuls mes doigts remuaient par à-coups et quand le médecin vint m’examiner il ne troua rien d’anormal. Mon cerveau continuait à avoir

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une activité électrique et à l’aide de tous ses engins d’analyse il rassura ma mère quant à ma possible rémission. Ylenia ma mère dormait près de moi et Howard dans son fauteuil nous veillait toutes deux et au petit matin mes doigts se posèrent dans ses cheveux. Pris de panique il sursauté avant de se rassurer. Il sourit d’une oreille à l’autre dévoilant des rides d’expression de chaque côté de son regard rougi par le manque de sommeil. « Comment te sens-tu princesse ? —Fatiguée… terriblement fatiguée. —Attends, doucement ! Ne te relève pas tout de suite, Ylenia vient seulement de s’endormir. Elle a prié toute la nuit, tu la connais. Tu es aussi faible qu’un chaton, alors reste tranquille. Avec ton pied dans le la plâtré, tu n’es plus capable de rien. Alors on va être à tes petits soins et je fais commencer par aller te chercher de quoi grignoter. Surtout ne bouge pas d’un poil ! Je reviens de suite. » Ma mère se leva délicatement pour me serrer dans ses bras en larmes. « Tu nous as vraiment fait peur. Tout cela c’est… éprouvant pour nous tous. Maintenant, nous allons devoir tout reconstruire. » L’hélicoptère survola la région et atterrit là où autrefois s’était tenu mon camp de trekking dont il ne restait plus que des gravats. Sur place, les rescapés des villages déblayaient en compagnie des Américains et avant même poser le pied sur le sol, Kit arriva en courant vers le cockpit hurla quelque chose au pilote dont l’assistant me fit signe de rester à bord. Et l’hélicoptère repartit pour poursuivre en amont. Et là mes yeux s’écarquillèrent en voyant une impressionnante colonie composées d’hommes et de matériel

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stationné sur le plateau. Et Kit braya, le casque sur ses oreilles. « C’est ici ! On va amorcer la descente ! Accroches-toi ! » Peu de temps après, la porte de d’hélico de ravitaillement de ravitaillement s’ouvrit sur Clayton. « Bienvenue chez toi Kae ! C’est ici ton nouveau chez toi, en espérant qu’il te plaise ! » Et comment ? Cela avait du couter des millions et je n’avais pas de quoi rembourser qui que se soit. Et Kit m’escorta jusqu’à un mobil-home et un : SURPRISE ! Me fit sursauter. Ils se trouvaient être tous ici :: Klaus, Jack, Helen, etc. Enfin, tout le monde. Kim, YinPô, ma fille serrant Hillary par la taille. Et puis Gretchen me tomba dans les bras. « Et bien, apparemment, tu t’en es bien sortie ! Tu es encore plus solaire que dans mes souvenirs et moi qui pensions que nous aurions à nous mesurer avec notre pied plâtré, c’était présumé de ta détermination à venir nous prêter mainforte ici ! » Et tous éclatèrent de rire. Les lames inondèrent mes yeux et je fus incapable de prononcer le moindre remerciement. Ils étaient tous ma famille et nous avions tant partagé ensemble. Howard me serra dans ses bras. « Malcom etDavid auraient été fiers de toi, alors profite de chaque instant à fond, tu le mérite vraiment ! » Des vois résonnèrent dans ma tête. La sensation me fut étrange. Et je rejoignis Klaus à l’extérieur du lodge. « Les as-tu entendu toi aussi ? —Oui, répondit ce dernier sans même me regarder. —Les autres le savent-ils ?

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—Non. Je préfère ne rien leur dire pour le moment. C’est….tellement étrange. Toutes ces voix et ces visions. Tu devrais retourner les voir, c’est ta fête et….ne te préoccupe pas pour moi. Et….merci. —A quel sujet ? C’est moi qui devrais te remercier de t’être trouvé près de moi quand la terre s’est mise à trembler. Sans toi, je ne serais plus là pour serrer dans mes bras ma fille. —Tu sais très bien pour quelle raison je te remercie, alors s’il te plait, ne dis rien. » Oui, je n’avais plus rien à ajouter sur le sujet. Le don est la Voie sacrée vers la connaissance. Klaus plus qu’un autre l’avait perçu…. FIN

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[Epilogue]

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Dépôt légal : [octobre 2015] Imprimé en France

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Fortune des Titans  
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