LE MAG | Chimères | Automne 2025

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Photo by Andrew Burr

SOMMAIRE

Horoscopes

Habiter la peur

Nos animaux de compagnie modifiés

Chimères jusqu’à nos gènes

Crimes de jumeaux évanescents

Reconstruire le passé, la résurrection au bout des doigts

Vers un futur élitiste : critique du transhumanisme

La technologie et l’homme ordinaire

Quand l’identité devenait pathologie

Horoscopes chimériques

L’année 2025 en 10 films

Guillermo Del Toro et l’amour du monstrueux

Nos créatures cinématographiques et leurs origines

L’art espiègle de Kent Monkman

L’identité féminine chimère dans Mouron des champs

HABITER LA PEUR

Mon père m’a déjà dit que j’avais commencé à marcher et à faire des cauchemars en même temps.

Quand j’avais quatre ans, avant le divorce de mes parents, on habitait une maison louée à Charlesbourg. Il me semble que c’était une maison de rêves pour des enfants – au bout d’un rond-point, une piscine creusée avec plongeon, un sous-sol. J’aimais aussi beaucoup ma chambre. Elle était grande, je m’y sentais en sécurité. Je m’étais vraiment obstinée avec mes parents pour l’avoir alors que je n’étais pas une enfant qui s’obstinait.

Mes parents ne voulaient pas me donner cette chambre-là au sous-sol, parce qu’il n’y avait pas de fenêtre.

La raison pour laquelle ils trouvaient ça dangereux, c’était la raison pour laquelle moi je me sentais en sécurité.

Bien entendu, je ne pouvais pas sortir en cas d’incendie s’il n’y avait pas de fenêtre, mais personne ne pouvait entrer. Personne ne pouvait entrer pour m’enlever, pour me tuer, pour tuer ma famille.

À ce moment-là, j’ai quatre ans, je ne crois pas aux monstres. Je sais qu’il n’y en a pas sous le lit ni dans le placard, ou s’il y en a, c’est qu’ils sont rentrés, je sais que les monstres n’apparaissent pas comme ça.

À sept ans, le sommeil devient plus compliqué. Je ne veux pas m’endormir dans mon lit. Je me réveille souvent après des cauchemars et je ne veux plus me rendormir. De jour, je n’ai pas peur de grand-chose, mais la nuit, j’ai peur que mes parents aient le cancer, que des alarmes annonçant la guerre retentissent dans les rues du quartier Saint-Sauveur.

Mes parents me font voir pour la première fois une psychologue. Elle me donne un carnet, des exercices, une routine à intégrer progressivement. Elle dit à mes parents évitez qu’elle écoute les nouvelles, ça alimente trop ses cauchemars.

Plus tard, ce sont les films qui ont commencé à les alimenter. Il y a d’abord eu les trois premiers Harry Potter, et pas à cause de Voldemort derrière la tête de Quirrel, du Basilic ou des détraqueurs, mais plutôt à cause du chat qui redevient McGonagall, de Lupin qui se change en loup garou et des potions de polynectar qui déforment et reforment des visages.

Ce qu’il y a de terrifiant dans ces mutations, dans ces hybrides comme dans les zombies et les androïdes détraqués, ce n’est pas l’animal, la putréfaction ou les pièces de métal, c’est leur côté très humain. Ce qui nous effraie avec ces créatures, c’est que malgré tout ce qui n’est pas nous, on se voit apparaître.

Puis, il y a eu le film Polytechnique que j’ai vu quelque part à la fin du primaire. Les gars d’un côté, les filles de l’autre. Ça y est, j’avais débloqué les rêves sur les tueries de masse, et plus tard, ceux dans lesquelles mes amies disparaissaient.

Adolescente, mon père m’a fait écouter Philadelphia sur la crise du sida, Sarafina ! sur l’Apartheid, Life is Beautiful sur la Shoah, The Great Debaters sur la défense des droits civils des Afro-Américain.es, Inch’Allah sur la Palestine. Et en vieillissant, j’ai recommencé à consommer les nouvelles à la radio, sur internet, à la télé comme je me suis claqué des dizaines de films d’horreur, de drames historiques. Les cauchemars avaient maintenant un terreau tellement vaste dans lequel puiser.

Les films, les livres sont des voies exceptionnelles pour penser et voir des vies qui ne sont pas les nôtres ; ils construisent une mythologie du monde à laquelle se greffent nos expériences, le contenu médiatique que l’on consomme, les histoires qu’on nous raconte.

Cette mythologie du monde, nous en portons toustes une, et elle sculpte notre façon d’être au monde. Moi, je dois avouer qu’une grande part de ma mythologie s’est érigée autour de la peur.

Je suis au monde, comme beaucoup, dans la peur.

Bien entendu, il y a une partie de la peur qu’on peut figer, intellectualiser, garder à distance sécuritaire, mais il y a la peur derrière la peur, celle qu’on ne peut sculpter hors de nous, celle dont on ne pourra pas se débarrasser, et cette peur, il faut apprendre à l’habiter sans quoi, elle finira par prendre toute la place. Et trop de peur paralyse, un peu de peur insuffle le mouvement.

La peur, si elle est interrogée, peut nous empêcher de reproduire certaines violences, peut nous aider à nous regrouper. L’enfant du chaos développe une capacité à naviguer dans plusieurs réalités, à lire les non-dits, iel développe une intelligence du danger. Les effrayé.es sont attentifs.ves. Iels observent, questionnent et tant que la peur ne se mêle pas trop avec la colère, elle demeure ce qu’il y a de plus efficace pour s’adapter ; la peur et la survivance viennent ensemble.

NOS ANIMAUX DE COMPAGNIE MODIFIÉS

Ontario, 1966. Une chatte de gouttière donne naissance à des petits dénudés de poils. La portée est séparée, puis les chatons sont utilisés dans des expériences de croisements avec d’autres races de chats. Du Canada, on les importe aux Pays-Bas, en France, aux États-Unis. On les parade dans les expositions félines, où ils fascinent autant qu’ils dégoutent. Ce qui aurait pu être une simple mutation génétique est officiellement devenu la race de chats sphynx en 1980.

Marie Tremblay, cheffe de pupitre actualités

Avec leur peau plissée recouverte de sébum et leur regard peu commode, rien ne laisse présager que ces petits animaux sont réputés pour leur caractère affectueux et leur intelligence (s.a., 2025). Le sphynx est aujourd’hui l’un des symboles les plus frappants de la manière dont l’humain transforme le vivant pour l’adapter à ses désirs. Son absence de poils, autrefois perçue comme une difformité, est devenue un trait de rareté et de prestige.

Cependant, les multiples croisements génétiques ne sont pas sans conséquences. Les propriétaires de cette race de choix doivent porter une attention particulière à leur alimentation, car ces félins ont un système digestif fragile, ce qui les rend sujets à des troubles gastro-intestinaux. Leur absence de poils les expose également à plusieurs affections cutanées : production excessive de sébum, infections bactériennes et mycoses, d’où la nécessité de les laver fréquemment avec des shampoings antifongiques doux.

Leur peau réagit au soleil de la même façon que celle des humains, ce qui exige de limiter leur exposition directe

pour éviter les coups de soleil et les irritations. Enfin, le sphynx est génétiquement prédisposé à la cardiomyopathie hypertrophique (CMH), une maladie cardiaque héréditaire caractérisée par un épaississement des muscles du cœur pouvant entraîner une insuffisance cardiaque (s.a., 2025).

Une histoire qui se répète

Des exemples de création de race comme celle du sphynx, on en compte des milliers. Au départ, il s’agissait de techniques de survie : un chien plus rapide pour chasser, un cheval plus fort pour travailler, une vache plus docile pour fournir du lait. Mais au fil du temps, ces croisements ont pris une dimension esthétique, commerciale et même identitaire. Le but est de créer des animaux toujours plus performants selon les caractéristiques désirées. La sélection génétique, autrefois lente et empirique, s’est transformée en science appliquée à grande échelle.

L’exemple du chien illustre également cette évolution engendrée par l’humain. En moins de deux siècles, plus de 350 races ont vu le jour, allant du minuscule chihuahua au massif dogue allemand (Jung & Pörtl, 2019). Certaines sont issues d’un patient travail de sélection, d’autres de croisements artificiels.

Le résultat : une diversité sans équivalent dans le règne animal, mais aussi une explosion de maladies héréditaires et de souffrances silencieuses. Les chiens à museau écrasé, comme les carlins ou les bouledogues, peinent à respirer (Parker et al., 2004). Les bergers allemands souffrent de dysplasies de la hanche. Les chats persans ont des yeux trop grands pour leurs orbites (Glaze, 2005).

Cette obsession de la performance et de la perfection visuelle n’est pas limitée aux animaux de compagnie. Dans les fermes industrielles, la sélection génétique sert à produire plus, plus vite, à moindre coût. Les poulets de chair grandissent en quelques semaines, les vaches laitières produisent des quantités de lait qui étaient inimaginables il

Bibliographie

Glaze, M. B. (2005). Congenital and hereditary ocular abnormalities in cats. Clinical techniques in small animal practice, 20(2), 74‑82. Havenstein, G., Ferket, P., & Qureshi, M. (2003). Growth, livability, and feed conversion of 1957 versus 2001 broilers when fed representative 1957 and 2001 broiler diets. Poultry Science, 82(10), 1500‑1508. https://doi.org/10.1093/ps/82.10.1500

Jung, C., & Pörtl, D. (2019). How old are (Pet) Dog Breeds? Pet Behaviour Science, 7, 29‑37. https://doi.org/10.21071/pbs.v0i7.11494

Parker, H. G., Kim, L. V., Sutter, N. B., Carlson, S., Lorentzen, T. D., Malek, T. B., Johnson, G. S., DeFrance, H. B., Ostrander, E. A., & Kruglyak, L. (2004). Genetic Structure of the Purebred Domestic Dog. Science, 304(5674), 1160‑1164.

s.a. (2025). Sphynx : Caractère, comportement, maladies. AniCura France. https://www. anicura.fr/pour les proprietaires/chat/fiches races de chats/sphynx/

Weigel, K. A. (2006). Prospects for improving reproductive performance through genetic selection. Animal Reproduction Science, 96(3), 323‑330. https://doi.org/10.1016/j. anireprosci.2006.08.010

y a cinquante ans (Havenstein et al., 2003 ; Weigel, 2006). Mais cette efficacité se paie cher : espérance de vie écourtée, stress chronique, perte de diversité génétique. À force de croiser les lignées les plus productives, on a fragilisé les populations entières. Une seule maladie pourrait décimer des millions d’animaux génétiquement identiques. Jusqu’où peut-on aller pour satisfaire une envie, une mode, un caprice ? À quel moment la sélection cesset-elle d’être un art d’adaptation pour devenir une forme d’exploitation ? Certain.es éleveur.euses appellent à un retour à la sélection « responsable », fondée sur la santé et le bien-être, non sur l’apparence. D’autres rappellent que la diversité des races représente aussi un patrimoine culturel et biologique unique, fruit de la coévolution entre humains et animaux (Jung & Pörtl, 2019).

Photo : Maxim Simonov / Unsplash

CHIMÈRES JUSQU’À NOS GÈNES

Au cours de mon baccalauréat, j’ai vite appris que nous sommes chimères. Nous sommes plusieurs parties d’un tout plus ou moins ordonné. Un de mes professeurs m’a même déjà raconté qu’on pourrait se voir comme des bocaux à bactéries, rien de bien singulier.

Génome : L’ensemble des gènes d’un individu.

Caryotype : Arrangement des chromosomes dans le génome d’un individu.

Phénotype : Effet des gènes sur l’apparence physique.

Entre chaque être humain, seulement 0,1 % du génome diffère de manière significative. Ce minime pourcentage de différence est néanmoins témoin de l’immense diversité génétique humaine (Collins & Mansoura, 2001). Cette grande variabilité existe même au niveau des chromosomes.

Syndrome de résistance aux androgènes

Le syndrome de résistance aux androgènes cause une insensibilité à la testostérone, hormone sexuelle masculine. Normalement, une personne ayant les paires des chromosomes sexuels XY (caryotype) va développer une apparence corporelle (phénotype) associée traditionnellement à celle d’un homme. Toutefois, chez les personnes possédant les caryotypes XY, mais souffrant d’un dysfonctionnement des récepteurs de la testostérone, on peut observer une réduction jusqu’à une annulation totale de l’effet de la testostérone. Cela est souvent dû à des mutations venant affecter la fonctionnalité de ces récepteurs (Balducci et al.,

Par Philippe G. Tremblay, journaliste collaborateur

Par exemple, même si les chromosomes sexuels sont souvent classés sous les caryotypes XX ou XY, il existe plusieurs autres possibilités. Parmi celles-ci, concentrons-nous sur le syndrome de résistance aux androgènes et le syndrome de Klinefelter.

1996; Hughes & Deeb, 2006). Ce syndrome passe généralement inaperçu, mais il toucherait tout de même entre une personne sur 26 000 et une personne sur 99 000, et serait la responsable de 5 % des infertilités féminines (Balducci et al., 1996 ; Hughes & Deeb, 2006).

Les personnes n’ayant qu’une résistance légère à la testostérone vont majoritairement développer des caractéristiques masculines. Il reste néanmoins possible qu’à l’âge adulte il y ait apparition des seins, même lorsque les taux de testostérone de la personne sont dans la moyenne (Balducci et al., 1996).

Une résistance partielle amène à une plus grande ambiguïté au niveau des caractéristiques sexuelles. En effet, les personnes concernées peuvent techniquement sentir une appartenance aux deux sexes (Balducci et al., 1996). Néanmoins, certains risques de santé peuvent se manifester, par exemple des risques de cancer accrus au niveau des glandes sexuelles (Hughes & Deeb, 2006).

Dans de rares cas, on observe une résistance totale à la testostérone. Ces personnes présentent un phénotype associé au genre féminin. Toutefois, il peut y avoir présence

Syndrome de Klinefelter

Le syndrome de Klinefelter touche seulement les personnes avec un caryotype XY. Cette condition amène une aneuploïdie, c’est-à-dire une présence de plus de chromosomes sexuels que la normale. Les caryotypes possibles seront XXY, XXXY ou XXXXY, et l’incidence de ce syndrome serait de 0,17 %, probablement plus, car il est difficile de le détecter dans les cas légers (Lanfranco et al., 2004).

Ces personnes gardent une apparence associée aux attributs masculins, accompagnés de particularités.

La caractéristique la plus apparente est une réduction de la taille des testicules (Bird & Hurren, 2016). S’il n’y a pas thérapie hormonale avant l’adolescence, dans certains cas, il peut y avoir apparition de seins et d’autres caractéristiques de féminisation biologique. Par ailleurs, ces personnes sont également plus à risque de certaines maladies (Bird & Hurren, 2016) et peuvent être infertiles (Selice et al., 2010).

de testicules dans l’abdomen, une absence d’utérus et un sous-développement de la poitrine (Balducci et al., 1996). La pilosité peut également être moins présente ou même complètement absente (Gottlieb B. et al, 1999).

Des interventions sont possibles selon les besoins de la personne aux prises avec le syndrome, comme les chirurgies de réassignement de genres ou l’hormonothérapie. (Gottlieb B. et al, 1999).

Malheureusement, les personnes souffrant de l’un ou l’autre des syndromes sont souvent diagnostiquées tardivement (Balducci et al., 1996 ; Bird & Hurren, 2016 ; Hughes & Deeb, 2006). Les corps sont multiples et parfois ambigus. En prendre conscience, c’est reconnaître la diversité des expériences humaines et mieux accompagner celles et ceux qui les vivent. Les corps humains ne se conforment pas toujours aux catégories établies ; il importe d’en être conscient.e pour prévenir la détresse liée à la construction identitaire.

Bibliographie

Gottlieb B, Trifiro MA. Androgen Insensitivity Syndrome. 1999 Mar 24 [Updated 2017 May 11]. In: Adam MP, Feldman J, Mirzaa GM, et al., editors. GeneReviews® [Internet]. Seattle (WA): University of Washington, Seattle; 1993 2025. Available from: https://www.ncbi.nlm.nih.gov/books/NBK1429/

Balducci, R., Ghirri, P., Brown, T. R., Bradford, S., Boldrini, A., Boscherini, B., Sciarra, F., & Toscano, V. (1996). A clinician looks at androgen resistance. Steroids, 61(4), 205 211. https://doi.org/https://doi. org/10.1016/0039 128X(96)00015 3

Bird, R., & Hurren, B. (2016). Anatomical and Clinical Aspects of Klinefelter’s Syndrome [Review]. CLINICAL ANATOMY, 29(5), 606 619. https://doi.org/10.1002/ca.22695

Collins, F., & Mansoura, M. (2001). The human genome project: Revealing the shared inheritance of all humankind [Article; Proceedings Paper]. CANCER, 91(1), 221 225. https://doi.org/10.1002/1097 0142(20010101)91:1+<221::AID CNCR8>3.3.CO;2 0

Hughes, I. A., & Deeb, A. (2006). Androgen resistance. Best Practice & Research Clinical Endocrinology & Metabolism, 20(4), 577 598. https://doi.org/https://doi.org/10.1016/j.beem.2006.11.003 Lanfranco, F., Kamischke, A., Zitzmann, M., & Nieschlag, E. (2004). Klinefelter’s syndrome. The Lancet, 364(9430), 273 283. https://doi.org/https://doi.org/10.1016/S0140 6736(04)16678 6

Selice, R., Di Mambro A Fau Garolla, A., Garolla A Fau Ficarra, V., Ficarra V Fau Iafrate, M., Iafrate M Fau Ferlin, A., Ferlin A Fau Foresta, C., & Foresta, C. (2010). Spermatogenesis in Klinefelter syndrome. (1720 8386 (Electronic)).

CRIMES DE JUMEAUX ÉVANESCENTS

Phénomène longtemps méconnu, le jumeau évanescent — ou vanishing twin — aujourd’hui fascine.

Selon Henrike E. Peters et ses collègues, « traditionnellement, on considère que les jumeaux monochorioniques sont monozygotes et que les jumeaux dizygotes ont toujours un placenta dichorionique 1 ». Dans leur étude

Unusual Twinning Resulting in Chimerism (2017), iels rappellent qu’une part non négligeable des faux jumeaux (DZ) — jusqu’à 8 % — partageant un même placenta (jumeaux dizygotes monochorioniques ou MCDZ). L’étude recense 31 cas documentés dans la littérature médicale.

Ces grossesses atypiques, souvent issues de techniques de procréation assistée (82,1 % des cas), entraînent parfois une fusion cellulaire précoce entre deux embryons. Cette fusion crée une circulation sanguine commune et un « mélange intra-utérin de deux lignées cellulaires » aboutissant à la présence de « deux lignes de cellules sanguines génétiquement différentes dans un même organisme ».

Le phénomène de jumeau évanescent signifie finalement la naissance d’un seul jumeau survivant porteur du patrimoine génétique — une chimère tétragamétique — de son jumeau disparu in utero très tôt durant le développement embryonnaire.

Dans certaines grossesses, cela conduit à des anomalies génitales chez les jumeaux de sexes opposés, comparables au freemartinisme 2 observé chez les bovins, où « l’hormone anti-müllérienne provenant du jumeau mâle

interfère avec le développement de la femelle ».

Chez l’humain, ce phénomène se manifeste le plus souvent par un chimérisme hématopoïétique, limité au sang, mais des cas plus complexes montrent une présence de deux ADN ou génomes dans les tissus (la peau, muqueuse buccale, etc.). Peters note que « dans 90,3 % des cas étudiés, le chimérisme était démontrable, parfois uniquement par hasard », ce qui suggère que cette forme de gémellité « est probablement plus commune qu’on ne le suppose ».

C’est ce qui est arrivé lors de l’affaire Lydia Fairchild, devenue un cas de référence dans les études sur le chimérisme humain. En 2002, après des tests ADN requis pour obtenir une aide sociale, l’État de Washington a conclu que Fairchild n’était pas la mère biologique de ses propres enfants et elle fut accusée de fraude.

Comme le rapporte Alexis Darby dans The Case of Lydia Fairchild and Her Chimerism (2021), le cas, étudié parallèlement à celui de Karen Keegan 3 (publié dans The New England Journal of Medicine), a montré que Fairchild possédait un ADN dans son sang et un autre dans ses cellules cervicales — le second provenant du jumeau évanescent absorbé pendant la gestation.

Cette découverte a suscité un débat : « L’affaire Fairchild a soulevé de nouvelles inquiétudes quant à la

fiabilité des preuves ADN dans le système judiciaire américain », écrit Darby, rappelant que « la justice considérait alors l’ADN comme une preuve irréfutable ». Des juristes comme Sheldon Krimsky ont souligné que le cas Fairchild prouve la nécessité de repenser la certitude scientifique de l’identité génétique en droit, comme le démontre son écho dans plusieurs séries médico-légales où le chimérisme devient un enjeu narratif et judiciaire central.

Dans Les Experts (CSI : Crime Scene Investigation) – S04E23 « Bloodlines » –, le suspect, Dr Todd Coombs, est une chimère tétragamétique. Son ADN prélevé dans le sperme et celui de sa salive donnent deux profils génétiques distincts, ce qui empêche les enquêteur.euses de le relier au crime.

Le jumeau évanescent et le chimérisme brouillent la frontière entre l’unicité biologique et la pluralité identitaire, remettant en question l’absolutisme du corps, et alimentant, par ces faits, un imaginaire de la duplication, du double et de la mémoire corporelle de l’autre.

Bibliographie

Darby, A. (2021). The Case of Lydia Fairchild and Her Chimerism. The Forensic Review, 12(3), 18 25.

Keegan, K., et al. (2003). Disputed Maternity Leading to Identification of Tetragametic Chimerism. The New England Journal of Medicine, 348(2), 110 113. https://doi.org/10.1056/NEJMoa020743

Peters, H. E., Hansmann, I., & Böhm, J. (2017). Unusual Twinning Resulting in Chimerism. Human Reproduction, 32(11), 2301 2310. https://doi.org/10.1093/humrep/dex291

CSI : Crime Scene Investigation (Les Experts), saison 4, épisode 23 : « Bloodlines ». Réalisation : Richard J. Lewis. CBS Television Studios, 2004.

1Plus simplement ; on considère généralement que les jumeaux qui partagent le même placenta proviennent d’un seul œuf fécondé divisé en deux (vrais jumeaux), tandis que ceux issus de deux œufs différents ont chacun leur propre placenta (faux jumeaux).

2 Le freemartinisme est un phénomène qui rend stérile une femelle bovine née de jumeaux hétérosexués (un mâle et une femelle).

3 En 2002 à Boston, Karen Keegan, 52 ans et en insuffisance rénale, se prépare à une greffe : les tests HLA de ses trois fils indiquent qu’elle ne peut pas être la mère biologique de deux d’entre eux. Karen provenait de œufs fécondés par deux spermatozoïdes différents qui ont fusionné, lui conférant quatre haplotypes HLA distincts

Crédit : Semmick Photo / Shutterstock

RECONSTRUIRE LE PASSÉ, LA RÉSURRECTION AU BOUT DES DOIGTS

Armés de sarraus, de lunettes de protection, de gants et de technologies de pointe, des scientifiques travaillent d’arrache-pied à la réalisation d’un objectif aussi fascinant que controversé : rendre la désextinction possible. Pas question ici de ressusciter des dinosaures comme dans le film culte Jurassic Park. L’ambition est plus réaliste, mais tout aussi audacieuse, celle de faire revivre des animaux préhistoriques comme le mammouth laineux, le tigre de Tasmanie, l’auroch ou encore le dodo.

Par Marie Tremblay, cheffe de pupitre actualités

Reconstitution. Crédit : Mauricio Anton.

Lorsqu’une espèce disparaît totalement et irréversiblement, on dit qu’elle est éteinte. Par définition, il est donc impossible de la ramener à la vie (Odenbaugh, 2023).

Pourtant, les avancées fulgurantes de la biotechnologie ont ouvert la porte à une idée autrefois réservée à la science-fiction : la désextinction.

Ce terme désigne l’ensemble des techniques visant à recréer ou à reconstituer des organismes proches d’espèces disparues, à partir de matériel génétique ancien, d’espèces parentes ou de manipulations de génomes. L’objectif n’est pas de la ressusciter dans sa forme originelle — ce que la science juge encore impossible —, mais d’en produire un équivalent fonctionnel capable d’occuper un rôle écologique similaire.

Le rétrocroisement

Au cours des années, plusieurs méthodes ont été testées, sans jamais atteindre les résultats escomptés. La plus simple, appelée rétrocroisement, repose sur la sélection et le croisement d’individus issus d’espèces vivantes apparentées à l’espèce disparue. L’objectif est de faire réapparaître certains traits phénotypiques (comme la taille, la couleur ou la morphologie) que possédait l’espèce éteinte (IUCN SSC, 2016).

En reproduisant ce processus sur plusieurs générations, les chercheur.ses espèrent obtenir un organisme qui ressemble physiquement à l’espèce disparue. Cependant, il ne s’agit pas de la même espèce : son génome, son com-

C’est pourquoi l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) préfère employer le terme « espèce proxy », pour désigner ces créatures recréées. Le terme souligne une nuance essentielle : même si elles leur ressemblent, ces espèces ne seront jamais identiques à celles disparues, ni sur le plan génétique ni sur le plan comportemental ou écologique.

Depuis ses débuts, cette perspective exerce une véritable fascination : elle mêle mythe de résurrection, prouesse technologique et promesse de réparation écologique. Il y a dans la désextinction quelque chose d’à la fois scientifique et magique, nourrissant le rêve de percer les limites de la vie et du temps.

portement et sa physiologie demeurent ceux d’une espèce moderne. Autrement dit, le rétrocroisement permet de recréer une imitation esthétique, mais pas une véritable résurrection biologique — une limite que la communauté scientifique cherche aujourd’hui à dépasser.

Ce processus a commencé à être exploré dans les années 1920 par deux Allemands qui voulaient recréer l’auroch, ancêtre des bovins actuels disparu en 1627. Aujourd’hui, Rewilding Europe poursuit cette démarche avec des connaissances génétiques plus avancées, animée par la volonté de restaurer les bénéfices écologiques qu’apportait jadis cet imposant herbivore à son écosystème.

Le clonage

Au début des années 2000, des scientifiques tentent plutôt d’utiliser le clonage, qui consiste à créer un individu génétiquement identique à un autre en utilisant son ADN. En laboratoire, le processus implique d’insérer le noyau d’une cellule contenant le génome de l’espèce disparue dans un ovule préalablement vidé de son propre noyau. L’embryon ainsi formé est ensuite implanté dans une mère porteuse appartenant à une espèce proche. Toutefois, comme l’ADN se dégrade rapidement après la mort d’un l’animal, il est impossible de cloner des espèces éteintes depuis longtemps (IUCN SSC, 2016).

En 2003, l’expérience a été menée avec une espèce nouvellement éteinte, le bouquetin des Pyrénées. Sur une centaine d’embryons clonés, un seul a mené à une naissance. Cependant, l’animal est mort en quelques minutes, victime de malformations pulmonaires. C’est la seule fois que le clonage a été utilisé à cette fin.

Cette méthode comporte plusieurs difficultés. Chez les mammifères, les petits qui survivent sont stériles et sont incapables de perpétuer l’espèce. Les individus clonés auront également tendance à développer des anomalies et à vieillir plus rapidement. Ils sont donc condamnés à une courte vie, souvent souffrante pour l’animal (IUCN SSC, 2016).

La révolution CRISPR

Un tournant majeur survient en 2012 avec la mise au point du système CRISPR-Cas9. L’enzyme Cas9 agit comme des ciseaux moléculaires capables de couper l’ADN à des endroits précis. On peut alors insérer, retirer ou modifier des fragments de gènes pour reconstruire un génome manquant. Cette approche ouvre la voie à la réintroduction d’espèces disparues depuis des milliers d’années.

Contrairement au clonage, le CRISPR permet de travailler à partir d’ADN partiel retrouvé sur des spécimens préservés comme ceux conservés dans les glaces sibériennes. Lorsque certaines séquences sont trop dégradées, les chercheurs les remplacent par celles d’une espèce apparentée. Cela ne permet donc pas d’obtenir un ADN identique à celui de l’animal disparu.

Une fois le génome recréé, la procédure ressemble à celle du clonage : on modifie des embryons avec la nouvelle séquence génétique et on utilise des mères porteuses pour la gestation.

Dessins d’aurochs dans la grotte de Lascaux. Via Wikimedia Commons

Le rêve du mammouth laineux

Disparu il y a environ 4 000 ans, en raison de la chasse et des changements climatiques survenus après la dernière période glaciaire, le mammouth laineux reste une des espèces qui suscite le plus de curiosité. Des carcasses exceptionnellement bien conservées découvertes en Sibérie ont permis de séquencer presque entièrement son génome, que les chercheurs ont ensuite complété avec celui de l’éléphant d’Asie, son plus proche parent (ils partagent environ 99 % de leur ADN) (AFP, 2021).

En théorie, en modifiant certains paramètres comme la pilosité, la courbure des défenses et la résistance au froid d’un embryon d’éléphant d’Asie, une femelle éléphant pourrait donner naissance à un animal hybride, mi-mammouth, mi-éléphant.

C’est Colossal Biosciences, une compagnie américaine fondée en 2021 par le généticien Ben Lamm et l’entrepreneur en biotechnologie George Church (Colossal Biosciences, 2025), qui mène le projet avec un financement de 15 millions de dollars américains (AFP, 2021). D’ici 2028, l’entreprise souhaite recréer le mammouth, qu’elle qualifie de « nouveau héros ». Héros, car Colossal voit en ce gigantesque mammifère, un allié potentiel dans la lutte contre le dégel du pergélisol des plaines sibériennes. En effet, certain.es expert.es avancent que le piétinement de la neige et la diminution du couvert de végétation par l’alimentation exposeraient davantage le sol au vent froid sibérien. Cela aurait pour effet de maintenir la température du sol en dessous de zéro et ainsi diminuer la vitesse de fonte.

La fonte du pergélisol et le réchauffement climatique

Le pergélisol, ou permafrost, désigne un sol gelé en permanence. Il recouvre environ 25 % des terres de l’hémisphère Nord et plus de la moitié du territoire canadien.

Ce sol gelé renferme des quantités importantes de carbone organique, accumulées depuis des millénaires sous forme de matière végétale et animale non décomposée — soit près du double du carbone présent actuellement dans l’atmosphère (Sentinelle Nord, 2023).

Avec le réchauffement climatique, le pergélisol se dégrade progressivement. Lorsque celui-ci dégèle, le carbone qu’il contient se transforme en dioxyde de carbone ou en méthane, deux puissants gaz à effet de serre, aggravant encore le réchauffement planétaire. Ce phénomène réduit également l’effet d’albédo, c’est-à-dire la capacité du sol à réfléchir les rayons du soleil. Moins la surface est blanche et réfléchissante, plus elle absorbe la chaleur, ce qui accélère la fonte : un véritable cercle vicieux climatique (Miniggio & Hild, 2023).

Le cas de Colossal Biosciences

Rebâtir le passé pour se préparer au futur, c’est le pari que fait Colossal Biosciences. Pour l’entreprise américaine, un des plus grands problèmes écologiques est la diminution de la mégafaune, c’est-à-dire les gros animaux qui se trouvent au sommet de la chaîne alimentaire. Selon eux, restaurer ces espèces pourrait contribuer à réparer des écosystèmes déstabilisés et à renforcer la résilience de la planète face aux changements climatiques.

Colossal Biosciences s’est attaqué au cas d’une espèce disparue il y a 10 000 ans, le loup sinistre (dire wolf en anglais). En 2024, la compagnie a fait des croisements entre l’ADN de loup sinistre et celle des loups gris. Les ovules ont été portés par huit chiennes à la suite de quoi, trois louveteaux viables sont nés. Iels ont alors fait une annonce très médiatisée en avril 2025 pour annoncer qu’iels avaient fait « renaitre » les loups sinistres. L’effet sensationnaliste est immédiat : ce sont les loups de Game of Thrones (Maimann, 2025).

La communauté scientifique s’était alors empressée de nuancer cette affirmation. Seulement 14 gènes ont été modifiés, ce qui pourrait représenter environ 0,001 % du génome des loups sinistres selon les estimations (Maimann, 2025). De plus, le comportement, la physiologie et l’écologie de cette espèce disparue demeurent largement inconnus, rendant toute comparaison hasardeuse. Les trois louveteaux issus de cette expérience sont d’ailleurs élevés en captivité, dans un environnement artificiel qui ne reflète en rien celui de leurs ancêtres. Il est donc plus juste de les qualifier de loups gris modifiés.

Les limites du réalisable

Bien que séduisante, l’hypothèse de la contribution du mammouth pour la conservation du pergélisol reste hautement spéculative. Combien d’individus devrions-nous créer pour engendrer l’effet désiré ? Serait-il possible de créer une population assez nombreuse ? Si oui, plusieurs biologistes et climatologues soulignent que les effets potentiels d’un tel réensauvagement n’ont pas encore été démontrés scientifiquement.

Déranger l’équilibre pourrait résulter en un effet papillon qui aurait des conséquences très graves. Si l’espèce n’a pas de prédateurs naturels, elle pourrait devenir invasive et l’écosystème serait alors complètement chamboulé (IUCN SSC, 2016).

Même si les mammouths sont « ressuscités » et réintroduits dans les toundras sibériennes, leur survie n’est pas assurée. Les écosystèmes de la toundra d’aujourd’hui ne ressemblent en rien à ceux de la dernière ère glaciaire. Les plantes, les microbes, les températures, tout a changé (Miniggio & Hild, 2023).

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, faire revivre un individu ne suffit pas à faire renaître une espèce. Les mammouths, tout comme les éléphants, sont des animaux sociaux où les jeunes apprennent par imitation au sein du troupeau. Sans modèles adultes, comment un premier mammouth recréé saura-t-il se nourrir, se protéger ou interagir ?

George Church et Ben Lamm tenant les louveteaux Remus et Romulus, via Colossal Biosciences.

Le bien-être de l’animal dans tout ça?

Le cas du bouquetin des Pyrénées, cloné en 2003 avant de mourir quelques minutes après sa naissance, illustre les limites techniques et éthiques de telles entreprises. À quoi bon créer des organismes non viables, destinés à souffrir inutilement ? De plus, ces expérimentations nécessitent souvent l’usage de mères porteuses appartenant à d’autres espèces — une procédure complexe, douloureuse et risquée pour les animaux impliqués (IUCN SSC, 2016).

Derrière ces enjeux se cache une question plus philosophique : avons-nous le droit de jouer au « créateur » ? En recréant artificiellement la vie, l’humain se place au-dessus de la nature, convaincu qu’il peut la comprendre, la reproduire et la maîtriser. Pour certains, cette posture traduit une hubris technologique, c’est-à-dire une confiance excessive dans la capacité humaine à tout contrôler.

D’autres, à l’inverse, estiment que si l’humain est responsable de la disparition d’une espèce, il a le devoir moral de tenter de la faire renaître. Selon cette vision, la désextinction serait une forme de réparation écologique — une manière d’assumer nos erreurs passées en redonnant une place au vivant disparu (Odenbaugh, 2023).

Cette réflexion prend d’autant plus de sens à l’ère de l’Anthropocène, période géologique marquée par l’empreinte profonde et durable des activités humaines sur la planète. Déforestation, réchauffement climatique, urbanisation, pollution plastique : autant de pressions qui ont déclenché ce que plusieurs scientifiques qualifient aujourd’hui de sixième extinction de masse (Miniggio & Hild, 2023).

Perdre de vue le vivant

Les débats éthiques entourant la désextinction ne concernent pas seulement les animaux recréés, mais aussi les priorités de la science. Les sommes considérables investies dans ces technologies pourraient être réaffectées à la conservation des écosystèmes existants ou à la protection des espèces actuellement menacées. En misant sur la résurrection du passé, ne risque-t-on pas de négliger le présent ?

Réparer le monde d’hier ne devrait pas faire oublier celui d’aujourd’hui. Car pendant qu’on rêve de redonner vie au mammouth, des milliers d’espèces bien réelles continuent de disparaître, faute d’attention et de moyens. Délaisser la nature actuelle au profit d’une illusion de renaissance pourrait, paradoxalement, nous éloigner encore davantage de ce que nous cherchons à sauver : le vivant, dans toute sa fragilité et sa complexité.

Bibliographie

AFP. (2021). Des hybrides mammouth-éléphant créés dans la prochaine décennie? Radio Canada ; Radio Canada.ca. https://ici.radio canada.ca/nouvelle/1824018/hybrides mammouth elephant colossal sol arctique

Colossal Biosciences. (2025). Colossal. Colossal. https://colossal.com/

IUCN SSC. (2016). IUCN SSC guiding principles on creating proxies of extinct species for conservation benefit (No. Version 1.0.). IUCN. https://portals.iucn.org/library/node/46248

Maimann, K. (2025). A biotech company has, sort of, revived the long extinct dire wolf. CBC News. https://www.cbc.ca/news/dire wolf deextinction 1.7505369

Miniggio, M., & Hild, S. (2023). Faire renaître des espèces éteintes grâce à la biologie de synthèse. La Fondation Droit Animal, Ethique et Sciences. https://www.fondation droit animal.org/119 extinction et de extinction des especes peut on faire revenir a la vie celles qui ont disparu/ Odenbaugh, J. (2023). Philosophy and ethics of de extinction. Cambridge Prisms : Extinction, 1. https://doi.org/10.1017/ext.2023.4

Sentinelle Nord. (2023). Environnements pergélisolés et systèmes d’eau douce dans un Nord en changement : Vers une compréhension intégrée. https://sentinellenord.ulaval.ca/index.php/fr/compendium de recherche/pergelisol

VERS UN FUTUR ÉLITISTE : CRITIQUE DU TRANSHUMANISME

En janvier 2024, un premier patient paralysé a reçu un implant dans la partie motrice du cerveau. Cette puce permet, par la pensée, de contrôler un appareil électronique tel qu’un ordinateur. L’invention de Neuralink, compagnie fondée par Elon Musk, adepte de transhumanisme, permettra donc aux personnes n’ayant aucune ou une faible capacité motrice d’utiliser les appareils électroniques par la pensée (CBC, 2024).

Apparu au tournant des années 80, le « mouvement » du transhumanisme croit au dépassement des limites des capacités physiques et intellectuelles humaines grâce aux inventions technoscientifiques et biomédicales. Puces dans l’oreille, implants dans le cerveau, dispositifs qui transmettent des données biométriques, voici quelques exemples. Bien que le transhumanisme a permis des avancées médicales très utiles, notamment pour les personnes en situation de handicap, le mouvement est sujet à de nombreuses critiques et soulève une réflexion éthique importante (Giesen, 2018).

Quand les transhumanistes renforcent les inégalités sociales

Certain.es chercheur.ses craignent qu’une nouvelle forme de discrimination se développe avec l’expansion du transhumanisme, jusqu’à voir un système de castes se créer entre les humains et les transhumains. À force de voir de nouvelles personnes intégrer ces nouvelles technologies, une nouvelle forme de norme sociétale se créera-t-elle ?

Et les personnes qui ne bénéficieront pas d’augmentations technologiques seront-elles considérées comme inférieures ? C’est ce que suggère une étude de Bohiv et al. (2022), réalisée par des chercheur.ses ukrainien.nes. L’équipe de recherche a établi qu’il y aurait un lien entre la recherche de l’amélioration des capacités humaines et les standards de beauté. Ces derniers pourraient dicter les prochaines avancées technologiques à incorporer.

Grâce aux biais du pretty privilege, les personnes ayant bénéficié de l’implantation de nouvelles technologies pourront obtenir de meilleurs emplois que celles qui n’en auront pas eu (Mikhailina, 2022).

Évidemment, il est fort à parier que seul.es les plus riches pourront profiter de ces inventions. Billy Whitby, chercheur à l’université de Sussex sur les impacts sociologiques des nouvelles technologies, explique que le « monde est de plus en plus inégalitaire » et que cette « technologie est le privilège d’un petit groupe de personnes très riches » (Coustal, 2024). Il craint aussi « qu’elles ne l’utilisent que pour s’enrichir davantage » et pose la question : « Voulons-nous ce genre d’avenir ? » (Whitby, 2019).

C’est ce clivage socio-économique que craignent plusieurs chercheur.ses. Parmi elleux, le biologiste Jacques Testart croit que ce mouvement créera ou amplifiera les systèmes à deux vitesses. Considérant que le mouvement du transhumanisme provient du capitalisme, il n’est pas difficile de partager ses inquiétudes. En effet, les grand.es défenseur.ses de cette idéologie évoluent principalement au sein de la Silicon Valley. Selon Jean-Claude Ravet, ancien rédacteur en chef de la revue Relations, ces élites utilisent le transhumanisme pour créer un monde artificiel où les problèmes de notre société sont laissés de côté (Ravet, 2017).

Prosthetic arm visualisation, ThisisEngineering / Unsplash

Transhumanisme : nouveau visage de l’eugénisme ?

Plusieurs pensent que le transhumanisme relié à la manipulation génétique pourrait mener à une forme d’eugénisme. Selon le biologiste français Jacques Testart, « le transhumanisme, c’est le nouveau nom de l’eugénisme. Fabriquer des individus identiques et hyperperformants, moi, j’appelle cela du clonage social » (Testard, 2019).

Dans les dernières années, plusieurs innovations technologiques permettant de modifier le code génétique pour éradiquer des maladies héréditaires ont vu le jour. Par exemple, le système CRISPR cible la partie défectueuse du gène pour la remplacer par une partie saine. En 2018, un chercheur chinois a aussi réussi à rendre résistants au sida des bébés qui avaient été génétiquement modifiés (Coustal, 2018).

Évidemment, ces innovations pourraient permettre d’éradiquer des maladies, mais elles peuvent également être utilisées pour modifier de simples traits. Jacques Testart, en entrevue, a expliqué que la possibilité de détecter la trisomie 21 tôt dans la grossesse avait en effet eu un impact sur le nombre d’avortements. S’il ne considère pas cet exemple précis comme un problème, il craint que des découvertes scientifiques résultent en une éradication de traits encore plus banals (Rioux,2018).

Bibliographie

Associated press, (2024), 1st human has received Elon Musk’s Neuralink brain implant, billionaire says, CBC.

Bohiv. Y, Kovalchuk. O, Mikhailina. T, Romtsiv. O, Zharovska, I, (2022), Discriminatory manifestations in the context of transhumanism : socio-legal aspect, Questions politicas, vol.40 n.75.

Coustal, L, (2018), Le transhumanisme gagne du terrain, malgré les doutes des scientifiques, La presse.

Giesen, K G, (2018), Le transhumanisme comme idéologie dominante de la quatrième révolution industrielle, Journal international de bioéthique et d’éthique des sciences, 3 (29), p.189 203.

Ravet, J C (2017), Le corps obsolète ? L’idéologie transhumaniste en question, Relations (792),14 16.

Rioux, C (2018), Entrevue avec Jacques Testart, Le Devoir.

Si le transhumanisme se présente d’abord comme une promesse d’avancées médicales pour les personnes aux prises avec des enjeux de santé, il dissimule également les risques d’un accroissement des clivages sociaux et économiques. Dans un monde où seules les élites économiques pourraient accéder à ces technologies, l’écart entre les privilégié.es et le reste de la population mènerait à une hiérarchisation basée sur les capacités augmentées de chacun.e.

Rappelons toutefois que plusieurs défenseur.ses du transhumanisme souhaitent un usage éthique de ses innovations afin que celles-ci soient profitables à l’ensemble des communautés. Considérant que ce mouvement prend de plus en plus d’espace, il est primordial de trouver des principes directeurs éthiques et de les légiférer afin de guider à la fois la création et l’utilisation de ces technologies.

LA TECHNOLOGIE ET L’HOMME ORDINAIRE [CHRONIQUE]

S’il vous prenait l’envie de comprendre la définition de la technologie, vous iriez sur un navigateur de recherche comme tout le monde et vous y trouveriez des phrases telles qu’« étude des outils et des techniques » ou encore « étude des outils, techniques et des machines ». Pas très avancé. es n’est-ce pas ? Essayons de la définir de manière un peu plus poussée.

Souvent, quand on pense à la technologie, on pense progrès et futur. Ces mots, bien que liés, ne peuvent pas être définis de la même manière. On pense également à des appareils électroniques en tout genre créés par des chercheur.euses inarrêtables qui iraient trop loin dans leur découverte sous l’excuse « qu’on ne freine pas le progrès ». Ici, nous allons la définir comme : l’usage organisé de la connaissance pour créer des outils, des systèmes ou des méthodes qui prolongent les capacités humaines.

L’illusion du « retour en arrière » : une chimère moderne

Qui n’a pas déjà rencontré une personne « anti-technologie », technophobe, ou encore néo-luddiste pour les connaisseur.euses, qui manifeste son opposition à tout progrès technique. Au quotidien, ça s’accompagne souvent avec le starter pack du vieux téléphone, de la voiture la plus mécanique possible et d’une certaine allergie aux outils en ligne ; mais est-ce qu’on peut vraiment s’en passer ?

Même celleux qui se disent déconnecté.es s’appuient sur les technologies invisibles du monde moderne : les réseaux bancaires, les GPS embarqués, les bases de données de santé. On peut se passer d’un smartphone, mais pas du système qui l’a rendu possible. On pourrait imaginer un monde sans technologie, mais on se tromperait probablement d’échelle. Spontanément, on se dirait : pas d’écran, pas de réseaux ou pas de machines, mais la technologie n’a pas commencé avec l’électricité. Elle est née avec le premier outil taillé, la première pierre utilisée pour en casser une autre.

La vitesse du monde et les laissés-pour-compte

La vitesse avec laquelle se développe la technologie, qui ne cesse de décupler avec l’arrivée de nouvelles innovations — l’intelligence artificielle pour citer la dernière — fait que celle-ci laisse derrière elle celleux forcé.es de l’utiliser sans la comprendre.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, je ne parle pas uniquement des personnes âgées. À Fix-TonPadget, l’atelier de réparation d’appareils électroniques pour lequel je travaille, il m’arrive de plus en plus souvent de voir des jeunes qui sont descendus du train depuis plusieurs gares, largués par des appareils toujours plus puissants vendus par promesse de simplicité.

Derrière cette apparente modernité, il y a un vrai fossé. Certain.es apprennent à maîtriser la machine, à la plier à leur volonté ; d’autres, au contraire, la subissent, dépassé.es par des interfaces qu’ils ne comprennent plus. L’évolution constante des logiciels, les abonnements, les comptes à créer, les mots de passe à retenir : tout cela finit par décourager celleux qui n’ont ni le temps ni l’énergie de

Un monde sans technologie, ce serait donc un monde sans feu pour cuire, sans vêtement tissé, sans abri construit, sans écriture, sans agriculture, sans médecine. La survie redeviendrait l’unique occupation, et la fragilité, l’état naturel de l’homme ou chaque geste serait un risque. L’eau serait à nouveau insalubre , la nuit redeviendrait un danger, et la simple infection, une menace mortelle. Plus rien ne prolongerait nos sens, ni notre mémoire, ni notre corps. C’est ce paradoxe qu’on oublie : critiquer la technologie, c’est déjà en user, ne serait-ce qu’à travers le langage, l’écriture, ou l’idée même de progrès.

Penser qu’on pourrait « faire marche arrière » relève donc d’un mythe romantique : celui du retour à une pureté perdue. Mais il n’y a jamais eu d’humain « pur », séparé de ses outils. L’Homme sans technologie n’est pas un Homme d’avant, c’est un Homme sans expérience.

suivre. La technologie, censée nous simplifier la vie, devient pour beaucoup un labyrinthe administratif et mental, où chaque clic semble conditionné par le précédent.

Et cette fracture n’est pas seulement technique : elle est humaine. Elle génère un sentiment d’exclusion discret, mais profond, une forme de honte face à l’incompréhension. On n’ose plus demander de l’aide, de peur de paraître dépassé.e.

L’accès au numérique est devenu un nouveau marqueur social : il ne suffit plus d’avoir un appareil, il faut savoir l’apprivoiser. Chaque mise à jour laisse un peu plus de monde sur le quai, pendant que le train du progrès accélère sans regarder derrière lui. Peut-être qu’au lieu d’essayer de s’en passer on devrait simplement s’assurer qu’elle soit utilisable par tout le monde. L’humain et la technologie, l’un a toujours façonné l’autre et l’histoire montre qu’ils avancent main dans la main, parfois trop vite, parfois trop loin, mais toujours ensemble.

QUAND L’IDENTITÉ DEVENAIT PATHOLOGIE

Le 7 octobre 2025, la Cour suprême des États-Unis, désormais dominée par une majorité conservatrice, a entendu les arguments dans l’affaire Chiles c. Salazar, qui pourrait permettre d’annuler l’interdiction par le Colorado des « thérapies de conversion » pour mineur.es. La thérapeute chrétienne Kaley Chiles, soutenue par l’Alliance Defending Freedom, affirme que la loi viole son droit constitutionnel d’offrir des conseils spirituels sur le genre et la sexualité. Allant dans ce sens, plusieurs juges conservateurs ont semblé plus inquiets d’une supposée « discrimination de point de vue » que des risques encourus par les jeunes soumis à ses thérapies de conversion.

Par Léon Bodier, chef de pupitre aux arts et à la culture

Albert Londe, document du service photographique de la Salpêtrière, 1893

Au-delà du tribunal, le ton du débat public s’infléchit vers une forme d’hygiénisme moral. Le sénateur John Kennedy a récemment affirmé que « la plupart des enfants finissent par sortir de la confusion liée au genre », naturalisant ainsi l’idée que la pluralité des identités serait une déviation temporaire, une phase de désorientation momentanée.

Cette rhétorique ne se limite plus à la parole : elle s’étend désormais aux dispositifs du pouvoir. Des documents récents laissent entendre que le FBI aurait envisagé de classer les personnes transgenres parmi les catégories d’« extrémisme violent » dans le sillage du meurtre de Charlie Kirk. Le crime a pourtant été perpétré par un homme cisgenre, une haine déplacée qui serait justifiée par sa colocation avec une femme transgenre. Le groupe de réflexion conservateur à l’origine de Project 2025 1 aurait même proposé d’ajouter une nouvelle catégorie de menace nationale : celle de « l’extrémisme violent inspiré par l’idéologie transgenre » afin de permettre à l’agence de

« détecter et démanteler » des supposées cellules. Derrière ce lexique se profile une logique de délire bureaucratique : la volonté d’éradiquer une différence imaginaire. Et les chiffres suffisent à démentir ce fantasme : sur plus de cinq mille fusillades de masse recensées entre 2013 et 2025, seules cinq ont été commises par des personnes trans ou non binaires — soit moins d’un dixième de pour cent. À travers ces dispositifs, le langage sécuritaire et le langage thérapeutique se rejoignent : l’un comme l’autre redessine les frontières de la normalité en pathologisant ce qui les déborde. Il s’agit d’un mouvement qui retrouve ses racines particulièrement depuis le XIXe siècle, comme l’ont montré le Dr. Bob Myers, Jack Drescher, Andreas De Block et Pieter Adriaens. Ensemble, ces recherches retracent la généalogie d’un savoir médical et social, où la norme s’impose sous couvert de soin et où la déviance devient symptôme à diagnostiquer, voici son histoire.

1 Project 2025 (également connu sous le nom de Projet de transition présidentielle 2025) est une initiative politique publiée en avril 2023 par la Heritage Foundation pour remodeler le gouvernement fédéral des États Unis et consolider le pouvoir exécutif en faveur des politiques de droites.

XIXe siècle

Hystérie

Apparu dès l’antiquité, c’est à partir du XIXe siècle que l’hystérie est considérée comme une affection spécifiquement féminine, liée à une prétendue instabilité biologique et morale des femmes. Les travaux de Jean-Martin Charcot à la Salpêtrière, alors qu’il utilisait l’hypnose pour étudier l’hystérie en provoquant des crises, ont contribué à médicaliser ce diagnostic. Un peu plus tard, les premières patientes de Josef Breuer et Sigmund Freud, telle qu’Anna O. (Bertha Pappenheim, 1880 2), sont devenues emblématiques de cette « maladie des nerfs ». L’hystérie en tant que diagnostic a survécu jusque dans la seconde moitié du XXe siècle, où elle persiste dans certaines pratiques psychiatriques comme une survivance conceptuelle d’un trouble genré.

Masturbation

Dès le XVIIIe siècle, Samuel-Auguste Tissot publie L’onanisme : dissertation sur les maladies produites par la masturbation (1761), réédité et cité jusqu’au XIXe siècle : la masturbation y est décrite comme source de « maladies graves » comme la folie, l’aliénation et la dégénérescence. Les sanatoriums appliquent alors des traitements coercitifs – ceintures de chasteté, cautérisations – pour prévenir cette « maladie morale ».

Drapétomanie et Dysaesthesia Aethiopica

Le médecin louisianais Samuel A. Cartwright invente en 1851 deux pseudo-maladies pour « expliquer » les comportements des esclaves. La première serait la Drapetomanie, ou « folie de la fuite », censée provoquer chez les personnes esclavagées un « irrépressible besoin de s’enfuir ». La seconde est connue sous le nom de Dysaesthesia Aethiopica et serait censée traduire une paresse ou une insubordination. Cartwright publie son Report on the Diseases and Peculiarities of the N**** Race dans le New Orleans Medical and Surgical Journal, soutenant que ces comportements « déviants » sont des troubles mentaux propres aux Noir.es et recommandant la flagellation comme « traitement ». Ses théories furent relayées dans De Bow’s Review et commentées jusqu’en Europe.

Travestissement

Dans Psychopathia Sexualis (1886), Richard von Krafft-Ebing décrit le travestissement et d’autres comportements genrés non normatifs comme des « perversions sexuelles » issues d’une dégénérescence héréditaire. Ces classifications psychiatriques serviront de base aux futures classification méthodique des « paraphilies 3 » dans le DSMIII (1980). Des procès médiatisés dans les années 1950-60 aux États-Unis visaient les cross-dressers qui étaient parfois internés en hôpital psychiatrique.

2 À la suite de la maladie et du décès de son père, elle développe divers troubles physiques et psychiques que Breuer interprète dans le cadre de ce diagnostic. C’est au fil de son traitement qu’il met au point, avec Freud, la méthode de la talking cure, fondatrice de la psychanalyse, et de l’auto hypnose, qui conduit progressivement à la disparition de ses symptômes.

3 Une pratique sexuelle qui diffère des actes traditionnellement considérés comme normaux.

Début du XXe siècle

Homosexualité et bisexualité

Les travaux de Krafft-Ebing sur ce qu’il définit comme des « inversions sexuelles » vont inspirer les premières éditions du Diagnostic and Statistical Manual (DSM-I, 1952) qui classent l’homosexualité parmi les « troubles sociopathiques de la personnalité ». Selon Jack Drescher, l’American Psychiatric Association la retire en 1973 du DSM-II, sous la pression d’activistes comme Frank Kamen après de longs débats entre théories pathologisantes et approches normalisantes. L’Organisation mondiale de la santé supprime le diagnostic de la Classification internationale des maladies (CIM-9) en 1990. Le psychiatre Irving Bieber la décrit encore en 1962 comme une pathologie curable (Homosexuality : A Psychoanalytic Study). Un cas emblématique sera celui d’Alan Turing (1912-1954), condamné pour homosexualité et soumis à une castration chimique.

Intersexuation

Longtemps considérée comme une anomalie à corriger, l’intersexuation donne lieu à des chirurgies dites de « normalisation » dès la première moitié du XXe siècle. Comme le rappelle Drescher, ces pratiques découlent du binarisme de genre qui impose une assignation stricte au masculin ou au féminin. Les mémoires de Herculine Barbin (1838-1868), publiées par Michel Foucault, illustrent la médicalisation coercitive des corps intersexes. Des « cliniques de sexologie » en Allemagne (Institut für Sexualwissenschaft, Magnus Hirschfeld) observent et cataloguent entre 19191933 ces cas comme des anomalies de développement.

Milieu du XXe siècle

Autisme

En 1943, Leo Kanner décrit l’autisme infantile comme un « trouble du contact affectif », pathologisant une différence comportementale ; son premier patient, Donald Triplett, est diagnostiqué la même année. Cette vision déficitaire marquera durablement la psychiatrie infantile. En 1998, une étude frauduleuse du médecin britannique Andrew Wakefield a suggéré un lien entre le vaccin ROR (rougeole, oreillons, rubéole) et l’autisme ; l’article a été retiré du Lancet en 2010. Entre 2008 et 2013, plusieurs auteurs, dont Stephen T. Schultz et William Parker, ont suggéré un lien entre acétaminophène prénatal et autisme, hypothèse non confirmée expérimentalement. Les études systématiques de cohortes depuis 2018 ( JAMA Psychiatry, Nature Medicine) montrent une corrélation faible et non causale.

Surdité et handicaps

Jusqu’aux années 1970, les institutions pour enfants sourds interdisent la langue des signes ; l’oralisation forcée est conçue comme un traitement « curatif ». Cette médicalisation du handicap s’oppose aujourd’hui aux approches identitaires et linguistiques des communautés sourdes.

Fin du XXe siècle

Transsexualisme / identité de genre

Le DSM-III (1980) introduit le diagnostic de trouble de l’identité de genre, maintenu dans le DSM-IV (1994) et jusqu’à la publication du DSM-5 (2013), qui adopte la notion de dysphorie de genre. De son côté, la CIM-11 (2019) la reclasse hors des troubles mentaux dans la santé sexuelle et non psychiatrique. Christine Jorgensen (1952), première femme trans médiatisée, et Lili Elbe, pionnière des chirurgies de réassignation dont l’histoire a été popularisée par The Danish Girl (2015) deviendront des cas emblématiques de cette pathologisation.

Christine Jorgensen / WIRED

Comme mentionné au début de l’article, ces processus de pathologisation sont encore d’actualité. En septembre 2025, aux États-Unis, Robert F. Kennedy Jr. s’est fait le porte-parole du mouvement cherchant à, une fois pour toute, établir des liens causaux entre les vaccins, le Tylenol et l’autisme en appelant à la recherche d’un traitement. L’Alliance canadienne de l’autisme et les agences Centers for Disease Control and Prevention (CDC), l’OMS et le National Institutes of Health (NIH) ont depuis fermement rappelé l’absence de preuves scientifiques. Ce phénomène ne se limite pas aux États-Unis. Au Canada aussi, un glissement rhétorique comparable se manifeste, plus feutré, mais non moins révélateur d’un effort renouvelé de pathologisation des identités. En janvier 2025, le chef conservateur Pierre Poilievre affirmait qu’il n’était pas « aware of more than two genders », réaffirmant ainsi une conception binaire du monde comme s’il s’agissait d’une évidence naturelle.

En Alberta, la première ministre Danielle Smith a imposé des politiques restreignant l’accès aux soins de transition pour les mineur.es à l’aide de la clause dérogatoire — un geste qui témoigne d’une volonté de placer la question de l’identité en la requalifiant comme enjeu médical plutôt que juridique. Ces positions politiques, au Canada comme aux États-Unis, ont un même effet : elles traduisent l’identité en terrain d’expertise à diagnostiquer ou à guérir.

Bibliographie

Bieber, I. (1962). Homosexuality : A Psychoanalytic Study. New York : Basic Books.

Breuer, J., & Freud, S. (1895). Études sur l’hystérie. Paris : Presses Universitaires de France, 1956 (trad. fr.).

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De Block, A., & Adriaens, P. (2013). Pathologizing Sexual Deviance : A History. Journal of Medicine and Philosophy, 38(6), 640–657.

Drescher, J. (2015). Out of DSM : Depathologizing Homosexuality. Behavioral Sciences, 5(4), 565–575.

Foucault, M. (1978). Herculine Barbin dite Alexina B. Paris : Gallimard.

Krafft Ebing, R. von. (1886). Psychopathia Sexualis. Stuttgart : Ferdinand Enke Verlag.

Myers, B. (2014). “ Drapetomania ” : Rebellion, defiance and free Black insanity in the antebellum United States (Master’s thesis, University of California). eScholarship. https://escholarship. org/uc/item/9dc055h5

Tissot, S. A. D. (1761). L’onanisme : dissertation sur les maladies produites par la masturbation. Lausanne : M. M. Bousquet.

Wakefield, A. J., et al. (1998). Ileal-LymphoidNodular Hyperplasia, Non-Specific Colitis, and Pervasive Developmental Disorder in Children. The Lancet, 351(9103), 637–641. [Article retiré en 2010].

Démonstration d'hypnose sur une femme atteinte d'hystérie par le neurologue Jean Martin Charcot, à l'hôpital de la Pitié Salpêtrière, en

CHIMÉRIQUES

Cancer

Kappa

Créature amphibie du folklore japonais, le Kappa incarne parfaitement les contradictions lunaires du Cancer. Vivant entre deux mondes - l’eau et la terre - il porte littéralement sa vulnérabilité sur la tête : un creux rempli d’eau qui contient toute sa force vitale. Renverse cette eau, et le redoutable yokai devient impuissant. Farouchement territorial, le Kappa défend sa rivière avec une agressivité surprenante pour sa petite taille. Mais cette férocité n’est jamais gratuite, toujours défensive, seulement, la menace qu’il craint en est-elle vraiment une? Tour à tour malicieux et bienveillant, le Kappa change d’humeur comme la Lune, mais reste, au fond, profondément attaché à son petit monde aquatique.

Lion Sphinx

Le Sphinx adopte d’abord cette posture de gardien suprême - il ne protège pas n’importe quoi (ou n’importe qui), mais l’entrée de Thèbes. Il se place naturellement au centre, en position d’autorité absolue, exactement comme le Lion se voit au cœur de son univers. Le Sphinx ne combat pas physiquement (bien qu’il en ait la force), il teste l’intelligence, la dignité, la force des voyageurs. Il n’y a pas plus lion que cette idée de se placer en juge de la valeur humaine. Et celles et ceux qui échouent ? Dévoré.es sans pitié.

Vierge

Dryade

Dans le silence des bois, la Dryade veille. Tout autour d’elle pousse le vivant : chaque feuille, chaque brin de mousse a sa place. C’est là sa magie. Créature patiente, elle guérit ce qui se brise, elle redonne souffle à ce qui flétrit. La Dryade ne parle pas, elle écoute. Sous sa douceur se cache une force ancienne, celle de la terre qui ne cède jamais. Quiconque trouble l’équilibre qu’elle protège verra la forêt se refermer sur lui.

CHIMÉRIQUES

Capricorne

Amalthée

Amalthée, déesse nourricière, porte en elle la sagesse du Capricorne. Tous deux unissent la douceur et la rigueur, la patience et le progrès. Comme la chèvre qui gravit la montagne, Amalthée élève sans bruit, soutenant la croissance divine par la constance et la discipline. Chez elle, la tendresse devient force, le soin devient pouvoir. Elle incarne cette tension prolifique entre le terrestre et le céleste — celle du Capricorne, qui cherche à toucher les étoiles sans jamais oublier la terre d’où il vient.

Verseau

Griffon

Sur les hauteurs où souffle le vent, le Griffon ne connaît pas de maître. Corps de lion, ailes et bec d’aigle — il unit courage et clairvoyance. Visionnaire, il plane au-dessus des royaumes, cherchant l’équilibre entre instinct et sagesse. Ni céleste ni terrestre, il relie les deux mondes. Mais sa vigilance peut devenir solitude : à trop protéger, il oublie de partager.Quand il déploie enfin ses ailes, la lumière se répand et guide les âmes libres vers de nouveaux horizons.

Poisson

Selkie

Sous la lune, la Selkie glisse entre deux souffles : celui de la mer et celui de l’amour. Créature d’écume et de peau volée, elle s’abandonne à la tendresse des humains, tout en portant dans ses yeux la nostalgie des profondeurs. Son cœur bat au rythme d’une promesse impossible — aimer sans s’échouer, désirer sans perdre sa liberté. Tantôt peau de phoque, tantôt chair humaine, dans le reflux des vagues, elle apprend que toute passion a un prix : celui du retour au rivage ou de la fuite vers l’infini.

(sans ordre particulier)

Top 10 des sorties d'albums à surveiller pour l'automne 2025

Par Chyz 94.3, la radio des étudiantes et étudiants de l'université Laval

Beat Sexü Dernière chance

10 octobre 2025

Un chant d’amour

Vanille

17 octobre 2025

Symphonie publicitaire sous influence

Alix Fernz

17 octobre 2025

Dopamine

Catherine Jeanne-D’arc

17 octobre 2025

Bonne chance

San James

31 octobre 2025

Thunder Child Q052

10 octobre 2025

Secoue le sol

Et on déjeune

17 octobre 2025

Ataraxie

Yokofeu

24 octobre 2025

À la prochaine

Douance

24 octobre 2025

Panorama

Hélène Barbier

14 novembre 2025

L’ANNÉE 2025 EN 10 FILMS

1

2

« Essayant de laisser derrière eux leurs vies troublées, les frères jumeaux retournent dans leur ville natale pour recommencer, seulement pour découvrir qu’un mal encore plus grand attend pour les accueillir à nouveau. »

Sinners de Ryan Coogler (2h17)

3

« Un groupe de survivants du virus de la rage vit sur une petite île. Lorsque l’un des membres du groupe quitte l’île pour une mission sur le continent, il découvre des secrets, des merveilles et des horreurs qui ont muté, non seulement des infectés mais d’autres survivants. »

« Un chien fidèle déménage dans une maison familiale rurale avec son propriétaire, seulement pour découvrir des forces surnaturelles qui se cachent dans l’ombre. Alors que des entités sombres menacent son compagnon humain, le chiot courageux doit se battre pour protéger celui qu’il aime le plus. »

28 Years Later de Danny Boyle (1h55)

4

« En mai 2020, un affrontement entre un shérif et un maire d’une petite ville déclenche un baril de poudre alors que le voisin est opposé à celui d’Eddington, au Nouveau-Mexique. »

Good Boy de Jan Komasa (1h50)

5

« L’officier Sandra Perron démissionne de l’armée canadienne après qu’une photo controversée fasse surface. S’adaptant à la vie civile au milieu d’une enquête, elle nie les allégations d’abus malgré des preuves suggérant des mauvais traitements dans son unité. »

Eddington de Ari Aster (2h25)

Out Standing de Mélanie Charbonneau (1h47)

6

Par Emmy Lapointe, rédactrice en chef, et Léon Bodier, chef de pupitre aux arts et à la culture

« Un scientifique brillant mais égoïste donne vie à une créature dans une expérience monstrueuse qui mène finalement à la perte à la fois du créateur et de sa création tragique. »

7

8

« Le deuxième partie de l’adaptation en film de la comédie musicale de Broadway se focalise sur Elphaba, la future sorcière maléfique de l’Ouest et sa relation avec Glinda, la bonne sorcière du Nord. »

Frankenstein de Guillermo del Toro (2h29)

9

« Une critique musicale de 24 ans s’implique romantiquement avec les membres d’un groupe indépendant qu’elle décide de faire connaître, contre la scène musicale indie de Montréal en 2011. »

Wicked For Good de Jon Chu (2h17)

Mile End Kicks de Chandler Levack (1h51)

« Au cours d’une expédition humaine pour coloniser l’espace, Mickey, un employé dit « jetable », est envoyé explorer une planète de glace. »

Mickey 17 de Bong Joon-ho (2h19)

« À l’aube de son premier déploiement en Afghanistan, un soldat charismatique et attachant décide de former les Phoenix, l’équipe de football de son fils de 13 ans. »

10

Mentions honorables : Forever, 100 nights hero, History of Sound, Anna Kiri.

Phénix de Jonathan Beaulieu-Cyr (1h30)

GUILLERMO DEL TORO ET L’AMOUR DU MONSTRUEUX

I - Le monstre comme figure de l'altérité et du marginal

Dans son essai fondateur Monster Theory : Reading Culture, Jeffrey Jerome Cohen écrit que le monstre est « l’incarnation d’un moment culturel précis – d’un temps, d’un sentiment, d’un lieu. ». Pour lui, les monstres représentés au cinéma, en littérature, en peinture, fonctionneraient comme des radiographies culturelles. Le monstre, écrit-il, naît à l’intersection d’un lieu, d’un temps et de sentiments. Cohen, dans son quatrième chapitre, explique que le monstre habite aux portes de la différence. Créature des seuils et des frontières, le monstre matérialise tout ce qui menace l’ordre (dominant) établi. Il est l’Autre absolu, celui qu’on exile aux marges pour mieux définir, en creux, ce

que nous pensons être. Pourtant, le monstre, plus souvent qu’autrement, refuse de rester à sa place, il s’adapte et revient sans cesse.

Guillermo del Toro, dans nombre de ses œuvres, s’est emparé de cette grammaire monstrueuse pour la retourner ; chez lui, les créatures fantastiques et monstrueuses deviennent les dépositaires d’une humanité que ses personnages humains semblent avoir perdue.

Par Emmy Lapointe, rédactrice en chef
Guillermo del Toro / The Talks

Hybridité corporelle et métamorphose

L’obsession de del Toro pour la transformation corporelle dépasse évidemment la fascination pour les effets spéciaux. Elle touche à quelque chose de plus fondamental, la porosité des frontières d’un « genre humain ».

Dans Cronos, la métamorphose vampirique de Jesús Gris se vit comme une addiction, métaphore que del Toro pousse jusqu’au bout dans la scène où le vieil homme lèche le sang sur le sol d’une toilette publique. Cette image, d’une abjection certaine, montre la dimension érotique et compulsive de la transformation. Le vampire del torien n’est pas maudit ; il est dépendant, travaillé par un désir qui le dépasse et le façonne.

Mimic (1997) intensifie cette vision avec ses cafards qui imitent la forme humaine. L’évolution accélérée produit des créatures liminales, ni tout à fait insectes ni vraiment humaines, mais quelque chose de dégueulassement autre. Del Toro filme ces corps avec une fascination-répulsion ; la scène où Susan découvre l’exosquelette abandonné qui reproduit une silhouette humaine en est un parfait exemple. Ce mimétisme interroge des certitudes ontologiques, l’apparence humaine fait-elle l’humanité ?

Blade II (2002) introduit les Reapers, des espèces de vampires mutants dont les mâchoires se déplient comme des pièges à loups et dont le métabolisme est survolté à un tel point qu’ils semblent incarner une hybridité poussée vers un extrême autodestructeur. Ces « super-vampires » cannibalisent leur propre espèce et suggèrent, par le fait même, que l’évolution n’est pas forcément progrès. Leur chef, Nomak, porte les traces de cette transformation excessive : un corps couvert de cicatrices, un cœur protégé par une carapace osseuse, une existence douloureuse. Il incarne un côté plus sombre de l’hybride, celui de ne pouvoir appartenir à aucun monde (McDonald, Clark, 2014). Cette porosité homme/monstre/machine culmine dans la figure de Johann Krauss dans Hellboy II (2008) : un médium ectoplasmique confiné dans un scaphandre ou, en d’autres mots, un fantôme dans une machine. Son corps gazeux nécessite un contenant artificiel pour interagir avec le monde physique. Il devient alors un être tripartite : humain par la conscience, spectral par la substance, mécanique par la forme. Johann Krauss révèle cette impossibilité de reconstituer un être à part entière ou du moins, un être d’une seule nature.

Mimic (1997) / Collider

Les amitiés en marge

Cette réhabilitation du monstrueux s’accompagne d’une célébration des marginaux qui forment, film après film, des communautés fondées sur la solidarité des exclus. L’échine du Diable (2001) présente ainsi les orphelin.es républicain.es comme les véritables « fantômes » de l’histoire espagnole, des enfants évincés du récit franquiste, mais qui persistent et hantent. Leur orphelinat devient un espace d’amitié dans lequel s’esquisse quelque chose comme une petite résistance et une tentative d’écriture de mémoire collective.

Le Bureau de recherche et Défense paranormale dans Hellboy fonctionne comme des refuges pour les « freaks » : un démon rouge sardonique élevé par un scientifique britannique, un homme-poisson télépathe amateur de musique classique, une pyrokinétique instable, un médium ectoplasmique dans un scaphandre. Cette assemblée un peu improbable forme une famille certes atypique, mais aimante dont le principal point commun est l’expérience de l’exclusion. Del Toro filme leurs interactions avec une tendresse qui transforme l’étrangeté en familiarité et suggère ainsi peut-être que la véritable humanité réside peut-être dans l’acceptation de sa propre monstruosité.

La forme de l’eau met aussi en scène, autour de la créature amphibie, une constellation d’exclu.es de l’Amérique de Kennedy : Élisa, femme muette reléguée au travail de nuit, Zelda, femme noire doublement marginalisée, Giles, artiste homosexuel d’un certain âge et même Dimitri, l’espion soviétique qui trahit ses supérieurs par compassion. Leur alliance laisse croire en l’existence d’une Amérique autre.

Cette solidarité des opprimé.es traverse l’ensemble de l’œuvre de del Toro et suggère que la solidarité ne naît pas de la conformité, mais plutôt de la reconnaissance mutuelle entre êtres blessés. Le cinéaste ne romantise pas la marginalité, ses personnages souffrent et meurent souvent, mais il leur accorde une dignité et une possibilité d’amours et d’amitiés.

Transnationalisme

L’hybridité del torienne ne se limite pas aux corps et aux genres cinématographiques ; elle irrigue l’identité même du cinéaste et réapparaît dans nombre de ses oeuvres. Mexicain travaillant entre Hollywood et l’Espagne, del Toro incarne ce que Hamid Naficy appelle le « cinéma accentué », un cinéma qui porte les traces du départ perpétuel et du déplacement même quand il revêt les allures du blockbuster.

Cette condition transnationale se manifeste d’abord dans la trajectoire de sa production. Cronos, tourné au Mexique avec des moyens artisanaux, porte déjà l’hybridité culturelle : un vampire mexicain confronté à l’impérialisme économique américain, des dialogues qui glissent de l’espagnol à l’anglais, une esthétique qui marie le baroque latino-américain au gothique européen. Quand del Toro arrive à Hollywood pour Mimic, il ne s’américanise pas ; il mexicanise le blockbuster et infiltre le film de catastrophe de ses obsessions personnelles.

Les films produits en Espagne – L’échine du Diable et Le labyrinthe de Pan – représentent une hybritidé linguistique et culturelle. Del Toro ajoute son expérience culturelle de la violence latino-américaine, des disparitions forcées, des fantômes qui hantent les dictatures du Cône Sud sur la guerre civile espagnole. Ce trauma spécifiquement européen est alors vu de façon oblique et prend une dimension plus mythique et acquiert, par le fait même, une résonance plus large (Beltrán, 2005).

Même les personnages du cinéaste sont des figures transnationales. Hellboy, « né » en Écosse, élevé en Amérique, mais originaire d’une dimension infernale, incarne l’idée d’une identité-rhizome (Glissant, 1990), une identité dont les origines seraient mixtes et non hiérarchisées les unes par rapport aux autres.

C’est dans La forme de l’eau que l’hybridité linguistique et culturelle semble atteindre son apogée. Del Toro y transforme Baltimore en espace babylonien. Le film mélange les langues (l’anglais, le russe, le langage des signes), les cultures (américaine, soviétique, amazonienne à travers la créature), les références (le cinéma hollywoodien classique, la mythologie sud-américaine du Yacuruna, le réalisme magique latino-américain) et poétise la contamination qui intensifie plutôt qu’elle ne dilue l’identité culturelle.

II - Le gothique et le merveilleux noir : l'enfance face à l'horreur

L'enfant comme médiateur entre les mondes

Les enfants de del Toro ne sont jamais préservés, ils sont, le plus souvent, les véhicules d’une lucidité assez violente. Ses jeunes protagonistes possèdent ce que les adultes ont perdu : la capacité « de voir au-delà », de percevoir les fissures dans le réel où s’infiltre le fantastique. Ils deviennent des psychopompes involontaires et les guides des spectateur.rices. (Bettelheim, 1976).

Aurora, la petite-fille silencieuse de Cronos, incarne cette fonction médiatrice dans sa forme la plus simple. Enfant presque muette qui ne prononce que quelques mots durant tout le film, elle observe la métamorphose vampirique de son grand-père calmement. Quand elle le découvre dormant dans son cercueil improvisé, elle ne crie pas, elle referme doucement le couvercle. Et ce sont ses gestes et sa présence qui finissent par attendrir l’horreur. Quand elle applique du rouge à lèvres sur le visage cadavérique de Jesús, c’est pour lui redonner une apparence humaine. Aurora ne juge pas, ne condamne pas, elle accompagne.

Carlos, dans L’échine du Diable, développe une relation plus complexe avec le surnaturel. Nouvel arrivant dans l’orphelinat hanté, il devient la boîte vocale vivante des messages de Santi, l’enfant fantôme. Sa capacité à

communiquer avec les mort.es ne relève pas tant du don paranormal que d’une sensibilité particulière à l’injustice et aux récits plus minoritaires. Quand Santi murmure « beaucoup vont mourir », il ne prophétise pas le massacre à venir dans l’orphelinat, il énonce le destin de milliers d’enfants du « monde réel ». Carlos devient ainsi le détenteur d’une mémoire refoulée.

Ofelia, dans Le labyrinthe de Pan, est la médiatrice ultime puisque contrairement à Aurora et Carlos qui subissent le fantastique, elle le convoque activement et s’y réfugie. Son premier geste significatif – replacer l’œil de pierre dans la statue-totem – ouvre littéralement la porte entre les mondes. Elle ne découvre pas le labyrinthe, elle le réveille. Elle choisit de croire, de suivre le faune, d’accomplir les épreuves et répare ainsi les erreurs des plus grands.

L’innocence, chez del Toro, n’est donc pas une naïveté connotée, mais plutôt une façon d’accéder à une autre forme de connaissance. Ses enfants voient les fantômes, parce qu’ils n’ont pas encore appris à ne pas les voir. La notion de possible-impossible ou de réel-imaginaire n’est pas encore acquise.

Ofelia dans Le Labyrinthe de Pan (2006) / Girl Museum

Réécrire les contes

Del Toro emprunte aux contes merveilleux, mais il les démembre pour les restructurer selon une logique certes plus sombre, mais aussi plus ambiguë, moins manichéenne. Ses références explicites aux frères Grimm et à The Science of Fairy Tales d’Edwin Sidney Hartland montrent une connaissance du merveilleux qui dépasse largement l’ère Disney et les happy endings

Les trois épreuves d’Ofelia dans Le labyrinthe de Pan reprennent la structure initiatique classique en trois actes, mais del Toro en pervertit la logique. La première épreuve – récupérer la clé dans le ventre du crapaud géant – évoque les quêtes traditionnelles, mais filmée dans une atmosphère de body horror visqueux qui contamine le merveilleux de dégoût. La deuxième – résister à la tentation du banquet du Pale Man – inverse le motif de l’hospitalité féerique : ici, manger ne scelle pas une alliance, mais déclenche un massacre. La troisième – sacrifier son frère innocent – pose une question éthique impossible à résoudre. (Brown, 2015).

Cette structure ternaire ne mène pas à la transformation glorieuse de l’héroïne, mais à sa mort. Ou peut-être à sa transfiguration – del Toro maintient délibérément l’ambiguïté. Ofelia meurt aussi bien en martyre républicaine qu’elle renaît en princesse Moanna. En ne tranchant pas, en faisant s’enlacer les lectures politique et fantastique, del Toro semble insister sur le coût de la résistance, tout en promettant une récompense plus grande que nous. Del Toro, pour qualifier son œuvre, emprunte au surréalisme l’expression « merveilleux » noir qui se caractérise par l’intrusion de la violence graphique dans le merveilleux. Voir le Pale Man dévorer les fées, ses mains sanglantes, ses yeux qu’il place dans ses paumes trouées, c’est horrifique, tout de lui est horrifique, parce qu’on le voit, alors que le merveilleux se contenterait de le placer en menace. Cette contamination fonctionne dans les deux sens : la violence réelle (Vidal fracassant le nez du rebelle) acquiert une dimension mythique tellement elle est intense et graphique, tandis que le merveilleux (le Faune) devient physiquement menaçant. La brutalité fasciste et la cruauté féerique se reflètent l’une et l’autre.

Trauma historique et imagination

La guerre civile espagnole fonctionne comme la blessure originelle qui irrigue toute l’œuvre hispanique de del Toro. Elle est, oui, un décor historique, mais sert surtout de trauma fondateur qui structure la perception du réel. Dans L’échine du Diable et Le labyrinthe de Pan, le fantastique n’advient pas malgré l’histoire, mais à cause d’elle. C’est sa violence politique, son absurdité qui fissurent le monde « réel historique ».

Le fantôme de Santi dans L’échine du Diable incarne littéralement le retour du refoulé historique. L’enfant assassiné hante l’orphelinat en mémoire des morts de la guerre civile que le pouvoir franquiste ne souhaitait pas inclure dans les discours officiels. Son corps, flottant dans la citerne comme un fœtus dans son liquide amniotique, refuse de disparaître. Beaucoup vont mourir répète-t-il, prophétie qui est aussi mémoire, annonce qui est aussi un rappel.

Réparation

Bruno Bettelheim soutenait que les contes de fées permettent aux enfants de symboliser et ainsi maîtriser leurs angoisses profondes. Del Toro radicalise cette idée : chez lui, l’imagination fantastique est une stratégie de survie psychique dans un réel imbuvable.

Cette fonction thérapeutique de l’imaginaire se double d’une dimension politique. Les contes qu’Ofelia lit, les dessins qu’elle trace, les histoires de Mercedes sont des discours qui s’opposent à celui monolithique du fascisme. Les enfants de del Toro qui agissent sur le fantastique le font pour proposer d’autres modes de fonctionnement, d’autres débuts. Quand Ofelia se sacrifie plutôt que de tuer son petit frère, c’est pour réaffirmer des valeurs. Son sacrifice – qu’il mène à un monde merveilleux ou à la mort des athées – reste un acte de désobéissance.

Les enfants de del Toro portent ainsi le double fardeau d’être témoins et visionnaires. Témoins d’une violence qu’ils ne peuvent empêcher, qu’ils doivent traverser, visionnaires d’une suite du monde. Entre Aurora qui maquille son grand-père vampire, Carlos qui dialogue avec les morts, Ofelia qui meurt en princesse ou en martyre, on aperçoit les contours d’une généalogie de l’enfance comme dernier refuge du sacré dans un monde désenchanté.

Bibliographie

Balanzategui, J. (2015). Child transformed by monsters : Trauma, fairy tales, and fantasy in del Toro’s Spanish language films. In J. W. Morehead (Ed.), The supernatural cinema of Guillermo del Toro : Critical essays (pp. 71 84). McFarland.

Beltrán, C. (2005). The trouble with unity : Latino politics and the creation of identity. Oxford University Press.

Brown, N. (2015). Time out of joint : The Devil’s Backbone and Pan’s Labyrinth. In J. W. Morehead (Ed.), The supernatural cinema of Guillermo del Toro : Critical essays (pp. 55 73). McFarland.

Bettelheim, B. (1976). The uses of enchantment : The meaning and importance of fairy tales. Knopf.

Cohen, J. J. (Ed.). (1996). Monster theory : Reading culture. University of Minnesota Press.

Davies, A. (2015). Slime and subtlety: del Toro’s English language films. In J. W. Morehead (Ed.), The supernatural cinema of Guillermo del Toro : Critical essays (pp. 42 54). McFarland.

Glissant, É. (1990). Poétique de la relation. Gallimard.

Hartland, E. S. (1891). The science of fairy tales : An inquiry into fairy mythology. Walter Scott.

Lury, K. (2010). The child in film : Tears, fears, and fairy tales. I.B. Tauris.

McDonald, K., & Clark, R. (2014). Guillermo del

Toro : Film as alchemic art. Bloomsbury Academic.
Guillermo del Toro / Premium Beat

NOS CRÉATURES CINÉMATOGRAPHIQUES ET LEURS ORIGINES

De la tératologie antique à la culture populaire contemporaine, ces chimères traduisent une constante : l’humain se définit toujours contre ce qu’il redoute de devenir.

Par Léon Bodier, chef de pupitre aux arts et à la culture

Les travaux de Stahl et Tourame (2010) montrent comment la médecine ancienne a nourri les mythes, révélant la manière dont certaines malformations réelles ont pu donner naissance à des figures légendaires. Comme le rappellent Kappler (1980) et Wolff-Quenot (1969), les sociétés médiévales percevaient la monstruosité comme une punition divine — « l’enfant né malformé étant considéré comme le fruit du péché » — , mais aussi comme un signe du réel transposé dans l’imaginaire : « derrière chaque création imaginaire se cache une parcelle de réalité, occultée, parfois dépassée ou détournée ». Selon Lascault (1973), peu de monstres dans l’art trouvent leur source dans l’observation directe, mais les créateur.rices furent « d’attentifs observateurs des difformités et des infirmités physiques », transformant la déformation anatomique en symbole poétique et moral.

À cette généalogie biologique s’ajoute une lecture culturelle : en Occident, les créatures furent le plus souvent connotées négativement, tant dans l’Antiquité qu’au Moyen Âge. Pourtant, comme le souligne Leclercq-Marx (2023), certaines d’entre elles — sirènes, centaures, cynocéphales

ou faunes — ont connu un processus d’humanisation partielle, passant « du registre du démoniaque ou de l’ambigu à celui de l’humain ». Si saint Augustin, dans La Cité de Dieu (XVI, 8), admettait la possibilité qu’ils possèdent une âme, sa conception eut sans doute peu de fidèles. Toutefois, plusieurs indices montrent que ces hybrides furent parfois considérés comme supérieurs aux monstres dépourvus de toute référence à l’humain.

Sur « l’échelle biologique » sculptée au IXe siècle au revers du diptyque d’Areobindus, ils suivent immédiatement Adam et Ève, précédant ainsi les monstres entièrement thériomorphes et les animaux. De même, Thomas de Cantimpré reconnaît à ces créatures une certaine préséance, « du fait de leur aptitude à certains actes, parce que, sans doute, plus ils approchent de l’homme par la forme extérieure de leur corps, plus ils en sont proches par le sens du jugement dans leur cœur ». Ces exemples attestent que l’humanisation des hybrides, amorcée dès la fin de l’Antiquité, ne relevait pas seulement d’un imaginaire moral : elle traduisait une hiérarchie implicite du vivant où la ressemblance à l’humain devenait signe d’intelligence et d’âme.

Le Satyre/Faunes — Le Monde de Narnia (Andrew Adamson, 2005)

Les satyres, ou faunes, apparaissent dans la Grèce archaïque comme compagnons du dieu Dionysos, incarnant la nature, l’instinct et la sensualité. Mi-hommes mi-boucs, ils peuplaient les cortèges bachiques et personnifiaient les forces de la fécondité et du rire. Leclercq-Marx rappelle que les satyres, héritiers directs de Pan — dieu de la nature sauvage et compagnons des nymphes dans la mythologie grecque — incarnent une « humanisation ancienne », déjà présente dans l’Antiquité (2023, p. 24-25). Ces hybrides furent perçus comme des figures ambivalentes : licencieuses et rustiques, mais dotées de parole, de raison et d’émotion.

Dans la Vita Pauli citée par l’autrice, un faune s’adresse à saint Antoine avec bienveillance, lui offrant des fruits et lui demandant de prier pour lui ; il « parle avec aisance » et fait preuve de bonté. Cette scène marque la reconnaissance d’une « âme raisonnable » chez l’hybride, elle présente « une évolution qui part de la thériomorphie pour aller vers l’humanisation. ».

M. Tumnus, le faune mélancolique de Narnia, hérite de cette tradition : il est cultivé, joueur de flûte et porteur d’un dilemme moral. Sa forme mi-bouc, mi-humaine n’évoque plus la déviance, mais la fidélité et la tendresse. Le film prolonge la tradition médiévale d’humanisation : le monstre devient un guide éthique, un être de transition entre le monde sauvage et le monde moral.

Le Minotaure — Immortels

(Tarsem Singh, 2011)

Dans la mythologie grecque, le Minotaure naît de l’union contre nature entre Pasiphaé, épouse du roi Minos, et un taureau blanc envoyé par Poséidon. Enfermé dans le labyrinthe de Dédale, il incarne le châtiment du désir dévoyé et de la transgression divine.

Dans Frontière·s (Leclercq-Marx, 2023, p. 23-24), le Minotaure figure parmi les créatures « connotées négativement », jamais humanisées. Il demeure un symbole de monstruosité pure, enraciné dans la peur de la fusion entre l’humain et l’animal. Contrairement aux centaures ou aux sirènes, il n’a pas connu d’évolution vers la bienveillance ou la spiritualisation : il reste, pour reprendre les mots de Leclercq-Marx, une « créature (…) toujours perçue comme relevant du démoniaque ».

Dans Immortels, cette permanence se traduit par une imagerie claustrophobe : la bête piégée dans l’ombre du labyrinthe. L’hybridité n’est plus seulement corporelle, mais morale ; l’homme devient son propre monstre, reproduisant la malédiction antique — une chair irrémédiablement vouée à la violence.

Le Centaure — Harry Potter (saga, 2001-2011)

Les centaures trouvent leur origine dans la mythologie grecque où ils naissent de l’union d’Ixion et de Néphélé, nuage façonné à l’image d’Héra. Sauvages et violents, ils incarnent d’abord l’excès du désir, à l’exception du sage Chiron, immortel pédagogue des héros.

Les centaures occupent une place centrale dans l’étude de Leclercq-Marx (2023, p. 21-24). Ils sont, comme les sirènes, « humanisés dans leurs attitudes et leur morphologie » : dans l’art médiéval, certains apparaissent vêtus, parés de bijoux ou même dotés d’une expression sereine, signes d’un processus d’intégration progressive au monde humain. Cette humanisation atteint un sommet dans certaines représentations féminines : il existe au moins une centauresse allaitante, dont l’enfant est entièrement anthropomorphe, sculptée sur une frise ornant le chancel de la

Liebfrauenkirche d’Halberstadt (Basse-Saxe). Ces images, où les centauresses se parent et maternent, traduisent un déplacement majeur : le passage de la bestialité à la raison, du monstrueux au domestique, et d’une altérité sauvage à une humanité partagée.

La saga Harry Potter perpétue cette image : les centaures de la Forêt interdite (Firenze, notamment) représentent la conscience morale du récit et deviennent les observateurs du cosmos. Sages, savants et distants, ils illustrent cette « prédisposition à l’humanisation » évoquée par Leclercq-Marx. Le film les inscrit dans une esthétique néo-mythologique où la frontière entre animalité et humanité se brouille au profit d’une intelligence froide : ils lisent les étoiles, mais refusent la hiérarchie humaine.

La saison des amours des Centaures. Tableau de Rubens (vers 1635), musée Calouste Gulbenkian. / Wikipedia

La Sirène — Pirates des Caraïbes :

La Fontaine de Jouvence (Rob

Marshall, 2011)

Les premières sirènes mythologisées sont grecques : filles du fleuve Achéloos et d’une muse, elles étaient mifemmes mi-oiseaux. Punies par Déméter pour n’avoir pu protéger Perséphone, elles furent condamnées à séduire et à perdre les marins de leurs chants. Leclercq-Marx (2023, p. 18-22) souligne la mutation culturelle de la figure : d’abord femmes-oiseaux destructrices, parfois associées aux harpies, elles deviennent, à partir du Moyen Âge, des femmes-poissons humanisées, parfois compatissantes. Ce changement, écrit-elle, résulte d’une confusion entre sirènes et ondines germano-celtiques, souvent décrites comme bienveillantes, au moment où la culture orale nordique s’intégrait à la culture méditerranéenne.

Selon Leclercq-Marx, il s’agit là d’un cas unique, même s’il existe, dans la tradition, d’autres exemples de monstres touchés par la grâce divine. Elle rapporte qu’en 1403 circulait l’histoire d’une sirène muette, dite Sirène d’Edam, capturée lors d’une tempête, qui se serait adaptée à la société des hommes et aurait été enterrée chrétiennement. Le souvenir de son intégration et de sa piété serait resté longtemps vivace : l’autrice mentionne notamment une gravure hollandaise du XVIIIe siècle où elle apparaît filant sous un crucifix.

Leclercq-Marx relève également que, dès le XIe siècle, certaines sirènes-poissons sont représentées éprouvant des sentiments humains, et cite, à ce titre, un passage du Tristan de Nanteuil où une sirène sauve un enfant de la noyade et l’allaite pendant quatorze jours. Elle précise que c’est au Moyen Âge central qu’on commence à attribuer aux sirènes des compagnons masculins et une progéniture : de petits siréneaux apparaissent notamment dans la sculpture vers 1200. L’un d’eux, visible au portail de la collégiale de Saint-Ursanne (Jura), est, selon l’autrice, pourvu d’une jambe humaine et d’une queue, tandis que sa mère possède une paire de jambes et deux queues.

Selon Stahl et Tourame, la légende des sirènes prend racine dans des observations médicales de sirénomélie, une malformation rare, d’étiologie inconnue, qui survient chez environ un fœtus sur 100 000, les garçons étant atteints trois fois plus souvent que les filles. Cette anomalie, souvent incompatible avec la vie, se caractérise par la fusion des membres inférieurs, associée à l’absence d’anus, de sacrum et de reins, ainsi qu’à des organes génitaux externes absents ou ambigus, donnant ainsi « un aspect en queue de poisson » (Archives de Pédiatrie, 2010, p. 1717-1718). Il demeure toutefois difficile de déterminer si ces naissances tératologiques ont directement inspiré les croyances mythologiques.

Dans Pirates des Caraïbes, Syrena incarne précisément cette bascule : créature captive, amoureuse d’un mortel, elle inverse le rapport de domination. Son chant n’est plus une arme, mais une supplique ; sa monstruosité devient langage du désir et de la foi.

Le Loup-Garou — Underworld (Len Wiseman, 2003)

Les cynocéphales — « hommes à tête de chien aboyant au lieu de parler » — apparaissent pour la première fois dans les récits d’Hérodote (Histoires, IV, 191) et de Ctésias de Cnide (Indica), qui décrivent des peuples fabuleux vivant en Inde et en Éthiopie, dotés d’une tête canine et d’un langage d’aboiements. Pline l’Ancien, dans son Histoire naturelle (VII, 23), en reprend le témoignage, contribuant à leur diffusion dans l’imaginaire antique. Leur existence fut longtemps tenue pour réelle, et la fascination qu’ils suscitaient traversa les siècles.

Dès le Ve siècle, dans l’Empire byzantin, saint Christophe fut représenté sous la forme d’un cynocéphale — une iconographie durable que Desroches Noblecourt a rapprochée du culte d’Anubis, dieu égyptien à tête de chacal. Selon Leclercq-Marx (2023, p. 22-24), les cynocéphales constituent un cas exceptionnel parmi les monstres anthropocéphales : bien qu’ils possèdent une tête animale et non humaine, ils sont les seuls à avoir « fourni un saint à la chrétienté occidentale ». Une version très répandue de la Passio sancti Christophori rapporte en effet, qu’issu de cette race, Christophe accéda à la pleine humanité par le baptême, et à la sainteté par le martyre.

Cette tradition leur confère « la plus ancienne tradition d’humanisation », souligne l’autrice. Comme le rappellent Stahl et Tourame (2010, p. 1720-1722), leur légende se maintient dans le monde mérovingien et carolingien et demeure largement acceptée durant tout le Moyen Âge occidental. Deux cynocéphales sont encore sculptés sur le tympan de la basilique de la Madeleine de Vézelay (XIIe siècle), où ils figurent parmi les peuples lointains évoqués comme « merveilles » du monde connu. Un courant inverse persista néanmoins, les maintenant dans la sphère animale et monstrueuse.

Les textes médiévaux les décrivent souvent sous leurs traits inquiétants — tête canine, ongles tranchants, incapacité à parler correctement, vêtements de peaux de bête — et les présentent parfois comme violents ou cannibales, en raison de confusions entre cynocéphales, cynamolgues et anthropophages mentionnés par Pline. Isidore de Séville, dans ses Étymologies (vers 620), les cite parmi les races humaines monstrueuses. Les légendes

germaniques médiévales firent des cynocéphales à la fois des symboles du vice et des êtres étranges rencontrés par les voyageurs, tandis que les manuscrits arméniens de la Pentecôte (XIIIe siècle) et les encyclopédies médiévales — de Thomas de Cantimpré à Vincent de Beauvais, Schedel ou Lycosthènes — continuèrent de les représenter comme des « hommes à tête de chien », oscillant entre altérité monstrueuse et parenté humaine.

Toutefois, la figure connut des défenseurs. Les Pères de l’Église s’en emparèrent : saint Augustin, dans La Cité de Dieu (XVI, 8), admet la possibilité que ces êtres mi-hommes mi-animaux puissent posséder une âme. Le moine Ratramne de Corbie (IXe siècle), dans une lettre célèbre adressée à Rimbert, futur archevêque de Brême, s’opposa aussi à la vision dégradante. Après avoir rassemblé plusieurs témoignages, il conclut que les cynocéphales « semblent convenir davantage à la raison humaine qu’à la sensibilité des bêtes ». Ratramne note qu’ils vivent en société, cultivent les champs, portent des vêtements et font preuve de pudeur — autant de signes de rationalité que de morale. Il en déduit qu’ils possèdent « une âme raisonnable » et peuvent donc, comme saint Christophe, recevoir le baptême. Cette réflexion, éminemment théologique, joua un rôle déterminant dans le maintien et le renforcement de leur humanisation à l’époque carolingienne, où la frontière entre animalité et humanité devenait, déjà, un terrain de débat spirituel et moral.

Stahl et Tourame (2010, p. 1720-1722) proposent une lecture scientifique : la légende proviendrait à la fois de cette imagerie égyptienne d’hommes à tête de chien et de cas médicaux d’hypertrichose lanugineuse congénitale, où le corps est recouvert de poils « à l’exception de la paume des mains et de la plante des pieds » . Ces anomalies observées dans les photographies de foires et de cirques au XIXe siècle auraient « pu inspirer la légende des cynocéphales ».

Dans Underworld, le lycanthrope moderne hérite de ce double héritage : créature tragique, condamnée à l’errance nocturne, il transforme la « tête de chien » antique en métaphore de la bestialité intérieure. Le film transpose la tératologie en biotechnologie, prolongeant le questionnement sur la nature de l’humain.

Chaque monstre raconte la même histoire : celle d’un corps qui cherche encore à savoir s’il est humain. Comme le rappelle Leclercq-Marx (2023) dans son étude sur L’humanisation des hybrides mi-hommes, mi-bêtes, il faut songer aux cultures du Nord — au sens large — et à la culture insulaire en particulier. Non qu’elles aient été exemptes de monstres, bien au contraire ; mais, écrit-elle, il faut leur reconnaître « une faculté d’émerveillement et d’accueil du monstrueux qu’on ne retrouve pas dans la culture méditerranéenne », faculté qui va jusqu’à admettre « l’idée largement répandue d’unions fécondes entre humains et ondines » (p. 25). Elle poursuit en attestant des poissons-chevaliers auxquels est notamment associé l’enseignement des vertus chevaleresques dans le Roman de Perceforest, où l’hybride devient le vecteur d’une moralité plus qu’un signe de transgression.

Pour le reste, Leclercq-Marx précise, qu’à l’exception des sirènes, « l’humanisation des créatures mi-hommes, mi-bêtes au Moyen Âge s’explique toujours par l’existence d’une tradition qui la préparait d’une manière ou d’une autre », et rappelle que « même lorsqu’ils furent l’objet d’une humanisation poussée, nos hybrides ont continué à être très animalisés dans d’autres contextes » (p. 26). Cette oscillation entre humanisation et animalisation, loin d’être une contradiction, constitue l’essence même du monstrueux — une zone d’ambivalence qui empêche toute fixation stable du sens. C’est sans doute ce qui explique la persistance de ces figures dans nos imaginaires contemporains : héritières à la fois de la science, du mythe et de la foi, elles continuent d’incarner cette tension entre nature et culture, raison et instinct, humanité et altérité.

Bibliographie

Augustin, Saint. (1993). La Cité de Dieu (trad. G. Combes). Paris : Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade ». (Texte original : De Civitate Dei, Ve siècle, livre XVI, chap. 8).

Kappler, C. (1980). Monstres, démons et merveilles à la fin du Moyen Âge. Paris : Payot.

Lascault, G. (1973). Le monstre dans l’art occidental : de la mythologie à la science-fiction. Paris : Klincksieck.

Leclercq Marx, J. (2023). Frontière·s : l’humanisation des hybrides mi-hommes, mi-bêtes dans l’imaginaire médiéval. Bruxelles : Éditions de l’Université libre de Bruxelles.

Pline l’Ancien. (2003). Histoire naturelle (trad. J. André). Paris : Les Belles Lettres. (Livre VII, chap. 23).

Ratramne de Corbie. (IXe siècle). Epistola de cynocephalis (Lettre à Rimbert, archevêque de Brême).

Stahl, J. P., & Tourame, P. (2010). Syndrome de sirénomélie et tératologie des chimères humaines. Archives de Pédiatrie, 17(12), 1717 1722.

Thomas de Cantimpré. (XIIIe siècle). Liber de natura rerum. (Éd. moderne : B. van den Abeele, Turnhout : Brepols, 2020).

Références culturelles (films mentionnés)

Le Monde de Narnia : Le Lion, la sorcière blanche et l’armoire magique. Réal. Andrew Adamson. Walt Disney Pictures / Walden Media, 2005.

Immortels. Réal. Tarsem Singh. Relativity Media / Universal Pictures, 2011.

Harry Potter (saga, 8 films). Réal. Chris Columbus, Alfonso Cuarón, Mike Newell, David Yates. Warner Bros., 2001 2011.

Pirates des Caraïbes : La Fontaine de Jouvence. Réal. Rob Marshall. Walt Disney Pictures, 2011.

Underworld. Réal. Len Wiseman. Screen Gems / Lakeshore Entertainment, 2003

L’ART ESPIÈGLE DE KENT MONKMAN

Devant vous, dans une salle tamisée du musée des Beaux-Arts de Montréal, se dresse une vaste toile représentant un paysage luxuriant. Un vent léger effleure la surface d’un lac turquoise, bordé de montagnes rappelant celles de l’Ouest canadien. À première vue, on croirait contempler un tableau ancien, mais un détail retient soudain votre attention : une silhouette élégante, perchée sur des bottes roses à talons très hauts. Votre regard se perd dans ce tableau immense qui semble vous aspirer, vous transporter.

Monkman, Sunday in the Park, 2010, acrylique sur toile.

Bienvenue dans l’univers audacieux de Kent Monkman

Né en 1965 en Ontario, Kent Monkman est un artiste autochtone queer issu de la nation crie de Fisher River. Enfant, il grandit dans un environnement encore marqué par les séquelles de la colonisation, du racisme et des pensionnats. Malgré ce contexte, ses parents, Rilla et Everett, demeurent profondément attachés à leur culture, qu’ils transmettent à Kent ainsi qu’à ses quatre frères et sœurs. Ces racines historiques et culturelles deviendront le cœur de son œuvre. Tout au long de sa carrière, il explorera plusieurs formes d’art, mais c’est la peinture qui demeurera son principal mode d’expression.

Ce n’est que dans sa trentaine que l’artiste commence à explorer sa bispiritualité — un terme qui désigne, dans plusieurs cultures autochtones, une personne possédant à la fois un esprit masculin et féminin. Dès lors, la nudité, la sexualité — parfois explicite — et la fluidité des genres deviennent omniprésentes dans son œuvre. Son art se veut provocateur : il expose le puritanisme et la morale chrétienne tout en libérant la sexualité dans un univers qui lui est propre. Par la beauté des corps et des couleurs vibrantes, presque jouissives, Monkman transmet à ses tableaux une énergie à la fois sensuelle et vivante.

Son inspiration sans limite lui vient de sa maîtrise de l’histoire de l’art et de la culture. Au début des années

2000, Monkman s’intéresse davantage aux peintres romantiques du XIXe siècle, tels que Thomas Cole et George Catlin, qui racontaient l’histoire coloniale à travers des représentations idéalisées des nations autochtones dans des paysages grandioses encore inexplorés. Le contenu de ces œuvres crée un véritable tournant dans son style artistique. À partir de ce moment-là, Monkman s’attaque de plein fouet à la manière dont l’histoire a été racontée. Les peintures du XIXe siècle donnent une vision unilatérale de l’histoire : celle des conquérants. Monkman s’approprie les codes et les techniques de la peinture romantique pour représenter, cette fois, la colonisation du point de vue autochtone. En déconstruisant la narrative coloniale qui faisait des premiers peuples des victimes, il inverse la dynamique de pouvoir : les colons deviennent à leur tour objets du désir et de la satire, dans des mises en scène ironiques, souvent marquées par l’homosexualité. Parmi ses premières œuvres de ce type — Ceci n’est pas une pipe et Daniel Boone’s First View of the Kentucky Valley (2001) —, Monkman met en scène des rapports sexuels entre un Autochtone et un colon. Les corps y sont représentés sans détour, les parties génitales exposées, afin d’accentuer le caractère provocateur de la scène.

George Catlin, Dance to the Berdash, 1835 1837, huile sur toile.
Monkman, Honour Dance, 2020, acrylique sur toile.
Monkman, Dance to Miss Chief, 2010, film.

Identité comme relation à l’environnement : la mémoire dans la terre et les voix.

« je touche dans le miroir

ma bouche gonflée de peurs.

voilà le visage voilà la voix

qu’on m’a prêtée

mes mouvements ont l’amplitude saccadée des films muets

des femmes nombreuses m’observent ici

empruntent mon reflet m’espèrent vivante

encore un temps pour porter leurs voix encore un peu » (p.81)

Devant le miroir, elle reconnaît leurs visages dans le sien : les mères, les travailleuses, les dévotes. Elles posent sur elle leurs regards comme si elles étaient une extension d’elle-même. Elle comprend qu’elle ne s’appartient pas entièrement : sa voix est multiple.

Dans l’oeuvre de Voyer, cette mémoire collective est très présente. Elle pèse, mais elle soutient aussi. Le monde rural, avec ses champs, ses odeurs de terre et ses gestes répétés, devient le lieu de cette continuité. Chaque pierre, chaque mouvement en porte la trace. C’est un espace trop plein d’histoires pour ne pas s’y perdre un peu. La distinction se brouille : où commence la femme d’aujourd’hui, où s’arrête celle d’hier ?

Les mortes occupent alors la vie des vivantes. Leurs désirs, leurs devoirs, leurs attentes s’invitent dans le présent. Cette présence constante double l’identité, d’abord par le poids de l’héritage et ensuite par un sentiment d’appartenance.

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