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ibilka

le magazine

NUMÉRO 21- 2019 UDABERRI / PRINTEMPS

Malerreka et ses sortilèges

C'est une contrée navarraise qui abrite treize villages. Voilà pour la géographie. Mais le plus intéressant est ailleurs dans l'histoire, voire la fantasmagorie. À découvrir sans hésiter…

Les moulins du Temps

On passe souvent à côté sans les voir ; c'est regrettable parce que les moulins ne font pas que brasser du vent ou de l'eau, ils racontent, à qui sait prendre le temps de les écouter une histoire de l'Humanité.

Corsaire des temps modernes Moins connu que ses illustres ancêtres de la flibuste, Lezo Urreiztieta, peut tout de même être qualifié de corsaire des temps modernes. Il incarne les rêves les plus fous d'Euskadi.

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LES COULEURS BESTA-BERRIREN KOLOREAK

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n 1899, Marie Garay (1861-1953) peint Fête Dieu à Bidarray (huile sur toile, 144 x 284 cm), tableau exposé en 1900 au Salon de Paris lors de l’Exposition universelle. En plus de la toile originale (dépôt du Musée des Beaux-Arts de Pau), le Musée Basque conserve dix-sept études préparatoires prouvant la précision du travail de l’artiste. Du point de vue de la structure rituelle, de la diversité de ses composantes et de la richesse des danses comme des costumes, la Fête-Dieu était la fête religieuse la plus prestigieuse de l’année. Sa tradition continue aujourd’hui dans des villages de Basse Navarre. Dans la composition monumentale de Marie Garay, une procession s’étire depuis l’église à droite, jusqu’aux maisons de la rue du village de Bidarrai, à gauche. Le cortège est représenté à la sortie de la messe au moment où danseurs et musiciens, accompagnés des autorités civiles et religieuses, se rendent sur la place du fronton pour y danser. Derrière l'église on aperçoit la cime du Baigura. Les voussures romanes du portail de l'église sont encore dégagées sous l’oculus. L’église étant orientée est/ouest, les ombres portées laissent suggérer une scène de fin d'après-midi, ce qui pourrait être contradictoire avec le déroulement des processions matinales. Ces ombres peuvent aussi avoir fait l'objet d'une interprétation de l'artiste et répondre aux besoins de sa composition. Les acteurs de Besta Berri sont vêtus de costumes militaires de l'époque napoléonienne : porte-drapeaux (banderariak), sapeurs (zapurrak), lanciers (alabardariak) ainsi que de nombreux volants (volantak) et un ou deux makilaris. Le prêtre portant l'ostensoir est

Mots-clés/Hitz gakoak Fête-Dieu : Besta berri Procession : prozesio Saint-Sacrement: Sakramentu saindua Martial : militar

t e x t e Olivier Ribeton

Lapurdi eta Nafarroa Behereko hainbat herritan, Besta-berri ospatzen da, egutegian gertakari garrantzitsu bat. Gai horri buruz, Olivier Ribeton-ek aurkezten digu Marie Garay-ren konposizio bat.

DE LA FÊTE DIEU abrité sous un dais et marche sur un long drap blanc posé sur des jonchées d'herbes. Une veuve déroule le drap au-devant du prêtre, une autre l’enroule à nouveau après le passage du Saint-Sacrement. Des bannières de procession sont portées au milieu de petites filles en robe blanche, coiffées de couronnes. La population est habillée de façon traditionnelle. Certains hommes armés d’un fusil forment une garde plus civile que les traditionnels lanciers ou hallebardiers, issus des anciens chasseurs basques, militaires à béret blanc, au pantalon bleu ciel, à la veste brodée écarlate ouverte sur une large ceinture verte. Le côté martial de la scène n’empêche pas l’artiste de souligner avec humour le regard admiratif que lance le porte-épée vers le groupe, à droite, de jeunes femmes coiffées de mantilles et tenant leur missel. Le militaire est sanglé dans sa vareuse à épaulettes rouge brodée d’or. Les esquisses préparatoires à ce tableau montrent le soin de l’artiste à peaufiner les détails mais aussi à faire éclater la couleur d’ensemble à l’unisson du ciel bleu très clair à peine voilé de petits nuages, des verts-bruns veloutés des montagnes et du blanc vibrant de soleil et d’ombre des façades. Le réalisme est poussé à l’extrême avec nombre de détails : les pierres grises posées sur le bord des toits de tuiles pour que le vent ne les emporte pas, la seule cloche dans le petit campanile de l’église… Le 10 avril 1899, le quotidien Le Courrier de Bayonne réagissait ainsi lors de la première présentation du tableau au public : [La procession] « se développe harmonieusement depuis le premier plan de gauche, où des sapeurs à bonnets à poils escortent le porte-croix, jusqu'à l'église qui se dresse sur le fond à droite, et que le Saint-Sacrement vient de quitter, suivi de la foule des fidèles. Du pittoresque, mais sans virtuosité inutile; de la couleur, mais sans parti-pris; de la lumière, bien épandue et vibrante, mais fine et sans sécheresse. Du moelleux dans le contour de cette montagne basque, si avenante, si claire et une légèreté vaporeuse du ciel, qui est l'une des meilleures choses du tableau. »

FÊTE-DIEU

Une vraie poésie entoure la composition de Marie Garay.

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ÉDITORIAL

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Le pays ensorcelé

Société éditrice : BAMI Communication Rond-point de Maignon, Avenue du 8 mai 1945 BP 41 - 64183 Bayonne bami-communication@bami.fr Directeur de la publication : Jean-Paul Inchauspé Coordination : Jean-Paul Bobin bobinjeanpaul@gmail.com

Textes : Txomin Laxalt, Jean-Paul Bobin Direction artistique : Sandrine Lucas atmosphere2@gmail.com

Fabrication : Patrick Delprat Iru Errege Le Forum 64100 Bayonne N° ISSN 2267-6864 Photos  : Couverture : Santiago Yaniz Aramendia P. 2. : Musée Basque et de l'histoire de Bayonne ; DR. P. 20, 21, 23. ; P. 22 : Santiago Yaniz Aramendia

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out d'abord, je voudrai remercier toutes celles et tous ceux d'entre vous, très nombreux, qui ont eu l'amabilité de répondre au questionnaire concernant votre magazine IBILKA. Notre objectif est de l'améliorer encore pour qu'il satisfasse toujours un peu plus vos attentes. Nous sommes comblés de constater que, l'immense majorité d'entre vous, porte un regard très positif sur le magazine et nous vous assurons que vos remarques seront prises en compte dans les futurs numéros. En cette fin de printemps nous vous adressons une double invitation. La première au voyage, la seconde aux rencontres. Destination la Navarre et plus particulièrement un territoire étrange au confluent de deux rivières : Malerreka. Un « pays » qui mêle tradition – qui ne connaît pas les carnavals d'Ituren et de Zubieta ? – et ensorcellement. Et que dire du Moulin de l'Enfer au cœur de la célèbre Trilogie du Baztan de l'écrivaine Dolores Redondo ? Au plan des rencontres, nous vous proposons celle, aussi singulière que surprenante, de celui qui fut, peut-être, le dernier corsaire du XXe siècle : Lezo Urreiztieta Rekalde. Ivan Repila, jeune écrivain de Bilbao, aurait peut-être, lui aussi, pu être un corsaire en d'autres temps. Il dresse un tableau singulier et presque dystopique de la situation de l'homme contemporain. Amateur inconditionnel d'Albert Camus, il pourrait prendre pour lui cette citation de L'Étranger : « La montée vers l'échafaud, l'ascension en plein ciel, l'imagination pouvait s'y raccrocher. Tandis que, là encore, la mécanique écrasait tout : on était tué, discrètement, avec un peu de honte et beaucoup de précision. » Encore merci à vous tous et, en espérant que vous prendrez beaucoup de plaisir à lecture de ce nouveau numéro, je vous donne rendez-vous pour notre prochain hors-série, et vous souhaite à tous un très bel été.

Jean-Paul Inchauspé, Directeur de la publication

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PORTRAIT

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t e x t e Jean-Paul Bobin / p h o t o g r a p h i e Emmanuel Grimault

FERMIN

MUGURUZA

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PORTRAIT

PAGE 5 DATES CLÉS

1963

1984

2005

Naissance à Irun.

Création, avec son frère Iñigo, du groupe Kortatu. Quatre ans plus tard, Negu Gorriak verra le jour.

Séjour à la Jamaïque pour l'enregistrement de l'album Euskal Herria Jamaike Clash.

2018

Sortie de, Black is beltza, une création transmedia.

TOUJOURS MOTIVÉ

BETI MOTIBATUA

Kantaria, musikaria, bereziki Kortatu eta Negu Gorriak taldeen sortzailea da ; dokumentalista, Fermin Muguruzak proposatzen digu animazio filma bat, Black is Beltza izenekoa. Obra hau, bere ibilbidearen ildo hutsean kokatua da : aktore kultural batena, engaiatua eta beti motibatua.

L’

ambiance était chaleureuse et l'atmosphère presque printanière, en cette soirée de mai au cinéma Utopia de Tournefeuille, dans la proche banlieue toulousaine. Les spectateurs, déjà nombreux, déambulaient dans l'agora. Pas question de manquer la seule projection toulousaine de Black is Beltza, le film d'animation de Fermin Muguruza. Jean-Pascal Molus, l'un des responsables de la librairie Terre de Légendes avait dressé une table proposant la BD éponyme que l'auteur viendrait dédicacer. Accompagné de Jone Unanua, la directrice de production de Black is Beltza, en tee-shirt, les avant-bras couverts de tatouages, boucle à l'oreille, celui que tout le monde attendait arriva comme prévu à 19 h. Les plus anciens purent un instant avoir l'illusion d'apercevoir un Joe Strummer revenu de l'au-delà du paradis punk. Tout sourire, Fermin Muguruza, serre les mains des uns, embrasse les autres avant de s'installer pour une longue séance de dédicaces. Il interroge, répond en castillan, français et bien sûr en euskara. Quelques membres de la communauté basque toulousaine n'auraient manqué ce rendez-vous sous aucun prétexte. Des amis aussi sont présents, on remarque Rémi Sanchez, musicien de Zebda >> ou encore Patrick Garde l'un des fondateurs du groupe de rock alternatif, Nuclear Device, dans les années 80. Étreintes et échanges de souvenirs ! Avant la projection, Susana, l'une des responsables du ciné, invite l'assemblée à la dégustation d'un verre de cidre… basque bien entendu ! Certains écrivent leur biographie, Fermin Muguruza – sans doute un peu trop jeune pour cela – a opté pour un projet transmédia : « Black is Beltza, c'est une bande dessinée, une exposition, une bande son et un film d'animation », une sorte de géopolitique personnelle, non pas un point d'orgue, mais une étape importante dans la vie du musicien d'Irun. Sa carrière a débuté au début des années 80, avec la création de Kortatu, un groupe musical qui résonnait dans l'univers punk et rock de l'époque inspirée en partie par The Clash. Une musique engagée ; le groupe se produira un peu partout en Espagne puis en Europe avant de se dissoudre en 1987. Pour de nombreux fans, Kortatu demeure un moment magique dans l'histoire du rock basque. Il suffisait de voir cette spectatrice s'approcher timidement de la table où Fermin dédicaçait ses livres et lui tendre, après l'avoir débarrassé de sa précieuse protection, l'album 33 tours Kolpez Kolpe de 1988. Tout à coup, l'émotion changea de côté ! En 1990, toujours avec son frère Iñigo et trois autres amis, Fermin fonde Negu Gorriak. Le ska, le reggae et le hip-hop

Je suis né à une époque où parler la langue de mon pays était interdit

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se mêlent au hard rock et… à l'euskara, que Fermin a appris entre-temps. « Je suis né à une époque où parler la langue de mon pays était interdit par le franquisme. » Dans son film, Black is Beltza, Fermin Muguruza réserve une place importante aux langues. Le héros, Manex, s'exprime en basque : « C'est un témoin de son époque, un rebelle romantique qui s’implique dans la réalité, un Basque, fils d’un Anglais qui est venu combattre les fascistes dans les Brigades internationales, dans la même brigade que celle qu'avait rejointe Corto Maltese. D'ailleurs, Manex pourrait être son fils, comme l'a dit Silvina Pratt, fille de Hugo Pratt, créateur de Corto Maltese. » Présente ce soir-là, au premier rang des spectateurs, Silvina Pratt confirma en effet cette filiation putative ! Ce film, à ce moment de la carrière de Fimin Muguruza, ne doit rien au hasard, même si le réalisateur fait semblant de le croire : « J'ai vu une photo de 1965, prise à New York, montrant la troupe de géants de Pampelune défilant sur la Cinquième Avenue. La légende stipulait que, dans le contexte de ségrégation raciale de l'époque, on avait interdit aux deux géants noirs de participer au défilé. J'ai, tout de suite, su qu'il y avait là une histoire à raconter. » Rien d'étonnant là, pour celui qui a fait de l'engagement dans les causes humanitaires un moteur de son existence. Au milieu des années 2000, Firmin part en Jamaïque pour enregistrer l'album Euskal Herria Jamaike Clash, dans les mythiques studios Tuff Gong, à Kingston, créés par Bob Marley lui-même. Plus tard, ce sera la Palestine, puis d'autres rencontres à travers une tournée avec Manu Chao, avec toujours le même leitmotiv : la défense des opprimés. Dans une interview accordée à Alternative Libertaire en 2004, il déclarait : « Le communisme libertaire, voilà ce que j'aime le plus. Aujourd'hui, il n'y a plus de monopole pour une seule carte qui montrerait où aller, il y a plusieurs voies desquelles on peut sortir quelque chose de collectif, c'est ce que fait Taktikollectif à Toulouse. » À 56 ans, celui, qui affirme, « je suis fait de chansons », réserve encore bien des créations pour ses admirateurs. Un peu comme son héros, Manex, le Pays basque n'est jamais très loin : « Le pays de la langue basque sera un jour une réalité sans la frontière du fleuve Bidassoa. Nous serons mieux que jamais liés à nos voisins, mais avec notre propre souveraineté. » À écouter les paroles de ses chansons, à voir le soin apporté aux dialogues de son film, on ne peut pas s'empêcher de penser au proverbe navajo : « Choisis bien tes paroles, car elles façonnent le monde. »

Mots-clés/Hitz gakoak Rock alternatif : rock alternatibo Multiculturalisme : multikulturalismo Transmedia : transmedia Engagement : engaiamendu

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t e x t e Txomin Laxalt / p h o t o g r a p h i e s Santiago Yaniz Aramendia

La vallée des sortilèges

MALERREKA

Bascophone Le village de Saldias, l'un des treize du territoire de Malerreka, appartient à l'aire bascophone. Il compte à peine une centaine d'habitants.

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A

MALERREKA, XIRMI-XARMEN ARANA Oso gutxi ezaguna, Malerrekako mankumunitateak bisita bat merezi du. Iturengo eta Zubietako ihauteriengatik, dudarik gabe, baina paisaia zoragarriengatik ere bai.

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Il faisait un temps à mettre un Joaldun dehors. Méchante pluie, vent à décorner les betiso, un froid propice au feu de bois, aux longues tables et aux vieilles légendes. Un vrai temps d’Ihauteri (carnaval) qu’en pays de Malerreka (Navarre) on célèbre les derniers lundi et mardi de janvier. Sauf qu’ici, en Malerreka, la tradition n’est pas affaire de grimoire ou de coin de cheminée. Pour impliquer la communauté, la coutume on la perpétue sur la place. Il avait bien fallu un solide hamaiketako (casse-croûte, littéralement celui de 11 heures NDLR) pour, sous le Mendaur filigrané de neige, affronter le frimas sur l’écliptique de ce très ancien rituel que l’on parcourt traditionnellement d’Ituren à Zubieta, et vice versa, soit 2,5 frisquets kilomètres. Les Aurtiztarrak (Aurtiz, quartier d’Ituren) avaient fait un sort aux derniers cigares, patxaran, ouiski et autres anisettes. Ils s’attelèrent alors à revêtir ce viatique du temps que représente l’équipage d’un Joaldun, un harnachement de tissu, de plumes, de peaux et d’un subtil et violent jeu de cordes le ligotant littéralement jusqu’à ne faire qu’un avec les pulunpa, ces lourdes cloches qu’au cours de ce cheminement, par de suggestifs coups de reins, il mettra en résonance quasi sacrée. N’y avait-il pas meilleur prologue que cette célébration dont l’ethnologue Thierry Truffaut a écrit qu’elle joue « un rôle prédominant au seuil d’un temps nouveau, d’un commencement, d’une nouvelle année » pour authentiquement s’initier à Malerreka. Ou, mieux encore, elle participerait d’un sas pour s’engouffrer dans un couloir spatio-temporel contraignant à d’incessants et savoureux allers-retours entre un aujourd’hui qui s’ébroue et un hier qui s’y agriffe avec toute la force de la tradition.

Un couloir spatio-temporel qui oblige à d'incessants allers-retours entre hier et aujourd'hui

Carnaval En période de carnaval, les joaldunak des villages de Zubieta (ici, sous la neige) et Ituren défilent dans les rues. Le lundi, ceux de Zubieta rendent visite à Ituren et, le mardi, c'est l'inverse.

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Malerreka (Mala, terre emportée par le torrent et erreka, rivière), tout un programme, rend compte de sa morphologie de par sa seule désignation. À dessein nous utiliserons le terme de contrée, la meilleure traduction de mankomunitate désignant une entité de villages fédérés dispersés sur les deux vallées de Doneztebe et Basaburu (l’extrémité sauvage) la bien nommée. Difficile à circonscrire de visu, la zone s’enchâsse entre la Communauté de Bortziriak au nord, de Ultzamaldea au sud, du Baztan à l’est et de Leitzaldea à l’ouest. Le montagnard se repérera au Mendaur (1 136 m), le sommet culminant qui l’abrite des vents du nord et à la couronne de montagnes plus modestes déclinant autant de sous-sommets, vallons et sombres ravins, enfouis sous de touffues chênaies et hêtraies, que coupe un extravagant réseau de rus et ruisseaux. Bref, un territoire de 305 km2 que se partagent treize villages pour 5 700 habitants (Beintza-Labaien, Bertizarana, Donamaria, Doneztebe, Elgorriaga, Eratsun, Ezkurra, Ituren, Oitz, Saldias, Sunbilla, Urrotz et Zubieta).

Une terre d'euskara Une rivière, l’Ezkurra, le traverse jusqu’à Doneztebe la capitale, 1 732 âmes, où elle mêle ses eaux à celles de la Bidasoa. C’est généralement par Doneztebe qu’on accède en Malerreka, célèbre pour sa place de laxoa, un jeu de pelote qui s’apparente au rebot avec des règles encore plus complexes. Érigée en 1885, la place mesure 86 m entre les deux frontis, le mur arrière est en angle légèrement ouvert pour éviter le retour rasant de la pelote Un monument dont on a pu, longtemps, réduire la longueur grâce à un judicieux système à manivelle faisant pivoter une partie du mur de gauche, ainsi que nous le montra Tiburzio Arrastoa, président de l’Association de Laxoa et ancien joueur lui-même. Comment ne pas signaler au passage la pépinière d’illustres joueurs de pelote que fournit Malerreka : les manistes Juan Ignacio et Julian Retegi d’Eratsun, les joueurs de remonte Koteto Ezkurra, Juan Mari Bengoetxea sans oublier les aitzkolaris (bûcherons) tels Mikel Mindegia et surtout Ramón Latasa. Les paris faramineux suscités par les performances de ce dernier restent dans les mémoires. À Doneztebe, curieusement, le castillan s’est presque imposé, quand ailleurs en Malerreka, l’euskara règne en maître

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Intemporalité L'architecture classique des splendides maisons navarraises, plonge ces villages (ici, Saldias) dans une sorte d'intemporalité, qui renforce encore davantage l'impression étrange qui se dégage de ces deux vallées.

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au quotidien et ce, quelles que soient les générations. Un snobisme ayant fait élire au XIXe� siècle Doneztebe à la bonne société espagnole qui y prit ses quartiers, l’espagnol s’y ancra. Federico Moreno Torriba, célébrissime compositeur de zarzuelas (opérettes) qui s’y installa, ne fut pas étranger à l’engouement. Il faut impérativement s’abandonner au vieux quartier pour commencer à se pénétrer de l’architecture exceptionnelle des maisons, une constante en Malerreka. Sous la forme d’impacts de balles, l’église porte encore les stigmates des cruelles Guerres carlistes qui ravagèrent le pays au XIXe siècle. L’histoire reste éminemment présente sur les monuments comme le splendide pont bossu de Sunbilla, daté de 1562, longtemps d’une grande importance stratégique, alors seule voie pour passer de Navarre en Gipuzkoa et vers le royaume de France. Aujourd’hui, il ne marque plus que la limite entre Malerreka et Bortziriak. Elgorriaga, dont la rue principale propose d’exceptionnels exemplaires de maisons navarraises multiséculaires, aux portes charretières frappées de l’eguzki lore (Carlina acaulis) – le chardon argenteux chasseur de mauvais esprits – héberge l’anachronique, tant il surprend ici par sa soudaine modernité, les thermes d’eau salée. Exploitée depuis 1846, la source sourd à 17° et titre 330 grammes de sel par litre – la plus forte concentration en sel en Europe, plus que la Mer morte. Souveraine pour soigner sinusites chroniques, eczémas et psoriasis, il ne fut jusqu’au souverain Alfonso XIII qui vint y goûter au début du XXe, pour se remettre de ses débauches. Remarquablement réhabilités depuis une dizaine d’années, les thermes, outre la qualité des soins proposés – bains à 30°, spas, kinésithérapie, hôtellerie de premier choix – sont aujourd’hui une manne économique, quarante personnes y travaillent. Si on parvient presque à marcher sur les eaux, n’y voyez aucune sorcellerie même si, en Malerreka, cette dernière, bien que l’on s’en défende, n’a pas tout à fait disparu, ni des esprits, ni des discours. Pour en parler, nous avions rencontré Juainas Paul Arzak, dans son accueillante maison juchée sur les hauts de Zubieta. Professeur d’histoire à la retraite, fin connaisseur du

Les procès en sorcellerie, notamment ceux de Zugarramurdi, sont restés tristement célèbres

Saisons L'automne et ses roux safranés maquille la nature de teintes envoûtantes. À Beintza-Labaien, les aitzkoris font étalage de leurs forces. À gauche, le sculpteur Fernando Lesagibel.

Mots-clés/Hitz gakoak : Fédération de communes : mankomunitate Ruisseau, ravin : erreka Hêtraie : pagadi Sculpteur : zizelkari

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Malerreka et spécialiste des procès en sorcellerie, il nous évoqua le sinistre conseiller au Parlement de Bordeaux, Pierre de Rosteguy de Lancre (1553-1631), missionné par Henri IV, en Pays basque, en Labourd plus précisément, pour « purger le pays de tous les sorciers et sorcières sous l’emprise des démons ». Parallèlement, en 1610, s’ouvrait le procès en sorcellerie à Logroño dont le village Zugarramurdi, en vallée du Baztan fit les frais avec la condamnation au bûcher de onze personnes. « On évoque le plus souvent, cette affaire, en omettant que le Baztan mais aussi les territoires de la Bidasoa dont le Malerreka – à Donamaria, 60 % de la population fut impliquée – connurent rafles et tourments de la part de l’Inquisition, soit quelque 1 600 personnes sur une population de 5 960 âmes », nous précisa Juainas Paul Arzak.

La magie opère toujours Est-ce pour cette raison qu’en ces terres encloses, dans l’hébétude de l’hiver finissant, entre Eratsun la taiseuse et Ezkurra la solitaire, sous les vertigineuses dalles de Lozabian, au fond de la sombre et divagante gorge de Basakaitz comme sur les pâturages d’Oitza ou au pied de l’énigmatique dorre etxe de Donamaria couronnée de bois, la magie opère encore ? Nous avions achevé le périple à Xion Borda, lieu improbable situé aux marches de Beintza-Labaien, entre la course du renard et celle des hommes. On n’y parvient qu’après quatre kilomètres de mauvaise piste, le temps de se dégager d’aujourd’hui si l’on préfère. C’est au cœur de la forêt, sur un méandre du ruisseau Ameztia qui plonge au fond du ravin du même nom que se blottit l’atelier-maison- musée des sculpteurs Fernando Lesagibel et Itxiar, sa compagne. Ici, le bois, parfois fusionnant avec la pierre, retrouve une seconde existence. Le sculpteur qui arpente l’existence dans une épicurienne forme de décroissance, accorde aux vieux troncs de son territoire cette quatrième dimension qui permet à l’artiste inspiré de rivaliser avec la nature. Fernando préfère évoquer une approche anthropologique de son art quand nous ne pouvons nous empêcher de songer à une quête oscillant entre création artistique et pratique rituelle. Démonstration lumineuse qu’en Malerreka on n’est jamais loin du sortilège.

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LE MOULIN D’AMENDÜZE, EN SOUVENIR DES EAUX PASSÉES

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Quiétude Le moulin se love au creux d'un vague méandre sur la Joyeuse, entre un pré et la maison d'habitation. Un espace empreint de quiétude.

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t e x t e Txomin Laxalt / p h o t o g r a p h i e s Polo Garat

AMENDÜZEKO EIHERA, UR PASATUEN OROIMENEZ Behiala, herri bakoitzak bere eihera zuen. 1500 baino gehiago baziren Euskal herrian zehar. Jean-Claude Mailharin-ek Amendüzekoa zaharberritu du. Gaur egun, eiheretan aditu trebea da. Passionné En 1998, Jean-Claude Mailharin achète le moulin d'Amendüze, qu'il a toujours connu.

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« Eiherarik gabe, Interneterik ez !  » (Sans moulins, pas d’Internet !  ) allègue, non sans humour, Jean-Claude Mailharin pour justifier de l’imprescriptibilité des moulins. Tel le meunier de l’adage, Jean-Claude est maître en son moulin d’Amendüze, au cœur du pays d’Amikuze (Mixe) et il sait de quoi il en retourne. On pourrait s’étonner d’un tel raccourci à première vue, un brin anachronique, et pourtant. Jean-Claude, ingénieur de formation - et de métier dans une autre vie - rappelle que, conçu de l’autre côté de la Méditerranée, le moulin fut la première invention technique de l’Humanité - noria et chadouf en font foi - datée de quelque 2 000 ans avant Jésus-Christ. Déjà se profilait la genèse de l’industrie hydraulique, de la turbine, plus tard de la maîtrise de l’électricité… et donc de la Toile. « Tout gamin, non seulement la technique m’intéressait mais sur les ruisseaux, je construisais ces moulins de terre éphémères que la nuit emporte », confie-t-il. Il lui faudra cependant attendre encore et céder à l’insistance de son père pour qu’en 1998, il se rende acquéreur du moulin d’Amendüze en triste état mais qu’il avait toujours connu, et en fonctionnement jusqu’en 1975. La passion de Jean-Claude Mailharin - il a visité les moulins du monde - ne se circonscrit pas aux seuls bâtiments outils mais à la terre qui les soutient, aux eaux qui les font tourner et aux gens qui, à travers l’histoire,

en ont tiré avantage. Une passion pour le destin d’un pays, en l’occurence Euskal herria, d’un territoire, Amikuze, et d’une langue qui l’a modelé, l’euskara. On l’aura deviné, mais pourrait-il en être autrement pour ce fils d’etxetiar (voir encadré), Jean-Claude Mailharin est un homme engagé. Au creux d’un vague S flexueux sur Behotegi, la rivière que l’on a curieusement francisée en… Joyeuse, laquelle, après 28 km de course, se jette dans Lapiotza (la Bidouze) à deux champs de là, se love le moulin. Entre la maison d’habitation, une solide bâtisse bas-navarraise, et eihera, un pré en légère déclivité et ponctué de quelques arbres têtards, conduit naturellement vers le froufroutant cours d’eau. Un espace empreint de quiétude. L’ensemble–les archives comme la quantité d’anciennes meules déterrées, le datent d’avant 1660, probablement fin du XVIe–ne manque pas d’allure et entraîne vers ces temps où l’énigmatique et rassurant bistanclac du moulin, gage du pain journalier, faisait partie de la rumeur du quotidien. Solidement campé sur ses deux arches, il jouxte la draperie de l’élégante chute d’eau qui, de 3 m, bascule par dessus le barrage accordant ainsi la force nécessaire au débit qui autorisera la rotation de la roue. La visite s’imposant, outre la panoplie d’outils désuets autrefois nécessaires à l’entretien, nous avions pu admirer, tout de bois, le subtil et admi

Roman Le cloître roman de la collégiale de Tudela, construit à la fin du XIIe siècle, compte 58 chapiteaux ornés de scènes du Nouveau Testament.

Reconstitution À droite, le Jugement dernier tel qu'on pouvait le voir au XIIe siècle. Blanca Aldanondo a mis trois ans pour le reconstituer.

Le moulin fut la première invention technique de l'Humanité, 2000 ans avant Jésus-Christ Patrimoine Les moulins, dont bien sûr celui d'Amendüze, appartiennent autant à l'histoire locale, qu'à celle de l'Humanité.

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Ebit pres et il iuntis ut quid excea volupta tiberatiam simpore optatius, quam, vid quo officidelias sim reperehenis dit is denet

XVIIe siècle L'ensemble des archives et du mobilier retrouvÊ sur place, datent le moulin de 1660.

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MOULINS

Est-ce sa fonction communautaire ou son universalité qui fait que tout moulin infuse la bienveillance ? rable mécanisme d’origine ou presque, actionnant les deux incontournables meules, trois à l’origine. « J’ai rénové le système à tringles de 1899. Les rouets à cuves ont été remontés sur des axes neufs en bois, l’un pour faire la farine de blé (ogi), l’autre pour la farine de maïs (arto). Les manœuvres de vannage, dont le système rustique a été entièrement rénové en chêne, se font grâce à des leviers en bois », nous explique-t-il. À la fois complexe dans son agencement mais simple dans sa conception, la minoterie n’est que l’art de détourner l’eau pour, à l’aide d’une roue à aubes et un axe, faire tourner une meule qui broiera le grain ainsi que le meunier nous en fit l’éclatante démonstration. Est-ce sa fonction communautaire ou son universalité qui fait que tout moulin infuse la bienveillance ? Au-delà de la familiarité que suggère une innocente construction, légitime patrimoine à défendre qui a inspiré conteurs et poètes, le moulin est un éloquent révélateur de la tragédie de l’Histoire à condition de s’intéresser à l’envers de la meule. Jean-Claude est intarrissable sur le thème. « Une forme de jacobinisme s’inscrit déjà dans les ouvrages pédagogiques, encyclopédies et livres de vulgarisation qui ne reconnaissent que le moulin à roue verticale présent seulement au nord de la Loire, propose-t-il en préambule et pour l’anecdote ; un fait intéressant est le recensement établi sous Napoléon 1er, dénombrant 100 000 moulins en France, 15 000 à vent, 35 000 à roues verticales et 50 000 à roues horizontales On comptait 3 000 moulins en Pays basque ; au XIXe, il en restait 1 500 dont 67 en seul Amikuze. »

Meuniers souvent métayers En Euskal herri comme dans le reste de l’hexagone, les moulins appartenaient à la noblesse, en Amikuze, aux maisons nobles et portaient le nom de la commune dont ils faisaient partie. On peut imaginer la domination que cela induisait sur une population dont l’aliment de base était le pain. Suite aux récoltes désastreuses dues aux bouleversements climatiques de 1788, le manque de pain sera l’un des déclencheurs de l’insurrection de l’année suivante. À la Révolution de 1789, grande gagnante, la bourgeoisie fit alors l’acquisition des moulins, convaincue du bon rapport de l’office. L’embellie durera encore 100 ans, jusqu’à l’avénement de la technologie et des grandes minoteries. Ils furent alors cédés aux meuniers souvent sous le statut de métayage. Dans ce cas, ils devaient payer au propriétaire, 16 % (64 sommées) de la production

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et remettre des volailles, voire quelques têtes de bétail en sus. Cinquante ans après la dernière guerre, les roues des moulins cessèrent de tourner en Pays basque. Azkaine, Donazaharre, Ligi, Iholdi, Mendibe, Senpere… en fait il n’est de commune qui ne posséda son moulin. Au fil des balades, l’œil averti peut encore en déceler les traces. Aujourd’hui l’association Ardatza-Arroudet ( Amis des Moulins du Pays basque/Béarn), s’attache à leur réhabilitation, leur histoire et leur entretien. « Le plus compliqué à gérer, c’est la partie administrative car l’usage d’un moulin est régi par un vétilleux droit d’eau, il faut avoir fait la preuve que le moulin est fondé en titre ou prouvé son existence avant le 4 août 1789 ( date de l’abolition des privilèges - NDLR). L’administration ne facilite pas les requêtes, voyant d’un mauvais œil toute entreprise de réhabilitation au nom de la préservation de l’environnement et des problèmes de libre circulation de la faune aquatique qu’elle pourrait engendrer. Il faut démontrer ensuite le bien fondé d’une démarche patrimoniale et éducative.» Un réglement pointilleux a toujours pesé sur les moulins. Il reste d’un temps où en Amikuze la mesure du grain s’exprimait en gaitzuria (coussereau, soit 10,03 l), le souvenir d’un travail harassant dans un environnement humide, soumis aux caprices du temps et de mécanismes capricieux, au débit des rivières, aux risques de crues ou d’incendies mais surtout de cette aura de mystère attachée au meunier. Un proverbe affirme que la réputation de voleurs qui leur colle à la meule, empêcherait eiherazainak d’accéder au paradis. Considérons que Jean-Claude Mailharin s’attache à leur abréger un bien injuste séjour au Purgatoire.

Mots-clés/Hitz gakoak : Moulin : eihera Meule : eihera-harri Axe : ardatza Farine : irin

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MOULINS

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LE STATUT D’ETXETIAR Etxetiar, est une condition sociale procédant du féodalisme, appliqué sur tout l’Hexagone sous le nom de colonage en français. L’etxetiar ne possédait ni terre ni maison. Supérieur au statut de serf, celui d’etxetiar est différent et inférieur à celui de fermage (aferma). Dans ce cas, on paie un loyer au propriétaire quand l’etxetiar payait une redevance en nature, à savoir la moitié de la récolte (ainsi, six rangées de maïs sur dix). Le foin, le vin…, étaient aussi partagés pour moitié et le propriétaire avait tout pouvoir décisionnaire quant à l’exploitation tant pour le mode de culture que pour l’achat et la vente des bestiaux ; chasse et pêche lui étaient aussi réservées. Il était tenu de demander l’autorisation pour vendre une de ses vaches comme il se devait d’ôter le béret pour saluer le maître. L’une des clauses les plus injustes résidait dans la reconduction annuelle ou la rupture du contrat au jour de la Saint-Martin où l'on voyait les charrettes des familles chargées de meubles, divaguer sur les routes à la recherche d’un nouveau logement et contrat. Ce statut dura jusqu'en 1946,et le Programme du Comité National de la Résistance. Les etxetiar bénéficièrent de l’aide sociale et de dignes contrats du type 3-6-9.

Mots-clés/Hitz gakoak Moulin : eihera Meule : eihera Axe : ardatza Farine : irin

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CULTURE

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TROIS GÉNÉRATIONS DE CINÉASTES BASQUES vant, il existait un cinéma sur le Pays basque qui relevait du documentaire : citons The Land of the Basques (1955) de Orson Welles, Basker (1963) de Daniel Genholm et Lennart Olson, la pépite Navarra, las cuatro estaciones (1972) de Pio Caro Baroja et les inestimables Sinfonía vasca (1936) de Adolf Trotz et Gure sor lekua (1956) d’André Madré. Aujourd’hui, il existe un cinéma basque qui entend occuper une place dans l’expression d’une culture mais qui développe des récits universels ou quand le local et le monde se croisent. 1975 est une date clé. Il fallait bien un premier livre pour en narrer la genèse et en tirer un bilan de santé : l’enfant se porte bien. Cinéma basque, trois générations de cinéastes est la traduction d’un ouvrage collectif dirigé par Joxean Fernández, directeur de la Cinémathèque basque, publié avec le soutien de l’Institut Culturel basque et de l’Institut Etxepare. Il est le fruit d’une réflexion menée lors du congrès organisé par la cinémathèque basque en juillet 2014, dans le cadre des cours d’été de l’Université du Pays basque. Il en ressort l’avancée extraordinaire réalisée depuis les années 70 par une génération pionnière avec un thème récurrent, l’utilisation de l’euskara et, dans les années 1990, l’éclosion de talents comme Bajo Ulloa, Calparsoro, de

A

AFFRONTER SES FANTÔMES C'est une longue lettre, de celle que l'on écrit par nécessité, voire parfois par détresse. Oyana a quitté son Pays basque natal depuis plus de 20 ans, quand une information lue dans la presse l'informe de la dissolution de l'organisation basque ETA. Les souvenirs remontent à la surface, Oyana se rappelle ce père qu'elle n'a pas connu, mort pour « la cause », et puis ce jour où sa vie bascula. « La vie a décidé que je devais faire face à mes fantômes. » L'organisation n'existe plus, Oyana qui vit à Montréal depuis de nombreuses années, n'a plus de raisons de se taire, ne peut plus se taire. Elle doit dire la vérité, comme une délivrance. Elle tâtonne, hésite, cherche comment avouer à celui qui partage sa vie, qu'elle n'est pas la femme qu'il aime. Peut-être revenir à SaintJean-de-Luz, retrouver sa mère – est-elle toujours en vie ?- l'aidera-t-elle ? On retrouve dans ce court roman, le charme envoûtant de Taqawan le précédent récit d'Éric Plamondon. Oyana, Éric Plamondon. Quidam éditeur : 16 €.

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BASQUE(S)

la Iglesia, Medem, Urbizu ou Helena Taberna. Ces deux dernières décades virent s’épanouir la génération appelée Kimuak (les jeunes pousses) par les historiens du 7e art et dont les réalisations s’ouvrent à l’international. Comment ne pas évoquer Loreak, Amama ou Handia, unanimement reconnus. Existe-t-il un cinéma basque au même titre qu’un cinéma français, italien, russe ou espagnol ? « Ce serait mélanger deux choses bien distinctes : le substantif fait allusion à une invention technologique et l’adjectif à une dimension culturelle. Comme on peut le supposer, le choix n’est pas insignifiant », suggère Santos Zunzunegi, historien du cinéma. Mais le cinéma, c'est aussi une industrie coûteuse et à haut risque. Aujourd’hui, la participation de la télévision basque, ETB, et les subventions du Gouvernement basque sont « la clé du financement et de la stabilité de la production et des équipes tant créatives que techniques. » Cinéma et identité nationale, le traitement du féminin, le regard des femmes cinéastes basques, la place de l’animation, le cinéma basque au Festival de Donostia, du cinéma de citoyens au cinéma de sentiment, autant de thèmes abordés dans cet ouvrage essentiel. Cinéma basque, trois générations de cinéastes. Éditions Arteaz : 25 €

C'est ce que généralement on appelle une somme. La Société des Amis du Musée basque a demandé à trente-deux auteurs : universitaires, journalistes, actrices et acteurs de terrain, militants…, de s'interroger sur les signes qui identifient le Pays basque d'aujourd'hui, en écho au célèbre ouvrage d'Haritschelhar, Être Basque, publié en 1983. La langue, l'histoire, l'anthropologie, la diaspora, la pelote, la politique, la cuisine, l'art…, sont ainsi abordés sous forme d'articles classés en trois catégories : les signes particuliers, l'empreinte du monde et une vitalité manifeste. Impossible de citer tous les auteurs, nous vous renvoyons à la lecture de cet ouvrage indispensable à qui souhaite parfaire sa connaissance et sa réflexion sur le Pays basque. Basque(s), sous la direction de la Société des Amis du Musée Basque. Préface de Jean-Claude Larronde. Édition Cairn. 39 €

PAYS BASQUE EN IMAGES

Un livre qui ravira les amateurs de belles images, certes un peu convenues, ainsi que tout ceux qui souhaitent réviser leurs connaissances élémentaires du Pays basque. Pays Basque : Une Terre, l'Océan et des Hommes. Iñaki Inchauffable et Patrick Bernière. Éditions Sud Ouest :19,90 €.

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TRINQUETS

Trinquets & Jeux de paume du Pays basque, Michel d'Arcangues et Sébastien Husé. Éditions Kilika : 25 €.

TERRE DES BASQUES Maîtresse de conférences à la Sorbonne, spécialiste de l'Espagne contemporaine, Maitane Ostolaza est une spécialiste des espaces identitaires et patrimoniaux. Dans cet ouvrage passionnant, elle étudie les relations existant, en Hegoalde, entre le paysage en tant que produit de l'activité des hommes et les identités contemporaines, en tant que constructions historiques. Combinant l'histoire et la géographie culturelle, le livre analyse le processus de construction historique du paysage basque en mettant en évidence ses multiples significations politiques et sociales. La Terre des Basques : naissance d'un paysage (1800-1936), Maitane Ostolaza, Presses Universitaires de Rennes. 25 €.

LES PLUS BELLES VOIES DES PYRÉNÉES

L

a Maison de la Montagne de Pau propose aux amateurs de grimpe un magnifique ouvrage collectif, résultat du travail de grimpeurs confirmés. Lorsque l'on évoque la montagne on pense très souvent à la randonnée et plus rarement à l'ascension, tant celle-ci semble réservée à des montagnards aguerris – ce qui reste vrai - mais il existe une variété de roches de milieux naturels qui offrent des parcours très variés. Certains exigent une bonne connaissance du terrain, d'autres, bien équipés et bien informés, sont accessibles à un plus grand nombre. La Maison de la Montagne a souhaité proposer des voies d'escalades accessibles au plus grand nombre de grimpeurs, dans une volonté de « démocratiser la montagne ». L'ouvrage en recense une centaine dans les Pyrénées occidentales, avec des niveaux de difficultés variable, mais avec une même constante : le plaisir. « Souvent, une ascension est née d'un rêve, d'une exaltation, d'un désir spontané, parfois irrationnel…» lit-on dans l'introduction à l'ouvrage. Alors pourquoi ne pas rêver de s'envoyer en l'air avec ses 100 plus belles voies ? 100 plus belles voies dans les Pyrénées Occidentales. La Maison de la Montagne. Rando Éditions : 25 €

RÉSISTER À L'INÉLUCTABLE Après Le Puits (lire Ibilka n°8), Ivan Repila signe un deuxième roman en forme de dystopie urbaine en imaginant une ville qui se referme, tel un piège, sur ses habitants. L'affrontement de deux hommes, Émile Zarko, un architecte mégalomane, sorte de Pygmalion d'un nouveau monde, et du Muet – un homme qui a cessé de parler depuis la mort de ses proches – qui incarne la résistance des marginaux. À travers l'opposition de ce deux personnages, aux ambitions contraires, Ivan Repila propose deux conceptions de la société, qui finalement ne sont pas figées, et comme dans Le Puits interroge les moyens de survivre à une catastrophe personnelle. Un roman sur le thème de la résistance. Prélude à une guerre, Ivan Repila (traduit de l'espagnol par Margot Nguyen Béraud). Actes Sud : 22,50 €.

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EN BREF >>>

Osons le truisme : le trinquet est une composante évidente du paysage basque. Cela dit, nous ne sommes pas beaucoup plus renseignés. L'ouvrage de Michel d'Arcangues et de Sébastien Husté, qui recense près d'une centaine de trinquets en Iparralde, nous fournit quelques clés d'explication concernant ce patrimoine architectural et historique unique. Si certains sont bien connus des pratiquants et des amateurs, d'autres restent à découvrir, tel le trinquet Saint-Jayme de Saint-Palais avec sa magnifique charpente métallique dessiné par Gustave Eiffel ou encore celui de Sainte-Engrâce… Poétiques, les photographies de Sébastien Husté sortent des sentiers battus et convient le lecteur à d'émouvantes découvertes teintées de nostalgie et de sémantique. Saviez-vous qu'autrefois on appelait tripots les endroits où l'on jouait à la paume ? L'ouvrage recèle bien d'autres surprises à découvrir absolument.

ARRUE BAT DES RECORDS

Les grands pelotaris, une toile de Ramiro Arrue (ci-dessus), a été adjugée à 90 000 € et, dans le même temps un petit panneau (31X34 cm) du maître basque est parti à 82 620 €.

WOODY SUR LA CONCHA

Selon la société de production Médiapro, le réalisateur américain, Woody Allen, devrait tourner son prochain film à Donostia et dans la province du Guipuzkoa, au cours de l'été 2019.

SAREGINTZA TEJIENDO REDES

Le VIIe Congrès mondial des collectivités basques, représentant 193 centres basques répartis dans 25 pays à travers le monde, se tiendra à Bilbao du 2 au 4 octobre. Ce sera, notamment, l'occasion de se livrer à une réflexion sur la diaspora basque au XXIe siècle. Cette rencontre a lieu tous les quatre ans.

DIASPORA

Eguzkia, la revue de la Maison basque de La Plata (Argentine), est désormais consultable et téléchargeable depuis Internet : La Plata Eguzkia 2019 - 05 martxoamarzo

IDENTITÉ

L'Institut ARI de Bayonne, équipe du Centre Georg Simmel EHESS-CNRS, organise les 13 et 14 juin prochains un colloque sur le thème : « La Fabrique des traditions en période d'incertitude identitaire ». Ce colloque s'inscrit dans le cadre des activités de l'ethnopôle basque.

UNIS POUR L'EUSKARA

Les Gouvernements basque et navarrais et l'Office Public de la Langue (Euskararen Erakunde Publikoa – EEP) ont ratifié leur volonté de continuer à collaborer en matière de politique linguistique. En 2019, l'effort portera notamment sur l'enseignement de l'euskara pour les adultes et sur la promotion de l'usage de la langue basque.

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INTERVIEW

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P r o p o s r e c u e i l l i s p a r Santiago Yaniz Aramendia

UN ÉCRIVAIN ENGAGÉ Lecteur inconditionnel de Camus, l'écrivain de Bilbao, Ivan Repila, propose un univers dystopique. Deux de ses romans, Le Puits et Prélude à une guerre, ont été publiés en France.

ou que vous vivez une transe personnelle radicale liée à votre travail. Bien sûr, le minimum, c'est que le livre ait une valeur littéraire. Vous avouez être un lecteur invétéré de Camus. Pourquoi Camus ? I.R : Il est mon auteur de chevet, j’ai même un texte tatoué sur mon corps (il pointe son dos). C’est arrivé avec son roman, L’Étranger, que j’ai lu adolescent. Il m’a fait découvrir que la littérature, en plus de raconter une histoire, pouvait transmettre des idées politiques. Dans L'Étranger, Camus propose une réflexion plus approfondie sur la façon d’être au monde, sur notre rôle dans la question de la coexistence. C'est un roman très profond. Un peu comme dans Le Puits ? I.R : Oui, nous pouvons y trouver trois niveaux de lecture. Il y a l’anecdote la plus superficielle de deux enfants pris au piège dans un puits et cherchant comment s’en échapper; il y a une deuxième couche plus existentielle qui se réfère à sa propre survie, aux liens de fraternité, au cœur même des personnages et enfin une troisième lecture qui est politique et où le puits est une allégorie de la vie, qui entoure la relation des frères et leur situation.

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Comment construisez-vous cette structure littéraire ? I.R : En fait, l’origine de ce roman était un rêve dans lequel deux hommes sont coincés dans un puits et l’un d’eux a une idée pour en sortir. À partir de là, j’ai commencé à me poser des questions sur ce que ça signifiait dans ma vie et en y repensant, j’ai pensé que ça donnait naissance à une histoire avec deux protagonistes enfants et, avec le mouvement 15-M (Mouvements dits des Indignés, NDLR) dans les rues et l’effervescence sociale et politique du moment en Espagne, j’ai fini par construire une allégorie sur les inégalités sociales. Le puits était une représentation parfaite de ceux qui sont en bas et en haut, de ceux qui sont pris au piège et libres ; de la société civile opprimée et des bénéficiaires du pouvoir.

La littérature est un engagement

IVAN REPILA

Bilbo : 1978 2012 : Una Comedia canalla ( Libros del Silencio) 2013 : Le Puits 2017 : Prólogo para una guerra (Prélude à une guerre : Actes Sud : 2018. Lire p.21) 2019 : El Aliado (Planeta)

Écrivain, gestionnaire culturel... Quel est votre métier ? Ivan Repila : En ce moment, écrivain. Dans une autre vie, j’ai en effet été rédacteur en chef, quand je travaillais comme gestionnaire culturel à Madrid et que je m’occupais des éditions des événements que je gérais. Ce furent des années amusantes, à voyager dans le monde, à rencontrer des artistes de tous genres et à apprendre beaucoup. Mais cela s'est arrêté quand j'ai publié mon premier roman, Una Comedia canalla. À partir de là, ma vie a changé, j’ai commencé à donner des cours d’écriture, des conférences et, il y a six ans, je suis revenu chez moi, à Bilbao, et ça m’a ouvert beaucoup de portes ; maintenant, je travaille avec des bibliothèques, avec des ateliers de lecture et d’écriture... parce que, bien sûr, on ne peut pas vivre simplement de ses livres ! Les critiques sont dithyrambiques à votre égard. Comment se porte votre ego ? I.R. : (Rires) Ce sont des choses que disent les journalistes et qui remontent le moral, mais il y a aussi des critiques démoralisantes. Il ne faut pas trop en tenir compte, ni des bonnes, ni des mauvaises, parce qu’elles peuvent te tromper. Cela fait partie de l’apprentissage d’un écrivain. Vous êtes traduit dans plusieurs langues, comment expliquez-vous un tel succès ? I.R : Le Puits a, en effet, été traduit en douze langues, mais je pense que c’est aussi une question de chance, de conjoncture, ou d'une rencontre avec un éditeur passionné,

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Y a-t-il de la critique sociale dans votre littérature ? I.R : Tout le temps ! Je pense que la littérature est un engagement ; je ne dis pas qu’elle peut changer le monde, mais qu’elle peut proposer des idées et des questions qui peuvent changer les gens. Bien sûr, dans toute mon œuvre, il y a un discours politique et social assez puissant. Dans Prélude à une guerre, l’idée d’habiter les espaces inhabitables est toujours d'actualité, appelez-les gilets jaunes, réfugiés,aou encore expulsés sans ressources, ils décident que oui, il est possible d'occuper des espaces où on ne peut pas vivre. El Aliado traite du féminisme, pour qui l'avez-vous écrit  ? I.R : Surtout pour les hommes. Ces dernières années, j’ai été en contact très étroit avec le mouvement féministe, et cela m’a obligé à faire un examen de conscience, en m'interrogeant sur mon rôle dans la lutte pour l’égalité et en regardant, avec les hommes autour de moi, ce que nous avons fait de mal, et ce que nous avons bien fait, à savoir presque rien.

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HISTOIRE

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t e x t e Txomin Laxalt

LEZO URREIZTIETA,

LE DERNIER DES CORSAIRES LEZO URREIZTIETA, AZKEN KORSARIOA XVI. eta XVI. mendeetako euskal korsarioak oso famatuak izan ziren. Alabaina, XX. mendeak eman digu Lezo Urreiztieta, Bizkaitarra ; dudarik gabe, gure azken korsarioa izan zen.

uskal herria, pays de marins, a engendré force corsaires qui n’ont rien à envier aux Frères de la Côte bretons. La saga de la flibuste qui a connu son acmé aux XVIe et XVIIe siècles nous a laissé des noms aussi prestigieux que Johanes de Suhigaraychipi dit Le Coursic, Michel Le Basque, Joannis de Sopite, Ichetebe Pellot ou, moins connu, le Luzien Destebetxo lequel, non content d’être laid et balafré, perdit… ses deux fesses, ayant malencontreusement croisé la trajectoire d’un boulet. Quelques-uns de ces aventuriers des sept océans ont même laissé leurs noms à des rues, patronymes valant peut-être plus que celui, ubiquitaire, d’un Thiers, le fusilleur de la Commune. On aurait pu croire la grande geste flibustière, bandeau sur l’œil, pilon de bois, île de la Tortue, Yo ho ho et une bouteille de rhum définitivement terminée si, dans la première moitié du XXe siècle, Lezo Urreiztieta Rekalde ne s’était avisé d’en rallumer la mèche à feu et de magistrale façon.

E

Un jeune homme fougueux Il naît, en 1907, à Santurtzi (Biscaye), de père gipuzkoan et de mère bizcayenne, second d’une fratrie de huit. Si tous portent des prénoms basques, c’est bien parce que dans la famille on baigne dans une ambiance abertzale, le Parti Nationaliste Basque (Euzko Alderdi Jeltzalea) de Sabino de Arana Goiri, créé en 1895, est vite devenu le premier parti d’Hegoalde aux idées desquelles la famille adhère. Lezo perd son père, petit armateur, alors qu’il a 26 ans ; le frère aîné Joakin, ayant prématurément disparu, il devient chargé de famille. Il avait suivi une scolarité chaotique, préférant hanter les quais du port de Bilbao, un lieu haut en couleur, propice aux activités interlopes et très vite naviguer. Martin Ugalde, auteur de la seule biographie autorisée du personnage – basée sur 35 heures d’enregistrement – rappelle que Lezo, adolescent, était déjà un colosse, prompt à faire le coup de poing. « À vrai dire, j’étais un jeune homme fougueux, papa ne savait pas que je m’arrangeais avec d’autres marins pour faire de la contrebande, lesquels en escale

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en Angleterre, m’emmenaient au bordel, papa n’a jamais pu tirer quelque chose de bon de moi ! » (Lezo Urreiztieta, biografia, Elkar, 1990) lui confiera-t-il. Entre deux navigations hauturières, il pratique donc activement la contrebande, s’imposant cependant des règles strictes : ne jamais acheter des douaniers, chose facile mais source d’ennuis, et ne faire entrer les marchandises qu’en Espagne ; à ce sujet les anecdotes savoureuses ne manquent pas. Grâce à cette activité Lezo s’enrichit et se ruine tour à tour – revers de fortune auxquels sa générosité n’est pas étrangère – jusqu’à acquérir son premier navire, le Carmen de Amorebieta. Son attachement au Pays basque est sans faille. En 1923 il adhère aux Jeunesses basques, une émanation du Parti Nationaliste Basque. Petit à petit, il se détache de ce dernier pour, en 1933, adhérer à Jagi-Jagi, une branche plus radicale revendiquant l’indépendance. Il s’illustre lors de la révolte asturienne de 1934, réprimée violemment (3 000 victimes) par un certain général Franco, en exfiltrant par mer, vers la France, 826 personnes, sans doute promises au peloton. Arrêté, il parvient à s’évader et se réfugie en France. C’est durant le conflit espagnol que Lezo Urreiztieta va faire merveille. Attaché à la lutte du jeune Gouvernement basque et à la République, il va s’appliquer à fournir des armes – à son premier voyage, 60 000 fusils et 60 000 000 cartouches depuis la Tchécoslovaquie et la Pologne –au fragile Eusko Gudarostea (Armée basque) après d’invraisemblables circumnavigations. Se jouant des mines sous-marines, il forcera dix-sept fois le blocus maritime mis en place par la marine franquiste, transportant à bord de ses navires, sa flotte s’étant étoffée, canons et grenades. Autant d’actions qui permettront au Gouvernement basque de tenir huit mois de plus. En 1948, ce digne descendant des corsaires basques se chargera encore d’évacuer vers Bordeaux, une cinquantaine de maquisards asturiens traqués depuis un an par l’armée franquiste. 240 kilomètres au large de la Basse Californie, existe l’île mexicaine de Guadalupe (250 km²), aujourd’hui occupée par l’armée, déserte en ces années d’après-guerre. Désolé du destin tragique du Pays basque, après entrevue avec le président mexicain Lázaro Cardenas, Lezo eut même l’idée d’acheter de ses deniers ce morceau de terre pour en faire une Nouvelle Euskadi. Viveur mais fervent catholique, Lezo de Urreiztieta n’eut de cesse de peaufiner différents plans pour en finir avec Franco, depuis le bombardement par hélico du palais Aiete de Donostia, résidence d’été du dictateur, jusqu’à la bombe traditionnelle,« lui f… une bombe et le b… pour de bon », ainsi qu’il s’emporta au micro de Martin Ugalde. Homme rude sans doute mais généreux et altruiste, Lezo De Urreiztieta s’est éteint à Bayonne le 9 mai 1981. Josu Martinez, chercheur en communication vient de lui consacrer un remarquable film : Jainkoak ez dit barkatzen (Dieu ne me pardonne pas). Un titre discutable, car s’Il existe, on suppose le Très-haut capable de grande indulgence.

Mots-clés/Hitz gakoak : Navigation : nabigazio Armateur : armadore Contrebande : gaulan Blocus : blokeo

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LIEU

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t e x t e Txomin Laxalt / photographie Santiago Yaniz Aramendia

INFERNUKO ERROTA, BASA JAUNAREN ITZALA

L

e lieu pouvait-il échapper à Amaia Salazar, inspectrice de la Police Forale de Pampelune ? Même détentrice d’un diplôme de physique quantique obtenu au sein du FBI, elle est harcelée dans son quotidien professionnel comme dans sa vie familiale par cet irrationnel dont Albert Camus disait qu’il s’affronte sans trêve à notre désir éperdu de clarté. Dans le premier volume de la fameuse Trilogie du Baztan de Dolores Redondo, Le Gardien invisible, l’adolescente Ainhoa Elizasu est la deuxième d’une série de victimes de Basa Jaun (l’Homme Sauvage de la Tradition), c’est du moins ainsi que signe le pandémoniaque

LE MOULIN DE

’ L ENFER

L’OMBRE DU BASA JAUN

Baztango leku bakartu batean kokaturik, Infernuko errota, Dolores Redondoren Trilogia famatuaren protagonistetako bat da. Originala, eihera honek bisita bat merezi du.

Mots-clés/Hitz gakoak : Ambiance : giro Enquête : inkesta Bois : egur Mécanisme : mekanismo

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tueur en série qui, sur les lieux de ses ignobles forfaits, après de morbides cérémonies de purification, abandonne sciemment des indices… non humains. Forces malignes, telluriques et ancestrales, celles qui, dans le Baztan couraient autrefois à la veillée mais qu’on ne réfute pas vraiment aujourd’hui, sont convoquées au cœur des enquêtes de l’inspectrice Amaia Salazar. Si le paysage est un protagoniste important de tout roman, celui du Baztan se révèle fondamental dans la Trilogie. Comment en serait-il autrement quand on connaît la magie qui procède de l’environnement de la vallée navarraise pour peu que l’on quitte la nationale qui, depuis le col d’Otxondo, via Elizondo, conduit vers Pampelune ? Infernuko errota, le Moulin de l’Enfer participe de l’envoûtement pour se situer sur l’écliptique policier de l’héroïne, baztanaise de surcroit. « Lors du printemps passé, James l’avait convaincue de visiter Infernuko errota, l’un des lieux magiques et spéciaux du Baztan. À quelque 15 kilomètres de la route nationale, on arrivait à Etxebertzeko borda et, de là, partait le chemin que l’on pouvait seulement parcourir à pied ou

monté sur le dos d’un âne. Infernuko errota fut vital pour la survie des soldats qui occupèrent la montagne durant les guerres. Construit sur trois troncs qui coupent le ruisseau et avec des murs de bois, dans les temps de rationnement, les gens du Baztan venaient de nuit avec leurs mûles chargées de blé pour le moudre clandestinement et obtenir la farine afin de nourrir leurs familles. », raconte Dolores Redondo (Le Gardien invisible). Une fois passé le col d’Otxondo, il faut s’abandonner à une étroite route qui, par mille virages, conduit vers le quartier Orabidea du village de Lekaroz, une plongée dans cette ambiance décrite dans la Trilogie certes, mais surtout dans ce Baztan authentique, vallonné et cerné de montagnes, couturé de fermes isolées, de fougeraies touffues, de sombres forêts ligotées par la végétation. L’auberge Etxebertzeko borda dont on conseille l’étape gourmande, s’apparente à la halte du bout de tout. Le visiteur est contraint d’emprunter un chemin qui longe Infernuko erreka (le ruisseau de l’Enfer), tout un programme. Il nous précipitera, après un court passage en prairie, vers le glauque d’une forêt superbe de chênes têtards et, pour peu que l’on soit pénétré des livres de Dolores Redondo, inquiétante. En une demi-heure, le sentier se faufile vers le fond du ravin jusqu’à atteindre une cascade claironnante au-dessus de laquelle, dans un écrin de verdure, calé comme en équilibre instable, sur deux piliers de pierre, se niche Infernuko errota. Le bois dont il est constitué en ajoute à une forme de vulnérabilité et pourtant. Construit au XIX e�siècle, lors des Guerres carlistes, il fut longtemps utilisé et, raconte la chronique, durant la Guerre d’Espagne, la population de la vallée venait nuitamment moudre un grain normalement réquisitionné. Tombé en ruines, il fut en 2000, par bonheur, réhabilité par la famille Agarate d’Etxebertzeko borda après en avoir fait l’acquisition. Un passage aisé en permet un accès libre et, sous les orbites vides d’un crâne de bouc de sabbat, le visiteur aura tout loisir d’admirer le mécanisme en place, dans la rumeur des eaux spumeuses. Nous n’aurons fait que croiser l’ombre de Basa Jaun, les côtelelettes d’agneau et le suc de Navarre de l’auberge étant renommés pour estomper toutes formes de sortilèges. Nous laisserons le dernier mot à Dolores Redondo qui fait dire à l’un de ses personnages : « Au Baztan, on a toujours trouvé la manière de faire ce qu’il y a à faire. »

29/05/2019 12:15

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Udaberri/Printemps 2019

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