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ibilka

le magazine

NUMÉRO 17 - 2018 NEGU

Mauléon

Davantage qu'un quartier de Mauléon-Licharre, la Haute-Ville possède sa mémoire propre. Certains s'en souviennent encore et racontent.

Roncevaux

Le lieu où se déroula la célèbre bataille du 15  août 778 fait débat au sein de la communauté des historiens. Un archéologue amateur tente d'apporter ses pièces au débat.

Vues du ciel

S'imaginer, un instant, dans la peau du Gypaète et découvrir le Pays basque à travers son œil. C'est ce que nous offre Eric Soulé de Lafont, aviateur et photographe.

Pionnier

A jamais attaché au Vignemale, Henry Russel a également parcouru le Pays basque et notamment La Rhune, avant de s'éteindre à Biarritz en 1909.


t e x t e Txomin Laxalt / photographie Cédric Pasquini

Alboka, le son de la corne

Alboka, adarraren soinua

Ezezaguna Iparraldean, alboka musika tresna arrunt bat da. Hala ere, euskal musikari tradizionalari bere izen ona eman dio.

t e x t e Txomin Laxalt / photographies Collection Musée Basque

V

trument fut adopté par les bergers de la vallée oilà un instrument de musique d’Aratia dont l’élégant et complexe fandango qui, en Iparralde, pousse peu éponyme ne saurait être accompagné autrement sa corne. Vous ne l’entendrez que par la noble corne. Très vite s’y est adjoint le qu’au hasard d’une fête réunissant pandero (tambourin), un autre instrument rudiquelques initiés, la fine fleur des mentaire mais dont le rythme scintillant se révèle souffleurs d’anches. En Bizkaia compagnon idéal. Si ses possibilités sont limitées, cependant, l’alboka est l’incontournable d’une l’alboka demande cependant l’acquisition de la erromeria, cette quintessence de la fête champêtre, technique du souffle continu (etengabeko arnasa) même si Infernuko hauspoa (le soufflet du diable) permettant d’inspirer et d’expirer en même temps, l’accordéon diatonique, lors de son introduction les joues faisant office de poche d’air pour cette en Euskal herri par les immigrés italiens à la fin cornemuse rustique. Quelques rares instruments du XIXe siècle, lui a dérobé la vedette. de par le monde contraignent à cette technique L’aspect rustique de l’alboka interpelle : une corne dont le yidaki (digeridoo) des de vache adaptée sur un court Aborigènes du nord de l’Auschevalet de bois taillé à la main. Mots-clés/Hitz gakoak tralie. Quelques musiciens, Entre l’embouchure de la même bergers pour la plupart, ont corne et le pavillon, deux tubes Corne : adar accordé ses lettres de noblesse de roseau et pour produire le son, Tube : hodi à l’alboka dont León Bilbao. deux anches dont la mesure du Origine : jatorri Il fut longtemps génialement vibrato fut longtemps assurée par Souffle : arnas accompagné au pandero par un poil que l’albokari (albokerue Maurizia Aldaiturriaga dont la dans la version bizkaienne ), déroutante voix raboteuse allait inopinément se joueur d’alboka s’arrachait (généralement) de la caler vers les aigus en fin de strophe. poitrine ; aujourd'hui de fins joints toriques ont Aujourd’hui, un Ibon Koteron ou un Juan Mari avantageusement remplacé l’élément pileux, Beltran ont ouvert de nouvelles perspectives à lequel pourra toujours dépanner ! L’origine arabe l’alboka laquelle, abandonnant les seuls pâturages, de l’instrument ne fait aucun doute, alboka étant se risque désormais sur les grandes scènes, jusqu’à la basquisation du mot al-bûq (la corne). Une se joindre aux orchestres symphoniques et même origine qui interpelle sans doute. Quels mystérieux s’électrise. Iparralde commence à lui faire la part chemins de transhumance a empruntés l’alboka belle et Mixel Ducau, quelque part homme orchestre, pour, depuis le Moyen-Orient, se fixer en Bizkaye, l’utilise régulièrement dans ses compositions. dans la zone du Gorbeia plus précisément ? L’ins-

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éDITORIAL

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Rencontres

Société éditrice : BaMi Communication Rond-point de Maignon, avenue du 8 mai 1945 Bp 41 - 64183 Bayonne bami-communication@bami.fr Directeur de la publication : Jean-paul inchauspé Coordination : Jean-paul Bobin bobinjeanpaul@gmail.com

Textes : txomin Laxalt, Jean-paul Bobin Direction artistique : sandrine Lucas atmosphere2@gmail.com

Fabrication : patrick delprat iru Errege Le Forum 64100 Bayonne N° ISSN 2267-6864 Photos : Couverture : santiago yaniz aramendia. p.2 : Collection Musée Basque de Bayonne ; p.7, 8-9 (bas) : dR ; p.8 : Jorge Moreno ;p.18 Bibliothèque de pau ; p.19 : dR ; p.20 : Éeic soulé de Lafont ; p.21 : dR ; p.22 : dR.

L

un des grands bonheurs du métier de journaliste, ce sont les rencontres. Cette opportunité offerte de découvrir, à chaque reportage, des univers multiples, des récits qui tutoient l'histoire, oh ! pas la grande, celle qui crée les héros, qui laisse ses traces dans les livres et sa mémoire dans les classes ; non, l'autre, plus intime, plus proche de nous, chargée d'émotions comme seuls en fournissent les parcours de vie ; celle, unique, qui renvoie chacun à son rôle de témoin passager. C'est de cette juxtaposition des petites histoires de chacun que naît la richesse d'un magazine, sa capacité à entraîner ses lecteurs dans une infinité de mondes que chacun déflore à sa manière, un peu comme, armé d'un coupe-papier, on avançait dans les livres publiés par José Corti. Et qu'il est séduisant le monde de Zoé Bray, cette « peintre-anthropologue », comme elle se définit elle-même, qui, un peu pour retrouver ses racines, un peu pour répondre à l'interrogation sur la définition du « citoyen du monde » a entrepris un étonnant travail artistique autour de la diaspora. Lui aussi nous entraîne dans ses rêves, proches des nuages. il est un peu l'héritier des pionniers de l'aéropostale, les saint-Exupéry et autre Mermoz, ce « Petit Prince » du ciel vagabonde entre ses deux passions, l'aviation – il a construit son avion de ses propres mains ! – et la photographie. Éric soulé de Lafont nous offre des vues inouïes du pays basque. C'est lui qui vole, mais c'est nous qui avons le souffle coupé ! Revenons sur terre, mais avec un peu de hauteur tout de même, pour atterrir sur la Haute-Ville de Mauléon. Là, nous attend la belle histoire des Hirondelles, qui nous parle d'intégration, de vivre-ensemble, d'échanges culturels. Quelques-uns s'en souviennent et racontent. On aurait presque envie d'en faire un roman, un peu comme Garcia Marquez, inspiré par son village d'aracata. Mais c'est une autre histoire. Je vous souhaite de très belles lectures. Jean-paul inchauspé, directeur de la publication


PORTRAIT

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t e x t e Txomin Laxalt / p h o t o g r a p h i e Cédric Pasquini

art, diaspora et identité

Zoé Bray


PORTRAIT

page 5 dates clés

1996

1998

2006

2011

2014 :

Huit mois à l’ikastola d’Osses pour sa thèse d’anthropologie

Bourse de recherche à l’Institut Universitaire Européen de Florence

Prix de la culture basque de la Ville de Bayonne

Berlin, portraits de Basques

Poste de recherche à l’Université hébraïque deJérusalem

arte, diaspora eta nortasuna Antropologoa baita ere margolaria, diasporako kidetzat bere burua dauka Zoé Bray-k. Munduan zehar, bere talentua diasporaren zerbitzuko ezarri du.

E

t si la diaspora, basque ou autre, n’était plus cette utilisation obstinée de la mémoire collective pour renouer avec la patrie perdue ? Et si la diaspora n’était plus l’expression d’une maintenance obligée de liens vers des territoires d’origine qui ne se situent plus, au fil des générations que dans le temps ou dans un imaginaire sublimé ? Et si elle permettait aujourd’hui, de nouveaux questionnements sur l’identité, sur les formes et la nature des réalités migratoires avec des outils tout aussi performants que l’art par exemple ? Zoé Bray (1974, Paris) en est une illustration parfaite. Née d’un père anglais,journaliste, et d’une mère artiste peintre aux origines basques (Ahaxe/Ahatsa), Zoé se définit comme peintre anthropologue, un rapprochement qui ne paraît pas immédiatement évident. Les vacances d’été à Ostabat/Izura viennent comme principe fondateur : « Nous n’étions jamais que des estivants, mais pour nous ces trois mois étaient des moments clés, des instants de stabilité ; nous avions une vie sociale et il y avait les précieux récits d’amatxi. » La profession du père contraint la famille à de nombreux, mais riches déplacements : Paris, Bruxelles, Rome. Une vie nomade qui entretiendra son goût du voyage et fatalement d’une quête identitaire qui lui fait affirmer : « Je fais partie de la diaspora ». Des études d’anthropologie, menées à Édimbourg, sanctionnées par une thèse dont le thème : Développement des ikastolas en Iparralde (1996), déterminera son parcours. « L’apprentissage intensif de l’euskara, un séjour de six mois dans une famille d’Ortzaize (Osses) pour les besoins de ma thèse m’ouvrent un nouveau monde et me poussent à m’impliquer davantage. » Chargée de mission au European Bureau for Lesser, à Bruxelles (1998), elle édite un guide permettant aux différentes communautés de naviguer dans les méandres de la bureaucratie. Un retour vers le monde de la recherche entraîne Zoé en Euskal herri pour travailler au sein du Consorcio Txingudi >> (Hendaye, Irun, Hondarribia) sur le thème du transfrontalier, « une passionnante réflexion menée non seulement sur les frontières physiques mais aussi sur les frontières mentales. » Un livre vient clore un chapitre existentiel : Living Boundaries : Frontiers and identity in the Basque Country (2004) comme un pied de nez de la part de celle qui passe sa vie à franchir les frontières. L’atavisme maternel va s’imposer, attisé

Le modèle doit poser deux heures par jour, pendant cinq jours

par sa nomination à l’Institut universitaire européen de Florence, toujours dans le cadre des langues minoritaires. L’anthropologue en profite pour se former à la peinture et au dessin « pour, par le biais du portrait, aller à la rencontre des gens. » Une forme originale autant que subtile de physiognomonie qui permet à travers la peinture de déceler les qualités de l’esprit en se fondant sur les caractéristiques visibles. Un pari audacieux mis au service de la diaspora, engageant autant l’artiste que le modèle, « chacun ayant sa propre façon de situer sa relation avec le Pays basque ». En 2011, lors d’une nouvelle vie à Berlin – elle y rencontre Christian, son compagnon – Zoé exécute les portraits de jeunes Basques installés en Allemagne suite à la crise qui frappa l’Espagne. « Anthropologiquement un modèle a beaucoup de sens ; ces regards croisés sont intimes et intimidants. L’un comme l’autre nous nous rendons vulnérables et le résultat est déconcertant, on en discute. Le résultat peut être décevant, qu’importe, c’est le processus qui compte », confie-t-elle. Elle n’a qu’une exigence, lourde de sens : un minimum de cinq jours pour deux heures de pose au quotidien. La confrontation, pendant un mois avec le sculpteur Nestor Basterretxea sera essentielle. De cette alchimie à faire pâlir Dorian Gray, sourd toute la souveraineté de cet artiste majeur. En 2011, une nouvelle nomination au Centre d’Études basques de Reno (USA) comme professeur de culture basque l’incite à persévérer dans sa réflexion sur le rôle de l’art dans l’identité, de sa relation avec la politique. Une quête qui devient fatalement douloureuse alors qu’elle décroche une bourse de recherche de quatre ans à l’Université hébraïque de Jérusalem. Sa volonté de peindre la diversité contraint Zoé à braver le pays qui l’héberge et que le poète palestinien Mahmoud Darwich dans son poème Identités appelait l’Autre. Zoé a mis à profit six mois sabbatiques pour participer au National cow-boy portrait gardening du dernier week-end de janvier à Elko (Nevada), un festival consacré à la poésie des cow-boys et dont l’édition 2018 fut dédiée aux Basques, très présents au Nevada. Elle y aura présenté quelques portraits de ceux qui participent toujours, au-delà de l’océan, à cette construction sociale mais multiple et complexe que l’on appelle diaspora basque.

Mots-clés/Hitz gakoak Parcours : ibilbide Dessin : marrazki Portrait : erretratu Construction : eraikuntza


Ville

Au commencement,

la Haute-ville

MaulĂŠonLicharre Mauleko historia hemen hasi da. Mauleko Hiri gaina hiriko aragoa izan zen. Ez da ahantzi behar leku horretan biziz biztanleek auzo horri bere nortasun paregabea eman ziotela.

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ville

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t e x t e Txomin Laxalt / p h o t o g r a p h i e s Polo Garat

Maule-Lextarre, hasieran, Hiri-gaina

Cicérone Professeur d'histoire et membre de l'association culturelle Ikerzaleak, Joël Larroque, nous a servi de guide.

Hirondelles Le monument témoigne de ces jeunes Aragonaises ou Navarraises qui venaient travailler à Mauléon et qui furent nommées Hirondelles.

S

Si, ainsi que l’affirmait Émile Durkheim, le pionnier de la sociologie, le fait d’entretenir des relations intenses au sein d’une société répond à une définition de l’intégration, l’ultime avatar de la Hauteville de Mauléon-Licharre (Maule-Lextarreko Hirigaina) en serait une parfaite illustration. Quand aujourd’hui, le mot quartier n’évoque le plus souvent qu’incompatibilité, il fut un temps où, entre les eaux spumeuses du Saison et les remparts d’un château médiéval, il signifia, par un fécond croisement de cultures, destinée commune. Pour nombre de Mauléonnais, Hiri-gaina c’est encore le quartier espagnol. La pente n’est pas abrupte mais suffisamment prononcée pour devoir pousser du mollet, il faut bien justifier du qualificatif de Haute-ville, une désignation qu’on ne saurait confondre avec ville haute, renvoyant davantage à une situation en altitude. La Haute-ville se démarque simplement par une position dominante qui, généralement, convoque l’histoire.

Haute-ville Un qualificatif justifié par la position dominante du quartier. Une seule rue qui se déploie, bordée de platanes à moignons.

Celle de la capitale de Zuberoa (Soule) ne se découvre qu’au tout dernier moment, le fronton (1924) masquant cette brusque échancrure dans le sage agencement urbain prévalant dans la ville basse, Licharre (Lextarre), son nom avant 1841, année de la fusion des deux communes. Une seule rue mais vaste comme une agora qui se déploie tel un atoll dont l’anneau corallien serait constitué de galets du gave et d’ardoise, avec l’îlot de la halle (1765) en son mitan que ceignent des platanes à moignons. La déclivité a imposé sur les deux rives lointaines de la rue, une insolite disposition des maisons, par paliers, qui évoquerait deux funiculaires à jamais pétrifiés. Une ordonnance confuse, un dépouillement historié pour l’observateur attentif. L’austérité toute pyrénéenne ; due beaucoup à l’ardoise et un peu à un abandon de cloître, est tempérée par les touches pastel des volets. Ici, le château fort est comme démoulé de frais, les portes sont charretières, les seuils patinés


VILLE

C'est vers la fin du XIIIe siècle que serait apparue la vieille ville de Mauléon

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ville

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La dernière épicière Marie Jo Tanco (en bas), la dernière épicière, abandonne sa vitrine aux photos en noir et blanc, symboles d'un temps révolu.

Art de vivre Pierre et Lili Lasserre (à gauche) se souviennent des Hirondelles et du temps où, à Mauléon, le vivre-ensemble était un art de vivre !

par des siècles de passées, les fenêtres à meneaux, le clocher nécessairement trinitaire et l’arcade profile des perspectives ombreuses. L’humble maison côtoie la maison de maître, la gentilhommière la sage demeure ; l’une fortifiant l’autre, l’ensemble suggère une fondation communautaire qui répondrait aux principes de la bastide.

Incendies Nous avions rendez-vous avec Joël Larroque, mentor obligé pour qui veut accomplir la nécessaire boucle temporelle et comprendre cette complexe séquence souletine. Professeur d’histoire, membre de l’incontournable association culturelle Ikerzaleak – elle œuvre à l’étude, la promotion et la sauvegarde du riche patrimoine souletin – Joël Larroque a Mauléon-Licharre chevillé au cœur. S’il se passionne pour Herri-gaina c’est bien parce que là, se situe le germe d’une longue et fastueuse histoire. Le lieu du rendez-vous n’était pas neutre : le monument dédié aux Hirondelles (ainarak), ces jeunes aragonaises et navarraises qui, à partir du début du XXeᵉ siècle, venaient à pied par la montagne pour faire la saison dans les usines d’espadrilles de la capitale souletine. Elles accordèrent ses lettres de noblesse à un office rude, passant par-dessus les douleurs de l’expatriation. Nombre d’entre elles, par d’heureux mariages, firent souche et participèrent sur ce quadrilatère déclive de l’avènement pérenne d’une communauté mâtinée, fusion d’un prolétariat de langue étrangère avec une farouche tradition, aussi rare qu’originale dont Maule-Letxarre, aujourd’hui encore peut s’enorgueillir. Sommes-nous si nombreux à nous prévaloir d’une hirondelle comme amañi (grand-mère) ? « C’est entre la fin du XIIIeᵉ et le début du

Rue de Bela Cette rue doit son nom à un enfant de la ville, né en 1709, et qui optera pour la Réforme. La pastorale de 2018 lui sera consacrée.

Château-fort Bâtisse du XIIe siècle, le château-fort est dressé sur une butte avançant en balcon sur la vallée du Saison. Il offre un magnifique point de vue sur Mauléon.

XIVeᵉ siècle que serait apparue la vieille ville de Mauléon, le quartier de la Haute-ville avec son plan de bastide, c’est-à-dire autour d’un marché, d’une place commerciale qui pouvait enrichir le château mais aussi le protéger par son cordon de maisons fortifiées. La première mention de la ville date de 1387 ; rédigée en béarnais elle provient d’un notaire de Navarrenx et évoque “lo marcadiu et bastide de Mauleoo” », nous précise Joël alors que nous amorçons la montée de l’unique rue comme on remonte le temps. Et pour confirmer ses dires, de nous désigner les élégants mascarons ornant les angles de la maison Arthez Lassalle, aujourd’hui l’école, d’aimables visages dont les bouches permettaient le passage de mousquets. À première vue placide, l’architecture renvoie pourtant aux heures les plus conflictuelles de l’histoire. « À l’origine des maisons faites de bois et de torchis que trois incendies vont mettre à mal. En 1569, les protestants brûlèrent tout, en 1641, 20 foyers furent détruits et en 1678 encore 40 », souligne notre guide. Les hauts de la rue de Béla, du nom de ce militaire et écrivain catholique mauléonnais qui optera pour la Réforme et créera un régiment de chasseurs basque, le RoyalCantabre, sujet de la pastorale montée cette année par Mauléon, couronnent la Haute-ville. Ironie de l’histoire et juste revanche : si la très parpaillou maison Bela fut détruite, la très catholique et pimpante demi-maison forte d’Arraing qui lui fait face restera debout mais lui cédera le nom du pavé. Au fur et à mesure que l’on s’élève, les premières et modestes éminences souletines ceinturant la cité coiffent la carapace d’ardoise des toits. Une jolie vue d’ensemble du quartier impose un arrêt : « On trouve trois sortes d’édifices : la maison noble, la maison paysanne et la maison d’arti-


VILLE

On appelait aussi la Haute-ville, la Jota-ville, pour signifier la prĂŠsence des Hirondelles

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ville

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Éphémère cathédrale Notre-Dame de la Haute-Ville fut édifiée au XIVe siècle et fut promue au rang de cathédrale pendant 30 ans de 1569 à 1599.

Ville capitale Les armoiries des anciens vicomtes de Soule, comme pour rappeler au visiteur qu'il est dans la capitale de la province.

san » décline Joël et il ajoute : « Cela fait un excellent monde. » Il se dégage de ce clos une nonchalance paysanne de jour de marché même si ce dernier, traditionnellement le mardi, ne rassemble plus grand monde. À l’auberge Etcheto, troisᵉ génération, une étape capitale tout de bois et de cuivres, on nous avait évoqué les riches heures d’un extraordinaire marché. Il rassemblait un mascaret laineux, des centaines de paysans, bergers et maquignons ; un temps évanoui quand les ânes stoïques et magnanimes avaient, aux petites heures, charge d’homme pour les retours incertains. Faut-il préciser que la Haute-ville se flattait de onze bistros pour le topa hor ! (tope là !). Marie-Jo Tanco, la dernière épicière, s’en souvient qui, avec ferveur, abandonne désormais sa vitrine à ces photos anciennes fleurant bon un temps échu que l’on pense acquis au seul noir et blanc. Chez Jean et Denise Escondeur comme chez Pierre et Lili Lasserre – triomphe de ces intérieurs meublés d’heureux temps accumulé ; les souvenirs du siècle des Hirondelles sont les mêmes : le précis d’un inégalable vivre ensemble. « C’est avec eux que nous avons été élevés, c’est avec eux que nous avons appris l’espagnol à Mauléon, d’ailleurs la rue Victor Hugo, c’était la calle Mayor », rappelle Pierre. « C’était souvent la fête, les chants, la musique, malgré un quotidien difficile » souligne Jean. Joël rapporte comment, dans un savoureux jeu de mots, on appelait aussi la Haute-ville… la Jota ville. « Des familles de six ou sept gosses, à l’époque, il n’y avait pas la… pastilla, et un extraordinaire sens de l’entraide », se remémorent-ils, manifestement émus. Nous avions tenu à visiter la petite église Notre-Dame de la Haute-Ville, la qualité de cathédrale lui a été dévolue pour avoir hébergé un évêque, acagnardée depuis le XIVeᵉ dans une surprenante contracture ombreuse du

Melting pot Jean Escondeur, et sa femme Denise, se souviennent des Hirondelles : « C'est avec elles que nous avons appris l'espagnol. »

Surprises Déambuler dans la Haute-ville et se laisser suprendre par les découvertes d'une architecture qui s'autorise parfois des fantaisies insoupçonnées.

pavé. Réminiscence médiévale, scellée au mur extérieur, la vasque que l’on aurait pu confondre avec un bénitier n’est qu’une mesure à grains permettant d’évaluer la dîme, cet impôt spirituel de 10% dû au clergé. Franchir le pont-levis c’est enjamber les siècles ; ouvrir la porte du château fort de Mauléon (XIeᵉ) avec cette clé forgée démesurée dont Joël Larroque a l’usage c’est, sans risque de saucée d’huile bouillante ou de dégelée de flèches, comme forcer l’inaccessible. L’ikurriña y flotte à l’année mais de ces rustauds murs aveugles suinte toute la tragédie de la Soule. Point de princesse endormie mais le cul de basse-fosse où Bernard Goyhenetxe dit Matalas, curé de Mitikile (Moncayolle), croupit ligoté avant son exécution à la Basse-Ville, le 8 novembre 1661 pour avoir ourdi une terrible mais juste jacquerie. Depuis les remparts, la vue sur MauléonLetxarre est sans pareille. Semblable à quelque vicomte de Soule, Joël nous avait désigné les rues tirées au cordeau rive gauche du Saison et le bref escarpement de la bastide rive droite. Non sans fierté, il avait conclu : «  D’ici on vérifie la dichotomie entre la Basse et la Haute-ville certes, mais une dichotomie unifiante. » Là s’achevait la geste, heben goi egintza ürrentzen.

Mots-clés/Hitz gakoak Pentu : patartsu Dominer : gorago izan Patrimoine : ondare Ardoise : lapitz


ARCHéOLOGIE

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t e x t e Txomin Laxalt / p h o t o g r a p h i e s santiago Yaniz aramendia

XENDRAREN OROITZAPENAK

Memoires de sentier Mendizale eta arkeologozalea, Louis de Buffièresek duela aspaldi azterketak egiten ditu ibañeta aldera, Orreagako gudaldiaren lokalizatzeko.

ant qu’il demeure tracé, un sentier n’est jamais déserté. pour ténu qu’il soit, son sillon détient la mémoire vive de tous ceux qui l’ont emprunté. En Euskal herri, les chemins, tissent un réseau orographique tendu d’Hendaia à santa Grazi (sainteEngrâce), des Enkarterri (Encartaciones, Biscaye) à Erronkari (Roncal). ils dessinent une carte du tendre, autant sentimentale qu’historique, pareille au maillage des songlines ou ces chants de pistes de la tradition aborigène d’australie célébrés par l’écrivain Bruce Chatwin. Nos songlines à nous sont ces voies de transhumance, ces couloirs migratoires, ces cent cols et sentiers pastoraux qui couturent et

échancrent Euskal herria. il en découle une façon différente mais captivante d’aborder l’histoire de ce pays. Le grand chemin d’ibañeta en est une éclatante illustration.

incertitudes historiques

Nous y avions accompagné Louis de Buffières, possédant l’inestimable avantage de répondre à la définition du mendizale, à savoir qu’il lie sa marche à l’histoire, au paysage et aux hommes. depuis quarante ans, ce pied poudreux allie sa quête des sommets à cet idéal du pyrénéiste joliment défini par Henri Beraldi, à savoir « ascen-


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Témoignage Les pélerins empruntent ce chemin depuis plusieurs siècles.

archéologie


archĂŠologie

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ARCHéOLOGIE

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sionner, écrire et sentir ». pour satisfaire à la passion qui l’anime, l’archéologie, il faut bien un jardin et le sien est circonscrit entre arnosteguy et ibañeta, un terrain qui ne se mesure pas en hectares mais en millénaires. Un territoire souvent emmailloté d’une brume aussi énigmatique que les incertitudes historiques qu’il enserre. si l’on se penche attentivement sur une carte détaillée ou, mieux encore, si l’on s’offre un vol à bord de Google earth, on remarquera ce large épaulement qui amorce une brusque mais régulière montée depuis Garazi et saint-Michel jusqu’au col brèche de Lepoeder (1 432m) d’où il s’inclinera jusqu’à Roncevaux (Orreaga), 947m. de chaque côté, de sombres ravins ; quelques vallonnements propices aux pâturages abritent cabanes de bergers et les promontoires environnants, d’anciennes redoutes et sibylline, cette tour, Urkulu, dont on ne sait toujours pas si elle fut destinée au seul guet ou dédié à quelques dieux païens.

De sombres ravins ; quelques vallonnements propices aux pâturages, abritent des cabanes de bergers

Où s'est déroulée la bataille ?

Nous l’avons donc encore emprunté ce fameux chemin, comme depuis mille ans les pèlerins de saint-Jacques s’y éreintent, l’étape est la plus difficile du parcours salutaire. « Cette ligne de crête a constitué longtemps le principal moyen de franchissement du massif comme la solution la plus simple pour circuler sur cette zone », nous avait confié Louis alors que nous doublions Château-pignon. « Enjeu majeur entre les royaumes limitrophes, Ferdinand II d’Aragon y fera construire le fort longtemps appelé Fortaleza del Puerto e Peñon ». On s’y étripera au long des siècles. Hostile quand il est baratté par des vents polaires ou quand des courtines de brouillasse y traînent, l’endroit

Reconstitution En haut, une reconstitution de la bataille, telle qu'elle aurait pu se dérouler le 15 août 778, due au photographe Jorge Moreno. Ci-contre, pièces et objets trouvés sur les lieux.

peut, aux jours d’embellie, se révéler enchanteur. Les bergers du néolithique ne s’y sont pas trompés qui ont laissé nombre de cromlechs, dolmens, tumuli et tertres d’habitat. Étonnant cheminement, nous allons sur les pas d’aymeri picaud, pèlerin du Xiieᵉ siècle dont nous connaissons presque par cœur les pages (Codex Calixtinus) à ce lieu dédiées. Nous nous engageons dans le couloir herbeux de Botaharri (jette pierre) le bien nommé. Une douzaine de mont-joies (grands cairns de pierres accumulées pour guider le pèlerin) effondrés, vieux de plusieurs siècles, balisent toujours un parcours aujourd’hui injustement délaissé au profit de la plus confortable piste passant en contrebas. Elle évite de se colleter au seigneur du lieu, l’astobizkar (1 501 m) que n’auraient manqué les jacquaires pour aucune coquille au monde. au cours d’une de ses prospections, Louis en avait justement trouvé une, pin’s de bronze du XViie siècle, décroché sans doute d’un chapeau comme il avait mis à jour cette poignée de monnaies musulmanes encore agrégées, égarée par ce pèlerin guignard. Nous avions plongé vers le moutonnement d’ardoise de la collégiale d’Orreaga (Roncevaux) érigée en 1127, avant d’obliquer vers le col d’ibañeta pour mieux nous laisser couler vers les ténèbres du ravin de Luzaide. Orreaga, ibañeta, le Valcarlos, autant de mots sonnant comme épopée, réveillant les douloureux échos de ce fameux 15 août 778. Le lieu de l’embuscade de Roncevaux est longtemps resté une énigme mais c’était sans compter sur l’obstination de Louis de Buffières. sans affirmer avoir découvert l’authentique site, de minutieuses enquêtes de terrain, la mise à jour de pièces intéressantes laissent penser que c’est là, entre Luzaide et ibañeta, au-dessus de la route empruntée aujourd’hui, viabilisée entre 1881 et 1883, que les Vascons soutenus par les Musulmans ourdirent le guet-apens dont on parle plus de mille ans après. Une quête obstinée qui va à l’encontre des thèses retenues estimant que les voies romaines ne passent que par le haut. Une exploration en règle, à la machette souvent, lui a permis la mise à jour du fameux itinéraire avec à la clé, la découverte de coins métalliques utilisés pour éclater les roches, les traces des étagements, structures caractéristiques des voies romaines, les traces du frottement des essieux contre le rocher. « La voie haute par Lepoeder, 1


ARCHéOLOGIE

Autant d'hypothèses Burguete (en haut), Urkulu (ci-contre), ou ailleurs, où la bataille s'est-elle déroulée ? L'archéologue amateur Louis de Buffières (à droite) s'emploie à rechercher des preuves.

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ARCHéOLOGIE

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485 m, fut longtemps la principale voie de passage avec un inconvénient majeur : son impraticabilité du fait de la présence de neige l’hiver. Il semble qu’à l’époque antique la majorité du trafic soit passée par la voie du bas, celle du Valcarlos, culminant à Roncevaux, à 1 062 m. Un tel tracé a demandé un lourd investissement humain et matériel car il a dû emprunter les flancs abrupts d’une série de reliefs entaillés par de nombreux talwegs. C’est cet itinéraire qu’a emprunté Charlemagne à son retour malheureux de l’expédition de Saragosse et après le sac de Pampelune. »

Nous baignons dans une lumière d'aquarium, les hêtres ne laissent filtrer que des tessons de soleil

Le traquenard idéal

La lecture des textes, en particulier Vita Karoli, la biographie de Charlemagne rédigée vers 830 par Eginhard, un proche de l’empereur, soit 50 ans après les faits, l’a particulièrement aidé pour localiser le lieu de l’impitoyable scénario. Nous y sommes. au creux de ce lieu ténébreux, idéal pour le traquenard, l’antique et étroit chemin sinue sous les pentes du Lindux, abruptes, boisées et hérissées de rochers. il est évident qu’une armée, fut-elle la plus puissante de l’Europe, n’avait aucune chance. Louis nous évoque le témoignage d’Eginhard lequel, rappelle que l’attaque eut lieu le soir : « Il eut (Charlemagne) au retour l’occasion

Autant d'hypothèses Burguete (en haut), Urkulu (ci-contre), ou ailleurs, où la bataille s'est-elle déroulée ? L'archéologue amateur Louis de Buffières (à droite) s'emploie à rechercher des preuves.

de faire brutalement l’expérience de la perfidie vasconne. Alors que l’armée selon ce que la configuration et l’étroitesse du lieu permettaient, s’étirait en une longue file, les Vascons […] déboulèrent sur la fin du convoi portant les bagages […]. Dans ce combat furent tués parmi bien d’autres, Eggihard préposé à la table royale, Anselme comte du Palais et Roland préfet de la marche de Bretagne. » (Vita Karoli, 9). Nous baignons dans une lumière d’aquarium, les frondaisons de hêtres démesurés ne laissent filtrer que des tessons de soleil ; en contrebas, sous l’entaille du chemin, le ruisseau Zubibeltz (pont noir) le bien nommé, roule des eaux d’encre vers lesquelles sans doute, furent précipités les corps. Les objets trouvés viendraient confirmer l’hypothèse, en particulier cette lance, découverte coincée verticalement entre deux rochers, des seramasaxes ou longs poignards carolingiens, des pièces d’uniformes. La prestigieuse société de sciences aranzadi avec laquelle collabore Louis de Buffières y mène des prospections sous la direction de J.M Martinez txoperena auquel on doit, entre autres, la découverte sur le parcours de millarium ou bornes romaines. de l’usage des sentiers ont dépendu des destinées, seul leurs parcours permettent d’en saisir toute la nature. de celui-là, Louis de Buffières en est à ce point pénétré que dans un creux de rocher il a fait graver en 1999 un texte dont nous vous livrons ces bribes comme souvent, là-haut, s’attardent des lambeaux de brouillard : « En face, Valerius Corvinus, le vieux centurion de la Legio IIII Flavia sourit, il retourne par ces monts en Aquitaine… Tout près du ravin, Bernard Antoine Carrère grimace : là ce 25 juillet 1813, un furieux coup de sabre anglais lui enlève la moitié de l’avant-bras… À dix pas, l’émir Abd al Rahman médite, l’Orhy pour horizon… Non loin du passage étroit Aymeri Picaud boit, sa calebasse est presque vide… À dix pas, Charles Dinigo se cache, la Gestapo à ses trousses… Làhaut, à mille pas, Loup duc de Vasconie, patiente, il voit toute l’armée du grand Charles. »

Mots-clés/Hitz gakoak : pièce : txanpon Vestige : aztarna Embuscade : segada poignard : sastakai


pyrénéisme

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t e x t e Txomin Laxalt

le seigneur des Pyrénées et Larroun

Pirinioetako jauna eta Larroun Henry Russell-i gustatzen zitzazkion gure tontor apalak, gehienbat Larroun zeini buruz hitz pollitak ukan baitzituen. Igoera egin zuen 1861-an.

B

ien qu’il soit au niveau de la mer, j’ai un faible pour Biarritz, surtout pendant l’hiver, lorsqu’il devient relativement modeste, et que les vanités et les grandeurs humaines ne le défigurent plus. Que fait à la nature le nom des hommes ou leur costume ? La lame enlève leurs traces en quelques heures. » Ces pages ont été écrites en 1878 par Henry Patrice Marie, comte Russell-Killough, plus simplement connu comme Henry Russell, un personnage atypique du Pyrénéisme. Fils d’un père irlandais et d’une mère française, Henry Russell, n’ayant aucune attache affective ni descendance à charge, va adopter l’aventure comme mode de vie à une époque où le fait d’être né coiffé permettait de vivre de ses rentes et d’heureux placements bancaires. On ne saurait pourtant qualifier de oisif un homme qui, dès l’âge de 23 ans, se lança dans des voyages d’exploration aux quatre coins du monde, de l’Afrique à la Chine en passant par l’Himalaya, les alternant avec des ascensions dans les Pyrénées. Les Pyrénées ! Le nom de Russell est à jamais lié à elles. Il s’y consacre à partir de 1861. On ne connaît du personnage que son aspect fantasque, les fameuses grottes qu’il fit creuser après avoir obtenu une concession pour 99 ans, au-dessus du glacier du Vignemale et où il donnait des fêtes somptueuses dans la fumée de ses cigarillos et les vapeurs du punch qu’il affectionnait. Pourtant Russell fut un modèle d’humanisme. Cet homme à qui l’on doit 32 premières dans les Pyrénées et pas des moindres : Ardiden (2 988 m ), Gourgs blancs (3 129 m ) , Eriste (3 045 m ), Pic d’Aragüells ( 3 037 m), Grande Fache ( 3 005 m ), Marboré ( 3 248 m), Pic Russell (3 205 m )… grimpait en veston, cravate et col cassé. Ses courses ne duraient pas moins de quinze heures quand il ne dormait pas sur les sommets, enveloppé dans ses fameuses peaux de mouton cousues.

La Rhune aux élégants contours

Cet arpenteur de septièmes ciels s’éprit pourtant de … Larroun ( 900 m, avant l’émetteur TV ! ), premier et modeste sommet pyrénéen. Il en effectua l’ascension le 21 décembre 1861, « ayant choisi exprès le jour le plus court de l’année, montagne modeste assurément, mais qui domine un des plus vastes horizons maritimes de l’Europe, c’est une course que tout le monde devrait faire », écrit-il ( Souvenirs d’un montagnard, Éditions MonHélios ).

Il démarre de Saint-Jean-de-Luz dont il trace le joli portrait : « Au nord, la rade est protégée par le cap désolé de Sainte-Barbe. Au clair de lune, cette brune et caverneuse colline, chargée de ruines et minée par la mer et le vent a l’air d’un crâne ouvert. Au sud s’élève La Rhune, aux élégants contours… Avec tout cela et le souvenir de Louis XIV, Saint-Jean-de-Luz doit plaire aux sages, aux peintres et aux poètes. »

Quelle vue ! Quelle journée !

Nous savons qu’il entreprend sa marche à neuf heures pour remonter la rive droite de la Nivelle : « J'arrivai en une heure à Ascain ( 7 kms), à la base et au nord de La Rhune. » Il attaque notre montagne familière direction sud-sud-ouest, précise-t-il, « laissant à gauche un grand ravin très raide » ; on peut donc supposer qu’il est monté en suivant l’itinéraire qu’empruntera le petit train 61


donostia 2016

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Totem Dans les Pyrénées, il existe beaucoup de montagnes totémiques, La Rhune est celle des Basques.

Jamais je n'oublierai cette vue… Je ne voyais que remuer la frange d'écume

ans plus tard. Le dernier patar (pente), il le compare à un rempart de bronze, avant d’achever son ascension trois heures après avoir quitté Donibane Lohitzun, les mendizale apprécieront ! Au sommet c’est l’illumination : « Quelle vue ! et quelle journée ! Comment se croire au 21 décembre ? Je brûlais, l’air était immobile et la lumière aussi intense que la chaleur. Quelques moutons broutaient paresseusement autour de moi et au tintement de leurs clochettes vint bientôt se mêler le bruit sonore de vingt bourdons sonnant gravement midi dans les vallées environnantes. » Mais cet homme aux yeux brulés par tous les soleils du monde, éblouis par les neiges et les plus vertigineux horizons qu’offrent les plus hauts sommets des Pyrénées, va cependant fondre au spectacle, rejoignant le souvenir de notre ami Gyadje, sirdar, guide népalais, dix fois l’Everest à son actif, qui versa des larmes d’émotion au sommet de Larroun : « Jamais je n’oublierai cette vue. Entre autres montagnes, j’apercevais à une distance énorme (140 kms), le pic du Midi de Bigorre… Je ne voyais que remuer la frange d’écume qui, d’Arcachon à Bilbao, dessinait sur les côtes une ligne mousseuse de 200 kms. Au nord, sur les heureuses et riantes plaines du Pays basque, l’Adour, le fleuve pyrénéen par excellence,

Romantique Excentrique, mystique, on aura tout dit sur Russel, peut-être le dernier aristocrate romantique de la montagne. À gauche et à droite, la fameuse « Villa Russel » au Vignemale, à droite, Henri Russel dans son duvet de fortune.

traînait languissamment ses flots au bout de l’horizon à la barre de Bayonne, entre des centaines de blanches maisons dispersées sur ses bords, comme les flocons immaculés d’une neige qui commence à tomber. Un peu plus loin, voici le défilé de Roncevaux où Charlemagne fut culbuté », écrira Russell. Au-delà de son aventure basque démontrant qu’il n’est finalement de paysage qui l’emporte sur les autres, Henry Russell qui avait fait des rochers sa table, son oreiller et sa maison, se trompait-il qui écrivait : « J'ai longtemps envisagé la vie civilisée comme un fleuve orageux et perfide, j’ai tant vécu sur ses rives solitaires pour éviter de faire naufrage sur ses écueils que j’ai besoin de m’excuser. » À chacun ses sanctuaires. Larroun est le nôtre et, à ce titre, inviolable.

Mots-clés/Hitz gakoak : Gravir : igo Horizon : zeruertz Paysage : paisaia Côte : itsasbazter


InTERVIEW

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une doubLe Passion Éric soulé de Lafont aime autant la photographie que l'aviation et les pyrénées. dans son nouveau livre, Le Pays basque entre ciel et mer, il nous fait découvrir, « dans l'œil du Gypaète » un pays basque autant surprenant que poétique.

• Le Pays basque entre ciel et mer Marjorie Soulé de Lafont et Éric Soulé de Lafont Aero Photos Pyrénées 32,90 €. Ci-dessous, Éric avec sa fille Romane.

Vous dites que ce livre est le résultat d'une odyssée aérienne de presque douze ans, cela paraît incroyable… Oui, les premières photos ont été réalisées il y a douze ans, un peu fortuitement puisque à l'époque, je bouclais un livre sur toutes les pyrénées, de l'atlantique à la Méditerranée, et je voulais montrer que les pyrénées surgissaient du mont Jaizkibel et j'avais donc pris des photos du Jaizkibel. Je ne connaissais pas très bien le pays basque, je suis originaire des pyrénées centrales, et j'ai découvert à cette occasion toute la côte jusqu'à Biarritz, c'était somptueux, j'ai flashé dessus et c'est comme cela que l'idée est partie. un livre comme celui-ci représente combien de clichés environ ? Quand on aime, on ne compte pas ! Lorsque j'ai commencé, je travaillais encore en argentique, mais avec le numérique, on ne compte plus. Je suis un perfectionniste et ce sont des milliers de clichés que je trie. et à quel moment savez-vous que vous avez terminé ? il y a un an et demi, je pensais être prêt et puis il me manquait certains sites emblématiques. Je veux partir à l'impression le jour où je suis content, quand j'ai le choix. Je ne veux pas mettre une photo parce que je n'ai que celle-là. Entre temps, txomin Laxalt m'avait indiqué des sites importants du pays basque sud, j'ai donc programmé une nouvelle campagne. Le dernier vol a été retardé de trois mois, et en un vol de quatre heures et demie il a fallu tout faire et ça a été très chaud…

Comment faites-vous pour à la fois piloter et photographier ? Ce n'est pas simple. J'ai pris l'habitude. il y a presque 40 ans que je fais des photos aériennes, j'ai commencé en faisant tout moi-même et j'ai poursuivi. Je suis finalement plus fonctionnel lorsque je suis seul, j'ai des impératifs pour la lumière, un cadrage pas facile avec l'aile, et j'ai pris l'habitude de maîtriser tout cela. À travers vos différents livres que souhaitez-vous transmettre ? Ma passion de mes pyrénées et celle de la photo aérienne qui offre des points de vue exceptionnels qui nous n'aurons jamais au ras du sol. Quels sont vos coups de cœur, dans Le Pays basque entre ciel et mer ? Je suis un ancien marin, donc, c'était la conjonction de la mer et de la montagne, mes deux passions, c'est ma plus belle aventure photographique. En coup de cœur, il y a toute la baie avec le Jaizkibel derrière, c'est fabuleux, pareil lorsque dans l'autre sens, on regarde jusqu'à Bayonne. Ensuite, il y a des sites émouvants que je ne connaissais pas, comme la tour d'Urkulu que l'on voit surgir… on remarque quelques absences notoires dans votre livre, notamment bilbao et la biscaye, la Rioja alavesa…, est-ce volontaire, un manque de temps ou bien préparez-vous un tome 2 ? il y a un impératif économique. J'étais parti sur un livre de 108 pages pour qu'il soit accessible et s'il n'avait tenu qu'à moi, il en ferait 200 ! il y en a tout de même 144. Mais, en effet, ça a été un crève-cœur, mais il faut savoir s'arrêter, trouver un compromis. Et puis, c'est loin pour moi, puisque ce sont des vols sans escales puisque je ne peux pas me poser dans les grands aéroports. alors, peut-être, y aura-t-il un deuxième volume… Qu'est-ce qui vous passionne le plus, la photographie ou l'aviation ? Franchement, les deux ! Je ne conçois pas l'un sans l'autre. J'ai toujours rêvé de voler, mais ça dure peu, donc c'est bien d'en garder des images.

éRiC souLé de LaFonT

Médecin, pilote de montagne et photographe, Éric Soulé de Lafont a publié avec son épouse Marjorie plusieurs livres de photographie aérienne. • Henri Giraud, pilote de montagne, pilote de légende (2000) • Les Hautes-Pyrénées à Tire d'Aile (2003) • Toulouse à ciel ouvert (2004) • Le Comminges à ciel ouvert (2005) • Pyrénées/Pirineos à ciel ouvert (2006) • Le Béarn à ciel ouvert (2009) • Pyrénées sublimes à ciel ouvert (2014) • Toulouse côté ciel (2015) • Le Pays basque entre ciel et mer (2017)


CULTURE

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C'

Vasconia Uruguayensis

APORTE VASCO AL URUGUAY.

Raúl Iturria Igarzábal

basQues en uRuGuaY Sa famille est originaire de Navarre et de Gipuzkoa, et Raúl Iturria Igarzábal l'affirme : « Tous les descendants de Basques sont toujours basques. » Il leur dédie ce livre, hommage en quelque sorte. L'auteur est venu maintes fois au Pays basque, que ce soit 䄀瀀漀爀琀攀 瘀愀猀挀漀 愀氀 au cours de voyages 唀爀甀最甀愀礀 privés ou officiels 嘀愀猀挀漀渀椀愀 唀爀甀最甀愀礀攀渀猀椀猀 – il a été ministre à deux reprises – pour retrouver ses racines. Comme beaucoup de Basques, sa famille émigrapourdesraisons économiques ; l'auteur s'est intéressé au rôle 刀愀切氀 䤀琀甀爀爀椀愀 䤀最愀爀稀戀愀氀 et à l'influence que les Basques ont joué et jouent encore aujourd'hui en Uruguay. Au-delà d'une présentation de l'histoire des Basques et de leur langue, Raúl Iturria Igarzábal constate que « les émigrants basques et navarrais sont à l'origine de grands changements en Uruguay. Ils furent de bons agriculteurs, artisans, commerçants, industriels… » Tout cela en parvenant à maintenir leurs traditions et à former avec leur pays d'accueil une nouvelle culture appelée « Vasconia uruguyensis ». Pour autant, Raúl Iturria Igarzábal est convaincu que « tout descendant de Basque continue avant tout à être basque ! ». Aporte vasco al Uruguay. Vasconia Uruguayensis. Raúl Iturria Igarzábal. Disponible, en espagnol : Gussi Libros - Importadora y Distribuidora.

Expo

est un vrai petit chef d'œuvre. Des phrases ciselées par un orfèvre de l'écriture ; des ambiances à la Edward Hopper pour sept courtes nouvelles, publiées entre 1891 et 1922, à déguster comme autant de tranches d'humanité. Une écriture qui puise son inspiration dans l'âme des personnages. Redondo qui, après vingt ans d'exil de sa patrie, « c'est-à-dire sa tertulia » retrouve sa place au café de La Union, ou encore cette paysanne qui confesse ne parler que « le basque d'Artecalle ! ». Miguel de Unamuno traduit l'amour de son pays et les inquiétudes de son temps face au progrès, notamment dans l'étonnante Mécanopolis, un récit d'anticipation qui décrit le triomphe d'un monde de robots. Quelques années plus tôt Arthur Rimbaud écrivait : « Je veux être poète et je travaille à me rendre voyant » ! Au mirador de Bilbao, Miguel de Unamuno. Éd. La Part Commune 6,5 €.

Nacido en 1935, en la 13ª. Sección judicial de Durazno, donde cursó enseñanza primaria en la Escuela Rural N. 61. Realizó los estudios secundarios en los liceos de Sarandí del Yí y de Florida. Se doctoró en derecho y ciencias sociales, en la Universidad de la República, realizando estudios de post-grado en la Universidad Complutense de Madrid. Ejerció la profesión de abogado y fue asesor letrado de Ancap y del Banco Hipotecario del Uruguay. Intendente Municipal del Departamento de Durazno en dos períodos. Ocupó los Ministerios del Interior y de Defensa Nacional, e interinamente el de Turismo. Fue Senador Nacional y ocupó todos los cargos institucionales en su Partido Nacional. Autor de numerosos trabajos sobre temas de historia, folklore y política y de  varios libros de poesías. Ha dictado conferencias en diversos foros de países de América y Europa, y ha publicado trabajos en  revistas de Uruguay y de la región. Integra la  el Rotary Club Montevideo y la Criolla “Dr. Elías Regules” y de la Asociación Patriótica,. Es miembro de Número de las siguientes instituciones culturales  y de investigación histórica: “Academia de historia marítima y fluvial de Montevideo, “Movimiento Patriada por la Historia”; “Instituto Histórico y Geográfico del Uruguay”; “Instituto Coronel Rolando Laguarda Trías” y de la “Asociación de Amigos de la Educación Popular”; así como Miembro Correspondiente de la   Real Academia de Historia de España. Su familia está constituida por  seis hijos y catorce nietos.

HENRI MICHAUX : L'AUTRE CÔTÉ

Le Musée Guggenheim présente Henri Michaux : l’autre côté, une exposition qui réunit un remarquable ensemble d’œuvres d'Henri Michaux (1899-1984). Poète de poètes et peintre de peintres, l'artiste belge a exercé une grande influence sur l'art de son temps. Avec plus de 200 pièces, documents et objets, l'expo propose une vision panoramique de l’œuvre de l’artiste organisée en trois grands blocs thématiques : la figure humaine, l’alphabet et la psyché altérée. Michaux a abordé les substances hallucinogènes avec un esprit ascétique et systématique afin de mieux observer le comportement de la conscience dans des conditions expérimentales. Musée Guggenheim, Bilbao, jusqu'au 13 mai.

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livres

biLbao éTERnELLE

CD

+ DVD

oLenTZeRo en sCÈne

Le pari engagé fut à la hauteur du succès obtenu par le spectacle Olentzero kantuz, jalgi hadi Baionara donné à la salle Lauga de Bayonne, le 11 décembre 2016. Pas moins de 2 500 personnes vinrent applaudir les enfants des douze établissements scolaires, priCD vés et publics bilingues et ikastola de Bayonne. Pour les soutenir, Olentzero et sa compagne Mari Domingin bien entendu, mais aussi trois chorales associatives (Baionan kantuz, Haiz’egoa, Buhaminak ), le groupe de danse Lau urrats d’Iruña et le chœur d’enfants de l’école publique San Miguel de Noain (Navarre). Des musiciens, bertsolari et chef de chœur de renom (Patxi Amulet, Patrice Dumora, Odei Barroso, Sophie Larrandaburu…) vinrent au…charbon. Pour fixer davantage ce qui passe naturellement dans la mémoire collective, heureusement il y a le disque et la vidéo.

BILBAO DISTINGUÉE

Bilbao est l'une des trois villes, avec Vienne (Autriche) et Ljubljana (Slovénie) sélectionnées par l'Académie d'Urbanisme de Londres pour le titre de meilleure ville européenne 2018. Ce titre consacre les villes les plus innovantes en terme de développement urbain. C'est au titre de la maîtrise de la rénovation urbaine entamée dans les années 1980, de son développement économique et de la mise en place de mesures respectueuses de l'environnement, notamment en matière de transport urbain, que la capitale biscayenne, a été retenue.

année eXCePTionneLLe PouR Le GuGGenheiM

L'oiseau s'esT enVoLé

Il aimait la liberté. Pour lui, elle prenait la forme d'un oiseau. Le poète Joxean Artze s'est envolé, à 78 ans, porté par le souffle des anges. Poète, écrivain, musicien – avec son frère, ils avaient redonné vie à la txalaparta – il était l'une des figures tutélaires de la culture basque. Il est l'auteur, entre autres, de célèbres poèmes mis en musique par Mikel Laboa, Gure bazterrak, Zaude lasai et bien sûr l'incontournable Txoriak Txori. Eta nik,/ Xoria nuen maite (Oui, mais moi, /c'est l'oiseau que j'aimais).

une basQue À La Mode PaRisienne Miren Arzalluz (Bilbao 1978) vient de prendre la direction du Palais Galliera, le très réputé musée de la mode de Paris. Historienne de la mode, diplômée du Courtauld Institute of Art de Londres, elle a dirigé pendant huit ans la Fondation Cristobal Balenciaga (Getaria), et était, depuis 2016 à la tête de l'Institut culturel basque Etxepare. C'est Irene Larraza qui la remplace à la tête de l'Institut.

1 322 611 personnes ont visité le musée de Bilbao en 2017, soit 13% de plus que l'année précédente ! Un record, puisque le chiffre dépasse celui de 1998, première année complète d'exploitation du Guggenheim. Des visiteurs, en grande partie étrangers au Pays basque (62 %). Par ailleurs, 300 000 personnes ont assisté en direct au spectacle Reflections qui, a transformé le Guggenheim en décor pour un voyage sensoriel à travers l'histoire de Bilbao et de son musée.


Utopie

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t e x t e Txomin Laxalt

Eskal berri

une utopie argentine Eskal berri, utopia argentinarra XIX. mendea utopia handietakoa izan zen. Eskal berri proiektu bitxia izan zen zeinak aurreikusi baitzuen Argentinan Euskal lurralde bat sortzea.

L

es vastes territoires nourrissent les grandes espérances pour peu que l’homme aspire à s’offrir la chance d’un nouveau destin. Abandonner le vieux monde, c’est fatalement troquer le temps, et la mémoire qui l’habite contre l’espace sur lequel - sous la forme aléatoire du contrat - il lui faudra en modeler une nouvelle. Les Amériques, celle du Mayflower comme celle des migrants des pampas, relevèrent de ces gageures avec les fourvoiements dont la mémoire des premières nations fit les frais ; un autre et douloureux chapitre.

Des rêves de Patagonie L’Amérique, dite latine, inspira les utopies. On connaît les missions jésuites (1628-1632) du Paraguay, de Guayra (Brésil) dont le film de Roland Joffé, Mission fit la part belle, beaucoup moins, le projet du baron de Hirsch et Theodor Herzl. Les premiers tenants du sionisme avaient envisagé, dans les années 1890, la création d’un état juif en Argentine. Le projet n’alla pas plus loin que l’achat de cent mille hectares et l’installation de 35 000 personnes. Ou encore, l'aventure d'Antoine de Tounens, l'avoué de Périgueux, qui au mitan du XIXe siècle s'embarque pour le Chili avec pour volonté de créer le Royaume d'Aracaunie et de Patagonie. On sait que l’Argentine accueillit le plus fort contingent d’émigrants basques. Selon l’historien Álvarez Gila, ce sont 400 000 Basques qui sont présents en Amérique latine en 1920 quand, à la même époque, la population en Hegoalde s’élève à 1 240 000 habitants. Une hémorragie. Toujours selon Álvarez Gila, on ne peut parler de conscience identitaire, il y a d’un côté les Basques français et de l’autre, les Basques espagnols qui, au départ, ne se fréquentent guère. Au fil du temps, l’euskara se révélera principe unitaire, avec une inquiétude cependant : la dissolution dans l’espace et le temps de l’identité basque. Dès la fin du XIXeᵉ siècle se profile le récurrent projet utopique, la création de Eskal berri, un Pays basque extra muros, en Argentine en l’occurrence. Universitaire, biologiste et écrivain, Kepa Altonaga, vient de publier

un intéressant livre (1) sur cet étonnant projet lequel, s’il n’aboutit pas, engagea une réflexion sur le douloureux thème de l’émigration et l’identité. L’ouvrage nous fait découvrir cette figure méconnue de l’histoire de la diaspora : l’ingénieur Florentzio Basaldua (Bilbo,18531923, Rawson, Argentine).

Le pays qui n'existe nulle part Nous sommes à la charnière des XIXe et XXe siècles et les thèses nationalistes de Sabino de Arana Goiri font florès. À cela il faut ajouter la perte des Fueros (1876), l’avancée des idées libérales opposées au conservatisme basque. Kepa Altonaga rappelle les curieux propos du fondateur du Parti Nationaliste Basque : « Nous, les Euskariens, devons savoir que la patrie se mesure par la race, l’histoire, les lois, les coutumes, le caractère et la langue et notre Euskarie, sise sur les contreforts des Pyrénées pourrait être transposée sur une île du Pacifique ou sur les côtes des grands lacs africains. » De son côté, rappelle l’auteur, le chanoine hazpandar Jean-Pierre Arbelbide, dans les mêmes années, dans un souci de sauvegarde de l’identité et de l’euskara, n’hésite pas à citer dans un article, le géographe anarchiste Élisée Reclus, lequel écrivit : (2) « La majorité de ceux qui s’en vont se compose des hommes les plus énergiques, la véritable élite de la nation. Dans les républiques de la Plata où ils vont chercher fortune, leur race est destinée à se perdre. C’est en vain que certains patriotes euskariens rêvent la naissance d’une nouvelle république cantabre dans les pampas de l’Amérique. » C’est alors que Florentzio Basaldua soumet en 1897, à Julio Argentino Roca, vice-président argentin le projet ficelé d’Eskal berri, un territoire localisé en Patagonie, dans la province de Chubut, entre 44°30’ et 47°30’ de latitude (330 km), entre la frontière chilienne et le Golfe de San Jorge (500 km) et judicieusement situé sous Y Wladfa, la colonie galloise créée en 1865 par Michael D. Jones, l’un des pères du nationalisme gallois. Sur la carte d’Eskal berri, seul document subsistant du projet, figurent les villes de Bayona, Pamplona, Orduña, Donostia, Bilbo, Vitoria, Ibañeta, et bien sûr Gernika. Rien n’est laissé au hasard, rappelle Kepa Altonaga, l’idée de Basaldua étant d’y installer 10 000 familles en trois ans, soit quelque 50 000 personnes. « Chaque famille recevrait deux vaches laitières, deux juments, une truie, deux pleines, 20 brebis Lincoln, 10 chèvres du Tibet, une charrue, une tonne de graines : blé, seigle, orge, clous, bois, outils », détaille l’auteur. Faute de financement, le projet ne fit pas long feu. En fait, Eskal berri répond bien à la définition du pays d’utopie qu’en donnait en 1516 son inventeur Thomas More : le pays qui n’existe nulle part ; nous serions tenter d’ajouter : et qui ne pourra jamais exister. (1) Patagoniara Hazparnen barrena, Éditions Pamiela (2) Les Basques, un peuple qui s’en va, 1867 NDLR : Euskal berri,une curieuse désignation qui,aujourd'hui, heurterait le linguiste.

Mots-clés/Hitz gakoak : Émigrant : emigratzaile Création : sorkuntza Territoire : lurralde Installation : kokatze


TABLE

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t e x t e Txomin Laxalt / p h o t o g r a p h i e s Céderic Pasquini

Erroak

à Bayonne et nulle part ailleurs ERROAK, BAIONAN ETA BESTE INON EZ

I

l serait difficile de manquer Erroak, un haut lieu de la convivialité bayonnaise. C’est au 49, Quai des Corsaires. Qu’y a-t-il de mieux qu’un quai pour appareiller vers de nouveaux horizons, gourmands en l’occurrence ? « Je me définirais plutôt comme un aubergiste, du genre : “tiens, assieds-toi là, je vais te donner à manger” », déclare sans détour denis Cazaux (Bayonne, 1983). Les kuadrilak bayonnaises ne s’y sont pas trompés qui ont pris leurs habitudes au long comptoir pour quelques rioja d’anthologie escortés de rations de txuleta ou de lukinka (saucisse) confite.

Cuisine du partage

Lot de tout impétrant dans la profession, il bourlingue à travers l’Hexagone. Un Bts gestion et des penchants hédonistes l’entraînent vers les animations dans de prestigieux centres de vacances. des platines, il passe vite au comptoir : « Il était essentiel pour moi d’avoir plus de proximité avec le client », et devient virtuose du shaker, « Aux Arcs nous préparions jusqu’à 65 cocktails différents ! ». L’envie d’aller plus loin le taraude, « mais avec dans la tête, une idée : avoir quelque chose à moi ,chez moi ! Ce qui me semblait important avant tout, c’était de passer par tous les maillons de la chaîne ». Le gestionnaire de formation va se retrouver, responsable de restauration : « Quelque part un aboutissement quand tu gères le bar, la salle, la cuisine, la plonge et l’économat d’un des plus gros sites VVF. » Un an encore au Bruxelles café de Béthune, mais le mal du pays l’affecte. Responsable de la deuxième terrasse du Caritz à Biarritz d’abord, il se teste ensuite en ouvrant, à anglet, un snack haut de gamme, le Bi lagoon ; on appréciera le jeu de mots. sonne l’heure de l’enseigne, Erroak qui, depuis mars 2017, homologue un parcours modèle. au feu, Romain phelipponeau a fait ses armes à paris et Londres avant d’être second au très palois palais Beaumont. « L’idée c’est une petite carte pour privilégier le frais et permettre aussi, comme on le pratique en Hegoalde, de

Errobiko ertzetan, Erroak jatetxeak benetako lekuko sukaldaritza proposatzen du. alabaina, denis Cazaux-ek, bere burua ostalaritzat dauka, zoriontsuki berbisitatu du tradizionala dena.

partager des rations entre amis au comptoir », précise denis. Un judicieux compromis qui nous aura permis d’allier l’apéritif à la dégustation d’une demi-portion de txuleta, suivie d’une demi-portion de tempura cabillaud. d'autres s’abandonneront à quelques incontournables, telle la trilogie échine de cochon laquée, nem de canard, lukinka confite, écrasé de pomme de terre et légumes colorés (18 €) ou pour ceux qui n’osent déroger au rituel, l’œuf piperade, copeaux de brebis, jambon de truie et frites maisons (14 €). denis a jeté son dévolu sur des produits issus de la ferme, Elizaldia, et jouant du transfrontalier, plébiscite le beurre et le lait du Gipuzkoa, produits intéressants dans certaines compositions mais aussi les succulents piments padrones (5 € ) ou les moelleuses rabas (7 €), plébiscitées en entrées. parmi les passages obligés : le camembert passé au piment d’Espelette en deux chapelures, dont le panko qui se distingue par son croustillant, un familier de la cuisine japonaise (9 €). si l’on devait s’attacher à un dessert, nous oserions l’agrume, perles et Campari, sorbet citron de sicile, écume Earl grey poivre long (8 €). Question vins, reposez-vous sur denis. imbattable sur les vins de la péninsule, il vous aiguillera vers du Luis Cañas (Rioja) qui ravira les plus exigeants ou vers un gouleyant Cair (Ribera del duero). Enfin, autorisezvous mais au comptoir, un capuccino façon irish, au whisky irlandais avec une touche de lait entier, sucre de canne, une nuance de bitter café et poudre de cacao, juste pour parler avec l’aubergiste de deux territoires qu’il sait bien : les arpents du bon goût et les allées de l’hospitalité.

erroak 40, quai des Corsaires 64 100 Bayonne Tél. : 05 59 44 02 20

Mots-clés/ Hitz gakoak : Racines : erroak Jambon : urdaiazpiko Ration : errazio Cabillaud : bakalao fresko


LIEU

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, t e x t e Txomin Laxalt / photographie Cédric Pasquini

IRUGURUTZETAKO LABEAK

I

LEs FOURs

ls sont le dernier avatar de la grande geste du fer qui a fouaillé la montagne d’aia, entre les hauts de Biandiz, irun et Oiartzun. adossés à la montagne, sous la gorge d’aitzondo, les fours d’irugurutzeta (quartier Meaka, irun) tendent leurs gueules béantes et corrodées vers un ciel dérobé par la grande hêtraie. L’alignement au cordeau confère à ces triomphes de pierre et de brique, des allures de tours du silence, de forteresses oniriques peuplant les récits d’heroic fantasy voire de temples perdus jaillissant de l’embrouillamini d’une forêt oubliée. Énigmes pétrées pour qui n’est pas au fait de leur origine, il s’en dégage une puissance qui impose le respect au visiteur, lequel constate que ni le feu, ni le temps n’ont eu raison d’eux. Les sentiers de aiako Harria - belvédère familier connu en français sous le nom insipide de trois couronnes pour la forme qu’évoquent, vus d’iparralde, les trois pics du massif - se parcourent comme on feuillette un grand livre d’histoire. Le randonneur habitué à sillonner cet espace sauvage, classé parc naturel, se fait toujours surprendre par son ambiance singulière. Monument granitique

galeries, leur méthode était empirique mais efficace. On allumait le soir un feu sous la roche qu’on arrosait d’eau très froide au matin, le choc thermique provoquant son éclatement. puis vint la dynamite.

Visites guidées

C’est à la moitié du XiXeᵉsiècle que les neuf fours de irugurutzeta furent mis en chauffe. prodiges d’architecture industrielle, enserrés derrière des murailles dignes d’une citadelle, ils interpellent le visiteur tant leur conception, un subtil bardage de briques et de moellons, du creuset au gueulard, témoigne de l’ingéniosité des ingénieurs à tirer le meilleur d’une exploitation à haut régime. Le domaine minier de irugurutzeta-Meazuri fut considéré comme le plus important du Gipuzkoa à l’heure du nouvel âge du fer qui fit les riches heures d’Hegoalde jusqu’au mitan du XXeᵉsiècle. L’ensemble de l’installation est composé de trois niveaux en terrasses. Le plus haut permettait de déverser le minerai depuis les wagons directement dans les gueulards, un second autorisait l’accès aux chambres de combustion (1 600°), enfin le troisième, depuis les creusets, facilitait la récupération du minerai calciné, fonte brute destinée à la fabrication de l’acier. C’est en 2000 que le site fut inscrit dans un Plan national de récupération du patrimoine industriel et en 2010, les travaux de réhabilitation débutèrent. Quatre des neuf fours ont été entièrement récupérés ; les ruines consolidées des cinq autres permettent une vision en coupe de l’intérieur, de l’étonnant aménagement du bâti de briques réfractaires en sas, d’apprécier le précieux trèfle du creuset, pour en comprendre ainsi le fonctionnement. Un Centre d’interprétation, sis dans l’ancien silo magasin, propose des visites guidées et des explications audiovisuelles sur l’épopée minière d’irun. Nous ne conseillerons jamais assez de s’abandonner au fil des sentiers d’aiako harria comme à la pâle lumière de sa frontale lors des franchissements de tunnels dégouttant d’écoulements perpétuels. avec en prime la cascade d’aitzondo, irugurutzeta réunit fer, feu, eau et terre, les quatre éléments vitaux, principes mêmes de l’univers, ce qui vaut bien plus qu’une très vulgaire et temporelle couronne.

d’iRUGURUtZEta azken lekukoak, irugurutzetako labeek oroitarazten dute Euskal herriko burdineko saga handia. Bederatzietarik lau labe zaharberrituak izan dira.

Mots-clés/Hitz gakoak : Four : labe Creuset : arragoa Brique : adreilu Fer : burdin

culminant à 836 m, aiako Harria accueille le substrat géologique le plus ancien d’Euskal herria voire des pyrénées. Le mastodonte rocheux résulte du refroidissement du magma igné qui surgit il y a quelque 250 millions d’années depuis la croûte terrestre. Les forêts humides qui le tapissent, les cascades qui dégringolent de vertigineux couloirs, accroissent l’impression d’écrasement. Les tunnels qui en couturent les flancs, réminiscences d’un chemin de fer minier, les béances d’anciennes mines, les cavités délitées d’anciens fours à chaux, les reliquats de forges que l’on peut croiser, font penser à une mise en sommeil et l’envoûtement que génèrent les lieux abandonnés, opère. Les Romains ne s’y trompèrent pas qui, les premiers exploitèrent les veines d’un massif riche en argent, fer, zinc… pour creuser les

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