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ibilka

le magazine

NUMÉRO 22- 2019 UDAZKEN/AUTOMNE

Le Monde du silence

Vous avez envie de découvrir les profondeurs du Golfe de Gascogne en compagnie des plongeurs de l'Union Sportive de Biarritz ? Alors n'hésitez pas ! Entre épaves et espèces plus étonnantes les unes que les autres, nous vous invitons à un merveilleux voyage dans le monde du silence.

Isards et cerfs

Parfois, l'automne est davantage un état d'âme qu'une saison. C'est en compagnie des gardes forestiers que nous vous convions à la rencontre de la faune sauvage de nos forêts et massifs.

L'indésirable loup

La sierra de Gibixoko était considérée comme le repère des loups. De bien cruelles pratiques s'y sont développées – dont les fosses aux loups – pour se débarrasser de l'animal.


IRUDI LASAITUA

Nevadako zelaietan euskal artzain baten argazki bat. Argazki honetan zehar, deskoda daiteke borondate bat Amerikaren halako ideia bat transmititzeko. t e x t e Jean-Paul Bobin

L

a photographie intitulée Basque sheepherder camped on the range est issue du fonds de la Bibliothèque du Congrès à Washington et elle signée par Arthur Rothstein qui, pendant la Grande Dépression des années 1930, fit partie d'un groupe de photographes, membres de l'agence fédérale de la Farm Security Administration, qui avaient pour tâche de faire connaître les conditions de vie des paysans pauvres des États-Unis. Entre 1935 et 1943, une équipe de photographes sillonna les États-Unis, avec pour mission d’enregistrer les méfaits de la crise économique. Ils ont aussi, et d’abord, pour travail de rallier l’opinion américaine au programme économique du président Roosevelt, le New Deal. Ils photographient, partout sur le sol américain, « tout ce qui paraît intéressant et vital ». Dorothea Lange, Ben Shahan, Walker Evans, Gordon Parks, Russell Lee, et quelques autres font partie du groupe. Les photographies de la FSA restituent une « représentation souhaitée  » de la vie américaine. Peut-être davantage que d'autres pays, l'Amérique – comme on disait au XIXe siècle  – s'est construite en conférant à la photographie naissante un statut particulier. Les travaux de l'historien Serge Gruzinski montrent comment l'image, au sens large, a accompagné le processus de colonisation des imaginaires indigènes. Le cinéma prendra allègrement le relais, opposant le méchant Indien au gentil cow-boy ! Pendant longtemps l'image, utilisée par les différents gouvernements, restera un efficace outil de propagande. La photographie de ce berger basque relève, elle aussi, en partie de la mythologie. En effet, elle est datée de 1940, soit près d'un siècle après l'arrivée des premiers migrants basques puisque le gros de l'immigration basque se situe entre la fin des années 1840 et 1860, au moment de la ruée vers l'or en Californie. Faute d'or, les Basques trouvèrent là une population en demande de viande et s'installèrent peu à peu comme bergers. Dans son remarquable ouvrage paru en 1906, Le Troupeau (1) Mary Austin livre un magnifique témoignage sur la vie des bergers basques dans l'Ouest américain. On est loin du cliché apaisé proposé quarante ans plus tard par Rothstein. « Le

L'IMAGE APAISÉE fait que la plupart des bergers soient des étrangers explique en grande partie l'exécration dont ils sont l'objet ainsi que les préjugés qui s'attachent à ce terme », écrit-elle. La photographie étudiée est dans le registre du portrait, on devine la volonté de proposer une image apaisée. « Quoi qu'elle donne à voir et quelle que soit sa manière, une photo est toujours invisible : ce n'est pas elle qu'on voit. » écrit Roland Barthes dans La Chambre Claire. On y est en plein. Par le cadrage tout d'abord, hyper serré, qui ne laisse voir que quelques éléments du décor nécessaires au storytelling : l'aridité de la terre, la sierra Nevada enneigée, la précarité de la batterie de cuisine, autant d'éléments d'ambiance qui témoignent de la vie difficile du berger. L'homme pose, chapeau à la main, regard face à l'objectif, un imperceptible sourire se dessine sur son visage ; il y a très peu de profondeur de champ pour recentrer l'attention sur le sujet principal. Davantage qu'une photographie, il s'agit d'un cliché. Les attributs vestimentaires : chemise épaisse à carreaux, brodequins de marche, et l'omniprésence dans l'image de la tente, nous rappellent les éléments « intéressants et vitaux », cités plus haut. Mais rien n'informe, ni sur l'origine ethnique, ni sur le métier du sujet. Concernant un berger, on s'attendrait à voir un troupeau ou pour le moins un chien. Alors, pourquoi l'image estelle intitulée Basque sheepherder (berger basque). Seule la légende informe sur l'identité, dans l'image qu'est-ce qui dit qui'l s'agit d'un Basque ? Tout simplement parce le berger est basque ? En ces années-là, l'immigration est encore pensée comme un système de peuplement, elle incarne, en partie, le « rêve américain ». La qualification de Basque accolée à celle de berger peut être perçue comme la volonté politique de l'époque d'intégrer le « migrant » à la société, cette société américaine en mal de main d'œuvre. C'est aussi ce que l'on pourrait appeler une « ethnicité symbolique » dans la mesure ou renvoyer le berger à sa nationalité c'est aussi le renvoyer à son statut de migrant lié à une certaine pauvreté. Quelle part les stéréotypes et les fantasmes y prennent-ils ? (1) : Mary Austin, Le Troupeau (Cardère 2015)

Mots-clés/Hitz gakoak Propagande : propaganda Cadrage : irudia mugatze Représentation : irudikapen Portrait : erretratu


ÉDITORIAL

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Notre pays est un monde Société éditrice : BAMI Communication Rond-point de Maignon, Avenue du 8 mai 1945 BP 41 - 64183 Bayonne bami-communication@bami.fr Directeur de la publication : Jean-Paul Inchauspé Coordination : Jean-Paul Bobin bobinjeanpaul@gmail.com

Textes : Txomin Laxalt, Jean-Paul Bobin Direction artistique : Sandrine Lucas atmosphere2@gmail.com

Fabrication : Patrick Delprat Iru Errege Le Forum 64100 Bayonne N° ISSN 2267-6864 Photos  : Couverture : Paul Garroussia P. 2. : Bibliothèque du CongrèsWashington ; DR. P. 20, 21, 23. Nous adressons des remerciements tout particuliers à Paul Garroussia, pour ses photos sous-marines.

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ous avons beau l'aimer plus que tout, nous pouvons penser que nous le connaissons parfaitement et pourtant notre Pays basque n'en finit pas de nous surprendre. Chaque jour, on le découvre un peu mieux et par chaque nouveau numéro d'IBILKA, nous tentons de vous le faire apprécier toujours plus. Je repense aux mots du grand voyageur, Pierre Loti, qui fit du Pays basque son pays d'adoption : « Tout à coup, tandis que je suis là, seul devant ce décor que semble endormir le morne soleil, écoutant sonner les vieilles cloches ou vibrer dans le lointain les vieilles chansons, je prends conscience de tout ce que ce pays a gardé au fond de lui-même de particulier et d'absolument distinct. » Nous espérons vous apporter cette connaissance et cet émerveillement. Et comment ne pas être fasciné par ces photographies des profondeurs du Golfe de Gascogne, par la découverte de cette faune marine que beaucoup d'entre nous ignorions ? À l'intérieur du pays, dans les massifs forestiers, c'est sur la piste d'une autre faune, bien terrestre celle-là, que nous entraînent les professionnels de la forêt. Ils nous font partager leur connaissance de la nature, leur métier de passion, une vocation au service de l'environnement et de sa préservation. Ces belles rencontres sont la preuve de la richesse et de la diversité du Pays basque, elles témoignent que notre pays est un monde ! Et il nous reste tellement de choses à découvrir, d'acteurs du pays à rencontrer, d'histoires à raconter, qu'on aimerait déjà être au prochain numéro. Bonne rentrée à vous et très bonne lecture.

Jean-Paul Inchauspé, Directeur de la publication


PORTRAIT

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t e x t e Txomin Laxalt/ p h o t o g r a p h i e Polo Garat

PHILIPPE SAINTARROMAN


PORTRAIT

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1973

1976/1977

1979

2002

Premiers cours de voile au centre UCPA de Socoa

Seconde au Collège Naval de Brest

Apprentissage de la charpente chez les Compagnons à Anglet

Formation en charpente navale sur le Bassin d’Arcachon

LE BOIS DONT ON FAIT LES BATEAUX

BATELAK EGITEN DIREN EGURRA Aturri ertzean, Philippe Saint-Arromanek, ofizioz, zurezko batelak eraikitzen ditu. Aldi berean, nonbait Escumayres-Talasta elkartearen lemazaina da.

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n fleuve n’est nullement une frontière mais un chemin et ne peut s’appréhender autrement que depuis ses deux rives. », commentait Philippe Saint-Arroman, comme nous considérions l’Adour (Aturri), depuis son atelier de Guiche - Gixune, si l’on admet que le pays charnegou résonne de vagues échos euskaldun. Si l’on s’en tient à une vieille tradition ayant cours sur les berges du grand fleuve pyrénéen avant qu’il ne rejoigne le grand océan, plutôt qu’atelier, chantier naval conviendrait mieux au lieu comme à l’office. La commune voisine d’Urt (Urketa), jusque dans les années 70, ne s’était-elle pas distinguée dans la construction de couralins, galupes et autres pinassots, concentrant sur ses berges la fine fleur de la batellerie aturienne ? Quelques coques harassées en attente de raccommodage, de térébrantes fragrances de bois équarri et, au-dessus d’un parterre de copeaux, sur son chevalet, la coque d’un canot – prononcer canote en appuyant sur le t – en facture, laissant, tel un écorché, apparaître ses fraîches membrures. Depuis 2010, voilà le quotidien de Philippe Saint-Arroman quand il ne >> navigue pas. Une enfance passée sur les hauts de Bordagain (Socoa/ Zokoa), le nez tourné vers le large et déjà tout occupé à tailler des coques dans le moindre bout de bois ramassé sur le rivage. À 12 ans, l’incontournable apprentissage de navigation sur 420 à l’UCPA pour étancher les soifs d’embarquement. Afin de ne pas contrarier une vocation, les parents de Philippe, alors qu’il n’a que 15 ans, l’inscrivent au Prytanée naval de Brest en vue d’en faire un officier de marine. À la casquette d’amiral, il préférera très vite le frustre bonnet de laine ; au mieux, en d’autres temps, il aurait fait corsaire. « Une expérience douloureuse d’un an qui m’a guéri à vie de l’institution militaire mais qui m’a permis cependant de naviguer et d’apprendre les techniques de navigation. » Surtout, il ressent un sentiment d’exil et aspire à revenir en Pays basque. Quelques années de militance dans les mouvances alternatives achèvent de convaincre ce réfractaire que, pareil au navire traçant sa route, il faut tirer quelques bords dans l’existence pour réaliser ses rêves. Obstiné, Philippe se forme chez les Compagnons d’abord, dans un atelier naval à Gujan-Mestras ensuite. Conscient du

Un fidèle timonier pour quelques passionnés de voile-aviron

riche patrimoine peu exploité et surtout méconnu de la batellerie des bords d’Adour, il décide d’en faire son métier. « Il faut s’imaginer qu’autrefois, devant chaque maison des berges du fleuve, il y avait un couralin amarré. » et de raconter comment longtemps une habitante de Sainte-Marie-de-Gosse, l’a utilisé pour passer d’une rive l’autre afin d’acheter son pain à Guiche. Philippe a le goût du bois depuis toujours et aujourd’hui s’attache à la pure tradition. Chez lui, ni ordinateur, ni 3D, ni… plastique. Il fait ses tracés à la main après un vétilleux travail de collecte, « ce qui ne m’empêche pas de faire évoluer les techniques, c’est aussi une façon de savoir où l’on en est de ses connaissances. » Dans un coin de son atelier, Le Drôle, une embarcation hybride, portant bien son nom laquelle, ne ressemble à rien selon ses dires mais qui, élégamment profilée, démontre aussi la part intuitive de son géniteur. Les Escumayres-Talasta – escumayre, écumeur en gascon quand talasta évoquerait quelque clapot en euskara – une jolie et gémellée appellation qui désigne pertinemment une association sise sur les marches floues d’Euskal herri et de Gascogne. Depuis 2004, jouxtant l’atelier, elle réunit une cinquantaine de passionnés de cette discipline que l’on appelle voile-aviron et dont Philippe est le timonier. On n’y rêve pas d’Antilles, de courses au grand large, de largages d’amarres irrévocables pour tatouer quelque rosace à son destin. Plus modestement et en bonne compagnie, on préfère, à bord de canots souvent construits de ses mains, rêver au fil de l’eau, évoluer sur lacs, affronter quelques fleuves - souvent autant de petites mers - ou caboter à vue de terre quand on décide de se colleter à l’océan. « Ce genre de navigation dénote un état d’esprit, sans prétention, l’association réunissant des personnes assagies, la plupart au-dessus de la quarantaine et qui manifestent un fort attachement au patrimoine. De plus, ces unités de taille modeste, aisément remorquables, permettent de développer des contacts avec des associations amies, à travers l’Hexagone et évidemment en Hegoalde. » À ceux qui rêvent cocotiers et vahinés, barrière de corail et îles sous le vent, Philippe oppose un coucher de soleil au bivouac avec sa compagne, sur une grève du côté de Saubusse, enveloppé d’une nuée d’éphémères, instant fugace mais ô combien pérenne dans le souvenir.

Mots-clés/Hitz gakoak Coque : krosko Voile : bela Aviron : arraun Bois : egur


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VOYAGE

AU FOND DU

t e x t e Txomin Laxalt / p h o t o g r a p h i e s Paul Garroussia

GOLFE Nudibranche

Ces mollusques gastéropodes se caractérisent par leur absence de coquille, on les appelle parfois « limaces des mers ».


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GOLKOKO HONDORA BIDAIA Bizkaiko golkoko hondoek, nahiz arrainak, nahiz itsaso landareak nahiz ontzi hondakinak, altxorak atxikitzen ditu. Alabaina, bisitatzera, material espezifiko bat ezinbestekoa da.


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A

Avec ses rues, ses placettes, ses commerces, essentiellement de bouche, ses maisons cabanes que l’on appelle ici crampottes, au nombre de 65, et comme son nom l’indique, son port, le Port des Pêcheurs de Biarritz est une commune libre à part entière depuis le 7 juin 1961. Sans pour autant devenir dictature, cette insolite enclave eut même son maire à vie – ce qui évita d’affligeantes campagnes électorales  – en la truculente personne de Jeannot Dornaletche, dit Besanbié, tragiquement disparu en 2015. Un endroit polychrome unique où, si l’on veut y élire domicile, un droit du sol s’impose. Une sujétion qui fait de cette principauté un des derniers endroits où, à Biarritz, on peut entendre l’accent biarrot et où, tabou, le mot Bayonne n’est que rarement prononcé, sauf en cas d’extrême nécessité. En ce lieu épicurien, la section plongée de l’emblématique USB (Union Sportive de Biarritz) possède sa crampotte. Son chai n’abrite essentiellement que des bouteilles d’air comprimé quand celles de rosé, ponctuant un retour de pêche, ont plutôt les faveurs des crampottes voisines, l’un n’empêchant cependant pas l’autre, surtout quand elles accompagnent une platée d’opernes.

L'histoire d'une passion La terrasse s’ouvre sur les ocres de la dentelle de flysch festonnant cette crique providentielle qu’entrecroisent les digues ceinturant le bassin où, à la longe, s’abandonnent les barques de pêche en attente d’une marée tutélaire. La matinée n’était pas au baston atlantique et c’est à peine si un misérable clapot galonnait d’écume l’étroit goulet de sortie. Bref, dans les fragrances de fraîchin, l’endroit et l’heure idoines pour s’entretenir du Golfe et surtout pour en crever la surface quand on a l’insigne privilège de pouvoir y randonner en quelque sorte. Pour le raconter nous avions rencontré Jean-Claude Haramboure – il totalise plus d’un millier de plongées – aujourd’hui responsable de la section, et José Urquidi, surnommé « Julio », pionnier biarrot de la discipline et fondateur du club en 1958. Ces deux-là connaissent les fonds circonscrits entre Adour et Bidasoa jusqu’à la dernière


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gorgone. Derrière le masque – de plongée cela s’entend, c’est l’histoire d’une passion, et parfois environnement blessé oblige, de constats amers qui tressent les souvenirs comme diadème de corail. Tout avait commencé avec José Urquidi Julio – mémoire vivante du Biarritz Olympique faut-il le rappeler ? – sportif accompli et, en cette décade d’après-guerre, pêcheur sous-marin consommé, l’apnée demandant des aptitudes physiques et mentales de première magnitude. Maître-nageur, il bénéficia d’un des premiers stages nationaux de plongée destinés à la protection civile, organisé à Bordeaux et crée aussitôt une section plongée au sein de l’USB. « Le premier stage de formation de plongeur à Biarritz se fera à la piscine de l’Hôtel du Palais ! », rappelle-t-il, évoquant les années pionnières quand le matériel était prêté par les pompiers. Une figure Julio, sur terre ferme comme par quarante mètres de fond et dont le métier, de 1958 à 1995, fut plongeur au Musée de la Mer de Biarritz. « J’y fus plongeur mais aussi un peu taxidermiste, restaurateur de maquettes et à la demande, fournisseur d’échantillons vivants pour les aquariums et les scientifiques ». Des quêtes qui le contraignirent souvent à plonger en solitaire. Ce passionné fera venir JacquesYves Cousteau pour présenter son deuxième film, Le Monde sans soleil (1964). Aujourd’hui controversé, le célèbre plongeur cinéaste au bonnet rouge aura pourtant contribué à susciter les désirs de grand bleu à JeanClaude Haramboure comme à beaucoup d’apprentis plongeurs des années 70. Le Golfe de Gascogne (Bizkaiko golkoa) — est un continent qui, si on se réfère au fond marin et non plus au niveau de la mer, culmine à 4 735 m. Il s’étire à l’est d’une ligne de la pointe bretonne de Pen Marc’h (Pleg-mor Gwaskogn) et celle, galicienne, de O cabo Ortegal, sur une surface de 223 000 km². Les contraintes y sont telles que l’on croise peu de touristes en ces contrées sous-marines. On y pratique le langage universel des signes, caractéristique des habitués de ces

Le Golfe de Gascogne s'étend sur une surface de 223 000 km2 !

Variétés De nombreuses variétés d'espèces fréquentent les eaux du Golfe, comme les sardines, mais parfois les plongeurs ont d'autres surprises.


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Ravissement Les profondeurs de l'Océan offrent de bien beaux spectacles, comme ces pontes de nudibranches.

Compagnons Les plongeurs au pallier s'autorisent parfois des compagnons, comme ici avec les lunes. Au-dessus, la très graphique méduse.


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L'épave, c'est toujours le rêve du plongeur, ceux de l'USB s'intéressent aussi à l'histoire du Golfe

Murène Poisson qui se défend et peut mordre s'il se sent menacé, la murène est surtout coupable d'un délit de « sale gueule ». À droite, une sèche (en haut) et un doris dalmatien.

territoires sans couleurs pour l’œil humain au-delà de dix mètres, sinon le bleu. Ce territoire offre des émotions et des spectacles forts mais génère une frustration car toute excursion est limitée dans le temps. « Cette impression d’apesanteur génère une sensation unique de liberté malgré les exigences d’un matériel lourd et les astreintes sécuritaires. », confie Jean-Claude. Et si en virée sous-marine, on consulte souvent sa montre ce n’est point que l’on s’ennuie mais ici profondeur et temps, ont partie liée ; les tributs d’une plongée sont, à la remontée, les paliers à respecter sous peine d’accident grave de décompression. Briquets, à fleur d’eau au large d’Hendaye, Les Esclaves au large de Biarritz, Belharra ou Arroka ttipia à Saint-Jean-de-Luz, ces derniers entre 30 et 40 mètres de fond, autant de destinations prisées par les plongeurs. Si la cordée est le symbole même de l’esprit montagne, à bord du Julio II, l’embarcation de l’association, la palanquée incarne celui de l’immersion sous-marine ou quand on est caution du plongeur qui vous suit. Au fil des millénaires, entre Bayonne et Bilbao, s’est constitué tout un monde d’impressionnants canyons, de grottes, de ragues où se tapissent les sars, de failles d’où pointent la gueule peu avenante d’une murène, d’un congre ou les antennes de la langouste. On se laisse couler le long de vertigineux tombants où évoluent bars et mercuriels bancs de poissons de passage. On se glisse dans des vallées, entre champs ondulants de laminaires et bouquets de gorgones, dérangeant parfois la mimétique pieuvre dans un lancinant bleu et vert, le polychrome ne se révélant que dans le halo de la torche sous-marine. « Mais la contemplation n’est pas la seule motivation du plongeur », explique JeanClaude, « on s’intéresse aussi à l’histoire riche de ce pays même si les colères atlantiques disloquent les épaves de bois et éparpillent les restes » et de raconter la petite odyssée que fut la remontée d’une couleuvrine de 680 kg provenant d’un vaisseau de l’Armada espagnole commandée par l’Amiral Okendo et qui sombra devant Bidart suite à une tempête – archives, blason et marque du fondeur en font foi – le 1er janvier 1607. L’épave c’est toujours le rêve du plongeur, les plus emblématiques qui ont résisté aux tempêtes, sont plus récentes et reposent, tels les morutiers L’Anjou, L’Aiglon, Le Cruz II, le Marie-France ou le Notre-Dame


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de Bonne Espérance, entre 55 et 75 m de fond. Des profondeurs qui demandent des qualités physiques, la narcose guette, et une maîtrise parfaite de la discipline. Dans ce cas, on plonge au Nitrox, moins d’azote plus d’oxygène, ce qui n’empêche pas de devoir effectuer ces paliers interminables qui font dire au plongeur concerné qu’il lui pousse des écailles !

Dégradation du milieu

Mots-clés/Hitz gakoak : Plongeur : Urpekari Respirer : arnas hartu Masque de plongée : urpeko betaurreko Fonds marins : itsas hondo

Mais un constat amer s’impose aussi et José Urquidi Julio est bien placé pour en parler, qui a constaté au fil des décennies la dégradation du milieu : « On a assisté assez vite à une modification de la côte, un appauvrissement des fonds qui se traduit par une raréfaction des gorgones et des algues par manque d’oxygénation et dépôt de sédiments, une conséquence de la construction de la digue du Boucau, trop courte de 300 m pour des raisons économiques. » Jean-Claude renchérit : « On ne peut que constater la baisse de la qualité des eaux, leur réchauffement généralisé. Si des espèces sont en baisse comme le poulpe, on constate la multiplication des balistes et des poissons-lunes qui affectionnent les eaux tempérées. » L’environnement est une motivation majeure chez le plongeur et il n’est pas rare qu’une plongée se transforme en grand ménage sous-marin. Mais le projet chevillé au cœur de tous les clubs de plongée de la côte, c’est la création d’une réserve sous-marine en ce lieu emblématique qu’est la baie de Loia, au pied même de ce conservatoire de la nature qu’est le domaine d’Abbadia d’Hendaye. Une bataille menée avec l’Ifremer(Institut Français de Recherche pour l’Exploitation de la Mer) et qui permettrait, outre l’étude détaillée de la biodiversité marine, la protection d’espèces en danger d’extinction comme l’ange de mer, une sorte de requin, ou la raie brunette. D’autres intérêts sont hélas en jeu qui freinent la réalisation de cet ambitieux dessein. Aussi vrai que les rédhibitoires paliers sont affaire de patience, le bleu est bien, ainsi que l’affirmait le peintre Malcolm de Chazal, une plongée inconsciente interminable.


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Sur le terrain C'est sur le terrain que les gardes accomplissent leur travail Ci-dessous, Iosu Anton, responsable de l'ĂŠquipe.


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t e x t e Txomin Laxalt / p h o t o g r a p h i e s Santiago Yaniz Aramendia Préserver Les rapaces, comme toutes les espèces plus ou moins menacées, sont l'objet de l'attention permanente des gardes-forestiers.

BIODIVERSITÉ : BIOANIZTASUN BASOZAINAK, À L’ÉCOUTE DE LA TERRE

Izadiaren osotasuna zaintzen dute. Basozainentzat, haien aktibitatea ez da ofizio bat, bizimolde bat baizik.


NATURE

La neuvième feuille du calendrier est sur le point de tomber alors que l’automne s’ébauche. Les Pyrénées sont alors rendues au silence des grands pierriers, à une catalepsie minérale et couleur vieil étain. Sur les sentiers presque désertés, dans une course subreptice, croisent quelques renards. Seuls résonnent la décrépitation du torrent, le chuintement des ruisseaux, l’inlassable exhalaison du vent du sud et le brame tragique du cerf qui répond à l’opiniâtre appel de la vie. La forêt s’empourpre et cette oxydation végétale confère à nos montagnes le charme tragique des choses qui s’achèvent. Entre l’Ori et Hiru erregeen mahaia (La Table des trois rois), l’automne n’est plus une saison mais un état d’âme. Sonne l’heure de la polaire et des matins frisquets.

L'isard est méfiant En une discrète file indienne nous allions, entre lisière de bois et premières barres rocheuses, sur les hauts de Txamantxoia, là où Erronkari (vallée du Roncal) s’apprête à le céder à l’Aragon. Notre progression d’Iroquois avait même permis de faire débucher le cerf. Iban, basozain (garde forestier) de son état, allait devant, attentif au moindre remous sur les crêtes de Tanburin. Octobre est un mois idéal pour observer tout ce qui en ces contrées, glapit, rée, cacabe, belote, stridule et en l’occurrence siffle. En effet, le comptage bisannuel (mai et octobre) de l’isard fait partie des nombreuses tâches qui incombent aux basozainak quand ils ne s’occupent pas de la gestion des forêts. Juantxo Herrero, professeur d’écologie à l’Université de Saragosse, spécialiste des ongulés de montagne – l’isard, notre funambule pyrénéen, en est le représentant emblématique – fermait la marche. Le soleil avait à peine enjambé la pyramide du Mallo de Acherito qu’ils avaient déjà mis sur pied la longue-vue et capelé jumelles. L’affût n’est pas cet abandon de l’étape où l’on se laisse aller à la contemplation, la splendeur du site – Anie, Trois Rois, Ansabère déployaient leur somptueuse fresque – en aurait été légitime justification. Cette embuscade demande un œil averti s’apparentant à un perpétuel scan visuel.

Les gardes forestiers fondent la gestion de la nature sur la biologie et l'évidence plutôt que sur la politique

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Maître d’œuvre du recensement, Juantxo avait défini sept zones se recoupant : Txamantxoia, Ukerdi nord et sud, Rincón de Belagoa, La Contienda, la Sierra longa, Linzola, autant de noms qui, à l’oreille de l’arpenteur de sentiers, sonnent comme autant de randonnées de rêve. Ce même jour à la même heure, versant nord, du côté de l’Ori et des cols de Zuberoa, les agents de l’ONCFS (Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage) agissaient de même. Depuis sa réintroduction en Iparralde, la collaboration transfrontalière s’impose pour le comptage, l’isard ignorant la borne frontière. « Inféodé au milieu montagnard, il se déplace sur quelque 100 ha ; particulièrement méfiant, il filtre chaque souffle d’air », nous avait chuchoté Juantxo alors que nous étions aux aguets à l’abri derrière une barre rocheuse, l’isard évitant les zones venteuses. La petite harde, têtes inquiètes et feu aux sabots, déboucha soudainement de cette allure caprine défiant les lois de la pesanteur. Le temps du court ballet, il fallut dans un sagace balayage visuel, compter, appréhender couleur, taille des cornes et déterminer le sexe. Une centaine fut recensée cette matinée-là.

Le moindre recoin Douze gardes se partagent la veille des vastes territoires navarrais de Salazar (Zarraitzu) et Roncal (Erronkari), soit 83 900 ha dont 79 500 en domaine forestier et 38 800 en classement Natura 2000. Leur camp de base ? Le petit village de Iciz (Icize, vallée de Salazar) qui, sur le piémont, montagne déjà la plaine. Infatigables, les basozainak sont les veilleurs vétilleux – mais témoins impuissants  – d’un environnement qui, pour notre malheur, nous échappe insidieusement. Ils font partie de ceux qui fondent la gestion de la nature sur la biologie et l’évidence plutôt que sur la politique. De leur territoire, ils en connaissent, nids, aires, tutes, antres, tanières, de sa population furtive, en reconnaissent crottes, fumées, laissées, fientes, frottis de frayure, savent le principe de leurs passées, lisent leurs souilles comme leurs traces. Des futaies, ils en savent la marche inexorable, leurs racines et le maillage étroit de leurs frondaisons. Quant au bureau d’Iciz, il s’apparente à une tour de contrôle où, depuis les écrans d’ordinateurs on surveille en temps réel les aires sous caméras des rapaces, vautours ou Aigles royaux, des irremplaçables, rares et fragiles Gypaètes – ils bénéficient d’un plan de récupération  – et dont on surveille les allées et venues d’autant plus facilement qu’ils suivent les mêmes axes de déplacement, le fil des sierras, dans leur obstinée quête de nourriture. Quand il n’est pas absorbé dans de fastidieuses mais indispensables tâches administratives, Iosu Antón, responsable de l’équipe, se déplace volontiers sur

Patrimoine Douze gardes se partagent la veille sur ce territoire navarrais de près de 83 900 hectares.


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NATURE

Leur quotidien est fait de comptages, évaluations, obervations, comparaisons, repérages, prélèvements et nourrissages…

le terrain, « c’est vrai, il y a une jubilation de pouvoir passer là où les autres ne peuvent pas  », nous confiait-il alors que nous nous faufilions en 4x4 sur de cahoteuses pistes fermées à toute circulation, « comme il y a exultation à faire visiter ces exceptionnels sanctuaires de la nature, deux vallées voisines dont l’une, Salazar, est sous influence atlantique quand l’autre, Roncal, est déjà sous influence méditerranéenne. » Pyrame de Candolle (botaniste du XIXe siècle, N.D.L.R.) quand il s’agit de décrire en détail, le Bec de grue ou le Géranium des crêtes ; Darwin à leur manière, quand ils évoquent la grande chaîne de la vie, Iosu et ses collègues n’ont pas rompu le pacte tacite qui, longtemps lia l’homme et la nature. Leur quotidien est fait de comptages, évaluations, comparaisons, repérages, observations, prélèvements et nourrissages, « mais nous ne sommes que des équilibristes », avait confié Iosu. Nous avions, sur la route de Garde, pilé des quatre roues ayant croisé, malheureusement écrasé, un magnifique spécimen de couleuvre Coronella. « La route est hélas, aussi, un bon indicateur », avoua Iosu en récupérant le serpent à des fins de recension. Nous avions surpris la loutre musardant dans un ruisseau croisant un de ces villages à fontaine du Roncal ; tête rouge et plumage à damiers, endémique des Pyrénées, nous avions admiré le Pic à dos blanc, seulement rêvé au rare Tichodrome échelette à bec long, sans équivalent au monde et parlé longtemps du Tétras et de la Perdrix des neiges, hôtes aussi précaires que discrets de ces lieux. Nous avions perturbé des tritons sous les pierres, dérangé des salamandres flavescentes et dans leurs garennes, des lièvres démesurés. Iosu mais aussi David, Julen et Iban ont de leur mission une conception proche de l’apostolat, chacun évoquant une spécialité passion qu’ils entretiennent même durant leurs vacances et qui les entraîne à l’autre bout du monde, histoire d’y surprendre un papillon – ah, écouter Iosu parler de l’Azuré des paluds, papillon rarissime et menacé en nos contrées – ou de côtoyer le plantigrade. À ce propos, ils se contraignent à des silences – l’ours qu’ils ont tous croisé entre Aragon et Roncal, est sujet tabou comme le loup ou le lynx – préférant avec pudeur évoquer le mécanisme de l’univers que, dans un néfaste effet papillon, chaque pièce défaillante enraye. Être basozain c’est aussi entretenir des relations avec ceux qui vivent de la nature, bergers, éleveurs, exploitants forestiers et chasseurs. La chasse, plus

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qu’un passe-temps est ici, une façon de vivre. Les plans de chasse – plus rarement la traque aux bracos – s’imposent alors, en particulier pour le cerf dont l’abattage est soumis à une stricte attribution de bracelets. Au détour d’une route ou d’une piste, les empilements de troncs font partie du paysage des deux vallées, le choc de la cognée autrefois – la maestria des bûcherons d’Itzalzu reste dans les mémoires – ou la stridulation de la tronçonneuse aujourd’hui, relèvent de l’environnement sonore.

La forêt est un baromètre La gestion des coupes demeure de leur compétence. Fleuron de l’espace forestier européen, la forêt d’Irati – 17 000 hectares sur les deux versants – est à ce titre un baromètre environnemental révélateur. Iosu nous avait confié alors que nous nous rendions en vallée de Salazar afin d’assister à un travail de marquage : « En Navarre le pin gagne et le pâturage disparaît, une conséquence de la baisse du pastoralisme et du dépeuplement mais le changement climatique a des conséquences sur le hêtre qui gagne vers le nord quand le sapin ici, en sa limite sud-ouest et réparti au milieu de la hêtraie, s’affaiblit de par l’élévation de la température. » Nous avions rejoint au-dessus des Casas de Irati, une équipe de basozain sur place, parmi laquelle Raquel, l’une des féminines. « On ne peut abattre un arbre sans nous le faire savoir, il s’agit de préserver la forêt et sa biodiversité tout en l’exploitant… On ne coupe que les arbres qui gênent les plus sains. », nous avait-on expliqué. Un équilibre subtil dans

Mots-clés/Hitz gakoak : Moulin : eihera Meule : eihera-harri Axe : ardatza Farine : irin


NATURE

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Protéger Côtoyer la nature chaque jour, toute l'année, la faune comme la flore, pour mieux la connaître et la préserver, telle est la mission - le sacerdoce ? - des basozain.

la gestion s’impose permettant la pérennisation d’une biodiversité particulièrement riche, mammifères certes, mais aussi insectes rares qui ont colonisé les arbres. Des clairières ont même été aménagées en altitude afin que les animaux sauvages ne descendent pas trop bas endommager les prairies, voire les zones habitées. L’ambitieux projet européen de coopération et de gestion transfrontalières, POCTEFA (Programme Interreg V-A Espagne-France-Andorre), va dans ce sens qui promeut le développement durable grâce à un soutien financier communautaire. Discrets, solitaires mais obstinés, les basozain font route dans ces paysages dédiés au rien, sinon aux vents, au soleil, aux neiges et aux pluies. Ils ne font que rendre plus évidente la beauté majestueuse du ciel et de la terre pour mieux nous convaincre de la recevabilité de l’exigeante loi des quatre saisons.

Mots-clés/Hitz gakoak Saison: urtaro Cerf : orein Isard : sarrio Biodiversité : bioaniztasun


CULTURE

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BIARRITZ : L'AMÉRIQUE LATINE À L'HONNEUR Point de rencontre et d'échanges devenu incontournable entre l'Europe et l'Amérique latine, le festival Biarritz Amérique latine proposera sa 28e édition du 30 septembre au 6 octobre. Musique, rencontres littéraires et bien sûr cinéma sont au programme avec, cette année, un focus consacré à la Patagonie, terre mythique, aux confins de

plusieurs enjeux. Par ailleurs, un hommage sera rendu à l’écrivain chilien Francisco Coloane, grand conteur de la Patagonie australe. D'autres rencontres sont prévues avec les auteurs Jorge Volpi (Mexique), Cristian Perfumo et Mempo Giardinelli (Argentine) ainsi qu'avec l'Institut des Hautes Études de l'Amérique latine.

8 SEPTEMBRE : JOUR DE LA DIASPORA À l’issue d’un concours public d’idées, la Direction de la Communauté basque à l’étranger, dirigée par Gorka Alvarez Aranburu, a choisi le 8 septembre comme date de célébration, chaque année, de la Journée de la diaspora basque. Il ressort d'une étude qu’il existe parmi les Basques et les communautés basques disséminés dans le monde, une aspiration et une soif à se revendiquer et à célébrer un tel jour, qui permet d'attirer l’attention sur la contribution de la diaspora au tronc basque commun. Cette date est appelée à se pérenniser et le Gouvernement basque incite chaque euskal etxea ou groupe de Basques à y participer, chacun à sa façon. Il a donc adressé une lettre aux euskal etxea du monde, les invitant à informer de leurs actions pour qu'elles soient incluses dans un programme qui couvre le monde entier.

L'IDENTITÉ DANS LE TEMPS Comment une identité culturelle peut-elle résister au temps ? C'est la question centrale à laquelle a tenté de répondre – ou pour le moins d'apporter des pistes de réflexion – le colloque qui s'est déroulé à Bayonne les 13 et 14 juin derniers, à l'initiative de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales et de l'Ethnopole basque. Longtemps, les ethnologues ont pensé que la tradition traversait le temps et s'imposait aux générations à venir. Aujourd'hui, elle n'est plus analysée comme ce lien « conduisant inéluctablement » du passé vers le présent. Le colloque intitulé « Tradition et innovation : l'identité dans le temps » a tenté de répondre à cette question à partir de différents contextes culturels (Pays basque, Europe de l'Est, France, Amérique centrale) mais aussi scientifiques (sociologie, anthropologie, histoire politique) et artistiques (arts plastiques, architecture, danse, musique, arts culinaires…).

ELKANO EN MUSIQUE Il y a 500 ans, l'équipage du Portugais Magellan entamait la première circumnavigation de l'histoire achevée en 1522 sous les ordres du Basque Juan Sebastian Elkano, après la disparition de Magellan, un an plus tôt sur l'île de Mactan dans l'archipel philippin. Le chef d'orchestre et musicien Jordi Savall et l'Euskual Barrokenensemble ont voulu rendre hommage à ce Basque légendaire ainsi qu'à la culture maritime basque à l'aide d'un voyage musical à travers le monde. Pour le musicien catalan, la musique est un langage universel qui parle de l'influence des musiques et des instruments rapportés à travers les mers. Elkano, Esukual Barrokenensemble : 32 €

GASTRONOMIE AU SOMMET

On connaît la réputation de la gastronomie basque et celle de ses chefs étoilés. La magazine britannique Restaurant qui distingue, chaque année, les cinquante meilleures tables du monde vient, une fois de plus, confirmer cette excellence. Asador Etxebarri, la table du chef Vicor Arguinzoniz à Axpe Atxondo (Bizkaia) arrive à la troisième place du classement, Mugaritz (Errenteria) est 7e, Azurmendi à Larrabetzu est 14e. Deux autres tables figurent dans ce classement : Elkano (Getaria) à la 30e place et Nerua à Bilbao (32e).

HIER ET AUJOURD'HUI Réalisé en collaboration avec le Musée basque et de l'histoire de Bayonne, à partir de trois expositions organisées par le musée entre 2016 et 2019, ce livre bilingue basque/ français, propose des confrontations de photographies anciennes et contemporaines, reprenant le même point de vue. Cent images couvrant plus d'un siècle, 1865-1970, ont ainsi été sélectionnées. Émouvant autant que passionnant. Un peu de sociologie, un peu d'ethnographie et une larme de nostalgie… Le Pays basque : Hier et aujourd'hui/Euskal Herria : Aitzin gero. Le Festin : 14,50 €.


CULTURE

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PLUS C'EST DUR… autres névés, ce guide est pour vous. Le premier étonnement est de découvrir des itinéraires peu pratiqués, le second est de se surprendre à avoir envie d'y aller. Ces 48 itinéraires sont conçus, d'abord, pour les randonneurs avertis, mais rien n'empêchera les autres de rêver au Txindoki par l'arête ouest, à la Peña Ezkaurre par l'arête est ou encore au pic d'Orhy par la crête Millagate Zazpigain. On imagine le panorama !

EN BREF >>>

La montagne, c'est l'aventure ; les passionnés de rando ou de grimpe vous le diront, il n'y a jamais deux courses qui se ressemblent. Mais ces Ascensions sauvages proposées par l'accompagnateur en montagne Pierre Macia, vont bien au-delà. En effet, faisant fi des circuits plus ou moins balisés et courus des topo guides, il propose, de la haute chaîne des Pyrénées centrale à la montagne basque, des itinéraires peu ou pas fréquentés. Amateurs de couloirs, arêtes, échines, éboulis et

Pyrénées, Ascensions sauvages hors des sentiers battus. Pierre Macia. Éditions Glénat : 25 €.

PABLO TILLAC À l'initiative de l'espace culturel Assantza, l'exposition est consacrée à un thème essentiel de l'œuvre de Pablo Tillac, l'illustration de livres. Jusqu'au 10 octobre, à Cambo-les-Bains.

BAFA Du 19 au 25 octobre, le lycée Frantsesenia de Donibane-Garazi propose un session BAFA (Brevet d'Aptitude aux Fonctions d'Animateur) ; cette session est proposée en bilingue : basque-français, et est consacrée aux médias. Le dossier d'inscription est téléchargeable sur le site du lycée : frantsesenia.com

BASQUES DU VÉNÉZUELA Le magazine vénézuélien Jazoera, consacré à la communauté basque du pays, vient de publier un numéro spécial à l'occasion du 80e anniversaire de l'arrivée, à bord du paquebot Cuba, des Basques qui fuyaient le régime franquiste. Un temps où les réfugiés trouvaient encore des terres d'accueil ! Un hommage à ces familles basque qui ont créé une « Petite Euskadi », dans le pays de Simón Bolivar. Des photos d'époque en noir et blanc, jusqu'à la liste nominative des passagers avec indication de leur origine et de leur métier, tout est émouvant dans ce magazine consultable en ligne sur le lien suivant : -el número especial de Jazoera

DIASPORA Grande anthropophagie bleue, Yves Klein, 1960.

CHEFS-D'ŒUVRE DE LA COLLECTION GUGGENHEIM Il ne reste que quelques semaines pour profiter de la grande exposition conçue à partir de la collection bâtie depuis l'ouverture du musée. L'exposition permet, entre autres, de découvrir des œuvres de Cy Twombly, Jean-Michel Basquiat, Eduardo Chillida, Jorge Oteiza, ou encore Yves Klein ou Andy Warhol. Chefs-d'œuvre de la Collection du Musée Guggenheim jusqu'au 31 décembre.

Le Gouvernement basque a lancé un enquête destinée à mieux connaître les Basques de la diaspora, de manière à mieux identifier leurs besoins et éventuellement, mettre en œuvre des politiques efficaces.

MARCHÉ DE L'ART 948Merkatua, le salon des arts de Navarre se déroulera à Iruña (Pampelune) du 20 au 22 novembre. Cette troisième édition réaffirme la volonté du salon d'être à la fois un marché et un forum interdisciplinaire.

JUMELAGE

BASQUES AU QUÉBEC

U

ne équipe d'archéologues vient de faire une découverte majeure lors de fouilles effectuées en août sur la rivière Saint-Paul, à 60 kilomètres à l'ouest de Blanc-Sablon au Québec. Il ont mis à jour des habitats permanents d'Inuits, datant du XVIe siècle et invalidant la théorie du nomadisme attachée à ce peuple. Tout aussi intéressant est le mobilier de ces habitats qui provient, en grande partie, d'échange avec les Basques. Des chaudrons en céramique, des clous et des tuiles basques y ont été trouvés et les chercheurs pensent que les Basques étaient plus enracinés sur ce territoire qu'on ne le pensait

jusqu'à ce jour. Ils étaient aussi probablement ouverts à la transmission des savoir-faire et avaient une capacité d’adaptation au milieu maritime, aux réalités géopolitiques et aux rapports de réciprocité avec les autochtones. Les contacts entre Basques et Inuits étaient connus, mais « pas la nature de leurs relations » explique Brad Loewen, archéologue à l'Université de Montréal : « On pense que les Inuits sont là pour une raison commerciale, il y a une absence de mode de vie de subsistance. Avec la chasse aux phoques pour le compte des Basques, ils ont un rapport de partenariat », explique-t-il à Radio Canada.

Entre Saint-Jean-de-Luz (Donibane Lohizune) et Bakersfield, la ville californienne. Les deux villes ont notamment prévu d'organiser des séjours culturels à destination des jeunes. Rappelons que Bakersfield bénéficie d'une présence basque depuis le début du XXe siècle et que le Kern County Basque Club, l'euskal etxea locale, vient de fêter ses 75 ans en 2019 et qu'il a accueilli cette année la convention NABO, de la Fédération américaine des entités basques.


INTERVIEW

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P r o p o s r e c u e i l l i s p a r Jean-Paul Bobin

UNE RESSOURCE LIMITÉE Accompagnatrice en montagne, botaniste, Françoise Laigneau publie Découvrir la flore des Pyrénées, chez Glénat, et nous invite à de belles rencontres.

FRANÇOISE LAIGNEAU

Diplômée de l’École pratique des hautes études (EPHE) en sciences de la vie et de la Terre, avec une spécialisation en botanique et en phytosociologie, Françoise Laigneau a travaillé pour le Conservatoire botanique national des Pyrénées en tant que chargée d’études « flore et habitats naturels ». Elle est également accompagnatrice en montagne et propose des randonnées à la découverte… des plantes dans les Pyrénées, ainsi que des formations en botanique.

On recense quelque 3 600 espèces dans les Pyrénées, vous en présentez 400 ; comment s'est effectué le choix ? Difficile ! J'ai essayé d'imaginer le promeneur en moyenne ou plus haute montagne et j’ai souhaité lui permettre, grâce à ce guide, de reconnaître une fleur qu'il rencontre. Y figure donc un maximum de plantes communes et faciles à repérer et à identifier. Ensuite, j'ai ajouté à cette sélection quelques espèces emblématiques, remarquables, connues pour leur rareté, leur habitat, des espèces à fort caractère, comme les plantes endémiques des Pyrénées. J'ai également essayé de mettre un maximum de plantes à usages. Les plantes nous parlent-elles de l'histoire du massif ? On observe aujourd’hui à l'étage alpin des Pyrénées beaucoup d'espèces que l'on retrouve aussi dans les pays du Nord, près du Cercle polaire. Cela illustre le fait que pendant les glaciations, ces espèces étaient en plaine, à nos latitudes. Quand le climat s'est réchauffé, ces plantes sont remontées vers les sommets. Certaines plantes ont permis d'élaborer des hypothèses sur l'histoire de la terre. En lisant votre guide, on a l'impression que certaines plantes sont presque des héroïnes… J'ai voulu montrer qu'il y a beaucoup d'héroïnes (rires). Enormément de plantes ont des particularités, dans plein de domaines différents. Certaine sera intéressante pour ses vertus médicinales, une autre parce qu'elle est très présente dans les estives, donc importante pour les bergers ; le bois d’une autre servait à faire des perles pour les chapelets de Lourdes. D'autres sont extrêmement rares, ont un mode de vie original ou un habitat très précis… Elles ont toutes un petit quelque chose qui fait leur particularité. Beaucoup passent inaperçues ; il faut s’y intéresser pour découvrir leur existence… Le guide propose aussi une approche anthropologique, on y découvre que le rôle de l'homme est loin d'être neutre dans l'évolution des plantes. Effectivement, l’influence de l'homme sur la végétation est très impressionnante. Par exemple, l'agriculture modèle les paysages et chaque élément du paysage est associé à des végétations particulières. Je vis dans une vallée très marquée par la déprise agricole, il y a de moins en moins de prairies, de pelouse pâturées. Elles sont remplacées, par des

DÉCOUVRIR LA FLORE DES PYRÉNÉES Un vrai guide de terrain à glisser dans son sac à dos. Réalisé en collaboration avec le Conservatoire botanique des Pyrénées et le Parc National, l'ouvrage propose quelque 1 000 photos et 400 dessins, œuvres de Marcel Saule lui-même. L'auteure propose,

en outre, de passionnantes petites notices anthropologiques qui rendent le compagnonage de l'ouvrage encore plus intime. Découvrir la flore des Pyrénées, 400 espèces en leur milieu , Françoise Laigneau, Editions Glénat 400 pages : 25 €

buissons et des jeunes forêts. Tout un ensemble d'espèces qui ont besoin de lumière pour grandir, besoin également que chaque année l'endroit soit fauché ou pâturé, sont touchées. Elles ne disparaissent pas, mais elles régressent. Il y a aussi des plantes très recherchées pour la cueillette. Elles ne sont pas encore en danger, mais il est nécessaire de garder à l'esprit que c'est une ressource limitée. À l'inverse, vous évoquez des espèces envahissantes… On observe certaines espèces qui n'étaient pas présentes autrefois et qui sont arrivées avec les activités humaines. Très compétitives, elles peuvent par endroits remplacer à elles seules les espèces qui étaient présentes avant. Par exemple, la balsamine de l'Himalaya qui occupe les fossés, et parfois s’avance dans les prairies, est tellement pleine de « vitalité » qu'elle remplace toutes les autres. Sa grande fleur est jolie, et elle est arrivée dans nos régions comme plante ornementale, comme l'arbre aux papillons.Ces espèces s'adaptent très bien et modifient localement les végétations. En tant que botaniste, vous ne faites qu'observer, ou vous pouvez également agir ? Personnellement, j'observe, parfois ça me fait mal au cœur, par exemple lorsque je vois la balsamine remplacer l'angélique sylvestre, la reine-des-prés, ou encore la valériane officinale . Par contre, les professionnels de la gestion de la nature essayent parfois de limiter l'expansion de certaines espèces, ce qui est très difficile à faire et coûte très cher. Certaines espècescomme le séneçon du Cap, très envahissant dans les Pyrénées-Orientales, produisent des dégâts importants. Il a des conséquences sur l'élevage puisqu'il est toxique pour le bétail et produit au niveau de ses racines des substances toxiques qui limitent la croissance des autres plantes. Observe-t-on une influence du changement climatique, des espèces ont-elles disparu ? Il y a actuellement des études en cours pour étudier l'influence du changement climatique, notamment sur les végétations de l'étage alpin. En particulier celles des combes à neige seront les premières à être affectées par le réchauffement du climat. Les >> plantes de ces combes sont très liées à la présence de névés dans le courant de l'été en haute montagne. Pour le reste, il est très difficile de comparer une flore ancienne avec une flore plus récente. Il y a en effet des espèces qui disparaissent, mais c'est davantage lié aux changements globaux – activités humaines, etc. – qu'au seul changement climatique.

L'influence de l'homme est forte

Vous citez un Haïku japonais cher à Hubert Reeves : « J'ai vu une fleur sauvage, quand j'ai su son nom, je l'ai trouvée plus belle. » Nommer c'est important ? En nommant les plantes, on peut accéder à une connaissance globale qui fait prendre conscience de la grande richesse de la flore. Il faut nommer pour se rendre compte que telle plante est différente d'une autre. Nommer permet aussi de partager les connaissances, par exemple de savoir quelles espèces sont comestibles ou toxiques.


HISTOIRE

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t e x t e Txomin Laxalt

LE NAUFRAGE

DU LEOPOLDINA ROSA LEOPOLDINA ROSAREN PULUNPA Diasporaren historian, Leopoldina Rosaren hondoratzea izugarrizko tragedia izan zen. Nor oroitzen da gaur ?

eur histoire aurait dû commencer ce jour-là. Pour 231 d’entre eux, le destin en décida autrement qui, ce 9 juin 1842, préféra apposer un point d’orgue à la partition de leur destinée. Du Cap Polonio – venant de Montevideo, au kilomètre 264,5 de la route 10 du département de Rocha – les dépliants touristiques en font un lieu idyllique, isolé, intégré dans le Réseau National de Zones Protégées et dont le rivage battu par la houle atlantique n’est fréquenté que par les otaries et quelques surfeurs audacieux. De cette entrée dans le Rio de la Plata, les guides nautiques en offrent une tout autre version, évoquant des tempêtes surprises, des hauts-fonds, des récifs, l’étroitesse des canaux, des courants violents, autant de facteurs qui rendent périlleuse la navigation dans le secteur. En cette première moitié du XIXeᵉsiècle, le Pays basque connaît ses premières hémorragies migratoires. Les causes en sont multiples : le refus du service militaire – en 1842, sur 1 092 appelés, 222 ne se présentent pas – des règlements d’héritage contraignants pour partie des membres d’une fratrie et surtout une lourde propagande pour ne pas dire le pesant boniment des agents d’émigration. À tel point, que les pouvoirs publics s’en inquiétèrent. « Les agents d’émigration parcourant les marchés et les foires, fréquentant les auberges et les cafés, se mêlaient à la population et cherchaient par tous les moyens à entraîner au-delà des mers ceux qui leur paraissaient des proies possibles. », écrit Henri de Charnisay (L’émigration basco-béarnaise en Amérique, Ed. Atlantica, 1996). Entre 1835 et 1842 ce sont déjà 13 765 immigrants, la plupart originaires des Basses-Pyrénées qui, depuis Bayonne, officiellement – on ne compte pas les départs clandestins – ont débarqué en Uruguay dont la capitale Montevideo, fut fondée en 1724 par le Biscayen Bruno Mauricio de Zabala. Le Leopoldina Rosa, un trois-mâts barque jaugeant 450 tonneaux pour 35 hommes d’équipage, est accosté au quai de Bayonne depuis le 20 janvier 1842. Il attend d’embarquer son comptant de migrants. Son capitaine, Charles Marie Hippolyte Frappaz, âgé de 38 ans, est un marin confirmé qui a déjà bourlingué sur

L

les sept mers. Son descendant, Gerry Bouillaut a consacré une biographie (Le Sillage des héros, 2019) à son ancêtre, en s’attardant, à partir de ses lettres, à son dernier voyage à bord du Lepoldina Rosa : « L’armateur a décidé de casser les prix — 260 francs au lieu des 320 habituels - et de transformer le Leopoldina en une sorte de navire de pauvres gueux. C’est à cause de sa pingrerie que l’équipage est aussi mal composé. Hippolyte n’a pu que choisir de conserver certains hommes de confiance mais malheureusement tout le reste n’est qu’un ramassis d’hommes dont personne ne voulait. » Le navire prend enfin la mer le 31 janvier 1842, fait une brève escale à Pasaia (Pasajes) afin d’embarquer encore 38 émigrants, portant le nombre de passagers à 303. Les conditions de vie à bord sont épouvantables : « Paillasses superposées, entourées de grillage » décrit le capitaine Frappaz. En fait, les familles sont séparées, hommes d’un côté, femmes et enfants de l’autre ne disposant sur trois niveaux que d’un mètre carré par personne. Les aliments sont avariés, l’eau croupie et les trois mois de traversée se révéleront cauchemardesques. Le Leopoldina Rosa essuie un premier coup de chien dans le Golfe de Gascogne, suivi d’une brusque chute de vent au large du Cap-Vert. Au 9 juin, les côtes sableuses de l’Uruguay sont en vue. Alors qu’à l’embouchure du Rio de la Plata, 120 miles de large en cet endroit, le navire double le Cap Polonio sombrement réputé pour ses récifs, le pampero se lève. Le pampero, un vent glacial de sud-sud-ouest qui se manifeste brutalement au passage d’un front froid provoquant une dépression importante accompagnée d’une soudaine dégringolade de la température. À l’arrivée du pampero il n’est d’autre solution que la fuite vers le large. Il est cependant trop tard, le Leopoldina s’est empalé sur les récifs et ne tarde pas à se briser. Les passagers pris de panique envahissent le pont. Frappaz envoie ses meilleurs hommes vers la côte accrochés à un filin dans l’espoir fragile de hâler les passagers vers le rivage. Le navire s’engloutit avec 231 passagers. Seulement 72 personnes parviennent à joindre la plage. Blessé grièvement à bord, le capitaine Frappaz est soutenu par son bosco dans la mer déchaînée mais expire sur le sable. De ce drame, il nous reste les seize strophes du poème de Joanes Etcheto (Itsasu, 18011887), Pulunpa, Le naufrage. Untci hartan haste hastetic, Baionatic pharticetik/Cer nahi sofritu dute pena gucien parthetic/Urrun bethi placerretic, Monte Bideorat helcetic/Nigar eta heiagoraz phartitu dira mundutic À bord de ce navire, dès la partance de Bayonne/Ils endurèrent des maux de toutes sortes/Toujours plus loin du bonheur en s’approchant de Montevideo/Dans les larmes et les gémissements, ils ont quitté ce monde.

Mots-clés/Hitz gakoak : Navire : itsasontzi Émigrant : emigratzaile tempête : galerna Naufrage : pulunpa, hondoratze


LIEU

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t e x t e Txomin Laxalt / photographie Santiago Yaniz Aramendia

GIBIXOKO OTSO ZULOA e loup ! Otsoa en euskara. Un mot tabou sous nos cieux pyrénéens au même titre que ours ou, presque oublié, lynx dont en français, les phrasés à une syllabe résonnent déjà comme commination ou provocation. L’ours toujours présent entre Soule et Ariège, pour des raisons de légitime pérennité a bénéficié de réintroductions au grand dam de certains. Le loup lui, furtif et mobile, ne bénéficiant d’aucune mesure de ce genre, a toujours au fil de ses errances décidé de ses territoires. Dans un ouvrage passionnant et richement illustré (Le loup, une histoire culturelle, Seuil, 2018), Michel Pastoureau, historien des couleurs et des animaux, déchiffre le pourquoi de la détestation mais aussi de la fascination qu’engendre cet animal sauvage, méthodique, organisé socialement. Curieusement,

L

LA FOSSE À LOUPS DE Duela doi-doia mende bat, otso zuloak erabiltzen ziren otsoa ezabatzeko. Gaur egun, Arabako Gibixoko mendilerroan, aztarna hunkigarriak geratzen dira.

Mots-clés/Hitz gakoak : Loup : otso Battue : uxaldi Fosse : zulo Peur : beldur

GIBIXO contrairement au cerf, au mammouth et à l’ours, on ne trouve pas de représentations du loup sur les parois des grottes préhistoriques. L’imaginaire du loup va commencer à se forger avec les auteurs du haut Moyen-Âge et les Pères de l’Église. « Certains auteurs, tel Saint-Augustin au Ve siècle ou Raban Maur à l’époque carolingienne, le présentent comme le pire animal de la Création : infect, pervers, violent, cruel et sanguinaire. Par là même, ils dressent de lui un portrait tellement négatif qui perdurera parfois jusqu’en plein XIXe�siècle. », écrit Michel Pastoureau. En Iparralde, les gazettes de l’époque se font régulièrement l’écho d’attaques essentiellement sur les animaux. Les récits évoquant des agressions sur des personnes, voire des rapts d’enfants, relèvent davantage à leur lecture, de fantasmes. Le loup revient, c’est une évidence, et ce serait presque un anachronisme dans notre environnement urbanisé, humanisé, couturé d’autoroutes clôturés. Le loup franchit les frontières, les montagnes, les forêts, se joue du macadam, contourne les villes, sachant parfaitement que son pire ennemi c’est l’homme, c’est inscrit dans ses gènes.

Dans la péninsule ibérique il est particulièrement présent ; dans la seule province de Burgos, on compte 28 hardes d’une dizaine d’individus, soit quelque 300 loups. L’homme avait mis au point, dès le MoyenÂge, un système élaboré et cruel afin de piéger l’emblématique fauve : la fosse à loups ou lobera en castillan, otso zuloa en euskara. L'une des plus impressionnantes et sans doute l’une des mieux conservées, est sans conteste celle de Gibixo (830 m), en Alava, au cœur de la sierra éponyme, Le cadre dans laquelle, elle se situe, à deux pas de la cascade de Delika est tout simplement somptueux, en limite de Castilla y León. La fosse à loup est un moyen ingénieux, particulièrement efficace pour éliminer le prédateur particulièrement finaud quand il s’agit de duper l’homme. Constituée de pierres soigneusement ajustées sur une hauteur de 4 m, elle dessine un immense V de 335 mètres de long, 25 m dans sa plus grande largeur, couvrant une superficie de 44 m². À sa pointe est creusée une fosse empierrée profonde de quelque cinq mètres de profondeur. Une fois le, ou les loups repérés et isolés, une battue était organisée qui rabattait le canidé vers le piège. À l’intérieur de cette nasse, à intervalles réguliers – pareils aux burladeros des arènes – de courts murets de pierre abritaient des hommes lesquels, à grand bruit et cris gutturaux, empêchaient le loup de faire demi-tour. Sa course éperdue s’achevait au fond de la fosse recouverte de branchages où il était achevé à coups de pierres et d’épieux. La traque du loup était soumise à une réglementation précise. Ainsi, une ordonnance concernant les battues au loup en Alava, datée de 1946, rappelle les obligations faites à tout habitant des zones concernées à y participer sous peine d’amende et l’attribution d’une prime de 50 pesetas à qui abattrait la bête en dehors de la battue. Ce fut en 1956 que le dernier loup plongea dans la fosse. Aujourd’hui, visiter ces murs à peine délités, ne manque pas de raviver ces peurs ataviques tapies en nous, toujours en demi-sommeil. Le loup lubrique de Tex Avery ou le glouton croqueur du Chaperon rouge et d’amatxi, n’effacent pas des siècles d’un injuste rejet. « Il en est souvent ainsi de nos certitudes, elles se mesurent trop souvent à l’aune des morales et des systèmes de valeurs du présent. » nous rappelle Michel Pastoureau. Pour y aller : Depuis Orduña, monter vers le col du même nom. Après deux kilomètres, prendre à gauche et suivre jusqu’au Mirador du Salto del Nervión. La lobera de Gibixo est à deux kilomètres à pied (30’) par une piste.

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