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ibilka

le magazine

NUMÉRO 18 – 2018 UDABERRI/PRINTEMPS

Aralar

Entre Navarre et Gipuzkoa, la sierra d'Aralar, qui culmine à 1 431 mètres d'altitude, tient une place beaucoup plus grande dans le cœur des mendizale que cette faible altitude pourrait le laisser supposer.

Makila

Ce bâton, souvent symbole d'honneur et de reconnaissance sociale, était aussi une redoutable arme. Certains font, aujourd'hui, revivre la tradition à travers des combats extrêmement codifiés.

Delika

La cascade s'offre un bond de 270 mètres ! Spectaculaire…

Gitans

Qu'on les appelle Gitans, Bohémiens ou autrement, ils ont toujours été des parias. Arrivés au Pays basque au XVe siècle, ils ont, au fil des générations, laissé une langue unique mâtinée d'euskara.

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t e x t e Txomin Laxalt / photographies Cédric Pasquini

Txalaparta l’ombre de Joxean

Txalaparta, Joxeanen itzala Joxean Artze, poetak eta txalapartariak berak, itzalpetik atera du. Tresna musika bat baino gehiago da txalaparta. Txalapartaren soinuak Euskal herriaren memorioa daroa.

N

de Joxean Artze, confiait : « En jouant txalaparta, ous avions eu l’ineffable privilège on peut parvenir, c’est le but, à créer un moment de de le rencontrer à l’occasion bien-être intense, un état qui, à défaut de transe, d’un reportage et de partager conduit à un état modifié de conscience. À deux avec lui la journée d’un poète. s’établit un authentique dialogue. » Ce qui rend la À l’orée de cette année, Joxean txalaparta fascinante c’est dans la décrépitation Artze (Usurbil, 1939-2018) a du bois contre le bois, toute la mémoire qu’elle quitté le monde en prose pour un arrière-monde véhicule. On ne saurait dater son origine, n’étant en rimes qui convient davantage à ce buveur de pas un instrument de musique par elle-même lune. Il y avait eu le rituel du thé au cœur de son mais un assemblage de matériau que l’on utilisait invraisemblable maison écritoire, dans des jonchées à l’origine à l’heure du broyage et du pressage des de poèmes courant sur les murs et les tables pareil pommes destinées à la fabricaà un lierre envahissant. Passé tion du sagardo. Les planches l’incontournable évocation de Mots-clés/Hitz gakoak utilisées pour le pressoir étaient Txoria txori dont les ailes n’en Chevalet : zutoki utilisées pour sonner après le finiront pas de battre, très vite Coup : kolpe repas célébrant la production de il y eut la txalaparta dont Joxean Planche : ohol l’année.Cet instrument hybride précisait qu’on n’en joue pas mais hors conservatoire, faisant appel qu’on la fait. On doit à Joxean Galop : lahauzka à l’improvisation et aux sonorités Artze et à son frère Jexux d’avoir primitives, a longtemps heurté la bien-pensance tiré cet instrument d’hegoalde, on ne peut plus et inquiété l’autorité. À ce titre, en hegoalde, rustique, d’une amnésie confortée par l’interdicla txalaparta devint l’instrument symbole de la tion franquiste. résistance. De ces quatre planches épaisses (oholak) posées sur un chevalet (zutokia) et que l’on frappe (joaldia) 1 : La txalaparta, Ed. du Non verbal. à l’aide de deux jeux de bâtons courts (makilak), il ne sort pas une série de sons mais une galopade ; ce qui fait dire aux spécialistes qu’à l’origine il s’agissait bien de l’imitation de la course du cheval. Faire txalaparta implique la participation de l’âme et du corps, la symbiose des deux intervenants qui se font face. Des deux rythmes de base, txakun et herrena, il s’agit de tirer une symphonie, un kaléidoscope sonore. Au txakun répond herrena, l’un se combinant à l’autre : « Lorsqu’on joue, le herrena se place dans les intervalles que permet le txakun. Celui-ci ressemble aux battements du cœur, il marque la pulsation et est influencé par les réponses du herrena dont la référence est le silence du txakun », explique Josu Goiri. (1) Un bon txalapartari n’est pas nécessairement celui qui maîtrise l’art de la percussion mais celui qui joue pénétré de toute une symbolique procédant de la seule transmission orale. Jean-Claude Enrique Ttikia, txalapartari depuis puis de vingt ans, élève

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Éditorial

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Un monde

Société éditrice : BAMI Communication Rond-point de Maignon, Avenue du 8 mai 1945 BP 41 - 64183 Bayonne bami-communication@bami.fr Directeur de la publication : Jean-Paul Inchauspé Coordination : Jean-Paul Bobin bobinjeanpaul@gmail.com

Textes : Txomin Laxalt, Jean-Paul Bobin Direction artistique : Sandrine Lucas atmosphere2@gmail.com

Fabrication : Patrick Delprat Iru Errege Le Forum 64100 Bayonne N° ISSN 2267-6864 Photos  : Couverture : Santiago Yaniz Aramendia. P. 18 : Durango túrismo ; p.21 : Fundacíon Eduardo Chillida-Pilar Belzunce ; p. 22 : © F/ Eulalia Abaitua. Euskal Museoa Bilbao Museo Vasco

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arfois, la montagne se révèle complexe, autre. Là où l'on attendait une symphonie de nature et d'espaces vierges, on rencontre aussi l'histoire, celle qui s'écrit avec une majuscule, celle qui rime avec mémoire, qui conjugue civilisation et culture à tous les temps. Alors, le mendizale endosse, pour quelques heures, des habits d'anthropologue, troque quelque temps les jumelles pour l'investigation plus minutieuse, à l'affût du moindre signe qui l'instruira sur sa marche, devenue démarche. Chaque pas, chaque observation deviennent autant d'indices au service de cet « Imprécis d'histoire et de géographie » dont parlait Blondin. Là, des pierres entassées, comme planquées, maquillées par les siècles témoignent de l'activité pastorale. Des arkuek, ces bergeries uniques, des caillasses témoins de plusieurs millénaires de pastoralisme. Plus loin, une borde isolée confesse qu'ici, la vie des hommes et celle de la nature ont de tout temps été étroitement imbriquées, solidaires. Impossible d'éviter les chapelets de brebis qu'égrène la montagne un peu partout. On pense à ce qu'écrivait Mary Austin, à la fin du XIXe siècle, accompagnant des bergers basques en Californie : « Les exigences de l'élevage ovin ont imprimé leur cadence dans ces terres à force d'y être martelées. » S'immerger dans la sierra d'Aralar, c'est partir à la découverte d'un monde d'émotions, d'émerveillement et surtout de rencontres. Qu'importe alors au marcheur de savoir s'il est en Navarre ou en Gipuzkpoa, l'odyssée ne se soucie pas des frontières des hommes ! Parfois, en fin de journée, un ciel céruléen, comme un tableau de Turner, vous absorbera et l'anthropologue, le marcheur le céderont au poète sensible à un cours d'eau naissant, émerveillé par la force de cet arbre solitaire défiant le massif karstique, plus loin, ce sont d'étonnantes stalactites, ou la découverte de quelques dolmens et menhirs qui plongeront le visiteur dans une déconcertante machine à remonter le temps. Ici, assurément, l'homme et la nature ont toujours cohabité et, si ce n'est pas une leçon, c'est au moins un espoir. C'est à ce voyage de tous les instants que nous vous invitons, vous souhaitant une bonne lecture et de très belles randonnées printanières. Jean-Paul Inchauspé, Directeur de la publication

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PORTRAIT

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t e x t e Txomin Laxalt / p h o t o g r a p h i e Cédric Pasquini

s’affranchir des codes

Peio Labeyrie

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PORTRAIT dates clés

1990 Spectacle de danse et de chants du groupe Oldarra

2000

Participation à Ingura Mingura de la compagnie Maritzuli

2002

2005

2012

Participation au groupe Zpeizbanako à Donostia.

Rencontre avec Christian Larralde.

Création du collectif Bilaka

kodeetarik libratu Peio Labeyrie dantzarien belaunaldi berrikoa da. Euskal dantzaren kodeetarik libratu da, hala ere tradizioa bermatuz. Irabazten ari den apustu bat.

O

n doit au géographe grec Strabon les premiers témoignages sur la danse basque. L’historien et peintre du Pays basque Philippe Veyrin (1900-1962) se réfère à un certain Abel Jouan, chroniqueur du séjour chez nous, en 1565, de Charles IX qui conte « comment le roi prit plaisir à voir danser les filles à la mode du Basque, qui sont toutes tondues, celles qui ne sont point mariées, et ont toutes un tambourin faict en manière de crible auquel il y a force sonnettes. » On oubliera le témoignage du tombal juge inquisiteur Pierre de Lancre (1553-1631) qui n’y décela que matière à sabbat et luxure. Au mitan du XXe, le Breton Jean-Michel Guilcher s’est enfin attaché sur le terrain à décortiquer les techniques complexes de nos sauts et de nos mutil dantzak. C’est dire si la danse basque suscite l’intérêt. Pourtant, ces dernières années elle a amorcé un virage essentiel se replaçant dans la rue, son lieu d’être, et non plus sur la seule scène. Une carrure de rugbyman, qu’il fut du reste, la puissance qui va avec, mais mise au service du plus subtil des arts, Peio Labeyrie (Bayonne, >> 1983) danse. Élevé, selon l’expression consacrée, dans le sérail culturel – qui peut oublier son père, Dominique, une autre stature de golem et sa voix de baryton qui fit les belles heures du chœur Oldarra ? – Peio se découvre vite un attrait pour la danse que naturellement il entretient en ikastola. Il acquiert les bases au sein du groupe de danse Biez bat de Bassussary et, par ce biais appréhende la force du collectif, apanage même de la danse basque, « Il y a l’ambiance, le groupe, les amis, l’attractivité des concours auxquels nous participions ; s’y est greffé naturellement l’engagement culturel », confie-t-il. Et quand on lui demande d’aller plus loin dans sa définition de la danse basque, il ajoute sans hésiter : « Au-delà, il y a sa fonction sociale, le fait qu’elle soit liée au travail et aux saisons, il s’agit une expression corporelle certes mais éminemment populaire avec des codes particuliers dont le cercle est un de ses composants. », rejoignant en cela l’affirmation de Jean-Michel Guilcher : « L’étude de la danse ne peut faire l’économie de l’étude des sociétés. » Sa contribution au sein de la compagnie Maritzuli, créée en 1999 par Claude Iruretagoyena, conduit Peio à s’aventurer sur les arpents de la création. « La tradition des ballets apparue dans les années 30 a changé la fonction de la danse, il fallait développer une nouvelle expression, sortir des codes en s’attachant cependant aux principes. » souligne

Travailler en pros, tant au niveau du maintien que du physique

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Peio. Une vraie gageure « qui permet à la danse basque de s’affranchir de sa retenue, d’oublier les bras dressés et de faire davantage participer le corps. » L’expérience Zpeiz mukaki participe de cette émancipation, le grain de folie tant dans le costume adopté, le kilt, que dans la réoccupation de la rue et cette façon échevelée qui n’occulte en rien un travail minutieux en amont. La nouvelle génération de danseurs loge à un haut niveau et se plaît désormais à se fondre au sein de collectifs s’entourant de musiciens virtuoses faisant la part belle aux instruments traditionnels comme allogènes. Surtout, elle fait appel à de jeunes chorégraphes déjà prestigieux, Jon Maya, Judith Argomaniz, Fabio Lopez, pour d’étourdissantes créations. Depuis 2012, le collectif Bilaka dirigé par Mathieu Vivier, en est la démonstration éclatante qui, avec le soutien de la Ville de Bayonne, au nom d’une tradition contemporaine - oubliés les sages robes à volants et le strict boléro - le jean est désormais synchrone ; permet une authentique reconnaissance artistique de la danse basque. En témoigne le succès obtenu par les créations Soka et Ravel Jauna. « Répéter aux côtés des ballets classiques Malandain de Biarritz nous a permis de travailler en pros, tant au niveau du maintien qu’à celui de la préparation physique. C’est vrai, il faudrait reconsidérer les systématiques lancers de jambes et les pas souletins, mais ces figures s’imposent pour leur spécificité, leur noblesse et l’exigence qu’elles requièrent » constate Peio. Vous vous enthousiasmerez, nous vous le souhaitons, à son remarquable lancer de jambe, à ses frejat souletins, les pas qu’il préfère, à cette déroutante et soudaine façon de briser l’axe du corps et permettre à ce dernier d’emprunter aux hanches, de recourir aux bras et aux épaules, d’abandonner la verticalité pour mieux user du sol. Peio et ses partenaires conjuguent hier et aujourd’hui d’éblouissante façon, jusqu’à rendre immatériel un fandango et nous permettre, revisitant l’inepte phrase de Voltaire, d’affirmer : « Les Basques ? Ce peuple qui chante et qui danse aussi aux pieds des Pyrénées. »

Mots-clés/Hitz gakoak Pas : urrats Collectif : kolektibo Création : sorkuntza Contemporain : garaikide

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t e x t e Txomin Laxalt / p h o t o g r a p h i e s Santiago Yaniz Aramendia

La sierra d’AralaR le toit d’un monde

Aralarko mendilerroak Gipuzkoa eta Nafarroarekin bere lurraldea konpartitzen du. Gauza guti aldatu dira mendigune horretan, beti da presente artzaingoa. Mendizaleentzat, paradisu bat.

C

Aralarko mendilerroa,

mundu bateko teilatua

Ce fut un crève-cœur. En 2009, Nicolasa Amorena servit les dernières platées de ses mémorables poxak (haricots) au chorizo que nous engloutissions au retour de randos hivernales harassantes. Jusqu’au jour fatidique de sa démolition qui souleva un tollé aux quatre coins d’Euskal herri, Guardetxe, la maison forestière de la sierra d’Aralar, fut le rendez-vous de générations de randonneurs, skieurs et grimpeurs. Trop tôt disparu, Joxe, maître de céans, garde forestier mais surtout fin connaisseur de ce sanctuaire de la nature qu’il savait jusqu’au moindre de ses dolmens,

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prodiguait à qui le voulait, informations sur les caprices météo, une constante sur cette extrémité de monde, l’état des sentiers et, à l’occasion, se faisait chroniqueur pastoral. Qui aurait manqué ce havre montagnard que l’on pensait à jamais scellé comme cairn à son sommet, au km 13 de la route liant Lekunberri (Navarre) à l’admirable sanctuaire San Miguel de Excelsis ? La sierra de Aralar n’est pas un de ces accidents de terrain que l’on appelle montagne, comme les autres. Il s’agit d’un massif karstique d’une surface de 208 km² culminant à 1 431 m

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CrĂŠpuscule Le mont Larrunarri ou Txindoki, depuis le balcon de Laskaomendi.

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(Irumugarrieta) que se partagent le Gipuzkoa – la province a déclaré la sierra parc naturel en 1994 – et la Navarre, n’y suffira pas. Si ce magnifique maillon de la chaîne pyrénéenne fascine les montagnards, il a aussi inspiré les écrivains : « La sierra est un monde polyfacétique. Dans ses cabanes vivent les plus fidèles habitants de la montagne, une espèce de conseil primitif où ne sont admis que les bergers. À côté de l’Aralar des bergers et des montagnards, il y a celui des préhistoriens et ethnologues : dolmens et menhirs, « Gentils » d’avant la christianisation, dragons, légendes, coutumes, tout y est fascinant. », écrivait en 1970, José Maria Jimeno Jurio. Il convient d’aborder Aralar comme un tableau de maître ou une parure dans son écrin, avec recul. On ne saurait trop conseiller son approche depuis Lekunberri, la vue sur Malloak, nom donné à cet époustouflant cirque que forme la sierra depuis le Ttutture (1 282 m) jusqu’au Balerdi (1 195 m), une barre orographique que l’on pourrait croire infranchissable mais ligoté de sentiers qui n’ont appartenu qu’au sabot, pète cannes pour qui veut s’y colleter. À moins que l’on préfère une approche par le Gipuzkoa et le village d’Amezketa pour mieux se tordre le cou à admirer l’élégante pyramide du Txindoki, appelé aussi Larrunari (1 346 m), qui se cogne au ciel. Il n’est pas le plus haut sommet de la sierra mais demeure son seigneur que

sans être le plus haut sommet d'aralar, le Txindoki n'en est pas moins le seigneur de la sierra

Focus L'approche et cette vue panoramique de Irumugarrieta et du col de Baratzail font mieux percevoir la beauté unique de la sierra.

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l’on désigne comme le Cervin basque pour sa morphologie alpine et les voies d’escalade qu’il offre. Comme des centaines de mendizale du Gipuzkoa, selon la tradition, depuis nos chers pâturages de Larraitz, nous gravissons cette gemme chaque année au matin du 31 décembre, pour y sabler le champagne et adresser d’harmonieux agur à l’année moribonde. Seul le ballet erratique des chocards à bec jaune vient brouiller l’aquarelle d’un paysage immobile qu’aux jours soleilleux on embrasse du cap Matxixako aux lointains landais.

Un parvis lumineux San Miguel de Excelsis est sans conteste le parvis le plus lumineux pour pénétrer le royaume d’Aralar. Nul doute que ce trésor roman du XIe, beau de silence, confère au lieu la solennité qui sied aux espaces intangibles. On comprend pourquoi, sa boulette commise – croyant pourfendre sa femme et son amant endormis, il occit ses beauxparents – le chevalier Teodosio de Goñi après avoir, des décades durant, couru la Navarre chargé de chaînes et dégommé un herensuge (dragon), rédemption obtenue, ait choisi ce lieu afin de faire ériger le temple pour solde de tout compte. De ce belvédère la vue est inoubliable, la Navarre apparaît en majesté ; au premier plan par-delà Uharte-Arakil, le plateau parfait d’Urbasa, les fronces de Andia filigranées de neige et que prolonge l’éperon de San Donato.

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La magie de la sierra d'aralar réside dans la confusion des genres qu'elle génère

Un monde Lacs paisibles, orgueilleux Txindoki, sous-bois et erreka ombrageux, surplombs majestueux chargés de présence, Aralar est un monde qu'une vie ne suffirait pas à découvrir.

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brebis - demeure la raison même d’être d’Aralar, son omniprésence est rassurante. Dans cet univers raboteux, la houle placide du pâturage suspendu à plus de 1 000 m le dispute à la rudesse d’un karst paumatoire pour qui s’y aventure, les vallées n’étant visibles que depuis le feston déchiqueté des sommets qui littéralement s’y précipitent, vertige assuré.

bergeries caméléons

Plus en retrait, Txurregi et Gaztelu vigiles de la porte de Oskia bâillant sur la vallée de l’Arga. En toile de fond de cette symphonie visuelle, les Pyrénées opalines nous imposent une lecture inversée interloquant nos gènes géodésiques. La magie d’Aralar réside dans la confusion des genres qu’elle génère. Le scientifique devient poète et le randonneur ne peut s’empêcher d’herboriser et de se s’improviser archéologue. D’où qu’on l’aborde, Aralar émerveille et envoûte. Dès que l’on quitte les ténébreuses hêtraies, les enchevêtrements d’ifs, pour s’abandonner à une solitude karstique où affleure pourtant une herbe généreuse, aujourd’hui trébuche sur hier. Ainsi, alors qu’au niveau du panache de la cascade d’Anduitz on s’immisce dans le ravin d’Arritzaga, au détour d’un puits de la mine de Burutzin où n’en finissent pas de rouiller câbles détoronnés, engrenages et wagonnets, prospèrent dolmens, et grands cercles de pierre ou la rencontre improbable de deux âges du fer. Répertoriés et dûment authentifiés, Ateka-txar, Abate, Gaztelueta, Perileku… les soixante-et-un monuments mégalithiques témoignent d’une vieille présence pastorale. « Nous pouvons nous imaginer la vie de l’homme primitif ; il y a moins de deux cents ans, il y avait des ours dans la sierra d’Aralar et des loups à une époque récente. Il suffit de pénétrer la forêt de Realengo pour s’imaginer comment était la sierra : indomptée, sauvage et inexplorée où l’homme devait lutter pour sa survie. », écrivait en 1958 le mendizale Juan Gurruchaga. Le pastoralisme - dans les années vingt on comptait quelque 800 bergers pour 40 000

La sierra était sauvage, inexplorée et indomptée. L'homme devait y lutter pour sa survie

Terre de berger La pastoralisme imprègne l'histoire de la sierra et demeure, toujours aujourd'hui, la raison d'être d'Aralar. Troupeaux et arkuek millénaires (en haut), en sont les derniers témoins.

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Protagonistes majeurs, les txabola (bergeries), à la fois avenantes et rustaudes, aux pierres mal équarries mais admirablement agencées, basses de toits, tels des caméléons, se fondent dans le paysage pétré. Seul le chinage brun flammé des tuiles les signifie au tout dernier moment. Bustintza dans son vallon paradisiaque scarifié de rocs entre lesquels paresse un ruisseau mais aussi Enirio, Ezkizu barrena, Pagabe et kutixao, les plus enchanteresses, celles de Uidui et leurs frênes têtards au pied desquels nous avons maintes fois jeté nos sacs, et tant d’autres. Souvent terrées au fond de dolines, ne sont-elles pas les héritières en ligne directe des énigmatiques arkuek, dont les bergers d’aujourd’hui utilisent toujours les millénaires enclos de pierre ? Merveilleux arkuek, sans doute le trésor le plus bouleversant d’Aralar que seul le mendizale opiniâtre saura découvrir dans le labyrinthe du karst, faisant corps et cœur avec lui. Rares en Europe, peu de choses ont été écrites sur ses rudimentaires cabanes protohistoriques cupulaires entièrement de pierres ajustées, la plupart encore intactes, une ingénieuse conception architecturale permettant au berger d’il y a 3 000 ans, outre de faire du feu sans crainte d’incendie, d’y être à l’abri du vent, de la neige et des bêtes sauvages. Brebis à l’estive au pied de Txameni, ocelle de la mare d’Unega, genêts safranés au printemps, le Balerdi sous des tombées de nuages qui font oublier le vide sous la semelle, pacages comme des Irlande, intemporalité des sources et des torrents, à Aralar tout coule comme il y a quarante ans ou quarante siècles ou presque.

Mots-clés/Hitz gakoak Pâturage : alhapide Mare : putzu Troupeau : artalde Cascade : ur jauzi

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Makil borroka, gaitzeko dantza !   Duela hamar bat urte, Iñaki Ganboak bereskuratu ditu makil borrokako teknika zaharrak. Gure historiari lotua, luzaz eskrima hori gizarteko gaitz bat izan zen.  

Le combat au bâton,

drôle de danse ! École Comme toute technique de combat, le makila s'apprend. Iñaki a ouvert son école à Oiartzun.

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t e x t e Txomin Laxalt / p h o t o g r a p h i e s Santiago Yaniz Aramendia

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Il fut un temps récent où Euskal herri n’était pas ce pays que d’aucuns estiment de cocagne, sur les chemins de montagne desquels on s’abandonne volontiers à la rencontre du berger. Un univers qu’évoqueraient les peintures d’un Ramiro Arrue, peuplé de distinguées parties de pelote, de joyeuses erromeriak (fêtes champêtres), de fandangos endiablés, d’attendrissants Angélus et de typiques retours de marché. Une Eusk’Arcadie où seuls prévaudraient le plaza gizon, l’auzolan, le béret crânement porté sur l’oreille et le costume du dimanche. Bref, un espace éthéré pareil au pimpant makila suspendu au mur de votre salon et que, désormais, vous considérerez différemment. Iñaki Ganboa Landa (Azpeitia, 1960) s’en souvient encore même si les images se perdent dans les brumes volatiles des souvenirs d’enfance. Il avait accompagné son oncle sur les pâturages d’Aralar (Gipuzkoa) pour un casse-croûte en cabane entre bergers. Le vin aidant, en bout de table, le ton était monté en même temps que les vieilles rancunes et les poings ne suffirent pas. « L’un des bergers s’empara alors de son makil et de taille et d’estoc fit place nette. Osaba (oncle) n’eut que le temps de me saisir pour sortir et éviter le pire. » Professeur de chimie à l’Université de Donostia, Iñaki Ganboa s’est replongé dans le sombre univers du makil borroka (combat au bâton) par pur hasard quand, il y a plus de dix ans, un ami sicilien vivant à Bilbo, lui soumit un article publié dans une revue sicilienne traitant des techniques de combat au bâton ; une tradition sur

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l’île héritées… des Basques. Tout avait commencé par la destinée de la reine Blanca I, reine de Navarre (1387-1441) laquelle, de par son mariage avec Martin le Jeune, roi de Sicile, devint reine consort de Sicile. À l’occasion de ses noces, en 1402, elle débarque sur l’île avec son armée composée entre autres de makilkari (escrimeurs au bâton). Un long séjour qui permit aux Siciliens non seulement de s’initier à la technique mais de la codifier, une lacune jamais comblée en Euskal herri. « Après un déplacement là-bas, j’ai pu récupérer les techniques de base et vérifier le bien-fondé de l’article en question », confie Iñaki. Intrigué, il s’engloutit alors dans les archives d’Hego et d’Iparralde, parcourt Euskal herri à la recherche de témoignages. Quelle ne fut sa surprise en découvrant un univers d’une violence rare qui, au-delà de la tradition folklorisante de la bastonnade, ouvrait des perspectives historico-sociologiques aussi passionnantes que déroutantes. Si les familles rechignèrent à évoquer des bagarres peu honorables, les anciens, derniers témoins, eux, ne se font pas prier. « Tout était prétexte à se battre : un retour de marché, une querelle de bornage ou de voisinage, un pari non honoré, une bête qui a franchi les limites, une vendetta ou tout simplement le détroussage car longtemps et on peut dire jusqu’à la guerre civile, les chemins n’étaient pas sûrs » rappelle Iñaki. Une longue fréquentation des archives lui a permis de dessiner une carte de la pratique de cette redoutable escrime du pauvre. On l'exerçait surtout à l’intérieur, moins sur la côte mais c’est en Iparralde

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Combats codifiés Iñaki mène un assaut ; comme dans tout art martial, les coups sont retenus et les assauts très brefs mais extrêmement intenses.

que l’usage immodéré du makila manié avec maestria, devint un fléau social. On doit à René Cuzacq (1901-1977), un Landais, professeur au lycée de Bayonne et ethnologue éclairé, deux articles révélateurs publiés en 1950 et 1951 dans le prestigieux Bulletin pyrénéen, intitulé Makhila et agulhade. L’auteur ne s’attarde pas à l’objet de décoration, chef-d’œuvre reconnu d’art populaire pour préférer s’attacher au thème de l’arme : « À la moindre dispute, les bâtons ferrés sont en l’air. Les Basques en escriment avec un art qui a ses règles et ses professeurs… En 1829 sur l’ordre du sous-préfet, le maire de Saint Pée ne devait-il pas interdire le port de bâtons ferrés et de couteaux à gaines ? » précise-t-il, et de citer Ader de Bassussary qui, en 1826, dans son Histoire de Béarn et des Basques évoque les « parieurs des parties de paume : on entend le cliquetis des pesants néfliers ; plus d’un crâne est fracassé au cri terrible de debrouin arima ! (âme du diable). À une époque, on en prohiba l’entrée dans la ville de Bayonne parce qu’il était rare que les jours de marché il n’y eut point quelques membres ou quelques crânes fracassés… Maire de Villefranque en 1820, à la suite d’une rixe sanglante qui laissa un agonisant, le marquis d’Arcangues interdit le port des bâtons ferrés. » Dans les années cinquante, le souletin Jean de Jauréguiberry raconte : « Les histoires à Achaïta, c’étaient des batailles au makila. Après chaque bagarre malheureuse où il avait eu le dessous, il se traînait jusqu’à sa chambre, tard dans la nuit et, passant devant l’alcôve où dormait sa mère, il jetait la plainte invariable : Ama, eho nizie !

(Maman, ils m’ont tué !) Aussitôt, sa vieille mère se levait, grondait doucement son incorrigible garçon et pansait les blessures à l’infusion de guimauve, remède souverain ». (Basabürian , Éditions Iru errege) Goazen dantzatzera ! (Allons danser !) C’est par ce cynique euphémisme que l’on défiait son adversaire, rappelle Iñaki. Réminiscence de nos célèbres danses du bâton ? Peut-être mais il n’est que de le voir danser, pardon, combattre pour constater combien le makil borroka s’apparente à une chorégraphie. « Les déplacements sont essentiels tant en avançant vers son adversaire où l’on profite de l’élan comme en reculant en défense ; il ne s’agit pas de piétiner mais de se stabiliser en offrant peu de surface de son corps tout en parant des coups qui peuvent se succéder à une vitesse surprenante. » Le makil ; en Iparralde en néflier (mizpira) ou en prunelier (arantza beltz) quand en hegoalde on le préfère en frêne (lizar) ou en noisetier (urritza) ; d’une longueur moyenne d’un mètre trente pour un diamètre de trois centimètres est tenu à deux mains lors de cet étrange et lent ballet où les adversaires d’abord cherchent leur distance en effectuant de larges et prestes moulinets contrariant toute tentative de percer la défense. Pour peu que l’adversaire se découvre et ouvre une brèche, l’attaque est fulgurante, rappelant celle du cobra. Dans la sèche détonation du bois contre le bois, Iñaki a avancé de deux pas rapides en détournant l’arme de son adversaire et, se détendant dans un bond de félin, il frappe - comme dans tout art martial les

L'usage du makila devint un fléau social en Iparralde

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MAkiLA

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coups sont contrôlés - la tempe, le crâne ou dans le moins funeste des cas, l’épaule, la hanche ou le genou. Les coups d’extrémité du bâton au front ou au sternum se révèlent tout aussi foudroyants. « Généralement il n’y a qu’une attaque et elle est décisive comme dans un combat à l’épée. Il n’y a que pour les besoins évidents d’action que dans les films, les duels sont longs et acrobatiques. » précise-til. Point n’est besoin d’être balèze pour faire un escrimeur efficace ; Iñaki ne bénéficie pas d’une carrure d’athlète mais ses déplacements, les rétroversions soudaines de son corps, les voltes de ses hanches décuplent sa puissance à l’instant capital de l’attaque. « C’est le mouvement de frappe, même dans un contre, qui est à la base du makil borroka, le bâton n’ayant pas de garde comme dans une épée, il ne faut pas que le bâton de l’adversaire glisse le long du tien et t’atteigne les mains, il faut donc impérativement le dévier. Les nœuds du bois permettent aussi d’éviter ce désagrément. Ces techniques ont permis des affrontements victorieux contre des sabres et des épées », explique Iñaki entre deux assauts. Depuis une dizaine d’années il enseigne avec passion le makil borroka à travers hegoalde. Son école, basée à Oiartzun, s’inspire de l’esprit du Budö ou la voie martiale japonaise. « Le makil borroka est un authentique art martial où l’on est censé apprendre à défendre sa vie, donc ici pas de protection, casque, plastron ou gants ; on apprend à travailler la distance et à contrôler ses coups. »

Iñaki peaufine sa technique, se rend en Sicile pour l’approfondir. Quand on lui évoque la célèbre pointe (ezten) du makila, il rappelle qu’un fabriquant de makilas célèbre en Iparralde lui avait confié qu’aux retours kordoka (vacillant) de marché, nos bergers avaient adopté une forme de veille, assis appuyés contre un tronc d’arbre mais makila tenu fermement, eztena plantée dans la terre ; à la première alerte… Iñaki Ganboa n’a pas, manque de témoignages écrits, développé cette technique comme il cherche à défricher celle du combat à bâtons courts (30 cm) - voire celle de l’impitoyable igitai (faucille) - glissés autrefois dans le gerrikoa (large ceinture de laine) et qui permettaient les duels dans des endroits confinés, auberges ou cabanes. Les gitans du Gipuzkoa furent les derniers à pratiquer cette escrime. Comment douter désormais que la danse soit une composante essentielle en Euskal herri ?

« Allons danser » était la formule qui servait à défier l'adversaire

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Mots-clés/Hitz gakoak Combat : borroka Fléau : gaitz Néflier : mizpira Assaut : oldar

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Histoire

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Le bûcher de Dur Nahiz eta arraroa izan zen heresia peninsulan, Durangon, 1500an, hameka pertsona auzipetuak eta erreak izan ziren, heresiaz akusatuak.

C'

est avec discrétion que l’Hexagone a évoqué les 500 ans de la naissance de la Réforme luthérienne (1517) et la vague du protestantisme qui a déferlé ensuite à travers Europe. On sait le tribut sanglant qu’au cours de l’histoire les Protestants ont payé en France, mais peu de choses sur leur présence en Euskal Herria. Il convient de souligner cependant un intéressant entretien (Protestantek 500 urte) publié en 2017 dans l’hebdomadaire en langue basque Herria, rappelant que la communauté protestante représente aujourd’hui en Iparralde quelque 600 membres, plus présents sur la côte qu’à l’intérieur. Si les schismes dont la Réforme, et les hérésies qui proliférèrent aux XIIIe et XIVe siècles en Europe n’eurent que peu d’échos dans la péninsule ibérique c’est parce que l’Église, par le biais de la redoutable Inquisition, s’efforça de verrouiller les âmes et les corps. Pourtant entre 1437 et 1442, diffusée par Fray Alonso de Mella, un franciscain natif de Zamora, une hérésie balaya le Durangoaldea (zone de Durango). Elle serait passée inaperçue si une poignante nouvelle (Kristalezko bihotza, Narrazioak, 1983, Elkar) écrite par Joseba Sarrionaindia, n’en avait rallumé les flammes du bûcher. « Un Inquisiteur vint nous visiter qui nous dit qu’une hérésie s’était propagée sur les terres de Durango. Elle s’était répandue parmi les paysans et les tisserands, les bergers et les cordonniers mais aussi parmi les moines et les enfants. », fait-il dire au narrateur.

Terrain fertile pour l'hérésie

Croix gothique La croix gothique, témoignage du drame, est hébergée au musée Kurutzesantu de Durango.

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Selon une étude instiguée par la mairie de Durango (Los herejes de Durango), l’hérésie qui se développa en Vizcaye peut se rapprocher de celles des Fraticelles, Joachimistes, Frères du Libre Esprit, autant de courants dits millénaristes condamnés par l’Église pour se référer à un esprit libéré du superflu, ayant atteint la perfection au point de ne plus connaître le péché. La rédemption en ce monde et pour tous pour faire bref. Connus en France sous le nom de béguards, ils furent férocement traqués. Cependant, à l’instar des procès en sorcellerie instruits en Iparralde en 1609 par le procureur De Lancre, c’est le contexte historique favorisant l’hérésie qui est révélateur. « Au moment de l’hérésie, le Pays basque se trouvait plongé dans la crise du bas

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Histoire

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t e x t e Txomin Laxalt

Durango

Moyen-Âge qui, en Vizcaye, connut son apogée dans la seconde moitié du XIVeᵉsiècle et due à la pression mise sur les paysans, le retour des vieux usages, le renforcement du droit seigneurial et une violence généralisée. », précise l’étude. Il s’ensuivit une période incertaine durant laquelle un peuple converti sur le tard et ayant mal assimilé le christianisme, et de ce fait attaché aux vieilles croyances, dut faire face à un clergé souvent inculte. Plus important, la rédaction d’un for (loi locale) prescrivant le droit d’aînesse, « supposa une forme d’exclusion qui obligea des fratries à chercher des moyens d’existence en marge et souvent dans le vagabondage. » Les femmes, cadettes ou veuves, furent les plus mal loties qui n’eurent d’autre retraite que le voile, voire le terrible emmurement ou le pire pour une société bien-pensante, la vie en concubinage, faute de dot. Il leur restait aussi le statut de beata ou béguine, un dernier recours pour les veuves. Il s’agissait de l’adoption d’une vie religieuse hors couvent mais sans plus de ressources, et souvent en petite communauté. Assimilé à un ordre mendiant, le béguinage ne tarda pas à être persécuté par une Église n’acceptant pas cette forme d’indépendance. Le Durangoaldea se révéla un terrain fertile pour l’hérésie.

Tunique d'infamie

Le procès qui s’ouvrit à Durango concerna 24 personnes dont les noms nous sont parvenus. Onze d’entre elles, dix femmes et un homme, furent condamnées au bûcher, leurs descendants interdits de charge publique durant cinq générations. Sept autres succombèrent sous la torture mais leurs corps exhumés furent brûlés. Les six autres accusés se rétractèrent et furent épargnés. Outre l’accusation d’hérésie, une vie licencieuse leur fut âprement reprochée. Le bûcher fut dressé au lieu-dit Kurutziaga, à la sortie de Durango. Les condamnés furent conduits au bûcher, revêtus du sanbenito ou tunique d’infamie, laquelle leur fut retirée avant de monter vers l’innommable. Traditionnellement, les tuniques d’infamie étaient suspendues pour l’exemple, à l’intérieur de l’église du lieu de l’exécution. Celles des hérétiques de Durango ne furent décrochées qu’en 1809. Du drame, il n’est resté à Kurutziaga qu’une croix érigée au XVIeᵉsiècle, une merveille gothique qu’abrite désormais le Musée Kurutzesantu de Durango. « Entre les cendres, à l’endroit où ils ont été brûlés, on trouve un cœur de verre », avait choisi Joseba Sarrionaindia en épigraphe à sa nouvelle.

Du r a n g o k o

s u a

Mots-clés/Hitz gakoak : Gravir : igo Horizon : zeruertz Paysage : paisaia Côte : itsasbazter

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iNtErViEW

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un nATiOnALisMe éMAnCiPATeur eT PACiFisTe Depuis plus d'un siècle, le nationalisme basque est au cœur du développement politique, culturel et économique du Pays basque. Jean-Claude Larronde revient sur son histoire.

Histoire du nationalisme basque : le pnV 1893-1980, Jean-Claude larronde. elkar 23 €.

Vous écrivez qu'avant sabino Arana, il n'y eut que des « intuitions de nationalisme ». Cela signifiet-il qu'avant il n'y eut pas de sentiment national basque ? Jean-Claude Larronde : Le biscayen Sabino Arana (1865-1903) n’a pas été le premier à parler de « nation basque ». Avant lui, d’autres l’avaient fait, comme le souletin Augustin Chaho ou le navarrais Arturo Campión. Mais à la différence de Sabino Arana, ces auteurs ne se sont pas donnés les moyens de mettre en pratique leurs idées sur le plan politique, et n’ont pas, non plus, rencontré une base sociale capable de les diffuser. On peut dire, en effet, qu’à cette époque, il n’y a pas ou très peu de sentiment national basque. Qu'elle est la place de l'euskara dans le développement du nationalisme basque ? J-C.L. : Sabino Arana a commencé à apprendre l’euskara à l’âge de 17 ans, et a toujours manifesté le plus vif intérêt pour sa défense et sa promotion, à une époque où la situation de l'euskara était très problématique. Il a écrit des grammaires basques, a rédigé d’innombrables articles dans cette langue, a créé de nombreux néologismes comme le nom du drapeau ikurriña ou celui du pays Euzkadi. Beaucoup de ses disciples œuvrèrent en faveur de l’euskara et participèrent à la fondation de la Société Eusko Ikaskuntza en 1918 et de l’Académie de la Langue Basque Euskaltzaindia en 1919.

Le Parti nationaliste basque (PnV) joue un rôle moteur dans l'histoire du nationalisme basque, mais n'est-il pas aussi un frein, dans la mesure où le statut d'autonomie lui convient, contrairement par exemple, aux indépendantistes catalans ? J-C.L. : On ne peut pas dire que le Statut d’Autonomie actuel, le « Statut de Gernika , adopté par référendum le 25 octobre 1979 dans la Communauté d’Euskadi convienne au Parti Nationaliste Basque. Tout d’abord, il faut savoir que le transfert de compétences prévu n’est pas achevé (près de 40 ans après !) puisque sur 144 compétences, 35 n’ont pas été transférées, certaines très importantes comme la Sécurité Sociale. Le Parti Nationaliste ne cesse de réclamer ce transfert en même temps qu’une actualisation et un approfondissement de l’autogouvernement. Quel sens prend le nationalisme basque en l'absence de Pays basque unifié, et le nationalisme n'est-il pas aujourd'hui plus culturel que politique au sens d'indépendance ? J-C.L. : Le nationalisme a pris conscience que les mentalités et les rythmes étaient différents dans les trois territoires d’Euskadi, de Navarre et d'Iparralde et qu’il n’y avait aucun intérêt à les bousculer. Certes, c’est en Euskadi qu'il est le plus puissant et qu’il joue le plus grand rôle mais cela ne veut pas dire qu’il est inexistant dans les autres territoires. Pour preuve, la Navarre a une Présidente nationaliste en la personne d’Uxue Barkos et en Iparralde, dans sa quête d’une reconnaissance institutionnelle, il s’est vu rejoint par de larges secteurs politiques et d’opinion, comme on l’a vu lors de la création de la Communauté d’Agglomération Pays Basque. Il n’est pas faux en effet de relever l’importance du facteur culturel aujourd’hui au sein du nationalisme. « nation, l'une des multiples façon de dire nous », écrit Bernardo Atxaga, qu'en pensez-vous ? J-C.L. : Le nationalisme est devenu le facteur politique le plus important dans la Communauté d’ Euskadi au XXe siècle et n’a pas dit son dernier mot. On est passé en 1979 d’un état espagnol franquiste, centralisé et dictatorial à un Pays Basque fortement décentralisé, européen et démocratique même si aujourd’hui tout n’est pas parfait, et si un profond aggiornamiento est nécessaire. La phrase de Bernardo Atxaga est magnifique ; c’est l’incarnation d’un nationalisme tel qu’il devrait toujours être, un mouvement émancipateur, démocratique, pacifiste et d’ouverture au monde.

JeAn-CLAuDe LArrOnDe

Bayonnais, il s'est toujours intéressé au nationalisme basque depuis sa thèse de doctorat en droit soutenu sur la nationalisme chez sabino arana. il a été vice-président d'Eusko Ikaskuntza (2003-2008) et est actuellement président du Syndicat Mixte du Musée Basque et de l'histoire de Bayonne.

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CuLturE

JeAn-MiCheL LArrAsQueT, AGur eTA OhOre Jean-Michel larrasquet (paris, 1950- Bayonne, 2018) était un homme de projets, de ceux que l’on mène à terme. Cet Honnête homme ou ce plaza gizon dirions-nous ici, s'est intéressé à cette jeune discipline, la projectique, laquelle, au moyen des technologies actuelles, associe étroitement la recherche à la communauté humaine pour un avenir meilleur. au plus fort de la maladie qui l’a emporté, Jean-Michel n’a eu de cesse de s’y employer avec conviction et ce même optimisme qui lui faisait dire : « À l’année prochaine pour les fêtes de Barkoxe ». Bien sûr, euskal herria avait son tour de faveur mais jamais l’exclusive, convaincu qu’il était de l’interaction et, du reste, la diaspora restait une priorité. par le biais d’Eusko Ikaskuntza dont il était le président en iparralde, ibilka a travaillé sur ce thème avec lui. au-delà du brillant universitaire, comment ne pas évoquer l’adiskide qui aimait partager les joyeuses tablées et ces chants souletins dont il était aussi un ardent dépositaire ? Jean-Michel était un homme de communion. agur eta ohore.

ChiLLiDA

À touLouSE près Tàpies, les Toulousains ont le bonheur de pouvoir découvrir eduardo Chillida (1924-2002) à travers une exposition rassemblant quelque 60 œuvres de l'artiste basque, tout supports confondus : sculptures, découpages, dessins, gravures, livres… l'exposition insiste sur le rapport du sculpteur à l'espace et à la matière. Conçue avec le soutien de la Fundacíon eduardo Chillida-pilar Belzunce, elle retrace l'évolution du travail de Chillida et son caractère souvent expérimental. nul doute que celui qui déclarait : « Je me rends compte que le secret était très simple ; en effet, on doit faire ce qu'on ne sait pas faire », aurait apprécié. Eduardo Chillida, La gravedad insistente. Musée des Abattoirs à Toulouse, du 6 avril au 26 août.

a

BERGERS DANS L'OUEST AMÉRICAIN Ce livre paru en 1906, est un petit trésor signé Mary austin (1868-1934). elle appartient à la tradition américaine des nature writing ; feministe elle militera également pour les droits des améridiens. Le troupeau n'est pas un énième livre sur la diaspora, il est beaucoup mieux que cela. Mary austin redonne leur place à ces hommes qui marchent dans cet Ouest américain où la figure mythologique est celle du cavalier. elle pose la nature comme une valeur refuge, proposant un magnifique reportage de plus de 250 pages sur la vie des bergers, tous venus de « l'Ancien monde, ce qui explique l'exécration dont ils sont l'objet ». son sens de l'observation réserve quelques pépites : « Ils passent de longues soirées à chanter et à batifoler avec les chiens pendant que l'outre passe de main en main. Ces récipients en peau de chèvre avec le poil en dedans viennent du Pays basque. Leurs propriétaires prétendent qu'ils donnent une saveur incomparable au gros rouge…». entre journalisme et anthropologie. Le troupeau, l'aventure des bergers basques et alpins dans l'Ouest américain, Mary Austin. Cardère. 18 €.

COMPOsTeLLe À VÉLo sans doute les puristes, convaincus que Compostelle ne se mérite qu'au prix d'ampoules et de tendinites, trouveront-ils iconoclaste la proposition de cet ouvrage : joindre Compostelle à vélo en empuntant le Camino francés. ils auraient tort car la bicyclette offre, elle aussi, bien des bonheurs, et favorise un tout autre regard, présenté dans ce remarquable petit guide qui propose de parcourir les 918 kilomètres qui séparent garazi de

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Compostelle en 12, 15, 18 ou 23 jours, selon les désirs de chacun. Chaque étape est proposée à partir d'une carte et, outre le trajet, sont présentées les principales curiosités nourries d'enseigements historiques. un ouvrage très pratique et une belle idée pour les beaux jours à venir. Compostelle à vélo, le Camino Francès, de Saint-Jean-Pied-de-Port au cabo Fisterra. Philippe Calas. Rando éditions. 17,90 €.

en BreF >>>

Expo

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rAnDOnnées POur TOus

Ce sont 38 randonnées familiales qui sont proposées avec force de détails pratiques (difficultés, balisages, cartes…) et d'informations incitatives. les horaires sont données à titre indicatif pour des « marcheurs moyens ». une belle opportunité pour découvrir ou redécouvrir, le Jaizkibel, le Modarrain, l'atxuria, ou de s'offrir une balade dans Bayonne, voire quelque incursion en guipuzkoa du côté du vignoble de getaria. Au Pays basque, François Perroy. Glénat. 12,50 €.

PORTRAITS DE FEMMES

dans La terre et le lait, la vidéaste Jeanne Bourgon propose une série de quatre portraits de femmes ou d'hommes qui ont choisi de vivre au plus près des rythmes de la nature. l'un d'entre eux est consacré à Miren, bergère d'urepel et à son troupeau de 170 brebis. un magnifique portrait de femme, d'éleveuse, de mère et de citoyenne basque. La Terre et le lait. Jeanne Borgon Coproducteurs : Les Zooms verts.

Les CArTes Au TAPis ?

l'actuel propriétaire des célèbres cartes à jouer Heraclio Fournier de Vitoria (Cf. ibilka spécial alava), le groupe américain Newell Brands, a décidé de s'en séparer er recherche un acquéreur. Fournié vend quelque 10 millions de cartes par an, dans plus de 75 pays, soit près de 35 % du marché mondial.

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intégration

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t e x t e Txomin Laxalt

Erromintxela,

la langue des parias Erromintxela, parien hizkuntza Buhamien historia Euskal herriarenari hertsiki lotua da. Haien hizkuntzetarik batek, erromintxela izenekoa, nahasten ditu euskara eta romaniarra. Gaur egun, bakarrik 500 hiztun lirateke.

L

e peuple gitan est arrivé en Pays basque vers 1430, rappelle l’association Kale Dor Kayiko Gitans et gitanes du matin) qui, en Hegoalde, tout en œuvrant à l’intégration de l’importante communauté, veille à entretenir sa mémoire. Venus de Roumanie, les premiers arrivants appartenaient au groupe kalderašas dont la spécialité était l’étamage. Selon Josune Muñoz, philologue basque aux origines gitanes revendiquées, leur arrivée en Gipuzkoa provoqua à la fois étonnement, admiration et crainte, comme souvent quand on se frotte à l’altérité. « Il s’est agi d’un groupe important dont les membres se déplaçaient vêtus de costumes colorés et parés de magnifiques bijoux. » Ce qui n’a pas été sans marquer la population donostiarra qui chaque année, le premier samedi de février, célèbre les Kaldereroak (chaudronniers), au cours d’une nuit un peu folle (cf. IBILKA n° 8). L’historienne Alizia Stürtze, (Agotak, Juduak eta Ijitoak Euskal Herrian, Txalaparta, Bilbo 1988) parle de bohémiens ; buhamiak en Iparralde, ijitoak ou motzaileak en Hegoalde ; ne dédaignant pas, entre autres déplacements, se mêler aux pèlerins de Saint-Jacques, généralement mal perçus. « L’État, déjà centralisateur, n’a eu de cesse de fixer les populations nomades et, très vite, d’appliquer les premières mesures contre elles. » Pourtant, ces ethnies venues des lointaines Indes se sont intégrées, s’attachant à des travaux saisonniers bien précis, l’étamage, mais aussi la tonte, la vannerie. À Saint-Jean-de-Luz, les célèbres kaskarot, marchandes de poisson, sont issues des populations bohémiennes. Dans son remarquable ouvrage : Mémoires souletines (Éditions Elkar) Philippe Etchegoyhen évoque une attachante communauté, bien que victime de stéréotypes, faisant partie intégrante du quotidien de la province : « Leur statut les met au bas de l’échelle sociale mais en revanche ils jouissent d’une liberté totale. Pas de travail contraignant, liberté totale de mœurs, liberté par rapport au curé… Ces sédentaires étaient

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considérés comme des nomades. Ce groupe faisait partie de la société souletine sans en partager les codes… Leur habitat n’était jamais très éloigné du gave dont ils tiraient une part notable de leurs ressources. » Philippe Etchegoyhen souligne un point important : « Cependant une piste intéressante est celle de leur parler particulier qu’ils nommaient eux-mêmes Erromintxela. Ce dialecte emploie les structures du basque avec un vocabulaire spécifique. »

Une langue originale Comment ne pas admettre après des siècles de présence, l’intégration de ces ethnies venues de l’est ? Outre le fait qu’elles assimilèrent parfaitement l’euskara, qu’elles adoptèrent, au fil du temps les patronymes basques, s’est imposée cette langue originale mêlant génialement le rom et l’euskara. Une singularité qui fit l’objet, dès le XIXeᵉsiècle, d’études approfondies de la part d’éminents linguistes tels Resurección Maria de Azkue ou, plus tard, Federico Krutwig. Si les Gitans étaient parfaitement bascophones, ils usaient entre eux de l’erromintxela, lequel utilise la déclinaison et le complexe verbe basque mais le vocabulaire romani, pour ne pas être compris par les bascophones (egaxuak ou payoak), un ultime rempart contre les brimades dont ils furent victimes. Faut-il rappeler l’inique arrêté du préfet des Basses-Pyrénées, Boniface de Castellane, en date du 22 novembre 1802 ordonnant l’arrestation de tous « les individus connus sous le nom de Bohémiens, leurs femmes et enfants, trouvés dans les arrondissements de Mauléon et Bayonne… » ? Selon l’association Kale Dor Kayiko, il ne resterait plus que 500 locuteurs aujourd’hui. À la demande de l’association, Josune Muñoz a établi en même temps qu’un dictionnaire, les bases de la syntaxe. Il ne fut jusqu’au sulfureux poète souletin Jon Mirande (1925-1972) qui n’écrivit Kama goli un poème d’amour en erromintxela, plus tard mis en musique par Mikel Markez, et dont voici la première strophe avec les traductions en euskera et français. Les correspondances de l’erromintxela avec l’euskara (conjugaison, suffixes déclinants et pronoms) sont en gras. L’erromintxela, une forme de créole ou pidgin ? Le premier procède de la contrainte quand le second se veut pont entre deux cultures. N’est-ce pas toujours le besoin qui crée une langue ? Hiretzat goli kherautzen dinat Erromeetako gazin mindroa Ene muirako mandro londoa Mol loloena ene khertsiman Hiretzat kantatzen dinat Ezteguetako haur nerea Ene ahoko ogi samurra Ardo gorriena ene tabernan Pour toi je chante Mon enfant des noces Le pain tendre de ma bouche Le vin le plus rouge à ma taverne

Mots-clés/Hitz gakoak : Kherautu : kantatu (chanter) Mandro : ogi (pain) Goli : kantu (chant) Khertsima : taberna (taverne)

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tABLE

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t e x t e Txomin Laxalt / p h o t o g r a p h i e s Céderic Pasquini

goxoki une famille de goûts

gOXOKi, gusTueTaKO FaMilia BaT

u

n Toy noun cragn qué Diou et pericle erà lid », un Toy ne craint que Dieu, le tonnerre et l’avalanche, affirme-t-on du côté de Gavarnie pour signifier la détermination des habitants du très bigourdan pays Toy dont il est originaire. Alors on appréciera d’abord l’accent de Franck hourcastagnou, amphytrion et chef cuisinier de Goxoki, la bonne table de la rue Marengo à Bayonne, avant de vérifier une détermination confirmant l’adage. Côté paternel comme maternel, on œuvre côté cuisine en professionnels. Un grand-père dix ans maître d’hôtel chez Maxim’s, un autre portant haut la réputation du Café de la Poste d’hossegor. Franck hourcastagnou, qui y passe ses vacances, apprendra entre autres, à monter une mayonnaise, la découpe à la russe, participera du coup de feu de la méridienne. Une adolescence passée à se pénétrer des vertus d’une cuisine familiale et traditionnelle. Le parcours de Franck se révèle atypique : pas de Tour de France des grandes tables mais après un C.A.P cuisine, un apprentissage de… 23 ans chez Jean Cousseau, L’Hôtel de la Poste de Magescq (Landes), un sanctuaire gastronomique du Sud-Ouest où il finira second, la fidélité n’est pas un vain mot chez le Toy. Franck hourcastagnou connaîtra deux générations de chefs : « Bernard d’abord, dur à l’ouvrage, ancien chef saucier au Negresco (Nice), maître ès canard et ortolan, l’inventeur du foie aux raisins, mais avec Jean, le fils, ce fut le déclic, il savait gérer un groupe. Avec lui j’ai appris à mélanger terre et mer, écrevisses et ris d’agneaux par exemple et à entretenir une passion pour les sauces. » S’attabler à Goxoki, outre le cadre exceptionnel de l’ancien couvent desVisitandines, c’est retrouver cet esprit sud-ouest qui éveille les souvenirs de la tablée familiale. La famille, ici, n’est pas un vain mot, Sandrine, l’épouse officiant en salle et Virgil, le fils, comme sommelier. Et comme les Trois mousquetaires - Sud-Ouest oblige - sont quatre, Margaux, la fille ne tardera pas à œuvrer en pâtisserie. « J’aime surprendre, je suis attaché à la tradition française mais avec une touche de modernité. Chez moi pas de homard en carapace mais décortiqué ; de même, il ne faut pas que les gens se perdent, aussi je m’en tiens à

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Baionako Marengo karrikan, Franck hourcastagnou, Magescqeko hôtel de la Poste jatetxe famatuko bigarren sukaldeburu ohiak maisutasunarekin entseina bezain ospetsua bereskuratu du.

quatre saveurs maximum dans l’assiette, disons que je me sens proche d’un Paul Bocuse », confie Franck. Soucieux d'innovation, il achève de peaufiner une salade de riz d’agneau aux morilles, asperges, fèves, petits pois, sur un jus d’agneau navarrin et une lotte au safran avec pâtes à l’encre de seiche et artichauts poivrade. Nous avions opté pour un filet de bœuf de Chalosse sauce Périgueux, à savoir une suave réduction au porto, une ode à la truffe et fond de veau pour exalter toute la saveur de l’ensemble. Vous pourrez toujours pencher vers le Carpaccio de coquilles SaintJacques au jambon kintoa, truffes de Périgueux et caviar d’Aquitaine, un gustatif télescopage. « Je m’interdis de proposer du poisson d’élevage mais je sais m’adapter au budget du client », précise Franck qui, selon arrivage, propose merlus de ligne, daurades royales, rougets, enfin le Golfe dans votre assiette. À propos de budget, que l’on nous permette d’effeuiller ce patriarcal menu à 28 €, capable de mobiliser les souvenirs des tablées d’antan : Bouillon de volaille, grillons de foie gras garniture de volaille ou salade de pieds de cochon caramélisés, voire selon la saison, un civet de chevreuil aux pâtes fraîches. Côté desserts, le baba maison a notre faveur, mais bon, la fraise Garriguette et son coulis de vin rouge, badiane… à moins que la tourtière aux pommes, bref le casse-tête ! Pour les vins vous vous en remettrez à Virgil, diplômé de l’École Ferrandi, sorti premier de sa promotion et reconnu meilleur sommelier d’Aquitaine. Virgil travaille sur des vins de pays qui confondront les plus exigeants. Pour Franck hourcastagnou, c’était Bayonne et nulle part ailleurs. Une épouse originaire d’Arrosa sans doute mais un attachement au Pays basque et à ses habitants qui lui fait affirmer : « Un pays agréable à vivre certes, mais avec une telle identité qu’on ne saurait y tricher. » Le Toy relève et remporte les défis.

Mots-clés/ Hitz gakoak : Écrevisses : ibai karramarro Foie gras : gibel gizen Filet de bœuf : idi xerra Papilles : dastamen papila

Goxoki 24, rue Marengo Bayonne Tél. : 05 59 59 49 89

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LiEu

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, t e x t e Txomin Laxalt / photographie santiago Yaniz Aramendia

DELIKA NERBIOIKO ITURBURUAN

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Pirinioetako bigarren ur jauzia da Nerbioko iturburua. Bilbo zeharkatzen duen ibaiak, Araban hasi da bere bizipena, gaitzeko maneraz.

e Nervión, qu’une brève course de cinquante kilomètres à peine sépare du grand océan, naît castillan, le temps d’un bond mais pour une entrée en Euskal herri, quelle magistrale culbute ! En adoptant la nationalité basque, la jeune rivière encore torrent devient Nerbioi, le temps d’une brève incursion en Araba avant de croiser toute la Biscaye. Elle naît pastorale dans le cristal d’une ensorceleuse résurgence montagnarde pour finir dans les oripeaux ligniteux d’une embouchure industrielle. Un fleuve célébré par les bilbainadas (mélodies populaires de Bilbao chantées en castillan) alors que ses eaux se diluent déjà dans celles de l'Océan.

DELIkA,

AUX SOURCES DU NERBIOI

Mots-clés/Hitz gakoak : Source : iturburu Cascade : ur jauzia Canyon : arroila Débit : emari

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S’il faut admirer l’un des symboles de la capitale biscayenne, ce n’est pas depuis le Guggenheim, les jardins de l’Arenal ou le pont suspendu de Portugalete mais certainement bien en amont, depuis le grandiose balcon d’Orduña. Adhérant volontiers à l’école de géographie considérant que les monts cantabriques font partie intégrante des Pyrénées, nous

admettrons sans mal que le Nervion, quand il entreprend son périple, peut prétendre sans présomption aucune, au titre de seconde cascade des Pyrénées : 270 m d’un bond spectaculaire, pas mal même si celle de Gavarnie, championne de la catégorie, dégringole de 423 m ! Tel un vaste fer à cheval, la sierra de Gillarte se cintre à 850 m d’altitude au-dessus de la vallée d’Orduña qu’elle verrouille dans une brutale brisure au niveau du village de Delika. Cahin plus que caha, une route se cabre jusqu’au col éponyme, unique relais avec la province de Burgos. Sur le vaste plateau du Mont Santiago, rien ne fait obstacle au vent, seuls quelques bosquets abritent les troupeaux. L’horizon se perd dans le déferlement des monts cantabriques vers l’ouest quand vers le nord, l’œil accroche à peine le monument ventru dédié à la Vierge de l’Antigua planté sur le sommet du Txorlozo. Corrodé, un panneau affiche : Castilla y León.

Vertigineuse dégringolade À son avènement, le Nervión n’est qu’une grosse source s’égayant en cascatelles pour s’apaiser en un large bief. Ce n’est qu’au dernier moment, au détour du large sentier longeant le ruisseau que se dévoile la cassure cyclopéenne. Comme pour prendre son élan, le cours d’eau s’évase soudain et frémit alors qu’il s’engage dans une espèce de chaussée de géant consommée par la force d’un écoulement perpétuel. Le visiteur ne sait plus s’il doit fixer son regard vers les lointains ou l’attacher au rebord du canyon. Le parapet protecteur d’un mirador permet de se risquer par-dessus la blessure géologique pour mieux admirer la vertigineuse dégringolade. Éventail aqueux d’abord, à mi-course, la cataracte se mue en une tresse géante façonnée d’écume et de nuée. Trois cents mètres plus bas, une vasque recueille ce poudroiement d’eau et, comme par miracle, l’élément liquide reconstitue son lit pour reprendre le parcours tourmenté d’un torrent. Enchâssé entre les pentes érodées du canyon, il sinue jusqu’à Delika d’abord, vers les coteaux d’Amurrio et Laudio ensuite. Ce n’est qu’en abordant les faubourgs industrieux de Basauri que le Nerbioi adopte l’allure faussement paisible d’une rivière. Pour une entrée en capitale, il s’agit bien d’adopter une allure un brin compassée, Bilbo le mérite.

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