MayJun 2025 french

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Comment la route vers la victoire en Europe a changé Terre-Neuve

Stephen J. Thorne

Voir l’article à la page 4

L’U-190 capturé flotte dans le port de St. John’s, à Terre-Neuve, en juin 1945.

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Guerre — Neutralité — Canada Le

spectre de la guerre obscurcit l’horizon sur la scène mondiale. Quelle est la position du Canada?

Aucun Canadien ne veut la guerre; ou du moins, aucun Canadien doté de bon sens. C’est là un fait incontestable. En tant que nation, le Canada ne fera jamais rien en connaissance de cause pour provoquer une guerre. Nous désirons vivre en paix. Mais, dans ce monde où les puissants ne sont pas toujours dotés de nobles idéaux, la tragédie et l’extinction semblent inévitablement frapper les nations sans défense.

CE PAIEMENT SERAIT SOIT

L’ANNEXION DU CANADA, SOIT, À TOUT LE MOINS, D’UNE ÉNORME PARTIE

DE NOTRE TERRITOIRE .

Dans quelle mesure une nation qui a des liens économiques avec presque tous les autres pays du monde et dont les intérêts sont, en grande partie, en conflit avec les leurs peut-elle s’attendre à une paix perpétuelle? Comme les autres pays, le Canada se lance résolument dans une guerre économique. C’est, dit-on, inévitablement le prélude à un conflit armé.

J’ai souvent lu et entendu que « même si la marine britannique ne peut pas protéger le Canada, les États-Unis ne laisseront pas le Canada être envahi ou le commerce canadien détruit ». Cette doctrine est le conseil du faible, le produit d’un lamentable complexe d’infériorité. Outre le mépris qu’elle inspire aux Canadiens qui se respectent, c’est un jeu de dupes. En premier lieu, le Canada ne se prédispose pas à ce que les États-Unis agissent de la

sorte. Un sentiment national prédomine chez les Étatsuniens. Si les États-Unis ne sont pas prêts à heurter ce sentiment, l’homme qui s’imagine qu’ils se mettraient en péril pour le bien du Canada doit être fou.

Mais, supposons, par un effort d’imagination surhumain, que les États-Unis deviennent follement altruistes et décident de « protéger le Canada ». Ce service serait-il rendu gratuitement? Il faut se rappeler que nous nous vantons beaucoup de nos ressources inépuisables et des grandes richesses qui se trouvent dans notre sol. Les services coutant des vies américaines, des navires américains et de l’argent américain devraient être payés. Ce paiement serait soit l’annexion du Canada, soit, à tout le moins, d’une énorme partie de notre territoire. Nous devrions toujours garder à l’esprit cette histoire inestimable dans les Écritures de l’homme qui chassa un diable et en accueillit sept. Nous ne rendons aucun service, ni à nous-mêmes ni à notre pays, en fermant les yeux sur ces faits déplaisants. Nous sommes entièrement et absolument sans défense. Au cours des 15 dernières années, quiconque a osé dire un mot encourageant la sécurité nationale s’est fait attaquer par des pacifistes professionnels ou amateurs qui le qualifiaient de « militariste » et d’« ennemi de la paix ». C’est à la mode de courtiser l’illusion d’une paix perpétuelle, d’oublier les leçons d’histoire et de proclamer qu’une nation désarmée, en raison de son impuissance et des principes moraux intègres qu’elle incorpore, est bien plus à l’abri de l’agression qu’une nation non désarmée. Cet éditorial est un extrait d’un article publié dans l’édition de septembre 1935 de la revue The Legionary, prédécesseure de la présente publication. L

Seconde

L

Les deux derniers étages d’un bâtiment de pierre et de brique de quatre étages surplombant le front de mer de St. John’s, à quelques mètres seulement du Monument commémoratif national de guerre de Terre-Neuve, accueillent un morceau de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale qui n’a nul pareil.

En haut des 59 marches de l’escalier branlant à l’arrière de l’ancien entrepôt se trouve le légendaire Seagoing Officers’ Club fondé par le capitaine Rollo Mainguy, natif de la Colombie-Britannique, commandant de contretorpilleurs de la marine canadienne de la colonie britannique de Terre-Neuve. Lieu de refuge et de repos pour les officiers de marine militaire ou marchande des Alliés entre deux traversées de l’Atlantique Nord, il fut surnommé le Crow’s Nest (nid de pie, NDT) après qu’un colonel de l’armée canadienne, haletant en fin de montée, s’épongea le front perlé de sueur et s’exclama : « Mince! c’est vraiment un petit nid de pie bien douillet ».

Le capitaine

Rollo Mainguy au Seagoing Officers’ Club en septembre 1942.

Ouvert en janvier 1942, ce confortable refuge aux planchers en bois et aux plafonds à poutres apparentes recueillit un nombre croissant d’insignes, de gravures et d’artéfacts déposés par ses clients en l’honneur de leurs navires.

Sur pratiquement chaque surface verticale prit vie une galerie spéciale de la bataille de l’Atlantique à l’époque où TerreNeuve était, à toutes fins utiles, le « Gibraltar de l’Amérique », comme son ancien premier ministre, Robert Bond, l’avait prédit.

La guerre changeait le monde, y compris cette grande ile affectueusement surnommée

The Rock (le rocher, NDT).

« Nulle part peut-être […] n’existait-il de pigeonnier exactement comme le Crow’s Nest, écrivit Joseph Schull dans son livre Lointains navires publié en 1950. Les souvenirs de la salle bruyante et enfumée où les insignes, les cloches et les trophées de navire couvraient les murs et qui était interdite aux femmes sauf le mardi soir – à condition qu’elles n’encombrent pas le bar – ont fait le tour du monde, et ils voguent sans doute toujours. »

Le club est encore là, aujourd’hui un lieu historique national du Canada et un témoignage vivant des navires et des hommes qui prirent part à la plus longue bataille de la guerre et

qui, par leur seule présence, ont servi de catalyseurs pour faire entrer l’ile au monde moderne. Parmi les artéfacts du Crow’s Nest se trouve le périscope de l’U-190 (cf. « Artefacts » [en anglais seulement], page 99), l’un des derniers sous-marins allemands à se rendre le 11 mai 1945, trois jours après le jour de la Victoire en Europe. Les navires de guerre canadiens amenèrent le sousmarin à St. John’s. Il fut ensuite déplacé, examiné et sabordé au large d’Halifax, mais pas avant que le périscope ne soit récupéré et finalement ramené au port où, pour beaucoup de gens, la guerre avait commencé et s’était terminée. Protubérance sur le toit du bâtiment, cet instrument caractéristique de la guerre des sousmarins n’offre plus la silhouette d’une autre victime, mais une vue imprenable sur le centre-ville de St. John’s et un port tranquille rempli de chalutiers, de navires de services pétroliers et de navires de la garde côtière. Tout cela est bien différent de ce qui s’est passé avant. Pour les gens qui ont l’occasion de franchir sa porte, le Crow’s Nest révèle l’histoire intime d’une ère de grande agitation et de transformation. Toutefois, on retrouve l’héritage vivant de la Seconde Guerre mondiale dans pratiquement tous les coins de la province, où les forces militaires du Canada et celles des États-Unis ont changé, de manière très tangible et durable, le cours de l’histoire de cette ancienne colonie.

Le télégramme qu’un magistrat de l’avant-port de Burgeo, Terre-Neuve, envoya à l’autre côté de l’ile au ministre de la Justice le 24 janvier 1934 résonnait comme un appel à l’aide désespéré.

« UNE QUARANTAINE D’HOMMES AFFAMÉS [SONT VENUS] ME VOIR, disait-il. J’AI CONSULTÉ L’AGENT DE RELÈVE QUI M’INFORME QUE RIEN NE PEUT SE FAIRE LEUR

INDEMNITÉ NE SERA PAS DUE AVANT LES 8 ET 9 FÉVRIER STOP IMPOSSIBLE CES FAMILLES EXISTENT QUATORZE JOURS

SANS NOURRITURE STOP

PEUT ON PRENDRE DES DISPOSITIONS POUR CORRIGER

LA SITUATION SINON JE CRAINS LES CONSÉQUENCES. »

Il y avait peu de téléphones. Il faudra encore 31 ans avant que le grand arc en forme de « U » de la Transcanadienne ne relie Port aux Basques, au sud-ouest de l’ile, à St. John’s, à 900 kilomètres au sud-est.

Isolée, battue par les éléments et habitée par une population soumise aux caprices de la pêche contrôlée par une poignée de marchands de St. John’s, Terre-Neuve était, à l’époque de la Dépression, un cauchemar dickensien ou pire pour un grand nombre de ses 289 000 résidents.

« Terre-Neuve a été très durement touchée par la Grande Dépression », a écrit Carmelita McGrath dans Desperate Measures : The Great Depression in Newfoundland and Labrador (Mesures désespérées : la Grande Dépression à Terre-Neuveet-Labrador, NDT), une histoire éditée en 1996 par un collectif des écrivains de la province.

« Beaucoup de gens étaient sans emploi ou avaient un très petit salaire. La faim était un vrai problème […]. De plus en plus de personnes étaient obligées de demander l’aide publique. »

« The dole » (le chômage, NDT), comme on l’appelait, ne se présentait pas sous forme d’argent comptant : il se composait essentiellement de bons alimentaires à échanger chez les marchands contre des articles bien précis.

« Beaucoup de gens disaient que le “dole” ne suffisait pas pour vivre. Ils étaient souvent à court de nourriture avant l’arrivée de leur prochaine “commande de secours”. La plupart des gens détestaient le “dole”. Ils voulaient travailler. Ils voulaient choisir eux-mêmes ce qu’ils mangeraient. »

Des documents du gouvernement d’Ottawa décrivaient Terre-Neuve comme la « première ligne de défense » du Canada et « la clé du système de défense de l’Ouest ».

Carmelita McGrath a décrit comment la dépression bouleversa l’équilibre délicat qu’était la survie à Terre-Neuve à l’époque : la vie au bord du gouffre.

« D’un côté du gouffre, il y a une certaine sécurité, explique-t-elle. Il y a assez de nourriture, un logement convenable, la chaleur et le confort. De l’autre côté, il y a peu de sécurité, la faim, un logement médiocre, le froid et l’inconfort.

« De plus en plus de gens étaient précipités dans le gouffre pendant la Grande Dépression. » Issus en grande partie de pêcheurs britanniques, français, espagnols ou portugais, les Terre-Neuviens sont des gens résistants et passionnés. Mais, le mécontentement – en fait, le désespoir – finit par déborder. Il y eut des manifestations, des émeutes, même du pillage.

Et le gouvernement était endetté jusqu’au cou.

Terre-Neuve avait renoncé à son statut de dominion de l’Empire britannique en 1934 pour être gouvernée par une commission de six membres nommés à Londres. Étant alors une colonie, elle était maintenue à flot grâce à des prêts et à des subventions du Trésor britannique.

Tout cela changea au printemps 1940 lorsqu’après avoir vaincu pratiquement toute l’Europe occidentale, les forces d’Hitler se préparaient à envahir la Grande-Bretagne.

De ce côté-ci de l’océan, des documents du gouvernement d’Ottawa décrivaient Terre-Neuve comme la « première ligne de défense » du Canada et « la clé

du système de défense de l’Ouest » si les nazis s’avançaient jusqu’ici. Quant à Terre-Neuve elle-même, la colonie était pratiquement sans défense. Elle n’avait presque pas de soldats, d’armes à feu, ni de fortifications, et le gouvernement n’avait pas les fonds nécessaires pour les fournir. La Grande-Bretagne n’était pas en mesure de l’aider.

Le 10 novembre 1940, sept bombardiers Hudson fabriqués à Burbank, en Californie, décollèrent de l’aéroport de Gander et firent route de nuit vers l’autre côté de l’Atlantique. Il s’agissait des premiers vols transatlantiques de la guerre; 13 ans après la célèbre traversée en solitaire de Charles Lindbergh.

Quand les équipages débarquèrent le lendemain matin – jour du Souvenir – à Aldergrove, en Irlande du Nord, ils portaient des coquelicots. « Terre-Neuve était devenue tout à coup « une des portes fortifiées de la liberté ».

En effet, « en très peu de temps, a écrit l’historien Paul W. Collins en 2015, dans un document pour le gouvernement provincial, Terre-Neuve comptait cinq aérodromes militaires et civils, deux bases navales, deux bases d’hydravions et cinq bases de l’armée de terre ».

Des dizaines de milliers de militaires canadiens et américains furent affectés partout dans l’ile et au Labrador au cours des cinq années suivantes.

« Comme la population de la colonie s’élevait à moins de 300 000 habitants et que la capitale (et plus grande ville) de Terre-Neuve ne

comptait que 40 000 âmes, a écrit Collins, cette “invasion amicale” eut d’énormes répercussions économiques, sociales et politiques à Terre-Neuve – que l’on ressent encore beaucoup aujourd’hui. »

Négligée et étiquetée « fardeau » lors de la création de la Confédération, en 1867 (les TerreNeuviens ne voulaient pas non plus du Canada), l’ile était alors considérée comme un « intérêt canadien essentiel » et une partie importante de « l’orbite canadienne ». En septembre 1939, le premier ministre Mackenzie King fit valoir que non seulement la défense de Terre-Neuve était « essentielle à la sécurité du Canada », mais que garantir l’intégrité de la colonie contribuerait de fait à l’effort de guerre de la Grande-Bretagne.

Ottawa, cependant, n’agit que lorsque l’Allemagne nazie envahit la France et que les soldats britanniques furent chassés des plages de Dunkerque. C’est là que fut envoyé à Terre-Neuve un bataillon du Black Watch of Canada pour protéger la base d’hydravions de Botwood et l’aérodrome de Gander, où furent aussi stationnés cinq bombardiers Douglas Digby de la 10e Escadrille de l’Aviation royale du Canada et leurs équipages.

Peu après, des entrepreneurs canadiens se mirent à construire Camp Lester, en périphérie de St. John’s. Le brigadier Philip Earnshaw, récemment nommé commandant des Forces militaires combinées de Terre-Neuve et du Canada, y arriva en novembre.

Fin 1940, près de 800 soldats canadiens étaient postés dans la capitale terre-neuvienne et ses environs afin de repousser de potentielles attaques des Allemands.

Les soldats canadiens protègeraient également Lewisporte (considérée comme un point d’insertion probable de l’ennemi), Rigolet et la base aérienne de Goose Bay (le plus grand aéroport du monde en 1943). Ils se servaient également d’installations

d’artillerie et de radar le long des côtes de l’ile et du continent.

La Marine royale canadienne arriva à Terre-Neuve et mit en place un service d’examen naval pour contrôler la navigation entrant au port de St. John’s.

Les Britanniques étaient cruellement à court de contretorpilleurs pour escorter les convois, car ils avaient perdu un nombre important de bâtiments lors de la campagne norvégienne qui avait échoué l’hiver précédent, de l’évacuation à Dunkerque en mai et au début de la bataille d’Angleterre lorsque la Luftwaffe attaquait les navires dans la Manche.

Le premier ministre Winston Churchill demanda « quarante ou cinquante de [ses] anciens contretorpilleurs » au président américain Franklin D. Roosevelt en mai 1940 pour prendre la relève jusqu’à ce que de nouvelles constructions remplacent les pertes.

Roosevelt y était favorable. Toutefois, l’attaque des Japonais sur la base américaine de Pearl Harbor n’aurait lieu que plus de 18 mois

plus tard, et les États-Unis étaient officiellement neutres. Un simple transfert enfreindrait le code international et exacerberait le sentiment isolationniste aux États-Unis.

Comme solution, Churchill proposa que la Grande-Bretagne, en signe d’amitié, loue aux Américains des sites de base sur le territoire britannique dans l’hémisphère occidental, et que Washington lui rende la pareille pour les contretorpilleurs.

« Malheureusement, une telle solution était un peu trop subtile pour les décideurs américains qui préféraient un échange plus direct et documenté, a écrit Collins. Cela soulevait des difficultés pour les Britanniques, car un échange direct d’actifs pourrait aliéner les territoires concernés et contrarier de nombreux habitants du Royaume-Uni. »

En fin de compte, un compromis permit de donner aux Britanniques ce qu’ils voulaient et aux Américains un accord commercial. Des baux furent conclus « librement et sans contrepartie » à TerreNeuve et aux Bermudes, tandis

que des installations similaires furent échangées en Jamaïque, à Trinité, en Guyane britannique, à Sainte-Lucie et à Antigua contre les 50 contretorpilleurs.

Des dizaines d’avions, principalement des bombardiers, bordent le tarmac de la base de l’Aviation royale canadienne à Gander, Terre-Neuve, en 1944. Le personnel naval du vapeur Miss Kelvin pose avec une mine récupérée à St. John’s, Terre-Neuve, en juillet 1942.

Les États-Unis mettraient ensuite sur pied des installations à Terre-Neuve, à St. John’s (Fort Pepperell, Camp Alexander), à Argentia (Argentia Naval-Air Station, Fort McAndrew), à Gander, à Stephenville (Harmon Air Force Base, Camp Morris) et à Goose Bay. Il y avait également de nombreux sites d’artillerie et radar accordés autour de l’ile. À la fin de la guerre, des dizaines de milliers de militaires américains étaient stationnés à Terre-Neuve-et-Labrador, et des centaines de milliers de militaires et de passagers américains étaient passés par les diverses installations américaines de la colonie.

En été 1942, a rapporté Collins, les Canadiens transformèrent St. John’s en un port bien défendu et une base d’attache pour les cinq corvettes, deux dragueurs de mines et quatre patrouilleurs Fairmile de la force de défense de Terre-Neuve.

Il abritait également la Force d’escorte de Terre-Neuve, rebaptisée Force d’escorte de haute mer : environ 70 navires de guerre protégeant les convois transatlantiques qui transportaient du personnel et du matériel aux fronts de la guerre. Des escortes britanniques quittant la base navale américaine d’Argentia, sur la côte sud de Terre-Neuve, y seraient aussi incluses.

Deux corvettes canadiennes, la Chambly et la Moose Jaw, inscrivirent le premier U-boot coulé par la force, l’U-501, au large de la côte sud-est du Groenland, en septembre 1941. C’est au cours de cette action que la Moose Jaw, mise en service peu avant, percuta le sous-marin endommagé et mit ainsi fin à la première et dernière patrouille de guerre du sous-marin allemand (11 des 48 membres d’équipage périrent).

Près de Torbay, à l’extérieur de St. John’s, l’ARC avait commencé à construire une base aérienne qui allait devenir le principal aéroport

de la province après la guerre. Des aéronefs militaires canadiens protégeaient la ville et les mines de fer de l’ile Bell, et patrouillaient dans les voies maritimes des convois à l’est de Terre-Neuve.

L’état-major du groupe de l’ARC établit son quartier général à côté de celui de la marine à l’hôtel Newfoundland de St. John’s. La base aérienne de l’ARC à Torbay avait deux pistes quand elle fut implantée en octobre 1941; quatre bombardiers Hudson arrivèrent de la Nouvelle-Écosse en novembre.

Le trafic de passagers entre le Canada et Terre-Neuve et le chemin de fer surnommé « Newfie Bullet » (balle terre-neuvienne, NDT) étaient si encombrés qu’en février 1942, la commission gouvernementale approuva un service régulier des Lignes aériennes Trans-Canada à destination et en provenance du Canada.

L’ARC aménagea d’autres installations à Gander et à Goose Bay et se servit des deux aérodromes américains de l’ile. Le personnel de

« Cette injection de liquidités dans l’économie de Terre-Neuve eut un impact énorme, directement ou indirectement, sur la population de Terre-Neuve. »

l’ARC utilisa également un nombre croissant de stations de radar et un système d’alerte précoce. En 1943, quelque 5 000 membres de la marine canadienne étaient stationnés à St. John’s. Des milliers d’autres se trouvaient à la caserne navale de Buckmasters Field, aux abords de la ville. D’autres allaient être hébergés dans de nouvelles installations à Harbour Grace, à Bay Bulls, à Botwood, à Corner Brook et à Red Bay, ainsi qu’à Goose Bay, au Labrador.

« L’impact le plus étonnant de toute cette activité militaire fut économique, a déclaré Collins. En automne 1943 (année de pointe de la construction), plus de 20 000 Terre-Neuviens furent employés à la construction des diverses installations.

“Au cours des années de guerre, les États-Unis investirent 114 000 000 $ (USD) dans leurs installations à Terre-Neuve, et les Canadiens, 65 000 000 $ (CAN). En outre, le nombre de militaires passa à plus de 29 000 (13 000 étasuniens, 16 000 canadiens) en 1943, qui tous achetaient des biens et des services sur place.

“Cette injection de liquidités dans l’économie de Terre-Neuve eut un impact énorme, directement ou indirectement, sur la population de Terre-Neuve. »

En 1939, poursuivait Collins, près de 50 000 Terre-Neuviens recevaient de l’aide du gouvernement; en 1942, pour la première fois depuis la création de la Commission du gouvernement en 1934, le chômage était « pratiquement éliminé ».

Des dizaines de milliers de Terre-Neuviens travaillaient dans la construction, le soutien et l’approvisionnement des bases. Alors que les Américains avaient tendance à expédier les provisions pour leurs bases directement des États-Unis, les Canadiens s’approvisionnaient localement.

Le cout de la vie augmenta considérablement pendant les années de guerre. Bien que la Commission du gouvernement ait essayé de contrôler les salaires et les prix, les employeurs locaux étaient toujours obligés d’égaler les salaires payés par les militaires pour ne pas perdre leurs employés.

« Alors qu’avant la guerre, seule l’élite marchande, professionnelle, politique et bureaucratique de la colonie pouvait se permettre un niveau de vie comparable à celui des États-Unis et du Canada, en 1942, la plupart des résidents de TerreNeuve goutaient eux aussi aux avantages de l’économie en plein essor. »

Les recettes publiques, provenant principalement des taxes de douane et d’accises, augmentèrent également considérablement pendant les années de guerre. En 1939, on prévoyait un déficit de 4 millions de dollars (84,6 millions en dollars canadiens de 2025). L’exercice 1940-1941 se solda par un excédent de 796 531 $ (15,3 M) sur des revenus de 16,3 M.

En 1941-1942, la commission enregistra un excédent de 7,2 millions de dollars (environ 131,8 millions de dollars de 2025) sur des revenus de 23,3 millions; en 19421943, elle enregistra un excédent de 3,7 millions de dollars (66,3 M) sur des revenus de 19,5 M; en

1943-1944, elle enregistra un excédent de 6,4 millions de dollars (113,9 M) sur des revenus de 28,6 M; et au cours du dernier exercice financier de la guerre, elle enregistra un excédent de 7 millions de dollars (123,8 M) sur des revenus de 33,3 M.

À la fin de la guerre, le gouvernement de Terre-Neuve avait un excédent budgétaire cumulatif d’à peu près 29 millions de dollars (environ 512 millions de dollars de 2025).

Le 8 mai 1945 à 10 h 30, la sirène au sommet de l’hôtel Newfoundland retentit comme tous les jeudis matin depuis 1939, rappelant aux citoyens qu’ils étaient en guerre. En ce mardi joyeux, cependant, elle marquait la fin du plus grand conflit que le monde eut jamais connu.

Dans les maisons de la ville, dans les avant-ports côtiers et dans les avant-postes du Labrador, les familles, le personnel de service et d’autres personnes se rassemblèrent autour des radios pour écouter Aubrey MacDonald de la Broadcasting Corporation of Newfoundland, qui tenait un microphone par la fenêtre de son studio au dernier étage de l’hôtel Newfoundland. Les rues de la ville étaient pleines de gens en liesse.

« On entend les réjouissances, les réjouissances sans relâche des citoyens de St. John’s qui ont suivi spontanément la grande annonce faite par le premier ministre, M. Winston Churchill, que la guerre en Europe s’est conclue par la victoire des Alliés », déclara-t-il.

« Écoutez les sifflets, les vapeurs, les cloches d’église, alors que nos collectivités les accueillent avec allégresse. La ville s’est parée de fanions. Les drapeaux flottent. Et à l’instant, nos citoyens expriment leurs sentiments longtemps refoulés dans un torrent d’émotions joyeuses.

La guerre en Europe est terminée! »

Et il en allait de même, dans une large mesure, pour l’époque de l’économie défaillante et de la faim pour la population de Terre-Neuve. Les revenus de son boum du temps de la guerre avaient permis à la commission de faire des investissements importants dans l’éducation, les infrastructures, les soins de santé, les pensions pour les anciens combattants handicapés et pour leurs familles, et même des prêts et des cadeaux à la Grande-Bretagne.

La colonie hérita également de vastes quantités de biens et d’infrastructures militaires.

Rien qu’à St. John’s, il y avait notamment deux hôpitaux, des quartiers généraux de la MRC et de l’ARC, un complexe de casernes navales, un centre d’entrainement tactique et de nombreuses autres propriétés de la région.

La base aérienne de l’ARC à Torbay finit par devenir l’aéroport international de St. John’s.

Le port de St. John’s aussi avait été transformé. La MRC avait mis les points d’amarre du côté sud du port, ce que Collins a décrit comme « un enchevêtrement de quais et d’épis de quais délabrés », aux normes navales : dans la plupart des cas, elle avait amélioré les biens-fonds des propriétaires au moyen de pavage, de clôtures, de voies d’accès, etc. La marine avait fait construire de nouvelles installations, telles que le chantier naval HMC, désormais le terminal maritime du port de St. John’s, et un parc de réservoirs de carburant qui fut vendu à Imperial Oil en 1946.

Trois hôpitaux – à Gander, à Botwood et à Lewisporte – furent ajoutés au système de soins de santé. Un quatrième, l’U.S. Memorial Hospital, cadeau du gouvernement américain aux habitants de St. Lawrence et de Lawn en remerciement des secours et des soins qu’ils avaient prodigués

Le personnel passe le temps à la station de l’Aviation royale canadienne Gander, T.-N., vers 1945.

aux survivants de la catastrophe de février 1942 où deux navires de la marine américaine, le Pollux et le Truxtun, avaient heurté des rochers lors d’une tempête, fut officiellement ouvert à St. Lawrence le jour du 10e anniversaire du jour J.

Des centaines de kilomètres de routes avaient été construits pendant la guerre. Le système ferroviaire de Terre-Neuve s’était développé grâce à la construction de nouvelles lignes de chemin de fer et à l’apport de matériel roulant. Des systèmes de communication modernes avaient été installés et les anciens, renforcés, des balises de navigation avaient été perfectionnées et la navigation à longue portée (LORAN) avait été ajoutée.

Au cours des décennies suivantes, les Américains – et dans une moindre mesure les Canadiens – ont fermé des installations à St. John’s, à Argentia, à Botwood, à Lewisporte, à Gander, à Stephenville et à Goose Bay, cédant les titres aux gouvernements fédéral, provincial ou municipaux.

Collins dit que l’impact social de « l’invasion amicale » de la guerre fut également substantiel.

« Vu l’arrivée de milliers de jeunes hommes dans des communautés partout à Terre-Neuve, de nombreux loin de chez eux pour la première fois, l’interaction sociale entre les sexes était inévitable », a-t-il écrit.

« Des dizaines de femmes de la place assistaient à diverses activités à la fois dans les bases elles-mêmes […] et dans les installations de divertissement et les auberges locales qui avaient vu le jour à St. John’s et dans les autres agglomérations de l’ile. »

Le nombre de mariages, de grossesses et de maladies sexuellement transmissibles a

Des danseurs célèbrent le jour de la victoire en Europe à bord du NCSM Burlington à St. John’s, Terre-Neuve. Des navires marchands alliés dans le port décorés de drapeaux marquent la fin de la guerre en Europe.

considérablement augmenté, au point où les autorités américaines sont intervenues en interdisant les mariages locaux, condamnant même de jeunes gens éperdus d’amour à des peines de prison.

« Les Canadiens, bien que n’encourageant pas de telles unions, ne les interdisaient pas non plus, et il était rare que l’Evening Telegram de St. John’s n’annonce pas de fiançailles ou de mariage entre “une fille locale” et un militaire en visite. »

À la fin, les habitants avaient tendance à rejoindre leurs conjoints au Canada ou aux États-Unis. Certains allaient retourner à Terre-Neuve où ils élèveraient leurs enfants.

L’invasion amicale avait changé Terre-Neuve et ses habitants, qui à leur tour, avaient changé les « envahisseurs », dont beaucoup n’avaient jamais quitté leur village ou leur ville.

Avec Joey Smallwood à la barre, la confédération avec le Canada éclipsa la domination britannique et l’indépendance pure et simple dans un résultat dont la légitimité est encore débattue dans certains milieux. Terre-Neuve rejoignit la Confédération le 31 mars 1949. Pendant des années, elle a été considérée comme une province « démunie », éleveuse de travailleurs du pétrole pour l’Alberta et bénéficiaire de milliards de dollars en paiements de péréquation provenant des autres membres plus riches de sa fratrie. Ou du moins jusqu’à ce que le pétrole et le gaz extracôtiers transforment la pro-

« Parmi les Canadiens anglais, du moins », a écrit l’auteure et historienne Gwynne Dyer, TerreNeuvienne de souche, dans un rapport de la commission royale de 2003 sur la place de la province au Canada, « les Terre-Neuviens en sont venus à être considérés comme une race d’êtres humains légèrement différente qui améliore l’intérêt et la valeur du mélange canadien.

« Il y a une perception évidente parmi les Canadiens urbains en particulier que l’endroit et ses habitants sont en quelque sorte spéciaux. Si vous leur demandiez ce que cela signifie vraiment, ils répondraient en utilisant des mots

Membres de la Légion royale Canadienne peuvent profiter de rabais exclusifs sur l’assurance auto et habitation et de couvertures bonifiées.

L’invasion

Serge Durflinger

La mort du général américain Richard Montgomery lors de l’invasion de Québec en 1775, selon l’artiste John Trumbull.

COMMENT LES BRITANNIQUES ET LEURS SUJETS CANADIENS ONT REPOUSSÉ

L’ATTAQUE DE 1775-1776 CONTRE

1775-1776, le Canada faillit devenir une colonie américaine. Son destin allait dépendre d’une froide bataille matinale dans une tempête de neige aux portes de Québec. Seize ans plus tôt, les forces britanniques avaient vaincu les Français sur les plaines d’Abraham et occupé la forteresse de Québec. La France avait cédé le Canada à la Grande-Bretagne lors du traité de Paris de 1763 et abandonné les habitants de la Nouvelle-France, près de 70 000 désormais sous le joug des protestants britanniques. La Grande-Bretagne avait ainsi gagné une colonie catholique francophone, la province de Québec (alors communément appelée Canada), sans loyauté envers le nouveau régime et son roi. Les Canadiens craignaient de perdre leur mode de vie.

Guy Carleton, le major-général gouverneur de Québec, s’inquiétait du mécontentement croissant dans les colonies américaines. Il ignorait également comment les Canadiens réagiraient à une éventuelle révolte américaine. La province avait peu de défenses. Carleton avait besoin du soutien de gens influents, du clergé catholique

et de l’aristocratie locale, qui, sentait-il, pourraient dissuader les Canadiens de se joindre à une éventuelle insurrection américaine. Carleton joua donc un rôle déterminant quand le Parlement britannique adopta l’Acte de Québec de 1774, qui garantissait les droits de l’Église catholique, le droit des catholiques d’exercer des fonctions, et le maintien des systèmes juridiques et fonciers français au Québec. La loi élargissait aussi considérablement les frontières de la province de Québec pour englober la région des Grands Lacs à l’ouest jusqu’au confluent des rivières Mississippi et Ohio. La mesure servait essentiellement à empêcher les 13 colonies américaines, principalement côtières, de s’étendre vers l’ouest. Mais, l’Acte de Québec était une trahison aux yeux des Américains rebelles. Ils considéraient la Grande-Bretagne comme l’ennemi et le Canada comme une proie potentiellement facile. Carleton était également parfaitement conscient qu’il y avait des sympathisants américains parmi les 2 000 colons britanniques de la province, surtout que beaucoup étaient venus des colonies américaines du sud. C’était particulièrement le cas de la classe marchande britannique, fâchée de l’Acte de Québec qui menaçait son pouvoir commercial et politique.

En 1774-1775, des agents américains diffusèrent de la propagande anti-britannique auprès des Canadiens, arguant que la révolution les libèrerait de la domination. La menace à peine voilée leur rappelait que les Canadiens étaient « un petit peuple, comparé à celui qui leur ouvrait grand les bras ».

Les rebelles américains pourraient donc venir en conquérants plutôt qu’en libérateurs.

Le meilleur cas de figure pour les Britanniques et les Américains serait la neutralité des Canadiens, qui voyaient leurs anciens ennemis s’orienter vers un conflit fratricide.

Le major-général britannique

Guy Carleton, gouverneur de Québec, dirigea la défense du Canada.

La Révolution américaine commença en avril 1775 par les combats à Concord et à Lexington. Puis, les événements se précipitèrent. En mai, les forces américaines s’emparèrent des forts britanniques de Ticonderoga et de Crown Point, points de départ classiques des attaques sur le Canada.

Le Congrès continental américain décida d’envahir le Canada pour y encourager la révolte et empêcher les Britanniques de s’en servir comme base d’attaques contre les rebelles à New York ou au Massachusetts. Le Congrès ordonna au major-général Philip Schuyler de Ticonderoga de s’emparer du fort britannique de Saint-Jean, puis de Montréal.

Carleton ne commandait que 944 soldats réguliers répartis au Québec, la plupart dans des forts de garnison situés le long de la rivière Richelieu. Le soutien de la milice composée de Canadiens et de colons britanniques loyaux était un besoin impératif. Mais, malgré l’appel aux armes du clergé, les francophones hésitaient.

Sur un plan plus positif, Allan Maclean, lieutenant-colonel expérimenté, leva une nouvelle unité de réguliers très fiable composée principalement de colons écossais des Highlands recrutés au Canada : le Royal Highland Emigrants. Beaucoup étaient d’anciens combattants, prêts à défendre immédiatement la province.

ERT ' S L A ND

de la Ba i e d' Hudson

P ROVINCE DE QUÉBEC

COLONIES

L A BRADOR

F leuveSaint-Laurent

Une force d’environ 2 000 New-Yorkais, dont un grand nombre étaient inexpérimentés, partit de Crown Point pour Saint-Jean le 30 aout. Ils arrivèrent cinq jours plus tard, leur nombre réduit par la maladie. Même leur commandant, Schuyler, était trop malade pour continuer. Le brigadier-général Richard Montgomery prit le commandement et assiégea le fort.

MONTRÉAL

Crown Point

Ticonderoga

Le brigadier-général

Richard Montgomery prit le commandement de l’attaque américaine en septembre 1775.

Pointe-Lévy

Carleton misa presque tout sur la défense de la fortification de Saint-Jean, car il était peu probable que les médiocres murs de Montréal résistent à une attaque déterminée. Il y avait au fort de Saint-Jean 512 réguliers, 20 émigrants et 90 miliciens canadiens. Son commandant, le major Charles Preston, tint aussi longtemps qu’il le put.

Mais, à 20 kilomètres au nord, le 17 octobre, les Britanniques se rendirent rapidement à une petite force américaine. Les envahisseurs s’étaient emparés d’une grande partie de son ravitaillement, donc tout espoir de relever Saint-Jean s’était évanoui. Preston rendit les armes le 3 novembre après une résistance héroïque, et la plupart de ses meilleurs soldats furent faits prisonniers.

Sentant peut-être le cours des choses se renverser, certains des 900 miliciens canadiens de Montréal commencèrent à se

iR v i èr e Kennebec

ITINÉRAIRE D’ARNOLD

Du 11 sept. au 8 nov. 1775

ITINÉRAIRE DE MONTGOMERY

Du 30 aout au 2 déc. 1775

détacher de la situation, à la grande déception de Carleton. Entretemps, d’autres Canadiens se joignaient aux envahisseurs. L’attitude de la population était le résultat de la perception de faiblesses chez les Britanniques et de la probabilité de leur défaite. Selon Carleton, « chaque individu semblait ressentir [sa] situation d’impuissance actuelle ». Pourquoi prendre les armes pour les Britanniques et ensuite encourir la colère des vainqueurs? La plupart des Canadiens restaient plutôt sur la touche. Pis encore, Carleton apprit qu’une force d’Américains commandée par le colonel Benedict Arnold avait atteint le fleuve Saint-Laurent à Pointe-Lévy, en face de Québec, le 8 novembre. Elle avait parcouru quelque 500 kilomètres en bateau et à pied dans la nature sauvage accidentée et en grande partie inhabitée du haut Massachusetts

(aujourd’hui le Maine) en suivant les rivières Kennebec et Chaudière. L’historien George Stanley s’est émerveillé du remarquable « exploit d’endurance » des Américains et de leur capacité à manœuvrer « dans les marécages sans chemin, à travers les rivières glacées et sur les rapides dangereux, les hommes souffrant du froid, de la faim et du mauvais temps ». Il leur avait fallu sept semaines, et sur les 1 050 hommes du Massachusetts, de Pennsylvanie et de Virginie qu’il y avait au début du trajet, il n’en restait qu’environ 700, les autres ayant fait demi-tour, s’étant égarés ou ayant péri. Ils étaient épuisés et affamés, leurs vêtements en lambeaux, et pour survivre, certains avaient mangé de la soupe qu’ils avaient faite avec leurs chaussures et leurs ceintures en cuir. Nombreux étaient ceux qui souffraient de dysenterie.

Rivière
VILLE DE QUÉBEC
BOSTON Cambridge
Saint-Jean
Lac Champlain
Lac George
Rivière Richelieu
Pointe-aux-Trembles

Arrivés au Canada, ils s’approvisionnèrent auprès des Canadiens à des prix exorbitants. La force d’Arnold rassembla 40 petites embarcations et traversa le Saint-Laurent les 13 et 14 novembre. Leur nombre étant insuffisant pour assiéger Québec. Les envahisseurs établirent un camp quelques jours après à Pointe-auxTrembles, à 32 kilomètres à l’ouest, où ils attendirent Montgomery qui devait venir du sud-ouest.

Montréal était indéfendable et se rendit sans combat le 13 novembre. Carleton, déguisé en fermier, s’enfuit à Trois-Rivières dans une barque avec des Canadiens aux rames, puis continua son voyage à bord d’un petit bateau. Il arriva à Québec le 19 novembre. Entretemps, comme il lui fallait placer des soldats en garnison à Montréal ou ailleurs, en plus des séquelles de maladie et de la fin du service d’un bon nombre de ses soldats, Montgomery n’avait plus sous ses ordres qu’à peu près 660 hommes : 300 des régiments de New York, 200 Canadiens recrutés à la hâte et 160 autres d’ici et là. Il disposait de quatre canons de 9 ou de 12 livres et six mortiers, ainsi que des vêtements d’hiver et des provisions pour les hommes d’Arnold.

Montgomery rejoignit finalement Arnold en début décembre. Quelques jours plus tard, ils tentèrent d’assiéger la ville de Québec. Mais, les armes légères et les mortiers des Américains n’eurent aucun effet, car les canons de la ville étaient d’un calibre et d’une portée supérieurs à ceux des assaillants.

La ville de Québec, essentielle à la défense du Canada, était presque dépourvue de soldats réguliers. Ainsi, Carleton devait compter sur la milice, les Emigrants, les équipages de navire alors dans le port et les citoyens volontaires sans expérience.

« Je devrais m’encenser », écrivit-il au comte de Dartmouth, du fait que « nous puissions tenir bon,

jusqu’à l’ouverture de la navigation au printemps prochain, au moins jusqu’à ce que quelques troupes remontent la rivière. » Mais, il désespérait : « Je pense que notre destin est extrêmement incertain ».

C’était un triste constat.

Pourtant, en sécurité dans la ville d’où il n’envisageait certainement pas de partir, Carleton avait près de 1 800 hommes à sa disposition, dont 70 réguliers, 230 du Highland Emigrants, 35 Royal Marines, 120 artificiers, 543 miliciens canadiens, 330 miliciens britanniques, environ 395 marins et divers autres soldats. La ville de 8 000 habitants était également bien approvisionnée en nourriture et en bois de chauffage. Et Carleton éjecta tous les Britanniques et Américains qui, selon lui, étaient déloyaux.

Il y avait à peine 1 000 Américains, et ils se trouvaient devant une tâche redoutable. Ils étaient éprouvés par le froid et la maladie (notamment la variole mortelle), et ils ne disposaient pas de suffisamment d’abris. Plus de 100 mousquets appartenant aux hommes d’Arnold étaient inutilisables et les soldats manquaient tous de munitions, de poudre et de fournitures. Les 200 Canadiens dans ses rangs ne semblaient pas très enthousiastes, et certains désertèrent.

Les conditions dans lesquelles beaucoup de ses hommes avaient été enrôlés aggravaient les problèmes de Montgomery. Certains, dont le service se terminerait le 31 décembre, avouaient leur intention de partir. Leur départ mettrait

Le colonel américain Benedict Arnold dirigea une force distincte à Québec, qui fut attaquée le 31 décembre 1775.

fin aux espoirs des Américains de s’emparer de la capitale du Canada. Montgomery devait attaquer la ville dès que possible.

L’attaque fut lancée le 31 décembre à 4 heures. Il faisait froid, il y avait du vent et il neigeait abondamment, ce qui masquait l’avance des Américains. Montgomery organisa un mouvement en tenaille au bas des falaises et des remparts de Québec pour s’emparer de la Basse-Ville avant d’escalader le promontoire pour surmonter les fortifications et atteindre la Haute-Ville. C’était un plan très ambitieux et désespéré, comme il le savait surement.

Les Canadiens de Montgomery organisèrent une feinte sur les plaines d’Abraham pendant qu’il menait 300 New-Yorkais par l’ouest le long du chemin fluvial sous les positions dominantes du Cap Diamant. Pendant ce temps, les 600 soldats d’Arnold, au nord-ouest, tournèrent vers la falaise dans le quartier de Saint-Roch aux rues sinueuses bordées d’entrepôts portuaires.

Le désastre fut immédiat. Au premier croisement de routes de la Basse-Ville, la force de Montgomery tomba sur une haute palissade qui allait de la falaise au bord de l’eau. De l’autre côté, il y avait un blockhaus abritant 30 miliciens canadiens et 17 miliciens et marins britanniques, ces derniers se servant de quatre petits canons qui dominaient les approches.

Les Américains firent une brèche dans la palissade et certains s’avancèrent vers le blockhaus, Montgomery en tête. Les défenseurs déclenchèrent des tirs concentrés de mitraille et de mousquet dès que les assaillants furent à 45 mètres, tuant Montgomery, deux officiers et plusieurs autres hommes. Les Américains battirent en retraite; cette phase de l’attaque était terminée.

Un officier britannique se réjouit que cela ait été : « Un jour glorieux pour nous , car nous avons remporté une petite victoire comme jamais auparavant. »

Arnold n’eut guère meilleure fortune. Ses hommes tombèrent sur leur première barricade de l’autre côté de l’étroite rue du Sault-au-Matelot. Elle était défendue par 30 miliciens et trois canons. Les Américains capturèrent la position après un combat acharné, mais Arnold fut atteint d’une balle à la jambe et évacué. Le capitaine Daniel Morgan prit le commandement et passa à la barricade suivante, qui n’était pas gardée.

Pendant que Morgan attendait que le reste de ses hommes le rattrape, les 200 Britanniques, Emigrants et Canadiens eurent le temps de se rallier, et ils défendirent efficacement la position. Ne pouvant pas escalader le mur de 3,6 mètres avec leurs échelles sous le feu nourri, les assaillants furent coincés dans les étroites rues où ils subirent de lourdes pertes. Les soldats canadiens et britanniques sortirent ensuite par la porte du Palais, reprirent la première barricade et attaquèrent les envahisseurs par-derrière. Les combats durèrent plusieurs heures, mais se rendant compte que leur situation était désespérée,

les Américains déposèrent les armes à 10 heures.

Au total, quelque 400 personnes furent capturées, dont Morgan, et il est probable qu’une centaine avaient été tuées ou blessées. Les pertes britanniques et canadiennes, en revanche, s’élevèrent à cinq morts et 14 blessés. Un officier britannique se réjouit que cela ait été : « Un jour glorieux pour nous, car nous avons remporté une petite victoire comme jamais auparavant. »

C’était la première défaite des rebelles lors de la guerre de l’Indépendance américaine.

Carleton choisit de ne pas quitter Québec et d’achever son ennemi, bien que les forces britanniques fussent trois plus nombreuses que les forces américaines.

Arnold, qui commandait alors, avait perdu une centaine d’hommes de plus lorsqu’ils partirent à la fin de leur service, et il ne lui en restait qu’à peine 700, dont les malades et les Canadiens sans enthousiasme. Il maintint les tirs d’artillerie légère contre la ville en attendant des renforts de Montréal. Ces derniers arrivèrent régulièrement au cours des mois suivants.

Un artiste dépeint des soldats britanniques et canadiens combattant les Américains, rue du Sault-au-Matelot, à Québec, le 31 décembre 1775.

Les nouvelles troupes totalisèrent finalement 2 500 hommes, mais beaucoup n’étaient pas en état de combattre et ne pouvaient pas entreprendre un siège critique.

Le général George Washington, commandant en chef américain, insista pour que le Canada soit capturé avant que ne commence la saison de navigation. Cela n’allait pas se passer ainsi.

Le premier navire de guerre britannique transportant des renforts surgit près de Québec le 5 mai 1776. « La nouvelle est parvenue rapidement aux oreilles de la ville; les gens à moitié habillés ont accouru […] ravis de voir un navire arborant le drapeau de l’Union », déclara un officier britannique d’alors. Les Américains se retirèrent en quasi-panique jusqu’à Sorel, prêts à remonter la Richelieu. Quarante autres navires britanniques transportant 9 000 soldats arrivèrent à Québec peu après.

Les forces renforcées de Carleton prirent le chemin de Trois-Rivières. Les Américains, qui avaient aussi reçu des renforts, renouvelèrent leur offensive en juin, mais les solides défenses britanniques les repoussèrent, et quelque 200 Américains furent capturés. Il y avait encore 5 000 Américains au Canada, mais la variole continuait de faire des ravages, les désertions étaient légion, et les Canadiens étaient devenus beaucoup moins amicaux.

À Montréal, Arnold écrivit au général John Sullivan, le nouveau commandant américain au Canada : « Abandonnons […] et sécurisons notre propre pays avant qu’il ne soit trop tard ».

Les envahisseurs évacuèrent Sorel et Montréal, prirent le chemin du sud le long de la Richelieu et retournèrent à leur propre territoire. Le Canada avait rejeté la Révolution américaine. L

LE NAUFRAGE DU VAPEUR NERISSA

EN AVRIL 1941

Des blagues d’abord, l’horreur puis la terreur, T

Le vapeur Nerissa s'approche de l'Irlande le 30 avril 1941, quelques heures avant d'être coulé par l'U-552

Tout au long de la Seconde Guerre mondiale, les Canadiens ont craint que les navires transportant les contingents de soldats canadiens en Grande-Bretagne ne soient coulés dans les eaux infestées de sous-marins. C’est bien arrivé, mais une seule fois.

Le vapeur Nerissa était un petit navire britannique de passagers et de fret de 5 583 tonnes, construit à Glasgow en 1926. Il fut mis à la disposition de l’effort de guerre britannique pour le transport de personnel et de matériel en 1940.

Le Nerissa quitta Halifax le 21 avril 1941. Le 24, après une escale à St. John’s (T.-N.), il mit le cap sur Liverpool sans escorte. Comme ce

navire pouvait soutenir une vitesse de 14 nœuds, il n’était pas obligé de se joindre à un convoi qui aurait été beaucoup plus lent (mais protégé). Il y avait 291 personnes à bord, dont 105 membres d’équipage, 108 membres de l’Armée canadienne provenant de divers corps et branches, 16 membres de la Marine royale canadienne (principalement des télégraphistes), 24 militaires britanniques, 14 pilotes de transport américains, quatre aviateurs norvégiens et 20 civils, principalement des Canadiens. Le navire transportait également une cargaison de 3 049 tonnes : aluminium, munitions et une trentaine d’ambulances militaires.

Le 30 avril, vers 8 h 15, alors que le navire s’approchait de l’Irlande, le premier de quatre bombardiers de patrouille anti-sous-marine Hudson du Royal Air Force Coastal Command l’escorta pour passer dans une zone avérée de présence de U-boots. Au moins un Hudson accompagna le Nerissa tant qu’il faisait jour; le dernier le quitta vers 19 h 15. Mais, un sous-marin allemand qui filait droit sur le Nerissa n’avait pas été détecté, et il se trouvait à peine à 40 kilomètres du bâtiment.

L’Oberleutnant zur See Erich Topp, commandant de l’U-552, aperçut malgré l’obscurité le Nerissa qui louvoyait, et le garda en vue jusqu’à ce qu’il soit à moins d’un kilomètre. Le sous-marin fit alors surface et à 22 h 30 tira trois torpilles. L’une d’elles explosa sur le côté tribord du Nerissa, près de la poupe. Les dégâts furent irrémédiables.

Le Nerissa perdit toute sa puissance et donna immédiatement de la gite à tribord. Le cri « Abandonnez le navire! » retentit, mais la plupart des tentatives pour lancer les canots de sauvetage et les radeaux du navire furent vaines.

« Imaginez basculer du badinage et de l’amitié à la terreur et l’horreur en un instant », explique le sergent canadien Frank Stojak. Une autre torpille percuta le navire et lui brisa les reins. Topp, qui allait devenir l’un des principaux as sous-mariniers allemands, avait administré le coup de grâce. Le Nerissa fut englouti par les flots quatre minutes après la première déflagration, à environ 200 kilomètres au nord-ouest de la ville irlandaise de Donegal. Le bombardier suppléant Jack Cockrell garde en mémoire « des cris d’agonie des hommes dans l’eau », et le sous-lieutenant H.C. Ledsham, que « la proue du navire avait disparu à cinq mètres de [lui], et la mer grouillait d’hommes ».

L'oberleutnant zur See Erich Topp, commandant de l'U-552. L'épouse et les enfants de Joseph Lomas; la famille au complet périt lors du naufrage.

L’U-552 APERÇUT BIENTÔT

LE NERISSA

QUI LOUVOYAIT DANS LA NUIT OBSCURE.

Les pertes en vies humaines furent les plus lourdes que l’Armée canadienne eut subies en un seul incident à ce moment-là de la guerre. Sur les 73 morts, 33 appartenaient à l’obscur Corps des commis militaires de l'état-major, et huit au Corps de santé royal canadien. La plupart des marins canadiens décédés étaient des télégraphistes nouvellement formés, âgés de 20 ans en moyenne.

Les survivants s’accrochaient aux canots de sauvetage, dont la plupart avaient chaviré, tandis que l’eau déferlait sur eux. Beaucoup de ceux qui avaient survécu aux explosions initiales ne passèrent pas la nuit. Les hommes supportèrent « les vagues déferlantes, le désespoir et le froid pendant des heures, puis vint l’espoir lorsqu’un avion passa au-dessus d’eux », a écrit l’historien Douglas How. Le 1er mai, à 6 h 42, un avion de patrouille Whitley aperçut six canots de sauvetage et six radeaux. Le contretorpilleur HMS Veteran arriva à 8 h 5, et les survivants étaient à son bord 10 minutes après.

Sur les 291 personnes à bord, 207 avaient péri, dont 93 Canadiens : 73 soldats, 10 marins, un membre de l’équipage et neuf civils. Il y avait 15 décès chez les Terre-Neuviens membres de l’équipage.

Fait tragique, toute la famille britannique Lomas, soit cinq personnes, dont trois enfants âgés de trois à six ans, périt dans le naufrage. L

Service, soutien, souvenir : un an à la Légion royale canadienne

Les anciens combattants du Canada, tant militaires que gendarmes, ainsi que leurs familles, sont au cœur de tout ce que font les 270 000 membres de la Légion royale canadienne. La Légion est la plus grande organisation de soutien aux anciens combattants et de service communautaire du pays, et la force de ses membres donne lieu à d’incroyables réalisations à son siège national. Ainsi, remarquablement, le nombre de membres a augmenté de cinq pour cent sur un an (plus de 44 000), ce qui est un record moderne.

SERVIR LES ANCIENS

COMBATTANTS ET LEUR FAMILLE

« Tu as vraiment été un “ange sur terre” pour moi ». De telles réactions de la part d’anciens combattants sont très émouvantes et rappellent l’importance de son travail. Ces commentaires entendus tout au long de l’année se font l’écho du travail des officiers d’entraide nationaux et divisionnaires de la Légion.

« Je vous suis très reconnaissant de tout votre travail, a déclaré, dans le cadre d’un processus du Tribunal des anciens combattants (révision et appel) (TAC[RA]), un ancien combattant à un agent des services. Désormais, quoiqu’il arrive, je me sens gagnant rien que du fait que les membres du tribunal ont pris en compte ma blessure. »

Voici ce que dit un proche d’un autre ancien combattant, qui salue l’aide apportée pour l’acquisition d’un nouveau scooter électrique : « Cela lui a donné la confiance nécessaire pour se déplacer en ville, ce qui a renforcé son indépendance et sa sociabilité. Je vous remercie vraiment du fond du cœur. »

En 2024, les agents des services ont eu des milliers d’interactions

avec les anciens combattants et ont préparé plus de 3 200 premières demandes et révisions ministérielles à l’intention d’Anciens Combattants Canada. Ils se sont aussi occupés de presque 250 examens de l’admissibilité, appels et demandes de révision au TAC(RA). Ces processus peuvent être intimidants quand on se lance sans aide, et les officiers de la Légion offrent leur soutien sans frais, que l’on soit membre ou pas. Autres faits saillants de ce travail important au niveau national : le ministère des Services aux anciens combattants a collaboré étroitement avec les centres de transition d’Anciens Combattants Canada pour alléger la pression ressentie à la fin du service; le ministère a mis au point un nouveau processus pour mieux aider les anciens combattants du Nord à obtenir de l’aide grâce aux directions divisionnaires; le ministère a renforcé les relations avec les organisations qui aident les militaires aux prises avec des problèmes médicaux « cachés », tels que les cancers ou les lésions cérébrales traumatiques qui peuvent être liés à leur travail.

RECHERCHE, DÉFENSE

D’INTÉRÊTS ET COLLABORATION

La recherche fondée sur des données probantes aide le Canada à mettre en œuvre de nouveaux outils pour aider les anciens combattants. En collaboration avec l’Institut canadien de recherche sur la santé des militaires et des vétérans, la Légion a décerné sa première bourse de doctorat de 50 000 $ à Raphaëlle Merlo, étudiante à l’Université Laval à Québec, qui cherche à optimiser les soins psychologiques pour les anciens combattants.

« J’espère être en mesure d’améliorer la qualité de vie et

le fonctionnement psychosocial du personnel militaire en service, en particulier en réduisant le temps passé sur les listes d’attente des cliniques de stress opérationnel au Canada », a déclaré Mme Merlo. Au chapitre de la défense des intérêts, l’administration centrale a fait des recommandations à de nombreux groupes, notamment ACC, la GRC et l’Assemblée de consultation des vétérans. Cette dernière a accepté de se concentrer sur trois questions clés : les lésions cérébrales traumatiques, les droits partiels des anciens combattants et le décalage entre la Loi sur les pensions et la Loi sur le bienêtre des vétérans. Entretemps, un article d’opinion des médias intitulé « Veterans, mental health, and the service dog connection » (Les anciens combattants, la santé mentale et le lien avec les chiens d’assistance) a mis en vedette l’opération Chien d’assistance de la direction de l’Ontario, qui a fourni plus de 2 millions de dollars pour former les animaux et les jumeler à d'anciens combattants.

La Légion a également soutenu des organisations qui ont des mandats semblables en faisant un autre don important au Musée national de la guerre pour l’aider à raconter des histoires d’anciens combattants, en finançant la version canadienne de livres d’école afin d’aider les enfants à comprendre la vie en tant qu’ancien combattant, et en soutenant des plans pratiques qui aident les anciens combattants, tels que la pêche à la mouche de Heroes Mending on the Fly Canada et le centre d’action bénévole Camp Aftermath.

L’équipe des services aux anciens combattants de la Légion s’est également occupée de l’expansion

IN THE NEWS

du Military Veterans Wellness Program à Toronto, qui sert à vérifier le service militaire d’anciens combattants sans abri et les met en contact avec une direction divisionnaire afin qu’ils puissent obtenir du soutien localement.

LE VISAGE PUBLIC DE LA LÉGION

La mercatique et les communications stratégiques ont contribué à l’accroissement du nombre d’adhérents pour la troisième année consécutive, à rehausser la notoriété de la Légion et à mettre en valeur le souvenir.

Les plus grands diffuseurs du Canada ont fait don d’une partie importante de leur temps d’antenne pour une nouvelle annonce d’intérêt public du jour du Souvenir. Les histoires publiées en 2024 illustrent comment la Légion aide les anciens combattants, démêle la confusion liée aux règles gouvernementales sur la prière lors des cérémonies nationales ou locales du jour du

Souvenir, et sert à promouvoir le « silence publicitaire » le 11 novembre, au cours duquel des milliers d’affiches publicitaires numériques au Canada ont été éteintes pendant deux minutes à 11 h. Les médias ont également contribué à une meilleure sensibilisation de la disponibilité du coquelicot à revers, en particulier grâce à un projet pilote avec le détaillant en ligne Amazon, dans le cadre duquel les particuliers pouvaient faire un don pour qu’un coquelicot à revers leur soit livré à domicile. En outre, d’autres initiatives ont contribué à l’éducation et à l’augmentation des dons et des adhésions, telles que des outils pour les filiales lors d’évènements de la Semaine nationale de la Légion en septembre, ainsi que le site Web, de plus en plus populaire, qui répertorie des centaines de cérémonies du jour du Souvenir organisées au Canada par la Légion (presque 900 inscriptions).

ACTIVITÉS DE L’ADMINISTRATION CENTRALE

La Légion a tenu son congrès national biennal en présentiel en 2024, le premier depuis les six ans d’interruption causée par la pandémie. Près de 1 000 délégués et participants se sont réunis à Saint John (N.-B.) pour l’évènement, le premier tenu là depuis 1928. Les délégués ont voté un nouveau Conseil exécutif national et reçu les rapports des comités internes et ceux des collaborateurs externes. La boutique du coquelicot en ligne de la Légion, quant à elle, a maintenu un service à la clientèle inégalé en expédiant plus de 53 000 colis. Parmi les nouveaux produits se trouvent des sacs à bandoulière, une décoration en céramique, une nouvelle tasse, des casquettes de sport, un cardigan bleu marine, un article de PopSockets pour téléphone mobile et des porte-adresses. Ces produits servent à maintenir

la visibilité de la marque de la Légion tout en finançant son travail.

Des stratégies telles que le renouvellement automatique, les cartes de membre numériques, l’attraction de nouveaux membres et les campagnes de renouvellement automatisé ont contribué à la croissance du nombre d’adhérents à nouveau en 2024.

Depuis son lancement en 2020, le programme MemberPerks a permis aux membres d’économiser 2,82 millions de dollars sur une gamme de produits et de services, et plus de 45 000 membres y sont désormais inscrits.

PROMOTION DU SOUVENIR ET DE LA CAMPAGNE

NATIONALE DU COQUELICOT

La Légion a de nouveau présidé à la cérémonie nationale du jour du Souvenir au Monument commémoratif de guerre du Canada à Ottawa. On estime que 40 000 personnes y ont assisté, et que des millions l’ont regardée en ligne ou à la télévision. Parmi les faits saillants, mentionnons les odes au 100e anniversaire de l’Aviation royale du Canada, le 80e anniversaire du jour J et la Mère de la Croix (d’argent) du souvenir nationale; cette dernière, qui est nommée chaque année par la Légion, dépose une couronne au nom de tous les gens qui ont perdu un enfant au service du Canada.

La Légion a également produit un nouveau guide de planification

INSTANTANÉS

du jour du Souvenir gratuit et téléchargeable pour les enseignants. Et les Concours nationaux du souvenir de la jeunesse, organisés en collaboration avec la Fondation nationale Légion, permettent de rendre hommage aux Canadiens tombés au champ d’honneur grâce à des créations d’arts visuels, d’écriture et de vidéographie.

La Légion a distribué des millions de coquelicots biodégradables dans le cadre de la Campagne nationale du coquelicot. Le total n’a pas encore été fait, mais plus de 700 000 $ ont été recueillis grâce à des troncs sans contact, tous ces fonds étant reversés aux communautés où le don a été fait. Les petites et grandes entreprises ont également joué un rôle déterminant dans la campagne, notamment en proposant de faire des dons dans leurs points de vente.

SOUTIEN DE NOS JEUNES ET PROMOTION DE LA CAMARADERIE GRÂCE AU SPORT

Les Championnats nationaux d’athlétisme pour jeunes de 2024 qui ont eu lieu au McMahon Stadium de Calgary ont attiré presque 1 000 participants. Ils se sont imprégné du souvenir et ont préparé le terrain pour se rendre aux jeux de niveau plus élevé. La ville les accueillera à nouveau en 2025.

Des championnats nationaux de sport de la Légion ont également

Bénévolat dans la communauté

La filiale no 277, Rivière Rouge Hautes-Laurentides, née à l'été 2024, a désormais sa bannière. Lors de cette merveilleuse rencontre fraternelle, l’exécutif a présenté fièrement son drapeau. Venez nous rendre visite. S. VAN

eu lieu dans d’autres villes, où des titres ont été décernés au cribbage, aux fléchettes et au jeu de la huit.

REGARD VERS L’AVENIR

Une étape passionnante arrive : le 100e anniversaire de la création de l’organisation, qui date du 17 juillet 1926. Les projets à dévoiler concernent des objets commémoratifs dans la boutique du coquelicot ainsi que des commémorations écrites et visuelles. Restez à l’écoute des canaux de communication de la Légion pour de plus amples renseignements.

La Légion organisera le congrès national du centenaire à Winnipeg, où a eu lieu son premier congrès. Et, en juillet, Ottawa accueillera la conférence de la Ligue royale des anciens combattants du Commonwealth.

De plus, la campagne du coquelicot évoluera en proposant des boites en carton pour exclure davantage de plastique. En outre, un nouveau modèle de passage pour piétons qui met en valeur le souvenir a été créé : les filiales peuvent ainsi encourager leurs collectivités à reconnaitre les anciens combattants.

En 2024, la Légion a bien promu le souvenir et beaucoup fait pour les anciens combattants du Canada, leurs familles et leurs communautés, grâce à ses membres, bénévoles, sympathisants et partenaires de collectivités et d’entreprises. L

Les membres du comité de la campagne du coquelicot de 2024 ont recueilli 101 400,50 $ pour les anciens combattants et les militaires en service ou à la retraite, ainsi que pour leurs activités. ALCIDE MAILLET

À VOTRE SERVICE

À VOTRE SERVICE est une notice rédigée par des officiers d’entraide des directions de la Légion. Pour communiquer avec un officier d’entraide, composez le 1-877-534-4666 ou consultez le site Web d’une direction. Consultez www.legionmagazine.com pour accéder à des années d’archives.

Encore une année bien remplie de soutien aux anciens combattants

Depuis un siècle, les officiers d’entraide des directions (OED) nationale et divisionnaires sont au cœur du soutien que la Légion royale canadienne offre aux anciens combattants et à leur famille. Ils travaillent ainsi sans relâche pour les aider à s’y retrouver dans la complexité des systèmes de service et de droit aux prestations.

L’une de leurs principales responsabilités est de les conseiller et de les aider dans le cadre des indemnisations pour invalidité. En effet il faut avoir tous les documents nécessaires afin de présenter la demande la plus solide possible.

Le travail d’un OED ne prend pas fin en cas de refus. Les OED continuent de défendre les intérêts de la personne qui a présenté

une demande à chaque étape du processus, notamment l’appel. Le soutien est continu pour se préparer à faire face au Tribunal des anciens combattants (révision et appel) (TAC[RA]). L’expertise des OED peut simplifier le processus et appuyer les démarches.

Plus de 7 500 anciens combattants et membres de leur famille ont bénéficié des services des OED en 2024. Près de 3 500 premières demandes et examens ministériels ont été déposés auprès d’Anciens Combattants Canada pour des milliers de problèmes médicaux, tels que la perte auditive et les acouphènes, les problèmes de santé mentale et les problèmes musculosquelettiques au bas du dos, aux hanches, aux genoux ou aux chevilles. Plus de

160 audiences de révision, d’appel ou de réexamen ont fait l’objet de représentation auprès du TAC(RA) par des OED, ou ont été entendues individuellement, au cours de l’année, et plus de 800 demandes ou appels ont été retirés après consultation avec un OED. (Il n’est pas rare qu’un ancien combattant change d’avis sur sa demande de prestations et de services ou sur l’appel.)

Fondamentalement, les OED s’emploient à alléger le fardeau des anciens combattants ou de leur famille en les guidant dans un système de prestations souvent compliqué. Si vous avez besoin d’aide, contactez les services aux anciens combattants de la LRC à veteransservices@legion.ca ou au 1-877-534-4666 (appel sans frais). L

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