DO KRE I S
#6. Fragment(s) / Mòso
#6 • Fragment(s) / Mòso
img
#6
La revue haïtienne des cultures créoles #6 • Fragment(s) / Mòso • 2023 Directeur de publication Jean Erian Samson
Rédacteur en chef Stéphane Saintil
Direction artistique Cécilia Kiavué, Laura Talmasson, Jean Erian Samson & Yara Ligiéro
Graphistes Cécilia Kiavué & Laure Laspatzis
Comité de lecture Julia Wahl, Adine Barak, Coline Biarneix, Estelle Coppolani, Yara Ligiéro, Frantz Kerby Mathieu, Stéphanie Melyon-Reinette, Guy Gérald Ménard, Sylvie Glissant, Lolita Monga, David Redon, Evains Wêche, Aurore Claverie, François Coadou, Jerry Michel, Sona Pogossian, Françoise Sylvos, Laura Talmasson, Jean Erian Samson
Secrétaire de rédaction Anesther Soraya Jasmin
Médiation et diffusion Adine Barak & Stéphanie Melyon-Reinette Stagiaire en médiation Swan-Emmanuelle Ohse (ENSAD Limoges)
Service communication et presse Léa Georges & Frantz Kerby Mathieu
→
Karel Perrussot, Old Players, Gravure taille douce, pointe sèche sur rhénalon format 15 x 20 cm, encre aquawash, Charbonnel noir, papier Hahnemühle 300 gr/ m2 format 21 x 25 cm, 2022.
© Association Vagues Littéraires www.associationvagueslitteraires.org
É DITO R IAL
HURLER LES FAILLES
Jean Erian Samson & Yara Ligiéro
Jean Erian Samson : Sans aucun doute, nous traversons une période durant laquelle susurrer nos douleurs importe peu. Il nous faut les hurler et ceci avec une rage foudroyante, pour enfin sortir de profondes somnolences toutes les failles vives du monde. « Ce ne sont pas les informations qui manquent. Ce n’est pas le savoir qui nous manque1. », avait conclu le réalisateur haïtien Raoul Peck dans Exterminez toutes ces brutes, une série de quatre épisodes diffusée en 2021 aux États-Unis dans laquelle il décrit l’Occident actuel érigé sur le socle de colonisations, de traites négrières, de génocides et d’exterminations. Que dire de ces violences qui se réitèrent et qui abrasent nos sociétés funambules ? Sous nos pieds, plus profond encore ce creux qui nous attire. Après le pilonnement, les saxifrages germeront et embelliront nos ruines. Urgences haïtienne et palestinienne. Nombreux sont les peuples assiégés, enclavés par le déferlement incessant des hallebardes des puissances contemporaines ; des caprices hégémoniques qui n’ont pour but précis que d’éteindre tout élan du souffle et d’effacer toutes les parts de lutte et d’humanité qui se manifestent. Comment déjouer cette strangulation ? « Ce ne sont pas les informations qui manquent. » : il nous faut peut-être un peu plus de mouvements. Yara Ligiéro : Dans A vida é selvagem (« La vie est sauvage » en français) d’Ailton Krenak2, le penseur indigène brésilien fait un commentaire sur la pratique d’éloignement social courante chez les Zo’é, une communauté qui évite tout contact avec la civilisation dominante. Cette pratique-là, encore plus renforcée pendant la pandémie, a assuré qu’aucun Zo’é n’attrapait le coronavirus : « Ils ont
1
Raoul Peck. Exterminate All the Brutes. Documentaire. HBO, 2021, USA.
2
Krenak, Ailton. A vida é selvagem. Cadernos Selvagem. Publication digitale, Dantes Editora, Biosfera, 2020, Brésil.
déclenché leur propre dispositif thérapeutique qui ne les a pas laissés tomber malades3. » Ils savaient exactement quoi faire pour éviter le virus, en affirmant que l’esprit de cette maladie se baladait dans l’air. Il paraît que, dans le monde d’aujourd’hui, embrasser un mode de vie autarcique comme celui-là s’avère un vrai défi : le droit (pas l’obligation) à l’isolement est devenu pratiquement nul… Même sur une île lointaine, on n’est plus isolé·es, ni physiquement ni virtuellement. Des personnes et des informations traversent nos chemins quotidiennement. Que pouvons-nous faire d’autre, alors, sinon comprendre et apprendre la « langue de zuzu4 » ? Est-ce la faute de la langue ? En plus de représenter un désir de faire partie d’un tout, elle est un outil de survie. Dans le texte Ma langue de zuzu de Evains Wêche, la dichotomie entre le français et le créole, enracinée dans certaines sphères de la société haïtienne, révèle une angoisse linguistique et identitaire, commune aux pays anciennement colonisés. Telle une feuille de papier, rudement déchirée en plusieurs morceaux minuscules éparpillés sur le sol, nos cultures ont été (sont toujours) traversées, brisées, reconfigurées selon les volontés des blocs hégémoniques et colonialistes. Au fait, qu’est-ce qui reste après la destruction ? Ces minuscules fragments de vie par-ci, par-là, finissent par recouvrer leurs territoires légitimes, ils déploient leur propre voix à partir de ce qui avait été déchiré et ce qui les avait déchirés… Petit à petit, ces fragments se recréent et, enfin, malgré toutes les forces suprémacistes, ils grandissent. De nouvelles vies, des survies, qui raconteront leurs histoires de souffrance, de luttes, de résistance et qui transmettront, ainsi, leurs propres formes de sagesse et la version authentique de leurs histoires. JES : Quand la gorge ne supporte plus le cri de l’âme, l’art, la poésie et la rencontre peuvent servir d’exutoire pour une conscientisation collective. Et DO♦KRE♦I♦S, dès sa création, s’est constituée en véritable laboratoire qui dévoile chaque année de nouvelles formes d’expériences créatrice et humaine. Cette présente parution se pare
3
ibid., p. 5
4
Wêche, Evains. « Ma langue de zuzu », Revue DO♦KRE♦I♦S, no 6 Fragments(s)/Mòso (2023) : p. 21-23.
5
Coffi Babalola, Adjaï & Adonon, Achille. « Écorces des Limbes, Recherches Photographiques », Revue DO♦KRE♦I♦S, no 6 Fragments(s)/Mòso (2023) : p. 109-111.
de fragments inédits de créations, de gestes lacunaires, de réflexions, qui se répandent dans la sphère métaphorique d’un langage poétique assumé. Des formes, des couleurs, des images, des espoirs, des inquiétudes. Des séquelles. Des veines rapiécées dans lesquelles circulent encore sèves vives, des amours qui se réjouissent, en tentant d’ « habiter le monde après le désastre5 » (Adjaï Coffi Babalola). Chaque part de lutte, chaque part d’humanité qui constitue ce collectif, est une expression singulière qui répond à la volonté de dire ou d’inventer une manière inédite d’exister, ensemble. Chaque contribution est un cri placé en écho discontinu percutant d’autres voix, retrouvant d’autres méandres, formant rouages. Ces petites expériences individuelles se retrouvent et/ou se réinventent dans le commun à travers des espaces de partages et de débats – bien au-delà des identités et des diasporas qui parfois s’enlisent dans l’enfermement et le rejet de l’autre. YL : L’imaginaire se construit même au-dessus des débris… Concrètement, qu’on vive d’un côté de l’océan ou de l’autre, que les dégâts soient récents ou pas, émergents ou entravés, le sol reste toujours fertile pour les artistes. La mémoire de nos racines, racontée de façon douloureuse à travers la grammaire occidentale, transmise parmi nos oralités, nos musiques, nos danses et nos fêtes, se retrouve aussi dans notre art. Dans la peinture, la représentativité prend enfin sa place ; nous, les femmes, ne sommes plus seulement un sujet de tableau. – Nous ne sommes plus des servantes à côté de « madame6 » … Par ailleurs, ni les femmes blanches, ni nous, les femmes racisées, ne sommes plus de simples objets de désir, des normes de beauté maximale ou des sauvages érotisées7. – Nous sommes des peintresses. Nous nous représentons nous-mêmes, avec tout ce qui compose notre vaste imaginaire. Johanna Mirabel, que j’ai côtoyée aux Beaux-Arts de Paris il y a quelques années, tout comme Claudia Brutus, diplômée de la même école, expérimentent des narrations picturales inachevées. L’aspect d’esquisse chez les artistes met en évidence des histoires qui ne sont pas encore finies, mais qui se passent justement dans
6 7
Édouard Manet. Olympia, 1863, France.
Des tableaux comme D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? ou Les Seins aux fleurs rouges de Paul Gauguin, réalisés entre 1897 et 1899 à Tahiti, démontrent un stéréotype, créé par les artistes européens de l’époque envers les femmes étrangères racisées. Cela consiste en la diffusion d’une image de femme à la fois érotique et bestiale.
le moment présent. Même si des figures du passé (de leur univers familier ou de leurs ancêtres) y apparaissent, la transparence des éléments côte à côte crée un autre espace-temps. Tout se passe au même moment sur le plan du tableau. Leur peinture vit, ainsi que leur rêve. JES : DO♦KRE♦I♦S est réfractaire à la finitude. Elle appelle en outre à la métamorphose, à la transgression. Je crois qu’il s’agit ici du premier numéro dans lequel la thématique s’impose aussi naturellement sur le présentoir. La couverture affiche une belle interaction graphique assortie à la poétique du/des Mòso : un logo éclaté et ses brisures dispersées sur une œuvre montrant un portrait figé – pour toujours – dans l’impact d’un coup violent laissant deviner une image recomposée, cousue, métamorphosée. À travers cette Fragmentation 1 (titre de l’œuvre), l’artiste guadeloupéen Deiron aborde, d’une manière très sensée, la fragmentation des entités créoles en mettant en exergue « le choc qui amène aux fragments8 ». La métaphore du miroir cassé illustre parfaitement les intentions de la rédaction de la revue à travers le choix de la thématique Fragment(s)/ Mòso pour ce sixième opus. En effet, en se regardant dans un miroir brisé, en plus d’être en présence du choc brutal à l’origine de cette cassure, nous nous verrons écartelé•es ; certaines parties du corps raturées, déformées, dégradées et d’autres démultipliées. Se voir littéralement morceler par une violence qui s’inscrit d’emblée sur les gènes du trauma. Pour moi, confronter notre reflet dans ce miroir cassé, celui qu’on esquive constamment, et rapiécé par l’artiste, c’est admettre de se voir multiple, tel un pied-de-vent qui s’invite dans le sombre des ouragans dévastateurs. Cette recomposition de l’image violentée retentit tout au long du défilement des pages dans l’écho du morcellement et de la fragmentation de soi. YL : Fragments de terres, d’origines, de mémoires… Fragments de chair, de sang et de peau. « Je rassemble les bouts trouvés, tous les garder, ne doit manquer, inventaire des bouts en quête engluée de toi9 […] » (Laëtitia Tantely
8
D’après la note d’intention de l’artiste.
Deleuze). À l’extérieur et à l’intérieur, des assemblages géographiques, physiques ou impalpables témoignent de nos histoires et de nos batailles renouvelées. Pendant la traversée, qu’est-ce qu’on a dû laisser derrière nous ? Par ailleurs, qu’est-ce qui reste toujours avec nous et qu’ils ne pourront jamais nous enlever ? Sommes-nous conscient·es de notre complexité, de notre diversalité10 ? Une fois, quelqu’un m’a dit que, comme les atomes, nous étions indivisibles. Quand on divise des cellules, on y trouve entre autres des molécules, puis en divisant ces dernières, on arrive finalement aux atomes. Les atomes sont tellement minuscules qu’on ne peut pas les fractionner. Cette belle image me soulage car je sais maintenant que, malgré tous les massacres, les groupes opprimés résisteront, créant des sphères de dissidences. Par la force cohésive, ces fragmentsatomes féconderont à l’insu du geôlier et donneront lieu à des nouvelles approches identitaires. JES : « Fragment(s)/Mòso ». Cette thématique nous invite à formuler un hommage à Sébastien Jean : un artiste haïtien morcelé. Nous revenons sur son œuvre, son parcours, ses rencontres et ses aficionados. « Avant de le rencontrer, ses toiles m’avaient frappé, comme un poing au plexus », nous dévoile Arnaud Delcorte dans une longue lettre au peintre décédé trop tôt. « […] puissant et solaire par ses œuvres, mais pas un soleil de loin, un soleil qu’on aurait contre le visage et qui brûlerait jusqu’au ventre. Un souffle incandescent. » C’est ainsi qu’Arnaud décrit son ami artiste avec qui il a publié deux recueils, dont un chez les Éditions des Vagues en 2013 sous le titre de Quantum Jah. Sébastien Jean détournait les matériaux, brouillait les frontières entre les arts, les procédés les rendant flous ; mêlant les pratiques et poussant le geste de peindre à son paroxysme : la performance. La surface à peindre évoque le sursaut d’un champ de braises, donnant à voir des heurts de couleurs : palettes enfantines, contrastes violents combinant cendres et luminescence. Y jaillissent des créatures informes, reflets d’une somme de curiosité, de sensibilité et de rage enfouies. Les œuvres de Sébastien Jean font écho aux situations et nombreux récits qu’on retrouve dans ce nouveau numéro.
9
Deleuze, Laëtitia Tantely. « Dedans », Revue DO♦KRE♦I♦S, no 6 Fragments(s)/Mòso (2023) : p. 51.
10
Patrick Chamoiseau définit la « diversalité » comme étant la mise en relation harmonieuse des diversités préservées.
Alain Séraphine, Esquisse d’une des traces de ce qui se voudrait être une trame d’écriture qui s’identifierait à la population de La Réunion, 1980
Sébastien Jean, Sans Titre, 2014
« Et que dire des violences, des amours tout aussi généreuses d’illustrations, de brisures et de fontes ; de déchirements, de rapiècements et de genèses ? » Des fragments épars, dédiés au peintre haïtien Sébastien Jean (1980 - 2020)
SO MM AI RE 48
Poétique sur le fragment et l’altérité Tessa Naime
90
Fragments sur le cosmos (Un discours de la méthode) Francois Coadou
169
kre
14 21
183
62
Daffodils, ou le mythe de création danticatien Derne Darelle Moutoula Niengou
32
Fanm-Mas Flore Pavy
Monchoachi : restituer l’envers de la modernité Jean-Christophe Goddard
38
Depi lafrik yon kò brize Jamesley Louisius
47
54
Ce jour Héloïse Thiburce
56
Mòso Malik Duranty
16
Pièce détachée Fritz Stanley Backer
20 27
Le supplice de l'agonie Catherine Ursin
Ilang Ilang Mari Sizay
34
Le lent dépeuplement d'Agaléga Joël Achille
142
Ma langue de zuzu Evains Wêche
24
Pou ton tèt koupé Ann O’aro
28
Parts éparses Burner Nadia
35
Bwa floté Stéphanie Melyon-Reinette
51
Dedans Laëtitia Tantely Deleuze
Il ne reste que les pierres pour nous compter Marie Lafaille Cosmopoétique de Mòso fè la tombé (Sans titres) 70 Lo' 72 la frontière Hugues Erault Léopold Jean Baptiste Sara Mychkine Depi lafrik yon kò brize Jamesley Louisius
74
The Leftovers Giorgiana Gace
80
Durée de vie Victor Dumiot & Marie-Caroline Locquet
88
Koleksyon Perdrose Payano Vendredi (Sans titres)
102 Hugo Fontaine
76
89
Mòso souvni
Zardin mon kér
Ode à la défaite Françoise Sylvos
84
77
Pour quelques morceaux de béance ! Judith Michel
98
Zèkli Lolita Monga
La saison des assassins
130 Ben Ali Saidoune
134
Écorces des limbes, recherches photographiques
124
Depi lafrik yon kò brize Jamesley Louisius
Fragments de moi Zoé Besmond de Senneville
140
Mes herbes folles Anita Zairi
147
Enclaves Annabelle Salvan
155
La grammaire est un autre pays Stève Wilifrid Mounguengui
160
florilège déposé en guise d’offrande un matin de juillet aux abords du lit de langevin Jean Erian Samson Fragments Fragments du réel en archipels Le poème islandais 162 Ophélie Sautron 163 Emmanuelle Sarrouy Sophie Braganti
167
Fragments Vies Étoiles Françoise Foutou
175
Il y a des soirs qui sont si doux qu'aucun matin ne les mérite Martin Zeugma
178
Fragments d'amour Roodmirson'n Mousson Dabrézil
157
Les arbres s’habillent Serge Lapisse
168
174
Véli, l'heure où les chants se lèvent Ambre Maillot
Fragilité Jean-Jacques Camy & Alshaad Kara
176
Je suis Grégory Rateau
179
Demain je partirai avec tes souvenirs
180 en poche Christian Laurent Similien
Fragments Micky-Love Mocombe
182
189
(Sans titre) Rowski Bontemps
198
Ancêtres Melvyn Pharaon Myel
200 Ismaël « Ti bouna Lakour » Fontaine 204
Brisures de Framboises
209 (Extrait I…) Fabien Leriche
205 Anastasia Kruglyak
I
(Sans titre)
192 Guecelyn Otilus Delaguinée
193
Inversion Mariana Paraizo
Mon kèr in margoz
Journal des grands bois
Claudia Brutus, l'expression apaisée d'un chaos identitaire Alexandre Eudier
96
Lhérisson Dubréus Le Centre d'Art de Port-au-Prince
194
Pascal Lagesse rakont Cabri c'est fini Jacques Achille
86
JÒF : Zone plurielle de jouissance Michaël Mondésir
131
Zékobèl
210 Tamla Henry-Léo
68
Sébastien Jean Le Centre d'Art de Port-au-Prince
Jean-Marc l’Enchanteur
190 Daniel Rollé
Étienne Chavannes
201 Le Centre d'Art de Port-au-Prince
Proposition de trois poèmes traduits de l’anglais (US)
Mes tissages Cécilia Kiavué
Mon ami
129 Wasly Noris
136
Je n'ai pas encore fait mon deuil
109 Adonon Achille 118
Fruits de la résistance Stevens Azima
127
150 avec qui nous sommes Candice Zogo
105 Stéphanie Jeanty
Mouvement Primaire Jonathan Potana
Mòso fè la Agnès Djafri
Ka Nu Ye ou la promesse de reconnecter
Essai sur le nu masculin Linda Mitram
Fragments Cindy Le Boucher
104 Marie Ange Claude
108 Léana Gaspal 117
Le morcellement dans Médée, poème enragé : un corps en archipel ? Julia Wahl
Hommage à Sébastien Jean Arnaud Delcorte
Jane, Jeanne, au choix au lieu de Janus Laura Lutard
60
40
Pleurer Carl Pierrecq
112
Ziskakan, une révolution créole Pierre-Henri Aho
DO
126
120 de la poétesse Vasantha Sambamurti Estelle Coppolani
S
SO MM AI RE 48
Poétique sur le fragment et l’altérité Tessa Naime
90
Fragments sur le cosmos (Un discours de la méthode) Francois Coadou
169
kre
14 21
183
62
Daffodils, ou le mythe de création danticatien Derne Darelle Moutoula Niengou
32
Fanm-Mas Flore Pavy
Monchoachi : restituer l’envers de la modernité Jean-Christophe Goddard
38
Depi lafrik yon kò brize Jamesley Louisius
47
54
Ce jour Héloïse Thiburce
56
Mòso Malik Duranty
16
Pièce détachée Fritz Stanley Backer
20 27
Le supplice de l'agonie Catherine Ursin
Ilang Ilang Mari Sizay
34
Le lent dépeuplement d'Agaléga Joël Achille
142
Ma langue de zuzu Evains Wêche
24
Pou ton tèt koupé Ann O’aro
28
Parts éparses Burner Nadia
35
Bwa floté Stéphanie Melyon-Reinette
51
Dedans Laëtitia Tantely Deleuze
Il ne reste que les pierres pour nous compter Marie Lafaille Cosmopoétique de Mòso fè la tombé (Sans titres) 70 Lo' 72 la frontière Hugues Erault Léopold Jean Baptiste Sara Mychkine Depi lafrik yon kò brize Jamesley Louisius
74
The Leftovers Giorgiana Gace
80
Durée de vie Victor Dumiot & Marie-Caroline Locquet
88
Koleksyon Perdrose Payano Vendredi (Sans titres)
102 Hugo Fontaine
76
89
Mòso souvni
Zardin mon kér
Ode à la défaite Françoise Sylvos
84
77
Pour quelques morceaux de béance ! Judith Michel
98
Zèkli Lolita Monga
La saison des assassins
130 Ben Ali Saidoune
134
Écorces des limbes, recherches photographiques
124
Depi lafrik yon kò brize Jamesley Louisius
Fragments de moi Zoé Besmond de Senneville
140
Mes herbes folles Anita Zairi
147
Enclaves Annabelle Salvan
155
La grammaire est un autre pays Stève Wilifrid Mounguengui
160
florilège déposé en guise d’offrande un matin de juillet aux abords du lit de langevin Jean Erian Samson Fragments Fragments du réel en archipels Le poème islandais 162 Ophélie Sautron 163 Emmanuelle Sarrouy Sophie Braganti
167
Fragments Vies Étoiles Françoise Foutou
175
Il y a des soirs qui sont si doux qu'aucun matin ne les mérite Martin Zeugma
178
Fragments d'amour Roodmirson'n Mousson Dabrézil
157
Les arbres s’habillent Serge Lapisse
168
174
Véli, l'heure où les chants se lèvent Ambre Maillot
Fragilité Jean-Jacques Camy & Alshaad Kara
176
Je suis Grégory Rateau
179
Demain je partirai avec tes souvenirs
180 en poche Christian Laurent Similien
Fragments Micky-Love Mocombe
182
189
(Sans titre) Rowski Bontemps
198
Ancêtres Melvyn Pharaon Myel
200 Ismaël « Ti bouna Lakour » Fontaine 204
Brisures de Framboises
209 (Extrait I…) Fabien Leriche
205 Anastasia Kruglyak
I
(Sans titre)
192 Guecelyn Otilus Delaguinée
193
Inversion Mariana Paraizo
Mon kèr in margoz
Journal des grands bois
Claudia Brutus, l'expression apaisée d'un chaos identitaire Alexandre Eudier
96
Lhérisson Dubréus Le Centre d'Art de Port-au-Prince
194
Pascal Lagesse rakont Cabri c'est fini Jacques Achille
86
JÒF : Zone plurielle de jouissance Michaël Mondésir
131
Zékobèl
210 Tamla Henry-Léo
68
Sébastien Jean Le Centre d'Art de Port-au-Prince
Jean-Marc l’Enchanteur
190 Daniel Rollé
Étienne Chavannes
201 Le Centre d'Art de Port-au-Prince
Proposition de trois poèmes traduits de l’anglais (US)
Mes tissages Cécilia Kiavué
Mon ami
129 Wasly Noris
136
Je n'ai pas encore fait mon deuil
109 Adonon Achille 118
Fruits de la résistance Stevens Azima
127
150 avec qui nous sommes Candice Zogo
105 Stéphanie Jeanty
Mouvement Primaire Jonathan Potana
Mòso fè la Agnès Djafri
Ka Nu Ye ou la promesse de reconnecter
Essai sur le nu masculin Linda Mitram
Fragments Cindy Le Boucher
104 Marie Ange Claude
108 Léana Gaspal 117
Le morcellement dans Médée, poème enragé : un corps en archipel ? Julia Wahl
Hommage à Sébastien Jean Arnaud Delcorte
Jane, Jeanne, au choix au lieu de Janus Laura Lutard
60
40
Pleurer Carl Pierrecq
112
Ziskakan, une révolution créole Pierre-Henri Aho
DO
126
120 de la poétesse Vasantha Sambamurti Estelle Coppolani
S
14
Hommage à Sébastien Jean Arnaud Delcorte
On me dit à travers l’océan que l’ami-peintre Sébastien Jean s’en est allé. Pour toujours. Avant de le rencontrer, ses toiles m’avaient frappé, comme un poing au plexus. Puis nous avions fait un livre ensemble, coup d’essai oublié, puis un autre, puissant et solaire par ses œuvres, mais pas un soleil de loin, un soleil qu’on aurait contre le visage et qui brûlerait jusqu’au ventre. Un souffle incandescent. C’est ainsi qu’est sa peinture, et lui, toujours funambule sur le brasier, seulement en équilibre dans le mouvement. Ce soir toutes mes sympathies vont à sa famille, à ses enfants, à ses proches. Et ma tristesse de le voir partir, si jeune, aux étoiles. Sébastien Jean
(Né à Thomassin le 17 mars 1980, décédé le 24 novembre 2020) Tu peins des équinoxes de sang des câblages dans nos veines à l’orée des chemins de suie tu guettes les chacals noirs dans les rues frémissantes emportés sur des radeaux de fortune couverts d’hématomes dans les rapides tu nous entraînes vers le fond abasourdis comme des enfants en quête d’essentiel tu peins des voyages et l’horizon se noie des étincelles de foudre des incendies dans la nuit une petite fille devient femme sous tes doigts poupée déflorée avec un clou entre les lèvres il y a dans tes yeux des guerres larvées et des rencontres de grands Loas toujours le danger toujours la mort comme une robe de mariée des algues-visages couvent les corps endoloris sur la rive d’une île à grands écarts de couleur un souvenir du glissement plaque Caraïbe faille Enriquillo les corps écartelés jeune Hispaniola sang coulé d’une coupure horizontale de Tiburon à Pétionville corps déchirés sur la longueur par le glissement des hémisphères tu peins à grands mouvements tectoniques à rebours du temps malsain à encre de café et de goudron des rues brûlantes de Port-auPrince tu peins à colle à boue cabrettes zombifiées et crabes fantômes un grand portique de fer un arc maudit une porte mystère décroche l’étoile avec une calebasse à défaut de livres les orphelins portent de vieux rêves dans leurs yeux en attendant la mer tu peins des signes dans la poussière sur le plâtras sur les corps nus des enfants morts dans l’entrejambe des filles de joie des croix de fumée sur les fronts cent millions d’Africains déportés sur l’esquif de la gloire du blanc marchandés rejetés abîmés en terre inconnue avec dans l’œil rougi à jamais un ferment de vengeance une dame aigue-marine passe dans la brume du petit matin bouche aphone à peine esquissée elle laisse entre nos mains son nouveau-né les passants la toisent se détournent c’est comme ça ici dans la rue tout passe et rien n’arrête plus le roulement creux de la misère et du ventre pas même les sortilèges les boniments Baron Lacroix Erzulie Dantor bouches hypertrophiées bleu outremer tu peins des œuvres de bienfaisance des latrines purulentes l’écume aux commissures du cœur des jouissances sans amour et des amours sans domicile fixe des cris des éclats de viol dans un début de crépuscule de Thomassin le froissement du vent et le jeu des grandes palmes crépuscule à cendre de charbon les ombres qui rampent scolopendres dans la lune croissante des rayons ultraviolets des gueules édentées des viscères béants des sourires de mille soleils et toujours toujours la nuit tu dialogues seul à seul avec les monstres en vue de négocier l’épiphanie d’un matin.
15
Sébastien Jean, Sans Titre, 2019