Avec les contibutions de : Haïti : Céleur Jean Hérard • Clermont Julien • Dubréus Lhérisson • Fabian Charles • Faubert Bolivar • Franck Louissaint • Frantz Kerby Mathieu • Garnel Innocent • Guy-Gérald Ménard • Ife Day • James Noël • James Stanley Jean-Simon • Jean Érian Samson • Jean Verdin Jeudi • Jeanne-Elsa Chéry • Jerry Michel • Jorelus Jospeh • Joseph Valcin • Junior Borgella • Le Centre d’art de Port-au-Prince • Lesly Pierre Paul • Lionel St Eloi • Marie-Ange Claude • Mlikadol’s Mentor • Pascale Monnin • Paul-Alain Depestre • René Depestre • Rick De L’île • Stevenson Mervil • Wendy Desert • Yanick Lahens Ile de la Réunion : Ambre Maillot • Boris Gamaleya • Estelle Coppolani • Francky Lauret • Françoise Vergès • Jack Beng-Thi • Jean-Claude Carpanin Marimoutou • Kloé Doutremer • Lolita Monga • Nelly Cazal • Nikky Neko • Patrice Treuthardt • Solen Coëffic • Teddy Iafare-Gangama Guadeloupe : Cédrick-Isham • Dach&Zephir Designers • Minakshi Carien • Olivier Marboeuf • Patrice Sophie • Stéphanie Melyon-Reinette France : Aglaée Collin • Aurelia Zahedi • Catherine Ursin • Chris Pillot • Claire-Ania Virgile • Diane Aubrun• Florence Conan • Frédéric Fijac • Lucien Suel • Lylou • Patrick Quillier • Serge Pey • Stan Buffard • Stéphane Casenobe Martinique : Christelle Lozère • Françoise Foutou • Ludovic Nino • Malik Duranty • Patricia Donatien • Patrick Chamoiseau Ile Maurice : Anil Rajendra Gopal • Lisa Ducasse • Le Mauricien • Joël Achille • Jacques Achille • Georges Michel • Nirveda Alleck Brésil : Clara Martins • Danddara • Lucas Lugarinho • Isabella O. Guedes • Ricardo Lima • Nathan Pires Belgique : Cetout Celine • Fontaine Hugo • Arnaud Delcorte • Martin Coste • Gaëtan Sortet • G. Romero Mayotte : Nassuf Djailani Togo : Elemawusi Agbedjidji Tunisie : Mokhtar El Amraoui Norvège : Oïjha Cameroun : Marc Alexandre Oho Bambe Suisse : Sarrouy Emmanuelle Sénégal : Baba Badji USA : Paul Dirmeikis Nouvelle-Calédonie Kanaky : Shivay La Multiple Trinidad and Tobago : Andil Gosine Inde : Anusha Judith Reginald D’Souza Seychelles : Magie Faure-Vidot Vijay-Kumar République Démocratique du Congo : Gosette Lubondo Mexique : Fernanda De Icaza Espagne : Orlando Britto Jinorio Bénin : Achille Adonon Mali : Thiémoko Diarra
Nathan Pires, São Paulo Saturado _ Saturated Sao Paulo, photographie argentique, São Paulo, 2015
Dépôt légal : à paraitre Prix : 25€
ISSN : en cours
Trace (s) / Mak
Grand Rue, Port-au-Prince, © Florence Conan
Revue haïtienne des cultures créoles #4 Trace (s) / Mak, 2021
Directeur de publication Jean Erian Samson Rédacteur en chef Evains Weche Directrice artistique Florence Conan Graphiste Célestine Viart, Camille Vacher Comité de lecture Adine Barak, Catherine Panot, Estelle Coppolani, Guy Gérald Ménard, Jean d’Amérique, Junior Borgella, Lolita Monga, Maggy Faure-Vidot Vijay-Kumar, Frantz Kerby Mathieu, Minakshi Carien, Nicole Cage, Philippe Bon, Stephane Saintil Traduction Claire-Ania Virgile Secrétaire de rédaction Stéphane Saintil Communication et diffusion Kloé Doutremer, Léa Georges & Frantz Kerby Mathieu Administration Junior Borgella
© Association Vagues Littéraires www.associationvafueslitteraires.org
L’ÉDITORIAL Estelle Coppolani Croissances et excroissances des traces Du signe crypté à la trace tenace, les sentiers créoles du monde sont parsemés de morceaux de mémoire reconstitués. À l’occasion de sa quatrième livraison, la revue Dokréis en collecte encore et encore, grâce au relais complice des voix fulgurantes : en Haïti, évidemment, mais aussi en Martinique, en Guadeloupe, au Sénégal, au Togo, au Cameroun, en Tunisie, à l’île Maurice, à la Réunion, à Mayotte, aux Seychelles, en Belgique, aux États-Unis, en Norvège et en Suisse. Rares sont les mots qui, comme celui de trace, auront remué avec autant de vigueur les littératures de la Caraïbe puis, par extension sismique, celles du globe entier. En véritable archipel-profusion, la Caraïbe des cultures créoles retentit d’autant plus fort que ses caisses de résonance rencontrent celles des autres régions d’abondance où les diasporas et les outre-voix portent de même l’obsession des traces. Non le pli du regard vers l’arrièretemps mais l’inspection scrupuleuse des corps vivants ; non le déroulé sur table des parchemins doctement conservés mais l’enluminure des souffles expirés ; non la traque à l’empreinte ensevelie sous quelque lave, sinon l’invention de l’empreinte, la fable de la lave. Dans cette histoire de tressage des tracés, l’écriture libère à son tour un autre chargement confus de solidité et de remous. Les sociétés créoles,
peut-être plus que d’autres, traquent avec avidité ce qui reste. Dans les contextes coloniaux postérieurs à 1492, la condition de mortalité est éprouvée dans la capture, le rapt, le génocide, la déportation, la mise en esclavage, la mutilation, la réinvention illimitée de la violence – mais aussi, sournoisement, dans la disparition des ancêtres. Certaines traces sont effacées, niées ou savamment truquées : façon de construire l’absence d’histoire d’un peuple ou d’une terre et d’y faire résonner son propre bruit, dans une fiction de primauté. Pourtant, au temps même de ces destructions, les miracles de la mémoire opèrent, infaillibles. L’oralité, la perpétuation des gestes, la restauration magique des énergies parviennent à raviver tout ce que l’on a tenté d’arracher et de dissimuler. On donne souvent l’exemple du marronnage pour imaginer les dissidences prodigieuses et on oublie parfois que la résistance s’est établie, aussi, au cœur même de la plantation. Nous formons nous-mêmes, d’un océan à l’autre, la descendance de cette intrusion du trouble dans l’habitation. Ainsi les voix portées par Dokréis chantent-elles encore, infiniment, le soulèvement énergique, la guérison splendide, la conservation des secrets, l’hommage transgénérationnel, l’amour infléchi, et toute trace léguée par ce que les livres nomment de l’expression d’âge moderne.
Ce thème de la trace permet également à Dokréis de formuler un hommage particulier au grand poète réunionnais Boris Gamaleya (19302019), dont l’œuvre a entremêlé les réseaux de sens littéraires les plus classiques aux traditions poétiques les plus mascarines. À l’occasion de la « décade Boris Gamaleya » organisée du 20 au 30 septembre 2021, la Bibliothèque Départementale de la Réunion numérise les œuvres du poète et agrandit enfin le lectorat désireux de découvrir l’ensemble de ses titres, jusqu’alors conservés avec jalousie par les propriétaires heureux des tirages d’époque. L’hommage est prolongé à travers ce numéro avec des contributions spécifiques et, de façon exceptionnelle, quelques fragments inédits de l’auteur. On y retrouve son verbe ciselé et son imagination profuse, autant marquée par les pitons fumants que par la dentelure des côtes de roches noires.
Boris Gamaleya aimait passionnément son île et il en a défendu les cultures et la langue créole jusqu’à la sentence d’exil. A posteriori, redécouvrir cette voix poétique consiste aussi à se plonger dans la ferveur des décennies 19701980 à l’île de la Réyon : époque de l’intrication de l’art et du politique par excellence, alliances intellectuelles, espoirs de révolution. Beaucoup disent avoir récité par cœur comme un hymne flamboyant, en ce tempslà, le grand chant de Vali pour une reine morte (1973). Lire ou relire le poète réunionnais aujourd’hui, depuis l’océan Indien ou n’importe quelle autre région du monde, ce serait peut-être s’accorder cette même promesse vitale. Oui, ce pourrait peut-être consister à faire l’aveu d’une liaison nécessaire entre l’inspiration et l’exigence. Entre le tremblement de voix et l’espérance. Ambre Maillot, Paysage, 2021.
« On ne meurt pas. Quelques notes d’un somptueux piano accompagnent les souris et les hommes. » Boris Gamaleya
SOMMAIRE
22
Amarres. Créolisations india-océaniques. Extrait… Françoise Vergès et Jean-Claude Carpanin Marimoutou
43
Restes, traces et marques dans les habitations coloniales en Haïti Jerry Michel
83
Analyser les traces-mémoires, vers une histoire de l’art antillais alternative. L’exemple du peintre Henry Gabriel Christelle Lozère
105
Incitation au déboulonnage Estelle Coppolani
128
Traces in-oubliables ou aphorismes de détraçabilité Rick De L’île
162
Les relations sociales amoureuses des captifs africains dans la colonie esclavagiste de SaintDomingue Jean Verdin Jeudi
169
Trace et enfance, Caste et Kala Pani. Corps capitalisés. Portraits de grands-mères d’origine indienne Minakshi Carien, Anusha Judith Reginald D’Souza et Claire-Ania Virgile
30
Figurer à l’écran Ife Day
38
Où sont vos monuments ? Olivier Marboeuf
52
L’étoile du Ché (archive) René Depestre
54
Des quartiers de soleils fermentent sur le quai Boris Gamaleya
55
Cette main Nassuf Djailani
63
Observation de soi Stan Buffard
64
Poème express 00833, Poème express 000835 Lucien Suel
66
Charlotte Logographe Faubert Bolivar
70
Goélands sur lit de nuages Arnaud Delcorte
74
Mo zis espere… Anil Rajendra Gopal
80
Plus de vingt ans déjà Marc Alexandre Oho Bambe
178
Ventres Solitude Stéphanie Melyon-Reinette
82
192
Allégorie de la trace dans le monde créole Patrice Sophie
Genesis Lisa Ducasse
92
208
L’empreinte des Taïnos Florence Conan
Une marque Ludovic Nino
94
218
Traces doloris, la blès de la souffrance à la création Patricia Donatien
(Fragment 1) Boris Gamaleya
95
Poème confiné d’outre-mer Lolita Monga
98
Tant pis pour la nuit Jean Erian Samson
104
JUSQU’À CE QUE D’AUTRES VOIX NOUS ÉVEILLENT Stéphane Casenobe
10
Tracées de Mélancolie, Extrait Patrick Chamoiseau
16
Éternité de quoi allons-nous discuter Boris Gamaleya
112
Les chemins nous racontent Patrice Treuthardt
18
Traces. Autoportrait de Wendy Desert Wendy Desert
116
Rete powèm nan..... MLIKADOL’S MENTOR
29
Traces Aglaée Collin
117
Traces Elemawusi Agbedjidji
118
Artemot Martin Coste et Gaëtan Sortet
212
Mémoires de peaux Françoise Foutou
120
wunjo Paul Dirmeikis
214
Mantoute Jeanne-Elsa Chéry
122
Réhabilitation du serpent Serge Pey
227
124
Kòw sé an chimen Malik Duranty
Mélanine Histoire de peaux et d’oripeaux, et autres plumes d’oiseaux Emmanuelle Sarrouy-Noguès
229
131
AKRIBEIA 04 Chris Pillot
TRACE/MAK Céline Cétout
234
134
Les ongles de Laticha Stevenson Mervil
La mère fantôme est revenue dans la chambre du prophète Baba Badji
136
Fragments inédits Boris Gamaleya
137
Alors les os Frédéric Fijac
12
Boris Gamaleya ou le verbe comme force Patrick Quillier
144
Bruits d’ivresse ! Frantz Kerby Mathieu
56
Éloj Kéyol dach&zephir designers
152
Brinzèl ek boukané Teddy Iafare-Gangama
72
153
Souvenirs de Mateur Mokhtar El Amraoui
Le texte est un tissu avec les images de Hasawa Francky Lauret
90
154
Qu’as-tu ramené ? Oïjha
Franck Louissaint Le Centre d’art de Port-au-Prince
138
160
Peut être Gaëtan Sortet
Le Rastafarisme à Maurice Le Mauricien
156
161
Latras lavi dan mon kanton Magie Faure-Vidot Vijay-Kumar
Dans le phalanstère de Jack Beng-Thi Patrick Quillier
190
168
Face à la page blanche James Noel
Bloomsbury Handbook to Edwidge Danticat ...
206
183
Marquage (s) Catherine Ursin
Clermont Julien Le Centre d’art de Port-au-Prince
186
Chaque cicatrice est une traduction accidentelle Hugo Fontaine
188
Traces James Stanley Jean-Simon
32
Ann soti kreyolofoni a nan maj la Fabian Charles
198
Ce soir la nuit porte mal sa rage Marie-Ange Claude
75
Dis kesyon sou kreyòl ak sous akademi kreyòl ayisyen Guy-Gérald Ménard
200
Empreintes et fractures Nelly Cazal
145
204
Déchéances Junior Borgella
La langue créole : pour une recherche entre complexité et jubilation Yanick LAHENS
230
Tite z’istoires de ma vie quand mi lété un marmaille, to today Kloé Doutremer
PATRICK CHAMOISEAU Tracées de Mélancolie
Petite personne, considère ton lieu. C’est pays-Martinique, pays-Guadeloupe. C’est ton assise au monde. Tu ne peux pas l’oublier, l’ignorer ou bien t’en écarter. Il y a là, dans ton Lieu, les routes, les chemins, les Traces. Les routes et les chemins s’en vont tout droit au temps rapide. Ils n’enseignent pas, ni ne transmettent des souvenirs. Ils précipitent. Dans ce précipité, tu dois cueillir des fleurs de joie et des plaisirs de vie. Essaye, si tu le peux, et c’est bon d’essayer.
10
Mais, il y a les traces. Traces !... Petits passages, petits sentiers. Petites coulées entre les oublis et le passé. Petits signes de mémoires. Pistes entortillées qui s’en vont à l’écart. Je regarde les chemins et les routes, mais je marche sur les Traces et tracées. La trace est plus fragile que la route. L’herbe peut la couvrir. Une déballée de boue peut l’effacer flip-flap. Mais elle se crée et se recrée, de jour en jour, se déplace et s’adapte. Il suffit pour cela que quelqu’un – toi, moi, une jeune fille, une madame au combat – marche avec elle, rêve avec elle, et espère avec elle. La trace demeure vivante si les gens sont vivants.
Tracées de Mélancolie, Editions Traces HSE — Habitation Saint-Étienne, 1999
Jack Beng-Thi, Au fil de la Mémoire, 1991
12
Né 18 décembre 1930 à Saint-Louis (Île de la Réunion), Boris Gamaleya est le fils de Guéorgui – de vieille noblesse apparentée aux grands noms de l’Ukraine, dont celui d’un ancêtre qu’il a en commun avec Alexandre Pouchkine–, qui s’était réfugié à la Réunion comme accordeur de piano après la Révolution d’Octobre, et de Claire Técher, réunionnaise de lointaine origine portugaise. Guéorgui meurt accidentellement en 1932 et Boris passe ses premières années aux Makes (village de montagne près de SaintLouis), puis à la Rivière Saint-Louis chez ses grands-parents maternels. Il connaît une adolescence tourmentée, mais marquée par la découverte de la littérature, et notamment des œuvres de Leconte de Lisle. De 1944 à 1949, il écrit ses premiers poèmes dont certains sont publiés dans les journaux. C’est alors qu’il va découvrir Aimé Césaire, qu’il qualifiera de « dieu ». À partir de 1950, il fait des études à Avignon (école d’instituteurs) et à Aixen-Provence (Lettres). Il s’engage en 1951 au PCF et participe au Festival Mondial de la Jeunesse de Berlin. En 1953, il rencontre au Festival Mondial de la Jeunesse de Bucarestsa compatriote Clélie Nosbé, professeur de lettres, qui deviendra sa femme. Il occupe entre 1955 et 1960 divers postes d’enseignant à la Réunion. C’est une période de militantisme et il commence son travail de collecte de la culture orale réunionnaise. Le 15 octobre 1960, le Premier ministre Michel Debré prend une ordonnance autorisant les pouvoirs publics fran-
çais à procéder à l’exil forcé en métropole des fonctionnaires de l’outre-mer dont l’opinion anti-gouvernementale est censée troubler l’ordre public. Boris Gamaleya et sa femme se voient dans ce cadre imposer un poste en métropole, et s’installent à Romainville. En 1963, avec leur compatriote Gervais Barret, lui aussi exilé, Boris et Clélie Gamaleya créent l’Union Générale des Travailleurs Réunionnais en France, d’inspiration anticolonialiste. De 1960 à 1972, Boris passe une licence de Russe à la Sorbonne et fait des recherches sur Parny et son influence sur les poètes russes du début du 19ème siècle. Il travaille aussi à un lexique et une grammaire créole (que le journal réunionnais Témoignages publie en feuilleton à partir de 1969). Il écrit Vali pour une reine morte. Le 10 octobre 1972, après une grève de la faim collective des fonctionnaires d’outre-mer en exil, l’ordonnance Debré est condamnée par le Conseil d’État puis abrogée. Boris et Clélie retournent à la Réunion dès la fin 1972. Entre 1972 et 1979, Boris participe aux Cahiers de la Réunion et de l’océan Indien. Dans le n° 1 (nov./déc. 1972), il présente ainsi le conte Callandillac, qu’il a recueilli et transcrit : « Voici un chant merveilleux pour oublier la nuit noire. C’est ton peuple qui parle. Ne te bouche plus les oreilles. [...] Le fait est que sur la terre de notre Mascareigne, le conte populaire continue de ruisseler comme l’eau de Takamaka ».
Boris Gamaleya ou le verbe comme force De 1973 à 1985, il est professeur de lettres à la Réunion. Fin 1973, Boris fonde avec Georges Gauvin la revue Bardzour mascarin, qui offre un espace d’expression dans lequel on retrouve, parmi d’autres, les noms de Daniel Hoareau (le futur Danyèl Waro) ou d’Axel Gauvin (sous le pseudonyme d’A. Vavet). De 1976 à 1978, Boris anime la revue Bardzour. En 1980, c’est la rupture définitive avec le PCR et le marxisme.
Vali pour une reine morte est publié à la Réunion en 1973. Ce livre fait l’effet pour l’océan Indien que 30 ans plus tôt avait produit pour les Antilles le Cahier d’un retour au pays natal : une rupture tonitruante inaugurant une ère nouvelle dans la production poétique locale. À partir de 1978, date de publication du deuxième recueil, La Mer et la Mémoire –Les Langues du Magma, et jusqu’en 2016, date de publication du dernier recueil, Terrain letchi ou Piton Gora, la douce chair des Nombres..., une œuvre singulière et majeure va se constituer, contre vents et marées. Le Volcan à l’envers ou madame des bassyns le diable et le bondieu (1983) est une pièce de théâtre qui prône la réconciliation définitive de toutes les communautés composant la population réunionnaise. Le Fanjan des Pensées ou Zanaar parmi les coqs (1987), en plus d’être un hommage soutenu au poète malgache Jean-Joseph Rabearivelo, commence à tracer la ligne de fuite
d’une écriture poétique marquée par les spiritualités de toutes les époques et de tous les continents. Piton la Nuit (1992) poursuit dans cette voie en associant le mythe de la montagne sacrée à l’expérience de la nuit obscure héritée de Saint Jean de la Croix. Il s’agit aussi du premier recueil ou des extraits de partitions et quelques illustrations sont insérées dans les poèmes. Lady Sterne au Grand Sud (1995) fait penser par bien des côtés à Nedjmade Kateb Yacine, puisque la figure de « Lady Sterne » y est à la fois un oiseau de mer, une femme, la Réunion et la poésie : le recueil flamboie de toute son imagerie verbale, dans la droite ligne de tous les écrits de Boris ; les partitions viennent jouer leur rôle à la fois graphique et référentiel ; Boris achève là un cycle étincelant. En effet, son livre suivant (L’Île du Tsarévitch, 1997) sera un « roème » (un roman-poème selon la terminologie de son cru), qui racontera, entre prose et poème, et toujours avec insertions de partitions et illustrations diverses, l’histoire de son père, tout en valant pour art poétique à rapporter à l’ensemble de l’œuvre. Par ailleurs, Boris republie en 1998 Le Volcan à l’envers ou madame des bassyns le diable et le bondieu qu’il fait suivre de Ombline ou le volcan à l’envers, Oratorio, qui en est une adaptation et une drastique réduction. Ce texte pour un oratorio est une commande de l’État pour célébrer le 150ème anniversaire de l’abolition de l’escla-