Bulletin UISG 184/2024

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PARCOURS DE TRANSFORMATION DANS LA VIE CONSACRÉE FÉMININE

Numéro 184 - 2024

PRÉSENTATION

Bulletin n. 184, 2024

Parcours de transformation dans la vie consacrée féminine

Le 8 décembre 1965, dernier jour du Concile Vatican II, les Pères conciliaires signèrent le décret approuvant la création de l’Union Internationale des Supérieures Générales (UISG). Cela fait donc environ soixante ans que l’UISG unit dans le dialogue et la solidarité les congrégations féminines de droit diocésain et pontifical du monde entier.

Cela fait d’elle un témoin privilégié de l’évolution de la vie consacrée féminine tout au long de ces années.

Le Concile a marqué un tournant décisif entre l’idée de la vie consacrée entendue comme chemin de perfection caractérisé par l’individualisme et l’affirmation d’une vie consacrée comprise comme « capital spirituel pour tout le corps du Christ » (cf. LG 43).

En participant à la mission évangélisatrice de l’Église, les consacrées sont appelées à vivre en contact étroit avec le Peuple de Dieu, et à répondre aux besoins de l’humanité avec leur témoignage évangélique, leurs charismes, leur vocation à l’amour, à la fécondité, à l’unité, à la sororité…

Tout ceci a impliqué les changements profonds que la vie consacrée féminine a connus tout au long de ces années. Les religieuses ont élaboré de nouvelles manières d’être dans la mission et dans l’apostolat, traçant de nouveaux chemins pour identifier et rejoindre tous les destinataires de l’Amour crucifié et ressuscité : les pauvres, les migrants, les femmes, les victimes d’abus, les enfants, les personnes âgées, celles qui souffrent…

En mission, du monastère aux périphéries. Les religieuses dans une Église en sortie

Sr. Patricia Murray, IBVM

Le Pape François nous exhorte à nous défaire du cléricalisme et de l’élitisme pour revenir à la simplicité de l’Évangile. Cela requiert une transformation culturelle en ce changement d’époque. Il appelle constamment l’Église à être moins autoréférentielle, à regarder davantage vers l’extérieur, et il encourage les hommes et les femmes, laïcs, religieux et clercs à avancer ensemble et à affronter les ambiguïtés et les complexités de la vie. Comment pouvons-nous relever le défi d’être une Église aux périphéries aujourd’hui ?

Où sont les nouvelles « périphéries » et les nouveaux « horizons » qui ont besoin de

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sollicitude et de proximité ? Peut-être le parcours effectué par la vie consacrée féminine depuis Vatican II et les chemins qui émergent peuvent-il offrir à l’Église un itinéraire pour aller de l’avant ? Cela implique de scruter continuellement les signes des temps, d’écouter en profondeur la réalité des vies des gens ; cela requiert aussi une contemplation et un discernement dans la prière afin d’accueillir l’invitation de l’Esprit.

L’abus spirituel dans la Vie Consacrée

Anne Kurz, FMVD

La caractéristique la plus importante de l’abus spirituel est la violation des limites. Il viole l’intimité de la personne. La personne perd l’espace de protection qui lui est propre, qui appartient à sa dignité et qui mérite le plus grand respect. Il s’agit, en définitive, de « l’espace » où se trouvent les aspects les plus intimes et profonds de la vie spirituelle. C’est pourquoi on parle aussi d’« abus de conscience » . Comme personnes engagées dans la Vie Consacrée, nous devons reconnaitre que c’est le lieu où la vocation divine est frappée jusqu’à la moelle. On y force structurellement les personnes à douter de leur perception de Dieu et on les porte à se méfier de leurs propres expériences, désirs et prières. Au contraire, elles doivent suivre ce que d’autres leur disent sur « Dieu et sa volonté ». C’est ainsi qu’apparaissent une aliénation et une destruction spirituelle et humaine.

In-visibles

Sr. Jean Quinn, FDLS

Les Religieuses catholiques sont une présence significative dans quelques-unes des zones sensibles où est perpétrée la violence sexiste – en particulier en Amérique Latine. Mais avec des taux de violence sexiste en hausse dans le monde entier, il est crucial qu’en tant que religieuses nous élargissions notre influence avec les organisations et les initiatives laïques. La Doctrine sociale de l’Église affirme que la solidarité « n’est pas un sentiment de compassion vague ou d’attendrissement superficiel pour les maux subis par tant de personnes proches ou lointaines. Au contraire, c’est la détermination ferme et persévérante de travailler pour le bien commun, c’est-à-dire pour le bien de tous et de chacun parce que tous nous sommes vraiment responsables de tous » (Sollicitudo Rei Socialis, 30 décembre 1987, n.38).

“Sors de ton pays…”

Sr. Antonietta Papa, FMM

La condition de migrant regroupe un grand nombre de personnes, d’Abraham à aujourd’hui : il y a des personnes qui émigrent parce qu’elle y sont obligées par les situations sociopolitiques-économiques-religieuses et par les changements climatiques ; il y a les migrants par choix, pour améliorer leur vie, et aussi les migrants enfants, seuls, non accompagnés, envoyés pour rejoindre de la famille en Europe, tous appelés à affronter des mondes différents des leurs, avec toutes les difficultés que cela comporte. Je sais bien que tous ne trouveront pas ce qu’ils espèrent, et je connais les contradictions et les complexités qu’ils devront affronter. Certains ne réussiront pas à s’intégrer, d’autres commettront des délits, mais tous, après avoir risqué leur vie d’une manière ou d’une autre, espèrent en une vie meilleure et nous voulons qu’ils l’aient vraiment. Ce n’est pas du piétisme, c’est

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croire en l’humanité, et nous voulons y croire. C’est pour cela que nous sommes là et que nous restons là. Avec notre toute petite contribution, nous essayons de faire avancer les choses et nous souhaitons que tous, chacun dans sa réalité et avec les ressources qui lui sont propres, le fassent avec nous.

L’urgent, ou l’essentiel ?

Sr. Marie Laetitia Youchtchenko, OP

Oui, la mission est urgente, mais notre responsabilité envers nos sœurs étrangères est essentielle ! Donnons-leur la possibilité d’une formation en profondeur, donnons-leur les moyens d’une vie religieuse épanouie. Cela passe par des plages de temps consacrées à l’étude, par des nuits de sommeil suffisamment longues pour que le cerveau puisse assimiler les nouvelles connaissances, par un accompagnement personnalisé et attentif… tout cela sur une période qui ne peut se limiter à quelques mois. Plus largement, il est bon de réfléchir aussi à la place que nous accordons à l’étude du langage dans la formation permanente de notre congrégation.

En mémoire du Cardinal Eduardo F. Pironio, nouveau bienheureux

Cardinal Aquilino Bocos Merino, CMF

La synodalité fut présente dans son esprit, dans son cœur, dans sa parole, dans ses pieds et dans ses mains. Et son meilleur apport à la vie consacrée, qu’il a tant aimée et pour laquelle il offrit sa vie, fut peut-être de l’avoir ouverte, depuis la Présidence du conseil des Laïcs, au lien et à la collaboration avec les autres membres de l’Église : avec le Siège apostolique, les évêques, les prêtres et les laïcs. Comme par instinct, il recherchait l’harmonie et la construction ensemble d’un monde meilleur. En définitive, faire que l’Église soit Lumière des nations et Espérance des peuples. Les religieux que nous sommes lui seront toujours reconnaissants pour tout ce qu’il a fait pour la vie consacrée. Nous n’oublierons pas qu’ont été publiés, entre autres, les grands documents Mutuae relationes, Religieux et promotion humaine et La dimension contemplative de la vie religieuse alors qu’il était Préfet de la CIVCSVA.

EN MISSION, DU MONASTÈRE AUX PÉRIPHÉRIES. LES RELIGIEUSES DANS UNE ÉGLISE EN SORTIE

Sr. Patricia Murray, IBVM

Sr. Patricia Murray, IBVM, est membre de l’Institut de la Bienheureuse Vierge Marie (Loreto Sisters). Éducatrice, elle a été Peace Education Officer et Présidente de la Commission Épiscopale Irlandaise pour Justice et Paix. Elle a été membre du Conseil Général de sa Congrégation et la première Directrice Exécutive de Solidarity with South Sudan – un nouveau modèle de présence intercongrégationnelle. Elle est actuellement Secrétaire Exécutive de l’UISG. Elle est titulaire d’un MEd (TCD-Dublin), ainsi que d’un MA (Théologie) et d’un DMin de la Catholic Theological Union -Chicago.

Cet article a été publié dans la revue La Rivista del Clero Italiano, fasc. 1/24. http://rivistadelclero.vitaepensiero.it/

Les début du cheminement

On ne peut examiner les changements qui ont touché la vie consacrée féminine au long de ces dernières décennies sans se tourner vers Vatican II et voir comment les délibérations du Concile et les documents qui les ont suivies ont façonné la vie consacrée contemporaine. Il y avait alors plus d’un million de religieuses dans le monde ; leur nombre s’élève aujourd’hui à 63 000, ce qui n’est pas négligeable. Le dernier jour du Concile, le 8 décembre 1965, les Pères du Concile ont signé le décret approuvant la création de l’Union Internationale des Supérieures Générales (UISG) de congrégations féminines de droit diocésain et pontifical. Cette structure novatrice devait permettre aux religieuses du monde entier de travailler en réseau et de communiquer entre elles, et de discerner ensemble comment les religieuses pouvaient répondre aux besoins de l’Église et du monde.

De Vatican II au Synode sur la Synodalité

Plusieurs documents de Vatican II ont eu un effet marquant sur l’évolution et le développement de la vie consacrée féminine. Les documents sont adressés à toutes les

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personnes consacrées, mais la majorité d’entre elles sont des femmes. À partir de ces documents ainsi que d’autres plus récents, les religieuses n’ont cessé de réfléchir sur la vie de leurs congrégations sous tous ses aspects, et de chercher à discerner l’appel de Dieu. Dans un article récent, le P. Michael Czerny SJ affirme que « les Pères conciliaires ont redéfini la vie religieuse sur la base de la « consécration », posant ainsi les fondations du développement postconciliaire d’une « théologie du charisme » et d’une insistance sur le « mysticisme de la vie consacrée. »1 L’étude de leurs charismes fondateurs conduisit les religieuses à ré-imaginer leur vie et leurs apostolats. Lumen Gentium, publié en 1964, plaça l’accent sur le sacerdoce commun des baptisés et l’appel universel à la sainteté. De plus, l’identité des religieux était définie en termes de conformation au Christ : être plutôt que faire. La signification de cette distinction se fit de plus en plus claire au cours des années : dans de nombreuses parties du monde les religieuses se mirent à chercher comment confier à d’autres personnes leurs grandes institutions d’éducation, de santé et d’action sociale afin d’entrer dans de nouveaux champs apostoliques où leur présence, leur « être avec les gens », était vitalement nécessaire.

Selon Michael Czerny SJ plusieurs dimensions distinctes se sont rejointes dans les réflexions du Concile sur la vie consacrée. Tout d’abord, la vie consacrée est vue comme une vocation ecclésiale : la mission et la spiritualité des religieux sont pour « le bien de toute l’Église. »2 À partir de Vatican II les religieuses ont commencé à reconnaitre qu’elles devaient partager leurs spiritualités avec les laïcs. Ceci a conduit à un nombre croissant de laïcs associés, dont les vies professionnelles et spirituelles sont enrichies par les expériences de formation organisées par les congrégations. Deuxièmement, depuis Vatican II, l’accent n’est plus mis sur ce que « perdent » ceux qui embrassent la vie religieuse, plutôt sur ce qu’ils « gagnent » en termes de développement humain à travers le respect de la personne, l’éducation, la maturation spirituelle et le déploiement des dons et des talents.3 Les congrégations religieuses féminines ont compris la nécessité de former leurs membres en vue de nouveaux champs d’apostolats, en plus des traditionnels domaines de l’éducation, de la santé et de l’aide sociale. Les sœurs sont maintenant théologiennes, exégètes, diplômées en droit civil et en droit canon, spécialistes de l’environnement, économistes, informaticiennes, ingénieurs et présentes dans beaucoup d’autres domaines émergents.

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Troisièmement, à cause de sa nature eschatologique qui annonce le Royaume de Dieu dans la plénitude des temps, la vie consacrée post Vatican II n’est plus vue comme une fuite du monde. Au contraire, c’est un engagement passionné dans l’histoire et dans la réalité de l’hic et nunc 4 Encore une fois, en lisant « les signes des temps » à la lumière de leurs charismes, les congrégations féminines discernent continuellement de nouvelles manières de répondre aux besoins contemporains. Enfin, puisque la vie consacrée est un don spécial de l’Esprit qui enrichit l’Église, cette dimension charismatique « appartient à sa vie et à sa sainteté. »5 C’est dans cette perspective qu’a été compris le besoin pour les religieuses de collaborer avec le clergé, les laïcs et les hommes et les femmes de bonne volonté.

Perfectae Caritatis, publié en 1965, décrivit les multiples formes de la vie consacrée –contemplative, active, monastique et laïque.6 Chaque institut fut invité à étudier ses origines et son histoire afin que « l’esprit des fondateurs et leurs intentions spécifiques »

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puisse aider la congrégation à appliquer l’inspiration originelle aux « conditions nouvelles d’existence. »7 L’étude entreprise par les religieuses les a aidées à mieux comprendre et reconnaitre leurs charismes fondateurs. Beaucoup avaient dû adopter une forme de vie monastique afin d’obtenir l’approbation ecclésiastique, bien que le charisme fondateur eût envisagé une vie et une mission communautaires pleinement insérées dans les contextes contemporains. Pour d’autres, le processus de renouveau et d’adaptation conduisit à une étude approfondie et une meilleure compréhension de leur identité monastique ou laïque.

Les changements entrepris quant aux signes extérieurs et aux symboles – présence ou absence de clôture, porter un habit religieux ou adopter une manière séculière de se vêtir, prier l’office en commun ou en privé, objectif missionnaire et domaines d’apostolats – reflétaient ce qui avait été redécouvert en termes d’identité et de visée fondatrices. La catholicité de la vie consacrée féminine avec sa multiplicité de types et de formes illustrent la richesse et la diversité des dons du Saint Esprit. Ce qui unit toutes les religieuses entre elles est leur amour de Dieu et du prochain. La fécondité de la vie religieuse dépend de la qualité de la vie commune qui découle de l’observance des vœux de chasteté, pauvreté et obéissance.

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Autres documents importants

En 1971, dans Evangelica Testificatio, le Pape Paul VI demande aux religieux de réfléchir encore sur le Concile Vatican II afin de discerner quels changements effectuer dans les congrégations. Selon lui, en redécouvrant le charisme du fondateur chaque congrégation sera en mesure de déterminer ses « options fondamentales » qui permettront de « réanimer sans cesse les formes extérieures. »8 Le Pape Paul VI relie le vœu de pauvreté à l’option préférentielle pour les pauvres, faisant ainsi écho au désir exprimé par Jean XXIII – avant le début du Concile – de repenser l’Église et sa mission en commençant par les pauvres.9 Paul VI écrit : « Plus pressante que jamais, vous entendez monter, de leur détresse personnelle et de leur misère collective, «la clameur des pauvres»… Dans un monde en plein développement, cette persistance de masses et d’individus misérables est un appel instant à «une conversion des mentalités et des attitudes», tout particulièrement pour vous qui suivez «de plus près» le Christ dans sa condition terrestre d’anéantissement. »10 Paul VI énumère un certain nombre d’approches qui pourraient être adoptées, notamment éviter « tout ce qui serait compromission avec toute forme d’injustice sociale et éveiller les consciences aux exigences de justice sociale de l’Évangile et de l’Église. » Il demande aussi à certains de « rejoindre les pauvres dans leur condition, à partager leurs lancinants soucis »11 et aux instituts de « reconvertir en faveur des pauvres certaines de leurs œuvres ». De nombreuses congrégations dans le monde ont apporté des changements significatifs à leurs institutions existantes – écoles, hôpitaux, cliniques etc. – en les rendant toujours plus accessibles aux personnes défavorisées. De nouvelles communautés et de nouveaux champs d’apostolat ont été ouverts au cœur des villes et des campagnes auprès des personnes souffrant de pauvreté et de précarité extrêmes. De nombreuses communautés religieuses se sont établies dans des régions reculées ayant grandement besoin de la présence de l’Église.

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Le Synode des Évêques de 1971 marque une autre étape importante dans le renouveau de la vie religieuse. Une déclaration a en particulier inspiré les réflexions des chapitres et les orientations des congrégations : « Le combat pour la justice et la participation à la transformation du monde nous apparaissent pleinement comme une dimension constitutive de la prédication de l’Évangile qui est la mission de l’Église pour la rédemption de l’humanité et sa libération de toute situation oppressive. »12 Le Synode des Évêques de 1974 sur l’Évangélisation dans le monde moderne affirma que « Évangéliser, pour l’Église, c’est porter la Bonne Nouvelle dans tous les milieux de l’humanité et, par son impact, transformer du dedans, rendre neuve l’humanité elle-même »13. Michael Czerny fait remarquer que dans les années 1970 « l’Église traversait différentes vicissitudes, surtout à cause des tensions qui étaient nées parmi et dans les instituts religieux. Deux tendances s’opposaient : ceux qui auraient désiré conserver les schémas traditionnels, et ceux qui espéraient que l’impulsion pour l’innovation ne s’épuiserait pas. »14

En 1996 le Pape Jean-Paul II publie l’Exhortation post-synodale Vita Consecrata après le Synode sur « La vie consacrée et sa mission dans l’Église et dans le monde ». Le Synode rappelle l’œuvre constante de l’Esprit Saint « qui déploie au cours des siècles les richesses de la pratique des conseils évangéliques grâce aux multiples charismes »15. Il célèbre « le cortège de fondateurs et de fondatrices, de saints et de saintes qui ont choisi le Christ dans la radicalité évangélique et dans le service de leurs frères, spécialement des

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pauvres et des délaissés. »16 Les membres des congrégations sont appelés à trouver de nouvelles manières de manifester « l’esprit entreprenant, l’inventivité et la sainteté des fondateurs et des fondatrices, en réponse aux «signes des temps» qui apparaissent dans le monde actuel. »17 Le document invite les religieux à développer des relations plus étroites d’échange et de collaboration avec les laïcs, car la vie religieuse ne peut avancer sur une voie parallèle à celle des laïcs. La collaboration entre eux est au contraire vue comme indispensable afin de « rendre plus vigoureuse la réponse aux grands défis de notre temps. »18

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L’une des sections du document s’arrête sur la dignité et le rôle des femmes consacrées. Il appelle les consacrées, sur la base de leur expérience de l’Église et en tant que femmes dans l’Église, à contribuer à éliminer les conceptions unilatérales qui ne reconnaissaient pas pleinement leur dignité. Il fait remarquer que « la femme consacrée aspire à voir reconnaître plus clairement son identité, sa compétence, sa mission et sa responsabilité, aussi bien dans la conscience ecclésiale que dans la vie quotidienne. »19 Il invite les religieuses à « promouvoir un nouveau féminisme qui, sans succomber à la tentation de suivre les modèles masculins, sache reconnaître et exprimer le véritable génie féminin dans toutes les manifestations de la vie en société, travaillant à dépasser toute forme de discrimination, de violence et d’exploitation. »20 La présence des religieuses est d’autre part importante dans des domaines tels que l’évangélisation, les activités de formation et d’éducation, l’animation de la communauté chrétienne, l’accompagnement spirituel,

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la promotion de la vie et de la paix et l’instruction des femmes. De plus, il y a des raisons d’espérer que, à partir d’une reconnaissance plus grande de la mission de la femme, la vie consacrée féminine prendra une conscience toujours plus vive de son propre rôle et se dévouera mieux encore à la cause du Règne de Dieu.

En 2005, l’Instrumentum Laboris du Congrès International de la Vie Consacrée ayant pour thème « Passion pour le Christ, passion pour l’humanité » fait remarquer que l’Esprit semble appeler la vie consacrée à une « réorganisation interne – pas seulement de chaque institut mais aussi de tous les instituts » et qu’il faut promouvoir un dialogue intercongrégationnel et construire « des ponts de collaboration et d’intégration au service de la mission. »21 Le document parle de « nouveaux paradigmes », de « refondation », de « fidélité créative », en soulignant que la vie consacrée « a toujours été un laboratoire de nouveaux modèles culturels et organisationnels »22 ; les processus d’inculturation déjà menés sont à poursuivre et à réactualiser.

Pendant cette dernière décennie, et spécialement en 2015, l’année dédiée à la vie consacrée, le Pape François n’a cessé d’exhorter les religieux à réveiller le monde et à aller aux périphéries de la vie. Le Pape appelle les religieux à « sortir du nid » ; « sortir par la porte pour chercher et rencontrer » ; « sortir dans les rues » ; « aller aux frontières » ; « quitter le centre et aller vers les périphéries » ; « aller aux périphéries humaines ».23 Les religieuses savent qu’elle y rencontreront des migrants et des réfugiés, des personnes ayant subi la traite humaine, ayant été exploitées et opprimées, et d’autres souffrant de la pauvreté sous ses multiples formes, spécialement en conséquence du changement climatique et de la destruction de l’environnement. De plus, dans Laudato Si’, François dit clairement qu’« il n’y a pas deux crises séparées, l’une environnementale et l’autre sociale, mais une seule et complexe crise socio-environnementale ». Ce doit être un parcours prophétique de transformation.

Vivre la transition – un laboratoire de l’Esprit de Dieu à l’œuvre

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Il est clair que depuis Vatican II la vie consacrée féminine a étendu et approfondi son domaine d’action et sa présence en sortant des monastères pour rejoindre les marges de la société, pour le bien de la mission évangélisatrice de l’Église. Les documents du Magistère ont offert l’inspiration théologique et spirituelle qui a conduit à une transformation de la vie religieuse féminine. Ce processus de transition et de changement, cet approfondissement et cette transformation, n’impliquent pas seulement les religieuses mais sont aussi un don et une grâce pour toute l’Église. Ils montrent que lorsque l’on est ouvert à l’action de l’Esprit, Celui-ci nous conduit vers une nouvelle manière d’être communauté, une nouvelle manière d’être en mission et dans l’apostolat, sur des chemins parsemés de nouveautés et de défis. Ces appels se retrouvent dans ce qui émerge du Synode sur la Synodalité. On peut regrouper les fruits de ce parcours de transformation et de conversion en quatre chemins.

Premier chemin : du faire à l’être – Importance de la présence

Ainsi que nous pouvons le voir au long des dernières décennies, les membres des congrégations féminines réfléchissent sur le sens de leur vie consacrée et sa signification

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pour l’Église et pour le monde. Leur expérience de vulnérabilité, tant au niveau personnel que congrégationnel, a approfondi leur compréhension du vœu de pauvreté. Le fait d’appeler la vulnérabilité par son nom a invité les religieuses à une profondeur d’honnêteté et d’humilité qui crée un espace de conversion et de changement. Dans le passé, les congrégations féminines étaient réputées dans le monde entier pour leurs œuvres dans le domaine de l’éducation, de la santé, et de la protection sociale. Ces derniers temps des religieuses ont été dénoncées pour leur incapacité à prendre soin des enfants et à les protéger de différents types d’abus. Cette expérience a été accompagnée d’un profond sentiment de honte et de tristesse.

Dans de nombreuses parties du monde les sœurs vivent dans des contextes d’achèvement, sous différentes formes. Pour certaines, la congrégation arrive à son terme, pour d’autres la fermeture d’une maison ou la fin d’un apostolat est une expérience douloureuse. C’est une sorte de « nuit obscure de l’âme ». L’auteur spirituel Beldon Lane écrit que « la douleur de la fermeture » est souvent « l’antécédent de toute nouvelle ouverture dans nos vies ».24 Embrasser la vulnérabilité exige « l’abandon de toute sécurité et ce n’est qu’en acceptant la vulnérabilité demandée par la grâce que nous nous voyons invités à la plénitude. »25 Peut-être pouvons-nous, comme religieuses, montrer que les temps de vulnérabilité exigent prière, réflexion et un dialogue ouvert afin de discerner l’appel de Dieu. Pendant la première phase du Synode sur la Synodalité les participants ont utilisé la méthodologie de la Conversation dans l’Esprit. Cela implique une certaine vulnérabilité : être ouverts les uns aux autres après avoir prié sur un sujet, pour discerner où l’Esprit de Dieu conduit l’Église aujourd’hui. Cet exercice de profonde écoute ouvre à la conversion et à la transformation. Les religieuses utilisent cette pratique de discernement depuis de nombreuses années.

Deuxième chemin : du centre aux périphéries

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Les sœurs ont répondu à l’appel à quitter la sécurité du statu quo pour prendre le risque d’aller aux périphéries : les congrégations ont établi des communautés là où les besoins étaient les plus grands. Malgré la chute du nombre de vocations, les soeurs ont aussi cherché de nouvelles manières d’exercer la mission ensemble, en créant des réseaux et des partenariats intercongrégationnels pour rejoindre les personnes en grande difficulté. L’Union Internationale des Supérieures Générales a établi plusieurs de ces réseaux pour combattre la traite des êtres humains, pour prendre soin de la planète Terre et de ses habitants, pour répondre aux besoins des enfants vulnérables, pour accueillir les migrants et pour aider l’Église au Sud Soudan. Beaucoup de ces réseaux impliquent une collaboration entre laïcs, religieuses et religieux.

L’initiative Talitha Kum anti-traite relie des sœurs de plus de 90 pays et leurs collaborateurs, qui prient et agissent pour combattre ensemble la traite des êtres humains. Semer l’Espérance pour la Planète invite les congrégations féminines à partager leurs ressources et leurs actions prophétiques pour protéger la planète et assurer la sécurité des personnes vivant dans des environnements vulnérables. Catholic Care for Children International forme les sœurs et les laïcs en Afrique et en Asie en vue d’une réforme visant à ce que les congrégations s’occupant d’enfants vulnérables abandonnent le système institutionnel

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au profit d’une approche privilégiant l’accueil dans les familles. UISG International Migrants et le Projet Sicile sont des communautés intercongrégationnelles de sœurs qui vivent et travaillent à des points d’accès ou à la frontière, où elles accueillent les migrants et les réfugiés et répondent à leurs besoins pratiques. En regardant le Christ, les sœurs apprennent de Lui comment Il s’est immergé dans le monde et comment Il a accompagné les hommes et les femmes sur les chemins de la libération.

Troisième chemin : demander une voix et une visibilité - la place des femmes dans l’Église

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Dans le passé, les religieuses ont souvent servi l’Église de façon cachée et silencieuse. Elles étaient rarement nommées et demeuraient largement invisibles. Plus récemment, aspirant à voir « reconnaître plus clairement [leur] identité, [leur] compétence, [leur] mission et [leur] responsabilité, aussi bien dans la conscience ecclésiale que dans la vie quotidienne »26 les religieuses ont demandé à avoir une représentation officielle aux synodes et réunions ecclésiales et dans différentes commissions. Depuis la Constitution Apostolique Episcopalis Communio du Saint Père le Pape François sur le Synode des Évêques, l’UISG est l’une des organisations qui doit être consultée, et elle peut maintenant nommer cinq déléguées avec droit de vote. Le Pape François a régulièrement nommé des sœurs dans les Dicastères, Conseils et Commissions du Vatican. Plusieurs sœurs sont Sous-Secrétaires27 dans des Dicastères du Vatican; une sœur est secrétaire générale du

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gouvernorat de l’État du Vatican, et d’autres ont été nommés consultantes de Dicastères. Il faudrait que ceci se fasse aussi au niveau diocésain et au niveau paroissial. Lors de l’Assemblée de l’UISG de 2016, la Présidente Carmen Sammut SMNDA a demandé au Pape François d’étudier la possibilité pour les femmes d’être ordonnées diacres, comme ceci semble avoir été la pratique dans l’Église primitive. À ce jour deux commissions ont travaillé sur cette question des diaconesses. Différentes positions ont été exprimées lors du Synode, où la question des femmes au service de l’Église a reçu beaucoup d’attention. Les participants ont demandé : « Comment l’Église peut-elle intégrer davantage de femmes dans les ministères existants, quels nouveaux ministères pourraient émerger, et qui les discernerait ? » Peut-être l’expérience des religieuses pourrait-elle ouvrir un chemin pour toutes les femmes ?

Quatrième chemin : la vie interculturelle

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Selon le théologien Thomas O’Loughlin, nous devons reconnaitre que la diversité est une richesse et que l’Esprit est le créateur de la diversité. Il est important d’admettre que « la notion de synodalité fait peur à de nombreuses personnes dans l’Église parce qu’elle donne de la place à la diversité – on en a peur parce que l’on n’y voit que le désordre et le chaos.»28 Comme le dit O’Loughlin, « La diversité est partout. La diversité est richesse et elle est la source de la beauté. La diversité est ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. »29 Le jour de la Pentecôte nous voyons l’Esprit susciter de nombreuses langues différentes : chaque personne comprend dans sa propre langue et devient capable de louer la grandeur des œuvres de Dieu. Nous voyons donc que l’Esprit est Celui qui « unit dans notre diversité et nous diversifie dans l’unité. »30 C’est une réalité que nous devons rendre présente et dont nous devons témoigner au quotidien. Ce n’est pas facile. Le document À vin nouveau outres neuves de la CIVCSVA fait remarquer qu’un changement considérable est advenu là où des « congrégations, essentiellement féminines, sont passées de situations presque uniquement monoculturelles au défi du multiculturalisme. »31 Le visage de la vie religieuse dans le monde reflète maintenant un « labyrinthe de cultures. »32 Cette évolution récente dans de nombreuses congrégations « a rendu plus aigu le problème de l’intégration entre cultures différentes. »33 Dans le passé, il semblait normal qu’une personne entrant dans une congrégation religieuse « s’intègre » dans la culture dominante et que les membres de cette culture dominante n’aient à effectuer aucun changement. Le même document souligne que la désoccidentalisation de la vie consacrée semble aller de pair avec le processus de la mondialisation.34 Il ajoute que l’essentiel « n’est pas la conservation des formes, mais la disponibilité à repenser, dans une continuité créative, la vie consacrée en tant que mémoire évangélique d’un état permanent de conversion. »35 Les responsables et les membres des congrégations doivent maintenant se former à la culture sous ses différents aspects afin de gouverner et vivre avec sagesse, et de créer des communautés interculturelles où tous se sentent aimés et respectés. Dans une communauté véritablement interculturelle aucune culture ne domine ; les sœurs de cultures différentes travaillent à créer ensemble une nouvelle culture. C’est un défi pour l’Église entière, dont tous les membres ont besoin d’une formation dans ce domaine.

En conclusion, le Pape François nous exhorte à nous défaire du cléricalisme et de l’élitisme pour revenir à la simplicité de l’Évangile. Cela requiert une transformation culturelle en

Sr. Patricia Murray, IBVMEn mission, du monastère aux périphéries.

ce changement d’époque. Il appelle constamment l’Église à être moins autoréférentielle, à regarder davantage vers l’extérieur, et il encourage les hommes et les femmes, laïcs, religieux et clercs à avancer ensemble et à affronter les ambiguïtés et les complexités de la vie. Comment pouvons-nous relever le défi d’être une Église aux périphéries aujourd’hui ? Où sont les nouvelles « périphéries » et les nouveaux « horizons » qui ont besoin de sollicitude et de proximité ? Peut-être le parcours effectué par la vie consacrée féminine depuis Vatican II et les chemins qui émergent peuvent-il offrir à l’Église un itinéraire pour aller de l’avant ? Cela implique de scruter continuellement les signes des temps, d’écouter en profondeur la réalité des vies des gens ; cela requiert aussi une contemplation et un discernement dans la prière afin d’accueillir l’invitation de l’Esprit. Le Pape François a dit récemment aux religieuses : « Toujours aller avec courage, chercher le Seigneur, ce qu’il nous dit aujourd’hui. »36 Pour François, les religieuses savent créer de nouveaux chemins, et cela implique d’« écouter, prier et marcher ». Partons donc avec joie sur le chemin synodal.

Bulletin n. 184, 2024

1 Michael Czerny SJ, Sous-Secrétaire, Section Migrants et Réfugiés, “Religious Life from Vatican II to Fratelli Tutti” in Review for Religious, Vol 1, Issue1, Summer 2021.

2 Lumen Gentium (LG), n. 44.

3 LG, n. 46

4 Ibid.

5 LG, n. 44

6 Perfectae Caritatis (PC), n. 7-11.

7 PC, n.2

8 Paul VI, Evangelica Testificatio, (ET) 29 juin 1971, n. 12.

9 Jean XXIII, Message-radio à tous les fidèles chrétiens à un mois du Concile œcuménique Vatican II (11 septembre 1962)

10 ET, n. 17

En mission, du monastère aux périphéries.

Patricia Murray,

11 ET, n. 18.

12 Synode des Évêques, La promotion de la justice dans le monde, 1971, n.7.

13 Paul VI, Evangelii Nuntiandi, 8 décembre 1975, n. 18.

14 Czerny, Religious Life from Vatican II to Fratelli Tutti,” 92.

15 Jean- Paul II, Vita Consecrata, 25 mars 1996, n. 5

16 Ibid.

17 Ibid., n.37

18 Ibid., n. 54.

19 Ibid., n. 57.

20 Ibid., n. 58.

21 “Instrumentum Laboris” in International Congress on Consecrated Life, Passion for Christ, Passion for Humanity (Boston: Pauline Books and Media, 2005), 57.

22 Ibid. 84

23 CIVCSVA, Réjouissez-vous: Lettre circulaire destinée aux consacrés et consacrées (R), n.10 ; Pape François, Exhortation apostolique Evangelii Gaudium (EG), n.46.

24 Beldon C. Lane, The Solace of Fierce Landscapes: Exploring Desert and Mountain Spirituality (London: Oxford University Press; 8th edition, February 26, 2007), 25.

25 Ibid., 30.

26 Jean Paul II, Vita Consecrata, n. 57

27 Sr Carmen Ros et Sr Simona Brambilla (Dicastère pour les Instituts de Vie Consacrée et les Sociétés de Vie Apostolique)  ; Sr. Nathalie Bequart (Bureau du Synode) ; Sr Raffaella Petrini (Secrétaire Générale du Gouvernorat de l’État du Vatican)

28 Thomas O’Loughlin “Pentecost and a synodal Church: The diversifying Spirit, La Croix International, May 20, 2021.

29 Ibid.

30 Ibid.

31 À vin nouveau outres neuves. Depuis le Concile Vatican II la vie consacrée et les défis encore ouverts. Libreria Editrice Vaticana, 2017, #7.

32 Marie Chin RSM, “Towards a New Understanding of Cultural Encounter in Our Communities,” Horizon, Winter 2003, 16.

33 À vin nouveau outres neuves, #13.

34 Ibid.

35 Ibid.

36 Discours Du Pape François aux Religieuses participant à l’Assemblée Générale de l’union des Supérieures Majeures d’Italie (USMI), jeudi 13 avril 2023.

Bulletin n. 184, 2024

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