Bulletin UISG 188/2025

Page 1


VIVRE LE MYSTÈRE DE L’INCARNATION

Numéro 188- 2025

VIVRE LE MYSTÈRE DE L’INCARNATION

Numéro 188, 2025 Bulletin UISG

Pour sauver le monde, Dieu se fait homme. Y a-t-il pour nous une autre voie?

P. Carlos del Valle, SVD

Pauvreté subie et pauvreté choisie : Approche théologique du vœu de pauvreté à partir de l’expérience de très pauvres

Sr. Marie Desanges Kahindo Kavene, SM

Écouter l’appel du silence, pour une vie consacrée synodale consciente de son origine et de son destin.

Dom Mauro-Giuseppe Lepori, OCist

Une manière de se lier. Tentative de réflexion sur une propriété spécifique de la vie religieuse aujourd‘hui

Sr. Dr Britta Müller-Schauenburg, CJ

La théologie conciliaire et postconciliaire sur la Vie Consacrée et propositions pour le futur

Sr. Ianire Angulo Ordorika, ESSE

6

23

31

46

57

PRÉSENTATION

Vivre le mystère de l’Incarnation

Bulletin n. 188, 2025

En cette année jubilaire de l’espérance, parmi les milliers de pèlerins qui ont passé la porte sainte, les personnes consacrées ont elles aussi célébré leur jubilé, le mois d’octobre dernier.

Ce fut une grande fête ! Pèlerins parmi les pèlerins, témoins du mystère du Dieu avec nous, qui vit et œuvre dans le monde, les consacrés se sont fait les messagers d’une parole de vie et d’espérance pour l’humanité blessée de notre temps.

En tant qu’êtres humains, nous avons tous besoin d’apprendre à aimer et à nous laisser aimer, et l’amour de Dieu attend seulement d’être accueilli dans notre cœur. Personne n’est exclu de cet amour miséricordieux. En suivant les pas de Jésus, en contemplant son visage et sa parole, qui transforme les cœurs et les désirs, les consacrés s’engagent à témoigner de cet amour et à devenir sacrement d’écoute, de soin, de fraternité envers tous, en particulier envers les plus faibles, les derniers, les pauvres.

La proximité avec les pauvres nous aide en effet à découvrir l’humanité de Dieu et à vivre en sentinelles de son Royaume, en gardant le regard fixé sur Jésus, qui par amour « s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes » (Ph 2, 7), et sur les frères et sœurs que nous rencontrons sur notre chemin. Un regard qui, comme le disait Simone Weil, « est d’abord un regard attentif, où l’âme se vide de tout contenu propre pour recevoir en elle-même l’être qu’elle regarde tel qu’il est, dans toute sa vérité. » (Simone Weil, Attente de Dieu, Fayard, 1966, p. 97)

Pour sauver le monde, Dieu se fait homme. Y a-t-il pour nous une autre voie?

P. Carlos del Valle, SVD

Jésus assume la nature humaine et la condition humaine, la faiblesse. Il ne se fait pas homme de façon générique ; il se fait concrètement homme faible (Ph 2, 6-11). Face à la faiblesse de Dieu, il n’y a pas de mots, seulement la passion d’aimer comme Lui. Dans la vie chrétienne, la faiblesse est une bonne nouvelle ; elle nous amène à rester ensemble, à avoir besoin des autres, elle nous rapproche des pauvres, elle nous évangélise. Dans

Présentation

Bulletin n. 188, 2025

la mission, craignons-nous la faiblesse ou le pouvoir ? « Je n’ai ni or ni argent, mais ce que j’ai, je te le donne... » (Ac 3, 1-10). Le problème se pose lorsque j’ai effectivement de l’or, comme soutien dans la mission, mais que je n’ai rien d’autre.

Pauvreté subie et pauvreté choisie : Approche théologique du vœu de pauvreté à partir de l’expérience de très pauvres

Sr. Marie Desanges Kahindo Kavene, SM

Partant de l’expérience des personnes confrontées la grande pauvreté, l’enjeu est de redécouvrir la dimension prophétique de la vie consacrée dans un monde où le désir d’avoir la main mise sur les personnes, sur leurs biens et sur leur vie semble l’emporter sur les relations saines et justes. Vivre les vœux de pauvreté aujourd’hui c’est choisir de ramer à contre-courant de cette façon d’envisager les relations interpersonnelles avec une puissance de domination. En effet, bien qu’elle soit choisie librement, la pauvreté religieuse est tout de même un lieu d’épreuve dans les relations interpersonnelles, car elle est confrontée au risque permanent de mettre la main sur l’autre pour le posséder. « Posséder l’autre c’est plus que dominer : c’est prendre l’autre comme un objet à manipuler. Le vœu de pauvreté pourrait alors avoir un envers diabolique : comme je ne possède pas de biens matériels alors je cherche à posséder l’autre ».

Écouter l’appel du silence, pour une vie consacrée synodale consciente de son origine et de son destin.

Dom Mauro-Giuseppe Lepori, OCist

Nous avons besoin d’un silence comme celui dans lequel Jésus, pendant sa Passion, au milieu de la haine de la foule, a redécouvert sa relation éternelle avec le Père ; il a redécouvert sa conscience de Fils éternellement engendré par le Père. Nous aussi, par la grâce, nous sommes appelés à cette vie, à être nous aussi des fils et des filles éternellement engendrés par le Père. Si nous avions cette conscience, si nous étions conscients de la Rédemption, de notre Baptême, chaque moment de notre vie, même le plus laid, le plus triste, le plus sombre, même l’instant de notre mort, nous emplirait de silence devant ce mystère dans lequel nous sommes immergés, de silence devant la grâce, immergés dans la grâce comme dans l’eau du baptême.

Une manière de se lier. Tentative de réflexion sur une propriété spécifique de la vie religieuse aujourd’hui

Sr. Dr. Britta Müller-Schauenburg, CJ

La vie religieuse est construite sur la possibilité de créer des liens communautaires avec des personnes auparavant étrangères entre elles. Le Christ a appelé ses disciples à être un entre eux comme Lui et le Père sont un. Cette relation ou ce lien, qui est l’un des objectifs de la vie religieuse, n’est pas identique au lien qui se crée au sein des familles ou des groupes d’amis. L’utilisation même du mot « lien » soulève donc des questions, mais il est utilisé ici consciemment pour décrire le sentiment de relation qui se crée au fil du temps entre les membres des communautés religieuses. Nous nous proposons

de réfléchir sur le lien dans la vie religieuse en l’analysant d’un point de vue juridique, discursif et émotionnel en tant que forme essentielle de lien humain qui se développe lentement, et non en réponse à un événement. Ce lien implique une relation avec des personnes, des textes, une forme de vie quotidienne – qui peut conduire à Dieu.

La théologie conciliaire et postconciliaire sur la Vie Consacrée et propositions pour le futur.

Sr. Ianire Angulo Ordorika, ESSE

Le Concile Vatican II a sans aucun doute marqué un tournant notable dans la réflexion théologique catholique. Ceci dit, toutes les thématiques ne sont pas arrivées à l’Assemblée capitulaire avec le même niveau de préoccupation ni, surtout, avec le même parcours théologique antérieur au Concile. La manière dont la question de la Vie Consacrée (VC) a été traitée montre que les participants au Concile ne jugeaient pas ce thème particulièrement important, mais qu’il s’agissait plutôt pour eux d’une question périphérique. Ce qui est affirmé sur la Vie Consacrée semble plutôt être le résultat de certaines intuitions importantes, qui n’ont cependant pas pu être développées en profondeur par l’assemblée conciliaire, et dont on n’a pas tiré toutes les conséquences qui en découlent.

POUR SAUVER LE MONDE, DIEU SE FAIT HOMME. Y A-T-IL POUR NOUS

UNE AUTRE VOIE?

P. Carlos del Valle, SVD

Le père Carlos del Valle est un missionnaire du Verbe Divin. Il est Docteur en Théologie morale. Il a été directeur de la revue « Testimonio » au Chili et Recteur du Collège Pontifical Saint-Pierre à Rome.

1. « Là où il passait, Jésus faisait le bien et guérissait » (Ac 10, 38)

Nous connaissons tous des personnes bonnes, des hommes et des femmes de Dieu. Ils sont une bénédiction là où nous vivons ; leur vie reflète celle de Dieu. On ne quitte pas une personne bienveillante sans emporter quelque chose de Dieu. On regarde ces personnes et on a envie d’être meilleur. On apprend l’Évangile, car leur vie est un commentaire de l’Évangile, une lettre de Dieu pour nous. Jésus apparaît alors à travers d’autres paroles qui reflètent les siennes, à travers d’autres vies qui touchent les nôtres. L’important n’est pas d’être un bon religieux, mais une bonne personne. Dans la vie consacrée, il y a aussi des personnes très pieuses et très désagréables. Des personnes religieuses et égoïstes, centrées sur elles-mêmes. Il y a des personnes comme de l’huile bouillante : il suffit d’une goutte d’eau et tout explose.

UISGBulletin n. 188, 2025 P. Carlos del Valle, SVDPour sauver le monde, Dieu se fait homme. Y a-t-il pour nous une autre voie?

Le pape François affirme que le peuple de Dieu s’évangélise lui-même (EG 139). Les personnes bonnes nous évangélisent. Nous devons grandir en sensibilité pour accueillir l’Évangile que nous découvrons chez les autres, et ne pas le recouvrir avec nos idées, nos préjugés, nos peurs et notre insensibilité. Jacob dit à Ésaü : « J’ai vu Dieu dans le visage bienveillant et complaisant de mon frère « J’ai vu ta face comme on voit la face de Dieu, et tu t’es montré bienveillant envers moi  » (Gn 33, 10). Il voit le visage de Dieu dans son frère qui pardonne. Ta vie est l’Évangile que les gens qui t’entourent lisent le plus.

Le fils cadet de la parabole trouve la vie dans ce qu’il n’a pas pu gaspiller : la bonté de son père. Il est sauvé par le fait d’avoir été aimé d’un amour qu’il n’a jamais perdu. La parabole du Samaritain relie la bonté à l’envoi en mission : Va, et fais de même. Donner de la bonté et recevoir de la bonté nous rend heureux. Dans la mission, une personne qui n’est pas heureuse ne peut pas être un bon pasteur. Pour savoir si l’on est un bon religieux, il faut voir si l’on vit heureux, car quand on est heureux, on fait le bien, on est aimable et accueillant.

Voyez le chien qui s’approche en remuant la queue, il est content, il ne va pas mordre. Quand je suis triste ou en colère, je blesse, je réagis mal, je mords. Essaie de vivre heureux et joyeux, plutôt que d’être parfait. La personne heureuse est reconnaissante, elle est bonne, elle fait le bien et le Dieu qu’elle prêche est bon. La meilleure nouvelle dans une communauté religieuse est de voir que les sœurs ou les frères sont heureux. Notre mission est d’être gaudium et spes pour les autres.

Pantokrator (tout-puissant) n’apparaît que dans l’Apocalypse. Pour parler de la grandeur de Dieu, la Bible dit qu’il est « Saint », ce qui signifie totalement bon. L’Évangile montre que Dieu n’est pas pour les bons, mais pour ceux qui ont besoin qu’Il soit bon. La grandeur de Dieu ne réside pas dans sa puissance, mais dans sa bonté. Mais dans notre liturgie, nous répétons « Dieu éternel et tout-puissant». Nous mettons l’accent sur la puissance, pas sur la bonté.

Jésus ne permet pas d’entrer dans le Royaume avec pouvoir et honneur, qui impliquent d’être plus que les autres. Il nous laisse le service comme caractéristique du disciple, appuyé sur Lui-même : « Je suis venu pour servir » = je suis serviteur . La définition la plus étrange de Jésus. Et sa parole est liée à l’exemple : « Il se leva de table, déposa son vêtement ». Il s’éloigne des lieux privilégiés. Quand Pierre confesse « Tu es le Messie » , Jésus leur interdit de le dire aux autres. Il ne veut pas qu’ils donnent de Lui une fausse image. Ils n’étaient pas encore arrivés à ce qui est le plus important en Jésus : un jeudi, il lave les pieds et un vendredi, il est sur la croix.

La bonté réside dans l’humilité. Nous aimons vivre avec une personne humble. La bonté, c’est l’humilité, ne pas vouloir se distinguer. Contrairement au prêtre ou à la religieuse qui méritent un respect auquel les autres n’ont pas droit. Sois tellement humble que les autres veulent être avec toi. Nous aimons une personne si nous voyons en elle de la gratitude et de la joie ; ce sont des graines d’humilité.

Quand nous voyons une personne pleine de bonté, nous sommes touchés par son humanité. La bonté, c’est l’humanité. Celui qui incarne la bonté est humain, car être humain, c’est faire preuve de solidarité et de tendresse. L’incarnation de Dieu est l’humanisation de Dieu. C’est pourquoi plus on est profondément humain, plus

P. Carlos del Valle, SVDPour sauver le monde, Dieu se fait homme. Y a-t-il pour nous une autre voie?

on est proche de Dieu. Pour ceux qui ne vivent pas l’incarnation, le divin se trouve dans le religieux, et l’humain dans le profane. Le mystère de l’incarnation ne permet pas d’associer : « sacré et présence de Dieu », « profane et absence de Dieu ». Dans l’incarnation, Dieu veut être humain, alors que nous, nous voulons être spirituels. Notre péché est le spiritualisme, la spiritualité non incarnée. Nous ne sommes spirituels que si nous sommes humains. C’est dans mon humanité profonde que je vis la rencontre avec Dieu. Le pape François met l’accent sur l’humain : la bonté et la miséricorde, parce qu’elles sont l’incarnation du sacré pour ceux qui vivent leur foi.

UISGBulletin n. 188, 2025

La bonté et la miséricorde sont un lien avec ceux qui sont dans le besoin. Être miséricordieux envers l’autre, même quand je connais ses défauts. Dieu se rend présent dans les cœurs miséricordieux. Il veut former en toi le cœur de son Fils : « Ayez en vous les dispositions qui sont dans le Christ Jésus » (Ph 2, 5). Mais quelles sont ces dispositions ? Pour les docteurs de la Loi, l’important est de rendre gloire à Dieu par la Loi, le sabbat et le culte. Pour Jésus, c’est la vie des êtres humains qui est importante. Jean-Baptiste lave les péchés ; Jésus guérit les malades. Jésus pose d’abord son regard sur la souffrance des personnes. Sa mission est de réagir à la souffrance : « Je suis venu pour que vous ayez la vie » (Jn 10, 10). Ses sentiments : que les autres ne souffrent pas, qu’ils aient la vie. Les gens aussi se préoccupent de la vie, de la douleur, tandis que les religions se préoccupent du péché. Il y a un divorce entre les désirs humains (une vie heureuse) et les préoccupations des religions (le péché).

P. Carlos del Valle, SVDPour sauver le monde, Dieu se fait homme. Y a-t-il pour nous une autre voie?

L’Évangile souligne la sensibilité de Jésus face à la souffrance. Le degré de son humanité se reflète dans sa réaction à la souffrance des autres. Nous sommes humains lorsque nous faisons nôtre la souffrance des autres. Nous devenons plus humains en étant avec les faibles. Jésus nous dit : « Soyez miséricordieux comme le Père est miséricordieux » (Lc 6, 36). Cela remplace : « Soyez saints comme Dieu est saint » (Lv 19, 2). En Mt 5, 48 : « Soyez parfaits » . Chez Luc : « Soyez miséricordieux » . « Miséricordieux » équivaut à complètement bon, c’est la même chose que parfait.

Nous pensons que nous évangélisons lorsque nous diffusons la religion. Nous nous laissons peu évangéliser par l’humain, par la bonté des autres. L’humanité de Jésus nous évangélise peu. Il faut prendre au sérieux le fait de vivre son humanité, en la priant et en la découvrant chez les autres êtres humains. « Ecce homo » est la parole la plus profonde de Pilate. Mais nous vivons plus préoccupés par la doctrine et la religiosité que par l’humanité de Jésus. Et Dieu se révèle dans l’humanité de Jésus.

Au Chili, une femme toute simple m’a dit : « Pourquoi devrais-je écouter ce prêtre qui est moins humain que moi ? » Cela reflète l’intuition que l’Évangile est un mode de vie humain, c’est l’incarnation de relations qui humanisent. La spiritualité de Jésus est centrée sur la manière dont nous nous entrons en relation avec les autres, sur la manière dont nous aimons l’autre. Il semble qu’avec nos amis il est plus facile d’être un homme ou une femme de Dieu. De fait, ce sont les rencontres, et non les idées, qui changent notre vie. Si nous changeons peu, c’est parce que nous nous rencontrons peu. Jésus montre dans l’Évangile trois préoccupations fondamentales : la santé, le partage de la nourriture et les relations humaines qui nous rendent bons, qui font de nous des frères et des sœurs. Pour Lui, il y a salut lorsque l’on partage son pain, lorsque l’on habille ceux qui sont nus, lorsque l’on verse du vin et de l’huile sur les blessures.

Bulletin n. 188, 2025

SVDPour sauver le monde, Dieu se fait homme. Y a-t-il pour nous une autre voie?

P. Carlos del Valle,

On ne reconnaît pas une personne de foi à la façon dont elle parle de Dieu (comme le faisaient les pharisiens), mais à la façon dont elle parle des choses du monde à partir de Dieu (Jésus dans ses paraboles). C’est ce que la société attend de nous. Une vie chrétienne est une vie experte en humanité, en tendresse et en sensibilité. Elle nous amène à constater que changer, ce n’est pas devenir quelqu’un d’autre ; c’est faire une expérience profonde de soi-même. C’est devenir plus humain, en grandissant en sensibilité et en tendresse.

Jean donne le fondement de notre humanité : « Nous avons reconnu l’amour que Dieu a pour nous, et nous y avons cru » (1 Jn 4, 16). Nous pouvons tous croire à l’amour, croyants et non-croyants, surtout les jeunes. Croire à l’amour est une plate-forme évangélique d’harmonie dans nos relations avec les jeunes.

Une expérience vécue à Santiago du Chili m’a marqué. J’étais curé et je me trouvais dans mon bureau, occupé et peu disposé à être interrompu. Un jeune toxicomane, qui était aussi un ami, est venu me demander de l’argent. Je lui ai donné quelques pièces pour qu’il me laisse tranquille. Mais, me regardant dans les yeux, il m’a dit : « Vous voulez m’aider ou vous m’aimez ? » . Je suis resté sans voix. Je n’ai pu que le serrer dans mes bras. J’ai été évangélisé par un toxicomane qui est mort prématurément, parce qu’il était pauvre. Il a fait résonner en moi l’Évangile vivant. Jésus accueille les pécheurs parce qu’il les aime, non pas parce qu’il veut les convertir.

Bulletin n. 188, 2025

Évangéliser non pas les idées, mais la sensibilité, conduit à incarner le Christ dans notre cœur. Cela conduit à vivre en profondeur, en nourrissant notre attention et nos désirs. La sensibilité dans la foi nous conduit à évangéliser nos désirs, afin qu’ils s’harmonisent avec les désirs de Dieu. Le discernement est prière, il nous plonge dans le désir de Dieu.

P. Carlos del Valle, SVDPour sauver le monde, Dieu se fait homme. Y a-t-il pour nous une autre voie?

Quand je prie, les désirs de Dieu me parviennent. Quand je prie pour une personne, je nourris de bons désirs à son égard. Si Jésus s’approche de ta vie, il change tes désirs. Le religieux/la religieuse est celui/celle qui cherche à découvrir les désirs de Dieu et à les faire siens. Nous pouvons les découvrir dans le Notre Père, les Béatitudes, le Magnificat, l’hymne de la Lettre aux Philippiens 2, 5-11. Le Père veut faire de toi et de moi une personne qui ressemble le plus possible à Jésus. Que notre grand désir dans la mission soit de regarder la vie à partir de Dieu, de regarder les autres comme Dieu les regarde : avec joie et miséricorde. Si tu y parviens, tu es pur de cœur.

2. La spiritualité de Jésus : la joie de vivre pour les autres

C’est la spiritualité incarnée de la mère ou du père. « Toi, suis-moi » : c’est ce qui nous donne notre identité. Nous sommes des disciples de Jésus. Au noviciat, nous cultivons notre identité de disciples, puis, avec le temps, nous nous consacrons à devenir des maîtres. Ceux qui vivent le cléricalisme (il n’est pas nécessaire d’être clerc pour être clérical) ont du mal à se sentir disciples. Et ceux qui ne vivent pas comme des disciples se consacrent à prêcher et à enseigner.

Notre identité est d’être des disciples, des amis, avant d’être des travailleurs. Écouter les enfants nous immunise. Lors d’un cours de catéchisme, un petit m’a dit : « Vous parlez beaucoup de Jésus, êtes-vous son ami ou seulement son collègue ? » Nous pouvons être dans les choses de Dieu sans être en Dieu. C’est le propre du fonctionnaire du sacré, qui se comporte comme un salarié vendant des bijoux sans éprouver aucun amour pour ce qu’il a entre les mains, ni pour le patron pour lequel il travaille.

Bulletin n. 188, 2025

P. Carlos del Valle, SVDPour sauver le monde, Dieu se fait homme. Y a-t-il pour nous une autre voie?

Ne demande pas : Qui est Jésus ? Tu le sais déjà : c’est ton modèle en tant qu’homme, ta force en tant que Dieu. Demande-toi plutôt : Qui est Jésus pour moi ? Est-ce quelqu’un que je prends au sérieux ou qui ne fait que m’effleurer la peau ? Un chanteur raconte son expérience : Quand tu chantes, au début, tu tombes amoureux de toi-même. Ensuite, tu tombes amoureux du public. Tu ne deviens un bon chanteur que si tu parviens à tomber amoureux de la chanson . La chanson dans ta vie, c’est Jésus. Le disciple est celui qui prend le risque de prendre Jésus au sérieux. Et suivre Jésus implique :

- Une vocation : se sentir appelé, répondre à l’appel

- La fraternité : vivre avec lui et les siens

- Les béatitudes : vivre comme lui

- Le service : vivre pour les autres.

UISGBulletin n. 188, 2025

Est-ce que les autres peuvent voir l’Évangile dans la manière dont nous entrons en relation ? On a l’impression qu’il n’y a pas de grande différence entre les croyants et les non-croyants dans leurs relations. Dans les communautés, il existe également la vengeance, l’indifférence, le refus de la parole. Cela signifie que l’Évangile est faible dans nos relations. Nous ne prenons pas Jésus très au sérieux. Il se peut que dans nos idées, Jésus soit au centre, mais que dans nos expériences de vie, d’autres choses occupent cette place. Nous pouvons avoir des valeurs claires et vivre selon nos intérêts et nos besoins.

Notre identité en tant que disciples ne réside pas dans notre rôle ou notre statut. Être disciples nous amène à retrouver le plaisir d’être frères et sœurs, d’être un peuple,

P. Carlos del Valle, SVDPour sauver le monde, Dieu se fait homme. Y a-t-il pour nous une autre voie?

sans rechercher de privilèges ni nous appuyer sur des distinctions. Nous ne sommes pas des fonctionnaires du sacré ; nous sommes des hommes et des femmes de Dieu, qui transmettent la vie de Dieu. Avec des leçons de spiritualité, on ne transmet pas l’expérience de Dieu. Nous sommes des femmes et des hommes de Dieu si nous aimons, car aimer, c’est orienter sa vie vers Lui. Le verset le plus important de la Bible : « Celui qui n’aime pas n’a pas connu Dieu, car Dieu est amour » (1 Jn 4, 8). Celui qui suit Jésus est son disciple, son ami. Si l’on suit quelqu’un sans que s’établisse une relation, il peut y avoir enthousiasme, travail acharné, fanatisme.

Il y a quelques décennies, nous avions l’habitude de distinguer parmi nous les conservateurs et les progressistes. Il s’agit d’une distinction idéologique qui divise et sépare, plutôt que d’unir et d’intégrer. Dans l’Évangile, la distinction réside dans le fait que certains vivent centrés sur eux-mêmes, sur leurs intérêts, tandis que d’autres vivent centrés sur le bien des autres. Pensons à la mère concentrée sur la vie de son enfant ou au berger qui ne pense qu’à son troupeau, par opposition au mercenaire.

L’Évangile nous offre le miroir du Samaritain, qui s’approche ; les autres passent leur chemin. Il est touché par le blessé et il se sent responsable de sa situation. Il change ses plans, il interrompt son chemin. Pour lui, la vie de l’autre est plus importante. Il montre le meilleur de son cœur : un moi libéré de lui-même. Le prêtre et le lévite sont liturgiquement corrects, précis, comme le train à grande vitesse qui ne s’arrête pas. Centrés sur eux-mêmes, ils se préoccupent de savoir : « Que m’arrivera-t-il si je m’arrête pour aider le blessé ? » Le Samaritain pense à l’autre, il se demande : « Que va-t-il arriver au blessé si je ne m’arrête pas ? » La mission centrée sur nous-mêmes est confortable, mais elle repousse les jeunes. N’est-ce pas là l’une des causes de la sécheresse vocationnelle ?

UISGBulletin n. 188, 2025

P. Carlos del Valle, SVDPour sauver le monde, Dieu se fait homme. Y a-t-il pour nous une autre voie?

Les rivières ne boivent pas leur eau, les arbres ne mangent pas leurs fruits, les fleurs offrent leur parfum. Vivre pour les autres semble être une règle de la nature. Notre mission est également de donner la vie par notre service. Plus je me vide de mon ego, plus la vie des autres s’enracine en moi. Si la disponibilité est le visage de la mère, la protection celui du père, le visage du religieux/de la religieuse est celui d’un bénévole à plein temps.

On ne peut pas dire que certaines personnes sont égoïstes et d’autres généreuses. Nous sommes des égoïstes qui vivons centrés sur nous-mêmes ou des égoïstes qui luttons pour sortir de nous-mêmes. La spiritualité en Jésus, c’est passer de l’ego à l’amour. C’est vivre pour que les autres se sentent bien, en renonçant à être le centre. On est si bien au centre. Quand nous vivons remplis d’ego et vides de Dieu, l’étoile brille et la mission disparaît. Dans la IVème prière eucharistique, nous demandons : « afin que notre vie ne soit plus à nous-mêmes » . N’oublions pas que servir est le verbe utilisé par Jésus pour décrire l’identité du disciple.

Jésus donne aux apôtres le pouvoir « d’expulser les démons et de guérir les malades » (Mt 10, 1). Il leur confie la mission de donner la vie. Il ne les envoie pas vers les pécheurs pour les convertir, mais vers les malades pour les guérir. Aujourd’hui, on constate une forte sensibilité envers les victimes ; on le voit dans le bénévolat et les ONG. Le souci de la souffrance l’emporte sur l’obsession du péché. Nous courons le risque d’être loin de ce qui intéresse les gens.

UISGBulletin n. 188, 2025 P. Carlos del Valle, SVDPour sauver le monde, Dieu se fait homme. Y a-t-il pour nous une autre voie?

La spiritualité nous forme généralement à des pratiques religieuses plutôt qu’à la sensibilité devant la souffrance. D’où le danger de transformer l’Évangile en belles paroles que nous enregistrons dans notre cerveau sans qu’elles touchent notre vie. Arrêtons-nous sur quelques exemples pour vivre l’Évangile :

Ta vie missionnaire ne vend pas de pain ; elle est levain, sel qui se perd en donnant du goût. La mission est humilité, non pas protagonisme. Nous avons peut-être l’humilité de servir les pauvres à table (avec un certain protagonisme). Mais aurons-nous suffisamment d’humilité pour nous asseoir à table avec eux ? (dans une plus grande égalité).

Celui qui souffre a besoin d’aide. Celui qui aide est en position de supériorité par rapport à celui qu’il aide, qui se sent plus faible que lui. Dans une relation d’aide, je donne quelque chose dont l’autre a besoin. Dans une relation d’amitié, je me donne moi-même. Donner quelque chose ne me complique pas la vie. On ne sait jamais jusqu’où peut mener l’amour dans une relation (une mère avec son enfant). L’amour du pauvre me porte à faire que sa vie devienne la mienne. Celui qui reçoit et donne de l’affection peut toucher la racine de la souffrance. On la touche par le bas, à partir du nécessiteux, en partageant ses sentiments, comme l’a fait Jésus. Pour soulager celui qui souffre, il faut que sa douleur devienne la mienne. C’est ce que fait Dieu : il entre dans la douleur des êtres humains. C’est cela la miséricorde, comme contribution précieuse de la vie consacrée dans l’histoire de l’humanité. Un monde sans compassion n’est pas habitable pour les êtres humains.

Jésus, « ami des publicains » . Comment pouvons-nous parler des divorcés et des homosexuels, sans avoir un ami ou un frère divorcé, homosexuel ? L’amitié avec les pauvres nous rend semblables à Jésus. Le missionnaire doit avoir pour ami au moins un pauvre, pour vivre la miséricorde évangélique.

Croyons-nous en Jésus ou croyons-nous comme Jésus ? Avons-nous foi en Jésus ou avons-nous la foi de Jésus ? Si je crois comme Jésus, je suis l’Évangile incarné. Sommesnous des personnes de religion ou de foi ? Il peut y avoir beaucoup de religion et peu de foi. Il ne faut pas tenir pour acquis que tous les religieux ont la foi. Vivre comme un consacré dans la mission n’est pas facile, car il ne s’agit pas de parler de l’Évangile, mais d’être l’Évangile vécu, et pas seulement prêché. C’est la seule façon d’aider les autres à faire de leur vie un Évangile. Le messager a de l’autorité lorsqu’il s’identifie au message. Pour être cohérents avec ce que nous disons, le meilleur désinfectant est le contact avec les enfants, les jeunes et les gens simples.

Nous, les religieux, nous apparaissons certainement comme honnêtes, travailleurs, organisés, austères, disponibles, serviables, assidus aux exercices de piété, mais peut-être sans grande passion pour l’Évangile, voire avec un manque d’humanité et d’enthousiasme. Nous pouvons vivre comme des élus, des privilégiés, enfermés en nous-mêmes. Et Jésus attend de toi et de moi la foi, l’enthousiasme, la passion, parce que vivre avec passion, c’est être saint. La sainteté n’est pas une passion éteinte, c’est une passion convertie.

P. Carlos del Valle, SVDPour sauver le monde, Dieu se fait homme. Y a-t-il pour nous une autre voie?

Nous aimons monter ; Dieu aime descendre : dans le sein d’une mère, dans une crèche, sur une croix. Dans l’Évangile, il y a trois verbes maudits : posséder, monter, commander. Jésus leur oppose trois verbes bénis : partager, descendre, servir. Pour s’approcher de Jésus, Bartimée jette son manteau (sa sécurité). Nous avons des manteaux qui nous rassurent et que nous ne parvenons pas à jeter pour nous approcher de lui : nos idées et nos vérités exclusives, le prestige et le protagonisme, le confort et le refuge dans le statut social.

3. Disciples fidèles et créatifs

UISGBulletin n. 188, 2025

À quoi sommes-nous fidèles, au passé ou à ce que Dieu demande aujourd’hui ? La fidélité à la tradition nous porte-t-elle à adorer des cendres ou à être feu ? La société d’aujourd’hui a moins besoin de nos œuvres. Mais est-ce que nous lui offrons ce dont elle a le plus besoin ? Être des personnes différentes, avec d’autres valeurs, qui ne cherchent pas le bien-être, l’argent, la carrière, la renommée, la sécurité, la consommation, le pouvoir, le prestige, l’honneur. La société a besoin d’une voix de l’Esprit, qui indique un autre style de vie chez des personnes qui transmettent l’énergie de l’Évangile. Les gens attendent de nous que nous leur communiquions une expérience de Dieu. la société a besoin de de religieux sains, d’hommes et de femmes de Dieu, passionnés de Jésus, des hommes et des femmes de foi, et la foi c’est vivre l’Évangile.

Nous vivons dans un monde qui a besoin d’être touché par notre carte d’identité : la fraternité. Notre mission de religieux est d’être une famille de frères qui écoutent la

P. Carlos del Valle, SVDPour sauver le monde, Dieu se fait homme. Y a-t-il pour nous une autre voie?

Parole de Dieu et la mettent en pratique. Mais le risque est de vivre attachés à une spiritualité mondaine, en étant plus des fonctionnaires du sacré et moins des témoins de Jésus, plus des maitres et moins des disciples, plus des leaders et moins des frères. Si Jésus nous demande d’être dans le monde sans être du monde, ce n’est pas une fuite du monde, c’est l’incarnation de l’évangile. C’est nous sentir convoqués à transformer la vie selon le cœur de Dieu. Pour lui, il faut découvrir Dieu dans l’humain, en sachant que le monde est séculier et ne nous montre pas Dieu ; c’est notre foi qui découvre Dieu dans le monde. Si avec une sensibilité de foi nous contemplons les choses à partir de Dieu, tout est sacrement, tout révèle Dieu.

Consacrés pour la mission, avec une identité bien définie et une motivation bien nourrie. Nous voulons fortifier notre identité. Nous sommes disciples-frères et missionnairestémoins. L’Évangile que les gens qui nous entourent lisent le plus est notre vie. Et donc même lorsque nous parlons, nous devons être davantage des disciples que des maitres. Il n’y a pas de mission sans disciples-frères et missionnaires-témoins. Si un missionnaire n’est pas témoin, il se ment à lui-même. Ma vie est mon message ; dans la mission il ne s’agit pas de parler, mais d’être la Parole. On peut aller dans un autre pays, mais si l’on n’est pas témoin, on n’est pas missionnaire. On peut faire un safari temporaire puis partir de la mission sans y être jamais arrivé. Trois éléments sont essentiels dans la vie du missionnaire : une expérience de relation avec le Christ, de laquelle jaillit un message, avec le langage du service .

UISGBulletin n. 188, 2025

La mission est ce que je suis et ce que je fais à partir de Jésus et pour le bien des autres. Il faut tout l’arbre pour produire un fruit ; pour évangéliser, il faut tout ce que je suis. Ainsi, nous n’avons pas de mission ; nous sommes mission, nous sommes d’un

SVDPour sauver le monde, Dieu se fait homme. Y a-t-il pour nous une autre voie?

UISGBulletin n. 188, 2025 P. Carlos del Valle,

Autre et pour les autres. Nous vivons avec Jésus dans le cœur, pour qu’il entre dans le cœur d’autres personnes, pas seulement par la porte du temple. Si nous n’entendons pas l’Évangile comme une bonne nouvelle, c’est parce que nous l’avons transformé en code de morale. Marie se hâte pour rendre visite à Élisabeth. Elle est la custode dans la procession du Corpus : Marie, et Dieu en elle. Elle reste là, sans se presser, apportant le service et la joie. C’est là notre mission : marcher avec Dieu en nous, être porteurs de Dieu, en apportant le service et la joie.

La vie du missionnaire est comme la flamme devant le tabernacle : elle rappelle la présence de Jésus. La mission offre une manière de comprendre la vie à partir de l’Évangile. Pour vivre ensemble, les êtres humains ont l’économie, la politique, la culture, l’éthique et la religion. La mission consiste à configurer tout cela à partir de l’Évangile. Mais il faut commencer par nous-mêmes, en étant solidaires, compatissants, serviables, ouverts au mystère, humains, frères. Dans l’Évangile, il y a plusieurs commandements missionnaires : «  De toutes les nations faites des disciples » (Mt 28, 18ss). « Soyez mes témoins » (Ac 1, 8), « Aimez-vous les uns les autres » (Jn 15), « Soyez des Samaritains », « Va, et fais de même » (Lc 10), « Tous vous êtes des frères » (Mt 23, 8).

Vivre en disciples rend égaux les prêtres et les frères, les hommes et les femmes, les clercs et les laïcs. Tous frères. Mais les clercs se soucient peu d’être des disciples. Ils fondent leur identité sur leur ministère et oublient leur baptême. Ils se sentent différents des autres, car ils s’identifient à leur rôle, à leur statut et à leur dignité sacerdotale. Cela non seulement les empêche de vivre la fraternité, mais cache leur faiblesse. D’où les abus de toutes sortes dans l’Église. La chose la plus difficile dans l’Église semble être que ses représentants vivent l’Évangile.

UISGBulletin n. 188, 2025 P. Carlos del Valle, SVDPour sauver le monde, Dieu se fait homme. Y a-t-il pour nous une autre voie?

Notre mission est d’être des disciples pour faire des disciples. La communauté religieuse est une famille de disciples qui écoutent la Parole et la mettent en pratique. Une communauté est une école où l’on apprend à être disciple. Mais nous courons le danger de vivre une vie de disciple fonctionnelle plutôt que personnelle, davantage axée sur le travail que sur la relation. Nous nous identifions à ce que nous faisons. Lorsque nous nous présentons à un nouveau groupe, nous disons d’habitude : « Je m’appelle... et je travaille dans... ». Je me présente avec ce que je fais, qui s’apparente souvent à des plumes de paon royal. Nous croyons que nous sommes ce que nous faisons. Cela renforce notre tendance à être protagonistes dans notre mission.

En vivant ainsi, nous serons comme des pompiers qui vont éteindre un incendie et qui, lorsqu’ils arrivent, se rendent compte que leurs réservoirs sont vides. Sommes-nous dans les choses de Dieu ou sommes-nous en Dieu ? Sommes-nous des fonctionnaires ou sommes-nous des témoins ? Paul nous invite à construire notre identité en Jésus avec l’hymne de Ph 2, 6-11. Notre identité, toujours vers l’intérieur et vers le bas.

4. Notre vie change si Jésus y

est présent

La vie consacrée à la mission souffre d’anémie évangélique. D’où la non-pertinence et le manque de vocations. Il ne s’agit pas de croitre en nombre, car cela pourrait être une répétition de la même chose. Les cellules cancéreuses aussi se multiplient. Nous souffrons d’anémie évangélique parce que notre cœur est peu irrigué, et nous tombons dans la médiocrité, satisfaits d’une vie light. Devant les paroles de Jésus, nous restons tels que nous sommes. Cela arrive aussi à des personnes très religieuses. Sans passion ni enthousiasme, nous restons tels que nous sommes, stagnants, installés, sans joie. Nous nous réfugions dans des pratiques religieuses et devenons des consommateurs de choses sacrées, qui nous rassurent. D’où une vie consacrée light dans la prière, la communauté, la mission centrée sur les œuvres. Nous pouvons tomber dans l’athéisme pratique, lorsque ce que nous pensons et ce que nous faisons ne sont pas l’incarnation du Verbe.

Ma vie change si Jésus y est présent. Changer ne signifie pas abandonner quelque chose, mais embrasser quelque chose : la vie de Dieu. Dans la vie, il y a foi s’il y a adhésion, et il y a adhésion s’il y a rencontre avec Jésus. La foi, ce n’est pas croire que Dieu existe ; même les démons le croient. La foi, c’est vivre l’Évangile. C’est regarder le monde et parler des choses du monde à partir de Dieu, à partir de l’Évangile. Nous vivons avec le danger d’être des idéologues plutôt que des témoins. La plupart des croyants ont des croyances, ils sont pratiquants. Les pratiques religieuses nous donnent de la sécurité, elles ne nous aident pas toujours à vivre l’Évangile.

Ce qui caractérise le religieux, c’est d’aimer et de prier. Ce que nous faisons dans la mission doit être le reflet de la prière et de la tendresse. Nous sommes des êtres humains passionnés par Jésus, la fraternité humaine et les pauvres. Le reste n’est que commentaire, moyen secondaire. Dans la mission, les pauvres ne sont pas les seuls, mais ils sont les premiers.

Le problème pour la foi n’est pas de reconnaître que Jésus est le Fils de Dieu, mais de reconnaître que le Fils de Dieu est Jésus, homme, incarné, faible, comme les autres.

P. Carlos del Valle, SVDPour sauver le monde, Dieu se fait homme. Y a-t-il pour nous une autre voie?

Nous découvrons Dieu dans la générosité de celui qui donne, et il nous est difficile de le voir dans la dignité de celui qui demande. C’est dans la faiblesse que Dieu s’incarne. Avec la sensibilité de la foi, nous pouvons découvrir Dieu dans la dignité de celui qui demande et dans la générosité de celui qui donne. Le même Dieu qui tend la main dans la dignité de celui qui demande, la tend dans la générosité de celui qui donne.

Peut-être vivons-nous en fracturant l’Évangile, lorsque nous considérons les spirituels dans le temple et les engagés dans la société. C’est la désincarnation du Verbe. La spiritualité, plus que parler de Dieu, c’est parler à partir de Dieu. Il y a péché clérical lorsque l’on prêche l’Évangile sans avoir d’abord fait oraison. Sommes-nous des spécialistes de l’expérience de Dieu et savons-nous la transmettre aux autres ? Sinon, nous sommes du sel sans saveur, inutiles face aux défis de la société. Pour être spécialiste de l’expérience de Dieu, la rencontre avec Jésus doit être comme le feu et le bois, qui ne font plus qu’un : du bois qui brûle.

Une vie médiocre implique un engagement partiel, l’individualisme, le consumérisme, la recherche d’espaces affectifs qui compensent la solitude, sans enthousiasme. Sans évangile, nous finissons par sombrer dans l’hédonisme, en faisant ce qui nous plaît et en vendant des superficialités. L’attachement aux biens matériels endurcit le cœur. Demande-toi non seulement ce que tu fais de ton argent, mais aussi ce que ton argent a fait de toi. Te rend-il plus humain ? Les sarments ne sont pas attentifs aux fruits, mais à l’union avec la vigne. Et si tu vis bien installé, souviens-toi que l’oiseau blessé ne peut pas voler, mais que l’oiseau qui est attaché à une branche ne le peut pas non plus.

UISGBulletin n. 188, 2025 P. Carlos del Valle, SVDPour sauver le monde, Dieu se fait homme. Y a-t-il pour nous une autre voie?

Être disciple, c’est être comme les huîtres, avec pour tâche de chercher Dieu jusqu’à ce qu’il devienne une perle pour les autres. Jésus est un passionné de ce que le Père désire. Sans passion pour Dieu, la vie devient routine. Nous avons besoin de vitamines, pas d’assaisonnement : nourrir l’esprit, pas seulement satisfaire le palais. Dans notre mode de vie, tomber amoureux est une vitamine, pour éviter la maladie d’être fonctionnaire, en étant dans la mission comme Pilate dans le Credo.

Moïse descend du Sinaï avec les tables de pierre sous le bras. Les apôtres sortent du Cénacle avec l’Esprit dans le cœur. Nous avons besoin de l’Esprit pour évangéliser nos désirs, notre sensibilité, et pas seulement nos idées. Lorsque Jésus s’approche de ta vie, il change tes désirs. C’est pourquoi prier n’est pas rechercher un état d’âme ; c’est un acte de foi. Je ne prie pas pour me sentir bien, mais pour entraîner ma foi, pour la rendre plus forte. Prier, c’est aimer, accueillir Jésus, afin que ses désirs et ce qu’il aime entrent en moi. La prière n’est pas là pour penser à Dieu, ni pour ressentir Dieu (émotions), mais pour nourrir notre désir de Dieu.

Dans la pratique de la lectio divina , nous accueillons la lumière et la force de la Parole, en faisant davantage l’exégèse de notre propre vie que de la Parole. Sinon, nous souffrirons d’anémie spirituelle et nous perdrons notre passion pour Jésus. Il ne nous restera alors que le refuge de la piété, qui apporte la tranquillité et nourrit le sentiment du devoir accompli.

Ce qui importe dans la mission, c’est la vie des autres, la souffrance des autres. « J’ai pitié de la foule » (Mc 8, 2), dit Jésus. Ce ne sont pas des idées, c’est de la sensibilité. Nous avons des idées claires, mais nous anesthésions notre sensibilité. Les idées ne changent pas la vie. La grandeur de l’Évangile réside dans la sensibilité de Jésus. Il ne s’agit pas seulement d’évangéliser nos idées, mais aussi notre sensibilité. Une sensibilité évangélisée chez le disciple conduit à se sentir responsable de la vie des autres. En donnant l’exemple du Samaritain, Jésus montre sa sensibilité, qui le conduit à prendre soin des autres. Il montre son humanité dans sa sensibilité face à la souffrance de la personne dans le besoin. Et il incarne la tendresse, la meilleure expression de la sensibilité. Une sensibilité dans la foi conduit à un regard bienveillant sur mes faiblesses et celles des autres. Le contraire, c’est l’indifférence, la dureté du cœur, et un regard agressif.

Le religieux est un expert en sensibilité, en attention aux personnes simples qui transmettent l’Évangile. Si tu parviens à voir le bien chez les autres, tu as un cœur pur. Essaie de regarder l’autre avec joie et miséricorde. Cultive ce regard de bénédiction. Prie pour que ceux qui vivent dans la souffrance et la pauvreté puissent vivre dans la bénédiction.

Qu’est-ce que la bénédiction pour toi ? Le succès, l’ascension sociale, recevoir beaucoup d’affection, réaliser tes désirs ? Ce serait une bénédiction centrée sur toi-même, bien éloignée des Béatitudes. Mais la bénédiction n’implique pas toujours une vie sans souffrance. Nous devons le meilleur à la douleur, elle nous conduit à l’amour. Une mère peut dire que le meilleur de sa vie est le fruit de la douleur. Il n’y a pas d’amour véritable qui ne mûrisse sur une croix.

UISGBulletin n. 188, 2025 P. Carlos del Valle, SVDPour sauver le monde, Dieu se fait homme. Y a-t-il pour nous une autre voie?

Jésus assume la nature humaine et la condition humaine, la faiblesse. Il ne se fait pas homme de façon générique ; il se fait concrètement homme faible (Ph 2, 6-11). Face à la faiblesse de Dieu, il n’y a pas de mots, seulement la passion d’aimer comme Lui. Dans la vie chrétienne, la faiblesse est une bonne nouvelle ; elle nous amène à rester ensemble, à avoir besoin des autres, elle nous rapproche des pauvres, elle nous évangélise. Dans la mission, craignons-nous la faiblesse ou le pouvoir ? « Je n’ai ni or ni argent, mais ce que j’ai, je te le donne... » (Ac 3, 1-10). Le problème se pose lorsque j’ai effectivement de l’or, comme soutien dans la mission, mais que je n’ai rien d’autre.

Nous supportons mal de nous trouver dans le besoin. Nous préférons donner que recevoir, nous sommes plus disposés à aider qu’à demander de l’aide, à enseigner qu’à apprendre. Mais se laisser aider implique un niveau spirituel supérieur à celui d’aider. Sans faiblesse, il n’y a pas d’être humain et il n’y a pas de Dieu avec nous. Dieu ne te dit pas simplement : « Je t’aime » ; il te dit : « Je t’aime dans ta faiblesse ». C’est toujours dans la miséricorde de Dieu que l’on peut se sentir le plus en sécurité. La perle précieuse naît de la douleur, si l’huître est blessée. Si elle n’est pas blessée, elle ne peut pas produire de perles, qui sont des blessures cicatrisées. Au cours de ma mission, j’ai constaté que, chez de nombreuses femmes pauvres, la sainteté de la souffrance a une logique plus fondamentale que la sainteté de la vertu. Comme le dit Bonhoeffer : « Nous devons apprendre à moins considérer les gens pour ce qu’ils font ou ne font pas, et davantage pour ce qu’ils souffrent ».

Turn static files into dynamic content formats.

Create a flipbook
Issuu converts static files into: digital portfolios, online yearbooks, online catalogs, digital photo albums and more. Sign up and create your flipbook.