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EDITO

PASSAGES “ Les villes portent les stigmates des passages du temps, occasionnellement les promesses d’époques futures. ” Marguerite Yourcenar (1903-1987)

Tout passe… À l’aube d’un été que chacun souhaite baigné d’un soleil apaisant et réparateur, Or Norme propose de vous accompagner en vous suggérant les 148 pages de ce numéro 33 à la fois dense, intense mais également rafraîchissant ! Trente ans après 1989, Catherine Trautmann évoque dans notre grand entretien, son passage marquant pour elle comme pour la ville, au poste de maire de Strasbourg et partage avec Jean-Luc Fournier, ses expériences passées comme son actualité de femme politique encore engagée. Notre grande enquête vous fera passer de la politique au commerce, à moins que ce soit l’inverse, puisque bien sûr en matière de business comme sur bien d’autres sujets, tout est Politique. Vous y apprécierez sans doute le passage croustillant d’une passionnante interview croisée entre Paul Meyer, adjoint au commerce et Pierre Bardet, Directeur Général des Vitrines de Strasbourg. Et qui, à part Or Norme, peut ensuite vous proposer un passage par l’Institut de Médecine Légale de Strasbourg avant d’évoquer, à Strasbourg comme ailleurs, l’Uberisation de notre société ? Mais votre voyage est loin de se terminer : vous passerez chez Alex Lutz et Tom Dingler, avant de vous arrêter chez Antonia de Rendinger et Houaria Kaidari… et du cinéma au théâtre, le

passage vers la musique et les arts visuels se fait tout en douceur : vous découvrirez Christopher Giroud avant de scruter la streetartmap et le musée du street-art… là où vous ne l’attendez sans doute pas ; et puis, avec Or Norme, vous serez aussi de passage à Avignon, à Kairouan, chez Van Gogh, ou encore dans les Vosges pour une histoire qui vous touchera au cœur. Un passage vers les ruches de la cathédrale et vous voilà boulevard de… Strasbourg, mais à Paris, pour entrer à la Scala, le projet fou de Mélanie et Frédéric Biessy. Vous plongerez ensuite dans le souvenir de nos années sombres et comprendrez pourquoi le piéton de passage dans notre ville pourra désormais trébucher sur notre passé. Et la vérité ? Est-elle simplement de passage elle aussi ? Le parti-pris de Thierry Jobard sur la post-vérité vous interpellera sur le sujet. Enfin, après une pause dans les vignes d’Alsace, et un bilan de la formidable saison du Racing avec « coach Laurey », vous passerez un dernier moment Or Champ avec François Miclo et sa plume Or Norme. C’est la vocation de notre magazine que de vous faire voyager ainsi d’un sujet à l’autre, en espérant bien sûr que ces quelques passages contribueront à ce que vous passiez un bel été !

Patrick Adler directeur de publication


CONTRIBUTEURS

OR NORME

THIERRY JOBARD

VINCENT MULLER

NICOLAS ROSES

RÉDACTEUR

PHOTOGRAPHE

PHOTOGRAPHE

VÉRONIQUE LEBLANC

ERIKA CHELLY

CHARLES NOUAR

JOURNALISTE

JOURNALISTE

JOURNALISTE

ÉRIC GENETET

ALAIN ANCIAN

BENJAMIN THOMAS

JOURNALISTE

JOURNALISTE

JOURNALISTE


ELEINA ANGELOWSKI

GILLES CHAVANEL

JOURNALISTE

JESSICA OUELLET

JOURNALISTE

RÉDACTRICE

ALBAN HEFTI

AMÉLIE DEYMIER

AURÉLIEN MONTINARI

BARBARA ROMERO

PHOTOGRAPHE

JOURNALISTE

RÉDACTEUR

JOURNALISTE

RÉGIS PIETRONAVE

LISA HALLER

JEAN-LUC FOURNIER

PATRICK ADLER

RESPONSABLE COMMERCIAL

CHARGÉE DE COMMUNICATION

DIRECTEUR DE LA RÉDACTION

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OR NORME STRASBOURG ORNORMEDIAS 2, rue de la Nuée Bleue 67000 Strasbourg CONTACT contact@ornorme.fr DIRECTEUR DE LA PUBLICATION Patrick Adler patrick@adler.fr DIRECTEUR DE LA RÉDACTION Jean-Luc Fournier jlf@ornorme.fr

RÉDACTION redaction@ornorme.fr Alain Ancian Eleina Angelowski Gilles Chavanel Erika Chelly Amélie Deymier Jean-Luc Fournier Éric Genetet Thierry Jobard Véronique Leblanc Aurélien Montinari Charles Nouar Jessica Ouellet Barbara Romero Benjamin Thomas Elisabeth Vetter

PHOTOGRAPHES Franck Disegni Alban Hefti Abdesslam Mirdass Caroline Paulus Nicolas Roses DIRECTION ARTISTIQUE Izhak Agency PUBLICITÉ Régis Piétronave 06 32 23 35 81 publicite@ornorme.fr

IMPRESSION Imprimé en CE COUVERTURE Izhak Agency TIRAGES 15 000 exemplaires Dépôt légal : à parution ISSN 2272-9461


LE GRAND ENTRETIEN 10 CATHERINE TRAUTMANN Trente ans après 1989

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OR SUJET 18 LE COMMERCE À STRASBOURG David Lestoux Aziz Derbal Interview croisée : Pierre Bardet et Paul Meyer Galeries Lafayette Strasbourg, centre pluriel Le souffle nouveau des indépendants Roppenheim veut conquérir les Strasbourgeoises ! Laurent Maennel OR PISTE 46 INSTITUT DE MÉDECINE LÉGALE DE STRASBOURG Si les morts pouvaient parler… 54

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OR CADRE 64 ALEX LUTZ ET TOM DINGLER 68

LES MILLE VIES D’ANTONIA

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MUSICIEN NOMADE : CHRISTOPHER GIROUD

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HOUARIA KAIDARI , VOIX DU PEUPLE

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STRASBOURG CONQUISE PAR LE STREET ART

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UN MUSÉE HORS NORME

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ENTOMOLOGIE ET TAXIDERMIE

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EXPOS : IMAGINAIRES D’ÉTÉ

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DES STRASBOURGEOIS À AVIGNON

90 TRANSMÉDITERRANÉE

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LA VOIE DE SAMUEL

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RENCONTRE AVEC ROBIN HUNZINGER

OR BORD 100 APILIBRE, LES ABEILLES DE LA CATHÉDRALE 104

O R N O R M E N ° 3 3 PA S S A G E S

COUP DE FOUDRE À LA SCALA

110 STOLPERSTEINE

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SOMMAIRE

ENQUÊTE : UBERISATION Liberté ou aliénation ?

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LE PARTI-PRIS DE THIERRY JOBARD

OR D’ŒUVRE 120 VINS D’ALSACE 122

THIERRY LAUREY

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LE PIÉTON DE STRASBOURG

ÉVENEMENTS 130 LES ÉVENEMENTS OR NORME 122

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VU D’ICI

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À NOTER

140 PORTFOLIO OR CHAMP 144 VITE, RALLUMEZ LES LUMIÈRES ! Par François Miclo


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Entretien : Jean-Luc Fournier

Photos : Nicolas Roses - Documents remis


GRAND ENTRETIEN

CATHERINE TRAUTMANN “ Trente ans après 1989 ”

Il faut se rappeler le coup de tonnerre national (et à fortiori local) qui a retenti dans le paysage politique français en mars 1989 avec l’élection tout à fait inattendue à la tête de la municipalité de Strasbourg, d’une jeune maire socialiste (38 ans) qui avait alors déjoué tous les pronostics et pris tous les risques, y compris contre l’avis des membres les plus prestigieux de son parti. Trente ans plus tard, nous avons convaincu Catherine Trautmann de dérouler ses souvenirs avec nous et, puisqu’elle est toujours très engagée en tant qu’élue, de nous parler du paysage politique contemporain. Un entretien évidemment passionnant… Or Norme. Le temps passe vite. Trente ans se sont écoulés depuis votre première élection en mars 1989. On se rappelle bien sûr de cet événement survenu à la surprise (presque) générale mais on a presque oublié les mois qui ont précédé l’élection. Être candidate au poste de maire de Strasbourg n’a pas été un long fleuve tranquille. Il vous a fallu une énergie considérable et un grand culot pour vous imposer, vous qui étiez apparue dans les radars de la vie politique locale à la fin des années 70…

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« Je suis issue du bouillonnement de la fin des années soixante. J’ai eu mon bac en 1969. C’était une époque de débats intenses et quasi permanents et je peux dire que j’ai alors fait le tour du monde avec tous les étudiant étrangers qui étaient à Strasbourg. Mon militantisme avait ce caractère-là : un engagement dans le sens de la grande tradition mondialiste de l’époque - j’avais beaucoup lu Franz Fanon et Aimé Césaire, par exemple - mais aussi pour la reconnaissance des étudiantes et au-delà, des femmes dans cette ville où il n’y avait pas de crêches, par exemple. Quand j’avais voulu mettre ma première fille en jardin d’enfants, on m’avait répondu : mais vous êtes étudiante, vous ne travaillez pas, vous pouvez donc la garder ! Ou alors vous avez sûrement une grand-mère qui peut s’en occuper… J’ai donc hésité entre militer dans des associations féministes ou m’engager dans un parti dont l’action pouvait faire bouger les choses dans ce sens. Je me suis donc retrouvée dans un groupe de femmes très mobilisées et engagées au sein du PS. Là-dessus, mon professeur de théologie protestante, Antoine

Trocmé, est candidat aux élections municipales de 1977 et je deviens alors membre du PS pour lui donner un coup de main. À peine un an plus tard, le secrétaire de ma section démissionne. Je passe quelques épisodes de querelles entre militants pour lui succéder. Bref, je me retrouve secrétaire de section par dérogation. Plus tard, je suis sur la liste PS conduite par Jean Oehler pour les élections municipales de 1983. J’y figure au titre du quota de 25 % de femmes imposé sur les listes municipales par la ministre Yvette Roudy. D’ailleurs, à l’époque, on m’a vite surnommé Miss Quota ! Je fais donc partie des huit élus de l’opposition… Or Norme. Et tout va alors s’enchaîner de façon assez vertigineuse… C’est exactement cela. Trois ans plus tard, je suis élue député lors des élections législatives de 1986, seule élection à la proportionnelle, forme de scrutin voulue et décidée par François Mitterrand. Deux ans plus tard, je deviens secrétaire d’État dans le gouvernement Rocard. Je me présente à l’élection législative de la 2ème circonscription et j’échoue d’un cheveu, à 120 voix près. Arrive alors les derniers mois de 1988, nous sommes à six mois de l’élection municipale et, forte du travail important réalisé depuis les années précédentes, je décide de partir à la municipale, comme on disait à l’époque… Or Norme. Et là va se mettre en place un scénario presque oublié aujourd’hui, beaucoup d’événements se sont produits avant que vous


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Entretien : Jean-Luc Fournier

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deveniez maire de Strasbourg en mars 1989 et rien n’a été facile pour vous car, en fait, vous n’avez pas été naturellement choisie pour être tête de liste. Pas du tout, en effet. J’avais des handicaps aux yeux de pas mal de personnalités du parti : j’étais rocardienne, j’avais donc contre moi tous les miterrandistes, les poperenistes (du nom de Jean Poperen, un “ compagnon de route ” historique de François Mitterrand - ndlr) et les fabiusiens - mais Robert Herrmann a négocié très vite un compromis et m’a soutenue. C’est donc la grande bagarre avec Jean Oehler. Et finalement, je fais une campagne quasi seule, sans l’appareil. Et très vite je me suis dite que je n’avais plus qu’une solution : jouer la crise à fond, provoquer le président de la République pour qu’il entre dans le jeu ! Plus tard, deux mois après l’élection, j’ai rencontré François Mitterrand à l’Élysée et il m’a demandé de lui raconter ce que j’avais en tête durant ce bras de fer pré-électoral. « Je n’avais plus aucune autre solution que de jouer le fond de la crise » lui ai-je répondu. Et en le regardant droit dans les yeux, j’ajoute : « il fallait que vous soyez vousmême sollicité… » Alors, il a conclu, définitif : « je pensais bien que vous aviez eu une idée de ce genre… » (à cette évocation, Catherine Trautmann ne peut s’empêcher de sourire). J’ai su après qu’il avait avoué à un proche collaborateur ne pas avoir du tout prévu notre victoire à Strasbourg. Or Norme. Ce qu’on comprend derrière ces circonstances que vous remettez aujourd’hui en lumière, c’est que cette victoire décisive de 1989 a aussi été acquise avec une audace incroyable et aussi une quasi effronterie alors très inhabituelle dans les mœurs politiques, surtout à gauche où François Mitterrand règne alors depuis l’Élysée tel un sphinx… Il y a de ça, oui. Il faut pousser sa chance, toujours et sans cesse. Il faut aller la chercher, ne pas attendre qu’elle vienne toute seule. C’est ce que le militantisme féministe m’a appris… Or Norme. Ce fut une campagne très stratégique et agressive aussi, de votre part et beaucoup de choses se sont cristallisées alors autour du tram que vous souteniez mordicus contre le projet de métro automatique prôné par le maire sortant, Marcel Rudloff. Il y a eu un premier sondage public qui indiquait que 60 % des Strasbourgeois voulaient du changement. Donc moi, pour ma deuxième affiche, j’en avais profité pour tirer un peu le sondage de mon côté avec ce slogan : « Catherine Trautmann, maire de Strasbourg ! 60 % sont déjà pour… » J’ai donc incarné ce changement et de plus, Marcel Rudloff n’a pas été soutenu par sa famille politique. Épisode que j’ai connu moi-même un peu plus d’une décennie plus tard… (sourire). Concernant le dossier du tram, déterminant en effet, j’avais longuement auparavant travaillé sur cette solution lors des années précédentes dont une espèce de

tour de France du compagnonnage, à Nantes, à Grenoble, à Lille où Pierre Mauroy avait choisi le métro automatique de Lagardère. Tout cela m’a permis de me forger une opinion crédible. En 1982-83, j’ai fait un stage d’un an sur la gestion municipale, les budgets, les politiques d’urbanisme et de transports, entre autres, tout ce qui était nécessaire pour exercer la fonction d’élu d’une ville. Tout cela m’a été très utile une fois devenue maire, où j’ai pu aborder je pense avec crédibilité des dossiers assez complexes. La mise en place d’un groupe de travail avec des experts et des proches m’a confirmé que c’était bien la voix du tram que Strasbourg devait choisir. Il fallait à l’évidence raisonner dans le cadre plus vaste du projet urbain de la ville, d’un nouveau plan de circulation, de l’essor des voies pour cyclistes, etc… En raisonnant ainsi, le tram devenait un projet structurant, une véritable épine dorsale permettant de récupérer de l’espace piéton et ainsi réaliser une profonde transformation urbaine. En faisant un simple calcul économique, on avait réalisé que le budget nécessaire à la réalisation du métro automatique permettait de réaliser deux fois moins de kilomètres de voies dédiées que le tram. Il coûtait deux fois plus cher, en d’autres mots. Pour moi, le choix était évident. J’ai été élue et je l’ai mis en œuvre. Contre vent et marées, y compris, immédiatement après l’élection, après cette campagne peu fair-play initiée par les DNA appelant à l’organisation d’un référendum sur le tram… Or Norme. Il y a une anecdote qui m’a été racontée. Quelques jours après votre élection, Jean-Luc Lagardère, le PDG du groupe Matra qui portait le projet de métro automatique, aurait fait des pieds et des mains pour vous rencontrer pour sauver son projet, c’est à dire pour vous faire changer d’avis. Et serait reparti dépité parce que vous n’aviez rien céder. C’est vrai ? Non, c’est une légende urbaine. En fait, nous avons fait connaissance bien plus tard, quand je suis devenue ministre de la culture en 1997. Je travaillais sur des dossiers relatifs à la presse, notamment, et il a demandé à me rencontrer dans ce cadre-là. En même temps, il m’a en quelque sorte présenté des excuses sur la virulence du débat tram/métro presque dix ans plus tôt. Il l’a fait d’une façon extrêmement élégante et nos relations sont devenues très cordiales : il a été d’une grande loyauté à mon égard. Plus tard, quand il a lu mon livre, il m’a dit : « J’ai à peu près tout vécu moi-même, mais pas la trahison que vous avez connue et je pense que c’est une très dure épreuve… » Or Norme. Quelle a été votre première pensée quand vous avez appris que vous étiez élue ? Je vais vous dire très sincèrement. Le dimanche après-midi du deuxième tour, le préfet me téléphone. Il est 16h, Jacques, mon mari, est sorti se promener avec nos deux filles pour me permettre de me concentrer tranquillement. Il me dit :


Deux mois après son élection de 1989, Catherine Trautmann est reçue par le président François Mitterrand

« Sondage sortie des urnes. Ce soir, vous êtes maire de Strasbourg. C’est très clair, c’est sûr… ». Je raccroche et là… j’ai un trou. Je me retrouve une heure plus tard, à la même place, près du téléphone. Je n’ai jamais eu la moindre idée de ce que j’ai pu faire durant cette heure-là. Je pense que la nouvelle m’a occasionné un tel choc qu’ensuite c’est comme si on m’avait coupé les fusibles (rires). Ma première pensée est donc que je n’ai pas été capable de penser ou analyser quoique ce soit durant de longues minutes après avoir appris la nouvelle de mon élection. Le soir-même, j’ai réalisé que ma vie avait basculé, que j’étais au pied du mur et que j’allais enfin pouvoir mesurer mes capacités réelles. Pour ma première déclaration à mon groupe au lendemain de l’élection, j’ai évoqué que nous avions été élu en mettant à profit les conditions tout à fait particulières d’une quadrangulaire où nous avions réalisé un peu plus de 40 % des voix et que, de ce fait, nous aurions sans doute à faire face à un procès en légitimité. Je leur ai immédiatement précisé que notre légitimité, nous allions pouvoir la mesurer lors de l’élection municipale suivante. Ce qui voulait dire : allez, on se met au travail, tout de suite ! J’ai ajouté que j’espérais que tout le monde savait nager parce qu’on allait plonger dans une piscine où n’existait pas la moindre bouée de sauvetage… Il nous fallait respecter à la lettre le contrat d’action municipale que nous avions passé avec les Strasbourgeois. Nous l’avons fait et en 1995, six ans plus tard, nous avons été réélus au premier tour !..

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Or Norme. Il faudrait des centaines de pages pour tout raconter de ces deux mandats successifs exercés ensuite qui ont permis, objectivement, une importante transformation de Strasbourg. Vous avez profondément marqué l’histoire de cette ville durant ces douze années…

‘‘ Il faut pousser sa chance, toujours et sans cesse. ’’ Et pourtant, j’ai été souvent sévèrement bousculée, y compris en échappant à des coups dans la rue. C’est allé jusque là... Entre le dépit des sortants vaincus qui ont eu du mal à admettre que la ville n’était pas leur propriété et les attaques violentes contre nos décisions, notamment celle de mettre en œuvre le tram, ce fut un véritable corps-à-corps comme je l’ai nommé à l’époque. Tous les moyens étaient bons pour essayer de me faire craquer. Y compris en ce qui concerne mon couple : les rumeurs de divorce, ma plus grande fille à qui on a projeté des gaz lacrymo au visage et j’en passe… Il nous a donc fallu sans cesse montrer que nous étions bel et bien là, que nous n’avions nullement l’intention d’abandonner quoique ce soit. Ce qui fut fait. Ce fut pour moi une expérience unique et fondatrice : je n’avais jamais eu l’occasion de travailler comme ça, en mode projet et au jour le jour, intégrer tout ce que le terrain nous apprenait dans la phase chantier du tram. J’ai pu ainsi avoir une relation très directe avec toutes les couches de la population strasbourgeoise et j’ai misé sur leur compréhension et l’intérêt que nous montrions à leurs besoins et leurs attentes... On a agi de la même façon sur notre projet culturel. Il fallait prendre en compte toute la diversité des populations, porteuses de langues et de cultures différentes et leur ancrage dans notre culture locale et régionale. Il fallait aussi sortir de l’entre soi et respecter et développer encore plus cette


réputation culturelle de Strasbourg qui vient de si loin. Cet héritage culturel de notre ville a été au cœur de ma stratégie de conquête des mois précédant l’élection de 1989. Aucune

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Entretien : Jean-Luc Fournier

Photos : Nicolas Roses - Documents remis

‘‘ Aucune autre ville française, hors Paris, n’aligne autant de noms dont l’action a été déterminante dans le théâtre, la musique... ’’ autre ville française, hors Paris, n’aligne autant de noms dont l’action a été déterminante dans le théâtre, la musique mais aussi les sciences sociales, les sciences humaines, la vie intellectuelle en général. Dès ma vie d’étudiante, j’étais imprégnée de cet héritage. Il y a donc eu une grande ambition, comme l’a montré ce défi de créer ici un musée d’art contemporain, ce combat contre Jack Lang qui ne le jugeait pas nécessaire à Strasbourg. Ce fut un sacré combat qu’on a rappelé récemment lors du vingtième anniversaire. À cette époque, je tranche aussi dans le débat que menaient entre eux les spécialistes sur l’avenir des salles historiques de l’Aubette pour préserver les couleurs qui existaient encore depuis la période de Jean Arp et Sophie Taeuber. Le développement de l’Odyssée, le Forum du cinéma européen avec le concours de Wim Wenders et Robert Enrico au niveau du cinéma ont été des moments majeurs aussi. Et je n’oublie pas la transformation du Maillon, la montée en première division de l’Opéra et de l’Orchestre, la transformation des Arts Déco, La Laiterie… On a été une des premières villes à soutenir le hip-hop, je ne peux pas tout citer bien sûr... Aujourd’hui, je continue à être en lien avec pas mal de gens connus lors de ces décennies-là… Or Norme. En 1995, donc, après la brillante réélection et au premier tour, cette fois-ci, on imagine que le climat est redevenu plus serein, moins conflictuel… Oui, bien sûr, mais en même temps, c’est devenu presque trop confortable. Je me souviens bien avoir dit à mes collègues que le premier risque était de se penser alors comme des fonctionnaires. J’ai insisté sur le fait qu’une responsabilité élective n’est qu’un contrat à durée déterminée dont on ne connaît pas l’issue. Et certains ne l’ont pas compris : il y avait chez eux plus d’arrogance, plus de laisser-aller pour résumer, et ils glissaient vers cette sorte de notabilité que leur conférait leur mandat… Or Norme. Est-ce qu’à ce moment-là, vous commencez à percevoir les germes de ce qui allait provoquer votre

défaite de 2001, ces baronnies qui s’installaient peu à peu, ces appétits qui soudain commençaient à s’aiguiser ? Oui, nettement. Je savais avant la réélection qu’il me fallait penser à mettre en place un groupe d’élus autour de moi capable de porter plus collectivement les responsabilités. J’ai ouvert ce chantier-là, en nommant des adjoints responsables par pôles. Ce qui a aussi permis à certains de s’imaginer encore plus importants. Là-dessus, il y a la mobilisation contre le Front national que j’initie en mars 1997 (plus de 60 000 manifestants protestent alors contre le parti d’extrême-droite qui tient son congrés au PMC, à Strasbourg. Deux ans plus tôt, Jean-Marie Le Pen avait obtenu plus de 25 % des voix lors de la présidentielle, dont 20 % à Strasbourg. Deux mois après la manifestation, lors des élections législatives, onze candidats frontistes étaient en capacité de se maintenir au second tour dans les seize circonscriptions d’alors. Aucun ne sera élu – ndlr). Je prends là un risque majeur non seulement au plan politique mais aussi au plan personnel puisqu’il faut quand même se rappeler que Le Pen m’avait désignée comme cible. Mais dans mon camp, tant au niveau local qu’au niveau national, on n’avait pas toujours tout compris de cet événement-là… Or Norme. Peu de temps après, Lionel Jospin vous propose d’entrer à son gouvernement. Il avait édicté une règle contre le cumul des mandats… J’avais fait campagne pour cette règle et je me la suis donc immédiatement appliquée en abandonnant mon mandat de maire. Sans état d’âme et malgré l’avis de beaucoup qui auraient souhaité que je reste au moins premier adjoint. Ce partage des responsabilités dans l’équipe majoritaire au conseil municipal a alors pris tout son sens… Or Norme. Et c’est là, manifestement, où les divisions internes se sont cristallisées… Oui, très clairement. La nécessité absolue de l’unité a été perdue de vue. Et j’ai sans doute alors commis une erreur que je n’ai comprise que plus tard : celle de vouloir absolument travailler sur la rumeur qui a couru alors, celle de l’amant turc qui est devenue vite terrible parce que comme j’avais des officiers de sécurité, ils étaient tous supposés être celui-là… À ce stade-là, il était évident que c’était une officine qui travaillait ça et je sais aussi que des politiques la répandaient volontairement. Par ailleurs, les gens ont pensé que je les avais trahis, abandonnés. C’est en cela aussi que cette rumeur a prospéré : c’est la thématique de l’infidélité. Elle a quitté son mari, elle a un amant turc, elle a quitté Strasbourg, elle nous a quittés aussi… Or Norme. Des regrets d’avoir accepté ce poste de ministre ? Non. J’étais une responsable politique nationale, j’avais apporté plus que ma part dans la victoire des législatives de


1997 qui ont amené Lionel Jospin au pouvoir et donc, mon entrée au gouvernement était une partie de cet engagement-là. Je pensais alors que l’équipe municipale était plus solide et surtout plus respectueuse des engagements pris en commun avant la réélection. Il m’a bien fallu alors constater qu’il y avait un manque de vision totale des conséquences potentielles de cette division dans nos rangs… Or Norme. La campagne de 2001, où vous vous représentiez pour un troisième mandat consécutif, a été très compliquée, manifestement… C’est une évidence, oui. J’ai dû tout d’abord dissuader Roland Ries de conduire une liste puis il m’a fallu faire face aux conséquences d’une autre liste venue de nos rangs et conduite par Jean-Claude Petitdemange. La gestion de cette crise m’a fait me démener pour mobiliser sur des aspects positifs en luttant contre tout ce qui était négatif. Mais, comme ce n’était pas la première campagne que je menais, j’ai compris à l’issue du premier tour que l’écart était insurmontable. À vrai dire, je savais déjà que ce serait extrêmement difficile dès avoir repris la tête de la communauté urbaine en janvier 2000. En fait, mon erreur a été de vouloir remettre la machine en route et de beaucoup travailler sur certains dossiers qui avaient été délaissés. J’aurais dû en fait retrouver le contact avec les strasbourgeois, les voir, les revoir, sans cesse, absolument renouer avec eux. Provoquer les retrouvailles, en quelque sorte. En fait, j’ai voulu rebâtir l’équipe, remettre tout d’aplomb, remettre de l’ordre dans la maison… L’erreur a été là. Or Norme. On imagine que vous avez toujours su que le monde politique est un univers sans pitié, que ce soit au niveau national ou au niveau local. Cet échec-là et d’autres épisodes qui se sont déroulés depuis, comment les avez-vous intégrés, digérés peut-être… J’ai toujours eu coutume de dire qu’en politique, il fallait savoir réussir une victoire mais aussi réussir un échec. Car ça fait partie du jeu démocratique. À mes successeurs, j’ai tout remis, j’ai été très loyale, ils ont bénéficié d’un état des lieux conforme à la situation réelle. En 2008, je me suis rendu compte que cette partie de notre histoire était restée comme suspendue après notre défaite de 2001 et j’ai annoncé alors que je soutiendrais Roland Ries. Dans mon esprit, c’était pour clore un chapitre interrompu trop tôt… Norme. Pour terminer, comment analysez-vous ce que 15Or nous connaissons aujourd’hui et dont les germes étaient pourtant parfaitement visibles depuis bien longtemps, au fond ? Vous avez tout à fait raison sur ce point. Les conséquences du bouleversement financier systématique de 2008 sont ravageuses. Ce séisme s’est traduit en chômage, en difficultés et en une vague d’injustice considérable. Les inégalités sont

devenues insupportables et ce virus-là atteint en profondeur le moral des gens et détruit la confiance envers les élus et les élites du pays et même envers la société telle qu’elle est organisée. Je me souviens qu’aux environs de 2004, j’avais pris connaissance d’une étude qui pressentait cela : cette étude d’opinion avait constaté que les gens étaient prêts à aller jusqu’à prôner leur propre débrouillardise même en étant hors-la-loi. Cette étude m’avait bien sûr fortement interpellée car je me rendais bien compte qu’il y avait là une forme de violence venant en réaction contre une autre violence, économique et sociale. D’ailleurs, en 2014, pour les élections européennes, j’ai bien vu que les gens que nous rencontrions étaient très nombreux à nous expliquer qu’ils ne déplaceraient pas pour voter, je savais alors que la campagne que nous menions serait perdue. Je passe sur les aspects particulièrement humiliants sur la façon dont ça s’est passé, dont on ne m’a pas informée correctement, volontairement, du choix de la tête de liste alors que j’avais toujours été ouverte à toute discussion politique… Or Norme. Et de cette politique, de ce monde politique où vous avez été plongée depuis le début des années 80, vous en pensez quoi aujourd’hui ? Sincèrement… Beaucoup de choses ne sont plus les mêmes. Les relations entre la politique et les citoyens ont été profondément altérées par les effets des injustices et des inégalités comme je l’ai dit tout à l’heure et tout cela est amplifié par les réseaux sociaux qui sont omniprésents. Ils ne m’impactent pas moi-même car j’ai délibérément fermé ma page Facebook au lendemain du scrutin européen de 2014 où c’était devenu


Photos : Nicolas Roses - Documents remis Entretien : Jean-Luc Fournier LE GRAND ENTRETIEN OR NORME N°33 Passages

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très difficile de ne lire que les réactions de gens qui me plaignaient et regrettaient les conditions de mon départ du Parlement européen. Cependant, même sans le recours des réseaux sociaux, je constate que les gens savent très bien ce que je produis, c’est quelque part rassurant. Mais ce qui me frappe aujourd’hui, c’est que le personnel politique se contente beaucoup trop de l’effet d’image tel que Debord l’évoquait. Je crois qu’on est arrivé au bout de cet effet d’éphémèrisation et de ces décisions qui, au fond, accentuent la dictature de l’urgence. En réalité, on vend de l’image mais il n’y a pas de solution miracle. Edgar Morin a bâti son œuvre sur l’ère de la complexité. Sa réflexion, ça fait longtemps qu’elle me suit… Il a eu raison très tôt : tout est très complexe. Et ce fait sociétal qu’il décrivait et analysait et que les politiques ne prenaient pas en compte, on est en plein dedans aujourd’hui… Il en va de même pour les visions de Ricœur sur le développement durable. Au fond ces penseurs luttaient déjà contre le court-termisme, qui est notre plus grand ennemi aujourd’hui. La grande question non tranchée au début des années 2000, c’est la crise de l’État-providence. On a beaucoup raillé le gouvernement Jospin, la gauche plurielle, mais au fond, on a alors tenté de faire ce qu’on ne parvient plus aujourd’hui à concrétiser, rallier les forces progressistes pour atteindre un but commun. Aujourd’hui, il y a ces élus qui n’ont pas d’expérience politique et qui ont choisi l’aventure plutôt que le projet et ça, pour moi, c’est franchement une situation problématique. Les gens le ressentent fortement et ils expriment depuis des mois un sentiment d’abandon, d’injustice, d’incompréhension et de mépris. C’est cela qui caractérise vraiment les temps que nous vivons : l’expansion incommensurable des inégalités est un facteur de dépression sociale, nous vivons là-dedans. Ce que je crains, c’est que la politique devienne un vrai théâtre d’ombres et qu’au fond, la vie réelle et ses drames ne passent plus par elle. En écoutant les gens, dans la rue, dans le tram, on constate très vite que d’abord, ils ont besoin de parler et qu’ils ont le besoin qu’on les écoute. Souvent on me dit : on ne vous demande pas d’apporter une solution immédiate mais on aimerait être certain que vous comprenez ce qu’on ressent, ce qu’on vit au quotidien. Ils ont ce formidable besoin d’empathie. Et je pense que la politique, aujourd’hui, est beaucoup trop dans l’image et pas assez, et de très loin, dans l’empathie. Sans se laisser noyer non plus, il faut donc que les politiques s’immergent au sein de la société pour retrouver les gens. C’est fondamental si on veut ramener les gens vers les urnes, vers le vote. L’abstention ou la volonté de faire reconnaître et comptabiliser le vote blanc, c’est une façon de dire : vous ne pouvez pas nous représenter, nous ne vous reconnaissons pas comme nos représentants. L’expression de la crise démocratique est toute entière signifiée par ça. Il faut tourner la page de cette Vème République. Elle est le règne du monarque

Catherine Trautmann au balcon de l’Hôtel de Ville avec Winnie et Nelson Mandela.

plébiscité. Il faut réinterroger le processus de légitimation de la décision publique. D’un côté les gouvernements s’affaiblissent dans la mondialisation et de l’autre, ils revendiquent de pouvoir décider avec moins de contrôle. Ce n’est pas du tout acceptable. Il faut donc redynamiser et revivifier le contrat démocratique de la République française. La République, il ne faut pas la rêver, il faut la vivifier. On est allé au bout du président souverain, on le voit dans la situation actuelle. On a besoin de quelqu’un qui est garant de la solidité de nos institutions et de l’unité nationale, qui porte la voix de la France à l’international : ce n’est pas tout ça qui est remis en cause, c’est la manière dont cela fonctionne aujourd’hui… Or Norme. Pour vraiment terminer, en deux mots, un énième mandat municipal se termine dans un an. De quoi avez-vous encore envie ? Ce qui est clair, c’est que ne suis pas désimpliquée. J’ai encore devant moi des tâches importantes et mobilisatrices à assumer. Moi, ce qui m’intéresse, c’est de contribuer à la réflexion sur la période à venir. Je travaille en ce sens sur le plan Climat et cette question-là, je le sais avec certitude, va structurer profondément à la fois l’organisation du service public et les politiques publiques en général. Je n’ai pas piloté la stratégie économique de notre territoire sans que ça me donne l’envie de faire naître encore plus de possibilités pour une nouvelle étape à écrire et réaliser. Concrètement, je compte bien écrire la partie climatique et environnementale de Strasbourg et son agglomération car il faut en faire un grand projet parce que Strasbourg est une ville fragile et parce que la santé des gens est une priorité. Pour moi, l’exercice politique a toujours été une remise en question pour agir et renouveler sa propre pensée, à la recherche de solutions. Alors oui, c’est certain, je ne suis pas désimpliquée… »


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Texte : Jean-Luc Fournier – Barbara Romero – Aurélien Montinari

Photos : Nicolas Roses – Alban Hefti – DR

DOSSIER

Le commerce à Strasbourg Ces derniers mois, le dossier du commerce à Strasbourg et ses thématiques incontournables se sont invités dans beaucoup de discussions : le stationnement devenu payant entre 12h et 14h est unanimement vilipendé, ça râle dur concernant l’accès des voitures à l’hypercentre et l’absence criante d’un nouveau parking souterrain, promis depuis des lustres et sans cesse renvoyé aux calendes grecques. Un arrêté municipal visant à endiguer la mendicité dite « agressive » fait polémique. À entendre certains, la baisse de fréquentation des commerces du centre-ville strasbourgeois serait « catastrophique ». Or Norme a essayé d’y voir un peu plus clair en rencontrant les acteurs concernés. Une réponse définitive à tous ces questionnements est bien sûr impossible au vu du nombre de variables potentielles, interlocuteurs compris... Mais des éléments de compréhension peuvent être exposés. Les voici.


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Texte : Jean-Luc Fournier – Barbara Romero – Aurélien Montinari

Photos : Nicolas Roses – Alban Hefti – DR

L A C ATA S T R O P H E ? N O N Unanimement constaté, et c’est valable à Strasbourg comme dans toutes les autres villes françaises, ouvrir dans une publication de presse le dossier de la situation et de l’avenir du commerce au centre-ville, c’est inévitablement s’exposer à nager dans un flot d’opinions souvent très contradictoires, apprendre à traquer les intérêts particuliers qui n’apparaissent pas toujours en pleine lumière, noter les litanies des éternels insatisfaits, être attentif aux prés carrés des uns et des autres, tenir compte des intentions politiques sous-jacentes et on en passe… pour, au final, s’arracher les cheveux pour trouver un fil conducteur capable de nous offrir une appréciation globale objective et s’exposer, après publication, à la grimace de tous sur l’air du dossier pas assez ça, ou trop ça, ou encore trop insistant sur tel ou tel aspect, ou ignorant tel ou tel point important… Bref, par essence le dossier qui empoisonne. On a quand même relevé le défi. En partant d’un sentiment pas toujours ouvertement exprimé et commenté, mais qui flotte dans l’air d’une façon assez pénétrante. Ce serait la catastrophe dans les échoppes du centre-ville de Strasbourg. Des écrits s’en font l’écho. Dans une tribune publiée le 27 avril dernier dans la presse locale, Jean-Luc Heimburger, le président de la Chambre de commerce et d’industrie AlsaceEurométropole, expose la position de son institution sous le titre : « Commerce à Strasbourg : Il reste beaucoup à faire ». Après avoir rappelé les actions de sensibilisation menées « depuis trois ans » par la CCI sur « l’impact de la dévitalisation des centralités urbaines et rurales », Jean-Luc Heimburger évoque la « baisse de fréquentation des commerces de centre-ville, délaissés par les Strasbourgeois et les habitants des communes périphériques ». Délaissés. Diantre ! Plus loin, on lit : « Il est urgent d’agir (…) La situation est trop grave pour se satisfaire de simples annonces, vouées à demeurer stériles. » Re-diantre ! Il nous fallait donc en avoir le cœur net et rencontrer les acteurs concernés par cet épineux dossier. Plus loin, vous lirez l’analyse de David Lestoux, un expert reconnu au niveau national et qui est l’auteur d’une étude sur le commerce strasbourgeois co-financée par la CCI et l’Eurométropole de Strasbourg. Même si cet expert se refuse assez curieusement (aurait-il perçu le poids des sensibilités locales un peu exacerbées ?), à commenter spécifiquement le cas de Strasbourg, David Lestoux livre des clés de compréhension assez originales sur le développement du commerce de centreville. Propos corroborés pour l’essentiel par Aziz Derbal, le directeur du commerce à la CCI qui, originaire et ayant très longtemps œuvré à la CCI de Mulhouse, sait ce qu’est un centre-ville en grande partie déserté par les clients… Évidemment, pas d’évocation d’un dossier commerce sans le représentant des commerçants et l’élu en charge.

L’incontournable et parfois controversé Pierre Bardet (directeur général des Vitrines des Strasbourg) et Paul Meyer (adjoint au maire de Strasbourg) avaient jusqu’à présent l’habitude de se renvoyer la balle chacun depuis son fond de court. Or Norme les a réunis autour d’un verre au club-house pour un entretien croisé où, dans une atmosphère d’une évidente complicité, n’ont manqué ni les désaccords ni les convergences ! Pas de centre-ville dynamique sans locomotives, véritables aspirateurs à clients. Ça tombe bien, les Galeries Lafayette fêtent leur centenaire à Strasbourg. On est allé visiter le temple. Pas très loin, à peine trois cents mètres, un autre géant prépare son arrivée sur la planète Strasbourg… Elle fait peur ou elle réjouit, c’est selon. Dans ce dossier, il est aussi question de ces indépendants dont toutes les études reconnaissent le nombre important dans les rues strasbourgeoises. Ils ont été sans doute ravis d’apprendre que vient d’être recruté un « manager du centre-ville ». Laurent Maennel a pris ses fonctions il y a à peine quelques semaines, il a répondu à nos questions. Peut-être aurait-on d’ailleurs pu parler DES centres-ville tant d’autres lieux autres que l’hypercentre se structurent et s’aménagent. Nous en parlons aussi. Enfin, pour revenir à un dossier qui a défrayé la chronique il y a quelques années (et fait trembler les commerçants strasbourgeois), nous sommes allés rencontrer le directeur du centre outlet de Roppenheim. Cette concentration de magasins d’usine fait-elle toujours peur ? Pas sûr… Au final, vous vous ferez vous-même votre opinion. En tout cas, en ce qui nous concerne, à la question de savoir si c’est la catastrophe pour les commerces de Strasbourg, la réponse est clairement, et heureusement…, non. Jean-Luc Fournier


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DAVID LESTOUX

“ Le vrai problème, c’est l’avenir du commerce physique face aux vendeurs du net ! ”

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Texte : Jean-Luc Fournier

Photos : DR

Son cabinet LA ! (pour Lestoux et Associés) est réputé pour être un des fournisseurs d’études relatives aux problématiques des centres- ville les plus pointues du pays. David Lestoux a récemment établi une étude-diagnostic du commerce à Strasbourg et dans l’Eurométropole considérée comme un véritable mode d’emploi pour dynamiser le centre-ville et les quartiers de la capitale alsacienne (ainsi que ceux des communes des première et deuxième couronnes de l’agglomération). Les éléments qui y sont évoqués ne diffèrent pas beaucoup des problématiques rencontrées sur le plan national… C’est lui qui a rédigé un des rapports qui a sans doute été un des plus lus sur tout le territoire, celui de la mission prospective sur la revitalisation commerciale des villes petites et moyennes qui a été remis au ministre de la Cohésion des territoires il y a un peu plus d’un an. « Quelle que soit la ville concernée, il y a aujourd’hui une problématique en ce qui concerne le commerce de centre-ville, celle de raisonner en terme de centralité globale » commente David Lestoux. « Très longtemps, on s’est souvent contenté d’examiner à la loupe l’antagonisme entre commerces de centre-ville et grandes surfaces en périphérie, en y ajoutant les problématiques d’accès et de stationnement. Aujourd’hui, on a compris qu’il fallait penser la centralité de manière globale, identifier tout ce qui contribue à l’attractivité du centre-ville. Il faut penser ce centre-ville à 360°, selon moi et bien identifier toutes les problématiques qui vont dans ce sens : l’activité commerciale, bien sûr, mais aussi l’attractivité des espaces publics, l’adaptation de l’habitat, l’accessibilité, les mobilités, la densité de l’emploi tertiaire, des services publics et médicaux, l’environnement patrimonial, l’architecture, “ l’ambiance” du centre-ville. Ce sont toutes ces données qu’il faut prendre en compte

et ce n’est généralement pas une mince affaire : par exemple, comment gérer le glissement des emplois tertiaires vers la périphérie . Ce sont autant de clients potentiels en moins pour un centre-ville… » COMMERÇANTS, BOUGEZ-VOUS ! David Lestoux n’hésite pas à bousculer quelque peu les pratiques usuelles des commerçants, non sans avoir fait le distinguo entre les succursales des grandes enseignes (dont les actions permanentes ou plus ponctuelles sont initiées par la direction générale nationale et s’appliquent en même temps sur tout le territoire) et les commerçants franchisés ou indépendants. Ce sont ces derniers qu’il incite à innover : « Aujourd’hui, il faut bien comprendre que le vrai problème, ce n’est plus l’opposition entre le commerce de centre-ville et celui de périphérie. Non, le vrai problème est l’avenir même du commerce physique face aux vendeurs du net. Là est le défi principal à relever. Il faut absolument que chaque commerçant s’imprègne de ce nouvel univers marchand et s’adapte à ce paradigme. Il a des atouts : sa proximité, par exemple, le choix qu’il propose. Dans de nombreux cas liés par exemple aux commerces du secteur de l’habillement, il peut concurrencer le net : beaucoup de consommateurs souhaitent encore essayer vêtements et chaussures avant d’acheter. Alors, si on fait savoir qu’on peut choisir sur le net et qu’on peut ensuite se rendre facilement en boutique pour l’essayage puis l’achat, on est performant et on enraye la tendance du tout-achat sur le net… » S’adapter, voilà le maître-mot selon David Lestoux : « Les commerçants de centre-ville doivent impérativement tenir compte des nouvelles pratiques des consommateurs, ceux-ci adaptant aussi leurs modes de vie. Tout est à réexaminer dans ce sens : les jours et horaires d’ouverture, le faire-savoir en développant son propre outil de présence sur le net par exemple, ce qui peut par exemple développer les services, je pense au click & collect qui ne peut que se développer et créer du trafic physique chez les commerçants. Il faut aussi connaître à fond son environnement et être inventif. En étudiant les problématiques strasbourgeoises, j’ai par exemple identifié la présence de cette gigantesque gare centrale, à portée immédiate de l’hypercentre. Plus de 60 000 personnes y transitent


chaque jour et parmi elles, 45 000 se rendent à pied dans l’hypercentre, généralement pour leur travail. Ces mêmes 45 000 consommateurs journaliers font le même trajet en sens inverse en fin d’après-midi. Elles passent et repassent donc devant des centaines de magasins. Il faut donc faire preuve d’imagination et d’initiative pour lui faire pousser la porte des commerces. Et penser à tout : par exemple, créer des casiers individuels de consigne pour éviter de trimballer avec soi ses sacs de courses sur tout le parcours. Évidemment, le meilleur moyen de faire connaître ces offres, c’est la diffusion via les réseaux sociaux… Et puis, n’oublions pas non plus une statistique qu’on retrouve souvent dans la plupart des grandes agglomérations : dans les hypercentres, la population se renouvelle considérablement et rapidement (lire les statistiques strasbourgeoises dans l’interview d’Aziz Derbal pages suivantes – ndlr).»Un client d’aujourd’hui ne sera peut-être plus là d’ici peu et remplacé par un autre. Il faut donc sans cesse remettre son métier sur l’ouvrage et tous azimuts. C’est le défi que doit renouveler le commerçant de centre-ville, aujourd’hui » appuie David Lestoux. DES QUESTIONS QUE LES INSTITUTIONS DOIVENT SE POSER Autre « population » qui se doit d’agir avec modernité et efficacité, les acteurs publics intervenant sur les centres-ville. « Intervenir pour revitaliser un cœur de ville, c’est trouver les réponses, les arguments à quatre questions essentielles qui constituent la colonne vertébrale de tout projet de cœur de ville » dit David Lestoux. « Ces questions sont les suivantes : qu’est-ce qui donne envie de venir s’implanter en

“ Les commerçants de centre-ville doivent impérativement tenir compte des nouvelles pratiques des consommateurs ” centre-ville ? Qu’est-ce qui donne envie de venir habiter en centre-ville ? Qu’est-ce qui donne envie de venir en cœur de ville pour consommer et se détendre ? Et qu’est-ce qui donne envie aux acteurs existants d’investir en centre-ville ? Cette attractivité globale dépasse largement les seuls enjeux du commerce. Là, il est question de faire du centre-ville une vraie destination et du coup, de créer une vraie expérience-shopping en jouant sur la convivialité et la valorisation du patrimoine — là je pense que vous

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êtes très bien placé à Strasbourg — qui crée de la présence touristique, notamment. Ce ne sont que quelques exemples qui tous sont des éléments à part entière de ce que j’appelle le bilan d’attractivité d’une ville. On pourrait aussi parler de l’habitat, dont les carences ou, au contraire, l’adaptabilité conditionnent grandement la fréquentation des cœurs de villes. Ce sont toutes ces données qui vont concourir à l’attractivité et, au final, à la présence renouvelée de clients pour les commerces »  conclut l’expert.

Ci-dessus : David Lestoux


AZIZ DERBAL

“ L’attractivité commerciale de Strasbourg est au top du classement des grandes villes françaises. ”

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Texte : Jean-Luc Fournier

Photos : Nicolas Roses – DR

Le directeur Commerce de la Chambre de commerce et d’industrie Alsace Eurométropole est un passionné qui connaît « son petit monde commercial » sur le bout des doigts. Il a accepté de passer en revue avec nous les problématiques liées au commerce dans l’agglomération strasbourgeoise. Un discours où apparaissent des éléments objectifs nettement moins anxiogènes qu’à l’accoutumée… Or Norme. Tout et son contraire sont quelquefois dits sur le sujet de l’attractivité commerciale de Strasbourg. Vous êtes parmi les rares qui possèdent tous les indicateurs disponibles et à jour sur ce sujet. Est-il possible que vous nous brossiez un portrait synthétique et objectif de la situation de Strasbourg en ce qui concerne le commerce de centre-ville et peut-être aussi, dans un second temps, les problématiques rencontrées sur l’agglomération ? «Et bien, je vais m’y efforcer. Le cadre global d’abord, en se basant aussi sur les statistiques connues des autres grandes villes du pays. Il est évident que Strasbourg bénéficie d’une remarquable attractivité commerciale, cette attractivité est même au top de celles des grandes villes françaises. Notre ville coche beaucoup de cases dans toutes les catégories qui concourent à cette attractivité : un patrimoine architectural et culturel exceptionnel qui, du coup, attire une densité touristique elle aussi exceptionnelle, ce qui représente un point crucial dès qu’on raisonne en matière d’attractivité commerciale ; une animation-phare avec les plus de deux millions de visiteurs des fameux marchés de Noël qui se classent parmi les événements les plus fréquentés en Europe et bénéficient d’une notoriété mondiale ; une offre culturelle et muséale assez unique - hors Paris - sur le territoire ; et n’oublions pas aussi la présence des

institutions européennes qui représentent à elles seules un chiffre d’affaires considérable pour les commerçants mais aussi les restaurants, les hôtels, les services et j’en passe. Ajoutez à cela une centralité très concentrée et la présence très dense de nombreuses activités de service et de loisirs comme les restaurants là encore, les cinémas, le théâtre, l’opéra… et vous aurez compris que la situation de Strasbourg en terme d’attractivité et de dynamisme commercial ne peut qu’être enviée par les autres grandes villes du pays. Cette attractivité rejaillit donc aussi sur l’offre en matière de commerces qui est finalement très équilibrée entre les enseignes nationales, les franchisés et le nombre beaucoup plus important qu’ailleurs des indépendants - que certains franchisés sont aussi - même s’il se réduit un peu par la force des choses, comme partout ailleurs également… Au passage, je pense fortement qu’il faut travailler au corps, si j’ose dire, ces indépendants. Ils constituent une véritable pépite qu’il faut préserver absolument… Or Norme. Pour préserver ces indépendants, quels sont vos moyens d’action concrets ? L’enjeu est de les aider à muter vers l’offre digitale et à travailler leur communication globale. C’est un des facteurs majeurs pour un indépendant. Pour une ville comme Strasbourg, le taux de renouvellement de population est très élevé : 47 % de la population du centre-ville est renouvelé en l’espace de quatre ou cinq ans. C’est évidemment énorme. C’est très concret pour un commerçant : ça veut dire qu’une personne sur deux qui vous connaissaient il y a cinq ans n’est plus là aujourd’hui ! Dans les autres villes, on est plutôt autour de 25 - 27 %. Et ça veut également dire que tous ceux qui ont remplacé les partants sont loin de vous connaître pour autant. Ça situe bien à mon avis les enjeux en terme de communication pour les commerçants indépendants. Les grandes enseignes nationales ou les franchisés des grandes marques, on peut facilement trouver leur situation géographique sur internet. Il n’en va pas de même pour les indépendants… et leur communication est donc primordiale. On rejoint là les questions de centralités dont parle longuement David Lestoux dans son étude : l’habitat, notamment, contribue beaucoup à ce taux de renou-


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vellement très élevé et c’est une situation que toutes les grandes métropoles françaises rencontrent aussi : l’offre de logements pour un couple sans enfant ou un célibataire est bien sûr infiniment plus conséquente que les appartements dits familiaux. Entre ces logements peu adaptés à leur situation et bien sûr le facteur prix, les familles s’éloignent logiquement de l’hypercentre. Il faut bien comprendre une chose très importante : un commerce fonctionne avant tout avec sa clientèle de proximité. Il fonctionne avec du flux et doit donc être visible avant toute chose. Il a également besoin de se différencier. Ainsi il peut attirer aussi des personnes venant de l’extérieur. Pour répondre à ces deux logiques, il faut donc construire et aménager la ville en conséquence… Or Norme. C’est là qu’on en arrive à un problème strasbourgeois bien connu et qui est évoqué avec une récurrence de métronome : l’accessibilité de l’hypercentre pour la voiture…

Tout à fait. Il s’agit des problèmes d’accès, de stratégie et de politique de limitation du stationnement. Dans ces domaines, il faut être pragmatique et aller voir ce qui se fait de mieux ailleurs. Du côté allemand par exemple, il est évident qu’ils ont parfaitement saisi l’avantage d’avoir un hypercentre apaisé et piétonnisé mais aussi des capacités de stationnement à proximité immédiate du centre-ville pour permettre aux automobilistes venant des axes entrants d’abandonner leur véhicule et d’avoir un parcours client le plus proche possible des commerces de l’hypercentre… Mais là encore, rien n’est simple : on part souvent du principe que l’existence de ces parkings-relais, comme celui de Baggersee ou des rives de l’Aar près du secteur Wacken, est parfaitement connue. Mais c’est sans compter sur le fameux taux de renouvellement de la population dont nous parlions tout à l’heure. Si vous ne communiquez pas en permanence sur cette offre de services, vous ne mettez pas en place le réflexe adéquat chez les automobilistes. Pour eux, ce


Photos : Nicolas Roses – DR Texte : Jean-Luc Fournier OR SUJET OR NORME N°33 Passages

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que l’on appelle le parcours client débute avec la décision de se rendre à Strasbourg. Si le client a accès à un transport en commun qui le conduit directement au cœur de Strasbourg, pas de problème. Mais s’il est obligé de prendre sa voiture, il va considérer son parcours-client en intégrant tout ce qui va se passer : se rendre à l’hypercentre, faire son acte d’achat et son retour à son domicile. S’il y a des obstacles dans tout ce parcours, cela génère des frustrations qui vont venir perturber l’acte d’achat. Ça peut évidemment conduire jusqu’au renoncement… Et s’il persiste quand même mais que cette expérience d’achat lui a laissé un mauvais souvenir en raison des conditions difficiles d’accès, il finira par venir beaucoup plus rarement à l’hypercentre… Or Norme. L’installation du stationnement payant entre midi et 14 h est un de ces obstacles dont vous parliez… Certains commerçants ont remarqué qu’une partie de leur clientèle traditionnelle venant de l’extérieur de la ville avait pour habitude de venir faire des achats dans ce créneau horaire, profitant des difficultés de circulation qui sont bien moindres qu’aux horaires de pointe traditionnels. Une grosse proportion de cette clientèle ne viendrait donc plus… Tout d’abord, le contexte et la situation du stationnement sont devenus sensibles à Strasbourg depuis un certain nombre d’années maintenant. C’est affaire d’évolution de politique de l’aménagement urbain et ses conséquences directes pour le centre-ville : piétonnisation d’un certain nombre de rues, élargissement à d’autres moyen de transports doux, bref la prise en compte de toutes les transformations urbaines qui se sont opérées en ville. Naturellement, de ce fait, des places de stationnement disponibles à un certain moment en surface ont disparu et n’ont pas été toujours remplacées. Au final, lorsque l’offre devient très inférieure à la demande, ça génère automatiquement des situations de crise. Le stationnement devenant une denrée rare — et à ce sujet, ils ne faut pas oublier le stationnement résidentiel,

celui des véhicules des habitants - on se rend compte qu’une politique tarifaire très contraignante a été mise en place dans l’hypercentre pour générer de la rotation et ainsi permettre à plus de gens d’accéder au centre-ville. Certains restaurateurs considèrent aujourd’hui qu’environ 20 % de leur prix de menu va venir se rajouter au coût global du repas pour acquitter son stationnement. Sur ce sujet du stationnement entre midi et 14 h qui devient subitement payant, il faut tout d’abord préciser que la ville de Strasbourg est une des dernières grandes villes de France à s’être résolue à cette mesure. La contrainte est effectivement forte, c’est pourquoi il faut réinventer le modèle pour que le consommateur, le client, n’ait pu à gérer la contrainte du coût du stationnement. Au niveau de la CC I, on a imaginé qu’un dispositif intelligent de participation au stationnement pourrait être mis en place : l’acte d’achat participerait au stationnement. C’est le système du cash back : la somme des achats, tout petits comme plus importants, déclencherait en quelque sorte une remise stockée sur une sorte de porte-monnaie électronique qui permettrait au consommateur de payer son stationnement. Comme une cagnotte : une carte de fidélité qui permettrait au consommateur fidèle qui fréquente les commerces du centre-ville, y compris les restaurants, de cumuler des remises pour acquitter ses frais de stationnement. Ce qui gommerait la contrainte… Une bonne expérience-client ne doit générer que du bien-être et pour cela, il faut traquer et éliminer toutes les contraintes notamment celles venant de l’usage de la voiture qui ne fait que les accumuler… Bien sûr, ce n’est qu’une partie de la réponse : il faut aussi muscler l’offre de places de stationnement notamment pour les automobilistes venant du nord de l’agglomération et aussi de la Robertsau. Le dossier du fameux parking en ouvrage qui refait surface de temps à autre depuis longtemps n’avance pas, c’est une décision très difficile à prendre pour les élus… Or Norme. Comment vos services envisagent-ils d’aider concrètement les commerçants indépendants à prendre ce virage du numérique ou plus précisément, réaliser que leur avenir professionnel et personnel dépend beaucoup de leur prise de conscience qu’on ne peut décidément plus exercer ce métier de la même façon aujourd’hui qu’il n’y a ne serait-ce que dix ans ? Là, on arrive sur notre action de base et on l’exerce au quotidien, mes collaborateurs et moi-même. Nous travaillons en direct avec les commerçants pour les aider à muter avec leur environnement : les évolutions des comportements d’achat des consommateurs, l’accès aux commerces ou de l’attractivité en général. Il y a beaucoup de choses qui relèvent de l’action des élus, certes, mais il y a une chose qui ne dépend que de l’action du commerçant, au-delà de la nécessité de se former et même s’informer, c’est ce moment où le client est entré dans son magasin. Là, il n’y a plus que le commerçant


qui peut faire le nécessaire pour matérialiser l’acte d’achat. Ça va de l’attirance que va déclencher ou non la vitrine, de l’empathie que suscite le produit vis à vis du consommateur jusqu’à la qualité de la prise en charge du client sur le lieu de vente : il faut tous ces ingrédients pour faire du business. Concrètement, chaque situation de commerçant est différente, et les parcours de chacun aussi. Il n’y a évidemment pas de portrait-robot du commerçant lambda. Ce qui veut dire que notre travail s’inscrit dans deux axes. D’abord, nous rappelons les fondamentaux : travailler sur le point de vente, générer « l’effet whaooh » comme on dit de nos jours c’est à dire faire en sorte que le magasin soit dans l’air du temps. Faire en sorte d’étonner le consommateur et le mettre à l’aise dès qu’il a franchi le seuil. Avec l’opération-concours Commerce Design que nous montons tous les deux ans, nous mettons non seulement en valeur les commerçants qui font des efforts dans ce sens mais nous valorisons aussi ces initiatives au niveau de l’ensemble des commerçants. Dans l’espoir que naisse aussi chez eux l’envie de rénover et aménager leur lieu de vente. Cette opération est une superbe vitrine pour le commerce strasbourgeois et nous la présentons dans tous les salons professionnels auxquels participe la CC I. À d’autres commerçants qui ont moins de moyens, nous innovons en proposant ce que nous appelons le « shop staging » c’est à dire la capacité de pouvoir transformer leur magasin à moindre coût en redécorant, en déplaçant le mobilier, en reconditionnant le merchandising au sein même du point de vente : le tout vous donne tout de suite un effet nouveauté dans le magasin. Et depuis onze ans maintenant, nous menons une grande opération dite « qualité accueil ». Aux commerçants qui nous rétorquent qu’ils sont là depuis longtemps et que s’ils n’accueillaient pas bien leurs clients il auraient disparu très vite, nous expliquons que tous les réseaux organisés et tous les opérateurs de la grande distribution ont depuis longtemps mis en place des visites de clients-mystères qui viennent évaluer la satisfaction-client. Systématiquement. Et la question n’est pas de dire que vous accueillez mal vos clients, la question est de se demander quelle est la perception de mon client quand il rentre dans mon point de vente. Que ressent-il, qu’est-ce qui le gêne, qu’est-ce qui lui plait ? C’est à travers cette mesure qu’on peut identifier des points de progrès et si le commerçant travaille sur ces points-là, il restera au top en permanence. Depuis onze ans, nous avons ainsi accompagné plus de 2000 commerçants sur l’ensemble du département dont 76 sur le territoire de l’Eurométropole. Ce n’est pas encore assez à notre goût mais on progresse…

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Or Norme. Et quid d’internet ? Exploiter les possibilités du web est un enjeu vital pour les commerçants indépendants… C’est une évidence. Quand le consommateur veut effectuer un achat de nos jours, son premier réflexe est de pianoter sur la prolongation de sa main, son smartphone. Si vous

n’existez pas sur la toile, vous êtes mort ! Parce que vous vous privez ainsi de 35 % de clients potentiels supplémentaires qui seraient venus chez vous si vous étiez visible sur le net. Comment être présent et visible sur internet ? Il y a des tas de solutions à moindre coût : des outils simples et efficaces le permettent. Pour sensibiliser les commerçants et les accompagner, on a un cycle de séances et d’ateliers de sensibilisation qu’on a appelé la Web School Entreprise. On y fait intervenir des experts qui présentent ces outils sous l’angle du développement du business. L’approche y est évidemment très pragmatique…

‘‘ Il faut aussi muscler l’offre de places de stationnement notamment pour les automobilistes venant du nord. ’’ Or Norme. Enfin un dernier point qu’il faut évoquer. Les zones commerciales extérieures à la ville, en périphérie comme celle de Vendenheim et celle de la Vigie, au sud. La CCI les considère comme d’importantes polarités commerciales… Oui. Ces zones existent depuis très longtemps. Et l’erreur qu’on pourrait faire les concernant, c’est de les laisser mourir. Car devoir gérer des friches commerciales dans des zones commerciales isolées, c’est la pire des situations que nous pourrions connaître. Il faut donc absolument veiller à les moderniser, je dis bien les moderniser et pas les agrandir. Évidemment, il faut trouver les budgets pour le faire. L’argent public se raréfiant considérablement, si vous voulez mener ces opérations d’envergure, il faut concéder du logement ou des sites commerciaux à des opérateurs privés. L’équation est la même dans toutes les villes de France et il faut bien sûr veiller à un équilibre commercial entre ces zones et les centres-ville. D’ailleurs il y a toute une catégorie d’activités commerciales très gourmandes en m2 qui ne sont pas forcément les bienvenues au cœur des villes, je pense aux magasins d’équipement de la maison ou de bricolage par exemple. Sincèrement je pense qu’aujourd’hui on a une vraie maîtrise de ce dossier des zones périphériques. Pour vous donner un ordre de grandeur qui concerne l’Eurométropole, nous avions prévu à l’horizon 2030 environ 100 000 m2 de surface de vente supplémentaires car, bien sûr, tout est lié à la courbe d’évolution de la population. Aujourd’hui, nous prévoyons plutôt 60 000 m2 toujours au même horizon et ce sera peut-être encore moins… Le maintien des équilibres trouvés sur l’agglomération strasbourgeoise est à ce prix. »


PIERRE BARDET ET PAUL MEYER

Plus souvent d’accord qu’on ne l’imagine…

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OR SUJET

Texte : Jean-Luc Fournier

Photos : Nicolas Roses

L’un, Pierre Bardet, est l’inamovible (bien que parfois controversé) directeur général des Vitrines de Strasbourg, la plus importante des associations de commerçants (plus de 700 adhérents). L’autre, Paul Meyer, est adjoint au maire de Strasbourg en charge (notamment) du commerce et du tourisme. Curieusement, on ne leur avait jamais proposé un entretien commun. Or Norme les a réunis avec une seule consigne préalable : un minimum de langue de bois. On n’a pas été déçu… Or Norme. On va débuter, si vous le voulez bien, par cet état des lieux très gratifiant sur le commerce strasbourgeois intra-muros. Gratifiant parce qu’existe une quasi-unanimité parmi les acteurs (commerçants en tout premier lieu, mais aussi experts, opérationnels divers comme la CCI par exemple…) pour vanter la superbe attractivité dont bénéficie Strasbourg… Pierre Bardet. Et bien, en tant que directeur général des Vitrines de Strasbourg, ça me réjouit de constater que Strasbourg est parmi les villes les plus dynamiques et attractives de France. D’ailleurs, ce satisfecit se mesure par le taux de vacance des commerces qui est chez nous un des meilleurs du pays (moins de 6 % — Étude Procos 2018 —ndlr). Ce constat exceptionnel, on le doit à pas mal de combats menés depuis au moins deux décennies, souvent sous la houlette de l’association que je dirige, pour éviter l’installation de zones commerciales trop importantes en périphérie de Strasbourg. On est parvenu à en mettre pas mal en échec et ça a contribué grandement à renforcer l’attractivité de la ville. Pour qu’on comprenne bien la démarche, je vais vous donner l’exemple de Primark (cette enseigne irlandaise de prêt-à-porter à bas prix va ouvrir avant la fin de l’année un gigantesque magasin au début de la rue du Noyer, face au centre

commercial des Halles – ndlr). Cette enseigne souhaite s’installer dans les grandes agglomérations du pays. Bordeaux l’a laissée s’installer à 15 km de son centre, Montpellier à 12 km…. En ce qui me concerne, et dès les premiers contacts sur ce dossier, j’ai souhaité que Primark s’installe au centre-ville. Car c’est avec ce genre de locomotive importante qu’on draine les consommateurs en centre-ville et qu’on renforce son attractivité… L’autre des avantages de ces locomotives, je pense à Starbuck en particulier, c’est que cela nous permet d’afficher une offre pluri-générationnelle. Je connais personnellement des consommateurs qui allaient jusqu’à Karlsruhe pour habiller leurs enfants et ados chez Primark. Dans peu de temps, ils reviendront à Strasbourg, dans cette même enseigne et dans les autres magasins alentours… Paul Meyer. Un autre indicateur est intéressant : c’est le pourcentage d’indépendants, franchisés ou non, et de concepts uniques qui existent et se créent à Strasbourg. Les exemples ne manquent pas : on est ici à la brasserie Aedaen, qui illustre bien cette démarche. Pas loin, il y le café Bretelles-Suspenders à la Petite France qui est la deuxième création de jeunes qui se bougent, un peu plus loin, le café Omnino où on développe un concept original et très positif. Entre plein d’autres… Je rejoins ce que dit Pierre : le fait d’avoir contenu les zones commerciales a permis d’afficher aujourd’hui ce dynamisme et cette attractivité pour notre centre-ville. Je le rejoins aussi sur les enseignes-locomotives : nous avons eu l’intelligence de les accueillir en ville pour ne pas les subir à nos portes. Ce sont ces flux que nous avons su conserver puis développer qui permettent à tous les commerces de Strasbourg de prospérer. Ils apportent aussi du trafic pour nos indépendants et grâce à eux, nous avons su conserver notre attractivité… Il y aussi un autre indicateur très positif : la dernière étude Procos le souligne, nous avons su cumuler les flux endogènes, les strasbourgeois et les habitants des communes de première et deuxième couronne et exogènes, c’est à dire nos visiteurs, les touristes… Maintenant, il faut aussi considérer ce qui ne va pas bien. Je vais me faire


De gauche à droite : Paul Meyer et Pierre Bardet

l’écho des commerçants que je rencontre : trois points, unanimement, posent des problèmes : le stationnement, la sécurité et la propreté. Ce sont de vrais points noirs… Or Norme. Alors, évoquons-les ces problèmes. Il y a l’accessibilité au centre-ville pour la voiture, dossier où on retrouve le nouveau parking — qui est l’Arlésienne la plus célèbre de Strasbourg — et la décision de faire payer le stationnement entre midi et 14 heures qui fait s’étrangler encore beaucoup…

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P.B. Je vais commencer par ce nouveau parking qui est en effet l’Arlésienne, comme vous dites. Il est promis et repromis dans tous les engagements électoraux depuis près de vingt ans et nous n’avons jamais cessé de le réclamer. En vain : ce n’est plus des couleuvres qu’on nous a demandé d’avaler mais des boas ! Il va falloir clairement qu’on tape maintenant du poing sur la table car, pour moi, c’est une question de courage et de volonté politique, point ! On a envisagé de le positionner avenue de la Liberté : une cinquantaine de personnes ont été contre. Je rappelle quand même qu’en sous-sol de la plus belle avenue du monde, les Champs-Elysées, il y a un immense parking, sur plusieurs niveaux ! Il y a trente ans, des centaines et des centaines de commerçants étaient résolument contre le tram et il y même eu des débats très violents. Mais Catherine Trautmann avait des

“ Trois points posent des problèmes : le stationnement, la sécurité et la propreté. ” PAUL MEYER

convictions fortes, elle n’a pas cédé un pouce et le tram a été construit. Depuis, tout le monde le loue. Et bien moi, je demande le même engagement personnel pour ce parking ! D’autant qu’on est évidemment à des antipodes côté budget… Or Norme. Il pourrait se faire où ? P.B. Très près de l’ellipse insulaire. Place de l’Étoile. Il y a largement la place, et l’arrivée de l’autoroute est toute proche, la station du tram est tout à côté. Côté ressenti, on y voit la flèche de la cathédrale, il suffit de marcher un peu pour rejoindre l’hypercentre, c’est un endroit parfait. En plus, comme la place est large, pas besoin de le faire sur trop de niveaux. Deux suffisent, comme ça c’est moins cher. En surface, on pourrait même y installer la halle gourmande qui est aussi un besoin. Ou autre chose d’intéressant…


ment en permanence : par exemple en affirmant que depuis cette mesure il y a de plus en plus de places disponibles en surface. Évidemment, puisque les gens ne viennent plus ! J’ai des témoignages innombrables d’habitants des autres quartiers de Strasbourg qui me disent tous les mêmes choses : pour nous, c’était bien auparavant, lors de nos jours de congés, on venait déjeuner au restaurant et ensuite on faisait nos courses. Maintenant, ce n’est plus possible. On paye plus cher le ticket de parking qu’un sandwich ! Alors, depuis, je me bats contre cette mesure et je ne suis pas prêt d’arrêter ce combat. La campagne électorale municipale est pour bientôt. Cette question sera au programme de tous les candidats. Le maire serait bien avisé d’annuler cette mesure au plus tôt…

“ On paye plus cher le ticket de parking qu’un sandwich ! Je me bats contre cette mesure et je ne suis pas prêt d’arrêter ce combat. ” PIERRE BARDET

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P.M. Je comprends bien sûr la demande et la position de Pierre Bardet. Mais pour moi, ce parking n’est pas la priorité. Il faut être clair : pour moi, aujourd’hui, les parkings existants sont loin d’être tous occupés en permanence. Par exemple, 90 % des jours de l’année, il y beaucoup de places libres dans le parking de la Place des Halles. Il en va de même pour le parking de la Petite France. Il faut donc commencer par optimiser ces deux équipements. Ceci dit, personnellement, je ne m’opposerai pas à la construction d’un nouveau parking car j’ai bien conscience qu’il a été promis à de multiples reprises mais il faut que son emplacement et son accessibilité soient en cohérence avec les futurs aménagements de l’espace urbain que nous projetons… Or Norme. On parle maintenant du stationnement payant entre midi et 14 heures ?

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Texte : Jean-Luc Fournier

Photos : Nicolas Roses

Pierre Bardet

P.B. Ca, c’est un véritable coup bas contre l’attractivité du centre-ville. Ça s’est fait sans la moindre concertation. Je l’ai appris pendant que j’étais en vacances, de la bouche d’un journaliste qui me demandait une réaction. Et depuis on

P.M. Je dois bien avouer que la manière dont cette réforme a été menée est un véritable raté. Non seulement il n’y a pas eu de concertation, mais il n’y a pas eu de communication non plus. Du coup, cette décision a été accueillie de façon désastreuse. Il n’y a rien de pire que de laisser s’appliquer toute seule une mesure difficile comme celle-là. D’autant que cette mesure n’est qu’un des stimuli négatifs qui ont été envoyés aux automobilistes des autres quartiers et des zones périurbaines en l’espace de moins d’un an dont celle de la réforme globale du stationnement qui elle aussi n’a pas été gérée du tout… Il faut revoir tout ça avec un principe central : par un système de promotions ciblées sur certaines dates, proposer des heures de parking gratuites, par exemple. Au-delà, il faut que les gestionnaires de parking instaurent le système dit de la place réservée. Simple à comprendre : juste avant de partir de chez toi à Truchtersheim par exemple, tu accèdes à une application sur ton smartphone, tu réserves ta place n° 26 dans le parking de la petite France et tu as un temps suffisant pour y accéder. En quittant ton domicile, tu es ainsi sûr de ne pas tourner désespérément en rond une fois dans les rues de Strasbourg… ce qu’il faut absolument éviter, c’est que le centre-ville se remette à aspirer un flux de voitures trop important avec un pourcentage de ces véhicules qui ne trouveront de toute façon pas de place disponible. Or Norme. Techniquement, la place réservée, c’est tout à fait possible de le faire, non ? Sans aucun problème, c’est très facile. Sur un certain nombre de places, le parking Sainte Aurélie le fait déjà. Il suffit d’étendre ce principe à tous les parkings strasbourgeois. Je demande également à ce qu’on développe les services dans les parkings, la consigne notamment. On achète un truc un peu encombrant aux Galeries Lafayette et bien je veux que ce produit soit déposé par un livreur en vélo dans un casier sécurisé pas très loin de son véhicule. Or Norme. Passons maintenant au problème de la sécurité. Un arrêté anti-mendicité agressive vient d’être signé et a provoqué une grosse polémique. Était-il nécessaire ? P.M. Je vais être clair. Il y a un problème à Strasbourg. Des points de fixation existent mais ils concernent des publics


décembre dernier quand je leur ai demandé pourquoi ils touchaient aux bougies qui rendaient hommage aux victimes des attentats. Tout cela disqualifie Strasbourg et son image de capitale européenne. Ce ne sont pas les mendiants qui posent problème, ce sont ces gens-là, qui sont agressifs. L’arrêté parle bien de mendicité agressive, non ? Il va donc permettre à la police de faire son travail…

Paul Meyer

complètement différents. Parfois, on est sur le cas de réseaux organisés dont les initiateurs déposent le matin des femmes qui se couchent par terre pour mendier et qui reviennent le soir pour les récupérer et relever les compteurs. D’autres fois, et ça n’a rien de commun avec le cas que je viens d’exposer, on est sur des habitants qui sont dans l’espace public et qui ont parfaitement le droit d’y être pour peu qu’ils respectent la loi. Donc, s’il y a des réseaux, il faut les démanteler. Ce dont on a besoin, c’est d’interventions policières, pas de nouveaux textes. Il faut faire attention avec des arrêtés comme ça. On est une ville qui attire aussi par sa réputation humaniste, par sa culture, par ce qu’on est depuis tant de générations : venir pour sortir à Strasbourg, c’est faire une expérience culturelle unique. On est loin du tourisme de masse, là… Ce genre d’arrêtés fait du mal à notre image.

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P.B. Là, je suis à 3000 % opposé à ce que vient de dire Paul Meyer. Et je précise tout de suite que je respecte la mendicité qui est un phénomène qui existe depuis toujours et qui concerne des gens en difficultés, des jeunes, des personnes âgées qui en sont réduites à mendier. Ce serait honteux d’être contre la présence de ces gens-là. Les bureaux des vitrines sont tout proches de la place Kléber. À leur pied, il y a une horde de gens haineux, qui passent leur temps à se saoûler, à agresser les passants avec leurs chiens que ce soit sur la rue des Grandes Arcades ou sur la place du Temple-Neuf à l’arrière. Moi même j’ai pris un coup de poing au mois de

P.M. Pour ces gens agressifs, ce n’est pas la peine de prendre un arrêté anti-mendicité agressive. La police nationale est là pour les empêcher de nuire à l’ordre public. Et c’est faux de prétendre qu’elle avait besoin d’un arrêté pour agir. Juridiquement, elle n’a pas besoin de ça. Il ne faut pas se mentir : si la police n’intervenait pas trop vis à vis des punks à chiens que vous citez, c’est tout simplement parce que ces types faisaient leurs besoins et vomissaient systématiquement sur les sièges arrière des véhicules de police ! Donc, pour ces gens effectivement agressifs, je suis pour qu’on applique fermement les lois. Et concernant les personnes en grande difficulté, je demande la création d’un centre d’accueil de jour et qu’on ait plus d’acteurs dans les rues pour y conduire ces populations. On doit traiter toutes ces situations : quand c’est du social, ça doit être traité socialement et quand ce sont des réseaux ou des gens agressifs en permanence, il y a des lois et il faut les appliquer. Or Norme. Pour terminer, et peut-être aussi pour souligner les difficultés de tous ordres qui surviennent quand on essaie d’imaginer l’attractivité du centre-ville, des zones commerciales et on en passe, parlons de deux secteurs très précis qui vont connaître prochainement un grand bouleversement, celui de la rue du Noyer où le rouleau-compresseur Primark va s’installer. Juste en face se dresse le centre commercial des Halles et attenant, il y a déjà H&M, Uniqlo et Le Printemps. Ça va saigner, non ? Autre point chaud, pas très loin. L’emplacement de l’actuelle gare routière des Halles où existe un projet de multiplexe cinéma. Quelle est votre position sur ce qui va se passer sur ces deux secteurs ? P.M. Sur le premier point, il est évident qu’il va y avoir à terme un repositionnement. En ville, il ne peut pas y avoir trois H&M, deux Zara et un Primark. P.B. Je ne suis pas d’accord, ça ne va pas saigner. Comprenez-moi bien, je ne suis pas là pour défendre les produits Primark, H&M ou autres. Je ne parle que de stratégie commerciale. Ça ne va pas saigner car, en face de ces enseignes, KFC, la petite maison de la presse, la pâtisserie, le fromager vont beaucoup mieux marcher. Non seulement ça ne va pas saigner mais ça va considérablement renforcer l’activité dans ce secteur et les secteurs voisins, ça j’en suis certain. La grosse locomotive va attirer puis va dispatcher les clients un peu partout autour. Ceux qui n’y trouveront pas leur compte iront voir chez le voisin. Même Le Printemps, qui évolue sur un autre niveau de qualité, va en profiter :


les ados iront faire leurs achats chez Primark et pendant ce temps, leurs parents flâneront dans les rayons du grand magasin ou dans d’autres commerces. Primark au centre-ville, c’est une révolution commerciale au centre-ville…

“ Il faut préserver absolument ces cinémas indépendants. ”

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Texte : Jean-Luc Fournier

Photos : Nicolas Roses

PAUL MEYER

P.M. Ça saignera moins que si Primark était allé s’implanter dans la zone commerciale subventionnée de Vendenheim. Je parle de zone subventionnée parce que je trouve personnellement scandaleux qu’autant de subventions viennent d’être votées par le Conseil de l’Eurométropole pour aménager des voies d’accès, des ronds-points, des parkings dans les zones commerciales nord et sud. Ces modèles-là sont sur le point de devenir obsolètes, ils seront les premières victimes du commerce en ligne. Je suis stupéfait du montant de ces aides et de leur destination. Je ferme la parenthèse mais ça m’est resté au fond de la gorge. Pour revenir à la rue du Noyer, sur le court terme, c’est compliqué de jauger clairement l’impact de Primark mais je suis persuadé que l’implantation en centre-ville de cette locomotive va attirer les consommateurs de plusieurs centaines de kilomètres à la ronde. À mon avis vont se développer ce qu’on appelle les City Trip Shopping où des gens vont consacrer un week-end à Strasbourg pour faire leurs courses. Et Primark en sera l’élément déclencheur. Ceci dit, je n’oublie pas à quel point Primark est nocif pour la planète. La fabrication d’un T-shirt, c’est 200 litres d’eau, je crois… Alors quand on les vend 2 €, on les compte par centaines de millions de par le monde ? Ça en fait des ravages… Évidemment, je me sens un peu écartelé entre mes convictions de citoyen et mes responsabilités en tant qu’élu chargé du commerce et du tourisme… Or Norme. Finissons donc par le cinéma potentiellement prévu sur l’emplacement de la gare routière, à l’arrière des Halles. Récemment, la commission ad’hoc a autorisé l’installation d’un multiplexe sur une friche industrielle à l’entrée sud de Schiltigheim. Y a-t-il commercialement de la place pour deux établissements de cette envergure dans un même rayon de deux kilomètres ?

P.B. Je me suis battu pour ce projet de cinéma au centre de Strasbourg. Pour être clair, je veux tout de suite préciser que, bien sûr, Schiltigheim a le droit d’avoir des salles de cinéma dans sa zone urbaine. Mais sûrement pas un tel multiplexe… Pendant dix ans, on s’est battu contre tous les projets à Schilik, à Lingolsheim, à Vendenheim, il y en a eu sept en tout. On s’est dit : non, on ne les fait pas dans ces endroits pour conserver l’attractivité du centre-ville car le cinéma, comme le tourisme, la culture et le commerce, fait partie des marqueurs de l’attractivité d’une ville. Et là, par l’effet d’un coup de baguette magique incroyable, un projet dont on n’avait jamais entendu parler, est venu s’imposer. Il va mettre en grand danger l’attractivité cinématographique du centreville de Strasbourg, c’est certain… P.M. Je souscris entièrement à ce que vient de dire Pierre Bardet. Pendant dix ans, au conseil de l’Eurométropole, on a refusé tous ces projets au nom d’une règle d’intérêt général qui était de préserver les petits cinémas du centre-ville. Ce sont des établissements atypiques dont le modèle économique ne tient que sur leur activité cinématographique de base. Tous les autres, le Trèfle à Dorlisheim, le Pathé à Brumath, l’UGC sur la route du Rhin, et ce sera aussi le cas du MK2 de Schiltigheim, gagnent leur vie sur les espaces commerciaux qu’ils louent, notamment pour le secteur de la restauration. Il faut bien comprendre qu’on n’est pas du tout dans ce business model avec les cinémas du centre-ville. Là encore, l’enjeu est simple : il faut préserver absolument ces cinémas indépendants. Ce ne sont pas les cinémas de Strasbourg en tant que tels : tous les gens qui viennent au Star rue du Jeu-des-enfants ne sont pas que des Strasbourgeois, ils viennent de Lingolsheim, Schiltigheim, Ostwald, Illkirch, ils viennent de toute l’Eurométropole et quelquefois d’au-delà. Concernant la gare routière, il faut maintenant qu’on la transfère, que tout l’espace soit libéré et que le plateau piétonnier aille jusque là-bas. Personnellement, je suis très inquiet sur l’avenir de l’actuelle emprise de la gare routière. J’aimerais bien que la responsabilité de son aménagement soit rétrocédée à la Ville de Strasbourg par l’Eurométropole. Pour ma part, je ne m’opposerai pas à ce que le Vox y installe un multisalles. Mais ce qui me préoccupe pour l’heure, c’est l’avenir des deux Star du centreville. Leur directeur est pressenti pour programmer aussi le MK2 de Schiltigheim. Je vois là la source de nombreux problèmes.


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Texte : Barbara Romero

Photos : Alban Hefti - DR

LOCOMOTIVE Galeries Lafayette : un siècle d’histoire et de mode Les Galeries Lafayette de Strasbourg fêtent leurs 100 ans. Un siècle d’histoire émaillé par deux guerres mondiales, un incendie, mais toujours avec cette belle capacité de rebond... Embarquement immédiat dans les coulisses d’un joyau du patrimoine strasbourgeois qui se dresse toujours aussi fièrement face à la place Kléber et qui est devenu une étape incontournable des shoppers strasbourgeois et des visiteurs.

L’historique Magmod durant les années folles

Du Kaufhaus Modern de 1914 aux Galeries Lafayette depuis l’an 2000, le grand magasin niché rue du XXII Novembre a toujours fait partie de l’histoire de Strasbourg et des Strasbourgeois. Malgré des débuts quelque peu mouvementés, l’édifice a tenu bon et su conserver les vestiges de son passé. Pour célébrer son centenaire, les Galeries Lafayette réinvitent à découvrir ses secrets à travers de nouvelles visites guidées, au moins jusqu’à la fin de l’année.

à l’origine du grand magasin parisien, deux cousins

LES DEUX COUSINS ALSACIENS

magasins est une véritable révolution. Des enseignes

Construit en 1912 sous la direction des architectes strasbourgeois Berninger et Krafft, le grand magasin en grès des Vosges est achevé en un temps record et doit être inauguré à la rentrée 1914 sous l’enseigne Kaufhaus Modern. Mais la Première Guerre mondiale éclate, et le bâtiment est réquisitionné pour stocker de la farine. C’est donc en 1919 que commence véritablement son histoire, avec l’inoubliable nom Magasin Moderne. Qui des Strasbourgeois, millenials mis à part, n’ont pas un souvenir du fameux Magmod où ils allaient shopper et flâner en famille ? Mais le Magmod et les Galeries Lafayette ne pouvaient qu’un jour se rencontrer :

alsaciens, Théophile Bader et Alphonse Kahn, qui reprennent le bail d’une mercerie pour ouvrir une boutique de nouveautés en 1894 au 1, rue Lafayette. Aujourd’hui encore, les Galeries sont une entreprise familiale, descendance de ses fondateurs. « L’INVENTION » DU GRAND MAGASIN Dans le monde du commerce, l’arrivée des grands pensées telles des lieux de vie où l’on pouvait trouver tout ce dont on avait besoin pour soi ou la maison. « Conçus au début du 19e siècle à Paris comme un grand bazar, on y trouvait une mode accessible pour tout le monde, alors que les boutiques étaient réservées à la haute bourgeoisie, mais aussi de la mercerie, des tissus, et même des rayons pantoufles », sourit Sally Patti, responsable communication et marketing des Galeries Lafayette Strasbourg. « Le grand magasin, c’est aussi un lieu de vie, animé, où l’on aime flâner, se détendre, rêver… » Zola le premier le décrivait si bien dans son Au Bonheur des Dames…


Dans les années 50-60, Guignol y enchantait petits et grands, les Strasbourgeois aimaient y prendre un café ou écouter un pianiste, très bel homme de surcroît, paraît-il. Les élégantes se reposaient de leurs emplettes autour de la fontaine en marbre ornée d’une tête de lion toujours secrètement conservée dans le Spa des Galeries. Au cours de votre visite, vous découvrirez aussi les wagonnets conservés au 2e sous-sol, là où les ouvriers s’activaient pour chauffer au charbon l’édifice de sept étages. Vous regarderez aussi sous un jour nouveau son escalier monumental d’origine où seront exposés des photos et objets d’époque qui vous plongeront dans une ambiance quelque peu magique, entre la place Kléber encore investie de voitures, le bâtiment avant sa reconstruction après un terrible incendie en 1920, les caisses enregistreuses de l’époque, les images du grand magasin tout ouvert à l’image du Bon Marché avant l’arrivée des escalators en 1952... Vous découvrirez aussi les réserves des décorations des Galeries pour une part de rêverie digne de Mary Poppins ! Mais le clou du spectacle se cache au 5e étage du magasin avec un point de vue imprenable sur la cathédrale de Strasbourg

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“ Dans les années 50-60, Guignol y enchantait petits et grands. ” et ses dix ruches concoctant plus de 130 kilos de bon miel sans pesticides chaque année ! TOUJOURS SE RÉINVENTER Plus que jamais pour ce centenaire, les Galeries Lafayette promettent de continuer à se réinventer pour continuer l’histoire. « Les grands magasins sont en pleine mutation digitale, le commerce change, il nous faut fidéliser la clientèle mais aussi recruter la nouvelle génération,»souligne Sally Patti.»Nous devons être un lieu “ instagrammable”, conjuguer patrimoine et modernité. » Avoir une offre différenciante, accueillir des artistes et créateurs locaux, poursuivre la démarche écoresponsable avec ses lignes « Go For good », organiser des événements « waouh ! », animer, faire vivre, rêver, vibrer… Jusqu’en décembre et bien au-delà, les Galeries Lafayette promettent de nous en mettre plein les mirettes !


D’AUTRES CENTRES-VILLE

Strasbourg, centre pluriel

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Texte : Aurélien Montinari

Photos : Alban Hefti

Boutiques, bars, restaurants, les commerces de la ville, en réinvestissant certains quartiers, inoculent de la vie dans les rues, créant sans cesse de nouveaux pôles d’attraction. « On se retrouve au centre ! ». Si cette formule toute faite a longtemps désigné un potentiel rendez-vous devant la mythique Maison Rouge, il est désormais difficile de considérer un seul et unique point névralgique à Strasbourg, tant, depuis trois décennies, la ville a évolué.

d’art, a su réenchanter la jusqu’alors très discrète rue des Aveugles, attenante à la rue du XXII novembre. Dans le quartier, Aedaen a été rejoint rapidement par le Street Butcher, l’hôtel BOMA alors que l’ouverture de la brasserie Meteor sera effective pour l’été.

Jusqu’en 1960, la place Kléber était le cœur du réseau de l’ancien tram. Réaménagée en 1994 par l’architecte Guy Clapot, elle connut alors de profonds changements. Disparus le parking et la voie routière ! Avec l’avènement du tram, la politique de piétonnisation, rapidement couplée à celle des pistes cyclables, a révélé de nouveaux potentiels urbanistiques.

À quelques encablures, c’est la rue du Faubourg National et le quartier Gare qui connaissent un nouveau souffle. Initié par l’hôtel Le Graffalgar, un changement subtil s’opère, soutenu notamment par l’ouverture de la brasserie Le Tigre et du bar Le Garde Fou.

Pour le philosophe Henri Lefebvre, l’imaginaire de la ville s’articule autour de deux concepts. D’un côté l’espace conçu, la ville rationalisée, agencée par les organes du pouvoir et, de l’autre, l’espace vécu, soit notre propre expérience de la ville issue de nos habitudes. On pourrait ainsi imaginer les commerçants et leurs entreprises, comme des acteurs agissant à la frontière de ces deux représentations. MULTICENTRISME Loin des politiques cadastrées, l’ouverture d’une boutique, d’un bar ou d’un restaurant peut, en effet, littéralement transformer une rue, une place ou un quartier, inventant de nouveaux usages pour les citadins. Les exemples de revitalisation ne manquent pas à Strasbourg. La Grand’Rue, encore peu fréquentée il y a vingt ans, est désormais semée de belles échoppes et de lieux conviviaux. Non loin de là, l’ouverture en 2016 de l’établissement l’AEDAEN, avec ses deux restaurants, son bar et sa galerie

Le phénomène se répète ailleurs ; du quartier du Tribunal à la Presqu’île André Malraux en passant par la place Saint Nicolas Aux Ondes. L’exemple de la place d’Austerlitz est, là encore, probant, son centre et ses alentours étant presque devenus une sorte de village, après un réaménagement fort réussi. Ce multicentrisme sain et dynamique diffuse de la vie dans toute la ville, donnant à Strasbourg le visage d’une vraie capitale européenne. Ces nouveaux espaces-mosaïques viennent se joindre aux plus traditionnels, multipliant le potentiel d’attraction de la ville de Strasbourg, pour ses habitants comme pour ses nombreux visiteurs. D’aucuns diront, hélas, que ces commerces sont également source de nuisances. C’est oublier un peu vite qu’une nouvelle enseigne, c’est avant tout de la lumière et de la sécurité dans une ruelle autrefois bien sombre... « Le bar a trois fonctions essentielles : le refuge, la maison bis, la maison communale » écrivait le psychanalyste Donald Winnicott. Trois raisons de plus pour sortir à Strasbourg !

Ci-contre : Place d’Austerlitz


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LE SOUFFLE NOUVEAU DES INDÉPENDANTS

L’audace des libraires En l’espace de quelques mois, l’univers de la librairie spécialisée a bien bougé à Strasbourg entre la reprise par ses salariés de la Bouquinette rue des Juifs, la création de la librairie de polars La Tâche noire et le rachat par un non-libraire de JDBD, désormais baptisée Le Tigre, quai des Bateliers. La jeunesse, le polar, la BD. Le trio de tête du marché de l’édition tient le haut du pavé sur la place strasbourgeoise. Déjà existantes ou créées, ces librairies spécialisées apportent un souffle La Bouquinette. 28, rue des Juifs Infos sur sa page Facebook

nouveau à Strasbourg, grâce à des créateurs ou repreneurs qui pensent la librairie comme de nouveaux lieux de vie. LA BOUQUINETTE La librairie jeunesse incontournable depuis 1977

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OR SUJET

Texte : Barbara Romero

Photos : Alban Hefti

a été reprise début mars par ses trois salariées, Audrey, Stéphanie et Élodie. Deux mois plus tard, les jeunes femmes affichent une belle sérénité.

Pour elles, rien ne change ou presque. Elles s’occupaient déjà depuis des années des achats, des retours, des prêts aux médiathèques de la ville. « La seule nouveauté, c’est la compta ! », sourient-elles. Surtout, elles sont désormais chez elles. Et ça, ça change tout ! Si elles ne comptent pas bousculer un modèle qui fonctionne, elles réfléchissent comment optimiser l’espace où se côtoient quelque 12 000 références de bouquins pour enfants et adolescents, jeux et jouets. Audrey, Stéphanie et Élodie mettent aussi les bouchées double pour des séances de dédicaces régulières les samedis, qui émerveillent autant les enfants que les illustrateurs.


Eric Schultz, de la vie politique à celle de libraire

Nicolas Deprez, le tigre rock’n’roll de la BD !

LA TÂCHE NOIRE

LE TIGRE

Que faire à 50 ans, après un engagement politique ? Ouvrir une librairie, pardi ! C’est en tout cas le pari gagné d’Eric Schultz qui a créé la première librairie spécialisée en polars de Strasbourg. Installée à l’angle du quai des Bateliers et de la rue de Zurich, la boutique aux 3500 références se veut être un lieu de convivialité, entre séances de dédicaces et petit café où se poser. « L’idée, c’est de proposer des livres que l’on ne trouve pas ailleurs. Et dans les nouveautés, nous avons plus de grands formats pour les amateurs », précise-t-il. Après une session à l’Institut national de formation des métiers du livre, puis un stage à la librairie Totem, Eric Schultz a pu ouvrir La Tâche Noire où une belle communauté de lecteurs s’est déjà créée.

Depuis l’âge de 17 ans, Nicolas Deprey rêvait d’ouvrir une librairie telle que celle du centre de Belfort dont il est originaire, avec expos et café, « tout ce que je kiffais. » Passionné de livres et d’art, il a accompli son rêve à 42 ans en reprenant la librairie JDBD en septembre dernier. Mais terminée la librairie de « BD à papa » ! Nicolas a apporté sa touche rock et underground à sa librairie baptisée Le Tigre, avec une large sélection de micro-édition, de romans graphiques, et d’éditeurs indépendants, « un peu plus trash et qui n’ont pas froid aux yeux » sourit-il.

39Deuxième marché le plus en vogue en France

derrière le livre jeunesse, le polar méritait un lieu dédié. Au mur, les photos des auteurs qui se sont déjà relayés pour de belles rencontres avec leur public. Au sol, une scène de crime. Côté ambiance, des tables où prendre un café en bouquinant ou en travaillant. Une librairie pensée telle un lieu de vie où le frisson est de mise !

Sa librairie, il l’a pensée comme un lieu culturel. Au Tigre, on n’achète pas que des BD, mais l’on peut aussi participer à des séances de dédicaces originales avec la présence d’un tatoueur par exemple, découvrir une nouvelle expo tous les deux mois, partager un apéro découverte un jeudi par mois où chacun ramène son panier et son bouquin du moment pour des conversations à bâtons rompus. Bientôt, il organisera même un dîner sur place avec un resto du coin. Le Tigre ou la librairie qui ne sent pas la naphtaline, en résumé !

La Tâche noire. 1, rue de Zurich. www.latachenoire.com

Le Tigre. 36, quai des Bateliers. www.librairie-letigre.com


LE SOUFFLE NOUVEAU DES INDÉPENDANTS

MARMELADE

L’épicerie locale qui réconcilie avec le digital !

Originaire de Franche-Comté, Quentin avait l’habitude de manger les produits de la ferme. Durant ses études à Paris, Barcelone et Hong-Kong, le jeune homme est dépité par la qualité des produits des supermarchés… et par leurs prix ! Une première expérience en entreprise, avec hiérarchie, horaires, et tutti quanti, le convainc qu’il est fait pour travailler à son compte. « J’ai mûri mon projet pendant deux ans, en développant un service que je trouvais utile pour moi », confie-t-il. Quentin s’installe alors à Strasbourg pour laquelle il a eu un vrai coup de cœur. Et lance l’aventure Marmelade. Le principe ? Il recense en ligne ses partenaires, tous producteurs, artisans ou commerçants locaux. Produits frais locaux, de saison, et essentiellement bios, produits d’épicerie ou d’entretien de la maison naturels, boissons régionales… Quentin propose pas moins de 400 références permettant de réaliser toutes ses courses en ligne, avec la garantie de la provenance des produits.

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‘‘ Produits frais locaux, de saison, et essentiellement bios, produits d’épicerie... ’’ PRIX IDENTIQUE À CEUX DES PRODUCTEURS

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Texte : Barbara Romero

Photo : Alban Hefti

Marmelade, c’est une épicerie à la fois locale et digitale, imaginée par un jeune homme de 25 ans, amoureux des bons produits locaux et de saison. Depuis un peu plus d’un an, Quentin Seyeux fait la tournée des producteurs et artisans locaux pour nous livrer dans l’Eurométropole. Un service transparent, innovant, et alléchant !

Chaque matin, il fait la tournée de ses partenaires et livre entre 14h et 22h, au volant de son triporteur ou de sa voiture quand la distance est trop importante. Une manière de réconcilier le local et le digital.

« J’apporte aux artisans et producteurs mon expertise, chacun a sa page, et cela ne leur coûte rien, précise Quentin. Je prends une marge de 20-30 %, le reste c’est pour eux. Mon prix de vente est identique à celui pratiqué sur place. » Sur le pont de 8h à 22 h chaque jour, Quentin « carbure à la passion ! » Preuve que les efforts payent : il enregistre un taux de plus de 60 % de nouvelles commandes. Sa récente campagne de crowdfunding lui permettra d’acquérir une chambre froide, d’ouvrir un rayon vrac, de créer de nouveaux partenariats, des points-relais en Alsace. Déjà, des restaurateurs et cantines scolaires ont fait appel à ses services. Avec un ami développeur, Quentin souhaite encore améliorer la navigation sur son site et les services rendus. D’ici août, le jeune homme, qui réalise seul 160 livraisons par mois, espère dépasser la barre des 200 pour pouvoir se verser un salaire, « car je vais être papa », sourit-il. C’est tout le mal que l’on peut lui souhaiter !


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OUTLET

Roppenheim veut conquérir les Strasbourgeoises !

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OR SUJET

Texte : Barbara Romero

Photo : DR

Christophe Girard

Inauguré en 2012 après onze ans de bataille judiciaire et de levées de boucliers des Vitrines de Strasbourg notamment, le centre de marques de Roppenheim est désormais numéro 3 des outlets en France. Mais pour capter la clientèle d’influenceuses urbaines strasbourgeoises, le centre opère une montée en gamme et en service. De quoi faire frémir le centre de Strasbourg ? Christophe Girard, le directeur depuis 2015 du centre outlet de Roppenheim, ne mâche pas ses mots et joue cartes sur table. « En 2012, nous étions en décalage avec les attentes des Strasbourgeois, une clientèle plus exigeante, plus centre ville, plus tournée mode », reconnaît-il. L’objectif de celui qui manage une centaine de boutiques à 30 minutes de Strasbourg ? Capter cette clientèle, « de jeunes Strasbourgeoises actives, qui deviennent maman, achètent pour 3-4 personnes… Nous avons encore beaucoup de potentiel à chercher à Strasbourg. »

“ L’outlet, est une réponse au pouvoir d’achat et offre aux consommateurs des marques de qualité à prix réduit. ”

Une stratégie qui fera sans doute bondir le directeur des Vitrines de Strasbourg, Pierre Bardet, fervent opposant à l’ouverture d’un centre de marques proche de la capitale alsacienne… « Les lignes du commerce bougent, il ne faut pas dire je me cache derrière les autres pour expliquer ma réussite ou mon échec », estime pour sa part Christophe Girard. « Strasbourg a beaucoup subi entre les attentats, les accès au marché de Noël… Mais son potentiel d’achats est immense et il faut le saisir. Il suffit de regarder l’exemple de la Grand’Rue, du quai des Bateliers, de la rue d’Austerlitz : la politique de la ville a une influence sur son commerce. Mais il ne faut pas attendre que ça et offrir un service aux clients. » UNE RÉPONSE AU POUVOIR D’ACHAT Avec ses 1,9 millions de visiteurs annuels - soit l’équivalent des Galeries Lafayette à Strasbourg une progression constante de son chiffre d’affaires, « Roppenheim The Style Outlets » veut conquérir la cible des 25-35 ans du centre- ville. Comment ? En montant en gamme et en accueillant des locomotives comme, cette dernière année, The Kooples, Scotch & Soda, Karl Lagerfeld, Thomas Sabo ou encore tout récemment Hackett, pour les hommes en quête d’un « London style ». Pour Christophe Girard, l’outlet, « est une réponse au pouvoir d’achat et offre aux consommateurs des marques de qualité à prix réduit toute l’année. » Certes des collections passées, avec le risque d’avoir un stock plus ou moins fourni selon le succès ou non d’une collection. Mais avec cet avantage, face au e-commerce dévastateur, de proposer une véritable expérience shopping où le client peut toucher, essayer, voire prendre un verre ou manger un morceau. Sans forcément grignoter le commerce strasbourgeois…


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MANAGER LE CENTRE-VILLE

Laurent Maennel s’y attaque L’ancien directeur du centre commercial des Halles est de retour. Laurent Maennel est devenu manager du centre-ville de Strasbourg depuis début mai dernier. La création de ce poste était une demande récurrente des commerçants strasbourgeois : leur vœu est donc exaucé…

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OR SUJET

Texte : Jean-Luc Fournier

Photo : Or Norme

Laurent Maennel (Strasbourgeois pur jus, 51 ans) est un ancien footballeur de haut niveau (formé à Vauban, il a évolué aussi à Mulhouse, Sedan et Toulon…). Après avoir vu sa carrière brutalement stoppée par une cascade invraisemblable de blessures (en moins d’un an, rupture des ligaments croisés des… deux genoux [!] - les spécialistes comprendront…), c’est le début d’une carrière commerciale d’abord au service commercial des DNA (presque dix ans) à la recherche d’annonceurs pour le quotidien régional avant de se retrouver directeur du centre commercial des Halles durant neuf ans. Un court passage comme conseiller sportif dans le football et Laurent Maennel, toujours passionné par le monde du commerce, est recruté sur le poste qu’il vient d’investir. UNE FORCE DE PROPOSITION « J’ai été recruté à la fois pour permettre de faire aboutir des dossiers identifiés mais qui n’avancent pas, du moins à la vitesse souhaitée » dit Laurent Maennel «  et bien sûr aussi, pour participer à renforcer et développer l’attractivité de la ville, qui est un peu la notion centrale autour de laquelle tout s’articule. Le manager du centre-ville est là pour travailler avec tous les acteurs qui participent à ce développement de l’attractivité du centre-ville de Strasbourg. Plein de dossiers ont déjà abouti ou sont en cours. Mais d’autres sont en attente. Jean-Luc Heimburger, le président de la CCI et Pierre Bardet, le directeur général des Vitrines de Strasbourg se sont déjà exprimés au sujet de choses qu’ils attendent et ne sont pas encore arrivées. Donc maintenant, il faut identifier les dossiers les plus pertinents pour les faire aboutir : mon rôle va donc consister à mettre de l’huile dans les rouages pour qu’ils aboutissent… » Laurent Maennel aura bien besoin de son sens inné de la compétition et des « ficelles apprises » lors de ses précédentes expériences professionnelles (foot compris). Bon connaisseur du commerce local, il sait où il met les pieds. « Quand j’étais directeur de la Place des Halles, je siégeais aussi en tant que vice-président aux Vitrines de Strasbourg et j’étais membre associé à la CCI. Donc je pense bien percevoir les enjeux et évidemment, j’en mesure les difficultés. Une part importante de ma mission va donc me faire

intervenir en interface entre les commerçants, les Vitrines de Strasbourg, la CCI d’une part et les services de la Ville de Strasbourg, d’autre part. Actuellement, je multiplie les rencontres avec les directeurs des services et les élus de référence en charge pour cerner au plus près le “ qui fait quoi ”. Ma mission principale sera de mettre en place un comité de pilotage qui s’appuiera sur des comités techniques chargés de faire émerger les demandes, les suggestions, les idées des différents acteurs. À partir du moment où les demandes feront consensus, le comité de pilotage s’en emparera au niveau faisabilité, financement, etc. J’ai vraiment très envie d’être une force de proposition dans tous les domaines qui concernent l’avenir du commerce au centre-ville de Strasbourg et au-delà, l’attractivité de la ville. Le secteur du commerce, les commerçants, sont en pleine mutation, c’est une certitude. Ils demandent donc à être accompagnés pour réussir cette mutation. Au quotidien, en temps réel car cela va très vite aujourd’hui. Il faut être très réactif. Et les commerçants ont un gros atout par rapport aux nouvelles pratiques d’achat des consommateurs : la qualité de leur accueil. Ils doivent se développer à partir de cette notion. Tous les acteurs sont là pour les aider. Je vais m’attacher à apporter tout le fruit de mon expérience dans ce sens… » conclut-il avec optimisme.


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INSTITUT DE MÉDECINE LÉGALE DE STRASBOURG

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Texte : Amélie Deymier

Photos : Alban Hefti – DR

Si les morts pouvaient parler…

Loin de l’image façonnée par les séries télévisées, le médecin légiste n’est pas cette sorte de sage un peu fou, enfermé dans une salle d’autopsie sanctuarisée, qui récite des poèmes épiques à des cadavres sauvagement assassinés. À Strasbourg, ils s’appellent Docteur Farrugia, Docteur Blanchot ou Professeur Raul. Nous les avons suivis dans leur quotidien au sein de l’Institut de médecine légale de Strasbourg (IMLS). Un lieu unique en France de par son organisation héritée du modèle germanique, où toutes les analyses, qu’elles soient toxicologiques, anatomopathologiques ou génétiques, se font dans une seule et même structure. 9 HEURES. CONSULTATION DE MÉDECINE LÉGALE. HÔPITAL CIVIL DE STRASBOURG. Le Docteur Audrey Farrugia arrive à la consultation de médecine légale, deux petites pièces attenantes aux urgences du nouvel Hôpital Civil. Tout en enfilant sa blouse, elle prend connaissance des rendez-vous de la matinée : au programme, une femme victime de violences conjugales, une adolescente agressée sexuellement lorsqu’elle était enfant, et cet homme qui attend déjà dans le couloir. Il vient pour un accident du travail. Le Docteur Farrugia va devoir déterminer le nombre de jours d’ITT au sens de la médecine légale, c’està-dire « d’incapacité totale de travail », soit l’impossibilité de réaliser seul les gestes du quotidien. À ne pas confondre avec « l’incapacité temporaire de travail » qui se rapporte aux préjudices d’ordre civil. Ce nombre de jours d’ITT est très important, car il déterminera dans quel tribunal l’affaire sera jugée : en dessous de huit semaines, l’infraction sera une contravention jugée dans un tribunal de police, en dessus ce sera un délit jugé dans un tribunal correctionnel pouvant prononcer des peines de prison.

La salle d’examen est exiguë. Elle s’organise autour d’un bureau entouré d’une paillasse, d’une table d’examen, d’un fauteuil gynécologique et d’une armoire dans laquelle nous remarquons deux poupons qui permettent aux médecins d’interroger les enfants victimes de violences. Ramassé sur lui-même, l’homme semble meurtri et stressé. D’une voix émue et dans un français approximatif, il commence à raconter ses conditions de travail — déplorables pour ne pas dire hors la loi — et les circonstances de son accident : employé dans une entreprise de peinture, travaillant sans protection sur une machine défectueuse, il s’est arraché un morceau de doigt en tentant de l’arrêter alors qu’elle était en surchauffe. L’homme dit être gêné par son nouvel handicap. Mais il semble beaucoup plus affecté sur le plan psychologique, par le fait que ni son patron, ni ses collègues ne lui soient venus en aide au moment des faits. Le travail du Docteur Farrugia est d’évaluer le préjudice physique de l’accident sur la vie de ce monsieur. Pour l’aspect psychologique elle demandera une expertise psychiatrique. Quant à la responsabilité de l’entreprise dans cette affaire, ce sera aux enquêteurs et à la justice de trancher. LE CORPS NE MENT JAMAIS Pour les médecins légistes, tout l’enjeu est de ne pas se laisser « embarquer » dans le récit dramatique des victimes, être en empathie mais surtout pas en sympathie. Très concentrée, le Docteur Farrugia écoute, questionne, prend des notes, n’hésitant pas à recentrer l’entretien sur les informations dont elle a besoin pour effectuer son évaluation lorsque cela est nécessaire. Après avoir entendu le patient, vient le moment de mettre son récit à l’épreuve de l’examen physique. Les histoires peuvent s’inventer. Le corps, lui, ne dit pas tout, mais il ne ment jamais. Pour déterminer dans quelle mesure l’homme est handicapé par sa blessure, le Docteur Farrugia


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De gauche à droite : Dr. Blanchot, Pr. Raul, Pr. Keyser et Dr. Farrugia

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Texte : Amélie Deymier

Photos : Alban Hefti – DR

compare la circonférence des deux bras à différents endroits. Si la différence est nette, cela signifie que la personne ne se sert plus de son bras et est donc indéniablement gênée dans son quotidien. Dans ce cas précis, les mesures des deux bras sont quasiment identiques. Bien que la situation de ce monsieur soit triste, c’est un cas relativement « facile » comparé aux personnes victimes de violences physiques ou sexuelles qui passent par cette salle d’examen, et parmi lesquelles il y a aussi des enfants. Quoiqu’il en soit, le médecin légiste doit rester objectif : son travail consiste à vérifier la « compatibilité » entre le récit des victimes et les traces relevées sur leur corps, tout ça dans le strict respect du droit et de ses procédures, même si les histoires qui se racontent ici sont souvent révoltantes. 14 HEURES. MORGUE DE L’HÔPITAL CIVIL DE STRASBOURG. Quelques étages en dessous, à la morgue de l’hôpital civil, « les levées de corps » se sont enchaînées toute la matinée : une overdose, un suicide par pendaison, une chute d’escalade… la routine pour les médecins légistes. Titulaire depuis un an, le Docteur Adeline Blanchot est cheffe de clinique à l’IMLS. Formée à la médecine générale, elle est arrivée à la médecine légale par un stage et ne l’a plus quittée : « J’hésitais entre faire du droit ou de la médecine ». La médecine légale, c’était l’articulation parfaite entre les deux. Au programme de l’après-midi : une levée de corps — au sens de la médecine légale, à savoir l’examen complet et méthodique du cadavre — et une autopsie. Le Docteur Blanchot et Élisa, l’interne qui l’assiste, s’équipent : bottes en caoutchouc, tablier étanche, charlotte sur la tête, gants en kevlar — pour éviter une coupure de scalpel qui s’avéreront très utiles durant l’autopsie - gants en latex et masque chirurgical. La salle d’autopsie est glaciale. Sur les deux tables en

inox qui trônent au milieu de la pièce, les corps nus de deux hommes. L’un des deux est recouvert d’un drap blanc, il fera l’objet de l’autopsie — « L’objet », le choix du mot n’est pas anodin, car pour les médecins légistes, ces corps sont comme des objets d’étude qu’il faut examiner avec distance et discernement — l’autre corps serait celui d’un suicidé — « serait », là encore le choix du temps n’est pas un hasard, car l’emploi du conditionnel est impératif en médecine légale. Un témoin l’aurait vu se jeter du balcon de son appartement. Même s’il y a peu de doutes sur les circonstances de la mort, le Docteur Blanchot va devoir vérifier la compatibilité entre les blessures et l’hypothèse du suicide. Ce n’est qu’une fois ces constatations et les relevés toxicologiques effectués que le parquet délivrera une autorisation d’inhumer et que le corps sera restitué à la famille. Le Docteur Blanchot s’informe auprès du gendarme présent de la manière dont l’homme serait tombé. Dans quelle position-a-t-il été retrouvé sur le sol ? Y a-t-il eu tentative de réanimation ? Prenait-il des médicaments ? Avait-il consommé de l’alcool ou des stupéfiants ? Un mètre-ruban en guise de seul instrument, le Docteur Blanchot se penche sur le corps jauni et commence son examen préliminaire. De la tête aux pieds, chaque blessure, chaque cicatrice, chaque trace fera l’objet d’une longue description à voix haute de manière à ce que l’interne puisse noter. Elle palpe le crâne et le visage pour évaluer les fractures. L’épaule est disloquée, elle la manipule pour savoir si elle est simplement luxée ou fracturée. Le gendarme observe, silencieux, et prend quelques photos pour le dossier. Aucun affect dans la salle mais beaucoup de concentration. Pendant que le Docteur Blanchot poursuit son examen, un homme bâti comme une montagne, prélève quelques cheveux sur le corps. C’est Jean-François, le technicien de morgue. Il assiste les médecins légistes. Chacun sait ce qu’il a à faire, les gestes s’enchaînent comme dans une chorégraphie. Les constatations se terminent par des prélèvements de sang et d’urine pour d’éventuelles analyses toxicologiques. Le Docteur Blanchot et Jean-François piquent le corps à différents endroits avec de grosses seringues pour prélever du sang, en vain : « Soit il a trop saigné, soit il n’y a plus de sang dans les vaisseaux », dit le Docteur Blanchot. Ce sera problématique pour les examens toxicologiques. Jean-François pique dans l’œil du défunt : « Quand on ne peut pas prélever d’urine on pique dans l’œil pour en extraire l’humeur vitrée » explique le Docteur Blanchot. Pendant ce temps, Élisa, l’interne, enregistre ses notes dans un dictaphone. C’est comme une sorte de litanie.


Puis elle écrit au parquet : le mail s’affiche sur le grand écran d’ordinateur accroché au mur de la salle d’autopsie : « Le décès apparaît compatible avec une chute de grande hauteur telle que décrite par les enquêteurs ». Le gendarme n’a plus qu’à mettre les prélèvements sous scellés. Entre-temps, d’autres gendarmes sont arrivés à la morgue, pour l’autopsie cette fois. Pas de temps mort. Le Docteur Blanchot en a à peine terminé avec le premier corps, qu’elle enchaîne avec le second. La procédure est exactement la même, mais au lieu de s’arrêter après les premières constations, elle se poursuit par une autopsie. Le but : déterminer les causes de la mort de cet homme retrouvé chez lui, entouré de bouteilles d’alcool. Selon les enquêteurs, il n’aurait pourtant pas d’antécédent d’alcoolisme. Scalpel, couteau, ciseaux, louche… les instruments ressemblent à ce que l’on peut trouver dans une cuisine. Le Docteur Blanchot et Élisa commencent par un décol-

‘‘ Contrairement à ce que l’on voit dans les séries télévisées américaines, l’incision ne se fait pas en Y, mais de haut en bas. ’’ lement cutané des membres supérieurs et inférieurs pour vérifier qu’il n’y ait pas de lésions internes invisibles sur la peau. Autrement dit, qu’il n’y ait pas de bleus qui laisseraient penser qu’il y ait eu lutte. Pendant ce temps, le Docteur Walch — un autre médecin légiste de passage à la morgue entre deux consultations — observe le scanner qui s’affiche sur l’écran de l’ordinateur. Chaque cadavre est en effet scanné entièrement. Cela permet de se faire une première idée de l’état du corps. Dans le cas de ce monsieur, il n’y a rien à signaler. Puis vient le moment d’ouvrir l’abdomen. Contrairement à ce que l’on voit dans les séries télévisées américaines, l’incision ne se fait pas en Y, mais de haut en bas. L’homme sur la table d’autopsie doit peser près de 100 kilos, le travail est physique, Élisa et le Docteur Blanchot engagent leur corps dans chacun de leurs gestes. « Thyroïde congestive homogène. Cela veut dire qu’il y a eu une agonie, il n’est pas mort sur le coup ». Mais aucune trace de strangulation. Cette fois c’est une stagiaire qui prend des notes pour le rapport d’autopsie. « Pas de sang dans les alvéoles pulmonaires », le Docteur Blanchot élimine l’embolie. Pendant que Jean-François

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naturelle et/ou toxique. Nécessite analyses toxicologiques et anatomopathologiques complémentaires ».

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Texte : Amélie Deymier

Photos : Alban Hefti – DR

LE LENDEMAIN. 14H. LABORATOIRES DE L’IMLS.

‘‘ Le Professeur Raul, c’est un peu le Paul Konig de l’Institut médicolégal de Strasbourg, en beaucoup moins hirsute et usé. ’’ suture les membres avec une grosse aiguille courbe, Élisa prélève les organes et les apporte au Docteur Blanchot qui les pèse et les examine un à un. Du travail d’équipe rapide et précis. Le Docteur Blanchot a une connaissance parfaite de l’anatomie humaine. Chaque artère sera vérifiée. Chaque organe fera l’objet d’un prélèvement qui ira ensuite au laboratoire d’anatomopathologie. Dernier organe examiné par le docteur Blanchot : le cerveau, la mémoire de cet homme. L’autopsie est terminée, elle aura duré 1h20. Tout en rinçant les instruments, le Docteur Blanchot dicte ses conclusions au gendarme : « L’examen externe, d’autopsie et de scanner nous permet de mettre en évidence un syndrome asphyxique et une congestion multiviscérale marquée… Non, enlevez marquée... Elle reprend : une congestion multiviscérale non spécifique d’une cause de décès. L’absence de lésions traumatiques suspectes évocatrices de l’intervention d’un tiers ou de nature à expliquer le décès. Au total absence de cause de décès identifiée. On s’oriente vers une cause

Ces analyses toxicologiques seront effectuées dans le laboratoire de toxicologie de l’IMLS, par l’équipe de Pascal Kintz : « Je suis le seul non-médecin de la bande, je suis un pharmacien ». Cela fait 35 ans qu’il dirige le laboratoire de toxicologie dont il est le seul titulaire. Pourtant il ne manque pas de travail : sur les 280 autopsies réalisées par an, 50 % sont dues à une mort toxique. Soit le toxique est à l’origine du décès, soit « il a altéré la vigilance et est en cause dans le processus mortel ». Parmi les toxiques recherchés : l’alcool, les médicaments — comme la chloroquine, un antipaludique plébiscité dans un livre sorti il y a une trentaine d’années et dont le titre parle de lui-même : « Suicide mode d’emploi ». Ce que l’on appelle « un tropisme médico-légal » précise Pascal Kintz. Sans oublier les stupéfiants tels que le cannabis, la cocaïne, la méthadone et toutes les nouvelles substances : « On en découvre 60 à 80 par an » déplore le pharmacien. Il faut compter en moyenne trois à quatre semaines pour une analyse toxicologique. Mais seulement 24 heures « si je mobilise toutes les ressources du laboratoire » affirme-t-il. Un travail facilité par la synergie qui règne au sein de l’IMLS entre les légistes, les toxicologues et les autres spécialistes qui font partie de la même unité. Une structure unique en France construite sur le modèle allemand. PROFIL ADN Dans le même couloir que le laboratoire de toxicologie de Monsieur Kintz, il y a le laboratoire du Professeur Christine Keyser. Son domaine, c’est l’ADN qui permet d’identifier un suspect ou les restes d’une personne dont on ignore l’identité. À partir de prélèvements mais aussi de draps, de vêtements, le Professeur Keyser établit un profil génétique qui sera ensuite comparé au Fichier national des empreintes génétiques, le FNAEG. En règle générale il faut dix jours ouvrés pour effectuer de telles analyses. Mais en cas d’urgence et en mobilisant toute son équipe, elle peut établir un profil ADN en 24-48 h : « le temps de la garde à vue » dit-elle. Des analyses qui coûtent très cher : pour seulement cent échantillons il en coûtera 4000 à 5000 euros au ministère de la Justice. Certes c’est un budget, mais les résultats peuvent s’avérer déterminant dans un procès d’assises. 15 HEURES. TRIBUNAL DE GRANDE INSTANCE DE STRASBOURG. Les assises, c’est justement là que le patron de l’IMLS, le Professeur Raul, nous a donné rendez-vous. Alors que nous montons les marches du Tribunal de Grande Instance de Strasbourg, il nous informe qu’il s’agit d’une


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affaire de bébé secoué, sur laquelle il a été mandaté pour effectuer une contre-expertise. L’affaire étant jugée à Troyes, la séance aura lieu en visioconférence. On nous installe dans une petite salle devant un écran et une caméra. Le rendez-vous est fixé dans un quart d’heure. Durant l’attente — qui durera finalement deux heures — le Professeur Raul nous raconte qu’il a eu envie de devenir médecin légiste à l’âge de 15 ans à la lecture de Nécropolis d’Herbert Lieberman. Soit les tribulations de Paul Konig, chef de l’institut médico-légal de New York. Une sorte de roi fou de la médecine légale aux prises avec la violence qui gangrène New York et les bassesses d’un prétendant au trône. Le Professeur Raul, c’est un peu

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‘‘ Si les morts pouvaient se plaindre (…) on ne s’entendrait plus vivre. ’’ GEORGE DUHAMEL.

La séance commence enfin. Les deux témoins experts sont invités chacun leur tour à se présenter à la barre et à expliquer rapidement pourquoi ils ne sont pas d’accord avec le Professeur Raul, lequel les écoute attentivement dérouler

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Aujourd’hui, la mission de contre-expertise du Professeur Raul est simple : faire une synthèse de l’expertise initiale et « vérifier la compatibilité des faits ». Mais c’est « une perte de temps » nous confit-il, car les « constatations sur un bébé secoué sont connues et rien d’autre ne peut provoquer de telles lésions ». Une certitude que ne partagent pas les deux témoins experts convoqués par l’avocat de la défense : un professeur en médecine biomoléculaire et un professeur en pédiatrie à la retraite. Pour le Professeur Raul, auteur d’une thèse en biomécanique sur les traumatismes du crâne de l’adulte et de l’enfant, ces deux témoins ne sont pas crédibles. Il nous explique que si l’avocat de la défense — dont il connaît et déplore les méthodes pour avoir déjà eu affaire à lui — les a convoqués, c’est pour semer le doute dans la tête des jurés. Le débat promet d’être houleux et on sent une certaine nervosité chez le Professeur Raul.

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Texte : Amélie Deymier

le Paul Konig de l’Institut médico-légal de Strasbourg, en beaucoup moins hirsute et usé.

leur CV et leurs explications. Selon le premier, les lésions observées sur le bébé pourraient être dues à une maladie qui ne serait pas encore connue. Le deuxième parle de « simplification abusive » et se lance dans des explications incompréhensibles pour le profane. D’une voix autoritaire qui ne dénoterait pas dans un restaurant routier, la présidente l’interrompt : « On n’est pas dans un lieu de polémique scientifique ! L’intérêt c’est de ne pas parler dans le vide ». La parole est au Professeur Raul. Après avoir décrit les lésions observées sur le bébé, en prenant bien soin de vulgariser ses explications, il lit la déposition du père et explique pourquoi le récit n’est pas compatible avec les blessures. Les deux témoins experts ricanent, la Présidente les rappelle à l’ordre : « c’est extrêmement malvenu » dit-elle. Elle questionne ensuite le Professeur Raul, reprenant elle-même un à un les arguments de la défense pour gagner du temps. Le Professeur Raul répond avec assurance, de manière précise et concise, n’hésitant pas à convoquer une étude américaine datant de 2017 — une manière de signifier à l’auditoire que c’est bien lui l’expert. L’avocat de la défense s’agite, la Présidente lève le ton : « Maître, s’il vous plaît, vous n’avez pas la parole » assène-telle. Il finit pourtant par l’avoir et attaque d’entrée de jeu le Professeur Raul sur le fait que « la rupture des veines-ponts » — que le Professeur Raul avait précédemment avancée comme argument clinique en faveur de la thèse d’un bébé secoué — ne figurait pas dans le rapport d’autopsie et dans celui de l’anatomopathologiste. Le professeur Raul rappelle que l’autopsie a eu lieu en 2014 et qu’à cette époque on ne cherchait pas la rupture des veines-ponts, mais que du reste, elles vont de pair avec un hématome sous-dural. Donc même si leur rupture n’est pas clairement décrite dans le dossier, elle est induite par la présence d’un hématome sous-dural. L’avocat revient à la charge. Agacé, le Professeur Raul lui rétorque : « Je suis désolé mais ça c’est de la médecine de base ». L’avocat est déstabilisé. Théâtral et feignant d’être atterré, il avoue : « Je ne sais pas quoi dire ». Il s’éloigne de la barre, « Venez par ici au lieu de vous agiter » assène la Présidente. Troisième charge de l’avocat. Il commence par décrire la méthode du diagnostic différentiel qu’utilisent les médecins légistes pour arriver à leurs conclusions. Cette méthode consiste à avancer différentes hypothèses de causes de la mort — naturelle, toxicologique, criminelle, etc… — et de trouver des éléments qui vont venir étayer ou réfuter ces hypothèses. L’avocat poursuit en sortant de sa manche la fameuse maladie encore inconnue des scientifiques qui, selon cette logique, n’aurait pas pu être prise en compte, et demande au Professeur Raul si c’est une hypothèse envisageable. Le Professeur ne se démonte pas : « Oui, on peut faire toutes les hypothèses, y compris que la Terre est plate (…) Avec des hypothèses on peut tout expliquer, mais


là on a des faits ». Si les hypothèses prennent le pas sur les faits, si en dehors des aveux on laisse toujours la place au doute, « dans ce cas on acquitte tout le monde », ironise le Professeur Raul… Les faits, rien que les faits. Ce sont eux qui valident ou éliminent les hypothèses, non l’inverse. Ce sont eux que vont chercher les médecins légistes. 8 HEURES. FACULTÉ DE MÉDECINE DE STRASBOURG. SALLE DE COURS. « Vous êtes appelés à 5h du matin par les policiers pour la découverte du corps d’un jeune homme inconnu. Il est découvert dans un sous-bois dans une flaque de sang, en décubitus dorsal, avec une vaste tache de sang sur le tee-shirt au niveau du torse centrée en précordial gauche par un orifice à pourtours noirâtres, bouton et zip du jean ouverts, un pistolet est retrouvé à trois mètres du corps », énonce le Docteur Audrey Farrugia. Devant elle, une soixantaine d’étudiants de 5ème année. « Quelle sont les hypothèses : homicide, suicide, mort naturelle, accidentelle… Dans ce cas précis qu’allez-vous éliminer ? ». Un étudiant lève la main : « le suicide ». Le Docteur Farrugia demande des précisions : « Pourquoi le suicide ? ». Car le pistolet est à trois mètres du corps selon l’étudiant. La réponse est incorrecte, l’homme s’est effectivement suicidé, mais c’est l’occasion d’une bonne leçon de médecine légale : « Comment pouvez-vous prouver qu’en tirant dans votre cœur, vous ne pouvez pas jeter le pistolet ?  » Elle ajoute : « Ne vous fiez jamais à vos premières impressions ou à des trucs que vous avez vu à la télé ». Car il n’y a qu’à la télé que les victimes s’effondrent après avoir reçu une balle dans le cœur…

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Une à une, le Docteur Farrugia va déconstruire les certitudes de ces étudiants imprégnés des images qu’ils ont vues dans les séries policières : « Pour évaluer le délai post mortem, rien de mieux que la température corporelle intra rectale et non dans le foie, qu’il faut ensuite comparer avec la température extérieure (…) Le prélèvement de larves et d’insectes est très rare et très coûteux (…) La seule situation où cela ressemble à la télé, c’est en cas d’homicide. On met une combinaison blanche, une charlotte sur la tête, des surchaussures... ». Mais la plus importante leçon de la matinée sera sans aucun doute celle-ci : « Au moment où vous arrivez sur une scène, vous devez pouvoir dire : je ne sais pas ». « Il faut être humble dans notre métier. Il ne faut pas s’imaginer qu’on est tout puissant » insiste le Docteur Farrugia. L’humilité mais aussi la curiosité, l’ouverture d’esprit, l’imagination, la patience, la concentration, la rigueur, le savoir, la technique, l’expérience, telles sont les qualités d’un bon médecin légiste, sans oublier… la passion.


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OR PISTE Texte : Amélie Deymier

Photos : Alban Hefti – DR


ENQUÊTE

UBERISATION

Liberté ou aliénation ?

C’est une vague venue d’Outre-Atlantique qui a déferlé dans notre quotidien il y a à peine quelques années faisant fi des règles sociales, fiscales et administratives au nom de la libre concurrence. Plébiscitée par ses utilisateurs pour sa praticité, accusée de concurrence déloyale et de salariat déguisé par les professionnels et les pouvoirs publics qui tentent de la réguler, l’uberisation soulève autant d’espoir que de questions.

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L’UBERISATION Qu’est-ce-que c’est ? Retour sur les origines et les controverses d’un phénomène économique sans précédent.

Et enfin la « révolution des modes de travail », avec notamment la création en France du statut d’auto-entrepreneur. L’UBERISATION GALOPANTE

TROIS AMÉRICAINS À PARIS

Texte : Amélie Deymier

Photos : DR

L’histoire commence comme une bonne blague : trois Américains sur un trottoir parisien cherchent désespérément un taxi… c’était en 2008. De retour à San Francisco, Travis Kalanick, Garrett Camp et Oscar Salazar inventaient Uber, un service de transport à la demande mettant en relation directe chauffeurs et clients via une application. Terminée l’attente interminable, les taxis usés et sales, les chauffeurs désagréables qui refusent la carte bleue, et les euros au compteur avant même que vous ne soyez entré dans le véhicule. Votre chauffeur Uber porte une chemise et une cravate propre, il arrive avec sa berline noire en moins de deux minutes où que vous soyez, il vous ouvre la portière, vous appelle par votre prénom et vous offre un bonbon — sur la brochure en tout cas — tout ça sans qu’il n’y ait le moindre échange de monnaie ou de billet, la transaction se faisant automatiquement par prélèvement bancaire. Une fois la course effectuée, chacun repart de son côté en évaluant, par une note de 0 à 5, la qualité du chauffeur comme celle du passager… Les codes du luxe à portée de tous, c’est là que le tour s’est joué.

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OR PISTE

DE UBER À L’UBERISATION

Uberiser Déstabiliser et transformer avec un modèle économique innovant tirant parti des nouvelles technologies. Le verbe « Uberiser » est entré dans le dictionnaire Petit Robert en 2017.

Cette « uber » idée appliquée au transport de personnes allait très vite offrir son modèle et son nom à un phénomène beaucoup plus large : l’uberisation. Denis Jacquet et Grégoire Leclercq, observateurs et défenseurs de l’uberisation, analysent « trois leviers » à l’œuvre dans cette « mutation profonde et durable » de notre modèle économique : la « révolution numérique » qui a chamboulé des secteurs entiers tels que le tourisme et le transport, et a permis à de nouveaux acteurs d’y entrer. La « révolution de la consommation » plus précisément le développement de l’économie collaborative avec l’apparition de plateformes telles que eBay dès 1995 ou Couchsurfing en 2004, qui reposent sur les principes de communauté et de confiance.

Les taxis, la restauration, l’hôtellerie, la librairie, mais aussi l’éducation avec l’émergence des MOOC et de l’e-learning, le service à la personne, la location de matériel, et pourquoi pas l’expertise comptable, les avocats, la santé… Secteur après secteur, l’uberisation gagne du terrain, remettant en question 170 ans d’acquis sociaux gagnés lutte après lutte… On peut s’en inquiéter, voire s’en insurger, il n’empêche, on a vite fait de se faire livrer un repas via Deliveroo, de commander un guide de voyage sur Amazon, de chercher un hôtel sur booking.com, avant de changer d’avis pour un Airbnb en se disant qu’à l’aéroport on trouverait bien un Uber pour nous y conduire… Pourquoi ? Parce-que c’est rapide, c’est simple, c’est fluide… Nous, consommateurs devenus impatients et cherchant par tous les moyens à nous faciliter la vie, n’attendions que ça, selon Denis Jacquet et Grégoire Leclercq. Et si en plus notre chauffeur Uber dit y trouver son compte, pourquoi s’en faire ? SANS LIMITE MAIS PAS SANS AMBIGUÏTÉ Le 28 novembre 2018, un arrêt de la Cour de cassation reconnaissait le statut de salarié à un ancien coursier de la plateforme Take Eat Easy, société qui a fait faillite en 2016. Une décision qui pourrait faire jurisprudence et compromettre d’autres plateformes comme Uber et Deliveroo. En cause : les obligations et autres incitations des plateformes envers les travailleurs qui marqueraient un lien de subordination juridique. Ce que la Chambre sociale de la Cour de cassation définit comme « l’exécution d’un travail sous l’autorité d’un employeur qui a le pouvoir de donner des ordres et des directives, d’en contrôler l’exécution et de sanctionner les manquements de son subordonné ». Selon une enquête de Médiapart datée de mars 2018, sur un document saisi, interne à l’entreprise Deliveroo, il est clairement expliqué aux salariés « les termes et les comportements


LES PLATEFORMES DANS LE COLLIMATEUR DE L’ADMINISTRATION

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appropriés » afin que le contrat commercial des coursiers ne puisse pas être requalifié en contrat de travail. L’entreprise va même jusqu’à faire un tableau des termes à éviter et des termes à employer. Chez Deliveroo, il faut dire « activité » pour « travail », « shifts » pour « emploi », « chiffre d’affaire » pour « rémunération », « inviter » pour « convoquer », ou encore « embarquement » pour « recrutement ». Autre consigne aux chefs d’équipes : privilégier l’oral pour les ordres en évitant toute trace écrite. Nous avons demandé à Deliveroo de commenter cette note. Son chef des affaires corporatives, Louis Lepioufle, nous a répondu : « Je ne vois pas de quoi vous parlez ». Avant d’ajouter : « Il faut bien avoir en tête que toutes les décisions de justice qui ont eu lieu à l’égard de Deliveroo en France ont bien précisé que les livreurs partenaires de Deliveroo étaient indépendants ».

Cela étant, et toujours selon Médiapart, l’inspection du travail de Paris aurait enquêtée sur la plateforme de livraison de repas à domicile entre septembre 2016 et décembre 2017. Sur son procès-verbal transmis au parquet elle aurait retenu « un lien de subordination juridique entre Deliveroo et ses coursiers » au motif qu’ils « seraient assujettis et placés dans une situation de dépendance technique et économique ». Un point de vue partagé par l’Urssaf : selon son rapport remis à l’inspection du travail en 2017, le recours aux auto-entrepreneurs aurait permis à Deliveroo de s’exonérer de 5,46 millions de cotisations sociales en 2016. Mais il n’y a pas que Deliveroo dans le collimateur de l’Urssaf. En 2017, Uber échappait — pour vice de forme — à un redressement de cotisations de 5 millions d’euros. Une décision du tribunal des affaires de sécurité sociale (TASS). L’Urssaf a fait appel. Quant à Deliveroo France, en juin 2018, le parquet de Paris a confié une enquête préliminaire à l’OCLTI (Office central de lutte contre le travail illégal) pour soupçons de « travail dissimulé ». Louis Lepioufle n’a pas souhaité commenter l’enquête en cours, mais nous a transmis cette déclaration par mail : « Deliveroo collabore avec plus de 11 000 livreurs à travers la France, qui ont choisi d’être indépendants pour la flexibilité que cela leur procure. Deliveroo est fier d’offrir du travail bien rémunéré, dans lequel les livreurs ont un contrôle total sur quand, où, et s’ils souhaitent travailler ou non. Ils sont leur propre patron. C’est pour cela que livrer avec Deliveroo est devenu extrêmement populaire et c’est aussi pour cela que la justice au Royaume-Uni, aux Pays-Bas et en France a répété à plusieurs reprises que les livreurs partenaires de Deliveroo étaient indépendants ». En attendant, et comme le souligne une étude du Ministère du Travail datant de 2017, même si « l’économie des plateformes offre des emplois flexibles, avec une organisation plus libre du temps de travail qui se prête particulièrement à l’exercice d’activités d’appoint » et peut mieux convenir à certains travailleurs, il ne faut pas nier qu’ils « peuvent d’un autre côté contribuer à dégrader la qualité des emplois en augmentant la précarité et les risques psychosociaux ». La liberté donc, mais à quel prix ?


L’UBERISATION

La Tribu Deliveroo

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Texte : Amélie Deymier

Photos : Alban Hefti

On les voit partout, sans véritablement les voir. Ils ont leurs codes, leurs mythes, leurs rythmes. Le coursier à vélo est une figure urbaine sans visage qu’il a d’ailleurs parfois recouvert d’un masque. Rapide, agile, il se faufile à travers la ville, vissé à son fixi - héritage des « pères fondateurs » new- yorkais… La réalité est évidemment bien plus complexe et bigarrée, surtout depuis l’apparition d’un nouveau service de livraison de plats à domicile dont Deliveroo semble remporter le marché, en tout cas à Strasbourg. C’est justement cette tribu que nous avons rencontrée, place Saint-Étienne, son point de ralliement.

Chiffres Deliveroo à Strasbourg c’est 400 livreurs et 260 restaurants.

Jeudi 18 avril, 11h30. Il fait beau et étonnamment chaud pour une journée de printemps en Alsace. Un coursier gare son vélo devant l’enseigne de restauration rapide Pur etc. Il entre. Nous lui emboitons le pas. Il vient récupérer une commande. Problème : la commande est trop importante. Il ne pourra pas tout emporter. Pendant que la serveuse téléphone à Deliveroo pour trouver une solution, nous entamons la conversation avec le coursier. Il s’appelle Maxime, il doit avoir une vingtaine d’années. Cela fait six mois qu’il fait ce job : « J’ai commencé avec Uber et j’ai switché avec Deliveroo. Parce-qu’il y a plus de commandes » dit-il, « c’est plus rentable ». La serveuse raccroche. Une solution a été trouvée, un autre livreur viendra prendre le reste. Maxime s’empare de deux grands sachets en papier. Au moment où nous sortons du restaurant, l’autre coursier arrive. Les deux livreurs échangent quelques secondes sur qui prend quoi pour répartir le poids. Une fois devant le vélo de Maxime, nous lui faisons remarquer qu’il a toujours son sac Uber Eats : « J’ai gardé leur sac par flemme. Et puis c’est un bon sac qui est assez rigide, du coup je n’en ai pas cherché d’autres ». Et comme il n’y a pas d’exclusivité chez Deliveroo, ce n’est pas un problème. Ce sac Maxime nous dit l’avoir payé 120 euros. « Mais si je le leur rapporte, ils me rembourseront, c’est une caution » assure-t-il.

Karim, un autre coursier Deliveroo rencontré plus tard, nous expliquera que chez Deliveroo il faut acheter le sac. En deux ans d’activité, il dit en avoir acheté une vingtaine à 25 euros pièce : « Il faut changer minimum chaque mois. À chaque fois qu’on met le repas, c’est chaud, ça fait de la vapeur, ça laisse une petite odeur ». Sans compter que les sacs s’usent et peuvent lâcher en plein travail. L’heure tourne, et bien que Maxime n’ait pas l’air pressé par le temps, il doit quand même partir livrer sa commande. Il nous indique deux coursiers qui discutent un peu plus loin : « celui de droite travaille beaucoup » dit-il. Nous saluons Maxime et nous approchons des deux coursiers. Ils acceptent tout de suite de répondre à nos questions. Les deux livreurs travaillent sur l’application Deliveroo. Selon eux et contrairement à Uber Eats, il y a un véritable esprit de communauté : « Chez Deliveroo, on est collègue, on s’entend bien en général ». Peut-être grâce aux rencontres que Deliveroo organise plusieurs fois par an dans des restaurants de la ville auxquelles les livreurs sont conviés pour échanger, parler de leur expérience et poser des questions. Des retours précieux pour la startup qui peut ainsi s’adapter et évoluer. Le coursier « qui travaille beaucoup » s’appelle Lionel. Contrairement à son collègue équipé d’un casque et d’un fixi, Lionel n’a pas vraiment le look d’un coursier sur son Vel’hop électrique : « J’ai choisi le vélo électrique pour pouvoir gagner plus en roulant moins. Mais comme c’est un boulot temporaire je n’allais pas en acheter un ». Lionel dit avoir choisi Deliveroo pour la flexibilité des horaires, « et aussi parce-que j’aime faire du vélo sinon je ne le ferais pas. Mon but c’est de pouvoir me payer une formation. Je distribue aussi les journaux le matin, les DNA. Je suis pluriactivité », dit-il dans un sourire. Lionel aimerait se lancer dans la gestion de patrimoine ou en marketing social : « L’idée c’est de vraiment rentrer là-dedans. C’est un autre monde auquel je n’avais pas accès à la base parce-que j’étais éducateur spécialisé. Là je commencerai vraiment à gagner ma vie ». Pour l’instant Lionel dit s’en sortir avec 2000 euros par mois pour 42 heures de travail par semaine, sans compter ses heures de formation. « Je gagne mieux ma vie que si j’étais à l’usine ». Rien


qu’avec Deliveroo « je suis à 1500 euros net en faisant 30h par semaine. Avec les charges je suis à 1700. Mais je ne suis pas celui qui gagne le plus. Ça peut aller jusqu’à 2000 euros ». Lionel ajoute : « Je travaille essentiellement le week-end. C’est là où il y a le plus de commandes. C’est presque obligatoire de travailler le week-end si on veut choisir nos horaires ». Florian, l’autre coursier sur son fixi entre à ce moment-là dans la conversation : « Le planning c’est toujours un gros sujet ». Il ajoute : « Chez Deliveroo on a une liberté d’horaire relative. Il faut avoir de bonnes statistiques pour être bien classé, pour pouvoir réserver ses horaires en avance. Si on est régulier, qu’on bosse bien et qu’on fait le week-end on peut débloquer toutes les heures qu’on veut. Autrement c’est plus compliqué ». Ce système de planning fait justement partie des choses que l’administration reproche à Deliveroo. À partir des statistiques sur leur taux de présence, de connexion tardive et de participation aux « pics », c’est-à-dire les jours et heures d’affluence, les livreurs se voient attribuer un groupe de réservation. Ceux qui ont les meilleures statistiques, seront dans le premier groupe : le lundi à 11h ils pourront réserver plus de 50h de travail. Le deuxième groupe devra attendre 15h et aura entre 25 et 30h. Quant au troisième groupe, qui réservera à 17h, il ne lui restera que quelques heures à prendre. Lionel dit s’être toujours débrouillé pour être dans le premier groupe « pour pouvoir être plus flexible... Mais il suffit qu’un week-end on ne travaille pas pour basculer d’un groupe à l’autre ». « C’est pour ça que quand ils vendent ça en liberté d’horaire, ce n’est pas tout à fait vrai (…) Et puis ils embauchent tout le

‘‘ Chez Deliveroo on a une liberté d’horaire relative. Il faut avoir de bonnes statistiques pour être bien classé’’ temps donc ça bloque beaucoup de places » ajoute Florian. Cela n’empêche pas certains livreurs de cumuler plus de 60h de travail par semaine comme nous l’expliquera Karim un peu plus tard. En plus des 55h de travail qu’il arrive à réserver en étant dans le premier groupe, il lui arrive de récupérer les créneaux d’autres livreurs qui se désinscrivent à la dernière minute : « Parfois je travaille quatre, cinq jours d’affilés de 11h30 à minuit ». Ainsi Karim arrive

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à gagner jusqu’à 3000 euros par mois hors taxes. Mais cela peut très vite changer. Car si les coursiers ratent un « pics », à savoir le créneau 20h-22h les vendredis, samedis et dimanches, leur note baisse et ils changent de groupe. S’ils prennent des vacances, il leur faudra une semaine pour retrouver leur place dans le premier groupe. Louis Lepioufle, chef des affaires corporatives chez Deliveroo, explique que ce système permet de

Ci-dessus : Lionel et Florian, place St-Etienne


Photos : Alban Hefti – DR Texte : Amélie Deymier OR PISTE OR NORME N°33 Passages

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modérer l’offre par rapport à la demande. En plus de limiter le nombre d’inscriptions à l’application, pour que les livreurs n’aient pas trop de temps d’attente entre les commandes, Deliveroo « a mis en place un système de “ plafond” pour ne pas qu’il y ait au même moment trop de livreurs sur une zone (...) Avec les informations qu’on a désormais on est en mesure d’estimer qu’à tel moment et dans telle zone on devrait avoir tant de commandes. Donc imaginons qu’on estime avoir 100 commandes entre 19h et 21h dans la zone a, il n’y a aucun intérêt à ce qu’il y ait 500 livreurs de connectés (…) Ensuite on a mis en place un système de créneaux de réservation, à la demande des livreurs, pour qu’eux puissent s’ils le souhaitent réserver des créneaux. Mais ce n’est pas parce-qu’ils réservent un créneau qu’ils doivent obligatoirement se connecter à l’application ». Ce n’est sans doute pas obligatoire mais pénalisant selon Karim : « Quand on se connecte en retard dans son créneau, le pourcentage baisse. Si ça baisse à 96% je passe dans le groupe 2 ». Louis Lepioufle ajoute : « Quand ils sont connectés à l’application, à chaque fois qu’ils reçoivent une proposition de commande, ils peuvent l’accepter ou la rejeter. Et ils peuvent travailler en même temps avec une autre application, il n’y a pas d’exclusivité. Ils sont rémunérés à la course, à la commande, plus la commande est longue, plus le prix est élevé. Il n’y a pas de pénalité financière » conclut-il. Lionel confirme qu’il n’y a pas de pénalité lorsqu’ils refusent une course : « On attend la suivante tout simplement ». Chacun peut ainsi suivre sa propre stratégie : alors que certains coursiers font le choix de n’accepter que les courses au centre-ville, Lionel, lui, préfère les longues courses « parce-qu’elles sont mieux payées. La course c’est minimum 4,50… Ah non ! 4,20 » rectifie-t-il. « 4,50 c’était en novembre ».

Louis Lepioufle, le chef des affaires corporatives chez Deliveroo nous a confirmé ces tarifs : « Vous avez un prix plancher en France qui est à 4,20 euros. Plus la course va être longue, plus le prix va augmenter. C’est en fonction de la distance et en fonction du temps. Un kilomètre sur une zone plate en plein centre de telle ville en France, ça n’aura pas la même signification qu’un kilomètre en plein cœur de Montmartre ». Mais quand nous lui avons demandé pourquoi ce prix minimum avait diminué ces derniers mois à Strasbourg, il a botté en touche. On entend les alertes sur le téléphone de Lionel lui signifiant qu’il a une course. Mais il ne semble pas inquiet. Comme Maxime, les deux coursiers n’ont pas l’air d’être pressés par le temps. Pourtant Florian avoue que s’il respectait le code de la route, comme le recommande Deliveroo via des petits spots vidéo de cinq minutes, il ne gagnerait pas beaucoup d’argent. Lionel confirme : « C’est ce que je me disais hier, parfois pour deux ou trois euros de plus on fait des trucs qu’on ne ferait pas en temps normal ». Mais Lionel avoue qu’il aime prendre des risques, pour « l’adrénaline » et le « côté roi de la route (…) C’est un jeu (…) il y a un côté grisant » dit-il. Florian dit même s’être pris de passion pour le métier : « Il y a une culture autour de ça que j’aime bien » celle des « coursiers new-yorkais » ajoute-t-il. Au point que Florian a décidé de monter son propre projet autour de la livraison à vélo : « Je bosse déjà avec deux ou trois magasins bios l’après-midi, et le matin je fais des livraisons de pains…. Après j’aimerais être un peu large, faire du pli, colis, jusqu’à la grosse quantité et pourquoi pas investir dans un vélo cargo pour faire des grosses tournées ». En attendant, il est midi passé, les notifications se multiplient, il est temps pour Lionel et Florian de reprendre la route…


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Qui est Uber ?

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Texte : Amélie Deymier

Photos : DR

À Strasbourg, ils s’appellent Parfait, Ahmed, Abdelhamid, Otmane, Dylan, Stéphane, Zelimkhan, Léandro, Saidakhmed, Loth... Rencontre avec David, un de « nos » chauffeurs Uber qui n’a pas vraiment le profil type. Selon le profil dévoilé en 2018 par la plateforme américaine elle-même, le chauffeur Uber type a 39 ans, il conduit une Peugeot 508 et a choisi Uber pour l’indépendance et pour être son propre patron. Son chiffre d’affaire médian horaire est égal à 24,81 euros mais il ne touchera en réalité que 9,15 euros après s’être acquitté des 25% de commission que récupère Uber sur chaque course, ainsi que des frais de service, de la TVA et des cotisations sociales. Selon Uber, pour 45,3 heures de connexion à l’application, le chauffeur Uber se fera un revenu net mensuel de 1617 euros… Combien sont-ils à Strasbourg ? Uber n’a pas souhaité nous communiquer de chiffres… David était chauffeur de taxi. Il faisait partie de l’association Taxi 13. Après 20 ans de métier il a décidé de vendre sa licence avant qu’elle ne perde de la valeur. C’était juste après la loi dite « de développement et de modernisation des services touristiques » du 22 juillet 2009 qui visait à libéraliser le secteur du transport jusque-là réservé aux taxis, pour l’ouvrir aux fameux VTC. La même année Uber était créée. David sentant le vent tourner et sachant que les prix allaient baisser, a préféré « changer de

stratégie » plutôt que de manifester avec ses collègues : « Je cherchais une plus grande légèreté administrative et je voulais une vie sociale en dehors de mon boulot ce qui est très difficile quand vous êtes à la tête d’une entreprise ». David décide donc de passer en autoentreprise et d’opter pour une voiture plus petite et électrique. Pour lui Uber est un complément et ne représente que 20% de son activité : « Le système a ses défauts, mais il n’est pas mauvais à condition de ne pas en être entièrement dépendant ». Le reste de sa clientèle David l’a fidélisé durant ces 20 années en tant que chauffeur de taxi et a su la garder après son changement de statut. Il s’agit de clients réguliers ou d’entreprises. Même s’il ne regrette pas son choix, David dit ressentir beaucoup d’animosité de la part de la majorité de ses anciens collègues. Il lui est même arrivé de s’être fait insulter par un autre chauffeur de taxi en prenant en charge un client : « J’ai l’impression d’être un clandestin obligé de me planquer ». Cette méfiance, David dit également la ressentir de la part des autorités lors des contrôles de police. Qu’à cela ne tienne, David a aujourd’hui le luxe de s’offrir des week-end et ça, ça n’a pas de prix selon lui.


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ALEX LUTZ ET TOM DINGLER

L’Art de l’amitié

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Texte : Gilles Chavanel

Photos : Franck Disegni - Bertrand Gay/AFP - DR

Il aura fallu quinze jours pour trouver une date de rendez-vous avec Alex Lutz et Tom Dingler. Entre deux tournages pour la télévision (la série Cadres Noirs pour Arte et Baron Noir pour Canal+), la quotidienne de Catherine et Liliane, son spectacle éponyme et deux films en préparation pour Alex Lutz. Tom Dingler, lui, tourne la 2e saison de la série Plan Cœur pour Netflix et, pour TF1, la série Pour Sarah. Et pourtant ce soir-là nous sommes restés plus de deux heures ensemble, autour d’une choucroute bien sûr, pour évoquer vingt-cinq ans d’amitié. Une blague — ils ne se souviennent plus de l’histoire — a suffi. Ils avaient seize ans. C’était au lycée Jean-Monnet à Strasbourg. Depuis son enfance Tom Dingler baignait dans une ambiance de saltimbanque (entre une mère comédienne et un père chanteur) ; Alex Lutz, lui, évoluait dans un contexte plus « strict ». Une mère enseignante et un « faux » père — c’est comme ça qu’il appelait son beau-père — chef d’entreprise… Ils étaient plutôt du style « Passe ton bac d’abord ! » Ce qu’il a fait. Mais le gamin adorait dessiner, « avec un réel talent » précise Francine, sa mère ! Et figurez-vous que Tom Dingler était adepte du graffiti ! Il y avait déjà là matière à regroupement. La jonction artistique a eu lieu un jour de 1996 dans l’appartement que Cookie et Cathy occupaient à la Krutenau. Alex avait 18 ans et il côtoyait pour la première fois une famille d’artistes. Celle de Tom. Depuis leur rencontre ils ne se quittaient plus et là, c’est leur aventure créatrice commune future qui a commencé. Mais en étaient-ils conscients ? Si le premier savait où il voulait aller, le second pas du tout. En 3e, Alex avait candidaté pour une filière bac dessin. « Mais comme le reste de mon dossier scolaire était pourri » ça n’a pas marché. Son prof de français lui suggère alors de choisir une option théâtre et l’incite à faire un stage au TJP (Théâtre Jeune Public). La scène sera son nouveau dess(e)in ! Dans la foulée, il monte sa première compagnie et réalise sa première mise en scène. Il a dix-sept ans. Tom, toujours à ses côtés, crée une association pour mettre sur pied un festival

de hip-hop et de breakdance. Mais il ne sait toujours pas vraiment ce qu’il veut faire. « J’hésitais entre le tennis (son père était prof de tennis avant de “ libérer la femme”) et le Festival de Cannes ! » Au-delà du dessin, ils avaient aussi une deuxième entrée artistique en commun : le Théâtre de la Choucrouterie et la famille Siffer (Erwin, le fils devenu musicien depuis, faisait partie de la bande). Les tournées d’été de la Chouc’, à l’origine avec carrioles et chevaux — tiens, tiens les chevaux ! — ont soudé un peu plus encore leur amitié. « Une amitié fraternelle, malgré des options artistiques différentes », souligne Alex. UNE VRAIE TENDRESSE « On se parle beaucoup, tout le temps, sur tout, pour le boulot, l’achat d’un appartement… Tom me rassure ». Tom confirme : « Je le tranquillise quand il a des doutes. Alex est un chef de troupe, mais beaucoup de troupes sont fermées. Nous on reste ouverts ». De fait, ils se sont entourés d’une bande de copains. Certains entrent, d’autres sortent et tous ensemble ils s’enrichissent. Le Talent de mes amis

‘‘ On a trop de respect l’un pour l’autre pour que la réussite altère notre amitié. ’’


(1er film d’Alex Lutz dont il est le coscénariste avec Tom Dingler et Bruno Sanches) en est la meilleure illustration. Quand on demande à Tom comment il vit le fait d’être dans l’ombre — même si c’est moins vrai aujourd’hui après son rôle en « off » dans Guy et le César du meilleur acteur d’Alex — la réponse fuse : « Il n’y a jamais eu de jalousie. On a trop de respect l’un pour l’autre pour que la réussite altère notre amitié ». Quand quelqu’un brille, les autres en profitent. « Quand tu vis avec un type comme Alex, avec le talent qu’il a, tu ne peux pas être envieux ».

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Un talent d’artisan précise Alex. « J’ai eu un cheminement tranquille, j’ai construit mon parcours dès l’âge de quinze ans ». Mais ils se connaissent assez pour avoir le droit de porter un regard sur l’autre sans complaisance, mais avec une infinie

Tom Dingler dans la série Plan Cœur sur Netflix


Photos : Franck Disegni - Bertrand Gay/AFP - DR Texte : Gilles Chavanel OR CADRE OR NORME N°33 Passages

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Alex Lutz, César 2019 du meilleur acteur

tendresse. Ils analysent leur travail respectif avec le regard critique du spectateur.

sement. La profession avait compris mon cheminement artistique ! » Puis, très vite, le quotidien a repris le dessus…

« Tom a une oreille musicale, il a le sens du rythme d’un sketch ou d’un spectacle. Il est curieux et ouvert. » Et Alex d’ajouter « Je ne connais personne qui n’aime pas Tom ». Tom reconnaît que les qualités d’Alex compensent ses défauts. « Il aime les zones d’inconfort, c’est un bosseur, il ne lâche rien. Il couve longtemps et soudain c’est l’impulsion créatrice. Moi je suis plutôt paresseux et le processus de création me fait ch... ».

ARTISANS DU PLAISIR

Alex se dépeint comme un « stakhanoviste du plaisir qui est dans ce métier ». Tout le passionne. Il est prêt à tous les mariages artistiques même improbables. Tom reconnaît qu’il manque parfois de vision « par trouille », et de confiance aussi. « Mais ça va mieux », selon Alex. Chaque fois qu’ils démarrent un nouveau projet ils en parlent beaucoup. C’est comme ça qu’ils construisent leur identité artistique. Les idées de l’un, l’énergie de l’autre. Vingt-cinq ans de création dans un univers qui leur est propre. Alex Lutz est lucide. « Je suis mégalo depuis l’âge de treize ans, mais je trouve que rester simple est un garde-fou. La simplicité c’est la politesse de la vie ». Que se passe-t-il alors quand Cannes accueille avec enthousiasme Guy et que les César lui décernent le titre de meilleur acteur ? « J’en avais envie, je l’espérais. Et quand j’ai entendu mon nom je suis passé par trois phases : la sidération, l’émotion et l’apai-

Dans ce quotidien, il y a le boulot, mais aussi de longues ballades ensemble, à pied ou à cheval. Des escapades à Strasbourg. Des silences et brusquement des rires. Pour rien, juste un regard. Malgré leurs plannings de fous, ils se voient une fois par semaine. Et parfois c’est « shopping ». Avec des thématiques. Un jour chaussures ; un autre, pulls ou montres ! Et puis l’un des deux suggère un sauna, mais ils n’ont pas de maillots de bain. Qu’à cela ne tienne : ils filent en acheter un. Le même, ça va sans dire ! La vie simple de deux amis. Une vie à préserver à tout prix. On arrivait au terme de l’entretien. Et là Alex Lutz a fait campagne. « La réussite c’est comme les saisons pour un paysan. Quand on a fini la cueillette des mirabelles, il faut commencer avec les pommes ». Je ne sais pas si l’ordre est bon, mais l’allégorie est parlante. Celle du perpétuel recommencement avec tous les aléas de la météo artistique. Une blague a scellé leur amitié. Elle se perpétue, puissante, tendre et tolérante. « Le rire ce n’est pas dans la tête, c’est dans le cœur », conclut Alex. Tom acquiesce. Il est 23 heures. Personne n’est venu leur demander un autographe. Être comme tout le monde c’est aussi leur plaisir. Leurs rêves et leur complicité en prime…


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MOI JEU…

Les mille vies d’Antonia Humoriste, comédienne, improvisatrice, voix, maman… Rien n’arrête l’artiste protéiforme Antonia de Rendinger, connue bien au-delà de ses terres strasbourgeoises. Rencontre avec une fille marrante, ambitieuse, bosseuse. Avec la tête dans les étoiles, mais les pieds bien sur terre.

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Texte : Barbara Romero

Photos : Alban Hefti

Depuis toute petite, Antonia voulait être célèbre. « Mais mes parents me disaient que ce n’était pas un but en soit, sourit la comédienne de 44 ans. Finalement, j’ai fait des études supérieures qui m’ont apporté la rigueur dans mon travail, la capacité de décortiquer les infos pour les transformer, le tout accru par l’improvisation. »

Actuellement en tournée avec son One woman show Moi jeu, Antonia cartonne partout en France. « Je ne me lasse pas de ce spectacle », confie l’artiste qui y enchaîne une vingtaine de personnalités qui n’ont rien à voir, si ce n’est leur folie. À la tendance des « stand up », Antonia préfère incarner des personnages qu’elle dessine grâce à son sens de l’observation aiguisé et insatiable. Sa manière de créer un spectacle est tout aussi impressionnante que le résultat. « Je réserve pendant trois jours une salle et j’improvise devant le public. J’invite Marko Mayerl, qui a une intelligence du jeu et de la scène hyper intéressante, et il me dirige ou me réoriente. Place ensuite au dérushage : j’affine mes personnages, je trouve le fil rouge du spectacle en fonction de la matière. » En deux mois, c’est plié ! CINÉMA, IMPRO, OU SORTIR DE LA SOLITUDE…

« LA TÉLÉ N’EST PAS UNE FIN EN SOI »

Mais Antonia fourmille d’autres projets. Elle vient d’écrire un court-métrage, s’attaque à l’écriture d’un film. Son rêve ? Refaire du cinéma, après trois expériences dont son rôle de Madame de Cléry dans La Ch’tite famille de Dany Boon, sorti l’an dernier. « J’aime le cinéma car c’est un travail collectif, alors que je suis très solitaire dans mon travail. C’est pour cela aussi que je me remets à l’impro, j’ai envie de travailler avec d’autres gens. Sur un plateau, c’est le moment du jeu vrai, moi qui suis beaucoup dans l’acting, qui force le trait… Là je gomme tout pour trouver l’essentiel du personnage. »

Déjà bien connue dans le milieu, sa carrière décolle. Elle rencontre son metteur en scène Olivier Sitruk au réseau impressionnant. Antonia joue au théâtre des Béliers en Avignon, au théâtre des Mathurins à Paris. Elle se fait aussi remarquer dans l’émission de Laurent Ruquier On n’demande qu’à en rire. Mais jette un regard aujourd’hui très critique sur ses années télé. « C’était un moment très prolifique pour ma carrière, mais j’étais en mode pilote automatique dans ma vie de maman, même quand j’étais là, je n’étais pas là. Les passages télé me tenaient beaucoup à cœur, je voulais être la meilleure. Mais c’était ridicule, la télé n’est pas une fin en soi, c’est un monde très injuste. » Antonia kiffe en revanche la radio et ses chroniques sur Europe 1 aux côtés de l’ultra bosseuse Anne Roumanoff. « Aujourd’hui, je rêve d’une chronique sur France Inter, il faut que je m’y remette. »

Si elle se questionne parfois sur ce que serait sa carrière si elle avait quitté Strasbourg pour Paris, Antonia ne regrette aucun de ses choix. Ses filles, Victoire et Céleste, les prunelles de ses yeux, et son mari chilien, indéfectible soutien et savant critique à ses heures, sont son essentiel. Elle aime la douceur de vivre strasbourgeoise, sans mettre entre parenthèses son ambition. Dès la rentrée, on devrait la retrouver un jeudi par mois sur la Scène de Strasbourg à la Meinau, où elle invitera deux humoristes à un spectacle d’improvisation. Elle a aussi retrouvé les Improvisateurs et va rejoindre l’équipe de Paris Impro. Bosseuse, Antonia sait aussi « prioriser ». Après dix jours au festival d’Avignon du 5 au 16 juillet, elle prendra un petit break, avant de s’attaquer à l’écriture d’un nouveau spectacle pour faire suite à Moi jeu qu’elle jouera jusqu’en 2021.

Antonia de Rendinger a brillamment mené ses études de sociologie jusqu’au DEA, en plus de deux maîtrises en ethnologie et lettres modernes, tout en réalisant son rêve de monter sur les planches. C’est par le théâtre d’improvisation qu’elle est entrée dans le milieu en 1993, avec la Lolita. En 2002, elle écrit son premier spectacle Itinéraire d’une enfant ratée avant de recevoir des mains de Claude Lelouch comme un clin d’œil du destin, le premier prix du Festival d’humour de Saint-Gervais, dix ans plus tard.


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MUSICIEN NOMADE

Christopher Giroud dense et dansant

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Texte : Véronique Leblanc

Photos : Alban Hefti

Pop, soul, rock et surtout reggae. Des pointes de blues et de hip-hop. Un sourire à décrocher les étoiles. Musicien de rue à ses débuts, Christopher Giroud s’est fait un nom sur la scène alsacienne. Des Illuminations de Noël à Strasbourg mon amour sans oublier la Tramfest ou l’Industrie magnifique, il est partout. Pour le moins singulière, sa trajectoire brouille les pistes sans dévier de son objectif : comprendre le monde et y jouer une partition « dansante et consciente ». ne enfance africaine entre son Cameroun natal, le Nigeria et le Cap-Vert avant « une scolarité tranquille à Grenoble » où ses parents étaient enseignants. Christopher Giroud était très bon élève. On sent qu’il a aimé et qu’il aime encore apprendre. La musique ? Il en écoutait dans le casque, « plutôt soul, R & B, hip-hop mais… en chantant faux ». « Aucun indice » d’une future vocation, tout au plus formait-il son oreille à l’anglais grâce à ses deux parents qui le parlaient fluently. Des parents au parcours « d’expat », ce qui — peu ou prou — « casse les murs » dans l’imaginaire familial, constate-t-il. Orienté en 1e S à l’heure du Bac. Il y passera un mois avant de poser ce qu’il appelle son « premier choix personnel imposé contre ce que l’on attendait de lui. J’ai voulu retourner en L. Je voulais des langues, de la philosophie, de la littérature. Des mots, un regard sur la vie et sur l’humain. » “DES PREMIERS ACCORDS, LA VOIX QUI SE POSE… WOAH !” Bachelier à 17 ans, il se voit proposer de passer un an à l’étranger. Il choisit le Brésil et se retrouve « seul Noir de la classe » dans « un pays dont le gros de la classe moyenne est très blanche ». Plus diverse et même internationale, la communauté des jeunes boursiers l’a happé pour le meilleur. « Mon envie de

musique a commencé là-bas, avec eux, dans des petits shows… » Sa mère lui offrira sa première guitare, en 2007, à son retour en France. « Des tuto sur YouTube, de premiers accords, la voix qui s’y pose… Woaw ! » Ont suivi deux années d’Hypokhâgne et Khâgne, entre sciences humaines et musique avec une passion pour la philo et son « analyse du monde ». Cette volonté de comprendre orientera Christopher vers l’École de management de Strasbourg. Un choix déroutant mais logique : « les intérêts industriels et économiques mènent la danse, je voulais comprendre !  » La ville l’a séduit. « Dès que j’y suis arrivé, je me suis dit, “ça matche”, il faut que tu y restes quelques années… Internationale et dynamique tout en restant calme et posée. Strasbourg est très belle. » Sans compter que son cursus à l’EM lui a permis de reprendre le large toute une année en Colombie où il a intégré un groupe de reggae. « On s’est lancés, j’ai adoré. Le groove, le chaloupement… ». L’AVENTURE DE LA RUE Au retour, l’attendait le tempo de sa dernière année en école de commerce et la recherche - ardue - d’un stage en alternance. « C’est à cette époque que j’ai remarqué des musiciens de rue. J’ai eu envie de voir comment ça se passe et je me suis lancé avec mes quelques chansons au compteur » 20 ou 30 euros récoltés… « une expérience renouvelée et en fin de compte de vraies rémunérations au bout de la journée. » L’essai étant concluant, Christopher a demandé une année sabbatique non sans réfléchir « comme un entrepreneur définissant un Street Business plan » avant de se lancer dans « l’aventure de la rue. J’ai découvert combien c’est gratifiant de voir ce que la musique peut provoquer. Les visages changent, les gens retrouvent le sourire… J’avais le sentiment d’avoir trouvé mon rôle et de pouvoir en vivre ».


Pour l’heure, il travaille son premier texte en français et sait déjà qu’il sera slammé. Il décrira sa trajectoire au cœur de « ce monde où l’on vit » et figurera sur un deuxième CD dont la sortie est prévue fin 2019 avec plusieurs autres textes en français. STRASBOURG PORT D’ATTACHE D’UN MUSICIEN NOMADE Strasbourg a souri à Christopher qui multiplie les scènes : La Laiterie en 2017, en première partie des mythiques Toots and the Metals, ceux-là même qui ont inventé le mot “reggae” en 1968. Des soirées privées au Hilton, au Bouclier d’or, au Hannong, au BOMA, La Laiterie à nouveau en 2018 avec Alborosie, autre figure incontournable du reggae mais aussi des « expériences inédites et hyperintenses » telles que la Fête de la musique, Place Kléber, en première partie de Catherine Ringer ou le spectacle Disney, au Zénith en décembre, avec l’Orchestre philarmonique. Devenu intermittent du spectacle, Christopher tourne régulièrement. Prochaine date le 15 juin au festival Arkedi’art de Turckheim. Strasbourg reste sa ville mais il sent que « le moment d’une nouvelle exploration s’impose ». Il rêve de l’Australie où l’un de ses deux frères s’est installé : « Je reste un nomade de la musique, je veux garder un sentiment de liberté, déambuler dans des rues inconnues, sentir l’atmosphère, trouver les spots, apprendre à recevoir sans réclamer. Parfois des fleurs, du chocolat, un objet insolite, juste quelques mots… » dit-il joliment.

‘‘ Les intérêts industriels et économiques mènent la danse, je voulais comprendre ! ’’ UN DEUXIÈME CD FIN 2019

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En 2013-2014, il relève le défi Nouvelle Star et fait partie des 50 derniers sélectionnés sur 5 000 candidats. Fort de cet encouragement, il demande une deuxième année sabbatique « pour se professionnaliser et écrire ses textes ». À la clé : Bling Bling sur le matérialisme, War contre la guerre, Mister Officer sur la rue, Don’t you worry, une autre encore plus funky… « Tout un univers dansant et conscient » réuni sur un premier CD produit par BE MAJOR RECORD en 2017.

Qu’on se rassure, il a terminé son cursus à l’EM. « No border » et bon élève. Musicien poète expert en commerce international. Paradoxal ? Non… la cohérence est réelle. Pour Christopher, il s’agit de comprendre le monde et d’y trouver sa place, fût-elle singulière. « Il faut de la conviction, de l’envie », dit-il en évoquant Jacques Brel. « Des vibrations et des réflexions ». Être au plus juste de soi et au plus proche de l’autre.


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Texte : Eric Genetet

Photos : Nicolas Roses

CE LONG CHEMIN…

Houaria Kaidari, voix du peuple « J’ai mis du temps à assumer ce désir de devenir comédienne » dit cette quarantenaire qui est depuis son enfance fascinée par la langue française et ses mots. Ses chemins de traverse l’ont enfin amenée là où elle a toujours souhaité exister… Durant les années 1980, Houaria Kaidari grandit à Wissembourg dans une famille unie. Son père lit France-Soir. Elle ne lâche pas le dico, ses volumes d’encyclopédies traînent sur son lit, pour enrichir son vocabulaire, « pour aller plus haut » . Née à Aïn Temouchent près d’Oran, de parents immigrés, elle veut faire « un petit peu mieux », bien apprendre la langue française. Car elle est déjà fascinée par les mots, l’oralité, les textes, les poèmes qu’elle lit à voix haute. Alors, elle est celle que l’on choisit pour les discours, pour porter ces mots, quand l’ambiance est solennelle. Mais le temps passe et elle oublie qu’elle aime dire, jouer, exister peut-être…

Elle poursuit sa route, son amour de la langue ne s’éteint pas, il se met en veilleuse seulement, et un jour, alors qu’elle approche de la quarantaine, elle décide de faire ce dont elle a toujours eu envie, devenir comédienne. Quand on entend sa voix, on se dit que les textes doivent se sentir bien entre ses cordes vocales, qu’ils avancent en carrosse princier jusqu’à leurs destinations, la tête, puis le ventre de ceux qui écoutent. Cette voix, captivante, occupe l’espace, c’est une vraie voix de comédienne, posée, pour l’éternité. « FAIRE ÇA… » Sa vie, son œuvre, ses vibrations ? Petite, elle a envie de « faire ça ». Ça, c’est la comédie. Puis elle oublie et travaille dans le domaine des voyages, dans l’Éducation nationale, elle avance des idées de marketing, mais il y a dix ans, elle se souvient, elle se murmure, « faire ça » : « J’ai décidé de m’écouter, j’ai poussé la porte d’un atelier de théâtre, et là, je ne sais pas, il y a un truc qui s’est passé, je me suis senti à ma place tout de suite ».


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Depuis, elle assume d’être une actrice, se sent enfin légitime, « animée par ce feu », elle dit. « Quand je suis sur scène, je suis envahi par ce bonheur, ça doit être ça la passion, quand on ne se lasse jamais d’en parler, c’est complètement fou en même temps, d’avoir quarante ans et d’avoir envie de devenir comédienne, il faut être tarée ». Tarée, oui ! Tous les artistes sont tarés ! Condition absolument nécessaire pour « faire ça » de tout bois.

Houaria Kaidari dans la pièce Littoral

UNE DOUBLE ACTUALITÉ

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Texte : Eric Genetet

Photos : Nicolas Roses

Houaria Kaidari fait partie des acteurs de la lecture de Race, de Pascal Rambert, « un titre qui envoie », comme elle dit, un texte de 1997, assez différent de ce que l’on connaît de l’auteur à Strasbourg (Répétition, Clôture de l’amour, Actrice, des pièces jouées au TNS ces dernières années).

“ C’est un privilège de parler et d’être écoutée. ” Elle intègre le conservatoire à trente ans. Pendant trois ans, elle découvre des auteurs comme Racine, redécouvre Molière et retombe amoureuse de la langue. « Mais, j’ai mis du temps à assumer ce désir de devenir comédienne ». Quand on a été privé de l’essentiel, de « ça », il faut se sentir légitime, « ça » ne vient pas au premier lever de rideau. Houaria multiplie les stages, atterrit au théâtre du Peuple de Bussang dans les Vosges, une référence, un lieu magique, une fois, deux fois, trois fois, en stage seulement, avant de franchir le pas, avant de passer les auditions et d’être prise dans Littoral, le texte de Wajdi Mouawad qu’elle a joué l’été dernier.

Pour comprendre de quoi il s’agit, il faut lire la 4e de couverture du livre paru dans la formidable collection Les Solitaires Intempestifs : « Si écrire c’est faire parler le mort, Race, en donnant la parole à ceux que l’écriture du monde par l’homme blanc fait taire, entend faire parler le muet de l’Histoire. » Autour de Houaria, il y aura Achille Gwem, Antoine Pham et surtout Beatriz Gutiérrez pour la mise en scène. Race sera joué dans La chapelle de la rencontre, place de l’Hippodrome au port du Rhin, le 27 juin à 20h (Entrée libre, plateau). Un autre rêve se réalise pour l’actrice qui intègre le projet Integr’Art, une expérience destinée à créer du lien entre une quinzaine d’artistes strasbourgeois originaires de sept pays différents, et des artistes nouvellement arrivés dans la ville. De leur rencontre doit naître la construction de solutions innovantes aux questions de l’inclusion sociale en Europe. Cette aventure créative est organisée au Lieu d’Europe (hôte de la résidence artistique et de l’exposition finale) du 13 au 20 juin par Makers for Change et la Ville de Strasbourg, avec l’association INANA. « C’est un privilège de parler et d’être écoutée », conclut Houaria, heureuse d’avoir été choisie pour ces deux projets. « Je dis à mes enfants de croire en leurs rêves, si moi je ne donne pas cet exemple-là, je renvoie quoi comme image ? » Alors elle continue de rêver à d’autres moments de jeu, d’autres scènes, d’autres mots dans sa voix, sur ce long chemin qui est maintenant le sien pour la vie.


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UN VRAI VIRAGE

Strasbourg conquise par le street art

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Texte : Véronique Leblanc

Photos : Bartosch Salmanski - DR

Collage, Sticker, Fresque, Tag, Pochoir, Légal et même Vandal… Le street art n’est plus traqué, effacé ou recouvert à Strasbourg. Les choses bougent et c’est bien…

450 C’et le nombre d’œuvres de street art recensées par Streetartmap.eu

Oui, les choses bougent. En témoigne la tour de la résidence universitaire « Les Flamboyants » ornée depuis mars d’une gigantesque fresque géométrique réalisée par le street artiste Astro, juste en face de l’arrêt de tram « Place d’Islande ». Rien de confidentiel donc, l’art urbain se porte désormais haut et fort dans la ville. Financée par le Centre régional des œuvres universitaires et scolaires (CROUS) et l’Eurométropole, la commande participe au festival off du NL Contest, rendez-vous des cultures urbaines de Strasbourg qui a eu lieu fin mai à la Rotonde. Créé en 2005, il est porté par l’association « Nouvelle Ligne ».

“  Il y a dix ou quinze ans à Strasbourg, le street art était réprimé, on allait même jusqu’à perquisitionner les ateliers des graffeurs... ”

STREETARTMAP.EU : UNE CARTE INTERACTIVE EN ÉVOLUTION CONSTANTE « Le regard a changé », confirme Julien Lafarge directeur de la manifestation. « Il y a dix ou quinze ans à Strasbourg, le street art était réprimé, on allait même jusqu’à perquisitionner les ateliers des graffeurs. Mais on observe un vrai virage depuis trois ans... » Avec un ami, lui-même s’était lancé dans une localisation des œuvres urbaines sur une première carte de Strasbourg en ligne. Assez informelle à ses débuts, l’initiative a été relancée en avril 2018 grâce à une subvention de… la Ville de Strasbourg. Elle vient donc de fêter donc son premier anniversaire. Bilan ? Un site entièrement repensé et quelque 450 œuvres mises en ligne. « Un site interactif, souligne Julien Lafarge, artiste ou passant, chacun peut l’alimenter en soumettant des œuvre ou en complétant les fiches. » Il permet de se faire des itinéraires sur les traces d’un street-artiste ou en s’intéressant à une technique précise comme le graff, le tag, le collage, la peinture, l’installation, le pochoir… Streetartmap garde aussi la mémoire des œuvres disparues grâce à un onglet « archive ».


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Les Flamboyants Astro

sans un selfie devant une œuvre de Dan23, Supacat, Stom500, etc… En fait de musée, que penser de l’initiative du MAMCS qui a accueilli le collectif New-Yorkais FAILE pour célébrer ses « Happy20 » ? « C’est un pas important, répond Julien Lafarge, mais il s’agissait des murs extérieurs et d’un parcours dans la ville. L’art urbain n’est pas encore rentré dans le musée comme c’est le cas à Londres. » Est-ce une bonne idée d’« institutionnaliser » le street art ? « La question est réelle... A-t-on envie que l’art urbain se retrouve en galerie ? Les artistes en discutent beaucoup. À chacun d’apporter sa réponse personnelle. Ce qui est sûr c’est que, comme vous et moi, ils ont besoin d’argent pour vivre. »

‘‘ L’urbanisation massive a vraiment changé les regards. ” L’art urbain est éphémère, des œuvres sont effacées ou recouvertes… « Nous avons même commencé à contacter des artistes d’il y a dix ou vingt ans, ajoute Julien Lafarge. Pour faire trace de cette époque pas si lointaine où le street-art était considéré comme du vandalisme. » En phase « collecte » pour l’instant, les documents récupérés devraient être mis en ligne en septembre. 

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Texte : Véronique Leblanc

Photos : Bartosch Salmanski - DR

UN FESTIVAL DE STREET ART EN SEPTEMBRE

Liste des artistes Alexöne, Debza, Rnst, Nicolas Barome, Jean-Michel Ouvry, Enfants Sauvages, Shane, Dxtr, Madame, Stom500, Missy, Jupe, Wise, Dan23, Maxime Ivañez et Tank & Popek

ROLLERS, SKATEBOARDS, HIP HOP ET STREET ART : MÊME COMBAT Selon Julien Lafarge, « l’urbanisation massive a vraiment changé les regards. Les rollers et les skateboards se sont emparés du macadam et les artistes ont fait la même chose sur les murs. On les engueulait hier, aujourd’hui on applaudit les premiers et on s’arrête pour regarder travailler les seconds. C’est comme le hip-hop… » Pleinement reconnue, la culture du graffiti est même devenue un facteur d’attractivité des villes qui deviennent musée à ciel ouvert. Pas un touriste qui ne reparte

De la fresque d’Astro aux mises en couleurs de coffrets électriques dans les rues de Strasbourg, chaque intervention est dès lors dûment rémunérée dans le cadre du projet « COLORS powered by Socomec » initié en 2018 en marge du NL Contest. L’initiative se poursuit cette année avec en nouvelle ligne de mire des bennes à verre ainsi que plusieurs murs du côté du Quai des Bateliers. Présent dans la ville, croisé au quotidien, le street art est aujourd’hui bel et bien considéré comme une forme d’art émergente à laquelle il faut donner toute sa place. Fer de lance de son déploiement strasbourgeois, les organisateurs du NL Contest vont même lui consacrer ni plus ni moins qu’un festival en septembre. Durant tout le mois d’août, une vingtaine d’artistes (voir la liste ci-contre) travailleront dans le parking de l’hôtel Graffalgar, 21 rue Déserte avant un vernissage annoncé pour le 6 septembre à 18 h. Le lieu sera ensuite ouvert à tous et gratuitement. S’y tiendront visites, performances, live, apéro mix, conférences… « L’idée est d’en faire un événement annuel si les mécènes continuent à nous suivre et si on trouve les lieux », annonce Julien Lafarge. À la rédaction de Or Norme, on approuve bruyamment. Strasbourg.streeartmap.eu


LE MUR

À voir au moins jusqu’au 15 juillet et peut-être tout l’été : la fresque du Nantais KAZY peinte sur Le MUR, rue de Sarrelouis. Le MUR est plus qu’un mur. Géré par l’association « Spray Club » dont Chloé Kessler est directrice, il accueille quatre fois par an un street artiste dont l’œuvre recouvre à chaque fois la précédente. Le concept - parisien à la base - a essaimé dans plusieurs villes dont Strasbourg depuis juillet 2015. « L’idée est de multiplier les approches, les styles et les techniques », précise Chloé. « La fresque de KAZY est dans le récit, elle raconte une histoire, celle qu’on devine ou celle qu’on veut se raconter. C’est un artiste que je suis depuis longtemps. En 2016, il a peint à pour un site Socomec à Benfeld une grande bâche visible depuis la Nationale ».

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Parmi les artistes qui ont précédé KAZY sur Le MUR, citons le groupe électro punk strasbourgeois Sdorvia Desko dont Thomas Rebischung est le street artiste. Mise en scène dans le clip « Sdorvian exodus », cette fresque « Tag vandale » de 2018 est immortalisée dans le « Guide du Street art en France » sorti en avril dernier chez Gallimard. Et pour découvrir d’autres œuvres de Thomas, rien de tel que la streetartmap !


UN MUSÉE HORS NORME Photos : Alban Hefti

MAUSA

Texte : Gilles Chavanel

Le clandestin devenu destin d’un clan

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Le Musée d’Art Urbain et du Street Art de Neuf-Brisach, le MAUSA, va fêter son premier anniversaire le 7 juillet prochain. Les artistes du monde entier rêvent d’y imprimer leur marque. Il faut dire que l’endroit est improbable. À l’image des créations qu’il abrite… MAUSA Place de la Porte de Belfort Neuf-Brisach (Haut-Rhin) www.mausa.fr

Un déplacement professionnel entre Lyon et Bruxelles. Dans la voiture, une architecte et un collectionneur de Street Art. Ils sont en avance. À la hauteur de Colmar, un panneau : Neuf- Brisach, village-forteresse, patrimoine mondial de l’UNESCO depuis dix ans. Un petit détour pour visiter ces fortifications de Vauban. C’est comme ça que tout a commencé. Le 25 février 2018 ils arrivent sur place. Il fait froid. Petit arrêt dans un salon de thé. La discussion s’engage sur le Land Art avec la patronne, Janine Klee. Elle est adjointe à la culture du village. Dans

la foulée elle contacte le maire et les voilà partis pour une visite des galeries. Cinq mois plus tard le MAUSA devenait un lieu de référence. 21 artistes de Street Art de renommée mondiale ont imprimé leurs marques dans 1300 m2 de la forteresse. Attention, on ne touche pas les murs construits par Vauban, à une exception près, son portrait réalisé par Panthéon C215. Mais il reste de quoi faire. Les Prussiens, puis les Allemands sont passés par là. Leurs aménagements sont « recouvrables »…


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Photos : Alban Hefti Texte : Gilles Chavanel OR CADRE OR NORME N°33 Passages

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« ON A UN PETIT LOUVRE ! » Les artistes, parfois aidés par les visiteurs, se succèdent. Un demi-siècle après la naissance du Street Art, le régional de l’étape, Jérôme Mesnager, Seth, Denis Meyers, le Brésilien Cranio, Pure Evil, Joseph Ford et Nasty ont investi les lieux. Et il y a quelques jours, Belle, l’inaccessible, s’est arrêtée à Neuf-Brisach. Ils ont enfin leur musée ! Stanislas Belhomme, cofondateur du lieu avec Clémentine Lemaître se rappelle d’une réflexion d’artiste « on voulait un lieu, on a un petit Louvre » ! La ville y trouve son compte. Un endroit endormi s’éveille. L’association qui gère le musée paye un loyer et de nouveaux visiteurs (entre 10 et 15 000) affluent. Que demander de plus ? « L’ouverture de nouvelles galeries parce qu’on est à l’étroit, répond Stanislas. À partir d’octobre, si on ne peut pas s’agrandir, on aura du mal à accueillir de nouveaux artistes ». Et c’est vrai que sur les 2,4 km de galeries, 1,8 sont encore disponibles, mais à quel prix ? L’association ne touche pas de subventions publiques et vit grâce au bénévolat, à la générosité des artistes qui ne

réclament pas de droits d’auteur sur les produits dérivés et aux sponsors privés. Le MAUSA vient d’obtenir le trophée de l’initiative touristique qu’on obtient généralement au bout de trois ans ! Des villes et des régions se portent candidates. Et il y a surtout un public qui peut accéder à des œuvres à des prix abordables quand on connaît la notoriété des artistes. Pour 80 % des acheteurs, c’est leur première acquisition ! Un autre lieu pourrait s’ouvrir dans la ville-forteresse haut-rhinoise. Stanislas Belhomme envisage aussi de « réveiller » d’autres monuments. Avec de la 3D et des concerts, pourquoi pas ? Mais il faut gérer la croissance. Ne pas s’emballer « à la Cristo ». Clémentine et Stanislas ont les pieds sur terre… et les mains sur les murs. L’association pourrait devenir un fonds de dotation afin d’obtenir un soutien financier public. Le Street Art a encore l’âge de la déraison. L’âge de la réflexion aussi ?


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ENTOMOLOGIE ET TAXIDERMIE

Antiquus Corvus : à manipuler avec précaution

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Texte : Elisabeth Vetter

Photo : Document remis

et la sobriété ». « Un peu comme dans les musées », ponctue Olivier. L’été passé, leurs petites bêtes ont elles-mêmes investi le Musée Zoologique de Strasbourg, avant que celui-ci ne tire le rideau trois ans, pour travaux. Autodidactes passionnants et amoureux des belles choses, Caroline Gife et Olivier Gauer se sont retrouvés un soir de 31 décembre, avec l’idée de développer leur passion commune de l’entomologie. De cette rencontre est né Antiquus Corvus, un cabinet de curiosités/atelier où s’enchevêtrent amour de la nature et art de la taxidermie. Ce 8 mai, le mercure dépasse à peine les 9 degrés à Mutzig. Dans les rues, la pluie crachote, pas un chat : comme si le temps s’était arrêté. Dans les locaux de l’ancienne brasserie, il reprend pourtant son cours. C’est Caroline qui accueille, pétillante, au milieu de l’atelier d’Olivier, sableur de profession. Ici le couple a élu domicile, au milieu de ces quelque 300 m2 d’un grand tout, où se côtoient vieilles bécanes, objets inanimés et mille créatures. « Cet endroit, j’en rêvais depuis tout petit » confie le jeune homme. Un cabinet de curiosités grandeur extra nature où Antiquus Corvus, leur atelier, naît il y a 4 ans déjà. « On a commencé pour nous, explique Caroline, photographe à son compte. Au début, c’était plutôt intimiste : on avait des demandes d’amis, d’amis d’amis ». Et un 31 décembre, alors qu’il dessinait, Olivier s’est ainsi vu proposer par sa compagne de se lancer dans l’aventure de l’entomologie. En commençant par de la récupération, du reconditionnement de collections privées et « beaucoup de chine ». Avec un mot d’ordre, précise Caroline : « On tient au côté unique de chaque pièce. L’originalité

GOLIATHUS ORIENTALIS ET LAC DES CYGNES Depuis, et à l’ère des réseaux sociaux, la petite affaire toujours artisanale fonctionne. « Même si on ne s’est pas encore mis en tête de faire du pognon avec », marque Olivier. « Si on devait se payer quelque que chose, ce serait quoi, 200 euros chacun ? On préfère les réinvestir dans notre matière première : les papillons, les cloches en verre dont les plus anciennes peuvent coûter très cher », complète la jeune femme, en saisissant un drôle de spécimen sous sa coupole. Avec mille précautions, comme pour s’annoncer à son occupant, elle enclenche un mécanisme dissimulé dans le support. Surprise : c’est un Goliathus orientalis, un gros scarabée cuivré aux reflets métalliques, qui entame une danse poétique sur la mélodie du Lac des Cygnes. Elle reprend : « La création vient au compte-goutte, on cherche sans cesse de nouvelles idées en faisant toutefois travailler des artisans alsaciens, comme un tourneur sur bois pour nos socles ». De Mutzig, le couple déménagera le mois prochain à Rosheim. Les limules, papillons Saturnia pavonia et sphynx tête de mort dont ils ont commencé l’élevage entament leurs lentes migrations vers leur nouveau cocon, une vieille bâtisse où tout reste encore à faire. « Une boite qu’il faut remplir », assure Olivier. En attendant, les poétiques bestioles sommeillent encore à l’abri des regards. www.antiquuscorvus.com


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Photos : Henri Blommers

Texte : Véronique Leblanc


EXPOS

Imaginaires d’été Quoi de mieux que l’été pour s’en mettre plein les yeux, à la fraîche, le temps d’une exposition. Juillet et août ne ferment pas toutes les portes. Musées et galeries restent des rendez-vous d’évasion…

insi en va-t-il de l’exposition Plastic Utopia programmée à La Chambre, espace d’exposition et de formation à l’image, place d’Austerlitz. S’y déploiera l’univers du photographe néerlandais Henri Blommers. Un monde tout en couleurs, féerique dès le premier regard.

Henri Blommers à la Chambre, du 29 juin au 28 juillet et du 16 au 25 août, les mercredis et dimanches de 14h à 19h. www.la-chambre.org Hors les murs, la carte et l’imaginaire, BNU, 1er étage, jusqu’au au 20 octobre, de 11h à 19h, tous les jours sauf les jours fériés et le dimanche en été. Ci-contre : Henri Blommers Plastic Utopia X Brown bag with blue thistle.

Herbes et fleurs quoi de plus bucolique ? Mais à y regarder de plus près s’impose l’étrange constat qu’à ce tendre paradis d’un végétal sublimé s’enchevêtrent des corps étrangers tout sauf naturels. Haro sur le plastique ! Notre sang ne fait qu’un tour. Oui mais non… Ici la vision n’est pas mortifère. La nature brille encore et toujours de tous ses feux, l’anthropocène n’est pas la fin des temps mais le vecteur d’une poésie futuriste qui va jusqu’à imaginer un stade lointain de l’évolution où de nouvelles espèces se développeraient grâce à la dégradation de nos déchets. On se met à rêver au lieu de cauchemarder. La science-fiction oublie l’apocalypse et prend des allures de conte de fées. Parce que l’art ouvre les portes qu’il veut pour nous en mettre plein les yeux.

87“ La science-fiction oublie

l’apocalypse et prend des allures de conte de fées. ”

En parallèle, La Chambre présentera Alleen (« Seul » en néerlandais), autre série d’Henri Bloomers mais plus récente. Des ondes immatérielles y palpitent, tels des ectoplasmes portant le suaire des millions de messages transmis par les humains connectés que nous sommes. En sommes-nous moins seuls ? En sommes-nous plus appréciés ? En sommesnous mieux compris ? Nos mails, messages, sms, posts, like ou contrelike nous donnent-ils une densité nouvelle ? Flottante et étrange… Inquiétante ? Ou pas. CE PAYS OÙ L’ON N’ARRIVE JAMAIS À LA BNU Et pour ceux qui jamais ne cesseront de rêver au voyage, direction « Hors les murs » avec l’exposition La carte et l’imaginaire à la Bibliothèque Nationale Universitaire, place de la République. Comment faisaient les grands explorateurs de la Renaissance pour combler sur une carte le blanc des contrées encore inconnues ? En les imaginant, fût-ce sous l’apparence d’animaux fantastiques… Pays rêvés, quête d’un Eldorado, ces contrées prennent forme avant d’être foulées. Tout comme Tolkien ou George Martin ont fixé la cartographie de la Terre du Milieu ou de Westeros avant de lancer les trames de leurs sagas inouïes, le vide appelle l’imaginaire et l’imaginaire ne peut se passer d’une sensation réelle d’espace pour rendre le récit intelligible. Hors la carte, point de salut.


Hippolyte

Le Crépuscule

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Texte : Véronique Leblanc

Photos : DR

MÉRITÉ !

Des Strasbourgeois à Avignon

Deux compagnies strasbourgeoises figurent parmi les quinze sélectionnées pour être accompagnées par la Région Grand Est cet été à Avignon. « Le Talon rouge » pour « Hippolyte » mis en scène par Catherine Javaloyès et « L’Atelier du premier acte » dirigé par Lionel Courtot pour « Le Crépuscule » vont donc se frotter à l’exigeante épreuve du Off d’Avignon 2019. Ce sont deux spectacles remarquables dont Or Norme avait parlé au moment de leur création. Réécriture contemporaine du mythe du fils de Thésée sous la plume de Magali Mougel pour l’une, adaptation du livre « Les Chênes que l’on abat » de Malraux, pour l’autre, ces deux spectacles s’arriment à nos temps troublés. HIPPOLYTE QUI DIT NON - DE GAULLE VISIONNAIRE Hippolyte, adolescent mal aimé, mal embarqué dans un monde bien trop verrouillé pour lui. Un garçon buté, un garçon qui dit

non et règle ses comptes. De Gaulle face à Malraux, au crépuscule de sa vie mais toujours visionnaire tant sur l’Europe que sur la place de la France dans le monde. Ces deux spectacles vont donc « faire Avignon », relever le défi de la Cité des papes au soleil de juillet en espérant rencontrer de nouveaux publics, séduire une presse spécialisée plus que sollicitée pour l’occasion et surtout convaincre les diffuseurs qui viennent au festival « faire leur marché » pour les saisons futures. « Hippolyte » sera donné à « La Caserne des pompiers », « Le Crépuscule » à l’« Espace Pasteur ». Des lieux connus des professionnels et des festivaliers, ce qui est un atout. Souhaitons plein succès à ces spectacles made in Strasbourg.


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TRANSMÉDITERRANÉE Inch’allah... ou pas

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Texte et photos : Charles Nouar

Strasbourg – Kairouan : partenariat initié depuis quatre ans. Dont personne ne parle ou presque ici et qui, pourtant, prend place avec envie des deux côtés de la rive. Emmenée par Annick Le Ny, une petite troupe d’artistes s’y est rendu en avril, avec Or Norme pour compagnon de route. Récit rétréci de dix jours de périple, à retrouver plus longuement sous forme de carnet de vie(s) sur www.ornorme.fr. Dans la grande salle en fin de rénovation du conservatoire de Kairouan prennent place artistes strasbourgeois et kerouanais. Il est 18h. Des enfants, des parents, des amis, voisins, quelques officiels, des gens venus par le bouche à oreille ou auditeurs de Sabra FM, la plus grande radio locale qui a accueilli la veille la petite troupe alsacienne, se pressent au rythme local. Un peu dans le désordre, sans trop de précipitation. Yann Le Ny prépare ses photos, projetées en amont du premier concert : celui du groupe Margaux et Martin, anciens étudiants de Sciences po Strasbourg, qui font pour l’occasion leurs premiers pas artistiques dans le grand sud méditerranéen. Annick Le Ny, ancienne directrice des partenariats de France Bleu Alsace et présidente de l’association Passages, mandatée par la Direction des affaires européennes et internationales de Strasbourg pour développer

‘‘ Des émotions artistiques, des ponts à continuer de construire, des envies mutuelles de partage et d’écoute… ’’

le partenariat culturel entre les deux villes, prend le micro. Explique le pourquoi du comment du moment. Des musiciens tunisiens déjà accueillis en mars 2018 dans le cadre de la semaine de la Francophonie, au nord de la rive. Des émotions artistiques, des ponts à continuer de construire, des envies mutuelles de partage et d’écoute… SIGNE DE RECONNAISSANCE Sur les images de Yann - succession de clichés de Strasbourg mis en parallèle avec d’autres de Kairouan - Cathédrale en vis-à-vis avec la Grande Mosquée, visages émaciés trans-méditerranéens, ruelles, portes, scènes de vie parfois en décalcomanie sur fond de musique classique, les regards se posent, les voix se taisent et font place à un silence quasi religieux dans la quatrième ville sainte de l’Islam. L’émotion prend, entre rêve nordique chez certains, fierté de voir leur cité en clichés noirs et blancs chez d’autres, ou envie de se relier dans les années à venir. Puis tombent les premières notes de musiques. Les « M&M’s » comme on les surnomme affectueusement au sein de la petite délégation européenne, posent leurs premières croches. Martin au piano, puis à la voix ; Margaux dont le vibrato fait raisonner au plus haut ses textes de chanson française. Des kids qui les rejoignent sur scène et avec lesquels ils ont répété les premiers jours de leur arrivée. Dans un petit désordre tout local empreint de va-etvient entre les rangées de chaises, de mains dont


l’entrechoquement précède des « mercis d’être venus », « d’être là », « de partager ces moments avec nous ». Presque un signe de reconnaissance de se souvenir qu’ici bat l’une des âmes d’un pays qui l’a parfois lui-même oublié, sous de précédents régimes. La faute à une opposition ancienne à Bourguiba. « PARTAGE D’EXPÉRIENCES »

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Alors oui, les arts, la culture, mais pas que. Parce que d’autres projets existent entre ces deux petits bouts de monde: de la promotion de la Démocratie locale avec l’appui du Conseil de l’Europe à des actions entreprises en matière environnementales par la Ville Strasbourg, confie depuis son bureau en L, Radhouen Bouden. Cinq mille vélos mis à disposition des Kairouanais, création de pistes cyclables, extension des zones piétonnes autour de la Medina, voire, depuis

Tunis, réflexion avec des représentants de la CODATU eurométropolitaine - sur la réorganisation des transports en commun afin de désengorger les villes tunisiennes, dont Kairouan peut-être. Depuis son bureau situé entre l’Hotel Tunisia qui nous héberge et l’ISAMK, l’Institut Supérieur des Arts et Métiers, le maire « Ennahdha » ne cache pas l’ampleur des tâches à relever pour redonner vitalité à sa ville, l’une des plus riches par son passé mais des plus pauvres par son actualité. L’homme connaît bien Strasbourg, y a été plusieurs fois invité, notamment lors du Forum mondial de la Démocratie; il veut s’inspirer de ce qui s’y fait, en recueillir l’expérience, il rappelle sa volonté d’organiser colloques, rencontres, portes ouvertes municipales pour intéresser ses concitoyens à la démocratie locale. « Nous encourageons les gens à s’impliquer dans la gestion de

Ci-dessus : Devant Martin, Hela la chanteuse à la voix d’or


d’une journée Margaux et Martin, de graphisme, de photo, de web design « french touch » qu’animera une année durant Yann, seul à ne pas rentrer, se sont multipliés avec un certain succès. Reste le coût de l’absence de la France qui étrangement ne semble même pas imaginer participer à la promotion de sa propre influence. Fier, Nagazi ne quémande rien, compte sur la seule valeur de son équipe qu’il cherche à faire évoluer en chefs de projets et porteurs d’affaire. Une mission guère aisée pour quelques juniors dont la stabilité professionnelle pourrait finalement bien dépendre de la capacité d’une ville à sortir d’un marasme économique dans lequel l’histoire politique tunisienne semble l’avoir engluée. Le bug ? Kairouan produit mais ne transforme pas. Conséquence plus ou moins directe, les cafés regorgent d’adeptes du café-clopes-rami pendant que les femmes bossent, dans l’ombre de leurs hommes. Des hommes dont la seule expression quand on leur parle d’entreprenariat se résume à se cacher derrière un « inch’allah » déculpabilisant et pas aidant...

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Texte et photos : Charles Nouar

« MILITANTS DU VIVRE ENSEMBLE »

En haut : Une heure avant le début du concert fusion. En bas : Annick le Ny dans les locaux de Sabra FM

leur ville », prônons « la consultation avec eux sur tout nouveau projet. Consultation dont l’allocation de subventions dépend désormais » dit-il. LE COÛT DE L’ABSENCE DE LA FRANCE « La culture : un autre volet essentiel », poursuit Radhouen Bouden. Parce qu’elle permet aux gens de se connaître, d’échanger, de partager dans un monde de plus en plus conflictuel. « C’est là, je crois, quelque chose de très important pour instaurer une paix entre les populations et valoriser les apports de chacun ». Cette mission, des entités locales la promeuvent également, dont l’Alliance française de Kairouan. Président d’honneur de la structure, Abdessalem Nagazi ne cache pas une certaine fierté de l’avoir ouverte sans la moindre subvention. La maison qui l’héberge lui appartient, les salaires versés – même modestes – le fruit de ses années de travail. En six mois d’existence, les cours de français, les conférences, les rencontres, les ateliers d’écriture artistique auxquels participent le temps

Dans les couloirs du conservatoire, la seconde soirée se prépare depuis quelques jours. Un concert « fusion » comme se plait à le présenter Annick. Kamel, Othman, Hela, Choucri et d’autres musiciens de l’école encore, répètent sous les piqûres d’une inhabituelle invasion de moustiques avec les chanteurs Abdi Riber, Martin Nowacki, Raji Parisot. Ils mêlent rythmes et voix occidentaux, nord-africains et indiens. Trois à quatre jours pour créer une symphonie des possibles, sur une dizaine impossible à résumer en à peine quelques lignes, teintés de scènes de vies parfois dignes d’un Flying Circus. Quatre jours pour transformer un petit chaos en magnifique harmonie avec en intro la voix de Depardieu, mise en scène par AnneClaire Cieutat, journaliste à Bande à Part. Public conquis, qui en redemande sur le moment, mais aussi pour d’autres lendemains qui chantent. « Lentement mais sûrement », relevait depuis son bureau en L Radhouen Bouden. Mais surtout avec des gens, pas politiques, pas militants – sinon du vivre ensemble. La plus belle facette visible, sans doute, à ce jour, d’un partenariat dont peu, à Strasbourg, connaissent pourtant l’existence.


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TALENT

La voie de Samuel

À 19 ans, Samuel Van der Veen, alias Seldon, est l’un des plus jeunes auteurs de manga de France. Est sorti courant mars le premier des trois tomes de La Voie de Van Gogh aux éditions Michel Lafon et Samuel planche déjà sur le deuxième dont la sortie est prévue en octobre.

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Texte : Barbara Romero

Texte : Nicolas Roses

Le débit rapide, mais l’attitude posée, le succès modeste et la capacité à se remettre en question : à 19 ans, Samuel alias Seldon a trouvé sa voie. Le trait fin et précis, un style d’écriture pointue, une recherche ultra documentée. On a du mal à croire en lisant La Voie de Van Gogh qu’un tout jeune homme se cache derrière.

Samuel, alias Seldon, sera présent les 23 et 24 novembre au Salon du Livre de Colmar.

100% autodidacte, Samuel a aussi eu l’audace d’écrire un manga sur un thème décalé par rapport au genre, à savoir l’histoire du peintre Vincent Van Gogh. « J’ai découvert sa vie lors d’un stage à l’Institut Van Gogh où travaillait mon père lorsque j’avais 16 ans. J’ai été fasciné par la complexité de ce personnage aux mille facettes, son côté très philosophe. » UN MÉTIER PASSION Au lieu de trois pages, il en réalise trente et les envoie au concours Magic Monaco. Il obtient le 3e prix Coup de cœur du jury, car il est jugé « bien, mais hors sujet. » Les éditions Michel Lafon et la société Shibuya y voient en revanche un vrai talent et lui proposent de l’éditer.

‘‘ J’ai été fasciné par la complexité de ce personnage aux mille facettes... ” Samuel décide alors de quitter le lycée où il s’ennuyait à mourir pour se consacrer à l’écriture de son premier livre. « J’ai appris en me formant grâce aux

sources de dingue que l’on trouve sur internet, et mis un an à sortir mon manga. » Entre son premier one shot et son livre édité, le style de Samuel s’est affiné, son trait s’est assuré. Samuel travaille 12 à 14 heures par jour et a du mal à déconnecter sans culpabiliser. « J’ai été trop souvent dans Van Gogh sur le premier tome, alors là je fais de temps en temps autre chose, je m’essaie à l’illustration couleur en dessinant n’importe quoi sauf du manga ! » Actuellement sur les planches de son deuxième tome, Samuel prend peu de temps pour lui. « Les Japonais en sortent tous les deux mois et demi car ils ont des assistants. Ce n’est pas notre cas en France, du coup nous devons mettre les bouchées doubles car les lecteurs sont habitués à ce rythme. Mais je ne considère pas cela comme du travail, c’est un métier passion. » Samuel, ou la preuve que l’on peut réaliser ses rêves à force de travail. Et d’y croire.


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Texte : Quentin Cogitore

Photos : DR

RENCONTRE Robin Hunzinger, réalisateur du film “Le recours aux forêts” Se sachant condamné par la maladie, Erik Versantvoort décide de prendre le maquis et de tout laisser derrière lui. Dans une cabane perdue dans la forêt vosgienne, il décide de vivre le plus intensément possible ses derniers mois de vie et de mourir là, en homme heureux. Le réalisateur alsacien Robin Hunzinger a documenté les derniers mois de sa vie et nous livre une histoire douce et puissante dans son dernier film Le recours aux forêts. Le vent hurle sur la crête et fait danser les sapins dans la nuit noire de l’été. La neige tombe et virevolte dans le vent violent de l’hiver. Un cerf passe. Robin Hunzinger filme les saisons dans les Vosges alsaciennes. Puis, l’intérieur d’un chalet sans électricité. Un homme souffle doucement sur des braises dans la cheminée et ravive un feu de bois.

MAIS QUE FAIT UN NÉERLANDAIS AU FOND DES FORÊTS VOSGIENNES ? « J’ai rencontré Erik au printemps 2017. Il vivait à temps plein dans cette cabane depuis presque un an, date à laquelle il a appris qu’il était malade, explique Robin Hunzinger. « Il me l’a tout de suite raconté. Deux jours plus tard, je l’ai appelé pour lui demander si on pouvait se revoir et discuter pour faire quelque chose ensemble et il m’a répondu oui sans hésiter ». Erik Versantvoort pratique le “bushcraft”, l’art de vivre dans les bois. À 18 ans, alors que ses amis partent vers les plages d’Espagne et d’Italie, il s’envole pour le Spitzberg qu’il explore à skis. Vient ensuite le Grand Nord canadien et la rencontre avec les peuples Inuits. Une vie passée dehors dès que possible, mais toujours soumise aux contraintes de la modernité et du confort imposé. Alors quand il apprend qu’un cancer le ronge, Erik Versantvoort n’hésite pas. À cinquante ans, il part pour ce qu’il appelle « le désert vosgien » et vivre pleinement dans cette forêt qui lui apporte tant.

En haut : Erik Versantvoort En-bas, à droite : Robin Hunzinger


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Quelque part entre Sainte-Marie-aux-Mines et Aubure, il découvre une vieille cabane qui a souffert des années. Il contacte les propriétaires et leur propose de louer le lieu. Là, dans cet ermitage au milieu de la forêt, accessible seulement à pieds et éloigné de tout, il installe son dernier camp de base. LA RENCONTRE AVEC “UN GRAND FRÈRE”

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Texte : Quentin Cogitore

Photos : DR

« C’est une amie photographe, Martine Schnoering qui nous a présentés » précise Robin Hunzinger. « Elle avait publié plusieurs articles sur les cabanes dans les Vosges, et j’ai vu les photos de ce type qui habitait près de chez moi à Sainte-Marie-aux-Mines. Je ne savais pas où exactement, mais je reconnaissais les montagnes de chez moi ». Pour le réalisateur, il n’y a pas de temps à perdre. « Le projet de film s’est tout de suite mis en place et je l’ai commencé sans producteur ». À ce stade, l’important pour Robin Hunzinger est de tourner les images et d’enregistrer les sons : « je devais trouver un dispositif simple et léger pour m’adapter au mode de vie d’Erik. Je suis monté là-haut et pendant 6 mois, j’ai filmé seul. Une caméra, un pied et pas trop de monde pour faire quelque chose de simple » Un lien intime naît alors entre le réalisateur et son personnage principal. Robin Hunzinger raconte que pour lui, « dès le départ c’était un grand frère. Celui qui savait faire des feux, qui connaissait la forêt, la montagne. Il savait tellement de choses que je ne savais pas ! Bivouaquer l’hiver, faire du feu dans la neige… j’ai retrouvé des choses que je faisais étant ado et j’en ai découvertes d’autres. » ENTRE CHIMIO ET FEU DE CAMP D’avril à septembre 2017, Robin Hunzinger raconte le journal de bord d’Erik Versantvoort. Son quotidien qui alterne entre la toilette dans le ruisseau et la chimiothérapie à l’hôpital de Colmar. Entre les journées solitaires et les visites de sa famille. Et c’est précisément ce mélange qui fait toute la beauté du Recours aux forêts. On navigue entre le bois des Vosges et le plastique blanc de l’hôpital. Jusqu’à cette scène bouleversante où les parents d’Erik, d’un âge avancé, viennent le visiter en sachant que c’est la dernière fois. Pour cet au-revoir, chacun fait face à son destin avec courage en regardant la mort droit dans les yeux. « Nous sommes heureux que tu aies trouvé la paix ici » parvient à lui dire son père.

L’APPEL DE LA FORÊT Robin Hunzinger poursuit en racontant que « ce qui [l’]a fasciné chez Erik, c’est qu’il n’avait pas peur de la mort. Il avait cette acceptation des choses. La forêt lui permettait d’être tranquille et heureux. Et de mourir en homme heureux, très tranquillement. Il emmenait tout le monde vers lui : les infirmières, ses frères, sa sœur… il appelait tout le monde à lui dans la forêt ! En ça il était très fort et je trouvais ça beau ». « Erik voulait faire faire ce film pour laisser quelque chose après sa mort et sa famille l’acceptait » conclut le réalisateur. Si bien qu’il n’a pas filmé une scène, pleine de douceur et de sens. « Le dernier jour où la famille est venue, ils sont tous repartis avec des petits arbres pour les planter aux Pays-Bas. Je n’arrivais pas à filmer tellement c’était beau. On était dans quelque chose qui me plaisait. J’étais avec lui jusqu’à sa mort. C’était un ami que j’ai porté. J’ai dépassé mon rôle et ce n’était pas facile ». On sort du Recours aux forêts bouleversé mais apaisé. En tout cas on n’en sort pas indemne. On sent grandir en nous la conviction qu’il est urgent de ralentir. Il est devenu vital de recourir aux forêts. Alors n’attendons pas d’être saisis par la maladie pour accepter de vivre pleinement, et prenons le maquis maintenant !


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Photos : Abdesslam Mirdass Texte : Eleina Angelowski OR BORD OR NORME N°33 Passages

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APILIBRE

Les abeilles de la cathédrale « Aucun être vivant, même pas l’homme, n’a réalisé au centre de sa sphère ce que l’abeille a réalisé dans la sienne ; et si une intelligence étrangère à la nôtre venait à demander à la terre l’objet le plus parfait de la logique de la vie, il faudrait lui présenter l’humble rayon de miel » Maurice Maeterlinck, « La vie des abeilles »

Ce midi, Andreï vient dire bonjour à ses abeilles chéries à la Cathédrale de Strasbourg. Installées dans les ruches sur la partie arrière et latérale du majestueux bâtiment, loin des zones touristiques et proches des essaims ayant naturellement colonisé les trous présents dans les façades, les nobles travailleuses s’impatientent du retour du soleil par ce mois de mai pluvieux.

Mais Andreï est confiant. Optimiste et solaire de nature, ce médecin spécialisé en dermatologie, travaillant actuellement dans le Registre des cancers du Bas-Rhin, élargit son serment d’Hippocrate à une espèce menacée par la course au profit. Il n’est pas de ceux qui se contentent de faire un diagnostic alarmant sur notre société malade. Ses crédos et ses désirs d’un monde meilleur, il essaie de les appliquer, de les tester dans la réalité de tous les jours. DES RUCHERS DES DEUX CÔTÉS DU RHIN C’est ainsi qu’il y a deux ans, Andreï a fondé la branche apicole de l’association Aquaterre - ApiLibre (Rucher Écologique Pédagogique Participatif) dans l’objectif de partager avec d’autres ses prises de conscience sur une relation plus juste entre l’humain et les abeilles.Un savoir qu’il a acquis au cours des quinze dernières années, depuis le jour où il a reçu en cadeau d’un ami ses quatre premières ruches. Il les installa alors dans son jardin et depuis… D’origine russe, venant de Moscou, Andreï et son épouse Marina se sont installés ici il y a une vingtaine d’années à la poursuite de leurs études. Marina confie avoir


hérité son amour pour la France de son arrière-grandmère, Tatiana Mendé, qui a terminé l’Institut des filles nobles de Moscou sous le patronage du petit-fils de Pouchkine. Leur vie quotidienne est l’incarnation même de l’idéal européen :

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Texte : Eleina Angelowski

Photos : Abdesslam Mirdass

« Nos ruchers se trouvent des deux côtés du Rhin. Tout comme moi, Marina qui travaille dans le Conseil de l’Europe, traverse souvent le pont de Kehl. Nos quatre fils sont parfaitement trilingues français-allemand-russe ayant suivi le système scolaire Steiner en France et en Allemagne, où l’on apprend aux enfants un rapport conscient et amoureux à la nature… » Quant aux membres de l’association ApiLibre ce sont des personnes et des familles d’une dizaine de nationalités qui habitent dans six pays européens : la France, l’Allemagne, la Belgique, la Suisse, l’Italie et même la Russie. « L’Europe pour nous n’est pas une notion abstraite, explique Andreï. C’est notre culture commune, les valeurs et les conditions de vie qui nous permettent de vivre en accord avec nos idéaux : fraternité, entraide, noblesse d’esprit… Et si on a décidé de consacrer une partie de notre énergie à prendre soin des abeilles, c’est une façon d’affirmer que sans le respect de la sagesse du vivant, l’Europe ne pourra plus prospérer et nous perdrons ce paradis sur terre hérité de nos ancêtres… » C’est donc ainsi que d’amateur apiculteur, Andreï est devenu petit à petit un vrai connaisseur et expert dévoué à la renaturation de l’abeille. Et il en a fait son miel ! « Agriculture intensive, pesticides, ondes... ce sont des facteurs bien connus qui ont affecté la population des abeilles, sans parler du fait que depuis des décennies on traite ces êtres évolués comme des vaches laitières de batterie. Les “ apiculteurs classiques ” ont trouvé de bien jolies excuses pour utiliser de la chimie dans leur travail avec les abeilles, ils vont vous dire “ J’ai fait le choix en faveur de la survie de mes abeilles ! ” J’ai fondé ApiLibre (apis lat. abeille) pour démontrer qu’une autre voie est possible : aider l’abeille à retrouver la rusticité et son immunité, l’aider à combattre les parasites par des méthodes naturelles, utiliser uniquement des matériaux de travail naturels : bois, verre, inox et bénéficier du miel non-chauffé, non-déshydraté, non-microfiltré, et d’autres produits de la ruche de qualité. Le but est de récréer un environnement propice à la sélection naturelle afin de développer des caractères de résistance et d’autonomie dans les colonies. On a déjà plusieurs dizaines d’adhérents, souvent des familles, à travers le système de parrainage des ruches. Avec 135 euros par an de participation, ils contribuent à l’installation des ruchers à divers endroits à Strasbourg et dans la

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campagne. Les uns veulent apprendre à leurs enfants ce que c’est que l’abeille, les autres veulent s’initier à l’apiculture, les troisièmes choisissent d’œuvrer pour l’écologie, et tous aiment le miel écologique car ils reçoivent en remerciement plusieurs kg de miel de différentes sortes : Toutes Fleurs, Acacia, Tilleul, Châtaigner, Forêt, Sapin. » L’association a aussi des parrainages d’entreprises, organisations et collectivités, comme la Cathédrale de Strasbourg, la maison de retraite EHPAD Les Quatre Vents à Vendenheim, etc. Et les premiers résultats sont là : les tests des miels produit par ApiLibre affichent un indice diastasique élevé (indice en rapport avec l’enzyme que l’abeille rajoute au cours de la transformation alchimique du nectar en miel). Se situant entre 18 et 34, il témoigne que l’approche d’ApiLibre aide non seulement les abeilles à retrouver leur liberté et santé, mais parvient aussi à produire un vrai élixir nutritionnel et médicinal, sachant que le miel est considéré de qualité acceptable si son indice diastasique équivaut ou est supérieur à 8. Mais là ne s’arrêtent pas les projets de l’association et du couple Melnikov qui vient de terminer la construction d’un « lit sur les ruches », maisonnette spéciale où les abeilles, habitant dans une installation sous le lit de la demeure, procurent aux dormeurs des bienfaits par inhalations des produits de la ruche et une harmonisation énergétique, et dont l’efficacité a été prouvée, notamment en Allemagne… Naturopathe en formation, à côté de son travail dans une organisation européenne, Marina s’est déjà alliée avec les abeilles d’Andreï pour soigner ses amis et sa famille. Le couple prépare aussi un projet de création du musée interactif de l’abeille dans le Centre Art et Nature Domaine de la Chouette à Kligenthal. À suivre… Infos : www.apilibre.fr www.renaturation-abeille.fr www.domainedelachouette.org


Photos: Franck Disegni - DR Texte : Jean-Luc Fournier OR BORD OR NORME N°33 Passages

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Frédéric et Mélanie Biessy

COUP DE FOUDRE À LA SCALA

La vie, le théâtre, l’amour…

En un an, le théâtre La Scala à Paris a réussi son premier pari : séduire un public et faire l’actualité dans une ville et un secteur d’activité où il est devenu ardu de surprendre et durer. Derrière la façade, il y a une belle histoire d’amour, un stock assez incroyable d’énergie et une vraie passion qui ne semble pas prête de s’éteindre… Si Or Norme s’intéresse à ce nouveau théâtre qui a vraiment créé l’actualité au printemps dernier au moment de son inauguration et dans l’année qui a suivi, ce n’est pas seulement à cause de son adresse du 13, boulevard de Strasbourg, à quelques encablures de la gare de l’Est. Si nous vous parlons aujourd’hui de La Scala, c’est parce qu’une Strasbourgeoise, Mélanie Biessy en est un des deux piliers.

Temple-Neuf, une véritable institution dans la capitale alsa-

ENSEMBLE DEPUIS LE 11 SEPTEMBRE 2001…

d’une amourette saisonnière sans importance » se souvient

Elle s’appelait encore Sengel quand elle est arrivée à Paris en 1995. Quelques années auparavant, elle avait quitté Strasbourg où ses deux parents, Danièle et Georges, tenaient le restaurant Zimmer-Zengel dans la rue du

cienne. « J’avais alors 23 ans » se souvient Mélanie. « J’avais envie de voyager et m’assumer et pour cela, il me fallait rompre avec le milieu familial. Après être passée par Lyon, j’ai donc rejoint Paris pour débuter un job de fiscaliste chez France-Telecom… » La rencontre de sa vie se fera quelques années plus tard, en septembre 2001. « C’était la fin de l’été et aussi celle Mélanie. « Et voilà que je me retrouve sur les gradins des arènes d’Arles, assise à côté d’un ami de mon copain d’alors, et je m’aperçois que ce garçon, manifestement, n’avait pas vraiment le moral… ». Lui, c’est Frédéric Biessy,


‘‘ L’expression artistique, je n’avais jamais pris le temps de l’explorer et la vivre. Cette rencontre m’ouvrait un champ énorme. ’’ sourit Mélanie. « Je me suis dit qu’il fallait absolument qu’on se revoit, j’ai tout de suite senti qu’une grande amitié pouvait naître, emplie d’échanges et de complicité. Je recherchais tout ça depuis longtemps, en fait… »

55 ans aujourd’hui, qui ne se fait pas prier pour avouer qu’il s’est alors spontanément confié à cette jeune femme que le hasard avait placé à ses côtés. « Je n’allais en effet pas très bien, j’étais en plein divorce, c’était très compliqué... ». Le courant est manifestement vite passé, comme le confirme Mélanie : « Très vite, je me suis retrouvée en pleine empathie, son histoire m’avait très émue. Puis, un peu plus tard, il m’a fait beaucoup rire. Et plus que tout, j’ai aimé l’entendre parler du métier de producteur artistique qui était le sien. J’avais toujours rêvé rencontrer un homme qui travaillait dans le monde de la culture et Frédéric côtoyait de très près le monde des artistes, montant des projets artistiques avec et autour d’eux. En fait je crois que cette rencontre a immédiatement ouvert un pan en moi qui était une partie de ma personnalité profonde que je n’osais pas exprimer jusqu’alors. L’expression artistique, je n’avais jamais pris le temps de l’explorer et la vivre. Cette rencontre m’ouvrait un champ énorme, en fait… » « Sincèrement, sur le coup, il n’était pas du tout question d’une histoire d’amour. J’avais surtout remarqué son empathie et sa gentillesse et très sincèrement, j’avais la tête ailleurs sur le plan sentimental…. » confie Frédéric. « C’est en fait moi qui lui ai demandé son numéro de téléphone »

Cette rencontre date du 9 septembre 2001. Mélanie et Frédéric se rappellent donc le lendemain et se donnent rendez-vous le jour suivant pour dîner, à Paris. Quelques heures avant le rendez-vous, Mélanie informe Frédéric par téléphone sur les tragiques événements qui se déroulent à New-York : « Ce n’est vraiment pas possible qu’on dîne ce soir comme si de rien n’était… » Après avoir à son tour découvert les images des tours qui s’effondrent, une seule idée squatte la tête de Frédéric : sauver ce dîner. Mélanie finit par se laisser convaincre et ils se retrouvent tous deux à la Closerie des Lilas, quasiment les seuls clients dans un Paris ce soir-là déserté. « Voilà, c’est comme cela que ça s’est passé et on ne s’est plus quittés… » conclut Mélanie en adressant à celui est aujourd’hui son mari un superbe sourire amoureux. Et Frédéric d’ajouter : « J’avais déjà trois enfants… Depuis, on en a eu trois ensemble avec Mélanie. Maintenant, on a donc six enfants. Et une Scala… » ajoutet-il de façon mutine. Ce qui nous ramène au lieu où cette interview est réalisée… UN LIEU À L’HISTOIRE MYTHIQUE Car nous sommes à l’étage du restaurant du tout dernier né des théâtres parisiens, La Scala, au 13 boulevard de Strasbourg, à mi-chemin entre le Châtelet et la gare de l’Est, quasiment face au Comedia et au théâtre Antoine, ses illustres voisins. Et ce théâtre appartient à ce couple délicieux et a, lui aussi, une histoire ébouriffante. « En fait, cette idée naît vers 2013 à un moment où Frédéric se retrouve en pleine période de doute au niveau professionnel… » précise Mélanie. « J’étais prêt à abandonner mon métier de producteur de spectacle vivant » confirme son mari. « Pour diverses raisons, je pensais que tout devenait


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Texte : Jean-Luc Fournier

Photos: Franck Disegni - DR

2010, avec son ami le comédien James Thierrée, le petit-fils de l’immense Charlie Chaplin… »

‘‘ Et pourquoi ne fonderais-tu pas ton propre théâtre ? ”  trop compliqué car une génération entière de directeurs de théâtres, mes partenaires de base, était en train de partir à la retraite. L’idée même de devoir reconstituer un réseau me fatiguait d’avance car ma véritable passion est dans le contact direct avec les artistes avec qui je pense pouvoir monter des projets. Et c’est de nouveau Mélanie qui va avoir l’idée décisive. À cette époque, elle a monté un fonds d’investissement international qui est incroyablement successfull : “Et pourquoi ne fonderais-tu pas ton propre théâtre ?” me dit-elle… Banco, se dit le couple. Mais encore faut-il le dénicher, ce lieu. Plusieurs visites et investigations plus tard, pas la moindre piste sérieuse. « Et puis arrive le 13 boulevard de Strasbourg… » sourit Mélanie. « Ce lieu, Frédéric l’avait déjà visité en

La Scala. En lui-même, ce lieu a une histoire incroyable. Ses portes se sont ouvertes pour la première fois en 1873 après que la veuve d’un richissime industriel du nord de la France, amoureuse de la Scala… de Milan, ait décidé de bâtir ce café-concert de 1 400 places. Plus tard, dans le Paris bouillonnant de la Belle époque, Mistinguett y débutera, Fréhel et Mayol y chanteront sous les yeux du tout Paris dont une certain Marcel Proust qui deviendra un habitué. Première fin de partie en 1936 : la Scala devient un cinéma style Arts Déco. La belle aventure cinématographique du lieu se terminera sordidement après l’arrivée au pouvoir de Giscard d’Estaing qui autorisera les projections de films classé X. La Scala deviendra alors le premier complexe parisien de films pornos. En 1999, nouveau virage, le X ne fait plus recette et le site est alors racheté par une église évangélique brésilienne qui voudra en faire un important lieu de culte. En vain… Abandonné, le bâtiment, largement plus que centenaire à la verrière d’origine complètement défoncée, était depuis longtemps devenu le royaume de milliers de pigeons quand Frédéric et Mélanie décident d’en faire l’acquisition il y a trois ans aujourd’hui. Sincèrement, entendre ce couple si chaleureux nous raconter les mille et unes difficultés surmontées pour ouvrir leur théâtre est impressionnant. 19 millions d’euros ont été déboursés — Frédéric Biessy précise sans problème que la brillante réussite professionnelle de son épouse a permis cet investissement — pour que renaisse La Scala du XXIe siècle. Le résultat est époustouflant. Depuis septembre dernier, les spectateurs se pressent dans un théâtre moderne ouvert à toutes les disciplines artistiques, un outil rêvé pour les créateurs, comédiens, metteurs en scène et artistes de toutes provenances. La salle et ses deux balcons sont entièrement modulables grâce à des gradins pouvant accueillir jusqu’à 750 personnes. Ces gradins peuvent être déplacés en quelques instants par la grâce d’un simple joystick électronique. La scène, large et profonde, se prête aux configurations les plus audacieuses. « L’acoustique est celle d’une cathédrale » s’enthousiasme Frédéric. 220 panneaux dernière génération renvoient le son parfait qui émane de près de 180 haut-parleurs.


Photos: Franck Disegni - DR

artistes ». Ce que ne dit pas Mélanie, c’est que si ce restaurant est devenu un endroit si apprécié et convivial, c’est parce qu’un grand pro veille à tout : Georges, son propre père, qui a donc repris du service pour l’occasion…

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Texte : Jean-Luc Fournier

En nous faisant visiter leur théâtre, Frédéric et Mélanie étaient très fiers. Et ils avaient de quoi. Avec ses beaux dégradés de bleu, quel outil superbe ! UNE SAISON PLUS TARD… La Scala. 13, boulevard de Strasbourg, Paris (10e) lascala-paris.com

Côté programmation et fréquentation, la première saison qui se termine a été un formidable succès. Mélanie aligne les chiffres, comme la vraie businesswoman qu’elle est aussi : « En huit mois d’exploitation, 55 000 spectateurs sont venus. Leur moyenne d’âge est de 29 ans. 32 spectacles ont été donnés et cela représente 250 levers de rideau. Parmi les spectateurs on a recensé 7000 jeunes de moins de 26 ans. De plus, 4500 élèves de 78 établissements scolaires ont découvert un spectacle… » Et la présidente de La Scala (c’est aussi son titre) de s’enthousiasmer sur ces artistes qui ont découvert et plébiscité ce nouveau théâtre et la splendide convivialité qui y règne. « Le restaurant y contribue beaucoup » reconnaît-elle « que ce soit pour un pré-spectacle en fin d’après-midi ou un dîner après le spectacle du soir avec, très souvent, la visite des

Dans quelques semaines, l’actuelle saison se terminera avec une belle présence sur scène, en solo : ni plus ni moins que l’excellentissime comédien Pierre Richard, séduit par l’ambiance du lieu et qui jouera jusqu’au 16 juin puis du 25 au 30 du même mois Petit éloge de la nuit. Au programme de la future saison, Philippe Torreton jouera La vie de Galilée de Brecht (du 10 septembre au 9 octobre), on verra François Morel pour les textes de Raymond Devos (J’ai des doutes du 5 novembre au 5 janvier), Elodie Bouchez (1h30 pour s’aimer quand même, du 5 décembre au 5 janvier) entre autres avec, côté musique, un concert exceptionnel du compositeur de musique contemporaine Philippe Manoury le 10 mai… « On va profiter de cette intersaison pour affiner plein de choses » confie Mélanie Biessy. « On s’adapte, on va recaler nos ressources humaines et recalibrer nos outils. On va continuer à aller crescendo. À La Scala, tout est possible… » sourit-elle. On voulait vous la conter, cette belle histoire comme on les aime à Or Norme. C’est un peu comme une pièce de théâtre : une rencontre sur les gradins séculaires des arènes d’Arles qui bouscule deux destins, des timidités spontanées qui se découvrent, un amour qui se déclare un jour de tragédie mondiale où près de 4 000 vies s’éteignent en quelques heures, un destin commun qui se scelle, un vieux théâtre abandonné au cœur de la Ville Lumière : tous les ingrédients d’un beau scénario sont là. Sauf que ce n’est ni une mise en scène, ni du théâtre… C’est la vie, la vraie. Celle qui ne s’exprime réellement que lorsqu’on ose…


STOLPERSTEINE

Descendants « La co-naissance, en vérité, est amour. » Dialogues avec l’Ange - Gitta Mallasz

PRÉAMBULE Chers lecteurs d’Or Norme, Quatrième texte de la série « Fiction du réel », « Descendants » est inspiré par mes entretiens avec plusieurs personnes à l’initiative de la pose des stolpersteine à Strasbourg. Les personnages du récit sont fictifs...

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Texte : Eleina Angelowski

Photos : Abdesslam Mirdass - DR

Eleina Angelowski

– « Allo, David, tu dors ? – Non, pas vraiment, et toi pourquoi tu ne dors pas ?

– Je ne te l’avais jamais dit, mais…

– C’est ce texte, tu sais, il clignote sans cesse dans ma tête. Hier c’était le 1er mai, on a posé les premiers stolpersteine à Strasbourg, je devais assister moi aussi aux cérémonies, mais j’étais malade, toute la journée et je n’y suis pas allée. Ça fait des mois que je travaille sur ce sujet… Je dois rendre le manuscrit dans une semaine et je ne suis pas sûre de moi… tant de paradoxes qui me travaillent au corps, Dave. Je n’imaginais pas dans quoi je m’embarquais quand j’ai donné mon accord à l’éditeur.

– Quoi ?

– Christine, chérie, de quoi tu parles ? Laisse-moi me réveiller un peu… – Je pensais que tu étais réveillé, excuse-moi Dave. C’est que je dois en parler à quelqu’un, non, je dois t’en parler à toi pour y voir plus clair. Moi, je ne suis pas descendante de déportés, comme toi... – On est tous des descendants de victimes et de bourreaux, mais on préfère l’ignorer. On préfère croire qu’on est toujours du bon côté de l’Histoire, sauf que tu sais, l’Histoire remonte loin, là où les hommes préhistoriques se mangeaient entre eux… – Arrête Dave, ce n’est pas drôle… – Attends, sérieux, je me fais un thé et je t’écouterai. Tu m’as l’air d’avoir bien trébuché sur ces stolpersteine !

– Ma mère a retrouvé au grenier le carnet de Jacques, mon grand-père, en mars dernier ils ont vendu la maison des grands-parents. Je m’en souviens à peine de cet homme. Il parlait peu, souriait peu, je me demandais même parfois s’il respirait encore… Il était comme absent, ou présent malgré-lui. Tu sais, il était l’un de ces 150 000 Alsaciens que l’on a appelé des « malgré-nous » - drôle de façon pour dire qu’on les avait embarqués dans une guerre qui n’était pas la leur et dont ils ne sont jamais revenus en vrai. Il est mort quand j’avais 3 ans, il s’était marié à mamie Catherine assez vieux déjà… Tu sais ma mère, elle ne m’avait rien raconté. Je ne savais même pas qu’il était allé au front russe et tout ça. Elle n’aimait pas parler de lui, comme si elle en avait honte… – Christine, chérie, je ne comprends pas. Quel est le rapport entre cette histoire et ton texte sur les stolpersteine à Strasbourg et en Alsace ? – C’est que depuis que je me suis mise à travailler là-dessus, tout me renvoie à ma propre histoire, à ma propre vie… à la maladie du silence, à une guerre souterraine qui ne s’éteint jamais… Je rêve parfois de la tête de ma mère, défaite les matins après ses cuites, divorcée, malade, angoissée, jamais vraiment là pour moi ! Elle, elle…


Malgré tout ce qu’on a pu ériger comme monuments, dire et écrire, le nazisme continue à faire des victimes des années après, génération après génération… en silence ! Chez les déportés qui ont survécu, comme chez les « malgré-nous », ou des malgré-eux, je ne sais toujours pas si j’en fais partie moi aussi… Écoute, j’ai envie que tu l’entendes, ce que Jacques a marqué dans ses carnets après avoir raconté comment il a été dénoncé pour avoir fait passer des gens en zone libre, y compris des Juifs : Ils m’enferment en camp de concentration, et ensuite c’est le procès, à Berlin, au Volksgerichtshof, pour haute trahison. Et en attendant le procès, la prison avec les droits communs… Le tribunal du peuple c’est simple et rapide. Le bourreau est présent dans la salle, l’exécution se fait immédiatement. Le bourreau coupe les têtes dans une salle tendue de tissu rouge, à la hache. Ce n’est pas la guillotine à la française, c’est à la main. Je me souviens de cette nuit avant le procès. C’est ça que je vois toutes les nuits le tribunal tendu de rouge toutes les nuits je rêve que je suis condamné à mort toutes les nuits… Faut faire le tri. Je suis seul face à tout ce monde dans la tête. Si je les laissais se glisser deux minutes dans mon manteau, eux autres. S’ils pouvaient sentir. Deux minutes de ce que j’ai senti, ils tomberaient raides, morts, alors. Je garde le manteau. Je n’ouvre pas. Je suis là pour personne. Les mots, les mots. Je n’ai pas

le dictionnaire pour faire comprendre tout ça. Ce n’est pas que je l’aime plus, elle, Là, il parle de ma grandmère, Ce n’est même pas ça. Ce n’est pas que je ne les comprends plus, eux autres. Non, ce n’est pas ça. Faut pas me toucher. Faut pas me parler. J’ai besoin de nuits, de beaucoup de nuits, de plusieurs vies que je n’ai pas. Pour voir clair dans tout ça… (1) – Allo, Dave, tu es la ? – Oui, je viens d’ouvrir la fenêtre, j’ai besoin de sentir l’odeur des feuilles sous la pluie. Elle me rend toujours innocent, amoureux… – Dave, j’ai attendu deux mois pour te le dire, dire que j’étais descendante d’un homme comme ça, un tourmenté, un malgré-lui. J’attendais que tu sois loin, pour t’en parler… au téléphone… pour éviter ton regard qui aurait pu se poser sur moi, ne serait-ce qu’un seul instant, comme sur une étrangère, déjà que tu t’es marié à une goy. Tu comprends, je suis la petite fille d’un gars qui a servi à la Wehrmacht, même aux côtés des SS… enrôlé de force, certes, mais… – Tu sais chérie, l’innocence, la vraie, on ne la connaît pas encore dans ce monde ici-bas. Dans toutes les familles, on a des silences que l’on a si peur de rompre, des abîmes… Écoute, en 1944, mon arrière-grand-mère a vu partir sa grand-mère à elle à la gare de Bobigny sans pouvoir lui dire au revoir, prétendant ne pas la connaître,


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Texte : Eleina Angelowski

Photos : Abdesslam Mirdass - DR

ni elle, ni sa tante, ni ses cousins… Ses parents avaient fabriqué des faux papiers pour se faire passer pour des descendants d’Aryens, il fallait mentir pour survivre, Christine, renoncer à sa naissance, à ses origines, à une partie de sa famille. Tu imagines l’horreur, le silence, les cauchemars à répétition ? Le silence est parfois le seul remède… qui finit par devenir poison. – Oui… C’est ça exactement le problème avec ce texte, Dave. J’étais censée écrire sur la mémoire des déportés à qui on consacre des stolpersteine à Strasbourg, mais les personnes que j’ai sollicitées m’ont demandé de ne pas parler de leur famille concrètement dans un texte grand public qui paraîtrait dans la région. Depuis des mois, l’association Stolpersteine 67 contacte des membres des familles de déportés pour choisir 20 des 869 victimes sur Strasbourg pour la pose des premières stolpersteine en mai. Des étudiants de l’université travaillent avec Fabienne Regard, l’historienne présidente de l’association. Ils croisent les récits avec les données des archives départementales du Bas-Rhin… On parle d’un grand projet pédagogique qui devrait associer des élèves des lycées et des étudiants de l’université à l’initiative pour éviter toute forme de négationnisme, combattre l’antisémitisme, le racisme... Mais la parole, la parole Dave, est encore prisonnière des cœurs en souffrance.

noms sur des plaques dans l’espace public n’allait-il pas provoquer des réactions antisémites ? Sans doute est-cette même crainte qui habite ceux, des anciens surtout, qui ne veulent pas voir leur nom paraître dans la presse locale à l’occasion des Stolpersteine. Ils se méfient... J’ai lu le livre de Pascale Lemler Pages de garde et je suis restée sans voix, comme si en moi son histoire ne cessait de résonner, comme ce « monde où ce qu’on ne dit pas, se dit malgré soi. » m’était si familier. Elle avait senti que derrière le silence de son père s’ouvrait l’abîme de l’innommable, la disparition de trois générations de parents proches : « destinés à être rasés, rayés, gazés, partis en fumée »… Et puis, il y a ce chantre, venu officier au mariage de Pascale, un miraculé des chambres à gaz dont elle a appris l’histoire bien plus tard : « son enfant, il l’avait lui-même porté dans la mort, emporté dans ses bras, dans une chambre mortuaire, dans la chambre sans air. Il l’avait emporté avec un bout de tissu, un doudou concédé que le petit avait pu garder… ce chiffon mouillé sur lequel l’enfant avait bavé, torchon souillé sur lequel d’autres avaient uriné. L’humidité l’avait protégé ; ce tissu à deux visages lui avait servi de masque à gaz… » 2 Comment a-t-il pu continuer à vivre cet homme, revenir, chanter, raconter ? – Ça prend du temps Christine, mais tôt ou tard ça sort. Tu vois, quelqu’un comme Simone Polak, strasbourgeoise elle aussi, a décidé à la fin de sa vie de tout raconter. Je l’ai entendu à la Librairie Kléber en janvier, à 90 ans, elle a enfin osé décrire, à l’aide de l’écrivain public Muriel Klein-Zolty, l’enfer d’Auschwitz. Elle, y a vu la fumée emporter les cendres de sa mère et de son petit frère. Et tu sais, elle a beaucoup souffert à son retour des camps, comme tant d’autres qui, après avoir survécu et être rentré chez eux, ont eu le terrible sentiment de ne pas être crus, ni même écoutés. « On a tous souffert de la guerre ! », qu’on leur disait ! On ne voulait pas, ou peut-être qu’on ne pouvait pas reconnaître la vérité des camps d’extermination. Comment prêter foi à ces récits révélant le mal absolu au cœur du monde civilisé ?

– Je sais, la peur est toujours là, comme cette étrange forme de culpabilité chez les survivants d’avoir échappé à l’innommable, au génocide…

– Après-guerre, la société devait se reconstruire… En Alsace, c’était encore plus compliqué qu’ailleurs, à cause des malgré-nous surtout. C’est pour ça que Germain Muller avait intitulé sa pièce « Enfin, n’en parlons plus ! » Mais il arrive un moment où il faut dire la vérité sur les déportés, sur les malgré-nous.

– C’est ça… La Strasbourgeoise Pascale Lemler, descendante de déportés, est allée à Berlin dans l’atelier du sculpteur Michael Friedlander. À la main, il grave au poinçon chaque lettre du Stolpersteine. Alors, elle s’est souvenue de la réaction qu’a eu son père lorsqu’il fut question de poser des Stolpersteine pour sa famille et de sa crainte de voir se répéter ce qu’il avait connu : après les accords de Munich des Alsaciens pro-nazis avaient vandalisé des magasins de personnes juives à Strasbourg et cassé des plaques de médecins juifs, comme celle de son père. Inscrire de tels

– La Vérité ? Mais c’est justement à cause de la Vérité avec grand un V qu’éclatent toutes les guerres. On ne peut entendre certaines vérités qu’à condition d’accepter la part d’ombre que nous tous portons en nous, nous pardonner et pardonner aux autres. Quand la victime reconnaîtra la part d’humanité irréductible de son bourreau et le bourreau reconnaîtra une communauté d’origine et de destin avec sa victime, alors la paix véritable pourra advenir. C’est pour ça qu’un jour si on a des enfants, on devra leur faire prendre conscience la part de bourreaux et des victimes qui dorment


en eux et qui pourraient refaire surface si on laisse le désir de puissance, l’argent ou le fanatisme prendre le dessus sur le respect de la vie… – Oui, j’en ai entendu parler. Il y a eu aussi toute cette polémique autour du projet de Mur avec les noms de toutes les victimes alsaciennes et mosellanes de la Seconde Guerre mondiale à Schirmeck. On a bloqué le projet parce que pas mal du monde alertait sur le risque d’y faire figurer des noms de collabos volontaires au régime nazi à côté de ceux des déportés. – C’est aussi parce que même si les malgré-nous sont aussi des victimes du nazisme, ils n’ont pas été victimes de génocide… Même à l’intérieur de l’association Stolpersteine 67, l’idée de poser un jour des pavés à la mémoire des incorporés de force ne fait pas consensus. Moi, je comprends qu’on ne veuille pas faire l’amalgame… – Oui, c’est vrai, mais je suis d’accord aussi avec mon ami Georges Federmann qui a expertisé environ 500 malgrénous dans son cabinet. Tu le connais ? C’est le psy des pauvres, celui qui se balade en ville pieds nus avec un chapeau juif pointu ? – Oui, il est un des membres fondateurs de l’association Stolpersteine 67. – Pour lui, rappeler les victimes du nazisme à travers le même type d’objet commémoratif pourrait enfin faire cesser la guerre des mémoires, entamer le processus de guérison du corps collectif. Tout en reconnaissant l’immense différence entre le principe du génocide et de l’incorporation de force… on pourrait reconnaître aussi notre communauté de destin entre humains qui veilleront à ce que leur humanité commune ne soit plus jamais niée par des futurs nazismes, prêts à exploiter de nouveau nos différences ethniques, religieuses, nationales... – J’y reconnais bien Georges. Il m’a fait connaître un jour un prince, un mendiant gitan qu’il a invité manger avec nous sur une terrasse… – Oui, il croit encore dans les contes de fées, comme moi. J’ai vu le DVD du documentaire, sorti récemment, où il parle de son crédo en tant que psychiatre. « Comme elle vient » en était le titre. Il dit des choses, pas toujours faciles à entendre, tu sais. Comme par exemple que parmi les médecins dans les années 30, certains Juifs allemands partageaient avec leurs collègues nazis des visions racistes et hygiénistes concernant les sourds, les handicapés et les vieux. En 1939, cette idéologie s’est retournée contre eux… Il dit aussi qu’à Nuremberg, seulement seize médecins condamnés et seulement sept condamnés à la peine de mort pour avoir fait des expérimentations avec des déportés, les autres ont été recyclés dans le système de santé et d’enseignement… Un système où on continue trop

L’arbre de Vie Marc Chagall

souvent, à attribuer une valeur différente à la vie humaine selon qu’il s’agisse d’un pauvre, d’un immigré, d’un sans-papiers ou d’un médecin, d’un businessman… Georges insiste qu’il faut absolument enseigner le procès de Nuremberg à la faculté de médecine en France. Il faut combattre le négationnisme, non pas pour ériger ad vitam aeternam les Juifs comme étant les seules victimes du nazisme, ni pour célébrer notre exemplarité démocratique d’aujourd’hui, mais pour rappeler que nous ne sommes jamais à l’abri de la résurgence du nazisme, tant que nous n’abordons notre propre capacité à succomber au mal, tant que nous n’osons pas regarder en face la vérité sur l’atrocité que l’homme a pu commettre contre l’homme, tout cela au nom de la purification qui devait conduire vers le Surhomme ! N’est-ce pas de ce même Surhomme dont rêvent aujourd’hui les transhumanistes. Ils remplaceront les chambres à gaz par des fours à bébés, on produira de bons citoyens augmentés à travers des prothèses informatiques et une belle sélectogenèse ! Plus d’amour, plus de sexualité, plus de mort même ! Ce sera un monde où on fabriquera des bébés à la demande. Eux, ils n’auront aucun problème avec leur mémoire familiale ou nationale !...Allo, chérie !? – Oui, je suis là… – Tu as un joli silence, toi, tu sais ? À 500 km je sens le parfum de ta respiration – Dave, je voulais te dire aussi que… J’ai en moi un Autre… qui ne dort pas non plus, un descendant ou une descendante de déportés et de malgré- nous…  » Sources : (1) Extrait du roman « Porte Blanche » d’Isabelle Klein (en cours d’édition) (2) Extrait du livre de Pascale Lemler Pages de garde, BF éditeur 2009. (3) Simone Polak, Agis comme si j’étais toujours à tes côtés, éditions le Manuscrit, 2018. Elle reçoit en juin cette année le Prix Véronique Dutriez, attribué par le Cercle Menachem Taffel à une personnalité culturelle (littérature, peinture, théâtre,...) qui a œuvré pour la mémoire de la Shoah et sa dimension de modernité, ainsi que pour des causes humanitaires.


POUR TOUTES LES VICTIMES DU NAZISME

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Texte : Eleina Angelowski

Photos : Abdesslam Mirdass - DR

Les pavés de la mémoire

Sous l’égide de l’association Stolpersteine 67, ce sont vingt pavés de la mémoire qui ont été scellés le mois dernier sur les trottoirs de Strasbourg, là où ont été arrêtés puis déportés autant de Juifs strasbourgeois durant les années de plomb de la quatrième décennie du siècle dernier. Stolperstein est un « concept » qui a vu le jour en Allemagne il y a dix-sept ans, initié par le sculpteur allemand Gunter Demnig, en mémoire de déportés roms de Cologne. Il s’est étendu ensuite à toutes les victimes du nazisme : Juifs, Tziganes, malades mentaux, handicapés, homosexuels, résistants… Le terme vient du verbe allemand stolpern (trébucher) et Stein (la pierre). Un stolperstein est un petit pavé de 10 cm X 10 cm, recouvert d’une fine plaque de laiton sur laquelle ont été gravés le nom, les dates de naissance, de déportation et de mort des victimes du nazisme. Il est apposé devant le dernier domicile connu du déporté. Très connues en Allemagne et dans le reste de l’Europe puisque près de 80 000 pierres parsèment le continent, les « pierres à trébucher » font même l’objet d’une tradition, chaque mois de novembre, lors de la commémoration de la sinistre Nuit de Cristal, ce dramatique pogrom contre les Juifs allemands (au total, le pogrom et les déportations qui le suivirent causèrent la mort de 2 000 à 2 500 personnes). Chaque nuit du 9 au 10 novembre, les Allemands polissent consciencieusement à la main la surface en laiton des Stolpersteine, l’alliage ayant naturellement tendance à noircir à l’air libre.

La pose des vingt premières pierres à Strasbourg a été initiée par l’association Stolpersteine 67 sous la coordination de l’historienne Fabienne Regard avec le soutien du lycée Ort, mobilisé par le plasticien Richard Aboaf qui est directeur des études de l’établissement. Ces vingt premiers pavés de la mémoire ne représentent que le début d’un long processus, puisque plus de 850 Juifs strasbourgeois ont été assassinés par les nazis. Leurs descendants ont été contactés via notamment les réseaux sociaux. Même 75 ans après, l’Histoire demeure douloureuse parmi la communauté juive. René Gutman, l’ancien grand rabbin de Strasbourg, était opposé à la réalisation de ce projet, estimant que les piétons fouleraient la mémoire des déportés. Son successeur, Harold Abraham Weill, a lui estimé que les « pierres n’ont rien de religieux et renvoient d’abord à des histoires et des vies qui ont été anéanties ». En même temps qu’à Strasbourg, 27 Stolpersteine ont été posés à Muttersholtz (petit village du Ried, près de Sélestat) et 24 à Herrlisheim-près-Colmar, dans le Haut-Rhin. Jean-Luc Fournier


LE PARTI-PRIS DE THIERRY JOBARD

“ La vérité ? C’est pas ici ! ”

Texte : Thierry Jobard

Photo : DR

Jésus a dit: « Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage de la vérité ». Pilate lui a demandé « Qu’est-ce que la vérité? ». Nous n’avons pas la réponse du Crucifié. C’est con, ça nous aurait peut-être évité bien des embrouilles… Depuis qu’il a fait son entrée dans le prestigieux Oxford Dictionary, et surtout depuis l’élection d’un certain Donald T. et le Brexit, le terme de post-vérité s’est imposé dans le vocabulaire, usuel et intellectuel. Accompagné de cet autre du même tonneau : les fake news. On pourrait croire qu’il s’agit là d’un nouveau hochet pour journalistes ou communicants, une nouvelle lubie sans conséquences. Après tout, les États-Unis, c’est loin, l’Angleterre encore plus. En fait il n’en est rien, et il est à craindre que cette fâcheuse tendance ait des répercussions bien plus dommageables qu’on ne le supputerait a priori. Pour le dire en un mot, plutôt que d’une nouvelle façon de faire de la politique, la post-vérité conduit à une nouvelle façon de défaire la politique.

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ON NE FAIT PAS DE BONNE POLITIQUE AVEC DES BONS SENTIMENTS Une définition liminale de la post-vérité s’impose. Il ne s’agit pas, comme le préfixe le laisserait supposer, de passer à une ère d’après la vérité, à son dépassement. Tout simplement, elle n’importe plus. La vérité est dévaluée. Ce n’est plus la réalité ni la véracité qui compte mais l’émotion et l’adhésion que suscitent les énoncés (1). Certes, on pourrait objecter que la chose n’est pas nouvelle. Une longue tradition de mensonge a accompagné la politique. « Il y a des exemples plein les manuels » comme dirait Léonard Michalon. Pensons à la raison d’État, qui permet d’occulter certaines réalités gênantes pour le pouvoir. Et avant cela aux préceptes machiavéliens adressés au Prince : « ll est sans doute très louable aux princes d’être fidèles à leurs engagements ; mais parmi ceux de notre temps qu’on a vus faire de grandes choses,

il en est peu qui se soient piqués de cette fidélité, et qui se soient fait un scrupule de tromper ceux qui reposaient en leur loyauté » (2). Pour le dire autrement : on ne fait pas de bonne politique avec des bons sentiments et les pleurnicheries des bonnes âmes n’y changeront rien. Vous me direz, tout ça c’est loin et à l’époque ils étaient moins avancés que nous, tout ça… Mais il me semble qu’en matière de saloperies, le XXème siècle, qui n’est pas si loin, a fait exploser tous les quotas. Quant au XXIème, il ne me semble pas très sexy pour le moment. On n’est jamais aussi évolué qu’on le croit. Hormis les mensonges et manipulations, on pourrait avancer les trucages de chiffres, d’images et de vérités historiques dont furent friands les régimes staliniens. Mais là comme pour les exemples précédents, contrairement à ce qui se passe aujourd’hui avec la post-vérité, la vérité reste une norme reconnue. On la connaît, on la contourne, on l’arrange mais on veut qu’elle soit reconnue comme telle, qu’elle devienne LA vérité. Désormais c’est tout à fait différent. Trump énonce des énormités, tout le monde le sait mais rien ne se passe à part les protestations habituelles qui d’ailleurs ne changent rien. Comme le dit le proverbe: « Le mensonge peut faire trois fois le tour du monde avant que la vérité se mette en route ». Mais le pire c’est bien de constater que malgré ces énormités, la popularité de Trump ne faiblit pas. Autrement dit, qu’il s’agisse de vérités ou de mensonges, l’effet est le même, la frontière entre les deux n’existe plus. Enfin non seulement les discours construits en réponse n’altèrent pas le pouvoir corrosif des fake news mais ils l’entretiennent. UN FOSSÉ SE CREUSE ENTRE LA RÉALITÉ ET LE DISCOURS POST-VÉRITÉ C’est un peu problématique. Car sur quoi repose une société, mis à part ses institutions, ses lois, ses usages et ses valeurs? Sur la confiance. Cela se mesure très simplement avec un exemple trivial. Si vous traversez une route quand le feu piéton est vert c’est que vous faites confiance aux automobilistes. Si la confiance n’est plus là, vous avez intérêt à courir vite. De même si votre médecin vous annonce que vos maux de ventre sont dus à une mauvaise alimentation alors que vous avez un cancer des intestins, vous regretterez vite de ne pas


le savoir. La vérité est aussi une valeur. Elle n’est donc pas purement théorique ni intellectuelle mais aussi pratique. Car même si la recherche de la vérité peut-être affaire de philosophes ou de théologiens, nous avons tous besoin de vérités. Et ce principalement en démocratie où la transparence des institutions et de l’exercice du pouvoir sont de mise (cette fois c’est en théorie). Mais c’est également le cas pour la science, la presse ou la justice, quoiqu’on en dise. Il y a donc un fossé qui se creuse entre la réalité et le discours post-vérité. Or, mine de rien, c’est là remettre en cause une conception du vrai qui remonte à l’Antiquité. Selon cette conception, la vérité est adéquation au réel (adéquation rei et intellectus), a minima dire la vérité c’est dire ce qui est: la neige est blanche, le soleil brille, mon voisin est un con, sont des propositions vraies et objectives. Cette objectivité permet à tous de s’accorder sur elle. Or la post-vérité renverse ce schéma en promulguant comme seul critère la subjectivité. Comme il existe à peu près autant de subjectivités que d’individus sur terre, cela va réduire les chances de se mettre d’accord. Ici l’émotion s’oppose à la délibération, l’invective à l’argument, la simplicité trompeuse à la complexité. Tout le contraire donc de ce qui est attendu en démocratie. De plus, même sans vouloir trop simplifier, l’objectivité est plutôt du côté rationnel, la subjectivité du passionnel. C’est du moins ainsi qu’elle s’exprime le plus directement. D’où cela vient-il? Tout d’abord du développement d’internet et des réseaux sociaux. Si auparavant le nombre d’émetteurs d’informations était réduit et son fonctionnement à sens unique

(l’État, la presse, les institutions transmettaient l’information vers le public), les choses changent avec le net et la mise en réseaux. Désormais tout le monde émet et reçoit. Et comme les réseaux sociaux obéissent à la maxime « c’est pas parce qu’on a rien à dire qu’il faut fermer sa gueule », ça brouille salement l’écoute. Mais il est sans doute des raisons plus profondes en sus. Car des définitions ou des conceptions différentes de la vérité (en dehors de celle de

“ Les réseaux sociaux obéissent à la maxime : c’est pas parce qu’on a rien à dire qu’il faut fermer sa gueule. ” la vérité comme adéquation qui reste solide) existent. Elles ont ponctué l’histoire de la pensée, introduisant le doute mais permettant du même coup d’approfondir la réflexion sur le sujet. On ne rentrera pas ici dans le détail (mais rien ne vous empêche de le faire, accrochez-vous simplement au bastingage). Mais dès les origines de la pensée occidentale, en Grèce donc, le philosophe a deux ennemis naturels: le rhéteur et le sophiste. Le premier persuade par sa science du discours, mais peut persuader de choses fausses. Le second nie la norme du vrai et prône la seule existence d’un vraisemblable et l’efficacité du raisonnement, que la fin soit vertueuse ou non. On voit que le débat ne date pas d’hier.


ON N’A JAMAIS RIEN GAGNÉ À L’ÉPARPILLEMENT Mais plus récemment, c’est Nietzsche qui produit le grand ébranlement dans l’édifice de la vérité en critiquant la notion même d’objectivité et surtout en énonçant : « Il n’y a pas de faits, que leurs interprétations ». Ce qui ouvre la porte à un méga-soupçon…

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Texte : Thierry Jobard

Photo : DR

Soupçon auquel certains penseurs se réclamant de lui donneront un écho à notre époque en conduisant la déconstruction du discours philosophique (Derrida). Avec le post-modernisme et la critique des « grands récits » de la modernité (celui du progrès notamment), Lyotard enfonce le clou. Le vrai de la science, le beau de l’art, le juste de l’action politique ne sont pas compatibles et nos sociétés sont désormais des communautés fragmentées. On voit bien le risque inhérent à cette interprétation : le relativisme. Hé bien on a sauté dedans ! Et à pieds joints. Si et seulement si les normes disparaissent, ainsi que l’autorité des institutions qui les soutiennent (non non, je ne suis pas en train de prôner un retour à l’autorité et aux valeurs ancestrales, pas de faux procès, merci), et puisque chacun est libre d’exprimer son opinion et de la faire circuler sur le net ; si et seulement si la rapidité des échanges prend le pas sur le temps de la réflexion et puisque l’émotion tend à l’emporter sur la délibération ; alors c’est la mouscaille : CQFD. Parce que si la vérité est une valeur, elle doit être partagée et, comme toutes les autres valeurs, elle permet l’établissement d’un sens commun. On n’a jamais rien gagné, il me semble, à l’éparpillement. Si encore nous vivions en dictature, je ne dirais rien. Mais nos régimes reposent également sur ce qu’on appelle la citoyenneté, donc une responsabilité. Et là-dessus, on peut tourner le problème dans tous les sens, sortir les arguments les plus moisis, il n’y a pas à barguigner. Si on ajoute à cela qu’en général les réseaux sociaux ne font que confirmer les opinions déjà établies parce qu’ils ne mettent en relation que des gens du même avis et que dans la masse démentielle d’informations disponibles on ne retiendra que ce qui nous arrange (le biais de confirmation), on voit que l’idée même de démocratie comme forum et lieu d’échange prend du plomb dans l’aile. On a donc affaire à des millions de personnes, chacune persuadée d’avoir raison, et qui braient leurs convictions à l’encan des likes, bouffis d’autosatisfaction. Mais le monde ne se voit pas derrière un écran.

Quant à la vérité dont parlait Jésus (mais je ne suis pas théologien) ce n’est certainement pas celle des philosophes. C’est celle d’un ailleurs, d’un au-delà qu’il s’agit cependant de préparer ici. Mais elle doit être donnée et reçue par le cœur, donc révélée (c’est pour ça que je ne suis pas théologien). On peut certes admirer la forme de ravissement qui s’empare de celui qui reçoit cette révélation, ou une autre expérience, qu’elle soit amoureuse ou esthétique. Mais cette vérité comme dévoilement (comme Archimède dans son bain) reste aléatoire. Ce n’est pas cette vérité-là dont on peut parler. La vérité comme valeur et pilier du sens commun, elle, n’est pas donnée, elle doit être construite : c’est un boulot. Mais (effet pervers du défunt État-providence ?), comme le souligne Matthew d’Ancona, le fait d’avoir délégué depuis si longtemps la responsabilité civique à des hommes/femmes politiques dont on se méfie pourtant, a conduit à une forme d’infantilisation des citoyens. (3) C’est l’éternel dilemme de la représentation : qui doit-on déléguer, les meilleurs d’entre nous ou ceux qui sont plus proches de nous ? Ceux qui savent ou ceux qui comprennent ? Il est peut-être temps de se reprendre en main et de se donner des vérités. Pas des vérités révélées, ni des vérités définitives, mais des vérités comme ouvertures sur des possibles, à l’opposé de la fatalité et du TINA (There is no alternative (au néolibéralisme)). Cela passe aussi par d’autres récits, d’autres inventions de nous-mêmes, à travailler à rendre réels. On peut reprocher beaucoup de choses aux idéologies, au moins fédèrent-elles les volontés. Hannah Arendt a écrit : « Le sujet idéal de la domination totalitaire n’est ni le nazi convaincu ni le communiste convaincu, mais les gens pour qui la distinction entre fait et fiction (c’est-à-dire la réalité de l’expérience) et la distinction entre vrai et faux (c’est-à-dire les normes de la pensée) n’existent plus ». (4) Je ne dis pas qu’il faut croire tout ce qu’il y a dans les livres, je dis seulement que ça mérite réflexion. (1) La définition exacte est la suivante : « Circonstances dans lesquelles des faits objectifs sont moins importants pour la formation de l’opinion publique que le recours à l’émotion et à des croyances personnelles » (2) Machiavel, Le Prince, mais je ne sais plus quel chapitre. (Re -) lisez-le. (3) Matthew D’ancona : Post-vérité, guide de survie à l’ère des fake news, éditions Plein Jour (4) Hannah Arendt: Les origines du totalitarisme, Gallimard, coll. Quarto


Photo : Caroline Paulus Texte : Jessica Ouellet OR D’ŒUVRE OR NORME N°33 Passages

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Sophie Barnès déguste le Pinot noir du Domaine Barmès Buecher

VINS D’ALSACE Doucement, le pinot noir se rebiffe… À cette époque de l’année, la Route des Vins s’agite au rythme du cycle végétatif. La chlorophylle peint le vignoble, et de minuscules grappes portant des ébauches de fleurs se dessinent. Les caveaux de dégustation, quant à eux, grouillent de touristes et d’Alsaciens en quête de grands vins blancs, véritables pépites d’or pour la région…

À Wettolsheim, Sophie Barmès nous accueille tout sourire dans un caveau moderne et lumineux. Sur l’un des comptoirs trône un coffret qui attire l’œil. La bouteille nichée révèle un pinot noir vieilles vignes 2009 ; un rouge de grande structure et de garde. Loin d’être une lubie du Domaine Barmès Buecher, la cuvée premium donne le ton aux consommateurs et aux confrères. L’avenir des vins d’Alsace ne sera pas monochrome. Dans cet esprit, les vins rubis quitteront - enfin le réfrigérateur afin de côtoyer rieslings, gewurztraminers, et autres cépages iconiques de la région sur les grandes tables. Une petite révolution.


Dans le merveilleux monde des accords mets et vins, les harmonies d’une même région apportent généralement une bonne dose de bonheur en bouche. Ainsi, un lambrusco, gourmand et délicatement effervescent, sied à la cuisine roborative de l’Émilie-Romagne (nord de l’Italie). Pensez lasagne alla bolognese !

LES BOUTEILLES QUI FONT POP

À Wettolsheim, Sophie Barmès décrit la cuvée 2009 avec quelques paillettes dans les yeux. La commercialisation rend hommage à la plus grande réussite de son père, qui a toujours cru au potentiel du pinot noir en Alsace. Ce millésime solaire ne pouvait être que remarquable. Issues de vignes plantées sur le Grand Cru Hengst, cette cuvée racée par le terroir a cette juste dose d’énergie et de tannins au palais. Les notes de menthol et d’eucalyptus marquent sa sagesse. Malgré son lot de qualités, il ne peut revendiquer la mention Hengst. De Marlenheim à Thann, les 51 Grands Crus de la région sont issus de cépages strictement réglementés, et toujours blancs. Depuis plusieurs années, les GC Hengst (Wintzenheim), Vorbourg (Rouffach), et Kirchberg de Barr espèrent trouver leur place au banc des exceptions. Le pinot noir trouve grâce sur ces lieux d’exception, notamment composés de calcaire. Une démarche collective visant la reconnaissance du cépage rouge a été déposée auprès de l’Institut National de l’origine et de la qualité (INAO). Le verdict est vivement attendu par les vignerons.

Depuis quelques années, pourtant, le vin coloré a le vent en poupe en poupe. Parmi les raisons qui expliquent ce soudain enthousiasme, l’œnologue du CIVA évoque « la hausse des températures et, de surcroît, la remontée géographique de l’encépagement ». La maturité plus précoce réussit mieux au pinot noir qui, malgré son tempérament de princesse, trouve enfin ses aises. Une nouvelle génération de vignerons, friands de stages auprès d’autres régions viticoles, contribue aussi à cet essor. Ils apprennent

Doucement, le pinot noir se rebiffe. Une poignée de vignerons le peaufinent à coups de rendements bas et de parfaite maturité, entre autres. Amateurs de nouvelles pépites, les marchés internationaux commencent à sentir le filon. Un travail de valorisation est actuellement entre les mains des acteurs locaux. Notamment ceux qui, pour l’amour de la tradition, cultivent le goût du verre traditionnel à pied. Dans tous les cas, la petite révolution en cours teinte d’ores et déjà l’or de la région.

En Alsace, la prépondérance des vins blancs fait écho aux influences culinaires germaniques. C’est que la fraîcheur d’un blanc tend à rendre la nourriture fumée et salée plus digeste. Pour l’amour du kassler et du bretzel donc, le raisin rouge a manqué d’attention. Thierry Fritsch, œnologue au Conseil Interprofessionnel des Vins d’Alsace (CIVA), souligne qu’il y a trente ans « on n’avait pas compris l’élégance du cépage ». Le pinot noir est un raisin fragile, capricieux, et sensible aux maladies. La connaissance approximative de son terroir de prédilection, de sa maturité, et de sa vinification, ont ainsi contribué à sa mauvaise réputation. Jean-Philippe Guggenbuhl, patron de l’incontournable Taverne Alsacienne à Ingersheim, se rappelle des clients qui, à l’époque, affectionnaient son caractère passe-partout et frais. Le rouge trouvait ainsi son chemin dans le verre des Alsaciens non amateurs de blancs.

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ou réapprennent à élaborer de bons vins rouges. Enfin, l’engouement pour les bouteilles qui font pop contribue à l’explosion des surfaces plantées. Au vu de la production qui ne cesse d’augmenter, les Alsaciens ont beaucoup à fêter !


COACH

THIERRY LAUREY

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Texte : Jean-Luc Fournier

Photos : Nicolas Roses - RCSA

“ Tout ce que je cherche depuis vingt ans, Strasbourg me l’offre ! ” Il ne faut pas se fier aux images. Sur son banc, ou debout, toujours à l’extrême limite du rectangle blanc tracé à ses pieds, Thierry Laurey s’agite, crie, s’indigne quelquefois et, avec cet œil noir qui souvent « regarde par en-dessous », semble même parfois bouder… Il ne faut pas se fier aux images. A l’issue d’une saison où le Racing aura une nouvelle fois haussé son niveau, entretien avec un entraîneur heureux. Et serein… Nous n’étions alors qu’à deux matches des « vacances », à la veille d’un Racing - Rennes où les Bretons vainqueurs de la Coupe de France auront finalement battus les Alsaciens vainqueurs de la Coupe de la Ligue, le Racing terminant sa saison en beauté avec une victoire à Nantes. Ces deux derniers matches, de toute façon, n’avaient aucune importance hautement stratégique, le Racing ayant assuré son maintien depuis longtemps. Alors, on s’est posé dans une petite salle dans les bureaux du Racing et, très cool, Thierry Laurey a répondu à nos questions. Du coup, loin de l’effervescence et du stress du cœur de saison, on a eu l’impression de pouvoir mieux faire connaissance avec cette montagne de passion et discuter comme jamais… Or Norme. Thierry, en se rappelant ces trois dernières saisons, montée en Ligue 1 avec un titre, maintien, re-maintien et un trophée national majeur, on se dit qu’il y a des entraîneurs qui ont un plus mauvais bilan que celui-là, non ? Ouais, ouais… (avec un petit sourire). Il y a des moments où ça sourit et des moments où ça sourit un peu moins. Honnêtement, je trouve que ça va un peu trop vite. Parce que le club doit grandir en même temps suffisamment vite pour suivre le rythme.

Quelquefois, à leur retour en Ligue 2, certains clubs y restent quatre ou cinq saisons avant de retrouver le plus haut niveau national. Nous, il ne nous a fallu qu’un an… La saison dernière, il nous a donc fallu pallier à une forme d’urgence avec des garçons qui pour beaucoup arrivaient du championnat national. Ça a été chaud puisque, finalement, le maintien s’est joué sur pas grand chose. Du coup, pour cette seconde saison en Ligue 1, on a eu la possibilité de recruter suffisamment de joueurs aguerris pour améliorer suffisamment l’équipe. On est assez fier d’avoir réussi cette partie recrutement, du coup. A partir de là, on a fait une saison somme toute correcte. Bon, certaines personnes trouvent dommage qu’on ne finisse pas la saison sur le même rythme mais je voudrais rappeler que c’est le premier printemps où depuis sept ans, le Racing ne joue rien d’important sur sa fin de saison. Depuis sept ans, soit on a joué pour monter, soit on a joué pour ne pas redescendre aussitôt. Pour une fois qu’on a un peu de relâche… Les organismes ont été très sollicités d’une part, et psychologiquement et mentalement, c‘est difficile de se maintenir à un très haut niveau sur toute une saison. Surtout que nous avons quand même remporté un trophée national qui nous ouvre la porte des qualifications pour une coupe européenne…


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Or Norme. Cette Coupe de la Ligue est bien sûr venue récompenser le travail de tout un club. Mais personnellement, c’est votre second trophée en deux ans, avec le titre de champion de France de Ligue 2 en mai 2017. Pas mal, non ? Oui, d’autant qu’en tant qu’entraîneur et même en tant que joueur, mon compteur était à zéro. Certains prétendent que cette coupe de la ligue est un trophée en bois. Moi, je veux bien, mais je voudrais rappeler quand même que pour l’emporter on a battu Lille, le deuxième du championnat, Lyon le troisième et Marseille, le sixième. Ces matches n’étaient pas en bois, il a fallu les jouer à fond. Pour nous, ce succès final est très valorisant…

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OR NORME N°33 Passages

OR D’ŒUVRE

Texte : Jean-Luc Fournier

Photos : Nicolas Roses - RCSA

Or Norme. C’est bien sûr tout le groupe qui a gagné cette coupe de la Ligue mais juste un mot sur cette séance de tirs au but et plus particulièrement sur la « Panenka » réussie par Dimitri Liénard. Quel geste ! Et quelle audace, quel culot surtout… L’avez-vous pressenti ce geste ? Non, parce que ce n’est pas un geste qu’il fait régulièrement à l’entrainement. Mais je dois reconnaître que c’était bien joué de sa part. Je m’explique : quand j’étais joueur et qu’on se retrouvait dans une série de tirs au but, je ne tirais jamais le premier. Toujours 3 ou 4. Comme ça, j’observais le gardien. Mon truc, c’était de frapper fort et au milieu. Pour que ça marche, il faut bien sûr que le gardien parte sur un côté, systématiquement. Si lors des deux premiers tirs au but le gardien partait sur un côté, je n’avais plus qu’à sécuriser mon geste et c’était au fond. Quand Dimitri s’est présenté pour le tir, j’avais un doute car nous savions tous que Caillard, le gardien guingampais, était un très bon gardien et qu’il avait particulièrement brillé dans cet exercice lors des précédents matches de son équipe. D’ailleurs, sur le tir de Dim, il part fort sur le côté. Seulement voilà, Dim réussit parfaitement ce geste exceptionnel et la met au fond… Or Norme. Tout comme il y a presque un an après son coupfranc décisif à la Meinau contre Lyon, ce geste de folie qui signe le maintien du Racing en Ligue 1. Dimitri Lienard n’a pas suivi la filière classique des centres de formations, il n’avait joué que dans des clubs amateurs avant de devenir professionnel au Racing. Ça veut dire que le football moderne permet encore à des joueurs de grimper seuls les échelons et de se faire eux-mêmes leur place au soleil ? Oui, s’ils sont à l’écoute. S’ils ne se persuadent pas que seule leur vision du football est la bonne et qu’ils ne doivent pas en changer. Oui, s’ils travaillent dur et ne se laissent pas détourner de leur but par tout ce qui environne le football de haut niveau. Nous, on est là pour leur éviter ça, pour qu’ils gardent leur fraîcheur et qu’ils conservent toutes leurs qualités naturelles et le sel de leur jeu en évitant de se laisser embarquer par l’environnement magique et nouveau que le foot de haut niveau leur offre. Ca vaut pour toute l’équipe. La saison dernière, notre premier match est à l’extérieur, à Lyon. En arrivant au stade une heure avant le coup d’envoi, mes gars faisaient des coucous dans les tribunes, des selfies à qui mieux mieux et j’en passe... Deux

heures et demi plus tard, on repartait avec quatre buts dans nos valises. Moi, au fond, ça m’allait très bien. On leur a dit : « Bon, maintenant c’est bon, vous avez compris pourquoi on vous avait mis en garde ? ». Du coup, ils sont revenus sur le bon rail. Il faut prendre des belles claques comme ça pour comprendre que là où on joue désormais, ce sont des tueurs qu’on rencontre. En championnat national on peut souvent être dans le loisir et la rigolade quand on a le vrai talent qu’il faut, en Ligue 2 faut déjà commencer à faire gaffe. En Ligue 1, les mecs ne font de cadeaux à personne et s’ils peuvent même te ridiculiser, ils n’hésitent pas. Cette saison, Paris en met neuf à Guingamp. La saison passée, Dijon en avait pris huit… Or Norme. Le maintien a donc cette saison été acquis assez tôt pour que le club puisse préparer au mieux la saison à venir. Le succès final en coupe de la Ligue a été formidable et le trophée va passer l’année qui vient en Alsace. Qu’est-ce qui a été primordial pour en arriver là ? Le recrutement, je crois. On a vendu un joueur assez cher pour pouvoir en recruter neuf autres dont on avait besoin. Du coup, évidemment, on a construit un groupe performant car on avait pris le temps de tous bien les profiler ces neuf joueurs-là. Il y a eu une très bonne préparation suffisamment longue et de qualité pour bien démarrer le championnat. On l’a démarré à Bordeaux, cette équipe dont les joueurs sortaient des qualifications de la coupe d’Europe et qui, pour ce match d’ouverture, étaient un peu carbonisés. Notre succès là-bas a permis de lancer l’équipe d’entrée sur la bonne voie… Et ensuite, le sérieux et le travail de nos joueurs, sans oublier nos jeunes qui nous ont fait l’agréable surprise de se révéler être au niveau de la Ligue 1. Tout cela a permis de réaliser tout ce qui a été fait ensuite… Or Norme. Et là dedans, quelle est la réelle part de l’entraineur au niveau psychologique ? Ce sont les joueurs que les spectateurs du stade et les téléspectateurs ne perdent jamais des yeux mais l’homme le plus exposé est sur le banc, non ?


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C’est vrai qu’aujourd’hui, tu es un peu obligé d’avoir cette emprise non seulement sur les joueurs et ton staff mais aussi quelquefois sur tes dirigeants et même quelquefois sur les supporters parce que tu dois tracer le sillon et donner la ligne directrice…

“ En Ligue 1, les mecs ne font de cadeaux à personne et s’ils peuvent même te ridiculiser, ils n’hésitent pas.”

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OR NORME N°33 Passages

OR D’ŒUVRE

Texte : Jean-Luc Fournier

Photos : Nicolas Roses - RCSA

Or Norme. Sincèrement, il faut quand même de grandes forces pour tenir le choc… Ah ! ça, c’est sur que ça pompe de l’énergie ! Parce que tu veux toujours être encore plus performant, toujours faire mieux et même quand la saison est globalement réussie, tu analyses et tu analyses encore. Cette saison par exemple : on a fait seize matches nuls. Tu ne peux pas t’empêcher de penser que si quatre d’entre eux, un quart quoi, avaient débouché sur une victoire, tu serais beaucoup plus haut dans le classement. Huit points de plus et ce n’est plus tout à fait la même musique ! Mentalement, l’entraîneur est sans cesse avec ses joueurs pour les tirer vers le haut et leur montrer la voie. Après, côté image, j’ai la réputation d’être un gueulard mais ce n’est pas réellement ça. Bon, OK, ça m’arrive parce qu’on n’est quand même pas dans le monde des Bisounours. C’est complexe, c’est de l’humain… Avec mes joueurs, j’ai des relations d’homme à homme, je les considère comme des adultes responsables mais je les recadre pour ne pas qu’ils se comportent de temps à autre comme des enfants. J’ai été joueur, je sais de quoi je parle… Or Norme. Cette aventure que vous vivez à Strasbourg… Thierry Laurey. Une aventure, ça c’est le mot juste. C’est une aventure qui réclame un peu de performance mais c’est bien une aventure… Or Norme. … et donc on imagine à quel point vous prenez votre pied… Ça oui ! Comment expliquer ça ? Tout ce que je cherche depuis vingt ans que je suis devenu entraineur, Strasbourg me l’offre depuis trois ans… A Ajaccio, c’était déjà formidable mais je sentais que le club aurait du mal à aller encore plus haut. Dans ce métier, il faut bien connaître les us et coûtumes et ne jamais les perdre de vue. Quand tu deviens entraineur professionnel de football, tu peux durer trois mois ou dix ans, voilà. Donc, faut pas trembler. Faut être sûr de toi. Alors les gens peuvent bien

penser : « Il n’accepte pas la critique ! Il a le melon ! ». Non, si tu n’es pas sûr de toi, ne deviens pas entraîneur de football. Si tu rentres dans le vestiaire et qu’il y a parmi les joueurs deux ou trois fortes personnalités et que tu commences à trembloter, t’es mort ! C’est comme dans la jungle : quand les lions attaquent un troupeau de zèbres, ils ne visent pas celui qui est en pleine forme, ils tapent celui qui boite… Alors, oui, quelquefois, dans certaines situations où mes consignes ne sont pas respectées, par exemple, je m’énerve ! Mais moi je sais que si je suis énervé, je ne suis pas nerveux… Au contraire, je suis plutôt généralement sûr de moi, de mon staff et de mes joueurs : j’ai voulu qu’ils soient là, je me suis donc engagé à ce qu’ils progressent et donnent leur maximum et donc, j’assume… Or Norme. Pour finir, et en pensant à la saison prochaine qui va arriver vite et qui, au demeurant, est déjà dans la ligne de mire de tous ceux qui ont des responsabilités au Racing, quels sont les objectifs raisonnables qui peuvent être espérés ? A mon niveau, il va falloir gérer ces matches de qualification pour la coupe d’Europe, dans tous les domaines, sportifs, logistiques, intendance, récupération. C’est un vrai défi. Si on allait au bout, par exemple, cela nous ferait neuf matches du 1er août au 1er septembre. Avec le championnat, ça nous fait d’entrée deux matches par semaines, le jeudi et le dimanche. Alors, on va adapter les traditionnels matches amicaux de préparation. Certes, on ne gagnera pas l’Europa League mais cette compétition, on la prend au sérieux. Parallèlement, il va falloir prendre des points en championnat de façon à se retrouver dans une saison quasi normale dès le début septembre. Pour ça, il va falloir particulièrement bien gérer les temps de jeu individuels... Et c’est sans compter avec les matches internationaux que vont devoir jouer certains de nos joueurs. On va essayer de gérer tout ça au mieux. Malgré toutes ces contraintes, les joueurs vont avoir quatre semaines de vraies vacances, pour bien couper, et il y aura quatre semaines de préparation au lieu de cinq ou six, normalement. Mais je vous confirme que cette coupe d’Europe on va la jouer à fond, tout comme notre début de championnat. Et de ce côté là, on va vouloir encore progresser même si, bien sûr, on ne va pas escalader les escaliers quatre à quatre, tout le monde s’en doute bien… Il faut quand même rappeler que nous n’avons pas un budget à 70 ou 80 millions d’euros, comme certains. On est à 40 millions, quoi… Pour y arriver, on estime aujourd’hui que quatre ou cinq nouveaux joueurs suffiront. Mais bon, dans ce domaine, la vérité d’un jour peut très bien ne pas être celle du lendemain… Or Norme. De toute façon, tous les feux sont au vert,  c’est ça ? Oui. (grand sourire)


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LE PIÉTON DE STRASBOURG Arnaud Delrieu, le piéton de Strasbourg, est allé flâner du côté du quai des Bateliers où on vient juste d’inaugurer le nouveau look de l’endroit : une vaste zone partagée où il fait bon déambuler avec, en contrebas, ce ponton déjà plébiscité par les jeunes ou moins jeunes dès le moindre rayon de soleil. La métamorphose d’un quartier qui, il y a peu encore, voyait les parechocs s’entasser les uns contre les autres…


LES ÉVÉNEMENTS

Le 27 février le Club des Partenaires Or Norme a accueilli Jeannette Bougrab pour son dernier livre, Lettre aux femmes voilées et à ceux qui les soutiennent. Un moment d’une grande et belle intensité. Le 23 avril c’est à une soirée en partenariat avec JAZZDOR que le BOMA a convié l’ensemble des partenaires pour un magnifique dîner-jazz.

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ÉVENEMENTS

Texte : Eric Génetet

Photos : Or Norme - Nicolas Roses

Du 18 au 25 mai, Or Norme était présent pour la 3ème année consécutive, pour accompagner les Internationaux de Strasbourg et y recevoir l’ensemble de ses partenaires et annonceurs grâce à qui vous pouvez lire Or Norme gratuitement, partout à Strasbourg.


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VU D’ICI… Le bloc-notes de l’actualité des derniers mois, malicieusement ou plus sérieusement revisitée par Or Norme. 25 FÉVRIER

07 MARS

Mort du résistant et ancien député Roland Leroy, directeur du journal L’Humanité de 1974 à 1994.

Pendant que la reine Elizabeth II publie son premier message sur Instagram, le cardinal Philippe Barbarin annonce qu’il va remettre sa démission au pape, après avoir « pris acte » de sa condamnation à six mois de prison avec sursis pour ne pas avoir dénoncé les abus sexuels d’un prêtre lyonnais. Grâce à Dieu, le Pape la refuse.

L’enquête pour viols est classée sans suite. La comédienne Sand Van Roy accusait le réalisateur Luc Besson, qui a toujours nié les faits, de quatre rapports sexuels non consentis.

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OR NORME N°33 Passages

ÉVENEMENTS

Texte : Eric Génetet

Photos : AFP - DR

DÉBUT MARS Le début du mois de mars est meurtrier. La voix d’Eddie Murphy et de Morgan Freeman à l’écran se tait, le comédien et réalisateur Med Hondo meurt à 82 ans. Il était le roi du doublage (Rafiki dans Le Roi lion et l’âne de Shrek). Luke Perry, la star de la génération Beverly Hills s’éteint lui aussi, la série avait fait de lui une idole. Jean Starobinski, spécialiste de Rousseau et de Diderot, un homme de savoir et historien des idées, s’en va.

Mehdi Nemmouche, le djihadiste français reconnu coupable des quatre « assassinats terroristes » commis en 2014 au Musée juif de Bruxelles, est condamné à la prison à vie. 14 MARS Bashung est mort il y a dix ans. Sa dernière compagne, la comédienne et chanteuse Chloé Mons, publie « Let go » chez Médiapop éditions. Elle raconte la dernière semaine de l’homme qu’elle aimait.

21 JANVIER

Un terroriste se filme en direct et tue des dizaines de personnes, avant d’attaquer la mosquée de Linwood à Christchurch, des images à peine croyables. Le bilan aurait dû être plus lourd sans le courage d’Abdul Aziz, réfugié venu d’Afghanistan quand il était enfant. L’homme de 48 ans s’empare d’une arme vide laissée derrière lui par le tireur avant de lui crier : « Viens par ici ». Le tueur lâche la sienne et s’enfuit. 20 MARS L’Union européenne inflige 1,49 milliard d’euros d’amende à Google pour abus de position dominante. Une goutte d’eau dans un océan de mépris.

06 MARS

29 MARS

Le PSG se ridiculise une fois encore en perdant à domicile face à « l’équipe 2 » de Manchester United. La Coupe aux grandes oreilles tire la langue à des Parisiens paralysés par l’enjeu, deux ans après la «remontada» de Barcelone.

Agnès Varda, cinéaste, photographe, plasticienne, artiste polymorphe, meurt des suites d’un cancer. Elle avait 90 ans. On n’oubliera pas Cléo de 5 à 7, Sans toit ni loi, Les plages d’Agnès, ou encore Visages villages sorti en 2017. Elle était la compagne de Jacques Demy et l’amie de nombreux artistes, dont Jim Morrison.


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30 MARS

21 AVRIL

Strasbourg remporte sa 3e Coupe de la Ligue de football aux tirs au but face à Guingamp. Dimitri Liénard chambre les supporteurs adverses après sa Panenka réussie, seul moment de spectacle d’une soirée un peu blême. Le Racing, enfin de retour à SA place, se qualifie pour la coupe d’Europe.

Des centaines de personnes sont tuées au Sri Lanka dans une série d’explosions dans plusieurs hôtels et églises où était célébrée la messe de Pâques. Daech revendique ces attaques suicides. 24 AVRIL 12 AVRIL D’après Seloger.com, Strasbourg est la 6e ville la plus agréable à vivre grâce à son dynamisme économique, son rayonnement culturel et européen. 15 AVRIL

03 AVRIL

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ÉVENEMENTS

Texte : Eric Génetet

Photos : AFP - DR

Lori Lightfoot, 56 ans, une femme noire et homosexuelle, est élue Maire de Chicago. Elle promet de réduire les inégalités dans une ville marquée par la violence due aux armes à feu. 12 AVRIL

Alain Soral, l’idéologue d’extrême droite, déjà condamné à plusieurs reprises pour provocation à la haine raciale, prend un an de prison ferme assorti d’un mandat d’arrêt, pour contestation de l’existence de la Shoah. La France est groggy après l’incendie qui ravage la toiture de la cathédrale Notre-Dame de Paris.

Strasbourg, Capitale verte européenne 2021 ? La réponse sera apportée le 20 juin prochain à Oslo par le jury final EGCA 2021. La ville figure parmi les finalistes, avec Lille et Lathi en Finlande. La compétition récompense chaque année une ville européenne de plus de 100 000 habitants pour la qualité de ses politiques publiques durables et son ambition pour l’avenir. L’objectif de la Commission européenne est d’inciter les villes à s’engager sur le long terme dans une ambitieuse démarche de transformation en vue de répondre aux défis environnementaux et climatiques. 11 AVRIL Matt Pokara est accueilli comme une star, chez lui, à Strasbourg, la veille du lancement de son nouvel album. Le maire l’a reçu à l’Hôtel de Ville rue Brûlée et ses fans l’ont accompagné toute la journée.

Hervé Forneri est mort des suites d’un cancer, son vrai nom est Dick Rivers, l’ex-leader du groupe Les Chats sauvages (créé en 1961 et auteur de tubes comme Twist à Saint-Tropez). Le même jour, l’immense Jean-Pierre Marielle nous quitte à 87 ans. Il était l’une des grandes figures du cinéma et du théâtre français. Pas de cul.

30 AVRIL Anémone, César de la meilleure actrice en 1988 pour Le Grand Chemin, meurt à 68 ans. Elle avait démarré sa carrière avec la troupe du Splendid et incarna Thérèse dans Le père Noël est une ordure. Quelques jours plus tard, c’est le fondateur de L’Arche, Jean Vanier, qui s’éteint.

18 AVRIL Acquitté du chef de « complicité d’assassinats » en première instance, Abdelkader Merah, le frère, est cette fois reconnu coupable et condamné à trente ans de prison.


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À NOTER LES RENCONTRES DU YOGA

Le féminin et le sacré d’un week-end, des enseignants totalement engagés dans leur pratique et des élèves, curieux de progresser, a fait son chemin. Un temps de partage convivial sur deux jours, avec l’envie de profiter d’un moment privilégié : tel est l’ADN des Rencontres du Yoga. LE FÉMININ ET LE SACRÉ

Photos : Documents remis

Célébrer le féminin n’est ni de l’ordre de la tradition, ni de celui de la revendication. La force de l’affirmation spirituelle s’élève au-dessus des loirs, des guerres et des diktats. L’expression du féminin sait et fait ce qu’elle veut : le sacré suffit donc où on ne l’attend pas, dans le droit d’exister socialement, au-delà des apparences, dans le droit d’être un corps créatif, dans l’art de se réinventer loin des stéréotypes.

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ÉVENEMENTS

Texte : Alain Ancian

Chanter le féminin et enchanter le sacré, c’est donner à tous de cette subtile énergie qui est aussi celle du cœur, de la force intérieure nécessaire à la connaissance de soi, de sa volonté à amplifier ses connaissances intuitives. Entrer en contact avec sa force vitale, c’est relancer le dynamisme créatif fondamental qui donne naissance à la vie. Le succès des Rencontres du Yoga 2018, placées sous le signe de la paix, a encouragé Valérie Estrade et Véronique Dubin, les organisatrices, à renouveler l’expérience. L’édition 2019 aura donc lieu dans la grande salle de l’Aubette et au centre de Yoga Actem. Elle est dédiée à Alexandra Peyre, professeur de yoga récemment disparue. Le yoga est un art de la transformation et cette transformation ne peut être effective sans la rencontre avec l’autre, soi-même, l’amour, une discipline, un art, etc… C’est un art du mouvement qui s’ancre dans l’instantanéité de la vie, dans l’ici et le maintenant. C’est dans cet esprit que sont nées les Rencontres du Yoga. L’idée de se faire côtoyer, le temps

AU PROGRAMME Grande salle de l’Aubette : Hatha Yoga, Prana Vinyasa, Yoga Shakti Power Yoga, Yoga intégral et holisitique, Yoga découverte. Deux expositions : les dessins de visages de corps de femmes et le projet photographique 1Pic4Peace. Actem Yoga (31, rue du Vieux Marché aux Vins à Strasbourg) : discussions et tables-rondes autour du yoga de la femme (pré-natal, postnatal, hormonal et thérapeutique), yoga pour les enfants, lectures, danses, chants, film, exposition. Programme complet à retrouver sur : www. hatha-yoga-strasbourg.com/rencontres-yoga-2019/ ou www.facebook.com/actem.yoga


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AU CŒUR DES MÉTIERS D’ARTS À ANDLAU Du forgeron d’art au coutelier, en passant par le carrossier et le maréchal ferrant, les métiers du métal seront mis en lumière à la fin du mois de juin. En outre, une trentaine de professionnels passionnés feront (re)découvrir au public des techniques ancestrales, telles que la dorure, la lutherie, l’enluminure, la restauration de tableaux ou la facture d’instruments, des associations, institutions et centres de formation seront présents pour parler de leur travail de sauvegarde, de protection et de valorisation du patrimoine. De nombreuses animations sont également prévues : démonstrations, exposition, ateliers, dégustation de vins locaux, concert, sanglier à la broche… Du 28 au 30 juin au pied de l’Abbatiale d’Andlau www.freema.com

SHALOM EUROPA, 12ÈME ÉDITION

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OR NORME N°33 Passages

ÉVENEMENTS

Texte : Alain Ancian

Photos : Documents remis

LES ELECTRIC REVERIES DU DUO ORK

Un havre de paix.

Ork est la rencontre improbable de deux univers censés à priori suivre chacun leur petit bonhomme de chemin. Mais voilà : l’univers du rock pour Samuel Klein, et celui des musiques répétitives pour Olivier Maurel (bien connu des lecteurs de Or Norme – Hanatsu Miroir et Percussions de Strasbourg) se sont rejoints (« Il nous faut construire des ponts » dit Olivier Maurel) et cela nous offre ce petit bijou nommé Electric Reveries qui a été dévoilé le 28 mai dernier à l’Espace K à Strasbourg. L’album nous plonge dans une expérience musicale immersive entre l’onirisme tendre de nos rêveries et l’énergie brutale d’une danse saccadée et les textures chimiques de l’électro. Un vrai voyage au travers d’un continent encore inconnu constitué de grooves et de sons, de mélodies et de bugs, de tensions et de rêves. Comme le dit joliment olivier Maurel, « nous avons passé près d’un an et demi à concevoir cet album, nous y avons mis tout ce dont nous avions envie et y avons pris beaucoup de plaisir… »

Ce rendez-vous annuel avec le meilleur du cinéma israélien (un des plus créatifs du monde ces dix dernières années) se déroulera du 11 au 18 juin prochains au cinéma Star Saint-Exupéry à Strasbourg mais aussi dans trois autres cinémas alsaciens (Le Bel-Air à Mulhouse, le Florival à Guebwiller et Le Trêfle à Dorlisheim). Pas moins de douze films seront à découvrir durant la semaine du festival, parmi lesquels Tel Aviv on fire et Un tramway à Jérusalem qu’on a déjà découverts ces derniers mois dans la programmation classique (et qu’on ne peut que vous inciter à voir si vous les avez ratés). Non conformisme, critique d’un système politique qui en ulcère plus d’un : les réalisateurs israéliens font preuve d’une audace qui réjouit et réconforte et la France leur déroule très souvent le tapis rouge. Depuis douze ans, Shalom Europa les programme volontiers et c’est, chaque année, un vrai régal tant ce sont de véritables petits bijoux cinématographiques qui nous sont alors présentés…


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PORTFOLIO

Bernard Larcat

Ce photographe strasbourgeois très attachant se définit comme « un rêveur contemplatif ». Il dit de lui qu’il « cultive un intérêt marqué pour les ambiances urbaines, tout ce qui leur donne vie, les enrichit. (…) De jour comme de nuit, ma sensibilité s’adapte à l’environnement, aux instants… Je suis alors chasseur, dans un espace aux ressources inépuisables… » LA FILLE QUI… Chaque photo de la série de ce portfolio prend tout son intérêt associée aux quelques mots de commentaire qui complète le titre de la série. Soit, par exemple, « La fille qui... voyait Notre-Dame en Noir et Blanc » bernardlarcat@orange.fr www.periades.fr


LA FILLE QUI…

... ne se croisait pas les bras.

... partait au combat.

... aimait en cachette.

... partait du mauvais côté.


... s’éclipsait.

... rêvait du grand large.

... ne le voyait pas venir.

... dépassait par la droite.

Entretien : Jean-Luc Fournier

Photos : Nicolas Roses - Documents remis

LA FILLE QUI…


... n’aimait pas Ludwig

... ne voulait pas de photo.

... téléphonait en noir et blanc.

... voyait Notre-Dame en noir et blanc.


OR CHAMP

Vite, rallumez les Lumières ! Par François Miclo Photo : Glowflagrance Illustration exclusive d’Olivier Grossmann pour les Créatonautes - Strasbourg 2019

Le 25 mars 2019, la Seine-Saint-Denis a vécu une nuit bien particulière : des expéditions punitives sont menées contre des Roms. À l’origine de cette nuit de cristal de Bohème, une rumeur sur les réseaux sociaux : une camionnette blanche conduite par deux Roms circulerait sur les routes du département pour kidnapper indistinctement enfants, femmes, adolescents. Aussitôt, des groupes s’arment de barres de fer et de battes de baseball pour passer à l’action. Charles Bronson peut dormir en paix : les justiciers sont dans la ville !  Vingt personnes sont interpellées pour s’être livrées, cette nuit-là, à des chasses à l’homme. Trois jours plus tard, huit d’entre elles comparaissent devant le tribunal de Bobigny. Les magistrats ne sont pas habitués à ce genre de clientèle : les prévenus ne sont pas des délinquants ordinaires, mais des jeunes gens bien comme il faut. La plupart n’a pas de casier judiciaire, mais un emploi de salarié, voire de cadre. Que s’est-il passé, leur demande le président du tribunal, pour vous être transformés en criminels ? La réponse des prévenus est unanime : ils ont cru dur comme fer à la véracité de ce qu’ils lisaient sur Snapchat, Facebook ou Twitter.

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C’est ainsi qu’une rumeur proliférant sur les réseaux sociaux réhabilite la vieille antienne des romanichels voleurs d’enfants. On l’avait oublié, celle-là, depuis Esmeralda qu’Hugo fait enlever au berceau par les Bohémiens de la Cour des miracles. Lorsqu’en 1969, Edgar Morin analysait la « rumeur d’Orléans » (des femmes seraient

kidnappées par des commerçants juifs), il décrivait ce qui s’était passé dans la ville comme une résurgence médiévale. Son terme exact est « Moyen Âge moderne ». Et si nous en étions toujours là, dans cet oxymoron apparent ? Et si, malgré les moyens techniques inouïs dont nous disposons (Internet, réseaux sociaux, Gaz in allen Etagen), la question centrale restait ce que Pascal appelait le « roseau pensant », c’est-à-dire l’homme ? Pierre Gassendi – l’ami et le correspondant de Descartes – avait tiré d’Horace sa devise : « Sapere aude ! » (ose savoir !). Kant la lui a subrepticement chipée, dans son minuscule essai Qu’est-ce que les Lumières ?, pour l’étendre à l’Aufklärung tout entier. Nous avons encore besoin de cette injonction à nous servir de notre raison pour démêler le faux du vrai.  Si nous ne le faisons pas, nous courons au devant des plus fâcheuses catastrophes. Nous verrons de braves garçons aller casser du Rom, du juif, du musulman, du catholique, du protestant, du bouddhiste, du francmaçon et je-ne-sais-quoi encore. Nous verrons aussi des zezette67, dont les trois seuls titres académiques les plus notables sont d’habiter Neudorf, d’avoir un compte Facebook et de délivrer leur avis sur tout, imposer leur jugement sans appel à l’académie de Médecine et à l’OMS réunies : « Les vaccins, c’est caca. L’homéopathie guérit tout, même le cancer. Cœur avec des doigts pour les malheureux lapins victimes de l’Institut Pasteur. Trop de chagrin. »


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Passages | Or Norme #33  

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