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La Gazette

Printemps 2011

LIBRAIRIE LE SQUARE

du Square e-mail : libsquar@club-internet.fr, site : www.librairielesquare.fr

Premier numéro de la revue 6mois, un évènement !

Sommaire gazette Coups de coeur Littérature française, biographies, littérature étrangère, polars, B.D, sciences-humaines Les rencontres du Square en partenariat avec la Maison des écrits Benjamin Lacombe auteur/illustrateur

et dans le cadre du Printemps du livre Annie Ernaux , Jeanne Benameur, Robert Bober, Philippe Forest, Judith Perrignon, Lionel Durroy

LE SQUARE LIBRAIRIE DE L’UNIVERSITE 2, PLACE Dr LEON MARTIN GRENOBLE


Litté

rature Littérature française Ce qu’aimer veut dire, Mathieu Lindon, POL, 18,50 € Véritable coup de coeur pour ce roman extrêmement attachant et subtil de Mathieu Lindon. Analysant avec finesse et lucidité les comportements et attitudes de chacun, les espérances et les déceptions qui l’habitent, l’écrivain nous conte l’histoire d’une amitié, presque amour filial pour un des grands penseurs du XXième siècle, Michel Foucault. Il nous dit la totale générosité de ce lien et comment il est véritablement né au monde grâce à cette relation. Dans une période troublée où la drogue fait partie de la vie de nombre de jeunes intellectuels, on rencontrera Hervé Guibert et quelques autres . Mais c’est la haute silhouette de Jérôme Lindon, le père, l’éditeur, qui se détache. Les pages qui lui sont consacrées, la description minutieuse des moments traversés ensemble par le père et le fils sont d’une inouïe délicatesse. Associé à l’éditeur, comme une ombre gigantesque, Sam (Beckett), croisé maintes fois par l’auteur pendant l’enfance. L’homosexualité, le sida, la mort aussi sont présents à leur juste et indéfectible place. Aucun pathos chez Mathieu Lindon, une plume vivace et droite, pleine de pudeur et de bravache à la fois, des phrases qui traduisent les mouvements des corps et des âmes, sans concession à la morale sociale mais préoccupées à tout moment de "ce qu’aimer veut dire". F.F

Un garçon singulier, Philippe Grimbert, Grasset, 15 € Avec un garçon singulier, Philippe Grimbert poursuit tranquillement et humblement une oeuvre de plus en plus aboutie à l’écriture épurée, claire et épanouie. Après La petite robe de Paul, Un secret et La mauvaise rencontre, Un garçon singulier impressionne une fois encore. Louis, étudiant peu stimulé par les études décide de répondre à cette petite annonce de travail : « Recherche jeune homme motivé pour s’occuper d’un adolescent singulier en séjour avec sa mère à Horville, Calvados ». La rencontre avec Iannis et ses parents vont marquer Louis durablement et le lecteur de découvrir sa singularité mise en évidence par le talent de Grimbert. L.B

Le sens du calme, Yannick Haenel, Mercure de France, 19,50 € Après Cercle et Jan Karski, Yannick Haenel est un écrivain attendu. Son dernier livre, Le sens du calme, est une traversée dans les souvenirs déterminants de son existence, mais aussi, sur la manière dont s’est élaboré son rapport au langage. « Chaque phrase transporte avec elle une mémoire vivante qui déborde celui qui la formule, où le débordement fonde sans cesse la littérature ». Tout commence lorsque gamin il déniche dans une poubelle un crucifix en bronze. En rentrant chez lui, il dit à sa mère : « j’ai trouvé Jésus dans une poubelle ». À force de prononcer cette phrase apparaissent les premières sensations d’exister sans recours. Puis, après la mort de Dieu, ce sera la mort des hommes. Son institutrice au visage de miel projette en classe le film d’Alain Resnais Nuit et brouillard. Elle leur demande une rédaction. Yannick Haenel rendra copie blanche. Une absence de mots, l’intuition que le monde en lui s’est tu. « Est-ce moi qui ne sais plus écrire, ou le monde exposé dans ce film qui échappe au langage ? ». Ce savoir effrayant le traverse comme une brûlure, il ira se perdre en forêt pour tenter de retrouver ses esprits. L’univers de Yannick Haenel ressemble à un labyrinthe. Non pas un territoire où l’on se perd mais un lieu où l’on revient sans cesse sur ses pas. Il ne s’agit pas d’ailleurs d’en sortir, il n’y a que lui et l’éternel retour des phrases qui nous rend à chaque instant immortels. F.C

Littérature vagabonde Carnets d’Asie, Gabrielle Wittkop, Verticales, 23 € “22 ans d' Asie en chemin de fer, en chars à buffles cahotants sur des roues de bois peint, à dos d' éléphant, en prahu, en catamaran, en Rolls Royce ou en camion parmi des choux et des sacs d'oignons, en bus à coté d'un cerceuil anonyme, à pied sur des passerelles de lianes... Que ne fait-on pas pour son plaisir!”. Et quel plaisir de lire ce récit, cette vie passionnante vécue pleinement par une femme libre, Gabrielle Wittkop, née en 1920 et décédée en 2002. Elle est aussi l'auteur de récits noirs dont Le nécrophile, La mort de C., La marchande d'enfants et Les Rajahs blancs. Dans ses carnets d' Asie Gabrielle Wittkop revisite ses souvenirs à travers la Thaïlande, Sumatra, Java, Bornéo, la Malaisie. Elle nous conte dans le détail des rencontres, des coutumes, des rites, la grandeur des paysages, la moiteur de l'air, des quartiers surpeuplés, des expéditions dans la jungle... des instants de vie, avec une sensibilité exacerbée et un style littéraire merveilleux. C'est une Asie très personnelle et peut être un peu disparue contée par une Grande dame.

Retour en Inde, Patrick Boman, Arléa, 9 € Patrick Boman, grand voyageur devant l'éternel a publié de nombreux récits de voyage ainsi que des romans policiers ayant l'Inde du début du XX ème siècle pour cadre. Retour en Inde est le journal tenu lors de son séjour en janvier- février 2007 après 18 ans d' absence. Il débarqua pour la première fois à l'été 1968, “ahuri, malade, sans un sou”. La révélation, le voyage “illuminateur“ viendra en 1981; il parcourt l'Inde du nord au sud pendant un an. Quatre autres voyages auront lieu dans les années 1980... puis changement de destination. 2007 donc, retour en Inde. Patrick Boman relate ici sous forme de journal le quotidien d'un pays qui a subi beaucoup de changements, mondialisation oblige. La misère inexorable côtoie un enrichissement trop rapide, les traditions se mêlent comme elles peuvent à la modernisation. “ Hier soir, à l'aéroport, l'odeur de l'Inde était non pas celle, classique et célébrée par tous les bons auteurs, de l' encens, du piment, des fleurs pourries et des excréments, mais celle du désinfectant, un très rétro Crésyl en l'occurrence, et ce matin les odeurs de charbon sont prégnantes, puisque cette agglomération de treize millions d’habitants utilise pour l'essentiel du charbon.” C.M


Malaparte, Vies et légendes, Maurizio Serra, Grasset, 23 € Dandy, mythomane, ambivalent mais immense écrivain ; il existait bien peu d’ouvrages sur Curzio Malaparte en France. Aujourd’hui Maurizio Serra, diplomate et ambassadeur d’Italie à l’Unesco s’est plongé dans la vie et l’oeuvre de Malaparte pour sortir cette magnifique biographie. Il faudra prendre son temps pour lire ces 600 pages, non pas du tout qu’elles soient ennuyeuses car le style de Serra est très limpide mais la personnalité et les choix de l’écrivain italien posent de multiples questionnements qui nécessitent quelques pauses. La grande réussite de Serra est comme l’a écrit Pierre Assouline celle-ci : « L’empathie de Maurizio Serra pour son personnage est sans indulgence car elle se déploie en permanence sur la crête de ses contradictions ». Sur Malaparte on pourra lire aussi le très beau livre que lui a consacré Bruno Tessarech, simplement intitulé Pour Malaparte, et aux éditions Finitude, ce petit livre d’entretiens entre Malaparte et Raymond Guérin Du côté de chez Malaparte. L.B.

rature

Biographies

Litté

Helen Hessel, La femme qui aima Jules et Jim, Marie-Françoise Peteuil, Grasset, 22 € Une biographie peut donner un nom. Kate, une figure de la mythologie amoureuse, l’aimant fou du trio Jules et Jim, a réellement existé. Mais une biographie peut aussi permettre d’autonomiser un nom. Faire que l’on ne définisse plus Helen Hessel comme la femme du trio ou la mère de Stephane. Une nécessité et même une justice pour celle qui jusqu’au bout provoqua sa propre liberté. Elle joua en effet toute sa vie avec les limites, au risque de se perdre. Quelques scènes… Helen sautant dans la Seine devant son amant, bravant en torreador le train qui arrive ou encore en 40, en se mettant nue devant l’officier français qui venait l’arrêter afin de lui échapper par le scandale… Ce livre nous fait revivre l’entremêlement des passions de Jules et Jim. Mais en dévoilant le dispositif imaginé par Roché- faire écrire chacun des acteurs de cette aventure- il nous fait aussi découvrir une voix. Helen Hessel ne fut pas seulement l’échotière du quotidien berlinois ou parisien, elle fut dans son Journal l’inventrice d’une langue du désir. Une fougue, un besoin inflexible de liberté qu’elle déploya aussi dans la Résistance, aidant le réseau de Varian Fry. A la fin de ce formidable récit, Kate a enfin un nom, ne l’oubliez pas, ne l’oubliez plus : Helen Hessel. N.T.

Fontenoy ne reviendra plus, Gérard Géguan, Stock, 24€ Il manquait une biographie de ce grand amateur d’histoire et de littérature, célèbre journaliste, qu’était Jean Fontenoy. Après de nombreuses années de recherche et de travail, Gérard Guégan nous en offre une qui se lit comme une épopée. En effet, qu’est-ce qui a bien pu se passer dans la tête de Fontenoy ? Lui qui avait salué la révolution russe de 1917, qui était proche des mouvements Dada et Octobre, qui sympathisait avec Crevel, lui encore qui avait dénoncé le nazisme dès 1933 et qui néanmoins se fit soudain fasciste. À 35 ans ses romans et reportages étaient célébrés par Colette, Paulhan et Kessel, tout semblait lui réussir. Pourtant, en 1940, il décide de rentrer au P.P.F de Jacques Doriot, comme Drieu et Fernandez. Fontenoy y vante les idées de Pétain et Laval, dîne avec Otto Abetz. Quel mystère peut expliquer un tel retournement ? Guégan, grâce à des inédits et à des confidences recueillies, dispose les pièces d’un puzzle terrifiant où l’on cherche avec lui l’unité d’un homme. F.C

Poésie Terre médiane, Henri Cole, Le bruit du temps, 18 € Henri Cole est né au Japon en 1956 d’une mère d’origine arménienne et d’un père américain. Il est donc très tôt sensibilisé à la sonorité du langage et les mots lui semblent rapidement détenir un pouvoir magique. Il vit son adolescence dans une cabane perchée dans un arbre ne pouvant supporter les disputes violentes et presque quotidiennes de ses parents. L’apprentissage de la solitude en est donc tout autant précoce. Il publie son premier recueil à l’âge de 30 ans. Influencé par A. Ginsberg, W. Stevens et W. Whitman, sa poésie est l’expression d’une intimité de l’homme avec le monde qui l’entoure. Terre médiane fait penser à ce qu’écrivait Gérald Manley Hopkins : « Air sauvage, qui materne le monde, et partout me fait un nid » F.C

Littérature étrangère Le dernier stade de la soif, Frederick Exley, trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Philippe Aronson et Jérôme Schmidt, Monsieur Toussaint Louverture, 23,50 € De Frederick Exley on ne connaissait rien, pas même son nom, à tel point qu’on aurait pu croire à un canular littéraire, une invention géniale. En lisant ce dernier stade de la soif, on retrouve les bonheurs de lectures des premiers Bukowski et Henry Miller. C’est drôle, méchant, alcoolisé, émouvant. On comprend l’enthousiasme de Nick Hornby dans sa très belle préface. Autobiographie américaine bouillonnante des années 50 et 60, le livre fut publié en 1968 et reçu les Prix Faulkner et Rosenthal. 43 années ont passé depuis la naissance de ce monument, il est désormais impensable de ne pas le lire.. L.B.


Litté

rature Littérature étrangère

Cent ans, Herbjorg Wassmo, trad. du norvégien par Luce Hinsch, Gaïa, 24 €

Côme, Srdjan Valjarevic, trad. du serbo-croate par Aleksandar Grujicic , Actes Sud, 21,80 €

Née là-bas, tout au nord de la Norvège, la merveilleuse et fougeuse conteuse Herbjorg Wassmo nous a dèjà maintes fois emportés avec elle dans ces contrées. D’une plume sensuelle et réaliste, l’écrivaine nous a ainsi transporté avec Le livre de Dina dans un monde poétique et charnel, tumultueux et rageur auprès d’un extraordinaire personnage de femme. D’autres romans nous ont aussi marqués, Un long chemin ou La septième rencontre pour n’en citer que deux. Cette fois H.Wassmo se tourne vers son propre passé familial. Cent ans après son arrière grand mère Sara Suzanne, une petite fille est née qui emportera partout avec elle un petit carnet et un crayon. De Sara Suzanne à Herbjorg, avec Elida puis Hjordis, ce sont quatre générations de femmes qui se battent pour la vie et la liberté, des souffrances et des joies immenses, des enfants et des hommes aimés, cent ans qui voient bouger les traditions et se profiler les rêves les plus fous. Et toujours avec cette indéfectible générosité pour ses personnages, Wassmo déploie une fabuleuse force romanesque qui défit le silence, qui restitue les voix profondes de femmes et d’hommes, leurs interrogations, leurs faiblesses et leur intégrité. Cent ans nous plonge dans un maelstrom de sensations, nous faisant passer d’une époque à une autre, de Sara à Elida, de Hjordis à Herbjorg et ainsi embrasser dans un même mouvement l’héritage d’une petite fille qui elle aussi se fraie son chemin vers la liberté. Un grand roman, une saga flamboyante qui dit aussi la Norvège, ses régions reculées et ses villes, toute la vie d‘un peuple et puis bien sûr la mer, sa force indomptable et sa beauté, ses tempêtes aussi redoutables que celles qui naissent dans le coeur des personnages inoubliables de Wassmo. F.F.

Voici sans doute la révélation d’un des meilleurs écrivains serbes de sa génération. On entre dans Côme lentement, avec les sourcils froncés. Quel est donc ce jeune écrivain porté sur la boisson, que veut-il nous dire dans ce journal où il consigne tout avec une sorte de détachement désabusé ? Tout semble d’un gris peu réjouissant. Puis peu à peu se dessine la personnalité attachante d’un homme qui en changeant d’univers voit se déployer un autre monde auquel il va finir par faire plus que s’intéresser, auquel il va participer, contre toute attente. Invité dans cette magnifique villa au bord du lac dans le cadre d’une bourse de la fondation Rockfeller, notre jeune héros va croiser de grands intellectuels ou d’obscurs gratte papiers et découvrir le luxe, les mets délicieux et les alcools précieux offerts avec prodigalité. S’il n’écrit pas une ligne, se contentant de boire ou de dormir, pour autant il ne fait pas du sur place, car outre les quelques amitiés qu’il noue avec des hôtes de la villa, il saura au gré de ses promenades dans le village se faire accepter des gens qu’il y rencontre, flirter délicatement avec une jolie serveuse et partager l’ivresse avec certains. Il saura même, ce qui n’était pas gagné être le lien entre les deux mondes, invitant à la villa ses amis du village. Ce qui avait commencé dans l’amertume et l’ennui se transforme de façon insensible mais indéfectible en une forme de renaissance. On peut maintenant respirer à pleins poumons même si tout a une fin. F.F

Les bûcherons, Roy Jacobsen, trad. du norvégien par Alain Gnaedig, Gallimard, 16,90 € En cette année qui consacre les littératures scandinaves, nombreux sont les excellents romans qui paraissent. Auteurs connus ou totalement inconnus, les surprises sont pour une fois très agréables. Parmi celles-ci, Les bûcherons de Roy Jacobsen. Né en 1954 à Oslo, Jacobsen a publié de nombreux romans et reçu tout autant de récompenses. Si vous avez aimé Histoire de Tönle de Mario Rigoni Stern, la narration et le style des bûcherons vous marquera sûrement. Nous sommes ici en 1939, les troupes de l’Armée Rouge vont envahir la petite ville de Suomussalmi. Les troupes finlandaises décident donc d’incendier le village pour éviter qu’il ne tombe dans les mains de l’ennemi. Tous les habitants sont sommés de partir, seul Timmo Vatanen, « l’idiot du village », décide de rester. La personnalité incroyablement humble confère à ce roman poétique une ampleur stupéfiante. L.B

Chansons pour la fille du boucher, Peter Manseau, trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Antoine Cazé, Bourgois, 23 € Sans exagérer, le roman de Peter Manseau est au niveau des livres de Chaïm Potock et des meilleurs Isaac Bashevis Singer. Itsik Malpesh a 90 ans, vit à Baltimore, juif russo-moldave il se proclame « le plus grand poète yiddish vivant d’Amérique ». Mais Itsik n’est pas un bon poète pourtant le jeune narrateur du roman décide tout de même de traduire lesdites ouvres poétiques. La poésie semble être pour Malpesh le seul moyen de retrouver la fille du boucher qu’il a tant aimé jadis. Il est un personnage étonnant, caractériel, plein d’humour, pas vraiment prétentieux, pas vraiment modeste mais plein de superbe. Insatiable sur la culture américaine, il désire tout connaître sur le service public, les oiseaux d’Amérique du Nord, le prix d’abonnement d’un journal ou celui d’un billet du match de base-ball. De toutes ces questions, il attend des réponses de son jeune ami qui lui rétorque pas une interrogation : « Comment pourraisje savoir toutes ces choses ? ». « Parce que vous êtes né dans cette langue » répondra Malpesh. Chanson pour la fille du boucher deviendra sinon un classique au moins un livre d’une très grande importance, une tragi-comédie époustouflante. L.B.


Romans Policiers

L.B

Savages, Don Winslow, trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Freddy Michalski, Ed. du Masque, 22 €

rature

Litté

Ce polar-ci est un des romans les plus déjantés qu’il m’ait été donné de lire depuis le mois de septembre. Il est déconcertant parce qu’on ne sait si on doit rire aux éclats ou être affligé par les personnages. Eux sont aussi intelligents que stupides, caricaturaux sans être pathétiques (encore que). En tout cas on sent que Don Winslow s’est amusé à créer Ben, docteur en botanique, Chon mercenaire amateur d’armes et surtout Ophélia, incroyable bimbo objet de fantasmes tout au long du livre. Ce trio exerce le métier de producteur de cannabis un peu particulier et passe du bon temps hors des heures de travail. Mais leur succès commercial agace fortement le Cartel de Baja qui décide d’éliminer la concurrence et la folie du roman débute ici dans une symphonie sombre mais hilarante. On aura compris que ce livre est un paradoxe à lui tout seul.

Budapest la noire, Vilmos Kondor, trad. du hongrois par Georges Kassai et Gilles Bellamy, Rivages/Thriller, 20 € Budapest la noire est probablement le meilleur polar historique depuis La trilogie berlinoise de Philippe Kerr. Nous sommes à Budapest en 1936, Zsigmond Gordon, reporter judiciaire pour le journal Az Est se rend sur le lieu d’un crime pour couvrir le triste évènement. La victime est une jeune prostituée que Zsigmond reconnaît pour avoir vu sa photo dans le bureau de Vladimir Gellert, inspecteur à la brigade criminelle. Fasciné et intrigué par la jeune femme défunte, le journaliste mène son enquête. Seulement plus les choses s’éclaircissent plus les menaces affluent. Colossale roman policier que ce premier volet traduit en français qui nous plonge dans une Europe d’avantguerre nauséabonde mais qui nous gratifie d’un trésor littéraire subtil et passionnant.

L’indien blanc, Craig Johnson, trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Sophie Aslanides, Gallmeister, 23 € L’indien blanc fait suite à Little Bird et Le camp des morts. On retrouve bien sur Walt Longmire, le shérif d’Absaroka dans le Wyoming. Cette fois-ci Walt quitte sa région préférée pour Philadelphie « ville où la gentillesse ne reste jamais impunie », afin d’aider et soutenir son ami Henry Standing Bear dont la fille Cady vient d’être agressée. Loin de ses terres on semble parfois démuni surtout lorsqu’on doit faire face à des trafiquants de drogue. Pourtant Walt Longmire n’est pas si seul, un mystérieux indien blanc agit sur lui en protecteur ou ange-gardien. Somptueuses une fois de plus ces aventures d’un shérif encore plus attachant et portées par une écriture de plus en plus maîtrisée.

Bandes dessinées

L.P.

Polina, Bastien Vivès, KSTR, 18 € Après les relations amoureuses et la natation, c'est à l'univers de la danse que s'attaque Bastien Vivès dans son nouvel album. Il nous propose de suivre le parcours de Polina Oulinov depuis son entrée à l'Académie Bojinski à l'âge de six ans jusqu'à la consécration de sa carrière vingt-cinq ans plus tard. Polina a un don pour cet art extrêmement difficile qu'est la danse et elle se fait très vite remarquer par le professeur Bojinski qui deviendra son mentor. A travers ses personnages l'auteur explore les relations complexes et souvent ambiguës qui existent entre un maître et son élève. A l'image de son héroïne, Bastien Vivès a fait preuve d'un travail acharné pour nous livrer cet album tout en finesse avec lequel il confirme sans conteste son talent.

Les larmes de l’assassin, Thierry Murat (d’après Anne-Laure Bondoux), Futuropolis, 24 € "Ici personne n'arrivait par hasard. Car ici c'était le bout du monde, le sud extrême du Chili, où la côte fait de la dentelle dans les eaux froides du Pacifique." Ici, c'est la Patagonie, la terre de Paolo, c'est là qu'il grandit tant bien que mal aux côtés de ses parents. Ils vivent dans une petite maison isolée, la dernière avant le désert, refuge des quelques voyageurs qui osent s'aventurer aussi loin. Un jour c'est Angel Allegria, criminel en cavale, qui vient demander l'hospitalité, il tue les parents mais laisse Paolo en vie. L'assassin et l'enfant vont alors vivre ensembles, s'apprivoiser, s'adopter. Paolo devient en quelque sorte la rédemption d'Angel et le petit garçon n'a plus que cet homme pour prendre soin de lui. Du texte initial, Thierry Murat n'a gardé que l'essentiel, il l'a réduit à l'extrême pour lui donner encore plus d'intensité. De son trait noir, épais il a offert des visages magnifiques aux personnages et les paysages sauvages de Patagonie prennent vie grâce aux grands fonds de couleurs sépias et bleu-gris. Le roman d'Anne-Laure Bondoux est beau, fort et bouleversant, la bande-dessinée de Thierry Murat est tout simplement sublime.


Science

Humaines Philosophie Philosophie du vivre, François Jullien, Gallimard, 17,90 € « Tantôt je pense, tantôt je vis » écrivait Valéry. Dès lors, comment la pensée peut-elle rejoindre un vivre qui la conditionne ? Face à cette interrogation, François Jullien pense qu’il n’est pas tant question de connaissance que de connivence. C'est-à-dire de sensations et de perceptions du monde auxquelles on accède par des écarts et des détours. L’écart suppose de construire les termes entre lesquels il y a du jeu, du frottement, les détours eux, permettent le mouvement et la mise en abîme de l’ouvert. Par conséquent, l’éveil de la pensée serait lié à la mise en échec des dualismes statiques et à la manière dont chaque concept s’ouvre à son opposé. Tout l’enjeu ici est donc d’élaborer une stratégie du vivre pour ne pas s’abandonner dans l’ici et maintenant ni non plus l’oublier. F.C

Histoire Les conférences de Morterolles, hiver 1895-1896, Alain Corbin, Flammarion, 19 € Durant l’hiver 1895-1896, un instituteur suivant les recommandations de Jules Ferry organise à l’heure de la veillée une série de conférences à destination des adultes de son village de Haute-Vienne, Morterolles. Seules traces de cet évènement, le sujet des conférences (leur texte ne nous est pas parvenu), et le nombre de participants pour chacune. Tout comme dans le Monde retrouvé de Louis-François Pinagot (où Alain Corbin faisait la biographie d’un inconnu), l’historien tente de reconstruire à partir d’éléments infimes un univers. Quels villageois assistaient aux conférences, quelles étaient leurs connaissances, qu’attendaient-ils de ces soirées ? Dans un récit, alternant conférences recrées par l’historien et réflexions sur la transmission, Alain Corbin mène une expérience unique aux confins de la littérature et de l’histoire. Car il s’agit de retrouver la vision du monde d’un villageois de la fin du XIXème. Là où faute d’éléments, Alain Corbin avait du à propos de Pinagot s’arrêter à la matérialité des choses, il peut cette fois, par ces conférences, nous faire accéder à un monde sensible. Une entreprise fascinante. N.T

Le CRIF, de la Résistance juive à la tentation du lobby, Samuel Ghiles-Meilhac, Robert Laffont 21 € Le CRIF – Conseil Représentatif des Institutions Juives de France- tient une place unique en France. Dans une république censée ignorer particularismes et communautés, le CRIF a su ces vingt dernières années imposer sa voix sur la politique mémorielle de la Shoah, la lutte contre l’antisémitisme et la politique française au Proche-Orient. Si les déclarations du CRIF suscitent souvent la polémique, l’histoire, le fonctionnement de l’organisation sont peu connues. Mêlant histoire et sociologie politique, Samuel Ghiles-Meilhac retrace l’évolution du positionnement du CRIF- au gré de quelles vicissitudes, le CRIF est-il passé de la discrétion assimilationniste des débuts affirmant du bout des lèvres l’attachement des Juifs à Israël à l’isolement d’aujourd’hui, conséquence d’un soutien inconditionnel à la politique israëlienne? Ce livre dans une langue d’une remarquable clarté offre une réflexion dépassionnée sur cette histoire et nous livre de nombreuses clefs pour appréhender un débat confus, ainsi que des éléments pour réfléchir à la représentation politique des minorités en France. N.T.

Le chagrin et le venin, Pierre Laborie, Bayard, 21 € Pierre Laborie s’interroge sur la vision qui domine aujourd’hui de la France occupée, que ce soit dans l’opinion commune ou bien dans les ouvrages d’historiens reconnus. Mais aussi sur la manière dont ce regard fut l’objet de constructions dont il est possible de faire l’histoire. Dans la lignée de Foucault, « on montre aux gens, non pas ce qu’ils ont été, mais ce qu’il faut qu’ils se souviennent qu’ils ont été », Laborie démonte les discours convenus et le bien fondé de nos représentations tout en s’interrogeant sur l’usage du passé. Ainsi, P. Laborie est proche de Marc Bloch. « Les faits historiques sont, par essence, des faits psychologiques ». En s’appuyant sur le film de Marcel Ophüls, Le chagrin et la pitié, Laborie se demande comment on est passé de la légende d’une France résistante au discours dominant d’une France collaboratrice et opportuniste. Pour lui, c’est d’abord en fonction de ce que les acteurs sociaux pouvaient connaître et appréhender des événements, en fonction de ce que ces problèmes représentaient pour eux au moment où ils les vivaient, qu’ils doivent être remis en perspective. Au risque sinon « qu’à force de considérer notre histoire comme un sac de lâchetés à vider, on finisse par atteindre ceux qui se sont opposés à la lâcheté » (Paul Thibaud). P. Laborie ne cherche pas à minimiser la collaboration, il cherche à mettre en perspective ce « tous coupables » qui ne tient pas compte des mouvements sociaux, des organisations et des distinctions au sein de la résistance. Même s’il est abusif d’avancer l’idée d’une société en résistance, Laborie invite à penser une société de non consentement. Au regard des enjeux mémoriels, c’est une réflexion d’un grand courage. F.C


Le printemps du livre de Grenoble Le Printemps du livre de Grenoble se déroulera du 13 au 17 avril 2011 avec les temps forts du 15 au 17 où les rencontres et débats avec les auteurs seront accompagnés du Chapiteau des livres dans le jardin de ville. Les libraires de Grenoble proposeront les livres des auteurs invités ainsi qu’un choix original et subjectif autour du thème retenu cette année “en quête d’origines”. Ils organiseront les dédicaces sur les stands et dans les différents lieux du prin temps. Le Square présent sous le chapiteau accueillera les auteurs présentés ci-desssous. Mais ce sont plus de quarante auteurs que vous pourrez écouter, rencontrer tout au long de ces journées. Le programme complet incluant spectacles, films, concerts et expositions est d’ors et déjà disponible à la librairie.

tions

Anima

Jeanne Benameur Née en Algérie, Jeanne Benameur a été longtemps enseignante avant de se consacrer à l’écriture. Elle a publié une vingtaine de romans dont les Demeurées en 2000 et certains en littérature jeunesse. Dernier roman publié Les insurrections singulières, Editions Actes Sud. Rencontre : Dimanche 17 avril 17h30, Bibliothèque Centre ville

Rober Bober Né à Berlin en 1931 de parents juifs d’origine polonaise. Cinéaste et écrivain, ami de Georges Perec avec qui il réalise Récits d’Ellis Island, sur la trace des migrants aux Etats Unis, il est l’auteur de quatre romans où la mémoire tient une place primordiale. Dernier roman publié chez POL On ne peut plus dormir tranquille quand on a une fois ouvert les yeux. Rencontres : samedi 16 avril 11h et 16h dimanche 17 avril 10h, 16h, 20h (voir salles sur programme)

Philippe Forest Professeur de littérature, auteur d’essais et de romans où la mort et le deuil sont un questionnement permanent suite à la disparition de sa fille à l’âge de quatre ans. Son dernier roman publié chez Gallimard, Le siècle des nuages, nous conte l’histoire de son père aviateur mais aussi l’histoire de l’aviation, fabuleuse aventure et à travers elle l’histoire d’un siècle. Un très grand roman ! Rencontres : vendredi 15 avril 16h, samedi 16 avril 11h , maison du tourisme, dimanche 17 avril 14h30, bib. centre ville

Annie Ernaux On ne présente plus Annie Ernaux, auteur de très nombreux romans et saluée plusieurs fois par des prix. La place, La honte, Une femme, Se perdre... autant d’explorations littéraires de l’intime, sans oublier Mes années, superbe livre donnant à voir un parcours de femme au sein d’une époque. Son dernier ouvrage L’autre fille prend la forme d’une lettre dans la toute nouvelle collection éditée par Nil. Cette lettre bouleversante elle l’adresse à sa soeur trop tôt disparue et dont elle ignora l’existence jusqu’à ses dix ans. Rencontre : samedi 16 avril 17h30 salle Juliet Berto, dimanche 17 avril 11h, bibliothèque centre ville

Judith Perrignon Journaliste, auteur d’un récit consacré à Van Gogh ainsi que d’un étonnant et formidable ouvrage écrit avec Gérard Garouste, L’intranquille (L’iconoclaste 2009), Judith Perrignon nous offre un premier roman Les chagrins, paru chez Stock en 2010. Recherche de la vérité d’Helena, emprisonnée pour braquage, qui refuse de trahir son compagnon, quête douloureuse de plusieurs personnages pour comprendre une vie, Les chagrins réveillent toutes les blessures. Rencontre : samedi 16 avril 14h30, bibliothèque centre ville

Lionel Duroy Auteur de plusieurs romans dont Le chagrin, paru chez Julliard en 2010 qui nous plonge dans l’histoire d’une famille marquée par l’extrême droite où tout est haine et chagrin pour un enfant. Après cette saga autobiographie émouvante du naufrage familial, il revient avec Colères livre du déchiffrement d’une vie et des difficiles rapports affectifs marqués par l’incompréhension. Rencontre : vendredi 15 avril 16h, maison du tourisme, samedi 16 avril 14h30 salle Juliet Berto


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Benjamin Lacombe

V.S

Benjamin Lacombe est surtout connu en France pour ses illustrations d’albums romantiques aux influences XIX e siècle. Il est notamment l’auteur de La Mélodie des tuyaux, livre-musical (avec Olivia Ruiz), dont la critique a été unanime à saluer la qualité et l’originalité graphique. En 2010, il a illustré aux éditions du Seuil un pop-up exceptionnel autour de sa vision de célèbres contes. L’exposition de ses dessins originaux fin avril aux Moulins de Villancourt à Echirolles est l’occasion d’une rencontre avec cet artiste rare, aux talents multiples.

Né en 1982 à Paris, titulaire d’un diplôme à l’ENSAD (Ecole Nationale supérieurs des arts décoratifs de Paris), il voit son premier album jeunesse Cerise Griotte publié en 2006 aux éditions du Seuil et remporte un véritable succès dans le monde du livre et auprès des professionnels de la petite enfance. Au fil du temps, son travail d’illustration dévoile un juste équilibre entre une recherche de couleur exigeante, une mise en page élaborée pour s’adapter à un jeune public. Tout au long de ses albums, Benjamin Lacombe réussit à faire de chacune de ses planches, une image emblématique qui laisse encore la place à un rêve qui perdure et ne s’évanouit pas une fois l’album refermé. Cerise Griotte éditions du Seuil (à partir de 4 ans). Voici un grand album qui narre la vie mélancolique de Cerise, petite fille complexée s’évadant dans les livres d’aventure pour échapper à l’indifférence des uns et aux railleries des autres. L’arrivée de Griotte, un shar-pei, amené à la fourrière de son père va enfin apporter un peu d’enchantement dans son quotidien… Dans cet ouvrage Benjamin Lacombe nous conte un joli récit relayé par de grands dessins subtils dont les teintes s’illuminent tout comme le coeur de la jeune héroïne, au fil des pages.

copyright Mathieu Dortomb

La petite sorcière, textes de Sébastien Perez, éditions du Seuil (à partir de 6 ans). Durant les vacances de noël chez sa grand-mère, Lisbeth découvre en compagnie de son ami Edward un vieil album caché dans le grenier. Cette trouvaille déclenche la colère de sa grand-mère qui renvoie Edward chez lui. Sa disparition amènera Lisbeth à découvrir qui elle est réellement. Voici un des albums les plus caractéristiques du « style » Benjamin Lacombe, ici la poésie de l’histoire est exprimée dans une palette de bleus et blancs givrés, de rouges lumineux qui évoquent avec une certaine finesse le monde fantastique de la magie.

Les amants papillons, éditions du Seuil (à partir de 8 ans). A 14 ans, Naoko doit quitter son village pour Kyoto afin de parfaire son éducation de jeune fille. A l’apprentissage de la bonne tenue en société, Naoko préfère la lecture et l’écriture des haïkus, aussi décide t-elle avec la complicité de sa servante, de se déguiser en homme afin d’intégrer l’université et d’étudier la littérature. Elle y rencontre Kamo, un jeune homme de 16 ans et celui-ci devient son ami. Une très belle mais très sombre histoire d’amours contrariées incarnée par de superbes illustrations qui accompagnent parfaitement les sentiments de la jeune héroïne. Un ouvrage que les adultes se doivent de faire découvrir aux plus jeunes.

Bibliographie Le maître chat, Hatier 2006 Le petit chaperon rouge, Soleil Jeunesse 2004 Cerise Griotte, Seuil Jeunesse 2006 Longs cheveux, Talents-Hauts 2006 La funeste nuit d'Ernest, Sarbacane 2007 Texte avec Sébastien Perez Les amants papillons, Seuil 2007 La petite sorcière, Seuil 2008, avec Sébastien Perez Le grimoire de sorcières, Seuil 2008 La grande journée du petit Lin Jeunesse 2009,Texte de Brenda Williams Blues Bayou, Milan Jeunesse 2009, illustrations Daniela Cytryn

RENCONTRE AVEC

La Mélodie des Tuyaux, Seuil Jeunesse 2009 Conte musical avec Olivia Ruiz, Blanche neige, Milan 2010 Pourquoi la carapace de la tortue ? Seuil Jeunesse texte de Mimi Barthélémy, 2006 Destins de chiens, Max Milo 2007 texte de Sébastien Perez L'enfant silence, Seuil Jeunesse 2088 texte de Cécile Roumiguière Les contes macabres, Seuil Jeunesse texte d’Edgar Allan Poe Il était une fois, Seuil Jeunesse 2010 Le carnet rouge, Seuil jeunesse 2010, illustrations d’Agata Kawaes

Benjamin Lacombe Samedi 23 avril à 15h dans l’espace jeunesse de la librairie

La Gazette du Square, directrice de publication et rédactrice en chef : F.Folliot Rédacteurs : L.Blondel, F.Calmettes, F.Folliot, C. Meaudre, L.Paillet, V.Salamand, N.Trigeassou

Le Square librairie de l’Université

2, place Dr Léon Martin. Grenoble. Tel 0476466163


Gazette printemps 2011 - Librairie le Square