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Zure Euskal herriko aldizkaria

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Votre magazine du Pays basque

le magazine

spécial DONOSTIA

la ville miroir d'euskadi Histoire

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Que savons-nous réellement de l'histoire douloureuse de Donostia ? 2016 et son titre de Capitale européenne de la culture sont l'occasion de la visiter.

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Découverte

S'abandonner, sans but, est une belle manière de (re)découvrir Donostia.

basques d'argentine

les bâtisseurs d'une natiOn Buenos Aires

La diaspora basque a imprégné la capitale argentine.

Mendoza

Chaque vendredi soir, l'euskal etxe est le rendez-vous incontournable de la communauté basque.

Cordoba

Le groupe de musique Baietz revisite notre tradition au sein de l’association gerora.

Traversée des Andes

NUMÉRO 9 - 2015

numéro 10- 2015

negu / Hiver

UDABERRI / PRINTEMPS

uda / été

Le diamant noir de Lokiz

Pottok

Alarde

Donostia

Et les Basques découvrirent l'Amérique

Quand la Navarre prend des allures d'Alba ou de Périgord, c'est vers la sierra de Lokiz qu'il faut se rendre, pour découvrir des paysages uniques et un autre trésor. Chaque année, depuis 1884, le premier samedi de février, la capitale du Gipuzkoa, rend un hommage vibrant et coloré à une partie de sa population…

Urdiñarbe

Ordiarp (Urdiñarbe) pourrait apparaître comme une photographie sépia à jamais figée par le temps. Mais, à y regarder de plus près, on y verra vibrer l'âme de la Soule.

Pasaia

Une belle et terrible histoire d'hommes et d'Océan.

Après des décennies de déclin, d'oubli et de mauvais marketing, le pottok renaît sous l'impulsion d'éleveurs qui espèrent bien lui redonner toute sa place dans la galaxie équestre.

Bien avant Colomb, des hommes venus du sud-ouest européen découvrirent l'Amérique sans aucune volonté de colonisation. C'est peut-être pour cela qu'on les a oubliés.

Amaiur

Une histoire navarraise de trahison et d'héroïsme.

Ortzaize

Sous la tutelle rassurante de l'Haltzamendi et du Baigura, Ossès égrène ses maisons, comme son histoire, au fil du temps.

Depuis 377 ans, chaque année, Hondarribia s'enflamme le 8 septembre pour une commémoration mémorielle unique, mais pas toujours unanime.

Gastronomie

San Fermin

Au fil des siècles, la date de fêtes a changé, leur durée aussi, mais elles restent, depuis 1324, le rendez-vous initiatique immanquable pour les Basques.

L'une des villes les plus étoilées au monde se passionne aussi pour sa grande cuisine en minuscule.

Les trois Grandes

Aizkorri, Anboto, Gorbeia, forment la colonne vertébrale montagneuse d'Hegoalde. Des montagnes chargées d'histoire. Laissez-vous embarquer pour une randonnée inoubliable.

Bastida

Ville nouvelle, en son temps, Labastide Clairence reste un petit joyau d'urbanisme et d'architecture.

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San Juan

La mémoire de la mer s'écrit tout près d'ici.

ibilka le magazine -Donastia

ibilka le magazine - argentine

Depuis 1951, Vicente Lecea et ses Transportes Los Vascos ont franchi des centaines de fois la cordillère des andes.

numéro 8 - 2015


précision Les matériaux, autant que les gestes, sont choisis avec précision. Plusieurs métiers composent la charpenterie marine qui revit grâce à Albaola.

sommaire 4_Histoire Bien que nous y allions souvent, nous savons peu de choses de l’histoire douloureuse de Donostia. Donostia 2016 nous donnera une bonne occasion d’aller à sa rencontre.

12_Errance affective Il y a bien des manières de rencontrer une ville. Nos guides, deux Donostiarrak de toujours, nous font découvrir leur ville. Et, ce ne sont pas les haltes qui manquent.

24_Théâtre Victoria Eugenia Le théâtre Victoria Eugenia est l’un des trésors de Donostia. Réhabilité il y a peu, il n’a rien perdu des lustres d’antan. La scène du Victoria Eugenia continue à recevoir les plus grandes étoiles internationales.

28_Le vert du décor En Gipuzkoa, Artikutza est une exception. En plus d’être un endroit splendide, Artikutza, enclave gipuzkoanne en Navarre, est le poumon vert de Donostia.

34_Xavier Ezeizabarrena Authentique Donostiarra, avocat, écrivain, montagnard. Rencontre.

36_Gastronomie

L’ E n c yc l o p é d i e , 1751,

(1ère

é d i t i o n , p p. 3 2 -3 6)

De toutes les pêches qui se font dans l’Océan, la plus difficile sans contredit & la plus périlleuse est la pêche des baleines. Les Basques, & surtout ceux qui habitent le pays de Labour, sont les premiers qui l’ayent entreprise, malgré l’âpreté des mers du nord & les montagnes de glace, au travers desquelles il falloit passer. Les Basques sont les premiers qui ayent enhardi aux différents détails de cette pêche, les peuples maritimes du nord… & y emploient trois à quatre cents navires et environ deux à trois mille matelots, ce qui leur produit des sommes très considérables car ils fournissent seuls ou presque seuls d’huile & de fanons de baleines.

Célèbre pour ses restaurants étoilés, Donostia est aussi la reine du comptoir et des merveilleux pintxos. Les plus chanceux pourront, eux, découvrir les fameuses sociétés gastronomiques.

46_Mémoire maritime Xabier Agote, responsable du chantier Albaola, est en train d’accomplir son rêve, reconstruire le baleinier San Juan. Il y a 400 ans, il avait coulé à Red Bay ( Labrador, Canada ). Mots clés Hitz gakoak Baie : badia Patrimoine : ondare Four : labe Chantier naval : ontziola Huile : balea olio


Donostia ville bien fête

Société éditrice : BAMI Communication Rond-point de Maignon, Avenue du 8 mai 1945 BP 41 - 64183 Bayonne bami-communication@bami.fr Directeur de la publication : Jean-Paul Inchauspé Coordination : Jean-Paul Bobin bobinjeanpaul@gmail.com Textes : Txomin Laxalt, Jean-Paul Bobin Direction artistique : Sandrine Lucas Fabrication : Patrick Delprat Iru Errege Le Forum 64100 Bayonne N° ISSN 2267-6864 Photos couverture : Santiago Yaniz Aramendia. P.4 à 11 : DR et Museo Naval de Donostia.

Voyager loin, très loin, c’est ce que nous vous avions proposé lors de nos deux précédents hors-séries d’IBILKA. Le Québec, il y a deux ans, puis l’Argentine, en fin d’année dernière. Mais pour s’évader, pour découvrir, pour s’étonner, n’y a-t-il pas des destinations plus proches ? Oui, nous en sommes persuadés et en cela réside l’objectif de nos éditions. Cette fois-ci nous vous proposons d’aller à moins de 30 minutes de nos lieux de vie, tout simplement à Saint-Sébastien de l’autre côté de la Bidassoa. L’idée nous a paru seduisante, car dans un peu plus de deux mois, et pour un an, Donostia sera l'une des deux capitales culturelles de l'Europe — avec Wroclaw en Pologne. Le Lehendakari, Iñigo Urkullu, s'est félicité de « cette opportunité pour faire connaître le caractère ouvert, pluriel et universel de la culture et du Pays basque. » Bien sûr, pour nous qui la fréquentons depuis que nous avons l'âge de rompre les amarres, Donostia est notre capitale de cœur depuis toujours. Nous sommes tous amoureux de cette fille qui se peigne de vent et d'embruns, qui danse, chante et nous intrigue avec élégance comme une belle étrangère mais se transforme en deux claquements de doigts en une amatxi qui n’a de cesse que de nous offrir des gourmandises. De la Concha à la place de la Constitution, d'Igeldo à Urgull, de Gros à Antiguo…, nous y avons fait nos parcours initiatiques — parfois chemin de croix —, avec pour seule envie d'assouvir notre soif de rencontres, d'échanges, de découvertes. Donostia est une ville qui invite à l'étonnement permanent, une ville qui promet un voyage, à chaque fois, différent.

Nous connaissons ses fêtes, rendez-vous incontournables tout au long de l'année, nous y tutoyons l'Océan comme nulle par ailleurs, nous nous enivrons de ses beautés architecturales, de sa passion pour le jazz, pour le cinéma et surtout de ses incomparables trésors gastronomiques, en miniature ou en taille réelle. Mais la connaissons-nous vraiment ? Avec ce numéro spécial, IBILKA relève le défi de vous faire découvrir un peu plus son histoire, ses quartiers, ses hommes… Félix Maraña et Xabier Ezeizabarrena, Donostiarrak et amoureux de leur ville, ont accepté d'être nos cicérones. Ils nous entraînent vers une Donostia aussi réelle qu'imaginaire. Vous vous passionnerez pour l’histoire de cette ville, troublante car douloureuse. Vous irez errer avec plaisir et émerveillement dans toutes les avenues, rues et coins de la ville et tomberez en admiration devant le théâtre Victoria Eugenia recemment restauré. Vous ne resterez pas insensibles aux plaisirs épicuriens des restaurants gastronomiques. Bonne lecture et, pour vous permettre de ne rien manquer de cette année culturelle, IBILKA vous présentera ses coups de cœur, dans chacun de ses numéros de 2016.

Jean-Paul Inchauspé, Directeur de la publication

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REGARD

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t si, à l'occasion de cette année 2016, et du titre très convoité de Capitale européenne de la culture, nous vous parlions de poésie, et d'un poète en particulier : Gabriel Celaya. Il est né près d'ici, à Hernani en 1911, mais a passé toute son enfance et une partie de son adolescence à Donostia où il a étudié au collège Santa Maria Marianistas. En 1927, son bac en poche, sa famille l'envoya à Madrid pour y suivre des études d'ingénieur. Pendant ces années, il fréquente Garcia Lorca, Unamuno, Bunuel, Dali, plus tard Pablo Neruda, et forge sa conviction : il sera poète. En 1935, il revient pourtant à Donostia pour travailler dans la petite entreprise familiale qu'il quittera, en 1956, pour se consacrer exclusivement à la poésie.

RHAPSODIE POUR L'EUSKARA En 1947, il fonde Norte, une maison d'édition dédiée à la poésie, installée dans la Vieille Ville, calle Juan Bilbao, 4. Il publie, entre autres, Rilke, Brake, Rimbaud, Eluard, Lanza del Vasto, Vittorio Sereni, Mario Luzi, Ricardo Molina… Dans un émouvant documentaire réalisé par la chaîne de télévision RTVE, intitulé « Retour dans mon pays », Gabriel Celaya avouait que chaque fois qu'il revenait à Donostia, il revenait chez lui, dans son pays. « Venir à Saint-Sébastien m'a toujours procuré une émotion particulière et plus je vieillis, plus l'émotion est forte ».

MER D'EUSK ADI L' I M A G E E T L E S M O T S POUR SEULE POÉSIE

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SAISIR UNE ÉMOTION Cette photographie de Santiago Yaniz Aramendia traduit elle aussi une vision poétique de Donostia, un moment volé.

Considéré, aujourd'hui, comme l'un des plus grands poètes espagnols, Gabriel Celaya regretta de ne pouvoir écrire dans sa langue, la langue des Basques, l'euskara : Mer d'Euzkadi, patrie sans fin / toi qui n'as pas de frontières / sur les plages étrangères / vague après vague, dis mon chagrin. / Dis qu'on nous arrache la langue ! Qu'on nous vole notre chant ! / Même ces vers que j'écris sont traduits en castillan. / Moi, dont les lèvres ont dit "aita" / avant d'apprendre à dire "papa" / je ne trouve pas, à présent / la langue juste pour mon chant.

UNE ARME POUR LE FUTUR Cet hymne, à la louange de sa langue maternelle, traduit le déchirement qui fut le sien et celui de plusieurs générations de Basques. Avec pour seules armes, ses mots : «  J'ouvre mon âme aux quatre vents/ Je cherche un monde sans histoire,/ et un sentiment d'origine,/ de douce perte de mémoire », Gabriel Celaya revendique l'universalité, celle de Rainer Maria Rilke ou de Baudelaire, celle des artistes, des poètes, celle qui permet de dire « Homme libre, toujours tu chériras la mer ! » Une promesse qui, aujourd'hui, résonne des plus douloureusement avec l'actualité. Alors, à l'orée de cette année qui célèbre la culture en Euskadi et à Donostia, quel plus beau résumé pourrions-nous trouver que le titre d'un des plus célèbres poèmes de Gabriel Celaya pour vous y convier : « La poesia es un arma cargada de futuro » ?

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HISTOIRE

LE PAYSAGE PARFAIT Cette représentation (1837) du port de Donostia, signée par Echaniz, pose la question du paysage et du lien à la nature.

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texte Txomin Laxalt

DONOSTIA

LE SANG, LES CENDRES ET LE PARI DE LA PAIX Bien que nous y allions souvent, nous savons peu de choses de l’histoire douloureuse de Donostia. Donostia 2016 donnera une bonne occasion d’aller à sa rencontre.

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HISTOIRE

DONOSTIA, ODOLA, ERRAUTSAK ETA BAKERAKO APUSTUA Nahiz eta gu askotan harat joan, oso guti ezagutzen dugu Donostiako historia mingarria. Donostia 2016-k deskubritzeko parada on bat emanen digu.

On paraphraserait presque Roland Barthes : « Donostia, Donostia, ville parfaite ». Les expressions ampoulées ne manquent pas pour la désigner : La belle Easo, La perle du Gipuzkoa, voire du Golfe cantabrique ou Irutxuloa. Donostia, 186 000 habitants en 2014, ou l’allégorie de la cité heureuse faite pour la villégiature, pour les fins de semaine, la baguenaude, la dolce vita, pour le coude sur le comptoir, trois pintxo, un feu d’artifice, un bain de minuit, un concert de jazz, une Danborrada et les traînières de septembre — les passages obligés qu’on ne se doit de manquer pour rien au monde. Notre première voisine chez qui il fait si bon s’encanailler semble tout naturellement ancrée dans sa baie parfaite, ourlée de son cordon de plages, comme si l’environnement s’était tout bonnement plié à une existence pérenne, à ses boulevards haussmanniens alignés au cordeau depuis presque toujours et ses ponts tarabiscotés pour enjamber un fleuve coulant à point nommé. Cerises sur les pintxoak, un opportun vieux quartier auquel on aurait accolé un semblant de montagne pour la vue imprenable, un port pour les embruns, et une île qu’un paysagiste, dans le souci du détail, aurait jeté comme on lance un caillou dans un bassin en guise de touche finale. Ah, le joli stéréotype ! En fait, on sait peu de chose de ses proches, peutêtre parce que cette distance que l’on entretient inconsciemment évite les questionnements et les surprises, bonnes ou mauvaises, que contiennent les réponses, surtout quand l’histoire, mauvaise fille, se plaît à renvoyer vers des vérités pas toujours bonnes à entendre. Donostia a mille ans et, pour avoir enduré sièges, rezzous, guerres, incendies, massacres, pestes, son corps de vieille dame est couturé de cicatrices que quelques chirurgiens habiles se sont attaché de gommer. Une vieille et digne dame dont pour la beauté et la dot, la jeunesse fut abominablement outragée. Qui voulait, jusqu’à aujourd’hui, s’en souvenir ? L’historiographie de Donostia retient deux dates essentielles : 1813, année d’un de ces sièges récur-

rents, lequel se conclut par le terrible incendie qui rasa entièrement la ville, suivi de sa sanglante mise à sac par les troupes anglo-portugaises. 1863, est la date de l’abattage des murailles qui corsetaient étroitement la ville. Un moment clé pour les Donostiarrak qui virent dans la disparition des remparts la fin d’une vocation militaire et des déboires qui vont généralement avec. La ville troquait enfin le casque contre le béret, le moellon contre la crinoline, le son du canon contre le cliquetis des jetons de casino, la marche au pas contre le pas de valse. Au fil des générations, Donostia s’accordait le droit de vivre en basque en s’affranchissant du titre pesant de capitale estivale espagnole. Dans son livre Alpes et Pyrénées, Victor Hugo, fin observateur de son temps, écrivait en 1839 : « On est à peine espagnol à Saint-Sébastien, on est Basque… C’est ici le Guipuzcoa, c’est l’antique pays des Fueros, ce sont les vieilles provinces libres vascongadas. On parle bien un peu castillan mais on parle surtout bascunce. »

UNE HISTOIRE AGITÉE Désormais, on ajoutera 2016 pour son titre de Capitale européenne de la culture qui lui va comme un gant. Une reconnaissance acquise de haute lutte parce qu’aux noms de Donostia et Euskadi, comme prolongement d’une histoire agitée, restaient liés les douloureux échos de la lutte armée. L’irrémédiable processus de paix mis en route en 2011 ne fut sans doute pas étranger à la décision finale du jury international qui convint, une authentique reconnaissance, que Donostia avait désormais toute légitimité pour parler de réconciliation, de reconstruction et du vivre ensemble.

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AUTOUR DE LA CONCHA Scènes de vie, au début du XXe siècle, autour de la célèbre plage donostiarra, centre de la société basque de l'époque.

La destruction des murailles marqua, pour Donostia, le début d'une nouvelle histoire pacifiée et basque

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HISTOIRE

Les premières traces attestant de l’existence de la ville datent de 1014. « San Sebastian apparaît citée pour la première fois dans un texte écrit quand, par le biais d’une donation effectuée au monastère de Leire par les rois navarrais Sancho el Mayor et son épouse, nous constatons que le dénommé monastère de San Sebastian passe sous la tutelle du monastère navarrais », rappelle Javier Sada, l’historien de la ville. Alors San Sebastian ou Donostia ? La désignation officielle de la capitale du Gipuzkoa est Donostia/San Sebastian. Certains voient dans la désignation basque la contraction de Done (saint) et Bastian, d’autres avancent un dominus ostianus, réminiscence de l’occupation romaine et du fondateur du port donostiarra. « Ostia était le port de Rome et curieusement, selon la tradition, SaintSébastien, le légionnaire martyr converti au christianisme y fut enterré », souligne Javier Sada. À l’origine, Donostia n’est qu’une modeste bourgade qu’essaiment des baserri (fermes) autour du Monastère San Sebastian, dans ce qui est aujourd’hui le quartier Antiguo le bien nommé, au pied du mont Igeldo. En 1180 Sancho le Sage, souverain de Navarre promulgue le Fuero de San Sebastian, acte fondateur d’une cité dont le seul intérêt était de se trouver sur l’une des voies de Saint-Jacques. À l’image des villes bastides, il s’agit de faire venir quelques colons qui ne se firent pas prier pour franchir la Bidasoa et faire souche. Ils furent essentiellement Gascons. On comprend mieux les noms et toponymes : Miramont, Ayete, Urgull, Pasquier, Paeget, Montpas, Puyo… La nouvelle population, elle se compte alors en quelques centaines de feux, se niche au pied du mont Urgull, là où se trouve aujourd’hui le Vieux quartier. Donostia va profiter de sa situation pour développer très vite des activités maritimes, se révélant pour la Navarre une ouverture sur la mer. Un des plus anciens plans la représente enserrée au pied du mont, repliée derrière des remparts, un quadrilatère parfait que traverse une rue principale et que coupent trois autres. Trois digues abritent le port et, à partir du XIIeᵉsiècle, un château forteresse se dresse au sommet d’Urgull. Il sera le théâtre des drames qui ensanglanteront les siècles à venir. La rivière Urumea, n’a pas, pour l’heure, destin lié avec la ville. Avant de célébrer ses noces avec l’océan, elle ouvre son lit dans les contours mouvants d’une ria et abandonne ses eaux mortes dans l’étale perpétuelle de mornes barthes. Vite, un pont enjambera l’Urumea, historique, celui de Santa Catalina, régulièrement dévasté, toujours reconstruit ; il se révélera cordon essentiel pour relier la cité au nord de la province. Au XIIIe siècle, avec son adhésion au Royaume de Castille, le rôle maritime majeur de la ville va s’accélérer et sa situation stratégique va attiser toutes les convoitises, d’autant plus que le royaume de Castille autorise les commerçants navarrais à faire transiter les marchandises par Donostia et non plus par Bayonne. La création en 1727, de la Real Compañia Guipuz-

Dès le XIIIe siècle, la situation stratégique va attiser les convoitises des grandes puissances coana de Caracas afin de commercer directement avec le Venezuela, marque l’apogée du Donostia maritime : « Le fonctionnement de cette compagnie, placée sous la protection de Saint Ignace de Loyola était régi par une Junte Générale d’actionnaires. Les bases pourraient se comparer jusqu’à un certain point, avec celles qui régissent aujourd’hui les sociétés anonymes », explique Javier Sada dans son Historia de San Sebastian. Ancrés à Donostia mais aussi à Pasaia, quelque 50 navires sillonnent l’Atlantique important le tabac, le sucre, le café, le coton, le bois de campêche, le sel, l’or, l’argent. Le siège de l’honorable Compagnie se situait où se trouve aujourd’hui l’église Santa Maria — elle ne sera construite qu’en 1743 — au pied du mont Urgull, au cœur du vieux quartier. Afin d’en appeler à toutes formes d’alizés favorables, la chronique raconte qu’un siège était réservé au… Saint-Esprit lors des réunions des actionnaires.

TOUJOURS REBÂTIR Le feu sera le premier ennemi de la ville ; les incendies de 1266, 1278, ce dernier particulièrement dévastateur, et ceux de 1361 et 1397 n’empêcheront pas les obstinés Donostiarrak de rebâtir toujours. En 1401, la peste sévit dans la ville causant la mort de 650 personnes et comme un malheur ne vient jamais seul, il fallut compter aussi avec les famines de 1414 et 1418. Une seconde épidémie de peste, qui se propage en 1597 depuis le port de Pasaia est si virulente que l’on songe même à raser cette dernière. Avec l’unité espagnole, Donostia va devoir subir régulièrement les assauts des Français et des Anglais. Au fil des sièges, les murailles s’élèvent, s’épaississent, tissant un dédale de fortifications qui plongent les rues de la ville dans une pénombre quasi permanente. En 1813, alors que s’apprête à sonner l’heure de la grande tragédie, Donostia qui compte quelque 5 500 habitants est occupée par les troupes napoléoniennes depuis 1808. La guerre d’Indépendance qui oppose la France et l’Espagne a débuté en 1808 quand Madrid se soulève contre l’occupant français. Alliés, les Portugais et les Anglais vont s’appliquer à chasser les Français. Après une déroute à Gasteiz, en juin 1813, l’armée française se réfugie derrière les murailles de Donostia. Un siège de deux mois est établi par les Anglais et les Portugais, lesquels après un terrible bombardement, 100 000 projectiles seront tirés,

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donnent l’assaut le 31 août. L’attaque, sanglante, sera suivie d’un abominable sac et l’incendie total de la ville, soit 600 maisons. Ne resteront debout que quelques demeures de cette rue du vieux quartier connue aujourd’hui sous le nom de Abuztuaren 31 kalea (calle 31 de Agosto). Les témoignages établis le 29 octobre de la même année par le juge de première instance du Gipuzkoa sont accablants pour les « libérateurs » portugais et anglais et les chiffres révélateurs : sur les 5 500 habitants que comptait Donostia, désormais ville martyre, il n’en demeure que 2 600 à l’issue du pillage. Le traumatisme subi par la ville explique le Donostia d’aujourd’hui et bien des attitudes de sa population lors des rendez-vous ultérieurs avec son histoire. Deux cents ans après, tous les 31 août, la rue éponyme s’illumine de bougies. Sans nul doute, Donostia 2016 s’inscrit dans ce pari pour la paix que, ce 8 septembre 1813, firent ses habitants par l’entremise de la Junte qui se réunit dans l’emblématique ferme Aizpurua, aujourd’hui

Pillages, incendies famine, peste, massacres…, rien n'a été épargné à Donostia

au cœur du champêtre quartier Zubieta. L’assemblée rassemblant quelques responsables de la ville jura de rebâtir Donostia avec la ferme intention d’abattre les murailles. Une décision qui fera écrire au poète Gabriel Celaya : « San Sebastian, cette cité ouverte qui détruisit ses murailles pour s’ouvrir au futur  ». En 1817, le Donostia d’origine que l’on connaît aujourd’hui comme le Vieux quartier est quasiment rebâti. Le maître architecte en est Pedro Manuel de Ugartemendia (Andoain, 1770-1835). Alors qu’en 1863, les murailles sont abattues, la ville compte près de 10 000 habitants. L’élaboration de l’élargissement de Donostia, est confiée à l’architecte Antonio de Cortázar Gorria (Donostia, 18231884). C’est la ville que l’on connaît aujourd’hui, les quartiers Antiguo, Amara, Gros, Erdialde… avec leurs avenues rectilignes de pur style haussmannien, Paris étant le centre du monde en ces années.

RENDEZ-VOUS AVEC LE FUTUR Du reste, l’avenue chère aux Donostiarrak, tracée sur le tracé des anciens remparts est baptisée simplement… Boulevard. Enfin, entre 1863 et 1922, la construction des extraordinaires six ponts, le septième sera construit en 1999, permet par-dessus l’Urumea, de relier les nouveaux quartiers de Gros et Ulia. Coup de génie, les concepteurs urbains eurent le souci d’une juste répartition de la population dans un heureux mélange de classes, un concept qui permet d’appréhender cet esprit éminemment populaire qui préside aujourd’hui aux événements festifs. Il aura fallu moins d’un demi-siècle – malgré l’intermède sanglant du bombardement de la ville (1875) lors de la troisième guerre carliste — pour que, de place forte, Donostia devienne cité de villégiature courue par les souverains. La Méditerranée n’est pas à la mode et surtout, en Espagne, pas encore aménagée. Du reste, l’écho des jetons des casinos voisins d’Hendaye et de Biarritz attire les nouveaux riches issus de la révolution industrielle. Il s’agit cependant d’une bourgeoisie végétale qui vient flamber sa fortune, contrairement à la bourgeoisie entreprenante de Bilbo qui, à la même époque, devient un poumon économique. Juillet 1936, Donostia s’oppose à la rébellion franquiste et le paiera cher. Le dictateur Franco qui a en haine le Pays basque, élira pourtant Donostia comme séjour estival. Des parenthèses que les Donostiarrak, en prenant leur destinée en mains, ont définitivement gommées de leurs souvenirs. Forte d’un riche patrimoine historique et culturel, de son Université et de son Parc technologique, la capitale du Gipuzkoa, aujourd'hui 186 500 habitants, est entrée dans le nouveau siècle. Aucun vent mauvais de l’histoire n’aura eu raison de Donostia qui, dans l’esprit de l’assemblée d’Aizpurua de 1813, s’est bien promis de ne pas manquer le rendez-vous de 2016 pour mieux se projeter vers le futur. (Sources : Historia de San Sebastian, J.etA. Sada. Édition Txertoa, 7e édition.)

VILLE OUVERTE Le port fut le véritable poumon de la ville, nécessaire autant à son économie qu'à ses rêves. Tabac, sucre, café, coton, bois de campêche, sel, et aussi or et argent, sont autant de marchandises qui débarquaient des navires qui sillonnaient l'Atlantique depuis Donostia et Pasaia.

MOTS CLÉS HITZ GAKOAK Muraille : harresi Incendie : sute Massacre : sarraski Avenue : etorbide

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DÉCOUVERTE

texte Txomin Laxalt / photographies Santiago Yaniz Aramendia

UNE ERRANCE AFFECTIVE

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Il ya bien des manières de découvrir une ville. À Donostia, la plus simple est de s'abandonner sans but. Ce ne sont pas les haltes qui manquent.

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DONOSTIA, NORAEZEKO IBILBIDE AFEKTIBO BAT Hiri bat deskubritzeko manera desberdinak badira. Donostian, helbururik gabe ibiltzea modu sinpleena da. Geldialdiak ez dira falta.

La meilleure façon de découvrir une ville, c’est encore de s’y abandonner, en se fondant dans son vécu, en partageant sa mémoire et sa conscience. Donostia est à ce titre le sujet idéal, sans doute aussi parce que, au-delà du statut de première voisine, nous entretenons avec elle des relations privilégiées cultivées sur les arpents réservés de nos souvenirs. Il est possible d’aller à la rencontre de Donostia en rompant avec l’ubiquitaire et morne aménagement urbain qui, de par le monde désormais, travestit les entrées des plus belles villes en rédhibitoires balbutiements bétonnés cousus de centres commerciaux et de zones industrielles. Ainsi, depuis le fjord de Pasaia, on peut accéder, empruntant le chemin côtier de Saint-Jacques, au mont Ulia (243 m), un joyau maritime et végétal. Le sentier se fraie un passage entre des jets de bambous, un fouillis de hêtres et un friselis de pins silhouettés sur l’océan, pour se suspendre à flanc de falaise et parachuter littéralement le marcheur vers les toits de Donostia qui déploie sa fresque depuis les montagnes de la Bidasoa jusqu’où la mer touche au ciel. Avant d’atterrir en douceur au quartier Gros, on a largement le temps de rester confondu devant la bague parfaite de la baie, dont l’île Santa Clara en serait le chaton, les ellipses blondes des trois plages, les parures dont elle serait sertie. À ceux qu’enchantent de plus abruptes entrées en matière, on ne saurait que conseiller une savoureuse entrée par Trinxerpe, le port de Pasaia San Pedro et sa singulière rue pentue Azkuene laquelle possède la rare caractéristique d’être, côté impair, donostiarra et côté pair, pasaitarra ! Au comptoir de l’emblématique Bar Juanito (Donostia), Antonio, le patron, portugais d’origine, connaît l’histoire de cette démarcation sur le bout de son perco. « La différence entre les deux côtés de la rue ? Les impôts mon pote ! », avoue-t-il, un rien pragmatique. Alors

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que je rêve d’anecdotes de frontières, ses seuls récits de contrebande n’évoquent que des poubelles que l’on transite nuitamment, en loucedé, d’un trottoir l’autre, les jours où les éboueurs de l’une ou l’autre commune ne passent pas. Le macadam n’étant pas de la même nuance, la démarcation se lit parfaitement au mitan de la rue ; je l’aurais presque enjambée comme on franchit une clôture et le poissonnier (Pasaia) me rappelle l’époque trépidante quand on appelait Azkuene, Dolar kalea (la rue du dollar), référence aux retours de campagne à la morue. Les pêcheurs de Trinxerpe écumaient la rue, louvoyant de Donostia à Pasaia, jetant par poignées les billets sur les zincs. Azkuene se resserre jusqu’à venir buter contre les pentes de Ulia et expire dans un embrouillamini forestier à peine écartelé par une méchante sente qui conduit au sommet. La dernière maison (Pasaia) porte le nom de Gure erdiya (notre sueur). Un jour que j’interrogeai à ce propos le maître des lieux, un Galicien, il me confia : « Nous avons construit la maison en 1951, il a fallu tout monter à la pogne ou à dos de mulet, tu as compris maintenant ? »

AH ! LES SIX PONTS Pour entrer dans Donostia, il y a plus fonctionnel : le Topo. Une merveille ferroviaire reliant Hendaye à Donostia, mise en service en 1912. Aujourd’hui, hybride, entre métro et train de banlieue, il est la seule et heureuse manifestation transfrontalière dont seulement un ridicule chapitre, deux kilomètres depuis 1913, se passe en Iparralde. À quand donc le dernier épisode jusqu’à Bayonne ? Hemingway, l’évoque dans le dernier chapitre de Le Soleil se lève aussi : « Après 40 minutes et huit tunnels, j’arrivai à Saint-Sébastien ». Aujourd’hui, 20 % des 21,4 km pour quinze stations, empruntent des tunnels — d’où le Topo, la taupe — et met autant de temps pour rallier Amara, le centreville en empruntant un poignant envers de décor, la cité en écorché. Sans contrainte de parking, on pourra satisfaire à la baguenaude avec la possibilité de s’aménager quelques haltes gourmandes dans les bars dont certains, participent ici autant que musées et monuments de la mémoire de la ville. Je me presse de traverser le pont du Kursaal, le six de bâtons, ainsi que l’appellent les Donostiarrak — les joueurs de mus apprécieront — pour les six curieux lampadaires vert et blanc Art déco qui balisent ce lien enjambant l’Urumea, permettant de rejoindre le quartier Gros. Ah, les six ponts de Donostia ! Ils ont tous leur singularité, de l’histo

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LE SIX DE BÂTONS C'est à cause de ses six lampadaires que les Donostiarrak appellent ainsi ce pont, le plus célèbre de la ville.

GROS EST UN QUARTIER POPULAIRE DONT, LONGTEMPS, LA SPÉCIALITÉ FUT… LES GARAGES

rique Santa Catalina au Maria Cristina inauguré en 1905 et qu’on emprunterait aujourd’hui pour le seul plaisir de l’emprunter ou de s’appuyer sur la rambarde tarabiscotée. Ses quatre arches supportent quatre obélisques de 18 m, copies du pont Alexandre III de Paris. « Saint-Sébastien se présente comme un grand magasin d’Art nouveau et d’Art déco, On y voit des ponts alambiqués ornés de lampadaires que l’on ne trouve nulle part, des grilles auxquelles un collectionneur accepterait volontiers d’être pendu. », résume de succulente façon le néerlandais Cees Nooteboom (Désir d’Espagne, Actes Sud, 1993). Il n’empêche, comme toute rivière, l’Urumea reste un espace frontalier, une ordonnance du territoire qui fait toujours dire au Donostiarra, quand il le franchit, qu’il va hiri berrira (vers la ville neuve). Je ne jette qu’un regard distrait au cube glauque du Kursaal, en regrettant quelque peu l’ancienne

édition (1921) ocre, gangrenée par les embruns. Il s’est longtemps murmuré que le projet du nouveau centre de congrès (1999) conçu par Rafael Moneo n’était pas destiné à Donostia. On ne connaît du quartier Gros, et c’est dommage, que la plage de la Zurriola, ses surfeurs, et la belle sculpture de Nestor Basterretxea, La colombe de la paix qui, depuis peu, vient ponctuer le promenoir. Gros est un quartier éminemment populaire — ah, la délicieuse placette Biteri ! — dont longtemps la spécialité fut… les garages. Les vieilles arènes du Txofre furent avantageusement remplacées par

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COMME DEUX ROCHERS Fini en 1999, le Kursaal évoque deux rochers échoués à l'embouchure du fleuve. Page précédente, la sculpture de Jorge Oteiza, Construcción vacia.

COMME TOUTE RIVIÈRE, L'URUMEA RESTE UN ESPACE FRONTALIER

PEIGNES DE VENT Éduardo Chillida disait : « Ce lieu est à l'origine de tout. Il est le véritable auteur de l'œuvre. Je n'ai fait que le découvrir. »

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ICI, LES PASSES DU BALLON ROND FONT DAVANTAGE VIBRER QUE CELLES DE LA MULETA CONCHA L'aménagement de la promenade de la Concha fut un événement crucial de l'histoire de Donostia.

une place, à Donostia les passes du ballon rond faisant vibrer davantage que celles de la muleta. Dans une rue adjacente, j’ai rendez-vous avec Félix Maraña, (1953) un enfant du quartier, pur Donostiarra, le meilleur mentor que l’on puisse trouver entre Igeldo et Ulia. Écrivain, éditeur, historien, journaliste, conférencier, insatiable conteur de Donostia qu’il connaît jusqu’à sa plus obscure traboule (Donostia calle a calle, kalez kale, Zum edizioak). Félix, spécialiste et ami de l’anthropologue Caro Baroja (1914-1995) et du poète Gabriel Celaya (1911-1991), se révèle aussi un incorrigible hédoniste qui voue à la gastronomie une passion que seule Donostia permet d’assouvir. Nous dégustions du reste, au minuscule troquet Roberto de la rue General Artetxe, un de ces vermouths d’anthologie qui firent les belles heures de la péninsule à l’heure des canotiers. Ami de tous, des plus grands comme des plus humbles, Félix m’évoqua avec émotion l’incontournable figure de Santiago Hernandez Redondo Txantxillo (1927-2003), son voisin, une figure appréciée et connue non seulement de Gros dont il était natif, mais de tout Donostia. Ce « clochard céleste » à l’imposant béret, vêtu de son manteau légendaire boutonné jusqu’au col, tirait à l’année longue son chariot de courses chargé de son petit xylophone, et de revues qu’il glanait, les coquines, aliments du corps, et les religieuses, aliments de l’esprit, affirmait-il avec cet humour dit kaskarin (kaskoi, gascon et arin, léger) typique de Donostia. L’impertinent et joyeux personnage qui ne craignait pas de brocarder tout haut l’autorité franquiste possédait ses couloirs de nomadisme qui le conduisaient de Gros au vieux quartier, quémandant et obtenant sa pesetita sans peine. « Txantxillo fait partie de l’image sentimentale de la ville », souligne Felix. Txantxillo a obtenu de son vivant ce droit à la ville, refusé partout aujourd’hui aux marginaux. C’est

d’ailleurs l’occasion pour Félix de m’entraîner audelà de la plage Ondarreta vers Ibaeta (Antiguo), le plus ancien quartier de Donostia que l’Université a retenu pour dresser ses amphis. Au fond d’une impasse aérée où, savamment taillés, pâturent des buissons, s’acagnarde le collège d’Olarain. Le sculpteur Alberto Saavedra (Donostia, 1951) a donné toute sa mesure à son burin. Ici, dans une féerique explosion de couleurs, une exposition à ciel ouvert, se lit un savoureux raccourci de l’histoire de Donostia. Les pittoresques personnages de la ville occupent, grandeur nature, balcons, toits, pas-de-porte et… Txantxillo tire son caddy sur le trottoir, on entendrait presque L’Internationale, sa mélodie préférée qu’il jouait au xylophone pour peu qu’on lui accordât sa pesetita.

LES TROIS TROUÉES La Concha bien sûr. La Concha ou la plage à la ville, qui ferait mieux ? Avec son île au milieu où l’on se doit d’aller parce qu’une île, ça ne se refuse pas. Elle mérite qu’on s’y abandonne selon les heures élues, sa climatologie intime : l’incendie du crépuscule, le blême de l’aurore, sous la monnaie du soleil, voire sous les aiguilles du tenace sirimiri (bruine) qui fit dire à un Donostiarra à l’humour caustique qu’il avait connu à Donostia un mois de pluie qui avait duré plus de 31 jours. Ses deux kilomètres de long, d’Urgull à Igeldo, chiffre parfait, — 1 400 m pour la plage de la populaire Concha et les 600 m restants octroyés à celle de l’aristocrate Ondarreta  — n’empêchent pas que le fameux malecón possède son point parfait pour embrasser la cité par-dessus la célèbre et géniale rambarde immaculée, conçue en 1910 par Juan Rafael Alday (Donostia, 1870-1955), dont la frise aérée courant à perpétuité n’entrave en rien la vue. Félix m’y entraîne et nous place sous le Palais Miramar de pur style anglais construit sur les desiderata de la couronne espagnole (1889), près de la sculpture, L’Hommage à Fleming de Txillida, à l’endroit de la démarcation entre Concha et Ondarreta. D’Haizeren orrazia, la sculpture du même Txillida, jusqu’à Urgull et L’Espace vide, l’œuvre de Jorge Oteiza, dans un panorama exquis, on lit

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parfaitement les strates historiques qui procédèrent de l’extension de la ville. Et de comprendre le nom familier donné à Donostia, Irutxulo (les trois trouées), pour la triple et naturelle échappée que ménagent les espaces entre Igeldo, l’île Santa Clara, Urgull et Ulia. Un horizon à souhait pour le seul plaisir des yeux. L’Alameda del Boulevard, El Boule ainsi que la désignent familièrement les Donostiarrak, est l’artère palpitante de la ville et, pour suivre le tracé des anciens remparts, fait partie du Vieux quartier. On s’y donne rendez-vous sous l’horloge, on y déambule, on paresse aux terrasses ou on y manifeste. Depuis plus de cent ans les colères populaires s’y expriment ; en 1893, une manif et l’interprétation du Gernikako Arbola causèrent la mort de trois personnes. De la mairie, l’ancien casino, jusqu’au marché de la Bretxa, le mouvement semble perpétuel ; les plus anciens se souviendront des meilleurs turrones achetés à la regrettée Valencianeta. Les mêmes qui brûlèrent leurs fins de semaine au comptoir de la Casa del whisky de Pedro à Irun, assagis peut-être, vont désormais chez son fils Paul, goûter à l’un des 3 500 malts du Museo del whisky de Donostia où, depuis 1987, la bonne société vient s’encanailler en sous-sol, les fins de semaine. À Donostia l’art se niche dans des endroits les plus inattendus ainsi cette fresque d’Oteiza dédiée au Padre Donostia, courant, qui oserait l’imaginer ? à l’intérieur du… Banco Gipuzcoano, à l’angle de l’Avenue de La Liberté et de la Hondarribia, et dont le vigile fait l’honneur de la visite !

L'A R T D E V IV R E Les Donostiarrak ne subissent pas le temps, mais en ont fait, un art de vivre de chaque instant.

EL BOULE, COMME LE NOMMENT LES DONOSTIARRAK, EST L'ARTÈRE PALPITANTE DE LA VILLE

Quant à l’urbanisme échevelé de la ville, un livre n’y suffirait pas. D’Amara à Egia, de Gros à Antiguo le nez en l’air s’impose pour apprécier le détail d’un invraisemblable clocheton, une façade ourlée façon dessous chics, une circonstance de balcon tournée comme une crinoline, ou quand le pompiérisme le dispute au mauresque, l’hausmannien au baroque, voire au gothique. La capitale gipuzcoanne ou l’architecture pâtissière poussée à son comble, il n’est jusqu’au cimetière de Polloe, une ville dans la ville, qui ne mérite sa visite avec, en prime, de savoureuses inscriptions lapidaires qui donneraient presque envie d’y prendre une concession à perpète. Victor Hugo ne croyait pas si bien dire qui résuma :

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FORTIFICATIONS Sur les mont Urgull, ces fortifications plongent sur le Paseo Nuevo, offrant une vue incomparable sur l'Océan.

D'AMARA À EGIA, DE GROS À ANTIGUO, LE NEZ EN L'AIR S'IMPOSE

PASSEO NUEVO Construite entre 1914 et 1919, la promenade relie le port au quartier Gros. Elle permet d'éviter la Vieille Ville. PHARE D'IGELDO Construit en 1855, il domine la baie à une altitude de 134 mètres, et fait face à la promenade de la Concha.

UN SYMBOLE DE LA VILLE La célèbre balustrade de la Concha, créée en 1910 par Juan Rafael Alday, architecte de la ville.

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F E N Ê TR E S U R L' O C É A N Compagnonnage culturel pour les Donostiarrak. Une vue idéale depuis le Kursaal, le palais des congrès de la ville.

« Une montagne au milieu de la mer, la trace des bombes sur toutes les maisons, la trace des tempêtes sur tous les rochers. » L’île Santa Clara bien sûr, un Salamanka pasabide et les blocs de béton soulevés aux jours de grande colère océane, mais les stigmates de 1936 encore présents sur les murs de l’emblématique Hôtel Maria Cristina et le triple quadrilatère des casernes démesurées du populaire quartier Loiola, sur les bords de l’Urumea, face auxquelles les Donostiarrak dressèrent des barricades, le 21 juillet de cette même année. Des hôtels particuliers et des palais dont celui d’Aiete (1878) d’inspiration néoclassique, ultime avatar franquiste. Le vieux dictateur y passa ses vacances estivales sans jamais en sortir, prudence oblige. Il y organisa ses conseils des ministres, à leur plus grande joie, « car cela leur permettait, une fois les épouses expédiées vers leurs ouvroirs et leurs dévotions, d’aller charlestonner à Biarritz », rappelle Félix. On ne boudera pas Igeldo (413 m) bien sûr, per-

ché au-dessus du quartier Antiguo, cette montagne surnommée autrefois, parce que pelée, Mendihotza (la montagne froide), aujourd’hui d’une inflorescence tropicale. Igeldo pour le surréaliste parc d’attractions et le funiculaire — il a fêté ses 100 ans en 2012 — qui demeure une merveille défiant les lois de la gravité avec sa pente atteignant 58% à l’arrivée, Igeldo pour le spectacle que cette vigie naturelle offre sur la ville. De làhaut, jamais Donostia n’a autant mérité le nom de Perle du Cantabrique. Je lui préfère cependant le mont Urgull (120 m) que l’on aborde depuis le port, ce lieu de vie qui fait encore la part belle au populaire mais dont la vocation marine, désormais, se traduit davantage à travers ses deux musées et le déjanté débarquement des pirates de l’Aste nagusia (Grande semaine) qu’aux retours de pêche. L’histoire tragique de Donostia y est concentrée. Emprunter les larges et rudes lacets qui s’élèvent jusqu’à la vieille forteresse, c’est se donner le temps de comprendre toute l’importance stratégique de la ville qui, blottie à ses pieds, semble toujours chercher sa protection. Les batteries dominant la baie ne crachent plus que le Artillero dale fuego ezkontzen zaigula pastelero, la rengaine qui préside à la Aste nagusia d’août. Quant au Cimetière des militaires anglais, tapi dans la végétation, même délité, il prouve que le Donostiarra ne fut pas rancunier.

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DU HAUT D'IGELDO, DONOSTIA MÉRITE VRAIMENT SON NOM DE PERLE DU CANTABRQIUE

ÉCRIVAIN ET HISTORIEN Félix Maraña, pur Donostiarra, nous a servi de guide intime et éclairé.

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DÉCOUVERTE ONDARRETA Zeharki, une œuvre du sculpteur José Ramon Anda, à Ondarreta, plage célébrée par le peintre Dário de Regoyos.

ZURRIOLA Moment paisible sur la plage la plus livrée aux fureurs de l'Océan, qui est aussi le rendez-vous préféré des surfeurs.

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MONT URGULL La statue du Sacré Cœur, construite en 1950 par Federico Coullaut, mesure plus de 12 m de haut et peut être vue à une distance de 4 milles marins.

MONT IGELDO Le célèbre parc d'attraction, dont le charme repose sur l'aspect surrané, fut inauguré en 1912.

Tel un modeste Corcovado gipuzcoan, haute de 14 m, la statue du Sacré-Cœur de Jésus (1950) s’impose au-dessus de la cité. La sculpture n’avait pas échappé à l’acteur Willem Dafoe venu présenter le film La Dernière tentation du Christ au Festival de cinéma. La veille, alors qu’il avait quelque peu appuyé sur le rioja dans les bars du vieux quartier, la désignant, pouce levé, il confia en toute bonne foi, au directeur du Festival : « Ici, vous savez faire la promotion d’un film ! ».

URGULL CARESSE DONOSTIA À FLEUR DE TOIT, S'EMPARE DE SON INTIMITÉ

À DONOSTIA, RIEN N'EST IMPOSSIBLE Igeldo embrasse Donostia dans un panoramique superbe quand Urgull caresse Donostia à fleur de toits, s’empare de son intimité en recueillant les murmures de la ville. Sublime, Donostia s’ébat sous nos yeux dans le fourmillement du quotidien. Des rues faites pour des haltes, des rencontres inhérentes, voilà pour l’ontologie de ce quadrilatère que l’on appelle Vieux quartier. Il ne s’agit pas de se fier aux avis des Koskeros, nés et baptisés en l’église San Vicente ou des Josemaitarras, nés et baptisés à Santa Maria, tous de purs habitants de ce quartier typiquement kaskarin, vous ne vous en sortiriez pas. il faut embarquer par la Portu kalea, la plus transitée, se glisser au gré de sa réceptivité dans ce courant qui, aux heures apéritives, s’apparente à un mascaret et dans un heureux cabotage essayer aux escales, de se faire Donostiarra parmi les Donostiarrak. Même si le bar Irutxulo de Patxi Alkorta, au 9 de la rue Portu, n’existe plus depuis 1970, on aura pour le personnage une pensée émue en songeant que le zurito, cette hypocrite bière bonsaï, fut par lui inventée, comme le terme txapeldun et le béret géant qui, en Euskal herri consacre tout champion. Patxi en fit broder

deux spéciaux qu’il remit à Tommie Smith et John Carlos, vainqueurs du 200 m aux Jeux olympiques de 1968 à Mexico et auteurs du mémorable salut du Black Power. Ce cafetier souverain, disparu en 1975, hante toujours, sinon les rues de Donostia, son ciel puisque l’on ne déroge pas à la tradition des fusées tirées lors des matches de la Real, à l’origine destinées aux pêcheurs de basse mer obligés par la marée du dimanche : deux fusées pour le but marqué, une pour le but encaissé. Fatalement le poteo, une généreuse coutume qui a force de loi et qui fait consensus, vous conduira Place de la Constitution, un centre du monde éthéré où, tous les 23 juin, démonstration éclatante que rien n’est impossible, le maire et tout le Conseil municipal, opinions politiques confondues, se tenant par la main, en effectuant la traditionnelle Esku dantza, offrent un inédit débat politique. Une tradition perpétuée depuis le XVIIIe siècle et suspendue durant la parenthèse dictatoriale Le reste n’est plus qu’affaire de ressenti, un rendezvous réussi est souvent gage d’une histoire d’amour. Avec la Belle Easo, c’est souvent pour la vie.

MOTS CLÉS HITZ GAKOAK Baie : badia Quartier : auzo Île : uharte Capitale : hiriburu

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texte Txomin Laxalt / photographies Santiago Yaniz Aramendia

UN THÉ ÂTRE

À LA MESURE DE LA VILLE

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Le théâtre Victoria Eugenia est l'un des trésors de Donostia. Réhabilité, il continue à recevoir les plus grandes étoiles.

VICTORIA EUGENIA, HIRIAREN IZARIKO ANTZOKI BAT Le café Oquendo serait un endroit idoine pour évoquer le théâtre Victoria Eugenia, son premier voisin. Les soirs du Festival de Cinéma International de septembre, on y a vu Orson Welles enveloppé dans les volutes de ses cigares hectométriques, Deborah Kerr et Audrey Hepburn y prendre un dernier verre, les photos courant le long des murs, la plupart signées, en font foi. Au travers des petits carreaux du bar, on en aperçoit la pierre ocre dont les deux discrètes sculptures perdues sous les toits, d’un masque qui rit, d’un autre qui pleure. Le Victoria Eugenia ne revendique pas, à l’instar de certains opéras, quelque fantôme, il respire cependant sans conteste à l’esprit du lieu, des lieux faudrait-il plutôt préciser. Il y a une logique dans ce périmètre qui réunit quand même la trilogie superbe : le prestigieux théâtre, l’hôtel Maria Cristina et le Kursaal – pour ce dernier, évoquons avec juste ce qu’il faut de nostalgie, l’ancienne mouture de 1921 détruite en 1973. Jusqu’au début du XXe siècle, seule la statue en pied de l’amiral Oquendo, marin donostiarra péri en mer en 1588, occupait le vaste espace ouvert sur l’avenue de la République d’Argentine. Donostia poussait son extension en traçant de nouvelles avenues et aspirait à se doter d’un théâtre digne de ce nom. Constituée en 1902 pour l’occasion, l’association de bienfaisance Fomento de San Sebastian dont les objectifs visaient à promouvoir « tout ce qui signifie le progrès et la grandeur de la ville », sollicitait de la mairie le pouvoir d’acquérir du terrain afin d’édifier un théâtre et un hôtel de prestige. « La nécessité de la construction d’un théâtre qui, de par son architecture, serait l’ornement de la ville, est ressentie non seulement par

Victoria Eugenia antzokia, Donostiako altxor bat da. Eraberritua duela guti, garaiko distirez, ez du ezer galdu. Victoria Eugeniaren agertokiak nazioarteko izarrik handienak errezibitzen segitzen du.

la population mais aussi par la très importante colonie estivale », arguait la prestigieuse association. En 1908, la ville attribuait deux terrains de 2 460 m² qui reviendraient de droit à la municipalité passées 60 années. Les deux édifices ouvriraient leurs portes en 1912.

PAS DE PRINCESSE Le pavillon d’Espagne ayant connu un grand succès lors de l’Exposition universelle de Paris de 1900, la conception du théâtre fut confiée au même architecte, Francisco de Urcola. Il conserva ce style néoplateresque, un hybride entre Renaissance, baroque et romantisme, un vrai style qui s’imposait à l’heure de l’entrée dans un nouveau siècle et reconnaissable entre mille à travers la péninsule. Le 20 juillet 1912, le bâtiment était inauguré et, pour l’occasion, la Compagnie Maria Guerrero proposait En Flandes se ha puesto el sol, une œuvre de Eduardo Marquina (1879-1946), écrivain de deuxième ordre, connu surtout comme auteur du premier hymne espagnol et fidèle serveur du régime franquiste. Le Donostiarra, dont la réputation de moko fiña (fine gueule) n’est plus à démontrer, retint le somptueux menu composé de 15 plats (lire encadré), servi au souper dans les salons du Maria Cris-

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SALLE DE CHINE La salle de Chine (ci-dessous) est décorée des toiles du peintre Pierre Ribera, élève du Bayonnais, Léon Bonnat.

tina à l’issue de la représentation. Paradoxalement, la princesse Victoria Eugenia de Battenberg (1887-1969), épouse du monarque Alphonse XIII — elle donna son nom au théâtre — ne daigna pas assister à la soirée inaugurale, victime d’une indisposition ou d’un caprice régalien. La bonne société de Donostia apprécia à sa juste mesure le camouflet mais ces monarques-là, on le sait aujourd’hui, auront raté tous les rendez-vous du siècle. La première édition du célébrissime Festival International de cinéma se déroulera en 1953, le premier film parlant fut projeté au Victoria Eugenia en mars 1930. Il s’agissait de Rhapsodie hongroise de Hanns Schwarz.

TEL UN ŒUF DANS SA COQUILLE Les tenants du classicisme, ne seront pas déçus par les résultats de la récente rénovation du Victoria Eugenia. Le vénérable édifice de grès aux mille croisées, clochetons et campaniles et dont la coupole centrale est ceinte d’invraisemblables terrasses, n’a rien perdu de son aspect désuet qui en fait tout le charme. Quant à l’agencement somptueux de son intérieur, il entretient toute l’ostentation nécessaire à ces lieux où passe le rêve. Un théâtre pareil à un œuf dans sa coquille. Le blanc d’un marbre le plus pur enveloppe les ors du théâtre reposant sous sa coupole. Passés les portiques du seuil, l’escalier monumental, surmonté des initiales VE — elles sont récurrentes du hall aux toilettes — accueille le visiteur et se dédouble pour atteindre la galerie foyer du premier étage. Est-ce un hasard si le bar du premier étage faisant toujours face au discret Salon chinois, porte le nom français l'Ambigu ? On chuchote qu’à une époque, aujourd’hui révolue, certains hommes moins réceptifs au vérisme, aux techniques du contre-ut et du pas de deux, quittaient une loge par trop domestique pour s’abandonner, au dit salon, à des musiques autrement plus galantes sous les laques exotiques du peintre français Pierre Ribera (1867-1932). Des cintres vertigineux aux coulisses providence, revisitée et en léger dévers pour le confort visuel, la scène demeure traditionnellement enveloppée dans son traditionnel champ nocturne. La salle peut accueillir 900 spectateurs, 1 244 quand on remonte une plate-forme de trois rangées supplémentaires à la place de la fosse d’orchestre. En attendant les trois coups, levant les yeux vers

Certains quittaient leur loge pour une autre musique à l'Ambigu, le bar du premier étage la superbe coupole, le spectateur aura tout loisir d’admirer les peintures allégoriques restaurées de Ignacio Ugarte (1858-1914). Délicieusement pompiers, elles évoquent un soleil levant sur son char tiré par trois chevaux volant au-dessus d’un Donostia entre aurore et crépuscule. On lui conseille vivement d’errer dans le labyrinthe de couloirs, de glaner dans une de ces nouvelles loges pareilles à des studios de standing, la signature de la cantatrice Ainhoa Arteta en échange d’une brassée de fleurs. Au pire, il ira boire son dernier godet sous la scène, au Club, dans les accords jazzy d’un bœuf d’après spectacle. Bon, le Victoria Eugenia ne possède pas de fantôme mais glissent les ombres identifiées de Bette Davis, elle y fit sa dernière apparition en 1989, de Robert Mitchum, il fit le cabot sur scène, ou d’Alfred Hitchcock, il y cligna de l’œil. Quant aux sept marches de l’entrée, elles n’ont rien à envier à celles de Cannes, foi de Donostiarra.

MOTS CLÉS HITZ GAKOAK Théâtre : antzoki Rénovation : eraberritze Scène : agertoki Fantôme : inguma

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MENU INAUGURAL DU 20 JUILLET 1912

AURORE ET CRÉPUSCULE La voûte est décorée de fresques — allégorie du Soleil levant — œuvres du peintre Ignacio Ugarte (Donostia 1858-1914).

Délices moscovites Consommé des viviers Mignonnette de sole florentine Noisette de filet de Charolais Mascotte Jambon d’York glacé Poularde Victoria Eugenia Caneton Rovennais à la javanaise Grappe de foie gras au champagne Souillé de jambon Alphonse XIII Terrine de caneton Vendôme Petit grain à l’estragon Salade Francillon Biscuit glacé Marie Christine Friandises

RESTAURATION Chaque espace a été l'objet d'une réhabilitation, entre 2001 et 2007, qui ne remporte pas l'adhésion de tous les Donostiarrak.

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LE VERT DU DÉCOR

UN BARRAGE RÉSERVOIR Le barrage qui alimentait Donostia et, à droite, le Palacio de Olajaundi, demeure de l'ancien propriétaire.

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texte Txomin Laxalt / photographies Santiago Yaniz Aramendia

ARTIKUTZA EDO DONOSTIA NAFARROAN

Gipuzkoan, Artikutza benetako salbuespen bat da. Ezen, leku eder baino ederrago izateaz bestalde, Artikutza, enklabe gipuzkoarra Nafarroan, Donostiako birika berdea da.

ARTIKUTZA OU DONOSTIA E N N AVA R R E

En Gipuzkoa, Artikutza est une exception. Cette enclave gipuzkoanne en Navarre, est le poumon vert de Donostia.

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LE VERT DU DÉCOR

L

a ville à la campagne ? Bien sûr que c’est possible. Artikutza en est l’exemple éclatant. Mais qui connaît cette parenthèse montagnarde, ce joyau végétal de 3700 ha pour un périmètre de 32 km et son cercle de montagnes culminant à 1000 m, si ce ne sont quelques mendizale et naturalistes qui ont trouvé le terrain idéal pour satisfaire leur appétit d’errance comme leur curiosité botanique. Plus qu’un poumon vert, Artikutza respire à une histoire multimillénaire et se double de cette singularité administrative qui a permis à Donostia d’avoir un pied en Navarre. L’esprit du lieu trouve toute sa quintessence à Artikutza. Des frondaisons qui, pareilles à un vitrail distillant des tessons de lumière, des bribes de ciel, enveloppent le visiteur dans des ondes vertes, des monuments mégalitihiques pour rappeler que la montagne vivait quand nos villes étaient encore dans les limbes, un réseau hydrographique qui permet de comprendre la bonne affaire de Donostia quand elle se porta acquéreur du site. Au cœur de ce paradis d’émeraude, un hameau aussi improbable que coloré, soigneusement entretenu bien qu’inhabité, sinon par les gens de passage, pour une authentique plongée dans l’univers rural d’Euskal herri.

UN MONDE À PART Nous aurons laissé Oiartzun 13 km derrière nous et en franchissant le col de Bianditz (711 m), pénétré en Navarre pour rejoindre Artikutza. Cette oasis est un monde à part, preuve en est qu’il faut

DES FORMES BIZARRES Dans cet écrin de verdure, totalement protégé, chênes et hêtres dominent.

Dans ce sanctuaire de la nature, le moteur est interdit. Seulement le sac à dos et une bonne paire de pompes PAGE 30

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ARTIK De nomb cet espac

ANCIENNES MINES Au fil de la promenade, on découvre les vestiges d'anciennes activités humaines, comme ce four.

bien au-d tonnemen koa traça XIXᵉ siècle nommé s PNB (Eus tique, une la pensée parole du

en passer par une barrière et une maison de garde forestier pour y pénétrer. Dans ce sanctuaire de la nature, le moteur n’est pas admis, seuls le sac à dos et la semelle Vibram y sont tolérés.

NTERTIT

UNE MANNE POUR LES MOINES

st Xabier Ez hauteur d où on peu ses ponts tique) Do indispens tale du G (bande) à points de La Donos ringa (béc

Un peu d’histoire s’impose. Les premières traces du hameau remontent au XIIIe siècle. Le domaine appartenait alors comme beaucoup d’autres — les vignobles d’Irulegi entre autres — à la collégiale d’Orreaga (Roncevaux) qui en conservera l’autorité jusqu’au XIXeᵉsiècle. L’endroit se révéla d’un bon rapport pour la collégiale qui exploita les nombreuses forges, une forêt exceptionnelle, le charbon de bois et l’extraction du minerai de fer, une mane, non point céleste, complétée par la gestion des pâturages. Le marcheur pourra croiser les 37 mugarri (bornes de limites) portant gravée la marque de la collégiale d’Orreaga : une croix dont la branche supérieure se termine en forme de crosse. À la moitié du XIXeᵉsiècle, Roncevaux est dépossédé du domaine qui passe entre les mains d’un privé, le marquis de Acillona lequel va, en plus, diriger l’exploitation de la petite ligne de chemin de fer traversant Artikutza permet-

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LE VERT DU DÉCOR

tant de transporter le minerai jusqu’à Errenteria. En 1919, la ville de Donostia se rend acquéreur du domaine auprès de ses héritiers pour l’équivalent de 19 223 euros. Désormais le Gipuzkoa possède une enclave en Navarre. Consciente de la valeur de ce patrimoine, Donostia va s’attacher à une farouche protection d’Artikutza dont en son mitan, l’apaisant lac de retenue créé entre 1947 et 1953 constitue les réserves en eau potable de la capitale du Gipuzkoa.

UN HAMEAU FANTÔME Artikutza ce sont 1 000 000 d’arbres, essentiellement des chênes et des hêtres. Taillés en têtards, c’est-à-dire que les rejets des branches taillées régulièrement à travers les siècles pour fournir le bois nécessaire à la fabrication du charbon de bois, ont conféré aux arbres des formes fantastiques. Cromlechs, menhirs, mais aussi fours à chaux, charbonnières, anciennes forges, voie ferrée désaffectée, balisent ce territoire féérique que hante une faune riche, en particulier le chat sauvage (Felis silvestris) et le précieux desman (rat trompette ou Galemys pyrenaicus) mais aussi cerfs et loutres. Mais la récompense pour qui s’est aventuré dans ce lieu mirifique c’est sans conteste le hameau d’Artikutza, au bord du lac. Traversé par une rivière qu’enjambe un pont voussu il se compose d’une dizaine de maisons, toutes superbes et en parfait état : Olajaundi, l’ancienne demeure du maître des forges, Bekoetxe, Olaberri, Almandoz, Txaletak, toutes avaient leur fonction. L’ermitage de San Agustin pour les affaires de l’âme et l’ancienne auberge pour celle du corps, désormais refuge ouvert à l’année et à la disposition du randonneur, une halte faite pour le partage qu’on ne saurait manquer.

Un million d'arbres, essentiellement des chênes et des hêtres

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ELAMA La vallée d'Elama recèle d'anciennes mines.

POUR Y ALLER : À Oiartzun, traverser les quartiers Altzibar et Karrika suivre la route de Bianditz sur 13 km. On arrive à la maison du garde. Parking. La réglementation en vigueur est la même que dans les parcs nationaux, particulièrement stricte.

MOTS CLÉS HITZ GAKOAK Charbonnière : txondor Arbre têtard : zuhaitz motz Poumon vert : birika berde Lac  : aintzira

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ENVIRONNEMENT

X ABIER EZEIZABARRENA TX ANTX ANGORRI, ENGAGÉ ET POÈTE

Donostiarra, avocat de l’environnement, professeur de droit, mais aussi écrivain, montagnard, et quelque part marin, Xabier Ezeizabarrena Txantxangorri, est un Basque du XXIeᵉsiècle.

Il y a de la multi-appartenance chez Xabier Ezeizabarrena Txantxangorri (rouge-gorge) mais un seul engagement. Un vrai citadin terriblement mendizale cependant, nourri aux embruns, aux cadences de l’arrauna (rame) qu’il a pratiqué de Donostia à Oxford — est-ce un hasard du reste si Julio Villar, l’aventurier complet, a préfacé son premier livre, Le Poète et la lune ? — et farouchement attaché à l’euskara comme aux plis de l’ikurriña. Seule Donostia, sa ville, pouvait satisfaire de telles appétences. Nous l’avions connu il y a presque vingt ans, Txantxangorri avait évoqué alors les heures douloureuses mais instructives d’un engluement dans les brumes aussi froides que pégueuses de l’Auñamendi (Pic d’Anie) quand maître Xabier Ezeizabarrena, professeur de droit administratif à l’Université de Deusto et avocat reconnu de l’environnement avait remémoré celles, toutes aussi exigeantes, du combat écologique. Presque vingt ans après donc, aux côtés de celui qui s’affirme marcheur et parfois marin, par une discrète trouée végétale du mont Urgull, nous mettions pied sur un étroit enrochement, un inattendu balcon ouvert sur le grand large, selon Txantxangorri, la meilleure place pour assister à la finale des trainières de septembre. « Urgull a été le terrain d’aventures de mon enfance », avait-il confié

balayant d’un regard appréciateur une côte qui, ce jour-là découvrait bien au-delà de Matxitxako, le Horn biscayen. Donostia déployait le moutonnement de ses toits et semblait s’appuyer sur les montagnes du Gipuzkoa traçant les contours d’une fresque digne d’un tableau costumbriste du XIXeᵉsiècle. C’était l’occasion inespérée d’évoquer les engagements du frais nommé secrétaire au Batzar nagusiak du Gipuzkoa sous les couleurs de EAJ/ PNB (Eusko Alderdi Jeltzalea/Parti Nationaliste Basque). « Ma maison politique, une tradition familiale, mon père était au PNB et je suis imprégné de la pensée de José Antonio de Agirre » rappelait celui qui fut aussi le porte-parole du PNB à la mairie de Donostia.

À BICYCLETTE Xabier Ezeizabarrena connaît Donostia sur le bout de ses pavés comme à hauteur de ses frondaisons, il sait l’Urumea et ses caprices — il y a des jours où on peut le surfer bien en amont de son embouchure ! — l’architecture de ses ponts dans la séquence citadine de la rivière. Mais, benetako (authentique) Donostiarra, Txantxangorri pratique aussi les meilleurs comptoirs, indispensable quand on a décidé de s’accorder au rythme festif de la capitale du Gipuzkoa dont le sacro-saint repas du jeudi pris avec sa koadrila (bande) à la vénérable (1916) société gastronomique Gaztelupe, est l’un des points de scansion. La Donostia modèle de Xabier Ezeizabarrena, adepte inconditionnel de la txiringa (bécane) se décline sur le réseau de

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texte Txomin Laxalt / photographies Santiago Yaniz Aramendia

XABIER EZEIZABARRENA TXANTXANGORRI, ENGAIATUA ETA POETA Benetako Donostiarra, ingurumenaren abokatua, dretxo erakaslea Deusteko unibertsitatean, baitan ere idazlea, mendizalea eta nonbait mariñela, Xabier Ezeizabarrena Txantxangorri, XXI. ko euskaldun bat da.

65 km de bidegorri (pistes cyclables), permettant de sillonner la ville sans aucun risque par les endroits les plus emblématiques, l’occasion pour l’avocat de louer la très influente association Kalapie qui œuvre, depuis 1989, non seulement à la promotion de la bicyclette comme moyen de déplacement mais aussi à la défense de ses utilisateurs. Partir à la découverte de Donostia berdea (la verte) aux côtés de Txantxangorri, redoutable arpenteur de sentier comme de bitume, c’est quelque part relever le pari de boucler un tour de ville, loin de l’engueulade des klaxons, sans pratiquement respirer les gaz d’échappement ni emprunter ces toujours hasardeux passages, dits cloutés. Il suffit, depuis Urgull, de rejoindre Gros avec un détour par le vieux quartier, histoire de tomber du cidre au Batzoki du PNB, pour se perdre au-delà de la dernière maison de Donostia quand la plage de la Zurriola vient buter sur la pointe Maupas et faire semblant de chercher la fleur mauve de l’armeria euscadiensis, endémique sur les pentes d’Ulia. Suivre le paseo de l’Urumea aux rives touffues, sous de ballantes frondaisons en croisant de très parisiennes fontaines Wallace et, empruntant passerelles et allées cavalières, rejoindre Amara en franchissant à Egia, le poumon vert de Donostia, le parc Cristina Enea, un hâvre sylvestre qui, fort de ses 95 000 m², est considéré comme le plus grand parc urbain de la péninsule. C’était encore sans compter avec le tour de Donostia par ses limites, une remarquable randonnée campagno-citadine de 54 km, concoctée par l’emblématique club de montagne donostiarra, Vasco de camping dont Xabier est membre. Il avait écrit : « C’est difficile d’aimer plusieurs choses à la fois et être juste avec toutes. Chaque fois que tu aimes quelque chose, le monde t’oblige à t’exiler. Pourquoi ne pas être soldat et poète le jour et navigateur et astrologue la nuit ? » (El poeta y la luna, Sendoa, 2000). Alors, Xabier Ezeizabarrena ou Txantxangorri ? Une affaire d’instants ; ce qui est sûr, c’est que le rouge-gorge est un oiseau dont la caractéristique est le farouche attachement au territoire.

Une remarquable randonnée campagnocitadine de 54 kilomètres CRISTINA ENEA Avec près de 95000 m2, Cristina Enea est considéré comme l'un des plus vastes parcs urbains d'Espagne. MONT ULIA Un des trésors de verdure de Donostia. Les sentiers bordant la falaise débouchent sur ce merveilleux belvédère.

MOTS CLÉS HITZ GAKOAK Bécane, vélo : txiringa, txirrindula Environnement : ingurumen Méandre : meandro Engagement : engaiamendu

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GASTRONOMIE

DU P

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texte Jean-Paul Bobin / photographies Cédric Pasquini

LA VILLE QUI JOUE

U PIANO

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La gastronomie fait partie de l'histoire et de la culture de Donostia, que ce soit à travers la cuisine des grands chefs ou celle des pintxos.

L'A R T D U G E S TE De chaque côté du comptoir, la dégustation repose sur des gestes étudiés pour retenir l'attention de tous les sens.

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GASTRONOMIE

PIANOA JOTZEN DUEN HIRIAK Donostiako historiaren eta kulturaren parte da gastronomia, nahiz sukaldari handien sukaldaritzan zehar, nahiz pintxoenean.

Début octobre, Donostia a brillé, une fois de plus, au firmament de la gastronomie mondiale en recevant les meilleurs cuisiniers et critiques gastronomiques du monde entier. Depuis dix-sept ans, Gastronomika, consacre la capitale guipuzkoanne comme le rendez-vous incontournable de la cuisine créative. Cette année, les invités de marque étaient les chefs et producteurs de Singapour et Hong Kong. Un casting époustouflant autour de ce que Euskadi propose de meilleur, telle cette dégustation des vins du cru organisée par l'œnologue Mikel Garaizabal ! Plus qu'une reconnaissance, une consécration pour une ville qui, depuis longtemps, brille aux fourneaux. Le célèbre Guide Rouge en a fait une des capitales mondiales de la haute cuisine, avec trois tables triplement étoilées, celles de Juan Mari et Elena Arzak, de Pedro Subijana (Akelarre) et de Martin Berasategui à LasarteOria ; quatre, deux étoiles, Kokotxa, le Mirador de Ulia, Miramón et Mugaritz à Errenteria. Donostia serait même la deuxième ville la plus étoilée au monde, en pourcentage de sa population, avec 7,5 étoiles pour 100 000 habitants, juste derrière Kyoto et très loin devant Paris ! Mais les statistiques ne se mangent pas, et ici on n'a pas l'orgueil monté comme un soufflé, simplement la fierté du travail bien mijoté et celle d'avoir, souvent, été des pionniers. Qui mieux que Juan Mari Arzak (Donostia,1942), incarne la statue du commandeur de la nouvelle cuisine basque dont il fut l'initiateur au début des années 70 ? Après avoir été le premier à recevoir, en 1974, le Prix du meilleur cuisinier national, il a, depuis, multiplié les récompenses jusqu'à cette fameuse troisième étoile, Graal de la haute cuisine, décrochée en 1989. Arzak ne s'est jamais endormi sur cette reconnaissance et a toujours proposé une cuisine de recherche, adaptée aux nouvelles tendances. Une cuisine actuelle qu'il définit lui-même comme une « idiosyncrasie gustative…». Comment mieux définir le côté unique de sa table ? Une table, — aujourd'hui en partie dirigée par sa fille Elena — qui ne ressemble plus à celle de ses débuts. C'est là, la marque des grands, cette capacité d'innovation sans reniement, cette soif de recherche incarnée par son laboratoire qui jouxte le restaurant, lui-même installé dans la maison de famille. Plus de 1 600 arômes et saveurs du monde entier y sont stockés, prêts à se coltiner aux produits du cru. Parce que la cuisine, c'est avant tout une rencontre, une soif de partage, une acceptation de l'autre. La critique gastronomique unanime reconnaît en Juan Mari Arzak, « le premier à transformer la cuisine traditionnelle basque en gastronomie d'avant-garde. » Cette nouvelle cuisine basque qui, sans jamais perdre son enracinement, à influencé les nouvelles générations

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Arzak a transformé la cuisine traditionnelle basque en gastronomie d'avant-garde

S O U S L'Œ I L D U C H E F Martin Berasategui (ci-dessus, à gauche), vient de fêter, en septembre, ses quarante ans de métier. UNE BRIGADE AFFAIRÉE Dans le restaurant de Lasarte-Oria, la brigade de Martin Berasategui effectue un travail minutieux.

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GASTRONOMIE

BASQUE CULINARY CENTER des cuisiniers en Espagne, en Catalogne, et ailleurs en Europe. Ce n'est pas Antoni Luis Aduriz (Donostia, 1971) qui dira le contraire. Certains n'ont pas hésité à comparer le chef de Mugaritz au célèbre Catalan, Ferrán Adriá, chez lequel il a travaillé. Mugaritz est fermé quatre mois par an pour travailler à la créativité. Aduriz place la recherche au centre de sa cuisine, tout en la situant dans l'univers des produits locaux basques. Une sorte de synthèse entre tradition et avant-garde. Il explique : « Nous défendons la nature culturelle de la gastronomie comme un moyen d'expression des différentes possibilités alimentaires. » Traduction : chez Mugaritz vous serez toujours surpris ; ici, manger relève de l'expérience autant olfactive et visuelle que gustative… Le chef parle de « liberté sensorielle. ». Un peu à la manière de René Redzepi, du Noma à Copenhague. Et ça paye, Mugaritz a été nommé sixième meilleur restaurant du monde, en 2015, par la revue britannique Restaurants ! La même revue qui avait désigné, en 2012, Elena Arzak « meilleure chef femme du monde ». Pour créative qu'elle soit, cette cuisine n'ignore pas ses racines. Comme Arzak, ou Berasategui, Antoni Luis Aduritz sait ce qu'il doit à sa mère. « Je me souviens de regarder ma mère cuire les calamars frais, alors que je jouais dans la cuisine et qu'elle me disait : “ Fais attention au parfum, cette odeur vient de l'encre du calmar, c'est l'odeur du frais”. »

Située dans le parc technologique de Miramón, cette Université des Sciences de la Gastronomie qui a ouvert ses portes en 2011 est l'une des deux seules universités en Europe a dispenser ce type d'enseignement. Le BCC a été créé en partenariat entre l'Université de Mondragon, les institutions basques et les grands chefs du Pays basque. Il propose un cursus universitaire de haut niveau dans les domaines de la cuisine, de la gastronomie et de l'alimentation. L'objectif est de faire de la cuisine « un des pôles de développement et d'innovation du futur », en créant notamment du transfert de connaissances entre les professionnels de la Grande cuisine et les autres professionnels des métiers de l'alimentation, dans son acception la plus large.

LE TEMPS RETROUVÉ Autant qu'à ses toques étoilées, la réputation gastronomique de Donostia repose sur une tradition qui n'a de valeur qu'ici, celle de l'itinérance gastronomique. Une déambulation qui passe nécessairement par les marchés, que ce soit La Bretxa dans le quartier vieux ou San Martin, car tous les cuistots vous le diront, sans produit de qualité, pas de bonne cuisine. Bien sûr, on regrette un peu l'ambiance et le décorum du marché d'antan — l'Europe et ses normes sont passées par là —, mais les produits : fruits, légumes, viandes, poissons, fruits de mer, fromages, restent, pour la plupart, d'une qualité incomparable. Sur certains, vous remarquerez même une étiquette arborant un K rouge et vert encadré de noir. Il s'agit d'un signe d'identification, Eusko Label, qui garantit aux consommateurs la production, la transformation ou l'élaboration au sein de la Communauté autonome basque. Une manière de défendre à la fois, le consommateur et le producteur. De nombreux commerces de bouche, épiceries fines, pâtisseries, etc., régalent les Donastiarrak. Parmi nos coups de cœur, la surannée pâtisserie Otaegui (Calle de Narrica) et ses délicieux gâteaux basques, et bien sûr, l'unique Koskera (Calle Fermin Calbeton) dont rien que la devanture invite au voyage au long-cours. Puisque nous sommes dans la Vieille ville abandonnons-nous à la ronde des pintxos. Un art du comptoir qui en vaut bien d'autres. Froids ou chauds, de la simple tortilla patatas à la célèbre Gilda, une association de piment rouge, d'anchois et d'olive, inventée, paraît-il, au café Oquendo, en l'honneur de Rita Hayworth ! Déguster des pintxos, c'est avant tout prendre le temps. À l'inverse de cette bouffe toute faite, standardisée made in US, qu'on avale sur le pouce, l'art de la dégustation du pintxo, c'est refuser le diktat de l'emploi du temps et du GPS, c'est se perdre pour mieux savourer chaque moment. Comme le disait Desproges : « Il est payant parfois de savoir prendre son temps. Les tronches défaites du bâfreur hâtif et de l'éjaculateur précoce sont édifiantes à cet égard. » Alors, on entre et on sort au gré du rythme imposé par le groupe, car, et c'est une autre règle, les pintxos ne se mangent jamais seul.

Une guide de Donostia qui passait par-là avec un groupe de touristes, affirmait que la Vieille ville posséderait la plus forte concentration au monde, de restaurants et de bars au mètre carré ! En fait, on y compte 455 établissements liés à la restauration (sur 1 312 dans tout Donostia), dont 210 bars pour 6 088 habitants, soit un café pour 29 habitants ! Alors, que chacun commence sa propre ronde, de la vieille ville à Gros ou El Centro. Pas d'adresse, à chacun ses découvertes. On se régalera de chipirones, de poivrons verts à la plancha, d'un morceau de solomillo, de brochettes de gambas, de chupito de betterave, de tartine d'anchois, d'araignée de mer à l'avocat et à la réglisse. Entre deux orgasmes gastriques, on accompagnera tout cela d'un blanc bio de Navarre, ou d'un tempranillo de la Rioja. Le pintxo, c'est l'art des grands plats dans les petits, une sorte d'antichambre de la haute gastronomie. Bien sûr, il peut y avoir des rendez-vous, celui de Nestor et de la tortilla de patatas chaude, uniquement à 13h et 20h, ou bien les plus classiques Tamboril, à l'angle de la plaza de la Constitución et Txepetxa pour ces mélanges d'anchois et de crabe, ou encore le très gothique A  Fuego Négro (Calle 31 de Agosto) et ses pintxos dans la plus pure tradition d'avant-garde de la cuisine locale, encore La Cuchara de San Telmo, ( 31 de agosto kalea, 28 ), pour le pintxo foie gras chaud, d’un rare moelleux. On s’y presse tellement que — touche délicate qui vous donnera l’impression d’être un vieil habitué de la maison — on s’enquerra de votre prénom, attente oblige, lequel sera clamé haut et fort pour vous avertir du bon arrivage de votre commande. Passage obligé, le Txepetxa, au 5 de la Pescaderia, dénommé familièrement la « Chapelle Sixtine » de l’anchois, pour les multiples et succulentes façons, pas moins de treize, de le décliner. Mais il revient à chacun de tracer son parcours. On sait, au moins depuis Claude Lévi-Strauss, que l'alimentation est un marqueur d'identité ethnique. Si le grand anthropologue revenait à Donostia, capitale culturelle de l'Europe, accoudé à un comptoir, il ne pourrait que constater que cru ou cuit, le pintxo est l'attribut essentiel de la culture donostiarra. 

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L'art de la dégustation du pintxo, c'est refuser le diktat de l'emploi du temps et du GPS !

TRAVAIL D'ÉQUIPE Martin Barasategui a coutume de dire : « être cuisinier est le plus beau métier du monde, mais sans équipe, on n'est rien ! »

DÉLICIEUSES MINIATURES Certains pintxoak relèvent réellement de la grande cuisine « en miniauture ».

MOTS CLÉS HITZ GAKOAK Innovation : berrikuntza Du cru : tokiko Mijoter : txikian egosi Produits locaux : bertako ekoizkinak

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TRADITION

LA SOCIÉTÉ

GASTRONOMIQUE

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texte Txomin Laxalt / photographies Santiago Yaniz Aramendia

UN ART DE VIVRE À Donostia, la société gastronomique est un garant du lien social. Aujourd’hui, il existe 119 elkarte réparties à travers la ville.

Ne nous y trompons pas, la société gastronomique, l’elkarte, ne s’apparente pas à Donostia à un endroit clando où l’on consommerait à bon marché ou au club privé de type londonien même si pour y pénétrer il faut montrer patte blanche. Non, à Donostia l’elkarte — que l’on pourrait traduire par le fait d’être ensemble — comme le txoko à Bilbo ou la peña en Navarre, relève d’un authentique art de vivre. À Donostia où est né ce phénomène social, la société gastronomique peut atteindre des sommets dans la gastronomie et possède, outre une histoire, des rites qui démontrent à quel point l’art de cultiver la convivialité fait partie intégrante de la vie donostiarra. La chronique évoque à la moitié du XIXeᵉsiècle l’existence de nombreux elkarte. Le premier fut La Fraternal, au n° 10 de la rue Puyuelo, une société pour manger et chanter, précisaient sans détour les statuts. La plus ancienne à perdurer aujourd’hui est la Union Artesanal, fondée en 1870 et forte de 220 membres. Cependant, la vocation gastronomique de l’elkarte date véritablement du début du XXeᵉsiècle. Avant la destruction des murailles, la population vivait confinée dans ce qu’est

ELKARTE GASTRONOMIKOA, BIZITZEKO ANTZE BAT Donostian, elkarte gastronomikoa gizarteko oihalaren bermatzailea da. Gaur egun, 119 elkarte barreiatuak dira hirian zehar.

aujourd’hui le vieux quartier et les hommes avaient pour habitude de se retrouver dans les cidreries, généralement installées dans des sous-sols obscurs encombrés de barriques avec, au fond du réduit, du charbon permettant de faire griller des sardines. Après la destruction des remparts, la bonne société prend l’habitude de consommer aux terrasses des grands cafés qui vont se multiplier comme naissent les nouveaux quartiers.

PLUS DE 100 TAVERNES EN 1882 Avec la nouvelle habitude de consommer du vin, les sagardozale (amateurs de cidre) sont tenus de partir à l’extérieur de la ville pour satisfaire à la tradition et seules demeurent les tavernes, on en compte plus de cent en 1882. La municipalité impose des horaires stricts de fermeture qui ne conviennent pas à ceux qui souhaitent prolonger tard dans la nuit les manifestations conviviales, ce qui va accélérer la naissance des sociétés. Aujourd’hui, il existe 119 elkarte à Donostia, il serait fastidieux de les énumérer toutes mais citons les plus fameux : Gaztelupe, Aizepe, Gaztelubide,

LA SOCIÉTÉ GASTRONOMIQUE RÉVÈLE L'ART DE VIVRE DE DONOSTIA

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TRADITION

CHAQUE SOCIÉTAIRE POSSÈDE SA CLÉ ; L'ARGENT NE CIRCULE PAS L A MAIN À L A PÂTE Chaque sociétaire peut préparer luimême sa cuisine, pour lui, pour l'elkarte ou pour ses invités.

Euskal Billera, Union Artesanal, Itzalpe, Kai Alde, Kresala… tous se caractérisant par une cuisine exceptionnelle concoctée par leurs membres, bénévoles et amateurs plus qu’éclairés. Quelques sociologues se sont risqués à une interprétation, évoquant le côté matriarcal de la société basque qui pourrait expliquer le phénomène : la routine quotidienne est supportée par la femme quand l’homme s’affranchit de son autorité à l’elkarte, d’où l’interdiction longtemps faite aux femmes d’y pénétrer, sauf aux jours de fête. Dans les elkarte les plus ouverts d’esprit, la femme y est désormais admise — un sujet encore tabou — parfois elle peut devenir membre mais l’accès à la cuisine — généralement digne des plus grands restaurants — lui sera absolument interdit. Quant au non membre, il ne peut y pénétrer qu’accompagné.

UNE DEUXIÈME MAISON Étant souvent la deuxième maison, l’elkarte s’inscrit dans un cadre confortable. On peut y être inscrit en liste d'attente dès la naissance — il existe des quotas de membres — mais une admission se fait toujours après proposition et vote. Une rigueur qui s’impose car la confiance est le maître mot. Chaque elkarkide (sociétaire) possède une clé et l’argent ne circule pas. Une sorte de boîte à lettres est à sa disposition, destinée à recevoir la liste des consommations prises, des produits empruntés, des bouteilles prises à la cave, le compte étant arrêté en fin de mois ; aucun contrôle donc, si ce n’est celui de la seule conscience du membre. Une autre caractéristique de l’elkarte est son fonctionnement démocratique, généralement on s’y retrouve par affinités mais les discussions politiques et religieuses y sont tacitement prohibées. Le mélange des classes est aussi un signe distinc-

OUVERTES À TOUS Lors de la fête de Donostia, le 20 janvier, à l'occasion de la Tamborada, les sociétés sont ouvertes à tous.

tif participant de la cohésion sociale donostiarra. Ainsi, quelques sociologues ont avancé que si les loges maçonniques ne se sont jamais imposées en Euskal herri, ce serait à cause de la prédominance de l’elkarte lequel, discret mais sans opacité, cultive les arpents de l’amitié, de la solidarité, possède ses œuvres et surtout se manifeste dans tous les événements majeurs de la cité. Pour y avoir souvent partagé Danborradak — 97 elkarte y défilent — Kaldereroak et autres agapes comme invité, nous pouvons affirmer que l’elkarte donostiarra demeure à jamais l’artisan tisserand obstiné d’un heureux maillage urbain.

MOTS CLÉS HITZ GAKOAK Sociétaire : elkarkide Solidarité : elkartasuna Partage : banatze Parité : parekotasun

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CONVIVIALITÉ Pas de discussions sur des sujets polémiques. La bonne humeur et le plaisir de partager sont la règle.

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MÉMOIRE MARINE

SAN L

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U N E É P OPÉ E VIE ILLE DE 400 A N S Xabier Agote, responsable du chantier Albaola, est en train de réaliser son rêve : reconstruire le baleinier San Juan qui a coulé à Red Bay il y a 400 ans.

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texte Txomin Laxalt / photographies Cédric Pasquini

SAN JUAN ITSASONTZIA, 400 URTEKO EPOPEIA BAT

Cette journée de l’été 1565, les marins du baleinier San Juan, la nao, comme ils l’appellent, ne sont pas près de l’oublier. Les colères du grand fleuve, ils les connaissent. Elles peuvent se révéler aussi terribles que celles du grand océan que chaque année, abandonnant leurs ports d’attache de Pasaia, Donostia ou Orio, ils traversent, louvoyant entre les oripeaux des dernières glaces. Il n’aura pas fallu longtemps pour que le coup de tabac soulève dans cette baie apparemment protégée, des vagues leur rappelant celles qui viennent imploser contre le littoral gipuzkoan à un mois de navigation et huit mois de mal du pays. Les amarres n’y suffirent pas, ni les aussières

Xabier Agote-k, Albaola Faktoriaren arduraduna, bere ametsa gauzatzen ari da, San Juan baleontziaren bereraikitzea. Duela 400 urte, Red Bay-en hondoratua zena.

Les fumées regurgitées par les fours à baleines s'élevaient vers un ciel infusé de soleil TECHNOLOGIE MARITIME Le chantier Alboala s'est spécialisé dans la construction d'embarcations historiques. Pour y parvenir, il a ravivé les technologies maritimes artisanales.

supplémentaires, ni l’aide des Algonquins, ni les invocations à Kitje Manito, l’Esprit de l’Esprit, jointes aux adjurations à Jainko Jauna (Dieu) que les marins basques finirent par envoyer se faire voir vers des cieux plus chrétiens. Le San Juan, fleuron de la flotte des baleiniers basques, sorti deux ans auparavant du chantier naval de Pasaia, venait de disparaître par 10 m de fond et, pour 400 ans, de la mémoire des hommes. Le comptoir baleinier Butus (Les buttes), Nouvelle Biscaye — aujourd’hui Red Bay (Labrador, Canada) mais rien n’a beaucoup changé depuis — portait bien son nom. Une morne étendue de monticules tapissés d’une herbe à landes, pas même collines, dominait quelques anses terraquées aux rives cariées allant s’effilochant au long des graves sur lesquelles, au feu de quarante soleils, séchaient les morues. Rien qu’un rivage battu au flux des marées de Magtogoek, la Rivière aux grandes eaux ainsi que la désignaient familièrement les Indiens Algonquins. Quelques années plus tard, comme on s’approprie un site, un certain Jacques Cartier l’appellera Saint-Laurent, parce que le jour où ses vaisseaux pénétrèrent dans l’incommensurable baie, l’Église célébrait ce saint. Dépité, le marin français croyant être le premier, découvrira des pontons animés sur lesquels roulaient de lourds charrois, des alignements de baraques de bois. Un peu partout les colonnes de grasses et noires fumées régurgitées par les fours à baleines s’élevaient vers un ciel infusé de soleil. À l’ancre, immobiles, des vaisseaux ventrus, leurs voiles carguées et, traçant des sillons d’écume, l’incessant va-et-vient des txalupa. Le comble fut, pour le Malouin, d’entendre les Indiens venus le saluer, s’exprimer dans un pidgin dans lequel il sut reconnaître des bribes d’euskara.

THALASSA FUT LE DÉCLIC Pasaia (Pasajes) – 2015 – Pour revisiter l’Histoire et les grandes aventures marines, ne parlez à Xabier Agote (Donostia, 1964) ni de bateaux en bouteilles, ni de maquettes. Ce Donostiarra a besoin du fouet des embruns, du craquement des membrures, de la gîte, du bois des avirons sous les pognes et du cruel banc de nage sous les fesses pour se repaître de mémoire marine.

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MÉMOIRE MARINE

Pénétrer le chantier, c'est se jeter à corps perdu dans l'épopée maritime des Basques

SE SOUVENIR Xavier Agote, le père du projet, souhaite faire revivre, et pérenniser le passé maritime du Pays basque, « oublié par nos chantiers navals ».

Les portulans ne suffisent pas à Xabier pour se pénétrer du temps où les rhumbs et les roses des vents permettaient de naviguer, seuls l’évocation à l’échelle 1 et débouquer sous voile de l’immuable goulet de Pasaia, lui conviennent pour donner vie à ses rêves. Sa madeleine, pardon, son biscuit de mer ? Les parties de pêche de son enfance, les derniers batel à l’attache, des sorties avec la lancha d’aita « en plastique et à moteur parce que le bois et la rame, hélas, c’était fini », les femmes ramandant les filets sur les quais de Donostia, l’odeur de coaltar et de chanvre chez le shipchandler du vieux quartier où il achetait les vers. « Enfin, tu le croiras ? L’émission française Thalassa où je découvre l’existence d’une prestigieuse école de charpentier marine dans le Maine (USA) et là, je sais que j’ai trouvé ma vocation, qu’il n’y aura pas autre chose dans ma vie. » Il s’y fait admettre, apprend le métier et réalise une traînière de pêche du XIXeᵉsiècle. La baleine blanche de Xabier Agote, désormais rompu à toutes les navigations et fort de campagnes de pêche, c’est la récupération de la mémoire marine basque. « Paradoxalement, de nos chantiers navals

naissent les unités des plus modernes, mais nous avons oublié notre passé maritime. »

PÊCHERIES BASQUES À TERRE NEUVE Sous les falaises du fjord de Pasaia, la Faktoria Albaola — association dont l’objectif se veut la préservation et la diffusion du patrimoine maritime basque — est un sas sur l’espace et le temps. Pénétrer le chantier, c’est se jeter à corps perdu dans l’épopée maritime des Basques, rejoindre les corporations des charpentiers marine et des baleiniers dont le renom traversa les océans. Les visiteurs ont tout loisir d’assister, outre à la reconstitution du San Juan, à celle d’une époque, d’un mode de vie. Comme sur une cage thoracique géante s’ajustent les membrures, comme s’assemblent les premiers bordés du baleinier, dans le râpement de la varlope, les heurts de l’herminette, l’outil roi, le choc sourd des fers à clous, se dessine un temps où ce petit pays, à l’avant-garde de la technologie, se révélait ouverture au monde. Une étrange conjonction de l’histoire, des rencontres improbables, des hasards qui n’en sont pas et la volonté de Xabi Agote de toucher au Graal, ont permis, par-dessus l’océan, de retendre des amarres entre deux histoires minées par des contre-vérités et des méprises. Rien ne serait arrivé si, en 1972, l’historienne Selma Huxley Barkham (Londres, 1927) n’avait exhumé des archives de Arrasate/Mondragon la chronique de la présence de pêcheries basques à la baleine et à la morue à Terre-Neuve et au Labrador, principalement au XVIeᵉsiècle, et surtout le récit de l’engloutissement du San Juan en 1565. En 1978, l’équipe d’archéologie sousmarine du gouvernement canadien dirigée par Robert Grenier (Parc Canada), localisait l’épave et durant huit ans, dans des eaux à 2°, procédait au démantèlement des 3 000 pièces de charpente parfaitement conservées. Les fouilles permirent de mettre à jour les fameuses txalupa, extraordinaires baleinières qui équipèrent toutes les flottes baleinières du monde. « Ce fut l’occasion pour nous d’affiner les connaissances sur les méthodes employées dans la construction navale et de lever le voile sur d’importantes inconnues dans l’évolution de l’architecture », précise Xabier. Le Donostiarra s’attelle alors à la réalisation d’une réplique d’une txalupa — l’original est exposé au Musée des baleiniers basques de Red Bay — baptisée Beothuk, du nom de la communauté amérin-

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TRAVAIL D'ÉQUIPE Nombreuses étapes de la construction, du gabarit à la pose dse différentes pièces.

QUE DU CHÊNE Le chêne est la composante principale du baleinier. Ils sont sélectionnés et proviennent de la forêt de Sakana.

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Dès le XVIe siècle les chantiers navals du Pays basque étaient à la pointe de la technologie dienne et à bord de laquelle, en 2006, l’expédition Apaizac hobeto, remontera le Saint-Laurent dans les conditions mêmes du XVeᵉsiècle. Au-delà de la construction du baleinier emblématique entamée en 2014 — un timbre canadien a été édité à son image et l’UNESCO a adopté sa silhouette comme symbole mondial du patrimoine subaquatique — l’aventure d’Albaola est un livre ouvert sur la réalité socio-économique du Pays basque au XVe siècleᵉ.

L'HUILE DE LA BALEINE, C'EST LE PÉTROLE

L' É PAV E En 1978, l'équipe d'archéologie sous-marine dirigée par Robert Grenier (ci-dessous), localisait l'épave dans les eaux de Red Bay.

Contrairement à ce que l’on a longtemps cru, Euskal Herri n’était pas une société rurale quelque peu en retard sur son temps. Pour construire ces modèles transocéaniques de 28 m de long pour 7,5 m de large, pourvus de trois ponts et capables d’embarquer 60 marins, les chantiers navals étaient à la pointe de la technologie et requéraient l’adresse de tous les corps de métiers. Un extraordinaire circuit économique s’était mis en place, les uns se nourrissant des autres, à partir de cet extraordinaire mammifère qu’est la baleine, ce morceau de « continent à la dérive »

dont l’écrivain François Garde a écrit : « À défaut de l’ensemencer ou d’en extraire le charbon, ils y puisent leur huile en pratiquant de sanglants forages. » L’huile de baleine ? Mais c’est le pétrole de l’époque dont les Basques ont quasiment le monopole. Du reste, la baleine dite des Basques (Balaena glacialis) est le seul animal identifié par le nom du peuple qui s’est illustré dans sa capture. En 1059, Bayonne possède le privilège de la chasse au cétacé comme en 1189, le Fuero de Donostia se réfère aux fanons de baleines, lesquelles bénéficient d’ordonnances maritimes spécifiques. Ce sont chaque année quelque cent navires qui sont armés en chasse, embarquant entre 5000 et 6000 marins. Chaque unité stocke 900 kupel (barils), chacun ramenant, en équivalence, entre 5 000 et 6 000 euros de profit en huile. Une campagne, outre qu’elle suffit à absorber le coût des navires, rapporte l'équivalent de plus de 10 millions d’euros pour l’ensemble de la flotte. L’extraction du minerai de fer datant de l’époque romaine a permis le développement de forges, une activité essentielle à la construction navale. Le halage d’un navire demande la présence de 300 paires de bœufs. Les pièces de bois requièrent le travail de milliers de bûcherons et le transport fait appel à la puissante corporation des charretiers, les routiers de l’époque. Le scorbut qui dévaste les équipages ne touche pas les marins basques lesquels — bien que les Amérindiens leur aient fait connaître aussi les propriétés du thuya — sont grands consommateurs de sagardo (cidre). On ne connaîtra que plus tard l’usage prophylactique des fruits et surtout des agrumes contre le scorbut. Un marin consommant 2 à 3 litres de cidre par jour, 500 000 litres de cidre sont nécessaires pour une campagne et donc la culture de la pomme et le développement des pressoirs se sont multipliés. À Pasaia, on n’est pas peu fier de l’aventure du San Juan, on en oublierait presque les ancestrales querelles de rames opposant les deux Pasaia, c’est vrai que le San Juan se construit à… San Pedro ! On vient volontiers en voisin s’enquérir de l’avancée du chantier, les écoles y voient le stage pratique d’Histoire idéal et la démonstration éclatante de la capacité de l’homme à user de ses mains pour donner vie à ses rêves d’ailleurs. Donostia en aura depuis longtemps fini avec ses célébrations, que le San Juan, toutes voiles dehors, doublera le goulet de Pasaia pour voguer vers les terres brumeuses du Labrador. Un rendez-vous attendu depuis 400 ans, sans harpon cette fois..

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précision Les matériaux, autant que les gestes, sont choisis avec précision. Plusieurs métiers composent la charpenterie marine qui revit grâce à Albaola.

sommaire 4_Histoire Bien que nous y allions souvent, nous savons peu de choses de l’histoire douloureuse de Donostia. Donostia 2016 nous donnera une bonne occasion d’aller à sa rencontre.

12_Errance affective Il y a bien des manières de rencontrer une ville. Nos guides, deux Donostiarrak de toujours, nous font découvrir leur ville. Et, ce ne sont pas les haltes qui manquent.

24_Théâtre Victoria Eugenia Le théâtre Victoria Eugenia est l’un des trésors de Donostia. Réhabilité il y a peu, il n’a rien perdu des lustres d’antan. La scène du Victoria Eugenia continue à recevoir les plus grandes étoiles internationales.

28_Le vert du décor En Gipuzkoa, Artikutza est une exception. En plus d’être un endroit splendide, Artikutza, enclave gipuzkoanne en Navarre, est le poumon vert de Donostia.

34_Xavier Ezeizabarrena Authentique Donostiarra, avocat, écrivain, montagnard. Rencontre.

36_Gastronomie

L’ E n c yc l o p é d i e , 1751,

(1ère

é d i t i o n , p p. 3 2 -3 6)

De toutes les pêches qui se font dans l’Océan, la plus difficile sans contredit & la plus périlleuse est la pêche des baleines. Les Basques, & surtout ceux qui habitent le pays de Labour, sont les premiers qui l’ayent entreprise, malgré l’âpreté des mers du nord & les montagnes de glace, au travers desquelles il falloit passer. Les Basques sont les premiers qui ayent enhardi aux différents détails de cette pêche, les peuples maritimes du nord… & y emploient trois à quatre cents navires et environ deux à trois mille matelots, ce qui leur produit des sommes très considérables car ils fournissent seuls ou presque seuls d’huile & de fanons de baleines.

Célèbre pour ses restaurants étoilés, Donostia est aussi la reine du comptoir et des merveilleux pintxos. Les plus chanceux pourront, eux, découvrir les fameuses sociétés gastronomiques.

46_Mémoire maritime Xabier Agote, responsable du chantier Albaola, est en train d’accomplir son rêve, reconstruire le baleinier San Juan. Il y a 400 ans, il avait coulé à Red Bay ( Labrador, Canada ). Mots clés Hitz gakoak Baie : badia Patrimoine : ondare Four : labe Chantier naval : ontziola Huile : balea olio


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Que savons-nous réellement de l'histoire douloureuse de Donostia ? 2016 et son titre de Capitale européenne de la culture sont l'occasion de la visiter.

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S'abandonner, sans but, est une belle manière de (re)découvrir Donostia.

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La diaspora basque a imprégné la capitale argentine.

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Chaque vendredi soir, l'euskal etxe est le rendez-vous incontournable de la communauté basque.

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Le groupe de musique Baietz revisite notre tradition au sein de l’association gerora.

Traversée des Andes

NUMÉRO 9 - 2015

numéro 10- 2015

negu / Hiver

UDABERRI / PRINTEMPS

uda / été

Le diamant noir de Lokiz

Pottok

Alarde

Donostia

Et les Basques découvrirent l'Amérique

Quand la Navarre prend des allures d'Alba ou de Périgord, c'est vers la sierra de Lokiz qu'il faut se rendre, pour découvrir des paysages uniques et un autre trésor. Chaque année, depuis 1884, le premier samedi de février, la capitale du Gipuzkoa, rend un hommage vibrant et coloré à une partie de sa population…

Urdiñarbe

Ordiarp (Urdiñarbe) pourrait apparaître comme une photographie sépia à jamais figée par le temps. Mais, à y regarder de plus près, on y verra vibrer l'âme de la Soule.

Pasaia

Une belle et terrible histoire d'hommes et d'Océan.

Après des décennies de déclin, d'oubli et de mauvais marketing, le pottok renaît sous l'impulsion d'éleveurs qui espèrent bien lui redonner toute sa place dans la galaxie équestre.

Bien avant Colomb, des hommes venus du sud-ouest européen découvrirent l'Amérique sans aucune volonté de colonisation. C'est peut-être pour cela qu'on les a oubliés.

Amaiur

Une histoire navarraise de trahison et d'héroïsme.

Ortzaize

Sous la tutelle rassurante de l'Haltzamendi et du Baigura, Ossès égrène ses maisons, comme son histoire, au fil du temps.

Depuis 377 ans, chaque année, Hondarribia s'enflamme le 8 septembre pour une commémoration mémorielle unique, mais pas toujours unanime.

Gastronomie

San Fermin

Au fil des siècles, la date de fêtes a changé, leur durée aussi, mais elles restent, depuis 1324, le rendez-vous initiatique immanquable pour les Basques.

L'une des villes les plus étoilées au monde se passionne aussi pour sa grande cuisine en minuscule.

Les trois Grandes

Aizkorri, Anboto, Gorbeia, forment la colonne vertébrale montagneuse d'Hegoalde. Des montagnes chargées d'histoire. Laissez-vous embarquer pour une randonnée inoubliable.

Bastida

Ville nouvelle, en son temps, Labastide Clairence reste un petit joyau d'urbanisme et d'architecture.

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San Juan

La mémoire de la mer s'écrit tout près d'ici.

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Depuis 1951, Vicente Lecea et ses Transportes Los Vascos ont franchi des centaines de fois la cordillère des andes.

numéro 8 - 2015

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