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Zure Euskal herriko aldizkaria

ibilka

Votre magazine du Pays basque

le magazine

basques d'argentine

les bâtisseurs d'une natiOn Buenos Aires

La diaspora basque a imprégné la capitale argentine.

Mendoza

Chaque vendredi soir, l'Euskal etxe est le rendez-vous incontournable de la communauté basque.

Cordoba

Le groupe de musique Baietz revisite notre tradition au sein de l’association Gerora.

Traversée des Andes

ibilka le magazine - argentine

Depuis 1951, Vicente Lecea et ses Transportes Los Vascos ont franchi des centaines de fois la cordillère des Andes.


histoire

BOLIVIE

Guillermo Larregui, Euskaldun orgattoduna

BRESIL

Izigarrizko lau bidaia, orgatto batez lagunduta, konplitu zituen Guillermo Larregui-k Argentinan zehar. Behin betikotz Euskaldun orgattoduna izengoitia eman zioten.

CHILI

PARAGUAY

Guillermo LArregui

ARGENTINE

sommaire

Cordoba Valparaiso Santiago

Mendoza

URUGUAY

Buenos aires

Montevideo

32_Mendoza Au pied des Andes, la famille Salvarredi, originaire du Gipuzkoa, travaille la vigne et œuvre pour la défense de la culture basque. L'euskal etxe de la ville est le rendez-vous incontournable du vendredi soir.

04_Buenos

48_Montevideo Ils se sont arrêtés au bord du Rio de la Plata il a deux siècles et depuis, ils y entretiennent la culture et l'identité de la terre-mère.

44_Cordoba

Ushuaia Cap horn

Au sein de l’association Gerora, les musiciens du groupe Baietz sont d’authentiques ambassadeurs de la culture du Pays basque.

14_General

las Heras

Au cœur de la pampa, la ville de General Las Heras est le fief de Luis Echegaray.

16_Traversée

Andes

Accompagné de sa seule brouette, Guillermo Larregui a accompli quatre phénoménaux voyages à travers l’Argentine où il est connu à jamais comme le Basque à la brouette.

Aires

L'un des plus ancien, centre basque du monde, Laurak Bat ; près de 80 trinquets, des restos basques… Dans la capitale la communauté basque décline sa culture à la mode argentine, ou l'inverse.

Iles Malouines

le Basque à la brouette

des

Depuis Mendoza, Vicente Lecea et ses camions Los Vascos auront franchi des centaines de fois la cordillère des Andes jusqu'à Santiago au Chili.

52_Commandante

Luis Piedrabuena Le 25 mars 1935, Guillermo Larregui s'élance de la petite ville, destination Buenos Aires. 3 400 km en poussant sa brouette !

texte Txomin Laxalt

c

'est à Arrotxapea, ce quartier populaire d’Iruñea, acagnardé au pied des murailles, que naquit le 25 novembre 1885, Guillermo Isodoro Larregui. D’Iruñea à la ville de Comandante Luis Piedra Buena en Patagonie, un océan et des rêves qui s’échouent comme son maigre sac de migrant adolescent sur les quais de Buenos Aires cette année 1900. Du Navarrais, les photos montrent un homme coiffé du béret, petit et maigre, le regard ténébreux, la lèvre supérieure ourlée d’une moustache sous laquelle pointe à perpette, une cigarette. De sa jeunesse en terre australe, on sait peu de choses : marin, charpentier, enfin de ces métiers trompe-la faim. La troisième décade du XXeᵉle trouve jeté à Comandante Luis Piedra Buena, une de ces mornes villes pionnières de Patagonie, un biome balayé par les vents et barré par un horizon à ras d’herbe d’infinitude pampera. Cet homme taciturne ne boit pas, ne sacrifie qu’au tabac et au maté. Quelle folie, quel spleen, quel insupportable et soudain frisson dû à quelque sentiment d’échec l’obligent un soir de 1935, il a cinquante ans, à déclarer à ses amis : « Moi, je suis capable d’aller à Buenos Aires en poussant une brouette ! » ? On le prend au mot et on lui amène un de ces universels engins de chantier. Un pari qui va faire basculer un destin qui semblait pourtant irrémédiablement tracé. On le moque mais pas longtemps car Larregui s’obstine  : «  Un Basque est capable du plus difficile » assène-t-il, sous les regards incrédules alors qu’il s’attelle à aménager son fruste attelage. Un ami remplace la lourde caisse métallique par un compartiment en bois plus haut sur lequel il écrit en lettres maladroites : Raid Comandante Luis Piedra Buena – Buenos Aires.

Il s’élance le 25 mars 1935 sous les acclamations amusées de la population de Piedra Buena. L’homme n’en a cure, il confiera d’ailleurs plus tard  : « ils disaient : “ainsi passe Larregui, il est dingue”, je répondais : “et alors, j’irai seul à l’asile.” » 3 400 km le séparent de la capitale argentine. Il franchit rivières et saisons, bravant la pluie et la neige seules séquences venant rompre la monotonie de ces espaces immenses.

31 paires d'espadrilles Il va poussant, son inséparable béret vissé sur le crâne, clope au bec, d’un pas monotone, courbé, bras tendus et comme tirés vers la terre par la traction impitoyable. Dans sa brouette chargée à 130 kg, des compartiments garde-manger et réchaud, un coin toilette. À l’étape ils s’abrite sous une tente sommaire et dort sur un lit de camp et il y est attendu tant par les curieux de plus en plus nombreux que par des journalistes que l’aubaine d’un incroyable récit attire. Sans le sou, le Basque vit chichement, faisant la promotion des espadrilles qu’un fabricant lui a offertes, il en usera 31 paires ! « L’orgueil m’empêche de mendier. La panse vide mais le bonheur de jouir de cette liberté et du contact avec la nature, la mer et ce merveilleux océan d’étoiles. », écrit-il dans son carnet. Une personnalité naît sous le trimardeur. Guillermo Larregui arrive à Buenos Aires le 25 mai 1936, pour la fête nationale argentine à laquelle il vole la vedette, soit un an et deux mois après son départ patagonien. Il fait la une de La Nación qui titre : Il a gagné son pari, posant au milieu de la foule,

Vivre ses rêves . Monument dédié à son exploit dans la ville de Comandante Luis Piedra Buena.

visage cadenassé, sans lâcher les bras de sa brouette débordante de fleurs, comme en d’infinies épousailles. Aux journalistes il répond : « J’y suis arrivé parce que je suis Basque, je suis Basque et je devais y arriver… Si j’avais brisé ma promesse, je serais indigne de porter le béret, ce qui aussi nous désigne. » Cet homme énigmatique n’en a pas fini avec l’aventure. L’esprit nomade a désormais pris possession de celui qui demeurera à jamais dans la mémoire argentine comme El Vasco de la carretilla, le Basque à la brouette. Fort de ce triomphe, le 12 octobre 1936, il repart avec une nouvelle brouette depuis Coronel Pringles jusqu’à La Quiaca, à la frontière bolivienne, qu’il rejoint en 1938, un périple de 4  700 km. En 1941, il rejoint Santiago du Chili depuis Villa Maria, soit 2 400 km en croisant la cordillère andine au pied de l’Aconcagua (6 962 m). Il s’élance pour la dernière fois de TrenqueLauquen pour rejoindre Puerto Iguazú, un trimard de 2 000 kilomètres qui ne rencontrera cette fois que peu d’échos. Taiseux, solitaire, il s’éteindra le 9 juin 1964 dans sa maisonnette multicolore faite… de boîtes de conserves recyclées, à l’ombre de la forêt qu’éclaboussent les embruns niellés d’arc-en-ciel des plus belles cascades du monde. Un journaliste écrira : « Il mourut comme il vécut : pauvre, en paix avec lui-même, entouré des rêves qu’il avait réalisés. » Mais n’est-ce pas cela aussi une vie réussie ? Mots-clés/Hitz gakoak Brouette : orgatto Traversée : zeharkaldi Succès : arrakasta Exploit : balentria


Destination Argentine

Société éditrice : BAMI Communication Rond-point de Maignon, Avenue du 8 mai 1945 BP 41 - 64183 Bayonne bami-communication@bami.fr Directeur de la publication : Jean-Paul Inchauspé Coordination : Jean-Paul Bobin Textes : Txomin Laxalt, Jean-Paul Bobin Direction artistique : Sandrine Lucas Fabrication : Patrick Delprat Iru Errege Le Forum 64100 Bayonne N° ISSN 2267-6864 Photos couverture : Santiago Yaniz Aramendia. P.52 : DR.

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Et pourquoi pas ? Ce fut la question que nous nous sommes posée en janvier dernier lorsque nous avons réfléchi sur le hors-série n°2 que vous avez dans les mains aujourd’hui. Et pourquoi ne pas aller loin, très loin, sur les traces non plus des pêcheurs de baleines qui ont remonté le Saint-Laurent, mais plutôt de ceux qui partirent de leur Pays basque natal pour l’Amérique du Sud en embarquant pour certains, à Bordeaux sur des bateaux à vapeur avec pour destination Buenos Aires ou Montevideo. Nous y sommes allés nous aussi, au printemps dernier, avec carnets, stylos, appareils photos pour rapporter des reportages poignants et des portraits singuliers. Ils s'appellent Salvarredi, Aguerre, Etchegaray, Usandizaga, Aguado, Ubierna… Ils vivent aujourd’hui autour de l'estuaire du Rio de la Plata, entre deux pays, ou dans des lieux plus reculés d'Argentine et d'Uruguay. Leurs aïeuls étaient bergers, laitiers, camionneurs, vignerons ou fonctionnaires, qu'importe, ils font partie des centaines de milliers de familles qui ont rejoint l'Amérique latine au milieu du siècle dernier. Derrière les Etats-Unis, l'Argentine fut en effet, au XIXe siècle, la seconde terre d'accueil des migrants européens. Nous les avons rencontrés à Mendoza, Buenos Aires, Cordoba, Montevideo ou ailleurs et ils nous ont ouvert leur porte et leur mémoire, nous ont raconté leur histoire, des dizaines d'histoires, identiques et différentes. Celle de ces hommes qui venaient en quête d'espoir d'une vie nouvelle, d'une vie meilleure, de ces familles qui fuyaient la pauvreté toujours,

la guerre et la dictature parfois, des histoires simples de courage, de renonciation, de renaissance. Les années ont passé, les générations ont succédé aux générations, altérant les souvenirs, réécrivant le roman familial, souvent dans une nouvelle langue, sculptant une identité diasporique entre deux cultures, réinventant parfois une histoire. S'ils sont fiers de leurs racines basques et les revendiquent, ils sont également Argentins ou Uruguayens et tout aussi fiers de l’être. En nous parlant d'eux, de cette magnifique capacité de leur terre d'adoption à les intégrer, tout en leur permettant de vivre leur identité, ils nous parlent aussi de nous, de notre présent, de la capacité de nos sociétés à se montrer généreuses et ouvertes envers les nouveaux migrants, du caractère universel de cette dispersion des hommes, et de la richesse du métissage culturel. Je souhaite que vous preniez beaucoup de plaisir à lire ce hors-série de votre magazine Ibilka. Pour éventuellement relire les premiers numéros, ou faire partager leur lecture, sachez que nous allons mettre en ligne sur notre site www.bami.fr , tous les exemplaires précédents et au fur et à mesure les nouveaux. C’est en quelque sorte notre cadeau de Noël. Passez d’excellentes fêtes de fin d’année et reparlons-nous en début d’année prochaine… Jean-Paul Inchauspé, Directeur de la publication


Buenos aires

Sport, gastronomie, culture, la forte communauté basque de Buenos Aires dispose de très nombreux lieux où faire vivre sa double culture.

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t e x t e Jean-Paul Bobin / p h o t o g r a p h i e s Santiago Yaniz Aramendia

Mémoire et modernité Depuis l'une des tours du quartier d'affaires, Buenos Aires apparaît dans toute sa modernité, à peine distingue-t-on les anciens docks, presque semblables à ceux que découvrirent les migrants basques.

La basquArgentine des Porteños page 5


A buenos aires

Porteño-en EuskArgentina Kirola, gastronomia, kultura ; Buenos Airesko eukal komunitate indatsuak leku anitz bere esku dauka bere kultura aberats eta bikoitza biziarazteko.

puertO maderO,

le quartier rénové et branché du port de Buenos Aires, la silhouette fantomatique de l'Hôtel des Immigrants, dressée face à l'horizon invisible du Rio de la Plata, vient rappeler qu'entre 1880 et 1914, plus de quatre millions de nouveaux venus, essentiellement Italiens et Espagnols débarquèrent ici, porte d'entrée vers un nouveau monde. Les immenses couloirs carrelés de faïence blanche pétrifient toujours le visiteur. Le petit musée consacré aux migrants présente les objets du quotidien, simples et dérisoires, qui soulignent à quel point le déracinement est une déchirure. En polonais, italien, anglais, français, basque ou espagnol…, les lettres témoignent toutes de la même histoire, des mots simples, des mots de braves gens pour rassurer et s'enquérir des autres. Tout ici, respire l'exil, présenté par nationalité comme une ultime concession identitaire avant le grand maelström. Plus tard, en circulant dans les vastes allées du cimetière de Recoleta, dans le quartier dit français, on mesure mieux l'importance de l'immigration basque. À côté de la tombe culte d'Éva Perón, on découvre celles des Hipólito Yrigoyen — fils de Basques d'Hegoalde, et wqui fut le premier président argentin élu au suffrage universel à deux reprises, 1916 et 1928 — ; celle de Carlos Menditéguy, célèbre coureur automobile, et toutes celles de ces anonymes Gorostiaga, Zarate, Istueta, Duharte… qui, un jour, posèrent le pied sur ce nouveau continent pour y bâtir une nouvelle vie. Tout a commencé plusieurs siècles plus tôt, en 1580 exactement, lorsque le Biscayen Juan de Garay fonda la colonie Santísima Trinidad y Puerto de Santa María del Buen Ayre (la Très Sainte Trinité et Port de Sainte-Marie-du-BonVent). La fondation qui porte son nom, créée en 1983, propose une très large documentation sur le Pays basque et édite un best-seller, Los Vascos en la Argentina : familias y protagonismo. Il recense plus de 24 500 patronymes et en est à sa quatrième réédition.

Aujourd'hui, la ville tentaculaire, devenue Buenos Aires, nous aspire dans son éprouvant tourbillon. Avec près de 13 millions d'habitants — plus d'un quart de la population du pays — la gigantesque métropole bruit du trafic routier incessant. La pollution attaque les yeux, irrite la gorge, fatigue les organismes ; Buenos Aires n'est pas une ville pour le marcheur. Sans frontière, l'opulence y côtoie la plus grande pauvreté. À quelques cordées de Puerto Madero, de ses terrasses de luxe, de ses joggeurs affûtés, la gare San Martin, son armée des ombres, ses vendeurs à la sauvette, ses mendiants emmouflés qui tentent de résister au vent qui balaie les rues rectilignes. Les plus démunis qui dorment sur les trottoirs devant les immeubles luxueux, croisent les cartoneros, ces chiffonniers porteños (les habitants de Buenos Aires) qui récupèrent tout ce qui peut être revendus. 900 tonnes de résidus recyclables sont ainsi collectées hebdomadairement. Ici, environ 170 000 personnes vivent dans des bidonvilles, sans compter tout ceux qui n'ont que les bancs, les recoins d'immeubles ou les parcs pour abris.

Plus de 70 trinquets à Buenos Aires C'est proche de la Calle Florida, la grande rue commerçante du centre historique que Pablo Ubierna nous avait fixé rendez-vous par une matinée fraîche et ensoleillée. Ce professeur d'université, chercheur spécialisé dans le Byzantinisme, aime les synthèses et les contre-pieds. On l'interroge sur la communauté basque et il parle de l'Argentine : « C'est la culture française qui a bâti la petite bourgeoisie, du lycée à l'université, nous avons copié le modèle français. On se retrouve dans une vie urbaine à la française : cafés, librairies, théâtres. » C'est d'ailleurs dans un café qu'il nous avait fixé rendez-vous. Normal pour une ville qui veut faire classer sa culture des cafés au Patrimoine immatériel de l'Unesco. « J'avais environ 20 ans lorsque je suis allé pour la première fois au Pays basque avec mes tantes. Ici, quand on parle de la communauté basque, il y a un côté folklorique évident, mais il y a des choses tellement intégrées à la culture argentine, comme la pelote ou la gastronomie par exemple, qu'on ne

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Puerto Madero C'est Santiago Calatrava, l'architecte du Zubizuri de Bilbo, qui a rĂŠalisĂŠ cette passerelle de Puerto Madero. Ci-contre, dans les rues de la capitale, les petits boulots, cireurs ou promeneurs de chiens.

On ne distingue plus ce qui est basque de ce qui est argentin page 7


Buenos aires

Pas d'exclusive. pour nous, être argentin n'empêche pas d'être basque !

sait plus ce qui est vraiment basque et ce qui est argentin. Rien qu'à Buenos Aires il y a entre 70 et 80 trinquets. » D'ailleurs Pablo est l'entraineur national de l'équipe de xare, une discipline apparue en Argentine, au XIXe siècle. Il est intarissable sur ses deux cultures ; il évoque Mar del Plata, « Un grand Biarritz, imaginé à la fin du XIXe siècle » ; les éleveurs de moutons « Basques, Irlandais et Écossais, l'Argentine est le seul pays où les trois font partie de la bourgeoisie ! » ; il parle des Bénédictins de Belloc qui ont fondé le premier monastère d'Argentine. Une culture tellement intégrée que : « Mon père et ma mère ne s'intéressaient pas aux choses basques. Ils jouaient à la pelote, mais pour eux, c'était naturel en Argentine. J'ai été un des premiers de ma famille à fréquenter Laurak Bat. » Selon Pablo, les années 90 ont amorcé un grand tournant dans la relation entre les Basques d'Argentine et Euskal Herria. « Avec Internet, les gens n'ont plus besoin de se rapprocher des centres basques pour vivre leurs racines. Chacun est attiré vers le Pays basque pour des raisons différentes, mais depuis les années 80, la crise et l'attitude de l'Espagne envers l'Argentine, nous vivons difficilement la relation avec l'Espagne, ce qui explique que de nombreux Basques se sont intéressés au nationalisme. Il y a tellement de façons d'être Basque, qu'on peut toujours trouver sa place. En Europe, les identités sont exclusives, pas ici, pour nous, être Argentin n'empêche pas d'être Basque ! » Pablo nous guide vers Laurak Bat, le plus ancien centre basque du pays (1877). Nous partageons les trottoirs avec les promeneurs de chiens, un petit boulot très prisé dans les quartiers huppés. Il faut s'acagnarder contre les murs pour éviter la meute constituée souvent par plus d'une dizaine d'animaux. Pablo ne semble pas y faire attention, nous désignant de somptueux hôtels particuliers, notamment celui qui héberge aujourd'hui le ministère des Affaires Étrangères, et qui appartenait à la grande bourgeoisie basque. « À la fin du XIXe siècle, la communauté était très organisée, et riche, ce qui permettait l'entraide et favorisait l'ascension sociale. » Pour atteindre le centre basque, nous devons tenter de survivre à la traversée de la plus large avenue du monde, l'Avenue du 9 Juillet, ses 140 mètres et ses 14 voies ! Laurak bat, avenida Belgrano, est l'un des points de convergence des Basques porteños. Un immeuble entier. Dans le hall, l'ikuriña et un portrait de Sabino Arana accueillent visiteurs et socios. Le centre abrite une imposante bibliothèque, des salles de réunion, un auditorium, un trinquet, l'inévitable asador et un restaurant à l'ambiance feutrée des cercles bilbaiens. Au milieu, protégé par une coupole de verre trône l'arbre de Gernika. Trois jeunes

qui viennent de terminer une partie de pala s'attablent pour un autre défi. Dans un angle, jouxtant l'arbre et éclairée par la seule lumière naturelle la quadrada est la table mythique réservées aux socios qui, leur repas terminé, entament invariablement une partie de dominos ou de mus. Hugo Andiazabal y dîne avec ses amis, Javier Ederra et Juan Jose Olasagastia. Le premier, dont la famille est originaire de Sare, est trésorier de la FEVA (Federación des Entitades Vasco Argentinas). Les trois compères préparent la Semaine nationale basque qui accueillera plus de 2 500 enfants. Seule à une autre table, Aintzane, parfaitement euskaldun tient à témoigner : « Je trouve merveilleux de parler la langue de mes grands-parents. C'est notre patrimoine. » Biologiste, elle insiste : « J'étudie beaucoup la culture et la génétique, je pense que l'étude de la biologie est importante. Nous autres, Basques, nous sommes différents. » Pablo nous entraîne jusqu'au Centre basque français, à peine distant de quelques centaines de mètres. L'ambiance y est plus cosmopolite, voire folklorique. Mais Pablo est surtout fier de nous faire visiter le Club Vasco Argentino Gure Echea, une sorte d'université à l'américaine partagée entre vie intellectuelle et pratique sportive. Tandis que certains profitent de la piscine, des jeunes terminent leur entrainement au xare sur « le meilleur trinquet du monde  », selon l'entraîneur national qui ajoute, des lumières dans les yeux : « Écoute le bruit de la pelote »…

Pintxos et art de vivre Pablo nous avait prévenus que la gastronomie basque appartenait désormais à la culture argentine. Chez Iñaki, Calle Moreno, face au centre français, la carte d'Ignacio Urionabarrenechea, 37 ans, est alléchante : pintxo de gamba, calamaretes Guernica, bacalao al pil-pil, arroz con leche, mais il précise « C'est mon père Fermin qui est basque, de Guernika. Il est arrivé en 1948, mais moi, je suis argentin ! » Il admet cependant que sa clientèle « plutôt aisée », est attirée par l'image basque, synonyme de cuisine de qualité. Même constat dans le quartier San Telmo, sorte de petit Madrid, où la chaîne Sagardi s'est implantée pariant sur l'image gastronomique du Pays basque. Dans un décor dépouillé de béton brut, de verre et poutres apparentes, le restaurant propose une gastronomie de haute qualité aiguillonnée par les pintxos dignes des meilleurs établissements du alde zaharra (vieux quartier) de Bilbo. Justement, originaire de la capitale biscayenne, où il a appris la cuisine à l'École hôtelière, Txemi Andrés Alonso, le manager confie qu'il vise la clientèle « riche du quartier. Elle recherche la cuisine basque, des produits de qualité. Les gens viennent pour les pintxos, les côtes de bœuf et les poissons ». Le restaurant s'appuie aussi sur la forte communauté basque de Buenos Aires et du pays. Des salons privés et un hôtel haut de gamme complètent la prestation. À Puerto Madero, dans l'une des tours de ce quartier d'affaires, la Délégation du gouvernement basque veille justement sur les relations entre le Pays basque et l'Argentine. Mariana Satostegi Etchebarne, responsable des relations

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En souvenir de Gardel Près du port, au sud-est, la Boca est un quartier pauvre de Buenos Aires, mais le passage obligé pour les touristes attirés par les façades aux couleurs vives et les démonstrations de tango. En bas, d'autres danseurs, ceux du groupe de danse d'Eusko Kultur Etxea, se préparent pour la répétition.

la quadrada est la table réservée aux socios !

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Dante et la pala Sur l'avenue de Mayo, le Palacio Barolo, inspiré par la Divine Comédie de Dante. Ci-contre, le « meilleur trinquet du monde », à Gure Etxea, et surtout ne dites pas aux Argentins que ce n'est pas un sport de chez eux ! Ci-dessous, Pablo Ubierna devant Laurak Bat..

Pour les Basques, l'Argentine restera un pays à part


internationales, insiste sur l'importance de l'Argentine. « C'est le pays dans lequel il y a le plus de centres basques au monde, 84, c'est un pays très important pour nous. » La délégation intervient dans tous les domaines, de l'économie à la culture en passant par l'enseignement, pour favoriser les partenariats ou l'implantation d'entreprises mais, regrette Mariana, « L'Argentine est aujourd'hui en situation difficile, et attire peu les investisseurs d'Euskadi. » Uriburu, Yrigoyen, Duhalde, Etcheverria, Aramburu, Alberdi…, les rues chantent elles aussi le Pays basque. On repensait aux propos de Pablo concernant l'imbrication des deux identités ; comme dans un tango Buenos Aires et le Pays basque s'enlacent en permanence. La langue basque attire elle-aussi de plus en plus de descendants d'immigrés. Un phénomène qui ne concerne pas que l'euskara. La journaliste Victoria De Masi remarque, dans Clarin, que l'intérêt pour les langues d'origine croît d'année en année en Argentine. Elle y précise que la population « à la recherche de ses racines, souhaite assumer son identité (…) Ce qui avant était refoulé est devenu aujourd'hui un signe d'identité et d'orgueil fort. ». À l'École de langue basque qui existe depuis plus de 70 ans, Mariana Arla — dont la famille est originaire de Donaixti (Saint-Just Ibarre) et Urdiñarbe (Ordiarp) — précise que près de 80 personnes et plus de 100, via Internet, apprennent le basque. L'âge des élèves varie de 20 à 80 ans, et si la majorité possède des racines basques, de plus en plus nombreux sont les Argentins qui viennent apprendre l'euskara. « Les motivations sont multiples », précise-t-elle, la danse, la gastronomie, l'histoire et la politique en font partie. « Nous célébrons aussi la Fête de l'immigration et chaque année l'Aberri eguna et l'Euskararen eguna. Depuis quelques années, l'évolution est très positive concernant la diffusion de l'euskara, et depuis deux ans nous avons notre propre siège dans le quartier San Telmo, et nous proposons des cours de basque en ligne pour les centres qui n'ont pas d'enseignement de l'euskara ».

Eusko kultur etxea, pays basque vivant C'est dans ce même quartier San Telmo, cœur de la ville que nous avons rencontré, dans son atelier, Juan Carlos Pallarols, moitié catalan, moitié navarrais, et totalement argentin. « Ma grand-mère maternelle est venue de Santurtzi dans les premières années du XXe siècle, chassée sûrement par la misère. » Cet orfèvre internationalement reconnu, ne cultive pas la mélancolie… « Ma famille vient de Galice, du Pays basque de Catalogne, d'Argentine, je me sens un peu tout cela, mais surtout argentin », à peine murmuret-il « quand je suis triste, je parle catalan. » C'est peut-être au sein d'Eusko Kultur Etxea que le Pays basque est le plus vivant. Créée en 1998 pour répondre aux besoins des Basques de la diaspora, mais aussi pour « offrir un pôle culturel à tous, Basques ou non Basques. » Des jeunes et moins jeunes, les racines ancrées en Euskadi, ou pas, s'y bousculent dans une ambiance très détendue que ce soit pour les classes de basque ou les ateliers de danses menés par Aitor. Une peinture murale représente la montagne bas-navaraise avec cette inscription : « Non

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Apprendre l'euskara est devenu un signe d'identité et d'orgueil fort

gogoa, han zangoa » (où vont tes pensées, vont tes pas). Ceux de Maria Etcheverry l'ont conduit vers Baigorri « pour demander l'acte de naissance de mes grands-parents, pour essayer de comprendre d'où nous venons, mais Etcheverry, c'est très courant au Pays basque ! » En ce vendredi, un atelier de danse et une classe d'euskara accueillent les stagiaires, en majorité de jeunes Porteños. Veronica Iriarte, traductrice d'anglais explique «  J'aime les langues et mon nom montre que j'ai une relation avec les Basques alors, naturellement je me suis mis à l'euskara. Ce n'est pas si difficile. » Et elle ajoute : « Je ne suis jamais allée au Pays basque, mais j'ai hâte ! ». Les plus jeunes s'échauffent avant le cours de danse. Maité chausse ses espadrilles, Aitor installe la musique et c'est parti pour un petit voyage culturel d'une heure qui, physiquement, vaut bien une partie de pelote ! Tandis que la Boca, ce village au cœur de la ville qui vibre au souvenir del Pibe de Oro, Diego Mardona, et où la misère le partage à la fierté, exhibe fièrement ses maisons multicolores ; tandis que Plaza des Mayo, face au palais présidentiel gardé par des hordes de policiers, des grands-mères continuent à réclamer le retour des enfants volés durant la dictature militaire ; tandis que la nuit venue les taxis sillonnent la ville à des vitesses dignes du plus grand champion automobile national et que les cartoneros arpentent les trottoirs défoncés en quête de quelques subsides ; tandis que dans les clubs de tango «  plus courte distance entre la vie et la poésie » selon Montalban, Buenos Aires s'envole sur les ailes des anges gardéliens ; tandis que les murs porteños crient leur rage contre les fonds vautours et la misère et que les jeunes femmes en mal d'amour collent leurs numéros de téléphone sur tout le mobilier urbain ; Basques et Argentins, Argentins et Basques — ils ne savent plus et peu leur importe – s'entremêlent en une identité plurielle et plus riche de leurs deux cultures. C'est peut-être cela, Le miracle Secret, dont parlait l'immense Jorge Luis Borges.

Mots-clés/Hitz gakoak Gastronomie : gastronomia Exil : erbeste, desterru Métropole : metropoli Partage : banaketa


marché

texte Jean-Paul Bobin / photographies Santiago Yaniz Aramendia

Liniers-eko Euskalduna Lau belaunaldietan, JoséLuis-en familia mundurik behi merkatu handienaren instituzio bat bilakatua da.

El vasco de LinieRs En quatre générations, la famille de José Luis est devenue une institution du plus grand marché bovin du monde.

Ici, tout le monde l'appelle El Vasco et il n'en est pas peu fier. Dans ce monde à part, ritualisé, où le respect vaut sésame, José Luis Usandizaga, trimbale sa grande carcasse, le béret toujours vissé sur la tête, tel un étendard. Il nous accueille dans sa Casilla, l'une de ces maisons de négoce installées sur le marché de Liniers. À peine assis, la cloche sonne le début du remate (les enchères). Aujourd'hui, c'est Federico, son fils, qui s'y colle. Il faut imaginer un monde à ciel ouvert à deux étages. Au sol

de vastes corrals qui accueillent chaque mois plus de 140 000 animaux, et au-dessus des kilomètres de coursives en bois où se pressent, à l'heure des enchères, des centaines d'acheteurs guidés par l'encanteur qui débite les adjudications sur un rythme effréné, seulement scandé d'un coup de son bâton sur la rambarde pour signifier que l'enchère a trouvé preneur. L'odeur âcre prend à la gorge, pique les yeux. En fond sonore, le claquement des sabot des animaux, leurs beu-

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t e x t e Jean-Paul Bobin / p h o t o g r a p h i e s santi

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glements désespérés et le galop des chevaux des gauchos ponctué du claquement des fouets qui dirigent les bovins vers les corrals. Les pieds dans la fange, nous suivons Federico et ses péons. Ce jour-là, la Casa Usandizaga se débarrassera très vite de ses bêtes. Federico incarne la quatrième génération des Usandizaga sur le marché de Liniers. Son frère est architecte à Barcelone, et lui ancien médaillé olympique de squash à Londres, parle six langues, mais au désespoir de son père pas le basque. Ces traditions familiales le font sourire. Il se contentera de dire : « Mon père est El Vasco, et moi je suis argentin… »

mémoire basque Retour au chaud, dans le bureau où José Luis nous attend. Tout ici évoque la terre de ses ancêtres, l'ikurriña au mur et le béret qu'il nous présente comme une relique, questionnant, l'émotion dans la voix, « Tu sais quel âge il a ? C'est celui de mi papa ». Il ouvre un livre, sorte de journal familial intime, où cohabitent cartes postales, autocollants basques et photos de famille et il raconte : « Mon grand-père est né à Azpeitia (Gipuzkoa) en 1848, puis mes grands-parents sont venus en Argentine et mon père est né en 1908 à Tandil. » Il montre les statuts d'une

Le plus gRand maRché du mOnde Installé depuis 1901, dans le quartier de Mataderos, une banlieue populaire de Buenos Aires, le marché de Liniers, étendu sur 34 hectares, est le plus grand marché de bovins au monde. En moyenne, 6 000 têtes s'y négocient par jour, quatre jours par semaine et les lots se vendent en quelques secondes, regroupés dans les corrals par les gauchos à cheval, béret sur la tête et maté en main. Les prix de Liniers fixent les cours du marché de la viande dans toute l'Argentine. Le marché a été privatisé en 1992. Chaque dimanche, la feria de Mataderos, entre tradition et folklore, offre un spectacle très couru.

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la famille Usandizaga fait partie de celles qui compteront à Liniers

El Vasco Nul, à Liniers, n'oserait appeler Jose Luis Usandizaga (à gauche) autrement qu'El Vasco. L'homme a décoré sa casilla aux emblèmes du Pays basque et garde toujours sur lui un ikuriña.

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Une ville dans la ville Plus de 1 000 personnes travaillent au marché de Liniers. Les gauchos coiffés d'un béret ne circulent qu'à cheval et n'en descendent même pas pour boire un café ou le traditionnel maté.

des premières sociétés créée par la famille, elle s'appelait Euskaldun Etxea SRL., c'est aussi le nom de sa maison à Pinamar. Aussi loin que remontent ses souvenirs ils sont teintés en rouge, vert et blanc. « Mon père s'est occupé de la maison basque de Buenos Aires, j'ai longtemps joué à la pala et ici à Liniers tout le monde m'appelle El Vasco, pour moi c'est un orgueil, je ne suis pas français, ni allemand, ni juif, ni argentin, je suis Basque. » Des Basques, il y en eu beaucoup à Liniers, Aguirre, Apestegui, Ochoa, Lartirigoyen…, mais José Luis fait partie de ceux qui compteront. Dans son ouvrage consacré à l'histoire du marché, José Alberto Samid lui consacre d'ailleurs un chapitre dans lequel il écrit : « On peut dire qu'il appartient à une dynastie, liée au marché. » Avant de se quitter, il nous jette son trousseau de clefs retenues par un porte-clés drapeau basque, et sort précieusement de son portefeuille un petit papier qu'il déplie méticuleusement. C'est son petit dictionnaire personnel espagnol-euskara. Écrits de sa main y figurent les mots bonjour/egun on et merci/milesker.


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texte Txomin Laxalt / photographies Cédric Pasquini

un Basque , un volant et une

coRdillèRe Le Gipuzkoan Vicente Lecea est arrivé à Mendoza en 1951. Il y crée une entreprise de transport. Comme chauffeur, il aura franchi des centaines de fois la cordillère des Andes, alors une aventure.

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travailler dans l'entreprise Los Vascos, est un honneur Pour tous les chauffeurs.

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P

Pour tout le monde il est Don Vicente. Il y a huit ans qu’il a pris la retraite, entendez qu’il a laissé le volant, si tant est que l’on puisse imaginer des personnes de cet acabit, rejoindre le banc de touche ou, terme plus conforme, emprunter une voie de garage. À 83 ans passés, Vicente Lecea (Berastegi, Gipuzkoa, 1931) continue de se présenter tous les matins devant l’imposant portail de l’entreprise de transport Los Vascos qu’il a créée en 1960, à Godoy Cruz, petite ville de l’agglomération de Mendoza. À l’ombre de la grande cour de l’écurie mécanique qui aligne vingt-cinq gros culs jaugeant 35 tonnes ou, si le temps fraîchit, par la baie largement ouverte du bureau directorial, Don Vicente, hiératique, les deux mains appuyées sur sa canne veille ; à moins qu’il ne continue dans sa tête, au cerceau de son premier Mercedez L 312, modèle 1961, de dérouler le cahoteux et mortifère ruban mité de la mythique 7, une des routes les plus dangereuses de la planète qui culmine à 4 200 m et dont, pour avoir connu l’époque d’avant le goudron, il en sait tous les pièges. Sinon, comment expliquer son regard qui s’envole parfois par-dessus les conteneurs réfrigérés, si ce n’est pour rejoindre les cercles des grands condors, là-haut, au-dessus du tunnel du Cristo Redentor, juste avant que les Andes

Euskaldun bat, bolante bat eta mendilerro bat Vicente Lecea, Gipuzkoarra, Mendozara ailegatu zen 1951-an. Ofizio batzuk praktikatu eta gero, garraio enpresa sortzen du. Gidari gisa, ehunka aldiz Andesetako mendilerroa berak zeharkatu du, garai haietan abentura bat.

ne deviennent chiliennes. Comment oublier cette première rencontre. Il s’avisa avant toute chose : « euskaraz ala erdaraz ? » (en basque ou en espagnol ?) mais dans la manière dont était formulée la question, la réponse semblait évidente. Malgré la scélérate brume qui, de temps à autre, s’élève dans la tête des vieux messieurs, pareille au verre dépoli du bureau qui, dans son dos, laissait deviner les plis de l’ikurriña, Don Vicente entendait signifier qu’il n’avait rien oublié du pays natal ni de son exceptionnelle aventure.

la meilleure compagnie de transport C’est bien pour la revivre au plus près que nous avions embarqué aux côtés de Carlos Rios, le plus ancien chauffeur de la maison, visage buriné par le bûcher andin, 43 années à croiser la cordillère, de Buenos Aires à Santiago du Chili ou Valparaíso, à transbahuter des bananes, 43 années à chaudronner sous les feux de l’été austral, à tracer sa piste l’hiver, entre les congères de neige par des froids à congeler des guanacos. Ses premiers chalandages au long cours, Carlos les a faits aux côtés Vicente Lecea : « Don Vicente c’est comme mon père et, tu sais, c’est vraiment un honneur de travailler dans l’entreprise Los Vascos, un emploi recherché par tous les chauffeurs », glisse-t-il alors que, dans une noria de camions, nous nous dirigeons droit vers la muraille andine. Nous savions aussi

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Frontière chilienne à 4 200 m p.16-17 : Carlos Rios, l’homme de confiance de Vicente Lecea.

la mythique 7, une des routes les plus dangereuses de la planète, culmine à 4 200 m d'altitude. page 21


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L'époque héroïque La route ne sera goudronnée que dans les années 80. Ci-contre, Carlos, il y a 40 ans, aux côtés de son épouse .

que si l’entreprise — 35 personnes y travaillent — est une grande famille, l’exigence est à la mesure d’une notoriété qui a dépassé les frontières du pays. Le ministère des Transports argentin la considère comme la meilleure compagnie de transport. « Surtout une règle d’airain dans la maison : pas de contrebande », avait asséné Carlos avec un sérieux soudain, « c’est vrai, dur au boulot Don Vicente mais proche de ses employés et inlassable à la fête, si tu l’avais entendu jouer de l’accordéon ! », avaitil tempéré aussitôt.

le camion comme une seconde maison Notre bahut ? Un superbe et confortable Volvo de 2013, rutilant, Iñaki Lecea — il a repris avec son frère Javier à défaut de volant, les rênes de l’entreprise familiale spécialisée dans le fret de fruits — l’avait exigé pour les besoins du reportage. Était-il seulement besoin de le préciser ? Volonté de Vicente, chaque chauffeur ainsi que nous le confiera Pedro Garcia, le chauffeur qui nous précède dans l’autre camion de la compagnie, ne roule qu’avec le même véhicule, son véhicule qu’il bichonne, et aménage donc à sa guise, ne manquent que les patins à bord ! Il y dort, y fait sa popote, y poireaute des heures, voire des jours quand les tracasseries douanières longues comme une journée sans maté, l’ancrent sur un no man’s land baratté par les vents andins : « che, flaco ! (eh, mec !) Le camion comme une seconde maison, vu le temps qu’on y passe ! » N’empêche, il ne manque pas de gueule, blanc comme les neiges andines, avec l’imposant lauburu qui orne la carrosserie de la remorque. La route défile le long d’un paysage réduit à deux couleurs : le vert des peupliers et le jaune d’une terre de plus en plus écorchée. Les Andes sont à portée de main, inexpugnables et le sentiment de domination qui étreint depuis la cabine du monstre ne suffit pas à apaiser une vague inquiétude quant à l’existence d’un passage dans cette citadelle marmoréenne.

Carlos, sourit et désigne d’un geste vague du bras une brèche qui doit s’ouvrir là où la montagne rejoint le ciel. Inégale, cahoteuse, la route amorce de rudes lacets et je comprends les mots de Vicente Lecea et les moulinets rageurs de sa canne : « errepide madarikatu horrek bizkarra izorratua dit ! » (cette maudite route m’a b… le dos !) Abandonnant son métier de charpentier, Vicente quitta clandestinement Intze (la Rosée) la maison familiale de Berástegi un jour de 1951 parce qu’il se refusait d’accomplir cinq années d’obligations militaires au service d’un régime honni qui s’était montré impitoyable avec sa famille. Jeté à Buenos Aires, il pratique plusieurs métiers mais rencontre surtout Araya, originaire d’Alaba, qu’il épouse. Sur l’écliptique de la diaspora, on se donne souvent le mot entre membres de la même communauté villageoise, n’y avait-il pas des Salvarredi depuis deux générations à Mendoza ? Vicente s’y installe, participe à la création de l’Euskal etxe et monte un bar au centre ville, l’Iruña, tout un programme, fréquenté par les routiers au long cours… Uspallata, (2 039 m) c’est un peu comme ces cités de la dernière chance où l’on trouve l’essentiel avant plus rien : dernière station-service, dernier bistro, dernière quincaillerie, dernière supérette, une ultime déflagration végétale et cette ambiance unique du provisoire qui s’éternise, une absence de style qui en devient un, jusqu’à la tôle ondulée rouillée, charpente universelle des bâtis des extrémités de monde. Uspallata, le rendez-vous des

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trekkeurs, des expéditions vers l’Aconcagua et pour les camionneurs, un purgatoire où s’effectuent les formalités douanières, où les administrations argentino-chiliennes s’entendent comme gabelous en foire pour donner libre cours à la tamponite, un prurit bureaucratique que nous avons oublié sous nos cieux. Par bonheur, nous roulons à vide et le temps de saluer les collègues qui montent ou qui descendent, de s’entretenir des embûches et des potins du chemin, un dernier maté ou une ultime bière et on repart vers le ciel. Vicente nous avait raconté l’ancien itinéraire, alors une piste innommable — la route ne sera goudronnée qu’en 1980 — on y laissait les reins et les essieux. Nous en empruntons des tronçons réaménagés et longeons les anciens, des prodiges de corniches en équilibre au-dessus du vide. « Nous nous chargions de tout, depuis la recherche du fret jusqu’à son débarquement que nous effectuions à la pogne, il fallait assurer le retour à plein, donc nous savions quand nous partions, jamais quand nous revenions ! » Les eaux turquoise de l’immense lac artificiel de Potrerillos ont englouti une partie du vieil itinéraire mais, récurrents, pareils à des entrées de terriers, de courts tunnels se succèdent dans des séries de virages serrés, un par-

Les Escargots, les bien nommés Los Caracoles, la vertigineuse descente au Chili.

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les andes, on les a dans la peau. un itinéraire dont il est difficile de se passer cours dont on devine qu’il demandait comme il demande encore, adresse au volant et nerfs d’acier. Ainsi qu’Iñaki nous l’avait expliqué, en Argentine tout le transport s’effectue par camion, via Cordoba et Santiago du Chili, sur le triangle magique Buenos Aires-Cordoba-Santa Fe. En acquérant son premier camion, Vicente avait vite compris l’aubaine qu’offraient cette figure aussi géométrique qu’économique et le corridor andin sur lequel nous funambulons aujourd’hui. Une fois passés les 3 000 m et l’incommensurable ancienne vallée glaciaire fendue d’un immense canyon dont le lit pierreux va se perdre dans le moutonnement de la cordillère, la pente se fait plus rude et le paysage semble se momifier. À Punta de Vacas, Carlos désigne le volcan enneigé à perpétuité Tupungato (6 800 m) : « Les Andes, on les a dans la peau, il nous est difficile de nous en passer, un itinéraire royal même s’il est pénible. » Je pense à Guillermo Larregui qui, poussant sa brouette (lire p.14) a emprunté cette même route. Pont de l’Inca. L’Aconcagua (6 962 m) apparaît en majesté ; sur le bas-côté, le fruste cimetière des andinistes vient rappeler que le seigneur de la cordillère, ne se laisse pas


TRAVERSéE DES ANDES

coiffer facilement. L’air se fait plus rare et le Volvo ahane… Des indolentes caravanes de mules menées par des bergers en ponchos, les inlassables orbes des condors, sont les seuls éléments mobiles dans ce paysage accablé par un soleil sans pardon.

600 à 1 000 camions par jour « Une panne ou une tempête de neige et nous pouvions, sans téléphone ni garagiste, rester bloqués quinze jours, le temps d’un dépannage ou d’une accalmie » nous avait confié Vicente ; « nous n’avons toujours pas de délai strict pour la livraison, la route est trop aléatoire » nous dit Carlos. Pour tenir quinze plombes au volant, le maté pour les uns, les feuilles de coca calées au fond des joues pour les autres et Gauchito Gil pour tout le monde, personnage légendaire, martyr visionnaire, un chouïa contrebandier, devenu patron des camionneurs et dont le culte se traduit au bord des routes argentines dans un cafouilleux syncrétisme par une explosion d’étoffes rouges, une agrégation de pièces mécaniques.

Syncrétisme Les camionneurs ont de curieuses croyances que l’on retrouve à travers le territoire. En haut, le culte rendu à Gauchito Gil, ci-contre, à la Difunta Correa. Les deux sont censés les protéger.

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À 4 200 m, le col du Cristo Redentor, l’un des plus hauts d’Amérique — l’un des rares permettant l’accès vers le Pacifique, 600 à 1 000 camions l’empruntent chaque jour — et son célèbre tunnel de 3 km inauguré en 1980, signalent l’arrivée à Los Libertadores, la frontière avec le Chili. Le souffle est court, celui du camion aussi ; quant au chauffeur, il se fait moins loquace. Nous jetons un regard effaré vers l’entrée de l’ancien tunnel qui s’apparente davantage à un boyau de mine. Carlos nous rappelle qu’autrefois, on ne pouvait s’y croiser et, qu’alternativement, train — il n’en reste que des moignons oxydés de rails — et camions l’empruntaient. Le bahut amorce la descente ou plutôt la dévalée versant chilien dont on comprend ici la sinistre renommée. Désigné comme Los Caracoles (les Escargots) à cause de l’allure adoptée par les camions ou peut-être de sa configuration, le tronçon abat 1 000 m de dénivelé sur 15 kilomètres pour trente-deux vertigineuses courbes en épingles à cheveux lesquelles, pour un infime écart de roue, une infinitésimale faute d’attention, peuvent se muer en mortel toboggan. Chantier perpétuel, ce fragile miracle de béton débobiné à hauteur des nues ou à l’ombre sinistre de formidables cônes de déjection régurgités par les géants andins, est balisé de tombes, de carcasses de véhicules et maladroitement repeint à la gomme de coups de patins désespérés qui vont se perdre vers le fond d’insondables précipices.

Don Vicente et la famille La famille Lecea au complet. Trois générations embarquées.

trente-deux vertigineuses courbes en épingle à cheveux ne tolérant aucun écart Le cœur manque et les récits épiques de Vicente me reviennent en mémoire : ceux de descentes au pas du lama, en ménageant des freins en surchauffe, les zones à l’ombre tapissées de verglas l’hiver, les dépassements inconséquents, les 30 tonnes de charge que l’on sent comme posées sur le dos et le souvenir des copains partis au tas. Los Andes, première commune chilienne ; pour nous la fin de l’odyssée. Comme dernière image, la silhouette familière du Volvo disparaissant dans une nuée entre deux haies de cactus piqués sur des bas-côtés torrentueux, le vacillement des warnings en guise d’agur. De Berastegi du Gipuzkoa à Santiago du Chili seulement 12 000 kilomètres, pour Don Vicente Lecea, la circonférence d’un volant, la démesure d’une cordillère et l’espace d’une vie pour forger une légende. Mots-clés/Hitz gakoak Camion : kamioi Fret : pleit Entreprise : enpresa Col de montagne : lepo, mendate


general las heras

texte Txomin Laxalt / photographies Cédric Pasquini

un mécène À cent kilomètres de Buenos Aires, au cœur de la pampa, se trouve la ville de General Las Heras. Les Basques ont participé de sa destinée. Aujourd’hui, l’entrepreneur Luis Echegaray en est sa figure incontournable.

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Luis Echegaray, mezenas tematsua Buenos Airesetik ehun kilometrora, pampako bihotzean, General Las Heras hiria dago. Euskaldunek parte hartu zuten hiriaren patuan. Gaur, Luis Echegaray enpresaria, bere ezinbesteko figura da

On ne passe pas à General Las Heras, on y va. Encore fautil avoir une bonne raison me direz-vous. Laisser Buenos Aires à sa fièvre en est déjà une suffisante. Sur une centaine de kilomètres, voilà l’occasion rêvée de découvrir ce que le mot pampa signifie quand se révèlent des perspectives infinies sur un grand et généreux pays. Vous n’y croiserez pas le nandou, ni le craintif guanaco, ni le loup à crinière, peut-être le carpincho, le plus grand rongeur au monde mais sûrement les derniers gauchos, leurs inséparables chevaux et leurs non moins indissociables bérets. Seigneurs incontestés d’un espace qui s’étend de l’horizon à l’horizon, ils parcourent inlassablement leur domaine herbeux qui aurait l’ondulante instabilité d’un océan. Les troupeaux des vaches criollas qui furent introduites, vers 1580, dans la région du Río de la Plata par le Bilbotarra Juan de Garay, le fondateur de Buenos Aires, y naviguent sans relâche. En fournissant lait, viande et cuir, elles permirent l’émancipation des nouveaux arrivants, aux Basques d’établir leur fortune. General Las Heras, du nom d’un officier fameux de la célèbre Armée des Andes, laquelle contribua à la libération du Chili et du Pérou du joug espagnol, est née officiellement le 25 octobre 1864. Un développement qui procéda de sa station de chemin de fer — une petite merveille qui aujourd’hui ferait le bonheur de tout amoureux inconditionnel du monde ferroviaire — étape essentielle

La gare aujourd'hui Et, en haut, la même au début du XXe siècle accueillant un rassemblement de laitiers basques.

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sur la commerciale ligne du sud dite aussi Sarmiento, du nom du président argentin (1868-1874). Cette ville de quelque 12 000 habitants est formée d’un creuset de populations mais, peut-être plus qu’ailleurs, les Basques par leur ténacité, leur sens de l’entreprise, l’ont marquée d’un indélébile sceau. Forts d’une tradition rurale, au mirage de la grande ville, ils avaient préféré la solitude pampera et perpétuer leur savoir faire d’éleveurs. Ceux qui ne possédaient rien, la majorité, devinrent tamberos.

dynasties de lecheros Le mot tambo est issu du quechua tampu qui désigne le lieu, auberge comme magasin, où l’on se réunit mais aussi où l’on trouve l’indispensable en territoire isolé, en l’occurrence l’endroit où l’on trait, mais aussi où l’on conditionne et stocke le lait, un travail dur pour lequel, si l’on n’était pas propriétaire d’un cheptel, on touchait un pourcentage. Au fil de l’émigration, les Basques se firent une spécialité de cet office singulier, l’améliorant judicieusement même. Ainsi, un mécanisme ingénieux, fixé aux roues de la charrette, permettait le battage du lait pendant le transport et la fabrication du beurre. À la fin

obstiné


general las heras

fabriqué dans le grenier du monde par les basques d'argentine Luis Echegaray a deux passions Le Pays basque et le passé basque de sa ville.


du XIXeᵉ siècle, les Basques sont à la tête des trois principales laiteries du pays : La Martona, La Baskonia et La Vascongada. De 1968 à 1980, la laiterie Denak bat de General Las Heras traitera 100 000 litres de lait par jour, provenant de 217 tambos de la zone. Ce n’était pas un hasard si nous arpentions les allées ombragées du cimetière, un lieu troublant qui en rajoutait à la cruauté du déracinement, à l’incertitude de destinées rebâties. Tombes et mausolées n’en finissaient pas de décliner des noms aussi familiers que : Ahamendaburu, Amorena, Ariztimuño, Etchart, Chutchurru, Irigoyen, Etcheverry, Bidegorry, Mendy, Goicoechea…. Pour nous guider, Luis Alberto Echegaray, un personnage atypique, le rire affleurant sous le béret porté en toutes circonstances. S’il avait tenu à nous conduire jusqu’à ce qui serait sa dernière demeure, un mausolée frappé d’une complexe symbolique basque, ce n’était point animé de quelque sentiment morbide mais du besoin impérieux d’affirmer de son vivant une identité qui l’accompagnerait dans l’au-delà, comme un visa pour l’éternité. On croirait presque que l’entreprise modèle Metalurgica Echegaray ou sous sa deuxième désignation, Eraikuntza Sutegi — difficile de la manquer, sur la façade flottent à l’année deux ikurriña. Il nous fit volontiers visiter son usine, à l’origine la forge familiale, qui conçoit, fabrique et exporte aujourd’hui à travers le monde des machinesoutils agricoles destinées au traitement de graines. Chaque bécane sortant de la chaîne est frappée de l’ikurriña et porte la mention : « Fabriqué dans le grenier du monde par les Basques d’Argentine ». Pourtant, on sent bien que l’essentiel se situe ailleurs « de toute façon le Basque est métallurgique par essence » avait-il éludé. Très vite Luis entreprend le récit de sa conversion, un véritable Chemin de Damas : « J’ai bien failli passer à côté alors je n’ai vraiment pas de temps à perdre » avoue-t-il, à l’une des

Forte présence basque Le cimetière témoigne de la présence basque.

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tables du restaurant Matuti, un vénérable témoignage d’une autre émigration, transalpine celle-là. « C’était à la fin des années quatre-vingt-dix, du Pays basque, je connaissais vaguement mes origines et le béret de mon frère, dont je me moquais, l’assimilant aux seuls gauchos ! » Il faudra les hasards d’un voyage d’affaires en Europe, sur le chemin du retour, une escale fortuite à Hondarribia où, au mois d’août, les chambres d’hôtel font défaut et c’est l’illumination. Comme on ne le laisse pas un cousin d’Argentine sur le trottoir, il est hébergé par Gregorio Berrotaran, membre du PNB/EAJ (Parti Nationaliste Basque/Euskal Alderdi Jeltzalea), adjoint à l’agriculture et au développement rural de la ville, propriétaire d’une maison d’hôte et viscéralement attaché au Pays basque. L’hôte devient mentor. « En fait, nous avons passé une grande partie de la nuit à parler. J’ai vraiment appris d’où je venais, qui nous étions. Je suis rentré en Argentine avec cinquante kilos de bouquins dont l’encyclopédie Elhuyar ! »

L'âme de la culture basque Le nouveau Zazpirak bat de General Las Heras, c’est à Luis Echegaray qu’on le doit, du bâtiment situé sur la place de la ville à l’ultime fresque murale en passant par le long comptoir de bois, un modèle de convivialité. Zazpirak bat, c’est aussi le groupe de danse Iturri zaharreko ur berria (la nouvelle eau de la vieille source) dont le nom évoque le poème de Joxean Artze. De l’Euskal etxe, Luis en est l’âme, le mécène éclairé, le maître de cérémonie. Il participe à toutes les disciplines du festival de force basque qu’il organise au premier dimanche de décembre secondé par Jorge Ignacio Apaolaza, discret mais toujours présent, régisseur et coordonnateur,


general las heras

mĂŠmorialiste, il nourrit de prĂŠcieuses archives

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Souvenir de Gernika Luis Echegaray a fait planter un chêne sur la place. À gauche, Facundo Kennedy Sallaberry, trois fois champion du monde de pelote a pala ancha, dans le trinquet construit par les soins de Luis Echegaray.

surtout inlassable mémorialiste de la communauté, Jorge en tient scrupuleusement les minutes, les nourrit de précieuses archives. Cet ingénieur agronome qui se définit comme « un Argentin de souche basque avec ce qu’impliquent de telles racines », est capable de débrouiller les frondaisons touffues des arbres remarquables peuplant le parc généalogique basque de la ville. Jorge nous rappela, en nous menant sur les lieux mêmes, instant émouvant, comment les Basques de Las Heras avaient, en 1936, obtenu la construction d’un quai spécial afin de charger et décharger les jarres de lait à bord du train lechero (laitier) de 10 heures du matin. « Quand toutes les charrettes se réunissaient près du quai pour déposer les bidons, c’était un moment important de rencontres, une ambiance extra-

Mémoire Jorge Ignacio Apaolaza veille sur les archives basques de la ville. Ci-contre, le caracara huppé, omniprésent à travers l’Argentine.

ordinaire. » Historien, il nous conduisit aussi vers les ruines de l’ancien Cercle espagnol où tous les émigrés issus de la péninsule se réunissaient : « jusqu’à la naissance, à la fin du XIXeᵉ siècle, du mouvement nationaliste basque qui poussa les Basques à créer leur Euskal etxe. » Luis Echegaray, mécène obstiné, ne veut rien oublier d’un certain Martin Echegaray débarqué un jour de 1870 à Rio de la Plata, venant de Puerto Azkarate en Gipuzkoa. Son engagement signifie que ni un océan, ni un hémisphère ne suffisent à oblitérer le souvenir. Quant au chêne qu’il a planté à la mémoire de Gernika, à l’angle de la place de Las Heras, face à l’Euskal etxe, il n’est pas sans évoquer la phrase d’un certain Bernardo Atxaga : « Sans éthique, pas d’esthétique. »

Mots-clés/Hitz gakoak Mécénat : mezenasgo Ténacité : gogortasuna Identité : nortasuna Entrepreneur : enpresaburu

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vigne

texte Txomin Laxalt / photographies CĂŠdric Pasquini

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Famille Salvarredi, Basques

au service d’une terre Au pied des Andes, Mendoza est une terre de raisin. Depuis plus d’un siècle, la famille Salvarredi, originaire du Gipuzkoa, non seulement travaille la vigne mais œuvre pour la défense de la culture basque.

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vigne

Salvarredi familia, Euskaldunak lur baten zerbitzuan

Générations La famille Salvarredi travaille la vigne à Mendoza depuis plusieurs générations. Ci-dessus, Guillermo Manuel Salvaredi, vigneron et amateur de vin.

leurs ouillères impeccablement peignées, le paysage s’impose soudain comme une vision biblique, une oasis dans la géhenne. Le soleil de la méridienne s’immisçait sous les treilles pareilles à des tonnelles — à Mendoza la vigne se tient haut perchée laissant passage à un homme debout— projetant des jonchées d’or. Guillermo Manuel Salvarredi a une façon attendrissante d’honorer son raisin.

un vignoble à 750 m d'altitude

A

Andesak pean, Mendoza mahats lur bat da. Duela mende bat gehiago, Salvarredi familiak, jatorriz Gipuzkoa, ez bakarrik mahatsa ekoizten du baina euskal kulturaren defentsan ari da.

Après un jour et demi sur la mythique route 7 — droite comme un trait d’arbalète, elle relie Buenos Aires à Santiago du Chili — l’herbe grasse le cède à l’ocre, la terre s’écaille et laisse apparaître ses os : de la caillasse et pareils à des oueds, les lits desséchés de ríos pissoteux. Comme dans un fondu enchaîné, l’azur du ciel se floute et dessine les vagues contours d’ectoplasmes crémeux que l’on pressent géologiques. On s’arrache brusquement à la torpeur pampera en se réjouissant presque de s’enliser dans la touffeur désertique. La destination est proche. Quand apparaît enfin le quadrillage architectural de Mendoza, les Andes crèvent brusquement le ciel. Et quand, semblant s’appuyer à la cordillère, les régiments de vignes alignent

Il tourne d’abord autour du cep noueux, approche son visage du pampre élu, le hume les yeux miclos, y ose enfin une main cajoleuse et vous engage à goûter au grain d’un Red globe, d’un Crimpson, d’un Victoria ou d’un Moscatel rosado gorgés de soleil mendocino. À son invite nous avions accompagné Guillermo, viticulteur, œnologue et ingénieur agronome, sur la propriété familiale Atxona (une déformation de aitona grandpère), 26 ha consacrés à la vigne sur les 55 ha que compte la propriété. Un vignoble parmi les quelque 8 000 de la province, posé à 750 m d’altitude à Godoy Cruz, à une soixantaine de kilomètres de Mendoza, au cœur battant de la plus importante région viticole d’Argentine, 65 % de la production nationale, 84 % de l’exportation. Une visite essentielle parce que la vigne comme l’olivier que, du reste, l’on cultive dans la zone, exprime, on ne peut mieux, l’ancrage à une terre, un attachement indéfectible. Ce qui explique que c’est affaire de famille, Diego Salvarredi le fils aîné s’occupant du marché international, Javier, ingénieur Génie civil de formation et aussi secrétaire de l’Euskal etxe, se chargeant de la logistique. Nous avions rencontré Guillermo lors du repas du vendredi soir à l’Euskal etxe et, à la soirée avancée, il avait proféré comme un acte de foi : « Je me

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sens très argentin mais définissant l’Argentine comme un creuset de nationalités, chacun, un jour ou l’autre, essaie de chercher où sont ses racines et celles de notre famille se trouvent en Gipuzkoa, à Berastegi du côté de mon aitona Severiano et à Zegama du côté de mon amona Agustina. Il ne fait aucun doute que ce qui a impacté ma vie ce sont les valeurs inhérentes à Euskal Herri. » Il nous fallut un peu de temps pour démêler une généalogie complexe due entre autres à des mutilations de patronymes — pratique courante lors des pathétiques débarquements à Buenos Aires quand, à la déclinaison du nom, selon le guichet emprunté par les membres d’une même famille, la phonétique l’emportait sur la justesse de l’étatcivil. Au douloureux déracinement s’ensuivait la blessure incicatrisable d’un nom estropié. Venant de Berastegi, la famille Salvarredi débarqua en terre australe à la fin du XIXeᵉsiècle. C’est autour de 1910, avec l’arrivée de Don Severiano Salvarredi Esnaola et ses frères, que l’histoire s’affine. Une histoire classique de lecheros (laitiers), un office rude dont les Basques d’Argentine s’étaient fait une spécialité et qui permit à la famille d’acquérir bêtes et terres.

être argentin est une fatalité Il faudra plusieurs jours, un de ces irremplaçables asado partagé en famille, un verre dégusté à la Casa del vino, chez le cousin, Chicho Salvarredi, des chacareras joyeusement scandées un soir à la Fête des Vendanges, de longues déambulations à la Finca Atxona, pour pousser plus avant la confession à propos d’une histoire d’amour-rejet. Une attitude

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au déracinement s'ajoutait la blessure du nom estropié n’étant pas sans renvoyer vers le grand Jorge Luis Borges quand il écrivait : « Être argentin est une fatalité », ce que corrobore Guillermo : «  Nous sommes en crise identitaire. Tu vas comprendre : ma grand-mère qui fut d’abord domestique, ne savait pas écrire. Enfant, je lui lisais les lettres que lui envoyait sa sœur et je rédigeais les réponses. Je savais qu’il fallait un mois pour que le courrier parvienne à destination, deux mois donc pour un aller-retour ; j’avais tout le temps de m’imaginer un Pays basque d’après ce que je lisais et ce que me racontait amona, d’autant plus vivement que nous vivions dans un environnement rural. Plus tard, adolescent, le contexte changea. Je vécus mal le fait que ma grand-mère s’exprima en euskara en famille quand nous ne devions pas comprendre certaines choses ; ce fut alors le temps du rejet total, d’une réelle phobie. » Guillermo en parle avec douleur pour rappeler comment, alors qu’il terminait ses études d’agronomie, des fins de mois de mois difficiles lui firent pousser les portes de la vieille Euskal etxe de Mendoza : « Une renaissance ! Au contact des anciens, je touchai du doigt ces valeurs basques que désormais j’ai fait miennes : le sens de la parole donnée comme un chèque au porteur, l’amour du travail chez des gens qui avaient tout quitté pour reconstruire. Ils amassèrent du capital certes mais donnèrent aussi du travail et moururent sans jamais plus revoir la terre basque ; un bouleversement tel que très vite je devins membre de la commission directive de l’Euskal etxe. » Quant à son premier voyage à Berastegi, en 1992, Guillermo n’est pas prêt de l’oublier : « Ce fut comme une réappropriation, une suite

de formidables étonnements. Le seul fait que l’on put descendre une bouteille de gaz dans la rue avec l’argent posé dessus destiné au livreur puis de la récupérer des heures plus tard avec la monnaie, m’apparut comme un prodige de comportement », se souvient-il. Homme pétri d’humour et d’enthousiasme, Guillermo. Un euskaldun fededun sans bigoterie, cultivant avec Susana son épouse d’origine italienne, les allées de l’amitié. Homme de conscience, il balaie les tabous et, progressiste dans l’âme, il parle sans rien dissimuler de l’Argentine au temps du bruit des bottes et des complicités entretenues par ceux qui avaient pourtant Gernika dans leurs gênes. Homme de tolérance, il parle des Andes comme les peuples premiers le faisaient, s’adressant à une déesse. Plus que barrière orographique et administrative, ses eaux nourricières fertilisent le vignoble, font de Mendoza, grâce à ses étonnants canaux d’irrigation qui la couturent, une extraordinaire ville d’ombre et de lumière, une fleur éclose dans le désert. De quoi nourrir les désirs d’un nouveau monde. Guillermo Salvarredi ? Un plaza gizon.

Mots-clés/Hitz gakoak Vigne : mahats Grappe : mahats-mordo Producteur : ekoizle Cultiver : landu


un soir à mendoza

texte Txomin Laxalt / photographies Cédric Pasquini

Mendoza, ostiral bat Euskal etxean Mendozara iristen denarentzat, funtsezko hitz ordua, dudarik gabe, Euskal etxean izanen da. Han, ostiralero gazte eta zaharrak biltzen dira asteko afari kari.

MendOza,

I

Pour qui arrive à Mendoza, le rendez-vous essentiel sera sans aucun doute l'Euskal etxe. Tous les vendredis soir, jeunes et vieux s'y retrouvent pour le repas hebdomadaire. Il est de ces moments forts et rares où l’histoire s’accorde parfaitement avec la géographie, ce qui nous fait dire que le paysage semble immuable. Une impression puissante qui permet d’appareiller avec l’imaginaire, indispensable complice. Quand, venant de Buenos Aires, après une bourlingue à travers la pampa, l’œil du voyageur accroche les contours des Andes, c’est le soulagement. Les neiges éternelles les coiffant notifient comme une fin de non-recevoir pour qui tenterait un franchissement vers l’ouest. Et là, le voyageur veut bien, un instant seulement, le temps d’essayer de comprendre, de se mettre dans la peau du conquistador Pedro del Castillo et de sa bande de reîtres avides, traqueurs d’Indiens et d’inavouable Eldorado. Est-ce un hasard si le chef de guerre donna à la ville sise à 700 m d’altitude et qu’il fonda en 1561, le nom de Mendoza, une commune altération de mendi hotza (la montagne froide) ? Presque cinq cents ans après, quand on est basque d’origine à Mendoza — 4 000 patronymes basques sont répertoriés dans cette ville d’un million d’habitants — il est un rendez-vous hebdomadaire qu’on ne saurait manquer. Depuis 1956, au Denak bat, l’Euskal etxe de Mendoza, le vendredi soir est réservé à l’égrenage de souvenirs entre agapes et parties de mus. On y redessine les pourtours d’Euskal herria, on y recompose des lignées pour se retrouver de vieux cousinages et ne jamais couper le fil. Denak bat ou l’indispensable légation pour qui veut arroser ses racines ou appréhender la mosaïque argen-

tine sans pour autant tomber dans le communautarisme. À propos de cousins, quand l’aubaine y amène des visiteurs droits venus de la Terre mère, c’est grande fête sans cependant déroger au rituel : l’asado hebdomadaire. Quand l’un s’active à souffler sur les braises, l’autre se charge de la visite des lieux. Un espace dont la richesse ne se situe pas dans les mornes murs tapissés d’affiches rappelant les grandes dates que l’on célèbre entre Baiona et Bilbo, qu’elles soient festives ou plus historiques, pas plus qu’entre les murs du petit ezker pareta (mur à gauche) mais dans des instants que les feux d’une conversation, d’une anecdote, d’un chant lancé au débotté illuminent. Les plus jeunes arrivent les premiers. Ceux qui ne savent pas l’euskara émaillent volontiers leurs phrases d’expressions basques qu’ils connaissent et, à l’heure apéritive, trois générations se côtoient. Javier Salvarredi (lire p.39), jeune et dynamique secrétaire de l’Euskal etxe, annonce le chiffre de 300 elkarkide (sociétaires), « seulement une

on recompose les lignées pour se trouver de vieux cousinages page 36


Rendez-vous hebdomadaire Denak bat, l’Euskal etxe de Mendoza pour l’asado traditionnel du

un vendredi sOir à l'Euskal etxe

vendredi soir. Ci-dessous : les anciens ou : « L’art de retisser la lignée de vieux cousinages ». 


Tablée conviviale Quand les Basques du Québec rendent visite aux cousins argentins. Coiffé du béret,

Ernest Behaxeteguy, de passage à Mendoza, accueilli, comme il se doit, par Jorge et Lautero.

Les anciens Ils ne manqueraient pour rien au monde la soirée.

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Quand l'histoire prend forme : 1956 Le repas de l’acte fondateur de l'association Denak bat.

ici, nous, les Basques, sommes privilégiés, nous avons deux belles patries trentaine de membres fréquente l’Euskal etxe le vendredi, les autres ne viennent que pour les grandes dates, l’Aberri eguna, le Jour de l’euskara ou les fêtes de fin d’année. » L’aphorisme affiché sous les deux drapeaux croisés, la bannière argentine et l’ikurriña, résume l’état d’esprit de ceux qui, une fois pour toutes, se sont arrogé une double nationalité : « Les Basques, nous sommes privilégiés, nous avons deux belles patries ».

On vit, on souffre à cause du foot Moments à cueillir, instants à butiner, confidences impromptues, généalogies embrouillées à reconstituer, bribes de destinées que l’on capte en allant de place en place autour de la tablée devenue chambre d’écho d’autant d’originales sagas familiales. On vous cite un Arambel de Banka, vous découvrez des Izagirre de Bilbo, des Leicea et d’incontournables Salvarredi de Berastegi (Gipuzkoa) et l’Histoire prend forme. Ceux d’un XIXeᵉsiècle pionnier furent laitiers, bien sûr, mais aussi alambradores (poseurs de clôtures) : « on les payait souvent en petites parcelles de terrain lesquelles, revendues, leur permirent d’acquérir ces estancias immenses que l’on croise aujourd’hui à travers la pampa. » Et à Mendoza, la vigne bien sûr, celle qui court à treilles que veux-tu, à presque toucher les Andes pour ce vin ensoleillé lequel, hédonisme partagé oblige, nous posera plus d’une fois lors du séjour, référence aux deux grandes villes productrices, entre San Juan et Mendoza, une élégante façon de se désigner légèrement gris. Guillermo Salvarredi, producteur de la deuxième génération, s’en fera le guide éclairé et, entre les grands noms des vignerons italiens s’immiscent ceux des familles Arizu,

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Goyenechea ou plus au nord, vers Cafayate, d’Etchart. Et du doigt, on vous désigne cependant, pour tempérer l’atmosphère un Belaunzaran, producteur… d’eau de Seltz, très présente du reste sur la table. Denak bat de Mendoza c’est l’histoire d’amitiés indéfectibles, d’une volonté farouche de s’arc-bouter à une identité. « Au siècle dernier », raconte Martin Greño, l’un des membres fondateurs, « on se réunissait au Cercle catalan ou asturien, puis plus tard dans le bar Iruña de Vicente Lecea avant qu’il ne crée son entreprise de transport. La première Euskal etxe acquise sera détruite par le terrible tremblement de terre de 1985. Au lieu de se redistribuer les parts récupérées grâce à la revente du terrain, d’un commun accord, les elkarkide ont décidé de placer l’argent pendant 15 ans et en 2000, l’actuel immeuble sera acheté. » Arturo Fabre, 95 ans, ancien juge de paix, est le doyen de la communauté. Il ne manquerait la partie de mus pour rien au monde. Sa fierté ? Son bisaïeul Anselmo Faustino Fabre, né à Irun en 1869, premier joueur basque de foot en Argentine. Il participa comme gardien de but, à la première rencontre internationale entre le Bergano Atletic Club de Buenos Aires et le Peñaro Club de Montevideo, ce 2 juillet 1899. « D’une importance capitale  », nous précise, hilare, Javier Salvarredi, de 70 ans son cadet, « tu comprends, en Argentine, on vit, on souffre à cause du foot ! » Sous la fumée des cigarettes auxquelles les anciens, n’ont pas renoncé, cartes et ttanttoak sont repoussés ; il s’agit, en formant le cercle magique, de faire plus ample connaissance. Avec le patxaran, les premiers chants. On se souvient des vieilles mélopées et l’œil pétille, Felix lance quelques Bilbainadas et surgit le souvenir d’un quartier de Bilbao, on entonne doigt levé, le vibrant En el Monte Gorbea et les Andes sont balayées d’un revers de zortziko au profit de monts plus cantabriques. Les plus jeunes, descendront bientôt au Gaztetxe, leur antre, leur kanttu, Lurraren azpian (sous la terre), le bien nommé, « un espace de vie de 54 m³ », pour des boissons plus fortes et du rock basque alternatif plus déjanté. Un vendredi soir dans une Euskal etxe d’Argentine.

Mots-Clés/HITZ GAKOAK Souvenir : oroitzapen Mur à gauche : ezker partea Sociétaire : elkarkide Génération : belaunaldi


Lautaro Pincheira, l’euskara, un socle Aujourd'hui prof de basque à l'Euskal etxe de Mendoza, il a une ascendance interressante. La diaspora est un creuset extraordinaire.

C

’était à la terrasse de l’un des nombreux bars-restaurants de l’incontournable rue Aristides de Mendoza, on ne saurait vous préciser quel soir estival et délicieusement tiède des traditionnelles Fêtes des vendanges de mars, qu’aucun Mendocino ne saurait manquer — qu’importent le jour ouvrable et la sonnerie du réveil qui va avec — d’abord parce que l’on est en Amérique latine et qu'ici, les arpents de l’amitié ne souffrent pas un manque d’arrosage ! Nous en avions terminé avec un bife de chorizo d’anthologie et presque, avec les considérations vaguement œnologiques sur les vertus du Malbec, du Bonarda et autres cépages argentins. Une tablée joyeuse qui réunissait un Bayonnais, Xavier venu pour six mois afin d’achever sa thèse d’œnologie, un couple de Basques du Québec — nous avions eu la chance de les rencontrer l’année précédente lors de l’équipée Lautaro Pincheira, euskara oinarri bat d’Indianoak sur le Saint-Laurent — et Javier Salvarredi, le sacré sésame, le seul capable de réunir à la même table deux généraGaur Mendozako Euskal etxeko euskarazko irakaslea, tions originaires d’Euskal herria mais éparpillées de la Terre mère Lautaro Pincheira-k oso etorki interesgarria du. Ikusiko aux deux Amériques, un authentique instant où le mot diaspora dugunez, diaspora edo izigarrizko arragoa bat. prend toute sa saveur. Et il y avait Lautaro Pincheira (Mendoza, 1983), un personnage discret mais une figure incontournable du Denak bat de Mendoza en dehors des jours ouvrables durant lesquels il officie dans un magasin dédié aux arts. Esthète doublé de musicien, il est aussi le professeur d’euskara de l’Euskal etxe. Une conversation qui ne pouvait être menée que dans la vieille langue, au pied des Andes de surcroît, doublement émouvant donc… À l’heure des filiations, comme nous affichions quelque perplexité — ne pas en conclure précipitamment quelque abus de Malbec — Lautaro entreprit, sur une feuille de papier miraculeusement apparue, de dresser patiemment un sommaire arbre généalogique ou plutôt une merveilleuse tour de Babel : du côté maternel, une grand-mère, Leunda, originaire de Tolosa (Gipuzkoa), une mère de Buenos Aires, un grand-père, Mohamed, originaire de Syrie ; du côté paternel une grand-mère suisse, un grand-père galicien et un père chilien. Le visage de note ami laissait bien deviner quelque ascendance orientale, rien de bien étonnant dans ce creuset qu’est l’Argentine de Jujuy à Ushuaia ! Ce passionné de culture indienne guarani décide à 17 ans, de s’atteler à l’étude de l’euskara… sur Internet : « cela m’apparut comme indispensable alors que tout en étant fier de mon métissage culturel, je sentais une forte inclination pour mes racines basques ». Une incroyable gageure : « mais très vite je me suis senti parfaitement à l’aise avec les ukan (avoir), izan (être) et autres nor – nori — nork » (cauchemar syntaxique de tout candidat à l’apprentissage de l’euskara). Des Mots-Clés/HITZ GAKOAK barnetegi (stages en immersion) à Córdoba et Buenos Aires et aujourd’hui, il Filiation : burasoen aldetikako etorki dispense à son tour des cours à une trentaine d’élèves. Mais Lautaro, c’est aussi Mélange : nahasketa un engagement auprès de la diaspora car sa maison est celle de ceux qui, pour Creuset : arragoa un jour ou plusieurs mois, simple visiteur ou étudiant, ont dans leur vie MenInclination : joera doza comme escale.

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J

avier Salvarredi est bien plus que le secrétaire de Denak bat. Pour tout Basque en visite, il en est l’amphitryon certes, mais demeure surtout une clé pour ouvrir bien des portes à qui veut aller à la rencontre de ce coin d’Argentine qu’il considère comme sa patrie, même s’il se sent profondément basque de par ses racines. Il décline avec délicatesse l’art difficile de l’hospitalité : savoir se montrer indispensable en laissant toute latitude pour la précieuse part de découverte. Au terme de quelques heures, au hasard, subtilement calculé, de rencontres mitonnées par ce fin entremetteur, c’est toute la substance de la diaspora et sa raison même d’exister qui se révèlent. Au-delà de l’émotion qui saisit à un nom basque entrevu sur une plaque de rue, une carrosserie de camion croisé, un discret mais éloquent lauburu sur une enseigne, s’imposent quand même un océan et un hémisphère de distance, un maillage complexe de destinées, de cultures. Autant de données qu’il s’agit, en une poignée de jours, de faire appréhender au lointain cousin en visite. C’était un dimanche et, au fait de notre penchant pour la montagne, Javier s’était empressé de concocter une escapade andine, depuis Horcones, là où s’ouvre le Parc Aconcagua (3 000 m), entre le Pont de l’Inca, une hallucinante arche naturelle couleur d’or, à l’origine un pont de neige que caparaçonna le calcaire résiduel d’eaux therJavier Salvarredi, males, et l’Acon Cahuac (Aconcagua, 6 962 m). Un endroit, kate handiaren katebegi bat on s’en doute, propice aux confidences. « Le principe de l’Euskal etxe c’était à l’origine de réunir les Basques, de les Mendozako Euskal etxeko idazkaria, Javier aniaccueillir dans leur nouvelle vie ; aujourd’hui, pour la plumatzaile nekaezina da. Dudarik gabe, bisitariak part nous sommes des 3e et 4e génération, il s’agit désormais topatuko duen lehen euskalduna izanen da. de maintenir notre culture, de la défendre. Nous sommes un relais pour les Basques qui viennent en visite, en vacances ou pour travailler quelques mois. Nous sommes leurs premiers amis en terre inconnue. Et pour nous, c’est du sang neuf qui arrive, ce qui nous aiguillonne. Mais il faut admettre que nous avons des choses en commun mais autant de différences, voilà toute la richesse de ces échanges. » Le soleil de fin d’été austral illuminait les neiges éternelles du seigneur incontesté des deux Amériques. « Je ne saurais expliquer pourquoi mais quand je suis en Argentine, je porte des signes vestimentaires basques et quand je suis en Euskal Herri, ils sont argentins ! Une façon d’extérioriser ma double nationalité sans doute. », confiait-il, faussement attentif aux orbes d’un condor. Mais pour l’entendre décliner sur le bout de ses branches, l’arbre généalogique familial, on le devinait lié à cette parcelle de terre du Gipuzkoa, nommée Berastegi, le berceau des Salvarredi. Bestazale (adepte de la fête ), adepte du bout de la nuit certes Javier, mais sportif dans l’âme — il avoue même un faible pour le rouge et blanc de Biarritz dont il arbore volontiers le maillot — c’est cependant en VTT qu’il a découvert Hegoalde lors d’un mémorable tour des quatre provinces. Certains l’attendent déjà de pied ferme certaine semaine d’août à Bayonne.

Javier Salvarredi, un maillon de la grande chaine Secrétaire et infatigable animateur de l'Euskal etxe, il sera, sans aucun doute, le premier Basque que le visiteur croisera.

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Xavier Brevet, il arrive Paradoxalement, les deux Bayonnais ne se sont jamais rencontrés avant. Grâce à Jon, Xavier a eu des contacts à Mendoza. Une histoire de diaspora.

Q

uand on parle à Xavier Brevet (Bayonne, 1988) de diaspora, il en admet aussitôt son appartenance avec un bémol cependant : « J’ai conscience de faire partie d’une génération privilégiée qui a décidé de partir mais qui en a aussi les moyens et c’est aussi à mes parents que je le dois. » Fort d’un diplôme acquis à l’École de Marketing et Management à la CCI de Bayonne, Xavier s’exile d’abord six mois au Clark Collège dans l’état de Washington (USA) puis prépare à Bordeaux un master marketing de vin, « Une culture de famille ». Après un an (2011 à 2012) en charge de la gestion d’une cave à Miami Beach (USA), il se rend compte qu’il ne possède pas une culture œnologique suffisante : « Pour pouvoir vendre il faut bien savoir de quoi l’on parle. » Alors ce boulimique de voyages et de rencontres, bosse cinq mois à Londres, s’offre la première partie de l’euromaster Vinifera à Montpellier et la seconde à … Geisenheim (Allemagne). Xavier brevet, heldu da Cet arpenteur forcené de fuseaux horaires, ce jeune homme aux semelles de vent mais à la tête solidement posée sur les épaules, Paradoxikoki, bi Baionesek ez ditu inoiz nous l’avions rencontré au comptoir de l’Euskal etxe de Menelkar topatu aitzin ; alabaina, Jon Barrutiari doza, une semaine à peine après son arrivée en Argentine. Paresker, Xavier Brevet-ek kontaktuak ukan faitement à l’aise avec les habitués du lieu, le Bayonnais avouait ditu Mendozan. Diasporaren istorio bat. avoir reçu un accueil qui dépassait tout ce qu’il aurait pu imaginer. « Le premier contact, je l’ai eu grâce à une cousine qui travaillait au Centre basque de Montréal et par Jon Barrutia que je n’avais jamais rencontré mais qui m’a mis en relation par téléphone, ensuite bien sûr il y a eu l’incontournable Javier Salvarredi. » Alors pourquoi l’Argentine ? « Dans le monde du vin un pays qui monte, un terroir exceptionnel, aucun risque de problème lié à quelque champignon, c’est la même terre qu’il y a un million d’années ! Sentimentalement parlant, l’Argentine c’est un pays des extrêmes, une culture, c’est à la fois le pays des révolutions, du Che mais aussi de Maradona. » Aujourd’hui, Xavier peaufine sa thèse, Le pouvoir de négociation des entreprises vinicoles d’Argentine sur les marchés de l’export, au pied des Andes, à l’ombre des prestigieuses vignes des Bodegas Altavista dont il nous avait fait l’honneur d’une visite et d’une dégustation apéritive. La diaspora dans tout ça ? Un soir que l’âme du vin chantait dans les bouteilles, Mots-Clés/HITZ GAKOAK Xavier nous avait confié : « Je n’ai pas oublié non plus que mon aitatxi de DonaTerroir : lursail zaharre (Saint-Jean-le-Vieux) était parti à 18 ans berger à Elko (Nevada) ; il y est Contact : kontaktu resté 20 ans. Je suis parti aussi mais dans d’autres conditions, je reste pourtant Fuseau horaire : ordu eremu farouchement attaché à ces valeurs basques reconnues à travers le monde et dont nous devons de rester les dépositaires. C’est respect ! ». Valeurs : baloreak

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areils à ces vins qui restent longtemps en bouche et dont on se plaît à entretenir le souvenir, il est de ces pays que l’on évoque sans jamais se lasser. L’Argentine est un de ceux là. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si ce rapprochement se veut vinicole. Nous avions rencontré Jon Barrutia à Bayonne alors que le vent de février ne parvenait pas à aller se faire entendre ailleurs. Ce Bayonnais revenait d’Argentine où il ne pensait pas un jour aménager un pan de sa vie mais, on le sait, il y a longtemps que les sentiers basques ne sont plus seulement circonscrits d’un côté l’autre des Pyrénées et qu’émigration ne signifie plus nécessairement billet aller simple. Si Jon avait la culture basque chevillée au cœur, ce sont des appétences d’ailleurs, nourries durant une jeunesse nomade, doublées d’un goût pour l’œnologie qui l’ont fait se Jon Barrutia, hortik itzultzen da tourner vers l’Amérique latine. Fort d’un master de commerce acquis en 2008 à Bayonne, Jon trouve l’opportunité d’allier horiEmigrazio hautatu baten adibidea da. Ikaskuntzon austral et passion du vin pour la réalisation de son mémoire. zak bukatuta Jon Barrutia urte bat pasatu da Il avait d’abord pensé Chili dont les vins sont réputés ; ce sera Mendozan. Euskal komunitatea funtsezko lokarMendoza, la région viticole d’Argentine. ria izan zen. Jon connaissait bien la forte présence de la diaspora basque en Argentine mais il avoue avoir été surpris de l’accueil alors qu’il se présente à l’Euskal etxe dans le timide espoir de dénicher un trinquet pour jouer à pala ancha. « J’ai été pris en main en étant convié d’entrée à partager le repas traditionnel du vendredi soir. L’intégration a été rapide et facile non point du seul fait d’être Basque mais parce que l’Argentin est d’une nature ouverte et communicative. L’Euskal etxe fut mon camp de base. » Chargé d’œnotourisme dans les Bodegas Zuccardi, Jon demeure à Mendoza de 2011 à 2012, le temps de réaliser son mémoire : Le vin en Argentine. Au cours de cette année, il a surtout tissé des liens d’indéfectibles amitiés qu’il entretient encore par des échanges et il a l’impression d’être entré dans le grand réseau de la diaspora. Ainsi, ses amis sont déjà venus goûter au Pays basque, aux fêtes de Bayonne, de Pampelune MOTS CLÉS / HITZ GAKOAK et… aux qualités culinaires des membres de la très bayonnaise association Zahakin Diplôme : agiri dont Jon, une autre histoire de famille, fait partie. « Pour eux, c’est souvent une découRéseau : sare verte. Estimant habiter un pays qui ne fait pas partie de la cour des grands, ils idéaAccueil : harrera lisent le Pays basque et tout en étant Argentins, restent farouchement attachés à leurs racines, chacun ayant du Pays basque des attentes différentes mais surtout culturelles. » Échange : trukaketa Comme d’un vin exceptionnel dont on affirme que l’on y goûtera à nouveau, Jon Barrutia sait déjà qu’il retournera au pied de l’Aconcagua, de toute façon ses chaussures sont toujours suspendues au-dessus du comptoir du Gaztetxe de l’Euskal etxe....

Jon Barrutia, il en revient

Ses études terminées, il a passé un an à Mendoza, et la communauté basque fut le lien essentiel.

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Cordoba

texte Txomin Laxalt / photographies Cédric Pasquini

À Cordoba, au sein de l’association Gerora,le groupe de musique Baietz revisite notre tradition. De plus, nos cinq musiciens fabriquent leurs instruments.

Gerora-Baietz

R

Une petite musique culturelle

Régulièrement, dans de vibrionnants surplaces et de multicolores effets de livrée, le colibri venait butiner un précieux nectar affleurant les buissons environnants. Ajoutez à cela le fumet entêtant et prometteur de l’asado sur la braise, le goût capiteux d’un vin argentin et, entre les accents d’une chacarera ponctuée de quelque zacucay — un proche cousin de notre irrintzina — ou d’une zamba…, une chanson souletine, le nasillement de l’alboka, le fredon du txistu, les trilles d’une xirüla et le bourdonnement du ttun-ttun, nous égrenions les heures dans le jardin de la famille d’Agustin Alonso, professeur de musique à Córdoba et gaitero du groupe Baietz en évoquant, à 11 000 km de la terre mère, les noms de JeanMixel Bedaxagar, Niko Etchart ou Anje Duhalde. Un de ces dimanches traditionnels d’été qu'on aime à partager en famille et avec quelques amis. Nous étions à Cosquín, à une cinquantaine de kilomètres de Córdoba, une aimable commune acagnardée au pied du massif de las Chicas, sous le très évocateur Pan de azúcar, un sommet que les plus anciens dénomment plus volontiers Supaj ñuñu (le téton) et bordée par les eaux adamantines du lac San Roque, une petite mer contenue dans un écrin végétal. Mais Cosquín en a entendu d’autres qui, depuis 1960, est devenue, avec son célèbre festival, la capitale argentine des musiques traditionnelles. Notre histoire avait débuté une poignée de jours auparavant, alors que nous quittions Mendoza. Par une route résolument buissonnière, fouettée par les cascades aériennes et déjantées du

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Gerora – Baietz, musika ttipi kulturala bat Baietz musika taldeak, gure tradizioa berbisitatzen du. Eta gainera, gure bost musikariek tresnak fabrikatzen dituzte. Cordoban, Gerora elkartearen galtzarrean, Euskal herriko kulturaren benetako enbajadoreak dira.

chimango (caracara huppé), un rapace local peu farouche, à la huppe comme un béret, nous avions rejoint la très jésuitique, Córdoba via les monts du même nom. Culminant à 2 884 m, le Champaquí veille sur la deuxième ville du pays appelée aussi Córdoba La Docte, fondée en 1573 et qui devint, outre celle de la province, la capitale de la prestigieuse Compagnie de Jésus sur le continent sud-américain. Córdoba, près de deux millions d’habitants, sœur rivale de Buenos Aires, rayonne d’une aura culturelle dont le groupe Baietz en est l’un des rais le plus éclatant. Ambassadeur musical itinérant de l’association culturelle Gerora (vers l’avenir), le groupe, depuis cinq années, du Chaco à la Patagonie, fait retentir les rythmes des sept lointaines provinces. Si Fernando Zabalza, Gaspar Jaurena, Noé Fernandez

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sont basques d’origine, quand Marco et Franco Seghesso, Agustín Alonso le sont de cœur, c’est le fait d’être enseignants au conservatoire de la ville qui les réunit sans doute mais aussi une certaine façon de populariser la musique traditionnelle, basque ou non, et surtout l’envie de la faire partager.

l'élite intellectuelle du pays Le premier contact avait eu lieu au siège de Gerora. L’association qui compte aujourd’hui 80 membres ne répond pas à la définition d’une Euskal etxe mais plutôt à celle d’une authentique légation culturelle. « En fait, c’est le plus ancien lieu de ren-


Cordoba

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Luthiers dans l'âme Les membres du groupe fabriquent leurs instruments euxmêmes, avec les bois durs d'Argentine ou du Brésil pour « renvoyer l'écho de continent ».

contre des Basques de Córdoba. Les Basques d’origine représentent 12 % de la population de la ville, quelque 100 000 personnes, un résumé, un échantillon du pays. », avait précisé Elba Mocoroa, présidente et professeur d’euskara. Une ville comme Córdoba, instigatrice de tous les grands mouvements sociaux et politiques et dont l’université, créée en 1603, attire l’élite intellectuelle du pays, se prête parfaitement à un véritable travail de divulgation d’une communauté qui a participé de près à la constitution de l’Argentine. « Sans communautarisme aucun, nous sommes des Argentins d’ascendance basque, nous sommes, en fait, ce qu’est l’Argentine », avait résumé à son tour Andrea Arbol, secrétaire de Gerora et dont les racines sont plantées à Bera, en Navarre.

s'affranchir du folkorisme Gerora ne dissimule pas une volonté de s’affranchir de toute forme de folklorisme et, en défendant les principes de solidarité avec toute la diaspora, affiche une conscience idéologique : « Il ne doit pas y avoir de sujets tabous, que ce soit à propos de la disparition des Indiens, des années de dictature militaire comme de la situation aujourd’hui en Euskal Herri  », souligne Andrea. Du reste Gerora participe à la commémoration du Dernier jour de liberté, célébré tous les 11 octobre à travers l’Amérique latine par les peuples d’origine, (Colomb ayant découvert l’Amérique le 12 octobre 1492). Cette avocate confiera plus tard avec pudeur, le souvenir douloureux — elle n’avait que seize ans — de son père et de son oncle, syndicalistes, emmenés de nuit par les militaires ; elle décide alors de faire de sa vie un combat contre toutes les injustices. « Il est essentiel de nous ouvrir à toute la société pas à la seule diaspora. » Ainsi, l’euskara dispensé au sein de l’association mais aussi à l’université avec laquelle un accord a été passé pour des cours d’initiation. Le groupe de danse Txotx, mené par Natalia, est présent à toutes les manifestations d’importance comme l'Olerki eguna (jour de la poésie) qui permet, sous la forme de livrets distribués à la popula-

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tion, de faire connaître les textes des grands poètes basques. L’organisation de conférences sur des thèmes aussi divers que l’histoire, la généalogie, la littérature basque, attire un public non négligeable. Il n’est jusqu’à la cuisine défendue aux fourneaux par le groupe Sutondo. Noé Fernandez est une pièce maîtresse de Gerora comme il est l’un des pionniers du groupe Baietz. Ce souletin d’origine, parfaitement euskaldun, nous avait fait découvrir les arcanes de la ville, un soir après avoir déambulé à travers le centre historique, le quartier jésuite dont le carillon grêle des cloches de ses églises rebondissait sur les murs délicatement pastellisés des demeures coloniales. Comment mieux parler musique qu’à Los Infernales, un incroyable bar foutraque fait de vieux bois bancroche et de fumée où l’on se retrouve pour tresser la nuit en partageant la bière, les guitares et les chansons traditionnelles ? « Le difficile c’est d’être proche de la tradition » avait confié Noé, citant le musicien John Cage : « il faut montrer et enseigner pour que quelque chose qui paraît exotique ne le soit plus. » De concerts à l’initiation aux instruments, jusqu’à ce premier disque, le groupe commence à se tailler un franc succès. « Il faut montrer que tout le monde peut jouer d’un instrument, quant à la musique basque, elle a un contenu parce que derrière il y a une histoire », affirme-t-il. Nourris aux sons d’un Juan Mari Beltran, d’un Jean-Mixel Etchecopar, d’un Ibon Koteron, aux voix d’Erramun Marticorena, aux vers de Xalbador, Baietz émaille cependant sa musique de rythmiques sud américaines : « Le chant comme un substrat, les chansons basques qu’interprète Baietz sont pour nous une représentation du Pays basque et, par leur essence, transcendent même la culture basque, l’important c’est que ça se passe en Argentine. » Forts d’un travail de récupération de la tradition musicale basque, les membres du groupe, luthiers dans l’âme, fabriquent leurs instruments, de l’alboka au ttun-ttun, en passant par la txirula, la gaita et la txalaparta « faite de bois dur, du bois d’ici ou du Brésil pour renvoyer l’écho de ce continent » et dont ils savent, ainsi que le rappelait le poète Artze, qu’on n’en joue pas mais qu’on en fait. Agustin, tout en fignolant une anche d’alboka, illustrait de la plus heureuse des façons la démarche de Baietz, réhabilitant au passage la symbolique du sociable Choique, l’oiseau emblématique des Indiens, l’attachant Nandou de Darwin, décimé ou presque par les chasseurs : « Au moment présent, le Choique est conscient qu’il va de l’avant, mais laisse déjà l’empreinte de ses trois doigts derrière lui, n’est-ce pas le sens même de la tradition ? » Le colibri n’en finissait pas de s’ébrouer au-dessus des buissons et à l’heure des lampes, le bien modeste rêve de Baietz, chanter un jour dans une taverne d’Euskal Herri, ne nous semblait plus relever de l’ordre de l’illusoire.

le rêve de baietz ? Chanter un jour dans une taverne d'Euskal Herri. Chiche !

MOTS CLÉS / HITZ GAKOAK Instrument de musique : musika tresna Atelier : taller Poésie : olerki Conférence : mintzaldi Échange : trukaketa


uruguay

Montevideo denbora gerizpean

Mauricio Zabala-k sorturik 1726-an, Uruguaiko hiriburua herrialde osoa bezala, betidanik euskaldunentzat ongietorrizko lur bat izan zen.

MOntevideO à l'abri du temps

Fondée par le Biscayen Mauricio de Zabala, en 1726, la capitale uruguayenne, comme l'ensemble du pays a toujours été une terre d'accueil privilégiée pour les Basques.

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t e x t e Jean-Paul Bobin / p h o t o g r a p h i e s Santiago Yaniz Aramendia

C

onfortablement installés à l'intérieur feutré du navire de la compagnie Buquebus nous descendons le Rio de la Plata vers Montevideo dans une de ces pérambulations que seul le voyageur musard peut s'autoriser. Les tours du quartier d'affaires de Buenos Aires s'estompent, laissant le fleuve aux horizons invisibles nous embobeliner. Les vers d'Isidor Ducasse, le poète de Montevideo nous reviennent en mémoire : « Buenos Aires, la reine du Sud, et Montevideo, la coquette, se tendent une main amie, à travers les eaux argentines du grand estuaire ». Nous allons à la rencontre des Basques de la capitale uruguayenne. Si contrairement à ses grands voisins, l'Uruguay n'accueillit que 6% des 12 millions d'immigrés européens des derniers siècles contre 50% pour l'Argentine et 36% pour le Brésil, parmi eux, très nombreux furent ceux qui arrivèrent d'Iparralde et d'Hegoalde, comme la famille de José Mujica, actuel président de la République, dont les ascendants paternels, originaires de Muxika, quittèrent le Pays basque pour l'Uruguay il y a trois générations. D'ailleurs, en visite en Biscaye en 2013, le président uruguayen, fort ému, confia à la journaliste de La Diaria : «  Mes ancêtres ont dû connaître des moments bien difficiles et être vraiment aux abois pour quitter ce paradis.»

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El malón gringo Montevideo est une ville océanique baignée par les eaux d'un estuaire. Le cœur y prend le large et le regard se perd à l'horizon tout au long des 22 kilomètres de ramblas, cet interminable malecon qui maquille la capitale uruguayenne en fille des Caraïbes. Pas étonnant que de nombreux migrants aient décidé de s'y arrêter. D'ailleurs, faisant fi des indigènes, Charruas et Guaranies notamment, qui ne représentent plus guère que 5% de la population actuelle de l'Uruguay, un dicton local affirme que « los Uruguayos descedemos de los barcos ». En Uruguay, « el malón gringo » (l'incursion étrangère) telle que la qualifient Renzo Pi Hugarte et Daniel Vidart a, davantage qu'ailleurs, transformé l'identité et la culture du pays. À Montevideo l'odonymie révèle l'importance de la présence basque du Camino du Dr Francisco Azarola à la Plaza Zabala — du nom du fondateur de la ville en 1726, originaire de Durango — en passant par la Calle Ituzainco, le Parque Villa Biarritz, la statue d'Artigas, où le fantomatique quartier Euskal Herria griffé de barres d'immeubles sans charme et de terrains vagues qui auraient appartenu, au début du siècle dernier, à la Maison basque, d'où son nom. Déjà, en 1842 le voyageur anglais W.Whittle notait à propos des Basques d'Uruguay : « Ils conservent leurs coutumes et forment un petit monde… Le dimanche, les jeunes de Montevideo jouent à la pelote basque. Ils ont de groupes musicaux très variés

Place de l'Indépendance La monumentale statue de José Artigas, El Libertador, trône au milieu de la place face au palais présidentiel. À gauche, le trinquet du centre Euskal Erria, et ci-contre, la place de la Constitution et la cathédrale Metropolitana.

et vraiment je ne connais personne qui semble s'amuser autant qu'eux. » Le chercheur Juan Carlos Luzuriaga, spécialiste de l'immigration basque estime qu'aujourd'hui un Uruguyen sur six possède des ancêtres basques venus pour moitié de la Communauté autonome, 20 % de Navarre et 30% d'iparralde.

La Babel de la Plata Dans le cadre art déco de la magnifique librairie Puro Verso, dans le vieux quartier, nous avions rendez-vous avec Teresita Azambuya Agerre. Elle travaille au ministère de l'Économie et sa famille est originaire d'Irissary (Basse-Navarre) : « mon oncle habite à Garazi. Mon grand-père a 86 ans et vient de se marier à Donostia. C'est lui qui est venu, pour des raisons économiques ou à cause de la guerre. Je ne sais pas vraiment. Il en parle très peu… Ils ont débuté par une petite exploitation, ils étaient laitiers au début ». Des Basques à Montevideo  ? « Il y en a beaucoup.


Malecón, vie quotidienne et revendications Les 22 km de ramblas sont un lieu d'exercice sportif, de promenade familiale et de méditation. La vie quotidienne elle, est souvent pontuée de revendications sociales portées par de nombreux murs.

Ici, tout le monde peut s'intégrer tout en conservant son identité

Mots-clés/Hitz gakoak Estuaire : estuario Ancêtre : aitzineko Relais : bitartekari Contemporain : garaikide 

Ici les Basques sont bien considérés, et on sait que faire des affaires avec eux, c'est sérieux. Leur parole est respectée.» Teresita confesse être « un peu euskaldun. Ici on enseigne le basque gratuitement dans des écoles. » Dans la capitale uruguayenne, la communauté basque se partage entre trois lieux. Le plus ancien, le Centro Euskaro de la rue Carlos Bacigalupi, créé en juin 1911 réunit surtout des Navarrais, tandis que El Centro vasco Euskal Erria de la calle San José, qui vit le jour un an plus tard accueille plutôt des Basques originaires du Nord. Il propose des activités classiques autour de la pelote, de la danse et de l'apprentissage de la langue. Sa présidente, Agurtzane Aguado, originaire de Bilbo, s'enthousiasme dès qu'il s'agit de l'Uruguay : « Mon grand-père s'est retrouvé à Montévideo par hasard. Ce qui est bien ici, c'est que tout le monde peut s'intégrer tout en conservant son identité. L'Uruguay a toujours ouvert les portes aux Basques. San José c'est notre cantine, nous avons une communication étroite entre tous les centres via la FEVA (Federación de Entidades Vasco Argentinas), nous avons les mêmes dates, les mêmes rendez-vous, c'est aussi cela vivre en Basque au même moment à travers le monde. » Abandonnant sa partie de pala, Eduardo Alda,

originaire d'Abaltzisketa (Gipuzkoa) affirme que pour lui, c'est important de fréquenter le Centre. « Je joue à la pelote et je rencontre des gens qui ont les mêmes racines que moi. Mes parents sont venus ici en 1938, fuyant la guerre. Ils se sont d'abord installés à Buenos Aires et après la mort de mon père, nous sommes venus à Montevideo où vivait mon oncle. » Il regrette cependant la division de la communauté.

À chacun son centre Haize Hegoa (Vent du Sud), calle Isabella, est né en 1988, à la suite du départ du groupe de danse Eusko Indarra du Centro Euskal Herria. Il est fréquenté par une communauté plus jeune d'environ 400 adhérents. Le centre appartient à la Fédération des Institutions basques d'Uruguay (FIVU) qui réunit des maisons basques de la capitale et de l'intérieur du pays et entretient des relations très étroites avec de nombreuses institutions d'Hegoalde (Gouvernement autonome et Société des études basques de Donosti, notamment). Il se propose de faire exister une culture basque vivante et contemporaine. « Le centre de San José est plus folkorique » analyse Teresita, ajoutant, presque avec regret que « les gens ne se fréquentent pas entre les différents centres. » Juan Carlos Luzuriaga précise que la communauté basque existe bien au-delà des centres : « la population qui fréquente les centres basques est très faible par rapport à l'ensemble de la communauté basque du pays » et les réseaux sociaux, plus réactifs et plus conviviaux, ont pris le relai des centres. Le premier centre basque, Laurak bat, fondé en 1876 par José de Umaran, et aujourd'hui disparu s'était assigné comme mission, outre les activités traditionnelles, de servir de relais entre tous les Basques du Rio de la Plata et avec les familles restées en Hegoalde. Il servait aussi d'agence de placement pour les nouveaux immigrants. Attablés devant les asados rougeoyants du Marché du port dont la fumée s'élève dans le ciel montévidéen en une sorte de message entre générations, on imagine un autre poète, basque par sa mère, installé ici, sirotant un medio y medio, un siècle et demi plus tôt. Comme Ducasse et Laforgue, Jules Supervielle est né à Montevideo où le Lycée français porte son nom, et déjà, il affirmait « Je suis un Basque, un Béarnais, un mâtiné d'Uruguyen, c'est le pays où je suis né. »

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histoire

BOLIVIE

Guillermo Larregui, Euskaldun orgattoduna

BRESIL

Izigarrizko lau bidaia, orgatto batez lagunduta, konplitu zituen Guillermo Larregui-k Argentinan zehar. Behin betikotz Euskaldun orgattoduna izengoitia eman zioten.

CHILI

PARAGUAY

Guillermo LArregui

ARGENTINE

sommaire

Cordoba Valparaiso Santiago

Mendoza

URUGUAY

Buenos aires

Montevideo

32_Mendoza Au pied des Andes, la famille Salvarredi, originaire du Gipuzkoa, travaille la vigne et œuvre pour la défense de la culture basque. L'euskal etxe de la ville est le rendez-vous incontournable du vendredi soir.

04_Buenos

48_Montevideo Ils se sont arrêtés au bord du Rio de la Plata il a deux siècles et depuis, ils y entretiennent la culture et l'identité de la terre-mère.

44_Cordoba

Ushuaia Cap horn

Au sein de l’association Gerora, les musiciens du groupe Baietz sont d’authentiques ambassadeurs de la culture du Pays basque.

14_General

las Heras

Au cœur de la pampa, la ville de General Las Heras est le fief de Luis Echegaray.

16_Traversée

Andes

Accompagné de sa seule brouette, Guillermo Larregui a accompli quatre phénoménaux voyages à travers l’Argentine où il est connu à jamais comme le Basque à la brouette.

Aires

L'un des plus ancien, centre basque du monde, Laurak Bat ; près de 80 trinquets, des restos basques… Dans la capitale la communauté basque décline sa culture à la mode argentine, ou l'inverse.

Iles Malouines

le Basque à la brouette

des

Depuis Mendoza, Vicente Lecea et ses camions Los Vascos auront franchi des centaines de fois la cordillère des Andes jusqu'à Santiago au Chili.

52_Commandante

Luis Piedrabuena Le 25 mars 1935, Guillermo Larregui s'élance de la petite ville, destination Buenos Aires. 3 400 km en poussant sa brouette !

texte Txomin Laxalt

c

'est à Arrotxapea, ce quartier populaire d’Iruñea, acagnardé au pied des murailles, que naquit le 25 novembre 1885, Guillermo Isodoro Larregui. D’Iruñea à la ville de Comandante Luis Piedra Buena en Patagonie, un océan et des rêves qui s’échouent comme son maigre sac de migrant adolescent sur les quais de Buenos Aires cette année 1900. Du Navarrais, les photos montrent un homme coiffé du béret, petit et maigre, le regard ténébreux, la lèvre supérieure ourlée d’une moustache sous laquelle pointe à perpette, une cigarette. De sa jeunesse en terre australe, on sait peu de choses : marin, charpentier, enfin de ces métiers trompe-la faim. La troisième décade du XXeᵉle trouve jeté à Comandante Luis Piedra Buena, une de ces mornes villes pionnières de Patagonie, un biome balayé par les vents et barré par un horizon à ras d’herbe d’infinitude pampera. Cet homme taciturne ne boit pas, ne sacrifie qu’au tabac et au maté. Quelle folie, quel spleen, quel insupportable et soudain frisson dû à quelque sentiment d’échec l’obligent un soir de 1935, il a cinquante ans, à déclarer à ses amis : « Moi, je suis capable d’aller à Buenos Aires en poussant une brouette ! » ? On le prend au mot et on lui amène un de ces universels engins de chantier. Un pari qui va faire basculer un destin qui semblait pourtant irrémédiablement tracé. On le moque mais pas longtemps car Larregui s’obstine  : «  Un Basque est capable du plus difficile » assène-t-il, sous les regards incrédules alors qu’il s’attelle à aménager son fruste attelage. Un ami remplace la lourde caisse métallique par un compartiment en bois plus haut sur lequel il écrit en lettres maladroites : Raid Comandante Luis Piedra Buena – Buenos Aires.

Il s’élance le 25 mars 1935 sous les acclamations amusées de la population de Piedra Buena. L’homme n’en a cure, il confiera d’ailleurs plus tard  : « ils disaient : “ainsi passe Larregui, il est dingue”, je répondais : “et alors, j’irai seul à l’asile.” » 3 400 km le séparent de la capitale argentine. Il franchit rivières et saisons, bravant la pluie et la neige seules séquences venant rompre la monotonie de ces espaces immenses.

31 paires d'espadrilles Il va poussant, son inséparable béret vissé sur le crâne, clope au bec, d’un pas monotone, courbé, bras tendus et comme tirés vers la terre par la traction impitoyable. Dans sa brouette chargée à 130 kg, des compartiments garde-manger et réchaud, un coin toilette. À l’étape ils s’abrite sous une tente sommaire et dort sur un lit de camp et il y est attendu tant par les curieux de plus en plus nombreux que par des journalistes que l’aubaine d’un incroyable récit attire. Sans le sou, le Basque vit chichement, faisant la promotion des espadrilles qu’un fabricant lui a offertes, il en usera 31 paires ! « L’orgueil m’empêche de mendier. La panse vide mais le bonheur de jouir de cette liberté et du contact avec la nature, la mer et ce merveilleux océan d’étoiles. », écrit-il dans son carnet. Une personnalité naît sous le trimardeur. Guillermo Larregui arrive à Buenos Aires le 25 mai 1936, pour la fête nationale argentine à laquelle il vole la vedette, soit un an et deux mois après son départ patagonien. Il fait la une de La Nación qui titre : Il a gagné son pari, posant au milieu de la foule,

Vivre ses rêves . Monument dédié à son exploit dans la ville de Comandante Luis Piedra Buena.

visage cadenassé, sans lâcher les bras de sa brouette débordante de fleurs, comme en d’infinies épousailles. Aux journalistes il répond : « J’y suis arrivé parce que je suis Basque, je suis Basque et je devais y arriver… Si j’avais brisé ma promesse, je serais indigne de porter le béret, ce qui aussi nous désigne. » Cet homme énigmatique n’en a pas fini avec l’aventure. L’esprit nomade a désormais pris possession de celui qui demeurera à jamais dans la mémoire argentine comme El Vasco de la carretilla, le Basque à la brouette. Fort de ce triomphe, le 12 octobre 1936, il repart avec une nouvelle brouette depuis Coronel Pringles jusqu’à La Quiaca, à la frontière bolivienne, qu’il rejoint en 1938, un périple de 4  700 km. En 1941, il rejoint Santiago du Chili depuis Villa Maria, soit 2 400 km en croisant la cordillère andine au pied de l’Aconcagua (6 962 m). Il s’élance pour la dernière fois de TrenqueLauquen pour rejoindre Puerto Iguazú, un trimard de 2 000 kilomètres qui ne rencontrera cette fois que peu d’échos. Taiseux, solitaire, il s’éteindra le 9 juin 1964 dans sa maisonnette multicolore faite… de boîtes de conserves recyclées, à l’ombre de la forêt qu’éclaboussent les embruns niellés d’arc-en-ciel des plus belles cascades du monde. Un journaliste écrira : « Il mourut comme il vécut : pauvre, en paix avec lui-même, entouré des rêves qu’il avait réalisés. » Mais n’est-ce pas cela aussi une vie réussie ? Mots-clés/Hitz gakoak Brouette : orgatto Traversée : zeharkaldi Succès : arrakasta Exploit : balentria


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Cordoba

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