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ibilka

le magazine

NUMÉRO 15 – 2017 udaberri/printemps

Tudela

La ville navarraise aux trois cultures reste un modèle de civilisation que l'on découvre en s'abandonnant dans le dédale de ses petites rues parcourues en compagnie d'un journaliste du Diario de Navarra.

Bois

Au Pays basque, le bois occupe une place à part, comme une identité, de la forêt et sa mythologie, à l'espace domestique avec ses meubles, qu'ils soient traditionnels ou contemporains.

Surf

Face à la beauté et à la fureur de l'Océan on pourrait penser que le surf et le Pays basque sont intimement liés depuis la profondeur des temps. Pourtant, sur la Côte basque, il y a seulement 60 ans qu'il est apparu.

Diaspora

L'écrivain américain Craig Johnson nous parle des Basques du Wyoming.


t e x t e Txomin Laxalt / photographie Cédric Pasquini

Le mus

, le mensonge devenu vertu

Musa, gezurra dohain bilakatua

dudarik gabe, euskal herrian musa joko enblematikoa da. Nahiz etxeetan nahiz ostatuetan, gure egunerokotasunaren parte da. ahantzi gabe itsasoaz haraindian famatua da, diasporari esker.

est admis que les joueurs s’entendent par des signes On peut toujours y jouer en ligne, la verticalité de de lèvres, d’yeux et du mot musu signifiant à la fois l’écran ne remplacera pas la table du bistro ou, en lèvres, gueule, visage. » (cité dans Auñamendi Eusko fin de gueuleton, la nappe relevée comme on trousEntziklopedia). serait un jupon, les assiettes repoussées quand on prudente, la Fédération Française de Mus parle d’une a épuisé – ce qui arrive rarement – le répertoire de coutume allant s’étiolant après la guerre et de trois chansons. Cartes et jetons jaillissent alors comme bayonnais rallumant des feux par bonheur mal par enchantement ! L’indifférent ordinateur, infoutu éteints grâce à une première compétition organisée de rejeter le béret sur la nuque, remplacera-t-il vraien 1963. elle réunira 375 équipes ! ment les visages hermétiquement clos… ou presque, L’Euskal Herriko Mus Federazioa passant par-dessus d’adversaires et néanmoins amis, le choc sourd les embrouilles administratives, les pyrénées et, des phalanges contre le bois quand dans un élan on s’en doute, une fédération espagnole du même de violence postiche on abat le carton, la présence jeu, organise depuis 2002, un complice d’un verre ventru ? Le championnat du pays basque mus, ce n’est pas ce jeu de cartes Mots-clés/Hitz gakoak des sept provinces (euskal Herhonnêtement vicieux que l’on Jeu de cartes : karta joko riko Mus txapelketa) défendant a trop vite comparé au poker battre les cartes : kartak nahasi l’affirmation identitaire par lequel, historiquement, lui est l’euskara bien évidemment postérieur. Le mus c’est ce qu’il Jeton : tanto et le maniement des seules y a autour, plus qu’un jeu c’est Miser : apostu egin massues joliment peintes sur une sociologie et une histoire les cartes. longue comme une partie ; ce qui À ce sujet, les petits chefs-d’œuvre colorés que sont fit dire que « le meilleur dans une partie de mus c’est les naipes (cartes espagnoles) se doublent d’une que quand elle se termine, il en vient une suivante. » haute symbolique. Outre le motif en coin (pinta) Hormis le fait que le mus se joue avec un jeu de permettant de reconnaître la carte sans avoir à faire cartes dit espagnol, son origine est incontestablel’éventail, les suites viennent rappeler un ordre bien ment basque. Rédigé en 1754, le plus vieux texte peu républicain : or, calices, épées, massues ou l’évoquant est un témoignage du père Larramendi monarchie, Église, noblesse, peuple. Une version (Corografía de Guipúzcoa), lequel raconte de mémoprolétarienne y voit plutôt dans le même ordre : rables parties dans les fermes de la province : « Mus, l’argent dépensé, la taverne et les instruments dont ainsi se dénomme un jeu de cartes très pratiqué et on peut user pour régler un différend. propre aux Basques qui se joue communément à to ! eta mus bat eginen bagenu ? tiens, et si on quatre avec quatre relances différentes : andi, chiquia, faisait un mus ? parejac, jocoa. Le nom de mus lui vient du fait qu’il


Éditorial

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De nouveaux yeux pour mieux regarder

Société éditrice : BAMI Communication Rond-point de Maignon, Avenue du 8 mai 1945 BP 41 - 64183 Bayonne bami-communication@bami.fr Directeur de la publication : Jean-Paul Inchauspé Coordination : Jean-Paul Bobin bobinjeanpaul@gmail.com

Textes : Txomin Laxalt, Jean-Paul Bobin Direction artistique : Sandrine Lucas atmosphere2@gmail.com

Fabrication : Patrick Delprat Iru Errege Le Forum 64100 Bayonne N° ISSN 2267-6864 Photos  : p :13 : Cédric Pasquini, sauf : p.  7,10,8 (haut) : Santiago Yaniz Aramendia ; p. 13 : Jean-Philippe Arles. P. 20-21 : Collections Lartigau et de Rosnay. Couverture : Santiago Yaniz Aramendia Nous remercions Blanca Aldanondo et Diego Carasusán pour nous avoir accordé l'autorisation d'utiliser leurs photos de la Porte du Jugement dernier, dans le sujet consacré à Tudela. Eskerrak ematen dizkiegu Blanca Aldanondo-ri eta Diego Carasusán-i Azken Judizioko Ateko argazkiak erabiltzeko baimena emateagatik.

Q

uel rapport existe-t-il entre le tympan d'une cathédrale du XIIe siècle, un arbre têtard multi-centenaire, une planche de surf et un cowboy du Wyoming ? Pour le découvrir, partons pour la Navarre, à Tudela, où nous attend l'imposante cathédrale Santa Maria et son non moins allégorique et austère portail du Jugement dernier. Sa grisaille rebuterait le plus audacieux des curieux. Mais se doute-t-il qu’au Moyen-Âge, en des temps pourtant réputés rigoristes, l'église flamboyait, parée de bas-reliefs polychromes que deux journalistes du Diario de Navarra ont voulu faire revivre, ne fût-ce que l'espace d'un instant ? Deuxième étape, quelque part dans une forêt d'Iparralde oubliée – et c'est tant mieux – de nos contemporains. Enfin pas de tous. Des agents de l'Office National des Forêts veillent, comme une louve sur ses petits, sur d'étonnants témoins végétaux, rudentés et tortillés, qui racontent, à celui qui sait parler aux arbres, un peu de l'histoire du temps. Troisième étape, escale serait plus juste, pour le premier take off, il y a soixante ans à Biarritz. Seulement une planche pour défier les vagues et chavirer au-delà des rêves. Enfin, traversons l'Atlantique, direction le Wyoming où nous attend un cowboy pas comme les autres. Il écrit des romans peuplés de Cheyennes, de Crows, de Lakotas et de… Basques. Il nous parle de ses proches voisins, évoque leur résistance au monde qui déroule son homogénéité. Alors quel rapport ? A priori aucun serait-on tenté de répondre. Et pourtant, chacune de ces histoires, à sa manière, est une exhortation à la rencontre et à la découverte, à questionner le lien ténu entre réalité et rêve, entre passé et présent, entre repli sur soi et empathie. Laissons le dernier mot à Marcel Proust : « Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux. » Je vous souhaite de belles lectures. Jean-Paul Inchauspé, Directeur de la publication


PORTRAIT

t e x t e Txomin Laxalt / p h o t o g r a p h i e Cédric Pasquini

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PORTRAIT dates clés

1989

2005

2007

2016

Il se marie le jour où J.M Arzak décroche sa 3e étoile.

L'Académie basque de gastronomie le désigne meilleur sommelier du Pays basque.

L'Académie espagnole de gastronomie le désigne meilleur sommelier d’Espagne.

L'Académie internationale de gastronomie le désigne meilleur sommelier du monde.

Le gardien du temple Tenpluaren zaina

Badu 34 urte, Mariano Rodriguez-ek ardozain gisa lan egiten duela Donostiako Arzak jatetxean. Gustu onaren funtsezko katebegia da. Sotoko itzalean, tenpluaren zaina da.

P

our arguer d’une forme de sagesse, le Cantique des Cantiques (2:4) énonce : « Introduisez-moi dans la maison du vin. » Cette légitime quête pourrait trouver son aboutissement chez Arzak (Donostia), un temple du bon goût au ciel gipuzkoan duquel, depuis 1989, brasillent trois étoiles Michelin. Depuis 34 ans, Mariano Rodriguez y officie comme échanson ou - l’affaire pouvant relever du sacré quand, en 2016, on a été désigné meilleur sommelier du monde  comme pape d’une liturgie du bien-vivre. Novice avant que d’être pontife, Mariano Rodriguez y débuta à 14 ans comme serveur, à l’heure où au sud des Pyrénées, on servait le rouge de l’année au pichet et quand le blanc, depuis le XIXe, se résumait au diamante, cet intangible demi-doux. « On a toujours bien mangé au Pays basque, mais dans les années 80 il a fallu accorder une cuisine allant s’affinant avec une exigence au niveau des vins. » Sur la suggestion de Juan Mari Arzak, Mariano suit des études d’œnologie à Barcelone, séjourne chez des viticulteurs français, « un apprentissage long et difficile pour un maillon essentiel de la gastronomie », reconnaît-il. Mariano, officie dans l’ombre de la cave du plus célèbre restaurant de Donostia ; une espèce de bibliothèque où, pareils à des grimoires sous enveloppe de verre, reposeraient les mémoires de terroirs dont il serait le dépositaire.

120 000 bouteilles et 3 900 références Dans une température constante de 16°, quelque 120 000 bouteilles, « 60% de vins français, 30% de vins espagnols, et le reste, des vins du monde, 150 champagnes différents, en tout 3 900 références », attendent de rouler en bouche du palais le plus exigeant ou, sous la houlette de l’homme au tablier de cuir, d’instruire un voyage initiatique. Dans la rayonnante pénombre étreint une forme d’émotion. On se laisse aller à caresser du regard un inaccessible petrus ou un vega sicilia unico, son pendant ibérique, des rioja inaccostables, des romanée conti comme des mirages, autant de monuments de délicatesse et de complexité dont les plus canoniques affichent de respectables années de naissance : 1918, 1925. Mariano tempère l’enthousiasme : « il s’agit davantage de pièces de collection qui ne seraient peut-être plus bonnes à boire, les plus anciennes propres à la consommation datent de 1958, 1964. L’âge ne fait rien à

l’affaire ; un vin, s’il est bon peut être consommé jeune, il n’ira qu’en se bonifiant en vieillissant. » Cet homme avenant que la fonction rend humaniste, préfère parler de son quotidien plutôt que de vanter des nectars dont les prix sont à quatre chiffres. « Je ne suis pas là pour vendre les vins les plus chers, mais pour guider le client en fonction des mets qu’il aura retenus, je viens comme le médiateur du goût. » Du reste, avant de nous faire l’honneur de la cave, Mariano avait tenu à nous faire accomplir le tour complet de ce navire amiral, depuis le laboratoire - un splendide marché aux épices rigoureusement ordonné où, dans le plus grand secret, se concoctent de nouveaux plats, soigneusement analysés et filmés, jusqu’aux cuisines, une mécanique ronflant comme un moteur de Formule 1. Mariano dont les sens sont perpétuellement convoqués, reçoit tous les jours les producteurs, gère le stock, goûte, >> jette son dévolu, compare, achète mais élimine aussi, un travail de solitaire sur lequel repose aussi la renommée de l’établissement. « Finalement, le plus difficile n’est pas d’obtenir l’étoile ou le titre de meilleur sommelier mais de les conserver. », confie-t-il. La distinction, c’est son travail sur le pont sans que l’on puisse soupçonner le grand œuvre en amont. Mariano louvoie entre les tables, attentif aux niveaux, la familiarité se résume à une brève remarque enjouée, un sourire complice, une fausse inquiétude, un frôlement de la main sur l’épaule. Rien ne lui échappe. Plus qu’il ne sert, d’un délicat mouvement du poignet, il épanche le vin dans les verres, s’enquiert d’un désir, ose le conseil, souffre les caprices, déjoue avec diplomatie des attentats contre le goût. Un instant passé avec Mariano Rodriguez, c’est une leçon de cosmogonie, une instruction à l’art subtil de savourer l’instant présent. « S’initier au vin, c’est d’abord s’attacher à comprendre son élaboration, ensuite seulement c’est goûter beaucoup. » Il est des injonctions que l’on suit volontiers !

Guider le client en fonction des mets retenus.

Mots-clés/Hitz gakoak Sommelier : ardozain Cuvée : uzta Goûter : dastatu Cave : soto


patrimoine naturel

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t e x t e Txomin Laxalt

Le bois une chronique des forêts Oihanetik gure gaurko egongeletaraino, arbolak bide luze bat segitzen du. Oihanentzat, iraunaldia ez da kontatzen urtetan belaunalditan baizik. Horregatik kudeaketa zorrotz bat ezinbestekoa da.

Sentence Ci-contre, la hêtraie de Haira dans la vallée des Aldudes. Ci-dessus, le sceau AF (Administration forestière) que les agents apposent pour signifier que l'arbre doit être abattu.


patrimoine naturel

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Zura, oihanen kronika bat


patrimoine naturel

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Préservation De nombreuses forêts sont préservées, comme celle-ci au sein du Parc naturel de Gorbeia en Alava. Veille et anticipation Les agents de l'Office National des Forêts, ici Christine Besse, recensent les arbres, les mesurent et parfois les condamnent de leur sceau.


PAtriMOine nAtureL

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En charge de la gestion des forêts, au plus près des enjeux du développement durable, les agents de l'Office National des Forêts anticipent le futur.

s

sa longue histoire le démontre, en pays basque le bois est un élément essentiel qui relie son passé à son présent. egur quand il est bois de chauffe, zur quand il est bois d’œuvre, il serait le hylé grec, mot désignant à la fois la matière première et le bois. Le bois dans son essence c’est la forêt, laquelle, dans toutes les cultures, s’apparente à un sanctuaire à l’état de nature. ses prêtres ? Les arbres. pour faire la pluie et le beau temps – par évapotranspiration de leurs feuilles, en injectant de l’eau dans l’atmosphère, ils contribuent ainsi aux précipitations – ils sont principe de vie. À tout seigneur tout honneur, devant batzaretxea (la Maison des Juntes) Gernikako arbola, le chêne sacré de Gernika, depuis le XiVe� siècle s’est imposé à jamais comme le symbole des libertés infrangibles, à l’origine des biscayens, par extension des basques du monde. Comme tout est impermanent dans l’univers, même pour le plus noble et

vigoureux des chênes, à arbola aita (l’arbre père) dut succéder en 1742 arbola zaharra (Le Vieil arbre) puis, en 1860, arbola semea (l’arbre Fils). en 2005, lui fut greffé un de ses rejets. Une chaîne jamais interrompue et que l’on ne saurait dater sinon depuis ce big bang basque identifié par le temps des Jentillak. il perdura jusqu’à ce que l’avènement de kixmi (Christ) ne précipitât à jamais ces derniers dans le trouble monde des légendes. « La montagne et la forêt… ont marqué l’imaginaire des hommes… les mythes liés à ces milieux puisent une partie de leur force dans des faits historiques très anciens », écrit Claude Labat.(1) Mais de senpere à irati, de Gorbeia à Mixe, de Lindux à zilbeti, en passant par arbailak, artikutza et sakana, en ipar comme en Hegoalde, la grande armée des anonymes, régiments de hêtres, cohortes de sapins, centuries de chênes, légions de pins, ont participé à la grande épopée des basques sur leur propre territoire comme au-delà des mers, depuis le façonnage de l’humble objet du quotidien jusqu’aux proues triomphantes qui fendraient des flots encore inexplorés. en charge de la gestion de nos forêts, au plus près des enjeux du développement durable, les agents patrimoniaux de l’ONF (Office National des Forêts) veillent à la fois sur un patrimoine multiséculaire et, tout en répondant aux besoins en matériau bois, anticipent le futur.

25 000 hectares de forêt pour le commun des mortels, la forêt est. seul le rassurant cycle de la chute et de la repousse des feuilles s’accorde avec la brève éphéméride d’une vie humaine. il n’en est pas de même pour l’œil averti d’un agent patrimonial capable d’apprécier la destinée d’un arbre « son sens de la compétition, ses stratégies de survie déployées pour se développer quitte à étouffer le voisin et capter plus de lumière, la puissance qu’il peut développer pour fendre la roche afin d’y planter ses racines », comme nous l’avait expliqué avec passion, Christine besse, responsable ONF de l’Unité territoriale de bayonne-saint palais, soit 15 000 hectares de forêts gérés par six agents sur les 25 000 hectares que compte la surface forestière du pays basque. Ce jour-là, chacun avait délaissé ses secteurs pour, au cœur de la forêt communale d’arcangues, sélectionner des lots destinés à perpétuer l’affouage qui permet aux habitants d'une commune, après tirage au sort, de se fournir en bois de chauffage à la seule condition de débiter sur pied les lots obtenus. L’occasion inespérée d’une immersion dans une futaie serrée que ligotent des barbelures de ronciers. essences


mĂŠmoire industrielle

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Les coupes sont autant de traumatismes nécessaires pour aérer l'espace et permettre aux jeunes pousses de s'épanouir.

Karrantza La vallée de karrantza, en biscaye, abrite de magnifiques forêts, refuges du promeneur solitaire. Arbres tétards appelés ainsi à cause de leur grosse tête, certains sont multicentenaires. pantxoa iturria, agent de l'ONF, veille sur eux.

d’ombre ou de lumière, châtaigniers ou hêtres, chênes ou robiniers tous se disputent de précieux tessons de soleil découpés au prisme de leurs frondaisons. Les agents de l’ONF établissent un diagnostic, avant d’énoncer la sentence : la condamnation de l’un sauvera la tête du premier voisin. Le pied à coulisse pour mesurer le diamètre et un bref coup d’œil suffiront pour apprécier le volume en stères (1m³). Le martelage, la plus ancienne opération de ce vieil office, va définitivement sceller le sort du désigné à l’abattage. dégainant prestement le marteau forestier – un outil apparu au Xiiie siècle et qui se double d’une hachette – l’agent, va, d’un bref geste du poignet porter deux coups, l’un destiné à entailler l’écorce, (le plaquis), l’autre à apposer en creux le sceau fatal, aF (administration Forestière). Coupes d’éclaircie, coupes de régénération, autant de traumatismes nécessaires, effectués tous les dix ans, permettant d’aérer l’espace pour que les survivants s’épanouissent et que se développent les jeunes plants accompagnés par ceux-là mêmes qui, procureurs un jour, se révéleront les plus précieux des chaperons le lendemain.

Jusquà 12 000 espèces Mais la forêt basque n’est pas toujours de haute futaie, une exigence des manufacturiers du bois d’aujourd’hui. souvent elle se compose de splendides monstres gibbeux, aux troncs démesurés et crevassés. essentiellement des chênes multicentenaires aux formes fantastiques lançant leurs branches tourmentées comme autant d’évocations d’une forêt qui fut, des siècles durant, atelier à ciel ouvert, principe cardinal d’une économie agropastorale. On les appelle arbres têtards (grosses têtes), zuhaitz motzak en euskara. témoins irremplaçables, ils sont une émouvante mémoire sylvestre. Nous avions été à leur rencontre, du côté du massif de Larroun, aux côtés de pantxoa iturria,

agent patrimonial de l’ONF, lequel veille sur ces molochs végétaux comme on le ferait d’un legs familial. Étêtés tous les dix ans, à deux ou trois mètres de hauteur, d’où leurs allures étranges, leurs rejets permettaient la fourniture du bois destiné à alimenter les forges en charbon végétal. L’espace circonscrit entre les arbres était utilisé comme pâture par les porcs et les brebis en liberté. Les immenses forêts d’euskal herri abritaient les charbonniers lesquels, à demeure une bonne partie de l’année, confectionnaient d’immenses charbonnières dont on croise encore les traces en montagne, un métier qui, en iparralde, subsista jusqu’au mitan des années cinquante. Même sénescents, ces arbres vénérables demeurent principes obstinés de vie. ils abritent aujourd’hui des colonies d’insectes rares dont le menacé pique-prune. au sommet de la chaîne, le précieux scarabée est un bio indicateur de la bonne santé du milieu forestier. « Dans une forêt bien gérée, on peut inventorier jusqu’à 12 000 espèces différentes », confie pantxoa. Considérés comme Zones d’Habitat naturel d’Intérêt Communautaire, ces espaces d’un caractère particulier, situés en l’occurrence en zone Natura 2000 sont, autant que faire se peut, particulièrement protégés. Une marine à voile gourmande en bois il fallait entre 2 000 et 4 000 troncs pour construire un vaisseau de ligne - des abat-


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Le meuble contemporain se conjugue avec d'autres ĂŠlĂŠments traditionnels : le fer, l'osier ou le cuir.


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abattrons, pardonnez-nous). La chute d’un géant, même orientée, n’exclut pas l’impondérable : le fouet guillotine de ses branches entremêlées, un obstacle qui le détournerait de la trajectoire étudiée. Xiril, ultime intermédiaire avant que le négociant emporte son bois d’œuvre, est à même de pratiquer toutes les étapes du bûcheronnage : la coupe, le câblage, «  peut-être l’opération la plus délicate parce qu’il faut se pénétrer d’un relief souvent compliqué, anticiper sur le trajet que suivra la grume », comme le débardage, « autant de métiers de précision ».

De l'arbre au meuble

Charbonniers Ci-dessus, dans la vallée navarraise de Lana, un des derniers charbonniers basques, photographié il y a quelques années. Pour en savoir plus : http://www.valledelana.com/ los-carboneros/

Innovation L'entreprise Alki (Itsasu), explique Peio Uhalde, ne travaille qu'avec du bois exploité dans une démarche durable.

tages inconsidérés ont, au XIXe, épuisé les forêts. L’arbre aura été le vecteur des grands voyages. Sur le versant navarrais d’Irati, les hêtres d’Otsagi (Otsagabia) ont été utilisés pour fabriquer les avirons, les chênes pour les pièces de marine courbes. Il fallait pour cela procéder à des élagages particuliers et à de complexes jeux de cordes pour contraindre les branches à des cintrages déterminés. Le chantier naval Albaola de Pasaia (Gipuzkoa) qui réalise la reproduction, à l’échelle 1, du baleinier du San Juan, a usé de ces procédés traditionnels avec le bois issu spécialement de l’impressionnante chênaie de Sakana (Navarre). Le moment que préfère Xiril Alvarez, c’est tôt le matin, quand le soleil s’immisce en forêt, juste avant qu’il n’anime sa tronçonneuse. Le bûcheronnage, bien plus qu’un métier qu’il a délibérément choisi à sa sortie de l’école forestière, c’est un engagement physique, un contact direct avec un environnement dont il a fait littéralement sa demeure, sa philosophie de vie, bien qu’il le sache hostile pour ne pardonner aucune erreur d’évaluation. C’est au moment où il quitte la forêt que l’arbre devient le plus dangereux. Au moment suprême, les bûcherons navarrais, avaient coutume d’adresser l’instance : Guk botako zaitugu eta barkatu iguzu (nous, nous vous

Enfin, ultime avatar de nos forêts, chênes, châtaigniers, sous la main habile des artisans deviennent enfin ontzitegi (buffet), jar leku (banc) et autres züzülü richement ouvragés. S’il a toujours la place qui lui revient dans nos maisons, le meuble contemporain se conjugue parfaitement avec d’autres éléments traditionnels qui lui sont intimement liés : le fer, l’osier ou le cuir. Ce à quoi s’attache l’entreprise Alki (Itsasu) qui, depuis 1981, s’inspirant de l’éthique économique d’Arrasate/Mondragón a opté pour un modèle coopératif afin de perpétuer l’irremplaçable ouvrage manuel et l’exporter à travers le monde. « Nous nous sommes toujours situés dans une militance économique et parions sur l’innovation », nous avait expliqué Peio Uhalde, l’un des cinq fondateurs de Alki, « quant au chêne que nous utilisons essentiellement, il provient de forêts exploitées dans une démarche de développement raisonné et durable. » Conçues par Jean-Louis Iratzoki, les lignes épurées des chaises, fauteuils, canapés, tables de bureau ou d’hôtes, font certes la part belle au XXIe siècle, mais avec la volonté affirmée de ne jamais faire oublier ce qu’il y avait à l’origine : arbola bat (un arbre). Nos forêts n’en ont pas fini de voyager. (1) Libre parcours dans la mythologie basque, Éditions Elkar.

Mots-clés/Hitz gakoak : Tronc : enbor Frondaison : hostotza Coupe : mozketa Câble : kable


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une ViLLe POur trOis CuLtures tutera-k, hiru kulturatako hiria, musulmana, judua eta kristaua, altxor arkitekturalak zaintzen ditu. Haien artean katedralak, meskita ohia. erdi aroan, azken judizioko atea polikromoa zen.


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t e x t e Txomin Laxalt / p h o t o g r a p h i e s Cédric Pasquini & Blanca aldanondo

TUDeLa tutera, Hiri Bat Hiru kuLturentZat

Multiculturelle pour se pénétrer de la riche histoire de tudela, rien de mieux que de s'abandonner au dédale des ruelles, et d'observer l'architecture.

D

depuis les hauteurs dardées de cyprès de tudela (Navarre), la vieille al tutili, le regard porte loin. Les crêtes chauves des bardenas voisines n’empêchent en rien l’œil de s’égarer vers les écorchures caillouteuses d’oueds erratiques. de vertes touches pointillistes d’arbres crépus pigmentent l’étendue ocre comme le feraient autant de minuscules oasis. dans les proches lointains, pareille à un atlas, la sierra de Moncayo dont les lobes neigeux déchirent un ciel obstinément céruléen, achève d’aquareller le sud. aux pieds de la ville, sur les deux rives d’un Èbre paisible qu’affleure la Mejana (île), un quadrillage serré de vergers et de potagers apaise la rudesse ocre de la Ribera. La chronique du Maure Rasis célébrait en son temps la qualité des blés, des orges, des pommeraies et des figueraies de la ville. On était paysan extra muros, artisan et intellectuel à l’intérieur des murailles, et les nuits on sortait les télescopes sur les terrasses. ainsi, abraham ben Meir ibn ezna (tudela, 1092-1167) ; médecin, grammairien, poète, philosophe, mathématicien, kabbaliste, astronome, grand voyageur, il était connu de loin puisqu’un cratère de la lune porte aujourd’hui son nom. Nul doute que depuis les hauteurs de la vieille al tutili où l’échine des maisons et des toits fait immanquablement penser à quelque médina, considérant les environs, il était plus facile aux occupants de se prémunir du mal du pays. d’ailleurs, Julien Gracq qui y avait croisé un été,

avait évoqué en un raccourci dont il avait le secret : « une reddition africaine à l’incendie solaire. » Les villes qui ont plusieurs cultures sont souvent des villes intéressantes, même si l’Histoire a mauvaise mémoire et que de ses strates elle se plaît à édifier des tombeaux. ici, longtemps, le Croissant a fait face à la Croix, un même vent faisait ondoyer leurs oriflammes, juste un fleuve les séparait. si, à l’occasion on croisait flamberge et cimeterre, on adoptait sans plus de tourment existentiel la religion de l’autre pour peu qu’un mariage créât de nouveaux et heureux lignages. al tutili faisait partie de la taifa de saraqustat (saragosse), et sa communauté juive avait trois synagogues.

une atmosphère tout commence en 802 quand amrus ben Yusuf, gouverneur de la Marche supérieure de l’émirat de Cordoue édifie la ville sur les restes d’un établissement romain. elle se développera rapidement jusqu’à devenir un centre économique important. Les relations avec le royaume de Navarre sont excellentes et, du reste, de nombreuses investigations ont démontré l’existence de musulmans euskaldunak, ces ricombres (contraction de ricos hombres, hauts et puissants seigneurs de Navarre) qui contribuèrent à la bonne fortune du royaume sur les deux versants des pyrénées. ainsi, un certain Mahoma Oxarra, juré de la aljama (assemblée) de tudela. Un épisode fameux rappelle comment al tutili barra la route au comte de Castille pour défendre les intérêts d’antso iii a Gartzez Nagusia roi de Navarre (1004-1035). tudela, 35 000 habitants, c’est une atmosphère et, pour se pénétrer de son histoire, il faut s’abandonner au dédale de rues, traboules et ruelles de son vieux quartier par où s’embouche souvent un méchant cierzo, ce vent glacial de nord-ouest qui peut sévir aussi au cœur de l’été. entre les murs d’adobe et de briques s’intercalent de superbes palais mais seul


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un voyage à travers les siècles Un indispensable et lent voyage à travers les siècles qu’aura su judicieusement entretenir diego Carasusán jusqu’à arriver à l’épicentre de la ville historique. Là, se dresse l’atypique cathédrale sainte-Marie qui fut mosquée jusqu’à ce jour du 22 février 1119 quand le roi chrétien alphonse 1 le batailleur en conquérant la ville, repoussa vers le sud les limites de l’al andalus. il en est fini du vivre ensemble. « Les nouvelles autorités accordèrent un délai d’un an pour que les musulmans de la ville abandonnent leurs maisons et se créent un quartier hors de l’enceinte de la ville », explique diego. symbole de l’occupation musulmane, la mosquée s’élevait au centre de la medina et durant une cinquantaine d’années, avant la refonte architecturale du lieu sacré, elle servit d’église. Les travaux débutèrent à la fin du Xie�siècle et la nouvelle cathédrale qualifiée de roman tardif, mâtinée de gothique et de touches mudéjar, ne saurait nier ses origines. elle se présente aujourd’hui comme une croix de pierre où l’on accède par trois portes. La porte ouest, principale, dite porte du Jugement dernier est une ode aux maîtres tailleurs de pierre. « Ici se mêlent les styles romans et gothiques. Le portique compte huit archivoltes pour raconter le Jugement dernier. Son ouverture eut lieu en 1230 », précise diego. attentif à la curiosité que suscitaient, auprès des nombreux visiteurs la cathédrale et surtout le portique, avec les 150 truculentes scènes qui le composent, le journaliste de tudela s’est penché sur son histoire jusqu’à cette découverte majeure : au Moyen-Âge, ce triomphe artistique était polychrome. « La Porte du Jugement fut utilisée par l’Église pour faire parvenir au peuple un message moralisant ; pour que la leçon soit la plus claire possible, toutes les sculptures étaient colorisées. » diego Carasusán s’est alors adressé à blanca aldanondo, photographe au

Diario de Navarra, pour reconstituer ce qu’elle qualifie de grand livre de pierre. Un travail d’une rare minutie qui a lui demandé de s’attacher à chaque pièce pour retrouver les couleurs originales. « Les pigments étaient extraits des végétaux, des minéraux et des animaux ; les couleurs de base étaient le bleu, le jaune, le rouge et le vert avec des nuances qu’il a fallu reconstituer. », souligne-telle. Une technique informatique du XXie�siècle pour renouer avec celle, artisanale, du Moyen-Âge qui exigera trois ans de travail. Le résultat est à la hauteur de la tache. La photo de l’ensemble offre ce que pouvait contempler le tudelano du Xiie�siècle. diego Carasusán et blanca aldanondo nous invitent à un voyage initiatique passionnant. ils leur ont d’ailleurs consacré un livre : La Puerta del Juicio, Fundación Diario de Navarra. il suffit d’adhérer au système de lecture que propose diego, au-delà de tout jugement moral : à gauche le Ciel à droite l’enfer, au milieu les éléments communs et au-dessus des 16 piliers supportant l’ensemble, le récit de la Création. il permet de comprendre le rapport que le Moyen-Âge entretenait avec la représentation du corps et l’importance d’une symbolique allant au-delà de la grivoiserie. apôtres, anges, martyrs, saints, ressuscités, bénis, mais aussi diables en bacchanales, damnés, sodomites, invertis, avaricieux, gourmands, menteurs, adultères, orgueilleux, célèbrent en couleurs, la comédie universelle du monde. Les tudelanos ne s’y sont pas trompés qui rappellent au passage que les visages des damnés apparaissent plus enjoués que ceux des célestes qui semblent s’ennuyer ferme ! « Porté par ma passion d’historien frustré, il me plaît d’imaginer que cette étroite rue du vieux quartier est en réalité un tunnel au long duquel je peux me transporter vers le passé, que la Porte est une machine à remonter le temps qui me conterait des secrets déjà perdus. », nous confia diego. pour être faite d’oppositions et de résistances, toute coexistence ne sera jamais, comme l’Èbre, un long fleuve tranquille. La vieille al tutili, tudela ou tutera le sait qui, à ce titre, n’en demeure pas moins une ville monde. >>

l’œil averti peut accrocher les détails d’avant-toits finement dentelés, rappel du savoir-faire mudéjar. Une architecture aux exhalaisons indiscutablement levantines. pour nous accompagner, diego Carasusán, journaliste à l’agence de tudela du Diario de Navarra. Fin connaisseur de sa ville, il feuillette avec nous 300 ans d’une histoire durant laquelle « derrière les murailles d’une ville de 23 hectares, quelque 2 000 habitants composés de musulmans, chrétiens et juifs ont vécu en bonne entente ». Nous parcourons la Judería le quartier où, depuis la fondation de la ville, vivait la communauté juive. au final de l’étroite ruelle dombriz, se niche un magnifique et énigmatique condensé architectural des Juderías de la péninsule. L’austérité safranée de la façade tout de brique, haute et étroite, est tempérée par l’ogive de la porte et la quadruple frise de l’avanttoit en avancée sur la rue.

Le portail du Jugement dernier permet de comprendre le rapport que le Moyen-Âge entretenait avec le corps.

Mots-clés/Hitz gakoak : Coexistence : bizikidetza Mosquée : meskita synagogue : sinagoga tailleur de pierre : zizelkari

roman Le cloître roman de la collégiale de tudela, construit à la fin du Xiie siècle, compte 58 chapiteaux ornés de scènes du Nouveau testament.

reconstitution À droite, le Jugement dernier tel qu'on pouvait le voir au Xiie siècle. blanca aldanondo a mis trois ans pour le reconstituer.


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histoire

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t e x t e Jean-Paul Bobin

Tutoyer les dieux L Jainkoei toka ari izan

1957-an, lehen aldikotz Europan surfa agertzen da eta Miarritzen izan zen. 60 urte pasata, euskal kostaldea spot-ik txerkatuenetako bat geratu da, Hawaitarrak bezala jainkoak hikatzeko.

es plus anciens se souviennent certainement de ces aréopages de Combi Wolkswagen – cambuses estivales - stationnés à Biarritz, face à la Côte des Basques ou sur le parking de la Grande Plage, et des longboard et combinaisons noires négligement acagnardées contre les véhicules. En ces temps-là, au début des années 60, Biarritz découvrait le surf et les surfeurs Biarritz et la Côte basque. C'est à Hawaï, que le surf est né, il y a plusieurs siècles, mais en Europe, c'est à Biarritz, qu'il apparut pour la premère fois. On imagine bien que les déferlantes n'avaient pas laissé les locaux indifférents et que chacun, à sa manière, s'était essayé à l'art de dompter les vagues. Bien avant l'apparition de la planche de surf, des baigneurs se servaient de petites planchettes recourbées pour mieux chevaucher la houle. Dès 1952, Jacky Rott fabriquait ces petites planches appelées « planky », distribuées


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dans les bazars de la plage. Des engins destinés uniquement à jouer avec les vagues, mais pas plus. Non dotées d'aileron de stabilisation, elles étaient impossible à maîtriser et bien sûr, il était hors de question d'envisager se dresser dessus ! Mais l'impulsion était donnée. Alors, lorsqu'une équipe américaine de tournage débarque à Biarritz en 1956, l'histoire européenne du surf peut débuter. Cette année-là, le producteur Richard. D. Zanuck, vient en effet à Biarritz à l'occasion du tournage du film Le soleil se lève aussi, tiré du roman éponyme d'Hemingway. Faute d'avoir laissé une trace dans l'histoire du cinéma, l'équipe en laissera une dans celle du surf ! Zanuck, passionné de glisse fait suivre sa planche depuis la Californie, mais, contraint de repartir, c'est le réalisateur Peter Viertel qui surfa le premier les vagues de la Côte des Basques en compagnie de Georges Hennebutte. L'attraction fait sensation.

Les Tontons surfeurs

Tout autant qu'un sport, c'est un art de vivre qui vient d'apparaître à Biarritz avec le surf !

Jacky Rott possède enfin la réponse à ses questions, il prend les côtes de la planche et en reproduit deux exemplaires en balsa. L'années suivante Peter Viertel de retour avec trois planches, en confie une à Joël de Rosnay qui avec un groupe de pionniers (Jacky Rott, Georges Hennebutte, Jo Moraiz, Pierre Laharrague, Michel Barland, Bruno Reinhardt, Jean Brana, Henri Hiriart…) prendront plus tard le nom de Tontons surfeurs. Davantage qu'un sport, c'est un art de vivre qui vient d'apparaître à Biarritz et il va rapidement coloniser tout le littoral basque, et même au-delà. Le 11 septembre 1957, Le Journal de Biarritz publie le premier article sur le surf. En 1958, Michel Barland se lance dans la fabrication de planches et un an plus tard, le permier surf club de France, le Waikiki — du nom de la plus célèbre plage d'Honolulu — installé dans l'Établissement des Bains de la Côte des Basques, propose une trentaine de planches. En quatre ans à peine, le surf s'est installé, non pas comme une nouveauté, mais comme une évidence. Le 20 juillet 1960, le Waikiki surf club organise, à la Grande Plage de Biarritz, la première démonstration de surf devant des milliers de personnes, et le 11 septembre ont lieu 60 ans de surf les premiers Championnats de France Et tout commença à Biarritz qui couronnent Joël de Rosnay. L'année Outre l'exposition qui retrace suivante, les premiers Championnats l'histoire du surf à Biarritz, la ville d'Europe, à Biarritz, verront triompher propose toute une série d'animaJacky Rott. Confrontés au succès et au tions : concerts, avant-premières…, revient, dans un article Les premiers âges du surf nombre croissant d'adeptes, la mairie autour de la culture du surf. en France (1), sur certaines idées reçues : «  Le sens de Biarritz crée la Fédération française Maison du surf, Boulevard du Prince de Galles, Biarritz. commun tend à caractériser et homogénéiser les de surfriding en 1964. 7 juillet au 3 septembre. surfeurs comme marginaux et socialement déviants. Les années 60 concrétisent l'enracinement Ces représentations sont construites en partie par les du surf sur la côte basque, notamment journalistes des magazines spécialisés. Le codage social avec l'arrivée du business, et la Barre , à et initial de la pratique en France, plus précisément à Biarritz, a l'embouchure de l'Adour, devient le spot prisé des surfeurs. En pourtant été réalisé au sein d’une élite aux ressources sociales et 1965, Jo Moraïz ouvre le premier surf shop, place Sainte-Eugéculturelles élevées. Les propriétés sociales des premiers surfeurs nie à Biarritz, dans lequel il proposait des produiits importés français font que l’activité s’est développée selon des modalités jusqu'àlors introuvables en France. Parallèlement, il crée la bourgeoises : désintérêt, ascétisme, compétitions « entre soi » premère école française de surf. etc. Loin de la « contre-culture » à laquelle sont généralement affublés les surfeurs, les débuts du surf en France rompent avec Année 80, apparition du surf business cette vision essentialiste et erronée. »  (1) Les premiers âges du surf en France, revue Sciences et Motricité, n°61 Dès lors, les choses vont s'accélerer et dans les années 70, le surf est autant considéré comme un art de vivre que comme un sport dont le nombre de participans dépasse très largement celui des licenciés. Les spots basques deviennent des passages recherchés par les surfeurs du monde entier. L'utopie post soixante-huiMots-clés/Hitz gakoak : tarde et hippie passée, les années 80 verront apparaître le surf Vague : uhin business porté par le Championnat du monde organisé en 1980 Planche : surf taula à Hossegor et Biarritz. Entre style de vie, philosophie, sport ou Pionnier : aintzindari positionnement marketing, le surf n'a pas choisi. Le sociologue Tontons surfeurs : otto surflariak Christophe Guibert, qui a consacré sa thèse à la discipline


interVieW

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iNTervieW

Je suis LOin d’en AVOir Fini AVeC Les BAsQues L’écrivain américain, Craig Johnson, est l’auteur de la saga policière qui met en scène le shérif Walt Longmire. depuis Little Bird, son premier roman publié en 2005, le shérif du Wyoming a vécu douze aventures qui, à la manière d’un anthropologue, lui font rencontrer les peuples du Wyoming et visiter un monde en cours de disparition. il explique à ibiLka sa relation avec les basques du Wyoming.

Nous savions que les Basques ont été bien présents en Californie et au Nevada, grâce à vous on les découvre au Wyoming. Sont-ils toujours présents ? Comme je l’ai dit, les basques sont bien présents ici. Je me souviens quand j'étais en tournée pour death without company (Le camp des morts) on n’arrêtait pas de me demander : « Il y a des Basques dans le Wyoming ? » et puis, quand je suis allé au pays basque, on me demandait encore : « Il y a des Basques au Wyoming ? » de toute évidence, tout le monde les a oubliés… à travers les noms de vos personnages, - surtout dans Death without company, bien sûr - mais aussi par des noms de lieux, l'euskara existe dans vos romans, vous ouvrez même Death without company, par une citation en basque ; ailleurs vous évoquez les bergers basques (The Dark horse), gernika (another man's moccasins) et même eTa (hell is empty) ; comment possédez-vous cette connaissance du Pays Basque ? Ce sont mes voisins. Je les trouve intéressants, ainsi que leur histoire et leur

langue. L’Ouest américain est souvent présenté comme une terre peuplée seulement d’indiens et de cowboys mais ce n’est pas tout à fait vrai aux vues des innombrables cultures et nationalités qui sont venues s’installer dans des endroits comme le Wyoming. J’ai beaucoup lu sur les basques et j’interroge souvent mes voisins sur leur héritage. Les basques sont un trait-d’union avec l’ancien Monde et même un monde plus vieux que celui que les gens connaissent. Death without company met en scène des basques mais ces personnages ainsi que l’influence de la culture basque vont continuer à résonner dans les romans à venir. Je suis loin d’en avoir fini avec les basques. Les indiens, Crows, Lakotas, Cheyennes sont aussi des personnages essentiels de votre œuvre. On a l'impression qu'il est important pour vous de rattacher le Wyoming à toutes ses identités et ses cultures ? Comme je le dis plus haut, je pense que beaucoup de peuples de l’Ouest américain n’ont pas la place qu’ils méritent car la plupart des gens qui écrivent sur l’Ouest n’en sont pas originaires et n’ont pas une réelle connaissance de la réalité. Je vis et je travaille avec eux et ne pas inclure les basques dans mes histoires serait criminel. Les basques ont beaucoup en commun avec les Cheyennes et les Crows dans le sens où se sont des gens qui luttent pour préserve leur langue, leur culture et leur histoire face à l’assaut de la modernité et de la technologie, sur une terre particulièrement isolée avec un environnement difficile. C'est une tâche ardue, mais je ne parierais pas contre eux. Connaissez-vous le Pays basque ? y êtes-vous déjà venu ? Nous avons visité principalement le côté français voyageant à travers les montagnes et nous sommes allés près de bayonne où nous avons rencontré toutes sortes de gens formidables. J’ai eu l’occasion de manger un des meilleurs steaks de ma vie… mais surtout ne le répétez pas au Wyoming, sinon ils pourraient me foutre dehors !

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Le CamP DeS mOrTS Mari baroja est retrouvée morte dans sa maison de retraite. on découvre qu’elle appartenait, avec ses quatre frères, à la communauté basque du Wyoming. L’enquête de Walt Longmire mène le lecteur dans le passé d’une famille et de deux pays. un peu à la manière de tony hillerman, dans le monde des navajos, Craig Johnson nous entraîne dans des univers que l’on est heureux de découvrir encore bien vivants. Le Camp des morts. ed. Point, 7,95 €.

Dans vos romans, et pas seulement dans Le Camp des morts, les Basques sont régulièrement présents, soit à travers des personnages tel l'adjoint du shérif Longmire, Santiago Saizarbitoria, soit à travers des lieux : L'hôtel Basque par exemple. Pourquoi vous intéressez-vous à cette communauté ? ici, dans le Wyoming, les basques occupent une partie étonnamment grande. Historiquement, lorsque le gouvernement fédéral a ouvert l’accès aux terres dans les montagnes pour le pâturage, à la fin des années 1800, les autorités se sont rendu compte que ces terres n’étaient pas propices pour les bovins, elles ont donc décidé d'essayer d’y installer des moutons. Mais il n’y avait pas beaucoup de cowboys qui s’y connaissaient en moutons, du coup on a fait venir des bergers basques. il est inutile que je vous précise a quel point les basques sont résistants et entreprenants, ce n’est donc pas étonnant qu’ils aient prospéré ici dans le Wyoming et, aujourd’hui, certains des plus grands ranchs appartiennent à des descendants de basques. dans chaque culture, il y a une lutte permanente pour arriver à faire perdurer les traditions constitutives de l’identité. Les basques s’accrochent avec acharnement à leurs racines, il y a par exemple le Festival basque qui se tiens au plan national.

Comme les Cheyennes et les Crows, les basques luttent pour préserver leur identité et leur langue.


culture

Le gitan de Gernika

NABO 2017 en bref >>>

lectures/expos

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C'était un 26 avril, tandis qu'en France les forces progressistes remportaient le premier tour d'élections qui allaient porter le Front Populaire au pouvoir, en Euskadi, cette date marquera à jamais la tragédie du bombardement de Gernika par l'aviation allemande. (Lire Ibilka n°14). La femme et le fils de Tomka périssent sous les bombes. Désormais, lui, le gitan, l'étranger ne va plus vivre que pour assouvir sa vengeance. La loi de son peuple exige que les coupables soient châtiés par la mort, Tomka s'engage dans l'armée républicaine. La guerre des gadjé sera la sienne, et rien, ni la faim, ni la stupide discipline militaire, n'entamera sa détermination. Au siège de Huesca, il rencontera Amalur, courageuse combattante basque. Leurs drames ne sont pas terminés… Massimo Carlotto et Guiseppe Palumbo, nous plongent au cœur d'un conflit dont les personnages nous parlent d'une manière totalement contemporaine. Une BD envoûtante.

Citoyenneté et euskara

Miren Doberan, vice-conseillère à la politique linguistique au sein du Gouvernement basque a présenté ses propositions en faveur de la langue basque pour l'année en cours. « Nous mettrons tous les moyens à notre disposition pour que la citoyenneté s'exerce en euskara » a déclaré l'élue, qui entend étendre la gratuité de l'apprentissage de la langue basque notamment pour les adultes ; une autre priorité est le renforcement des relations entres les trois entités bascophones, la Communauté autonome basque, la Navarre et Iparralde.

Tomka, le gitan de Guernica. Massimo Carlotto et Guiseppe Palumbo. Éd. Rackham. 19 €.

Los Encuentros de Pamplona S'il existe des repères fondateurs de l'histoire culturel d'un pays alors, Les rencontres de Pampelune de 1972 en sont un. « Une belle folie » dira Chillida à propos de ce big bang de l'art apportant une nouvelle lumière dans l'obscurantisme des dernières années du franquisme. Le Museo Universidad de Navarra vient de publier un livre dédié aux rencontres de Pampelune de 1972. Ce travail, coordonné par Rafael Llano, avec la collaboration, entre autres de Jesús Huarte, Luis de Pablo, José Luis Alexanco, José Miguel de Prada Poole, Eduardo Polonio, Isidoro Valcárcel Medina, José Antonio Sistiaga, Xabier Morrás, Pío Guerendiáin, Teresa

La première se déroula à San Francisco en 1979. Près de quarante années plus tard, c’est le Wyoming et la ville de Buffalo qui accueilleront, du 21 au 24 juillet, la prochaine convention annuelle et le Festival basque de la North American Basque Organizations (NABO) dont l'objet est de faire vivre la culture et l’identité basques au sein des communautés adhérentes.

Catalán, Guillermo de Osma, Emilio Pi… et avec des photographies de Pío Guerendiáin et Eduardo Momeñe. Ils reviennent sur les artisans de ces rencontres et analysent leur apports à l'art. Le MACBA de Barcelone, le Musée Reina Sofia à Madrid ou encore le Centre Josè Guerrero de Grenade ont consacré des expositions à ces rencontres dont l'importance a largement dépassé les frontières de la Navarre. Le livre reprend quelques-uns des articles publiés sur les Rencontres et montre comment elles ont marqué les institutions navarraises. Los Encuentros de Pampelona en el Museo Universidad de Navarra. Éd. Museo Universidad de Navarra.

Un Norvégien vers Compostelle

Jason, un Norvégien, entreprend le pélérinage vers Compostelle au départ de Garazi. Il souhaite profiter de son mois de marche pour faire le point. Humour scandinave, rencontres au programme des ces trente-deux jours de marche qui pousseront Jason à s'ouvrir aux autres. Un Norvégien vers Compostelle. Éd.Delcourt.15,50€

Ethnopôle basque

Paysages à partager

O

n ne présente plus Santiago Yaniz Aramendia que vous retrouvez à chaque parution d'Ibilka. Autant amoureux de ses terres basques que de son métier de photographe il aime par-dessus immortaliser des instants et, si ses photos sont uniques, c'est par ce que, comme les toiles d'un peintre, elles lui ressemblent. Chacune est empreinte de son humanité, de son empathie et de cette unique façon qu'il a d'aborder un paysage comme il recontre les gens, avec volonté de le comprendre et de respecter sa singularité. Santiago est aussi quelqu'un de très généreux et, avec ce livre, il nous invite à partager ses émotions, en nous confiant tous ses petits trucs de photographe, pour que chacun d'entre nous puisse, comme Santiago, engranger ses paysages mémorables. Parajes inolvidables. Santiago Yaniz Aramendia. Yaniz Editor.

L’Institut culturel basque est désormais ethnopôle basque. Le label Ethnopôle est destiné à soutenir des recherches ethnologiques impliquées dans le développement culturel, et encourage les partenariats entre organismes scientifiques (en l'occurrence entre l’Institut Culturel Basque et l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS)), culturels et collectivités territoriales.

Anniversaire

Artium, le musée d'art moderne de Vitoria-Gasteiz fête son 15e anniversaire, au programme, notamment une grande exposition consacrée au plasticien Juan Pèrez Agirregoikoa (Donostia 1963.) www.artium.org/es/


mémoire

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t e x t e Txomin Laxalt / p h o t o g r a p h i e Santiago Yaniz Aramendia

egard conquérant tourné résolument vers le large, une barbe aussi bouclée et aussi soignée que les mèches dépassant du bonnet. Un justaucorps de bonne façon, boutonné jusqu’au col et une cape joliment drapée sur l’épaule. Le bras gauche est dirigé vers le grand Océan. Dans une gestuelle affable, la main ouverte ne désigne pas mais semble offrir. Verdi par les embruns, le statuaire de Juan Sébastián Elkano (Getaria, 1476 - quelque part dans le Pacifique, 1526), gloire incontestée du port gipuzkoan, figure de proue de l’histoire maritime, trône en bonne place au-dessus du quai. Une allégorie aux allures héroïques dont on devine qu’elle relève plus de l’épopée que de la vérité historique, ce qui n’enlève rien à la magie d’un grand destin. On retient de lui sa participation à la grande expédition de Fernand de Magellan (1480-1521) qui se proposait de boucler le premier tour du monde d’est en ouest par la voie maritime, grâce à un passage qu’il supposait exister entre Atlantique et une autre mer qui n’est pas encore l’océan Pacifique. L’affaire ne fut ni aussi belle, ni aussi simple que le raconte la chronique officielle. On sait peu de chose de la jeunesse de Juan Sebastián Elkano, si ce n’est qu’il est maestre à bord du Concepción, l’un des cinq navires de l’expédition. Le grand chroniqueur des Indes à la cour d’Espagne, Antonio de Herrera y Tordesillas écrira de lui en 1601 : « Ce capitaine Juan Sebastián Elkano est digne d’une éternelle mémoire, puisqu’il a été le premier à ceindre le monde et que, nul jusqu’alors, ni parmi les fameux Anciens, ni parmi les Modernes ne peut lui être comparé. » Il ne faut pas s’étonner du choix du Getariartar par le grand navigateur Magellan. Réputés pour leur sens maritime, ils seront quelque 35 marins basques parmi les 237 enrôlés pour la grande aventure ainsi que le prouve le rôle des équipages. Segundo de Izpizua écrit en 1900 dans son Histoire des Basques dans la découverte, la conquête, la civilisation ( ! ) de l’Amérique : « Notre terre (Bizkaia)

R

Juan Sebastián

Elkano ,

de la graine de mutin matxinoko hazia Alde batetik epopeia bada, bestetik benetako historia. Elkano-ri eskainitako biografian, Stefan Zweig-ek, idazle famatua, Magellan-ekin egindako munduko lehen itzuliari buruzko egia kontatzen digu. 

L'imposante statue de Juan Sébastián Elkano, sur le port de Getaria, témoigne de l'importance du personnage, non seulement pour la ville, mais aussi pour l'Histoire.

ne contribua pas seulement en hommes mais aussi en matériel : artillerie, poudre, armes, pour être les meilleures et les moins chères… De ses célèbres chantiers navals provenait le Trinidad, le navire amiral, et le Victoria fut construit à Zarautz. » Le roi Charles Quint, convaincu du bien-fondé du pari audacieux du navigateur portugais, finance l’expédition qui s’élance le 20 septembre 1519, depuis San Lucar (Andalousie). Sa célébrité, l’écrivain Stefan Zweig (1881-1942) ne la doit pas seulement à ses romans mais aussi à ses biographies, en particulier celle consacrée à Magellan (Magellan, Grasset) publiée en 1938. Elle se base sur le récit du chroniqueur qui accompagna l’expédition, un jeune italien du nom d’Antonio Pigafetta, un fidèle de Magellan. Dans le récit de Stefan Zweig, le Basque ne commence à occuper le premier rôle qu’au chapitre IX, intitulé La mutinerie. Très vite rien ne va plus aller entre Magellan et les officiers castillans qui lui reprochant ses cachotteries, son autorité, son refus d’admettre qu’il n’existe pas de passage, préparent une mutinerie à laquelle Elkano se joint. Pigafetta prête ces mots à Elkano à propos de Magellan : « Qu’il prenne conseil avec ses officiers et qu’il nous dévoile sa route. » Les officiers mutins confient le San Antonio à Elkano. « C’est pour empêcher Magellan de réaliser son plan qu’on a fait appel à lui, et c’est justement lui que le sort choisira pour mener à bien l’œuvre de son chef suprême », écrit Zweig. Fin stratège, Magellan déjoue la rébellion fait exécuter le principal responsable, Gaspar Quesada et gracie les autres dont Elkano. Le voyage continue. Le 28 novembre 1520, l’expédition débouche enfin dans cette mer inconnue après avoir franchi en Patagonie ce que l’on appelle aujourd’hui le détroit de Magellan. Le 26 avril 1521, sur l’île Mactan (Philippines), au cours d’un combat opposant indigènes et les équipages espagnols, Magellan est tué. Des cinq navires, il ne reste plus que le Victoria et le Trinidad. Entre-temps, le San Antonio a déserté et s’en est retourné en Espagne. Espinosa, le second de Magellan, meurt à son tour. « C’est avec la collaboration active de Sebastián Elkano que les autres rebelles s’étaient emparés du San Antonio », écrit Zweig, évoquant la mutinerie, « Magellan avait récompensé le fidèle Gomez de Espinosa et gracié le traître Elkano. Si le sort était juste, c’est à Espinosa que reviendrait l’honneur d’achever glorieusement l’œuvre de l’amiral. Mais le destin est plus généreux que juste ; c’est précisément l’homme qui voulait empêcher l’entreprise de Magellan que le sort couronnera. » Le 6 septembre 1522, le Victoria entre dans le port de Séville avec 18  survivants épuisés. Elkano triomphe. Les déserteurs du San Antonio attendant leurs jugements tremblent mais Elkano qui fut leur complice, les défendra. Charles Quint l’élève au rang de chevalier « et lui confère des armes qui le désignent comme l’auteur de l’exploit immortel : deux tiges de cannelle entrecroisées et au-dessus un Mots-clés/Hitz gakoak : casque portant le globe terrestre avec Mutin : matxino cette devise : Primus circumdedisti Navire : itsas ontzi me », rappelle Zweig. Les faiblesses Découverte : aurkikuntza des hommes n’ôtent rien aux grands Équipage : txopakoak rêves de l’Humanité.


tABLe

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t e x t e Txomin Laxalt / p h o t o g r a p h i e s Céderic Pasquini

bidegaray ostatua Céline en son jardin

biDeGaraY oStatua, CÉLine bere baratZean seguraski prezatua izanen den geldialdia. Makean, bidegaray Ostatuko Céline-k eskuzabaltasunez errezibituko zaituzte. baratzeko ekoizkinek bereziki zuen platerak aberastuko dituzte.

D'

abord ce n’est pas un restaurant mais une auberge, nuance. et elle est d’importance. L’euskara ne s’y est pas trompé qui désigne le premier par jatetxe et la seconde par ostatu. Le restaurant désignerait le seul office quand la seconde y ajoute la notion d’hospitalité, d’agrément et cette note de chaleur pour lever juste ce qu’il faut d’un coin de voile d’intimité familiale ; goxo goxoa pour faire bref ! C’est cette exquise impression que l’on ressent quand on prend place à l’une des longues tables de bidegaray ostatua qu’on ne saurait manquer, à la sortie de Makea (Macaye) venant de Luhoso (Louhossoa). Calée solidement, entre baigura et Ursuia, les deux sommets emblématiques, l’imposante bâtisse aux lumineuses touches vertes est à elle seule une invite à l’abandon de l’étape. Céline bidegaray (Makea, 1974), euskara première langue : « Comment en serait-il autrement à Macaye ? », vous accueille sans façon et par bonheur, sans autre option que de vous en remettre à elle. Comme le congélo relève ici de l'accessoire, pas de carte, si ce n’est celle de l’inspiration du jour, de la loi des saisons et surtout de la libéralité des deux potagers qui jouxtent l’établissement et sur lesquels veille aita. Un élément essentiel pour appréhender la philosophie du lieu qui fut longtemps une auberge épicerie, familièrement appelée botia (boutique) par les Makearrak. « La priorité fut d’abord d’étonner les gens d’ici, de changer les habitudes en gardant ce qui fait toute la richesse de notre terroir », confie Céline qui n’a pas hésité à abandonner des études de droit pour un Cap de cuisine enrichi d’une mémoire culinaire familiale, Marie-Odette, ama, n’est jamais loin. La passion se chargeant du reste. alors, la soupe de légumes (du jardin !) a forcément un autre goût et les cannellonis de poireaux (du jardin !) farcis aux petits légumes (du jardin !) une saveur inégalée. « Ce qui m’inspire c’est ce qui est différent, j’aime pardessus tout créer la surprise » ; ainsi on vous souhaite de tomber un jour de soufflé de persil, de tomate ou de poivron… du jardin mais vous l’aviez compris. avec Céline, les légumes déclinés de multiples façons

ne tiennent pas le deuxième rôle mais viennent en épousailles, en goûteux assortiment ou en mousse. Frites ubiquitaires et fastidieux petits pois sont bannis ; ils permettent d’assimiler sans crainte d’après-midis léthargiques, le lapin de la maison aux poivrons et, selon la saison, la fressure de bildots (agneau), le pitika (chevreau) ou la caille de… Macaye. Ce jour-là nous avions opté pour un menu du jour (13,50 € ) qui revêtait plutôt les atours d’un dimanche : soupe de légumes, merlu de donibane avec une mayonnaise dont la réputation n’est plus à faire dans le canton, un axoa d’anthologie dont le veau, pour n’être pas haché mais mitonné en copeaux, permet aux sucs de déflagrer en bouche. L’imagination friande de Céline semble sans limite. Vous pourrez tout aussi bien vous confronter à un carpaccio de cèpes ou à des croquettes de truites d’irati au citron vert, à des crêpes aux crevettes dont la peau permet d’accommoder une savoureuse bisque ou encore à des piments farcis au jambon de bayonne et au fromage de brebis. Une véritable gageure puisque pour profiter du frais, il vous faudra commander et vous laisser guider en aveugle sur les arpents du goût. déférence rendue à la tradition il nous fallut céder au caprice de quelques matahami (crêpes) joufflues en dessert. À ce propos, Céline saura vous ménager aussi quelques surprises dont un soufflé au chocolat ou une charlotte aux marubiak (fraises) comme point d’orgue à votre escapade gourmande. Quant à nos voisins de table, deux pèlerins de saint-Jacques ayant opté pour la voie dite du piémont, ils eurent bien du mal à s’arracher à la halte douillette. preuve en est que par bonheur, les douloureux chemins de la rédemption sont souvent pavés de petits paradis.

Mots-clés/ Hitz gakoak : Jardin : baratze thym : xarbot Cuisine : sukaldaritza dessert : azkenburuko

Bidegaray Ostatua : 05 59 93 30 60 rue Zuhurtia 64 2040 Macaye


LIEU

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, t e x t e Txomin Laxalt / photos Santiago Yaniz Aramendia

Gure kongeladoreen aitzinekoak izan ziren. Elurzuloek, gutxi gorabehera 250 katalogaturik Hegoaldean, XVI.aren- eta XIX.aren arteko mendeetan, izotza elurra bihurtzeko ahal eman zuten.

N

ous allons vous parler d’un temps finalement pas si ancien quand les violettes ne fleurissaient pas en février, quand nos sommets retenaient volontiers la neige jusqu’aux prémices de l’été. C’était un temps où l’homme ne pesait pas encore sur son environnement mais démontrait plutôt sa capacité à s’y adapter comme support essentiel à la (sur) vie du groupe. Posé à 840 m d’altitude sur les flancs du massif de l’Izarraitz (Gipuzkoa), l’elurzulo (puits à neige) d’Azketa, parmi les quelque 250 répertoriés en Euskal herri, reste à ce titre un exceptionnel témoignage. Sa parfaite conservation permet de comprendre toute la subtilité d’un procédé qui connut ses grandes heures entre le XVIe et le XIXe siècle. Congélateur avant l’heure de l’électricité, l’elurzulo, littéralement trou à neige, ou edurtegi ou encore neberie, outre sa fonction incontournable, permit l’éclosion d’un métier difficile pour la minutie qu’il requérait : transporteur ambulant de glace, nous dirions aujourd’hui technicien de la chaîne du froid. Nous y reviendrons. Pour construire un elurzulo, il s’agissait de dénicher le lieu idoine, en altitude bien sûr, à l’ombre de préférence, faute de quoi on s’appliquait dans un premier temps à planter des arbres. Souvent, pour faciliter le creusement, on profitait de l’emplacement d’une doline quand on n’aménageait pas une cavité naturelle. L’elurzulo type est un puits circulaire d’une quinzaine de mètres de profondeur pour huit mètres de diamètre. Les parois sont tapissées de pierre de taille comme son plafond en voûte affleurant la surface. Un bâtiment couronne l’ensemble servant de dépôt à des outils appropriés : pics, pilons, pelles, scies, fourches, utilisés pour la manipulation et le découpage de la glace ainsi qu’à la paille ou à la fougère nécessaires à la bonne isolation de la neige. Latéralement et à fleur de voûte, une cabane de pierre donnait accès au puits. Les ulerketari, pouvaient ainsi, à loisir, déverser la neige recueillie ou, à l’aide d’échelles de différentes tailles selon la hauteur accumulée, descendre dans la cavité

LE PUITS À NEIGE

D’AZKETA AZKETAKO ELURZULOA

afin de bien la tasser et surtout l’isoler. Le froid se chargeait du reste. Une merveille d’architecture rurale pour un produit vital. En effet si la bonne société apprécie, aux jours d’été, de boire frais, la glace permet surtout de conserver la viande, les fruits et le poisson lors de son transport depuis les ports de Zumaia, Mutriku, Ondarroa et Orio proches. La médecine utilisait aussi la glace comme analgésique pour réduire luxations et fractures, soigner fièvres et migraines. Bref, une activité qui induisit une chaîne de petits métiers dont le transporteur roulier (karretero) et le vendeur représentèrent les principaux maillons. Au printemps, selon sa quantité accumulée dans l’elurzulo, propriété de la commune, la glace était vendue aux enchères puis découpée en pains. Après les avoir enveloppés dans des peaux de chèvre, le roulier se rendait en charroi et nuitamment afin de réduire au maximum les risques de fonte, chez les vendeurs qui les négociaient à leur tour au poids. Les commerçants les conservaient dans des congélateurs de fortune mais efficaces, constitués d’une barrique de bois, elle-même placée dans une autre barrique, plus grande celle-là, et isolée de la première par une couche de charbon végétal. La manière la plus simple de monter vers le massif d’Izarraitz c’est, depuis le cimetière d’Azpeitia, d’emprunter le confortable sentier menant vers les sommets de Xoxote (903 m) et Erlo (1 025 m). Une heure et demie suffit amplement pour, avant d’atteindre le col d’Azketa, croiser sans doute le plus bel elurzulo d’Euskal herri. Il doit son parfait état au fait qu’il fut utilisé jusqu’au début du XXe siècle pour rafraîchir les after des curistes des célèbres thermes voisins de Zestoa comme à la même époque, raconte la chronique, un équipage était affrété quotidiennement pour acheminer la glace vers Hendaia et Biarritz, (Labourd) depuis l’elurzulo de Aiako harria (massif des Trois couronnes, Gipuzkoa). Une histoire qui nous fera considérer différemment notre frigidaire ; il fut un temps où il y avait loin du pastis aux lèvres !

Mots-clés/Hitz gakoak : Neige : elur Cavité : zulo Glace : izotz Conserver : zaindu

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