Le Fils du Forgeron (Extrait)

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Le Fils du Forgerons (Extrait) Eglantine Gossuin


Le Fils du forgeron Églantine Gossuin Il y a des siècles de cela, au cœur de la verdoyante cité de Cervia où les bois s’étendaient à perte de vue, par une nuit de pleine lune, naquit le septième fils du forgeron. Ses parents le prénommèrent Chiraz. Son nom, originaire de contrées mystérieuses, fut choisi pour lui inspirer force et courage. Ceci est le début de mon histoire telle qu’elle m’a été contée par ma mère, alors que, enfant, je me blottissais contre son sein chaud. Depuis, j’ai vu des scènes meurtrières, vécu mille tourments, connu l’amour, la défaite et la patience. Ma plume griffe la feuille blanche pour partager avec vous mes mémoires. J’ai mis des années à me décider à coucher ce récit sur le papier, toutefois, de trop nombreuses versions me sont parvenues, toutes plus déformées les unes que les autres. Aujourd’hui, je rétablis la vérité. *****


Le Fils du forgeron

Je suis né à une époque où Cervia connaissait des heures difficiles. L’avènement d’un nouveau Seigneur avait bouleversé quelques années auparavant l’espoir des habitants. Cervia était plongée dans le noir sous le joug de Dagnir, un homme d’une grande avidité, prêt à tous les sacrifices pour obtenir satisfaction. Mon enfance se passa sans heurt dans le giron maternel, entouré par l’affection de mes frères. Ma famille vivait ici depuis un temps indéfini, tout le monde appréciait le forgeron. Mon père, à cheval sur les principes, tenait à son honneur plus que tout. Dès le matin, nous devions marcher dans le droit chemin sous peine de subir une sévère correction que notre mère aurait soulagé d’un doux baiser. Un événement, cependant, fit voler en éclat le cocon bienheureux de ce beau temps dont j’aime tant à me rappeler. ***** La pleine lune m’empêchait de trouver le sommeil, tandis que mes frères ronflaient à mes côtés. L’enfant chétif avait bien grandi, et ce qui me servait de lit était désormais trop étroit. J’entendais la profonde respiration de mon père qui ne tarderait pas à se lever. L’aube était accueillie chaque matin par les flammes incandescentes de la forge. Le sommeil ne venant pas, je me décidai à une bonne action. La semaine dernière, le prêtre avait bien insisté auprès de ma mère :


au vu de mon manque de discipline durant le catéchisme, j’étais un enfant vivant dans le pêché ; il fallait absolument qu’elle me pousse à faire preuve de piété. Les propos de monsieur le curé me semblaient abscons, mais voir un sourire illuminer le visage de ma mère était ma plus belle victoire en toute circonstance. J’enfilai donc mes vêtements, chaussai mes sabots et, le plus silencieusement possible, me dirigeai vers l’échelle. La maison n’était pas bien grande. À l’étage, nous disposions, mes frères et moi, d’une simple paillasse pour nous reposer, quelques souris nous tenant compagnie la plupart du temps. Je descendis puis traversai la cuisine lentement afin de ne pas éveiller mon père dans la chambre à côté. S’il me surprenait en vadrouille à cette heure, je serais bon pour le double des corvées au petit matin. Le clair de lune s’infiltrant par la fenêtre, je le suivis et atteignis en quelques pas la porte. Dehors, je profitai rapidement de l’air nocturne. La nuit était calme, une chouette hululait, une Effraie des clochers, sans doute ; elle devait se cacher dans le grenier à foin. Je partis d’un bon pas le long du sentier menant au bois. J’espérais trouver au bout de celui-ci les champignons favoris de ma mère, dont le goût et les vertus – quand ils sont cueillis à la pleine lune – sont inégalables. Le chemin m’éloignait des ombres du village, m’enfonçant au cœur de la nuit. Les bruits de la forêt s’ouvrant devant moi ne m’effrayaient pas.


Le Fils du forgeron

Une demi-heure plus tard, mon regard se posait enfin sur l’objet de ma convoitise. Cette marche n’avait pas été vaine : des dizaines de champignons, réunis en cercle, s’offraient à moi. Si, à cet instant précis, j’avais eu connaissance de la nature de ce cercle, je m’en serais éloigné sans demander mon reste, mais l’innocence de la jeunesse est quelquefois source de bien des ennuis. Les premiers champignons furent faciles à cueillir, le sol meuble à cet endroit me permettait de les prendre sans les abîmer. Mon panier plein à ras bord, je ressentis une douce fierté m’envahir. Mais elle fut de courte durée : à l’instant où je me relevais, un halo bleuté s’illumina autour de moi. Toute la clairière brillait d’un éclat intense. Mon cœur se mit à battre dans mes oreilles. Je n’avais jamais vu semblable phénomène. Je pensai à mon père. S’il s’éveillait et distinguait cette lueur, il voudrait s’assurer que nous étions en sécurité et découvrirait mon absence. Cela n’augurait rien de bon. Un grondement sourd s’éleva. J’étais cette fois certain que mes parents l’entendraient. Envolé le sourire qu’aurait eu ma mère ce matin-là en découvrant ma récolte. Trois êtres se matérialisèrent dans la clairière. Mes jambes flageolèrent tandis qu’une sueur froide perlait dans mon dos. Le premier d’entre eux, râblé et doté d’un nez fort, portait une chevelure épaisse et noire comme l’ébène. À sa ceinture pendait


une épée à la lame aiguisée. Si ma vue ne me jouait pas des tours, il devait faire partie du peuple des « nains », dont ma mère racontait les légendes, le soir au coin du feu. Le second était aussi petit qu’un brin de paille. Il était vêtu d’un costume de feuilles d’arbres, mais cela aurait aussi bien pu être la tenue d’un marquis, tant il la portait avec élégance. Ce devait être un lutin. Enfin, entre les deux énergumènes se tenait une grande dame, le port altier, un masque de sévérité sur le visage. Elle avait une chevelure aux reflets indescriptibles de vent d’automne, et la finesse de ses traits n’avait d’égal que la froideur de sa voix : — Comment oses-tu, petit humain, troubler la quiétude de cette forêt et porter atteinte à un cercle de fées ? — Je vous demande pardon, belle dame, lui répondis-je dans un murmure. Mes jambes s’affaissèrent et je me retrouvai à genoux, des larmes perlant à mes yeux. — J’ignorais la nature de cet endroit, je voulais juste cueillir de beaux champignons pour ma mère. En un instant, des ailes se déployèrent dans son dos et vrombirent de contrariété. Les traits figés, elle semblait réfléchir intensément. Sans un mot, elle se retourna vers ses deux acolytes. Puis elle leur adressa la parole dans une langue que je ne comprenais pas. Le plus petit d’entre eux, rouge comme une pivoine, levait les


Le Fils du forgeron

bras au ciel, tandis que le nain hochait négativement la tête en me fixant. Je préférai poser mon front sur le sol en attendant que ma sentence soit prononcée. La fraîcheur de la mousse me rassura. Une main glacée se glissa sous mon menton et une voix de cristal gelé s’éleva pour la seconde fois au cœur de cette nuit. (...)

à suivre dans l'Anthologie "Fantastique en Pays de Chièvres"

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ISBN 978-2-490647-06-4

Editions Kelach editions-kelach.e-monsite.com Collection Nouvelles Graines

Juin 2019