Sous la ferraille, la vie tranquillement pousse

Page 1

Extrait de : Sous la Ferraille, la vie tranquillement pousse


CÉCILE DURANT

Terre Mère AUDREY BERGERAT ANGE BEUQUE RAVEN BLACKY MATTHIEU CLERJAUD ELSA COUDERC MARINE GAULIN CHRISTOPHE GERMIER ANAÏS HAY JEANNE LECLÈRE LINA LEPETIT MINUIT JULIA PINQUIÉ ANTONIN SABOT PAULINE VETTER KELACH ÉDITIONS


Sous la Ferraille, la vie tranquillement pousse Matthieu Clerjaud

La Ville est un mausolée mécanique et poisseux. Ses dédales métalliques, boulonnés et couverts de rouille, ne sont plus que les vestiges d’une humanité autrefois puissante. Ce sont des ruines, mais nous refusons de l’admettre. On voit rarement le ciel au travers des passerelles et de l’épaisse brume dégueulasse qui assombrissent La Ville. De toute façon, c’est pas comme s’il intéressait grand monde. Les gens ne lèvent plus la tête, les yeux rivés sur l’écran de leur portable. Je me demande toujours comment ils font pour se repérer en ne regardant que leurs pompes. On ne voit plus de visages, juste des sommets de crânes – parfois le début d’un front. Ce n’est pas bien grave, puisque les étoiles ont disparu. La Ville est un monstre tentaculaire qui s’étire autant qu’il peut. Au milieu, il y avait Paris, qui est appelée communément le CentreVille. Paris s’est répandue comme un verre de vin qu’on renverserait sur une nappe blanche, dégueulant de toutes parts ses horribles rues et ses entrailles de métal. Nous avons oublié notre géographie : il n’y a plus de régions ni de départements. Juste les arrondissements de La Ville. Normalement, avec le prolongement de la ligne 507 du métro, on devrait bientôt pouvoir rejoindre la plage – allez savoir laquelle. Non pas que beaucoup de gens aiment aller à ces dépotoirs en plein air. Les frontières allemandes et belges ont coupé les expansions est et nord-est. Ça en fait, des kilomètres de tôle et de rouille, de cours


d’eau nauséabonds et de murs recouverts de textes obscènes, de tuyaux déglingués et de ruelles sombres. La Ville a aussi poussé à la verticale. Les plus fortunés habitent les hauteurs et ne se déplacent qu’en empruntant les passerelles aériennes tissées entre les différents bâtiments comme une affreuse toile laissée dans un coin de cave par une araignée monstrueuse, cédant aux plus démunis les plaisirs simples de l’obscurité constante et de la chaleur moite de la rue. Cette dernière est nommée avec mépris l’Égout Supérieur. Ils ne tiennent plus le haut du pavé, les riches. Ils le dominent littéralement. Je ne suis pas sûr que la plupart d’entre eux aient même déjà vu l’Égout. De là-haut, il doit juste ressembler à un lac de brume épaisse. Il leur arrive d’y lâcher leurs ordures, ou un occasionnel crachat. Il y a quelques jours, un type est mort en se prenant un grille-pain qui avait été bazardé depuis un étage. Je me demande parfois si les nantis dans les hauteurs sont au courant que des gens vivent en bas. Les habitants de l’Égout Supérieur appellent cette toile inaccessible la Croûte, et ce n’est pas utile que je mentionne les noms fleuris qu’ils ont pour ceux qui vivent dessus. La Ville est emplie d’une myriade de publicités holographiques. On y voit des hommes et femmes plus ou moins dévêtus qui essaient de vous vendre du parfum, des vêtements, des produits de beauté ou encore des contrats d’assurance. La plupart des habitants n’ont jamais vu un putain d’arbre de leur vie. En revanche, des corps nus…

Je parcours l’Égout, éclairé par les réflexions des néons clignotants et des panneaux publicitaires contre le métal des murs ou les flaques, laissées là par les pluies acides de la veille, qui constellent la rue. Le sol semble se dérouler sous mes pas comme un tapis roulant. La Ville a toujours eu cet effet sur moi. Je fais du surplace et elle se meut sous mes pieds comme un lombric qui ramperait dans la direction opposée. Autour de moi, la constante misère des boyaux de La Ville qui s’étale comme une fresque de Bosch. Jérôme, hein, pas Robert. La plupart des gens se satisfont de la vie ici, et sont persuadés que ça pourrait être pire. De quoi pourrait-on se plaindre ? On possède tous une connexion à internet et un smartphone dernier cri. On a accès à tout, sur nos smartphones : culture, informations, divertissements… Surtout les divertissements, en fait. Les crétins qu’on y


voit, c’est un peu notre soma à nous. Le vieux Huxley s’est juste planté sur la forme, pas sur le fond. Si on ne nous balance pas la médiocrité d’un abruti décérébré pour nous vider le cerveau en chiasse, on nous sert un documentaire qui nous montre combien on est chanceux d’être ici et à quel point la vie est plus difficile ailleurs. Mais je digresse. Je ne vais pas tirer sur l’ambulance, nos élites politiques font ce qu’elles peuvent pour nous. Depuis la Croûte, bien entendu. On devrait leur montrer un peu de reconnaissance, au moins elles font comme si on existait. Ou, en tout cas, elles font l’effort de le prétendre, c’est déjà pas mal. Je disais donc que La Ville défile autour de moi alors que je me dirige vers mon nouveau job chez NettoClean. Je dois passer dans le centre dont je dépends pour récupérer du matériel, puis je vais nettoyer quelques murs des perpétuels graffitis qui les recouvrent. Ça ne paye pas des masses, mais ça met des pâtes dans l’eau. L’avantage de ce genre de boulot, c’est qu’il y en aura toujours. C’est un peu comme Sisyphe avec son putain de rocher, tu nettoies toute la journée et quand tu reviens le lendemain, c’est comme si tu n’avais rien foutu : le mur est de nouveau bardé de messages et dessins salaces. C’est parfois à se demander s’ils ne te regardent pas faire en s’imaginant déjà comment ils vont te saloper ton mur quand t’auras terminé. Mais au final, ces gars-là créent du travail pour beaucoup d’entre nous.

Le type qui m’a accueilli au centre – un fils à papa méprisant du nom de John Vincent – est un véritable connard. Il m’a mis tout ce dont j’ai besoin pour nettoyer les murs dans un chariot, m’a filé un horrible uniforme orange fluo et m’a rebalancé dehors avec une délicatesse d’ordinaire propre aux engins de chantier. Il aurait pris un grand plaisir à m’y ajouter un coup de pompe au cul, s’il l’avait pu. Il fait partie de cette frange de la population qui veut grimper sur la Croûte parce qu’ils pensent le mériter. Sa mère lui a probablement promis un avenir radieux. Je n’ai pas moufté. Je n’allais pas m’engueuler avec mon patron dès mon premier jour, si ? Je commence mon nettoyage, peinard. Nouveaux décors, nouveaux habitants, même merde. On racle les messages d’injures et les mots d’amour, on gomme les sommations anticapitalistes et les pubs sauvages, on efface les dessins de pénis et de corps qui s’enlacent… Ces graffitis, j’ai l’impression de les avoir déjà nettoyés mille fois. Soudain, il y en a un qui agrippe mon regard comme les serres


d’un oiseau de proie. Un tout petit rond jaune – comme un minuscule soleil – avec une couronne de pétales blancs, reposant légèrement sur une fine tige verte dotée de deux feuilles qui ressemblent à deux bras asymétriques. Ce n’est pas grand-chose. Juste une marguerite. Enfin, je crois… Mais elle illumine le mur, cette petite fleur. Il y a quelque chose de chaleureux dans ce dessin, malgré sa simplicité. Il donne de la vie à la rue. Je dois débarrasser le mur de la plante, c’est mon job. Je le fais donc à contrecœur. La fleur, en disparaissant sous les assauts de mon kit de nettoyage, semble emporter avec elle une partie de moi.

... la suite dans Terre mère

La journée a été rude, je ne suis pas mécontent de rentrer chez moi. C’est un studio étroit et tout encombré dont j’essaie de recouvrir les murs pleins de rouille avec des affiches. Malgré l’odeur de renfermé, la fenêtre reste toujours close car l’air et l’odeur du dehors sont pires qu’à l’intérieur. Mais c’est ma tanière et je m’y sens bien. Je me prépare une bonne soupe sur la petite plaque qui me sert de cuisine et me laisse tomber pour la boire sur mon canapé dont les ressorts couinent un grand coup. Je suis tellement crevé que je n’allume même pas la télé. Il n’y a rien à y voir, de toute façon. Les seuls sons qui semblent occuper la pièce sont le bruit métallique de ma cuillère contre le bol et moi qui en aspire bruyamment le contenu. Affalé sur mon convertible à côté de mon bol vide, je repense à cette fleur sur le mur. Pourquoi est-ce que quelqu’un prendrait du temps et des risques pour dessiner une marguerite ? Je veux dire, même si La Ville entière est recouverte de graffitis, ils n’en restent pas moins interdits. Et les flics ne font pas de cadeaux. Une fois, je les ai vus mettre leurs paluches sur un jeune qui écrivait un message anti-police. Ils ne l’ont pas arrêté, mais je pense qu’il aurait préféré. Sa mère n’a pas dû le reconnaître quand il est rentré. Les bandes ne sont pas choucardes non plus. Elles aiment rarement qu’on vienne foutre un dessin sur un mur de leur territoire. Sauf si c’est peint par l’un des leurs. Et ce ne sont pas franchement des artistes dans l’âme. Je me demande ce qu’elle signifiait, cette fleur. Je ne me suis jamais imaginé comme quelqu’un ayant une fibre artistique. Je ne sais pas vraiment ce que cette satanée plante fait résonner en moi.


Retrouvez Terre mère sur editions-kelach.com

© Éditions Kelach

Dépôt légal : octobre 2021

ISBN : 978-2-490647-61-3 9782490647613 Les Lutins de Kelach La Peyrelle 6, rue de Rivaillon 16260 Chasseneuil-sur-Bonnieure Collection Nouvelles Graines

Le Code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-5 (2° et 3° a), d’une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (art. L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.