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Les maléfices de Maijo Extrait

Frédéric Gobillot


CONTES NIPPONS

VANESSA ARRAVEN HENRI BÉ ANTHONY BOULANGER AUDREY CALVIAC CLÉMENCE CHANEL LAURENT COMBAZ VÉRÈNE DEVENTHÉRY FRÉDÉRICGOBILLOT ÉGLANTINE GOSSUIN ÉLODIE GREFFE RODOLPHE LE DORNER NIMU DOLA ROSSELET LOUISE ROULLIER MAUD WLEK


LES MALÉFICES DE MAIJO Frédéric Gobillot Tel un monolithe de verre et d’acier, la tour Sangyou se dressait, monumentale, au cœur du centre d’affaires de Tokyo, plongée dans une panne d’électricité aussi subite qu’incompréhensible. Seuls trois projecteurs gargantuesques du Keishichō1 affrontaient l’obscurité nocturne pour éclairer partiellement le bâtiment. Aucun des policiers ne se permettait de briser le silence oppressant qui écrasait la place. Une pluie fine et glaciale tombait depuis peu, ajoutant à l’opacité pesante qui engluait la ville. La capitaine Kikumi s’impatientait. La jeune femme impétueuse se fiait plus souvent à son intuition qu’à sa logique, quitte à ignorer les ordres et les règlements. Autant dire que les conflits avec ses supérieurs se répétaient sans cesse. Heureusement, son partenaire plus diplomate prenait sa défense et arrivait souvent à apaiser les esprits. Elle se tourna vers lui. « Nous devrions intervenir, Yukanaga. Je ne le sens pas du tout. » Yukanaga ne quittait pas des yeux la tour et en particulier le trente-septième étage, origine du Mal. Plus grand que sa collègue, il portait un gilet pare-balles bleu nuit par-dessus un costume strict. Face à la situation inhabituelle et à la tension qu’elle engendrait, il s’était permis de dénouer sa cravate et de déboutonner le col de sa chemise blanche. « Nous devons suivre les ordres du commandant Riijidaa. — Il n’est pas ici, nous si ! — Nous avons déjà perdu de nombreux hommes, Kiku. — Nous ne savions pas à quoi nous avions affaire ! — Le savons-nous à présent ? Pas plus. Cela nous dépasse. Nous devons laisser faire cette mystérieuse division du Kōanbu2. » 1 Département de la Police Métropolitaine de Tokyo. 2 Bureau de la Sécurité Publique, équivalent du FBI ou de la DCRI française.

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Les sourcils de Kikumi se soulevèrent, signe, chez elle, de perplexité. « Division dont nous ignorions l’existence jusqu’à ce jour. — Riijidaa les a authentifiés. — Étrange trio, sans parler de leur chiifu3. Cette petite vieille ne me revient pas. — Étrange trio pour une étrange affaire, tu en conviendras. » Quoi qu’en dise son partenaire et ami, la capitaine avait une mauvaise intuition, une très mauvaise intuition. Un sentiment amer flottait dans son esprit. Indéfinissable, il lui hérissait les poils, d’autant plus qu’elle n’arrivait pas à en entrevoir l’origine. Tel un invité imprévu et indésirable, un souvenir lointain infiltra ses pensées, celui du cadavre de sa mère, atrocement mutilé, dans un cabanon de vacances. Elle trembla compulsivement et tenta de chasser cette horrible réminiscence de sa petite enfance pour revenir à la réalité non moins angoissante du moment. Elle eut beau se concentrer, rien n’y fit, la vision dramatique s’ancra dans l’instant. L’attente lui devint insoutenable. Elle devait agir. « Tant pis pour les ordres, j’y vais. » S’extirpant de l’abri que constituait leur voiture de fonction, Kikumi se dressa, arme au poing. Yukanaga eut le réflexe d’en faire autant. Il referma sa main sur le bras de sa collègue pour la retenir. « Tu ne peux pas faire cela, c’est trop dangereux. Nous devons suivre les instructions des agents du Kōanbu et rester là. — Leur chiifu devait aussi les attendre et elle a fini par y aller. Une vieille femme qui doit avoir trois fois nos âges, Yuka. » Le dilemme se lisait sur les traits habituellement impassibles du policier. Yukanaga s’apprêtait à donner sa réponse lorsqu’une explosion brisa le silence. Dans la lumière des projecteurs, une brume obscure fit voler en éclats toutes les fenêtres du trenteseptième étage, vomissant des shrapnells à plusieurs dizaines de mètres de la tour. Pareille à une déferlante sur les côtes, la force libérée par la détonation se propagea le long du bâtiment. Les vitres atteintes par l’onde se convulsèrent jusqu’à se pulvériser, engendrant une seconde brassée de fragments acérés. Kikumi et Yukanaga se mirent à l’abri sous les boucliers renforcés que deux agents levèrent au-dessus d’eux. Une pluie de verre s’abattit avec fracas sur le parvis. Quand le tintinnabulement des débris sur le sol cessa, le silence s’imposa à nouveau, plus lourd 3 Chef·fe ou supérieur·e au sens large.

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que jamais. « Est-ce assez pour que tu te décides à intervenir ? » Yukanaga inclina la tête en signe d’assentiment et donna rapidement ses instructions à ses hommes. Suivant Kikumi avec un contingent de soutien réduit au strict minimum, il se dirigea vers le lugubre édifice. 復讐 Okuryou avait hérité de la fortune et de la compagnie de son père. L’entreprise de hautes technologies informatiques avait flirté avec les sommets de la prospérité. La tour Sangyou en était un emblème victorieux. Toutefois, aujourd’hui, la gloire n’était plus qu’une façade comme le démontraient indiscutablement les livres de comptes. Okuryou n’avait jamais possédé ni la vision ni la pertinence de son père. Ses choix de partenaires tout comme ses options de recherches avaient été désastreux, engouffrant un peu plus chaque jour les fonds de la société Sangyou. Le cap de nonretour était dépassé. Okuryou avait ruiné la création de son défunt père. La faillite honteuse aurait dû conduire Okuryou à se faire seppuku4, une fin honorable que son géniteur aurait épousée sans aucune hésitation. Mais voilà, Okuryou n’était pas son père, loin s’en fallait, et le suicide, même rituel, ne faisait pas partie de ses allégeances. De fait, sa volonté s’accordait parfaitement à son physique gras et nonchalant. D’épaisses bajoues encadraient une bouche réduite à sa plus simple expression alors qu’un front bas surmontait des yeux étroits ; presque une caricature de son tempérament. Torturé par un désarroi profond, il n’avait vu d’autres options que la fuite. Purgeant ses fonds de tiroir de quelques liquidités, il s’apprêtait à immigrer loin du Japon, quand une voie inattendue lui avait été offerte. Attiré par cette lâcheté sans nom, l’esprit de Maijo avait décidé de sauter sur l’occasion pour s’imposer à ce monde moderne qui avait affaibli tant de yōkai5. Okuryou tentait d’ouvrir sa porte d’entrée pour gagner sa voiture. 4 Appelé aussi hara-kiri. Suicide rituel par éventration. 5 Esprit malfaisant ou simplement malicieux.

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En vain, la poignée tourna dans le vide. Perplexe, il recula d’un pas. Les lumières de l’ancienne maison familiale qu’il avait dû hypothéquer se mirent à clignoter. Une odeur désagréable de vieux, de poussière et de moisi envahit le couloir. Dans l’instant, la peur se saisit du désastreux chef d’entreprise. Pris d’une effroyable intuition, le couard tituba. Un filet sonore rampa dans la demeure, portant en lui l’écho d’une voix sépulcrale. Okuryou laissa tomber son sac de voyage et, l’angoisse au ventre, courut vers la porte-fenêtre du salon qui s’avéra close, elle aussi. Ses mains tremblèrent, ses pensées en proie à la panique s’entrechoquèrent dans sa tête, le rendant incapable de tout raisonnement. La terreur atteignit son sommet lorsque Maijo se matérialisa. Femme au corps parfaitement proportionné enserré dans un kimono vaporeux, elle flottait avec nonchalance au-dessus du sol. Sa chevelure d’un noir de jais et ses lèvres ourlées d’écarlate constituaient les seules taches de couleur dans cette apparition semitransparente tout en nuances de gris. Okuryou ne douta pas un instant qu’il s’agisse d’un fantôme, peut-être une ancêtre venue la punir de sa couardise. Sa vessie le trahit et une urine chaude imbiba son pantalon. Toute force quitta ses jambes. S’écroulant lourdement sur ses genoux, d’instinct, il se prosterna face contre sol devant l’impassible spectre. « Ayez pitié, vénérable. Épargnez-moi ! » supplia-t-il sans retenue. Maijo glissa dans l’air. Le froid envahit la pièce, tirant une buée cristalline de chaque respiration d’Okuryou. Un sourire indéfinissable élargit sa bouche. Son regard sans fond se posa sur sa proie. « Tu n’as rien à craindre de moi, Okuryou, je suis là pour t’apporter mon aide. » Le chef d’entreprise eut du mal à réaliser les propos du revenant. Lorsque ceux-ci eurent cheminé dans son crâne, il osa répondre dans un balbutiement affligeant : « Vo… vo… votre aide, vé… vénérable ? — Je peux te donner force et pouvoir, mais aussi briser tes concurrents. Encore faut-il que tu sois prêt à en payer le prix. » Si les paroles de Maijo apportaient un espoir inégalé à Okuryou, sa conclusion l’effrayait. Quel abominable prix pouvait exiger un yōkai ? Qu’allait-il lui en coûter ? Comme si elle avait lu dans son 280


esprit, la femme spectrale choisit de l’apaiser de suite – torturer cet homme faible n’avait aucun intérêt pour elle. « Tu n’auras qu’un rituel à exécuter. Qu’est-ce que la mort de trois de tes employés face à ta gloire, Okuryou ? Un grain de sable. N’ont-ils pas lié leur vie à l’entreprise Sangyou ? Leur honneur ne leur dicte-t-il pas de tout donner pour leur employeur ? » Malgré la terreur qui dominait toujours le corps d’Okuryou, la proposition fit rapidement son chemin dans ses pensées. Il commençait à y voir plus clair. Entre la fuite dans la pauvreté et la richesse, qu’était la mort de trois personnes ? Pas grand-chose, en fait. Néanmoins, conscient de la faiblesse de ses aptitudes physiques, le dirigeant en banqueroute n’imaginait pas une seule seconde pouvoir affronter un adversaire. « Je serai incapable de maîtriser des hommes, affirma Okuryou. — Tu m’auras à tes côtés, rassure-toi. » Fort de cette information, Okuryou admit que si tuer trois personnes pour obtenir le succès pouvait être considéré comme un acte odieux, il était naturel de payer pour s’attacher les services d’un puissant yōkai. Plus que la fortune et la réussite, c’était le pouvoir que cette alliance lui apporterait sur les autres qui le séduisit. Sa conscience s’accommoderait bien de quelques petits accrocs à la morale. « Où et quand ? » demanda-t-il en signe d’assentiment. Maijo jubila intérieurement ; il était si facile de manipuler des hommes sans discernement. « Dans deux jours, à la tour Sangyou. » Le cœur de Tokyo ! Elle ne pouvait pas espérer meilleur lieu pour initier le déferlement de ses hordes sur le monde. 復讐

à découvrir en intégralité dans

Contes nippons 281


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Relectures : Cécile Durant Corrections : Cécile Durant, Anaïs Hay, Clémence Teixeira-Leveleux Couverture : Julia Pinquié Illustrations : Romane Gobillot Maquette : Cécile Durant

© Éditions Kelach

Dépôt légal : août 2020

ISBN : 978-2-490647-20-0 Les Lutins de Kelach La Peyrelle 6 rue de Rivaillon 16260 Chesseneuil-sur-Bonnieure Collection Nouvelles Graines

Le Code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-5 (2° et 3° a), d’une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (art. L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.


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Les maléfices de Maijo : Extrait  

Découvrez le début de la nouvelle "les maléfices de Maijo" parue aux Editions Kelach dans l'anthologie Contes nippons. Ce recueil vous cond...

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