FEMMES 216

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CARNET HUMANITAIRE

Là où s’abandonnent les illusions Parcourir le monde tout en apportant, modestement, une aide aux oubliés de tous, tel est le credo de Bekaï. Cet ancien directeur marketing et communication d’une holding à Luxembourg, a troqué son porte-documents pour son backpack d’aventurier pour se consacrer entièrement à ses projets humanitaires. Femmes Magazine vous invite à découvrir quelques extraits de ses carnets d’initiatives humanitaires inspirantes.

N°216

BEKAÏ

Partir ou rester, tel était le dilemme auquel ont dû faire face les quelque 385 000 travailleuses domestiques d’origine indonésienne et philippine que compte Hong Kong. À leur corps défendant, toutes ont pris la déchirante décision de quitter enfants et mari, amis et patrie, pour mieux gagner leur vie et soutenir financièrement leur famille restée au pays. Au-delà des mers, il y a ce pays chimérique, territoire de tous les possibles pour ces femmes aux rêves plein la tête. Amasser beaucoup d’argent pour vite retrouver les siens tout en bénéficiant des mêmes droits que tous les autres citoyens, tel était le plan. Mais les plans ne se passent jamais comme on les a imaginés. Direction l’ancienne colonie britannique, à la rencontre de ces femmes déracinées, marginalisées, brimées, victimes aux deux tiers de violences physiques et psychologiques et dont les rêves sont toujours présents mais évanescents. La désillusion Tout juste arrivées, les voilà déjà lourdement endettées par des agences de placement peu scrupuleuses à qui elles doivent reverser des sommes faramineuses, équivalentes à plusieurs mois de salaire. Leur précarité est accentuée par une législation favorable aux employeurs, permettant aux foyers de toute classe de s’adjoindre les services d’une bonne. La loi impose ainsi un salaire minimum de 550 US$ (4 fois moins que le salaire moyen) et oblige les travailleuses à

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résider au domicile de leur employeur, les rendant taillables et corvéables à merci, même pendant leur seul jour de congé hebdomadaire, le dimanche. Aussi, malgré le fait qu’elle représente 10% de la population active, cette main-d’œuvre bon marché est privée du droit de naturalisation, pourtant délivré à n’importe quel autre travailleur, après 7 années sur le sol hongkongais. Cette injustice, mêlée à l’obligation de quitter le territoire sous 2 semaines en cas de perte d’emploi, renforce davantage leur sentiment d’exclusion et leur vulnérabilité…

s’instaurera alors un huis clos psychologique dont elles ne pourront s’extraire. Dépossédées de leurs papiers d’identité qui leur seront confisqués, une pression permanente pèsera sur leurs frêles épaules, les obligeant à taire les mauvais traitements et violences de toutes sortes qu’elles subiront : domestiques, psychologiques, sexuelles... Autant de brimades qui les feront se sentir bonnes… à rien…

Assignées à résidence

Il est à peine 8 heures du matin, la frénésie s’empare d’un Hong Kong qui sort de sa torpeur, aux premières lueurs de l’aube. Cette belle journée qui s’annonce, c’est la leur. Le seul jour de congé auquel ont droit ces bonnes à absolument tout faire et elles comptent bien en profiter !

Toutes n’auront pas les mêmes chances lors de leur placement. Les plus vernies tomberont sur des employeurs bienveillants et auront la charge unique d’une demeure agréable à entretenir. Elles pourront même avoir leur propre chambre qu’elles décoreront de photos de famille et de ces petits riens qui les feront se sentir chez elles. Les bien moins loties seront, quant à elles, à la botte d’employeurs peu scrupuleux pour qui elles devront travailler jusqu’à 16h par jour, parfois privées de jour de repos, et devront s’occuper, en plus des tâches ménagères, d’enfants turbulents, de parents dépendants et d’animaux envahissants. Cette crainte d’être expulsées en cas de perte d’emploi, certains employeurs n’hésiteront pas à en jouer, en agitant, à toutva, le spectre du licenciement. Assignées à résidence 6 jours sur 7 et asservies,

En attendant ce jour

Au pied des 1 300 gratte-ciels que compte la ville, un étrange spectacle. Communauté invisible en semaine, c’est après avoir rendu leur tablier pour quelques heures que la diaspora philippine et indonésienne, n’ayant nulle part où aller, converge par dizaines de milliers au cœur de la mégapole pour investir ses poumons verts, parcs, parkings, stations de métro, ponts ou tout autre lieu propice à la réunion. Là, elles s’installent sur des morceaux de carton jonchés au sol, pour, toute la journée durant, se complaire dans l’oisiveté la plus totale. En l’espace de quelques heures, les rues se bondent, si bien qu’il devient presque impossible