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Annie Saumont

Le pont Vu par

Philippe Lemaire

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Il y aurait donc deux Biba. Il y aurait le soldat. Celui qui garde le pont. Qui croit se souvenir mais peut-être se trompe (ou invente) qu’on lui donnait ce surnom lorsqu’il allait à l’école. Et cet homme plus âgé venant d’on ne sait quel pays, Djerbi Fantiba dit Biba. Qu’il y ait deux Biba n’a rien d’impossible, c’est fort probable qu’ils ne se rencontreront pas.

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Un enfant turbulent – Biba – en promenade avec sa classe pour voir un pont. Un soldat – Biba – chargé par le colonel de faire sauter un pont. Un étranger – Biba – tenté de voler dans une galerie un tableau représentant un pont. Annie Saumont excelle à brouiller les pistes, à varier les points de vue sur les personnages, bousculant le lecteur dans ses certitudes. Seul élément tangible, autour duquel tout gravite : le pont, à moins qu’il ne soit déjà détruit… Les collages de Philippe Lemaire font appel à l’inconscient, malmènent la chronologie et l’ordre du temps. Comme un jeu de correspondances – un pont – avec la nouvelle d’Annie Saumont, ils invitent le lecteur à traquer, dans chaque image, le détail qui se joue de la réalité.

5 ISBN : 978-2-916130-40-8

14 Euros


Le pont


Il a été tiré de cet ouvrage cent exemplaires réservés aux membres de l’association Les éditions du Chemin de fer, numérotés de 1 à 100, constituant l’édition originale.

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© Les éditions du Chemin de fer, 2012 www.chemindefer.org ISBN : 978-2-916130-40-8


Annie Saumont

Le pont vu par

Philippe Lemaire


1 Maîtresse, il ment. Maîtresse il dit que la terre est pas ronde. Il dit que tout ce qu’on apprend à l’école c’est des conneries. Maîtresse je l’ai mordu pour le punir. Alors il a pleuré. Elle dit, Assez. Elle dit, Tais-toi et mouche ton nez. Elle dit, En rangs par deux, silence, jamais plus je ne vous emmènerai en promenade du mercredi. Elle dit qu’elle renonce à son jour de congé sans y gagner la moindre récompense. On baisse la tête. Seule Eléonore s’obstine, Maîtresse c’est Biba qui ment comme il respire. Alors le petit brun frisé se jette sur la fille blonde et cogne à poings serrés, elle hurle.

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Le lieu de la bagarre : sur la route goudronnée qui va vers le pont, s’élevant en une pente légère après un dernier virage au-dessus des marais où parfois jaillit un oiseau blanc et roux qui décrit vers le fleuve une courbe parabolique. Personne n’a encore songé à enfoncer dans les marais quatre piliers de béton marquant les angles d’un bunker où un soldat monterait la garde. Un soldat. Qui flâne à travers champs. Qui astique ses jambières. Dort enroulé dans sa couverture. La guerre semble bien loin. Ayant laissé à la traîne (perdu en chemin) un simple seconde classe, avec des rations de survie, un fusil, des explosifs. Et un émetteur radio pour recevoir les ordres. Mais en ce matin ni soldat ni bunker.

2 Long cheminement des moutons, grouillement de larves d’un blanc jaunâtre et quand cela se rapproche on distingue le vif pointillé des pompons et le remuement incessant des deux taches noires qui sont les chiens. La poussière s’élève en un vaste tourbillon comme dans

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les déserts où souffle l’harmattan. Tout s’immobilise quelques instants et lorsque ça bouge à nouveau sur le goudron bleu on voit le berger chaussé de bottes, coiffé d’un chapeau de feutre et muni d’un bâton. Il va au rythme des bêtes qui trottinent. Le soleil tape dur déjà. Une buée de chaleur efface au sud-est la crête des collines qui se confond avec le ciel.

3 En rangs par deux et donnez-vous la main. Celle de Biba est humide, comme poisseuse, on aime pas. Pourtant les doigts qui serrent, bientôt ça rassure. On se demande d’où il sort celui-là. Biba et son museau hirsute. Sa main droite toute chaude son tricot sans forme. La main gauche il l’enfonce dans sa poche et à travers l’étoffe du pantalon il en finit pas d’arranger sa bite. Qu’est mal placée. Se coince. Qu’il dit, Biba. Son vrai nom on s’en souvient plus, tout le monde l’appelle Biba. A côté, devant derrière, les autres ont des noms ordinaires, Pierre ou Joseph ou Léo ou Julien. En rangs par deux, elle commande. Quand elle

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commande on obéit. A l’exception de Biba qui gueule souvent et on a peur à cause de la boule dans son cou, s’il crie ça risque d’éclater, paraît que plus tard faudra l’opérer. Bon. En rangs par deux on y est. On s’en va observer ce qui prouve que le pont est solide, les moyens les procédés utilisés pour que ça tienne, tout l’assemblage. Comme s’il n’y avait pas des siècles que des ponts sont construits et que ça tient mais ceux qui dirigent les travaux ils disent (elle dit qu’ils disent) que cette fois a été mise au point une méthode super, incroyablement savante, quelqu’un va vous expliquer. Nous dans la vie on veut être clowns ou trapézistes sauf Biba qui sera soldat et fera sauter les ponts et une fille qui deviendra l’épouse du Président et l’aidera à inaugurer dignement les ponts rebâtis après destruction. Nous on n’a pas tellement besoin d’en savoir long sur les ponts (entrecroisements tabliers poutrelles). L’ingénieur prétend qu’on peut comprendre ce qu’il enseigne même si c’est pas dans les programmes. Il a dessiné au tableau, on a dit oui qu’on a compris. On a dit oui, Biba aussi mais Biba n’écoutait pas.

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C’est loin. On le voit pas encore, le pont. Si on le voyait ça serait excellent pour le moral mais on le verra qu’après le carrefour. On marche sur le bord de la route. Là-bas il y a un homme et une femme qui marchent plus vite que nous, parce qu’on est encore petits.

4 Le soldat (disons Biba) est assis sur le talus. A l’école on l’appelait Biba. Un soldat (Biba par exemple) ça devrait rester debout. Et casqué. Non. Le soleil est trop chaud. Le soldat a ôté son casque. La sueur a déjà coulé le long de ses joues, son col est mouillé. Les cheveux noirs du soldat sont aplatis contre son crâne. Le casque posé au revers du talus contient maintenant deux fruits verts et brillants que le soldat a cueillis. Il a croqué dans la chair. L’empreinte de ses dents tourne au brun. Le soldat n’est pas debout fier et viril mais assis au revers du fossé délaçant son godillot qui le meurtrit au

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talon. Il grogne que ce foutu pont il n’ira pas jusque-là aujourd’hui, à quoi ça servirait. Hier soir et le soir d’avant et le soir d’encore avant il a écrit dans son rapport, Calme plat. Rien à signaler.

5 Autrefois toi et moi on jetait des ponts de paille en travers des ruisseaux. C’était pour unir deux pays chacun pas plus grand qu’un mouchoir. On s’étendait sur le sable on était des chefs d’état, des rois imposant l’ordre dans le monde. Parfois on fusillait des rebelles, ceux qui ne voulaient pas de pont, qui rêvaient de s’enfermer dans un farouche isolement. Nos ponts ne supportaient pas même le poids des moutons de terre cuite au dos couvert d’une toison laineuse qu’on avait chipés dans la boîte aux santons en haut du placard de cette pièce sans fenêtre qui s’appelait le débarras. Tu disais que l’animal criait trop fort qu’on allait être obligés de le tuer ce qui d’ailleurs règlerait les problèmes de nourriture pour les semaines à venir, on cuirait la viande sur un feu de bois, on en

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ferait des conserves donc c’est d’accord on le saigne. Le canif gratouillait l’argile, le sang coulait, Attention tu m’éclabousses. On se barbouillait la figure de confiture de groseilles. Un jour tu t’es entaillé le doigt pour de vrai, j’ai eu peur. Ta main a tremblé puis tu m’as tendu ton index j’ai sucé j’ai frissonné. Plus tard, quand me voyant seul dans mon coin, désœuvré, morose, elle demandait (ma nourrice), Qu’est devenu ton ami ? je baissais la tête, ne voulais pas entendre. Déjà tu avais pris l’habitude de t’éloigner brusquement sans rien dire, alors j’étais triste, je faisais des bêtises. Pour finir, Eléonore et toi vous avez décidé de vous mettre en ménage. Moi je suis devenu soldat.

6 Dans mon enfance j’ai eu très envie de tenter l’escalade. De me promener sur les poutres et poutrelles. De m’accrocher aux croisillons, de me balader en instable équilibre. D’abord avec des inquiétudes et puis rassuré, tranquille. Je me suis vu là-haut, léger, prêt à rire,

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j’aurais grimpé, Re-gar-dez. Et puis dansé la capucine. Maîtresse, Biba dit que c’est facile de monter il dit chiche, il dit qu’il ira c’est juré quand il aura plus mal au ventre d’avoir mangé trop de nèfles. Maîtresse a roulé de gros yeux, Qu’il ose et je lui allonge les oreilles.

7 Soldat solitaire, on a connu l’ennui. On était rompu à la vie commune, aux bivouacs bruyants dans les granges. A l’odeur des pieds de toute une compagnie. Les cris les appels, hé toi qu’est-ce que tu fous ? Hé toi là-bas le glandeur tu te ramènes ? ‘Toi’, ou bien ‘soldat untel’. D’abord on s’ennuie, après on s’accoutume. Après on est heureux. Lorsque les oiseaux volent au ras des marais, que le ciel devient rose. Que le pont lance son arche comme entre rien et l’infini, comme entre tout et pas grand-chose. Que le feu brûle, que la nuit est violette. Après, encore après, c’est bien, on se croit Dieu. Mais le dieu de personne, pas un dieu responsable

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d’une foule de créatures qui le prient le supplient ou lui lancent des blasphèmes à la face – sa face auguste, en plus. Un dieu de gloire à l’aise dans son rôle. Qui essaierait sa puissance sur les oiseaux. Et sur les ponts. En béton précontraint.

8 Il y a d’immenses vols d’hirondelles que les enfants suivent du doigt. L’index de la main droite. Du moins pour les droitiers. Les gauchers sont trop maladroits trop gauches de leur main droite et aucun (des gauchers de la classe) ne se risquerait à montrer quelque chose d’un doigt tendu de la main gauche, maîtresse gronderait elle dirait, C’est l’autre main qui écrit, qui désigne, je l’ai répété cent fois. Maîtresse dit toujours qu’elle a dit cent fois déjà et si on compte on s’aperçoit qu’elle exagère. Ce qu’elle dit le plus souvent c’est, Biba reste tranquille. Mais quand on aligne les bâtons dans la marge du cahier elle l’a jamais dit plus de quarante-sept fois.

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Maîtresse marche à nos côtés, elle a des petites bottes une jupe étroite et un ciré. Elle secoue ses longs cheveux recouvrant ses épaules. Elle est belle. Elle sait tout et elle veut notre bien (ce qu’elle dit aussi vingt fois par jour, ou trente).

9 Parlant (le colonel) de celui qu’il a laissé là-bas – au vrai il l’a reconnu comme celui qui survivra. Parlant de lui et du temps où la guerre était un jeu, puis évoquant d’autres jeux, les chevauchées dans la forêt les concerts de chambre le mah-jong et les dîners chez la baronne. Uniformes décorés, robes longues à dentelles et paillettes. La porcelaine le cristal le vermeil et un serveur en livrée, linge damassé sur le bras, interrompant brusquement sa progression vers la table, se dirigeant vers les cuisines comme s’il avait oublié la sauce du faisan et soudain s’arrêtant, se tenant silencieux dans l’ombre d’un pilier puis avançant à nouveau, s’inclinant, Mon colonel on m’a chargé de vous communiquer. Pépiement de la baronne, sa main égrenant les diamants

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d’un collier, Cher ami ne manquez pas ma soirée du. J’ai dépensé une fortune en effets d’éclairage parmi les arbres autour de la terrasse, des séquoias, des pins d’Alep. Le serveur se courbant plus encore, insistant, Mon colonel si je peux me permettre, L’ibis a bâti son nid. Dans le brouhaha des paroles, le tintement de la vaisselle, les rires légers des jeunes filles et la voix rauque et brouillée du général de brigade qui supporte mal l’alcool, les propos suaves du petit lieutenant s’employant à séduire une femme mûre au décolleté généreux, il y a soudain comme entre guillemets l’ibis qui bâtirait son nid (tiens ?) et le geste précautionneux du maître d’hôtel déposant contre le couteau à poisson une feuille de papier épais pliée en deux, le colonel l’ouvrant, lisant ce qu’il vient d’entendre. Se levant, dans le même mouvement se tournant vers sa voisine en soie mauve il la prie de l’excuser s’il s’absente un instant. Sachant déjà qu’il ne reviendra pas. Les nécessités du service. Quel dommage. La baronne incline la tête. Lui s’éloignant vers les doubles portes mais remarquant que les conversations ont brusquement cessé. Surprenant les convives qui l’observent comme s’ils avaient l’intention de s’engouffrer à sa suite en un

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monde qui sera le sien désormais, celui des ponts qu’on surveille et des jeunes hommes qui vous regardent sans vous voir, Oui mon colonel, entendu mon — Il ose à peine espérer les arracher à leur indifférence et le plus chéri de tous restera en arrière (dans le bunker du pays aux oiseaux) où le soldat attendra l’ordre de faire sauter le pont et de rejoindre à pied son régiment. Il lui faudra des mois. La guerre alors sera finie. Mon colonel me voici. Trop tard mon petit, tu as traîné en route. Je te renvoie dans tes foyers. Ou plutôt non, je te garde. Tu seras mon soutien. Tu seras comme mon fils.

10 Mais toi, Biba, tu n’as pas besoin de père. Tu vis avec Eléonore dans une maison à la campagne. Celle de votre nourrice. Tu vas bien, tu rêves de ponts. Vous jouez avec les santons du coffre. Ce jour-là tu croyais encore qu’on te demanderait de protéger le pont parce que c’est extra n’est-ce pas lorsque les gens vont, paisibles, d’une rive à l’autre dans

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la confiance et l’amitié. Les gens et aussi les moutons. Et voilà que tu t’apprêtes à placer l’explosif et allumer la mèche. L’ordre ne viendra peut-être jamais. Ou si tard que tu auras oublié comment on doit s’y prendre. C’est que tu n’as pas envie de voir mourir les oiseaux.

11 Les ponts sont des ouvrages qui tracent une voie de communication au-dessus d’un obstacle naturel ou d’une autre voie de communication. Généralement l’obstacle surmonté est un cours d’eau (rivière ou fleuve). Un pont se compose de trois parties principales : l’infrastructure enfoncée dans le sol, la superstructure constituant ce qui est visible, les dispositifs d’appui dont le rôle est de transmettre à l’infrastructure les réactions dues aux charges que la superstructure tolère. La superstructure comprend les éléments suivants : le tablier, les membrures et les contreventements (transversal, et horizontal).

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12 Maîtresse il ment. Maîtresse faut le punir, faut lui donner cent lignes. Maîtresse il a écrit le pont avec un d. Il a mis deux t à moutons. Le berger les a dirigés vers le bas-côté de la route. Ses moutons. Leur imposant la manœuvre d’un simple claquement de langue. Il dit que lui seul (et ses chiens) savent se faire obéir des bêtes. Il dit qu’un troupeau de moutons sans berger et sans chiens va son chemin selon un trajet défini une fois pour toutes par le premier voyage qui s’inscrit dans les cervelles obtuses. Si des camions soudain surgissent (même d’énormes camions militaires) les moutons ne chercheront pas à les éviter. Si le pont a sauté ils continuent sans dévier de leur route, tombent à l’eau et se noient. Quand le berger n’est pas là pour émettre des sons particuliers, roucouler llullallou, siffler longuement. Comme ça, vous entendez ? Maîtresse a dit de bien écouter le berger. C’est utile ce qu’il vous enseigne. Des fois, a commenté Biba, qu’un jour on soit au volant d’un camion (militaire) et que déjà on en ait

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marre du ragoût de mouton préparé par la cantinière après carnage. Eléonore pouffe dans ses mains.

13 Il est fou le colon. De planter un unique soldat en garde près d’un pont. Avec juste un fusil et des balles. Un paquet de dynamite. L’endroit se nomme un point stratégique. Si ça l’est vraiment (stratégique) il aurait pu ordonner qu’un char d’assaut reste aussi. Une compagnie entière. Pas un bonhomme isolé avec pour tout équipement un flingue, un récepteur radio. Un paquet de dynamite (déjà dit). C’est ta faute fallait pas y aller me répétait ma nourrice à ma première permission comme je commençais à geindre. Fallait demeurer au pays. Elever des moutons. J’aime pas les moutons. Ça n’a pas d’idées personnelles. Ça vit en troupeau. Mouton toi-même, en t’engageant dans l’armée tu crois montrer de l’indépendance ? Du moins c’était le moyen de t’envoyer chier, nounou. Drôle de façon de s’exprimer, elle dira. Dira pas puisque

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ces mots-là j’oserai jamais les lui balancer. Si j’osais elle me flanquerait des coups, que j’aie un fusil ça ne changerait rien. La vieille a toujours été dure. Pour moi et pour Eléonore quand elle avait charge de nous.

14 J’ai entendu. Biba. Et ça m’est revenu. Le nom. Qu’on m’octroyait à l’école. Je bravais mon institutrice pour qu’elle s’occupe de ma pomme. Je rongeais mes crayons je perdais mes cahiers. Elle disait, De Biba rien ne m’étonne. Elle disait, Qu’est-ce que tu feras dans la vie, pauvre enfant. Dans la vie on n’a pas tellement besoin de ne pas perdre ses cahiers on n’a pas besoin d’avoir des cahiers. Un jour elle nous a conduits en rangs jusqu’au pont. Cet homme qui s’y connaissait en résistance des matériaux s’est efforcé de nous apprendre comment le pont était construit. Si on jugeait ça barbant, si on se fichait des calculs on regardait les oiseaux qui planaient au-dessus des marais. J’ai dit que je voulais être un oiseau. Mes camarades se sont moqués, Maîtresse vous l’entendez, Biba il veut des ailes. C’est pourquoi je suis

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monté sur le parapet du pont, j’ai crié, Je m’envole. Elle a hurlé, Ne saute pas, Biba, tu auras un bon point. Même le premier de la classe qui ne m’adressait jamais la parole me donnerait ci et ça, une gomme en forme d’étoile un tube de pastilles au menthol un arc et des fléchettes. Les autres (tous) ont promis de me couvrir de cadeaux. Eléonore, qui m’avait délaissé pour voir sa tante sur le point d’accoucher, m’a offert son cousin nouveau-né. Elle est arrivée en classe un matin les poches bourrées de dragées bleues qu’on a sucées pendant la leçon de calcul. J’ai tout refusé, spécialement le marmot. J’ai dit que j’allais redescendre. Pour cette fois. Quand je me suis retrouvé en bas, les genoux écorchés (le râpeux du ciment) la maîtresse m’a embrassé me serrant à m’étouffer puis elle a reculé d’un pas et bang elle m’a giflé. J’en ai été tout étourdi. Je me souviens qu’en ce temps-là ça m’incommodait que les femmes me tripotent. Elles avaient une drôle d’odeur. Aussi bien les dames inconnues que les mères des copains, les Enfants de Marie, les gamines de la récré. J’aimais seulement Eléonore. Maintenant il me suffit de contempler le ciel après m’être libéré la bite, alors je bande, j’éjacule dans l’élan

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d’un vol d’oiseaux. C’est que les oiseaux ici existent très fort, avec une telle douceur violente — parfois j’en tiens un dans mes mains et je m’interroge un instant : ne serait-ce pas Eléonore ?

15 Je voudrais que vienne quelqu’un. N’importe qui. Même celui qui en savait trop. Qui préparait un mémoire. Disait-il. La symbolique des ponts. Et il jactait pendant des heures, les ponts qu’on manque à voir parce qu’ils sont dans l’esprit mais tous rapprochent et relient, les rives les idées les nations, tu comprends ? Ce que l’homme est devenu je l’ignore. Lentement le temps s’effiloche. D’abord j’ai tenu le compte des jours qui s’écoulaient mais bientôt je me suis embrouillé, avaisje ajouté un chiffre à ceux qui s’alignaient déjà sur la lettre d’Eléonore, juste en dessous de Mon chéri ? Je marque et puis je barre je ne sais plus où j’en suis et non plus pourquoi Eléonore m’envoie une lettre tendre quand c’est avec mon ami qu’elle vit là-bas désormais et ainsi j’ai tout perdu.

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C’est comme si j’étais sur une autre planète. Ça doit être l’automne. J’ai des vêtements chauds pour l’hiver. Des caisses de rations de survie dans le profond du bunker. J’ai aussi un jeu d’échecs. Au long des mois je chercherai à perfectionner le coup du berger, à lui inventer des variantes. Je fredonnerai des chansons porno. J’irai me laver à la source, l’eau sera glacée. Pour mon footing quotidien je chausserai des espadrilles. Je mangerai mes biscuits de soldat. J’attendrai. Les ordres. Ou bien que se passe quelque chose.

16 Un matin se demandant (le colonel) par quel concours de circonstances il a fait carrière dans l’armée lui qui était d’un naturel plutôt calme, aimait les vêtements souples, supportait mal les contraintes. Se demandant comment il avait accepté les années de soumission, d’obéissance. Décidant qu’il n’avait pas payé trop cher le bonheur de vivre parmi de jeunes hommes vigoureux, parfois d’une angélique beauté, ni l’exquise horreur de savoir que leur sang pourrait couler. Ayant lui (le

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colonel) chargé ses subordonnés d’établir des statistiques. Déclarant – preuves à l’appui – que jusqu’ici au cours des manœuvres il n’avait jamais atteint le taux officiellement admis de décès accidentels. Et toujours s’attendrissant sur lui-même enfant, sur ce petit être pâle qui rêvait de gloire extrême ou de total sacrifice, dévorant l’histoire des saints, hésitant entre la mort par décollation devant l’image d’Alban qui tient sa tête à deux mains comme on bloque un ballon ou le trépas de Sébastien percé de multiples flèches ou encore celui des chrétiens que les Romains livraient aux lions pour leur souper. S’exaltant à lire le récit des tortures, refusant de croire aux miracles qui parfois contredisaient les chiffres (l’année des cent vingt têtes coupées, deux s’étaient – disait-on – spontanément recollées, deux têtes replacées sur le corps exactement au bon endroit, nerfs et vaisseaux parfaitement raccordés, le cou finement cerclé de rouge). Lui – qui serait plus tard un colonel – parfois espérant même (immobile devant l’armoire à glace de la chambre d’amis) que sur son cou tendre et blanc (il avait huit ou neuf ans) allait un jour apparaître cette ligne mince où le sang perle – stigmates, preuve indiscutable qu’il était choisi. Si on ne voit rien

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aujourd’hui ce sera pour demain, Mets ton écharpe disait la gouvernante s’obstinant à le pouponner alors qu’il se montrait déjà presque trop raisonnable, gérant sa vie comme un adulte et ce n’est sûrement pas elle qui lui parlait de l’armée, Père et Mère pas davantage qui l’auraient volontiers dirigé vers le barreau. Un moment il a hésité, le prétoire étant aussi un lieu où on peut prévoir qu’une tête va tomber.

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