Inquietude

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Michèle Lesbre

Inquiétude Vu par

Ugo Bienvenu



Elle n’a plus l’âge d’une effeuilleuse mais il la trouve belle, de cette beauté fatiguée qui le bouleverse. Ce sont ces femmes-là qui l’émeuvent, des femmes au bord du naufrage. Celle-là semble vouloir résister mais il a deviné quelques indices d’une défaite imminente. Il n’en dort plus et s’est mis à la surveiller, surveiller l’heure de ses sorties, de ses retours, comme s’il s’attendait à sa disparition. Les êtres s’effacent un jour, et on se prend à penser qu’ils n’ont peut-être jamais existé. Un homme vit seul, reclus dans la grande ville. Des échos de chansons au loin, le pas de Barbara sur le pavé rythment ses nuits. Barbara est sa voisine. Elle travaille dans un bar de nuit. Il l’observe obsessionnellement. Comment tendre une histoire puissante à partir de fils tenus ? Seule Michèle Lesbre, qui renoue là avec la veine noire de ses premiers romans, a le talent de dénouer les âmes tristes et la vie sur le fil de personnages au bord du gouffre, jusqu’au vertige. Ugo Bienvenu se laisse emporter par le cours de ce polar court et dense et son trait acéré se plaît à ajouter du noir à la nuit.



Michèle Lesbre

Inquiétude

vu par

Ugo Bienvenu



“L’amour c’est cela, un grand courage inutile.” Luc Dietrich, Le bonheur des tristes



Sur l’écran, une forêt dense et sombre qu’un ciel rouge enflamme à l’horizon. On entend la voix d’un enfant mais on ne le voit pas. Puis, la caméra s’écarte de la baie vitrée et il apparaît, tendant le bras vers le spectacle grandiose du soleil couchant et disant Là-bas en pointant un doigt vers on ne sait quoi, la nuit qu’il pressent peut-être. Près de lui une jeune femme, sa mère sans doute, semble nerveuse, regarde sa montre, tripote un carnet dont elle tourne les pages avec des gestes secs, le referme en soupirant. Là-bas, répète l’enfant inlassablement, de plus en plus vite, de plus en plus fort, une litanie qui exaspère la jeune femme. Quoi là-bas ? finit-elle par répondre, il n’y a rien là-bas.

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Mais là-bas, il y a la ligne incendiaire du crépuscule que la cime des arbres semble mordre à pleines dents. C’est magnifique. La caméra se fixe sur cette image, longtemps, puis revient sur la femme et l’enfant. Il y a le loup, il y a toujours un loup dans les bois, dit-elle soudain avec une sorte de violence tandis que l’enfant murmure pour lui seul. Elle a prononcé ces mots comme un avertissement, une menace qu’il a parfaitement entendue. Un long silence s’installe entre eux et dans le salon de l’hôtel presque désert, mais on entend le bruissement des conversations et le cliquetis de la vaisselle dans la salle à manger, juste à côté. Il n’y en a qu’un ? demande l’enfant. Tu veux qu’on aille voir ? lui répond-elle. Non, dit l’enfant. Peut-être qu’il y a ton père aussi et qu’il s’est perdu, il devrait être là depuis longtemps, il est toujours en retard. Et le loup alors ? demande-t-il sans oser prononcer les mots de son angoisse. Le loup et son père dans le bois, il y a de quoi s’inquiéter.

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Ne t’occupe pas de ça, ajoute la jeune femme avec une sorte d’ironie, voyant le regard apeuré de l’enfant. Ton père est le plus fort. Elle dit n’importe quoi avec une désinvolture dont elle n’a de toute évidence nulle conscience. Mais, ensuite, elle a un geste tendre et le prend dans ses bras. Tous deux fixent la baie vitrée derrière laquelle le paysage s’estompe peu à peu, tandis que le ciel descend doucement derrière la forêt, que la salle à manger se vide, et que dans le silence de cet hôtel perdu en pleine nature, quelque chose de pesant s’installe insidieusement. Puis, une musique de bazar se répand comme un vent mauvais et l’enfant répète très fort Là-bas en montrant les phares d’une voiture sur la route qui longe la forêt aussi sombre que la nuit. Ils restent ainsi quelques minutes, silencieux et blottis l’un contre l’autre. La voiture disparaît. Le téléphone de la mère sonne. Elle sursaute, se lève et dit, Oui c’est moi. Puis Où ? Reste là, dit-elle ensuite à l’enfant, surtout ne bouge pas, et elle disparaît.

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Quelques minutes plus tard, une employée de l’hôtel vient le chercher, l’emmène dans la chambre qu’il occupe avec sa mère, le couche en lui murmurant que celle-ci reviendra tard, qu’il doit dormir. Et papa ? demande l’enfant. L’employée se contente de l’embrasser et de remonter le drap sur le petit corps inquiet. Dès qu’elle sort, il se lève, pousse le fauteuil jusqu’à la fenêtre, se demandant peut-être s’il ne pourrait pas les voir arriver tous les deux, son père et sa mère. Il s’installe ainsi, le nez collé à la vitre, le regard plongé dans l’obscurité de la campagne qu’aucun phare de voiture ne traverse, tandis que sa mère donne des consignes aux employés de l’hôtel qui la regardent d’un drôle d’air. Un fondu enchaîné, une éclipse dans le temps, le jour se lève, la mère réapparaît à la porte de l’hôtel. Elle est échevelée, livide, elle a pleuré. Elle monte jusqu’à la chambre, trouve l’enfant endormi, recroquevillé sur le siège. Sans le déranger, elle se met à ranger leurs vêtements ainsi

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que des jouets dans une valise. Ensuite elle le réveille en disant Papa est parti très loin et pour longtemps, nous n’allons pas l’attendre, viens… C’est à ce moment-là qu’un homme quitte la salle du cinéma, créant une vague de turbulence dans le troisième rang. Dehors, il reste longtemps immobile sur le trottoir, ne voyant rien autour de lui car il est encore un peu l’enfant du film dans lequel il s’était d’emblée reconnu. Il est entré à cause du titre, Inquiétude, un mot qui est presque son double. Quelque chose vient de le rattraper, une blessure toujours vive, la disparition de son père, une nuit, une absence dont il n’a appris la vérité que des années plus tard, lorsque sa mère a cessé de mentir. Il marche longtemps dans les rues assoupies, entre dans une brasserie, commande une bière au comptoir tout en se souvenant des mensonges de sa mère : elle disait Voyages, elle inventait des pays, tandis que son père croupissait dans la prison de la ville. Le jour de sa mort, alors que lui venait d’avoir douze ans, elle avait enfin dit la vérité et tout un pan du monde s’était écroulé.

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Son père avait tué un homme. Maintenant encore il est ce petit fantôme orphelin qui a peur de la nuit, qui ne sera jamais tranquille, un vieil enfant inquiet. Il a même besoin de l’être, comme si c’était à travers cette fragilité que la vie venait jusqu’à lui. Hors de ces moments, il a le sentiment de flotter, de n’être nulle part et personne, de disparaître dans la brume du temps. Il n’a jamais su ce qu’avait réellement fait son père, ni pourquoi, et n’a pas cherché non plus à le savoir. Il n’est plus temps. Il lui a manqué, c’est tout ce qu’il sait de lui et c’est beaucoup. Aucun compagnonnage n’a su le sauver de ces angoisses, pas même son court mariage avec Odette pourtant attentive et aimante, mais qui s’était lassée de constater à quel point elle ne lui était d’aucun secours. Il ne supportait guère sa présence, la trouvait encombrante, lui reprochait de ne rien faire comme sa mère qui l’avait prévenu, Pas une femme pour toi, Odette. Ils se séparèrent au moment où il était embauché aux Galeries centrales comme chef de

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rayon à l’étage du bricolage, un art dont il n’avait que quelques notions, et surtout à propos duquel il affichait un net désintérêt. Nombre de clients crédules avaient appliqué ses conseils et l’avaient amèrement regretté. Il y eut même quelques scandales. Cela dura trois ou quatre ans, on le mit ensuite au bureau des objets trouvés et là l’ennui lui vint comme arrive le sommeil que d’ailleurs il ne trouve plus la nuit, toujours effrayé par les dangers qu’elle porte en elle, et dont il avait fait l’expérience alors qu’il n’avait que quatre ans. Un soir, son père n’était pas rentré. Aux Galeries centrales, on se lassa de sa présence dont l’inutilité sautait aux yeux. Il se loua un deux-pièces au deuxième étage d’un immeuble modeste et se résigna à l’inaction et aux sourdes menaces d’un monde en pleine ébullition auquel il ne comprenait rien, mais qui n’annonçait pas de beaux lendemains. II eut ses premiers cheveux blancs, ses premières douleurs, ses premières lunettes, bref il entrait dans ce qu’il appelait la pente douce lorsqu’on

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l’interrogeait sur sa santé et son moral. Je suis sur la pente douce, disait-il avec un petit sourire coincé qui attendrissait les femmes. Pas toutes, mais quand même quelques-unes. Il ne se passe rien ou pas grand-chose dans cet immeuble, quelques éclats de voix sur son palier lorsque ses voisins rentrent chez eux en claquant leur porte et en hurlant sur le chien qui semble profiter de leur absence pour vider les placards. Parfois des gamins organisent une soirée et les murs tremblent toute la nuit au rythme des basses qui traversent les plafonds, les corps et le moral des insomniaques. Et puis un jour, il y eut Barbara, une femme dont la jeunesse avait sans doute été rayonnante, qui arrivait seule et peu encombrée, une valise, une malle, un lampadaire démodé et une radio dont il aurait tout loisir de profiter, elle s’était installée dans l’appartement au-dessus du sien. Son arrivée avait créé une sorte d’événement, il faut dire qu’elle avait une allure que les autres femmes n’aimaient guère, quelque chose de dangereux, un danger qui n’alerterait pas les hommes

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bien sûr, toujours prompts à se laisser entraîner dans des jeux périlleux. Elle ne travaillait pas encore à L’Ange noir en arrivant, mais quelques mois plus tard, changeant alors ses habitudes et ses horaires, ce qui mit une vraie pagaille dans le quotidien de notre homme qui, d’emblée, s’était intéressé à elle au point de surveiller ses moindres allées et venues. Sans parler des commentaires qu’il entendait ici ou là quand on ne le prenait pas à témoin. Il ne sort plus le soir de peur de rater son retour. Il se met derrière la fenêtre bien avant l’heure habituelle à laquelle il entend son pas dans l’escalier. Il ne veut pas manquer ce moment toujours bouleversant pour lui, son apparition dans la brume nocturne lorsqu’elle contourne les massifs de buis, qu’elle s’arrête parfois pour fumer une cigarette en regardant le ciel, pour se faire pardonner peut-être, ou pour compter les étoiles comme il le faisait gamin lorsqu’il attendait sa mère sur le pas de la porte, assis sur une marche de l’escalier, s’endormant parfois, comme l’enfant du film.

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Depuis quelques jours, Barbara a encore changé ses habitudes. Elle rentre beaucoup plus tard ou beaucoup plus tôt. En vérité elle ne s’appelle peut-être pas Barbara, c’est lui qui l’a décidé parce qu’elle écoute souvent L’Aigle noir et aussi Nantes. Comme la chanteuse, elle ressemble à un bel oiseau, et lorsqu’elle fredonne avec elle, leurs voix s’épousent à merveille.

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Ce soir, c’est le silence qui le tétanise, un trou creusé dans sa chair. Il est prostré sur une chaise collée à la fenêtre derrière laquelle il ne se passe rien. La nuit traîne, vague et inquiétante, une nuit mauvaise, il en a le pressentiment, à cause de ce silence inhabituel au-dessus. L’angoisse monte chaque minute davantage.Voilà des heures maintenant qu’il attend. Il attend que son pas résonne enfin dans les escaliers, sur le palier, que le bruit ténu de la clé dans la serrure grince comme à l’habitude, qu’elle rentre enfin. Ce silence opaque lui donne un étrange vertige auquel il n’aura sans doute pas la force de résister si par malheur elle ne rentre pas. Peut-elle réellement ne pas rentrer ? ne plus rentrer, jamais ? La nuit était tombée depuis plus d’une heure lorsqu’il l’avait vue partir, comme chaque soir. Elle ne portait qu’un léger paletot qui ne pouvait guère la protéger du froid. N’a-t-elle que ce paletot ? Elle portait aussi ses bottes rouges et usées qui laissent apercevoir le haut du mollet. Elle porte toujours les mêmes vêtements, il l’a toujours vue habillée de cette façon depuis son arrivée, et quel

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