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Publié dans Les lettres nouvelles, en février et mars 1958, et jamais réédité depuis, Le cheval est le premier jalon de l’histoire du cavalier-brigadier rescapé des Flandres durant la débâcle de quarante que Claude Simon n’a eu de cesse ensuite de recomposer, à commencer par La route des Flandres, qui paraît deux ans plus tard. II serait pourtant bien réducteur de considérer Le cheval comme un simple brouillon du roman à venir. Ce “pur cristal taillé, facetté avec art”, comme l’écrit Mireille Calle-Gruber dans sa postface, est un récit singulier et autonome, qui éclaire magistralement l’œuvre de Claude Simon, couronnée en 1985 par le prix Nobel de littérature. postface de Mireille Calle-Gruber


Cette édition de Le cheval a été tirée à mille cinq cents exemplaires et imprimée sur Sirio Celeste 115 g. Le texte est composé en Filosofia. La couverture a été dessinée par Pauline Nuñez. L’édition originale de cet ouvrage est constituée de cent exemplaires numérotés de 1 à 100, réservés aux membres de l’association Les éditions du Chemin de fer. L'éditeur remercie vivement Réa Simon.

Ouvrage publié avec le soutien du Conseil régional de Bourgogne. © Les éditions du Chemin de fer, 2015 © Bibliothèque littéraire Jacques Doucet. Chancellerie des universités de Paris. Fonds Claude Simon, pour la reproduction des manuscrits dans le cahier iconographique. www.chemindefer.org ISBN : 978-2-916130-79-8


postface de Mireille Calle-Gruber


Tout était noir. On ne pouvait pas voir la tête de la colonne. On ne pouvait rien voir du tout (sauf quelquefois – mais pas voir, seulement distinguer ; et même pas distinguer : deviner – la croupe du cheval devant soi) : seulement entendre le monotone, l’infini et multiple piétinement, le multiple martèlement des centaines de sabots sur l’asphalte de la route. Comme un grignotement, menu, sans fin ni commencement, statique, comme le bruit que produiraient des milliers d’insectes (les chevaux, les vieux chevaux de l’armée, l’antique rosse à massacres qui va le long des longues routes de la guerre, branlant sa lourde tête cuirassée de plaques métalliques, n’a-t-elle, n’ont-ils pas quelque chose de cette raideur de crustacés, cet air vaguement ridicule, vaguement effrayant de sauterelles, avec leurs pattes raides, leurs os saillants, leurs flancs annelés

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comme des corselets) grignotant le temps, l’espace : quelque chose (ce bruit, ce piétinement) du même ordre que la pluie patiente qui tombait sans arrêt, ruisselant sur les dos, les cuirs, plus fort que le sommeil qui tassait les hommes sur leurs selles, les têtes dodelinant sur les poitrines, engourdis dans une douloureuse torpeur dont ils ressurgissaient, sursautant, jurant au trébuchement d’un cheval – car les chevaux partagent avec les soldats cette faculté de pouvoir eux aussi s’assoupir en mouvement, dormir tout en continuant de marcher, exténués, continuant cependant à mouvoir mécaniquement à travers le sommeil leurs membres fourbus –, ahuris (les hommes), retrouvant, clair, immense, lancinant, le bruit, ce grésillement qu’en réalité ils n’avaient pas cessé d’entendre, de percevoir eux aussi à travers leur sommeil comme un fond sonore, insistant : l’inquiétante, l’éternelle et barbare rumeur des armées en marche. J’essayai de regarder l’heure à mon poignet, sans y réussir. L’eau s’infiltrait en fines rigoles entre les sacoches à avoine et les jambes, et, aux genoux, le drap de ma culotte était complètement détrempé. “Oh ! Maurice ! dis-je. Tu dors ? – Non, dit Maurice. – Alors dis quelque chose, dis-je. Nom de Dieu, dis quelque chose de drôle. – Va te faire foutre ! dit Maurice. Je n’en peux plus. – Alors dis-le au lieutenant, dis-je. Dis-le au lieutenant qui le dira au capitaine qui le dira au commandant qui le dira au colonel qui t’enverra son chauffeur et sa voiture pour te prendre. – Va te faire foutre ! répéta Maurice.

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– Il y a un pont, dis-je. – Quoi ? – On va passer sur un pont, dis-je. Tu n’entends pas ? Qu’estce que tu crois que ça peut être ? Le Doubs ? – K’s ça peut bien foutre ? dit Maurice. Le Doubs, la Marne ou la Sambre et Meuse ? K’s ça peut bien te foutre, espèce d’idiot ? – C’est très important, dis-je : ça nous rapproche, tu ne comprends pas ? Si c’était la Meuse après il y a le Rhin, et après le Rhin il y a l’Elbe, et après l’Elbe c’est Berlin. Et alors la guerre sera finie. Tu comprends pas ça ? Suffit de continuer à marcher tout droit comme ça dans la nuit et à passer des rivières, et quand tu arrives à Berlin c’est fini on a gagné la guerre et alors on te dit merci vous pouvez rentrer chez vous, on vous convoquera pour la prochaine. – Bougre d’idiot !” dit Maurice. Pourtant j’étais sûr qu’il y avait un pont. Depuis un moment on descendait (peut-être était-ce ce qui m’avait réveillé : l’allure soudain différente, le déhanchement plus sec du cheval, encore plus pénible, chassant le corps vers le devant de la selle), et je venais d’entendre, venant des ténèbres, au-devant et un peu au-dessous de nous, le son différent des sabots de la tête de l’escadron déjà engagée sur le tablier. Mais naturellement nous ne vîmes ni le pont, ni l’eau, seulement, pendant un court instant, la sensation au-dessous de nous d’un silence autre, d’une obscurité différente, non pas plus humide ou plus fraîche car la pluie n’arrêtait pas, et en fait d’humidité et de froid ça pouvait difficilement être pire,

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mais pour ainsi dire plus fluide, liquide et mouvante, puis le sol sonna de nouveau plein sous les sabots des chevaux et la route commença à monter. J’essayai de chanter. Je me mis à brailler à tue-tête. Mais personne ne continua. Pourtant il me fallait absolument faire quelque chose. Je tâchai alors pour moi tout seul (et en réalité cela n’avait jamais été que pour moi tout seul mais j’avais espéré que les autres m’aideraient) de chanter quelque chose au-dedans de moi. J’essayai de retrouver le début du Sixième Brandebourgeois, cette espèce d’explosion baroque, nasillarde, cette chose caustique où de gras barons allemands à perruques Louis XIV semblent dialoguer, argumenter, tonitruants, aigres, moqueurs, inspirés, à travers une sorte d’architecture mathématique tellement précise que la joie éclate, se développe, se déchaîne selon les lois de cette algèbre mystérieuse qui préside à l’organisation des bourgeons, des conques marines et des cristaux. “Mais ils n’avaient pas encore inventé Wagner, pensai-je, ni Wagner ni son gros porc de copain d’Hitler. Il est vrai que nous avons bien inventé la Patrie en Danger, la Conscription Obligatoire, et avec ça empoisonné toute l’Europe pendant une bonne vingtaine d’années, et après l’Europe les nègres, et après les nègres les jaunes, et à la fin tout de même préféré à tout ça la pêche à la ligne. Alors peut-être un jour se remettront-ils à laisser de nouveau pousser leurs ventres et à souffler en mesure dans des clarinettes. Certainement il n’est pas défendu de l’espérer. Il y a à vrai dire assez peu de chances pour que d’ici longtemps personne dans ce vieux monde qui se met à tourner

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de plus en plus vite n’ait le temps de laisser pousser son ventre et c’est une idée parfaitement idiote, mais enfin il n’y a pas de mal à espérer voir ça un jour…” — “À condition que tu sois encore en vie ce jour-là, pensai-je aussi. À condition qu’aucun des types d’en face, qu’aucun obus, ou même pas un obus : un éclat, ou même pas un éclat : un simple petit bout de plomb de rien du tout…” Et de nouveau j’essayai de me représenter l’effet que pouvait faire une balle qui vous traversait la poitrine, ou le ventre, ou encore la mâchoire, ou encore… Mais ce n’était vraiment pas drôle et mieux valait essayer de penser à autre chose. Aux flûtistes brandebourgeois par exemple. Aux principicules allemands et à leurs kapellmeisters. Aux ducs et aux gras margraves hautboïstes ou passionnés de viole de gambe et dont les arrière-petits-fils en ce moment même… Car, au fait, le Sixième Brandebourgeois, ça devait sans aucun doute être aussi le nom d’un régiment. Un régiment et un concerto. Le concerto ramenait au régiment et le régiment aux petits bouts de plomb. Décidément il n’y avait pas moyen d’en sortir. Une question particulièrement tracassante c’était de savoir si je serais lâche ou courageux. Mais cela non plus ce n’était pas un genre de problème très drôle à remuer dans sa tête, dans le noir le plus complet, sous la pluie, vers les trois heures du matin, à cheval sur un cagneux fourbu, et fourbu soi-même… Non, ce n’était pas drôle. Seulement, il n’y a pas tellement de choses drôles à quoi un homme peut penser dans ces moments-là, et alors je décidai de me mettre à ne plus penser, à ne plus être (puisque je ne pouvais plus me permettre d’avoir un passé et encore

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moins de m’imaginer un avenir) que le présent : un cavalier dans la nuit, un soldat, c’est-à-dire rien, rien du tout, moins que rien dans cette immensité humide et nocturne où au même moment et un peu partout en Europe nous étions des milliers, ou plutôt des dizaines de milliers, des centaines de milliers, des millions à n’être rien, à ne pas plus compter que des grains de sable ou tout au plus des pions dont la perte, la mort, puisqu’en définitive nous n’étions là que pour tuer et être tués, n’allait même pas compter en tant que mort, chair martyrisée, souffrances et larmes, mais plus simplement, et somme toute plus rationnellement dans la vaste et prolifique nature, en tant (et cela seulement à partir d’un certain nombre, et d’un nombre suffisamment élevé) que modifications aux tableaux des effectifs. La route montait toujours, et sans doute en lacets car le bruit des sabots venait de partout maintenant : en avant, en arrière, à droite et au-dessus, à gauche et au-dessous. Mes genoux me faisaient terriblement mal. Je déchaussai les étriers, passai mes deux jambes par-dessus les sacoches et restai ainsi, penché sur le pommeau, oscillant d’avant en arrière comme un paquet. Mais j’avais moins mal aux reins et aux genoux. Je dus me rendormir car il me sembla qu’un temps formidablement long s’écoulait tandis qu’à travers ma tête une interminable armée de fourmis chaussées de godillots à clous défilait interminablement. Ou peut-être ne fis-je que fermer les yeux et les rouvrir aussitôt après. De toute façon ça n’avait aucune importance. Le temps n’existe pas. Ni demain, ni hier,

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ni les hommes qui ne font que naître et mourir, passer : seulement les passions, les éternelles, atridesques et sauvages passions qui errent sans fin à la surface du monde, se servent de nous exactement et seulement à la façon dont ces acteurs grecs se servaient de masques pour amplifier leurs voix : des masques creux, de grimaçants et interchangeables instruments à l’usage de lubriques et furieux souffles errants jusqu’à la fin des temps : voilà ce que nous étions, et rien d’autre. Mon cheval faillit buter sur celui qui le précédait et je me réveillai tout à fait. Le bruit des sabots avait cessé et toute la colonne était arrêtée. On n’entendait plus que l’imperceptible ruissellement de la pluie tout autour de nous et maintenant l’air avait quelque chose non de plus frais, mais de plus dur, comme liquide, entrant, emplissant les poumons de quelque chose de pur, métallique, vivifiant. Mais la nuit était toujours aussi noire. Personne ne parlait. Quelquefois un cheval renâclait, s’ébrouait, puis l’imperceptible bruit de pluie recouvrait tout de nouveau. Au bout d’un moment on entendit des ordres criés en tête de l’escadron. À son tour le peloton s’ébranla. Mais ce fut pour s’immobiliser de nouveau au bout de quelques mètres. Puis quelqu’un descendit le long de la colonne au grand trot, le cheval ferrant légèrement, faisant entendre à chaque foulée le tintement clair du métal, et, noire sur noir, une forme surgit du néant, passa dans un bruit musculeux de bête en course, de buffleteries, de ferraille entrechoquée, le buste obscur incliné en avant sur l’encolure, sans visage, casqué, apocalyptique, comme le fantôme même de la guerre surgi tout armé du néant et des ténèbres

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et y retournant. Un temps assez long s’écoula encore avant que l’ordre vînt de repartir et presque aussitôt je distinguai sur le ciel un peu moins sombre les premières maisons. Ce n’était pas un village, même pas une bourgade, tout juste un hameau. Et elle, ce fut la première chose que je vis : dans l’éclairage jaunâtre de la lampe de l’étable, à peine éveillée, les yeux, les lèvres, toute sa chair gonflée par cette sorte de tendre tiédeur du sommeil, à peine vêtue, jambes nues, pieds nus dans de simples savates malgré le froid, avec une sorte de châle en tricot qu’elle ramenait sur sa chair laiteuse, le cou laiteux et pur qui sortait de la grossière chemise de nuit. “Nom de Dieu, dis-je à Maurice, t’as vu ça ? T’as vu cette fille ? – Pour ce que j’en ai à foutre, dit Maurice. Je suis malade. Il avait juste attaché son cheval et se tenait debout, appuyé au mur, sans même avoir le courage de se déséquiper. – Qu’est-ce que tu as ? dis-je. – Je suis malade, répéta-t-il. – Alors, va tout de suite te coucher, dis-je. Laisse ton gaye, je le dessellerai. – Je tiens une de ces crèves, dit Maurice. Je suis malade comme un chien.”

Quand elle vit que nous étions installés et commencions à dessangler les chevaux, elle sortit. Elle n’avait pas dit un mot, à peine desserré les dents pour répondre à notre salut, nous montrer où

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était la pompe, et tandis que je dessellais il me semblait toujours la voir, là où elle s’était tenue l’instant d’avant, ou plutôt la sentir, la percevoir – car je l’avais si peu, si mal vue – plus avec mes autres sens, plus avec tout le restant de mon corps que par la fugitive image qu’elle avait laissée sur ma rétine et qu’il m’était impossible de reconstituer alors que je pouvais non la voir, mais pour ainsi dire la connaître : une chose tiède, étrangement nue, laiteuse comme le lait qu’elle venait de tirer au moment où nous étions entrés, une sorte d’apparition non pas éclairée par la lanterne mais bien plutôt lumineuse par ellemême, comme si sa peau diaphane était elle-même la source de cette lumière, comme si toute cette interminable chevauchée nocturne à l’assaut des montagnes n’avait eu d’autre raison, d’autre but que la découverte, au bout des ténèbres, de cette argile blanche modelée au sein de la nuit, semblable à une de ces figurines d’envoûtement : non une femme, mais l’idée même, le symbole de toute femme et de toute paix, tel que, dans notre célibat forcé, notre jeunesse frustrée, affamée, nous pouvions le concevoir, c’est-à-dire (mais étais-je encore debout, défaisant courroies et sangles comme un somnambule, ou étais-je déjà couché, ou plutôt écroulé, gisant dans le foin entêtant, ou, toujours debout, rêvant que déjà m’enténébrait, m’ensevelissait le noir sommeil, rêvant…), sommairement façonnée avec le pouce dans la tendre pâte, la douce chair de femme, deux cuisses, un ventre, deux seins, la ronde colonne du cou, et au creux de tout cela, comme au centre de ces statues nègres à la précise, tranquille et glorieuse impudeur, l’antre humide

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et noir, cette bouche herbue aux âcres senteurs de terre, d’humus, de coquillage, semblable à une source sous les broussailles, sable humide aux lèvres altérées du voyageur, du pèlerin, du soldat perdu, abandonné aux effrayantes ténèbres de la nuit et de la mort : le doux, l’apaisant refuge, le sein profond de l’oubli. Puis ce fut le jour, filtrant par les interstices de la porte de la grange, d’un blanc gris, chargé d’eau comme les vêtements trempés dans lesquels nous nous étions endormis parmi l’odeur des foins séchés, la lourde et féminine odeur de l’été aboli, des jours morts, et nous retrouvâmes du même coup la fatigue, collée, incrustée à nos membres au point qu’elle semblait en être inséparable, inséparable du moindre mouvement, de nos visages sales et mal rasés apparus dans un bout de miroir suspendu à la diable au-dessus d’un baquet, nos sales gueules bouffies par le manque de sommeil, blafardes, avec leur poil noir, leur broussaille de cheveux encore pleins de paille, leurs paupières rougies, et cette espèce de dégoût, de lassitude, de répulsion à retrouver une fois de plus, au-delà de la fatigue, au-delà de leur propre flétrissure cette flétrissure de la vie ellemême, cette ignominieuse et désespérante flétrissure des hommes, du monde, installée, irrémédiable : la guerre. Au fond de l’écurie ils étaient trois à se tenir autour de l’un des chevaux. Trois à têtes de paysans, de ces types de l’Yonne ou de l’Aube, taciturnes, méfiants, qui composaient la majeure partie de l’effectif du régiment, avec ce je-ne-sais-quoi de douloureux dans leurs visages précocement ridés, empreints de

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cette secrète nostalgie de leurs champs, de leur solitude, de leurs bêtes, de la terre. Nous dormions, mangions, et, à l’occasion, buvions ensemble, et pourtant il n’y avait rien de commun entre eux et nous, entre les quelques-uns de la ville qui étions là, perdus, isolés au milieu de leur masse, et jamais il n’y eut rien d’autre, même quand nous commençâmes à mourir, quand les chars des Panzers nous tirèrent à bout portant et qu’au passage, essayant de maîtriser nos chevaux fous, nous avions la fugitive vision de l’un d’eux (un instant seulement, puis plus rien, rien qu’une image emportée au galop furieux des bêtes luttant de vitesse avec celles qui, sans cavaliers, la tête raide, haute, étriers vidés fouettant leurs flancs, nous dépassaient dans un ouragan frénétique : tête en bas sur le revers d’un fossé, bras en croix, étendus ou plutôt répandus dans cette attitude de crucifiés, les yeux, la bouche grande ouverte leur donnant une expression ahurie, offusquée, stupide, morts avant même d’avoir eu le temps de comprendre, loin de leurs prés, de leurs plaines, de leurs lentes bêtes, de leurs sillons, des citadins rusés, continuant à se demander par-delà la mort comme ils se le demandaient l’instant d’avant quand ils vivaient encore, ce qui leur arrivait). “Qu’est-ce qu’il y a ?” dis-je. Ils se retournèrent tous les trois, me regardèrent sans répondre. Aucun d’eux ne s’était rasé. Puis ils contemplèrent de nouveau le cheval étendu sur le flanc et dont les côtes se soulevaient par saccades. “Il faut le mener à la visite, dis-je.

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– Peut pas s’lever, dit un des trois. Tient seul’ment pas d’bout. – Faut le signaler tout de suite, dis-je. Sans ça on va encore se faire engueuler.” Le cheval semblait me fixer de son œil globuleux et doux aux longs cils noirs. Comme un douloureux reproche, une douloureuse et passive protestation. Je croyais bien savoir ce qu’il avait, mais ne dis rien. Je les laissai, eux, le cheval malade et leurs lentes paroles, leurs lentes sentences au travers desquelles s’exprimait leur instinctive solidarité avec la bête en même temps qu’un regret, un blâme, évaluant mentalement le prix de l’animal, la perte, et l’usage qu’ils en eussent fait. En haut, dans le foin, Maurice était toujours couché. “Alors, dis-je, ça ne va pas mieux ?” Il me regarda. Un peu avec la même expression que le cheval malade. Plus un cafard d’homme. “J’ai la tête comme une tonne de plomb, dit-il. – Quelle heure est-il ?” Je le touchai. Il était brûlant. “Tu as encore le temps de faire consultant, dis-je. Tu devrais te lever et y aller. – De la merde, dit-il. – Peut-être qu’il te mettra seulement exempt de service, dis-je. Peut-être… – Avec la fièvre que je dois avoir ? dit-il. Merci bien : l’hôpital, et puis ensuite le dépôt, et ensuite tu ne sais pas où ils te renvoient. Merci bien. À être dans la merde, autant que tu la connaisses. Ici je sais comment qu’elle est. Ailleurs…

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– Fais pas l’idiot, dis-je, tu…” À ce moment nous entendîmes au-dehors le bruit d’une discussion, les voix s’échauffant peu à peu, s’affrontant, se mêlant en une sorte de chœur incohérent, désordonné, absurde, de babelesque criaillerie, comme sous le poids d’une malédiction, comme une parodie de cette tragique condition des hommes abusés, leurrés par l’illusion du langage, condamnés à ne jamais se comprendre, à ne jamais communiquer, se forçant alors, s’élevant jusqu’au cri, s’efforçant l’un l’autre de dominer, puis toutes les voix s’effaçant tout à coup, laissant la place à l’une d’elles, véhémente, déclamatoire, puis une autre, dans laquelle je reconnus celle du lieutenant, calme, ou du moins s’efforçant au calme. Quand je descendis il parlait encore, très rouge, mais essayant toujours de ne rien perdre de sa dignité, tandis que sur le seuil de la maison se tenait un petit homme noiraud coiffé d’une casquette à visière de cuir, chaussé de bottes de caoutchouc réparées à l’aide de rustines, un fusil de chasse dans ses mains, très rouge lui aussi, ou plutôt violacé. Il s’avança hors de la porte et je vis qu’il boitait. “Ne fais pas un pas de plus !” cria-t-il. Ce n’était pas au lieutenant qu’il s’adressait, mais à un autre homme debout un peu en arrière de celui-ci, à côté de nos deux margis. Il était lui aussi chaussé de bottes noires en caoutchouc, exactement semblables à celles que portait l’autre, mais son visage était rasé et il était vêtu non d’un bleu mais d’un costume gris, et quelque chose qui ressemblait à une cravate fermait le col de sa chemise. De plus il était coiffé d’un feutre mou et

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tenait à la main un parapluie. “Fais pas un pas de plus ou j’te descends ! hurla le premier. Je t’l’ai dit : j’te descends. J’t’ai prévenu ! Mon lieutenant, dit-il, vous pouvez entrer, mais cet homme i passera pas cette porte ou je l’descends.” Je cherchai des yeux la femme, mais ne la vis pas. Tout à coup j’eus l’idée de lever la tête, mais sans doute pas assez vite, car à l’une des fenêtres de l’étage je n’eus le temps de voir qu’un rideau qui retombait. “Voyons mon ami, dit le lieutenant… (Sa petite moustache blonde au-dessus de sa lèvre supérieure, cosmétiquée, hollywoodienne, lui donnait l’air encore plus guindé.) Monsieur l’adjoint veut seulement s’assurer… – Et d’abord pourquoi qu’i les loge pas chez lui ? dit l’homme. Il a une grande maison toute vide qu’i… – Voyons, dit le lieutenant, je ne peux pas entrer dans ces considérations. Monsieur l’adjoint… – Je peux les mener moi-même à la chambre dit l’homme. Je suis aussi français que vous et que lui et je sais où qu’est mon devoir. Seulement y en a qu’ont des trois ou quatre chambres sans personne dedans… – Ça je ne sais pas, dit le lieutenant. Mais nous…” Par la porte ouverte, de l’intérieur de la maison provenait comme une plainte, une sorte de gémissement rythmé, régulier, monotone, tragique. Et certainement c’était d’une gorge de femme que cela sortait. Mais pas celle que nous avions aperçue le matin. Sans la voir je pouvais le dire.

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“Bon, fit l’homme. Mais qu’il n’entre pas. T’entends ? T’avise pas de vouloir passer cette porte ou…” L’homme en costume gris souriait avec fatuité. Il cligna de l’œil aux deux margis. Mais l’autre le vit, épaula brusquement. “Et cesse de rigoler, hurla-t-il, ou j’te descends raide là, rigole pas… – Allons !” dit le lieutenant. Le type avait cessé de rire. Il s’était vivement placé derrière les deux margis et d’un air offusqué regardait le lieutenant. “Allons, mon ami”, répéta celui-ci. Il faisait tout son possible pour ne pas perdre sa dignité, conserver un air en dehors, condescendant, tout en s’efforçant de ne pas irriter l’homme au fusil. “Laissez donc cette arme, c’est comme ça qu’il arrive des bêtises. – Des bêtises ? dit l’homme. Allons, fous le camp ! hurla-t-il à l’adresse de l’autre. – Mon lieutenant ! dit celui-ci. (Il se tenait toujours derrière les deux margis.) Vous êtes témoin… – Allons, dit le lieutenant. Venez. – Vous êtes tous témoins… – Venez, dit le lieutenant. Du moment qu’il dit qu’il veut bien les loger.” Mais j’eus beau attendre, elle ne reparut pas à la fenêtre. À l’intérieur la voix de l’autre femme continuait à faire entendre ses lamentations rythmées, monotones, tragiques. Comme une déclamation emphatique, sans fin, comme ces pleureuses de

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l’antiquité, comme si tout cela ne se passait pas à l’époque des fusils, des bottes de caoutchouc et des costumes de confection mais bien plus loin dans le temps, et de nouveau, là (dans ce village perdu dans la montagne, coupé du monde, baigné ou plutôt noyé, ou plutôt muré dans un silence qui n’était pas celui des hommes, des villes, des plaines parcourues de trains, d’autos, mais bien celui des roches, des arbres, des nuages) j’eus la sensation aiguë que le temps n’existait pas, ni l’aspect, le déguisement extérieur des choses, ni nous-mêmes : que nous étions à mille, deux mille ou trois mille ans en arrière — ou en avant — quelque part, n’importe où : en Chine, en Grèce, dans Eschyle, au cœur tempétueux de cette humanité maudite, déchirée, se déchirant, en proie à ou plutôt proie des passions démesurées de la chair, de la colère et du meurtre. Il avait cessé de pleuvoir, mais le ciel restait gris et on pataugeait dans une boue liquide et noirâtre. Le hameau comptait tout au plus une vingtaine de maisons et de granges avec, au milieu, quelque chose qui ressemblait vaguement à une place, c’est-à-dire que les maisons dessinaient à peu près les trois côtés d’un rectangle irrégulier autour d’un abreuvoir et d’une sorte d’auge où dans l’eau glacée j’essayai de laver quatre mouchoirs en frottant le savon sur le rebord de la margelle rongée de mousse. Quand je ne sentis plus mes mains de froid, je cessai de frotter. Les mouchoirs étaient aussi gris que lorsque j’avais commencé. “Pas mal, dit Maurice. Après la guerre tu devrais essayer d’ouvrir une blanchisserie.

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– C’est une idée, dis-je. J’y réfléchirai.” J’étais en train d’étendre les mouchoirs sur une ficelle tendue dans la grange. “Pourquoi ne lui as-tu pas demandé de te les laver ? dit Maurice. Tu as eu peur que son mari te flanque un coup de fusil ? – C’est point l’mari”, dit Wack. Installé au-dessus d’un seau il frottait son mors et ses étriers avec du sable humide. “Comment le sais-tu ? dis-je. – J’les ai aidés t’t à l’heure à rentrer leurs patates. C’est point son mari. C’est l’valet qui l’m’a dit : c’est l’frère de son mari. – Et où est le mari ? dit Maurice. En balade à la ville ? – En balade comme toi, dit Wack. V’ec un casque su’ la tête. – Et pourquoi l’autre voulait-il à toute force tirer des coups de fusil ? – Peut-être parce que c’est la guerre, dis-je. Peut-être parce qu’il voudrait faire comme tout le monde. Peut-être parce qu’il est boiteux et qu’on n’a pas voulu de lui, lui qui justement aime les armes à feu. Le monde est mal fait. – Et qui était l’autre ? – Quel autre ? – Le Brummel au parapluie. – L’adjoint au maire, dis-je. – Ne me raconte pas que dans un patelin comme ça il y a un maire et un adjoint, dit Maurice. Pourquoi pas aussi un casino, un commissaire de police et un évêque ?

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Le cheval  

Claude Simon Postface : Mireille Calle-Gruber

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