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Don Richardson

Auteur de « L’éternité dans leur cœur »

Triomphe de la lumière au sein d’une tribu cannibale de Papouasie


Les seigneurs de la terre


Don Richardson

Les seigneurs de la terre Triomphe de la lumière au sein d’une tribu cannibale de Papouasie

BLF Europe • Rue de Maubeuge 59164 Marpent • France


BLF Europe • Rue de Maubeuge 59164 Marpent • France www.blfeurope.com

Édition originale publiée en langue anglaise sous le titre : Lords of the Earth • Don Richardson © 1997, 2008 Don Richardson Photos : Frank Clarke, Stan Dale, Bruno de Leeuw, Phil Masters, Phyliss Masters et John Wilson. Traduit et publié avec permission. Tous droits réservés. All non-English language rights are contracted through : Gospel Literature International • P.O. Box 4060 • Ontario • CA 91761-1003 • USA

Édition en langue française : Les seigneurs de la terre • Don Richardson © 2009 BLF Europe • www.blfeurope.com Rue de Maubeuge • 59164 Marpent • France Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés. Traduction : Sonia Artiguebert Couverture, mise en page et impression : BLF Europe Photo de couverture : © Javarman Les citations bibliques sont tirées de La Nouvelle Version Segond Révisée (Bible à la Colombe) © 1978 Société Biblique Française. ISBN 978-2-910246-57-0 Dépôt légal 4e trimestre 2009 Index Dewey (CDD) : 266 Mots-clés : Mission. Indonésie. Papouasie. Nouvelle-Guinée.


À mes collègues – très humains et cependant délicieusement exceptionnels – qui ont vécu, aimé et œuvré pour le peuple des montagnes orientales de l’Irian Jaya. À ceux qui m’ont permis de raconter leur histoire avec franchise. À ceux qui poursuivent leur tâche.


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Préface Les noms de certains des personnages yali de ce livre ont été abrégés ou modifiés pour faciliter leur prononciation et leur mémorisation.

Les événements de la première partie intitulée « Un monde cerné de trois barrières naturelles » ne sont pas datés ; ils m’ont en effet été rapportés par des Yali, lesquels ne possèdent pas de système de datation. J’ai donc pris quelques libertés dans leur classement chronologique afin de permettre au lecteur de comprendre plus aisément leur portée culturelle. En de rares occasions, il m’a fallu combler les trous de mémoire de mes informateurs à propos de personnes ou de faits particuliers. Pour cela, j’ai utilisé des données typiques de la culture yali relatives à d’autres personnes ou événements. Je remercie chaleureusement :

Mes amis yali – Foliek, Sar, Dongla, Luliap, Yemu, Erariek, Latowen, Aralek, Suwi, Emeroho, Engehap, Kusaho, Nalimo, entre autres – pour les détails fascinants qu’ils m’ont fournis sur la culture et l’histoire yali. Mon ami et collègue de longue date Tuanangen pour son compte-rendu historique de ces premiers pas dangereux dans la vallée de l’Heluk : il fut en effet l’un des cinq courageux Dani restés avec Stan et Bruno jusqu’à l’achèvement de la piste d’atterrissage de Ninia.


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Mon collègue écossais John Wilson dont la connaissance approfondie de la langue yali a été ma principale passerelle de communication avec les Yali. C’est lui qui m’a guidé jusqu’aux lieux où se sont déroulés bon nombre des événements évoqués dans ce livre. Gloria, l’épouse de John, ainsi qu’Art et Carol Clarke, pour leur chaleureuse hospitalité durant mes recherches à Ninia.

Les sœurs de Stan Dale – Sadie Murley et Elaine Cook – ainsi qu’Alex Gilchrist, Ted Hoel, Lindsey et Claire Slade, pour m’avoir raconté les souvenirs qu’ils gardent de la jeunesse et des débuts du ministère de Stan Dale. Pat Dale pour m’avoir prêté son journal, et celui de son mari accompagné de ses notes. Phyliss Masters pour m’avoir fait part de ses souvenirs concernant Phil et leurs débuts à Korupoon.

Bruno et Marlys de Leeuw, Costas et Alky Macris, pour m’avoir raconté les difficultés des premiers temps dans la vallée de l’Heluk. Don et Alice Gibbons, Gordon et Peggy Larson, John et Helen Ellenburger pour l’historique du mouvement spirituel qu’ont connu les tribus damal et dani. Mon épouse Carol, et Barbara Willis, pour les nombreuses heures passées à dactylographier ce manuscrit. — Don Richardson, RBMU, Sentani, Irian Jaya, Indonésie.


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Introduction Les Yali. Des cannibales pas comme les autres. Des virtuoses du combat de jungle ; ils décochaient leurs flèches sans se lasser, jusqu’à ce qu’elles tiennent droit dans le corps de leurs victimes « aussi denses que des roseaux dans les marécages ». Noirs démons luisant de saindoux et de suie, ils s’enroulaient le corps de centaines de mètres de rotin comme les fils conducteurs entourent un magnéto. Ils arboraient des étuis péniens qui, semblables à des mâts placés à l’avant d’un bateau, servaient à mettre en valeur leur virilité. Ils se nommaient eux-mêmes « hommes de pouvoir », « seigneurs de la terre » : dans leurs vallées reculées cernées de montagnes, nul ne contestait leur domination. De connivence avec les esprits kembu, les Yali ne s’inclinaient devant personne et n’avaient besoin de rien. Mais était-ce vraiment le cas ?

Stan Dale, un missionnaire coriace au style commando, et Bruno de Leeuw, un Néerlando-Canadien plein de douceur, partageaient la même conviction : les Yali avaient besoin de l’Évangile de Jésus de Nazareth. Débordants de foi, Stan et Bruno pénétrèrent dans la vallée de l’Heluk où les rejoignirent plus tard Pat, la femme de Stan, et leurs quatre enfants. Les deux hommes étaient loin de se douter de la complexité de leur mission. Ou d’imaginer les dangers terrifiants qui les attendaient…


Première partie

Un monde cerné par trois barrières naturelles


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Chapitre 1

Le jour où le ciel est tombé Kugwarak scrutait l’abîme gris telle une sinistre gargouille. Ses arcades sourcilières blanches, rendues encore plus blanches par l’épais brouillard, faisaient saillie au-dessus de ses yeux sombres et profondément enfoncés dans leurs orbites. Sur sa poitrine creuse, sa peau désormais dépourvue du muscle de la jeunesse pendait comme les seins d’une vieille femme. Malgré son âge pourtant, il se tenait curieusement recroquevillé en position fœtale, assis sur ses talons, les bras enserrant ses genoux, et son menton reposant sur son poignet décharné. Kugwarak frissonna.

Bien au-dessus de lui, les remparts noirs des Snow Mountains de la Nouvelle-Guinée hollandaise se dessinaient sur le ciel rougeoyant de l’aube. Ces reliefs formaient trois majestueuses barrières naturelles qui rendaient insignifiant le monde du vieil homme. Beaucoup plus bas, à peine visible sous trois cents mètres de brume, la rivière Heluk coulait à flots comme le sang se déverse d’une plaie déchiquetée. Porté par le vent, son grondement fracassant enflait et s’éteignait comme si le temps lui-même faisait entendre son pouls.


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Les seigneurs de la terre Kugwarak frissonna à nouveau et chercha des yeux le soleil.

À sa place, un chérubin bronzé et plein de vie surgit soudain du brouillard et courut vers lui. C’était Nindik, sa petite-fille. Elle ne portait qu’une minuscule jupe en fibres végétales. Deux patates douces tout juste cuites remplissaient ses mains. Elle donna la plus grosse à son grand-père puis mangea l’autre en entier, sans gâcher la peau couverte de cendres. Kugwarak l’aurait grondée si elle avait négligé cette partie. Appuyée contre Kugwarak dont elle réchauffait le flanc tremblant, elle entreprit d’ôter les poux du crâne chauve de l’aïeul. Elle faisait éclater chaque insecte entre ses dents en guise de dessert. Son rire enveloppait le vieillard d’une joyeuse cascade, comme un ruisseau percute une pierre. Puis le soleil darda son tout premier rayon, baignant l’homme et l’enfant d’une vaporeuse lumière dorée. Bientôt la lumière du soleil dévora la brume et brilla de tout son éclat sur eux.

Sur un monticule auquel ils tournaient le dos, l’habitation du vieil homme s’accrochait de guingois. C’était un yogwa, la hutte circulaire des hommes de la tribu yali. Sérieusement délabré. Ses murs étaient composés de planches taillées à la pierre. Son toit conique était constitué de feuilles de pandanus longues de trois mètres. Au sommet du toit, une pointe en bois s’élevait vers le ciel. De la fumée filtrait à travers un millier de fissures ; elle provenait des braises du feu nocturne de Kugwarak. Nindik perçut un bruit de pas et leva les yeux. À l’arrière du yogwa, une silhouette impressionnante émergeait de la brume. Nindik fit volte-face et s’enfuit, sa jupette en roseau virevoltant derrière elle. La silhouette s’approcha de son grand-père.

Toujours occupé à mastiquer bruyamment le dernier morceau de patate douce, Kugwarak risqua un torticolis en dirigeant son regard sur l’homme imposant qui se dressait derrière lui. Il


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comprit alors pourquoi la petite fille s’était sauvée. Bon nombre de farouches guerriers n’auraient pas non plus hésité à céder la place à l’homme qui lui souriait d’en haut. Selambo !

Selambo était enduit d’un produit cosmétique composé de saindoux et de suie qui le rendait noir et luisant. Il incarnait ainsi l’idéal du conteur yali : « un homme dont le foie est sec ». Sachant parfaitement garder son sang-froid, Selambo pouvait nourrir d’implacables desseins sans se trahir avant le moment opportun. Il pouvait tuer ou épargner une vie avec le détachement d’un dieu.

Les yeux de Selambo étaient injectés de sang, ils brillaient comme des tisons. Ses cheveux, lourds de graisse de porc et pendant en masses emmêlées, recouvraient presque le visage qu’ils encadraient. Des bandes incrustées de coquillages blancs – des cauris – scintillaient autour de ses tempes comme une auréole incongrue. De chaque côté de sa cloison nasale perforée, les extrémités recourbées d’une canine de sanglier dépassaient de manière menaçante. Il contourna Kugwarak. Les muscles de ses cuisses ondoyaient. Ses fesses nues étaient rebondies mais fermes. Se retournant pour faire face au vieil homme, son torse puissant se cambra vaniteusement, posture admirée des Yali. Comme tous les représentants mâles et matures de la tribu, Selambo portait un étui pénien fabriqué à partir d’une longue calebasse jaune et sèche. Fixé à sa taille par une cordelette, l’étui se dressait presque à la verticale, accentuant ostensiblement sa virilité.

– Halabok ! s’exclama Selambo en se penchant pour gratter le vieil homme sous le menton.

« Halabok » est la salutation yali typique. Scatologique, elle signifie simplement : « J’attache beaucoup de prix même à tes excréments ! » Une manière de dire : « Si ce qu’il y a de moins plaisant en toi me séduit, imagine à quel point j’apprécie tes qualités ! »


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Kugwarak répondit de façon encore plus affectueuse : « Hal bisoksok ! » Une expression dont la traduction écœurerait tout visiteur dont la langue ne comporte pas de salutation scatologique. La plupart des étrangers n’apprennent jamais la signification des salutations yali mais se contentent de les répéter sans tenter de les comprendre. Cette méthode ménage leur estomac.

Souriant à sa manière grotesque et désarmante, Kugwarak agrippa les avant-bras de Selambo tandis que ce dernier s’accroupissait devant lui. Les deux hommes conversèrent aimablement. Pendant ce temps, le brouillard se dissipait autour d’eux, dévoilant l’étendue d’un coteau parsemé de douzaines d’autres yogwas, la plupart en meilleur état que celui de Kugwarak. Alignées autour des yogwas se dressaient autant d’habitations plus petites appelées homias : les huttes de femmes.

– Parle-moi de la fête du cochon qui vient d’avoir lieu à Ombok.

Des mouches furetaient dans la barbe grisonnante de Kugwarak tandis qu’il parlait.

– Ça a été une étrange fête, répondit Selambo, un sourire narquois aux lèvres. Nous venions tout juste de finir de consacrer un nouveau fétiche de vengeance dans la maison des esprits dokwi lorsque…

Selambo regarda autour de lui pour s’assurer qu’aucune oreille indiscrète n’écoutait :

– …lorsque mon ami Buli d’Ombok me donna un gros morceau de porc cru et me dit : « Coupe-le pour que ces hommes le fassent cuire ». J’ai pris un bambou à bord tranchant et j’ai commencé à couper, mais ma lame a heurté quelque chose au centre. Je me suis dit : Il n’y a pas d’os dans cette viande ; pourquoi suis-je incapable de la trancher ? J’ai regardé à l’intérieur et devine ce que j’ai trouvé enfoui dans la viande.

– La pointe d’une flèche en bambou ! gloussa Kugwarak d’un air entendu.


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– J’ai levé les yeux vers Buli et j’ai vu qu’il me regardait du coin de l’œil. – Évidemment ! lança le vieil homme.

– J’ai remarqué ensuite que Buli avait distribué des morceaux de porc semblables à des hommes d’autres villages pour qu’ils les coupent. Je les ai observés tandis que l’un après l’autre ils faisaient la même découverte que moi. Buli avait dissimulé une pointe de flèche dans chaque quartier !

– Vous avez donc tous été invités à vous joindre à lui pour un raid !

– Oui ! Le silence s’est abattu sur nous à mesure que la nouvelle se répandait. Puis Buli a révélé son plan.

*** De la fumée s’échappait des yogwas et des homias aux toits surmontés de piques. Elle enveloppait Nindik qui courait vers sa maison. Hwim – c’était le nom donné au village – s’éveillait d’un bout à l’autre. Des femmes portant des enfants sur le dos et des bâtons de bêchage à la main quittaient le hameau et descendaient bruyamment travailler dans les jardins de patates douces. De jeunes garçons s’entraînaient à envoyer des lances miniatures à travers des boucles de rotin projetées dans les airs. Le dos voûté, assis à l’extérieur de leurs yogwas, des hommes attachaient des pointes de flèches en bambou à des cannes blanches – un geste qui ne présageait rien de bon. Plus bas au nord et ornant une corniche, Sivimu, le village frère de Hwim, capturait la lumière dorée du matin sur une centaine de toits coniques. Entre les villages jumeaux, sur un monticule distinct appelé Yarino, s’élevaient deux structures sinistres dont la hauteur et la circonférence étaient presque deux fois supérieures à celles de l’habitat yali ordinaire. Il s’agissait de yogwas très spé-


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ciaux, dédiés chacun à l’une des deux sortes d’esprits reconnues par le peuple yali.

Le bâtiment établi sur le terrain le moins élevé renfermait un musée d’objets sacrés et était dédié aux dokwi, c’est-à-dire aux esprits des ancêtres qui, ayant été tués à la guerre, revenaient sans cesse harceler les vivants pour se venger. C’est pourquoi, en langue yali, on l’appelait dokwi-vam : maison des dokwi.

La seconde structure, dressée au sommet du tertre, était un temple des kembu – des esprits non humains qui dirigeaient le cosmos yali. Derrière le temple s’étendaient un bosquet de pandanus et de pins sacrés, ainsi qu’un jardin saint dont le produit ne pouvait être mangé que par les « hommes de la connaissance », un groupe fermé d’anciens, seuls détenteurs des redoutables secrets de la vie et de la mort.

Encerclant le temple, le bosquet et le jardin dont il accentuait ainsi l’importance, un mur de pierres blanches irrégulières avait été construit de manière anarchique. Les Yali nommaient ce mur et tout ce qu’il englobait osuwa : « lieu sacré ». Depuis une époque lointaine dont aucun Yali vivant ne pouvait se souvenir, le tertre Yarino et le kembu-vam qui le couronnait se trouvaient au centre de la vie religieuse de Hwim, de Sivimu et des hameaux alliés. Le kembu-vam n’avait été reconstruit, et le mur d’enceinte restauré, qu’une fois par génération. Kugwarak, le vieux grandpère de Nindik, et Marik, son protégé, étaient les derniers anciens à avoir rebâti le kembu-vam et réparé le mur de pierres. Ils s’y étaient attelés quelques années auparavant lorsque Kugwarak était encore dans la fleur de l’âge. Depuis cette époque, les hommes de Hwim et de Sivimu appelaient respectueusement le tertre Yarino « l’endroit de Kugwarak et Marik ». Mais pour les femmes, y compris la petite Nindik, « l’endroit de Kugwarak et Marik » était source de terreur. Combien de fois Nindik n’avait-elle entendu ce sévère avertissement : « Toute femme ou toute fille qui franchira ce mur, ou le touchera seulement, devra être jetée dans les rapides de la rivière Heluk ! Même les


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garçons qui n’auront pas encore été consacrés aux esprits kembu devront mourir s’ils posent le pied sur le sol sacré ! »

Nindik frissonna et évita soigneusement d’emprunter un sentier qui menait près de l’osuwa. Avec un nouveau frisson, elle se souvint que son cousin Foliek avait bien failli être exécuté pour avoir été surpris en train de manger un champignon qu’on le soupçonnait avoir cueilli à l’intérieur du redoutable mur.

Au détour du chemin, la petite Nindik aperçut son oncle Kiloho qui grimpait sur le toit de son nouveau yogwa prêt à être couvert de chaume. Deko, un autre de ses oncles, était assis sur une pierre à côté du logement neuf. Il tenait un pieu que son frère Bukni taillait à la hache afin d’en faire une flèche pour le toit de Kiloho. Nindik se mêla timidement à un groupe d’enfants qui les observaient.

– Père Bukni, risqua l’un des enfants (tout ancien pouvait être appelé « père » en yali), pourquoi faut-il qu’une pique en bois s’élève du toit ? La question avait été posée par le petit Yekwara. Il avait déjà interrogé sa mère à ce sujet, mais elle lui avait répondu : « Ne me pose pas ce genre de questions. Je suis une femme. Demande aux hommes ».

« Père » Bukni, un homme au visage sympathique, posa sa hachette et regarda Yekwara curieusement. Puis il plissa les yeux en scrutant le ciel qui s’éclaircissait et déclara : – Au cas où le ciel tomberait, tu n’aimerais pas qu’il touche le toit directement, n’est-ce pas ? Eh bien la flèche est là pour le percer et ralentir sa chute.

Bukni, l’air sérieux, poursuivit son travail tandis que chacun des enfants contemplait la voûte céleste avec anxiété en se demandant : « Le ciel peut-il réellement tomber ? »

Bukni reposa ensuite son outil pendant que Deko se remettait debout et tendait à Kiloho la longue pointe aiguisée. Les enfants regardèrent intensément Kiloho grimper au sommet du toit et


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enfoncer l’une des extrémités du pieu dans la petite ouverture où convergeaient tous les chevrons.

Les enfants se dirent alors qu’il était bien possible que le ciel vienne à tomber. Yekwara murmura un secret :

– Si ça avait été une maison pour l’esprit kembu de notre village, ils auraient d’abord mis de la graisse de porc dans le trou avant de fixer la pointe. Je les ai vus faire quand ils ont reconstruit le kembu-vam à Balinga. La plus âgée des enfants, la jolie Alisu, fille de Kiloho, étouffa un cri et plaqua sa main sur sa bouche en entendant les paroles de Yekwara :

– Tu n’aurais pas dû regarder une telle chose Yekwara. Tu n’as pas encore été consacré au kembu. Si un prêtre t’avait remarqué, il aurait frotté le sang d’un porc sur tes yeux pour tout remettre en ordre.

Nerveusement Alisu lança un coup d’œil à son père et à ses oncles pour s’assurer qu’ils n’écoutaient pas. Ils étaient absorbés dans leur tâche.

– Et tu ne dois jamais dire ce genre de choses à Nindik ou à moi car nous sommes des filles, poursuivit-elle. Le soleil était haut à présent. À force de regarder vers le ciel, Alisu sentit la transpiration perler sur son front.

– Allons nous baigner sous la cascade, s’écria-t-elle, stoppant pour le moment toutes leurs questions à moitié formulées sur les cieux qui tombent et la graisse de porc sur les toits.

Alisu partit à toute allure vers la fissure à flanc de montage d’où jaillissait une cascade au milieu de la végétation. Nindik, Yekwara et Toli, le petit frère d’Alisu, couraient derrière elle en poussant des cris d’excitation.

Comme ils étaient nus, les garçons sautèrent immédiatement sous la maigre chute d’eau. Alisu et Nindik mirent en revanche un moment à détacher leurs jupes. Tout en posant son vêtement tout


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simple sur un rocher, Nindik se retourna pour regarder vers chez elle, là où se dressait le hameau de Hwim envahi par la fumée. Au-delà du village, elle aperçut son grand-père Kugwarak avec Selambo, toujours accroupis sur une saillie au-dessus de la gorge et plongés dans l’une de ces conversations auxquelles seuls les hommes avaient le droit de participer.

*** – Où frapperas-tu ?

Dans la barbe de Kugwarak, les mouches bourdonnaient d’agacement à chaque fois qu’il parlait. – À Kobak. – Quand ?

– Demain, avant l’aube.

– Il est temps que quelqu’un prenne l’initiative, grommela Kugwarak. L’ennemi est resté trop longtemps impuni.

Les deux hommes demeuraient assis à observer, les yeux plissés, le versant opposé de la gorge de la rivière Heluk. Des traînées de fumée marquaient l’emplacement de la demi-douzaine de villages qui composaient l’alliance orientale : l’ennemi.

– Je sollicite une faveur de ta part mon père, continua Selambo. Quand je reviendrai de ce raid, je souhaite consacrer mon neveu à Kembu. J’aurai besoin pour cela d’un cochon de choix.

– Tu veux acheter mon dernier cochon ? Je ne suis pas prêt de le vendre ! rétorqua Kugwarak d’un ton catégorique.

– S’il te plaît mon père. Reconsidère la question, supplia Selambo en grattant à nouveau Kugwarak sous le menton.

Soudain, une lueur cruelle, démoniaque, brilla dans les yeux enfoncés de Kugwarak. Sa main flétrie saisit le poignet de Selambo.


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– Tu peux avoir mon cochon si…, commença-t-il d’une voix rauque. Le visage de Selambo se mit à rayonner sous la couche de suie ; l’affaire s’annonçait facile à conclure finalement. – … si tu m’apportes en échange un corps humain !

*** Nindik et Alisu émergèrent en gloussant de la cascade. Ensemble, elles se perchèrent sur un rocher chauffé par le soleil et, dos à dos, débarrassèrent leurs cheveux des gouttes d’eau. Lorsqu’elles furent presque sèches, Toli, petit bonhomme rondelet à la peau brune tendue par la froideur du torrent, se mit à les éclabousser. Alisu le gronda :

– Regarde-toi, Toli. Ton drôle de nez est en train de pousser. Il ressemble à un mille-pattes qui essaie de passer d’une branche à l’autre ! Qu’est-ce qui s’est passé pour qu’il devienne aussi grand ? Tous les yeux se tournèrent vers Toli qui piqua un fard sous son teint hâlé et regarda chacun d’un air penaud en couvrant son nez de ses mains potelées :

– Ça doit être une abeille qui l’a piqué ! murmura-t-il d’une voix basse. sant.

Les enfants éclatèrent de rire et l’entourèrent en l’éclabous– Oh, Toli, tu es tellement drôle !

Rassuré, Toli poussa des cris de plaisir et se joignit à la mêlée jusqu’à ce qu’Alisu se retourne et entraîne la troupe le long d’un sentier forestier. Il se dirigeait vers un large rocher surplombant la vallée. Ils s’y assirent en silence pour se sécher au soleil tout en parcourant des yeux un panorama bleu-vert de montagnes, de hameaux et de gorges à la profondeur impressionnante.


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Yekwara s’allongea dos à la pierre et contempla le ciel. Au zénith, de minuscules nuages floconneux s’assemblaient en rangées.

– Regardez ! s’exclama-t-il en pointant le doigt vers l’azur. Les domil-mil doivent être en train de cultiver leurs jardins !

Tous les enfants s’allongèrent sur le dos et examinèrent les jardins du ciel en se demandant ce que l’on éprouvait lorsqu’on était un domil-mil, un de ces petits êtres blancs qui jouaient et travaillaient ensemble, dans la paix, bien haut au-dessus de la terre, et dont le gazouillis des voix pouvait parfois s’entendre dans le vent si l’on tendait bien l’oreille. La petite voix de Nindik, semblable au pépiement d’un oiseau, mit fin à leur rêverie : – Si le ciel tombait, qu’arriverait-il aux domil-mil ?

que :

Un long silence suivit. Nindik émit un soupir mélancoli– En tout cas, j’espère que le ciel ne tombera pas sur moi !

*** Le visage de Selambo trahit le choc subi. La peau de son ventre trembla légèrement. Kugwarak sourit. Ça n’était pas une mince affaire pour un vieux troll comme lui de réussir à troubler un guerrier aussi jeune et fort.

Une soudaine rafale de vent fouetta la saillie où ils se tenaient accroupis. Bientôt la gorge de l’Heluk se remplirait de nuages et de pluie, peut-être même avant midi. Déjà les prémices des masses nuageuses annonciatrices d’une nouvelle tempête s’agglutinaient autour des hautes cimes bleues.

Selambo restait assis sur ses talons, sans mot dire, tandis que le spectre qui lui faisait face continuait de méditer, à moitié pour lui-même :


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– Il y a longtemps, lorsque j’étais jeune, nous ne nous contentions pas de tuer nos ennemis. Quand c’était possible, nous ramenions leurs corps comme nourriture ! Mais vous, les jeunes…

Kugwarak se racla la gorge et cracha sur le sol. Selambo se sentait barbouillé. Il pensait à la rapidité avec laquelle l’ennemi contre-attaquerait sur la pente raide qui descendait de Kobak. Et à la quasi-impossibilité de traîner ou de porter un cadavre jusqu’à la rivière à temps, en devançant l’inévitable pluie de flèches et de lances. À moins… à moins de prendre une très petite victime : une femme… ou un enfant. – Vous, les jeunes hommes, radotait Kugwarak d’une voix sinistre, une fois que vous avez tué, vous n’avez pas le courage d’en faire plus. Vous courez à la maison ! Il lança un coup d’œil à Selambo et ajouta, sarcastique :

– Je suppose que le porc est un substitut autrement plus facile !

Selambo sentit son estomac se nouer davantage. Il grimaça. Puis il aspira l’air à travers ses dents serrées et grimaça à nouveau. Finalement, il se remit sur pied et fit claquer son doigt à la base de son étui pénien, marquant ainsi son admiration pour la témérité du vieil homme.

– Je te ramènerai une victime ou je mourrai en tentant de le faire, vieille racine desséchée !

Kugwarak gloussa. Le gloussement déclencha une toux sèche accompagnée de spasmes qui mirent au supplice le corps ratatiné du vieillard. Selambo tourna les talons et marcha à grands pas le long de la piste pentue qui descendait vers son yogwa. Il devait fabriquer de nouvelles flèches avant la tombée du jour. Tandis qu’il franchissait en se penchant la porte basse de son logement, il entendait encore l’antique apparition produire, du haut du tertre, une hideuse cacophonie de gloussements et de toux.

***


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L’air sévère, ils se dirigeaient à grandes enjambées vers le petit homia. Les enfants détalèrent devant eux, semblables aux feuilles que soulève le premier souffle de la tempête. Ils s’arrêtèrent devant la porte de l’humble habitation, leurs longs étuis péniens jaunes semblant s’élancer comme des flèches devant eux. – Wilipa ! Où est mon fils Yekwara ?

Une voix de femme, fluette et affolée, chevrota à l’intérieur de l’homia : – Il est allé voir Kiloho finir son toit.

– Il n’est pas ici, mon frère, cria Kiloho du sommet de son yogwa à présent partiellement couvert de chaume. Il se baigne sous la cascade.

Un grognement sortit du fond de la gorge de Kebel, un homme puissant au torse large. Il avait prévenu son fils qu’il devait l’attendre près de sa mère dans l’homia. C’était un jour terrible pour l’enfant, un jour de préparation à la « percée-de-la-connaissance », mais il agissait comme si c’était un jour ordinaire.

De son rocher, Yekwara regarda vers le bas. Il vit six prêtres – dont l’un était son père, Kebel – s’arrêter devant le petit homia qu’il partageait depuis sa naissance avec sa mère, ses tantes et ses sœurs. Tout à coup, il se souvint que son père lui avait curieusement ordonné d’attendre dans l’homia et il comprit alors que c’était lui que ces hommes cherchaient.

Yekwara frémit. La vue d’un seul de ces avocats des esprits suffisait à susciter la crainte. En apercevoir six au même endroit était terrifiant. Partout où ils se réunissaient, toute autorité et tout pouvoir dans l’univers semblaient craqueler autour d’eux. Les voir emmener d’autres garçons pour accomplir leurs objectifs mystérieux était déjà suffisamment inquiétant. Mais à présent, son tour était venu !

Lorsqu’il vit Kebel se retourner brusquement pour se diriger vers la cascade, il sentit s’approcher ce pouvoir menaçant qui


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couvait en présence des six prêtres et qui le traquait à présent par le biais de son propre père.

Yekwara gémit. Nindik et les autres le regardèrent, déconcertés. Il se leva alors d’un bond et descendit en courant du rocher. La voix délicate de Nindik cria derrière lui : – Yekwara ! Où vas-tu ?

Il ne répondit pas mais s’enfuit vers le village en prenant un chemin différent de celui de Kebel. Caché derrière les buissons, il épia les cinq autres prêtres jusqu’à ce qu’ils s’éloignent lentement de l’homia de sa mère. Saisissant sa chance, Yekwara bondit des buissons, sauta par-dessus le petit mur de pierres encerclant le village et entra en courant dans la minuscule maison. Kiloho, toujours à l’œuvre sur son toit, l’aperçut et cria :

– Kebel ! Ton fils vient d’entrer dans l’homia de ta femme.

Yekwara devina les pas effrayants qui changeaient de direction et convergeaient vers lui. Il chercha sa mère à tâtons et la trouva blottie dans la semi-obscurité contre le mur le plus éloigné de leur habitation sans fenêtre. Peu à peu, les yeux de Yekwara distinguèrent le visage tendu de Wilipa.

– Ils t’enlèvent à moi, Yekwara, dit-elle, en essayant de paraître résignée. Mais en prononçant son nom, sa voix avait tremblé. – Je veux rester avec toi.

– Tu ne peux pas. Ils vont t’emmener. Comme ils ont emmené tous mes fils… Les pas l’interrompirent.

– Yekwara ! Viens ! appela son père d’une voix basse chargée de colère.

Impulsivement, Yekwara se pelotonna dans le giron de sa mère et se mit à téter car il n’était pas encore sevré. C’est ainsi qu’il avait, sa vie durant, combattu la peur. Et maintenant encore…


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Le jour où le ciel est tombé – Yekwara ! Viens me voir ! ordonna Kebel.

Yekwara l’ignora. La douceur du lait de Wilipa possédait pour le moment une magie plus puissante que les esprits de son père. Mais Wilipa le repoussa soudain. – Va avec eux ! siffla-t-elle.

Il essaya de revenir vers sa poitrine mais elle le repoussa encore plus violemment.

– Va avec eux ! L’époque où je te tenais est terminée. Va ! Va et deviens un homme !

Yekwara recula, choqué par ce rejet sans précédent de sa part. Ses larmes jaillirent. Une main robuste agrippa son poignet et le tira hors de l’homia.

*** Tout comme Yekwara, Nindik et Alisu descendirent du rocher puis se perchèrent sur le mur du village pour observer la scène. Elles virent Kebel traîner Yekwara à l’extérieur de l’homia. Quand Nindik aperçut des larmes sur les joues de Yekwara, l’effroi transperça son petit cœur. Elle se souvint à nouveau que son cousin, accusé d’avoir mangé un champignon sacré, avait frôlé la mort. Peut-être Yekwara s’était-il immiscé dans des affaires interdites et allait-il être exécuté ?

Oubliant un instant sa peur des prêtres, Nindik se jeta au milieu d’eux et entoura de ses bras la taille mince de Yekwara. Il se retourna et la regarda, le menton tremblant. Les hommes l’arrachèrent brutalement à la petite fille et l’entraînèrent à vive allure. Alisu posa une main réconfortante sur l’épaule de Nindik.

– Ce n’est pas une exécution, lui expliqua-t-elle. Ils vont le préparer à la percée-de-la-connaissance. À partir de maintenant, il est l’un d’entre eux. – Il ne jouera plus avec nous alors ? demanda Nindik.


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Les seigneurs de la terre Alisu fit non de la tête.

Nindik observa les prêtres tandis qu’ils tiraient le petit Yekwara le long d’une pente raide, au-delà de leur hameau. Durant quelques instants, ils se profilèrent nettement sur la crête, puis ils disparurent de l’autre côté.

Nindik soupira. Un vide étrange lui rongeait le cœur. Elle courut vers son homia, désireuse de se blottir dans les bras rassurants d’Ongolek, sa mère. L’homia était vide. Elle grimpa alors sur l’un des murs du village et scruta un flanc de montagne où s’étageaient des lopins de terre plantés de patates douces. Ce terrain était adjacent au tertre sacré de Yarino où Ongolek avait l’habitude de jardiner. Rien n’indiquait la présence de sa mère.

– Où est Ongolek ? gémit-elle en s’adressant à l’une de ses parentes qui passait près d’elle. – Elle s’occupe d’un nouveau jardin. – Dis-moi où.

– C’est loin d’ici. Tu ferais mieux de ne pas essayer de le trouver. – Dis-moi seulement où c’est.

– Tu vois la crête où nos pères dansent après avoir tué un ennemi ? Le nouveau jardin se trouve juste en dessous. Es-tu déjà allée là-bas ? – Non.

– Alors n’essaie pas de retrouver ta mère aujourd’hui. Attends demain pour y aller avec elle. Tu pourrais t’attirer des ennuis.

Nindik attendit que son informatrice ait disparu parmi les homias. Puis elle sauta rapidement du mur et, évitant soigneusement de passer près du monticule sacré et de ses deux bâtiments interdits, elle suivit un sentier qui menait à la « crête de la danse de guerre ».


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Le jour où le ciel est tombé

*** – N’aie pas peur, petit.

Pour toute réponse, Yekwara leva lentement ses yeux bruns et humides. À travers ses larmes, il vit Mena, l’un de ses oncles maternels. La large bouche de Mena, aux commissures tombantes, prononçait des paroles gutturales tandis que ses yeux tantôt s’étrécissaient sous l’effet du mystère, tantôt s’exorbitaient lorsque son ton devenait insistant.

– Dans un petit moment, nous mangerons du porc ensemble mais, auparavant, nous avons un certain nombre de tâches à accomplir. – Jusqu’à présent…

Yekwara tourna aussitôt le regard vers Kebel, son père, qui poursuivit : – … tu as été impuissant, un être insignifiant, vivant avec les femmes, ne sachant rien. Mais maintenant…

Cette fois, la voix retentissante sortait de l’auguste barbe grise d’Helevai, l’éminent grand-prêtre, l’oncle maternel le plus âgé de Yekwara. – … tu dois expérimenter la « percée-de-la-connaissance ».

Le regard de Yekwara quitta la barbe broussailleuse et grise d’Helevai pour se fixer sur ses yeux. Des yeux froids, indifférents à tout, sauf à la volonté des esprits. Des yeux qui avertissaient : Bien que tu sois mon neveu, je t’exécuterais à l’instant même si les esprits kembu l’exigeaient. Yekwara trembla et voulut s’enfuir pour rejoindre sa mère mais il était cerné. Helevai continuait, levant ses bras émaciés vers le ciel qui s’assombrissait :


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Les seigneurs de la terre

– La connaissance des esprits kembu qui te rendra comme l’un d’entre nous : un seigneur de la terre !

En dépit de ses pressentiments, une crainte mêlée de respect envahit Yekwara à l’écoute des paroles d’Helevai. Les yeux grands ouverts, il dévisagea les hommes puissants qui faisaient cercle autour de lui, en se demandant : Est-ce que je suis réellement l’un d’eux ? L’esprit tonifiant qui les unissait commençait à s’immiscer dans son jeune cœur. Les prêtres aperçurent un changement d’expression sur son visage et, pour la première fois, lui sourirent.

– Nous devons tout d’abord te purifier avec de l’eau, déclara Mena d’un ton neutre. Puis, fouillant du regard les alentours pour s’assurer qu’aucune femme ne les observait, il souleva un lourd ustensile en bambou et s’en servit pour verser de l’eau dans une calebasse évidée. Ensuite, il plongea une touffe de mousse dans le liquide, la laissa s’imbiber avant de l’élever, ruisselante, au-dessus de Yekwara.

*** Essoufflée, Nindik gravissait la pente qui menait à la crête de la danse de guerre. Des pans de ciel bleu diminuaient puis disparaissaient à mesure que de lourds nuages envahissaient la gorge. Mues par des rafales de vent, des herbes coupantes lui fouettaient les jambes. Elle marqua une hésitation en constatant que le versant ennemi de la vallée paraissait extrêmement proche vu de cet emplacement stratégique. Mais sa mère avait pris ce chemin ; il devait donc être sûr. Elle marcha jusqu’à l’endroit exact où les guerriers se retrouvaient après leurs raids pour célébrer leur victoire sous les yeux de leurs ennemis écumant de rage. Déroutée, Nindik scruta à droite et à gauche les versants opposés de l’arête dans l’espoir d’apercevoir sa mère. Les pentes


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Le jour où le ciel est tombé

qui s’offraient à sa vue étaient désertes. Il y a plus de jardins sur le côté nord de la crête, se dit-elle.

Elle descendit en trottinant le long du versant nord. Elle avait désormais perdu de vue son village. Le grondement perturbant de l’Heluk retentissait de plus en plus fort.

*** – Avec cette eau, Yekwara, nous avons lavé ta peau de la saleté ordinaire, murmura à son oreille d’enfant Mung, le plus jeune frère de sa mère. Le front de Mung se plissa avec sévérité lorsqu’il ajouta :

– Mais il y a encore quelque chose sur ta peau que l’eau ne peut pas enlever. Yekwara contempla avec curiosité le large visage de Mung. Il vit ses yeux plissés s’écarquiller soudain, révélant un regard d’une terrifiante intensité.

– La tache du sang de ta mère ! cria-t-il d’une voix râpeuse. Elle est sur toi depuis ta naissance ! Tant qu’elle restera, les kembu ne pourront pas t’accepter !

Une sensation d’impureté inonda Yekwara. Il avait eu l’intention de demander la permission de retourner auprès de sa mère pour qu’elle le nourrisse mais il décida de ne rien en faire. Kebel, son père, avança d’un pas, se détachant du cercle de silhouettes accroupies. Il éleva un petit sac en filet, rempli de feuilles.

– Les esprits kembu n’ont révélé le nom que d’une seule substance capable d’éliminer la contamination du sang des femmes : le jus de la feuille de musan.

S’accroupissant à côté de Yekwara, Kebel ouvrit le sac en filet. Mena et Mung prirent des poignées de feuilles de musan et les écrasèrent dans leurs mains jusqu’à ce que de l’huile fasse


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Les seigneurs de la terre

briller leurs doigts et leurs paumes. Ils frottèrent ensuite la peau de Yekwara afin que tout son corps luise du jus de musan.

– À présent, pour la première fois, Kembu jette un regard favorable sur toi, mon fils, déclara Kebel.

(Il utilisait le terme générique kembu comme nom propre, de la même façon que notre terme générique « dieu » peut devenir un nom : Dieu.)

– À partir de maintenant, le grand-prêtre est enfin en mesure de te oindre de la graisse d’un porc sacrifié depuis fort longtemps à Kembu.

Tandis que Kebel finissait de parler, Helevai, le prêtre à la barbe grise, se leva ; ses mains, semblables à des serres, tenaient chacune une boule de graisse de porc partiellement fondue et dégoulinante. Sa silhouette se découpant sur les nuages noirs, le vieil homme s’approcha de Yekwara en tanguant. De froides bourrasques de vent balayaient la clairière. Des tourbillons de poussière couraient tout autour des hommes du conseil, toujours accroupis. Un éclair brilla derrière Helevai qui se dressait, menaçant, au-dessus de Yekwara. Le tonnerre gronda comme si le ciel avait déjà une défaillance.

*** Nindik lançait des coups d’œil anxieux à droite et à gauche tandis que l’écho du tonnerre résonnait autour d’elle. Elle avait descendu une longue distance et n’avait toujours pas retrouvé sa mère. La pensée de rentrer seule chez elle, dans une telle tempête, la terrorisait. – Ongolek ! appela-t-elle.

Le faible écho de sa voix se répercuta d’une paroi indistincte à l’autre. Elle continua de descendre en trébuchant le long du chemin étroit.


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– Ongolek !

À présent le vent emportait le nom de sa mère et ne ramenait aucune réponse. – Ongolek !

La panique vibrait dans sa voix. Elle leva les yeux vers la corniche qu’elle venait de quitter. L’endroit lui paraissait maintenant affreusement haut. Des volutes de brume entouraient la crête. Si le brouillard s’épaississait, elle ne parviendrait plus à distinguer le chemin du retour. Il faut que je trouve Ongolek, se dit-elle intérieurement et elle se remit à dévaler la pente.

Un nouvel embranchement lui apparut. Elle choisit la voie de gauche. Devant elle, au sommet d’un tertre, se dressait un bosquet de pins – des casuarinas – entouré d’un mur de pierres. Peut-être sa mère se trouvait-elle de l’autre côté. Nindik gravit le mur et courut entre les pins. Le tonnerre gronda de façon sinistre, comme si Kembu lui-même la menaçait. Les pins imposants chuchotaient entre eux ; ils avaient l’air de discuter de sa présence. À l’intérieur du mur, elle trébucha sur les ruines pourries d’un vieux bâtiment depuis longtemps effondré. Qui a osé construire un yogwa ou un homia aussi près de l’ennemi ? se demanda-t-elle. – Ongolek ! cria-t-elle.

Pour toute réponse, le vent agita une branche de pin qui vint gifler son visage inondé de larmes. Accablée de solitude, Nindik se remit à pleurer, mêlant le nom de sa mère à ses sanglots. Elle ne pleurait que depuis quelques minutes lorsqu’une silhouette noire, attirée par son dernier hurlement, émergea du fin fond du bosquet et se hissa à grand-peine au sommet du monticule. La silhouette tituba dans sa direction.

Nindik vit l’homme surgir du milieu des pins. Elle se figea. C’était Andeng, le grand-prêtre de Sivimu, le village frère de Hwim.

Andeng essuya la transpiration qui coulait sur ses yeux et regarda sévèrement la minuscule forme qui se tenait sur le sol sacré.


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Les seigneurs de la terre

Il espéra contre toute espérance qu’il s’agissait d’un jeune garçon ayant déjà été consacré à Kembu, et non d’une fille. Son cœur se serra lorsqu’il vit la jupe en fibres végétales qu’elle portait.

Il faisait plus sombre maintenant. Les épines de pin filtraient de froides gouttes de pluie qui éclaboussaient le sol. Andeng soupira. La petite debout devant lui ne connaissait sans doute que l’interdiction de pénétrer dans le lieu sacré entourant le sanctuaire de Kembu dans son propre village. Elle ne pouvait deviner que les planches pourries gisant à ses pieds étaient les vestiges d’un temple encore plus saint, reconstruit une fois par génération seulement, pour des cérémonies spéciales. C’était le temple du kwalu, la troisième des quatre cérémonies sacrées du peuple yali. Andeng avança précipitamment, la poitrine gonflée par l’émotion. Un devoir solennel lui était imposé. Pour éviter la survenue d’une tragédie de ce genre, les ancêtres avaient choisi ce tertre reculé, dans une gorge obscure, loin de toute zone habitée ; malgré tout, cette malheureuse enfant égarée était parvenue à pénétrer dans le lieu sacré du kwalu.

Nindik retint sa respiration et s’éloigna à reculons d’Andeng. Il l’empoigna et la tira violemment hors de l’enceinte de pierres. – Pourquoi es-tu venue ici ? gronda-t-il indigné.

– Je suis triste parce que je n’arrive pas à retrouver ma mère, répondit Nindik en sanglotant. – Comment s’appelle ton père ? interrogea Andeng. – Sar.

Andeng jeta l’enfant sur son épaule et lui fit rapidement regagner le sentier.

*** Yekwara eut étrangement chaud grâce à la graisse de porc fondue dont Helevai avait enduit tout son corps, le protégeant ainsi


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du vent frais. Mung et deux autres de ses oncles maternels s’approchaient à présent de lui, portant chacun un sum (ou sac en filet) vide. Ils enlevèrent doucement les liens des trois sacs au-dessus de la tête de Yekwara et drapèrent le dos et les épaules de l’enfant.

Ensuite Mung couronna fièrement son neveu d’un bandeau de cauris blancs étincelants, et attacha convenablement les liens des trois sacs en filet. D’autres oncles le parèrent d’un inestimable collier de minuscules cauris, appelé walimu. Il s’agissait de longs sautoirs tressés faits de coquillages plus grands et qui pendaient presque jusqu’au sol, et d’un gros morceau de coquillage à écoper qui lui couvrait le torse.

– Tu es devenu un splendide jeune homme ! gloussèrent les membres du conseil.

– Mais il y a toujours de la peur dans tes yeux, déclara Mung avec sévérité. Un seigneur de la terre ne doit pas laisser voir sa peur. Mung se dirigea vers un arbre qui se dressait à proximité et dégagea de ses branches une lance noire de trois mètres de long. Il fixa soudain sur le petit Yekwara un regard cruel. Il s’accroupit puis avança vers lui d’une démarche sinueuse, en accélérant. – Voilà à quoi ressemble la confrontation avec l’ennemi, murmura Kebel. Ne montre pas ta peur !

Dans un hurlement, Mung projeta sa lance dont la pointe manqua l’épaule de Yekwara de quelques centimètres. Tremblant de terreur, Yekwara alla se tapir derrière son père. Les anciens éclatèrent de rire et crièrent : – Essaie encore ! Il va apprendre.

Cette fois, c’est Mena qui attaqua à travers la clairière balayée par le vent. Il avait bandé et armé d’une flèche son grand arc en bois de palmier. – Fais-lui face Yekwara ! Fais-lui face ! Ne te retourne pas !


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Les seigneurs de la terre

Yekwara sentit son sang se glacer. Il ferma les yeux et se couvrit le visage de ses mains, jusqu’à ce qu’il entende la corde de l’arc vibrer contre la flèche et comprenne qu’il ne s’agissait que d’une feinte. Les hommes éclatèrent à nouveau de rire et Yekwara rit avec eux, faiblement. Ainsi donc, ça n’était qu’un jeu, une leçon. – Encore ! Encore ! hurlèrent-ils. Il apprend.

Yekwara garda les yeux ouverts cette fois et poussa des cris d’excitation lorsque Mung s’approcha à petits trots pour jeter sa lance. Il parvint à limiter sa réaction à un simple tressaillement quand l’arme fendit l’air près de son épaule gauche.

Des éloges, et non des rires, fusèrent. Yekwara s’arma de courage pour affronter Mena et l’envoi de la seconde flèche. Il était déterminé à ne pas montrer sa peur.

*** À travers la bruine, Andeng transporta Nindik solennellement jusqu’au centre de Sivimu et la déposa devant l’homia de sa femme.

– Qui est cette enfant ? demanda un prêtre de moindre importance. Andeng fit un pas de côté et murmura :

– C’est la fille de Sar. Je l’ai trouvée à l’intérieur de l’osuwa qui porte le nom de Ninia. L’autre homme soupira, l’air sombre.

– Tu étais à côté de la rivière. Pourquoi ne l’y as-tu pas jetée ?

Son père pourrait m’accuser de l’avoir tuée pour un autre motif. Il n’y avait pas de témoin. Il vaut mieux qu’ils fassent ça eux-mêmes. Mais il faut que ça ait lieu avant la tombée de la nuit, sinon la fureur de Kembu s’enflammera. Passe le mot rapidement à son père. Dis-lui de venir la chercher.


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Le jour où le ciel est tombé Le prêtre partit en courant vers Hwim.

Owu, la femme d’Andeng, avait surpris l’échange de propos. Elle se tourna tristement vers Nindik. – Tu appartiens à Ongolek, n’est-ce pas ?

Nindik hocha la tête en tremblant. Pauvre petite fille, soupira la femme, qui la fit entrer dans l’homia bien chaud.

*** Le conseil des anciens escorta Yekwara jusqu’au yogwa de son père et, suivant un rituel élaboré, le porta pour lui faire franchir le seuil. C’était la première fois qu’il entrait dans l’habitation d’un homme et l’étrangeté des lieux lui inspira tout d’abord de la répulsion. Des morceaux de cochon rôti étaient disposés sur des feuilles de bananier autour d’un foyer central aux flammes vacillantes. Leur odeur alléchante dissipa rapidement le dégoût suscité par la bizarrerie de l’endroit. Fièrement campé sur le sol dur et sec au milieu des six prêtres, Yekwara partagea avec eux le repas, en savourant le bonheur d’être accepté dans leur monde. Peu à peu, il fut gagné par leur orgueil viril indomptable. Après le festin, ses oncles lui tendirent un arc et des flèches et le conduisirent jusqu’au rocher où, un peu plus tôt, il se faisait sécher au soleil en compagnie d’Alisu, de Nindik et du petit Toli.

– Reste debout à cet endroit avec ces armes jusqu’à ce qu’il fasse nuit, lui ordonna Mung. Lorsque tu seras fatigué, tu ne devras ni t’asseoir, ni t’accroupir. Un seigneur de la terre doit apprendre l’endurance.

Le tonnerre et les éclairs disparaissaient au loin, ne laissant place qu’à une pluie fine et à un brouillard froid et oppressant. Yekwara affronta les éléments courageusement, s’étirant de toute sa hauteur, sentinelle adolescente postée au-dessus de la fumée de Hwim. Bientôt la pluie et le brouillard mêlés commencèrent à


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Les seigneurs de la terre

goutter de ses cheveux, de ses sourcils, de son nez, des bandes de cauris et du coquillage à écoper placé sur sa poitrine. Il grelotta. Mung, Mena et Kebel, son père, s’accroupirent autour de lui. Mung déclara :

– Aujourd’hui, tu n’as appris que la première des quatre expériences sacrées de l’âge d’homme : la cérémonie appelée « te placer dans le yogwa ». Tu apprendras bientôt la deuxième qui est bien plus sacrée. Son nom est : « te placer dans Kembu lui-même ».

Mena se pencha sur Yekwara, s’approchant très près, comme pour lui faire une confidence.

– Lorsque de nombreuses lunes se seront succédé, nous t’enseignerons le kwalu : une cérémonie tellement sainte qu’elle ne peut pas être accomplie près d’un village où se trouvent des femmes. Nous descendrons jusqu’au tertre caché dans la gorge, à l’osuwa que l’on appelle Ninia. Là, nous rebâtirons la maison effondrée de Kembu, exprès pour ta génération. Nous te « placerons dans le kwalu » et tu apprendras le secret de la santé qui émane de Kembu.

Tandis que Yekwara écoutait, stupéfait, ces paroles, des gémissements se firent entendre. Du nord, du village de Sivimu, il vit trois hommes s’approcher en procession, l’un d’eux portant un enfant sur son épaule. Il les reconnut rapidement. Celui qui portait l’enfant était Sar. L’enfant sur son épaule était Nindik. Les deux autres hommes étaient ses oncles, Deko et le sympathique Bukni. – Pourquoi gémissent-ils ? se demanda-t-il. Kebel reprenait à présent le discours :

– Mais le kwalu n’est pas non plus le secret de nos ancêtres le plus profondément caché. Pour transmettre le plus enfoui des secrets, après de nombreuses lunes supplémentaires, nous préparerons une fête tellement sacrée qu’elle ne peut pas avoir lieu près des chemins où marchent les femmes, ni près des jardins où elles travaillent.


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Kebel pivota sur ses talons et désigna du doigt les hautes cimes, enveloppées pour l’heure de sombres nuages. Sa voix s’emplit d’un respect intense, teinté de crainte :

– Là-haut, mon fils, très haut dans les forêts moussues où les yeux des femmes ne se sont jamais posés, où Kembu demeure dans le silence et où les marsupiaux sacrés se cachent, nous transmettrons à ta génération la même expérience sacrée que celle qui nous a été transmise par notre père : le morowal ! – Qu’est-ce que le morowal ? s’enquit Yekwara, les yeux toujours fixés sur Nindik et son escorte en pleurs.

– C’est le secret de l’origine de l’humanité ! T’es-tu jamais demandé comment nous avions été créés ? – Non.

– C’est un grand mystère ! L’expérience la plus élevée de l’humanité est de connaître le secret de notre propre…

Le cri d’une femme interrompit Kebel. Yekwara vit Ongolek, la mère de Nindik, gravir le sentier qui la ramenait des jardins en contrebas, là où elle venait de travailler. – Mari ! Qu’est-il arrivé ? interrogea-t-elle.

Sar ne répondit rien mais enjamba résolument le mur de pierres de Hwim. Ce fut Bukni qui se tourna vers elle pour lui répondre à voix tellement basse que ni Nindik, ni Yekwara, ni aucun des maîtres de ce dernier ne put entendre.

Ongolek lâcha son bâton de bêchage et son sac en filet et se jeta en hurlant dans la boue qui bordait le chemin. D’autres parents de Nindik sortaient à présent de leurs yogwas ou de leurs homias en chantant une mélopée funèbre entrecoupée de faibles cris pendant que Sar et sa fille traversaient le village. L’angoisse transperça Yekwara. – Nindik ! cria-t-il.


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Reposant toujours sur l’épaule de son père, la fillette se retourna et tenta d’apercevoir Yekwara à travers la brume. Il s’élança vers elle mais les trois hommes lui saisirent les bras.

– Tu dois tenir bon jusqu’à la nuit tombée ! lui rappela Mena. – Pourquoi pleurent-ils à cause de Nindik ? demanda-t-il.

Il n’avait pas oublié la compassion qu’elle lui avait témoignée le matin même lorsqu’il avait eu si peur. Il voulait à son tour la soutenir.

– Je vais leur demander mais tu dois rester ici, l’avertit Kebel avant de descendre vers le village. Il revint bientôt et déclara gravement :

– Nindik a profané Ninia, le lieu saint.

Mung et Mena aspirèrent une goulée d’air en faisant la grimace. – Que vont-ils lui faire ? interrogea Yekwara à voix basse.

– Elle va être jetée dans l’Heluk !

Yekwara écarquilla les yeux d’inquiétude. Les paroles de son père prirent ensuite toute leur signification dans son esprit. Ses lèvres tremblèrent et ses yeux s’emplirent de larmes. – Non, mes pères ! Ils ne doivent pas supprimer mon amie !

Les trois hommes se regardèrent mutuellement avec gravité. Les yeux de Mung s’écartèrent à nouveau lorsqu’il déclara : – Son propre père veillera à ce qu’on la tue !

– Comment peut-il faire une chose pareille ? sanglota Yekwara. Et comment pouvez-vous le laisser accomplir un acte aussi terrible ? – Ne comprends-tu pas, Yekwara ? Le cœur de son père est depuis longtemps planté en Kembu. Nous avons connu l’émerveillement à la fois du kwalu au bord de la rivière et du morowal


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sur la montagne. Nous ne pourrions écarter le commandement des temps anciens qui ordonne la mort de toute profanatrice d’un lieu saint.

Yekwara hésitait entre le rejet et l’acceptation de ces paroles apparemment pleines de sagesse. Une pensée jaillit soudain dans son esprit, le poussant à formuler une demande désespérée.

– Ne pourrait-on pas simplement frotter du sang de porc sur ses yeux ? implora-t-il. Est-ce que ça ne rétablirait pas les choses ?

Yekwara ne pouvait pas savoir qu’il était né dans l’une des sociétés les plus religieusement fanatiques qu’ait connues l’Histoire, et que toutes ses protestations en faveur de Nindik n’aboutiraient à rien. – Mon fils, mon fils ! le réprimanda Kebel. S’il y avait un moyen de la sauver, nous y aurions songé nous-mêmes. Aurais-tu la présomption de nous enseigner, à nous, les voies de Kembu ?

Le désespoir se mêla à l’embarras dans le cœur de Yekwara. Kebel poursuivit :

– Les commandements de Kembu sont contenus dans les wene melalek, les « paroles anciennes ». Depuis l’origine de l’humanité, toutes les générations ont récité les wene melalek à leurs enfants au moment de les « placer en Kembu ». Si jamais l’humanité abandonnait les wene melalek, Kembu abandonnerait l’humanité. Sais-tu ce que cela signifierait ?

Yekwara secoua la tête et tout son corps se mit à frissonner de froid et de tristesse. Kebel étendit le bras et balaya d’un geste circulaire les alentours de Hwim, là où poussaient les patates douces dans des terres gorgées de pluie et noyées de brouillard.

– Cela signifierait que ces jardins produiraient de moins en moins. Les cochons tomberaient malades et mourraient. Les enfants tels que toi deviendraient des adultes faibles et trop chétifs pour défendre nos villages ! La voix de Kebel monta d’un ton.


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– De gros nuages et de la pluie voileraient le soleil, la lune et les étoiles jusqu’à ce que les hommes commencent à se demander si les sources de lumière existent encore. Des tremblements de terre sèmeraient l’effroi. Des glissements de terrain anéantiraient nos villages et emporteraient des jardins entiers dans la rivière ! C’est déjà arrivé et cela pourrait se reproduire ! Notre peuple a appris à ne pas abandonner les wene melalek ! Kebel s’accroupit en face de Yekwara et regarda son fils droit dans les yeux – des yeux qui s’emplissaient de larmes.

– D’après les wene melalek, si une femme ou une fille regarde une cérémonie sacrée, un porc doit être tué à sa place et le sang de l’animal doit être frotté sur ses yeux. Mais si elle pose le pied sur le sol de Kembu, c’est elle qui doit mourir ! Tu comprends ?

Accablé de douleur, Yekwara fixait son père. Après un long silence, il répondit : – Oui.

*** Nindik sentait les larmes de Sar et d’Ongolek lui brûler les épaules. Elle entendait leur mélopée étouffée et les sanglots que les autres membres de sa famille retenaient. Finalement, elle posa la question qui se formait peu à peu dans son esprit d’enfant : – Père, pourquoi tout le monde est-il triste ?

La question ne reçut pas de réponse mais la mélopée funèbre se fit plus forte. Elle ouvrit à nouveau la bouche : – Père, pourquoi pleurez-vous ?

– Parce qu’une personne que nous aimons est en danger, réussit-il à dire entre deux sanglots convulsifs.


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Nindik s’apprêtait à demander son nom lorsque quelqu’un dont le visage ruisselait de larmes lui mit dans la main une patate douce cuite en lui disant : – Ne pose pas de question, petite. Mange ça.

Nindik n’avait pas mangé depuis le repas qu’elle avait partagé avec Kugwarak à l’aube. Elle attrapa la patate brûlante et mordit avidement dedans. Son oncle Deko était assis à côté de la petite porte rectangulaire de l’homia. Il observait le ciel menaçant. – Il va bientôt faire nuit, remarqua-t-il.

– Nous ne sommes qu’au milieu de l’après-midi ! protesta Bukni.

Son visage habituellement doux avait l’air égaré. Il avait les poings serrés comme si sa colère allait éclater.

– Les gens commencent à murmurer contre nous, risqua à nouveau Deko. Ils disent que nous mettons trop de temps. – Qu’ils attendent ! répondit Bukni d’un ton brusque.

Kiloho posa une main réconfortante sur l’épaule de Bukni.

– Mon frère, quelle que soit la profondeur de notre chagrin, tu sais que nous ne devons pas négliger les wene melalek.

Bukni se tourna lentement vers Kiloho. Il ouvrit la bouche mais ne put proférer un son. Sa culture ne disposait d’aucun mot pour exposer ce qu’il voulait dire. Et il ne savait pas non plus comment inventer un nouveau moyen de s’exprimer. Il courba à nouveau la tête et se mit à pleurer. – Kiloho s’adressa à Sar avec douceur.

– Mon frère, as-tu décidé lequel d’entre nous devra…

Sar frémit et serra avec désespoir Nindik contre sa poitrine. Ongolek protégea sa fille de son corps. De longues minutes s’écoulèrent avant que Sar ne relève sa tête grisonnante. Dans la faible lumière de l’homia, tous les membres de la famille réunis restèrent paralysés à la vue de son visage. Jamais encore ils n’avaient vu de


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chagrin aussi profondément gravé dans les traits d’un être humain. Sar dit à Kiloho : – Le feras-tu ?

Et il sentit quelque chose mourir en lui. Kiloho baissa les yeux et répondit en pleurant : – Non, mon frère. Je suis trop proche. Sar se tourna alors vers Deko. – Le feras-tu ?

Deko regarda lui aussi le sol, en réfléchissant à la redoutable responsabilité qui lui incomberait. À la fin, il hocha la tête en signe d’assentiment.

Sar se tourna vers Selan, un autre oncle de Nindik, et répéta sa question. Selan couvrit ses larmes de son avant-bras. Au bout d’un moment, les autres l’entendirent répondre : – Oui.

Une voix menaçante grogna à l’extérieur de l’homia :

– Pourquoi mettez-vous tant de temps ? Si des sécrétions ou du liquide provenant de la condamnée se répandent sur le sol, le coteau tout entier sera maudit !

C’était la voix de Selambo, le puissant guerrier. Nindik ne comprit pas le mot « condamnée ». Avec un cri d’angoisse, Sar libéra Nindik de son étreinte. Ongolek caressa le front de sa fille une dernière fois tandis que Deko la prenait des bras de son père et l’emportait rapidement hors de l’homia. Selan les suivit.

Les deux hommes descendirent le long de la corniche, en direction de l’Heluk. Nindik était assise sur l’épaule de Deko. Des parents s’attroupaient autour d’eux, tendant la main pour toucher Nindik. Alisu courut à son tour derrière les deux hommes. – Alisu ! Ne lui dis pas ! prévint une vieille femme.


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Le jour où le ciel est tombé

Alisu leva la main et saisit la cheville de Nindik. La petite se pencha pour toucher les doigts de son amie. Nindik voulait lui demander pourquoi tout le monde se comportait aussi étrangement mais Alisu lui tourna le dos et s’enfuit en pleurant à travers la foule avant que la question ne puisse parvenir à ses oreilles. Alisu vit Bukni et tomba dans ses bras, mais il était trop désemparé pour pouvoir la réconforter. Au-dessus du village, se tenant toujours debout sur le grand rocher, Yekwara frissonna si violemment que son père le prit dans ses bras, de peur qu’il ne tombe.

*** La foule n’était plus qu’une petite masse sombre, vue du sommet de la crête. Nindik constata que Deko l’avait transportée très bas et elle demanda anxieusement : – Mes pères, où m’emmenez-vous ? Deko s’éclaircit la gorge.

– En bas, près de l’Heluk, il y a plein de noix de werema prêtes à être cueillies. Nous t’emmenons pour nous aider à les récolter. À un embranchement du chemin, Selan prit à droite.

– Non, mon frère, l’avertit Deko. Nous devons nous tenir éloignés des jardins, même si ce chemin est plus court. Ils prirent à gauche.

La pluie avait cessé et le brouillard avait en grande partie quitté la vallée aux trois barrières, laissant une sombre couverture nuageuse que rosissait le soleil couchant. Ils dépassèrent un bosquet de weremas. Le grondement sauvage de l’Heluk frappa leurs tympans. Nindik se raidit de terreur. – As-tu déjà vu la rivière d’aussi près ? demanda Deko.

– Non, dit-elle.


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Les seigneurs de la terre Nous allons te montrer comment, c’est tout près. – J’ai peur.

L’air résonnait à présent du fracas de la rivière.

– Mes pères, n���y a-t-il pas d’ennemis ici ? interrogea Nindik en jetant des coups d’œil inquiets à droite et à gauche.

– Ils vivent bien au-dessus de nous, de l’autre côté, l’informa Selan, en luttant pour contrôler sa voix. – Peuvent-ils traverser la rivière ?

– Pas ici, petite sœur. Elle est trop déchaînée, dit Deko. Vois comme elle est en furie ! Tiens-toi ici sur ce gros rocher et regarde l’eau.

Avec précaution, ils installèrent Nindik sur une crête rocheuse qui dominait le cours d’eau. Elle entoura de son bras une jambe de Deko pour se stabiliser au-dessus du flot vertigineux.

– Si vous n’étiez pas avec moi, leur confia-t-elle, j’aurais très peur.

Elle leva ses yeux expressifs vers les visages torturés de ses oncles. Deko et Selan se regardèrent. Un sentiment d’horreur les envahit à la pensée que le moment de le faire était arrivé ! Une impulsion quasi incontrôlable s’empara de Selan – l’impulsion sauvage, irrationnelle de prendre sa nièce et de s’enfuir avec elle dans un endroit du monde où son crime ne serait pas connu. Mais, bien évidemment, les cannibales les mangeraient tous les deux. Et même s’ils leur échappaient, les esprits kembu les trouveraient et les anéantiraient. Il n’y avait pas d’issue. Selan jeta un coup d’œil au flanc de montagne qu’ils avaient descendu. Chaque buisson et chaque rocher semblaient remplis d’yeux qui l’observaient sévèrement, craignant de le voir renoncer. Il lança à nouveau un regard désespéré vers Deko, qui dit d’une voix égale : « Prends courage, mon frère ».

Immédiatement après, la détermination illumina le regard de Deko qui siffla : « Maintenant ! »


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Le jour où le ciel est tombé

Simultanément ils se penchèrent et saisirent les poignets et les chevilles de Nindik. Ils l’entendirent haleter de surprise au moment où ils la balançaient en arrière. Quand le mouvement vers l’avant commença, elle se mit à hurler : « Oh, mes pères ! »

Ils la projetèrent de toute la force qu’ils avaient pu rassembler malgré leurs membres tremblants. Son corps fit la roue et la minuscule silhouette aux bras et aux jambes écartés disparut dans les rapides bouillonnants en provoquant un éclaboussement à peine visible. Le ciel venait de tomber.

*** Du haut d’un promontoire, Selambo se retourna et annonça à la foule que l’acte effroyable avait été accompli. Il sourit intérieurement. Si la vie de l’enfant avait été épargnée, la bénédiction de Kembu se serait retirée de toutes les activités de l’alliance occidentale, y compris du raid prévu contre Kobak. Et aucun guerrier yali n’aurait osé risquer sa vie dans une aventure qui ne pouvait pas bénéficier de la bénédiction de Kembu. À présent le raid pouvait avoir lieu !

Seul sur un promontoire encore plus élevé, en bordure de Hwim, Kugwarak soupira. Il lui faudrait faire cuire lui-même sa patate douce le lendemain matin. La petite fille qui s’occupait de lui n’était plus. Mais ensuite, peut-être vers midi, Selambo reviendrait avec un mets particulièrement délicat pour le réconforter.


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Chapitre 2

Le raid Entouré d’ombres dansantes dans le yogwa de son père, Yekwara pleurait à chaudes larmes. « Va dormir, mon fils » lui dit Kebel en baillant.

Comment pourrait-il dormir alors qu’en l’espace d’une seule journée, on l’avait retiré du sein de sa mère, on l’avait soumis à une douzaine de rituels effrayants et on avait tué Nindik ? Yekwara sécha ses larmes et ferma ses yeux brûlants. Bientôt, le crépitement régulier de la pluie fine tombant sur le toit de chaume, ainsi que le rougeoiement et la chaleur du feu, le bercèrent au point qu’il s’endormit. Il n’entendit pas Kebel et ses oncles se lever aux environs de minuit. Les hommes remuèrent les tisons du foyer central et, à la lumière des flammes, entreprirent silencieusement de se peindre mutuellement pour aller à la guerre. Ils utilisaient du jus de baies rouges, de la terre ocre et de la craie pilée blanche. Ensuite, ils s’enduisirent de graisse de porc fraîche pour se protéger du froid de l’Heluk. Enfin, après avoir rassemblé leurs arcs et leurs faisceaux de flèches en bambou, ils se glissèrent dehors sous une pluie tambourinante. Ils allèrent rejoindre des douzaines d’ombres rassemblées à l’extérieur du grand mur de pierres de l’osuwa, sur le tertre Yarino. Selambo, dont la stature était de loin la plus impressionnante, appelait les noms des chefs de clans.


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« Nous sommes tous ici, sauf les parents de la petite fille, dit l’un des hommes. Ils ont trop mal au cœur ». Selambo vérifia en premier lieu ses armes puis il glissa un petit tube en bambou dans le lobe percé de son oreille. Son contenu lui serait nécessaire pour accomplir la promesse faite à Kugwarak. Il eut une poussée d’adrénaline qu’il répartit dans ses muscles en sautant en l’air plusieurs fois. Un cri sourd d’exultation s’échappa de ses lèvres, déclenchant chez les autres guerriers des cris similaires. Ils se lancèrent ensuite dans une danse endiablée appelée siruruk, au cours de laquelle ils entrechoquèrent leurs arcs. Ils criaient, mais pas à pleins poumons de peur que le brouillard ne transporte le son à travers le défilé et ne prévienne leurs ennemis. À présent les femmes et les enfants savaient.

Selambo arrêta de danser et partit à tâtons, en longeant un marais qui formait une cuvette juste en dessous de Yarino. La horde armée le suivit. Le long du sentier que Nindik avait emprunté, ils se déplaçaient comme des spectres, en silence. Peu après, Andeng et les guerriers de Sivimu les rejoignirent. Sur la crête dédiée à la danse de guerre, les hommes du village d’Ombok leur adressèrent des reproches : « Pourquoi avez-vous mis autant de temps ? »

Buli prit le commandement et Selambo se plaça deuxième de la file. Après avoir dépassé le bosquet de pins de l’osuwa Ninia, ils arrivèrent rapidement aux cavités situées plus bas dans la gorge de l’Heluk. De ce lieu où l’eau écumeuse créait sa propre lumière dans des ténèbres qui, sans cela, seraient restées impénétrables, ils suivirent adroitement une piste instable les menant vers l’amont.

Une heure plus tard, ils parvenaient à un endroit où l’Heluk s’élargissait et devenait suffisamment peu profonde pour permettre le passage à gué les jours où le niveau de l’eau était bas. C’est là que les attendaient leurs alliés des villages de Balinga et Yehera. Plusieurs jours s’étaient écoulés depuis les dernières fortes pluies. Ils espéraient que l’Heluk avait à présent suffisamment décru pour autoriser le passage à gué. Ils n’en seraient sûrs que lorsque le


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premier homme aurait entièrement traversé le cours d’eau à pied. Il arrivait souvent qu’une pluie abondante sur les hautes montagnes fasse grossir la rivière tout en laissant la vallée sèche.

Buli et Selambo pénétrèrent en premier dans la blancheur glacée, en tenant une corde en rotin dont l’une des extrémités était attachée à un arbre. Tandis que les hommes restés sur la rive leur déroulaient progressivement le câble en fibres, Buli et Selambo avançaient lentement dans le lit de la rivière. Penchés en avant pour lutter contre la pression de plus en plus forte du courant. Ils se retrouvèrent bientôt hors de vue. Seule la trajectoire de la corde de sûreté indiquait aux observateurs, haletants, que leurs deux compagnons n’avaient pas été entraînés au fond. Après un moment d’attente anxieuse, la corde en rotin s’éleva légèrement au-dessus du cours d’eau. Les guetteurs se détendirent. Buli et Selambo avaient atteint l’autre rive et étaient en train d’attacher la seconde extrémité de la corde à un arbre.

Les participants au raid entrèrent dans l’eau par petits groupes. Ils laissèrent le courant les mettre pratiquement à l’horizontale tandis qu’ils progressaient en déplaçant leurs mains engourdies le long du câble.

Rassemblés sur le rivage ennemi, ils garnirent rapidement leurs arcs d’une corde et séparèrent leurs flèches jusque-là réunies en faisceaux. Il fallait se préparer pour l’action. Selambo ne s’accorda qu’un instant d’autosatisfaction. La partie la plus difficile de sa tâche herculéenne l’attendait encore. Il maudit l’audace du vieux Kugwarak mais sourit en même temps en savourant à l’avance l’adulation dont il ferait l’objet une fois son exploit accompli – avant la fin de la journée, espérait-il. Je devrais vraiment remercier le vieux desséché de m’avoir poussé à faire ça, se dit-il. Des nombreux risques qu’ils prenaient, un seul était susceptible de perturber un tant soit peu les autres guerriers. Si, au point du jour, ils mettaient trop de temps à faire tomber une victime dans une embuscade puis à la tuer, les ennemis pouvaient découvrir la


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corde de sûreté, la couper puis préparer une contre-embuscade avant leur retour. Les hommes qui pesaient lourd, comme Buli et Selambo, gardaient de bonnes chances de retraverser la rivière. Mais les hommes plus légers perdraient pied s’ils n’avaient pas la corde pour s’accrocher. Une fois perdue, elle ne serait plus récupérable. Et aucun des guerriers ne savait nager. Pire, au détour du prochain coude, le lit devenait par endroits plus profond et le courant plus violent. À la suite de Buli, ils grimpèrent en file indienne dans la froide obscurité de la forêt étrangère.

*** Heruluk, une toute petite femme du village de Kobak, sortit craintivement de son homia et, frissonnante, se tint debout dans la fraîcheur matinale, les bras croisés sur la poitrine. Elle avait un minuscule nez mutin et des yeux doux et pensifs qui reflétaient l’éclat orangé de l’aurore. Ses cheveux étaient coupés ras dans le style qu’affectionnaient les femmes yali : seul l’arrière de son crâne s’ornait d’un cercle de cheveux non tondus. Elle portait pour seuls vêtements deux touffes de fibres déchiquetées. L’une se trouvait sous son ventre, l’autre sous ses fesses. Elles étaient maintenues en place par des ficelles passées autour de ses hanches souples. Heruluk fronça les sourcils en voyant l’aube déployer ses splendeurs. Dans les Snow Mountains, envahies de nuages, il était rare que le ciel fasse étalage de ses brillantes couleurs. C’était un présage de mort pour les habitants de la région.

– Comme c’est triste, Maho, dit-elle tout haut. Quelqu’un va mourir aujourd’hui. Le ciel est rouge.

Maho, une femme plus âgée, sortit aussi de l’homia et cligna des yeux d’un air endormi.


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– Au moins nous pouvons commencer à travailler au jardin de bonne heure, répondit-elle.

Maho portait un grand sac en filet le long de son dos. À l’intérieur, au niveau de ses reins, son plus jeune enfant était couché comme dans un berceau sur un coussin de feuilles douces. Elle tenait dans une main son bâton de bêchage usé et dans l’autre une cape en feuilles de pandanus entrecroisées au cas où les averses de l’après-midi la surprendraient.

Pourvue du même équipement, Heruluk suivit Maho à l’extérieur du village. Su, la fille aînée de Maho, se joignit à la procession. Plusieurs centaines de mètres plus bas, à un endroit où le village restait cependant visible, leur jardin les attendait le long d’une rangée d’arbres.

Aucune femme yali n’aimait jardiner en bas d’une côte, sur le chemin de l’Heluk, à cause des risques d’embuscade. Mais de fortes pluies étaient tombées pendant une éternité et avaient emporté la plupart des sols fertiles qui s’étaient retrouvés à une altitude inférieure. Il fallait bien que certaines prennent des risques pour nourrir les bouches affamées. Maho emprunta le sentier, suivie de Heruluk qui fredonnait un air yali empreint de tristesse.

Selambo les vit arriver, descendant bruyamment et lentement de la crête ornée de huttes. Il sourit. Les femmes étaient les proies les plus faciles. Les travaux de jardinage qu’elles étaient constamment obligées d’accomplir y étaient pour quelque chose. De plus, la paresse de leurs maris, qui refusaient de les escorter avec leurs armes, favorisait la réalisation des desseins de l’ennemi. Selambo remarqua que la fillette était suffisamment petite pour lui permettre d’atteindre son autre objectif, toujours secret celui-là.

Les hommes de Kobak commençaient à bouger à présent. La fumée des feux de cuisson s’échappait des yogwas construits les uns près des autres. Mais personne ne regardait vers le bas de la


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pente où se préparait l’embuscade. Ces hommes pensaient peutêtre qu’aucun ennemi ne tenterait une attaque juste en dessous de Kobak, dont la position stratégique était digne d’une forteresse. Tandis que les membres du raid s’abaissaient furtivement dans le sous-bois, la plus âgée des deux femmes s’arrêta et retira le sac de son dos. Elle le déposa tendrement à l’ombre d’un buisson et laissa la petite fille s’occuper du bébé. L’endroit était suffisamment près de la mère pour qu’elle puisse revenir allaiter l’enfant s’il pleurait mais suffisamment haut sur la colline pour que la fillette puisse emmener rapidement le bébé en cas de danger. Déçu, Selambo grimaça. La petite fille était trop loin. Il faudrait donc choisir la plus petite femme.

Lentement Selambo retira de son oreille l’ornement en bambou. C’est maintenant, pensa-t-il en voyant les deux femmes reprendre leur descente et s’approcher de plus en plus près. Il retira le bouchon qui obstruait l’extrémité du petit tube de bambou et fit tomber le contenu sur la paume de sa main. C’était un morceau de graisse séchée provenant d’un porc sacrifié longtemps auparavant à Kembu. Il le transportait caché dans son ornement d’oreille depuis des années, attendant que son pouvoir magique augmente avec l’âge et qu’il puisse lui venir en aide à un moment comme celui-ci. Si le fétiche glissait maintenant de ses doigts, ce serait le signe que Kembu n’était pas avec lui. Il le prit soigneusement entre ses lèvres puis le cala entre ses dents et sa joue. Au moment opportun, il placerait la graisse de porc entre ses lèvres et la sucerait pour recevoir une force spéciale de la part de Kembu. On disait que d’étranges choses arrivaient aux valeureux guerriers en difficulté qui faisaient appel à leurs esprits kembu de cette manière consacrée. Peut-être que Selambo réussirait à s’envoler au-dessus de la gorge pour regagner un lieu sûr (avec la victime qu’il visait). On racontait que des héros yali – Bupu, Mali et Wehendek – l’avaient fait il y avait fort longtemps.


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Maho scruta la forêt avec méfiance mais ne vit aucun danger. Heruluk sur ses talons, elle descendit vers la clairière où elle devait jardiner. Elle enfonçait son bâton de bêchage aiguisé dans l’herbe fraîche lorsqu’elle remarqua le visage d’un homme, couvert de jus de baies rouges, qui lui souriait entre les buissons écartés. Au même instant, Heruluk vit une centaine de guerriers peints jaillir de la forêt derrière Maho. Heruluk remonta le sentier en courant et en hurlant. Maho se retourna et entraperçut Su qui s’enfuyait vers le sommet de la côte, le bébé jeté sur son épaule. Aussitôt après, les deux premières flèches transpercèrent Maho à la taille et la firent tomber le visage contre terre. Tandis qu’elle se tordait de douleur sur le sol, une douzaine d’autres flèches se fichèrent dans son corps. Elle tenta de se lever mais des bâtons de bambou sortaient de sa chair, à la manière qui plaisait aux Yali : « aussi denses que les roseaux dans les marécages ». Selambo dépassa Heruluk et étouffa son cri en lui transperçant la gorge d’une flèche. Avant qu’il ait le temps de placer un autre projectile dans son arc, un essaim de jeunes guerriers le doubla à toute allure. Hurlant leur soif de sang, ils tirèrent des flèches en direction d’Heruluk au moment où elle s’écroulait sur le sol. Même après la chute des deux femmes, les tirs continuèrent, chaque homme s’efforçant d’atteindre la chair tant qu’elle était vivante. Chez les Yali, l’idéal était que tous les membres d’un raid parviennent à faire couler le sang d’un humain. Selambo attendait, impatient. Ces douzaines de flèches devraient être retirées pour qu’il puisse transporter le corps d’Heruluk.

*** Dans le silence de Kobak, il y eut un bref remue-ménage pendant que les hommes cherchaient à tâtons leurs armes dans les yogwas semi-obscurs. Ensuite, tels des frelons en colère jaillissant de leur nid, ils s’extirpèrent rapidement à tour de rôle des ouvertures basses de leurs habitations et dévalèrent la côte en masse.


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Certains, dont les arcs n’étaient pas pourvus de corde, s’arrêtèrent un instant pour préparer leurs armes.

Mulip, le mari de Maho, resta près de son feu. Il soignait une jambe boiteuse. Quand un garçon lui cria que deux femmes avaient été tuées, il eut un ricanement sarcastique :

– Bien fait pour elles. Qu’est-ce qu’elles ont ces femmes, à se faufiler sans arrêt hors du village ? Qu’est-ce qu’elles cherchent ? Des amants ? Le garçon passa à nouveau la tête par la porte du yogwa et dit : – Père Mulip, on dit que l’une d’elles est ta femme ! Mulip fixa le feu en silence. Puis il se mit à pleurer.

*** Excités par le sang, les jeunes participants au raid semblaient avoir momentanément oublié le village ennemi qui se dessinait, menaçant comme les contours mêmes du destin, sur la crête audessus d’eux. Mais Selambo et Buli observaient. Ils virent des guerriers armés grouiller comme des fourmis sur la pente qui descendait de Kobak. Dans quelques instants, des hommes enragés les attaqueraient avec une violence presque surhumaine. Des flèches pleuvraient du sommet de la côte – un avantage stratégique que les Yali craignaient.

Buli et Selambo poussèrent un cri d’avertissement. Les jeunes hommes levèrent les yeux et virent leurs ennemis arriver. Ils prirent cependant quelques secondes pour adresser, triomphants, un hurlement de défi à leurs adversaires qui fondaient sur eux. La dignité ne les autorisait pas à s’enfuir précipitamment comme une femme ou un enfant. Puis ils se retournèrent et, avec une apparente désinvolture, disparurent entre les arbres au pied de la colline, comme s’ils préparaient une embuscade. Mais, dès qu’ils furent hors de vue de leurs poursuivants, ils s’élancèrent à toutes jambes vers la rivière. Leur soif de sang à présent étanchée, ils


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brûlaient de l’irrésistible et instinctif désir de simplement survivre au voyage de retour. Si un ennemi avait coupé la corde en travers de la rivière… Seul Selambo resta. Courbé au-dessus du corps d’Heruluk, il était absorbé dans l’extraction frénétique de poignées de flèches. Lorsqu’il les eut toutes retirées, il leva les yeux. La horde de Kobak avait déjà couvert un quart de la distance qui séparait son village du lieu des meurtres ! L’espace d’un instant, il envisagea de renoncer à son objectif secret mais, aussitôt, le souvenir du regard mauvais du vieux Kugwarak l’atteignit comme une raillerie. Il regarda entre ses pieds la chair terriblement tentante de la femme, passive dans la mort, attendant d’être mangée. Une envie obsédante s’empara de lui : celle de renouer avec le cannibalisme, une tradition en déclin dans son peuple. Si ses ancêtres mangeaient de la chair humaine, il en ferait autant ! Il ne laisserait pas ce corps disparaître dans le feu crématoire de Kobak. Il lui appartenait ! Il hissa le cadavre sur ses épaules.

Ses ennemis le virent et devinèrent ses intentions. Leur hurlement scandalisé parut ébranler la montagne et il supposa qu’ils accéléraient le pas pour le rejoindre. Selambo se retourna et commença à courir avec son fardeau. Il s’attendait à ce que la femme soit moins lourde. Il sentait son sang chaud imbiber ses cheveux emmêlés et couler le long de son torse et de son dos. Situation qu’il n’avait pas prévue ! Le sang la rendait affreusement glissante ! À chaque secousse, la victime se déplaçait sur ses épaules, le déséquilibrant presque. De longues épines le griffaient pendant qu’il traversait le sous-bois comme un ouragan. Des lianes essayaient de le faire trébucher. Des hurlements surexcités provenaient à présent d’autres groupes de yogwas ennemis, mais Selambo pouvait à peine les entendre. Le battement du sang dans ses tympans couvrait pratiquement tout autre bruit, sauf le vacarme de ses pulsations cardiaques. Démon aux yeux fous, à moitié noir sous la graisse de porc et la suie, à moitié rouge sous le sang de sa victime, il vit les derniers de ses compagnons disparaître au-delà de la clairière.


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Avec ténacité, il traversa la zone déboisée en titubant, fendit des buissons et faillit tomber d’une falaise. Mais, sous le coup de l’inspiration, il jeta la morte au pied de la falaise, contourna rapidement l’endroit où elle s’étalait dans les buissons et la remit sur ses épaules.

Le morceau de graisse de porc sacrée était toujours derrière ses dents et il pouvait voir les eaux blanches de l’Heluk à travers les arbres en contrebas. Il y avait de l’espoir !

Un vieux mur de pierres lui barrait la route. Il passa en chancelant à travers une brèche causée par un éboulement. Dans sa hâte, il se risqua à sauter dans l’herbe qui poussait de l’autre côté du mur. La secousse provoquée par sa réception sur le sol et la pression soudaine exercée par le poids de la victime contre sa nuque éjectèrent le morceau de graisse de porc sacrée de sa bouche. Au même instant, son pied droit se coinça entre des rochers couverts d’herbe. Selambo s’affala de tout son long et sentit la partie inférieure de sa jambe casser net. Oubliant le cadavre, il bondit sur ses pieds dans un état de terreur absolue mais s’effondra à nouveau dans l’herbe, au bord de l’évanouissement à cause de la douleur. Il regarda sa jambe et vit qu’elle pendait, inutile, en formant un angle ridicule sous le genou.

Un hurlement rauque, désespéré, jaillit de sa gorge : « Buli ! »

Et à nouveau : « Buli ! Aide-moi ! » Ils sont sans doute trop proches de la rivière, pensa-t-il. Le fracas doit les empêcher de m’entendre !

Comme par miracle, Buli et un autre homme apparurent au milieu d’une rangée d’arbres et le repérèrent. Ils demeurèrent indécis quelques secondes. Selambo eut peur qu’ils l’abandonnent et s’enfuient pour sauver leur vie. Mais ils se précipitèrent vers lui et le soulevèrent par les bras.


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Presque aussitôt, une flèche vola au-dessus du mur de pierres qu’elle frôla et vint se ficher dans le sol près d’eux. Quelques-uns des ennemis étaient déjà à portée de tir ! – Fais vite ! cria Buli à son aide.

Ils s’élancèrent en avant tandis qu’entre eux deux, Selambo commençait à sautiller désespérément sur un pied.

Une seconde longue flèche en bambou atterrit sur le sol à côté d’eux.

Un autre vieux mur leur barrait le chemin. Ils hissèrent Selambo par-dessus. Trois pas plus loin, Buli entendit un grand bruit sourd et il sentit que Selambo sursautait et lui lâchait l’épaule. Baissant les yeux, Buli vit la hampe d’une longue flèche sortir du dos du blessé. Les hommes de Kobak approchaient, le visage rayonnant à la pensée de commettre trois meurtres faciles. – Ça ne sert à rien ! Il va mourir de toute façon ! Viens ! siffla le compagnon de Buli.

Aussitôt il déguerpit. Buli hésitait encore. Selambo agrippa sa main et l’implora :

– Buli ! Ne m’abandonne pas ! Tu te rends compte de ce que cela signifie ? Ils ne vont pas se contenter de me tuer. Ils vont…

Buli frémit en songeant à l’humiliation suprême qui allait bientôt couronner son raid si bien préparé. Puis la voix cruelle d’un ennemi résonna, lançant des paroles sarcastiques : – Merci beaucoup, l’ami ! Tu n’as qu’à nous laisser notre repas ici !

Buli s’arracha à l’emprise de Selambo et se sauva tandis que des flèches lui piquaient les talons.

Rendu presque fou de douleur et de terreur, Selambo se mit à rugir : – Buli ! Buli ! Ils vont… me dévorer !


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Les cauchemars à moitié oubliés que Selambo avait faits dans son enfance ressurgirent, effroyablement réels cette fois, lorsque l’ennemi l’encercla.

Un des chefs de Kobak, Nemek, fit signe aux autres poursuivants de baisser leurs armes. Puis il s’accroupit et adressa un large sourire à Selambo :

– Bonjour mon ami. Je vois que tu as décidé de rester pour le dîner ! La clairière fut ébranlée par les rires. Selambo lança un regard de défi à l’armée qui le huait en dansant pour montrer qu’elle appréciait la plaisanterie de Nemek. Chacun redevint ensuite silencieux, tendant l’oreille pour ne perdre aucune des paroles de Nemek, connu pour ses traits d’esprit.

– C’était très gentil de la part de tes deux camarades de tuerie d’essayer de t’aider, mais ils t’ont rendu en fait un bien mauvais service. Selambo fut totalement pris au dépourvu par la cruelle révélation que Nemek lui fit alors. – Ce mur de pierres…

Nemek désignait le tas de pierres, trois pas plus loin, pardessus lequel Selambo avait été hissé.

– … est l’enceinte de l’un de nos lieux sacrés, un osuwa que nous n’avons pas utilisé depuis le placement de notre génération dans le kwalu. Quand tu es tombé la première fois et t’es cassé la jambe…

Un cri de supplicié franchit les lèvres pâles de Selambo. Nemek lui assenait l’atroce vérité en insistant sur chaque mot. – … tu étais allongé sur un sol sacré ! Si tu étais resté là, nous n’aurions pas pu te tuer ! Pour rendre hommage à Kembu et aux wene melalek, je t’aurais moi-même porté sur mon dos jusqu’à la rivière et j’aurais monté la garde près de toi jusqu’à ce que tes amis viennent te chercher ! Mais tes amis…


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Nemek fit claquer sa langue comme s’il exprimait un regret sincère. – … t’ont transporté à l’extérieur de l’osuwa, et maintenant…

Au désespoir, Selambo plongea en direction du mur mais l’un de ses bourreaux attrapa la flèche qui sortait de son corps et tira dessus d’un coup sec. Selambo suffoqua de douleur lorsque la pointe, coupante comme un rasoir, ressortit de sa blessure. Il se mit alors à quatre pattes et se contorsionna pour essayer à nouveau d’atteindre la pierre sacrée la plus proche. Cette fois, une douzaine d’hommes, riant aux éclats, l’empoignèrent et le soulevèrent de terre. Pendant qu’il se tordait de douleur, donnait des coups de pied et jurait, ils le transportèrent presque à portée de la pierre qui aurait pu lui sauver la vie et le jetèrent ensuite violemment sur le sol dépourvu d’intérêt de la forêt environnante. Selambo se mit en boule et ne bougea plus.

– Trop tard, mon ami, reprit Nemek. Mais tu peux sans doute comprendre notre point de vue. Tu as assassiné deux de nos femmes. Tu as profané notre lieu saint avec du sang féminin ! Il va nous falloir beaucoup de porcs pour le purifier. Tu comprends certainement pourquoi nous ne pouvons pas te laisser toucher cette pierre. Quelques-uns des guerriers soulevèrent leur victime et la placèrent, face tournée vers le ciel, en travers du dos de Nemek puis aidèrent ce dernier à remonter la pente jusqu’au village.

– Tu vas faire quelque chose de tout à fait inhabituel aujourd’hui mon ami, déclara Nemek pendant que les jeunes hommes attachaient Selambo à peine conscient, debout contre un arbre. Toute la population de Kobak et de plusieurs autres villages de l’alliance de l’est se rassembla sur un promontoire, en bas du village, pour entendre Nemek tourmenter sa proie.


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Les seigneurs de la terre

– Aujourd’hui, tu vas te rendre à plusieurs endroits en même temps !

Perplexes, les spectateurs froncèrent les sourcils. Nemek ramassa une petite branche et traça une ligne imaginaire en travers du torse de Selambo.

– Cette partie de ta cage thoracique et ton bras gauche rendront une courte visite à la famille d’Heruluk. Des rires explosèrent et se poursuivirent pendant plusieurs minutes. Ensuite Nemek reprit :

– Et cette partie de ton thorax ainsi que ton bras droit iront dans le yogwa de Mulip ! L’hilarité se déchaîna à nouveau. – Ta jambe droite…

Selambo, les yeux embués, regardait les toits de Hwim, Sivimu, Ombok et Balinga, à peine visibles de l’autre côté de la gorge. Aucune fumée n’en sortait. Les gens étaient déjà en deuil. Des centaines d’amis de Selambo, issus des six villages de l’ouest, étaient en train de descendre vers une corniche d’où ils pourraient observer l’acte imminent de cannibalisme. Les gens de l’alliance de l’est firent face à ces ennemis postés de l’autre côté de la gorge. Leurs voix enflaient, chargées de défi. Certains criaient : – Venez le sauver si vous l’osez !

D’autres rassemblaient des centaines de feuilles de bananier que leurs femmes apportaient pour faire cuire Selambo à l’intérieur. Les agitant comme de gigantesques plumes vertes, ils raillaient les parents et les amis du futur défunt : – Regardez ces feuilles ! Regardez ces feuilles ! Nous allons faire cuire votre héros dedans !

Ils coururent ensuite danser en rond autour de l’arbre pour attirer l’attention de leurs adversaires sur la pitoyable silhouette de Selambo.


Le raid

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Des femmes âgées, parentes de Maho et d’Heruluk, se précipitèrent sur le prisonnier, crachèrent sur lui et se servirent de leurs bâtons de bêchage pour le rouer de coups, en lui lançant d’ignobles injures. La danse cessa et Nemek s’approcha à nouveau de Selambo.

– Tu nous places devant une décision difficile à prendre mon ami : déterminer quel est le meilleur moyen de te tuer ! Nous n’avons pas souvent l’occasion de choisir. Nemek se tourna vers la foule :

– Y a-t-il des suggestions ?

– Étrangle-le ! hurla une vieille femme.

– Découpe-le vivant ! rugit un parent des femmes assassinées. rier.

– Transperce-le puis remue la lance ! gronda un jeune guer-

– Vous répondez de façon trop irréfléchie, répliqua Nemek nonchalamment. Il ramassa une grosse pierre et vint près de Selambo.

– Si j’étais à ta place, murmura-t-il, j’aimerais que ça se passe ainsi.

D’un coup puissant, il écrasa le crâne de Selambo. Le prisonnier eut un soubresaut et s’affaissa contre le tronc de l’arbre. Les jeunes hommes entonnèrent alors un chant guttural pour célébrer la mort de Selambo. Les hommes plus âgés s’approchèrent avec leurs couteaux en bambou, les femmes avec leurs feuilles de bananier. Ils continuaient de prendre soin de ne pas gêner la vue des observateurs installés de l’autre côté de la gorge.

C’est ainsi que Selambo atteignit son objectif : faire revivre dans la vallée de l’Heluk la tradition déclinante du cannibalisme.


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Les seigneurs de la terre

Répugnant à offrir un public à la manifestation de plaisir de Kobak mais incapables cependant de s’arracher à cette vision, les gens de l’ouest restaient groupés sur l’autre rive. Chez certains, le spectacle des feuilles de bananier qu’on agitait avait suffi à faire jaillir des larmes. D’autres avaient retenu les leurs jusqu’à ce que l’horrible chant mortuaire résonne dans toute la gorge. Des guerriers faisaient les cent pas devant la foule en jurant férocement de venger Selambo.

Plus tard, les amis affligés repartirent chez eux lentement, les uns après les autres, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que Bukni. Il était accroupi, seul et, les yeux grands ouverts, il contemplait le vide, comme un homme qui commence à voir un nouveau monde – mais de façon encore bien indistincte cependant. La pluie froide se mit à le fouetter, avec de plus en plus d’intensité. Il finit par bouger, se couvrit d’une cape en feuilles de pandanus et reprit péniblement le chemin de Hwim, à flanc de montagne.

La pluie continua de tomber au même rythme toute la nuit et toute la matinée. Les hommes, les femmes et les enfants se blottissaient à l’abri de leurs yogwas et de leurs homias en espérant que le temps changerait dans l’après-midi. Mais, après s’être transformée en crachin à midi, la pluie reprit de plus belle et s’abattit sur leurs logements tout au long d’une deuxième nuit. Le troisième jour de pluie, malgré les trombes d’eau, les hommes et les femmes furent obligés de se risquer au dehors pour aller chercher du bois et de la nourriture. Seules les familles de Nindik et de Selambo restèrent à l’intérieur. Selon la coutume tribale, leurs belles-familles leur fourniraient la nourriture et le bois de chauffage pendant leur deuil.

Le sixième jour de pluie, les gens commencèrent à sombrer dans la déprime. Le huitième jour, des querelles éclatèrent, en particulier dans les yogwas et les homias où vivait beaucoup de monde. Dans le village de Hwim, on pouvait compter sur Bukni « au visage sympathique » et à la diplomatie désarmante, pour convaincre les gens de ne pas se battre mais, avec les conditions climatiques qui empiraient, même le jovial Bukni se repliait sur


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lui-même un peu plus chaque jour. La mort de sa nièce bien-aimée et de son ami Selambo avait entamé son optimisme et personne ne pouvait affirmer qu’il guérirait un jour. Un nouvel événement vint aggraver la profonde tristesse de Bukni. Comme le bois de chauffage était rare dans le hameau, les parents de Kugwarak, qui pleuraient encore Nindik, négligèrent d’alimenter son feu. Pour avoir chaud, Kugwarak arracha des planches aux murs de son yogwa et les fit brûler. De froides rafales de l’o-sanim pénétrèrent par les fentes élargies du logement. Le vieil homme attrapa une pneumonie qui allait lui être fatale.

Un matin de grisaille et de bruine, Bukni découvrit le patriarche délaissé, mort à côté des cendres de son foyer. Bukni pleura sur Kugwarak, puis demanda aux hommes du village de l’aider à rassembler du bois pour la crémation du défunt. Personne ne vint l’assister, aussi Bukni dût-il démonter encore davantage la malheureuse habitation de Kugwarak, ne laissant qu’une demicarcasse vide, à peine capable de supporter son toit. À côté, Bukni construisit un bûcher funéraire, y installa Kugwarak et, pendant une brève accalmie de la pluie, mit le feu à l’ensemble. Kugwarak disparut dans le feu et la fumée.

*** Aux environs du dixième jour d’o-sanim, un porc tomba malade. Deux nuits plus tard, il mourut. Trois autres porcs tombèrent à leur tour malades. Pendant ce temps, les jardins d’ignames souffraient du manque de soleil (autant que les plantes du désert souffrent du manque de pluie). Certaines femmes se mirent peu à peu à négliger le désherbage à cause du froid et des averses ; leurs maris les battirent pour les forcer à travailler.

– Arrête de dire : « Le soleil brillera demain. J’irai désherber à ce moment-là », cria Kebel à Wilipa en la frappant jusqu’à ce que, en pleurs, elle se traîne péniblement sur le chemin boueux


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Les seigneurs de la terre

qui menait à son jardin, en tirant derrière elle un bâton de bêchage recourbé.

Quelques hommes étaient trop égoïstes pour s’occuper de leurs jeunes enfants pendant que leurs femmes peinaient dans le mugissement du vent ; les mères essayaient alors de garder les petits sur leur dos pendant qu’elles travaillaient, en les protégeant avec des capes en feuilles de pandanus parfois trop peu couvrantes. Certains des enfants contractèrent une pneumonie et deux en moururent. Un jour, un homme dépressif rossa sa femme dans un accès de fureur. Elle s’enfuit de son homia en hurlant. Tandis que son mari retournait dans son yogwa, quelqu’un courut vers lui en criant : luk.

– Tu ferais mieux de suivre ta femme. Elle file vers l’HeL’homme sursauta, alarmé. – Non, non, cria-t-il.

Et il partit à la poursuite de son épouse sur les pentes glissantes. Mais il avait trop de retard sur elle. Le distançant de quelques pas, elle parvint à l’Heluk en crue et, dans un dernier cri de désespoir, se jeta à l’eau. Les rochers coupants et les flots déchaînés démembrèrent rapidement son corps. Les Yali pleurèrent sa mort, mais pas très longtemps. Le suicide des femmes était courant dans la vallée.

Du village de Yalisili, à une journée de marche au sud, parvint la nouvelle d’une autre tragédie. Un porc avait été en partie recouvert par une coulée de boue. La femme qui en était responsable, craignant la colère de son mari au cas où la bête serait perdue, pataugea dans la boue pour la sauver. Alors qu’elle était presque parvenue à sa hauteur, le talus au-dessus d’elle céda, libérant une nouvelle coulée de boue. La femme et le cochon furent ensevelis sans espoir de secours. Après un mois de pluie presque ininterrompue, une coulée de boue vint bloquer un affluent de l’Heluk, au-dessus de Hwim,


Le raid

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anéantissant plusieurs jardins. Les gens s’accroupirent le long d’une corniche et regardèrent, horrifiés, une masse d’eau bouillonnante se former derrière le barrage de boue. Quand cette digue céda sous la pression, un mur de boue, d’eau et de débris, tomba avec un grondement de tonnerre dans l’Heluk, entraînant dans sa course quelques-uns des jardins les plus fertiles de Hwim. – Tout va mal, grommela Andeng, le grand-prêtre de Sivimu.

– Quelle est donc la cause de tous ces malheurs ? demandèrent les autres prêtres. Et chacun de répéter :

– Tout va mal. Quelle est donc la cause de tous ces malheurs ?


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Chapitre 3

Par peur du Kulamong – Autrefois, les hommes vivaient heureux – comme des animaux – sans les wene melalek. Kebel poursuivait l’instruction de son fils, Yekwara.

– Mais lorsque le kulamong est arrivé sur eux, ils se sont trouvés sans protection, et ils sont morts, comme des animaux également. – Qu’est-ce que le kulamong, père ? interrogea Yekwara.

– Le fléau de l’obscurité, mon fils – une obscurité qui est survenue à midi. Les gens qui ont été surpris dans leur jardin n’ont pas pu retrouver le chemin de leur maison ! Pendant qu’ils avançaient à l’aveuglette, apeurés, de terribles eaux se sont déversées et les ont emportés. Par la suite, on a retrouvé leurs os sous des rochers et des arbres à une altitude plus élevée que celle de leurs villages et de leurs jardins ! Yekwara écarquilla les yeux de stupeur. Kebel continua :

– Beaucoup de ceux qui s’étaient abrités dans leurs maisons sont également morts subitement, sans symptôme de maladie. Ils sont juste morts à cause de l’obscurité ! Yekwara grimaça à l’évocation de cette vision cauchemardesque.


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Les seigneurs de la terre

– Mais les esprits kembu ont alors donné à l’humanité les wene melalek – les paroles anciennes – en expliquant que si nous y obéissions, le kulamong ne reviendrait jamais. Cependant, il arrive encore parfois que, parmi nous, des hommes mauvais se détournent des paroles anciennes et nous condamnent tous à souffrir des effets d’un o-sanim, comme c’est le cas actuellement. – Un « o-sanim » ?

– Oui. Quand des pluies abondantes tombent pendant une longue période, c’est un o-sanim. Si la raison de son apparition n’est pas découverte et effacée, il pourra se transformer en kulamong et l’humanité devra alors tout recommencer avec une poignée de survivants.

Yekwara se laissa aller contre le mur du yogwa, ses yeux expressifs réfléchissant la lumière du foyer. Il entendait la pluie qui continuait de tambouriner régulièrement contre le toit.

– Quels sont les commandements contenus dans les wene melalek ? demanda-t-il.

– Je vais te les réciter, Yekwara, répondit Kebel. Compte-les sur tes doigts et essaie de les retenir. Premièrement : Tu ne commettras pas d’inceste, sous peine de mort.

*** L’informateur se pencha un peu plus sur Andeng et chuchota :

– Aujourd’hui, j’ai vu Kiloho sortir de la forêt, au-dessus de la cascade. Il ne m’a pas remarqué car je me tenais derrière des arbustes. Il a regardé de tous les côtés comme s’il avait peur que quelqu’un l’observe. Ensuite j’ai vu…

Le dénonciateur hésita et frissonna, sachant que ses prochaines paroles entraîneraient la mort d’un homme. – Tu dois me le dire, grogna Andeng. Ne cache pas ce que tu as vu !


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Par peur du Kulamong

– J’ai vu sa fille ! lâcha l’informateur. La jolie fille nommée Alisu. Elle descendait de l’endroit où s’était trouvé son père. Par la suite, j’ai remonté la piste de ses empreintes et de celles de son père jusqu’au lieu où ils s’étaient tenus tous les deux. J’ai vu les traces dans l’herbe où ils… – Un inceste ! s’écria Andeng d’une voix rageuse, les yeux agrandis d’horreur. Pas étonnant que la fureur des esprits kembu se soit abattue sur nous ! Le vieil homme plissa les yeux d’un air grave.

– Kiloho est un guérisseur populaire dans le village de Hwim. S’il nie sa culpabilité, beaucoup de gens prendront son parti, dit-il songeur. Ne parle de ceci à personne jusqu’à ce que je t’appelle demain ! ordonna-t-il à l’informateur avant de le congédier.

Après que l’homme l’eut quitté, Andeng mit une cape en pandanus sur sa tête et, bravant une pluie torrentielle couleur d’encre, il se dirigea vers le yogwa de son frère, Wanla le voyant.

*** – Le deuxième commandement, poursuivit Kebel tout en contemplant l’expression captivée de Yekwara, dit : Tu ne déroberas ni la femme, ni la terre, ni les porcs ni les produits de ton prochain ! Enfreindre cette disposition des wene melalek ne déclenche pas d’exécution publique. Néanmoins, lorsqu’un homme viole cette loi, il peut perdre la vie si les personnes offensées se dressent contre lui. Et les esprits kembu eux-mêmes feront venir le malheur dans la vie de cet homme, en plus des actions entreprises par les personnes lésées.

– Le troisième commandement concerne les jeunes hommes, tels que toi Yekwara. Tu ne dois pas te marier avant que ta barbe ait commencé à pousser ! Kebel eut un petit rire en voyant le visage ébahi de son fils.


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Les seigneurs de la terre

– N’aie crainte, père ! répondit-il d’une voix haut perchée. Je ne me marierai jamais ! – Nous avons tous dit cela un jour… Puis il continua :

– Vient ensuite le commandement qui régit la guerre, c’est le quatrième : Quand tu es au sommet d’une colline et que l’ennemi se trouve dans la vallée, tue deux ou trois hommes !

Yekwara avait souvent entendu les guerriers employer cette expression comme un proverbe. Il comprenait à présent qu’il ne s’agissait pas d’un simple proverbe mais d’un extrait respecté des wene melalek. Il savait également que le pendant de cet ordre, largement suggéré, était : Quand l’ennemi est sur une colline et que tu es dans la vallée, ne sois pas imprudent ! Ce commandement, plus encore que le bon sens, expliquait l’aversion des Yali pour le combat contre un ennemi posté en hauteur.

En oubliant que ce commandement avait un revers, Selambo avait perdu la vie. L’intérêt de Yekwara était à présent parfaitement éveillé.

– Quels sont les autres commandements concernant la guerre ? s’enquit-il en retenant son souffle.

– Le cinquième, déclara Kebel solennellement, est propre à notre peuple. Tu ne feras pas la guerre sur le sol sacré !

Apprends-le bien mon fils car la connaissance de ce commandement pourrait un jour te sauver la vie ! Tu connais déjà le sol sacré, l’osuwa qui entoure le kembu-vam et le dokwi-vam dans chacun de nos villages. Il existe aussi le kwalu-osuwa en contrebas de nos villages et le morowal-osuwa tout là-haut, dans les montagnes. Lorsque tu deviendras un guerrier complètement consacré à Kembu, il faudra que tu apprennes à situer correctement tous ces lieux saints afin de ne pas lancer accidentellement de flèche en direction de l’un d’entre eux ! Car c’est un grand méfait que de transpercer le sol sacré au moyen d’une flèche ou d’une lance, ou de verser le sang d’un être humain à cet endroit. Cela signifie


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aussi que si tu te tiens sur le sol sacré, tu ne peux pas envoyer une flèche vers un ennemi même si lui-même se trouve à l’extérieur des limites du lieu saint. Tu dois d’abord quitter ce lieu.

Et sache également que ton ennemi ne peut pas te blesser pendant que tu te tiens sur le sol sacré, et que toi-même tu ne peux pas le blesser s’il y entre. Si tu violes cette loi et tues un ennemi sur le sol sacré, alors notre propre peuple devra t’ôter la vie pour nous éviter le pire. Sache aussi que si tu es sur le sol sacré, entouré d’ennemis qui rendent ta fuite impossible, tu peux leur ordonner de te donner une escorte sûre pour retourner vers ton peuple et ils t’obéiront. Les sauvages qui vivent sur les basses terres brûlantes ne connaissent pas ce principe. Ils tuent sans discrimination, comme des animaux stupides. Et même nos frères yali sur le versant nord des hautes montagnes considèrent leur osuwa comme offrant un asile aux seuls combattants de leurs propres groupes de clans et non à tout homme, comme nous-mêmes le faisons. Ils ne sont pas aussi civilisés que nous.

Yekwara commençait à comprendre de mieux en mieux l’expression yali wit-bangge : la percée-de-la-connaissance. Il n’avait jamais imaginé qu’il y avait tant à apprendre !

– Dis-moi, père, questionna-t-il, si ces deux femmes de Kobak que nous avons tuées avaient fui à temps vers un osuwa, auraient-elles eu la vie sauve ? Kebel fronça le nez de dégoût en entendant la question de son fils.

– Bien sûr que non ! Nous aurions pu légitimement les traîner à l’extérieur et les tuer ! Et même si nous ne les avions pas supprimées, leur propre peuple l’aurait fait pour avoir profané un lieu saint par leur présence. As-tu déjà oublié le péché de la petite fille ?


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Les seigneurs de la terre

Yekwara frémit et réprima vivement la sensation de répulsion qui montait en lui au souvenir de l’infortunée Nindik ballottée sur l’épaule de Deko qui l’emmenait vers l’Heluk.

– Les femmes, expliqua Kebel, sont indignes de tout ce qui est sacré. Les esprits kembu ne les ont pas acceptées. Ensuite Kebel cita le sixième commandement :

– Tu n’attaqueras pas ton ennemi pendant ses fêtes sacrées !

Pendant que Kebel finissait de lui expliquer cette disposition, Yekwara s’endormit, sa tête reposant sur les genoux de son père.

*** Tôt le lendemain matin, Wanla le voyant partit en fendant la brume d’un air arrogant. Il avait caché un couteau en bambou sous sa cape de pluie. Il contourna prudemment le yogwa de Kiloho par l’arrière, coupa une feuille de pandanus de son toit tout neuf et l’emporta rapidement à l’extérieur du village jusqu’à la maison de Kembu qui se dressait à Yarino, à mi-chemin entre Sivimu et Hwim.

À l’intérieur de l’habitation sacrée, Andeng et un conseil de prêtres à la mine sévère attendaient son retour. Sous leur regard scrutateur, il fit tout d’abord sécher la feuille au-dessus du feu. Puis il la tendit à Andeng et se remit debout. Il se plaça face à l’un des quatre poteaux qui entouraient le foyer central. L’air grave, il s’accrocha au poteau avec ses doigts et ses orteils.

Tous les prêtres savaient que le pilier auquel se tenait Wanla était le seul des quatre à avoir été enfoncé dans un morceau de graisse de porc sacrée.

– Plante ! Plante ! Plante ! scanda Wanla avec ferveur, en serrant fermement le poteau entre ses doigts et ses orteils. Je me plante en Kembu !


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Par peur du Kulamong

Le regard de Wanla se porta ensuite au-delà de l’assemblée des prêtres, sur le mur de planches le plus éloigné. Derrière ce voile taillé à la hache se trouvait le « saint des saints » : la chambre poussiéreuse où reposait la pierre noire sacrée de Kembu. Seuls les grand-prêtres pouvaient y pénétrer, et uniquement lors de cérémonies spéciales.

Wanla s’adressa avec déférence à l’esprit des esprits kembu de Sivimu et de Hwim qui planait derrière les planches.

– Kembu ! J’ai planté mon esprit dans le tien ! Pendant que cette feuille sera brûlée dans ta flamme sacrée, fais-moi voir dans la fumée qui en sortira la vérité à propos de l’homme qui vivait sous ce chaume. Fais-moi savoir si Kiloho a violé tes lois ou s’il est innocent !

Andeng plaça la feuille dans la flamme. De la fumée s’éleva lentement en volutes entre les quatre poteaux et s’enroula autour de la tête de Wanla. Un silence pesant s’installa dans la maison de Kembu.

Tout à coup, Wanla sursauta et regarda fixement à travers la fumée, comme un homme qui a été témoin d’une horreur indicible. – Kiloho est… coupable ! souffla-t-il.

Les autres prêtres se levèrent comme un seul homme et sortirent en file de la maison de Kembu, leurs traits accusant une rage croissante. Wanla resta sur place, comme s’il ne pouvait pas, ou ne voulait pas, détacher ses doigts et ses orteils du pilier sacré.

*** Avec pour seul bruit le léger cliquetis des arcs et des flèches mouillés, ils arrivèrent. Une armée de guerriers et de prêtres, provenant de Sivimu et d’Ombok, se mêla à deux des clans de Hwim. Tous sautèrent au-dessus des murs de pierres et se glissèrent entre les yogwas, dans un silence rompu uniquement par le bruit spon-


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Les seigneurs de la terre

gieux de la boue sous leurs pieds. Des femmes et des enfants qui émergeaient de leurs homias les virent et, tels des insectes, réintégrèrent à toute vitesse leurs minuscules abris. Deko fut le premier membre du clan de Kiloho à donner l’alerte : – Sar ! Kiloho ! Bukni ! cria-t-il. Aux armes !

clés.

Ils sortirent, hérissés de flèches, et virent qu’ils étaient encer-

– Frères ! Pourquoi faites-vous cela ? demanda Sar, en se déplaçant courageusement en tous sens, face à une batterie d’arcs prêts à tirer. chin.

– Kiloho doit mourir ! brailla quelqu’un à travers le cra-

– Kiloho a commis un inceste, lança une voix furieuse. Wanla le voyant a confirmé sa culpabilité dans la maison de Kembu ! Blêmissant sous le choc, Kiloho se défendit avec l’énergie du désespoir : – C’est un mensonge !

– Pourquoi mentirait-on à propos d’un acte aussi horrible ? cria Andeng.

Les lèvres de Kiloho tremblèrent et ses yeux tentèrent de regarder dans toutes les directions, puis s’écria :

– Certains d’entre vous ont demandé ma fille Alisu en mariage mais, comme j’ai refusé, vous m’accusez faussement de ce méfait ! – Sar, frappé d’épouvante, vint au secours de Kiloho.

– Mon frère nie toute culpabilité. Vous m’avez récemment forcé à tuer ma propre fille. Ne vous imaginez pas que je vais accepter que vous supprimiez mon frère !


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– Wanla le voyant a confirmé sa culpabilité ! rugit Andeng. Wanla n’envisageait pas d’épouser la fille de Kiloho : il ne mentirait pas ! Kiloho doit mourir !

Davantage de parents de Kiloho les avaient à présent rejoints, formant une barrière protectrice autour de lui, et dévisageant d’un air de défi ses accusateurs.

– Tu le défends parce qu’il est ton frère, déclara Andeng d’un ton hargneux, mais il t’a trahi tout autant que nous ! Il a amené l’o-sanim sur nous tous. Vos jardins, comme les nôtres, se sont abîmés, n’est-ce pas ?

– Rentrez chez vous ! ordonna Bukni, protégeant Kiloho de son corps.

Tandis que les forces en présence prenaient position en vue du combat à venir, le ciel déjà chargé s’assombrit encore davantage. Franchissant une haute crête située au sud, un mur de pluie noir vint s’abattre sur Hwim. Aussitôt la même pensée traversa l’esprit de tous les défenseurs de Kiloho : Les éléments sont du côté des accusateurs.

– Pouvez-vous arrêter cette pluie pendant que Kiloho est en vie ? persifla Andeng. Pouvez-vous ramener le soleil dans notre vallée ? Pouvez-vous chasser la maladie et empêcher les glissements de terrain ? Êtes-vous plus sages que les wene melalek ? Êtes-vous plus puissants que Kembu ? Chaque question était, pour les défenseurs, comme une volée de coups portée à leur intelligence. Leur résistance faiblissait.

– Rentrez chez vous ! implora Sar. Notre frère nie toute culpabilité !

– Alors laisse-le nier également que la colère de Kembu est sur nous ! La pluie tombait avec violence.


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Les seigneurs de la terre

– Pour ton arrogance, moi, en tant que grand-prêtre des esprits kembu, je tirerai la première flèche au nom de Kembu ! gronda encore Andeng. Et il banda son arc.

Chacun fut saisi de peur. Esquiver les flèches sous une pluie battante ne serait pas chose facile. Mais l’inceste – le mal suprême – devait être puni sans retard. Se pourrait-il que cet assombrissement soudain du ciel indique que l’o-sanim avait déjà fait place au redoutable kulamong ? La flèche d’Andeng s’éleva haut dans les airs et retomba en direction de Kiloho qui l’évita facilement et riposta. La bataille avait démarré. Des hommes en colère se faufilaient entre les yogwas et les homias, bandant leurs arcs, esquivant des flèches et en lançant d’autres. Afin de voir clair, ils secouaient frénétiquement la tête pour ôter de leurs cils les gouttes de pluie, et ils s’efforçaient de tenir ferme sur la boue dangereusement glissante. Moins nombreux que leurs assaillants, Kiloho et ses partisans furent poussés à l’extérieur du village, en bas d’une pente abrupte. À cet endroit, l’un d’eux reçut une flèche dans le bras. Sar, Deko et Bukni, voyant qu’ils étaient coupés de leurs familles, incitèrent Kiloho à s’enfuir pour sauver sa vie. – Il est sûr que tu ne peux plus vivre ici, frère ! Pars ! – Ils vont tuer ma femme et ma fille !

– Nous essaierons de les protéger mais tu dois partir !

– Où puis-je aller ? Aucun autre village ne m’acceptera maintenant ! – Alors va dans les montagnes et vis seul ! Nous t’apporterons de la nourriture.

Kiloho se retourna et s’enfuit sous la pluie, éloignant de ses frères la volée mortelle de flèches.

Échappant à ses poursuivants, Kiloho se cacha dans un bouquet d’arbustes. Il ne voulait pas aller plus loin tant qu’il ignorait le sort réservé à sa famille. Convenablement protégé des regards, il


Par peur du Kulamong

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profita d’une petite ouverture pour scruter le village, de l’autre côté d’une gorge. À travers un rideau de pluie, il aperçut Sar, Deko et Bukni qui, tendus, observaient ensemble la chasse à l’homme.

Déterminés à trouver et exterminer la cause de leur désespoir commun, les chasseurs se déployèrent à travers la forêt, leur arc prêt à l’emploi. Chaque homme désirait ardemment être le premier à restaurer la pureté de son peuple. Effarouché, un petit oiseau poussa un cri aigu en s’envolant à tire-d’aile du bouquet d’arbustes dans lequel s’abritait Kiloho. Ses soupçons éveillés, Libeng, l’un des chasseurs, gravit sans bruit la pente, se posta sur un rocher qui lui offrait une position avantageuse et regarda vers le bas. Pour son plus grand plaisir, il vit Kiloho juste en dessous de lui qui observait intensément chacune des pentes. Soigneusement, Libeng banda son arc.


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Chapitre 4

La solution Yali Avec un cri rauque, Kiloho sauta sur ses pieds, passa son bras au-dessus de son épaule et tira d’un coup sec la flèche de Libeng fichée dans son dos. La profonde blessure s’étendait à ses poumons. Il savait qu’elle était potentiellement mortelle. S’il s’enfuyait dans les montagnes, elle lui serait à coup sûr fatale. Il décida donc de profiter d’une faille dans le cercle des chasseurs pour tenter de gagner le village et se placer sous la protection incertaine de sa famille.

En se frayant un passage à travers la végétation dense, il trouva un sentier et le suivit à toute allure jusqu’à sa maison. Au sommet du roc, Libeng le surveillait. Il indiqua en criant aux autres poursuivants comment rejoindre Kiloho. Au détour d’un virage, l’apparition du fugitif fit sursauter un adolescent. Le garçon tendit courageusement son arc mais, avant qu’il ait pu tirer une flèche, Kiloho l’envoya rouler au bas d’une pente raide et continua de courir à toutes jambes dans une gerbe de sang, de pluie et de boue. L’écho de hurlements sauvages se répercuta d’un coteau à l’autre tandis qu’une centaine de poursuivants se précipitaient pour barrer la route à Kiloho. Des flèches cliquetèrent contre des troncs et des souches d’arbres, d’autres s’enfoncèrent dans la boue et dans l’herbe autour de lui. Il les ignora toutes. Tandis que sa


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Les seigneurs de la terre

respiration s’accélérait, la douleur provoquée par sa blessure s’accentuait, lui transperçant la poitrine et le dos.

Sur le mur du village, de vieilles femmes agitèrent leurs bâtons de bêchage de manière menaçante à son approche. Trois vieux prêtres qui ne s’étaient pas associés à la chasse à l’homme pointèrent leurs flèches dans sa direction mais Deko, Bukni et Sar tendirent le bras et inclinèrent les flèches vers le ciel de sorte qu’ils ne purent pas tirer. Kiloho sauta au-dessus du mur, s’élança vers un groupe de maisons et disparut dans son yogwa.

L’air sombre, Deko, Sar et Bukni se regardèrent puis secouèrent la tête. Quelques instants plus tard, Kiloho condamnait à l’aide de planches l’unique entrée de son logement pendant que ses poursuivants se pressaient autour du yogwa, brûlant d’attraper leur proie. – Viens ici qu’on te fasse mourir !

– Pourquoi cherches-tu à éviter le jugement de Kembu ? Tu sais bien que tu ne peux pas vivre !

– Destructeur de jardins ! Porteur de maladie et de mort ! Sors affronter ton destin !

– Toi qui t’es mis au-dessus des wene melalek, sors pour recevoir ce que tu mérites ! Mais Kiloho ne sortit pas.

Pendant ce temps, Andeng ordonnait à une nuée de jeunes initiés de prendre des feuilles et des copeaux de bois et d’aller frotter chaque goutte du sang versé par Kiloho dans les buissons et le long de la piste. – Tout ce qui provient de son corps est à présent abominable et doit être ôté du monde en même temps que lui, expliqua-t-il. Récupérez son sang avec le sol contaminé. Quand nous l’aurons tué, cela devra être jeté dans la rivière avec son cadavre. Ensuite Andeng porta son attention sur les défenseurs de Kiloho :


La solution Yali

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– Vous opposez-vous toujours à notre juste devoir ?

– Non, répondirent-ils d’un air abattu. Le problème est trop grave. Saisissez-vous de lui de la meilleure façon possible. Mais ne détruisez pas son yogwa si vous pouvez l’éviter.

Les guerriers qui encerclaient l’habitation de Kiloho réussirent à ouvrir sa porte en la fracassant. Ils agissaient avec prudence de peur de recevoir une flèche de sa part. L’idée de pénétrer à l’intérieur du yogwa obscur les perturbait. Quiconque entrerait constituerait une cible facile.

– Il se tiendra à l’opposé de la porte d’entrée, avec une flèche prête à être tirée, dit un vieil homme.

– Peut-être se trouve-t-il à l’étage où il fait encore plus sombre, attendant le premier qui osera passer la tête par le trou du plafond.

– Démantelons le yogwa et incendions-le. La pluie protégera les logements voisins.

– Sa famille nous demande de le préserver si possible, lança Andeng. Puis il cria :

– Kiloho ! Écoute-moi ! Ne nous oblige pas à détruire cette habitation ! Sors tout de suite !

La voix terrifiée et accablée de douleur de Kiloho se fit alors entendre :

– Sar ! Bukni ! Deko ! Je n’ai fait aucun mal. Sauvez-moi. Sauvez ma femme et ma fille de ces hommes et de leurs obsessions sans fondement. Tous les regards se tournèrent vers les trois frères de Kiloho. Sar, qui n’avait pas souri depuis le jour où il avait consenti à la mise à mort de Nindik, montrait encore ce visage tourmenté et creusé par le chagrin que sa génération n’oublierait jamais. Deko restait silencieux et avait le regard fixe d’un homme que l’horreur submergeait au-delà du supportable. Bukni était recroquevillé sur le sol,


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incapable de bouger. Il contemplait la maison de Kiloho – le lieu de la tragédie – à travers la pluie et ses doigts mouillés de larmes.

Kiloho les appela à nouveau. Les sanglots de Bukni se transformèrent alors en un chant funèbre aigu : – Sors ! Sors ! ordonnait Andeng sans relâche.

Sa voix résonna jusqu’à l’homia voisin où Alisu venait d’apprendre l’odieuse accusation portée contre son père.

– Mère, qu’est-ce que cela signifie ? demanda-t-elle en retenant son souffle. – Cela signifie qu’ils vont tout d’abord tuer Kiloho. – Et ensuite ? lui.

– Et ensuite toi, et puis moi, parce que nous avons été avec Alisu se mit à trembler violemment : – Moi ? Mourir ? Comme Nindik ?

Lalo hocha la tête. Saisie de terreur, Alisu tomba dans les bras de sa mère qui l’étreignit tendrement.

Le crachin continuait, se changeant peu à peu en pluie torrentielle. La plupart des bourreaux avaient trouvé refuge dans leurs yogwas. Ils gardaient leurs arcs prêts à être utilisés au cas où Kiloho essaierait à nouveau de s’enfuir dans les montagnes. D’autres s’abritaient sous l’auvent formé par le nouveau toit de Kiloho. On les apercevait à peine derrière le rideau de pluie qui tombait du cône en chaume surmonté d’un pic.

– Si, lorsque la pluie aura diminué, tu n’es pas encore sorti, nous mettrons ton yogwa en pièces, crièrent-ils à travers le solide mur.

De jeunes hommes commencèrent à apporter des brassées de feuilles de bananier fraîchement coupées afin de récupérer le sang de Kiloho et des autres victimes lorsque la tuerie aurait lieu. Avec une pluie aussi abondante, on courait le risque de voir le


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sang s’imprégner dans le sol en profondeur, entraînant une contamination permanente. Lorsque plusieurs couches de feuilles de bananier furent empilées en cercle devant la porte de Kiloho, la pluie connut une accalmie notable. Les bourreaux émergèrent de leurs abris. Certains portaient à présent des haches de pierre aiguisée. Andeng cria d’une voix impatiente :

– Kiloho, il est tard. Sors immédiatement ou…

Dans un rugissement de colère, un homme au torse puissant dépassa Andeng comme un ouragan, brandissant au-dessus de sa tête une hache de pierre. Il s’attaqua rageusement au toit du yogwa de Kiloho, tranchant les feuilles de pandanus et exposant l’infrastructure composée de planches attachées ensemble par des lianes. D’autres villageois s’approchèrent, criant et donnant des coups de hache de plus en plus furieusement. toi !

– Si tu ne viens pas à nous, père incestueux, nous venons à

– Tu pourrais au moins laisser ce beau yogwa à tes frères pour qu’ils y vivent ! Tu es tellement entêté ! – Arrêtez ! Il sort ! cria quelqu’un.

Aussitôt les hommes posèrent leurs haches et s’emparèrent de leurs arcs et de leurs flèches. Ils se placèrent rapidement en ligne en face du tapis de feuilles de bananier devant l’entrée de Kiloho. Derrière eux, le petit Yekwara était accroupi, regardant avec horreur et fascination la tête hirsute de Kiloho apparaître à la porte. Il vit la plaie brun rougeâtre dans son dos et entendit le cliquetis des arcs que tendaient les guerriers, prêts à infliger d’autres blessures semblables. Kiloho se redressa et fit face à ses accusateurs. Il rejeta les épaules en arrière et grimaça de douleur à cause de son affreuse blessure. Une écume sanglante collait à ses lèvres décolorées et


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cependant le sang-froid se lisait dans ses yeux. Soudain la voix d’Andeng retentit : – Lâche ça !

Yekwara vit que Kiloho tenait en l’air un sac en filet garni de plumes de perroquet et de cacatoès aux couleurs vives. Le hwalsum de Kiloho ! Le sac de guérison qu’il avait si souvent utilisé pour traiter les maladies des villageois.

– Lâche ça ! répéta Andeng. Pourquoi cherches-tu encore des moyens d’empêcher ton jugement ?

Yekwara sentit alors une main se poser sur son épaule et il entendit son père murmurer :

– Tu es à présent témoin de l’exécution du septième commandement, mon fils : Tu n’attaqueras pas un guérisseur lorsqu’il tiendra son sac de médecine. Les yeux agrandis d’effroi, Yekwara écouta Andeng crier d’une voix angoissée : – Ça n’est pas bien de couvrir le mal avec une chose sainte !

Mais, les épaules redressées, la bouche grimaçante, les yeux brillants, Kiloho fit un pas en avant en tenant le sac en filet. Les guerriers se replièrent, consternés. Ils gardaient leurs arcs bandés et interrogeaient du regard Andeng sur la marche à suivre. Kiloho remarqua les feuilles de bananier étalées et comprit à quel usage on les destinait. Il se plaça au centre du tapis, en tenant son hwal-sum devant lui. Puis il dévisagea sévèrement ses bourreaux et dit : – Avec ce hwal-sum, j’ai guéri beaucoup d’entre vous. J’ai redonné la santé à vos femmes et à vos enfants. Et maintenant… Kiloho vacilla tandis que les guerriers se bousculaient pour occuper une bonne position de tir.

– Et maintenant vous allez me tuer, ainsi que ma femme et mon enfant en vous basant sur une fausse accusation. Très bien. Si c’est ainsi que vous choisissez de me récompenser…


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Kiloho prit une profonde inspiration, ferma les yeux et lâcha le hwal-sum.

Dans leur homia, Alisu et Lalo frissonnèrent au bruit sourd des flèches transperçant Kiloho. Elles l’imaginaient en train de tressauter et de tournoyer sous l’impact des lourds projectiles. Elles entendaient le vacarme incessant que faisaient ses bourreaux.

– Reste sur les feuilles de bananier, homme maudit, et ne m’éclabousse pas avec ton ignoble sang !

S’ensuivit un formidable hurlement de triomphe et de soulagement lorsque Kiloho tomba sur le lit préparé pour lui.

– Amenez les deux femmes maintenant ! cria quelqu’un pardessus le chahut.

Le bruit de centaines de pieds avançant lourdement, pataugeant dans la boue et éclaboussant se fit entendre. Une obscurité soudaine envahit l’homia quand des hommes violents se massèrent devant la porte. Des mains rêches attrapèrent leurs poignets et leurs chevilles et tirèrent, tirèrent, vers la faible lumière – plus à craindre que l’obscurité – dans la boue et sous la pluie, jusqu’au lit de feuilles de bananier sur lequel gisait le corps tordu de Kiloho.

Il fallut six hommes pour arracher Alisu à Lalo, et encore davantage pour maintenir chacune d’elles sur les feuilles de bananier jusqu’à ce qu’elles soient abattues. Au milieu de ses hurlements, Alisu vit la première flèche qui visait son ventre. Au moment où la corde de l’arc était tirée en arrière, elle cria : – Mère ! Mère !

La flèche la transperça et les hommes la laissèrent tomber en travers de son père. Lalo ne cria pas pour elle-même. En tant que femme yali, elle avait vécu près de la mort suffisamment longtemps pour l’affronter courageusement. Elle mourut en gémissant à cause de Kiloho et d’Alisu, et à cause du petit Toli qui restait seul dans l’homia, orphelin.


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Dans les sociétés barbares, l’hostilité tend à décourager les clans d’échanger librement leurs filles nubiles. C’est pourquoi les unions consanguines menacent de les affaiblir. Pour remédier à ce problème, certaines tribus accordent des récompenses sociales spéciales à ceux qui acceptent de marier leurs filles en dehors de leurs propres clans. La culture yali avait choisi une solution différente : instiller en chacun la crainte obsessionnelle de l’inceste. Cette terreur était si profondément ancrée que certains hommes yali étaient parfois torturés par des cauchemars récurrents dans lesquels ils se voyaient commettre un inceste. Ils se réveillaient généralement en hurlant, craignant d’être passibles de la peine de mort. Car être tué sauvagement par ses amis pour s’être rendu coupable d’inceste était une ignominie plus terrible qu’être mangé par ses ennemis ! Comme toute la population de Hwim, Sivimu, Liligan et Ombok s’était rassemblée pour voir les cadavres en lambeaux de Kiloho, Lalo et Alisu, la leçon des temps anciens s’en trouva clairement renforcée. Les villageois observèrent Andeng et les autres prêtres se servir de leurs couteaux en bambou pour prélever sur les corps de Kiloho et Alisu les parties génitales prétendument coupables. Les éléments excisés, ainsi que les couteaux utilisés pour l’opération, l’étui pénien de Kiloho et la jupe en fibres végétales d’Alisu furent ensuite jetés, avec tous leurs autres effets personnels, au centre de deux immenses ballots d’herbe, préparés spécialement pour l’occasion. Les ballots furent maintenus fermés par des lianes puis roulés jusqu’à l’Heluk. L’herbe servait à éviter que des émanations souillent les jardins environnants. Les trois morts furent allongés sur leurs propres nattes de couchage en pandanus avant d’être transportés jusqu’à la rivière. Les feuilles qui avaient recueilli leur sang furent attachées ensemble et amenées au même endroit.

Les prêtres réclamèrent ensuite aux frères de Kiloho un cochon qu’ils tuèrent. Ils récupérèrent son sang dans des calebasses et, dans un geste de purification, en aspergèrent le sol partout où le sang de Kiloho ou d’Alisu risquait de s’être infiltré sans qu’ils s’en aperçoivent.


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Après quoi la population se tint sous la pluie le long de la rive de l’Heluk. La rivière en crue était déchaînée. Andeng et d’autres prêtres récitèrent les wene melalek, en ordonnant aux gens d’obéir strictement à ces lois anciennes dans leurs moindres détails. Les villageois pleurèrent parce que les lois avaient été violées. Des hommes forts ayant déjà connu au moins trois des quatre fêtes sacrées soulevèrent les cadavres et leurs nattes, les deux gigantesques ballots d’herbe et les paquets de feuilles souillées de sang et précipitèrent le tout le plus loin possible dans les rapides bouillonnants.

L’assistance qui s’attendait à voir le temps s’éclaircir d’un moment à l’autre, explosa de joie car chacun savait que l’Heluk remplirait sa fonction de purification. Le mal avait été évacué du monde des hommes. Mais le temps ne s’améliora pas. Au moment où les gens regagnaient leurs villages les uns après les autres, l’averse redoubla même d’intensité au point de ressembler à un déluge. L’eau transformait en torrents les chemins que leurs pieds avaient tracés sur les coteaux et effaçait leurs empreintes. Transis, trempés, découragés et presque malades de peur, ils supportèrent une nouvelle nuit de pluie battante, stupéfaits que les mesures radicales qu’ils avaient prises n’aient pas satisfait leurs esprits kembu. Le matin venu, Andeng perçut ce qui dérangeait encore leurs dieux : c’était le petit Toli, l’enfant potelé de Kiloho : « Nous avons permis à la semence de l’homme mauvais de rester parmi nous ! » tonna-t-il.

Yekwara eut un mouvement de recul lorsqu’il vit l’expression terrible et impitoyable qu’arborait le visage d’Andeng. Et il pleura à nouveau lorsqu’un groupe d’hommes porta le petit Toli, si rondelet et si drôle, jusqu’à la rivière pour l’y jeter. Le soir, le ciel s’éclaircit. Un clair de lune lumineux et une myriade d’étoiles rayonnèrent au-dessus du peuple obéissant. Sur les deux bords de la vallée, des centaines de personnes restèrent


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assises dehors jusqu’à minuit, profitant de la sécheresse relative de l’air.

Ensuite, fort impressionnés par la rigueur des exigences de Kembu, ils se retirèrent pour sombrer avec soulagement dans un doux sommeil.

Le lendemain matin, le soleil se leva, rouge et brûlant, dans un ciel pratiquement sans nuage. Les jardins d’ignames commencèrent à sécher. Les femmes partirent travailler en foule, en jacassant joyeusement. Les petits enfants s’agglutinèrent autour des homias pour jouer. L’o-sanim était rompu.

Mais, dans le cœur d’un homme, une nouvelle tempête couvait. Bukni s’accroupit silencieusement à côté de la cascade où Alisu, Nindik et Toli s’étaient si souvent amusés. Il guetta le doux tintement de leurs voix à travers le murmure du cours d’eau. Il chercha leurs visages rieurs parmi les reflets changeants. Puis il gravit les montagnes jusqu’aux prairies alpestres où, avec Kiloho, il avait bien des fois chassé l’opossum. Là, il resta assis au milieu des fleurs agitées par le vent, en se souvenant, en pleurant, en questionnant, jusqu’à ce que la froideur du brouillard le conduise à chercher un abri beaucoup plus bas. À mesure que Bukni s’interrogeait, la colère enflait en lui. La colère contre Andeng et Wanla, contre – oui, même contre Kembu et les wene melalek. Mais il était difficile d’avoir des pensées aussi étranges, interdites. Dans sa langue, il n’y avait pas de moyens familiers de les exprimer. Quand il essayait de formuler ces pensées dans la solitude, il avait l’impression d’entendre un fou. Ne paraîtrait-il pas encore bien plus fou aux yeux des autres s’il osait les exprimer à haute voix ? Et cependant la conviction qu’il devait exprimer ces pensées grandissait peu à peu en lui. Le fardeau de son intense tristesse était trop lourd pour qu’il puisse vivre avec. La colère qui fomentait au sein de cette tristesse créait une pression intolérable en lui. Un jour, quelque part, d’une façon ou d’une autre, il devrait donner libre cours à sa rébellion interne contre Kembu.


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Chapitre 5

Le présage Andeng et quatre des prêtres qui l’assistaient se tenaient au pied de l’échelle permettant d’entrer dans le temple de Kembu. Son toit conique dominait le tertre Yarino. Autour d’eux s’élève l’enclos de l’osuwa de Hwim et Sivimu, cerné d’un mur de pierres et fraîchement débroussaillé et désherbé. À l’extérieur de l’enclos, des centaines d’hommes et de jeunes initiés attendaient, haletants.

Parmi eux se trouvait Yekwara, resplendissant sous ses ornements de plumes et de coquillages. Le doute le faisait trembler en cet instant où démarrait la deuxième étape de son initiation aux mystères de Kembu. Gravissant un coteau noyé de brume, des groupes de femmes apportaient des chargements de bois de chauffage pour la fête. Craintivement, les yeux fixés au sol, elles passaient rapidement en file indienne devant les hommes et les jeunes gens. Parvenues aussi près du mur sacré qu’elles l’osaient, elles faisaient tomber leurs fagots puis fuyaient en hâte vers leurs homias.

Il fallut attendre que la dernière femme ait regagné son habitation et en ait barricadé la porte pour que la cérémonie puisse commencer : « Toutes les femmes sont à l’intérieur ! » crièrent les sentinelles placées à différents postes d’observation dans les hameaux de Hwim et de Sivimu.


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Aussitôt, un immense hurlement jaillit de plusieurs centaines de gorges masculines. Il résonna entre les parois montagneuses et son écho parvint de l’autre côté de la vallée, chez l’ennemi. Ce fut le signal pour lui qu’une fête venait de commencer. Aucune attaque ne serait à craindre tant que n’aurait pas été poussé le cri final signalant la clôture des festivités.

Un groupe d’hommes fit tout d’abord passer une dizaine de cochons par une brèche du mur de l’osuwa. Dès que les porcs posaient une patte sur le sol sacré, ils devenaient la propriété de Kembu et ne pourraient plus être repris pour un usage ordinaire. Andeng toucha ensuite le porc le plus imposant avec l’extrémité de son arc. Des guerriers mirent alors l’animal de côté pour qu’il soit tué et cuit à l’intérieur de la maison de Kembu pour les nouveaux initiés. Les cochons restants seraient cuits à l’air libre, au centre de l’osuwa. Ils iraient à ceux qui avaient déjà été acceptés dans la maison de Kembu. D’autres hommes chargèrent sur leurs épaules des sacs en filet remplis de patates douces ramassées plus tôt par les femmes. Après les avoir transportées à l’intérieur de l’osuwa, ils en firent un tas près des cavités centrales servant à la cuisson. Pour finir, les initiés les plus âgés amenèrent des fagots de bois à l’intérieur de l’osuwa. D’un coup, les dix porcs furent tués, découpés puis mis à cuire sur des pierres chauffées et des patates douces.

Tout était à présent prêt pour la première cérémonie : le nettoyage et l’onction de la pierre sacrée de Kembu. Avec une grande solennité, les célébrants se massèrent autour du temple de Kembu. Ensuite, assis sur leurs talons, ils élevèrent leurs voix profondes en un chant qui allait crescendo.

Andeng et quatre de ses prêtres grimpèrent lentement à l’échelle et entrèrent dans le bâtiment. Le visage extrêmement grave, ils s’approchèrent de l’inquiétant voile de planches qui cachait la pierre de Kembu aux regards humains. En expliquant adroitement leurs intentions à Kembu, ils retirèrent les planches centrales de la cloison. La lumière qui régnait dans le saint des saints sortit à flots par l’ouverture. Elle provenait d’une petite fenê-


Le présage

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tre découpée dans le mur du fond, par laquelle l’esprit kembu local pouvait entrer librement et occuper la pierre sacrée, sa demeure dans ce village. Par cette même fenêtre, il pouvait aussi se rendre dans les montagnes, son domaine d’origine.

Effrayés, les cinq prêtres scrutèrent l’intérieur du saint des saints. La pierre de Kembu, enveloppée dans un sac en filet, y gisait sur un plateau d’écorce. Une poussière épaisse ternissait les plumes de perroquet et d’oiseau de paradis dont les couleurs avaient été vives autrefois et qui ornaient le sac de protection. Comme des tentures déchirées, des toiles d’araignée pendaient de tous côtés. Il faut dire que de nombreuses lunes s’étaient écoulées depuis le jour où le saint des saints avait été nettoyé pour la dernière fois. Avec mille précautions, quatre des prêtres saisirent le plateau d’écorce par les quatre coins. Retenant leur souffle, ils le soulevèrent ensemble. Si l’un d’eux inclinait le plateau et faisait tomber bruyamment la pierre sur le sol, la fureur de Kembu se déclencherait. Celui-ci infligerait alors une mort horrible à l’offenseur. C’est pourquoi jamais personne n’était autorisé à déplacer seul le plateau. Pendant que les quatre prêtres tenaient le plateau suspendu entre le saint des saints et le foyer de Kembu, Andeng ouvrit le sac en filet poussiéreux. Il en sortit la pierre sacrée ainsi que les colliers de cauris qui l’entouraient en guise d’ornement. Soufflant et frottant, il ôta la poussière des coquillages et de la pierre ellemême. Ensuite, en marmonnant des louanges à Kembu, il oignit la pierre de graisse de porc fraîche.

Devant les yeux pleins de déférence des prêtres, la pierre commença à nouveau à luire de cet éclat noir tirant sur le vert qui avait enchanté leurs ancêtres. Des générations plus tôt, la pierre avait été choisie à Seima, l’un des lieux sacrés où l’humanité avait émergé pour la première fois de la terre. Andeng pla��a ensuite la pierre à l’intérieur d’un nouveau sac en filet et la reposa doucement sur le plateau. Les prêtres la


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remirent soigneusement sur sa couche sacrée. À l’extérieur, le chant se fit plus sonore.

Andeng sortit de la maison de Kembu et se tint sur le petit porche surélevé où il leva les bras pour annoncer la deuxième étape de la fête. La mélopée cessa brusquement. – Vous êtes entrés dans l’enclos de Kembu, commença Andeng. Vous devez tous obéir aux wene melalek. Écoutez à présent les commandements qui nous viennent du peuple ancien ! Apprenez ce que vous pouvez faire et ce que vous ne pouvez pas faire !

Face à un public captivé, Andeng récita les wene melalek. C’est ainsi que le jeune Yekwara découvrit les huitième, neuvième et dixième lois des anciens :

– Tu honoreras les quatre fêtes sacrées de la percée-de-laconnaissance. Si un non initié, homme ou femme, voit des choses sacrées ou entend des paroles sacrées, tu procéderas à l’expiation en versant du sang de porc dans ses yeux ou dans ses oreilles. Si une femme, ou un homme non initié, fait une intrusion en terre sacrée, tu devras l’exécuter.

Si nous abandonnons ces lois, les esprits kembu nous abandonneront, poursuivit Andeng. Nos jardins deviendront stériles. Nos femmes donneront naissance à des enfants chétifs. Nos porcs mourront de maladie ou resteront petits. Nos ennemis nous vaincront au combat. L’o-sanim obscurcira nos vallées. Voulez-vous que ces événements se produisent ? – Non ! hurla la foule.

– Alors vous devez honorer Kembu et respecter les wene melalek !

La voix d’Andeng résonnait aussi clairement qu’une corne de bambou au-dessus de la mer de visages noirs levés vers lui.


Le présage

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Il se réjouissait de voir tous ces hommes hocher la tête en signe d’assentiment. Ou presque tous.

Le jeune Yekwara, accroupi parmi les initiés, juste en dessous de lui, restait parfaitement immobile. Son âme était soumise à une forte – très forte – pression l’incitant à se soumettre à la voix unanime et écrasante de l’auguste assemblée. Et pourtant il hésitait. Des souvenirs poignants de Nindik, Alisu, Toli, Kiloho et Lalo continuaient de le hanter, implorant confusément sa loyauté envers quelque chose qu’il ne comprenait pas.

Bukni, assis à l’arrière de la foule, jetait des regards noirs. Sa colère ne cessait de monter, comme une marée lente et irrésistible. Il commençait à énumérer les multiples risques qu’impliquait l’acceptation des wene melalek comme règle de vie. Il lui semblait que ces risques étaient presque aussi effroyables que le danger de violer les lois anciennes.

Il savait bien sûr que s’il exprimait à haute voix ses sentiments, les hommes qui l’entouraient lui demanderaient : « Quelle alternative proposes-tu ? » Et à cette question, Bukni n’avait pas de réponse. Mais il était quand même en colère.

Après que les hommes installés dans la cour se furent rassasiés de porc, d’ignames, de patates douces avec leurs feuilles, ainsi que de tubercules appelés « taros », ils rassemblèrent les restes dans leurs nattes et les ramenèrent jusqu’à leurs yogwas pour que la pluie de la mi-journée ne les abîme pas. Puis ils retournèrent à l’osuwa pour la dernière et plus importante étape de la fête : la prise de nourriture des jeunes initiés. Jusque-là, la vingtaine de jeunes garçons n’avaient rien mangé. On allait à présent les nourrir avec des aliments très spéciaux : du porc et des taros cuits par les prêtres sur le feu sacré dans la maison même de Kembu. Le prêtre Lisanik était en train de donner des instructions :


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– Vous vous approcherez par groupes de cinq de la maison de Kembu. Vous entrerez et vous vous assiérez entre la porte et le foyer central. Vous n’irez pas au-delà du foyer et n’entrerez pas dans le saint lieu jouxtant la pièce où Kembu veille sur sa pierre sacrée. Le visage de Lisanik se fit très grave.

– Faites attention, jeunes hommes, à la manière dont vous gravissez l’échelle. Et passez la porte avec précaution. Si l’un de vous trébuche en grimpant à l’échelle ou se cogne en franchissant la porte, ce sera le signe que Kembu ne l’accepte pas et qu’il sera destiné à une mort prématurée. Et lorsque nous, ses prêtres, vous présenterons la nourriture sacrée à l’intérieur de cette maison, prenez-la dans vos mains et ne la faites pas tomber. Si vous faites tomber de cette nourriture ou si, lorsque vous l’aurez mangée, elle vous rend malade, nous saurons que Kembu vous a rejetés et que vous ne vivrez pas longtemps dans le monde des hommes. Pour finir, Lisanik pointa le doigt vers le ciel.

– Il existe un dernier signe, avertit-il. Si le tonnerre gronde pendant que cinq d’entre vous sont en train de manger de la nourriture sacrée dans la maison, cela indiquera qu’au moins l’un de vous déplaît à Kembu. Il mourra prématurément en étant maudit par Kembu. Yekwara sentit la peur accélérer les battements de son cœur. Kembu saurait-il qu’il était encore attristé par la mort de ses amis ? Le ferait-il trébucher sur l’échelle ou à l’entrée ? Ferait-il glisser la nourriture de ses doigts tremblants ? Les prêtres découvriraient-ils que Yekwara n’avait pas encore pris parti pour Kembu dans son cœur ? Kembu préparait-il déjà un grondement de tonnerre pour exposer à la face du monde la duplicité cachée de Yekwara ? Pourquoi n’arrivait-il pas à être comme tous les autres en acceptant simplement que ses amis méritaient vraiment de mourir ?


Le présage

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Grand et maigre comme un spectre, Lisanik descendit de l’échelle. Il s’approcha du groupe de jeunes garçons et en toucha cinq à l’épaule. Ils se levèrent et le suivirent en haut de l’échelle en serrant très fort leurs orteils autour de chaque barreau. Yekwara se trouvait dans le dernier groupe de cinq que choisit le prêtre. Il se remit sur pied et ses colliers de cauris ainsi que ses ornements de plumes se balancèrent autour de lui. Il éprouvait une sensation de froid au creux de l’estomac. Il lança un rapide coup d’œil à son père, apercevant un mélange de fierté et d’anxiété sur le visage du vieil homme.

Serrant les dents, Yekwara se mit en file derrière Bengwok, le plus jeune fils d’Andeng, puis il grimpa à l’échelle. La montée lui parut interminable et lorsqu’il posa le pied sur le porche, son cœur cognait comme s’il avait gravi une montagne. Bengwok franchit avec confiance la porte ouverte. C’est du moins l’impression qu’il donna à Yekwara. Les bras serrés le long du corps, ce dernier lui emboîta le pas en vérifiant qu’il n’y avait pas de planches dangereusement branlantes sous ses pieds.

À l’intérieur du temple, les cinq jeunes gens se redressèrent et regardèrent autour d’eux. Le plafond inhabituellement haut de la structure était dissimulé par la fumée du feu de cuisson. C’était de loin le plus grand bâtiment qu’ils avaient jamais visité. De l’autre côté du feu, Andeng et trois autres prêtres étaient assis sur leurs talons, tels de minces bouddhas, derrière une montagne de porcs rôtis et de taros au parfum aromatique. Le visage d’Andeng était impassible, comme s’il n’avait nullement conscience que l’un des cinq garçons présents était son fils. D’un geste de la main, Lisanik fit asseoir les garçons, jambes croisées, sur le sol en écorce de palmier. L’expression des prêtres s’adoucit instantanément. Une lueur chaleureuse et engageante dans les yeux, ils sourirent aux initiés apeurés. Après avoir pris à pleines mains du porc et des taros, ils se mirent debout, se placèrent autour du foyer entouré de quatre poteaux, puis se penchèrent vers les jeunes gens en leur offrant à chacun une portion de nourriture.


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Les seigneurs de la terre

Lorsqu’il reçut l’offrande d’Andeng lui-même, Yekwara eut l’impression qu’il était le seul des cinq à avoir les mains tremblantes. Serrant bien fort la nourriture, il la porta à ses lèvres.

Entre-temps, le vent avait forci, balayant l’osuwa et faisant frissonner la foule assise. Il giflait les planches extérieures du temple qui grinçait, il délogeait la poussière et faisait tournoyer la fumée à l’intérieur. Un ruban de fumée âcre obligea Yekwara à fermer les yeux pendant qu’il mordait dans le porc savoureux et les taros. Tout à coup, le goût succulent devint fadeur dans sa bouche lorsqu’il l’entendit : un grondement sourd dans le ciel, s’intensifiant pour finir en un coup de tonnerre retentissant au-dessus du kembu-vam.


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Chapitre 6

Rébellion Effrayé, Yekwara regarda brièvement ses compagnons et vit que leurs visages reflétaient également la peur. Il fut soulagé de constater que les quatre autres garçons avaient, eux aussi, déjà entamé leur nourriture. Les doutes ne pouvaient donc pas se concentrer d’office sur lui. Yekwara posa les yeux sur Andeng. Le prêtre ventru fixait avec appréhension son fils Bengwok. Puis il tourna son attention sur Yekwara et les autres initiés, le regard non plus chargé d’inquiétude mais de suspicion.

– L’un au moins d’entre vous n’est pas digne de partager ces aliments, déclara-t-il. Pour l’instant, nous ne savons pas de qui il s’agit. Cet être déplaisant ne sait peut-être pas encore luimême que Kembu l’a rejeté. Plus tard, nous le saurons tous. En son temps. Au temps choisi par Kembu. Mais pour le moment, continuez de manger.

*** – La maison d’Andeng est en train de brûler !

– Ma maison ! Ma maison ! Apportez de l’eau ! Apportez de l’eau ! criait Owu, la femme d’Andeng.


100

Les seigneurs de la terre

Réveillés en sursaut, mais encore à moitié endormis, les villageois de Sivimu cherchèrent à tâtons des calebasses en bambou dans l’obscurité des yogwas et des homias. L’incendie fut rapidement maîtrisé par la population surexcitée – trop tard cependant pour empêcher que l’un des côtés de l’homia où dormaient Andeng et Owu ne se retrouve exposé aux pluies nocturnes.

– Qui a mis le feu à mon habitation ? rugit Andeng, tandis qu’Owu tempêtait à ses côtés. Personne ne plaida coupable et chacun finit par retourner se coucher.

Andeng regagna son yogwa pour le restant de la nuit. Owu emménagea dans l’homia de sa sœur en attendant que le sien soit réparé.

La nuit suivante, ce fut le yogwa de Wanla qui prit feu mystérieusement. Là encore, la destruction du logement fut évitée mais il était à présent évident qu’il s’agissait d’actes de malveillance. Tout le monde commença à s’interroger et à observer. Après qu’il eut mis le feu à six habitations en six nuits consécutives, le coupable fut attrapé. – Pourquoi fais-tu cela, frère ? cria un prêtre.

Silencieux, Bukni lança des regards mauvais à tous ceux qui l’encerclaient. Ses yeux brillaient d’une lueur rouge dans la lumière des torches. Rouge à cause du démon de l’amertume qui s’agitait en lui. Rouge à cause du manque de sommeil qu’engendrait l’amertume.

– Tu nous as vraiment donné du travail avec tous ces incendies à éteindre et ces dégâts à réparer ! dit un homme pour essayer de faire preuve d’amabilité envers celui qui mettait autrefois tant de joie dans leurs villages. – …

– As-tu l’intention de continuer à perturber ainsi notre sommeil ? poursuivit-il.


Rébellion

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Les lèvres tordues en un rictus, Bukni n’offrit d’autre réponse qu’un grondement. Sa rébellion contre la religion de son peuple avait commencé. Il avait peu d’espoir de faire comprendre à ses pairs la nécessité de cette révolte mais cela n’avait plus d’importance désormais. La rébellion contre Kembu était devenue une fin en soi.

– Battons-le ! cria quelqu’un au tempérament plus coléreux.

Certains des hommes s’armèrent des bâtons de bêchage de leurs femmes et s’approchèrent de Bukni. Il levait déjà les bras pour se protéger la tête lorsque Sar et Deko intervinrent.

– Frères, nous fournirons deux porcs à tous ceux d’entre vous qui ont souffert d’un dommage ou qui ont réparé les dégâts ! Les bâtons s’abaissèrent et on libéra Bukni.

– Bukni ! Tu ne dois pas recommencer ! le prévinrent Sar et Deko. Nous ne pourrons pas nous permettre d’acheter une seconde fois ta libération !

Un soir, dès que le temps fut à nouveau sec, Bukni mit le feu au yogwa d’un autre prêtre, puis s’enfuit dans la nuit. Le lendemain matin, un homme du nom de Kongok le retrouva et le frappa violemment dans le dos avec un bâton de bêchage. Bukni fit volte-face et, la mâchoire impudemment projetée en avant, il hurla à l’adresse de Kongok, en présence de dizaines de gens : – Va commettre un inceste avec ta mère !

Kongok n’en crut pas ses oreilles et les témoins non plus. Des paroles aussi perverses n’avaient sans doute jamais été prononcées auparavant par un être humain. – Quoi ? demanda Kongok incrédule.

Bukni répéta son injure et s’en alla. Trop abasourdi pour réagir, Kongok le suivit des yeux avec la plus grande perplexité.

– A-t-il réellement dit ce que je crois qu’il a dit ? demandat-il à un ami.


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Les seigneurs de la terre – Je pense que oui, répondit l’autre. – Il doit être fou !

– Il a perdu la tête ! Pour commencer, il incendie les maisons des serviteurs de Kembu. Et maintenant, il ordonne une horrible violation des wene melalek ! – Que devons-nous faire ? interrogea quelqu’un.

– S’il s’avise de me redire ça un jour, siffla Kongok, je sais ce que je ferai !

Désespérément – et vainement – la famille de Bukni et les prêtres de son village essayèrent de le conseiller. Ayant rejeté la morale de Kembu et ne trouvant aucune alternative dans le monde, Bukni était devenu amoral. L’univers tout entier était dépourvu de sens à ses yeux. Le seul moyen qu’il avait de lui trouver un nouveau sens consistait à déclarer juste tout ce qui s’opposait à Kembu et aux wene melalek. Il commença par se moquer des quatre fêtes sacrées, en recommandant aux jeunes hommes de ne pas s’en soucier. Il donna du fil à retordre aux différents clans en allumant de nouveaux incendies et, lorsqu’on le battait, il hurlait : – Allez commettre un inceste avec votre mère !

Hésitant entre colère et embarras, les gens continuaient à se demander :

– Est-ce que quelque chose de ce genre s’est déjà produit dans le passé ? Que disent les wene melalek à propos d’un tel cas ?

Même Andeng n’avait pas de réponse et il était réticent à prononcer une condamnation à mort contre une personne aussi populaire que Bukni sans avoir de base légale solide. La solution fut finalement apportée par Bukni lui-même.

*** – Unga Woooo ! Kolongat woooo ! Besal-ma woooo !


Rébellion

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Tous les hommes du village se figèrent, horrifiés. Les femmes et les enfants levèrent la tête, troublés. – Non ! Non ! gronda Andeng. Pas ça ! Pas ça ! Mais les mêmes mots revinrent.

– Unga Woooo ! Kolongat woooo ! Besal-ma woooo ! – Arrêtez-le ! hurla Andeng.

Il sortit précipitamment de son yogwa en criant à nouveau : – Arrêtez-le !

– Unga woooo ! Kolongat woooo ! Besal-ma woooo !

Fou de colère, le vieux prêtre chercha des yeux et des oreilles la source des hurlements. Bukni se tenait, les bras écartés, tout en haut du temple de Kembu, sur le tertre Yarino, et il criait vers Hwim tout d’abord, puis vers Sivimu. S’agrippant d’une main à la flèche du toit dont la base était enfoncée dans de la graisse de porc sacrée, Bukni agita son autre main et lança d’une voix forte : – Vous, les femmes et les enfants non initiés ! Écoutez ces noms que je vous enseigne : Unga Woooo ! Kolongat woooo ! Besal-ma wooo ! Ce sont les noms de…

Andeng courrait à présent vers l’osuwa, aussi vite que le lui permettaient ses jambes usées. De tous les yogwas sortaient à toute vitesse des hommes armés qui criaient le plus fort possible afin d’essayer de couvrir la voix de Bukni.

– … les noms des endroits où l’humanité est, pour la première fois…

Ils affluèrent rapidement dans l’osuwa qui entourait le saint bâtiment. – … sortie de terre…

Les hurlements des villageois finirent par rendre inintelligibles les secrets que Bukni révélait aux femmes et aux enfants non initiés des deux hameaux.


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Les seigneurs de la terre

Les hommes étaient en état de choc. Personne ne se souvenait avoir jamais entendu un homme divulguer le secret de ces noms, excepté à des initiés lors de la fête sacrée du morowal. Une telle violation des wene melalek méritait automatiquement une sentence de mort.

Certaines des femmes devinèrent que Bukni parlait de choses qui leur étaient interdites. Celles qui comprirent la gravité de la situation crièrent pour couvrir la voix de Bukni. Elles mirent aussi leurs mains sur les oreilles des jeunes enfants afin qu’ils ne puissent pas entendre. D’autres s’enfuirent vers la jungle ou trouvèrent refuge dans leurs homias. Là, ils se couvrirent les oreilles avec des nattes de couchage en feuilles de pandanus.

Pendant ce temps, Kongok, armé d’une lourde hache de pierre, contournait le Kembu-vam jusqu’au poteau que Bukni avait utilisé pour grimper sur le grand bâtiment au toit conique. La hache accrochée à l’épaule, Kongok saisit le poteau entre ses doigts et ses orteils et grimpa rapidement jusqu’au toit. Le dos de Bukni face à lui, il s’approcha en brandissant la hache de pierre. Le vacarme produit par des centaines de personnes angoissées étouffait le crissement des feuilles sèches de pandanus sous ses pieds.

– Kongok ! aboya Andeng. Ne verse pas le sang à l’intérieur de l’osuwa !

Kongok hésita. Bukni se retourna et vit son assaillant campé derrière lui, la hache levée. Interloqué, il asséna un coup de poing à Kongok. Les deux hommes roulèrent sur le toit du Kembu-vam. Près du bord, Kongok s’accrocha aux feuilles hérissées d’épines pour éviter la chute. Bukni saisit le poteau et arriva sur le sol à moitié sautant, à moitié tombant. Bondissant sur ses pieds, il se précipita de l’autre côté de l’osuwa, poursuivi par une centaine d’hommes en colère. Kongok bascula pour se retrouver sous l’avant-toit où il se rattrapa aux extrémités des chevrons avant de se laisser tomber sur le sol. Empoignant sa hache qui avait atterri dans l’herbe, il se joignit aux poursuivants.


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– Essayez de le tuer sans verser de sang ! lui cria Andeng.

Debout derrière le vieux prêtre, Yekwara frissonna et enfouit son visage dans ses mains. Puis il entendit Andeng qui marmonnait dans sa barbe tout en emboîtant le pas à Kongok :

– Pourquoi cette génération a-t-elle autant de mal à suivre les wene melalek ?

Au moment où les poursuivants rattrapaient Bukni et le jetaient au sol, Kongok fit son apparition, sa hache à la main, et cria : – Laissez-moi faire !

La foule s’écarta pour lui permettre de passer. Bukni, tenu fermement par cinq hommes forts, tenta néanmoins de se remettre sur pied lorsqu’il vit Kongok approcher avec sa hache brandie. – Non ! Non ! Ne me tue pas ! implora-t-il. Tu ne comprends pas ! Aucun de vous ne comprend que…

Espérant ne pas faire jaillir de sang, Kongok frappa Bukni à la tempe du plat de la hache. Bukni eut le souffle coupé. Il essaya de lever les bras pour se protéger mais les hommes le maintenaient solidement. Ses yeux s’agrandirent de terreur lorsque le lourd instrument décrivit à nouveau une courbe vers lui. Ceux qui aimaient Bukni tressaillirent au son effroyable de la pierre frappant l’os vivant. Encore conscient, Bukni tenta de parler : – Le ciel…

Un troisième coup formidable le réduisit presque au silence. Il parvint cependant à articuler encore : – … peut-il…

Kongok frappa encore, heureux de constater qu’il avait parfaitement dosé la puissance de ses coups. Sa victime perdait conscience sans saigner. Mais Yekwara, observant et écoutant à distance, put à peine se retenir de crier : – Fais ça vite, meurtrier !


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Les seigneurs de la terre Bukni murmura :

– … tomber sur…

Au cinquième coup, le crâne malmené de Bukni se fendit. Ses yeux chavirèrent. Agité de frissons, l’aspirant réformateur s’évanouit. Un filet de sang coula de son nez et d’une petite entaille sur sa tempe. Au moyen de touffes de mousse, les gens épongèrent tout le sang qui n’avait pas été absorbé par ses cheveux emmêlés.

*** Plus tard, lorsque le cadavre de Bukni et la mousse ensanglantée eurent été jetés dans l’Heluk, et lorsque d’autres cochons appartenant à Deko et Sar eurent été tués, et leur sang aspergé sur les oreilles de toutes les femmes et de tous les petits enfants qui avaient été témoins de l’accès de « folie » de Bukni, Yekwara s’assit pensivement à côté de son père et lui demanda :

– Père, est-ce Kembu qui a poussé Bukni à faire et à dire des choses mauvaises ? – Bien sûr que non ! répondit son père.

Quelques instants plus tard, Yekwara posa une autre question : – Alors, quelle est la source de ce genre de mal ? Kebel ne sut que répondre.

*** Assis dans la pénombre du yogwa ravagé de Kiloho, Deko et Sar se regardaient mutuellement, l’air grave. – Frère, nous sommes anéantis ! chuchota Deko.

Sar fit des yeux le tour du yogwa aux murs couverts de toiles d’araignée, à peine visibles dans l’habitation sans feu. Il scrutait l’obscurité comme s’il recherchait Bukni ou Kiloho parmi les


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ombres. Le chagrin lancinant que reflétait son visage ridé était tellement profond que beaucoup de gens ne parvenaient pas à le regarder sans détourner rapidement les yeux. Tous ses terribles souvenirs et la tristesse qui le consumait intérieurement semblaient sortir de lui et envelopper ceux qui le regardaient.

Cependant, Sar n’exprimait pas d’amertume. Il était luimême un prêtre des esprits kembu. Il savait seulement accepter son chagrin.

Deko se disait qu’il finirait lui aussi par l’accepter. Ayant lui-même, de ses propres mains, aidé à précipiter Nindik dans les rapides sur ordre de Kembu, il n’allait pas maintenant se rebeller comme Bukni l’avait fait. Mais, en attendant, c’était dur, très dur.

Les deux hommes sentaient ce qu’ils n’auraient jamais pu exprimer en paroles, à savoir que la destruction du pouvoir de Kembu, si elle devait avoir lieu un jour (que leur soit épargnée une telle pensée !) nécessiterait des hommes aux ressources plus importantes que celles de Bukni, Sar et Deko. Entre les trois barrières naturelles du monde de l’Heluk, des hommes de ce genre n’existaient pas.

Au-delà de la barrière occidentale du monde de Kembu, il y avait deux hommes dont les ressources pourraient suffire. Ces hommes étaient loin de se douter que, parmi les nombreuses difficultés qui se présenteraient à eux, il faudrait compter avec l’existence des kembu et des wene melalek. Pas plus qu’ils ne pouvaient imaginer la dévotion astreignante que les Yali, tout peuple de l’âge de pierre qu’ils étaient, rendaient à ces dieux antiques aux sévères exigences. Quoi qu’il en soit, ils étaient déjà engagés sur une voie funeste qui les conduirait rapidement à engager une lutte sanglante, un combat à mort, contre les esprits kembu et la religion complexe de leurs adorateurs. L’un de ces hommes s’appelait Stanley Albert Dale.


Deuxième partie

Au-delà de la barrière


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Chapitre 7

La mauviette Stanley Albert Dale. Né le 26 juin 1916.

Ses origines ne le prédisposaient pas à embrasser la carrière de missionnaire. Et pourtant, c’est ce qu’il devint, un missionnaire aux qualités inhabituelles, dues en partie à ces mêmes origines.

Son père, Walter James Dale, bien qu’élevé dans une famille résolument méthodiste, rejeta très tôt la foi de ses parents au profit de l’athéisme et de l’alcoolisme. Avec le temps, Walter dilapida trois legs avant de partir s’installer à Kyogle, une petite ville au sud de Brisbane, en Australie. Il conservait un pistolet et, de temps à autre, lors d’accès de rage provoqués par l’alcool, il menaçait de s’en servir, parfois même contre des membres de sa famille. La mère de Stanley, Ethel, était une femme déséquilibrée sur le plan émotionnel. Elle cherchait un réconfort à son existence malheureuse dans un monde chimérique où elle se voyait devenir un jour une actrice célèbre. Au lieu de cela, elle devint la mère de trois petits enfants avides d’attention : Sadie, Stanley et Elaine. Des années plus tard, Sadie racontera :

« Notre enfance, ça a été l’enfer ! La peur ! Nous ne savions jamais, lorsque nous partions à l’école, ce qui nous attendrait à notre


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retour. Quand Stan n’était qu’un tout petit bonhomme, s’il rentrait avec une minute de retard, Papa lui administrait une correction. Nous avions peur de la boisson, peur de son caractère, du pistolet, de voir notre mère s’évanouir face à sa fureur. Nous étions très nerveux. Comme Maman, je voulais fermer mon esprit à la réalité ». En plus d’être habité par la souffrance et la terreur à la maison, le jeune Stanley subissait chaque jour de mauvais traitements à l’école. Exceptionnellement petit et maigrelet pour son âge, il attirait constamment les moqueries et les coups de garçons plus vieux.

Les blessures qu’il ressentait devinrent de plus en plus profondes. Un jour, en revenant de l’école, il fut encerclé par une bande de petites brutes. De quelque côté qu’il se tournait, quelqu’un le poussait par-derrière, puis riait lorsqu’il tombait à plat ventre : « Eh mauviette ! Pourquoi t’arrives pas à te tenir droit ? »

Expédié d’un côté et d’autre comme une balle de squash, il finit par fondre en larmes, ce qui fit naître de nouvelles vociférations railleuses. Mais ce n’est pas cette expérience qui lui infligea la blessure la plus profonde. Il parvint enfin chez lui, les vêtements couverts de boue, et raconta en sanglotant à son père sa triste histoire, ajoutant en reniflant : – Et ils m’ont traité de mauviette !

Walter Dale regarda d’un air méprisant la faible créature boueuse et gauche que le destin lui avait envoyée pour lui servir de fils. – Ils ont raison. T’es une mauviette. Puis il fit demi-tour et s’en alla.

Pendant quelques secondes, les larmes reprirent de plus belle. Mais ensuite, quelque chose en Stanley se ressaisit, quelque chose qui disait :

– Si je suis une mauviette, pourquoi ne me dis-tu pas comment devenir fort ? Tu es mon père, mais tu ne veux pas m’apprendre à être fort !


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Mais l’indifférence de son père lui répondit sans ménagement : – Tu n’as qu’à trouver tout seul.

Et c’est ce que Stanley entreprit de faire. Mais où se trouvait la réponse ? Pas auprès de ses camarades de classe, tous incapables de simplement comprendre la question ! Pas auprès de sa mère dont la seule solution aux problèmes de la vie consistait à les ignorer. Auprès de son instituteur, peut-être ?

Eh bien, presque. En fait, son maître attira involontairement son attention sur la réponse.

*** – Les enfants, la lecture d’aujourd’hui porte sur un poème de Rudyard Kipling, le grand auteur anglais. Vous le trouverez page soixante-sept. Des bâillements impolis se firent entendre aux quatre coins de la salle de classe défraîchie. Bien qu’étant un élève consciencieux, Stanley ressentit lui aussi la somnolence le gagner à l’idée de lire de la poésie dans la chaleur étouffante de ce bel après-midi.

– Le titre du poème tient en un mot « Si ». Stanley, lève-toi pour lire la première strophe.

Il entendit ses persécuteurs hennir derrière lui tandis qu’il se mettait debout à côté de son pupitre, en plantant ses bottes trop grandes sur le sol grossièrement raboté. Il se concentra sur la première ligne du poème. Un crachat l’atteignit à la nuque et glissa derrière son col froissé. De nouveaux hennissements. Ignorant le crachat et les ricanements, il commença à lire : Si tu peux rester calme alors que, sur ta route, Un chacun perd la tête, et met le blâme en toi 1 ;

1

If, Rudyard Kipling, traduction de Jules Castier, Mille et une nuits, 1949.


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Stanley était stupéfait. Il avait la très nette impression que celui qui avait écrit ces paroles devait avoir compris à quoi ressemblait la vie de Stanley Albert Dale. Si tu gardes confiance alors que chacun doute.

À la lecture de ce vers, les larmes lui montèrent presque aux yeux. Sidéré qu’un simple poème puisse parler aussi directement à son cœur, il poursuivit : Mais sans leur en vouloir de leur manque de foi ; Si l’attente, pour toi, ne cause pas trop grand-peine, Si, entendant mentir, toi-même tu ne mens, Ou si, étant haï, tu ignores la haine, Sans avoir l’air trop bon, ni parler trop sagement.

À présent, il avait oublié, non seulement le crachat et les hennissements, mais également les petits durs eux-mêmes. Pour la première fois, Stanley découvrait que la poésie avait le pouvoir de transporter l’âme humaine. Sa lecture s’achevait. Cela valait mieux. Il faillit s’étrangler à la dernière ligne. Il se rassit. Une fillette se leva près de lui pour lire la deuxième strophe mais il l’avait devancée dans sa tête. Si tu rêves – sans faire des rêves ton pilastre ;

C’était le piège dans lequel sa mère était tombée. Si tu penses – sans faire de penser toute leçon ; Si tu sais rencontrer Triomphe ou bien Désastre, Et traiter ces trompeurs de la même façon ; Si tu peux supporter tes vérités bien nettes Tordues par des coquins pour mieux duper les sots, Ou voir tout ce qui fut ton but brisé en miettes, Et te baisser, pour prendre et trier les morceaux ;

À la fin des cours, Stanley glissa le livre de poésie dans son cartable, échappa aux petites brutes et s’enfuit à travers champs jusqu’au sommet d’une colline isolée. Là, ses doigts impatients tournèrent maladroitement les feuillets jusqu’à la page soixantesept, et il se replongea dans le texte de Kipling :


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Si tu peux faire un tas de tous tes gains suprêmes Et le risquer à pile ou face, – en un seul coup – Et perdre – et repartir comme à tes débuts mêmes, Sans murmurer un mot de ta perte au va-tout ; Si tu forces ton cœur, tes nerfs, et ton jarret À servir à tes fins malgré leur abandon, Et que tu tiennes bon quand tout vient à l’arrêt, Hormis la Volonté qui ordonne : « Tiens bon ! »

Plus tard dans l’après-midi, lorsqu’il en eut fini avec les travaux de la ferme, il relut le poème. Et il fit de même le soir, après la vaisselle, cette fois dans sa chambre, à la lumière de la lampe à kérosène. Si tu vas dans la foule sans orgueil à tout rompre, Ou frayes avec les rois sans te croire un héros ; Si l’ami ni l’ennemi ne peuvent te corrompre ;

Stanley médita longtemps sur cette dernière ligne. Si tout homme, pour toi, compte, mais nul par trop ; Si tu sais bien remplir chaque minute implacable De soixante secondes de chemins accomplis, À toi seront la Terre et son bien délectable, Et, bien mieux, tu seras un Homme, mon fils.

Stanley n’était pas certain de comprendre ce que Kipling entendait par « minute implacable » mais ça n’avait pas d’importance : la vie le lui apprendrait bien assez tôt. Ce qu’il savait assurément, c’est que Kipling, avec un simple poème de trente-deux vers, avait rempli le vide dont son propre père ne s’était jamais occupé.

Stanley mémorisa le poème. Alors qu’auparavant il se traînait tristement à travers champs jusqu’à l’école, il bondissait à présent, comme monté sur ressorts, en déclamant son poème aux nuages. Quand il escaladait la barrière pour arriver sur la route d’où il voyait ses persécuteurs attendre près de la grille de l’école, il se le répétait à voix basse. C’était son allié secret qui l’aidait à avancer, tête haute, droit vers leurs vilaines mines renfrognées. Et quand ils le battaient, le poème l’empêchait de pleurer.


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Car Rudyard Kipling lui avait appris à devenir fort et l’avait même appelé « son fils ». Stanley Albert Dale avait trouvé un père.

Il allait en rencontrer d’autres encore après que sa famille eut quitté Kyogle pour s’installer beaucoup plus au sud, à Bowral. En grandissant, il découvrit le poème de Henley intitulé Invictus, et les écrits de Matthew Arnold, Oliver Goldsmith, John Masefield, Alfred Tennyson et Robert Browning. Comme ses livres de classe ne contenaient pas suffisamment de textes de ces grands hommes, il apprit bientôt à pousser la lourde porte de la bibliothèque municipale de Bowral. Avant longtemps, Stanley en devint l’un des visiteurs les plus assidus. Il restait blotti pendant des heures, seul et rarement remarqué, tout au bout de la longue table de lecture proche de la fenêtre à petits carreaux.

C’est là qu’il découvrit les livres d’Histoire. Les biographies de chefs militaires au caractère bien trempé devinrent sa spécialité : Alexandre le Grand, Hannibal, Cromwell, Nelson, Lord Kitchener ; des hommes qui avaient vaincu contre toute attente et dont les idéaux furent repris plus tard par Kipling sous la forme du poème Si. Au moins une fois par semaine, Stanley ouvrait un nouvel ouvrage, le lisait avidement, en souriant comme si tous ses anniversaires étaient fêtés le même jour.

Inspiré par ses études, Stanley se prit à rêver d’un grand destin. Et, contrairement à sa mère, il avait fermement l’intention de faire de ce destin imaginaire une réalité ! Il apprenait déjà en tant qu’enfant à surmonter les difficultés ; que ne parviendrait-il pas à faire en tant qu’homme ! Grâce à ses lectures abondantes, Stanley se rendit bientôt compte qu’il pouvait émettre des remarques judicieuses sur pratiquement n’importe quel sujet, ce qui lui valut l’attribution par certains du sobriquet Monsieur-je-sais-tout. Le plus ennuyeux, selon Sadie, c’est qu’après recherches, on s’apercevait qu’il connaissait réellement ce dont il parlait !

Mais – et les deux sœurs étaient d’accord sur ce point – Stan se montrait parfois un peu trop sûr de lui. « Je ne l’ai jamais vu


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perdre une dispute » dit Elaine, une lueur narquoise dans les yeux. Cependant, à mesure que Stan grandissait, ses sœurs éprouvèrent pour lui un respect de plus en plus profond. Il y avait quelque chose d’intensément émouvant dans la manière dont il cherchait à compenser les désavantages que le sort lui avait réservés.

« Les handicaps sont un hommage au combattant » disait-il avec esprit. Sa petite taille par exemple. Étant dans l’incapacité d’ajouter une coudée à son squelette, Stanley décida de faire de son humble personne un être beaucoup plus sage, mais également beaucoup plus fort, que n’importe lequel de ses semblables. Et il réussit.

À force de courir dans les champs avec ténacité et de travailler dur à la ferme, il se transforma en Hercule, une version miniature gonflée de muscles minuscules. Son courage augmentait au même rythme que sa force. Il ne craignait rien et relevait tous les défis.

Si l’un de ses camarades de jeu grimpait au sommet d’une dune et criait : « Je suis le roi du château et tu n’es qu’un sale vaurien », il lui prouvait aussitôt le contraire.

Bien que son père continuât de le traiter de « mauviette », les petites brutes lui attribuèrent rapidement un nouveau titre : Durà-cuire. Car, au premier signe de provocation, Stanley saisissait la balle au bond, quelles que soient ses chances de réussite, et le résultat était souvent gênant ! Ils essayèrent donc de nouvelles tactiques.

– Dur-à-cuire, tu vois cette vieille maison ? Elle est hantée ! Ne t’avise jamais d’y entrer si tu ne veux pas qu’il t’arrive des trucs horribles ! Simulant la peur, Stanley demanda à chacun des garçons : – C’est vrai ?

Lorsqu’ils se furent tous prononcés (sûrs de l’avoir enfin ébranlé nerveusement), il sourit brusquement, courut à toute vitesse vers la maison, traversa au pas de course chaque pièce et,


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par une fenêtre de l’étage, se moqua à gorge déployée de ceux qui avaient pensé l’intimider.

Des années plus tard, relevant le défi de nager du port de Sydney jusqu’à une certaine île, Dur-à-cuire plongea et fendit les vagues. Après réflexion, ses compagnons, qui craignaient peutêtre qu’on les tînt pour responsables en cas de noyade, se lancèrent à sa poursuite en bateau. Comme il refusait d’arrêter de nager, ils durent l’arracher de force à une mer moutonneuse et agitée.

C’est donc ainsi qu’il émergea de son enfance tourmentée : endurci intellectuellement et émotionnellement, mais également physiquement. Se précipitant pour relever tous les défis qui se présentaient à lui, les épaules redressées, le torse bombé, la démarche bondissante, droit comme un if. Prenant toujours tout de plein fouet ! plus.

Mais les cicatrices n’avaient pas disparu. Les échecs non

La boulangerie de son père, par exemple, récemment achetée à Bowral, fit rapidement faillite. Après que ses créanciers eurent fait enlever tous les meubles de sa maison et de son entreprise, Walter Dale s’assit sur le sol d’une pièce vide et pleura misérablement. Il se tourna ensuite vers Stan et Sadie, et leur dit d’un air sombre : « Vous devez quitter l’école tous les deux pour m’aider à nourrir la famille ». Comprenant que son rêve de poursuivre des études venait de se briser, Stanley s’assit également par terre et pleura avec son père. Que lui réservait la vie à présent ? Pendant quelque temps, à cause de son gabarit et de son extrême jeunesse, Stanley, alors âgé de quatorze ans, ne put trouver d’autres emplois que celui de caddie au golf. Mais plus tard, suite à l’intervention de l’un de ses voisins, il s’aperçut que dans la trajectoire de sa destinée apparaissait ironiquement un apprentissage dans la boulangerie d’un concurrent de son père.

Les longues heures passées à travailler dans la chaleur des fours faillirent l’empêcher de trouver le temps d’étudier par lui-


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même. Il réussit cependant à s’enfermer dans la bibliothèque locale pendant le peu d’heures de liberté qui lui étaient accordées.

Trois ans plus tard, l’événement se produisit. Quelqu’un lui soumit un nouveau type de challenge, sous la forme d’un livret intitulé Quatre choses que Dieu veut que vous sachiez. En le lisant, Stanley, alors âgé de dix-sept ans, se sentit en terre inconnue. Son père, athée, avait pris soin d’éviter de l’exposer à ce genre de sujet. Pour la première fois, le jeune homme qui s’était entraîné à relever tous les défis se trouvait dans une impasse. Il s’agissait là d’un appel à tester, non pas sa simple force physique ou son habileté, mais sa volonté de se soumettre à ce qui était à l’évidence l’idéal moral suprême de l’univers : la gloire de Dieu !

Stanley sentit vaciller sa maîtrise de soi, habituellement inébranlable. Depuis quelque temps, il avait de plus en plus conscience qu’il n’était pas à la hauteur des normes terrestres décrites par Kipling. Et maintenant cela.

Il eut le sentiment qu’un avertissement plein de douceur lui était adressé : « Échoue à ce test, Stanley, et quels que soient tes succès par ailleurs, tu ne seras jamais pleinement un homme. Mais si tu le réussis, même tes exploits physiques les plus extraordinaires paraîtront dérisoires en comparaison ! »

Son cœur se mit à battre la chamade. Il eut soudain le souffle coupé en prenant conscience d’une vision nouvelle et extrêmement élevée du sens de l’existence humaine. Ainsi donc, c’est pour cela que je suis ici : pour glorifier Dieu ! et il relut le livret. Un verset retint son attention : « Tous ont péché, en effet, et sont privés de la glorieuse présence de Dieu » (Romains 3 : 23).

Écrasé à présent par sa culpabilité et son indignité, Stan cerna son problème : le péché l’avait jusque-là empêché d’atteindre son vrai but. Il poursuivit sa lecture : Car c’est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Cela ne vient pas de vous, c’est un don de Dieu ; ce n’est pas le


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Les seigneurs de la terre fruit d’œuvres que vous auriez accomplies. Personne n’a donc de raison de se vanter (Éphésiens 2 : 8-9).

Ainsi la foi était la clé. Il lui fallait, d’une façon ou d’une autre, découvrir comment utiliser cette clé. Soudain il se souvint ! L’ami qui lui avait donné le petit livre avait parlé d’une réunion qui se tiendrait le soir même, le samedi 18 novembre 1933.

La réunion eut lieu sur le mont Gibraltar, un endroit prisé pour l’organisation de pique-niques et qui surplombait la ville de Bowral. Tout en gravissant la colline, Stanley aperçut une grande tente plantée au sommet. Il entendit des gens chanter des cantiques. Le son était très doux, attirant. Chaque feuille, chaque fleur, chaque branche semblaient lui assurer que le thème de ces hymnes était réellement la base de tout.

C’était bien. Après tout ce qu’il avait subi à la maison, à l’école et à la boulangerie, il voulait – il voulait tellement ! – faire partie de quelque chose de bien.

Il entra et s’assit sur un banc parmi des gens très simples, et cependant très beaux. Comme leurs visages étaient différents de ceux qu’il connaissait ! Ni maussades comme celui de son père, ni ternes et vides d’expression comme ceux de tant de ses relations. Comme leurs voix étaient différentes aussi ! Dépourvues de la dureté et des injures de celles qu’il entendait à la boulangerie.

Un prédicateur se leva ensuite et fit un exposé à partir d’un livre visiblement très ancien, mis à l’épreuve bien des fois et donc digne de foi. Lorsque l’orateur appela chacun à prendre une décision basée sur le texte de ce livre – la Bible – Stanley était prêt à se prononcer personnellement. Le prédicateur, Alex Gilchrist, vit le jeune homme se mettre debout, redresser les épaules, gagner l’allée et la remonter. Même à distance, on ne pouvait se tromper sur son regard – un regard qui disait : « Vous pouvez me compter parmi les partisans du Christ ! »


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De plus près, Gilchrist put détecter une ardente résolution palpiter dans ce garçon petit, maigre et nerveux. Le jeune et le prédicateur se saisirent par la main. Ils se regardèrent dans les yeux. Ils s’agenouillèrent et prièrent ensemble, en face de l’assemblée. Stanley décida sur-le-champ de s’engager pour Jésus-Christ. Ça n’était pas un acte unilatéral. Il sentit que la joie douce et pure d’un être autre que lui le traversait et il sut que Dieu avait entendu sa prière !

Son passé était pardonné ! Sa vie entière allait être transformée. Mieux encore : la transformation avait déjà commencé ! « La conversion de Stanley a été instantanée et irrévocable, raconta Sadie des années plus tard. Nous, les membres de sa famille, avons réagi de différentes façons – pas du tout comme il le souhaitait. Par exemple, lorsqu’il en parla à notre athée de père ». – Non ! rugit Walter James Dale. Pas ça !

Stanley s’arc-bouta. Il avait choisi l’un des rares moments de sobriété de son père pour annoncer la nouvelle, mais même dans ces circonstances, il y avait danger de friction, voire de violence. – Si, répliqua Stanley respectueusement, mais fermement.

Son père eut un sourire méprisant. Ainsi donc la « mauviette » avait fait un pas de plus dans la faiblesse en plaçant sa confiance en un Dieu qui n’existait pas ! Au bout d’un moment, les mots arrivèrent, lents et mûrement réfléchis : – Je n’ai plus de fils.

Stanley était anéanti.

Concernant sa mère, il essaya de la sortir de ses rêves éveillés pour l’amener à la foi en Dieu. Elle supporta ses supplications ferventes avec placidité, se montrant d’accord sur tout, ne comprenant pas grand-chose. Sa sœur Elaine, de dix ans sa cadette, accepta difficilement sa conversion au début. Elle raconte : « Il se consacrait tellement à Dieu qu’il n’était presque plus un frère pour moi ».


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Cependant, Elaine comme Sadie, laquelle avait deux ans de plus que Stan, savaient qu’une vision puissante habitait désormais leur frère : « Il travaillait plus qu’il n’aurait dû à la boulangerie, rapporta Sadie, et pourtant, quand il rentrait à la maison, il passait des heures en prière. Nous le trouvions souvent endormi à genoux au pied de son lit, même lorsque la température était presque glaciale ».

Il ne s’écoula que peu d’années cependant avant que Sadie et Elaine, et même la mère de Stan, ne se mettent à partager sa foi en l’Évangile. Tout comme il avait autrefois dévoré des poèmes et des récits historiques, il s’adonnait maintenant ardemment à la lecture des patriarches, des prophètes et des apôtres.

Un jour, à force d’étudier la Bible, il acquit la conviction que, tout comme lui aujourd’hui, Rudyard Kipling, le plus grand des héros de son enfance, avait trouvé l’inspiration dans les Écritures. Dans l’un des vers de conclusion du poème Si, Kipling promettait : « À toi sera la terre et son bien délectable » à celui qui atteindrait l’idéal de virilité absolue, dépourvue de complaisance, qu’il fixait. Stanley s’aperçut que cette phrase faisait écho à un verset du psaume 24, écrit par le roi David : « La terre et ses richesses appartiennent à l’Éternel » (Psaumes 24 : 1). Stanley se dit, en méditant à nouveau sur le sens des paroles du poète, à la lumière cette fois de ce contexte récemment découvert : Kipling veut que nous comprenions qu’un homme tendant véritablement à la perfection aura la création de Dieu en partage. Il sera, sous la direction de Dieu, un seigneur de la terre !

Cela pouvait-il être vrai ? Stanley se souvint que le Christ lui-même avait proclamé, en dépit de la domination évidente de César : « Heureux ceux qui sont humbles, car Dieu leur donnera la terre en héritage » (Matthieu 5 : 5) !

Et l’homme idéal selon Kipling n’était-il pas humble lui aussi ? Bien que les autres doutent de lui, il essayait de comprendre leurs doutes. Bien qu’il entendît des mensonges, il ne mentait


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pas. Détesté, il n’accordait pas de place à la haine dans son cœur. S’adressant à des foules, il demeurait vertueux. Marchant avec des rois, il restait en contact avec les gens ordinaires. Tout cela sans avoir l’air « trop bon » ni parler « trop sagement » ! Soudain, tout s’éclaira ! Le Christ était le seul homme de l’Histoire à s’être parfaitement conformé à l’idéal de Kipling !

Lors de la tempête sur le lac de Galilée, le Christ était resté calme quand chacun avait perdu la tête et s’était mis à le blâmer ! En tant que Fils de Dieu, il était capable d’avoir les « pensées » et les « rêves » les plus profonds, et il les avait cependant tous mis merveilleusement en pratique ! À Gethsémané et sur le Mont du Calvaire, il avait forcé son cœur, ses nerfs et son jarret à « servir à ses fins malgré leur abandon ».

Au long de deux mille ans d’Histoire, songea Stanley, le Christ avait été témoin de la distorsion de sa vérité, par des ecclésiastiques sans scrupules notamment, qui avaient tendu des pièges aux sots. À leur barbe, il l’avait redressée en utilisant le témoignage d’hommes humbles qui s’étaient attachés aux véritables paroles que lui-même et ses apôtres avaient prononcées.

À maintes reprises, l’Église pour laquelle il avait donné sa vie avait été « brisée » par la persécution, ou corrompue. Il s’était penché et l’avait reconstruite avec des outils usés mais nobles : la discipline et l’instruction.

Avec ténacité, il avait « risqué » le « tas de tous ses gains » sur le témoignage hésitant de ses disciples, génération après génération.

Et souvent, à vue humaine en tout cas, il avait « perdu » et avait recommencé comme à ses débuts mêmes, sans jamais s’éloigner de son objectif d’origine.


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Tout cela préparait le point culminant de l’Histoire : le jugement final, destiné à ses ennemis.

Stanley fixait intensément la bible ouverte devant lui. Kipling avait sans doute pris le Christ pour modèle lorsqu’il avait décrit son homme idéal ! Plus extraordinaire encore : l’Esprit du Christ avait utilisé le poème de Kipling comme tuteur pour Stanley ! Une sorte d’Ancien Testament provisoire pour aider un garçon privé d’enseignement biblique à comprendre la nécessité de la repentance. Combien d’autres « Anciens Testaments provisoires » le Christ avait-il à sa disposition dans le monde entier pour préparer des hommes sans autre instruction à le rencontrer ?

Par la suite, en lisant attentivement la première épître de l’apôtre Paul aux Corinthiens, Stanley s’aperçut que la promesse exaltante de Kipling possédait une autre source biblique : Car tout est à vous, que ce soit […] l’univers, la vie, la mort, le présent ou l’avenir. Tout est à vous, mais vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu (1 Corinthiens 3 : 21-23).

Il le voyait maintenant, cet échelon que l’homme était destiné à occuper, placé sur l’échelle qui s’élevait au-dessus de lui vers le divin et descendait sous lui vers les galaxies et les atomes. Il comprit aussi le secret de cet échelon : Reste soumis à tout ce qui est au-dessus de toi, et tout ce qui est en dessous de toi te sera alors soumis !

Avec extase, il fit cette prière : « Seigneur, en dehors de toi, le poème de Kipling n’est rien d’autre qu’un redoutable Si pour lequel personne n’est à la hauteur ! Mais tout homme uni à toi peut tout faire par toi, car tu as atteint l’idéal de Kipling et plus encore ! »

C’est donc ainsi que Stanley Dale acheva d’opérer une transition dans sa vie entre Kipling et le Christ.

***


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Stanley finit par accepter une invitation d’Alex Gilchrist à se joindre à un groupe d’hommes appelés les « militants en plein air ». Ranimant l’esprit apostolique des réformateurs britanniques John Wesley et George Whitefield, ces militants prêchaient courageusement sur des plages bondées, des marchés, dans des camps militaires ou auprès des sans-abri. Telles des mouches du coche, ils titillaient la conscience des épicuriens réfractaires. Ils paraient les attaques hostiles ou moqueuses à coups de traits d’esprit désarmants. Ils brisaient l’indifférence de ceux que le monde dégoûtait. Ils agaçaient les gens jusqu’à ce qu’ils se déclarent pour ou contre le Sauveur.

Souvent, le long des déversoirs de l’humanité, les « militants en plein air » trouvaient les pépites qu’ils étaient venus chercher : une, deux ou trois personnes qui, interpellées par la hardiesse de leur prédication, se sentaient irrésistiblement attirées par l’amour du Christ. Et, à chaque fois que l’une d’elles faisait ce pas, Stanley et ses compagnons s’agenouillaient et priaient avec elle devant une foule méprisante, en ne prêtant attention ni aux sifflets, ni aux cris moqueurs, mais en pensant à « la joie parmi les anges de Dieu pour un seul pêcheur qui change de vie » (Luc 15 : 10). Stan se retrouva rapidement en première ligne des militants, criant ses convictions pour couvrir le bruit de la circulation, ripostant aux injures avec esprit, répondant aux défis en en proposant aimablement d’autres. Mais parfois les insultes étaient vraiment ignobles, cinglantes ! Il était difficile de ne pas se mettre en colère. Cependant, à chaque fois que le rouge montait au visage de « Durà-cuire », le regard calme et posé de M. Gilchrist éteignait instantanément les flammes.

À peu près à cette époque, le jeune prédicateur remarqua pour la première fois que ceux qui se disaient chrétiens ne suivaient pas tous fidèlement le Nazaréen plein d’abnégation, le capitaine de leur foi. C’est pourquoi, tout en continuant d’intervenir sur les plages et aux coins des rues, il lui arrivait aussi de s’attaquer sans équivoque à ce qu’il appelait le « culte des lèvres » des chrétiens


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modernes, lesquels essayaient de profiter « du beurre et de l’argent du beurre » au lieu de s’engager pleinement au service de Dieu.

Les remarques franches de Stanley faisaient parfois naître des critiques. Mais M. Gilchrist, le « père dans la foi » de Stanley, ne s’alarmait pas des réactions négatives suscitées par son protégé. « Un diamant tout juste extrait de la mine est encore brut » disait-il, l’œil brillant d’un éclat qui contrastait avec son habituelle retenue. « Attendez un peu… » ajoutait-il.

De « mauviette » à « diamant brut », en passant par « Dur-àcuire »… À quoi fallait-il s’attendre ensuite ?

Lorsque Stanley atteignit l’âge de vingt-deux ans, l’obligation d’aider à subvenir aux besoins de sa famille cessa. Il dit immédiatement adieu à la boulangerie étouffante et à son apprentissage. Il se rendit à Sydney où il s’inscrivit à l’Institut biblique et missionnaire. Mais avant qu’il ait fini sa formation en vue d’exercer un ministère, Hitler et Hirohito déclarèrent la guerre aux Alliés.

Stanley y vit un défi personnel. Il appréciait ses études mais il voulait d’abord relever ce défi. Il quitta alors l’institut pour s’engager dans l’infanterie australienne. Il fut bientôt admis à suivre les cours d’un centre de formation pour officiers. Mais la formation durait des mois et, pendant ce temps, les Japonais continuaient de progresser vers le Sud sans être réellement inquiétés. Stanley rongeait son frein en attendant de pouvoir passer à l’action.

Il découvrit alors que les unités d’une division dite des « commandos » embarquaient pour le front de Nouvelle-Guinée beaucoup plus rapidement que les unités de l’armée régulière. Stanley sollicita la permission de renoncer au grade d’officier pour s’engager dans les commandos. Pour sa plus grande joie, sa requête fut immédiatement satisfaite. Il se retrouva brutalement environné d’hommes d’un genre tout à fait différent, un corps d’élite de parachutistes appelés « les suicidaires ». Ils étaient rudes et prêts à tout, comme Stan, mais


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certains étaient remplis d’amertume et semblaient s’exposer à la violence et au danger comme s’il s’agissait d’une fin en soi. Ils prirent la mesure de Stan, le trouvèrent particulièrement coriace et l’acceptèrent. Néanmoins sa religion les déconcertait. Ils ne s’étaient jamais imaginé qu’une personne religieuse puisse être autre chose qu’une chiffe molle. Or Stanley n’était pas une chiffe molle.

À un moment de sa formation militaire, Stan et quelque deux mille soldats durent partager une immense salle du champ de foire de Sydney en guise de chambrée. Depuis sa conversion, Stan avait toujours eu pour règle stricte de s’agenouiller près de son lit pour prier, chaque soir avant de se coucher et chaque matin avant le petit-déjeuner. Il se trouvait à présent confronté à une épreuve très difficile : oserait-il s’agenouiller et prier au milieu de deux mille soldats endurcis ?

Stanley estima qu’il ne pouvait pas agir autrement s’il voulait rester fidèle à Dieu et à lui-même. Le premier soir, il tomba à genoux près de son lit de camp. Il sentit en quelques secondes l’onde de choc qu’il venait de provoquer : un silence stupéfait se répandait toutes directions jusqu’aux coins les plus reculés de la grande pièce. Vinrent ensuite les répliques : des rires gras se transformant en un tumulte moqueur. Stanley continua de prier.

Pendant sa formation aux environs de Sydney, Stanley découvrit dans la ville même un centre de loisirs pour militaires sur Goulbourn Street. Dirigé par des baptistes, il était ouvert de dix-huit à vingt-et-une heure tous les dimanches. Stanley se mit donc à naviguer dans la même semaine entre deux environnements totalement opposés : du lundi au samedi, il vivait dans un monde de sergents coriaces qui mélangeaient les insultes aux ordres, un monde de marches forcées, de progressions sur le ventre sous des fils barbelés, d’obscénités auxquelles il fallait essayer de fermer son esprit dans les chambrées.


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Mais ensuite arrivait le dimanche, avec ses cantiques de Charles Wesley ou Fanny Crosby, chantés au milieu de visages joyeux et de voix mélodieuses ! Un dimanche pour renouveler son engagement envers Dieu pendant les moments de prière solennelle et fervente ; pour écouter des commentaires approfondis sur la Bible ; pour inciter ses compagnons d’armes qui n’avaient pas encore fait la paix avec Dieu à agir pendant qu’il était encore temps ; pour partager des sandwichs et du thé servis par des jeunes femmes souriantes aux yeux brillants. L’intérêt de Stanley pour les jeunes filles mit du temps à se développer mais son cœur finit par se laisser gagner par des pensées romantiques. La première à attirer son attention fut une brunette pleine de vivacité prénommée Yvonne. Mais comment l’aborder ? Une chose était sûre : Stanley n’imiterait pas les méthodes d’approche de certains de ses camarades ; il les jugeait trompeuses et sournoises. Il ne mâchait d’ailleurs pas ses mots lorsqu’il critiquait le fait de donner de faux espoirs à des jeunes filles confiantes qu’on laissait ensuite tomber pour d’autres au gré de ses envies.

Stanley pria longtemps et sérieusement pour déterminer si Yvonne était bien « celle que Dieu avait choisie » pour lui. Quand il lui sembla avoir reçu la garantie que tel était le cas, il prit une profonde inspiration et s’adressa à elle dans un coin tranquille du centre de loisirs de Goulbourn. – Yvonne.

Elle leva les yeux et lui sourit gentiment. – Oui, Stanley ?

– Yvonne, répéta-t-il en essayant de se souvenir des paroles d’introduction qu’il avait apprises par cœur. Je suis profondément attiré par toi et, après avoir beaucoup prié, j’ai acquis la conviction que tu étais celle que Dieu me destinait.

Le sourire de la jeune fille s’évanouit aussitôt. Stan poursuivit :


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– Et je voudrais que tu saches qu’il s’agit pour moi d’un engagement solennel et sacré. Tu peux compter sur moi pour que je te reste fidèle jusqu’à la fin de mes jours.

Yvonne blêmit. Puis elle se dit qu’il ne serait pas poli de repousser ce jeune soldat loyal qui irait bientôt combattre et peutêtre mourir pour défendre sa liberté à elle. Elle invita alors Stanley, ainsi que d’autres personnes, à passer deux ou trois dimanches après-midi dans sa famille. Ensuite, elle se fit de plus en plus distante.

Stanley accepta sa déconvenue vaillamment. Ah là là, soupira-t-il. La prochaine fois, je tenterai une approche moins directe. Mais les approches indirectes n’étaient pas le fort de Stanley Albert Dale… dans quelque domaine que ce soit !

Son transfert soudain en zone de guerre mit brutalement fin à ses souffrances amoureuses. C’est avec solennité qu’il adressa à ses amis du centre de Goulbourn Street un dernier au revoir. Tous étaient convaincus de trois choses : premièrement, Stanley ne reviendrait jamais de la guerre ; deuxièmement, il ferait payer aussi chèrement que possible chaque goutte de son sang ; troisièmement, ils ne rencontreraient plus jamais un être qui lui soit comparable.

*** L’unité de Stanley débarqua à Port Moresby en NouvelleGuinée. Les soldats avaient ordre de résister à l’avancée japonaise vers le sud. Leur base se trouvait à Lae, sur la côte nord de l’île. Cela signifiait marcher à pied à travers la boue et la chaleur tropicale pour gagner l’épine dorsale de la Nouvelle-Guinée orientale, à savoir la chaîne montagneuse Owen Stanley, aux contours déchiquetés.

Stanley fut surpris – et enchanté – de constater que presque tous les autochtones qui vivaient le long de la piste menant à ces montagnes étaient déjà chrétiens. En tout cas, chaque village


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semblait avoir pour point de convergence un lieu de culte et les gens étaient extrêmement amicaux. C’est une bonne chose que des missionnaires soient arrivés avant nous, fit remarquer Stan à ses camarades épuisés, sinon nous aurions dû surveiller ces gars en plus des Japonais.

Certains membres des commandos se moquèrent de ces Papous qui chantaient des cantiques. Par la suite, ils eurent cependant des raisons de ravaler leurs paroles, quand des centaines de soldats alliés furent blessés au cours d’affrontements dans les montagnes Owen Stanley. Ces mêmes Papous transportaient en effet les victimes sur des civières – ou sur leurs épaules si nécessaire – le long de la piste Kokoda noyée de boue jusqu’à l’hôpital de Port Moresby. Les soldats se mirent alors à les appeler « les anges aux cheveux crépus ». Mais lorsque Stanley pénétra dans les villages perchés en altitude, la différence le choqua. Il fut frappé par l’apparence ahurie, égarée, des habitants. Leurs yeux étaient sans expression, comme des abîmes ouverts sur le néant. L’Église de Jésus-Christ a oublié ces gens, pensa-t-il.

Plus tard, lors d’une patrouille, ses amis et lui franchirent un col très élevé de la chaîne Owen Stanley. Ils contemplèrent l’immense panorama qu’offrait la vallée de la rivière Markham. Près de l’embouchure du cours d’eau, des Japonais déchargeaient des chalands, des barques à provisions, pour leurs forces armées. Ses camarades n’avaient d’yeux que pour les bateaux mais Stan laissait errer son regard bien plus loin. Au-delà de la vallée, vers l’ouest et le nord, d’autres chaînes de montagnes se découpaient sur l’horizon. Et d’autres encore. Et puis d’autres à nouveau. Chaînes de montagnes sur chaînes de montagnes sur chaînes de montagnes.

L’immensité et le mystère de la Nouvelle-Guinée s’imposèrent à son esprit. Il comprenait mieux maintenant l’impression de grandiose qui avait inspiré les vers suivants à Kipling dans The Explorer, un autre de ses poèmes édifiants :


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Quelque chose de caché ; va et trouve-le ; Va et regarde au-delà des chaînes de montagnes. Quelque chose de perdu au-delà des chaînes de montagnes, De perdu qui t’attend. Va !

Que pouvait-il y avoir de perdu au-delà de ces chaînes de montagnes et qui l’attendait, lui, peut-être ?

Il se souvint alors des « êtres sauvages » qu’ils avaient rencontrés le long de la piste et se dit qu’il devait probablement y en avoir d’autres dispersés sur toutes ces montagnes éloignées. Peutêtre étaient-ils des centaines de milliers. Dans des centaines de vallées inexplorées. Guerroyant entre eux et luttant pour survivre. Ravagés par la maladie et hantés par les démons. Lorsque Jésus était mort sur la croix, n’était-ce pas également pour eux ? Lorsqu’il était ressuscité, n’était-ce pas pour leur donner une vie nouvelle à eux aussi ? Et lorsqu’il avait dit : « Allez dans le monde entier, annoncez la bonne nouvelle à tous les hommes » (Marc 16 : 15), avait-il l’intention de les exclure ?

Non. Ils sont inclus, déduisit Stan. Mais l’Église du Christ a manqué à ses obligations envers eux. Il s’ensuivait logiquement que lui-même, en tant que membre responsable de cette Église, il devait…

Stanley, plongé dans ses réflexions, se mordait la lèvre. Qu’impliquerait une telle tâche ? Apprendre leurs langues, probablement. Sa gorge se serra. Cet étrange charabia de gloussements qu’il avait entendu le long de la route… Comment un Blanc pourrait-il apprendre un tel jargon ? Et même s’il parvenait à parler une telle langue, la grammaire était-elle suffisamment développée pour exprimer des concepts spirituels ? Cette mission exigerait un homme à l’esprit vif, capable de s’adapter. Et un corps solide, se dit Stan qui balayait du regard les cimes dentelées et les gorges qui l’entouraient. Il observa ses


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jambes qui semblaient à peine fatiguées par le trajet. Il remplit ses poumons de l’air raréfié de la montagne. De ce même air qui faisait si souvent haleter ses compagnons plus charpentés, les rendant aussi faibles que des chatons. Il pria tout bas : Seigneur, tu as peut-être des hommes plus compétents pour ce travail, mais s’ils ne veulent pas s’en charger, permets-moi de faire un essai.

Une claque sur son épaule le fit sursauter : « Secoue-toi, mec ! Il y a de la route à faire pour rentrer au camp avant la nuit ».

*** Lors d’un arrêt des combats, Stanley alla jeter un coup d’œil au campement d’une unité de Yankees qui se trouvait dans les parages. En passant près d’une cabine, il entendit le bruit puissant de quelque chose qui jaillissait puis un long soupir. Stan fit un signe de tête à un Américain qui passait par là et lui demanda :

– Excuse-moi mon vieux. C’était quoi ce bruit ? Vous avez un animal en cage avec vous les gars ? – C’était une chasse d’eau, mec.

Stan fit un grand pas en arrière, feignant la surprise.

– Des toilettes avec chasse d’eau sur le front ! s’exclama-t-il, une expression douloureuse dans le regard comme si la réputation des combattants du monde entier venait d’être irrémédiablement ternie.

Stan s’éloigna à grandes enjambées, en secouant la tête. En chemin, il passa devant le mess et aperçut un soldat américain qui étalait de la confiture sur une tranche de pain beurrée. Stupéfait, il regagna sa tente dans le campement australien et chuchota à un autre militaire :

– Je pensais que nous avions une chance contre les Japonais. Maintenant, je n’en suis plus si sûr.


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La mauviette – Dale !

L’aboiement avait été lancé par le commandant, un homme bourru. Stan se mit au garde-à-vous. – Vous avez été choisi avec ces autres soldats pour une mission spéciale. Soyez prêt à partir dès la nuit tombée.

Stan frissonna intérieurement de joie mais il ne manifesta pas la moindre émotion. Dans la soirée, il apprit que son nom avait été rayé de la liste sans raison apparente. Un autre militaire le remplacerait. Son remplaçant ne revint jamais du raid. C’est la deuxième fois qu’un homme meurt à ma place, se dit Stan. Ma vie est bien trop précieuse pour que je la gaspille égoïstement.

*** Stanley ouvrit une lettre que lui avait adressée Sadie et lut : Cher Stan, Après ton départ pour l’armée, Papa est retourné dans la marine marchande. Il voulait participer lui aussi à l’effort de guerre. Il s’est embarqué sur un navire appelé le Ceramic. Je viens d’apprendre que le bateau avait coulé dans l’Atlantique. Papa a sombré avec lui.

Stanley resta longtemps assis avec la lettre de Sadie sur les genoux. Son regard errait rêveusement sur les plaines qui descendaient majestueusement vers le golfe de Papouasie.

*** En 1944, le temps de Stan sous les drapeaux prit fin. Il rentra en Australie. Ayant largement accompli son devoir envers sa patrie, il pouvait désormais retourner, la conscience tranquille, à son premier amour : la Bible et la prédication de l’Évangile. Il étudia à l’Institut biblique et missionnaire de Sydney jusqu’à l’obtention de son diplôme. Il entreprit ensuite une tournée d’évan-


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gélisation en Tasmanie avec William Tate, sous les auspices des Militants de l’Évangile en Tasmanie.

Stan rendit incontestablement cette campagne très vivante ! Illustrant brillamment son discours d’anecdotes tirées de ses connaissances approfondies en Histoire et de son expérience militaire, il captivait son auditoire. Dans la ville de Launceston, une jeune élève infirmière, Patricia MacCormack, assista à l’une des réunions d’évangélisation de Stanley.

Stanley n’essayait pas de charmer qui que ce soit. Il n’en avait pas besoin. Il s’approchait simplement du pupitre, faisait face au public, dans une posture parfaite. Petit de taille mais très grand par le caractère. Une expression franche, honnête, sur le visage. Patricia MacCormack se rendit compte qu’elle accordait une attention toute particulière à ce qu’il disait ainsi qu’à ce qu’il faisait. Quand, par la suite, le 18 novembre 1945, une relation commune présenta cette jeune fille blonde et douce à Stanley, celui-ci ressentit entre eux une communion d’esprit qu’il n’avait jamais rencontrée auparavant avec une autre femme. Ils devinrent amis, puis cette amitié se transforma rapidement en amour.

Cette fois, il n’y eut pas de tentative maladroite pour parvenir à la bonne approche. Cette fois, l’amour romantique et la volonté de Dieu se confondirent vraiment pour Stanley Albert Dale.

Mais Patricia était plus jeune que Stanley et il lui restait à terminer sa formation à l’école d’infirmières. À la même époque, Stanley vit poindre l’espoir enthousiasmant de satisfaire son désir de retourner dans l’intérieur de la Nouvelle-Guinée en tant que missionnaire. Alex Gilchrist, son vieil ami et père spirituel, était devenu le secrétaire général pour l’Australie d’une société missionnaire internationale appelée Unevangelized Fields Mission (Mission en territoires non évangélisés). Or, les territoires non évangéli-


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sés étaient précisément le genre d’endroit où Stanley rêvait de se rendre !

Il fit acte de candidature, fut accepté pour servir au fin fond de la Nouvelle-Guinée et se retrouva bientôt en train de visiter des églises de Nouvelle-Galle-du-Sud, de Tasmanie et de Victoria afin de faire connaître sa mission et d’obtenir un soutien pour l’accomplir. À la fin de l’année 1947, il posa à nouveau le pied en NouvelleGuinée, cette fois comme soldat pour le Christ, armé d’une bible et non plus d’une mitrailleuse Vickers.


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Chapitre 8

La minute implacable À Wasua, au quartier général de l’UFM – la Unevangelized Fields Mission (Mission dans les territoires non évangélisés) – situé près de l’embouchure de la rivière Fly, Stan découvrit sa première affectation : instituteur parmi les chasseurs de têtes suki et zimakani vivant dans une région de lagunes marécageuses à quelque trois cents kilomètres de Wasua par voie fluviale.

Il ne s’agissait pas d’une mission facile. Aux yeux des jeunes Suki, plus de deux ou trois jours d’école par semaine remettaient totalement en cause leur manière de vivre. Le journal intime de Stan relate pour l’année 1948 de nombreux faits qui l’attestent.

Ses élèves lui dérobèrent des couteaux, des assiettes, des casseroles, des poêles, ainsi qu’un bien qui lui était particulièrement précieux : son insigne où l’on pouvait lire Revenu du service actif. Il le chercha pendant trois jours, en vain.

Pour aggraver ses problèmes, Stan vivait presque totalement isolé des autres missionnaires. Pendant de longues périodes, il ne recevait des provisions et du courrier qu’une fois par mois, ou à chaque fois qu’une embarcation fluviale venait à s’arrêter près de son île isolée dans la lagune de Daviumbu. Des journées torrides succédaient sans fin à de longues nuits oppressantes tandis qu’il se consacrait à sa tâche de maître d’école,


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un travail tyrannique, quasi impossible à effectuer. L’après-midi et le soir, il maintenait son esprit en éveil par l’étude de la Bible et de la philosophie morale, et par l’apprentissage des langues zimakani et motu. Ou il écrivait des lettres à ses amis et aux personnes qui le soutenaient financièrement en Australie. Il lisait et relisait aussi les lettres touchantes de Patricia MacCormack qui avait à présent terminé ses études d’infirmière en Tasmanie et s’était inscrite à l’université où lui-même avait étudié : l’Institut missionnaire et biblique de Sydney. Il se demandait parfois si l’hostilité des Zimakani à l’égard de sa tâche impopulaire ne risquait pas de mettre sa vie en danger. Il s’aventurait néanmoins chaque week-end dans les villages entourant la lagune pour prêcher, même si peu de monde l’écoutait.

Stanley prit courage et persévéra, mais des problèmes d’une nature différente commencèrent à s’amonceler. Certains de ses collègues missionnaires, après l’une de leurs rares visites à l’avantposte qu’il occupait, rapportèrent à Wasua qu’il était parfois « trop dur avec les autochtones » ou qu’il commettait l’erreur de ne pas s’appuyer suffisamment sur les chefs locaux pour le règlement des conflits entre membres de la tribu.

Mais, tout comme Stanley n’avait pas permis à l’isolement, à la solitude, à l’atmosphère oppressante, à la malaria et à l’hostilité des villageois de le décourager, il ne se laissa pas non plus déboussoler par quelques critiques émanant d’autres missionnaires. Il avait l’habitude d’émettre des opinions que personne ne partageait. Mais ses soucis dans ce domaine allaient se multiplier.

En septembre 1948, George Sexton, le responsable de la mission sur le terrain, décida qu’il était temps pour Stanley de faire une pause dans son travail d’enseignement à Daviumbu. Dès le jour de son arrivée en Nouvelle Guinée, Stan avait fait connaître son souhait de remonter la puissante rivière Fly jusqu’à sa source, dans les Star Mountains jusque-là inexplorées, afin d’y découvrir des tribus qui n’avaient encore jamais entendu la proclamation de l’Évangile.


La minute implacable

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Sexton donna son feu vert à Stanley, Ted Hicks, Fred Dawson et Nigel Gore, un Néo-Zélandais. Quelques jours plus tard, leur matériel rangé dans le nouveau bateau de la mission, le Maino II, ils partaient à la conquête des Star Mountains.

Stanley exultait. Cela se rapprochait du destin auquel il avait rêvé en venant en Nouvelle-Guinée. Lorsqu’ils furent aussi près des montagnes que le leur permettaient les rapides, Stan et Nigel quittèrent le Maino II et, accompagnés de porteurs, partirent à la découverte de l’arrière-pays. Pendant des semaines, ils parcoururent les contreforts, se mesurant joyeusement aux pentes raides et aux marécages nauséabonds. Se frayant un passage à travers des forêts de fougères géantes. Traçant leur chemin au milieu d’une multitude de racines et de lianes aux allures de pièges. Explorant des couloirs de forêts alpestres remplies de mousses que les nuages gorgeaient d’eau. Pourtant, arrivés au point le plus haut de ces contreforts, Stanley et Nigel se trouvaient encore à plus de trois jours de marche des légendaires Star Mountains culminant à trois mille mètres, là où vivaient des tribus fortement peuplées toujours coupées du reste du monde. Le long du chemin, ils rencontrèrent de petits groupes d’autochtones à l’allure fuyante, auxquels ils arrachèrent avec beaucoup de difficulté un échantillonnage réduit de vocabulaire tribal destiné à leur servir de guide dans la traversée de cette région inconnue. Au début de la randonnée, Stan écrivit :

Mes pieds se sont rapidement couverts d’ampoules à cause de mes nouvelles bottes. À partir de ce moment, je me suis mis à marcher pieds nus. Bientôt les herbes coupantes ont sérieusement entaillé ma chair. Comme chaque coupure s’est transformée en douloureuse plaie, la marche est devenue (et c’est là qu’apparaît un euphémisme typiquement « daléen ») inconfortable ».

Pendant ce temps, leurs collègues restés sur le Maino II se retrouvaient confrontés à un problème différent. En effet, le niveau de la rivière était brutalement descendu en une nuit, laissant le bateau échoué sur un lit de graviers ! Le capitaine pensait que la


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rivière resterait à sec pendant longtemps, ou qu’une crue soudaine ferait déferler des montagnes des trombes d’eau qui risqueraient de submerger le Maino II avant qu’il ait pu être correctement redressé. Il dépêcha alors Fred Dawson dans un petit canot (appelé « skiff ») avec pour mission de parcourir en sens inverse les quatre cent cinquante kilomètres qui les séparaient du lac Murray d’où il appellerait par radio Wasua afin d’obtenir de l’aide.

Mais la nuit suivante, le niveau de la rivière remonta, remettant le Maino II à flot. Le capitaine décida de descendre immédiatement le cours d’eau, avant que son niveau ne baisse à nouveau et ne mette alors en danger le seul grand navire de la mission. Des semaines plus tard, Stanley et Nigel revinrent de leur odyssée dans la jungle et trouvèrent un mot les informant qu’ils devaient rentrer à la base du mieux qu’ils pouvaient, en radeau ou en canoë. Ce qu’ils firent !

Ils se construisirent un radeau en attachant solidement ensemble des troncs d’arbres puis se taillèrent des pagaies. Ils se mirent ensuite en route le long des innombrables méandres de la rivière Fly infestée de crocodiles. Ils naviguaient parfois, et d’autres fois, ils se laissaient simplement dériver. Des semaines d’activité sportive intense avaient préparé chacun de leurs muscles à déployer le maximum d’efficacité. Après avoir débarqué au bout d’une longue plage sauvage au soir du 25 novembre, Stan et Nigel traînèrent leurs paquetages sur le rivage et contemplèrent avec regret le sable doux et tentant. Puis la même pensée leur traversa soudain l’esprit. Un coup d’œil leur suffit pour se lancer mutuellement un défi. Aussitôt ils s’élancèrent. Battant l’air des bras, poussant des hurlements de joie, ils firent la course en foulées bondissantes jusqu’à l’autre extrémité de la plage puis ils partirent en sens inverse. Ensuite, leur dîner avalé, ils s’endormirent sous les étoiles tropicales.

À partir du 1er décembre, la Fly les emporta sur environ cent cinquante kilomètres le long de la frontière avec la NouvelleGuinée hollandaise, un pays qui ravissait Stanley davantage encore que la Papouasie-Nouvelle-Guinée car on le disait aussi vaste et encore plus mystérieux.


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Nigel et Stanley accostèrent près d’un village nommé Boset. « Un orchestre de fifres (des flûtes) en bambou et de tambours vint nous accueillir » écrivit Stan. Il quitta Boset avec la certitude qu’un jour – il ne pouvait préciser quand – il apporterait l’Évangile du Christ à la Nouvelle-Guinée hollandaise.

Le 3 décembre, un Tom Sawyer et un Huckleberry Finn version Pacifique Sud, barbus et bronzés, s’installèrent à Obo, l’antenne de leur mission située le plus au nord. Nigel laissa tomber son sac devant le porche de la maison missionnaire et posa sa pagaie. Une grande lassitude l’envahit.

Mais pas Stan ! Quelqu’un lui avait remis la cent-quatrième lettre de Patricia. Souriant de toutes ses dents, il gagna rapidement un coin tranquille pour la lire.

*** L’étape qui attendait Stanley était de parvenir à convaincre ses collègues que le moment était venu d’étendre leurs opérations missionnaires aux régions qu’il avait explorées avec quelques camarades, ainsi qu’aux Star Mountains et à la Nouvelle Guinée hollandaise, plus éloignées encore. À cette fin, Stanley rédigea des rapports éloquents fondés sur ses diverses explorations, incitant la mission à remettre immédiatement en cause « la souveraineté jusque-là incontestée de Satan sur les tribus toujours sous son emprise ». Certains de ses comptes-rendus furent publiés dans le périodique australien de la mission Light and Life [Lumière et vie].

Mais ses collègues sur le terrain estimaient qu’il s’agissait d’une décision difficile à prendre. « Nos effectifs sont déjà trop éparpillés, raisonnaient certains. Les ministères mis en place dans les plaines doivent d’abord être consolidés. Lorsque nous aurons obtenu des renforts… »

Pour Stanley, de telles objections n’étaient que des prétextes. Ils étaient symptomatiques d’un manque. Manque de vision ou


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manque de foi… ou les deux. Il continua d’insister, et même de perturber.

Il intitula un jour l’un de ses sermons Les agitateurs de Dieu. Il y citait un passage de The New Acts of the Apostles [Les Nouveaux Actes des Apôtres] d’A.T. Pierson, relatif à un réformateur, le baron Von Welz : De tels hommes sont des agitateurs de Dieu, envoyés pour réveiller la conscience de l’Église, pour façonner ses règles de vie et ses méthodes de travail, conformément à la Parole et à la volonté de Dieu.

Stanley sentait que la mission avait besoin d’un tel homme à ce moment-là et il aspirait à être cet homme. Encore fallait-il qu’il se fasse entendre. Il se mit donc à plaider sa cause oralement et par courrier. Face à des collègues qui ne lui prêtaient aucune attention, il commença à envoyer des lettres en Australie. Et c’est finalement ce qui précipita l’action, mais pas celle qu’il souhaitait.

Le 8 décembre, Stanley démarra la traduction de l’Évangile de Marc en zimakani. Certains de ses élèves, qui se comportaient désormais avec lui en amis, l’aidèrent dans cette tâche difficile. Grâce à ce travail intensif, un aperçu de la signification de l’Évangile finit par s’infiltrer dans l’esprit de quelques-uns de ces jeunes hommes. Le 8 janvier 1949, sept d’entre eux, profondément émus par la prédication de Stanley, ouvrirent leur cœur à Dieu. Stanley écrivit : « Ils semblaient sincères en priant. Je crois qu’ils sont vraiment convertis ». Il se sentit alors encouragé. Les premiers signes d’une moisson en terre zimakani étaient bel et bien apparus !

Le 8 avril fut un jour de joie pour Stanley et ses apprentis traducteurs : ils venaient d’achever la première ébauche de l’Évangile de Marc en zimakani !

Le 24 avril, Stanley baptisa l’un des sept jeunes dans la lagune. Le lendemain, la foudre le frappa.


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En milieu de matinée, une embarcation fluviale entra en haletant dans sa lagune. Elle apportait du courrier. Stanley ouvrit l’une des lettres et reçut un choc à la lecture de ces lignes : Nous soussignés, membres du conseil local de la mission, avons voté la cessation de votre activité sur le terrain. Notre décision a été entérinée par le conseil central, en Australie. Veuillez faire vos bagages et partir dans les meilleurs délais.

Il poursuivit sa lecture. La lettre exprimait la reconnaissance de ses auteurs pour la remarquable contribution de Stanley à diverses actions. Parallèlement, son « individualisme marqué, ses propos excessifs lorsqu’il dirigeait, et son attitude vis-à-vis des autochtones » (une allusion aux précédents reproches qu’il avait suscités) avaient infléchi la balance en faveur de son renvoi.

Il existait une autre raison. Le conseil local craignait – peutêtre à juste titre – que les lettres franchement critiques que Stanley adressaient à ses amis en Australie ne risquent de saper la confiance des donateurs dans la manière dont la mission auprès des Papous était menée. La gorge de Stanley se serra. Il ferma les yeux. Ses espoirs et ses rêves venaient de voler en éclats. Il regarda, posé sur la table, le premier jet de l’Évangile de Marc récemment achevé, puis ses yeux cherchèrent de l’autre côté de la baie le village où les chrétiens zimakani se réuniraient bientôt pour prier.

Il avait tellement espéré conduire ces jeunes croyants à la maturité dans le Christ et parfaire cette ébauche de traduction. Et maintenant…

Stanley redressa les épaules, prit une profonde inspiration, regarda droit devant lui et murmura : Ainsi donc, c’est ce que voulait dire Kipling en parlant de « minute implacable ».

Il quitta la Papouasie sans prononcer la moindre parole négative à l’encontre de ceux qui l’avaient renvoyé. Le voyage de retour lui parut interminable. Daviumbu, Suki, Torerema, Mugu Muga, Wasua. Ensuite, la traversée du Passage


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de Toro pour aller à Daru, puis celle du Détroit de Torres pour gagner Thursday Island où il s’arrêta afin de travailler pour le Service des travaux publics ; en grattant de la rouille, il gagna un peu d’argent pour poursuivre son voyage. Il parvint à Cairns le 13 juin. C’était un jour férié. Un orchestre jouait, comme pour lui remonter le moral.

À Sydney, Alex Gilchrist attendait, espérant que Stanley passerait le voir au bureau de la mission. Il faisait partie du conseil qui s’était senti obligé de confirmer le renvoi de Stanley. La décision peinait Alex. Il n’avait pas été facile de voter contre le maintien de ce garçon fougueux, davantage préparé par sa jeunesse tourmentée à réagir avec promptitude en toute indépendance plutôt qu’à se montrer diplomate, aimable, doué pour le travail en équipe – qualités généralement requises d’un missionnaire. Alex se souvenait des moments où Stanley s’était épanché dans la prière, exprimant le souhait d’être un instrument pour Dieu, d’entreprendre de formidables actions pour lui. Si seulement il pouvait à nouveau prier avec Stanley, le conseiller, lui rappeler que les hommes qui ne font jamais d’erreur ne font généralement rien d’autre non plus ! Mais Stanley ne se rendit jamais au bureau de la mission. Il trouva un emploi dans le Queensland et se mit immédiatement au travail. Il avait à nouveau besoin d’argent pour voyager, cette fois pour parvenir en Tasmanie.

*** 5 novembre 1949 : mariés. La cérémonie a commencé à 16 h 30. Pat était radieuse en satin blanc et crème. La réception a démarré à 17 h 45. Quarante télégrammes. Elle avait compris et continuait de l’aimer.

***


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– C’est un garçon, Stan.

Il faisait frais en cette journée d’août 1950. Stanley regarda par-dessus l’épaule du médecin, vers une porte ouverte. Installée dans un lit d’hôpital, pâle mais souriant fièrement, Pat leva les yeux vers son mari. Son bras entourait un paquet de langes duveteux qui s’ouvraient en corolle autour d’un petit visage rose vif. Stanley s’avança d’un pas allègre, fasciné par la poignante beauté de la mère et du nouveau-né. Et émerveillé à la pensée que Dieu les lui avait donnés tous les deux pour les chérir et les protéger !

Il sourit. Avec une infinie douceur, il toucha les minuscules doigts ridés qui se pliaient et se dépliaient à côté d’un menton orné d’une fossette. Il rêva à l’avenir, aux moments où il enseignerait à son fils les pensées de Dieu et des grands hommes, la sagesse des prophètes et celle des poètes. « David, mon fils » souffla-t-il, le cœur débordant de joie. Un mois plus tard, David tombait malade. Le médecin déploya tous ses efforts pour le guérir. Angoissés, Stanley et Pat priaient à côté du berceau de leur petit garçon. Mais David mourut.

«… triomphe et désastre » avait écrit Kipling. Mais pour Stanley Albert Dale, la formule semblait inversée, et elle accordait un avantage certain au désastre. Ces paroles du Nouveau Testament lui revinrent en mémoire : Nos détresses présentes sont passagères et légères par rapport au poids insurpassable de gloire éternelle qu’elles nous préparent (2 Corinthiens 4 : 17).

Il savait qu’il pouvait constamment s’accrocher à cette espérance. Cependant, il osait croire qu’il pouvait compter sur Dieu pour que, dans cette vie aussi, il fasse triompher sa grâce à travers lui. Un triomphe qui serait visible non seulement des anges et des saints auxquels le paradis était assuré, mais également des


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résidents de ce monde. Non pas pour que chacun admire Stanley Dale, mais pour que Dieu soit l’objet de cette admiration.

Stanley soupira et, à travers les larmes versées pour David, il regarda le diplôme que venait de lui décerner l’Institut d’été de linguistique. Il sanctionnait une formation intensive de dix semaines basée sur une technique de la SIL pour analyser la grammaire et les systèmes de sons des langues non écrites telles que celles parlées en Nouvelle Guinée.

Ainsi équipé, Stan se mit à nouveau en route pour la Nouvelle Guinée, à la recherche d’une nouvelle occasion de mener une mission vraiment pionnière auprès d’une « tribu sans Jésus-Christ ». Pendant ce temps, Pat demeura à Sydney avec Ethel, la mère de Stan.

Moins de deux mois plus tard, un message parvint à Patricia de la part de Stan : Chérie, viens immédiatement s’il te plaît ! J’ai trouvé un endroit pour nous, tout à l’ouest, le long de la rivière Sepik.

Stan et Pat démarrèrent ensemble, en tant que pionniers, un travail à Lumi et à Eritei, au sein de la tribu Wapi. Par la suite, ils proposèrent de placer leur activité sous l’égide d’une association appelée CMML : Christian Missions to Many Lands [Missions chrétiennes dans de nombreux pays].

Cette société missionnaire, la CMML, est une filiale des Assemblées de frères. Cette communauté internationale de chrétiens n’accrédite aucun pasteur ordonné ou salarié mais se développe uniquement grâce au travail de responsables laïcs. Patricia et sa famille soutenaient les Assemblées de frères depuis de nombreuses années et Stanley, sans même avoir subi l’influence de sa belle-famille, trouvait exactement à son goût l’esprit d’indépendance et la hardiesse de ce mouvement dont les acteurs de base n’étaient soumis à aucune domination ecclésiale. Les Assemblées de frères, ainsi que la CMML, acceptèrent d’inclure dans leur mission planétaire Stanley et son œuvre débutante sur les bords de la Sepik. Ils ne lui demandèrent pas pourquoi


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il n’avait servi que deux ans à l’étranger avec l’UFM au lieu de trois ou quatre comme le voulait l’usage. Ils ne demandèrent pas non plus à l’UFM de le recommander. Stanley leur fit une très forte impression et ils s’en tinrent à leur propre jugement. La CMML envoya rapidement d’autres missionnaires rejoindre Stan et Pat sur les rivages de la Sepik et l’œuvre se développa.

Stan travaillait dur à l’ouest de la rivière. En plus de travaux physiques réguliers et de visites d’évangélisation effectuées dans un rayon important, il apprenait la langue de la tribu Wapi qui comptait quelques milliers de locuteurs aux alentours d’Eritei. Lorsqu’il eut acquis une certaine aisance, il commença par écrire plusieurs cantiques : il s’agissait de faciliter le culte des assemblées nouvellement créées. Puis, de façon encore plus stratégique, il mit à profit ses compétences linguistiques récemment améliorées en travaillant à la traduction en wapi de différents passages bibliques. L’expérience des missionnaires modernes, ainsi que l’histoire de l’Église qu’il avait étudiée, l’avaient convaincu que traduire les Écritures dans la langue maternelle de chaque homme était une obligation sacrée. Dans un sermon qu’il délivra en 1950, il proclama :

Il y a quatre cents ans, William Tyndale a été étranglé et brûlé pour avoir offert aux Anglais leur propre Bible. Mais, grâce à la peine qu’il s’est donnée, certains jeunes laboureurs ont acquis une connaissance de l’Évangile supérieure à celle des évêques ! C’est en homme heureux que Tyndale a perdu la vie ! Et aujourd’hui encore, des centaines de jeunes hommes et de jeunes femmes estiment que faire don de leur temps, de leur argent et même de leur vie pour apporter la Parole de Dieu à toutes les tribus de la terre dans leur propre langue est un sacrifice qui en vaut la peine… Des millions d’âmes errantes attendent la Parole qui rend toutes choses nouvelles.

Cependant, une fois encore, Stanley n’allait pas achever la traduction qu’il avait commencée. Pas plus qu’il n’allait rester au


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sein de la tribu Wapi pour aider ses membres à affermir leur foi dans ce Christ vers lequel il les avait conduits.

Après quatre années de service sur les bords de la rivière Sepik, Stan et Patricia retournèrent en Australie pour prendre leurs congés. Ils présentèrent avec joie aux deux sœurs de Stan à Sydney et à la famille de Patricia en Tasmanie leurs deux magnifiques garçons, Wesley et Hilary, nés en Nouvelle Guinée. Ils se mirent ensuite en route pour le Queensland où ils devaient représenter la CMML. Cependant, à mi-chemin, une lettre émanant des porteparole de la CMML en Tasmanie les pria de revenir rapidement. Lors de la rencontre qui suivit, l’un des responsables expliqua à Stan :

– Je suis désolé de t’informer que ton adorable famille et toi-même ne pourrez pas retourner sur notre champ missionnaire près de la Sepik. Stan regarda ses amis droit dans les yeux, attendant la suite.

– Certains sur le terrain s’opposent à ton retour car ils ne sont pas d’accord avec ta manière de discipliner les autochtones.

Une fois de plus, l’œuvre commencée par Stan lui était retirée pour être confiée à d’autres.

Chez Stanley Albert Dale, rien n’est plus difficile à comprendre que sa philosophie de la discipline. D’après les recherches entreprises pour écrire cette biographie, Stan semble ne l’avoir jamais expliquée par écrit. Ceux qui l’ont connu ne l’ont jamais entendu non plus le faire oralement. Certains de ses détracteurs ont conclu qu’il n’y avait en fait aucune philosophie à expliquer. Stan n’avait tout simplement jamais réussi à se maîtriser. D’autres, y compris quelques admirateurs, distinguaient chez lui des habitudes comportementales profondément ancrées depuis l’enfance et ils essayaient de se montrer indulgents, en reconnaissant que chacun de nous a ses faiblesses.


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Mais il existait encore une autre catégorie de gens qui pensaient que les actes de Stan avaient plus de profondeur et qu’ils ne pouvaient s’expliquer uniquement par son passé ou ses habitudes. Ils estimaient que son penchant pour la discipline stricte s’inscrivait dans une stratégie volontariste visant à modeler la matière première humaine de manière à la rendre visiblement « plus chrétienne » en un court laps de temps. Il existe certaines preuves à l’appui de ce point de vue. Stan avait étudié de près les méthodes utilisées par les sergents pour transformer les recrues inexpérimentées en soldats aguerris prêts à obéir à tous les ordres, même au cœur de la bataille. Par ailleurs, ses écrits et ses conversations montrent qu’il considérait son travail missionnaire comme l’équivalent spirituel d’une conquête militaire vitale. Il faut reconnaître que beaucoup parmi ceux qui s’étaient convertis grâce à lui, possédaient réellement un sens remarquable de la responsabilité militaire. Saiga et Donoma, par exemple, faisaient partie des écoliers zimakani qui, dans un premier temps, n’avaient guère apprécié les sérieux efforts fournis par Stan pour non seulement forger leur sens moral, mais également organiser leur vie quotidienne. Néanmoins, tous deux ont fini par considérer Stan comme leur « père spirituel ». Après son baptême, Saiga est demeuré ferme dans la foi, jusqu’à sa mort survenue en 1968. Quant à Donoma, il est devenu l’un des responsables de l’église évangélique de Papouasie. Mais, aux yeux des collègues de Stan en poste le long de la Sepik, les reproches mordants qu’il adressait fréquemment aux personnes dévoyées dépassaient les bornes. « La grandeur d’un missionnaire, c’est de ne compter que sur l’exemple et la persuasion morale » soutenaient-ils. Et c’est ainsi que Stanley Albert Dale fut évincé du deuxième endroit où il servait le Christ en Nouvelle Guinée.

Pour la plupart des missionnaires, le fait d’être renvoyé une fois de leur poste à l’étranger, ajouté aux habituels désagréments


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et frustrations de la fonction, suffisait amplement à les inciter à renoncer définitivement à cette carrière. Et pour les autres, un second renvoi écrasait invariablement ce qu’il restait de leur désir de s’atteler à une tâche aussi astreignante. Mais il y avait un missionnaire qui faisait, comme toujours, exception : Stanley Albert Dale.

Après avoir occupé un emploi d’instituteur en Tasmanie durant une année scolaire (grâce à une lettre de recommandation du directeur des études de Port Moresby), Stanley fit à nouveau acte de candidature à un poste de missionnaire, cette fois en Nouvelle Guinée hollandaise, ce vaste territoire aux mystères impénétrables qui s’étendait à l’ouest des régions qu’il avait précédemment explorées.

Il choisit de contacter la RBMU, Regions Beyond Missionnary Union [Union missionnaire des régions situées au-delà], une parmi au moins quatre agences missionnaires interconfessionnelles créées au dix-neuvième siècle conformément aux principes posés par J. Hudson Taylor, l’un des pionniers de la mission moderne 2.

Fondée en 1873 à Londres, la RBMU avait été la première société missionnaire à répondre au célèbre appel que lança David Livingstone du fin fond de l’Afrique : « Envoyez-moi vos jeunes hommes ! » La même année, la RBMU dépêcha, dans un Congo accablé par la maladie, huit jeunes missionnaires ayant eu pour formation cinq années de service au milieu des taudis des quartiers est de Londres. En l’espace de quelques années, la moitié d’entre eux succomba aux fièvres féroces du Congo, mais d’autres vinrent prendre la relève. Puis d’autres suivirent. Par vagues successives, ces jeunes gens arrivèrent, pleins d’entrain, ne se laissant pas décourager par la certitude qu’au moins cinquante pour cent d’entre eux étaient promis à une horrible mort prématurée due aux maladies tropicales.

2

La RBMU porte à présent le nom de World Team.


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Grâce à leurs efforts, l’Église de Jésus-Christ fut établie sur le vaste territoire situé au nord du centre du Congo.

Le travail au Congo ne constituait que le commencement de l’œuvre. Au début du vingtième siècle, d’autres envoyés s’aventurèrent en Inde et au Népal, traversèrent l’Atlantique pour gagner le Pérou, ou parvinrent à Bornéo entre les deux guerres mondiales.

Le leitmotiv de la mission ne cessa jamais de faire écho aux paroles adressées par l’apôtre Paul à l’église qu’il avait établie à Corinthe : «… annoncer la Bonne Nouvelle dans les régions situées au-delà de chez vous » (2 Corinthiens 10 : 16) – c’est-àdire dans les terres vierges où personne n’avait encore prêché.

Après la Seconde Guerre mondiale, un nouveau projet émergea : la conquête de l’intérieur de la Nouvelle Guinée hollandaise, qui recouvrait la moitié occidentale de cette immense île à peine explorée et connue sous le nom de Nouvelle Guinée. À mesure que la RBMU étendait son champ d’action, de nouveaux bureaux ouvraient dans les villes du monde développé : Philadelphie, Toronto et enfin Melbourne, en Australie. C’est au directeur exécutif de ce dernier bureau que Stanley Albert Dale se présenta en octobre 1958.

W. M. Jarvie regarda Stan de la tête aux pieds. L’œuvre naissante en Nouvelle Guinée hollandaise avait un besoin urgent de renforts. Pour l’instant, la force opérationnelle qui pénétrait dans la vaste région sauvage de l’intérieur du pays n’était composée que de jeunes recrues canadiennes et américaines. M. Jarvie avait hâte de voir sa propre patrie, l’Australie, faire participer sa jeunesse à une action entreprise si près de ses frontières.

Cet homme, ce Dale, songea M. Jarvie, avec sa petite taille mais visiblement beaucoup de force, et ses huit années d’expérience militaire, puis missionnaire, en Papouasie Nouvelle Guinée, pourrait-il, accompagné de son épouse, former le premier contingent australien de la RBMU en Nouvelle Guinée hollandaise ?


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Pendant une heure ou deux, le candidat au départ et l’aimable représentant de la mission discutèrent dans le salon de ce dernier. Ils burent du thé à petites gorgées sous la véranda. Ils se promenèrent dans le jardin. À la fin, M. Jarvie tendit à Stanley un dossier de candidature.

W. M. Jarvie est à présent décédé. Il est trop tard pour lui demander s’il avait réussi à découvrir les raisons pour lesquelles Stan cherchait à devenir membre d’une troisième société missionnaire exerçant à l’étranger. Les lettres laissées par M. Jarvie dans les archives de la mission n’éclairent en rien le sujet. Nous savons simplement qu’il n’a sollicité de références écrites sur Stan ni de la part de l’UFM, ni de celle de la CMML. Il a cependant obtenu oralement des références auprès de son vaste réseau de relations personnelles qui comprenait peut-être des associés de l’UFM ou de la CMML. Quoi qu’il en soit, Stanley soumit sa candidature écrite. Et en mai 1959, le conseil d’administration de la RBMU en Australie se réunit à Melbourne pour prendre une décision lourde de conséquences : accepter ou rejeter la demande de Stanley Albert Dale concernant son envoi en Nouvelle Guinée hollandaise.

– J’ai parlé à des gens qui avaient quelques réserves à son sujet, confia M. Jarvie au conseil, et à d’autres qui ne tarissaient pas d’éloges sur son dévouement sans limite.

– Comment le jugez-vous vous-même ? l’interrogea l’un des participants à la réunion. Jarvie étala sur la table devant lui des papiers couverts du gribouillage de Stan, fait de grandes lettres irrégulières.

– Il se peut que Dale soit un peu trop rugueux à notre goût, commença-t-il, mais l’intérieur de la Nouvelle Guinée hollandaise n’est pas un endroit pour les hommes délicats.

La discussion démarra alors. Elle s’acheva sur la constatation que Stan ne pourrait sans doute pas être chargé d’un « travail de finition » au sein d’une mission de la RBMU mais qu’il saurait


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à l’évidence participer de manière magistrale à la phase initiale exténuante qui comprenait des semaines de marche en territoire inconnu, des travaux éreintants dans la boue et sous la pluie, et une exposition permanente au danger. Lorsque Jarvie eut terminé d’exposer son point de vue, plus aucun doute ne subsistait dans l’esprit de ses collègues : Dieu avait accordé à ce jeune ex-militaire un don spécial pour ce genre de ministère, même s’il n’en avait pas pour d’autres. Et lorsque cette première étape cruciale du travail en Nouvelle Guinée hollandaise serait achevée, le conseil verrait s’il était doué pour d’autres types de tâches.

– Je pense que cet homme mérite qu’on le laisse essayer, conclut Jarvie. Ensuite, nous aviserons.

*** Quatorze mois plus tard, soutenus financièrement par les Assemblées de frères et d’autres amis chrétiens d’Australie, Stanley, Patricia et leurs quatre enfants (Wesley, Hilary, Rodney et la petite Joy âgée de six mois) atterrissaient à Hollandia, minuscule enclave de la civilisation sur la côte nord de la Nouvelle Guinée hollandaise. Stanley émergea de l’avion et se campa sur la fameuse piste d’atterrissage de Sentani. Elle avait été aménagée à l’origine par les forces d’occupation japonaises, était passée ensuite sous le contrôle du général MacArthur, et devenue depuis un aéroport commercial. Son regard erra sur le paysage alentour. Au-delà du terrain d’aviation, les Monts Cyclopes, recouverts par la jungle, s’élançaient majestueusement vers les nuages puis leurs pics réapparaissaient confusément au-dessus des nuées, flottant dans un monde à eux.

Il regarda ensuite vers le sud, là où des contreforts apparemment peu élevés cachaient traîtreusement des chaînes de


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montagnes culminant à plus de deux mille mètres. Il pensa aux nombreuses tribus dont la vie était rude dans ces montagnes et qui ignoraient encore quelle était la véritable destinée de l’homme. Et il pensa aussi à cette plongée dans l’inconnu qu’il osait à présent entreprendre avec sa femme et ses enfants.

C’est ma troisième chance, se dit-il, et avec la grâce de Dieu, ce sera la bonne ! Si son objectif lui échappait à nouveau, il n’y aurait pas d’autre occasion. Les années passaient trop vite.

Cette fois, quelque part dans ces chaînes montagneuses qui ne figuraient sur aucune carte, il trouverait une tribu, sa tribu, à un endroit où ses détracteurs ne viendraient pas s’ingérer dans son travail pour l’interrompre avant qu’il ait eu le temps de le concrétiser. Et, lorsque des difficultés qu’il ne pouvait encore prévoir se présenteraient, il mettrait à l’épreuve sa foi en Dieu et ses théories sur l’exercice du travail missionnaire, avec Pat à ses côtés. De toutes ses forces, il se devrait de combattre ces difficultés jusqu’à ce que la plus grande merveille du monde – une assemblée fondée sur le Nouveau Testament – rayonne dans le cadre le plus improbable de la terre : l’intérieur de la Nouvelle Guinée hollandaise, un enfer resté à l’âge de pierre. Il prouverait ainsi à ses opposants qu’il était l’homme de toutes les situations. Pas simplement un pionnier vagabond, mais aussi quelqu’un capable de perfectionner ce qu’il avait commencé.

Il montrerait cette fois qu’il était un homme véritablement appelé par Dieu et non un fanatique obsédé par l’idée de travailler au milieu d’un peuple primitif comme le suspectaient certains de ses détracteurs.

Stanley serra les mâchoires, en repensant aux vers de Kipling : « Quelque chose de perdu au-delà des chaînes de montagnes, de perdu qui t’attend. Va ! » Il était en route !


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Chapitre 9

Quelque chose de perdu Extrait du journal de Pat. 13 juillet 1960. À 6 h 30 du matin, nous avons dit au revoir à nos amis sur la base côtière de la RBMU. Le pilote Paul Pontier nous a fait survoler des kilomètres de marais où poussent des sagoutiers 3. De vastes étendues hérissées de crêtes dentelées obligèrent le monomoteur à prendre davantage de hauteur. Une immense région marécageuse appelée la Plaine des Lacs leur succéda. Elle était traversée en son centre par la bouillonnante rivière Idenburg qui, tel un python préhistorique terrifiant, ondulait d’un bout à l’autre de l’horizon. Puis apparaissaient, au-delà de l’Idenburg, les vraies montagnes ! Des arêtes en dents de scie, encore dépourvues de nom, forcèrent le petit avion à voler à plus de trois mille mètres d’altitude. Semblable à un insecte vrombissant d’un jaune éclatant, il se faufila par une brèche dans les remparts puis descendit à une vitesse étourdissante dans une vallée appelée la Swart du nom de l’explorateur qui l’avait découverte vingt ans plus tôt. Une piste d’atterrissage de la taille d’un timbre-poste attirait le regard 3

NDE : une sorte de palmiers comestibles.


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au milieu des crêtes vertes. Elle portait le nom de Karubaga et constituait la principale base de la RBMU en Nouvelle Guinée hollandaise.

Le pilote fit un virage encore plus serré sur l’aile. Pendant plusieurs minutes, l’avion descendit en spirale tandis que, devant les hublots, défilait une profusion tourbillonnante de pics, de falaises, de cascades, de jardins d’ignames luxuriants et de villages perchés dont les minuscules maisons étaient surmontées de toits coniques.

Quand le petit engin toucha enfin l’herbe et termina sa course en roulant, ses six passagers contemplèrent par les fenêtres un paysage d’une étrangeté stupéfiante où apparaissaient des êtres à l’aspect le plus bizarre qui soit ! C’était comme si le petit avion les avait fait voyager autant dans le temps que dans l’espace en les transportant dans un monde depuis longtemps oublié. Une foule grouillante d’hommes, de femmes et d’enfants de l’âge de pierre – dont quelques milliers avaient adopté récemment la foi chrétienne – regardaient à leur tour, les yeux plissés, la famille Dale avec un égal étonnement. Le pilote ouvrit la porte et un tumulte de voix s’engouffra dans la carlingue, emplissant l’air d’exclamations composées d’étranges mots polysyllabiques. Puis, tout à coup, des voix aux accents canadien et américain, accueillirent en anglais les Dale dans leur nouveau foyer. Les Nord-Américains examinèrent Stan qui quittait d’un bond le Cessna. C’était à présent un ancien combattant bourru, âgé de quarante-quatre ans, aux manières brusques mais dont l’honnêteté attirait. Et un homme dont on pouvait dire qu’il était son propre maître. Sa paupière droite demeurait constamment plissée après tant d’années passées sous l’éclatant soleil tropical. Son œil ne s’ouvrait entièrement que sous le coup de l’émotion, ce qui était rare. Mais son œil gauche d’un vert lumineux vous lançait un regard pénétrant capable de vous jauger en un instant. Il avait des sourcils broussailleux et des pattes d’oie dont certaines rides se prolongeaient jusqu’à sa mâchoire inférieure.


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Lorsque Stanley Dale leur serra la main, les Américains constatèrent que sa poigne était ferme. Une chose était sûre : celui qui venait grossir leur effectif était un homme déterminé. Tout le montrait : ses propos, ses gestes et son allure. La résolution brûlait en Stan comme une flamme dans une lampe. Et la nouvelle mission démarra. Après avoir aidé Pat et les enfants à s’installer dans l’une des résidences, Stan se présenta au travail avec un marteau, une scie et un tablier de charpentier à la poche gonflée de clous. Malgré ses quarante-quatre ans, Stan travaillait aussi dur et à un rythme aussi soutenu que ses collègues les plus jeunes. De plus, grâce à des jeux de mots importés d’Australie et des citations de Wordsworth, Masefield ou Blake judicieusement choisies, il savait égayer une journée pluvieuse passée à effectuer des tâches ennuyeuses. Stan impressionna les Américains et les Canadiens. Il leur plaisait. Des liens amicaux commencèrent à se tisser.

Mais parfois – tôt le matin ou dans la nuit étoilée – Stan s’en allait à l’écart de la communauté missionnaire pour scruter l’horizon par-delà la vallée, pour communier seul avec Dieu et pour caresser l’espoir d’atteindre un jour une autre vallée, encore plus reculée que la Swart. Celle-ci comptait déjà beaucoup trop de missionnaires à son goût. Stan Dale avait la conviction que les missionnaires devaient toujours être éparpillés de la façon la plus clairsemée possible sur la surface du globe et chacun devait, idéalement, accomplir la tâche de trois ou quatre personnes. Leur Maître leur avait confiée une grande mission lorsqu’il leur avait ordonné d’aller partout dans le monde. Eux s’en éloignaient quand ils commençaient à se rassembler pour améliorer leur confort personnel et profiter d’une meilleure communion – sauf lors de congrès de durée limitée et espacés d’environ une année. Mais l’équipe missionnaire à laquelle les Dale s’étaient joints en Nouvelle Guinée hollandaise ne péchait pas non plus par manque d’idéalisme. Après des voyages de reconnaissance dans


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d’autres secteurs de leur immense vallée, plus densément peuplée que beaucoup de régions de la Nouvelle Guinée hollandaise, ces missionnaires avaient implanté deux autres antennes avec piste d’atterrissage : Kangime en septembre 1960, soit deux mois après l’arrivée des Dale, et Mamit en avril 1961.

Stan participa à l’expansion. Fort de l’expérience qu’il avait acquise dans l’armée en matière d’explosifs, il était fréquemment appelé sur les nouvelles zones d’atterrissage pour faire sauter de gigantesques rochers, ce qui lui valut le surnom de « Dynamite Dale ».

Comme les missionnaires les plus jeunes faisaient des allers et retours à pied entre Karubaga et les nouvelles pistes d’atterrissage, des compétitions s’organisèrent pour déterminer qui parcourait le plus rapidement la distance entre Karubaga et Kangime ou Karubaga et Mamit.

Celui qui essayait de battre le record établi devait tout d’abord comparer l’heure affichée par sa montre à celle d’une personne qui resterait à Karubaga, puis se mettre en route, et traverser à toute vitesse de hautes chaînes de montagnes et des gorges particulièrement encaissées pour parvenir à la cabane qui abritait la radio sur le nouveau site. Une fois l’objectif atteint, quelqu’un entendait à Karubaga une voix essoufflée haleter dans l’appareil : « J’y suis ! »

Stan fut inévitablement entraîné dans la compétition. Le vieux vétéran au caractère bien trempé pourrait-il égaler ses jeunes compagnons en vélocité et en endurance ?

Déterminé à prouver qu’il en était capable, Stan entreprit un jour de se rendre à Mamit. Il distança rapidement ses porteurs dani chargés de dynamite. Escorté d’un autre Dani aux membres robustes qui transportait son sel et une flasque d’eau potable, il fonça droit devant. Mais même le porteur faiblement chargé ne put se maintenir à son rythme. Malheureusement ! Quand Stan, qui avait beaucoup transpiré, commença à se sentir faible, il s’arrêta pour demander au porteur une pincée de sel et une gorgée d’eau


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afin de reprendre des forces et de se rafraîchir. Mais son escorte était hors de vue. Plutôt que de perdre de précieuses minutes, Stan accéléra, en dépit de sa faiblesse et de sa soif.

À son arrivée à Mamit, il délirait. Il s’affala sur le sol de la cabane et resta couché là. Il récitait les hauts faits de l’Histoire à des collègues inquiets qui lui présentaient du sel et de l’eau. Quand il eut enfin repris ses esprits, ils lui annoncèrent une bonne nouvelle : il avait battu le record haut la main !

*** Stan passait une bonne partie de son temps libre penché audessus d’une carte de la Nouvelle Guinée hollandaise. L’Aviation militaire américaine l’avait tracée en utilisant presque exclusivement des clichés aériens. Il notait soigneusement les détails connus sur le territoire et s’intéressait également aux espaces laissés blancs.

Il écouta un jour Bob Johannson, un pilote de la MAF [Mission Aviation Fellowship] décrire une vallée aperçue depuis le ciel. Elle se trouvait dans une région particulièrement accidentée des Snow Mountains. Plus tard, Stan la localisa sur sa carte. La rivière qui la traversait du nord au sud ne portait pas de nom, comme tant d’autres rivières en Nouvelle Guinée hollandaise. La vallée se situait loin de toute antenne missionnaire et de tout poste gouvernemental hollandais, mais il était possible de l’atteindre à pied. Pour une raison que Stan ne parvenait pas à comprendre parfaitement, la vallée semblait l’appeler. Il réfléchissait et priait. Il finit par faire part de son intérêt à Bob Johannson qui lui répondit : « Je peux t’emmener survoler la zone si ça te tente ».

Bien sûr que cela le tentait ! Au début de l’année 1961, il aborda la question avec ses collègues : – Nous nous sommes bien établis dans les principaux secteurs de la Swart, argumenta-t-il. Pourtant, à peu près tous les trois mois,


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une nouvelle famille missionnaire nous rejoint. Ne devrions-nous pas à présent explorer de nouveaux champs d’action ?

Cette perspective fascinante leur plut et leur parut inspirée par Dieu. Stan écrivit : En mars a eu lieu notre congrès annuel qui a été un moment richement béni… Lors de cette réunion, Pat et moi avons exprimé notre souhait de partir à la rencontre d’une tribu n’ayant absolument jamais entendu l’Évangile. Les participants à la conférence ont estimé que cela semblait être la direction indiquée par le Seigneur.

C’est ainsi que le 20 mars 1961, les collègues de Stan dans la Swart lui offrirent l’occasion de réaliser son rêve. Ils le mandatèrent officiellement, ainsi que Pat, pour qu’ils occupent au nom du Christ cette vallée inconnue et sans nom qui appelait Stan depuis la surface de sa carte aérienne. Mais Stan et Pat n’allaient pas partir seuls. L’assemblée décida que Bruno de Leeuw, un célibataire à la voix douce récemment arrivé du Canada, participerait avec eux à l’extension du travail dans cette région. Les Dale approuvèrent cette résolution.

Stan informa ses donateurs en Australie que Bruno de Leeuw et lui-même parcourraient à pied la distance qui les séparait de la nouvelle zone en une semaine. « Priez pour nous pendant ce déplacement, leur demanda-t-il. La tribu que nous allons rencontrer n’est sous le contrôle de personne et sa langue est inconnue. La seule chose que nous connaissions d’elle est sa situation géographique ». La première étape consistait en un vol de reconnaissance.

*** Dans la vallée inconnue, le soleil se levait doucement sur le village de Balinga. De sa position élevée à l’extrémité de la vallée de l’Heluk, le village offrait une vue panoramique à la fois sur les


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versants ennemis à l’est de la rivière et sur de nombreuses crêtes et gorges appartenant à ses alliés à l’ouest.

Dans la faible lumière de l’aube, Sunahan et son frère Kahalek descendaient, armés jusqu’aux dents, le long d’une pente qui menait à leur jardin près de la rivière. Ils scrutèrent le cours d’eau avec le plus grand soin, à la recherche du moindre indice qui indiquerait que leurs ennemis de Kobak avaient construit un pont durant la nuit. En effet, le temps de la guerre, commencé plusieurs lunes auparavant avec le meurtre de Selambo, n’était pas révolu, loin de là.

N’ayant aperçu aucune trace d’incursion ennemie, les deux hommes se dirigèrent vers le centre de leur jardin. Ils y déposèrent leurs armes et se mirent à creuser pour déterrer des patates douces. De temps à autre, ils levaient les yeux avec méfiance vers les pentes de leurs adversaires de l’autre côté de la rivière. Sur ces pentes, ils pouvaient distinguer chaque jardin délimité par un mur de pierres, et chaque village ennemi environné par la fumée des feux de cuisson. Mais les adversaires eux-mêmes n’étaient pas en vue, au grand soulagement de Sunahan et de Kahalek. Soudain, Sunahan eut l’impression qu’un vol d’hirondelles passait à côté de lui à toute vitesse. Aussitôt après, l’une des « hirondelles » enfonça sa tête dans le flanc de Kahalek.

– Embuscade ! hurla celui-ci, en arrachant d’un coup sec la pointe barbelée de sa chair.

Comme mus par une même pensée, les deux frères s’emparèrent de leurs armes et, à travers une violente pluie de flèches, se précipitèrent vers un muret de pierres, à l’extrémité de leur jardin.

– J’ai été à nouveau touché ! cria Kahalek, puis il ajouta : Mobahai… Mobahai… Je dois parvenir jusqu’à toi !

Sunahan sauta au-dessus du mur. Il se retourna immédiatement pour voir si Kahalek…


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Au comble de l’angoisse, il constata que Kahalek était étendu, mourant, à trois pas seulement du lieu sûr. Un essaim de guerriers ennemis continuaient de lui transpercer le corps de « roseaux ». Un autre adversaire, qui portait un lourd vêtement de guerre en rotin, se tenait juste à l’extérieur du mur, l’œil fixé sur Sunahan. Une flèche était prête à jaillir de son arc. Mais il ne la lança pas car Mobahai, le sol sur lequel se dressait Sunahan, était le refuge kwalu du secteur nord-ouest de la vallée de l’Heluk, tout comme Ninia l’était pour la région centrale. L’attaquant se tenait simplement prêt, au cas où Sunahan quitterait l’abri pour tenter de venger la mort de son frère.

Mais dans sa fureur, Sunahan oublia qu’il n’avait pas non plus le droit de faire la guerre tant que ses pieds reposaient sur le sol sacré, même si la flèche qu’il avait à la main pouvait facilement atteindre les meurtriers de son frère. Avec un cri de rage, il banda son arc et expédia une flèche vers l’homme qui l’observait. Les yeux de ce dernier s’écarquillèrent de surprise incrédule lorsque la corde vibra.

– Ce jeune de Balinga ne comprenait-il donc pas les wene melalek ?

La flèche de Sunahan toucha le vêtement de guerre de son adversaire et s’arrêta net.

– Tu as de la chance ! hurla l’homme par-dessus le grondement de la rivière toute proche. Si ta flèche avait fait couler mon sang, tes propres amis t’auraient jeté dans l’Heluk ! Sunahan frémit en se rendant compte de ce qu’il avait fait. L’espace d’un instant, il s’attendit à voir son ennemi violer à son tour les wene melalek et riposter. Mais l’homme battit simplement en retraite, fidèle au code des anciens. Sunahan brûlait de honte.

D’autres hommes de Balinga arrivaient à présent, dévalant de la haute crête qui surplombait le refuge. Les attaquants disparurent en direction de la rivière, abandonnant le cadavre de


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Kahalek, monticule sanglant hérissé de flèches sur les feuilles vertes du jardin.

Sunahan gagna prestement un poste d’observation proche. Il était curieux de découvrir comment ses ennemis en fuite traverseraient la rivière sans disposer d’un pont. N’en croyant pas ses yeux, il les vit passer sur l’autre rive en marchant tranquillement. Ils donnaient l’impression de flotter au-dessus des rapides écumeux ! Sunahan concentra alors son regard et aperçut sous leurs pieds ce qui ne lui était pas apparu du haut de crêtes plus élevées, à la faible lueur de l’aurore : un pont blanc !

Il découvrit plus tard comment les ingénieux habitants de Kobak avaient dissimulé la passerelle en la rendant blanche. Pendant la nuit, ils avaient installé à la va-vite des troncs qui reliaient les deux rives à un endroit où le cours d’eau se rétrécissait. Ils les avaient recouverts de grandes feuilles de kobak (un arbre qui pousse en abondance à l’est de l’Heluk, d’où le nom de la région.) L’envers des feuilles de kobak est d’un vert presque blanc. Ils avaient ensuite attaché les feuilles au pont en mettant le dessous en évidence. Cela rendait la construction pratiquement invisible au-dessus des eaux bouillonnantes, en particulier dans la semi-obscurité du petit matin. La colère de Sunahan se teinta d’admiration. Il croyait que nul ne pouvait l’abuser mais on l’avait visiblement trompé. Et cette supercherie avait coûté la vie à Kahalek. À présent, il se demandait ce que son péché allait lui coûter à lui !

*** – Il paraît que tu as lancé une flèche alors que tu te tenais sur le sol sacré ! Les prêtres de Balinga entouraient Sunahan, les sourcils froncés, la mine consternée.


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– C’est vrai, mes pères, confessa-t-il, les yeux fixés au sol. J’avais le cœur gros à cause de la mort de mon frère. J’ai oublié une partie des paroles anciennes et j’ai tiré une flèche. Mais elle n’a pas fait couler de sang. Le vêtement de guerre de mon ennemi l’a déviée de sa course et elle est tombée par terre. Que dois-je faire ? Les prêtres se consultèrent dans la maison de Kembu puis rendirent leur verdict.

– Tu es encore un jeune homme qui n’a pas été introduit dans le mystère du kwalu, ni dans celui du morowal, et tu n’as pas encore bien assimilé les paroles sacrées. Nous te condamnons à sacrifier un porc aux esprits kembu pour l’expiation de ton péché.

*** Tandis que la fumée du sacrifice de Sunahan s’élevait vers les cieux, les Yali entendirent un bruit : celui du petit avion jaune de Bob Johannson qui descendait en spirale depuis le col de la Mugwi.

Par une trouée dans les nuages rougeoyants, Stanley et Bruno aperçurent une gigantesque cuvette triangulaire qui profitait pleinement de la clarté du ciel : l’extrémité nord de la vallée. Le pilote vira à nouveau sur l’aile et ils passèrent par la trouée. Ils descendirent en tournoyant entre les trois barrières naturelles dentelées qui avaient fait de cette vallée un monde à part jusque-là.

Stan remarqua que deux torrents de montagne confluaient à l’extrémité de la vallée pour former la rivière principale de la région. Artère centrale de la vallée, entourée de gorges, elle faisait penser à un gigantesque Y. C’est pourquoi, en attendant de découvrir son véritable nom, Stan et Bruno l’appelèrent la vallée « Y ». Et à la jonction des branches de cet énorme Y, ils virent une éventuelle piste d’atterrissage.


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Près de ce point, un panache de fumée attira leur attention vers un village haut perché et étendu : Balinga. Des guerriers effrayés se dispersèrent lorsque l’avion descendit en piqué au-dessus d’eux. « Ce sera le premier village que nous atteindrons lorsque nous arriverons à pied par le col » fit remarquer Stan à Bruno.

Ils survolèrent à nouveau la vallée pour tenter de trouver une autre piste d’atterrissage possible. Ils ne virent qu’un seul endroit, une pente entre deux villages contigus. Au centre de cette pente s’élevait un petit tertre surmonté d’un curieux bâtiment plus haut que les autres et entouré d’un mur de pierre circulaire. Partout où leur regard se posait en dehors de ce site, il n’y avait qu’arêtes aiguës et épouvantables défilés qui écartaient toute possibilité d’aménagement d’une piste. Au-dessus de ce second endroit, Stan et Bruno jetèrent des objets coupants en acier comme cadeaux pour les villageois de la région. Puis ils repassèrent par le col pour regagner la base éloignée de Johannson à Wamena. Dans la vallée qu’ils venaient de quitter, une population ébranlée émergea de milliers de cachettes et se réunit à l’air libre, dans les jardins ou les villages, le regard fixé sur le haut col de la Mugwi, là où les nuages s’étaient à présent refermés derrière l’intrus bourdonnant.

– Qu’est-ce que cela veut dire, frère ? demanda Wanla à Andeng. Cet oiseau-esprit vrombissant qui jette des objets du ciel…

Andeng n’avait pas de réponse à apporter. Les esprits savaient-ils eux-mêmes ce que signifiait cet étrange phénomène ? Et s’ils le savaient, montreraient-ils aux prêtres ce qu’ils devaient éventuellement faire ? Andeng trembla.


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Chapitre 10

Au-delà des chaînes de montagnes Une fois leur reconnaissance effectuée, Stan et Bruno, accompagnés de leurs cinq porteurs dani et de leurs deux guides, se frayèrent un chemin en direction de la vallée de la Mugwi, située dans la célèbre gorge de la Balim. Ils gravirent péniblement mais avec ténacité des pentes sur lesquelles s’étageaient des plantations de patates douces. En chemin, ils virent de nombreux villages d’altitude dont les huttes dani étaient coiffées d’un toit pointu. Ils essayèrent dans chaque village de recruter des porteurs intérimaires mais rencontrèrent peu de succès. Les hommes de chaque hameau semblaient craindre les habitants du hameau voisin. Plus les randonneurs grimpaient, plus les montagnes qui se dressaient devant eux devenaient abruptes. Finalement, haletant comme des coureurs de fond, ils dépassèrent la dernière habitation humaine et se retrouvèrent face à des flancs de montagne caressés par le brouillard. Tout là-haut les attendaient les lointaines forêts alpines. La rivière Mugwi, dont le grondement couvrait leurs voix lorsqu’ils étaient plus bas, n’était ici qu’un filet d’eau au murmure étouffé. Les grimpeurs pénétrèrent dans les forêts alpines sous une pluie torrentielle. Des arbres noueux, ruisselant de pluie et couverts


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de mousse, d’orchidées, de champignons et de lianes emmêlées, formaient une voûte menaçante au-dessus de leur sentier. À une altitude plus élevée, la mousse se densifiait et assourdissait tous les sons. Les deux explorateurs et leurs aides devaient hausser le ton pour être entendus à une distance de quelques mètres.

Après la pluie, un brouillard froid descendit sur eux. Il les plongea dans d’épaisses ténèbres et glaça la transpiration qui trempait leurs chemises. Bruno s’arrêta pour déballer un pull-over supplémentaire. Il l’enfila en tremblant, puis pressa le pas afin de rattraper ses compagnons avant de ne plus pouvoir les retrouver dans la brume. Ils n’entendraient pas ses appels s’il se perdait en chemin. Ce silence ne ressemblait à rien de ce qu’il avait connu jusque-là. Il paraissait irréel. Heure après heure, ils continuaient de grimper. Le brouillard s’épaississait autour d’eux. Ses gouttes se multipliaient comme des amibes. Dans l’après-midi, Yamwi, un habitant des alentours de la Mugwi qui servait de guide principal au groupe, se mit à marcher à plus vive allure vers une grotte où il savait qu’ils pourraient se protéger des températures glaciales de la nuit. Certains des Dani accélérèrent aussi le pas pour ne pas perdre Yamwi de vue, mais Stan et Bruno, ainsi que les autres Dani, se laissèrent distancer et se retrouvèrent bientôt dans l’obscurité avec une tente pour tout abri, mais pas le moindre sac de couchage ! Les premiers Dani avaient emporté la plupart des paquetages sans prendre conscience que la nuit tomberait aussi vite.

Et c’est ainsi que, pendant que les autres Dani et Yamwi se blottissaient et se réchauffaient autour d’un feu dans une grotte calcaire, Stan, Bruno et le reste de l’escorte passaient une nuit blanche à grelotter sous la pluie et dans le vent. Le lendemain matin, Yamwi et son groupe revinrent sur leurs pas et découvrirent Stan et Bruno, l’esprit embrouillé par le froid et l’air défait par le manque de sommeil. Inutile de préciser que Stan ne se priva pas de leur adresser quelques remarques cinglantes. Bien que leur erreur n’ait pas été intentionnelle, les Dani se sentirent vexés.


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Réchauffés par le soleil matinal, les randonneurs se lancèrent à l’assaut d’arêtes toujours plus hautes et passèrent le col de la Mugwi à trois mille mètres d’altitude. Mais, alors qu’ils commençaient à descendre vers la vallée de l’Heluk, la pluie froide se remit à tomber, les glaçant jusqu’à la moelle. Stan utilisa du kérosène pour faire brûler le bois humide et chacun put alors se réchauffer avant de reprendre la route. Mais la piste traversait à présent de profonds bourbiers qu’un épais gazon d’herbes alpines cachait traîtreusement. À chaque fois qu’ils posaient le pied sur une zone fragile, elle s’affaissait et ils se retrouvaient plongés dans la vase. Après les bourbiers, ils redescendirent sous la limite des arbres. Yamwi et Emeroho, un jeune Yali qui s’était aventuré à l’extérieur de la vallée de l’Heluk quelques mois plus tôt, continuaient d’ouvrir la voie. Stan et Bruno se retenaient à grand-peine d’accélérer. La vallée inconnue et son peuple inconnu n’étaient plus qu’à quelques heures de marche.

Malgré cet enthousiasme, chaque membre du groupe passait par un moment de doute. Dans quoi s’étaient-ils embarqués ? Quel genre d’individus les attendaient en bas et que risquaient-ils de leur faire ? Lors de leur dernière nuit dans un avant-poste appelé Hetigima, les membres de la tribu locale les avertirent, en désignant d’un air sinistre le col de la Mugwi, qu’au-delà vivait un peuple à l’hostilité implacable.

*** À plusieurs centaines de mètres en contrebas, quatre femmes yali de Balinga – Kopai, Yal, Mul et Wo – avaient été encerclées par des guerriers du village de Yabi, un allié de Kobak. Malgré l’inutilité d’une telle action, elles tentèrent de s’enfuir. Plus leurs ennemis, qui riaient aux éclats, leur lançaient de flèches, plus leur course se ralentissait. L’une après l’autre, les quatre femmes s’effondrèrent et demeurèrent immobiles au milieu des champs d’ignames qu’elles avaient labourés.


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La dernière à tomber fut Kopai. Juste avant de mourir, elle marcha pesamment, transpercée de multiples flèches, jusqu’à l’endroit où l’on pouvait voir le mur de pierres de Mobahai recouvert de mauvaises herbes. Mais, à l’inverse de Sunahan, elle n’y chercha pas refuge. Elle se détourna au contraire avec un sentiment d’horreur presque aussi fort que celui qui l’avait poussée à échapper à ses ennemis.

Car les esprits kembu de cet endroit n’étaient pas ses dieux. Ils n’étaient les dieux que d’une moitié de la population de l’Heluk : la moitié masculine. En fait, la gloire des esprits kembu qui hantaient ce lieu ne pouvait augmenter que dans la mesure où les femmes étaient exclues de leur présence. Le sol sacré de Kembu n’offrait par conséquent aucun refuge à Kopai. Si elle s’y était risquée, même pour échapper à la mort, elle n’aurait obtenu qu’une condamnation à la peine capitale et la sentence aurait été exécutée par sa propre famille. Elle préféra mourir aux mains de ses ennemis.

Bien qu’il fût désormais trop tard pour Nindik, Alisu, Kopai et d’autres encore, les ambassadeurs d’un Dieu désireux d’être le berger de la population tout entière, se trouvaient à présent à proximité. Il avait fallu du temps, beaucoup de temps, pour que des personnes telles que celles-là s’attaquent à cette haute barrière glaciale. Mais ils l’avaient finalement franchie et ils approchaient aussi vite que leurs membres fatigués le leur permettaient.

Bruno suggéra qu’Emeroho les précède afin de préparer les gens de la vallée à leur arrivée, mais Stan était d’un avis contraire. Il était arrivé dans le passé, à l’époque des premiers contacts entre Européens et Mélanésiens, que des guides se transforment en traîtres au dernier moment ; ils annonçaient que leurs employeurs étaient de méchants hommes qu’il fallait tuer sans leur laisser le temps de jeter un sort mortel au peuple. Un tel revirement chez un guide autochtone pouvait parfois se produire pour une broutille : une déception lors d’un échange


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commercial effectué des années plus tôt ou même le désir enfantin d’assister à un spectacle. Semblable guide déclara par exemple un jour à des guerriers papous que deux voyageurs blancs qui traversaient la région étaient immortels. « Si vous tirez des flèches sur eux, expliqua-t-il, vous verrez les projectiles dévier de leur trajectoire ». Enthousiastes à l’idée d’observer ce phénomène d’indestructibilité, les guerriers lancèrent une volée de flèches aux deux voyageurs qui moururent des suites de leurs blessures. Stan et Bruno choisirent d’apparaître de manière soudaine et imprévue. Mais leur plan capota car, au cours de la dernière nuit de descente, Emeroho, leur jeune guide yali, leur faussa discrètement compagnie pour prévenir son peuple. Par la suite, Stan écrira :

Nous avons poursuivi notre route à flanc de montagne, dans un brouillard qui semblait ne jamais vouloir disparaître. Nous avons traversé des tourbières et une forêt de mousse ruisselante de pluie. Nos porteurs, impressionnés par le silence surnaturel, filaient sans bruit entre les arbres tordus et couverts de mousse. Vers midi, les nuages se sont dissipés, nous offrant une vue dégagée sur le paysage en contrebas. À 14 h 30, nous émergions de la forêt.

*** Les quatre bûchers funéraires étaient prêts. Des parents en pleurs portant les corps déchiquetés et ensanglantés de la malheureuse Kopai et de ses trois amies descendaient en provenance de Balinga, leur village situé sur une hauteur. Pendant ce temps, sur l’autre rive de l’Heluk, une nuée d’hommes de Yabi, auxquels s’étaient joints leurs alliés de Kobak, poussaient des hurlements de joie en continu, raillant les familles et les amis en deuil, et les mettant au défi de traverser la rivière pour venir se venger. Mais les habitants de Balinga n’étaient bien sûr pas aussi stupides. Ils se dirent simplement intérieurement : Votre exultation sera de courte durée ! Le moment viendra où nous serons sur la crête tandis que vous serez dans la vallée.


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Les hommes de Yabi aimaient particulièrement les interpeller de cette façon cruelle :

– Imbéciles ! Pourquoi incinérez-vous toute cette délicieuse viande ? Amenez-la ici et laissez-nous vous en débarrasser !

Les membres du cortège funèbre déposèrent avec tendresse les quatre femmes sur leurs dernières couches en bois noueux, sous lesquelles ils mirent ensuite le feu. Une rafale de vent dispersa la fumée des quatre bûchers. Le tempo des lamentations s’accéléra lorsque se fit entendre le crépitement saccadé des flammes. Certains parents, tout en pleurant et en essuyant leurs larmes, repoussèrent dans le feu les mains et les pieds qui dépassaient. D’autres serraient dans leurs bras les enfants que les meurtres avaient laissés orphelins de mère. Ils essayaient de leur expliquer la nécessité de brûler leurs mamans. Et tandis que les petits poussaient des hurlements d’horreur, leurs mères disparaissaient dans les flammes et dans la fumée. Ceux qui étaient suffisamment âgés pour comprendre la situation se couvraient les oreilles en espérant ne plus entendre l’horrible grésillement. Bien au-dessus du lieu de la crémation, un vieil homme de Balinga était accroupi sur un mur de pierres d’où il observait la scène. Soudain, un cri le fit se retourner. Un garçon, Emeroho, arrivait rapidement en provenance du col de la Mugwi. En une phrase lapidaire, Emeroho communiqua la nouvelle au vieillard : – Des duongs descendent du col de la Mugwi !

Duong était une déformation propre à Emeroho du mot indonésien tuan que la tribu dani utilisait pour désigner les Européens. Emeroho avait appris ce terme à Hetigima.

Avant que le vieil homme ait pu demander ce qu’était un duong, Emeroho partit en courant, pressé d’avertir son propre peuple, à Hwim et Sivimu.


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« Duong ? » réfléchit le vieil homme en se demandant s’il avait déjà entendu ce terme. Il secoua la tête avec perplexité, se remit sur pied et, grinçant de toutes ses articulations, descendit au petit trot vers le lieu de la crémation. Faisant irruption au milieu de l’assemblée en pleurs, il brandit son bâton de marche en direction du col et répéta l’avertissement d’Emeroho : – Des duongs descendent de la Mugwi !

Décibel par décibel, le tumulte d’une centaine de voix chantant des mélopées funèbres se mit à décroître. Puis, brusquement, tout devint silencieux, à l’exception des derniers crépitements des feux crématoires et de l’exultation lointaine des ennemis de Yabi et Kobak. – Des duongs descendent de la Mugwi, répéta l’homme.

– Mais qu’est-ce donc que des duongs, finit par demander quelqu’un.

– Les duongs sont des esprits ayant l’apparence des hommes ! cria une voix assurée à la lisière de la foule.

Chacun se tourna vers un grand jeune homme nommé Suwi qui venait de se lever. Suwi avait, lui aussi, passé la Mugwi et entendu des guerriers dani parler avec excitation d’êtres étranges récemment arrivés à Hetigima en provenance de la vallée de la Balim. Pendant ce temps, les membres de la famille des quatre femmes assassinées se montraient de plus en plus impatients face à cette ridicule interruption des funérailles de leurs défuntes bienaimées. – Allez voir si cela est vrai, ordonnèrent-ils.

Suwi et ses amis partirent sur-le-champ en direction du col de la Mugwi. Derrière eux, les lamentations reprirent. Un instant plus tard, tout le monde avait oublié la déclaration obscure du vieillard. Au bout de quelques heures, lorsque les prêtres eurent fini de s’occuper des cendres, un rappel brutal leur parvint.


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Un étonnant vacarme se fit en effet entendre de l’autre côté de l’Heluk, au sein du groupe ennemi. De leur position, leurs adversaires pouvaient voir au-delà du promontoire en dessous duquel les familles éplorées de Balinga étaient réunies. Tous pointaient le doigt vers quelque chose qui se trouvait du côté de la Mugwi. Un nouvel avertissement ne fut pas nécessaire. Les participants aux funérailles se dispersèrent aussitôt. Les femmes et les enfants grimpèrent précipitamment jusqu’à leurs minuscules homias dans lesquels ils s’engouffrèrent comme des lapins dans leurs terriers. Les hommes et les jeunes, oubliant leur chagrin, allèrent occuper une position élevée le long du mur extérieur du village et bandèrent leurs arcs.

Coiffé d’un chapeau à bords flottants typique du bush australien, Stan apparut. Il se tenait jambes écartées, mains sur les hanches et regardait sans crainte la crête où s’étaient soudain campés des guerriers en armes. À côté de lui, un Suwi au visage livide, récemment promu guide à la place d’Emeroho. Encore incapable de savoir si cette promotion était un privilège ou une malédiction, il attendait la prochaine lubie incompréhensible de son employeur « surnaturel ». Une prière au cœur, de l’adrénaline dans les veines et les mains levées, paumes vers le haut, en un geste de paix, Stan avançait d’un pas souple et assuré en direction des guerriers les plus proches. La confusion éclata au milieu des hommes de Balinga qui se mirent à crier. Stan marcha droit devant lui, avec rapidité et légèreté, comme jouant le rôle de Mercure, messager de BrunoJupiter ! Des jeunes gens peu téméraires coururent en tous sens pour se cacher. Seuls les hommes les plus courageux, bien que tremblants, osèrent rester sur place pendant que Stan avançait. – Nakni ! Mes pères ! appela-t-il en employant un terme que lui avait enseigné Emeroho.

Suwi retrouva soudain sa langue et fit de son mieux pour expliquer l’inexplicable. Les hommes de Balinga, reconnaissant en Suwi l’un des leurs, se rapprochèrent peu à peu. Le contact ini-


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tial était établi ! Par la suite, Stan exposa par écrit cette rencontre, dans ce style plein de « romantisme » qui le caractérisait : « Nous étions arrivés dans la vallée oubliée. Notre voyage était terminé. Notre tâche avait commencé ! »

Stan et Bruno dépassèrent Balinga pour se diriger vers l’Heluk dans l’intention de mesurer le premier des deux sites susceptibles de servir de piste d’atterrissage. Il se trouvait sur une pente douce en dessous des falaises surplombantes de Yabi. Au détour du chemin, ils aperçurent des guerriers de Yabi et de Kobak, armés jusqu’aux dents, alignés sur la rive opposée. Pendant ce temps, les hommes de Balinga s’étaient rassemblés derrière Stan, Bruno et leurs porteurs et ils criaient à pleins poumons. Ils voulaient bien sûr donner l’impression que ces étrangers étaient venus se rallier à Balinga et menaient à présent une attaque punitive en règle contre Yabi et Kobak, avec des pouvoirs surnaturels à la clé !

Aux yeux des combattants de Yabi et Kobak, cela semblait vrai. L’incertitude balaya leurs rangs mais ils demeurèrent prêts à lutter. Ils poussèrent des cris de guerre. Chacun plaça une flèche sur son arc noir en bois de palmier et tendit la corde. Bien évidemment, Stan et Bruno n’avaient pas la moindre idée de la situation politique dans laquelle ils venaient de tomber. Mais une chose leur apparut clairement : les guerriers postés de l’autre côté de la rivière les prévenaient qu’ils ne devaient pas traverser. Cela constituait un défi. Or, pour Stanley Albert Dale, il n’y avait qu’une attitude à adopter face à un défi : le relever. – OK, les gars, aboya-t-il. Je vous prends au mot !

Stan s’approcha, plein d’assurance, de la horde de YabiKobak. Bruno, Suwi, les cinq Dani et la foule de guerriers de Balinga l’observèrent avec stupéfaction. Ce sont ces derniers qui se retrouvaient pris au mot après avoir bluffé ! Ils n’avaient pas réellement souhaité que les étrangers conduisent une attaque à découvert ; ils avaient simplement espéré que leurs ennemis s’enfuiraient en croyant qu’ils allaient être attaqués !


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Pour rejoindre ses challengeurs, Stan traversa un affluent de la Mugwi en empruntant un pont suspendu de construction yali. Puis il marcha le long d’une corniche basse jusqu’à l’Heluk bouillonnante. Il n’y avait pas de pont à cet endroit car c’était à la lisière du territoire ennemi. Stan jugea la rivière suffisamment peu profonde pour la traverser à gué. Il sauta alors dans l’eau écumeuse, juste en dessous des arcs que les guerriers de Yabi et Kobak, en proie à une vive agitation, tendaient vers lui. Le cœur de Bruno chavira. Il priait désespérément pour la sécurité de Stan. Aucun humain ne pouvait plus lui venir en aide à présent.

Le coteau de Balinga devint alors une sorte de gigantesque Colisée où des spectateurs médusés s’efforçaient d’apercevoir le martyr solitaire qui allait se jeter dans la gueule du lion ! Plongé jusqu’aux cuisses dans la rivière au débit puissant, Stan leva les yeux vers l’armée de Yabi et Kobak. Certains avaient déjà bandé leur arc. D’autres agitaient les bras pour lui lancer un dernier avertissement : « Va-t’en ! »

M’en aller ? songea Stan. Désolé les gars. Il est trop tard pour que je m’en aille. Dix-huit ans trop tard ! Je n’ai pas fait tout ce chemin pour tourner les talons dès que des hommes me le demandent.

Il continua de patauger dans l’eau. Le courant était plus fort que ce à quoi il s’était attendu. Il quitta des yeux la foule hostile afin de trouver un endroit où poser le pied en toute sécurité.

Les hommes de Yabi et Kobak observaient Stan avec stupeur. À quelle sorte d’hommes, se demandaient-ils, appartient celui-ci qui marche seul et sans arme (ils n’imaginaient pas en effet que le bâton qu’il portait à l’épaule en était une), et qui se place lui-même à la merci d’autres hommes occupant une position dominante ? Il ne semblait pas fou cependant, ni possédé d’un démon. Son visage reflétait plutôt la confiance d’un prêtre qui arbitre un conflit. La vérité apparut alors à plusieurs au même instant.


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L’étranger n’avançait pas comme un allié de Balinga mais comme un agent neutre désireux de se mettre au niveau des deux camps de la vallée. – Ne le tuez pas ! cria quelqu’un.

Les cordes des arcs se détendirent.

Stan écrivit plus tard : « Lorsque j’ai atteint la rive, la plupart des hommes avaient disparu ! Ceux qui étaient restés avaient apparemment décidé de se montrer amicaux ».

Bruno, Suwi et les porteurs virent Stan leur faire signe de le suivre. Avec un soupir de soulagement, ils traversèrent la rivière pour le rejoindre. Ils installèrent leur campement en bordure d’une large pente, en dessous du hameau de Yabi, entre l’Heluk et l’un de ses affluents coulant vers l’est.

*** Suwi dit que les deux villages entre lesquels nous nous trouvons sont en guerre, confia un Dani à Stan. C’est la raison pour laquelle les hommes de Balinga ont peur de passer la rivière pour venir jusqu’à notre camp. – Nous verrons cela demain matin, répondit Stan.

*** – Suwi !

Suwi arriva en courant.

– Va dire aux chefs de guerre de ton village, Balinga, et à ceux de Yabi de descendre ici, jusqu’à notre camp, pour faire la paix !

Lorsque les paroles de Stan eurent transité par le langage dani de la Swart Valley et le dialecte mugwi pour atteindre finalement le cerveau de Suwi, celui-ci fut frappé de stupéfaction. Lui ? Lui qui n’était encore qu’un jeune homme ? Transmettre aux anciens


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de son propre village et à leurs ennemis l’ordre de mettre fin à une guerre qui durait depuis tellement longtemps qu’elle en était devenue une manière de vivre ? Pour qui se prenait cet étranger aux yeux verts ?

Un coup d’œil à l’étranger aux yeux verts suffit cependant à convaincre Suwi qu’il n’avait pas le choix. Une autorité incroyable émanait de ce regard !

– Que vais-je dire ? Comment puis-je les persuader ? commença-t-il à demander. Mais ses paroles ne parvinrent jamais à Stan. Voyant l’hésitation de Suwi, il attrapa fermement le garçon par les épaules, le fit pivoter et l’aida à se mettre en route d’une façon on ne peut plus efficace.

Curieusement, Suwi continua de marcher, le cœur battant la chamade, vers le haut de la redoutable pente où se dressait Yabi. Il se savait à portée de tir des archers. Des hommes agressifs vinrent à sa rencontre, un léger sourire aux lèvres. Suwi lâcha rapidement son message :

– Les étrangers sont des esprits appelés duongs. À chaque fois que les duongs pénètrent dans une vallée, tous les habitants de cette vallée doivent cesser de se battre !

À la surprise de Suwi, une partie de l’autorité du duong aux yeux verts semblait s’échapper de ses paroles, ce qui lui donna de l’élan pour continuer :

– Maintenant que ces duongs sont arrivés, ils nous ordonnent de faire la paix. Vous devez descendre jusqu’à leur campement et prendre les dispositions nécessaires.

Comme pour appuyer les propos de Suwi, le Cessna jaune de Bob Johannson surgit à nouveau à pleins gaz du col de la Mugwi et descendit rapidement en spirale dans la vallée, guidé par les deux feux qu’avaient allumés en guise de balises Bruno et les porteurs dani. Rasant les crêtes menaçantes des montagnes lorsqu’il vira sur l’aile, Johannson arriva ensuite en piqué au-dessus des feux et, l’espace d’un instant, Stan et Bruno entrevirent David Martin,


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un de leurs collègues de la RBMU, qui expulsait de l’appareil des ballots de provisions et d’outils à coups de pied énergiques.

Patatras ! Un baril de vingt litres de carburant vint percuter de plein fouet un rocher grand comme une table, ce qui provoqua la formation d’une colonne de feu spectaculaire.

– Regardez ! cria Suwi, tout tremblant, en la montrant du doigt. Nous devons faire la paix aujourd’hui !

– Incroyable ! s’exclamèrent les hommes de Yabi. Nous allons prévenir nos alliés et nous vous rencontrerons aujourd’hui.

Suwi redescendit la colline en souriant. Extraordinaire ce que l’on pouvait accomplir avec un peu d’aide de la part d’un duong ou deux !

Il fallait à présent qu’il persuade les anciens de son propre camp, à Balinga.

*** N’étant pas du genre à perdre leur temps, Stan et Bruno investirent le plateau appartenant à Yabi et mesurèrent en comptant leurs pas toute la surface susceptible de servir de piste d’atterrissage. Ils conclurent rapidement qu’il était impossible d’atteindre la longueur minimale requise par les pilotes missionnaires pour poser leurs monomoteurs. Alors ce sera l’autre site, en bas de la vallée, ou rien, fit remarquer Stan en se basant sur les observations qu’ils avaient faites lors de leur survol aérien. – Regarde, Stan !

Bruno pointait le doigt vers les pentes situées en dessous de la crête de Yabi. Des Yali armés déferlaient vers eux.

– Il y en a d’autres qui arrivent de ce côté, ajouta Stan, montrant une foule d’hommes tout aussi armés qui venaient de Kobak, au sud-est.


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– Et voici les hommes de Balinga conduits par Suwi, annonça un Dani dans sa propre langue.

– Notre geste en faveur de la paix a intérêt à marcher, Bruno, déclara Stan calmement, sinon il va y avoir une terrible bataille à l’endroit où nous nous tenons.

Bruno pria tandis que Stan avançait à la rencontre des guerriers.

Les hommes de Balinga et leurs alliés, rassurés par la prise de contact pacifique qu’ils avaient eue la veille avec les duongs, traversèrent la rivière et se massèrent derrière le campement de Stan et de Bruno. Les guerriers de Yabi et de Kobak, pas encore rassurés pour le moment, gardèrent leurs distances et s’accroupirent au bord des crêtes. Ils faisaient l’effet d’une centaine de piquets le long d’une clôture. Ils s’appelaient fréquemment par-dessus les gorges en poussant d’étranges glapissements. – Comme des cinglés, commenta Stan.

Finalement, quelques augustes chefs de guerre de Yabi et de Kobak descendirent dans leur parure de plumes. Par l’intermédiaire de Suwi, Stan demanda abruptement s’ils étaient prêts à faire la paix avec Balinga. Le ton de sa voix indiquait, à dessein, qu’ils n’avaient pas le choix. Mais des milliers de Yali doutaient, tout comme Bruno, que ce petit étranger qui ne connaissait pour l’instant ni la langue, ni les coutumes yali, soit capable de convaincre des ennemis, aussi endurcis que l’étaient les deux alliances adverses de l’Heluk, de conclure la paix. En tout cas, pas au cours des vingt-quatre premières heures qu’il passait dans la vallée ! Utilisant le jeune Suwi comme interprète, Stan fit participer les vieux chefs de guerre de Yabi et de Kobak à une conversation brève mais extrêmement animée. C’était en soi un exercice difficile car Stan ne savait manier qu’une petite douzaine de termes dani pour communiquer sa pensée à Suwi via les Dani. Mais il les utilisait avec une énergie stupéfiante. Suwi, de même, traduisait avec une vibrante ferveur.


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Les vieux chefs de guerre réagirent comme si parvenir à la paix avait toujours fait partie de leurs intentions les plus chères. Les chefs de Balinga consentirent eux aussi à renoncer à la guerre en donnant l’impression qu’ils n’avaient pas d’autre choix, alors qu’ils auraient dû normalement vouloir disposer d’un peu plus de temps pour égaliser le score. Mais le choc provoqué par la présence de tierces personnes – les êtres bizarres qu’étaient Stan et Bruno – leur permettait en quelque sorte de considérer leur hostilité sous un nouvel angle. L’une des parties pourrait se contenter après tout d’un score moins élevé de victimes si la paix était faite. Et il serait agréable, pour changer, de travailler dans son jardin sans craindre une embuscade. De toute façon, il semblait très probable que ces deux êtres étranges étaient des esprits dont nul n’oserait transgresser les ordres ! Dans un spectaculaire concert de clameurs et sous une avalanche de discours, les chefs de guerre de Balinga, Yabi et Kobak se rencontrèrent sur un territoire à présent neutre : le campement de Stan et Bruno. Laissant échapper leurs émotions de façon impressionnante, ils posèrent tout d’abord leurs armes, puis se saisirent par les bras et pleurèrent presque en se pardonnant mutuellement. Bruno était stupéfait. Des centaines de jeunes guerriers yali, perchés par rangées sur les corniches successives des collines environnantes, avaient également du mal à en croire leurs yeux. Pour la première fois, la pensée qu’une force spirituelle extrêmement persuasive était entrée dans leur vallée leur traversa l’esprit.

Au début de l’après-midi, les chefs de guerre des rives est et ouest de l’extrémité nord de la vallée se dispersèrent pour se préparer à un échange de « porcs de paix » – c’était le moyen par lequel les Yali scellaient de façon formelle leurs accords de paix. Des cris de réjouissance s’élevèrent ensuite lorsque les jeunes guerriers des deux camps suivirent leurs leaders jusqu’à leurs villages, en haut des collines.

– Bruno, dit Stan, l’air songeur. Ce traité de paix a été mis en œuvre en une seule journée. Et il ajouta d’un ton qui en disait long :


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Bruno se mit à réfléchir à la remarque de Stan. Certains problèmes diminuent grâce au niveau de bon sens – et non pas de compétences ou de connaissances exceptionnelles – de ceux qui s’y attaquent. Ou augmentent à cause de l’inertie de ceux qui manquent d’audace pour s’y attaquer. Certains problèmes, se dit Bruno, mais peut-être pas tous.

Toujours abasourdi par l’intrépidité absolue dont avait fait preuve Stan en affrontant ce peuple inconnu et imprévisible, Bruno envisagea soigneusement les perspectives d’avenir. Travailler avec un collègue aussi audacieux au milieu d’un peuple aussi agressif n’engendrerait certainement pas l’ennui ! Et cela pourrait même se révéler dangereux. Néanmoins, l’engagement de Bruno à partager la mission avec Stan demeura entier. Avec tact, il essaya de suggérer à Stan de se montrer peut-être un peu plus prudent en attendant de mieux comprendre le peuple yali. Mais Stan rétorqua : – Avec ce genre de peuple, Bruno, une approche franche et une main ferme constituent la plus sûre des politiques.

Bruno garda le silence et ils attaquèrent leur déjeuner. Après avoir mangé, Stan se leva et fixa avec intensité le bas de la vallée.

– Pendant que tu surveilles nos affaires Bruno, lança-t-il, je pense que je vais aller zieuter du côté de l’autre piste d’atterrissage potentielle. Je te laisse le fusil.

Bruno, infatigable marcheur lui aussi, trouvait l’énergie de Stan stupéfiante. Cette entrée dont il rêvait depuis si longtemps dans la « vallée oubliée » semblait lui avoir conféré la force – et le bonheur ! – d’un dieu. La lumière du jour ne brillerait plus que pendant quatre heures et l’on ignorait combien de temps prendrait le trajet jusqu’au site convoité. Malgré cela, Stan se leva d’un bond, retraversa l’Heluk et s’engagea à grandes enjambées sur une piste qui menait vers le bas de la vallée. Suwi, l’adolescent yali, essayait


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tant bien que mal de marcher devant lui pour lui servir de guide. Les Dani chargèrent Wandawak de suivre Stan pour l’aider. Après être passé rapidement à côté des cendres des quatre bûchers funéraires sans les remarquer, Stan s’arrêta pour étudier la configuration du terrain.

– Comment s’appelle la zone en bas de la vallée vers laquelle nous nous dirigeons ? demanda-t-il à Suwi dans un dani hésitant.

Comme ils se tenaient à ce moment-là près de Mobahai, le refuge kwalu qui avait récemment sauvé la vie de Sunahan, Suwi décida de donner à la région située en bas de la vallée le nom du refuge kwalu qui s’y trouvait : Ninia, là où la petite Nindik s’était perdue. – Tu peux l’appeler « Ninia » répondit-il.

– Ninia, répéta Stan, en mémorisant le nom. Et il se remit en route, avançant à pas rapides et réguliers.

Provoquant la surprise de hameau en hameau, Stan et la foule de plus en plus nombreuse qui l’escortait finirent par arriver sur une crête proche de la cascade secrète des enfants. Tandis que la nouvelle de sa venue se répandait dans la région de Sivimu, les hommes yali chassaient leurs femmes et leurs jeunes enfants vers les chemins de traverse de la forêt.

– Si vous parvenez ne serait-ce qu’à le voir, les avertissaientils, nous devrons vous frotter les yeux avec du sang de cochon, et peut-être même vous tuer !

La menace suffisait. Les femmes et les enfants, terrorisés, s’enfuyaient à toute allure. Stan n’aperçut aucune femme et aucun petit enfant durant son excursion. Attiré par le murmure de la cascade, il se rafraîchit le front avec un peu de son eau claire et froide. Il suivit ensuite la piste menant au gigantesque rocher qui surplombait Sivimu, Hwim et le tertre Yarino situé entre ces deux villages.


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Il regarda alors vers le bas. Le village de Sivimu fut le premier à attirer son attention. Son ruban de toits coniques s’enroulait autour d’une hauteur, à gauche de Stan. À sa droite, telle une cuirasse d’écailles le long de la colonne vertébrale d’un énorme dinosaure, les maisons de Hwim épousaient la crête d’une colline plus élevée. Et entre les deux villages… Stan eut un haut-le-corps.

Se pouvait-il que ce fut là ce que Bruno et lui-même avaient appelé une « piste d’atterrissage possible » ? Vu de plusieurs centaines de mètres de haut, dans le confort d’un avion qui volait sans secousses, il leur avait bien semblé que c’en était une. Mais maintenant, les pieds posés sur ce sol rocailleux, Stan se demandait si rêver de transformer cette zone en terrain d’aviation ne relevait pas de la présomption pure et simple. Tout d’abord, le site présentait une pente de dix-huit pour cent. Stan avait déjà vu des pistes d’atterrissage inclinées dans d’autres régions de la Nouvelle Guinée, mais jamais aussi inclinées !

De plus, la pente se terminait par un marécage, ce que ni lui ni Bruno n’avait remarqué depuis les airs. Au-delà du marécage, la pente s’inversait et remontait sur une soixantaine de mètres, pour former le monticule chapeauté de cette structure ostentatoire et solitaire qu’entourait un mur de pierres.

– Drôle de bâtiment, pensa Stan. Sans doute un genre de foyer communal. De l’autre côté du monticule, l’inclinaison reprenait avec une pente d’environ quatorze pour cent selon les estimations de Stan. Le terrain s’aplanissait un peu ensuite, comme la fin d’un tremplin de ski, avant de plonger dans la gorge de l’Heluk.

Pour faire bonne mesure, le site était également encombré d’une douzaine de rochers de la taille d’une table !

Stan soupira : Seigneur, tu ne nous as pas facilité les choses, n’est-ce pas ?


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Pour mesurer la longueur du site, Stan déroula un décamètre. Il en donna une extrémité à Wandawak et commença à descendre la pente, en déplaçant le ruban au fur et à mesure de sa progression. Il longea le marécage et se dirigea droit vers l’osuwa, en continuant de mesurer. Il était totalement inconscient de la soudaine tension et de l’ébahissement qui s’étaient emparés de la multitude de Yali rassemblés sur les corniches et les pentes autour de lui. Les prêtres en particulier sentaient leur estomac se nouer d’angoisse. – Qui est cet homme, s’il s’agit bien d’un homme ? demanda Andeng.

– Qui peut dire qui il est, ou ce qu’il est, et d’où il vient, répliqua Lisanik.

– L’important est de savoir s’il a été consacré aux esprits kembu, intervint Wanla. Car, si ça n’est pas le cas, frères, et s’il dépasse le mur, ou même le touche, nous avons une responsabilité.

– Dépêchez-vous ! ordonna Andeng, et il commença à descendre la pente pour intercepter Stan.

– Qu’allons-nous faire ? demandèrent les autres, en suivant Andeng avec hésitation.

– Nous devons questionner ce jeune homme, Suwi. Peut-être connaît-il les réponses.

Suwi vit les prêtres arriver, suivis par des guerriers de Sivimu armés. Il connaissait déjà les questions qu’ils allaient lui poser. Il courut se placer devant Stan et lui indiqua un sentier qui contournait le mur sacré.

– S’il te plaît, mon père, implora-t-il. Prenons ce chemin. C’est plus court ! – Pas pour l’endroit où je me rends, rétorqua Stan qui dépassa Suwi en le frôlant. – Où vas-tu ? s’enquit le jeune homme nerveusement.


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De l’autre côté de ce mur de pierres, répondit Stan d’un ton bourru en essayant de se concentrer sur ses mesures. Suwi se mordit la lèvre et essaya à nouveau : – S’il te plaît, mon père, ne touche pas ce mur !

Retenant le chiffre auquel il était parvenu, Stan s’arrêta et se retourna : – Pourquoi donc ?

– Parce que…

Suwi était ébranlé. Comment pouvait-il lui faire comprendre ? Son vocabulaire dani était très pauvre et il lui était difficile de communiquer sa pensée en passant par Wandawak, l’assistant dani de Stan.

– Parce qu’il y a un esprit kembu à l’intérieur. C’est un mauvais endroit pour toi ! – Qu’est-ce qu’un esprit kembu ? interrogea Stan.

Car, dans la vallée Swart, là où Stan avait appris le dani, Kembu n’était que le nom d’une certaine montagne.

– Un esprit kembu est comme un mugwat, répondit le garçon, en utilisant le terme dani qui voulait dire « fantôme ». Mais un esprit kembu est bien plus puissant qu’un mugwat, ajouta-t-il. – Un fantôme, hein ?

Stan jeta un nouveau coup d’œil au kembu-vam. Il lui rappela soudain la maison « hantée » de Bowral et les déclarations fallacieuses des jeunes terreurs qui essayaient de l’effrayer.

Parfait, pensa-t-il. Si je veux que ces gens soient un jour libérés de leur peur des fantômes, il faut que quelqu’un leur montre qu’il n’y a aucune raison d’être effrayé. Ce quelqu’un peut très bien être moi, et le moment n’est pas plus mal choisi qu’un autre. Les prêtres et leur escorte d’hommes en armes approchaient rapidement. Stan ne les avait toujours pas remarqués.


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– Pour te montrer que les fantômes ne me font pas peur, je vais passer ce mur. Vois si quelque chose m’arrive. Stan se retourna. Enfonçant son vieux couvre-chef de l’armée sur ses oreilles, il se dirigea à vive allure vers le mur et, d’un bond, le franchit en prenant appui sur ses mains.

– Suwi pâlit, tandis qu’Andeng, Wanla et Lisanik arrivaient, le visage fermé.

– Qui est cet homme ? siffla Andeng en s’approchant de Suwi. A-t-il été consacré à Kembu ? – Il…, commença Suwi.

Mais, pour une fois, le jeune homme à la langue bien pendue se retrouvait sans voix. La question d’Andeng plongeait son esprit dans un épais brouillard. Il avait de plus en plus peur que les prêtres lui reprochent la transgression commise par ce duong et qu’ils le tuent lui aussi ! – Andeng !

C’était Wanla qui parlait. La crainte rendait sa voix à peine audible. – As-tu remarqué à quel point cet étranger…

Wanla bougeait à peine les mâchoires, hésitant à exprimer l’impensable. – … ressemble à…

Wanla regardait Stan intensément, les yeux agrandis par l’inquiétude. – Ressemble à qui ? demanda Andeng avec impatience.

– à… à… Kugwarak !

Des rides se creusèrent au-dessus des sourcils broussailleux d’Andeng. Lui aussi regarda Stan fixement. Soudain il sursauta. La ressemblance venait de le frapper comme la foudre.


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– Tu as raison ! souffla-t-il. Ses mâchoires, son nez, son œil plissé – et même sa silhouette. Tout à fait Kugwarak avant que la maladie ne le ratatine ! L’instant d’après, Lisanik reçut le même choc en remarquant les similitudes.

– C’est vraiment étrange ! glapit-il. Il a bondi de la crête et s’est dirigé droit sur ce lieu sans avoir besoin qu’on lui montre le chemin, comme s’il savait exactement où il allait. Comme s’il était déjà venu ici auparavant.

Aucun des Yali ne se doutait que ce même duong avait déjà étudié la disposition du terrain lorsque, une dizaine de jours plus tôt, il s’était trouvé à l’intérieur d’un esprit céleste vrombissant qui avait décrit des cercles dans les airs.

– Mes frères ? demanda Andeng, plongé dans ses réflexions. Est-ce Kugwarak, avec des cheveux aussi raides et une peau aussi incolore ?

– Il est possible, avança Wanla – soucieux à présent de développer la nouvelle théorie extraordinaire qu’il avait conçue – que lorsque Bukni l’a incinéré, le feu ait fait fondre la frisure de ses cheveux et qu’il ait blanchi sa peau ! Et maintenant qu’il est revenu à la vie, il a gardé cette apparence !

– Ça se tient, s’écria Lisanik en bondissant d’excitation et en criant à pleins poumons à l’adresse des hommes et des garçons des villages alentours :

– Notre frère Kugwarak est revenu chez lui et dans le kembuvam qu’il avait reconstruit pour nous avant sa mort !

La foule s’approcha pour vérifier par elle-même la ressemblance mais à bonne distance cependant, afin d’éviter d’être en contact trop étroit avec un visiteur venu du monde des morts ! Des exclamations extasiées poussées en chœur par ceux qui avaient connu Kugwarak dans la fleur de l’âge fusèrent de toute part. Les villageois confirmèrent la ressemblance frappante et acceptèrent l’explication de Wanla sur l’étrange couleur de sa peau.


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Continuant de tendre son décamètre à travers le sol sacré qui jouxtait « son » kembu-vam, Stan n’imaginait pas un instant que l’excellente mémoire des visages que possédait Wanla venait tout juste de lui sauver la vie.

Pas plus que les Yali ne savaient que leur Kugwarak de retour parmi eux avait décidé, en se basant sur ses mesures, que le bâtiment saint qui portait son nom devrait bientôt être démoli pour faire place à un nouveau genre d’osuwa : une piste d’atterrissage ! Rembobinant son décamètre, Stan appela à ses côtés Wandawak, son assistant dani :

– Dis à Suwi que nous reviendrons dans deux jours pour acheter aux gens ce terrain et ces bâtiments.

Wandarak fit de son mieux pour faire clairement comprendre le message à Suwi mais, lorsque la traduction parvint aux responsables yali, le mot « acheter » avait été transformé en « réclamer ». Les anciens hochèrent simplement la tête en signe d’assentiment. Ils devaient naturellement s’attendre à ce que Kugwarak réclame le bien qui lui avait appartenu dans la vie. Après tout, personne ne le lui avait jamais payé.

Les Yali, tout comme beaucoup d’autres tribus de NouvelleGuinée hollandaise, croyaient fermement que l’humanité des premiers temps avait possédé l’immortalité, symbolisée par un lézard ou un serpent, mais qu’ensuite, les hommes étaient devenus la proie de la mort, symbolisée par un oiseau. Certaines tribus imaginaient cette transition comme une course entre le lézard de la vie et l’oiseau de la mort. Dans la version yali, l’oiseau, ayant gagné la course, se moquait de l’humanité en disant : « Fong ! Fong ! Dommage pour toi ! Dommage pour toi ! » Mais, puisque l’homme avait autrefois possédé l’immortalité, elle pourrait lui être rendue un jour. Certaines tribus assimilaient facilement leur espérance d’autrefois à la promesse de l’Évangile chrétien qui parlait de la régénération immédiate du sens moral et de la résurrection future du corps. En conséquence, trois tribus vivant à l’ouest des Yali avaient déjà répondu à l’Évangile avec


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un enthousiasme peut-être jamais égalé au cours des deux mille ans d’histoire du christianisme.

Ce fut le cas par exemple de la tribu Ekari qui appelait son ancienne espérance ayi – le retour d’un « âge d’or ». Peu de temps après que les premiers missionnaires eurent commencé à proclamer l’Évangile au sein de cette tribu, les sages ekari annoncèrent qu’il s’agissait de la réalisation de l’ayi. Un frémissement d’excitation avait alors parcouru les villages ekari. Du jour au lendemain, la présence et l’enseignement des missionnaires revêtirent une signification fondamentale pour ce peuple. Découvrir le secret du mode de vie extraordinairement paisible de ces hommes blancs devint une préoccupation passionnante.

« Est-ce que cela s’est déjà produit de cette façon dans le passé ? » se demandaient les missionnaires entre eux. La vision de milliers de visages ekari levés vers eux pour accueillir chacune de leurs paroles leur permettait d’imaginer facilement qu’il s’agissait d’une première depuis la création, et peut-être même d’un événement qui resterait unique en son genre. Cependant, il se répéta. Car l’ayi était un concept que d’autres tribus connaissaient : les Damal par exemple.

*** Le chef damal Mugumenday était allongé, mourant, sur sa couche. À ses côtés, son fils Den se tenait assis dans la pénombre de leur maison circulaire. Le vieil homme tendit une main faible vers lui et lui toucha le bras. – Chaque jour de ma vie, j’ai attendu le hai, dit Mugumenday d’une voix rauque. (Hai était l’équivalent damal de ayi). J’ai espéré que le hai arrive avant ma mort. Le vieil homme se mit à serrer le bras du garçon.


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– Mais il n’est pas venu. À présent mon fils, tu dois veiller à ma place. Tiens-toi prêt, au cas où le hai arriverait au cours de ta vie. Peu après, Den incinérait le corps de son père sur un bûcher funéraire. Mais des années plus tard, il se souvenait encore de ses paroles.

*** Widi-ai-bui, un marchand ekari qui avait connu le Christ dans les premiers temps de l’évangélisation de son peuple, accompagna le missionnaire Don Gibbons lors de visites pastorales chez les Damal de la vallée Ilaga. En ayant recours de manière judicieuse à des personnes bilingues, Don réussit à faire passer le témoignage de Widi-ai-bui à travers les fentes de la barrière linguistique damal. Les Damal écoutèrent avec curiosité. Jusque-là, les Ekari au langage étrange n’étaient venus que pour le commerce mais de quoi s’agissait-il cette fois ?

– Ô mon peuple ! s’écria Den en se levant à l’écoute de ce témoignage. C’était un homme mûr à présent.

– Que de temps nos ancêtres ont attendu le hai ! Comme mon père était triste de mourir sans l’avoir vu ! Mais maintenant – comprenez-vous ? – ces amis blancs nous offrent le hai. Et cet Ekari nous prouve que cela s’adresse à des hommes ordinaires, comme nous, et pas uniquement à des êtres exotiques venus du monde extérieur. Nous devons obéir à leurs paroles sinon nous ne verrons pas l’accomplissement de la vieille espérance de nos aïeux !

Un tremblement de terre, un ouragan ou le feu descendu du ciel n’aurait pu agir de manière plus spectaculaire sur l’esprit des Damal ! En l’espace de quelques années, quatre-vingts pour cent des dix mille membres de la tribu adoptèrent l’Évangile et abandonnèrent les fétiches qui, jusque-là, les avaient liés à une hiérarchie d’êtres spirituels menaçants. Les guerres, les meurtres,


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les adultères et les vols devinrent des exceptions choquantes dans les vallées damal où régnaient désormais la joie et la tranquillité. Même la maladie et la mort se firent plus rares grâce aux médicaments que les missionnaires apportèrent pour éradiquer certains fléaux sur de vastes territoires. L’âge d’or était bel et bien arrivé. Le hai de l’Évangile rendait les Damal ivres de bonheur !

*** Les Dani, chefs suprêmes de la vallée Damal, étaient furieux de voir leurs voisins damal se débarrasser radicalement des « anciennes pratiques ». « Maintenant les esprits vont tous nous détruire » prédisaient-ils. Ne voyant pas venir de destruction, les Dani commencèrent à examiner la logique qui sous-tendait la décision des Damal. Car les Dani attendaient également la réalisation de ce qu’ils appelaient le nabelan-kabelan – la croyance qu’un jour leur tribu renoncerait à la guerre, à la traîtrise et à la magie noire, et entrerait dans un état de félicité qui déboucherait sur l’immortalité. Le message de l’ayi pour les Ekari et de l’hai pour les Damal pouvait-il devenir celui du nabelan-kabelan pour les féroces et imprévisibles Dani ?

Cela ne prit guère de temps. Une fois de plus, l’Évangile prouva qu’il était tel que Dieu l’avait voulu : un message primordial amenant non seulement la rédemption des individus (son but principal) mais également la réalisation de leurs idéaux les plus élevés ! L’enseignement de l’Évangile sous la conduite des missionnaires américains Gordon et Peggy Larson avait éclenché une onde de choc spirituelle et culturelle qui traversa spontanément la tribu Dani. Une fois provoquée, elle devint irrépressible. À partir de son épicentre dans la vallée Ilaga, elle se diffusa vers l’est, ébranlant la population, vallée après vallée. Tout comme leurs collègues qui avaient évangélisé les Ekari et les Damal, les jeunes missionnaires travaillant parmi les Dani


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s’interrogèrent : Est-ce déjà arrivé de cette façon auparavant ? Regardez ! Ces milliers d’hommes et de femmes de l’âge de pierre ! Qui chantent, qui dansent, qui affluent de toute part ! Et qui demandent : « Que devons-nous faire pour accepter le message que vous apportez ? »

Les missionnaires n’étaient pas préparés à un tel accueil. Rien en deux mille ans de théologie chrétienne ne les avait invités à s’attendre à cela ! Il semblait impossible que des « sauvages croupissant dans le paganisme » manifestent une telle ferveur pour l’Évangile !

Rongés par le doute, certains missionnaires souhaitèrent réprimer le mouvement. « Réprimer cette formidable explosion de joie ? protestèrent d’autres. Et si Dieu est derrière tout ça ? Rejeter cet élan pourrait causer des torts irréparables ! Un tel enthousiasme, une fois étouffé, risque de ne jamais se rallumer ».

Le mouvement s’étendit. Des dizaines de milliers de Dani – hommes, femmes et enfants – embrassèrent la foi chrétienne. Parmi eux se trouvaient les cinq porteurs qui partageaient maintenant les dangers de la vallée de l’Heluk avec Stan et Bruno. Des centaines d’églises furent fondées sous la direction de responsables dani. L’Histoire n’a peut-être jamais connu de transformation aussi radicale sur une période aussi brève dans une autre culture. Stan et Bruno, tout naturellement, espéraient obtenir une réaction similaire de la part des Yali (bien qu’ils n’aient que vaguement compris les facteurs culturels qui avaient déclenché la réponse des autres tribus.)

En tout cas, c’était bien cette même attente du nabelankabelan (que les Yali appelaient habelal-kabelal) qui avait permis aux Yali de croire si facilement que, même incinéré, le vieux Kugwarak pouvait ressusciter des morts. Sans qu’eux-mêmes ou Stan le sachent, les prémices d’un accueil mémorable de l’Évangile se manifestaient à ce moment-là chez les Yali de l’Heluk.


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Avant de rentrer au campement, Stan bifurqua pour aller inspecter un terrain en demi-cercle qui jouxtait la future piste d’atterrissage et faisait face au kembu-vam et à son osuwa. – Il y a de la place ici pour deux maisons, pensa-t-il. Une pour Pat et moi, et une pour Bruno.

Dans son esprit, il voyait déjà les deux logements de structure très simple, ainsi qu’un dispensaire, une école et une église, répartis sur le terrain plan et encerclés par des jardins. Stan sentit l’exaltation l’envahir. Il aspirait à montrer tout ce dont il était capable ; or, cette vallée et son peuple promettaient d’exiger de lui d’immenses efforts. Sur la scène qui englobait ce minuscule bout de terrain, au milieu des trois barrières naturelles de la vallée, allait se jouer la pièce qui justifierait – si une telle justification était possible – l’existence de Stanley Albert Dale.

Ses muscles étaient déjà tendus et ses mâchoires serrées. Car Stan possédait une capacité peu commune : celle de voir que la boue sous ses bottes pouvait être le terreau où germerait l’Histoire. D’un ton bourru, il mit fin au mandat de l’équipe de traduction formée par Wandawak et Suwi, puis il reprit le chemin du camp. Ce soir-là, le journal de Stan refléta légèrement la tension qu’il avait perçue parmi les Yali au cours de son excursion dans le bas de la vallée. Il écrivit : J’ai localisé le site que nous avions vu du ciel et où nous pensons aménager une piste d’atterrissage. Avec un certain soulagement – car je n’avais aucune arme – je suis rentré sain et sauf au coucher du soleil.

– Ça paraît comment ? demanda Bruno.

Plutôt raboteux par endroits, mon gars, minimisa Stan. Mais au moins, c’est suffisamment long. Avec un peu de courage et trois ou quatre mois de travail acharné, on l’amènera à se transformer en piste d’atterrissage.


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Bruno soupira et se détendit. Bien sûr, cette estimation du temps nécessaire prenait en compte la participation au projet de plusieurs centaines de Yali. Mais s’ils ne voulaient pas les aider…

Toute la journée du lendemain, le mardi 23 mai 1961, Stan et Bruno furent occupés par la « fête de la paix », destinée à consolider les liens qui unissaient depuis peu Balinga, Yabi et Kobak. Le 24 mai, ils levèrent le camp et, avec l’aide des porteurs de Balinga, ils allèrent s’installer en bas de la vallée, à Ninia. Stan écrivit par la suite : Nous sommes arrivés sous la bruine. Nous étions trempés, boueux et fourbus. J’ai laissé tomber mon paquetage à l’endroit qui me paraissait le plus approprié pour camper, je me suis tourné vers mon camarade et je lui ai dit : « Eh bien, Bruno, ça y est ». Il m’a avoué, longtemps après, que lorsqu’il avait parcouru le site des yeux, le cafard s’était brutalement abattu sur lui !

Mais, sur le moment, Bruno se contenta de ravaler son désespoir et d’aider à installer la tente. Il était inutile de se plaindre pour la simple raison qu’il n’y avait pas d’alternative ! Si une piste d’atterrissage devait être aménagée dans la vallée, ce ne pouvait être qu’ici ! Et si lui-même et Stan devaient accomplir la Grande mission du Christ sur les bords de l’Heluk, sans avoir à subir pour autant l’horrible épreuve de passer le col désertique de la Mugwi en transportant des tonnes de fournitures dans des sacs à dos, il fallait une piste d’atterrissage. Si ça n’était pas pour le bien de Stan et de Bruno, il fallait que ça soit au moins pour le bien de Pat et des enfants car, comme l’écrivit plus tard Stan : « On ne peut pas faire vivre des familles dans ces vallées isolées sans qu’il y ait une piste d’atterrissage ». Quant aux Yali, ils n’avaient toujours pas la moindre idée de ce que ces deux duongs et leurs cinq assistants tribaux avaient l’intention de faire. Leur préoccupation principale du moment était Bruno !

– Si le petit duong était Kugwarak, qui pouvait bien être le grand ?


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Wanla observa longtemps et attentivement Bruno. Il y avait assurément quelque chose de familier dans ses traits. Si seulement il arrivait à se souvenir… Et soudain, tout s’éclaira pour Wanla.

– Mais bien sûr ! cria-t-il. Tu ne te souviens pas du protégé de Kugwarak, celui qu’il avait formé pour qu’il devienne prêtre à sa place ? Il s’appelait Marik ! Il était grand, avait un nez pointu et des yeux pétillants, tout comme cet homme. Marik ! Voilà de qui il s’agit ! Marik est revenu des morts avec son maître, Kugwarak ! – Laisse-moi poser une question, interrompit Andeng.

S’il y avait des questions à poser, Andeng voulait être celui qui s’en chargerait.

– Comment Kugwarak et Marik – devenus blancs à cause de la crémation – se sont-ils retrouvés en relation avec ces cinq autres qui sont toujours noirs comme de vrais hommes ? poursuivit Andeng en montrant les cinq Dani occupés à construire un abri. Wanla replongea dans de profondes réflexions, tout en examinant les Dani. Lentement, laborieusement, il formula une réponse :

– Il y a des années, cinq hommes de la famille de Kugwarak ont péri très haut dans les montagnes. Leurs corps n’ont été découverts que lorsqu’il ne restait plus que des os. Il n’y avait donc aucune raison de les incinérer.

La même pensée frappa les deux hommes simultanément : Cela explique pourquoi les cinq assistants sont encore noirs. Il n’y a pas eu de feu pour les blanchir ! À présent, tout était tellement logique, indiscutable, que même le sceptique Andeng fut convaincu. La théorie se répandit alors largement et on l’accepta comme un fait. Mais, aussi bien ficelée fut-elle, de nouveaux éléments inattendus allaient bientôt la mettre à mal et l’amener à deux doigts du point de rupture.

***


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De l’une des corniches les plus élevées de Hwim, Emeroho regardait avec nostalgie Stan, Bruno et les cinq Dani installer leur campement. Il avait très envie de descendre à leur rencontre pour voir s’ils lui en voulaient d’avoir déserté au cours de la dernière nuit dans la Mugwi. Et s’ils n’étaient pas en colère, il souhaitait retravailler pour eux. la !

– Si ton intention est d’aller en bas aider ces hommes, oublie-

Le père d’Emeroho ne s’était pas encore remis du choc qu’il avait éprouvé en découvrant que son fils avait consenti à amener des morts-vivants dans la vallée de l’Heluk. De nos jours, pensa-til, il n’est pas prudent de laisser ses enfants franchir les chaînes de montagnes. Vous ne pouvez pas savoir quels individus ils risquent de fréquenter !

– Mais père ! protesta le garçon. Je n’ai plus peur d’eux comme au début. Ils ont tous été gentils avec moi.

– Qui sait dans quel but ! cracha le père. Je ne veux plus en entendre parler. Tu ne t’approcheras pas de ces… je ne sais quoi ! Si quelque chose de fâcheux se produit, nos hommes risquent de te reprocher de les avoir guidés jusqu’à notre vallée. Tu sais ce que cela peut vouloir dire.

Emeroho comprit l’avertissement de son père et se mit à trembler. Il n’avait pas songé à ça ! La peur s’infiltra en lui. Malgré tout, il désirait toujours descendre voir les duongs. Il savait qu’il les comprenait mieux que quiconque dans la vallée, mieux même que Suwi, et il pressentait que ces impétueux duongs auraient bientôt besoin de toute la compréhension qu’ils pourraient trouver. Désespérément besoin ! Mais Emeroho resta à sa place, en obéissance à son père. Plus tard peut-être.

***


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L’après-midi suivant, Stan et Bruno avaient terminé de lister soigneusement les noms des propriétaires de tous les jardins et logements qui se trouvaient dans le prolongement de la piste d’atterrissage.

– Nous allons immédiatement vous verser un acompte en sel, promit Stan, et lorsque notre travail sera achevé et que le grand oiseau se posera sur ce terrain, nous vous paierons intégralement en haches et en coquillages. Les coquillages constituaient, bien évidemment, la seule monnaie utilisable par les Yali. Stan était trop avisé pour verser la somme complète en avance : il craignait que les Yali, une fois le montant réglé, ne renoncent ensuite à l’accord. Mais la promesse de paiement ne traversa pas la barrière linguistique pour parvenir aux Yali. Ayant attribué une identité erronée à Stan et Bruno, il leur sembla normal que Kugwarak et Marik, ainsi que leurs cinq parents, réclament la terre qui leur avait appartenu.

Ils hochèrent la tête pour signifier leur accord et furent stupéfaits de voir Stan et Bruno partager aussitôt entre les propriétaires des terres et des habitations une quantité considérable de sel d’un blanc éclatant. Quant aux bénéficiaires, ils eurent peur de goûter cette nourriture offerte par des êtres revenus du monde des morts. Gênés, ils la gardèrent dans leurs mains, sans bouger, jusqu’à ce que les cinq Dani trempent le doigt dans le sel et en posent un peu sur les lèvres d’une douzaine d’hommes.

Ils le léchèrent et soupirèrent de contentement lorsque l’exquise saveur leur piqua agréablement la langue. Même les mines de sel des sommets calcaires de la haute barrière ne pouvaient produire un sel aussi fameux ! Il ne venait pas de ce monde ! Quand Stan, Bruno et les Dani entreprirent de démanteler les yogwas et les homias les plus proches, personne ne leur accorda beaucoup d’attention. Tous les Yali étaient en train de se régaler du sel des duongs comme s’ils n’avaient jamais goûté de vrai sel auparavant et comme si ce privilège ne se représenterait plus jamais.


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Le démontage des yogwas et des homias ne préoccupa guère leurs occupants car presque tous les hommes et toutes les femmes possédaient plusieurs logements qu’ils habitaient alternativement. Si ça n’était pas le cas, ils étaient tout simplement accueillis dans le foyer d’un parent. Stan, Bruno et les Dani trouvèrent que les planches taillées à la pierre par les Yali étaient d’excellente qualité et ils s’en servirent aussitôt pour commencer à construire de nouveaux logements plus grands pour eux-mêmes : une hutte pour les Dani, une pour Stan et Bruno et une cuisine pour les deux groupes. Comme Stan et Bruno avaient leur tente, priorité fut donnée à l’habitation des assistants et à la cuisine. Lorsque ces deux bâtiments furent achevés, il restait peu de planches récupérées lors de la démolition. « Ça ne fait rien, déclara Stan. Demain, nous démantèlerons cette maison aux esprits sur le tertre. Elle devra être enlevée de toute façon pour la piste d’atterrissage. Elle nous fournira plein de bonnes planches de grande taille pour terminer notre propre logement ».

Les visages de Bruno et des Dani s’allongèrent. Ils avaient remarqué que les Yali semblaient traiter le monticule et ses environs avec le plus grand respect. Ça n’était pas du goût de Bruno de démanteler un haut lieu de l’animisme dès leur première semaine dans la vallée ! Comme il aurait aimé attendre que le Saint-Esprit, au travers de l’Évangile, incite les Yali à procéder d’eux-mêmes à cette démolition, s’il était nécessaire qu’elle ait lieu ! Mais Bruno garda ses réflexions pour lui car il connaissait à présent le sens pratique très développé de Stan. Ce qui devait être fait, était fait, et toute objection due à des considérations sentimentales était écartée car jugée puérile. « Seigneur, pria Bruno, tu savais, en créant cette vallée, que ce conflit d’intérêts se produirait. Tu aurais pu nous fournir un autre endroit pour y faire atterrir les avions ou tu aurais pu empêcher les Yali de choisir ce site pour leur maison spirituelle. Puisque tu ne l’as pas fait, ce conflit d’intérêts doit faire partie de ton plan. Peut-être as-tu l’intention de t’en servir pour ton œuvre ».


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Pendant ce temps, les Dani réfléchissaient à un problème plus terre à terre : les Yali allaient-ils employer la force pour défendre leur habitation sacrée ? Afin de tester au préalable leurs réactions, ils parlèrent des plans des duongs aux anciens de la tribu.

– Démolir notre kembu-vam ! s’exclama Andeng. Pourquoi diable Kugwarak et Marik détruiraient-ils la maison sacrée qu’ils ont restaurée de leurs propres mains ?

Un silence s’ensuivit tandis que les autres prêtres méditaient sur cette question importante.

– Ils comptent peut-être la détruire en premier lieu, puis la reconstruire.

– Hmm… murmura Andeng. Pourtant les planches n’ont pas encore pourri. Pourquoi ne pas simplement remplacer le toit ?

Wanla se débattait avec le problème. Une fois de plus, la crédibilité de sa magnifique théorie était mise à l’épreuve ! Mais que pouvait-il dire à présent ? Soudain, il sut !

– Ah, mes frères ! s’écria-t-il. Je crois que j’ai compris. Kugwarak, Marik et les cinq autres étant revenus du monde spirituel, ils n’ont naturellement plus besoin de kembu-vam et d’osuwas ordinaires, contrairement à nous, mortels. Il leur faut un nouveau genre de lieu saint, adapté à leur nouvel état, et ils veulent récupérer leurs planches dans ce but ! – Bien sûr ! approuva quelqu’un d’autre. Ils veulent que nous installions notre kembu-vam ailleurs !

– Alors nous devons enlever du kembu-vam nos objets sacrés cette nuit, conclut Andeng. Nous utiliserons le dokwi-vam de Sivimu comme dépôt provisoire.

Et c’est ainsi que, la nuit suivante, pendant que Stan, Bruno et les cinq Dani dormaient, les anciens transportèrent, avec le plus grand soin, la grande pierre de Kembu sur son lit d’écorces jusqu’à son nouvel emplacement. Ils enlevèrent également les fétiches yali et kwal accrochés aux murs dans leurs sacs en filet. Au matin, le kembu-vam était vide.


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– Encore une chose, murmura Andeng le lendemain matin, tandis que Stan, Bruno et les Dani sortaient de leur abri, armés de machettes. – Aucun de nous ne doit les aider à faire ce qu’ils comptent faire. Juste au cas où… Et il regarda intensément Wanla.

– … juste au cas où notre frère se tromperait.

Malgré lui, Wanla frémit intérieurement. S’il avait deviné que les choses en arriveraient là, il se serait bien gardé de paraître aussi sage.

*** – À vos rangs ! plaisanta Stan.

Bruno, qui avait servi dans l’armée néerlandaise, fit un pas en avant, se mit au garde-à-vous et salua avec un sourire. Les cinq Dani se contentèrent de se rassembler en vérifiant les lames de leurs machettes et en gardant un œil sur les centaines de Yali qui se tenaient à présent debout ou accroupis sur les corniches les plus proches pour les observer. Bien que rien dans la culture des Dani de la vallée Swart n’ait été aussi sacré que le kembu-vam des Yali, des rumeurs leur étaient parvenues depuis longtemps sur des tribus d’autres vallées dont les coutumes et les croyances étaient bien plus rigides que les leurs. Les Yali en faisaient-ils partie ? Et si tel était le cas, que se passerait-il lorsque « Tuan Dale » mènerait l’assaut contre cette lugubre maison spirituelle ? Aucun des sept membres de la mission ne se doutait un seul instant que la belle théorie de Wanla les protégeait actuellement comme un fragile parapluie. Percevant l’inquiétude des Dani, Stan se campa devant eux d’un air résolu, tel un sergent donnant des instructions à ses hommes avant une mission.


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– Retenez bien ceci ! leur asséna-t-il en dani. Nous ne sommes pas venus dans cette vallée à l’appel des hommes mais sur l’ordre de notre Seigneur Jésus-Christ qui a dit : « Allez dans le monde entier, faites des disciples parmi tous les peuples ». Il a également dit : « Je suis moi-même avec vous chaque jour, jusqu’à la fin du monde ». Cela signifie qu’il est avec nous, ici même, et que rien ne peut se mettre en travers de notre chemin, même pas le démon qui, selon ces gens, vit dans cette hutte.

Stan et Bruno savaient que les Dani, tout comme les Yali rassemblés sur les crêtes au-dessus d’eux, ne doutaient pas le moins du monde de la réalité des esprits. Contester l’existence de tels esprits eut été sans effet. D’ailleurs, Stan et Bruno eux-mêmes, bien que n’étant pas prêts à croire toutes les histoires tribales de manifestation démoniaque, ne mettaient absolument pas en doute les récits du Nouveau Testament sur les rencontres des apôtres avec de véritables démons. Stan poursuivit :

– En fait, si ce démon sait ce qui est bon pour lui, il partira à toute berzingue vers une autre vallée avant même que nous ayons passé le mur de pierres !

Il traduisit ensuite en dani la promesse immortelle de Jésus :

– « Je bâtirai mon Église et les portes du séjour des morts ne prévaudront point contre elle ! » Et c’est valable aussi pour les murs de pierres du séjour des morts ! Bruno frissonna intérieurement de joie en voyant que le courage et la détermination revenaient en force chez les cinq Dani et les faisaient rayonner. Il était clair qu’ils étaient prêts à mourir, si nécessaire, pour participer à la conquête de cette nouvelle vallée. Impossible pour eux d’oublier cette époque glorieuse, à Karubaga, lorsque la nuit dans laquelle les avait plongés la peur avait fait place à l’aurore.


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Bruno sentait lui aussi son pouls s’accélérer. Une chose ne faisait aucun doute : Stan était capable de se montrer extrêmement stimulant !

Stan et Bruno se mirent en route ensemble. Les Dani se placèrent en rang à côté d’eux. D’un pas ferme et calme, la courageuse petite bande de sept individus se dirigea vers l’osuwa. Ils pouvaient sentir le regard de centaines de paires d’yeux qui les suivait et humer le lourd parfum de prémonition – ou était-ce de l’incertitude ? Ou de la colère ? – qui semblait figer l’air de la vallée.

Ils passèrent le mur, sans jamais s’arrêter. Qu’ils vivent ou qu’ils meurent, ils avaient une tâche à accomplir, et ils avaient intérêt à l’avoir finie avant le coucher du soleil. – Enlevez d’abord le toit, ordonna Stan.

Les cinq Dani se hissèrent les uns derrière les autres le long du poteau qui servait d’escalier. Ils disparurent à l’intérieur du bâtiment où ils s’accrochèrent aux chevrons du toit conique. Vlan ! Wandawak sectionna un lien en rotin et la plus vieille feuille de pandanus, alourdie par un épais dépôt de suie, glissa jusqu’au sol. Vlan ! Tuanangen – l’un des cinq – coupa un autre nœud et une deuxième feuille tomba. Les deux hommes sentaient posé sur eux le regard furieux du démon invisible. Ils prièrent pour être protégés et balancèrent à nouveau leurs machettes. Puis recommencèrent à nouveau. Au rez-de-chaussée, Stan et Bruno avaient entrepris de défaire les liens qui maintenaient les planches attachées à la charpente circulaire.

*** Au sommet d’une crête, près du centre de Sivimu, la haute et sombre silhouette d’Andeng se détachait sur les nuages. Le prêtre ruminait en regardant en contrebas. Il avait presque l’impression que l’on entaillait sa propre chair. Si son frère Wanla n’avait pas été aussi sûr de son interprétation à ces étranges événements, il


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aurait pu croire que, non seulement sa chair, mais également les tendons du temps et de l’espace étaient tranchés.

Lorsque les planches que Kugwarak et Marik avaient si méticuleusement taillées tombèrent l’une après l’autre du mur du temple, une émotion proche de la frénésie jaillit du cœur d’Andeng. Et si Wanla se trompait ? Il se retint à grand-peine de lancer une attaque. Il réussit à se contenir. Et il attendit. Il serait préférable pour le peuple – au cas où Wanla se serait fourvoyé – de voir comment Kembu lui-même s’occupait de ces étrangers imprévisibles.

En moins de deux heures, le kembu-vam se retrouva au niveau du sol. La flèche auparavant pointée vers le ciel et ancrée dans de la graisse de porc sacrée, les quatre piliers du feu sacré, le voile en planches et le sanctuaire poussiéreux qu’il dissimulait, n’étaient plus qu’un tas de planches, de rotin coupé et de vieux chaume.

Conformément à l’ordre donné par Andeng, aucun Yali ne participa à la destruction. Le même après-midi, les Dani ôtèrent toutes les planches utilisables de l’osuwa pour les entreposer sur la bande de terre adjacente. Puis ils commencèrent à ériger à cet emplacement une solide hutte rectangulaire pour Stan et Bruno.

– Travailler ! Travailler ! cria Stan de sa voix la plus avenante. Venez travailler avec nous ! Nous vous paierons en cauris si vous souhaitez des cauris. Ou en couteaux de brousse. Ou en haches.

Personne ne bougea. L’interdiction d’Andeng était toujours en vigueur. Les hommes qui constituaient la main-d’œuvre potentielle des missionnaires restèrent simplement accroupis par centaines le long de leurs perchoirs préférés, sur les corniches. Telle une assemblée de vampires noirs, ils regardaient en bas les deux hommes blancs et leurs cinq assistants. C’était affreusement sinistre, pas seulement pour les membres de la mission, mais pour les Yali également car, de leur point de vue, c’étaient les missionnaires et leurs aides qui ressemblaient à des goules. Contemplant les Yali d’un air ébahi, Stan dit à Bruno sur le ton de la plaisanterie : « C’est à se demander sur quoi on est


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tombé ! » Il appela à nouveau : « Travailler ! Travailler ! Venez travailler avec nous ! » Là encore, personne ne broncha.

Stan aperçut un groupe d’hommes assis sur leurs talons près de son campement. Il s’avança vers eux, un large sourire aux lèvres, espérant pouvoir leur mettre une pelle dans la main et leur montrer que ce qu’il leur proposait était vraiment simple. Tremblant de peur, ils bondirent sur leurs pieds et s’enfuirent.

– C’est une autre paire de manches ces Yali ! marmonna Stan en allant rejoindre Bruno. Dans la Swart, tu n’as qu’à dire « travailler » et tu risques d’être renversé dans la bousculade. Ici, ils s’accroupissent ou ils courent !

Il essaya d’aborder deux garçons (Yekwara et Bengwok) qui regardaient d’un autre endroit mais eux aussi se sauvèrent. À nouveau, Stan balaya de son œil vert les quatre cent cinquante mètres de terrain accidenté. Puis, prenant la mesure de cette situation improbable et inattendue, il lança un regard à Bruno.

Tous deux se trouvaient face à un choix. Ils pouvaient construire une petite cabane et consacrer plusieurs mois à tenter de gagner la confiance des Yali de l’Heluk en utilisant l’approche du « partenaire commercial », une pratique acceptée depuis longtemps par les Yali. Dans ce cas, ils pouvaient proposer des articles tels que des médicaments pour les maladies fréquemment rencontrées dans la vallée. Ou, deuxième solution, ils pouvaient se lancer dans la construction de la piste d’atterrissage en espérant que les observateurs installés sur les crêtes auraient rapidement pitié d’eux et descendraient les aider. La première option aurait pu convenir à Bruno qui était célibataire. Mais Stan avait une femme et quatre enfants qui avaient besoin de lui. L’aménagement de la piste d’atterrissage le tiendrait séparé de sa famille suffisamment longtemps. Par conséquent, l’idée de prolonger cette séparation de plusieurs mois pour s’engager dans des pourparlers diplomatiques avec une tribu récalci-


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trante ne lui souriait guère. De plus, il approchait des quarantecinq ans et le temps lui était compté.

Il prit sa décision. Toutes les autres tribus à l’est des lacs Paniai avaient volontiers accepté la construction de pistes d’atterrissage et n’avaient jamais exprimé de regrets par la suite. Les Yali ne feraient sans doute pas exception une fois le projet lancé. – Très bien, les gars ! bougonna Stan. Nous démarrerons nous-mêmes et nous verrons ce qui se passera ! Et il lança une pelle à chacun des hommes.

– Dans un premier temps, nous allons assécher cette mare puis nous remplirons la cavité avec les pierres de ce mur, ajoutat-il en montrant l’osuwa. Que chacun choisisse une place !

Tous muscles saillants, une autre pelle jetée sur son épaule, Stan se dirigea d’un bon pas vers le bord du marécage.

L’air sombre, Bruno et les fidèles Dani chassèrent un sentiment de désespoir muet, et le suivirent. Puis l’un des Dani poussa un cri comme s’il partait à la guerre et il se mit à courir vers la mare en brandissant sa pelle au-dessus de sa tête. Les autres assistants et Bruno firent de même, criant à l’unisson. Ils s’attaquèrent à l’un des bords de la mare, en riant de se voir tenter l’impossible. Même Stan, qui pourtant riait rarement, émit quelques gloussements pour l’occasion. Mais, intérieurement, il bataillait pour rassembler tout ce qui lui restait de la fougueuse énergie transmise par Kipling dans son enfance. Car il en avait besoin aujourd’hui comme jamais auparavant pour repousser la crainte que bientôt tout cela – cette mission à laquelle il rêvait depuis si longtemps, cette œuvre qui, il l’espérait, justifierait son existence sur terre – se révèle n’être qu’une illusion !

En fait, il y avait encore bien plus à craindre que tout ce à quoi Stan ou Bruno s’attendait. Au cours des mois qu’ils venaient de passer dans la vallée Swart, où les gens s’étaient montrés réceptifs, ils en étaient venus à croire que les sociétés de Nouvelle-Guinée hollandaise se laissaient assez facilement persuadées d’abandon-


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ner l’animisme pour adhérer à une foi nouvelle. Des dizaines de milliers d’Ekari, de Damal et de Dani de l’ouest n’avaient-ils pas reçu l’Évangile à bras ouverts ?

Les Yali, un peuple voisin, ne pouvaient quand même pas se montrer totalement différents dans ce domaine ! Car avec la suie et le saindoux dont ils s’enduisaient le corps, avec leurs sacs en filet, leur cauris, leurs peaux de marsupiaux, leurs ornements de plumes, leur régime alimentaire, leurs étuis péniens et leurs armes, les Yali de l’Heluk pouvaient facilement être confondus avec des Dani de la Swart.

De plus, Stan et Bruno avaient commencé à s’apercevoir que les langues dani et yali étaient aussi apparentées que l’anglais et le français ! Ils avaient bien sûr remarqué quelques différences évidentes : les Dani de la vallée Swart entouraient leurs villages et leurs jardins de planches, tandis que les Yali érigeaient des murs de pierres. L’habitat yali était petit afin de conserver la chaleur dans un climat plus froid. Leurs maisons spirituelles, en revanche, étaient plus grandes. Il y avait là la subtile indication que d’importantes disparités sous-jacentes existaient entre les cultures dani et yali. Ces disparités laissaient présager un avenir bien sombre pour la mission de Stan et Bruno.

Les Dani de l’ouest, qui vivaient sur les pentes moins escarpées de la façade nord des Snow Mountains, cultivaient des terrains par conséquent plus plats, sous un climat plus doux. Ils profitaient de périodes d’ensoleillement plus longues : les patates douces et les ignames arrivaient à mûrir en trois mois seulement. Les sols pouvaient rester en jachère pendant des années car les terres arables étaient nombreuses. Les séismes et les glissements de terrain se produisaient plus rarement et de façon moins sévère.

Les Dani de l’ouest pouvaient, de ce fait, avoir l’assurance que même s’ils n’honoraient pas leurs dieux avec rigueur, la nature elle-même continuerait de se montrer indulgente comme une mère aimante cherche à atténuer les effets de la colère d’un père. C’est pourquoi, pour les Dani, une seule initiation – qui tenait d’ailleurs plutôt de la formalité – suffisait à transmettre aux jeunes hommes


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Les seigneurs de la terre

la connaissance des esprits. Et jamais les chamans dani n’auraient requis la peine de mort pour les femmes et les enfants non initiés en cas de violation des secrets religieux – si tant est que les Dani aient eu des secrets à cacher aux femmes et aux enfants !

Les Yali de l’Heluk formaient en revanche un peuple condamné par sa propre préhistoire mystérieuse à vivoter dans le dénuement sur un sol totalement différent : les versants chaotiques de la façade sud des Snow Mountains. C’est là qu’ils construisaient leurs minuscules maisons pointues sur des crêtes froides et étroites. C’est là qu’ils labouraient leurs jardins sur des collines dont la couche d’argile arrachée aux escarpements des montagnes était lessivée par la pluie. Et pendant qu’ils travaillaient et guerroyaient, de méchantes tempêtes de mousson se laissaient attirer par des escarpements culminant à quatre mille mètres. Ainsi piégées, elles condensaient presque quotidiennement des océans de vapeur dans l’intention apparente de nettoyer à grande eau les gorges en contrebas… Jusqu’à ce que les dernières traces d’habitation humaine aient disparu. Mais, curieusement, les Yali réussissaient à survivre dans l’Heluk, comme ils survivaient dans d’autres vallées voisines tout aussi hostiles. Ils y parvenaient alors même que leurs jardins, se languissant des rayons du soleil, mettaient souvent dix mois à produire des patates douces quatre fois moins grosses que celles qu’obtenaient les Dani !

Ils survivaient bien qu’ils puissent difficilement se permettre de laisser leurs terres en jachère pour qu’elles se régénèrent ; bien que de fortes pluies et des tremblements de terre provoquent de fréquents glissements de terrain et détruisent des cultures avant le temps de la récolte ; bien que leurs cochons – gringalets dans le meilleur des cas – meurent facilement de pneumonie pendant les périodes prolongées d’obscurité et de froid. (Il n’y avait donc rien d’étonnant au fait que les femmes autorisent les porcs à occuper un côté de leurs habitations chauffées et les allaitent même parfois pour les maintenir en vie !)


Au-delà des chaînes de montagnes

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Ainsi harcelés par les éléments, les membres des tribus yali développèrent, au cours des siècles, une dépendance extrême visà-vis des esprits kembu car, dans leur vision du monde, eux seuls pouvaient s’opposer à la nature pour le bien des hommes. Les sommes « rackettées » par les esprits pour assurer cette protection étaient souvent excessives : offrandes fréquentes de porcs, attitude parfaitement révérencieuse à l’égard des fétiches et châtiments rigoureux infligés à ceux qui brisaient les tabous. Des exigences difficiles qui impliquaient parfois une suppression des instincts humains. À tel point d’ailleurs qu’en des temps immémoriaux, les hommes yali estimèrent nécessaire d’exclure les femmes de toutes les affaires religieuses. Quand il s’agissait de choisir entre obéir aux esprits et céder à un instinct naturel tel que l’amour maternel, les femmes étaient peu fiables. C’est pourquoi la religion yali avait éliminé depuis fort longtemps toute relation avec le psychisme féminin qui aurait sinon sapé la détermination de l’homme à servir les esprits. Ces derniers auraient dans ce cas retiré leur aide aux hommes et aux femmes et les auraient abandonnés à leur sort.

Cette suppression de l’instinct religieux des femmes avait bien sûr un revers. Les femmes yali, dépossédées de tout sentiment d’exaltation religieuse et ressentant constamment l’inimitié des esprits kembu à leur égard, vivaient dans un état de dépression chronique. Aucun tempérament optimiste parmi elles. Leur taux de suicide était dix fois supérieur à celui de leurs partenaires masculins. Et de nombreuses fois supérieures à celui des femmes dani de l’ouest qui étaient pleines de vivacité, enjouées – et même effrontées ! Tout cela réduisait bien sûr le nombre de femmes yali susceptibles de mettre au monde des enfants et – ce qui était bien plus fâcheux – de jardiner !

La religion des Yali évolua donc en se mêlant inextricablement à l’instinct de survie, ce qui la transforma en affaire très sérieuse ! Afin de faire bien comprendre l’extrême gravité de ce sujet aux générations successives, ils créèrent non pas une, mais quatre cérémonies initiatiques, chacune ayant pour but de donner


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Les seigneurs de la terre

aux jeunes hommes une connaissance accrue des mystères de la religion. Par ailleurs, ils conçurent leur code des temps anciens, les wene melalek, en faisant preuve d’une clarté et d’un soin rarement égalés dans les dogmes équivalents des autres tribus de l’âge de pierre. De plus, ils infligeaient la peine de mort de façon systématique pour de nombreuses infractions que les chamans dani auraient puni avec à peine plus qu’une réprimande.

Pour toutes ces raisons, quiconque aurait osé proposer aux Yali de s’éloigner, ne serait-ce que légèrement, de la tradition religieuse, leur serait apparu comme le messager d’un funeste présage et non le prophète du salut. Et si quelqu’un avait plaidé en faveur d’un renoncement total aux kembu, aux pierres sacrées, à l’osuwa et aux wene melalek, il n’existe pas de mots pour décrire la réaction terrible que cela aurait déclenchée chez les Yali ! Et c’est pourtant ce que Stan et Bruno s’apprêtaient à faire… sans bénéficier de l’éclairage qui aurait pu les avertir ou les guider ! Si une équipe de missionnaires eut jamais besoin d’une excellente stratégie pour aider un peuple troublé et désespéré à transférer ce dont dépendait sa survie d’un ancien fondement à un nouveau, ce furent bien Stan et Bruno. En l’absence de connaissances essentielles sur la culture yali, quelle allait être leur stratégie ?


Troisième partie

Un pied derrière la barrière


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Chapitre 11

Un endroit bien isolé pour mourir Stan et Bruno avaient été tous deux et à juste titre impressionnés par la « puissance stupéfiante du Saint-Esprit de Dieu » qui avait amené des dizaines de milliers d’Ekari, de Damal et de Dani de l’ouest à la foi chrétienne après moins de dix ans – et, à certains endroits, après deux ou trois ans seulement – d’efforts missionnaires concertés.

Ils savaient que le Saint-Esprit n’avait pas suscité du néant cette réaction inhabituelle. Certaines facettes de la culture tribale, notamment l’attente d’un message d’immortalité qui viendrait atténuer la souffrance humaine, semblaient avoir « simplifié » la tâche du Saint-Esprit, entraînant tout d’abord une réforme générale de la conduite tribale, puis déclenchant ultérieurement, chez des milliers d’individus, la décision de s’engager personnellement à adopter la foi chrétienne. À l’époque cependant, la plupart des missionnaires continuaient de considérer les facteurs culturels impliqués dans les conversions comme plus ou moins accidentels. Le Saint-Esprit entendait produire les mêmes effets avec ou sans eux. « Il s’était trouvé » que les facteurs culturels s’étaient alignés sur lui, comme un courant marin peut aider un navire à tracer sa route, même si ce


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Les seigneurs de la terre

navire a suffisamment de puissance pour atteindre sa destination en luttant contre des courants contraires.

Cette façon de considérer la réponse phénoménale des tribus semblait étayée par le fait que les missionnaires travaillant parmi les Ekari, les Damal et les Dani n’avaient pas eu à découvrir au préalable les mystérieux concepts d’ayi, de hai et de nabelan-kabelan. Ils avaient simplement prêché l’Évangile. Les membres des tribus avaient eux-mêmes fait l’association avec leurs croyances ancestrales et réagi en conséquence, c’est-à-dire de manière explosive ! Engranger des milliers de conversions se révéla une opération plutôt facile. C’était comme mettre la main sur un gisement d’or.

Il ne vint à l’esprit de personne que les paramètres culturels étaient peut-être indispensables pour obtenir ce type de réaction et que, dans d’autres cultures, il faudrait creuser profondément pour trouver un filon équivalent. Ou que les missionnaires de l’extérieur devraient peut-être intervenir pour que soit fait le lien entre les facteurs culturels et l’Évangile, avant de pouvoir susciter une réponse de la part de sociétés récalcitrantes. Stan et Bruno, quant à eux, avaient l’intention d’apprendre la langue yali et d’observer soigneusement la culture de ce peuple dans la vie de tous les jours. Ni l’un ni l’autre ne se considérait cependant comme un chercheur spécialisé en culture tribale. Et, de toute façon, ni l’un ni l’autre n’estimait qu’une société cannibale puisse être un lieu propice à la découverte d’éléments utiles à l’évangélisation. Si de tels éléments avaient jamais existé, nul doute que le prince des ténèbres les avait déjà tous effacés en profitant d’une absence séculaire de la Parole de Dieu.

Mais Stan et Bruno connaissaient très bien le message qui avait la réputation, depuis longue date, d’être un catalyseur de compassion dans les affaires humaines : l’Évangile ! Et ils avaient la ferme conviction que l’Esprit saint qui avait rendu réceptifs les Ekari, les Damal et les Dani en ferait autant, d’une manière ou d’une autre, pour les Yali, malgré les limites de ses serviteurs. Oui, il susciterait à nouveau des réponses, même ici, dans le cœur de ces centaines de Yali qui, pour l’instant, regardaient d’un air


Un endroit bien isolé pour mourir

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distant ces deux blancs en sueur et leur poignée d’assistants faire disparaître une mare et transformer deux crêtes en quelque chose qu’ils appelaient piste d’atterrissage !

La confiance que ressentaient Stan et Bruno avait traversé les âges et déjà prouvé qu’elle était fondée. Il n’y avait aucun doute sur le fait que le même processus amènerait la tribu yali à la foi. Ou pas ?

*** Yekwara et Bengwok, qui avaient détalé lorsque Stan s’était approché d’eux avec des pelles, s’étaient réinstallés à un endroit stratégique, un peu plus éloigné cette fois, pour poursuivre leur examen minutieux.

– As-tu remarqué le sourire de père Kugwarak quand il est venu vers nous avec ces choses pour creuser ? demanda Yekwara.

– Peut-être que nous lui paraissons bizarres ! plaisanta Bengwok.

– Fais attention ! Si ce sont des esprits, ils peuvent peut-être nous entendre !

– Je crois que ce sont des humains ordinaires, répliqua Bengwok. Regarde : ils commencent à construire un nouvel osuwa pour leur Kembu ; ça veut dire qu’ils doivent toujours être humains ! Yekwara réfléchit à l’hypothèse de Bengwok.

– S’ils sont en train de faire un osuwa pour leur Kembu, pourquoi Andeng nous interdit-il de les aider ? Tous nos villages ne s’entraident-ils pas pour ce genre d’activité ? Notre refus risque de mettre leur Kembu en colère.

À son tour, Bengwok médita sur la réflexion de Yekwara. Ce dernier poursuivit :


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Les seigneurs de la terre

– Ces sept hommes revenus de la mort ont déjà mis fin à la guerre entre Balinga et Yabi. Et à présent, il paraît que nos ennemis de Kobak essaient de faire la paix avec nous afin de pouvoir traverser sans risque la rivière pour venir voir ces étranges phénomènes ! Ces hommes apportent la paix dans notre vallée et voilà comment nous les récompensons !

Pendant les trois jours suivants, les deux garçons supplièrent leurs pères et leurs grands frères de leur accorder la permission d’aider les étrangers. Andeng ne voulut pas céder. Mais Dongla, le frère aîné de Bengwok, un jeune homme plein d’entrain et foncièrement indépendant, finit par admettre qu’il fallait fournir cette aide. Dongla discuta avec son ami Luliap qui l’approuva, tout comme un autre jeune, Aralek. Tous les trois, sûrs de ne briser aucun tabou, ignorèrent hardiment l’ordre d’Andeng et se dirigèrent vers le campement de l’homme blanc en compagnie de Bengwok. Bien évidemment, Kebel autorisa alors Yekwara à se joindre à eux. Et Liakoho permit à Foliek – qui avait failli être exécuté dans l’affaire du champignon – de descendre les aider aussi.

– Pourquoi ne devrions-nous pas aider nos propres ancêtres ? crièrent-ils à ceux qui protestaient.

La question paraissait sensée. Elle réduisit momentanément au silence leurs opposants.

Stan eut un petit rire lorsqu’il distribua des pelles à la nouvelle équipe.

– Cela me rappelle un vers de ce cantique que tu chantais ce matin Bruno : « une noble armée, d’hommes et de garçons ! »

Des hauteurs de Sivimu, Andeng regardait, la mine renfrognée. Mais il ne fit rien car il eut été indigne d’un grand-prêtre tel que lui d’intervenir en personne pour se faire obéir de manière brutale. Un grand-prêtre contrôlait la situation grâce à son charisme, et pratiquement jamais en recourant personnellement à la force. Et pour l’instant, le charisme des nouveaux Kugwarak et Marik devenus blancs se révélait plus puissant que le sien, même à


Un endroit bien isolé pour mourir

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l’égard de ses propres fils. Le coup lui laissait une douleur cuisante mais il n’en laissa rien voir. Il n’avait pas envie d’attirer l’attention des êtres blancs sur lui. Pas tout de suite, et peut-être jamais. Il restait encore beaucoup trop d’inconnues. Si quelque chose devait être fait, Andeng et les centaines d’autres prêtres s’en occuperaient plus tard, en coulisses. En attendant, que les jeunes satisfassent la curiosité qui les rongeait.

Stan fut encouragé par le léger renforcement de l’équipe. De plus, désireux de montrer aux spectateurs installés aux balcons que le travail progressait même sans leur aide, Stan frôla les limites de l’épuisement. Tard dans l’après-midi, alors que Bruno regagnait la petite tente pour préparer le souper et établir le contact radio avec Karubaga, Stan continua de manier la pelle et la pioche. Tout en bavardant avec Yekwara, Bengwok, Dongla, Aralek, Luliap et Foliek. Il utilisait les quelques phrases qu’il avait précédemment glanées auprès d’Emeroho. Il poursuivit sa tâche jusqu’à ce que le soleil se couche et que l’équipe s’éloigne doucement, le laissant seul à côté de la mare.

Il regarda autour de lui. La zone qu’ils avaient nettoyée paraissait toujours aussi misérablement insignifiante. Leur tâche serait-elle un jour achevée ? Accablé soudain de lassitude, il repartit vers la tente d’un pas chancelant. Il prit des mains de Bruno une assiette garnie de nourriture, il remercia Dieu et mangea après avoir ajouté un peu de sel (suivant en cela un conseil que lui avait donné un robuste sergent de nombreuses années auparavant).

Puis il s’enroula dans son sac de couchage en poussant un profond soupir. La dernière chose qu’il perçut, c’était que quelqu’un délaçait ses bottes et les lui ôtait. Il sursauta et, levant la tête, il vit, se découpant sur un ciel inhabituellement étoilé, la silhouette de Bruno penchée au-dessus de lui. « Merci, frère, grogna-t-il. J’ai dû oublier de les enlever ». Et, tandis que Bruno lui massait les pieds, Stan s’endormit.

***


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Les seigneurs de la terre

La pluie froide et le brouillard ne les arrêtaient pas, pas plus que le soleil brûlant. Le dos courbé sur leur pelle, ils travaillaient, la vue brouillée un instant par la transpiration et, l’instant d’après, par les gouttes de pluie qui coulaient le long de leur nez. Pendant ce temps, les observateurs yali, qui regardaient du haut des collines à l’abri de leurs capes en pandanus, commençaient à percevoir le côté comique de la situation. Ils créèrent un nouveau concours. Il s’agissait d’inventer l’expression la plus imaginative ou la plus drôle pour décrire la ténacité du nouveau Kugwarak blanc et de sa petite équipe étrangement inspirée. Le jeune Yekwara, bien qu’enthousiasmé par l’esprit de camaraderie du groupe, se plaignit à Bengwok :

– Si seulement leur Kembu n’exigeait pas un osuwa aussi gigantesque !

Stan et Bruno qui, sans l’aide qu’ils leur apportaient, n’auraient peut-être jamais remarqué ces jeunes hommes au milieu de milliers de Yali, apprirent bientôt à les connaître par leur nom et à les traiter avec un respect particulier. Jour après jour, un ou deux observateurs supplémentaires se sentaient inexplicablement enclins à se joindre à ces joyeux étrangers atteints de folie. À la consternation grandissante des prêtres. L’équipe s’étoffait. Très lentement. Et tout le travail accompli, comparé à ce qu’il restait à effectuer, ressemblait à des traces de fourmis au milieu d’un bac à sable. Ils avaient besoin d’aide. Lors de leur troisième dimanche dans la vallée, il sembla qu’ils allaient peut-être en obtenir. Ce jour-là, une horde d’hommes issus des villages de l’alliance de l’est avait été attirée par la nouvelle que des êtres prodigieux, dépourvus d’étuis péniens et revenus des morts, faisaient commerce d’outils coupants et exotiques fabriqués à partir d’une substance inconnue. Ces hommes réussirent à conclure un traité de paix avec Hwim et Sivimu afin d’accéder sans encombre au terrain. C’est ainsi que ceux qui avaient tué et dévoré Selambo vinrent voir Stan et Bruno. Ils se présentèrent armés jusqu’aux dents,


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mais en surveillant attentivement leurs gestes, de manière à n’offrir à leurs ennemis de Sivimu, fraîchement apaisés, aucune raison de rouvrir les hostilités.

C’étaient des hommes grands et forts, au torse puissant et à l’air farouche. Leur allure impressionnait : ils resplendissaient avec leurs défenses en travers du nez, leurs coquillages et leurs plumes. Une forte odeur de graisse de porc les environnait. Au départ, ils ne prêtèrent aucune attention à Bruno et à Stan qui étaient pourtant l’objet de leur visite. Ils se consacrèrent entièrement aux relations diplomatiques, en prenant soin de saluer correctement leurs hôtes, les hommes de Sivimu, Hwim et Ombok. Après une aussi longue période de guerre et d’éloignement, seules les salutations scatologiques les plus affectueuses et les plus ardentes pouvaient convenir. Stan et Bruno seraient devenus verts s’ils avaient compris ce que ces fervents échanges signifiaient !

Quand ils eurent fini de pousser leurs grommellements scatologiques, de se saisir les bras avec ardeur et de se gratter le menton tendrement, tous les visiteurs se tournèrent vers Stan et Bruno qui, lavés et rasés, profitaient tranquillement de leur repos dominical, assis au milieu de leur petit campement.

– C’est vrai qu’ils ne portent pas d’étui pénien ! dit en reniflant un Yali. C’est incroyable d’en arriver à perdre à ce point sa dignité d’homme !

Pendant que la foule se rassemblait autour d’eux et les observait les yeux écarquillés, Stan dit du coin de la bouche à son compagnon au visage empreint de douceur :

– C’est dimanche après-midi au zoo de Ninia, Bruno. Mais, dans la fosse aux singes, c’est toi et moi qui remplaçons les chimpanzés. Puis, se mettant lentement debout, Stan ajouta :

fait !

– J’vais leur montrer un truc qu’aucun chimpanzé n’a jamais


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Les seigneurs de la terre

Très à l’aise, il entra nonchalamment dans le cercle de guerriers qui se resserrait. Il ouvrit grand la bouche, attrapa son dentier et le fit claquer à plusieurs reprises entre ses mains devant des centaines de paires d’yeux incrédules ! Jamais action ne fit perdre aussi rapidement contenance à une multitude d’augustes visages ! Et jamais peut-être une assemblée d’hommes intrépides ne se sauva aussi promptement sous l’effet de la peur ! Mais, en entendant le rire sonore et rassurant de Stan, ils ralentirent leur fuite précipitée, retrouvèrent leur sang-froid et revinrent peu à peu, en se reprochant mutuellement leur lâcheté.

– Tu t’es vu, Nemek, en train de fuir comme un gosse effrayé ? lança l’un des hommes au meurtrier de Selambo.

– Qu’est-ce que tu racontes ? J’ai couru seulement parce que toi, tu courais !

– Nous avons détalé comme un troupeau de cochons effarouchés, gloussa un autre. Les uns sur les autres et dans toutes les directions !

– C’est franchement gênant, murmura honteusement un quatrième guerrier. Nos ennemis se couvrent tous de leurs capes de pluie pour cacher leurs rires. On peut voir les capes trembler !

– Ne t’inquiète pas. Il leur a probablement fait le même coup. Prenez garde à cet homme. Il est imprévisible. Qui sait quels autres tours il cache dans son étui, si je puis dire. Même s’il ne devait plus jamais les impressionner, Stan venait d’acquérir le statut de légende.

Après que les visiteurs eurent satisfait leur curiosité en observant attentivement Stan et Bruno pendant environ une heure et en examinant les différents ustensiles de leur campement, Stan, aidé de ses jeunes assistants yali qui lui servaient d’interprètes, les invita à revenir le lendemain pour travailler sur la piste d’atterrissage. Ils partirent en discutant de cette proposition (et en jetant des regards par-dessus leurs épaules, ébahis de voir que Stan avait réussi à remettre ses dents dans sa bouche.)


Un endroit bien isolé pour mourir

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Bruno commenta :

– Où, ailleurs dans le monde, pourrais-tu mettre en déroute une véritable armée en retirant simplement tes fausses dents ? Stan rétorqua :

– Je vais te raconter ce qu’un type a fait de mieux que moi. C’était un missionnaire qui s’appelait Bill et qui servait en Papouasie Nouvelle Guinée. Il y avait plusieurs centaines de membres d’une tribu qui travaillaient pour lui sur une piste d’atterrissage. À chaque fois qu’il les laissait seuls, tous s’asseyaient. Alors, Bill leur a crié un jour : « Regardez par ici ! Je vais m’absenter un moment mais je vous laisse l’un de mes yeux sur cette souche ! » Aussitôt dit, Bill retira son œil de verre, le posa sur une souche, la pupille tournée vers l’équipe de travailleurs et, fixant la colline de son œil valide, il la gravit. Quand il revint un peu plus tard, toute l’équipe continuait de travailler dur et de frissonner !

Les deux compagnons éclatèrent de rire. Ils passèrent l’aprèsmidi à discuter de manière détendue tandis que des Yali, hommes et garçons de tous âges, se tenaient accroupis sur les crêtes et les rochers en se contentant de les regarder. Plus tard, au moment où Stan faisait cuire le repas du soir, il se mit soudain à crier : – Bruno !

Bruno se retourna et vit Stan plié en deux de douleur. Il courut vers lui et l’entendit haleter :

– Une douleur terrible et fulgurante dans le bas-ventre ! Non, Seigneur ! Pas ça, je t’en prie ! Bruno, je crois qu’il n’y a qu’une cause possible : l’appendicite !

Blêmissant sous le choc, Bruno se précipita vers leur petite radio pour appeler Karubaga et obtenir des conseils médicaux. Mais Pat, qui avait discuté avec Stan une heure plus tôt, avait depuis éteint la radio. Des parasites rageurs se moquèrent de l’appel urgent de Bruno.


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Les seigneurs de la terre

Pendant ce temps, Stan avait titubé jusqu’à la tente et s’était allongé sur son sac de couchage. Presque immédiatement des nausées qui semblaient l’écarteler le forcèrent à ressortir. Il s’agenouilla, les mains posées sur le sol, et pria tandis que des hautle-cœur secouaient son corps. Bruno, rongé d’angoisse, tournait impuissant autour de lui. Il vit Stan relever la tête et regarder les froides étoiles qui commençaient tout juste à émerger au-dessus des barrières noires de la vallée de l’Heluk. Et, à son expression, il put presque lire la pensée de Stan : C’est un endroit passablement isolé pour vivre mais c’est un endroit encore bien plus isolé pour mourir !


223

Chapitre 12

Un autre auditeur Stan et Bruno savaient qu’il serait impossible, même avec l’aide de leurs assistants dani pleins de bonne volonté, de transporter le malade sur un brancard à travers les dangereux marécages alpins et entre les promontoires rocheux du col de la Mugwi. Si l’un des porteurs glissait, Stan tomberait et son appendice enflé éclaterait.

Il leur fallait attendre et espérer que Stan survive jusqu’à ce que l’on puisse trouver quelque part un médecin qui accepte, et soit capable, de passer le col avec l’équipement nécessaire à une opération en pleine nature.

Pendant qu’ils attendaient, un autre problème se profilait à l’horizon. En effet, alertés par les grognements de Stan, des Yali étaient accourus. Ils avaient découvert, stupéfaits, que l’homme qu’ils croyaient doté de l’immortalité était en proie à de violents haut-le-cœur et se tordait de douleur. La même question leur traversa l’esprit simultanément : Comment la théorie de Wanla pourrait-elle expliquer un tel événement ? ! Il n’y avait qu’un moyen de le savoir : interroger Wanla.

***


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Les seigneurs de la terre

Wanla soupira. Soutenir sa théorie, autrefois si belle, devenait une pénible corvée. Devait-il simplement admettre qu’il ne connaissait pas la réponse ? Ou existait-il un moyen de justifier cette contradiction ? Pendant ce temps, le cerveau de son frère Andeng travaillait lui aussi à plein régime. Il y a quelques jours seulement, songeait-il, ce « Kugwarak » a ordonné la destruction de notre kembuvam. À présent, il tombe brusquement malade, comme s’il avait été frappé par une force invisible. Se pourrait-il qu’il ne soit pas Kugwarak mais un simple mortel ? Les esprits seraient-ils en fait en train de lui infliger un châtiment comme ils l’ont déjà fait dans le passé ? Ils ont bien puni même des prêtres yali, lorsque des erreurs avaient été commises dans le domaine sacré.

Bruno, bien qu’ignorant les réflexions des Yali qui l’entouraient, se demandait lui aussi si les gens n’allaient pas interpréter la maladie de Stan comme un jugement venu du monde surnaturel et se ranger du côté des esprits. D’ailleurs, se pourrait-il que des esprits hostiles à l’Évangile cherchent à faire échouer leur mission ? Un sentiment de profonde solitude, alourdi par le poids d’une effrayante responsabilité, s’abattit sur Bruno. Tant de choses dépendent de la guérison de Stan, se dit-il. Que puis-je faire, moi qui n’ai pas fait d’études de médecine, pour le maintenir en vie jusqu’à ce que les secours arrivent ?

« Pour commencer, décida-t-il, je peux prier ! » Et, assurément, il pria ! Heure après heure. Avec ferveur. Avec une foi qui allait croissant malgré les vents contraires qui redoublaient de violence.

Tout au long de l’interminable nuit, Bruno veilla Stan qui était couché mais ne dormait pas, et qui grimaçait de souffrance. Aux premières lueurs du jour, le lundi matin, Bruno se mit à appeler avec la petite radio. À six heures, il avait déjà contacté non seulement Pat mais également Myron Bromley à Hetigima. Celuici était marié depuis peu à Marge qui était médecin. Elle confirma


Les fillettes yali étaient tenues à l’écart du monde sacré.


Wamena

Monts

 M

 Moun aoke  tains)

Hetigima

(Snow

Rivière Mugwi

Angguruk  (Angeruk)

3 600 m Col de Mugwi  3 300 m

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Yabi Col d la Se e  ng Kobak 3 000 m

Balinga Ninia Sivimu Hwim 2 700 m

Iptahaik

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Holuwon

Sengambut

Bahabol Kibi

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Sohop Pyramide  Lowa  3 600 m

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Rivière Aagi Lugwat

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Piste d’atterrissage Sommet Village Route aérienne de la MAF Crash aérien 10 km Rivière

Una

Basses terres

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4 700 m 3 900 m


Jardins et parcelles d’ignames cultivés sur une pente.

Yali portant des mètres de rotin enroulés autour de leur corps.


Un avion roule sur la piste achevée.

Emeroho, qui a fait entrer Stan et Bruno dans la vallée de l’Heluk, a continué d’écouter leurs paroles malgré les menaces de mort.


Le village de Ninia en 1977.

Des guerriers racontent à Don Richardson l’attaque près d’Ilia.

Guerriers effectuant une danse dans le village de Sivimu.


Luliap en train de prêcher.

Nalimo, dont la gorge produisait d’étranges sons lorsqu’il était étonné.

Don Richardson traverse un pont suspendu semblable à celui que Yemu voulait couper.


Stan, Pat et leurs enfants en route pour Balinga.

Les « seigneurs de la terre » parés de leurs plus beaux atours dans la vallée Swart.


Hulu, un prêtre de Kembu, a jeté Stan à terre à quatre reprises.

La gorge que Stan a traversée à pied, de nuit, avec cinq blessures causées par des flèches.

Jeune garçon yali traversant un petit torrent à gué.


Pat Dale soignant les malades et conseillant les femmes.

Hommes de la tribu yali.


Villageoises de Kibi (en arrière-plan, les cimes qui entourent la vallée de la Seng).

Le tertre Yarino, où Stan avait décidé de construire une piste d’atterrissage (le kembu-vam est au centre à gauche, près de l’arbre).


La maison de Bruno dans la vallée de l’Heluk, un jour froid et nuageux.

Bruno de Leeuw, appelé à évangéliser les tribus des montagnes.

Costas et Alky Macris ont remplacé Stan et Pat à Ninia pendant les congés des Dale.


Don et Carol Richardson avec leurs enfants.

Phil parle avec l’un de ses amis, un enfant « pygmée » de la tribu Kimyal.

Phil ouvre un coffre parachuté au-dessus de son antenne missionnaire isolée.


Kusaho accueille Costas Macris et Don Richardson.

Pat Dale avec Wesley, Hilary, Rodney et Joy devant leur hutte au toit de chaume.

Phil et Phyliss Masters avec Becky, Crissie, Robbie et Curt.


Phil Masters permet à un villageois kimyal de regarder à travers l’objectif de son appareil photo.

Village yali.


Chasseur yali bandant son arc.

Stan et Pat Dale avec Wesley, Hilary, Rodney et Joy, en Irian Jaya.

Sar et Ongolek, les parents de Nindik.


Un autre auditeur

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le diagnostic de Stan, à savoir qu’il s’agissait probablement de l’appendicite, puis elle prépara des doses de pénicilline à injecter, qui seraient parachutées sur Ninia. Bob Johannson, le pilote de la MAF, annula aussitôt les vols programmés pour la journée et se rendit en avion à Hetigima pour prendre la pénicilline. En milieu de matinée, il trouva une trouée dans les nuages au-dessus de l’Heluk et il descendit en piqué au-dessus de la piste d’atterrissage en devenir. Il jeta alors le paquet contenant les précieuses ampoules et un thermomètre, accroché à un minuscule parachute. Bruno récupéra le paquet sur un terrain accidenté près du camp. Il l’ouvrit avec inquiétude et s’aperçut, soulagé, que le précieux contenu était intact. Il trembla en saisissant l’impressionnante seringue armée d’une longue aiguille effilée : il n’avait encore jamais fait d’injection ! Suivant courageusement les instructions détaillées de Marge Bromley, il remplit la seringue d’un million d’unités de pénicilline, fit rouler le patient sur le côté et, serrant les dents, il enfonça l’aiguille. Stan tressaillit. Ouvrant les yeux, Bruno tira lentement sur la seringue. Comme aucune goutte de sang ne la remplissait, il sut qu’il n’avait pas touché de veine. Toujours tremblant, il appuya progressivement sur la seringue, la retira et essuya la sueur froide de son front.

C’est à ce moment-là qu’il entendit la radio crépiter. George Boggs, un des collègues de Bob Johannson, lui aussi pilote, avait contacté le docteur van ten Brink, un médecin rattaché à l’hôpital gouvernemental hollandais de la région des lacs Paniai, à trois cents kilomètres à l’ouest de Ninia. Le médecin était disposé à emprunter à pied le col de la Mugwi. Bruno poussa un soupir de soulagement. Il y avait à présent de l’espoir, si Stan réussissait à s’accrocher à la vie quelques jours encore.

Pat appela à nouveau de Karubaga pour indiquer que John McCain, un missionnaire de la RBMU, originaire de Floride, avait proposé d’accompagner le docteur van ten Brink dans son périple à travers les montagnes. Bruno tourna le bouton du volume de la radio pour que Stan puisse entendre les paroles d’espoir et


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d’encouragement que Pat adressait affectueusement à son mari éprouvé. Plus tard dans l’après-midi, George Boggs transporta en avion le docteur van ten Brink, accompagné d’un aide-soignant, de John McCain et d’une poignée de porteurs dani. Volant à la limite des arbres, sous une pluie aveuglante, ils descendirent l’immense vallée de la Balim jusqu’à Hetigima. À la sortie de l’appareil, ils mirent rapidement de l’ordre dans leurs sacs, avalèrent une thermos de boisson chaude et se mirent en route sur la piste instable qui menait à la Mugwi. Dans la vallée de l’Heluk, le jour et la nuit se confondaient pour Stan Dale qui dérivait lentement dans un brouillard de douleur. Après ce qui sembla une éternité de souffrance, il demanda : – Bruno, quel jour sommes-nous ?

– Jeudi soir, répondit Bruno. Voilà cinq jours que tu n’as pas mangé. – Ni dormi, ajouta Stan. Bruno !

Un désespoir intense perçait dans sa voix.

– Je ne peux plus le supporter. Prie encore pour moi, Bruno. Demande que la douleur disparaisse pour que je puisse dormir. Si ça ne s’arrête pas, je ne tiendrai pas plus de quelques heures.

Tremblant d’émotion, Bruno posa la main sur la tête de Stan, conformément à l’injonction donnée par l’apôtre Jacques, puis il pria pour sa guérison. Ce fut un moment comme il n’en avait jamais connu auparavant. Tout entier plongé dans l’inquiétude qu’il éprouvait pour la vie de Stan et pour le bien-être de Pat et de leurs quatre enfants, Bruno parvint à croire fermement à la réalité de l’amour de Dieu pour Stan et à sa capacité à contredire, pour le bien du malade, sa propre création, cet univers où les causes naturelles produisaient certains effets. Il lui sembla soudain que la matière même qui l’entourait se soumettait à sa volonté, par la puissance de Dieu, et qu’il devenait totalement improbable que Stan meure. Dieu ne pouvait quand même pas donner cette assurance simple et pure à Bruno pour le décevoir ensuite ! Mais


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presque aussitôt, un doute lancinant l’assaillit : D’autres avant toi n’ont-ils pas ressenti ce même degré de confiance et n’ont-ils pas pour autant été éconduits ?

Et pendant que la main de Bruno restait posée sur le front de Stan, John McCain et le docteur van ten Brink forçaient leurs jambes fatiguées à descendre rapidement le long de la piste glissante qui succédait au col de la Mugwi. Farouchement déterminés, ils s’enfoncèrent dans les tourbières et pénétrèrent à l’intérieur du labyrinthe de forêts moussues, en étant reconnaissants d’être enfin descendus des sommets désertiques où deux jours de pluie à des températures voisines de zéro les avaient glacés jusqu’aux os.

*** Bruno retira sa main du front de Stan, sortit en rampant de la tente et se tint debout dehors. Les yeux levés vers Balinga, il scrutait les crêtes qui s’obscurcissaient, dans l’espoir d’apercevoir l’arrivée des secours. Toujours rien. Une blessure avait-elle obligé l’équipe médicale à rebrousser chemin ? Au bout d’une minute, il retourna voir Stan et constata qu’il avait sombré dans un profond sommeil. Ses traits détendus n’accusaient plus aucune douleur. Le cœur débordant de gratitude, Bruno leva les mains en signe de louange à Dieu. Puis il alla construire une table d’opération.

Il s’écoula plus de dix heures avant que Stan se réveille. Bruno vit alors que le voile de souffrance avait réellement disparu de son regard. Stan déclara qu’il se sentait reposé et prêt à lutter à nouveau pour rester en vie. Ce jour-là, le 9 juin 1961, dans l’aprèsmidi, John McCain, le médecin et l’aide-soignant arrivèrent au sommet de la crête et descendirent à grands pas impatients vers le camp. C’était à présent au tour de Bruno d’aller dormir. Et, tandis que le docteur van ten Brink s’occupait de Stan, les Yali dans les


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yogwas de Hwim et de Sivimu précisaient leur diagnostic concernant le mal dont souffrait « Kugwarak ».

– La nuit précédant sa maladie, expliqua un homme, j’ai vu une roussette géante manger du fruit d’un arbre, d’un yelep, derrière leur camp. Quand elle a eu fini, je l’ai entendue descendre en voletant dans l’obscurité. L’instant d’après, je l’ai vu – Kugwarak – sortir de l’ombre et entrer dans sa drôle de petite maison. Je suis certain – presque certain – que la chauve-souris et l’homme n’étaient qu’un seul et même être. Il s’était transformé en chauvesouris pour se nourrir dans l’arbre, il est redescendu et a repris la forme d’un homme. J’étais tellement effrayé que je suis parti en courant ! La peur du surnaturel gagna les anciens.

– Insinues-tu, demanda l’un d’eux, que c’est le fruit du yelep qui l’a rendu malade ? – Je le suppose ! répondit l’informateur.

L’histoire se répandit et beaucoup l’utilisèrent pour soutenir la théorie de Wanla. D’autres, y compris Andeng, adoptèrent une attitude d’attente.

– S’il meurt, je dirai que c’est Kembu, et non le fruit du yelep, qui l’a tué ! disaient-ils.

Les Yali attendaient donc l’issue de la maladie de Stan, tandis que le docteur van ten Brink surveillait sa pression sanguine et son pouls et lui administrait d’autres médicaments.

Voyant que l’état de Stan s’améliorait régulièrement, le médecin décida de ne pas tenter l’opération dans la tente. Il préféra rester auprès de lui dans la vallée de l’Heluk pendant plusieurs jours, jusqu’à ce qu’il soit sûr que l’infection avait disparu. Ensuite, le docteur et son aide-soignant regagnèrent Hetigima en passant par le col de la Mugwi et de là ils s’envolèrent pour la région des lacs Paniai. Stan s’estima plus tard capable d’aller se faire opérer en marchant lentement. Bruno, affaibli lui aussi par une crise de malaria, l’accompagna. La dangereuse traversée s’accomplit dans


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un climat de grande incertitude, la crainte étant que l’exercice physique réveille la malaria de Bruno ou l’inflammation abdominale de Stan.

Pendant ce temps, John McCain restait à Ninia et travaillait avec l’équipe dani et la poignée de Yali. Il ne s’en alla que quelques semaines après le retour de Bruno. L’équipe d’ouvriers s’était entre-temps réduite à neuf membres. Après que John McCain fut parti pour démarrer un nouveau projet de la RBMU auprès des tribus des plaines du sud, Bill Widbin, un de ses collègues originaire du Missouri, se rendit à pied à Ninia et travailla avec Bruno pendant quatre mois. Pendant cette période, les pierres du mur sacré de l’osuwa de Yarino furent transportées jusqu’à la mare pour la remplir. Et, une fois de plus, la théorie de Wanla protégea le groupe missionnaire du massacre. L’appendicectomie de Stan fut reportée à octobre afin que l’incision n’ait pas pour seul effet de répandre l’infection latente. Finalement, les chirurgiens de Hollandia pratiquèrent l’intervention avec succès et, le 9 novembre, Stan, complètement rétabli, reprit la route de Ninia. Il était cette fois accompagné d’Oscar, charpentier autochtone, que Stan avait embauché pour qu’il construise à Ninia un logement missionnaire suffisamment grand pour une famille. Par la suite, Stan décrira ainsi son dernier jour de voyage : Au moment où je descendais des hautes montagnes, la brume du matin s’est dissipée et j’ai pu voir la vallée de l’Heluk qui s’étendait à mes pieds. J’éprouvai alors le vif désir de voir des groupes de chrétiens rassemblés dans tous ses villages et de les entendre chanter des louanges à Dieu ! Je suis resté immobile quelques instants sur le sentier et, par la foi, j’ai réclamé la vallée pour le Christ !

Levant les yeux, les Yali virent donc arriver d’un pas sûr et régulier celui qui se proposait d’être leur conquérant spirituel et revenait de l’antichambre de la mort. Une fois de plus, les prêtres des esprits kembu se réunirent dans les kembu-vam, de Balinga à Sivimu et au-delà, pour débattre sans fin de la signification


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du retour spectaculaire du défunt Kugwarak dans le monde des hommes. Le rétablissement de Stan était en général considéré comme une confirmation de la « théorie de Wanla », ce qui donna encore un peu plus de temps à Stan et Bruno pour établir leur tête de pont dans la vallée. La guérison de Stan incita également Andeng à assouplir l’interdiction pour les Yali de participer au projet ; ce qui eut pour résultat d’augmenter le nombre de travailleurs disponibles – quand le temps était beau !

La situation comportait bien sûr un danger : plus la théorie de Wanla subsisterait et plus la réaction serait brutale lorsqu’elle finirait par s’effondrer.

*** « J’espère que Stan sera content » dit Bruno. Sous sa houlette et celle de Bill Widbin, les travaux avaient progressé de manière remarquable pendant les quatre mois d’absence de Stan, compte tenu du caractère rocailleux du terrain et de la pénurie de maind’œuvre.

Il y avait un petit problème toutefois : ils avaient choisi de réaliser l’excavation du tertre Yarino en la rétrécissant de six mètres environ par rapport aux indications de Stan. Leur décision leur paraissait parfaitement raisonnable.

– Nous pourrons l’élargir plus tard, avaient-ils conclu ensemble, mais notre but premier doit être de dégager une zone suffisante pour permettre à un avion d’atterrir en cas d’urgence médicale, comme celle qui a failli coûter la vie à Stan. Si nous ajoutons ne serait-ce que trente centimètres à la largeur actuelle, la possibilité d’effectuer ce premier atterrissage sera reculée d’au moins une semaine ou deux !

Plus tard ce même jour, Stan apparut au sommet de la crête, suivi d’Oscar le charpentier. Il laissa tomber son sac et essuya la


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transpiration de son front tandis que des salutations assez joyeuses fusaient. La situation se corsa lorsqu’il alla vérifier ce que Bill et Bruno avaient fait.

– Que s’est-il passé ici ! bougonna-t-il. C’est beaucoup trop étroit !

Sans ajouter un mot, il enleva d’un coup sec les piquets que Bruno et Bill avaient plantés et fixa nettement plus loin la limite de l’excavation déjà immense qui avait été creusée à la main. Le cœur de Bruno se serra. Il tenta d’expliquer ses motivations à Stan mais celui-ci ne voulut rien écouter. On avait désobéi à ses ordres de « commandant », un point c’est tout ! Mais un sujet de discorde plus sérieux allait bientôt remplacer celui-ci. – À table ! cria Bill Widbin.

Interrompant leur discussion animée à propos de la piste d’atterrissage, Stan et Bruno se dirigèrent vers la « bosse de chameau » comme ils appelaient affectueusement la hutte qu’ils avaient construite avec des planches provenant du malheureux kembuvam de Kugwarak. Stan était aussi affamé qu’un sanglier après sa longue marche le long du col de la Mugwi. Pourtant il s’arrêta net en voyant le repas que Bill avait préparé. De coûteux légumes en conserve complétaient le riz bouilli habituel tandis que de la viande en boîte, encore plus onéreuse, remplaçait le corned-beef favori de Stan. Il y avait pire : des fruits au sirop et de la gelée étaient prévus pour le dessert ! Stan se hérissa. Le souvenir du « régime alimentaire extravagant » des soldats américains en poste en Nouvelle-Guinée pendant la guerre lui revint en mémoire.

– Comment des soldats de Dieu envoyés sur le front du combat spirituel peuvent-ils s’offrir de tels produits de luxe ? demandat-il. Bruno et Bill le regardèrent. Ils savaient déjà que Stan n’était pas simplement satisfait, mais qu’il était même réellement heu-


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reux de la composition presque invariable de ses repas : riz et corned-beef. Mais ils ne s’étaient pas attendus à ce qu’il critique aussi vertement le plaisir qu’ils avaient à manger une nourriture plus appétissante.

– Stan, ripostèrent-ils, nous avons ratissé ces sinistres coteaux et nous n’avons trouvé aucun fruit. Même les bananiers ne portent pas de fruit à cause de l’altitude élevée. Nous préférerions bien sûr avoir des fruits frais mais, puisqu’il n’y en a pas, à part ceux, peu nombreux, que Pat nous fait apporter de Karubaga par avion, nous avons pensé…

– Ma famille et moi-même ne pouvons nous permettre d’acheter des produits aussi chers, les interrompit Stan. Je vous serais reconnaissant de ne pas m’en servir. Je partagerai le prix du riz, du corned-beef, du thé, des choses que Pat nous envoie et des autres produits de base, mais rien de plus.

Bruno et Bill se regardèrent. La proposition de Stan compliquait la tenue des comptes. Ils avaient commandé suffisamment de nourriture pour Stan et eux-mêmes et ils comptaient sur lui pour participer à la dépense. Bill pensait que Stan avait promis de partager les frais mais ce dernier démentit. De plus, il allait être gênant de continuer à manger quotidiennement, sous le regard désapprobateur de Stan, la nourriture qu’ils avaient choisie. La tension monta et l’orage finit par éclater.

– Tu peux te préparer tes repas tout seul et aller manger avec les Dani ! déclara Bruno fermement.

Les choses n’en arrivèrent jamais là ; Stan se sentit néanmoins blessé. Pour Bruno, il n’était pas non plus facile de lui tenir tête car, si le plus gros problème de Stan était l’extrême audace qui le caractérisait depuis l’enfance, celui de Bruno, à l’inverse, était une timidité maladive contre laquelle il avait dû lutter. Pendant toute son enfance en Hollande, il s’était fortement reposé sur sa grande sœur, Rinske, qui fut la première à l’aider à affronter le monde immense et glacial qui s’étendait au-delà de la pittoresque rue pavée où ils demeuraient. Puis il y eut l’occupation allemande,


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l’enlèvement par la police militaire, les mois atroces passés à creuser des tranchées en Hollande et en Allemagne, le travail forcé sur un chantier de construction de sous-marins et, à l’issue de tout cela, quatre années dans l’armée néerlandaise après la guerre. Ces épreuves avaient commencé à faire tomber les chaînes de la timidité qui entravaient Bruno, le préparant ainsi à se lancer dans sa prochaine grande aventure : son installation au Canada puis, après sa conversion au Christ, en Nouvelle-Guinée hollandaise. Le chemin menant à la confiance en soi avait été ardu mais Bruno avait franchi les étapes. Néanmoins, lorsque Stan, l’archétype du chef-né, posait son regard sévère et autoritaire sur lui, Bruno sentait son ancienne timidité refaire surface. Pourtant, ce jour-là, pour la première fois, il avait trouvé la force de résister à la volonté de Stan, en armant de courage chacune des fibres de son être. Ce fut une expérience unique pour Bruno, et elle se révéla positive. En tout cas au moins jusqu’au jour où, après avoir apporté une contribution immense au projet de Ninia, Bill Widbin retraversa les montagnes pour reprendre le travail qu’il effectuait dans une autre région de la Nouvelle-Guinée hollandaise. Stan et Bruno se retrouvèrent à nouveau seuls dans la vallée, avec leurs partenaires à la peau noire. À ce moment-là, le désaccord à propos de l’alimentation avait disparu. Les missionnaires, bien qu’ils puissent être aussi différents entre eux que le sont les autres hommes, ont sur eux un avantage certain : ils règlent leurs conflits en moyenne plus rapidement car leur situation ne leur permet pas d’ignorer les personnes avec lesquelles ils sont en désaccord.

Et que mangeaient Stan et Bruno ? Principalement du cornedbeef et du riz bien sûr ! Car, si Stan se montra incapable de renoncer à ses principes, Bruno trouva dans le Christ la grâce de soumettre ses propres goûts aux préceptes édictés par la conscience de son collègue. Il ne put cependant résister à la tentation, des mois plus tard, d’émettre un commentaire gentiment sarcastique au cours


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d’une discussion avec une de ses connaissances dans une autre région : – J’ai un terrible aveu à faire.

Il soupira tristement, mais ses yeux pétillaient :

– Une nuit, à Ninia, j’ai ouvert une boîte de mandarines au sirop et j’ai tout mangé, caché sous ma couverture !

*** – La brigade des seaux, dépêchez-vous !

Tandis que Stan et Bruno enlevaient à coups de pied des bûches incandescentes posées sur un énorme rocher, des Dani et des Yali s’approchèrent en criant et jetèrent des seaux d’eau froide sur la pierre chauffée.

Crack ! Pop ! Après s’être contractée rapidement, la surface commença à se détacher sous l’effet de la dilatation interne, pour la plus grande joie des travailleurs. La taille du gigantesque bloc s’en trouva réduite. Encore quelques cycles alternant chauffage et refroidissement rapide et la pierre deviendrait suffisamment petite pour pouvoir être roulée jusqu’à la mare qu’il fallait combler.

Où Stan avait-il donc trouvé cette idée ? Eh bien, dans ses connaissances approfondies en Histoire ! L’un des héros de son enfance, Hannibal, avait utilisé la même méthode pour réduire la taille des rochers qui gênaient la progression de son armée lorsqu’il descendait des Alpes pour attaquer Rome.

C’était une nouvelle petite avancée dans une entreprise titanesque. Alors qu’à l’origine Stan et Bruno espéraient réaliser le projet en trois à quatre mois (en comptant sur une force de travail beaucoup plus importante), ils avaient dû revoir leurs estimations à la hausse et tablaient à présent sur sept à huit mois de labeur. Ce qu’ils ignoraient encore, c’est que la tâche exigerait en fait dix mois et demi d’efforts acharnés, une durée sans précédent pour la construction d’une simple piste d’atterrissage dans l’intérieur


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de la Nouvelle-Guinée hollandaise 4. Trois missionnaires supplémentaires furent envoyés en renfort avec de nouveaux équipiers dani afin de tenter d’accélérer le travail mais sans grand résultat. La montagne semblait déterminée à prélever l’intégralité de l’impôt, non seulement en peine mais également en temps, avant de consentir à laisser un avion rouler sur elle.

Et, bien évidemment, chaque journée supplémentaire de travail représentait, pour les hommes mariés, une autre journée loin de leurs épouses et de leurs enfants, ce qui mettait encore davantage leur patience à l’épreuve. Cependant, à aucun moment les missionnaires n’essayèrent de contraindre les Yali récalcitrants à se joindre aux travailleurs, pas plus qu’ils ne manifestèrent de colère à l’égard des observateurs perchés sur les collines dont la réserve paraissait inexplicable. Même si chaque missionnaire engagé dans le projet était convaincu que la construction de la piste apporterait aux Yali de l’Heluk une aide inestimable dans les domaines spirituel, médical, éducatif et finalement économique, tous reconnaissaient aux Yali le droit de ne pas participer aux travaux. En revanche, ils attendaient des Yali, relativement peu nombreux, qui avaient accepté de prendre part au projet, qu’ils travaillent à une cadence régulière, calquée sur celle des missionnaires. Et cette attente à l’égard d’un peuple qui n’avait pas l’habitude de recevoir d’ordres de l’extérieur, occasionna parfois des moments de tension. Un jour, en levant les yeux, un missionnaire vit plusieurs hommes qui brandissaient des bêches et s’apprêtaient à attaquer Stan. Il se précipita au milieu d’eux, arrivant à temps pour éviter que Stan ne soit blessé. Il déclara plus tard : « Je n’en suis pas sûr, mais je pense que je lui ai peut-être sauvé la vie ».

Mais Stan, bien que reconnaissant, traita l’incident comme une broutille ne valant pas la peine d’être mentionnée. Ceux qui mesurent la virilité à l’absence de peur auraient vu en Stan Dale 4

Le nom « Nouvelle-Guinée hollandaise » fut remplacé en 1964 par « Irian Jaya » puis, plus tard, par « Papouasie ».


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l’un des hommes les plus virils qui soient car il était difficile de rencontrer plus courageux que lui.

Il était clair que tenter d’aménager une piste d’atterrissage dans de mauvaises conditions climatiques et un isolement extrême créait une pression qui rendait l’atmosphère assez peu propice à la première rencontre de deux cultures diamétralement opposées ! D’ailleurs tous les participants au projet, Stan y compris, montraient des signes de surmenage à mesure que les mois de dur labeur s’accumulaient. Mais, pour l’un des membres de l’équipe, le stress devint vite intolérable.

Depuis le début de son aventure dans les Snow Mountains, Oscar, le charpentier papou trié sur le volet par Stan, subissait une forte pression. La longue randonnée par le passage de la Mugwi dans la neige fondue et le brouillard, le silence anormal des forêts moussues, l’étrangeté des Yali et la rumeur selon laquelle ils détenaient de terrifiants pouvoirs surnaturels, « l’impossibilité » de construire la piste de Ninia avec aussi peu d’ouvriers, la mort que Stan avait frôlée de près – Oscar soupçonnait d’ailleurs les Yali d’avoir usé de leur magie pour provoquer sa maladie – et la rigueur presque constante du climat dans la vallée de l’Heluk, mirent ses nerfs à vif pendant trois mois. Fin 1961, Stan et Bruno commencèrent à parler de bruits de guerre entre l’Indonésie et les Pays-Bas concernant la possession de la patrie d’Oscar, la Nouvelle-Guinée hollandaise. L’inquiétude du charpentier devint encore plus intense.

Puis, avec l’arrivée par l’ouest de la mousson, en janvier 1962, le temps empira et se transforma en o-sanim selon le terme employé par les Yali. Il fallut réclamer de la part des ouvriers qu’ils travaillent dans la violence des pluies torrentielles. Les Yali refusèrent en s’écriant : « La pluie nous dévore ! » Les Dani se montrèrent disposés à continuer mais ne possédaient aucun vêtement étanche ; ils furent rapidement gelés, au point qu’il fallut les renvoyer se réchauffer autour de leurs feux. Oscar, qui était responsable de la construction du logement des Dale, était mieux


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couvert mais les longues heures de travail sous la pluie entamaient son moral plus vite que les inondations n’érodaient la terre sous ses pieds.

Oscar entendit bientôt des rumeurs selon lesquelles les chamans accusaient les étrangers d’avoir provoqué l’o-sanim. « Les esprits kembu ne sont pas contents car les étrangers ne leur sont pas soumis » se plaignaient-ils. Oscar commença à croire que toute la mission était condamnée. Il ne voyait pas par quel moyen ces deux blancs téméraires pourraient un jour achever leur improbable piste d’atterrissage et encore moins comment ils pourraient implanter l’Église du Christ au sein d’un peuple aussi sinistre et impénétrable !

Le 19 janvier 1962, les limites du supportable avaient été atteintes pour Oscar. À Karubaga, Pat nota dans son journal le compte-rendu laconique qu’avait fait Stan par radio : « Oscar est mentalement affecté par notre situation ».

Deux jours plus tard, Oscar, convaincu que les chamans yali l’avaient maudit, se mit à avoir des hallucinations. Stan, le regard sévère sous ses sourcils broussailleux, contempla les villages mystérieux noyés dans la brume et blottis sur les crêtes d’un paysage désolé. Peut-être est-ce vrai ! pensa-t-il. Il était facile de croire aux malédictions dans un tel lieu et par une aussi morne journée. Le 26 janvier 1962, Oscar devint presque incontrôlable. Il était clair qu’il ne pouvait plus vivre dans la vallée de l’Heluk. Bruno et trois des Dani de l’équipe d’origine quittèrent Ninia pour le ramener à la civilisation. Pendant ce qui était sa quatrième traversée du glacial col de la Mugwi, Bruno, accablé de lassitude, aperçut au loin, à travers plusieurs couches de nuages noirs, la vallée de la Balim, inondée de soleil. Involontairement, comme attiré par un aimant, il accéléra le pas en direction du paysage ensoleillé. Il ne s’était pas rendu compte, avant cet instant, de la profondeur de sa propre dépression. Elle avait régulièrement empiré au cours des six mois de travail intensif sur cette épouvantable piste d’atterrissage. Le mauvais temps et la sensation


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étrange qu’une résistance démoniaque planait dans l’atmosphère de l’Heluk accentuaient la pression.

Mais, pour Bruno, il existait un problème encore plus sérieux : Stan. Bruno sentait que Stan n’avait pas envie qu’il revienne.

– Tu as passé six mois difficiles ici, Bruno, lui avait-il dit. Après t’être assuré qu’Oscar reçoit les soins médicaux appropriés, pourquoi ne prendrais-tu pas un peu de vacances ?

Mais la façon dont Stan s’était détourné après avoir prononcé ces paroles semblait vouloir dire, selon Bruno : Et après ces vacances, si tu trouves un autre endroit où t’installer…

Bruno avait accepté de suivre les instructions de Stan pour l’aménagement de la piste d’atterrissage et il apprenait à vivre en se nourrissant aussi frugalement que lui. Néanmoins il restait encore un sujet sensible sur lequel les deux hommes étaient totalement opposés : était-il réellement nécessaire de réprimander les ouvriers yali parce qu’ils se croisaient les bras au lieu de travailler ? Pourquoi ne pas plutôt les amadouer pour qu’ils se remettent à pied d’œuvre ? Stan, suivant fidèlement la tradition militaire, croyait qu’une approche trop diplomatique altérerait de manière incontrôlable le moral de l’équipe. Et Bruno s’était d’ailleurs aperçu qu’il était difficile de persuader les Yali de travailler par sa seule bonne humeur. De caractère doux et pragmatique, il craignait cependant qu’un excès de discipline décourage les travailleurs et les incite à abandonner le projet. Une aide accordée sans enthousiasme vaut mieux que pas d’aide du tout, raisonnait-il. Mais, sur le plan général, pensa-t-il, peut-être que l’individualiste invétéré qu’est Stan a réellement besoin de travailler seul. Peut-être qu’il est un Jean-Baptiste qui a fini par trouver un désert suffisamment sauvage pour s’y installer. Ici, dans ce désert, Stan doit à présent accomplir une sorte de ministère solitaire en se nourrissant avec parcimonie tandis que moi, je ne suis qu’un type ordinaire qui veut manger de la nourriture ordinaire et faire des choses ordinaires ! Bruno se sentit encouragé par ces réflexions.


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Il est même probable que l’apôtre Paul n’aurait pas pu partager pleinement la vie de Jean-Baptiste. Je ne devrais peut-être pas trop m’en vouloir de ne pas aimer travailler avec Stan Dale ! Bruno se serait senti encore davantage rasséréné s’il avait su qu’il était loin d’être le premier missionnaire à connaître de sérieux désaccords avec Stan. Bruno respectait Stan pour l’expérience qu’il avait acquise au cours de longues années passées en Nouvelle-Guinée orientale. Ce respect l’empêchait de s’opposer à Stan sur tous les sujets sauf les questions les plus épineuses. Et ce même respect le rendait maintenant disposé à s’écarter du chemin de Stan, en toute humilité.

Bruno jeta un coup d’œil par-dessus son épaule à Oscar qui se traînait lamentablement derrière lui, hanté par un inconcevable cauchemar qui ne prendrait jamais fin. C’est moi qui, n’eut été la grâce de Dieu, en serais arrivé à ce stade-là 5, soupira-t-il.

*** Loin derrière Bruno, dans la vallée de l’Heluk, Stan Albert Dale se tenait seul dans le mugissement de la tempête, l’eau ruisselant des bords de son vieux chapeau de l’armée australienne. L’air sombre, il examinait sa chère piste d’atterrissage, qui ressemblait pour le moment à un océan de boue noyant un terrain en pente. Jamais elle n’avait paru aussi désolée. Et jamais l’esprit de Stan n’avait été plus abattu. Les Dani encore présents dans la vallée, et tous les Yali, avaient fui pour se réchauffer autour de leurs feux. Mais Stan restait là à attendre, grelottant et broyant du noir.

– Ah ! hurla-t-il soudain dans le vent. Deux collines et une mare pour faire une piste d’atterrissage ! Des gens qui ne veulent pas aider ! L’appendicite qui s’invite dans ma carcasse ! Un quasi-déluge ! Et maintenant la folie qui apparaît dans l’équipe ! Et ensuite Seigneur ? 5

NDT : Citation célèbre de John Bradford, martyr protestant britannique.


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L’espace d’un instant, une pensée s’immisça en lui comme une araignée velue se glisse par une fente : la pensée qu’Oscar était peut-être le seul sain d’esprit. Mais l’espace d’un instant seulement. Les paroles de Rudyard Kipling, tel un écho venant du ciel, retentirent à nouveau pour Stan en ces moments de détresse : Si tu forces ton cœur, tes nerfs et ton jarret À servir à tes fins malgré leur abandon, Et que tu tiennes bon quand tout vient à l’arrêt, Hormis la Volonté qui ordonne : « Tiens bon ! »

– Éloigne-toi de moi, Satan ! brailla Stan sous la pluie. J’ai déjà réclamé cette vallée et ces gens pour Jésus-Christ et je n’ai pas changé d’avis, tu entends ?

Il s’arc-bouta dans le vent mugissant, tandis que la boue, emportée par l’eau, recouvrait ses bottes en clapotant.

– Et je ne vais pas me plaindre de tout ce qui arrive ! Ce n’est pas ce que j’avais espéré, mais Dieu l’a permis et je suis content ! Tu entends ?

Le vent lui envoya une giclée de pluie à la figure mais il serra les dents et exulta :

– Sache aussi que ces Yali vont connaître leur Créateur au travers de Jésus-Christ. Tu entends ? Et son Église va être établie dans cette vallée et au-delà parce que Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit, ainsi que Pat, moi-même, Bruno et tous ceux de la mission le veulent ! Tu entends ? Avec un regain de détermination, Stan enfonça sa pelle dans la boue comme s’il plantait un drapeau. Puis, tandis qu’il regardait autour de lui, ses deux yeux s’écarquillèrent. Car, sur les collines, là où lui-même et les autres avaient enlevé l’épaisse couche d’herbe, l’averse était en train de détacher et de faire glisser des tonnes de gravier, les propulsant toujours plus bas vers la grande cuvette formée par la mare qu’il avait asséchée.


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Tandis que des louanges se télescopaient dans son cœur, Stan regardait la pluie comme une alliée, une alliée envoyée par Dieu pour compenser le manque d’ouvriers.

– C’est un glissement de terrain contrôlé, songea-t-il. Un travailleur qui n’exige pas de salaire, un miracle déguisé en phénomène naturel ! Comme le poète l’a dit : Ces nuages que tu as tant craints Sont lourds de miséricorde et vont se rompre En répandant des bénédictions sur ta tête !

– Alléluia ! cria-t-il.

Et il se mit à faire des allées et venues à vive allure dans la largeur de la zone érodée afin de l’ameublir davantage pour que l’eau puisse l’entraîner vers le bas. Quelques jours plus tard, deux autres missionnaires de la RBMU, John Dekker et Philip Masters, arrivèrent pour remplacer Bruno. Moins d’une semaine s’écoula avant qu’un appel radio émis de Karubaga n’informe John Dekker que, dans la vallée Swart, sa maison et tous ses biens avaient entièrement brûlé.

– Rentre vite, John, crépita la voix portée par les ondes. Helen et les enfants ont besoin de toi !

John partit immédiatement, retraversant le col de la Mugwi en un temps record. Stan et Phil Masters, un Américain natif de l’Iowa, restèrent seuls dans l’Heluk. Phil, un ancien fermier doublé d’un maître d’école, était un homme affable arrivé depuis peu sur le territoire de la NouvelleGuinée hollandaise, en compagnie de Phyliss, son épouse au caractère enjoué. Aider Stan à Ninia constituait l’une de ses premières missions.

Dès le début, Stan impressionna beaucoup Phil et Phil, malgré sa nationalité, impressionna Stan.

Un jour, à Ninia, les deux hommes grimpèrent sur un gros rocher surplombant la piste d’atterrissage, près de la cascade


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secrète des enfants. Phil claudiquait légèrement. Stan, aussi alerte qu’une chèvre des montagnes, attendit Phil et l’aida à monter.

Ils s’assirent ensemble et regardèrent vers l’est où s’enchevêtraient les montagnes au-delà de la vallée de l’Heluk.

– Derrière cette chaîne, une autre vallée, songea Stan à voix haute.

– Et derrière cette vallée, une autre chaîne, puis encore une autre vallée, ajouta Phil, partageant la vision intérieure de Stan.

– Et ainsi de suite sur environ cent cinquante kilomètres, jusqu’à la frontière avec la Papouasie, continua Stan. Et dans chaque vallée, il y a des gens comme ceux-ci qui vivent sans connaître leur Créateur ni son Fils venu sur terre !

Phil se les représenta et ressentit le lourd fardeau de responsabilité que portait Stan.

– Parfois Phil, je m’assieds sur ce rocher et je regarde vers l’est en pensant aux gens de toutes ces vallées. Et si je tends bien l’oreille, j’ai presque l’impression de les entendre m’appeler. D’une voix empreinte d’une intense passion, Stan commença à réciter un poème de F.W.H. Meyer, Saint Paul : Ensuite, en un éclair, l’aspiration insupportable M’ébranla comme un vibrant appel Oh les sauver, périr pour leur salut, Mourir pour leur vie, être offert pour eux tous !

Ils redescendirent du rocher en silence. Les voix des vallées de l’est avaient désormais trouvé un nouvel auditeur : Philip Masters. Cette nuit-là, Phil resta allongé dans son sac de couchage sans dormir. Il sentait que ce même vibrant appel ébranlait son être.

– Seigneur, pria-t-il, peut-être qu’un jour tu m’enverras pardelà ces chaînes de montagnes pour répondre à cet appel.

***


Un autre auditeur

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Oscar fut admis à l’hôpital de la reine Juliana à Hollandia. Après une période d’hospitalisation, il retrouva son calme et put sortir reprendre une vie normale et productive. Pendant ce temps, Bruno retourna à Karubaga après un mois de vacances pour demander une nouvelle affectation. Bill Mallon, le président du bureau local de la RBMU, lui signifia son désaccord :

– Nous n’avons pas d’autre tâche digne de vos talents Bruno. À moins que vous ne vouliez rejoindre John McCain. Il participe à un nouveau projet d’évangélisation auprès des chasseurs de têtes des régions marécageuses du Sud. Mais mon épouse Barbara et moi-même envisageons de nous y rendre après nos congés. De plus, nous attendons l’arrivée d’un nouveau couple en avril – Don et Carol Richardson. Nous espérons qu’ils s’installeront aussi dans le Sud.

– Je crois que mon appel concerne les tribus des montagnes, déclara Bruno.

– Alors Ninia est l’endroit qui vous convient, répliqua Mallon. Je sais qu’à votre avis, Stan ne veut pas vous voir revenir. J’ai eu la même impression en entendant certains de ses propos. Je continue de penser que vous devriez cependant y retourner. Quel que soit le groupe de missionnaires que vous fréquenterez, Bruno, vous rencontrerez de fortes personnalités. Si Dieu ne nous avait pas faits ainsi, nous ne serions pas ici pour commencer. Et je ne parle même pas d’accomplir quoi que ce soit à cet endroit. Mais toute forte personnalité a besoin de son contraire pour garder l’équilibre. Je crois que, bien souvent, nos contraires sont la meule à aiguiser que Dieu utilise pour nous façonner à l’image du Christ.

– Je ne doute pas que ce soit vrai, répondit Bruno la gorge serrée. Mais, intérieurement, il pensait : Il ne comprend pas. Stan n’est pas n’importe quelle forte personnalité. Il est un JeanBaptiste.


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Les seigneurs de la terre Mallon poursuivit :

– Je viens d’avoir des nouvelles de Stan par radio. La piste de Ninia sera prête pour son premier atterrissage le 22 mars. Auparavant, un missionnaire de la RBMU doit escorter un pilote de la MAF en passant par le col de la Mugwi : il pourra ainsi vérifier la piste depuis le sol et déterminer les consignes radio à donner au pilote qui atterrira. Bruno devina ce qui allait suivre.

– Je n’ai personne d’autre à envoyer avec le pilote. Je vous demande de l’amener là-bas, Bruno. Vous connaissez le chemin. Et je vous demande d’y rester avec Stan jusqu’à notre congrès annuel, en avril. À ce moment-là, vous pourrez demander à l’assemblée une nouvelle affectation si vous le souhaitez.

Mallon attendit. Bruno sentit dans le silence de son cœur, une fois de plus, la présence de celui qui avait dit : « Celui qui cherche à sauver sa vie la perdra ; et celui qui l’aura perdue à cause de moi la retrouvera » (Matthieu 10 : 39). Il vit où était son devoir et choisit de l’accomplir, bien qu’à ses yeux, il n’y ait rien dedans qui soit pour lui. Hank Worthington, le pilote californien, se révéla être un marcheur rapide. Étonnant pour un homme habitué à survoler les chaînes de montagnes assis sur un siège d’avion rembourré ! Voyageant léger, Bruno et lui passèrent le col de la Mugwi en trois jours seulement. Ils parvinrent à Ninia le 21. Bruno se demandait comment Stan l’accueillerait. À contrecœur ? Peut-être avec dédain ? – Salut, Stan, risqua Bruno, avec un sourire franc, quoique un peu hésitant. Stan se redressa et, l’air résolu, fit face à Bruno. Son regard était froid. Ses sourcils paraissaient encore plus férocement hérissés que dans les souvenirs de Bruno. – Salut Bruno, répondit-il d’une voix égale.


Un autre auditeur

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Puis, tout à coup, le visage buriné du vétéran se fendit d’un large sourire : – Content de te revoir !

Il avança brusquement son bras court à la main calleuse et épaisse. Bruno le saisit et lui rendit son sourire. La glace était brisée. Anxieux comme des futurs mariés, Stan, Bruno et Phil Masters s’étaient assis et observaient Hank Worthington. Le pilote, grand et maigre, parcourait la piste de bout en bout, en vérifiant notamment sa pente et sa dureté. Puis il revint vers l’émetteur radio et appela Bob Johannson qui se trouvait à Wamena. – C’est bon, Bob. Tu peux venir !

À cet instant précis, Stan et Bruno sentirent la tension de dix mois et demi d’inquiétude s’évacuer. Phil, qui ne travaillait pourtant que depuis moins de deux mois à Ninia, put comprendre leur soupir de soulagement. Mais, presque aussitôt, une nouvelle tension remplaça la précédente. L’inquiétude se porta en effet sur Bob Johannson. Il aurait à faire dans quelques minutes ce que personne n’avait jamais fait auparavant : virer sur l’aile avec son monomoteur au niveau de la paroi occidentale de la gorge de l’Heluk et réussir à négocier un atterrissage sur la piste d’atterrissage. Sans doute l’une des pistes les plus inclinées au monde !

S’il n’y avait qu’une seule pente, ce serait plus facile, expliqua Hank. Mais là, Bob va devoir combiner différentes approches. Il va devoir aborder une pente ascendante de quatorze degrés, rouler sur terrain plat le long de la zone qui a été creusée puis remonter une pente de dix-huit degrés pour faire, une fois arrivé au sommet, l’arrondi final. Avec trois pentes à surveiller, le danger est qu’une illusion d’optique l’amène à être trop à la verticale ou trop à l’horizontale. Quelques minutes plus tard, Johannson effectuait des cercles dans le ciel tout en descendant dans la gorge. Il vit la piste tout


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en bas : un simple pansement sur le genou de la montagne. Seul avec Dieu et ses instruments, frôlant des escarpements calcaires envahis par la jungle, Bob vira sur l’aile pour amorcer sa dernière descente. C’était une « courte » descente finale car le fond de la vallée était encore à quelque trois cents mètres en dessous de lui ! Il était impossible d’évaluer réellement la hauteur, et il n’existait aucun point de référence hormis les trois angles de la piste ellemême. Au sol, Stan se tenait accroupi, tendu, les bras déployés comme des ailes, semblant vouloir télécommander l’atterrissage pour aider Johannson. « Allez, Bob. Doucement, mon gars. Descends-le doucement » murmura-t-il.

Tout à coup, l’avion disparut sous la limite de la piste et le bruit du moteur s’évanouit. Le cœur de Stan s’arrêta presque, jusqu’à ce qu’il se souvienne : l’extrémité de la piste, le bout du tremplin de ski, était hors de vue, en dessous du tertre Yarino que des mois de labeur n’avaient pu aplanir complètement.

Aussi soudainement qu’il s’était volatilisé, l’avion réapparut, dépassa le tertre Yarino et roula doucement sur ce qui avait autrefois été une mare. Johannson remit les gaz afin de gravir la dernière montée jusqu’au point le plus haut de la piste. Un chahut monstre éclata lorsque Stan, Bruno et Phil, le visage rayonnant, s’étreignirent dans un moment de pure joie. Stan et Bruno s’élancèrent en bondissant vers le lieu de l’arrondi tandis que Phil essayait de se maintenir à leur niveau. Ils trouvèrent l’oiseau de Johannson, l’air impertinent, perché en bout de piste, le nez en l’air, comme s’il était fier de son exploit. Johannson les attendait, un bras passé par le hauban d’une aile. Il semblait calme mais, intérieurement, il exultait de joie. Il s’estimait particulièrement privilégié d’apporter une telle satisfaction à ces hommes rudes après des mois de travail épuisant. Pendant que Hank et Bob discutaient de l’atterrissage, Stan, Bruno et Phil se tinrent silencieux quelques instants, regardant la vaste étendue devenue piste – et se souvenant.


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Puis Johannson s’écarta et Hank, le corps toujours endolori par trois jours de marche le long du col de la Mugwi, grimpa sur le siège du pilote. Il était reconnaissant de repartir par avion au lieu de devoir faire à pied le voyage de retour. En fait, le passage de la Mugwi l’avait convaincu qu’il ne serait peut-être pas nécessaire à l’avenir de faire inspecter par un pilote des pistes aussi reculées avant un premier atterrissage. Hank fit ronfler le moteur du Cessna, descendit à toute vitesse le « tremplin de ski » et décolla pour tenter son premier atterrissage. Il réussit lui aussi à toucher la surface irrégulière sans encombre. Le projet était désormais un succès. L’Heluk était devenue une vallée ouverte ! Bientôt Hank et Bob feraient connaître à d’autres pilotes de la mission le nouveau site d’atterrissage et de fréquents échanges avec le monde extérieur commenceraient. Une semaine plus tard, Stan, Bruno et Phil Masters s’envolèrent pour Karubaga pour le deuxième congrès annuel de la mission. Ils y firent état de l’ouverture de la vallée de l’Heluk. Pendant ce même congrès, Stan et Bruno furent élus au comité exécutif composé de quatre hommes chargés de se rencontrer de temps en temps pour diriger la mission pendant l’année à venir. Cette mesure reflétait la haute estime dont ils bénéficiaient en raison de leur « courage » et de leur « persévérance dans le travail ».

Bruno décida de ne pas demander de nouvelle affectation à l’assemblée. Il avait versé trop de litres de sueur sur les pierres de l’Heluk pour l’abandonner maintenant. Même s’il lui fallait aussi verser son sang, il resterait jusqu’à ce que l’assemblée lui demande elle-même de s’en aller.


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Chapitre 13

Les épreuves d’une famille L’environnement est très joli. Il y a une cascade tout près, lui avait annoncé Stan par radio peu après son arrivée à Ninia au mois de mai précédent. Mais Pat, en tant qu’épouse, mère et femme d’intérieur, s’intéressait davantage à ce qu’elle verrait « dans » le logement convenable qu’elle espérait trouver là-bas. Ensuite, le 30 mars, à Karubaga, Stan avait admis face à sa famille :

– Ça va être un tout petit peu dur, chérie, jusqu’à ce que notre maison soit construite. J’espère pouvoir la terminer rapidement. Oscar a fini les fondations avant de devoir quitter la vallée. Et, au moins, nous serons tous ensemble après ces longs mois de séparation.

À l’époque, Bruno s’apprêtait à emménager dans une petite maison qu’il avait construite pour lui. Il laissait la « bosse de chameau » à la famille Dale en attendant que leur habitation définitive soit achevée. Ainsi sommairement prévenue, Pat accepta d’emmener leurs quatre enfants à Ninia lorsque Stan y retournerait après le congrès. Bruno devait les rejoindre quelques semaines plus tard.


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Après un atterrissage éprouvant pour le cœur, Pat émergea un peu secouée de l’avion. Tandis que les petits s’agglutinaient autour d’elle, elle sentit son courage lui échapper. Quel lieu sauvage et reculé ! Un temps froid, une altitude élevée, des hommes yali nus, à l’air glacial et sinistre sous la couche de cosmétique noir dont ils étaient enduits. Pourquoi ne sourient-ils pas comme nos amis dani de la vallée Swart ? Et où sont les femmes ? Il n’y a pas une seule femme en vue !

– Maman, j’ai peur ! dit la petite voix haut perchée de l’un des aînés alors qu’un Yali pinçait ses joues blanches avec curiosité.

Voyant le désarroi de sa femme, Stan tenta de la réconforter. Il lui montra, de l’autre côté de la piste d’atterrissage, la cascade cachée et son emplacement idéal pour pique-niquer. Il attira son attention sur les montagnes majestueuses, puis lui désigna les jeunes Yali amicaux – Yekwara et Bengwok notamment – qui les avaient aidés si fidèlement à aménager la piste. Ils seraient sans doute tout disposés à aider également Pat pour les travaux ménagers ! – Où est la maison ? demanda Pat.

Elle désirait ardemment disposer d’un logement sûr et agréable qui serait un refuge contre ce monde froid, essentiellement masculin. – Elle est derrière ces arbres. Viens voir !

Pat suivit Stan jusqu’à un terrain surélevé adjacent à la piste d’atterrissage. Son moral baissa encore d’un cran lorsqu’elle aperçut la « maison » : une hutte au toit de chaume et au sol en terre battue, bien trop minuscule pour abriter une famille. Pat eut la vision de ses enfants rampant les uns sur les autres pour entrer et sortir de leur lit.

Au même instant, le petit avion qui les avait amenés à Ninia décolla pour regagner sa base. Pat réussit difficilement à cacher ses sentiments à Stan et aux enfants. Ils étaient seuls à présent. Avec cette tribu. À cet endroit. D’une voix pressante, elle pria dans un


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murmure : Cher Père céleste, mon mari est sûr que c’est ta volonté pour lui, et cela doit donc être ta volonté pour moi aussi. J’espère que c’est le cas, Seigneur, car sinon je ne serai pas capable de le supporter. Et même si c’est le cas, j’ai besoin d’une bonne dose de ta grâce.

La hutte comptait deux fenêtres. Toutes deux étaient recouvertes d’une feuille de plastique opaque, destinée davantage aux entrepôts qu’aux logements. Le plastique protégeait des mouches, du vent et de la pluie battante, tandis que son opacité empêchait les Yali de jeter un coup d’œil à l’intérieur. Mais elle interdisait aussi aux occupants de voir à l’extérieur ce qui, lorsque le temps était morose, semblait assombrir les pièces plutôt que les éclairer. Dans cette lumière diffuse, on pouvait, quand on était allongé sur une couchette faite de poteaux raboteux, écouter le ruissellement de la pluie et se croire en train de rêver éveillé.

Pendant que Stan installait de nouvelles cordes à linge, Pat aidait les enfants à défaire leurs sacs en cherchant de la place pour ranger leurs affaires sur le peu d’étagères que comprenait la hutte. Le brouillard de Ninia descendit doucement sur le campement et s’infiltra par les fentes des murs de la hutte. Pat vit ses doigts de brume flotter près d’elle en répandant leur froide humidité. Elle frissonna et cria intérieurement : Stan, quand pourras-tu commencer à construire la maison ? – Des poteaux et de l’écorce de palmier ! Des poteaux et de l’écorce de palmier ! cria Stan à la ronde dans un yali hésitant. Puis il ajouta tout bas :

– Mon royaume pour quelques poteaux et un peu d’écorce de palmier !

Leur intérêt éveillé, les hommes de Hwim et Sivimu sortirent petit à petit de leurs yogwas. Ainsi donc « Kugwarak » voulait échanger des poteaux et de l’écorce de palmier contre des outils en acier ? Eh bien, cela au moins c’était un peu plus humain que déplacer des monticules pour combler des marais. Les Yali doutaient fortement que les esprits kembu approuvent la transforma-


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tion totale du paysage mais, concernant le troc, il n’existait pas de sanction ! Par conséquent, dans l’après-midi, de Hwim et Sivimu, de Lilibal, Ombok et Balinga, des cordons de Yali portant sur leurs épaules des poteaux d’un blanc éclatant serpentèrent jusqu’au campement. Grâce à ces matériaux tout neufs, Stan et Bruno commencèrent à poser un plancher sur les fondations réalisées par Oscar.

Pendant ce temps, Pat essayait de parvenir à un accord avec un petit poêle à bois qui enfumait la hutte au toit de chaume. À sa porte, Yekwara, Bengwok et d’autres garçons yali continuaient de pincer les joues rondes du petit Rodney Dale comme pour voir s’il serait bientôt prêt à être mangé ! Et plus loin, au bord de la gorge, les grands frères de Rodney, Wesley et Hilary, discutaient des noms qu’ils avaient choisis pour leurs lapins respectifs qui se trouvaient dans le clapier construit récemment par Stan.

Aux yeux de Wesley et d’Hilary, la Nouvelle-Guinée hollandaise était le paradis et Ninia, en dépit de son climat humide, en était la capitale ! Qu’auraient pu souhaiter de mieux deux petits garçons que de vivre sur un territoire en grande partie inexploré, rempli de montagnes imposantes, d’immenses canyons et de cascades, et parcouru par de véritables cannibales vivants, portant de vraies lances et de vrais arcs, avec de vraies flèches ? Et qui faisaient souvent vraiment la guerre !

En plus des lapins, leur papa avait promis qu’ils auraient tous leur propre jardin à cultiver et qu’ils pourraient prendre soin de leurs propres poussins ! Il restait bien sûr le problème des cours par correspondance dont maman s’occupait cinq matinées par semaine dans la hutte surpeuplée. La civilisation avait le don de vous poursuivre partout, même dans un endroit aussi reculé que Ninia ! Heureusement des pilotes de la MAF venaient fréquemment à leur rescousse en apparaissant dans un vrombissement pour apporter du courrier et des


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paquets expédiés par les tantes et les grands-mères. Cela détournait au moins l’attention de maman pour un petit moment.

*** – Yekwara ! appela Stan.

L’adolescent arriva en courant.

– Je voudrais que tu m’aides à me perfectionner en yali.

Le sourire étincelant de Yekwara indiqua qu’il était d’accord. Compte tenu du temps qu’avait englouti la construction de la piste d’atterrissage, soit près d’une année, on pouvait considérer que Stan avait déjà fait beaucoup de progrès dans cette langue. – Tout d’abord, j’aimerais en savoir davantage sur vos salutations.

En toute innocence, Yekwara commença par halabok (« J’attache beaucoup de prix même à tes excréments ! »). Tout aussi innocemment, Stan écrivit le mot. Puis Yekwara lui proposa hal bisok-sok. Stan sourit de plaisir. Au moins il savait maintenant comment saluer les Yali dans leur propre langue. Cela devrait l’aider à tisser des liens avec eux. Pour s’entraîner, il lança l’une des salutations à un Yali qui passait par là et il fut ravi d’obtenir immédiatement une réponse. Il regarda ensuite de plus près les expressions que Yekwara lui avait communiquées. Alors leur véritable sens lui apparut. Il devint pâle. Avait-il, lui, un serviteur de Dieu, prononcé de telles paroles à l’adresse d’un autre être humain ? – Yekwara, demanda-t-il, est-ce que halabok ne signifie pas…

Et il tenta d’exprimer le sens littéral de ce terme en employant d’autres mots yali. – Bien sûr ! répondit Yekwara sans se démonter.

– Tu veux dire que les gens de ton peuple se saluent… avec… des mots aussi écœurants ?


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– Que veux-tu dire par « écœurants » ? répliqua Yekwara, surpris. Que pourrions-nous dire d’autre ? Un frisson de dégoût parcourut Stan. Sa langue, qui avait employé ces mots comme salutation, lui sembla sale. Soudain son visage devint grave.

– Yekwara, je n’utiliserai plus jamais ces salutations. Aidemoi à trouver un autre moyen d’exprimer l’amitié en yali.

– C’est le meilleur moyen, insista Yekwara. Si tu ne dis pas ces choses, les gens vont penser que tu es min [sans pitié]. Le regard de Stan indiqua à Yekwara que la question n’avait pas à être débattue en fonction de ce que penseraient les Yali.

– Très bien, capitula le garçon. Tu peux dire simplement naray [mon ami]. Stan l’écrivit.

– À partir de maintenant Yekwara, naray est la salutation que nous utiliserons entre nous. Et nous la considérerons comme un moyen de transmettre notre amour sincère et notre respect, ce que ne sont pas ces autres salutations qui sont insultantes. Fais-le savoir à Bengwok, Dongla, Luliap et aux autres. Ébahi, Yekwara diffusa le message et, comme il s’y attendait, ses amis lui demandèrent : – Comment peut-il se montrer aussi froid ?

– Je ne sais pas, répondit Yekwara, mais je suis sûr qu’il a ses raisons.

*** Puisque Stan avait déjà utilisé de manière avantageuse des planches taillées à la pierre par des Yali, il continua d’acheter des yogwas relativement solides à quiconque était disposé à lui en vendre. Démantelé, chaque yogwa permettait de récupérer jusqu’à soixante-dix planches destinées à la construction des murs de la


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résidence des Dale – après un bain de créosote pour tuer la vermine. Les travaux avançaient vite.

Un matin, un homme de Balinga apporta de l’écorce de palmier pour la vendre à Stan. Aralek, agissant en tant qu’assistant de Stan, compta le nombre de plaques puis s’en alla chercher le missionnaire. Pendant l’absence d’Aralek, l’homme déplaça son chargement d’écorces. Arriva alors l’auguste Hulu, un homme de haute taille, au visage très digne, prêtre de Kembu de son état. Lui aussi amenait de l’écorce de palmier qu’il posa à l’endroit exact où l’homme de Balinga avait précédemment mis sa marchandise. Stan arriva bientôt avec le paiement destiné au premier homme : une précieuse herminette en acier. Les Yali appréciaient énormément cet outil pour la coupe des planches de leurs maisons. Le regard d’Hulu s’illumina à sa vue. – Est-ce là ton écorce de palmier ? s’enquit Stan. – Oui, répondit Hulu.

Stan lui tendit alors l’herminette. Mais avant que le prêtre puisse la prendre… – Attends ! cria Aralek qui arrivait sur les lieux. Ce tas d’écorces a été apporté par un homme de Balinga. Stan retira rapidement l’herminette. Ses yeux se plissèrent.

– T’essaies de te tirer avec le règlement d’un autre, hein ? demanda-t-il.

– Certainement pas ! lança Hulu en reniflant. Cette écorce m’appartient !

– Mais j’ai vu un homme de Balinga la poser ici il y a peu de temps, protesta Aralek, perplexe.

Hulu serra les mâchoires avec colère. On mettait son honnêteté en doute. Quelqu’un d’autre allait recevoir son paiement. En des termes on ne peut plus clairs, il dit à Stan et Aralek ce qu’ils pensaient d’eux.


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Hérissé, Stan tint tête à l’imposant Hulu mais, avant de comprendre ce qui lui arrivait, il reçut un coup violent à la poitrine qui l’envoya mordre la poussière. Au même instant, l’herminette lui était arrachée des mains et Hulu disparaissait. D’un bond Stan se remit sur pied. Il brûlait d’indignation. Comme d’habitude, de nombreux Yali observaient depuis les coteaux. Eux aussi s’étaient remis debout pour essayer de voir ce qui arriverait à Hulu après un acte aussi audacieux.

Stan comprit en un éclair la gravité de la situation. Si Hulu s’en allait avec l’herminette, lui et Bruno auraient des problèmes. D’autres Yali seraient tentés de se montrer tout aussi intrépides – voire plus. La crainte respectueuse qui entravait actuellement leur nature violente disparaîtrait.

Stan fit alors ce qui lui semblait le plus judicieux. Il s’élança à la suite d’Hulu, et courut à quelques pas derrière lui, comme un terrier à la poursuite d’un lévrier.

Hulu, quant à lui, ne souhaitait pas se battre contre « Kugwarak ». Il voulait seulement cette herminette à laquelle il était sûr d’avoir droit. Il ne doutait pas de pouvoir vaincre son poursuivant dans un combat corps-à-corps mais d’autres soucis pouvaient survenir. En effet, Emeroho ne cessait de prévenir les Yali qu’il y avait beaucoup d’autres êtres semblables à Bruno et Stan à Wamena, au-delà des montagnes. Et certains d’entre eux, appelés « policiers », étaient connus pour avoir tué des gens avec ce qu’ils nommaient un « boum ».

– Faites attention, les avertissait Emeroho, à la façon dont vous traitez ces hommes et leurs petits. Si vous leur faites du mal, les policiers viendront avec leurs boums et vous n’aimerez pas le résultat. C’est pourquoi Hulu décida de distancer Stan. Il choisit un sentier en montée. Courir en grimpant était une activité qu’il pratiquait depuis l’enfance.


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Pendant que Stan et Hulu couraient le long d’un chemin qui menait à Hwim en alternant les montées et les descentes, le public installé sur une douzaine de corniches les encourageait. Bientôt des centaines de Yali attirés par les cris sortirent de leurs maisons pour profiter du spectacle. Engagé de toutes ses forces dans la poursuite, Stan découvrit, stupéfait, qu’il était incapable de réduire l’écart du moindre centimètre. Lorsqu’il fut à bout de souffle, Hulu continua de bondir vers le haut de la colline avec une aisance impressionnante. Stan s’arrêta, haletant, et sentit grandir le respect que lui inspirait Hulu.

– Espèce de grand Noir bondissant, souffla Stan admiratif, en citant un autre vers bien connu de Kipling 6. Je n’aurais jamais imaginé que tu puisses me jeter à terre, et encore moins me distancer. Avant que Stan ne revienne, Aralek s’était rendu compte de son erreur. – Va t’excuser auprès d’Hulu, lui ordonna Stan. Dis-lui qu’il a gagné deux herminettes.

Et c’est ainsi que Stan et Hulu devinrent amis. Mais cette amitié n’allait pas être sans nuage. En effet, Hulu jetterait Stan à terre encore trois fois avant que ne soit atteint le paroxysme des événements qui mettraient un terme définitif aux désaccords de Stan avec les Yali.

*** Pendant deux mois, mais uniquement lorsqu’ils disposaient des matériaux nécessaires, Stan et Bruno travaillèrent à la construction de la maison des Dale. Quand les matériaux venaient à manquer, ils amélioraient l’état de la piste d’atterrissage ou étudiaient le yali. Finalement, mi-juin, ils clouèrent le toit en aluminium et posèrent les planches du dernier mur extérieur. Le 19 juin 1962, Stan fixa l’escalier du porche et la famille emménagea. 6

Extrait du poème Fuzzy Wuzzy.


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Pat soupira de soulagement. La maison n’était encore qu’une coquille vide, livrée aux vents, glaciale, sans plafond. Ses murs intérieurs étaient toujours dépourvus de planches. Mais Pat avait au moins de l’espace à présent, pour se mouvoir aisément et pour ranger les affaires sans craindre de les voir disparaître, se salir ou être piétinées. Petit à petit, en travaillant ensemble, elle et Stan feraient de ce lieu un foyer agréable.

Durant les deux pénibles mois passés dans la petite hutte, elle avait pleuré en silence bien des fois dans l’obscurité pendant que tout le monde dormait. Elle avait pleuré parce que sa famille et ses amis de Tasmanie lui manquaient, parce qu’elle s’inquiétait pour ses enfants et leur éducation dans cet environnement sauvage et païen, et parce qu’elle avait la terrible impression que beaucoup de Yali ne voulaient pas d’eux et risquaient de se retourner contre eux. Elle avait également pleuré à cause de tous les désagréments de cette vie et des problèmes rencontrés pour s’occuper de la cuisine, de la lessive et du bain.

Il y avait toutefois des compensations. Les enfants étaient plus heureux qu’elle ne l’avait espéré et restaient pour l’instant en bonne santé, malgré l’humidité. Et elle était avec Stan. Il lui avait si souvent manqué pendant ces longs mois passés à Karubaga.

– Stan, s’il te plaît, n’étudie pas à nouveau le yali aujourd’hui, supplia Pat un matin. La maison n’est pas finie. Les chambres n’ont toujours pas de portes ; il n’y a pas de placards, pas assez d’étagères et il manque des parois entre certaines pièces. Stan n’entendit pas. Assisté du jeune Bengwok qui était chargé de le renseigner, il était sur le point de faire une découverte capitale concernant la conjugaison d’un verbe yali.

– Donc, si c’est arrivé récemment, marmonna-t-il, plongé dans ses réflexions, la terminaison du verbe est « -swa ». Si ça s’est passé il y a longtemps, c’est « -fag ». Si seulement je pouvais trouver le présent et le futur maintenant !

Pat répéta sa requête. Cette fois il l’entendit, mais il lui fallut quelques secondes pour détacher son esprit de sa conjugaison.


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– Quoi donc ? Les portes ? Les murs ? Désolé chérie, les hommes ne nous ont pas apporté assez d’écorces de pandanus pour l’instant. – Combien de temps cela va-t-il prendre ?

– Je ne sais pas exactement. La plupart des travailleurs qui veulent bien nous aider sont dans la forêt en train de cueillir une certaine sorte de fruit sur les pandanus. C’est la saison actuellement. Peut-être dans quelques jours…

– Stan, il va falloir faire quelque chose plus tôt. On manque de portes, de murs, d’étagères, de placards. Et d’intimité. Ne peux-tu rien faire ? Stan réfléchit puis laissa tomber son stylo.

– Je pense que si. On a tous ces sacs de jute provenant des parachutages qui ont été lavés et rangés dans la réserve. Je vais les couper et les suspendre pour en faire des murs provisoires.

Il alla chercher un lot de sacs, les traîna jusqu’au salon où il les éparpilla sur le sol avant de se mettre à les ouvrir au couteau. Ensuite, armé d’un marteau et de clous, il alla de pièce en pièce fixer les sacs sur les montants des cloisons inachevées.

– Voilà Pat. Ça n’est pas très beau mais c’est fonctionnel. Ça fera l’affaire pendant quelques semaines, jusqu’à ce que nos ouvriers reviennent de la cueillette et nous rapportent de l’écorce de pandanus. Entre-temps, ces sacs restants – Stan attrapa une poignée de sacs intacts – feront office d’étagères et de placards pour un temps.

Stan alla ensuite rejoindre Bengwok sur les marches, à l’arrière de la maison.

– Wutswa, wutswa, wutfag, wutfag, répéta-t-il plusieurs fois jusqu’à ce que sa langue parvienne à bien prononcer le verbe et ses terminaisons.

Il s’agissait d’un verbe important car il lui permettrait de traduire le verset qu’il avait l’intention d’utiliser dans l’un de


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Les seigneurs de la terre

ses sermons : « Les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas un endroit à lui où prendre du repos » (Luc 9 : 58). Pat soupira puis sourit. Son mari était assurément un vrai disciple de ce Fils de l’homme qui ne se souciait nullement de son propre confort. Néanmoins, pour des raisons pratiques, Pat se mit à attendre le bon moment et le bon endroit pour citer à Stan d’autres versets tels que : « Regardez, diront-ils, c’est celui qui a commencé à construire et qui n’a pas pu terminer ! » (Luc 14 : 30). La vie de Stan tourne autour des verbes et des versets, soupira-t-elle à nouveau, et la mienne autour des sacs et des caisses. Mais, dans l’immédiat, elle se contenta de retourner cuisiner audessus du poêle fumant. Un soir, après que les enfants se furent endormis, Stan et Pat s’assirent ensemble dans le salon embrumé pour lire la Bible et prier. Lorsque nous aurons fini de prier, ce sera le bon moment pour relancer la question de la finition des travaux, pensa Pat.

Ils lurent donc ensemble puis prièrent. Mais, pendant que Stan priait pour le salut des Yali et des autres tribus plus éloignées, il reçut une révélation spéciale concernant leurs besoins spirituels. Il pensa au vieux Sar au visage triste qui lui avait récemment vendu un yogwa ancien mais très bien construit, dont il avait pu utiliser les planches habilement taillées. Stan avait appris que le frère de Sar avait bâti ce logement des années plus tôt, avant d’être tué. Qu’est-il donc arrivé pour que ce vieil homme ait l’air aussi triste ? se demanda Stan. Peu importe ! Quelle que soit la raison, le Christ pourra guérir Sar de son chagrin à condition que Sar parvienne à connaître le Christ ! Stan pensa au grand Hulu, ce splendide Yali qui avait réussi à faire ce que personne n’avait pu accomplir depuis la petite enfance de Stan, lorsqu’il vivait tout là-bas, à Kyogle : l’envoyer au sol et partir sans être inquiété !

Il pensa à Libeng au tempérament maussade qui avait la réputation de punir ceux qui bravaient les interdits ; et à Andeng, aux yeux en boutons de bottines, qui scrutait chacun des gestes de Stan.


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Les épreuves d’une famille

Oh Dieu ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! gémit Stan sous le poids de la responsabilité qu’il ressentait pour ces gens et pour des milliers d’autres. Il comprit – avec l’intelligence et avec le cœur – quelle formidable valeur possédait chaque être humain créé à l’image de Dieu, une valeur totalement indépendante de la couleur de la peau et de la culture. Il brûlait d’indignation à la pensée que, pendant des milliers d’années, la belle image de Dieu présente dans l’humanité yali avait été volée, avilie, maquillée, niée. Il se sentit transporté en pensant que, Dieu voulant, il aurait le privilège de voir cette image resplendir à travers des hommes et des femmes yali et refléter la gloire de celui qui en était la source : Dieu lui-même. Des larmes – que ni la douleur ni la terreur n’auraient jamais pu lui arracher – jaillirent sous la pression du plus lourd de tous les fardeaux. Stan pleura.

Et Pat, rendue silencieuse par la mise à nu de son âme, remit à un autre jour l’exposé de ses récriminations à propos de la maison.

*** Tchac, tchac, tchac. Tchac, tchac, tchac.

Attiré par le bruit, Bruno contourna la maison des Dale pour arriver face à la porte d’entrée. Il trouva Stan assis, occupé à tailler une bûche. – Que fais-tu Stan ? demanda Bruno.

– Je transforme cette bûche en appui de fenêtre. Je la poserai sous les persiennes de notre salon. Le plastique opaque est parfait pour les autres fenêtres, mais Pat et les enfants veulent pouvoir regarder dehors en étant dans le salon. Bruno trouvait la bûche trop grande pour un appui de fenêtre mais, bien sûr, une fois finie, elle pourrait également servir d’étagère pour des bibelots ou quelques pots de fleurs. En attendant, il


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Les seigneurs de la terre

allait falloir la tailler encore énormément. Sans scie, il était difficile d’obtenir des surfaces planes avec le bois, ce que tout Yali équipé d’une herminette ne savait que trop bien.

Jour après jour, Stan continua de tailler, en s’arrêtant de temps en temps pour limer ses outils avant de reprendre son ouvrage avec ardeur. Stan pouvait être terriblement méticuleux et, lorsqu’il s’efforçait ainsi de tendre à la perfection, le temps investi ne comptait pas.


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Chapitre 14

Explorations Ainsi donc, après deux mille ans d’existence, le christianisme avait fini par entrer dans la vallée de l’Heluk. Il s’agissait, certes, d’une intrusion à l’aveuglette, mais c’était indéniable. Six années supplémentaires allaient s’écouler avant qu’un anthropologue, Klaus Friedrich Koch, publie en 1968 le premier descriptif jamais écrit sur la culture yali. Mais ce texte ne traitait pratiquement que d’un seul aspect de la vie des Yali : la gestion des conflits. Huit ans plus tard, Ziegfried Zollner 7 obtint son doctorat en anthropologie en publiant une thèse décrivant pour la toute première fois la religion yali, c’est-à-dire l’aspect de leur culture qui intéressait au plus haut point Stan et Bruno.

Stan et Bruno ne pouvaient bien sûr pas attendre ces précieuses aides. Leur tête de pont dans l’Heluk, établie sans qu’ils le sachent encore, sous la protection de la théorie de Wanla, devait recevoir rapidement l’approbation d’un plus grand nombre de personnes sans quoi elle risquait fort de disparaître. Conscients de la précarité de leur situation sur le terrain, Stan et Bruno s’appliquèrent avec zèle à apprendre le yali. Ils partageaient leurs découvertes avec Pat qui trouvait elle aussi le temps d’étudier 7

Missionnaire allemand travaillant au sein de clans yali du nord de l’arête centrale des Snow Mountains.


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Les seigneurs de la terre

entre les leçons données aux enfants. Au bout de plusieurs mois, Stan et Bruno estimèrent que le moment était venu de commencer à prêcher l’Évangile aux Yali. Les cinq assistants dani qui avaient participé avec eux à l’entrée initiale dans l’Heluk étaient déjà repartis à Karubaga pour parfaire leur formation. Ils se joindraient par la suite à d’autres expéditions, non pas comme simples porteurs et ouvriers, mais en tant que pasteurs, évangélistes, enseignants et aides-soignants. Dans l’immédiat cependant, Stan et Bruno devaient entreprendre l’évangélisation de l’Heluk sans l’aide de chrétiens tribaux venus d’autres régions. Stan se chargea de tous les villages situés à une demi-journée de marche maximum de Ninia afin de pouvoir retrouver sa famille le soir. Bruno accepta de s’occuper de tous les villages situés au-delà de ce rayon. Cette équipe d’assaut, apparemment insignifiante avec ses deux seuls membres, se déployait en tous sens, gravissant des pentes escarpées, traversant à gué des rivières mugissantes et escaladant des crêtes abruptes. Guidés par des Yali vers des zones de peuplement peu accessibles, ils se mirent à prêcher, de façon hésitante au début. Mais, plus les semaines passaient, plus ils s’exprimaient avec aisance.

Pendant l’une de ces excursions qui l’obligeaient à passer la nuit en dehors de Ninia, Bruno s’aventura très au sud. Il traversa une gorge obscure et dangereuse menant à Yalisili. Dans cette région, la théorie de Wanla n’aurait pas pu le protéger, même s’il l’avait connue.

– Je dis qu’il faut le tuer et le manger ! chuchota un Yali à un autre pendant que Bruno commençait à prêcher. – Tu penses que ça ne posera pas de problème ? demanda un de ses compagnons, plus prudent. J’ai entendu dire qu’il était une sorte d’étrange réincarnation d’un homme qui s’appelait Marik.

– Nous n’avons pas de lien avec ce Marik, riposta le premier intervenant.


Explorations

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– Réincarnée ou non, sa chair me paraît réelle. Et je parie qu’elle a aussi bon goût que toutes celles que nous avons mangées jusqu’à présent ! lança une voix. – Peut-être même meilleur goût ! ajouta un autre membre du groupe. Un mets d’une rare délicatesse sans doute.

– Cessez de parler ainsi, mes frères ! les pressa Kwel, un ancien habitant de Ninia, récemment installé à Yalisili.

Ayant surpris leur conversation, il s’était détourné de l’endroit où prêchait Bruno.

– Marik est l’un de nos parents, poursuivit-il. Si vous faisiez une chose aussi terrible, cela entraînerait certainement une guerre – et, par conséquent, une grande division dans notre alliance de l’ouest.

Bruno avait demandé aux habitants de Yalisili d’écouter attentivement sa prédication. Alors pourquoi, s’interrogeait-il, Kwel et ces autres hommes étaient-ils engagés dans une discussion de plus en plus animée ? Bruno ne se doutait pas le moins du monde que Kwel défendait sa vie avec autant de détermination qu’un avocat dans un tribunal moderne.

– Je me moque que nous soyons la risée des gens de Kobak parce qu’ils ont mangé Selambo et que nous n’avons mangé personne depuis longtemps ! Marik est mon ami. Je suis bien décidé à le protéger tant qu’il demeure parmi nous !

Kwel n’informa pas Bruno du danger qu’il courait. Car, aussi longtemps que Bruno se déplaçait en toute confiance, arborant son sourire lumineux et posant sur les gens son regard pétillant d’humour, il existait une chance pour que l’instinct de meurtre des hommes de Yalisili soit tenu en respect. Mais s’il commençait à avoir peur et tentait de quitter le village en toute hâte, il se retrouverait comme un cochon de lait au milieu d’une meute de chiens sauvages.


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Les seigneurs de la terre

Même si ma défense est condamnée à échouer et s’il doit mourir, se dit Kwel, qu’au moins ses dernières heures se déroulent dans l’insouciance.

Et la nuit durant, alors que Bruno dormait, la discussion se poursuivit, de plus en plus passionnée. Au matin, Kwel, épuisé, fut déclaré vainqueur.

– C’est une bonne chose pour ce Marik qu’un grand argumentateur comme toi se soit rangé de son côté ! s’exclama l’un des meurtriers en puissance. Un jeune homme n’aurait pu le sauver.

Toujours parfaitement ignorant du drame qui se jouait autour de lui, Bruno reprit le chemin de Ninia le lendemain. Des années plus tard, il apprit enfin qu’il avait frôlé la mort. Pendant ce temps, dans les zones proches de la station missionnaire, Stan provoquait la désintégration rapide – et involontaire – de la théorie protectrice de Wanla. Pour commencer, il abasourdit tous les prêtres de Kembu, Wanla y compris, en insistant constamment pour que les femmes – oui, les femmes (sans parler des enfants non initiés) – assistent à ses réunions afin d’entendre « le message du Grand Esprit qui avait créé le ciel et la terre ».

– Comment, s’interrogeaient les prêtres, Kugwarak qui a effectué les quatre étapes de la percée-de-la-connaissance, peutil ordonner cet acte impensable ? Il savait mieux que nous tous ce que voulaient les esprits !

Quant aux femmes yali, une poignée d’entre elles avaient fini par trouver le courage d’aborder Pat Dale pour lui offrir de la nourriture lors des rares absences de Stan. Mais lorsqu’elles apprirent que son mari – l’important duong aux yeux verts – exigeait à présent qu’elles assistent à ses réunions pour entendre les secrets d’un certain kembu, elles furent horrifiées. – Écouter des paroles secrètes ? s’écrièrent bon nombre d’entre elles. Pour qu’on nous frotte les yeux avec du sang de porc ? ! Pour qui nous prend-il ?


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Parallèlement, le simple fait de savoir que quelqu’un voulait sincèrement dire des choses sacrées aux femmes éveillait chez certaines Yali un nouveau genre d’étonnement. Une fois éclos, cet étonnement ne pouvait faire qu’une chose : grandir.

La seconde mesure prise par Stan, celle qui ôta à la théorie de Wanla son dernier appui, fut de déclarer ouvertement que « Kembu était mauvais ». Il le dit dans un cantique – peut-être le premier qu’il écrivit en yali – chanté sur l’air de I Will Make You Fishers of Men [Je vous ferai pécheurs d’hommes]. Il essaya un jour de l’apprendre à un groupe d’hommes et d’adolescents. – Répétez après moi, les encouragea-t-il. Kembu ele nit nererim, nit nererim, nit nererim. Kembu ele nit nererim. Kembu at syak !

Cela signifiait : Les paroles de Kembu, nous les rejetons, nous les rejetons, nous les rejetons. Les paroles de Kembu, nous les rejetons. Kembu est mauvais ! Abasourdie et incrédule, l’assistance resta bouche bée. Tous les visages reflétaient un sentiment d’horreur.

– On y va maintenant. Chantez avec moi, lança Stan avant de reprendre le début du couplet.

Seule sa voix retentit. Stan regarda les visages qui l’entouraient, momentanément décontenancé par l’étrange regard qu’ils lui jetaient. L’un après l’autre, Yekwara, Bengwok, Dongla, Luliap, Foliek et les autres détournèrent les yeux. Jusqu’à cet instant, presque toutes les personnes présentes avaient accepté de faire des concessions, dans la mesure où elles leur semblaient justifiables, pour satisfaire les caprices de cette imprévisible réincarnation.

Mais dire que Kembu était mauvais et rejeter ses paroles, les wene melalek, cela nécessitait au préalable une réécriture complète de la constitution des cieux et de la terre ! Confirmée de surcroît par au moins trois quarts de tous les prêtres de Kembu !


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Les seigneurs de la terre

Qui pourrait en arriver à tenir de tels propos ? Seulement quelqu’un qui voudrait se voir appliquer une sentence de mort ou qui aurait perdu la tête, comme Bukni.

Après deux ou trois tentatives pour enseigner sa chanson dans un silence tendu, Stan la laissa de côté, en s’interrogeant sur la signification de cette « poche de résistance imperméable » qu’il venait d’atteindre de manière inattendue. Comme les Yali sont différents des Dani ! se dit-il. Chez les Dani, les femmes affluaient aux réunions ; les hommes et leurs épouses chantaient avec beaucoup l’exubérance des hymnes qui affirmaient leur rejet de l’ancienne tyrannie des démons. Mais pas ici. La réunion s’acheva. Pendant que la nouvelle se répandait, les Yali habitant dans un rayon de plusieurs kilomètres autour de Ninia se mirent à enterrer les derniers vestiges de la théorie de Wanla.

– Ce n’est absolument pas Kugwarak ! C’est une sorte de démon incarné qui essaie de faire venir la destruction sur nous tous, clamaient de nombreux Yali.

– On nous a trompés, ajoutaient certains avec colère. Et pendant que nous nous laissions embobiner par cette supercherie, voilà que ce diable et ses amis détruisaient notre kembu-vam et son osuwa. Non content de cela, il enseigne à nos jeunes que nos salutations sont « répugnantes », que nous devrions nous couper les cheveux et arrêter de nous noircir la peau avec du saindoux et des cendres ! Et à présent, il veut enseigner les secrets des origines aux femmes et aux enfants tout en nous disant que Kembu est mauvais ! Jusqu’où ira-t-il ? Brutale, la réaction était en train de se déclencher.

– Qui leur a montré le chemin menant à notre vallée ? demandait-on pour la forme. Nul autre qu’Emeroho et cette grande gueule de Suwi ! Ils méritent la mort !

Les menaces à l’encontre d’Emeroho et de Suwi n’étaient cependant qu’un prélude. Une obligation beaucoup plus radicale


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Explorations

prenait forme de manière inquiétante dans l’esprit des Yali, l’obligation de chasser tous les duongs de la vallée de l’Heluk. Et, s’ils ne voulaient pas partir, de les tuer !

*** Yali.

« Kembu est mauvais ! » disait Stan sans ménagements aux

Était-il fanatique ? Ou avait-il raison ? Quant à la religion yali dans son ensemble, n’était-elle rien de plus qu’un système pervers fondé sur des bases totalement fausses, voire nuisibles ? Toute la chrétienté ne l’aurait pas affirmé. Sept cents ans plus tôt, le pape Grégoire III avait essayé de résoudre tous les problèmes de communication interculturelle des missionnaires catholiques au moyen de cette déclaration lapidaire : « Après tout, les gens des autres religions cherchent Dieu à leur façon. Adaptez par conséquent votre message à leurs croyances ». Même ainsi, de nombreux missionnaires catholiques qui se trouvaient confrontés en direct à certaines des facettes les plus sinistres du paganisme – telles que la prostitution des enfants dans les temples ou la crémation des veuves sur le cadavre de leurs maris – n’arrivaient pas à satisfaire leur conscience avec cette manière de résoudre la question.

Aux antipodes de cette vision, certains théologiens protestants estimaient que les divergences entre paganisme et christianisme étaient inconciliables. Ils étaient convaincus que les tentatives catholiques « d’adaptation » avaient parfois créé des croyances hybrides, et non une prolongation du christianisme historique et biblique. L’un de leurs porte-parole déclara : L’Histoire semble indiquer, je crois, que lorsque la proclamation chrétienne ne cherche pas à s’adapter à la culture mais exige un changement total et rend la décision vraiment difficile à prendre


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Les seigneurs de la terre – ce qui peut parfois aboutir au martyr – la conséquence est un enracinement profond de la foi et une atténuation du risque de déviances lorsque soufflent les vents du changement social 8.

Stan Dale était sans conteste un partisan convaincu de cette dernière théorie. En s’appuyant sur sa propre expérience des cultures tribales, qu’il percevait à la lumière d’un passé fortement influencé par la pensée évangélique, Stan croyait fermement que la religion yali se révélerait totalement incompatible avec le christianisme.

En fait, les événements allaient bientôt lui donner raison, sans ambages et dans un climat de vengeance absolue ! Mais, pour Stan, il n’existait pas d’autre moyen que d’affronter tête baissée cette religion, sans faire de quartier.

Car la religion yali, aussi fascinante qu’elle puisse être comme sujet d’étude pour les anthropologues et les autres spécialistes, n’était, selon l’analyse sans appel de Stan, qu’une monstrueuse tromperie de Satan. Stan croyait que même le plus violent des cannibales yali possédait en lui cette image de Dieu qui rendait l’âme de tout homme digne d’être sauvée. Il était cependant convaincu que leur religion animiste était le pire ennemi des Yali, leurs chaînes les plus pesantes. Des générations successives de Yali, hommes et femmes, dupés par leur religion, s’étaient volontairement soumis, et avaient soumis leurs enfants, à des terreurs et des tourments inutiles, pour le plaisir sadique de forces démoniaques. Et si Stan avait pris conscience du taux extrêmement élevé et disproportionné de suicides chez les femmes de la vallée de l’Heluk, il aurait peut-être pu s’en servir comme preuve objective et mesurable des effets secondaires meurtriers des croyances religieuses yali. Quoi qu’il en soit, la volonté de Stan se concentrait à présent sur une décision catégorique : toutes ces absurdités démoniaques avaient assez duré ! Les pères, les mères et les enfants yali avaient souffert suffisamment longtemps ! Plus la religion yali serait rapi8

Arthur Johnston, Christianity Today, 7 janvier 1977, p. 11.


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dement et radicalement bannie de la vallée, mieux ce serait. Stan ne voulait pas l’adaptation, mais la révolution ! Tous les collègues de Stan travaillant pour la RBMU étaient d’accord avec lui pour dire que les croyances religieuses yali étaient, au mieux, répressives. Mais tous n’approuvaient pas ses méthodes agressives pour remplacer ces croyances par la foi chrétienne. Beaucoup, bien que tout disposés à admettre que « Kembu était mauvais », auraient préféré que les Yali soient amenés, étape par étape, à constater eux-mêmes cette malignité. Il convient de préciser que Stan s’adressait néanmoins aux Yali en tenant compte de leur culture. Il écrivit : J’ai constamment cherché des illustrations issues de la culture des Yali pour tracer clairement le chemin du salut, et des mots [yali] pour exprimer les vérités fondamentales de la foi chrétienne.

Ainsi par exemple, ayant découvert le récit de la course entre l’oiseau de la mort et le lézard de la vie, Stan extrapola à partir de cette image pour expliquer la doctrine biblique de la chute de l’homme. Mais, alors que beaucoup de missionnaires auraient qualifié cette légende d’allégorie de la vérité datant de l’âge de pierre, Stan dit simplement aux Yali qu’il s’agissait d’une « déformation 9 ». C’est peut-être pour cette raison que les Yali ne discernèrent pas dans l’Évangile l’accomplissement de l’espérance exprimée par la légende, contrairement à ce qu’avaient fait, quelques années plus tôt, des dizaines de milliers de leurs voisins dani. Stan écrivit aussi :

Un autre jour, je prêchais sur le déluge et sur l’apparition de l’arcen-ciel comme un signe de la miséricorde de Dieu et de son alliance avec l’humanité. Les Yali me répondirent que, lorsqu’ils levaient les yeux vers un arc-en-ciel, ils disaient en voyant la bande rouge : « Regardez ! Il y a du sang ! Qui est mort ? » Cela m’a donné l’occasion de leur parler du Fils de Dieu qui est descendu du ciel et a versé son sang pour les hommes pécheurs, et de Dieu qui a 9

Stan Dale, The Valley and the Vision [La vallée et la vision], RBMU, Londres, 1978, p. 18.


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Les seigneurs de la terre « mis son arc dans le ciel » – un arc sans corde, pour en faire un signe de clémence envers ceux qui croyaient en lui 10.

Une autre facette de la culture yali dont Stan et Bruno auraient pu se servir de manière très efficace – s’ils l’avaient découverte – concernait le lieu de refuge, un concept qui rappelait de façon frappante les six villes de refuge de l’Ancien Testament (voir Josué 20-21) et la description des disciples du Christ : « Ainsi, nous qui avons trouvé un refuge en lui, nous sommes grandement encouragés à saisir avec fermeté l’espérance qui nous est proposée » (Hébreux 6 : 18 – Bible en français courant).

Stan et Bruno remarquèrent souvent les zones entourées d’un mur de pierres que les Yali considéraient comme sacrées. Curieusement, ils ne découvrirent jamais qu’elles étaient des sanctuaires. Néanmoins, les analogies utilisées par Stan et Bruno eurent un impact certain sur de nombreux Yali. C’est pourquoi, après deux ans passés dans la vallée, et en dépit de l’opposition grandissante des prêtres des esprits kembu, Stan et Bruno avaient vu des progrès s’accomplir. Mais les auditeurs qu’ils attiraient étaient essentiellement des adolescents – conduits par Yekwara, Bengwok, Dongla et Luliap – et quelques enfants. Les hommes plus âgés s’approchaient rarement lorsque Stan ou Bruno enseignait.

Cette situation n’avait rien d’exceptionnel : en effet, en Nouvelle-Guinée comme dans le reste du monde, les missions chrétiennes commencent souvent par travailler parmi les jeunes, avec pour résultat parfois de ne pas du tout atteindre la génération précédente. Don Gibbons, l’un des pionniers de la percée en territoire damal avec Widi-ai-bui, était un missionnaire qui avait décidé de ne pas laisser les jeunes hommes « saisir l’Évangile et s’enfuir avec avant que les hommes plus âgés aient compris de quoi il s’agissait ». Il en résulta que Don et ses collègues réussirent à faire partager la foi chrétienne à des hommes et à des femmes de tous âges. 10

Ibid., p. 19.


Explorations

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Stan et Bruno, en revanche, ne s’interdirent nullement de démarrer leur travail presque exclusivement auprès des jeunes. Même si leur but final, à l’instar de Gibbons, était d’évangéliser également les personnes plus âgées.

Les hommes réagirent vivement à l’enseignement de Stan mais, pour les jeunes, ce fut l’audace de ses déclarations qui les secoua. Ils étaient fascinés par la possibilité de rejeter des concepts qui existaient depuis des milliers d’années et n’avaient jamais été remis en cause. Ils étaient d’autant plus fascinés que Stan ne se contentait pas de rejeter les anciens usages, comme Bukni l’avait fait, mais il faisait un gros effort pour exprimer clairement une autre solution viable. C’était une idée qui, une fois plantée, ne pouvait faire qu’une chose. Grandir.

De tout son être, Stan rayonnait de la confiance qu’il avait en sa solution, une solution qui pouvait – et allait – marcher pour les Yali. Au fil du temps, les jeunes des alentours de Ninia se sentirent donc attirés par l’enseignement dispensé par Stan, comme des papillons de nuit sont attirés par la flamme. Non pas parce qu’ils aimaient tous Stan. Mais, tantôt effrayés par sa sévérité, tantôt séduits par ses concepts, ils ne pouvaient l’ignorer.

Pendant ce temps, les prêtres de Kembu cachaient à Emeroho et à ses proches qu’ils désiraient le tuer. Mais des membres de la famille du garçon, qui habitaient une zone plus éloignée, apprirent la nouvelle et l’avertirent : – Viens vivre avec nous ! Ta vie est en danger là-bas !

Mais Emeroho déclina leur invitation. Même s’il courait un risque, il ne supportait pas l’idée de manquer les séances d’enseignement du duong. Elles devenaient de plus en plus intéressantes à mesure que le duong améliorait ses connaissances en yali. Emeroho ne voulait pour rien au monde rater les prochaines paroles de Stan.


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Les seigneurs de la terre

Mais, tout comme la fascination des jeunes hommes de la région de Ninia augmentait, l’indignation des chamans brûlait de plus en plus intensément à l’égard de Stan. Les prêtres en oublièrent progressivement leur rancune à l’encontre d’Emeroho et de Suwi. Ils se concentraient à présent sur un gibier plus important.

Libeng, qui était tenu en haute estime depuis qu’il avait, bien des années auparavant, tiré la première flèche sur Kiloho, représentait une menace particulière pour Stan en raison de sa nouvelle ambition : être le premier à frapper les duongs. Il s’assit un jour pour tailler une grande flèche en bambou, toute neuve. Quelque chose dans sa manière de la rogner attira l’attention de guerriers qui passaient par là. Et lorsque ses amis, sentant que des ennuis se préparaient, lui demandèrent à qui cette flèche était censée donner la mort, Libeng répliqua sans détour : « Au duong qui ressemble à Kugwarak ».

Les jeunes amis de Stan lui transmirent la nouvelle. Pas le moins du monde intimidé, Stan resta néanmoins vigilant à l’égard de Libeng. Et dans l’une des lettres qu’il écrivit à cette période, il évoqua avec désinvolture les « gens désagréables comme Libeng ». La résistance yali prit même la tournure d’une guerre psychologique. Souvent, quand Stan était en tournée pour la journée dans les villages des environs, Pat entendait des rumeurs selon lesquelles certains auraient menacé de « tous les tuer » ou déclaré que « des hommes étaient en route pour détruire la station missionnaire ».

Cela aurait été une épreuve extrêmement pénible pour n’importe quelle femme et encore plus pour la mère de quatre jeunes enfants, mais Pat ne s’effondra pas comme certains Yali l’espéraient apparemment. Malgré l’isolation, la solitude, les désagréments et l’intimidation, elle soutint fermement son mari. Mais, avec le temps, la tension allait laisser des traces.

***


Explorations

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Bruno, dont la « paroisse » était éparpillée sur un territoire beaucoup plus vaste que celui de Stan, pouvait difficilement visiter chaque village à intervalles suffisamment rapprochés pour produire un effet cumulé, comme parvenait à le faire son collègue. Son travail consistait essentiellement à « semer des graines » en espérant qu’elles germeraient et donneraient une récolte par la suite.

Il semblait constamment en train de gravir des montagnes et de descendre le long de sentiers abrupts qui le menaient à de profondes gorges. La fatigue physique entraînait bien souvent le découragement moral et il lui fallait alors se reposer davantage à Ninia entre deux excursions. Pour soutenir Bruno, Stan se joignait fréquemment à lui dans les randonnées en limitant ses trajets à une journée de marche. Il retournait ensuite auprès de Pat et des enfants pour ne pas les laisser seuls trop longtemps.

Les rares fois où, après une longue randonnée, Bruno ne revint pas à la date à laquelle il l’attendait, Stan se sentit très inquiet. Il entreprit un jour de partir à sa recherche en emportant du matériel médical et des denrées fraîches, au cas où Bruno aurait été blessé ou malade. Stan est très loyal, se dit Bruno en en prenant conscience. Si jamais je me trouve un jour en difficulté dans ces gorges désertes, je sais qu’il fera tout son possible pour m’aider.

L’amitié qui liait Stan et Bruno était indéniablement plus harmonieuse lorsqu’ils cheminaient ensemble. Et elle atteint probablement son apogée lorsqu’ils effectuèrent une excursion de dix jours dans des vallées sauvages et inexplorées à l’est de Ninia. Bruno écrivit :

Ce voyage m’a réellement montré quel genre d’homme était Stan. S’il avait décidé de faire quelque chose, il le faisait. Pendant dix jours, chaque jour, nous avons marché à vive allure sur de longues distances dans un territoire inconnu […] Nous n’avions pas de radio [pour guider un pilote en cas de parachutages] et nous avions donc emmené toute la nourriture que nous pouvions transporter. Il nous était difficile d’acheter assez de patates douces pour nos porteurs.


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Les seigneurs de la terre

Mais Stan inventa une méthode efficace pour réclamer de la nourriture : « Il plaçait ses mains sur son estomac comme un homme affamé et criait supuru ! supuru ! [patates douces !] »

Des villageois curieux, bien qu’apeurés par l’apparence étrange des voyageurs, trouvaient la démonstration de Stan tellement drôle que, généralement, ils offraient de la nourriture en échange du sel le plus blanc et le plus succulent qu’ils aient jamais goûté. Pendant cette excursion, Stan et Bruno entrèrent pour la première fois dans une vallée appelée la Seng, qui jouerait plus tard un rôle capital et déterminant dans la vie du peuple yali. Un aprèsmidi, après avoir quitté la Seng en gravissant son second versant, Stan et Bruno installèrent leur campement juste en dessous de la limite de la forêt dans un village yali déserté. Tandis que Bruno préparait le dîner, Stan observait le col menant à la haute vallée suivante, qui se dessinait, mystérieuse, au-dessus de leur campement. L’idée qu’une autre vallée inconnue se cachait peut-être derrière celle-ci le travailla tellement qu’il s’excusa et se dirigea vers le col, bien que l’après-midi ait été déjà avancé et que les pluies de la nuit aient été prêtes à tomber.

De plus en plus haut, de plus en plus vite, Stan grimpa en direction de la ligne d’horizon, avec cet autre poème de Kipling qui résonnait dans son esprit comme dans une vaste chambre d’écho : Jusqu’à ce qu’une voix aussi mauvaise que la conscience Fasse d’interminables variations Sur un murmure éternel Répété jour et nuit, Quelque chose de caché, va et trouve-le ; Va et regarde au-delà des chaînes de montagnes, Quelque chose de perdu derrière les chaînes de montagnes, Perdu et qui t’attend. Va !

***


Explorations

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Aussi incroyable que cela puisse paraître, il parvint au col à temps pour bénéficier d’un reste de clarté diurne qui lui permit de jeter un coup d’œil à la vallée suivante. Il demeura là longtemps, à scruter les ombres, mystique solitaire s’abreuvant de l’esprit de l’inconnu et renouvelant sa vision. Bruno écrivit :

Il s’est absenté longtemps et je me suis vraiment demandé si quelque chose lui était arrivé. Quand l’obscurité a été presque complète, il est revenu et m’a dit qu’il était monté au sommet de la montagne et avait regardé la prochaine vallée. Son ardeur et son enthousiasme me stupéfiaient.

Ils continuèrent de marcher, prenant des notes sur la géographie du secteur, la confluence des rivières, la situation des villages et les différences de dialectes et cherchant en vain des sites transformables en pistes d’atterrissage dans ce monde extraordinairement haut perché et incliné.

Par moments, ils suivaient des crêtes tranchantes du haut desquelles ils pouvaient voir d’un côté des vallées envahies de nuages et de l’autre, des vallées inondées de soleil. Et toujours, bien audessus d’eux, vers le nord, se profilaient les cimes découpées de l’arête centrale des Snow Mountains, semblables aux molaires et crocs de quelque épouvantable mâchoire calcaire. Cinq Dani et un Yali leur servaient de porteurs pendant ce difficile voyage. D’autres Yali avaient pris la route avec eux à Ninia mais ils avaient rebroussé chemin ensuite, par peur des cannibales vivant dans le monde inconnu. Le seul Yali présent jusqu’au bout du parcours était le beau jeune homme que Bruno avait qualifié de « personne merveilleuse et fidèle, sur laquelle on pouvait s’appuyer complètement » : Yekwara.

En juin 1963, Yekwara se porta à nouveau volontaire pour une exploration encore plus poussée des vastes étendues de l’est. Philip Jesse Masters, qui avait travaillé aux côtés de Stan pendant les deux derniers mois de la construction de la piste d’atterrissage, finit par revenir à la station.


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Phil ne pouvait oublier l’appel obsédant des vallées situées au-delà de Ninia. Le travail parmi les Dani de Karubaga avait été très enrichissant. Son épouse Phyliss et lui-même étaient devenus très proches de ce peuple et avaient beaucoup affermi l’église dani grâce à leur enseignement et à l’exemple qu’ils offraient. Mais il fallait que quelqu’un aille porter la Parole de Dieu à l’est de Ninia. Et Phil croyait que Dieu l’avait appelé à accomplir cette tâche.

Pour Phyliss, ce choix fut dur à accepter. Karubaga, avec ses habitants amicaux, son sol fertile et son agréable climat « du nord des chaînes de montagnes » n’était pas le genre d’endroit que l’on quittait aisément. Mais, au moment où eut lieu le troisième congrès annuel de la RBMU, Phyliss se sentit prête à dire, à travers des larmes de joie, « je suis volontaire ! » Phil atterrit à Ninia dans un Cessna rempli de Dani joyeux et solidement charpentés. Il avait choisi pour l’accompagner les hommes les plus grands, les plus forts et les plus fidèles qu’il avait pu trouver. Au milieu d’eux, Yekwara avait l’air d’un gringalet. Ils quittèrent Ninia avec Bruno le 20 juin. Deux autres jeunes Yali les suivirent mais, là encore, ils abandonnèrent le groupe au bout d’un jour ou deux. Dix jours plus tard, les explorateurs parvinrent au point le plus éloigné qu’aient atteint précédemment Stan et Bruno et ils le dépassèrent. À ce moment-là, ils avaient laissé loin derrière eux la tribu yali et découvraient une population semblable aux Pygmées, qui serait connue par la suite sous le nom de Kimyal. Dans chaque nouvelle vallée, ils cherchèrent un site susceptible d’accueillir une piste d’atterrissage mais, tout comme Stan et Bruno, ils n’en trouvèrent aucun.

Finalement, le 6 juillet, dans une vallée que les Pygmées appelaient Indol, ils découvrirent un lieu qui pouvait convenir. Un nouveau nom apparut alors sur les cartes missionnaires : Korupoon.


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Chapitre 15

Les jeunes remplaçants Pendant que Phil, Bruno et les Dani travaillaient d’arrachepied aux côtés de pygmées étonnamment amicaux afin de créer à Korupoon une piste d’atterrissage, les Dale voyaient leur travail progresser à Ninia.

Le 1er janvier 1963, Pat Dale reçut un merveilleux cadeau pour le Nouvel An : la première visite d’une femme yali dans sa cuisine ! Pat attendait cet événement depuis huit mois ! Le lendemain, d’autres femmes se présentèrent, prudemment et les yeux écarquillés. Près de deux mois plus tard, une étape encore plus significative fut franchie : quarante femmes yali assistèrent à la première réunion féminine jamais organisée dans la vallée de l’Heluk ! Pat était ravie. Les femmes et les enfants l’appelaient nisinga [notre mère], un terme marquant le respect. Une autre tête de pont avait élargi sa base, au nez et à la barbe hostiles des « seigneurs de la terre ».

Trois aspects impressionnaient particulièrement les femmes yali qui écoutaient l’enseignement de Pat. Premièrement, Pat ellemême ! Elle savait sourire et pouvait même se montrer pleine de vivacité. Or, les femmes yali pensaient que ces traits de caractère ne pouvaient être présents dans une telle proportion que chez les


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petites filles, encore ignorantes des tristes réalités de la condition féminine. De plus, Pat vivait sous le même toit que son mari et non dans un homia séparé ! Et elle assumait la responsabilité de l’éducation de ses fils au lieu de la confier aux seigneurs. Le plus stupéfiant était de la voir parler librement et avec enthousiasme de sujets à l’évidence sacrés, sans craindre un quelconque châtiment ! Deuxièmement, Pat leur raconta qu’un jour, le Fils du plus grand de tous les esprits s’était rendu dans un homia dans un village appelé Béthanie. L’une des sœurs qui vivaient dans cet homia – son nom était Marie – était allée s’asseoir aux pieds du Fils et l’avait interrogé sur ses paroles sacrées. Les auditrices de Pat furent horrifiées. Pat continua :

– Alors, Marthe, la sœur de Marie, la réprimanda pour avoir délaissé son travail et fait une telle chose !

Évidemment ! pensèrent les femmes yali. Il fallait qu’elle soit réprimandée sinon elle allait s’attirer de sérieux ennuis ! Mais Pat poursuivit :

– Le Fils, cependant, défendit Marie en disant : « Marie a choisi la meilleure part, et personne ne la lui enlèvera ! »

Troisièmement, Pat leur raconta aussi qu’un jour, alors que le Fils, Jésus, enseignait en un certain lieu, des mères essayèrent de lui amener leurs petits enfants pour qu’il pose les mains sur eux et les bénisse. Mais les disciples de Jésus réprimandèrent sévèrement ces mères et dirent : « Éloignez ces enfants du Maître ! »

Les auditrices de Pat se dirent : Les disciples étaient des « hommes-de-la-connaissance » et ils savaient que les enfants non initiés ne pouvaient pas prendre part aux affaires sacrées ! Mais Pat continua :

– Le Fils fit des reproches aux disciples et déclara : « Laissez les petits enfants venir à moi et ne les en empêchez pas ». Les petits vinrent à lui, il leur imposa les mains et les bénit.


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À ce stade, l’émerveillement s’était installé de manière permanente dans le cœur des femmes qui écoutaient Pat.

– De la même manière, conclut Pat, nous, les femmes, devons non seulement venir à Jésus, mais également lui apporter nos enfants ! Parmi les auditrices se trouvait Latowen, une cousine de la petite Nindik qui avait été jetée dans l’Heluk pour s’être introduite dans un endroit sacré. Son cœur saigna lorsqu’elle se dit : Si ces paroles étaient venues plus tôt, ma cousine ne serait peut-être pas morte !

Par la suite, Latowen trouva la foi. Et, en partie grâce à son influence et à celle de Pat, des femmes et des filles yali commencèrent à assister aux réunions de prédication quasi quotidiennes de Stan. Elles s’asseyaient à l’écart des hommes, les yeux au sol, mais elles écoutaient tout autant qu’eux – du moins, lorsque leurs bébés ne pleuraient pas. De plus en plus de gens étaient attirés par ces rassemblements – même s’ils venaient de manière irrégulière – et il arrivait certains jours que l’assistance se compose de deux cents à quatre cents personnes.

Tout cela ne signifiait pas que l’inimitié des prêtres de Kembu s’était atténuée. Elle se renforçait au contraire, à mesure qu’apparaissaient des preuves évidentes de l’implantation progressive dans leur vallée de cette nouvelle religion plus énergique que ce à quoi ils s’étaient attendus.

Qu’est-ce qui les retenait de descendre en masse sur Ninia et d’assassiner tous les adeptes de cette foi « ennemie » ? Essentiellement la peur que les militaires du gouvernement (quel que soit le sens du mot « gouvernement »), vivant de l’autre côté de la Mugwi, plus loin que l’horizon, ne viennent à riposter si les Yali tuaient un duong. De plus, même les prêtres continuaient d’être effrayés par la hardiesse de Stan.

Si cette hardiesse n’avait pas existé, Ninia aurait peut-être disparu avant la fin de l’année 1963. « Un homme qui peut agir avec une telle audace face à l’adversité, raisonnaient les prêtres,


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doit avoir dans son sac quelques tours que nous ignorons. Nous ferions mieux d’être prudents et de laisser les esprits nous indiquer le bon moment et le moyen de nous occuper de lui ».

L’antenne missionnaire isolée des Dale et de Bruno put ainsi survivre jusqu’en 1964. Cette année-là, Bruno retourna au Canada pour son premier congé prolongé. C’est là qu’il renoua des liens avec une ancienne amie, la blonde Marlys Neilsen, une élève infirmière de Calgary, dans l’Alberta. Six jours après leur rencontre, Bruno la demanda en mariage et elle accepta ! À l’annonce de la bonne nouvelle, Stan écrivit à Bruno le 1er septembre 1964 : Tout d’abord, laisse-moi te dire à quel point je suis heureux que tu aies rencontré une adorable jeune fille chrétienne. Six jours seulement ! Tu vas vite en besogne ! J’espère que tout se passera bien pour vous deux…

Puis Stan se permit une petite pique contre ce qu’il estimait être un excès de formation universitaire des missionnaires modernes : Je compte recommander au Comité consultatif d’envoyer Marlys – avant le mariage – suivre les cours d’un institut biblique puis d’une faculté de théologie à l’issue de ses études d’infirmière. Les missionnaires ont besoin d’être correctement instruits de nos jours – et ça ne prendra que dix ans !

En juillet 1964, les Dale avaient accompli quatre années de service et devaient prendre leur congé prolongé en Australie. Stan, fidèle à lui-même, considérait que ces vacances n’étaient pas nécessaires à sa santé, mais il reconnaissait que Pat avait terriblement besoin de repos. Il écrivit à Bruno : Pat a vraiment besoin de faire une pause. Elle est tout simplement épuisée […] J’ai essayé de persuader le Conseil australien de m’autoriser à rester ici pendant que Pat rentrerait à la maison.

Sa requête fut rejetée et, le 28 novembre 1964, la famille Dale s’envola de Ninia pour prendre un an de congé dans sa patrie.


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À leur arrivée à Sydney, puis plus tard à Melbourne, les Dale furent accueillis avec allégresse par leur famille et leurs amis, dont le soulagement était immense. Les comptes rendus que Stan et Pat envoyaient par courrier en Australie laissaient deviner la tension et le danger dans lesquels ils vivaient depuis près de quatre ans au milieu des Yali. Pendant ce temps, dans la lointaine vallée de l’Heluk, la situation prenait à nouveau un tour dramatique.

Durant les deux mois qui suivirent le départ de Stan, de Pat et des enfants, la vallée de l’Heluk demeura souvent très silencieuse. Bruno écrivit : « C’était parfois tellement tranquille que je me demandais si les gens n’étaient pas partis dans une autre vallée ».

Le silence était notamment dû au fait que les prêtres se réunissaient à l’écart pour réfléchir à tout ce qui se passait. Et ils se demandaient si le duong aux yeux verts reviendrait et recommencerait tout, ou si les étranges événements disparaîtraient bientôt dans le brouillard et ne seraient plus qu’une légende supplémentaire à moitié oubliée et vaguement comprise.

La vallée était également silencieuse parce que la poignée d’hommes, de femmes et d’enfants qui avaient commencé à comprendre Stan, Pat et Bruno se languissaient non seulement des missionnaires mais également de leur enseignement. Réussiraient-ils un jour à être à nouveau heureux sans ces nouveaux concepts, cette façon totalement différente de considérer les choses ? En fait, avaient-ils jamais été réellement heureux avant d’entendre ces paroles ?

Le silence s’expliquait encore par une autre raison : l’arrivée de la mousson. Un nouvel o-sanim jetait un voile de lugubre mélancolie sur les chaînes de montagnes et la vallée. C’est à ce moment-là qu’apparut Costas Macris, un jeune Grec exubérant, missionnaire et fils d’un homme d’affaires athénien.


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« Nous vous demandons, ainsi qu’à Alky, de remplacer Stan et Pat à Ninia pendant le reste de leur congé » avait indiqué le secrétaire local de la mission dans le courrier qu’il lui avait adressé. Mais Costas fit le premier déplacement seul, pour jeter un coup d’œil à la station. Lorsqu’il débarqua du Cessna et posa le pied sur la piste boueuse, il ne fut guère impressionné. Il venait de passer deux années agréables sous le soleil de la vallée Swart parmi les Dani au tempérament enjoué, « la tribu qui donnait aux visiteurs le sentiment d’être des rois et des reines depuis que l’Évangile avait transformé leurs cœurs ! »

Mais ici, à Ninia, les gens se tenaient en retrait, dans l’ombre, l’air mauvais. Quelques-uns seulement vinrent le saluer, mais même ceux-là semblaient hésitants, à l’exception de Yekwara. Au moment où Costas jeta son sac de couchage en travers de son épaule et fit signe au revoir au pilote de la MAF, l’hésitation devint réciproque.

L’avion descendit la piste dans un ronflement de moteur puis décolla pour gagner des cieux plus cléments, laissant Costas seul dans cette vallée aux allures de tombeau. Il marcha jusqu’à l’habitation des Dale et ouvrit la porte avec la clef qu’on lui avait donnée. Depuis plusieurs semaines, aucun feu n’avait réchauffé la maison et l’intérieur semblait encore plus froid et humide que le temps à l’extérieur. Costas frissonna.

Il constata immédiatement que les travaux de la maison n’étaient pas terminés. Dans la cuisine et plusieurs autres pièces, les plafonds n’avaient pas encore été posés. La chaleur produite par le poêle de la cuisine s’échappera rapidement entre les chevrons puis par le mince toit métallique, ce qui laissera la plupart des pièces sans chauffage, pensa-t-il. Il faut que j’installe des plafonds avant d’amener Alky et les enfants ici. Costas découvrit ensuite les sacs en jute qui pendaient devant les encadrements de portes et tapissaient de nombreux murs (Stan en avait remplacés


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plusieurs par du papier marron imperméable). Costas remarqua qu’un brouillard froid s’infiltrait par les fentes des murs.

Il faut recouvrir ces parois d’écorces de pandanus, songeat-il. Il voulait remédier lui-même à ces inconvénients afin qu’à son retour, Stan puisse consacrer tout son temps à l’étude de la langue et à l’aide qu’il apportait aux Yali. Le parquet en écorces de palmier n’était pas encore cloué dans deux des pièces et il gondolait, laissant passer le vent et le brouillard par quelques interstices. Je vais le fixer et le recouvrir d’une seconde couche d’écorces afin de boucher les trous, décida-t-il.

Costas se dirigea vers la porte et l’ouvrit. Il chercha du regard des travailleurs à embaucher mais ne trouva que le fidèle Yekwara. Stan et Pat avaient renvoyé leurs assistants dani dans la vallée Swart avant de partir pour l’Australie. Costas parcourut en vain les sentiers boueux de Hwim et Sivimu en quête d’ouvriers. Il faisait un temps d’o-sanim et même les quelques Yali qui sympathisaient avec les étrangers se sentaient souffrants. Costas revint alors vers l’émetteur radio de la mission.

– S’il vous plaît ! implora-t-il de sa voix la plus attendrissante, teintée d’accent grec. J’ai besoin de travailleurs ! Envoyezmoi le plus rapidement possible un avion rempli de travailleurs dani vigoureux et pleins de bonne volonté. – Je vais voir ce que je peux faire, lui répondit son collègue.

La nuit durant, Costas trembla de froid dans un sac de couchage trop fin. Lorsqu’au matin il l’essora pour en extraire le brouillard condensé, il aurait pu remplir une tasse. Très vite, un avion amena six robustes Dani à sa rescousse. Peu après, Costas les envoya dans la jungle environnante, avec Yekwara comme guide. Et avant longtemps, ils commencèrent à rapporter des hautes forêts l’écorce de palmier et le bambou dont Costas avait besoin.

Jour après jour, Costas et son équipe d’ouvriers enthousiastes travaillèrent sans relâche – coupant, sciant, enfonçant à coups de


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marteau. Pat aurait du mal à reconnaître la maison que son mari, impatient d’étudier le yali et de prêcher, n’avait jamais achevée. Les murs et les portes en affreuse toile de jute avaient disparu. Des cloisons, des parquets et des plafonds étanches rendaient les pièces confortables et accueillantes. Mais le bouillant Costas n’était pas encore satisfait. La maison était encore froide car la chaleur du poêle à bois restait emprisonnée dans la cuisine et ne pouvait donc pas circuler dans tout le logement. Plein de ressources, il trouva le moyen de régler le problème. Il fit de longues entailles rectangulaires dans les murs, juste en dessous du plafond et ce, dans toute la maison, afin que l’air chaud provenant de la cuisine puisse atteindre les moindres coins et recoins. Le résultat fut extraordinaire. Le chauffage central venait de faire son apparition dans la vallée perdue de l’Heluk !

Costas installa également des toilettes avec chasse d’eau, ainsi qu’une douche, un lavabo, un évier et un miroir mural dans la pièce que Pat avait prévu d’utiliser comme garde-manger. Finies les expéditions nocturnes, sous la pluie, vers les cabinets extérieurs exposés à tous les vents et prêts à tomber dans un précipice voisin ! Toujours insatisfait, Costas agrandit les parterres que Stan avait plantés et aménagea la cour en y construisant des allées en pierres plates et de pittoresques murs de soutènement. Peu à peu, la station missionnaire de Ninia commença à ressembler à un jardin de la campagne anglaise ! J’espère que tout cela plaira aux Dale ! se dit Costas. En tout cas, Ninia serait au moins un endroit agréable pour la famille de Costas, Alky sa femme, et Jonathan et Haris, leurs deux fils qui poussaient comme des champignons. Étonnamment, les travaux n’entamèrent que de six semaines l’année pendant laquelle Costas devait remplacer les Dale.

Après avoir réchauffé l’intérieur du logement de Ninia, Costas tourna son attention vers la froidure extérieure, c’est-àdire l’hostilité de la grande majorité des habitants de la vallée de l’Heluk.


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Quelques jours après l’arrivée d’Alky et des enfants, il découvrit pour la première fois la dure réalité de cette inimitié. – Duong ! J’ai un cadeau pour toi !

La voix semblait nerveuse et tendue.

Costas ouvrit la porte et plongea le regard dans les yeux hagards d’un vieux prêtre de Kembu au corps émacié. Aussitôt l’homme laissa tomber ce qu’il portait en travers de l’épaule sur l’allée menant à la maison de Costas : un porc mort. Le prêtre commença immédiatement à battre en retraite comme s’il craignait des représailles. – Je te donne ce cochon à manger !

– Merci ! répondit Costas, troublé par l’attitude nerveuse de son visiteur.

– Permets-moi de te le payer, ajouta-t-il. Qu’aimerais-tu avoir ?

Mais le vieil homme ne voulait pas attendre de paiement. Il s’éloigna furtivement et à reculons de Costas, puis se retourna brusquement et s’enfuit à toutes jambes. Par la suite, Yekwara expliqua l’intention sinistre du vieillard : selon la croyance yali, les chiens sauvages étaient en fait l’incarnation d’esprits mauvais. À chaque fois qu’un chien sauvage, descendant des forêts d’altitude, réussissait à tuer ou même à blesser un cochon appartenant aux Yali, l’animal touché était considéré comme réservé à la nourriture des esprits. Si un être humain mangeait de sa viande, il était maudit et mourait rapidement.

Le cochon « offert » à Costas et gisant à ses pieds avait été blessé par un chien sauvage. Les prêtres avaient donc conspiré pour amener, par la ruse, Costas et sa famille à manger la viande de ce cochon dans le but de découvrir si les esprits pouvaient exercer leur pouvoir de vie et de mort sur les duongs comme ils le faisaient sur les Yali. Si les esprits tuaient le duong et les siens, les Yali auraient résolu le problème des duongs. En revanche, si les duongs


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s’avéraient invulnérables à la vengeance des esprits, les Yali devraient réfléchir à deux fois avant de tenter de se venger par eux-mêmes. – Ainsi ils veulent voir si leurs esprits sont assez forts pour nous tuer, pensa Costas. C’est une bonne question et elle mérite une réponse décisive.

– Découpez-nous ce porc ! dit Costas à ses assistants, puis il lança à Alky : – Ce soir, nous mangerons du porc !

Il entra dans la maison et lui expliqua la situation.

– En premier lieu, nous prierons pour montrer aux gens que notre confiance est en Dieu et qu’il nous protégera ! Ce peuple a besoin d’une démonstration de sa puissance !

Quelques-uns des Yali les plus sympathiques firent part de leur inquiétude à Costas : ils.

– Ami, es-tu sûr de savoir ce que tu fais ? lui demandèrent-

Costas le savait. Sa famille et lui mangèrent le porc et, le lendemain, ils sortirent de la maison en aussi bonne santé qu’à l’accoutumée ! Les Yali étaient stupéfaits. Les deux premiers duongs avaient, en toute impunité, détruit un kembu-vam et retourné la terre du sol sacré qui l’entourait. À présent, un troisième duong, sa femme et ses enfants – rien de moins – avaient osé manger un cochon réclamé par les esprits et ils ne présentaient aucun signe de maladie. Pour ceux qui avaient des yeux pour voir, les preuves de l’absence de fondement des présupposés de la religion yali commençaient à s’accumuler. La majorité des gens choisit cependant d’ignorer tout ce qui ne confirmait pas leurs anciennes croyances. L’hostilité ne cessa pas.


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Costas la rencontra à nouveau la première fois qu’il tenta de se rendre à Balinga, le village par lequel Stan et Bruno étaient entrés dans la vallée.

Les habitants de Balinga étaient vexés. Peu de temps avant le départ des Dale pour l’Australie, un homme de Balinga avait dérobé une peau de lapin à Stan. Ce dernier était allé dans le village réclamer son bien et une bagarre s’en était suivie au cours de laquelle un Yali avait fracassé sur un rocher la carabine 22 long rifle de Stan. Depuis, la colère des gens de Balinga n’était pas retombée et ils avaient prévenu Costas qu’ils ne voulaient pas de sa visite. L’avertissement fit bien évidemment l’effet d’une invitation à Costas qui était déterminé à mettre fin, si possible, à tous les malentendus dans la vallée. Accompagné de son berger allemand, il se mit en route pour Balinga, suivi de Yekwara, Dongla et un Dani. En chemin, Yekwara et le Dani se raidirent à la vue de cendres fraîches au milieu des buissons.

– Regardez ! s’écria Yekwara. Des guetteurs se sont tenus assis là et se sont chauffés autour d’un feu.

– Droit devant nous, ajouta Dongla l’air sombre, il y a un endroit idéal pour une embuscade. Costas leva les yeux vers le sommet d’un escarpement et il eut tout juste le temps d’apercevoir, avant qu’elles ne disparaissent prestement trois têtes ornées de plumes. – Attendons ici quelques minutes, conseilla-t-il en envoyant son berger allemand renifler les buissons. Le chien ne donna pas l’alerte, aussi Costas ordonna-t-il aux autres d’avancer.

Quelques minutes plus tard, ils dépassaient une crête et balayaient du regard le village de Balinga. Un seul homme y était visible : Suwi, l’assistant de Stan et Bruno. Malgré les menaces de mort, Suwi continuait de se dire ami des duongs.


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– Les gens d’ici disent qu’ils vont vous tuer si vous pénétrez dans le village, les prévint-il. Costas frémit de la tête aux pieds mais il tint bon, tout en priant avec ferveur.

– Attendez ici, dit Yekwara. J’ai de la famille dans ce village. Laissez-moi aller leur parler.

Tandis que Costas l’observait, haletant, Yekwara allait d’une maison à l’autre, passant sa tête par la porte et parlant d’une voix rassurante aux guerriers tapis dans l’ombre. Bientôt il persuada un homme, puis un autre, puis un troisième, de sortir et d’aller serrer la main de Costas qui offrit à chacun des lames de rasoir et du sel.

« Ils vinrent bientôt vers nous de toutes les directions, écrira plus tard Costas. Le petit ruisseau devenait rivière. La présence du Seigneur me fut précieuse car elle nous apporta la délivrance par l’intermédiaire de Yekwara. Je savais qu’ils auraient pu me tuer mais, au lieu de cela, beaucoup se réunirent autour de nous dans une hutte et nous écoutèrent pendant de longues heures, jusque dans la nuit. “Continue” me pressaient-ils à chaque fois que je m’arrêtais de parler ». Alors Costas entreprit d’organiser des réunions régulières à Balinga, comme le faisait Stan avant l’affaire de la peau de lapin. Peu après, Costas s’aventura à Yabi, un village de l’alliance orientale où il reçut également un bon accueil. Il pouvait maintenant respirer plus librement. Mais pas pour longtemps. À peu près à cette époque, il construisit une école au toit de chaume et invita les jeunes et les enfants à venir y recevoir un enseignement.

Jour après jour, Andeng, aux yeux en boutons de bottines, regardait avec tristesse un nombre toujours plus grand de jeunes hommes et de garçons de Hwim et de Sivimu affluer vers l’école de Costas. La peine d’Andeng était d’autant plus intense que ses propres fils, Dongla et Bengwok, étaient les leaders du mouve-


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ment ! Andeng ne pouvait pas comprendre ce qui fascinait autant ses enfants dans l’enseignement des duongs. Tout ce qu’il savait, c’est qu’il voulait que Dongla et Bengwok suivent la voie des esprits, comme lui-même et ses pères avant lui l’avaient fait depuis le commencement du monde. Andeng avait espéré que les esprits anéantiraient eux-mêmes les intrus à la peau blanche. Il était clair à présent que les esprits, soit ne pouvaient pas, soit ne voulaient pas, s’occuper d’eux. Il fallait apparemment qu’ait lieu une confrontation au niveau humain. Plus on attendrait, estimait Andeng, plus il deviendrait difficile d’ébranler le pouvoir croissant des duongs. Il devait agir maintenant.

*** – Un ordre a été donné, annonça tristement Dongla à son ami grec. Les enfants ne doivent plus aller à l’école.

Dongla ne précisa pas que le commandement avait été émis par son propre père.

– Dis-leur, répondit Costas d’une voix égale, que ceux qui ne veulent pas venir sont libres de se tenir à l’écart. En revanche, si quelqu’un choisit de venir à l’école, personne ne doit l’en empêcher ! Quiconque l’en empêchera aura affaire à moi ! Costas ne savait pas trop ce qu’il ferait à qui relèverait son défi mais il avait la conviction qu’il devait faire quelque chose. Sa réponse parvint à Andeng. Le défi était accepté ; les limites fixées. Le lendemain matin, Costas vit le petit Deli recroquevillé dans un coin de l’école. – Pourquoi pleures-tu ? lui demanda-t-il.

­– Mes pères m’ont dit qu’ils me tueraient si j’allais à l’école aujourd’hui !


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– Mais tu as quand même choisi de venir, dit Costas doucement. – Oui, renifla Deli, en tremblant.

– N’aie pas peur, Deli, déclara Costas en entourant de son bras les épaules de l’enfant. Je ne les laisserai pas te tuer. Regarde ! J’ai apporté un ballon ! Viens jouer !

La balle rebondit plusieurs fois entre eux et un sourire illumina aussitôt le visage de Deli. Dongla appela à ce moment-là Costas et lui demanda de venir dans la cour. L’air sombre, il pointa le doigt vers la crête où s’alignait une multitude d’hommes de Sivimu qui hurlaient. Luliap se joignit à Dongla et Costas qui observaient la scène. – Montons leur parler, proposa-t-il optimiste.

Costas fronça les sourcils. Moi ? se dit-il. Monter affronter ces hommes en colère ? Il y a quelques jours, j’ai risqué ma vie à Balinga. Dois-je la risquer à nouveau aujourd’hui ?

Puis la tentation arriva, insidieuse. Je ne suis qu’un remplaçant ici. Dans quelques mois, l’homme qui a démarré ce projet va revenir et je partirai. C’est à lui, pas à moi, que reviendra tout l’honneur de ce qui sera accompli ici. Alors pourquoi mettrais-je ma vie en danger ? Ma propre tâche m’attend dans une autre vallée, auprès d’un peuple qui parle une autre langue. Ne devrais-je pas épargner mon existence pour cette tâche et me contenter d’un travail de maintenance dans cette région à problèmes ?

Ensuite, telle une scie circulaire tranchant le bois, les paroles du Christ traversèrent l’esprit de Costas, comme elles avaient traversé celui de Bruno avant lui : « Celui qui est préoccupé de sauver sa vie la perdra » (Marc 8 : 35). Costas serra alors les mâchoires, tandis que ses yeux sombres lançaient des éclairs. Je ne suis pas qu’un simple spectateur de ce drame, décida-t-il. Tant que je suis ici, j’ai la responsabilité d’agir de mon mieux, comme le ferait Stan s’il était présent !


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Puis une nouvelle pensée vint le troubler. Et ma chère Alky ? Quel supplice va-t-elle endurer si elle me voit monter affronter ces hommes ? Il faut que je lui demande son avis avant de mettre ma vie en jeu !

Et c’est ce qu’il fit. Pendant quelques instants, une profonde inquiétude assombrit le visage d’Alky. Puis elle lui répondit avec conviction : « Costas, je crois qu’il faut que tu ailles les voir. Au fond de mon cœur, je sens que Dieu te protégera ». Ainsi encouragé, Costas se mit en route pour Sivimu. Dongla, Luliap, Yekwara et d’autres garçons lui emboîtèrent le pas. Andeng se tenait prêt. Tandis que Costas approchait, il grimpa sur le mur de pierres entourant Sivimu et tendit son arc dans sa direction. Costas vit que la flèche en bambou, aiguisée comme une lame de rasoir, prenait pour cible sa poitrine. – Arrête-toi, duong ! vociféra Andeng.

Le cœur de Costas faillit cesser de battre et le jeune homme pâlit. Il réussit cependant à continuer de marcher, se rapprochant de plus en plus d’Andeng. Regardant par-dessus l’épaule de Costas, Dongla vit l’intention de tuer qui brillait dans les yeux de son père. De toutes ses forces, il poussa Costas sur le côté puis se jeta devant le missionnaire abasourdi. Alky, debout à la lisière de la piste d’atterrissage, observait la scène à l’aide de jumelles. Elle vit son mari trébucher. L’angoisse la saisit.

– Seigneur ! pria-t-elle à voix haute. Donne la victoire à Costas en cet instant ! Pendant ce temps, Dongla protégeait Costas de son corps.

– Mon père ! lança-t-il d’une voix suppliante à Andeng. Si tu veux tuer mon maître, tue-moi d’abord ! Je vivrai ou je mourrai avec cet homme ! – Est-il ton père ? hurla Andeng. Non ! Moi, je suis ton père ! Écarte-toi ! Les esprits exigent la mort de cet homme !


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Essayant de gagner du temps en argumentant, Dongla s’avança et dit :

– Il sert un Esprit bien plus grand que tous ceux que nous avons connus jusqu’ici ! Il vivra !

Brusquement, Dongla fit un pas en avant et saisit l’arc de son père. Écumant de rage, Andeng tira violemment l’arme. La pointe acérée de l’arc coupa alors le lobe de l’oreille de Dongla. Du sang jaillit mais, même blessé, le jeune homme désarma son père.

Costas, Luliap et les autres chrétiens yali franchirent précipitamment le mur du village – pour se retrouver face à un autre mur, de flèches cette fois, pointées dans leur direction par les amis d’Andeng. Maintenant, ça y est ! se dit Costas, la gorge serrée. Nous ne sommes qu’une poignée d’enfants désarmés face à eux. Ils vont tous nous tuer ! Il se mit à crier :

– Nous ne sommes pas venus nous battre ! Nous sommes venus sans arme pour discuter avec vous ! Il ajouta ensuite d’une voix énergique :

– Hit ninendao ! [Parce que nous vous aimons !]

En réponse, les guerriers s’approchèrent, le coude droit levé très haut, à la manière des Yali prêts à tuer.

Luliap, Yekwara et Bengwok avancèrent avec assurance et empoignèrent les arcs des assaillants les plus proches. Costas s’attendait à tout moment à voir ces épouvantables flèches en bambou transpercer le corps de ses amis. Croyant plus ou moins qu’il lui arriverait la même chose, il se joignit aux chrétiens pour désarmer les guerriers. Curieusement, aucune flèche ne fut tirée. Les hommes de Sivimu parurent soudain troublés – et peut-être effrayés – par le sang-froid des chrétiens. Ils résistèrent à peine lorsque leurs arcs leur furent retirés et posés en tas à l’extérieur du mur du village. Costas désarma lui-même de nombreux guerriers. À un moment, il regarda par-dessus son épaule, juste à temps pour voir un Yali se précipiter sur lui, une grosse pierre dans sa main


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levée. Costas fit un pas de côté et son attaquant, entraîné par son élan et le poids de la pierre, s’écroula sur le sol. Costas le prit par les épaules, l’assit et, d’un ton ferme, lui dit : – Tu restes assis ici maintenant !

L’homme obéit à l’ordre de Costas.

– Vous autres, venez aussi ! cria le missionnaire aux attaquants ainsi qu’aux spectateurs installés aux abords du village. Tous s’approchèrent comme s’ils n’avaient pas d’autre choix.

Les yeux remplis de larmes, Costas implora ce public « captif » et inattendu :

– Nous sommes venus vers vous sans arme et avec amour, et vous avez essayé de nous tuer ! Vous avez fait couler sur ce sol le sang de Dongla – votre propre frère et votre ami. Tout ce que nous vous demandons, c’est de ne pas menacer et de ne pas blesser ces petits qui veulent entendre les paroles de Dieu. Profondément ému, Costas pleura devant eux.

Stupéfaits par leur apparente incapacité à mettre en œuvre leur intention première, les Yali l’écoutèrent avec étonnement. Quel étrange pouvoir semblait rendre ces duongs et leurs amis yali invulnérables ? Costas scruta leurs visages à la recherche du moindre signe de soutien envers sa cause. Il n’en vit aucun. Il remarqua qu’Andeng avait quitté les lieux. Était-il parti chercher de l’aide dans d’autres villages ?

Tristement, Costas tourna le dos à Sivimu et se dirigea vers sa maison. Quittant son poste d’observation au bord de la piste d’atterrissage, Alky se précipita vers lui. Ils restèrent un moment dans les bras l’un de l’autre, en tremblant de soulagement. Il faisait à présent presque sombre. Un brouillard gris se répandait sur la station et la piste d’atterrissage. Ils marchèrent ensemble jusqu’à la maison. En arrivant, Costas se dirigea vers la pièce où se trouvait la radio. Il approcha le micro de ses lèvres et appela Karubaga,


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au cas où l’un de ses collègues serait encore près de l’appareil à cette heure tardive. À son grand soulagement, Costas entendit :

– Costas ! C’est David Martin à Karubaga. Je peux t’entendre. Quel est ton message ? Costas commença :

– Appelle-nous demain matin Dave. Si nous ne répondons pas, envoie-nous un avion pour voir si tout va bien. Nous… Au même instant, le signal modulé de l’émetteur radio s’interrompit. – Oh non ! souffla Costas. La batterie est morte !

Martin continuait d’appeler :

– Costas ! Qu’est-il arrivé ? Êtes-vous en danger ? Le son a été coupé. On ne t’entend plus !

Désespéré, Costas déconnecta de l’émetteur la batterie à plat et l’emporta dans son atelier où se trouvait un petit générateur de douze volts. Il remplit rapidement le réservoir du générateur, amorça le carburateur et tira sur le cordon du démarreur. Rien ne se produisit.

Costas avait de multiples talents mais pas celui de réparer un moteur. Il continua cependant de tirer sur le cordon pendant une vingtaine de minutes jusqu’à ce que, finalement, par quelque réaction extraordinaire du carburateur, du tuyau d’arrivée de carburant ou de la bougie, le moteur démarre. Poussant un soupir de soulagement, Costas chargea la batterie pendant plusieurs minutes puis alla la raccorder à l’émetteur. Cette fois la transmission se faufila à travers les parasites de plus en plus nombreux en cette fin d’après-midi. Martin, la voix empreinte d’inquiétude, répondit.

– Pour autant que je sache, nous ne courons pas de danger dans l’immédiat, le rassura Costas. Mais nous ne savons pas ce que nous réserve demain. Si nous ne répondons pas au matin… – Je comprends, répondit Martin.


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Le lendemain matin, Costas et Alky se demandaient, pleins d’appréhension, si les enfants yali viendraient à l’école. Pour leur plus grande joie, non seulement les enfants mais tous les hommes et toutes les femmes de Sivimu se présentèrent à l’école à dix heures ! Y compris Andeng ! Cela ne signifiait pas qu’Andeng s’était laissé convaincre de devenir chrétien. Loin de là ! Drapé dans son orgueil, il se tenait à distance pendant que Costas et Dongla enseignaient à partir de la Bible. Au moins, l’Évangile pénètre son esprit, se dit Costas. Il y a peut-être de l’espoir.

À partir de ce jour, les hommes yali cessèrent de se moquer de l’Évangile en l’assimilant à un message pour enfants. La vue du vieil Andeng à la mine sévère prouvait qu’ils auraient eu tort de le faire. Bientôt Foliek eut le plaisir de voir Liakoho, son père, devenir un auditeur aussi assidu qu’Andeng. Se joignirent à eux par la suite Dukuloho, le beau-frère d’Andeng, et le vieux Sar au visage triste qui continuait de pleurer sa fille Nindik. La glace avait fini par fondre en partie.

Durant ces jours heureux, Dongla, Luliap,Yekwara, Bengwok, Foliek et d’autres vinrent voir Costas et lui dirent :

– Cher maître, jusqu’à présent nous avions cru à l’Évangile mais, dans un coin de notre cœur, un doute demeurait : nous nous demandions s’il était destiné à des gens comme nous. Nous savons à présent qu’il s’adresse vraiment à nous. Nous croyons que JésusChrist est le Fils de Dieu et qu’il est mort pour nos péchés et pas seulement pour les tiens.

Costas rayonnait de joie. L’immense travail que Stan, Pat et Bruno avaient commencé était en train de porter ses fruits. Il se sentait privilégié de partager ce qu’ils avaient mis en œuvre. Il n’avait cependant pas encore terminé. Avant d’arriver dans la vallée de l’Heluk, Costas avait appris à lire et à écrire à des centaines de Dani de la vallée Swart. Dans l’Heluk, il développa un programme d’alphabétisation lancé à


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l’origine par Stan et Pat. Il acheta une ronéo [pour dupliquer les pages], créa une douzaine de livres de lecture en yali et se mit à enseigner. Les croyants se laissèrent rapidement gagner par l’enthousiasme de Costas. Ils avaient généralement l’esprit vif et ouvert. Rapidement les syllabes commencèrent à former des mots – des mots yali qui avaient du sens pour les lecteurs.

*** – Andeng est malade !

– A-t-il demandé que je lui apporte des médicaments ? s’enquit Costas.

– Non, répondit le porteur de la nouvelle. Il a demandé au contraire à ses collègues prêtres de sacrifier un porc aux esprits de sa part. Mais ne pourrais-tu pas lui donner aussi de tes médicaments ?

– Laissons-le choisir l’une ou l’autre solution, répliqua Costas. Si nous lui administrons les deux traitements, et qu’il guérisse, les gens attribueront son rétablissement au porc sacrifié. Le pouvoir de la médecine moderne ne servira dans ce cas qu’à renforcer l’illusion d’un apaisement des esprits. Tout en haut de la crête de Sivimu, les prêtres sacrifièrent un porc. Un hwa-long, ou guérisseur, marmonna des incantations. La maladie d’Andeng empira. Le deuxième jour, Andeng, affaibli, réclama le sacrifice d’un second porc, accompagné de nouvelles incantations. La maladie resserra son étau sur son corps déjà éprouvé.

Le troisième jour, Andeng implora les esprits avec le sang d’un autre porc et des incantations encore plus ferventes que les précédentes. Il devint évident pour tous, Andeng y compris, que les esprits ne pouvaient pas, ou ne voulaient pas, l’aider. La terreur saisit le cœur du vieil homme. Il sentait l’ombre de la mort planer au-dessus de lui, le glaçant jusqu’à la moelle des os.


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Dongla, son fils, essaya de lui faire entendre raison :

– Oh mon père ! Les esprits t’ont abandonné. Permets-moi d’appeler Costas. Il n’est peut-être pas trop tard pour qu’il te secoure !

Andeng ne répondit pas. Accablé de tristesse, Dongla baissa la tête. – Montons lui apporter des médicaments Costas ! implora Luliap.

– Tu connais la règle que j’ai établie, rétorqua Costas. Me demandes-tu de l’enfreindre ?

– Si tu lui donnes maintenant des médicaments et qu’il guérisse, Andeng et les autres gens sauront que ce ne sont pas les sacrifices de porcs et les incantations qui l’ont aidé, expliqua Luliap. Il n’y aura pas de confusion. Costas gravit alors la côte de Sivimu une nouvelle fois. « Andeng était couché là, prêt à rendre son dernier soupir, racontera-t-il plus tard. Je l’ai appelé par son nom mais il est demeuré silencieux pendant plusieurs minutes. Il m’a ensuite reconnu et a murmuré mon prénom. Penché au-dessus de lui, je lui ai dit doucement : – Andeng, veux-tu que nous te donnions des médicaments et que nous priions pour toi ? – Oui, répondit-il faiblement.

Dongla et Bengwok levèrent les yeux et, remplis d’un nouvel espoir, regardèrent Costas administrer rapidement de la terramycine et de la pénicilline au vieillard, avant de prier à voix haute que Dieu, qui était le seul à connaître la nature exacte du mal dont souffrait Andeng, le guérisse grâce aux médicaments ou indépendamment d’eux. Deux fois par jour, pendant plusieurs jours, Costas retourna au chevet de l’homme qui avait tenté de le tuer, pour lui donner des médicaments, prier pour lui et lui remonter le moral par des paroles


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d’encouragement. Et tandis qu’il fournissait tous ces efforts, des centaines de paires d’yeux l’observaient.

« Tout au long de l’année passée à Ninia, racontera Costas, je me suis souvent senti comme un gladiateur debout au milieu d’un immense Colisée. Je ne cessais d’inviter mon public à sauter au centre pour me rejoindre et partager mon sort peu enviable, mais la vaste majorité a préféré tenir le rôle de spectateur. Quelquesuns cependant ont répondu présents et se sont jetés dans l’arène. C’était un lieu bien solitaire mais ils y sont restés avec moi. L’esprit de camaraderie que nous y avons connu était formidable ! »

La petite bande qui se tenait au centre de l’arène s’agrandit un jour d’un membre inattendu : Andeng. Ayant recouvré la santé grâce aux soins de Costas, il avait décidé de se joindre aux chrétiens. C’était un gigantesque plongeon pour un homme de sa stature mais il survécut au saut en ne blessant que son orgueil.

À partir de ce moment-là, il ne se tint plus à distance mais écouta l’Évangile avec beaucoup d’intérêt. « Andeng n’a jamais manqué une seule réunion » se souviendra Costas.

À l’époque cependant, le yogwa d’Andeng était encore rempli de fétiches qui le reliaient à son ancien mode de vie. Costas reconnaissait qu’il y avait une contradiction dans la tentative d’Andeng de combiner la foi dans le Christ et la dépendance aux esprits, mais il attendait que l’heure du changement sonne. La compréhension de l’Évangile par les Yali ne pouvait se faire qu’étape par étape. Costas attendit patiemment que le Saint-Esprit lui donne une occasion d’intervenir. Avant que cette occasion ne se présente, Stan et Pat revinrent d’Australie.


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Chapitre 16

Conflit Pat, pour sa part, ne voulait pas retourner en Irian Jaya – nom donné à la Nouvelle-Guinée hollandaise depuis qu’elle se trouvait placée sous administration indonésienne. Elle avait le pressentiment que son mari risquait de finir sa vie en martyr s’il poursuivait son ministère auprès du peuple yali. De plus, leurs cinq enfants en pleine croissance avaient désespérément besoin de profiter des avantages éducatifs qu’offrait l’Australie.

Stan la persuada cependant de repartir. L’éventualité du martyr n’était en rien dissuasive pour lui. D’ailleurs, selon certains observateurs, il semblait presque le rechercher. Tout ce qu’il savait, c’est qu’il devait, à tout prix, achever la mission qu’il avait commencée dans la vallée de l’Heluk. Avant que la famille quitte l’Australie, Stan prit des dispositions pour que ses deux fils les plus âgés, Wesley et Hilary, emménagent dans un agréable foyer réservé aux enfants de missionnaires à Melbourne. Ils pourraient ainsi fréquenter une école publique dans le cadre culturel de leur pays d’origine. À Ninia, Pat serait libre de faire la classe à leurs deux autres enfants d’âge scolaire, Rodney et Joy, en utilisant les cours par correspondance fournis par le gouvernement australien.


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En mars 1965, Stan et Pat, ainsi que Rodney, Joy et leur bébé, Janet, retournèrent en Irian Jaya. À leur descente d’avion, sur la piste d’atterrissage de Ninia, ils remarquèrent quelques changements importants opérés par Costas et Alky durant leur intérim. La piste avait été nettement améliorée. Costas avait dépensé environ mille dollars à cet effet. De nombreux Yali, qui se tenaient auparavant à l’écart de la mission, vinrent accueillir chaleureusement les Dale et les aidèrent à porter leurs bagages jusqu’à… qu’était-ce donc ? Une plateforme surélevée sur le côté de la piste ! Il n’était plus nécessaire de poser les valises sur l’herbe que des centaines de pieds avaient foulée et rendue boueuse. Des rangées de pierres blanches délimitaient la piste. Pleins d’attention, Costas et Alky escortèrent Stan, Pat et leurs enfants le long d’une allée joliment aménagée, bordée de murs de soutènement en pierres et de nombreuses plates-bandes fleuries. Les murs et les fleurs ne s’arrêtaient pas au logement de la mission mais continuaient jusqu’à l’endroit où la maison de Bruno surplombait la gorge de l’Heluk.

Ils entrèrent dans la maison. Le plancher composé de deux couches d’écorces de palmier formait un sol ferme sous leurs pieds. Aux murs, des panneaux en écorce de pandanus martelée remplaçaient avantageusement les sacs en grossière toile de jute. Les chevrons du plafond avaient été habillés. Des placards couraient sur l’un des murs de la cuisine tandis qu’une solide penderie avait trouvé sa place dans l’une des chambres.

Pat jeta un coup d’œil dans la petite pièce qu’elle avait prévu d’utiliser un jour comme garde-manger. Elle contenait à présent des toilettes, un lavabo et une douche. Des bouquets de fleurs égayaient la salle à manger et leur chambre.

Costas conduisit ensuite Stan jusqu’au nouveau bâtiment servant d’école et lui montra plusieurs dizaines de Yali plongés avec passion dans leurs livres d’apprentissage de la lecture.

– Costas, tu n’avais pas besoin de faire tout ça, dit Stan. Et je n’ai pas les moyens de rembourser toutes tes dépenses.


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– Stan, répondit Costas, tout ce que je souhaite, c’est que cela permette à ta famille et à toi-même de vivre plus confortablement et de libérer du temps pour aider les Yali. Accueillis royalement, Stan et Pat reprirent leur travail auprès des Yali. Quelques jours plus tard, Costas, Alky et leurs deux fils s’envolèrent vers le lieu où ils devaient effectuer leur seconde mission de remplacement. À environ cent cinquante kilomètres de Ninia, dans les plaines étouffantes du Sud, mon épouse Carol et moi-même nous préparions à prendre nos congés prolongés après quatre années passées au milieu d’une tribu de chasseurs de têtes appelée les Sawi. De nombreux Sawi avaient embrassé la foi chrétienne et n’étaient plus ni chasseurs de têtes ni cannibales, mais ils avaient encore besoin de beaucoup de conseils, d’enseignement et d’aide médicale. Faisant preuve d’un remarquable désintéressement, Costas et Alky avaient proposé de reporter d’une année supplémentaire le lancement de leur propre ministère pionnier afin qu’au sein du peuple sawi, les « bébés dans le Christ » puissent être constamment nourris pendant les premières années cruciales de leur vie chrétienne.

Un an plus tard, Carol et moi sommes revenus de congé et avons découvert, comme Stan et Pat avant nous, que la tribu comptait un nombre plus important de convertis. Trois nouvelles écoles parvenaient à peine à contenir des centaines d’élèves enthousiastes qui savaient lire et écrire. Les malades avaient été fidèlement soignés. Notre maison et notre jardin avaient été considérablement améliorés. Et des bouquets de fleurs nous accueillaient dans toutes les pièces !

Nous regardions autour de nous, admiratifs. Jamais nous n’avions vu l’Esprit du Christ se manifester avec autant d’exubérance que chez nos chers Costas et Alky ! Bien qu’ils aient rendu notre maison nettement plus confortable, eux-mêmes avaient passé l’année dans un logement encore plus petit et moins pratique.


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Stan aimait la beauté et il avait apprécié l’énorme dose de bonne volonté qu’avait nécessité l’introduction des changements dans l’habitation de Ninia. Il décida pourtant de n’en profiter qu’en partie. Les murs de soutènement par exemple ne convenaient pas à son style de vie. L’un de ses buts était d’offrir un exemple aux autres missionnaires qui, selon lui, consacraient trop de temps et d’argent à rendre leur cadre de vie beau et confortable. Si Stan vivait lui-même dans un environnement magnifiquement aménagé, son exemple perdrait toute valeur. Il entreprit donc de démolir les murs et il utilisa les centaines de pierres récupérées pour améliorer encore le terrain d’aviation.

De même, il reboucha les ouvertures qu’avaient percées Costas dans les murs pour faire circuler l’air chaud. Et il refusa d’utiliser les toilettes intérieures. Même lorsque le temps était glacial, il se rendait dehors, dans la petite cabane inconfortable qui menaçait de dévaler la pente abrupte derrière la station. Sa famille utilisa néanmoins les sanitaires installés par Costas.

Quand ce dernier apprit par la suite comment Stan avait réagi, il sourit gentiment : « Laissez-le vivre comme il doit vivre, avait-il dit. Nous ne sommes pas tous identiques ! »

*** Deux mois après son retour d’Australie, Stan prit une décision capitale : le moment était venu de s’attaquer à un problème délicat : celui de la dépendance des Yali à l’égard des amulettes, des fétiches et de tout l’attirail de sorcellerie. Il savait que des centaines d’objets de ce genre étaient stockés dans des kembuvam et des dokwi-vam poussiéreux ainsi que dans les yogwas. Les révolutionnaires politiques, lorsqu’ils rejettent un système à leurs yeux corrompu, ne se contentent pas de détruire le système mais se débarrassent aussi de tous les symboles qui y sont associés. De la même manière, Stan, non moins déterminé, entreprit d’anéantir les symboles de l’ancienne domination de Kembu.


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Mao Tsé-toung ne s’excusa pas pour la destruction violente de milliers d’inestimables œuvres d’art lors de sa « révolution culturelle », pas plus que l’apôtre Paul, deux mille ans plus tôt, ne s’excusa lorsque sa prédication entraîna à Éphèse la destruction volontaire par le feu de livres de sorcellerie d’une valeur de cinquante mille pièces d’argent (cet autodafé est rapporté en Actes 19 : 18-19). Stanley Albert Dale n’allait pas non plus s’excuser d’encourager les chrétiens yali à renoncer une fois pour toutes à leurs fétiches et à les détruire. Stan décrivit ainsi sa façon d’aborder cette nouvelle étape : Mon épouse et moi sommes partis en congé fin 1964 et, à notre retour, nous avons constaté que ceux qui, avant notre départ, se déclaraient convertis, suivaient toujours le Seigneur. Le nombre de ceux qui apprenaient à lire s’était accru et des centaines de personnes recevaient un enseignement chrétien régulier dans quatre centres, ainsi qu’un enseignement ponctuel à d’autres endroits. Nous avons cependant découvert que personne ne s’était débarrassé de ses fétiches. Or, il a été abondamment prouvé que, dans ces contrées, une rupture totale avec le passé était nécessaire dans ce domaine pour éviter de retomber dans les vieilles coutumes païennes.

Stan définit ensuite ce qu’il estimait être le cœur du sujet : Personne ne peut suivre pleinement le Seigneur tant qu’il continue de détenir des fétiches, tout comme il ne peut pas être complètement au Seigneur tout en ayant encore des idoles 11.

Aux yeux de Stan, et aux yeux de la plupart des évangéliques, la foi chrétienne ne pouvait exister en tant que simple ajout aux autres sources d’aide spirituelle. La foi chrétienne ne pouvait être réelle que si elle remplaçait toutes les autres sources d’aide spirituelle. Stan n’avait pas la présomption de se montrer plus sage que l’apôtre Paul qui avait félicité les jeunes convertis de Thessalonique pour s’être « tournés vers Dieu en [se] détournant des idoles » (1 Thessaloniciens 1 : 9) et qui avait appelé les païens 11

Stan Dale, The Valley and the Vision [La vallée et la vision], Londres, RBMU, 1978, p. 23.


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de Lystre « à abandonner ces idoles inutiles pour (se) tourner vers le Dieu vivant » (Actes 14 : 15).

Stan conclut : « Nous sentions que l’heure était venue pour la vallée de l’Heluk de devenir la “vallée de la décision” 12 ». Elle allait bientôt devenir davantage que la vallée de la « décision ». Il poursuit : Pendant des semaines, nous avons complété les connaissances de notre petite compagnie de croyants sur la nécessité pour les chrétiens de se détacher du mal. Puis le dimanche 22 mai 1966 au soir, j’ai interpellé les personnes présentes sur le fait qu’elles n’avaient pas encore renoncé à leurs fétiches.

Juste en face de Stan se tenait accroupi Dongla qui était devenu, de facto, le dirigeant de la petite communauté chrétienne. L’interpellation de Stan le transperça comme une flèche en bambou. Renoncer à mes fétiches ? se dit-il. Je n’aurais plus alors de pouvoir pour venger mes ancêtres morts au combat ! Mais soudain, Dongla s’aperçut qu’il ne se souciait plus de venger le passé. Ses aspirations s’étaient progressivement portées vers un avenir nouveau et meilleur. Je ne serais plus en contact avec les esprits non plus, songea-t-il encore. Dongla ne pouvait oublier le jour où, des années plus tôt, l’un des esprits kembu avait pris possession de son corps et l’avait ainsi privé de sa santé mentale pendant plusieurs jours. Mais à présent, l’Esprit de Dieu, le Créateur du ciel et de la terre, le faisait entrer dans une douce communion d’amour qui procurait à son esprit la sensation d’être pur et sain comme il ne l’avait jamais expérimenté auparavant. Il y a une différence entre les esprits kembu et Dieu, réfléchit Dongla. Stan a raison de dire que nous ne pouvons pas suivre les deux. Et puisque je ne peux pas suivre les deux, je sais lequel je choisis ! Dongla se mit debout, prit une profonde inspiration et dit : – Demain, je brûlerai mes amulettes et mes fétiches ! 12

Ibid.


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Et intérieurement il se dit : Ce qui entraînera bien sûr la guerre !

Yekwara, Bengwok, Luliap et une quinzaine d’autres jeunes chrétiens yali passèrent une nuit presque blanche. Dongla va-t-il réellement les brûler ? ne cessaient-ils de s’interroger. Une question encore plus troublante les taraudait : Nous qui sommes également chrétiens, pourrons-nous supporter de le voir agir ainsi tout seul ?

Au matin, Yekwara et Bengwok décidèrent qu’ils ne pouvaient rester sans rien faire pendant que Dongla prenait seul une mesure aussi dangereuse. Les deux garçons, qui se souvenaient de la manière dont Nindik, Kiloho et Bukni avaient été exécutés pour différentes violations de la loi yali, savaient que Dongla subirait certainement un sort comparable. Car, si Nindik, Kiloho et Bukni avaient brisé divers tabous, ils n’étaient jamais allés jusqu’à profaner le cœur même de la religion yali : les fétiches.

L’action que Dongla se proposait d’accomplir était une violation de la loi yali tellement inimaginable que sa prohibition n’avait jamais été formulée ! Et cependant, Yekwara et Bengwok convenaient qu’il s’agissait d’une étape nécessaire à l’achèvement de leur entrée dans le nouveau monde de la foi chrétienne.

– Mourons avec Dongla ! s’écria Yekwara. Nous avons ressenti au fond de notre cœur que le Christ est réel. Nous ne pourrons plus jamais nous appuyer sur de simples objets inanimés.

Dès que Yekwara et Bengwok eurent annoncé leur décision, l’idée se propagea comme un feu de paille parmi les croyants. Stan décrivit ce qui se produisit : Iodlant 13 et hurlant, les croyants ont gravi à toute allure la montagne pour gagner leurs villages respectifs où ils se sont précipités dans les pavillons des hommes et se sont mis à extirper des coins sombres les sacs pleins de fétiches.

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NDE – Iodler : chanter à la manière des Tyroliens en passant rapidement d’une voix normale à la voix de tête.


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Il existait cependant un problème qu’apparemment Stan ignorait : les chrétiens yali n’étaient pas les uniques propriétaires des objets qu’ils saisissaient. Une douzaine d’hommes au moins pouvaient se considérer gardiens d’un objet sacré possédé par un autre. Par conséquent, bien que Stan ait conseillé aux chrétiens de n’apporter que leurs propres fétiches, il ne leur était pas possible de le faire, sauf pour les amulettes de moindre importance. La propriété de ce genre d’objets était toujours collective, jamais privée. C’est pourquoi lorsque Dongla, brûlant de zèle, s’approcha du yogwa qu’il partageait avec son père, Andeng le menaça :

– Il ne t’appartient pas de détruire ces objets kembu. Ils sont à nous tous. Si tu essaies de les prendre, je te tuerai, même si tu es mon fils ! Dongla s’attendait à cette réaction.

– Crois-moi père ! Ces objets sont en fait des pièges qui maintiennent nos vies en esclavage ! Je ne tolérerai plus ces entraves ! Je veux être libre ! Tu peux être libre toi aussi ! Laisse-moi les brûler !

Momentanément impressionné par la fougue de son fils, Andeng hésita. Dongla en profita pour se faufiler à l’intérieur du yogwa et en ressortir promptement, les bras chargés de sacs en filet remplis d’amulettes. Andeng poussa des cris horrifiés comme un homme qui voit la structure même de son univers se désintégrer. Mais ses membres semblaient paralysés : il ne tenta pas de tuer Dongla. – NON ! NON ! rugit-il. ARRÊTE !

Mais Dongla était déjà parti, criant d’excitation. Il alla déposer les objets sur la piste d’atterrissage, le lieu le plus central pour l’ensemble des villages locaux. Il va revenir en chercher d’autres, se dit Andeng. Je vais les cacher. Et il s’exécuta.

Ailleurs aussi, les païens paraissaient paralysés, tandis que la petite bande de chrétiens, remplie d’un zèle extraordinaire, prenait le contrôle. Stan, très calme, se tenait à côté de la piste et regardait


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fièrement ses troupes spirituelles accomplir leur mission avec une précision parfaite. Et pendant qu’il attendait, le tas de fétiches grossissait à ses pieds. Cela se passe exactement comme il faut, se disait-il avec délectation. La version yali des Actes des Apôtres est en train de s’écrire ! Stan donna cette description des fétiches :

Il s’agissait de pierres plates, longues et ovales, de petites pierres rondes, de balles d’argile modelée et cuite, de morceaux de gras desséché provenant de porcs sacrifiés aux esprits, de flèches ayant tué ou blessé des gens, etc. Une fois que ces objets mauvais ont été portés à la lumière du jour, toutes les peurs accumulées au fil des générations ont semblé s’évaporer, comme la brume matinale. Aux environs de onze heures du matin, nous nous sommes rassemblés autour de la pile de fétiches, nous avons chanté des cantiques et remercié Dieu d’avoir donné aux chrétiens le courage de détruire ces objets.

Puis Stan, en tant que chef du commando, versa de l’essence sur le tas et jeta résolument une allumette. « Les chrétiens ont à nouveau chanté leur joie pendant que les flammes s’élevaient vers le ciel », écrira-t-il plus tard. – Que va-t-il nous arriver maintenant ?

La question était sur les lèvres de tous les païens.

– Un o-sanim va probablement se déclencher très bientôt ! avançaient certains. – Nos jardins ne vont plus rien produire ! Nos cochons vont tomber malades et mourir ! – Nous allons tous mourir de faim !

– Nous n’aurons pas le temps d’être affamés ! rétorquaient d’autres. Le kulamong va revenir. Nous périrons de la même manière que nos ancêtres, frappés par la plaie de l’obscurité ! Des questions angoissées furent ensuite soulevées :


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– Pourquoi n’avons-nous pas supprimé cette influence néfaste du milieu de nous ? Pourquoi nos mains sont-elles devenues si faibles ? Si nous les tuons tous maintenant, il ne sera peutêtre pas trop tard pour éviter la destruction !

Mais, à la consternation des païens, les chrétiens enchaînaient les actions décisives. Dongla par exemple, cherchant à démontrer de façon concluante qu’aucun danger ne pouvait survenir de la part des esprits, annonça qu’il mangerait de la nourriture sacrée ayant poussé à l’intérieur de l’osuwa appelé Ninia. C’était là que la petite Nindik s’était accidentellement attiré la colère du monde spirituel.

– Mes pères ! cria Dongla aux centaines de témoins. Les prêtres de Kembu nous ont prévenus pendant des siècles que quiconque mangerait de la nourriture prélevée dans les jardins sacrés gonflerait et mourrait. Protégé par la puissance de Dieu, je mangerai de cette nourriture et je ne mourrai pas ! Regardez ! Dongla exécuta cette manœuvre audacieuse de sa propre initiative, sans en parler à Stan, ce qui prouvait que ce soudain accès de détermination avait pour origine la volonté des chrétiens yali eux-mêmes. Dongla prit une patate douce dans l’osuwa de Ninia, la fit cuire et, sous le regard du public, la mangea. Comme il l’avait prédit, il ne gonfla pas et ne mourut pas. Cette démonstration servit à affaiblir davantage la résistance des païens locaux.

Il semblait dorénavant certain qu’une contre-attaque mortelle n’était plus à craindre de la part des habitants de Hwim et de Sivimu. Mais la nouvelle de ce que les chrétiens avaient fait au cours de ce premier jour était en train de se répandre comme une traînée de poudre dans les autres régions.

Pendant les jours qui suivirent l’incinération des premiers fétiches, Stan tint réunion sur réunion pour garantir aux chrétiens que ce qu’ils avaient fait était juste aux yeux de Dieu même si ça ne l’était pas aux yeux de tous les hommes. Stan assura aux croyants yali que leur action s’apparentait à la destruction par


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Moïse du veau d’or fondu par les Israélites dans le désert, ou au coup d’éclat de Gédéon qui avait renversé les idoles de son père au temps des Juges.

Avant longtemps, de nouvelles crémations de fétiches eurent lieu. Les chrétiens rapportèrent un jour que les gens vivant au sud de Liligan avaient décidé de suivre l’exemple des croyants de Ninia. Stan se rendit à Liligan avec quelques jeunes hommes et un deuxième feu fut allumé. Durant l’absence de Stan, Erariek courut avertir Pat :

– Des hommes de Balinga arrivent pour nous faire la guerre !

Pat rassembla ses enfants à la maison pendant que Dongla se chargeait de faire prévenir Stan. Pat vit ensuite des guerriers de Balinga se masser le long de la crête de Sivimu.

– Les dirigeants de Ninia ne sont-ils que des enfants ? raillaient-ils. Pourquoi permettez-vous à de simples jeunes gens d’agir ainsi sous votre nez ?

Mais lorsque Stan revint, les guerriers se dispersèrent rapidement. Une étrange incertitude continuait d’empêcher les païens les plus convaincus d’orchestrer une contre-offensive concertée.

Relevant leur défi, Stan réunit les chrétiens autour de lui et se mit en route pour Balinga le lendemain. Quelques ardents défenseurs du paganisme sortirent avec des arcs et des flèches afin d’empêcher leur progression. Mais Stan et les membres de son « commando » avancèrent hardiment jusqu’au centre du village ! – Vous avez appris que des objets spirituels ont été brûlés à Ninia et à Liligan, cria-t-il. Nous sommes venus ici pour vous en expliquer la raison et pour vous assurer que, vous aussi, vous pouvez vous libérer du pouvoir de ces choses si vous le voulez ! Après avoir écouté Stan justifier ces incinérations, quatre hommes de Balinga qui avaient été impressionnés par l’Évangile prirent leur décision :


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– Nous brûlerons nous aussi nos objets spirituels aujour­ d’hui ! Et ce fut fait.

Tandis que la fumée s’élevait, des guerriers de Yabi, dont le village occupait une position de forteresse, descendirent jusqu’à l’Heluk en criant aux hommes de Balinga, installés de l’autre côté de la rivière : – ARRÊTEZ ! Vous commettez une terrible erreur !

Stan se retourna et, avec le regard perçant d’un aigle, mesura l’étendue de ce nouveau problème.

Les chrétiens savaient déjà comment il réagirait et ils étaient prêts à se joindre à lui. Stan agita la main et le minuscule corps expéditionnaire armé de sa seule foi descendit précipitamment. Pendant ce temps, les guerriers de Yabi étaient entrés dans une rage folle. Certains d’entre eux brandissaient des feuilles de bananier en criant : – Venez ici et nous ferons cuire votre chair dans ces feuilles !

Stan s’approcha de la rivière. Les hommes de Yabi tirèrent une volée de flèches dans sa direction. La plupart des projectiles tombèrent au sol avant de pouvoir l’atteindre. Quelques-uns se plantèrent dans l’herbe à côté de lui mais cela ne l’intimida nullement, pas plus que ses compagnons. Pendant que Stan retenait l’attention des archers de Yabi, Luliap, Dongla et les autres passèrent l’Heluk à gué. Puis, à leur tour, ils détournèrent l’attention des combattants afin que Stan puisse traverser. Émergeant des buissons tout au bout de la rive, il vit avec soulagement que les guerriers de Yabi, pourtant armés jusqu’aux dents, se retiraient sur le haut de la colline pendant que des chrétiens sans arme avançaient vers eux ! Stan rejoignit son groupe en suppliant à tue-tête les hommes de Yabi de poser leurs armes et de permettre aux chrétiens de plaider leur cause. Par défi, les assaillants tirèrent une cinquantaine de


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flèches supplémentaires. Les chrétiens les esquivèrent aisément et continuèrent de marcher. Stan écrira :

Trois hommes m’attendaient tandis que je gravissais une pente escarpée. Ils ont commencé à tirer sur moi. Je leur ai crié que j’étais leur ami et j’ai levé les mains pour leur montrer que je n’étais pas armé. Mais ils étaient tellement énervés à ce moment-là qu’ils ne pouvaient pas m’entendre. La première flèche passa juste au-dessus de ma tête. La deuxième, emportée par un courant d’air ascendant, manqua sa cible. Le troisième homme a attendu, farouchement déterminé, que je sois assez prêt de lui pour viser et tirer, mais sa flèche est passée à plusieurs mètres de moi.

Découragés par leur incapacité à effrayer Stan et ses partisans, les guerriers de Yabi se dispersèrent. Les chrétiens se dirigèrent vers le centre du village et, là encore, ils rencontrèrent quelques hommes qui exprimèrent le souhait de se débarrasser de leurs objets spirituels. Il s’agissait de personnes qui recevaient un enseignement chrétien depuis longtemps. Sous le regard hostile des guerriers frustrés qui s’étaient repliés dans les forêts et sur les crêtes des environs, la quatrième incinération de fétiches eut lieu. Stan et le corps expéditionnaire yali reprirent le chemin de Ninia. « Nous avons tous été énormément encouragés, écrira Stan, par la protection du Seigneur ».

Le temps se maintint aussi chaud et ensoleillé qu’on pouvait l’espérer dans la vallée de l’Heluk entre deux apparitions de la mousson. Les patates douces continuèrent de pousser. Des portées de porcelets vinrent au monde comme à l’accoutumée. Les maladies ne furent pas plus fréquentes qu’en temps ordinaire. Les païens yali étaient stupéfaits. Les chrétiens avaient raison ! L’univers ne s’était pas effondré parce que des objets sacrés avaient été brûlés ! « Peut-être que nos ancêtres ne comprenaient pas la nature des choses aussi bien que nous le pensions ! » constataient de nombreux Yali. Stan avait compté sur cette réaction. Si une destruction massive de fétiches pouvait être entreprise au cours d’une seule opéra-


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tion audacieuse, de préférence sans enregistrer de perte humaine, les Yali avaient le moyen de discerner ce qu’ils n’avaient jamais tenté de soumettre à un test auparavant, à savoir que les fétiches n’étaient en rien indispensables à la bonne marche de l’univers. L’humanité pouvait vivre parfaitement bien sans eux.

Une fois que ce fait serait démontré de façon convaincante à l’ensemble de la population, un blocage majeur dans l’esprit des Yali volerait en éclats. La voie serait alors ouverte à un nouvel ordre, exempt de guerre, de superstition et de sorcellerie, en peut-être dix fois moins de temps qu’avec une approche moins décisive.

– De préférence sans enregistrer de perte humaine, espérait Stan. Mais ça n’allait pas être aussi simple.

*** Tout au long de la semaine suivante, des foules importantes se massèrent à Ninia et à Liligan pour que Stan, Luliap, Dongla et d’autres complètent leur éducation chrétienne. Plus aucun mouvement de contestation ne secouait Balinga et Yabi. Selon toute apparence, la tension entre les païens et les chrétiens était en train de retomber. Stan anticipait une augmentation régulière de l’acceptation de l’Évangile parmi les Yali. Il ne prévoyait pas de déclencher de nouvelles crises, au moins pas avant plusieurs mois.

Un jour, à Liligan, quelqu’un lui fit savoir que les habitants de la Basse-Heluk avaient eu vent des événements étonnants survenus dans la partie haute de la vallée et se sentaient prêts à suivre eux aussi les voies de Dieu. Stan avait visité la région quelques semaines plus tôt et il y avait reçu un bon accueil. Il crut à la véracité du rapport.

– Qui ira avec moi ? demanda-t-il un soir à ses « troupes », lors d’une réunion spéciale. Un silence pesant s’abattit sur la vaste salle


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de classe construite par Costas, car les autres chrétiens n’avaient pas entendu dire que les gens de la Basse-Heluk manifestaient le moindre intérêt pour leur foi. Ils avaient appris au contraire que les habitants étaient furieux des événements qui s’étaient produits récemment dans la Haute-Heluk.

– Le chemin de leur estomac est rempli de nœuds. Sois prudent ! prévint quelqu’un. – Qui m’accompagnera ? répéta Stan.

Comme personne ne répondait, il conclut :

– Je vois que vous avez peur. Très bien. J’irai donc seul !

Yekwara tressaillit. Il pressentait fortement l’imminence d’un danger. Il fallait que, d’une façon ou d’une autre, il empêche Stan de se rendre dans le bas de la vallée. Il n’y avait qu’un moyen d’y parvenir.

– Très bien, maître. Je descendrai prêcher chez eux ! dit-il, en ravalant son appréhension. – Tu ne dois pas y aller seul, répondit Stan.

– J’irai avec lui ! intervint Bengwok, le fidèle compagnon de Yekwara. Les deux jeunes gens étaient presque inséparables.

– Alors c’est réglé, résolut Stan. Tous les autres et moi-même couvrirons les principaux villages du haut de la vallée.

Le lendemain matin, Yekwara et Bengwok qui travaillaient comme blanchisseurs pour la famille Dale, finirent leur lessive en un temps record, se firent remettre par Stan un rouleau contenant des illustrations, et du sel en guise de monnaie d’échange, puis ils s’élancèrent d’un bon pas vers le bas de la vallée. Pour atteindre la Basse-Heluk, il leur fallut tout d’abord marcher sur plusieurs kilomètres dans le fond d’un défilé profondément creusé. Se déplaçant prudemment de rocher en rocher autour des étendues d’eau écumante de l’Heluk, ils parvinrent rapidement à Miakma, le premier village dans le bas de la vallée. Là, ils enseignèrent la population


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et passèrent la nuit. Au matin, les deux compagnons traversèrent à gué un petit affluent de l’Heluk puis grimpèrent jusqu’à un village appelé Ilia. Stan leur avait déconseillé de s’aventurer au-delà de Miakma mais ils poursuivirent quand même leur route, dans l’intention peut-être de prendre la température d’un autre village avant de regagner Ninia. Yekwara et Bengwok rassemblèrent les villageois autour d’eux sur la crête étroite d’Ilia avant de commencer à enseigner. L’entrée de la gorge par laquelle il leur faudrait fuir en cas de menace se trouvait maintenant à plusieurs centaines de mètres en contrebas. Sur une crête encore plus élevée, des hommes venant de villages situés plus au sud, étaient en train de se regrouper. À l’abri de la végétation dense de la jungle, ils observaient la réunion qui se déroulait au centre d’Ilia. Ils commencèrent à descendre, en deux groupes distincts. Un habitant d’Ilia, qui avait un œil de lynx, aperçut l’une des formations en train de dévaler le coteau en direction du village. Nonchalamment, il interrompit le sermon de Yekwara :

– Êtes-vous au courant, jeunes prédicateurs, que des hommes descendent en ce moment de cette montagne pour venir vous tuer ?

Yekwara et Bengwok levèrent les yeux. Ils ne virent personne. L’homme se trompait peut-être. Et s’il y avait réellement des gens là-haut, pourquoi ne seraient-ils pas simplement en train de rejoindre leur assemblée ?

– Laissez-les venir, répondit Yekwara calmement. Lorsqu’ils seront ici, ils décideront peut-être d’écouter les bonnes paroles que nous apportons.

Peu après, il vit les guerriers qui émergeaient de la forêt et, à la vitesse à laquelle ils progressaient, il comprit qu’il n’aurait pas l’occasion de les raisonner. Ces hommes tueraient sans poser de questions. – Bengwok ! Sauve-toi !


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Les deux garçons sautèrent par-dessus le muret de pierres qui entourait Ilia puis se mirent à courir vers l’entrée de l’immense gorge située beaucoup plus bas. Une fois engagés dans ce passage étroit, ils pourraient facilement devancer leurs poursuivants. Ces derniers seraient en effet contraints de marcher en file indienne le long de gouffres aux pentes glissantes qui offraient peu de places stratégiques pour tirer des flèches. Mais les attaquants avaient deviné par quel chemin les deux chrétiens comptaient s’enfuir : les membres du second groupe s’approchaient déjà d’un endroit à mi-parcours de la piste, déterminés à ne pas laisser Yekwara et Bengwok franchir cette étape vivants. Les deux jeunes de Ninia coururent cependant tellement vite qu’ils dépassèrent le point où le deuxième groupe aurait dû les intercepter. Ils avaient même une bonne dizaine de pas d’avance. Tandis que des flèches sifflaient à leurs oreilles, ils entrèrent en pataugeant dans l’affluent qu’ils avaient traversé plus tôt. Pendant qu’ils s’efforçaient de remonter sur la terre ferme tout au bout de la berge, une flèche toucha Bengwok au niveau de l’omoplate. – Ami ! J’ai été atteint ! haleta-t-il. Continue Yekwara ! Ne m’attends pas !

Craignant peut-être d’autres embuscades le long du sentier principal, Yekwara vira à gauche et gravit une pente abrupte couverte d’herbe. Bengwok le suivit mais l’écart qui les séparait se creusait de plus en plus. La colline était surmontée d’une crête extrêmement étroite. La pente qui redescendait de l’autre côté était encore plus raide que la première et ressemblait presque à une falaise. Ils la dévalèrent à toute allure, en s’accrochant aux fourrés pour ne pas tomber la tête la première. Au pied de l’escarpement, un deuxième petit affluent sortait de l’ouverture d’un étroit canyon. Yekwara fonça vers le canyon au relief chaotique, espérant que le terrain accidenté lui permettrait d’échapper à ses poursuivants. À l’entrée du canyon, au pied d’un éboulement de craie d’une blancheur étincelante, les guerriers rattrapèrent Bengwok.


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Il se tourna vers eux, le souffle court, grimaçant de douleur à cause de son dos blessé. Mince et noire, sa silhouette se détachait parfaitement sur le calcaire d’un blanc pur. Pendant que quelquesuns de ses adversaires le dépassaient à toute vitesse pour suivre Yekwara, d’autres s’arrêtèrent et se rangèrent en demi-cercle devant lui. Froidement et mécaniquement, ils garnirent leurs arcs de flèches, visèrent et commencèrent à tirer. Ils continuèrent jusqu’à ce que le jeune homme s’écroule, seul représentant d’un nouvel ordre dont la victoire n’était pas encore totale.

Parmi les tueurs se trouvaient deux prêtres de Kembu. L’un s’appelait Saburu. L’autre, Elavo, était le frère de la mère de Bengwok. – Mon fils ! Mon fils ! cria Elavo au-dessus du cadavre de son neveu. Pourquoi m’as-tu obligé à te tuer ?

Saburu prit un morceau de calcaire aux arêtes tranchantes. Empli d’une colère noire, il tomba à genoux, saisit la main brune et inerte de Bengwok et l’étala à plat sur un rocher. Il entreprit ensuite de lui asséner violents de coups de pierre jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une masse sanguinolente de chair et d’os broyés. Puis il infligea le même traitement à l’autre main. La poitrine gonflée d’émotion, Saburu criait sans cesse les mêmes paroles : – Avec ces mains, tu as pris les objets consacrés à nos esprits et tu les as détruits ! De même, il réduisit en bouillie les pieds de Bengwok et hurla :

– Et avec ces pieds, tu t’es rendu vicieusement de village en village pour enseigner aux gens à faire comme toi !

Quelques instants plus tard, ils abandonnèrent Bengwok, le corps planté de flèches, couché sur son linceul de calcaire immaculé. Lorsqu’ils se furent beaucoup éloignés du lieu du meurtre, Elavo fit volte-face pour voir une dernière fois son neveu assas-


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siné. Seules quatre des blessures du supplicié étaient visibles : ses deux mains et ses deux pieds en sang.

L’avertissement que Kembu avait envoyé dans un coup de tonnerre venait de trouver sa conclusion.

Dans le haut de la vallée, Stan avait tout juste fini d’aider les autres jeunes prédicateurs à préparer les sermons qu’ils délivreraient le lendemain à Liligan, Balinga et Yabi. Les garçons serrèrent le missionnaire dans leurs bras pour lui dire au revoir puis se mirent en route pour leurs destinations respectives, le visage rayonnant de confiance. Stan se retourna et regarda vers le bas de la vallée, dans la direction de la gorge inhospitalière par laquelle Bengwok et Yekwara avaient disparu. Son cœur se remplit soudain d’admiration pour eux. Les yeux embrumés en pensant à leur empressement à se lancer dans cette mission, Stan murmura :

– Bengwok et Yekwara, vous êtes comme deux de mes fils. Avec des hommes tels que vous, nous gagnerons aussi cette vallée !

*** Fuyant toujours pour sauver sa vie, Yekwara sautait de rocher en rocher dans le canyon aux parois abruptes. Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule et vit que ses poursuivants perdaient peu à peu du terrain. Suffoquant, il prit un nouveau virage dans le défilé qui se rétrécissait et s’arrêta net. Le canyon se terminait en culde-sac ! Au comble du désespoir, il scruta les parois à la recherche d’un moyen de grimper. Il n’en existait aucun. Il regarda derrière lui. Il était trop tard pour faire marche arrière et essayer de sortir du canyon à un endroit où les pentes étaient moins élevées. Ses poursuivants étaient déjà trop près. Yekwara ne vit qu’une solution : se cacher derrière la cascade qui tombait de l’un des versants à-pic.


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Quelques instants plus tard, les avocats de Kembu arrivèrent, dégoulinant de sueur et prêts à défaillir d’épuisement, mais toujours déterminés à attraper leur proie. L’air sévère, ils balayèrent du regard les parois abruptes.

– Se pourrait-il qu’il ait grimpé là-haut ? souffla l’un d’eux, incrédule.

– Il est peut-être sorti du canyon à un endroit où les versants étaient plus accessibles !

– Non, mes frères, dit un prêtre de Kembu, il est quelque part ici. Allons voir derrière ces rochers.

Dissimulé derrière la chute d’eau, Yekwara les vit chercher parmi des rochers de la taille d’un yogwa qui gisaient au fond du canyon. Puis deux des hommes s’approchèrent de la cascade.

– Je n’ai plus aucune chance, soupira Yekwara. Ils vont me trouver !

– Il se demanda alors : Pourquoi devrais-je attendre qu’ils me découvrent, caché comme un homme qui a peur de mourir ? Je vais sortir et leur montrer que je suis prêt à périr pour ma foi ! Sans arme et souriant, Yekwara traversa la chute d’eau étincelante…

*** Des gémissements, à peine audibles, parvenaient des hauteurs de Lilia. Stan y prêta à peine attention. Les gémissements étaient fréquents dans la vallée de l’Heluk. Plus tard, les habitants de Hwim, installés sur une crête moins élevée que Lilia et plus proche de la station, relayèrent le message qu’ils avaient entendu. Latowen s’empara de la nouvelle et courut la transmettre à Pat.

– Nisinga ! cria-t-elle en pleurant. Yekwara et Bengwok sont morts !


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Pat s’arma de courage pour ne pas laisser transparaître son inquiétude. Les Yali ne cessaient d’apporter des nouvelles qui se révélaient erronées par la suite. Quiconque croyait leurs rapports dès qu’il les entendait risquait fort de se transformer rapidement en boule de nerfs !

Pat se retourna et vit que le petit Rodney avait surpris l’annonce faite par Latowen. Bouleversé, l’enfant leva vers sa mère des yeux interrogateurs. Presque aussi loin que remontaient ses souvenirs, Yekwara et Bengwok avaient été ses camarades de jeu et ses gardes du corps. Ils l’avaient protégé des mille-pattes et des scorpions, des chutes du haut des escarpements et des morsures de porc et ils lui avaient appris à parler le yali. – Tout va bien, chéri, le rassura Pat.

Des larmes avaient commencé à perler dans les yeux de Rodney.

– Nous ne devons pas nous laisser alarmer par tout ce que nous entendons, ajouta-t-elle.

Des Yali se rassemblaient à présent sous la fenêtre de sa cuisine. Ils pointaient le doigt vers un village de l’est, appelé Iptahaik, sur l’autre rive de l’Heluk. Pat et Rodney se précipitèrent dehors pour voir ce qu’ils désignaient.

– Regardez cette fumée qui s’élève au-dessus d’une crête près d’Iptahaik, s’écria sans réfléchir un vieux Yali. C’est là que les gens du Sud sont en train de manger Yekwara ! Si nous étions plus près, nous pourrions les voir agiter des feuilles de bananier. Rodney s’évanouit.

Pendant que Pat prenait soin de lui, Stan courut vers Hwim pour faire subir un interrogatoire serré aux hommes qui avaient apporté la nouvelle dans la Haute-Heluk. Il rencontra un vieil homme qui se disait parent de Bengwok.

– Après le départ des tueurs, expliqua-t-il, j’ai ramassé du bois et j’ai incinéré Bengwok. Je n’ai pas vu le corps de Yekwara parce qu’il se trouvait beaucoup plus haut dans la montagne.


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– Comment peux-tu être sûr que Yekwara est mort ? lui demanda Stan.

– J’ai croisé les hommes qui l’ont tué. J’ai vu du sang sur leurs flèches. Stan repartit vers la station missionnaire.

« Nous n’avons pratiquement pas dormi de la nuit. Nous étions muets de douleur, abasourdis par le choc, écrivit Stan. Ces deux jeunes hommes étaient si proches de nous que nous avions l’impression d’avoir perdu deux de nos fils ».

Tôt le lendemain matin, Stan contacta par radio le pilote missionnaire stationné à Wamena, l’antenne principale du gouvernement. Il lui demanda qu’un détachement de police soit envoyé dans la vallée par avion afin d’enquêter sur les meurtres. Une heure plus tard, le chef de la police, un Eurasien nommé Van Leeuwen, arrivait à Ninia avec quatre agents. Stan avait préparé des provisions pour une expédition dans le bas de la vallée et il se tenait prêt à partir. Luliap et les autres chrétiens proposèrent d’accompagner la patrouille. Au moment où le petit groupe gravissait un sentier à proximité de Liligan et s’apprêtait à descendre dans la gorge, des amis yali sortirent précipitamment du village pour les avertir :

– Vous n’êtes pas assez nombreux. Ils vont tous vous tuer ! Les gens du Sud sont en embuscade et vous attendent !

Nullement découragée, la patrouille descendit dans la gorge tandis que, sur les corniches derrière eux, des femmes élevaient leurs plaintes funèbres comme un lugubre présage.

Après quatre cent cinquante mètres de dénivelé depuis les hauteurs de Liligan, ils commencèrent à suivre prudemment l’Heluk en furie et pénétrèrent dans un canyon de plusieurs kilomètres de long où le fracas était assourdissant. En chemin, Van Leeuwen, le chef de la police, tomba et s’écorcha le genou. Tout le monde continua cependant d’avancer jusqu’à ce qu’apparaisse, enjambant la turbulente Heluk, un fragile pont fait de troncs coupés.


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Van Leeuwen s’assit en se plaignant d’être gêné par son genou blessé. Il ne pouvait plus marcher. Les recherches devaient être reportées à une date ultérieure. Les quatre agents s’empressèrent d’approuver le retour à Ninia. Stan poussa un gros soupir. Il leur était facile de prendre l’affaire à la légère, mais lui-même souffrait autant que s’il avait été amputé. C’est moi qui ai envoyé Yekwara et Bengwok effectuer cette mission, se dit Stan. Je ne pourrai pas regarder les autres chrétiens en face tant que je n’aurai pas fait tout ce qui est en mon pouvoir pour retrouver les corps de leurs amis qui étaient aussi les miens.

À cet instant crucial, Stan prit une nouvelle décision, incroyablement courageuse :

– Retournez à Ninia si vous voulez, déclara-t-il aux policiers, moi, je dois continuer. J’ai une obligation à remplir.

Van Leeuwen et son escorte armée lui déconseillèrent vivement de persévérer, mais Stan était résolu. Stupéfaits de sa décision, Van Leeuwen et ses hommes prirent le chemin du retour. Luliap et les autres chrétiens yali restèrent aux côtés de Stan. – Vous, repartez aussi ! leur ordonna-t-il.

– Mon père ! protesta Luliap. Nous ne pouvons pas te laisser y aller seul ! Stan insista :

– Jusqu’à cette crise, je ne croyais pas réellement qu’ils tueraient l’un d’entre nous. Mais à présent qu’ils en sont venus au meurtre, je sais qu’ils n’hésiteront pas à tuer n’importe lequel d’entre vous si vous m’accompagnez. Moi j’ai une chance de ne pas être tué car j’appartiens à une autre race. C’est la raison pour laquelle je dois partir seul. Restez avec les policiers. Attendezmoi à Ninia. Luliap protesta à nouveau, mais Stan le fit taire d’un regard chargé d’une irrésistible autorité. Puis le missionnaire tourna les talons et, suivant le sens du courant, il s’engagea dans le défilé qui


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formait un coude à cet endroit. Remplis de respect et de crainte, Luliap et ses amis le regardèrent fixement. Combien doit être grand celui qui ordonne une telle loyauté ! songea Luliap. Même le dévouement à l’égard des esprits kembu ne pouvait se comparer à cela ! La leçon s’inscrivit de façon indélébile dans l’esprit du jeune homme : un chrétien accomplit son devoir quelles que soient les circonstances !

Luliap regarda vers l’amont. La patrouille de police était déjà presque hors de vue. Il fit signe à ses compagnons. Ensemble ils s’élancèrent sur les traces de Van Leeuwen et de ses hommes. Accablé, le cœur brisé, Stan poursuivit son chemin le long de la gorge. Des souvenirs liés à Yekwara et Bengwok le mettaient au supplice à mesure qu’il approchait du lieu de leur martyr. Il s’arrêtait calmement à chaque point stratégique de la piste pour examiner la forêt au-dessus de lui afin de repérer tout signe d’embuscade. Au bout d’un moment, la sensation de la présence de Dieu renforça son courage dans ce défilé sombre et isolé, et il se mit à marcher à pas plus vifs. Il avait presque atteint le premier village vers l’aval quand il entendit des voix derrière lui. C’était Luliap qui précédait deux des quatre policiers et trois Yali. Rattrapant Stan, Luliap expliqua :

– Tu nous as dit de rester avec les policiers, alors j’en ai persuadé deux de te suivre, puis je suis resté avec eux comme tu me l’avais ordonné !

Stan attrapa par les épaules chacun des quatre Yali qui souriaient. – Avec des hommes comme vous, dit-il en souriant lui aussi, on gagnera cette vallée ! Allez, venez !

Ensemble ils pénétrèrent dans Miakma, le premier village après l’étranglement de l’Heluk. Le hameau avait été déserté. Ils le traversèrent et suivirent un sentier qui menait au sommet d’une crête, laquelle conduisait à Ilia, à présent noyé dans le brouillard.


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Tout à coup Luliap montra un tas de cendres fraîches près de la piste.

– L’homme qui a trouvé Bengwok, dit-il, nous a déclaré qu’il avait transporté son corps près de Miakma et qu’il l’avait incinéré en bordure du sentier. Ce doit être cela.

Stan retira son chapeau de brousse et se mit au garde-à-vous en l’honneur de Bengwok, tandis que les quatre jeunes Yali en pleurs s’accroupissaient à côté des cendres de leur ami. Les deux policiers papous se postèrent de chaque côté, leurs armes prêtes à l’emploi. Il devenait clair qu’ils devraient passer la nuit dans ce trou perdu et l’idée ne les enthousiasmait pas du tout !

Ils reprirent leur marche, gravissant le sentier en direction d’Ilia tout en scrutant chaque coteau et chaque ravine dans l’espoir d’apercevoir le corps de Yekwara. Le crépuscule les enveloppait peu à peu. Ils ignoraient que Yekwara avait quitté la piste qu’euxmêmes suivaient et qu’il avait entraîné ses poursuivants loin en amont, vers un canyon. Ils traversaient actuellement à gué le cours d’eau près duquel Yekwara et Bengwok avaient évité de justesse la première embuscade. Sur l’autre rive, ils découvrirent un petit yogwa sombre et désert au milieu de buissons bas. Ils décidèrent d’y passer la nuit et de continuer leurs recherches le lendemain matin.

Avant d’entrer dans le yogwa, Stan promena le regard sur les collines environnantes. Avec tout ce brouillard, se dit-il, les tueurs ne doivent pas avoir remarqué notre présence. Stan envoya les quatre Yali et un policier dans les collines proches à la recherche du corps de Yekwara, tandis que lui-même et le second agent allumaient un feu et faisaient bouillir du riz pour le dîner.

Peu après que Luliap, ses trois amis et le policier eurent disparu dans la brume, le second policier s’assit loin du feu, étendit ses jambes fatiguées et posa son fusil en travers de ses cuisses. La marche le long du goulet de l’Heluk avait été pénible. Stan était occupé à ajouter du sel et de l’eau dans la marmite de riz lorsque les guerriers arrivèrent.


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Le premier combattant de la horde sortit à pas de loup des buissons où ses compagnons et lui avaient tenté, la veille, de tendre une embuscade à Yekwara et Bengwok. Il s’approcha de la porte du petit yogwa et se cacha derrière un rocher qui en bloquait partiellement l’entrée. En regardant par-dessus la grosse pierre, il pouvait voir Stan dans la lumière du petit feu. Retenant son souffle, il plaça doucement sa flèche au-dessus du rocher et visa le flanc de Stan. L’espace d’un instant, la lumière du feu se réverbéra sur la lame en bambou luisant, spécialement choisie pour tuer. Il tendit son arc au maximum pendant que les autres guerriers attendaient leur tour derrière lui.

Comme pour rendre service au guerrier, Stan passa devant l’entrée de l’habitation afin d’aller chercher quelque chose dans son sac. L’instant d’après, il reculait d’un bond, empoignant et extirpant de son côté droit une flèche de deux mètres de long.

Gloussant d’avoir remporté un tel succès, le premier guerrier, toujours protégé par le rocher, sauta et tira une autre flèche dans la cuisse droite de Stan. Il laissa ensuite sa place à un autre assaillant, qui la céda à son tour au suivant…

Les yeux exorbités de surprise et de terreur, l’agent tentait maladroitement d’armer son fusil. Stan entendait du bruit tout autour du yogwa. Il y avait trop d’attaquants ; des flèches pénétraient à toute vitesse par les trous du vieux yogwa plein de courants d’air. – Nous sommes pris dans un piège mortel, haleta Stan. Ils peuvent tirer sur nous de toutes parts ! Le feu ! Il faut que je l’éteigne !

Stan s’élança vers le feu dont il essaya de disperser les tisons ardents. Pendant qu’il s’y employait, une nouvelle flèche le toucha à la cuisse gauche et s’enfonça profondément dans son muscle. Il se jeta dans le coin de la hutte le plus éloigné du feu afin de s’abriter mais rien ne pouvait le protéger ; deux flèches supplémentaires le touchèrent. L’une transperça son avant-bras droit et l’autre pénétra dans son diaphragme et ses intestins. Stan tira chacune des flèches d’un coup sec puis se moqua de ses bourreaux en yali :


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– Courez tous chez vous ! Vous en avez assez fait !

Le conseil arrivait à point nommé car le policier venait d’armer son fusil et il commençait à tirer des coups de semonce à travers les murs du yogwa. Les attaquants n’y prêtèrent cependant pas attention et se mirent à pousser un sinistre hurlement de triomphe pour annoncer aux villages environnants, perdus dans le brouillard, qu’ils avaient atteint leur but : le duong était en train de mourir ! Ils ont peut-être raison ! pensa Stan, torturé par la douleur lancinante de ses cinq blessures. Le sol du yogwa était à présent jonché de multiples flèches, dont cinq rougies par le sang. Stan se colla contre le mur du yogwa, dans l’attente du projectile suivant. Il le vit arriver…

À l’extérieur du logement, un guerrier nommé Naliok s’approchait sans bruit du rocher utilisé comme bouclier par les tireurs. Pour être absolument sûr que Stan mourrait, Naliok voulait tirer une dernière flèche sur sa cible. Mais le policier vit sa tête et ses épaules émerger de derrière le rocher et il se rendit compte qu’il visait Stan. Le canon de son fusil était déjà pointé vers la porte. L’agent le déplaça de quelques centimètres et fit feu. La balle atteignit Naliok en plein front. Sans un cri, il bascula en arrière et tomba du roc. Le regard horrifié de ses compagnons restait fixé sur lui. Il n’y avait pas l’ombre d’une flèche dans le corps de Naliok, néanmoins Naliok était mort !

L’instant d’après, le second policier et les quatre chrétiens yali réapparurent à travers la brume. Le policier ouvrit le feu sur les assaillants qui se dispersèrent dans la pénombre. Luliap entra dans le yogwa et trouva Stan assis au milieu d’un tas de flèches. Ses cinq blessures brillaient d’un éclat rouge dans la lumière dansante des flammes. – Oh, mon père, gémit Luliap.

– Tout va bien, Luliap, chuchota Stan. Ces blessures sont un hommage à la mémoire de Yekwara et Bengwok. Nous devons gagner un endroit plus sûr maintenant.


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À la surprise de tous, Stan réussit à se mettre debout et il aida les autres à ranger ses affaires dans son sac. Puis il se remit en route comme s’il était immunisé contre la souffrance. Mais en réalité, chaque mouvement, chaque respiration, provoquaient des élancements terriblement douloureux dans ses jambes, son bras droit, son diaphragme et son abdomen. Il continua pourtant de marcher. Les quatre Yali restaient près de lui, prêts à l’aider s’il trébuchait. Ils retraversèrent l’affluent de l’Heluk et descendirent vers le village sombre et déserté de Miakma.

– Nous camperons ici, décréta Stan, impatient de s’allonger et de sentir s’atténuer la douleur de la marche. Mais Luliap se récria :

– Non, mon père ! Nous devons continuer de marcher toute la nuit. Demain nous serons trop raides pour bouger.

Il a raison, pensa Stan. Et j’ai besoin d’injections de pénicilline le plus tôt possible. Plus je passerai de temps ici, plus l’infection se propagera par le biais de mes blessures.

Le visage grave, Stan poursuivit son chemin à travers Miakma, en titubant un peu. Il faisait sombre à présent mais une lampe allumée les aurait transformés en cibles faciles pour des archers aux aguets. Ils avancèrent en tâtonnant jusqu’à ce que la gorge devienne beaucoup trop étroite pour que l’ennemi puisse se positionner en dehors de la piste. Ils allumèrent alors une lanterne. La lumière diffuse n’éclairait que faiblement leur sentier dont la surface était inégale. Par endroits, le chemin descendait dans la rivière, les forçant à patauger le long de rapides bouillonnants. Il suffirait qu’ils trébuchent du mauvais côté… Par moments, la piste serpentait entre des rochers glissants qui surplombaient le torrent. À ces endroits, Luliap et les autres Yali entouraient Stan de leurs bras pour le maintenir sur le sentier devenu presque invisible. Stan suffoquait et se prenait fréquemment les pieds dans les nids-de-poule cachés entre les racines des arbres. À chaque fois qu’il glissait, une douleur insoutenable


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se propageait dans son corps en vagues successives, le rendant presque inconscient. Il souffla :

– Luliap, laisse-moi là. L’intérieur de mon corps est en lambeaux. Je suis en train de mourir.

– Non, mon père, répliqua Luliap. Viens ! Continue de marcher ! Dieu t’aidera !

Et Stan les entendit prier pour lui. Les grondements du torrent rendaient leurs voix à peine audibles. Elles semblaient se mêler à un lointain souvenir, une voix du passé. Que disait cette voix ? Petit à petit, les mots revinrent, formant des phrases, le mettant au défi de croire qu’il pouvait survivre : Si tu forces ton cœur, tes nerfs, et ton jarret À servir à tes fins malgré leur abandon, Et que tu tiennes bon quand tout vient à l’arrêt, Hormis la Volonté qui ordonne : « Tiens bon ! »

Luttant mentalement pour ne pas sombrer totalement dans l’inconscience, Stan se força à marcher. Ses amis yali lui tenaient les mains et le guidaient pour descendre… patauger… grimper… pendant deux heures, trois heures… quatre heures. Stan finit par tomber à genoux, le corps tremblant de douleur et d’épuisement.

– Laisse-moi… Luliap… Laisse-moi… Je suis en train de mourir !

La gorge obscure ressemblait désormais pour lui à un tunnel dans lequel il avait la sensation de tomber. Le désespoir enserrait son esprit comme un étau d’acier. – Seigneur, où es-tu ? pria-t-il. Vais-je vivre ou mourir ?

La réponse surgit de son cœur, chargée d’une autorité largement supérieure à celle de Kipling :

– Non, tu ne mourras pas, tu resteras en vie pour publier bien haut ce que fait l’Éternel !


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Tel un homme qui se noie, l’âme de Stan s’accrocha à cette promesse. Il réussit alors à faire un nouveau pas. Il se récita la promesse une seconde fois et put faire un autre pas. Et encore un autre. Et encore un autre. Au bout de ce qui lui sembla être une heure, Luliap lui dit : – Nous sortons du goulet maintenant.

Stan comprit ce que cela signifiait. À cet endroit, la piste grimpait le long de la paroi de la gorge et menait, quatre cent cinquante mètres plus haut, à Liligan, le premier village au nord de l’étranglement de la rivière. Quatre cent cinquante mètres de dénivelé ! gémit intérieurement Stan. Mais la promesse de Dieu lui redonna courage. Serrant les dents, il attaqua la montée. Il avait cinquante ans, il était affaibli par une importante perte de sang et il avait marché pendant douze heures sans prendre de nourriture. Et pourtant, il grimpa avec une énergie qui sidéra ses compagnons. Pat.

Pendant ce temps, l’un des Yali partit en courant prévenir

Près de huit heures après avoir été blessé, Stan parvint à Liligan. Il restait encore deux heures avant l’aurore. Il rampa à l’intérieur d’un yogwa pour se reposer pendant que Luliap empruntait une machette et, avec l’aide d’aimables habitants de Liligan, fabriquait un brancard pour transporter Stan jusqu’à Ninia. Quelques minutes plus tard, ils le portèrent à l’extérieur du yogwa et l’allongèrent doucement sur le brancard qu’ils placèrent sur leurs épaules. Le soleil se levait. Nous étions le 13 juin 1966.

Avertie par l’éclaireur, Pat alluma l’émetteur radio dès l’aube. À cinq heures quarante-cinq, la base de la MAF à Wamena répondit à son appel au secours. Peu après sept heures, un avion atterrissait et attendait l’arrivée de Stan sur sa civière. Pat habilla les enfants pour le vol prévu jusqu’à Karubaga où le docteur Jack Leng, un missionnaire écossais, se préparait déjà pour l’opération au Vine Memorial Hospital de la RBMU.


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Quelques instants plus tard, un message apporta cette nouvelle :

– Nous l’avons amené au sommet de la piste d’atterrissage. Il est toujours en vie. Pat partit à toute vitesse voir Stan qui était allongé, pâle et affaibli, sur son brancard.

– Peut-être que maintenant ils croiront que j’aime ces gens, lui dit-il au moment où elle se penchait pour l’embrasser.

– Et peut-être croiront-ils que je ne les enverrai jamais là où je ne voudrais pas aller moi-même, ajouta-t-il.

Les yeux de Pat s’emplirent de larmes. Elle se retourna et dit à l’assistant dani qui se trouvait là :

– À présent mon ami, tu vois combien il est dangereux de servir le Christ dans cette vallée. Si tu as peur et si tu veux partir, j’organiserai ton retour par avion jusque dans ta vallée.

– Non, répliqua-t-il, des larmes ruisselant sur ses joues. Je choisis de rester ici, à Ninia.

Pat se tourna vers le petit groupe de chrétiens yali qui entouraient la civière. Elle leur dit :

– Vous voyez tous les problèmes que nous vous avons attirés en vous demandant de vous débarrasser de vos fétiches et de ne croire qu’en Jésus-Christ. Après tout cela, croyez-vous encore ? Voulez-vous toujours que nous restions ici ? – Nisinga ! répondirent-ils en pleurant. Nous choisissons de suivre Dieu ! Nous ne croyons plus en Kembu !

– Nous reviendrons vers vous, promit Pat pendant que Luliap et les autres installaient Stan dans l’avion avec précaution. Nous ne vous laisserons pas affronter seuls ceux qui haïssent notre Christ.

***


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Jessie Williamson, une infirmière fraîchement arrivée d’Australie, enfila sa blouse blanche et mit un masque sur son visage avant de gagner le théâtre des opérations. D’autres infirmières appartenant au personnel missionnaire de Karubaga assisteraient également les chirurgiens. Le docteur Jack Leng et le docteur Kenneth Dresser, un médecin travaillant dans un autre hôpital missionnaire situé beaucoup plus au sud, se penchèrent sur Stan, pour examiner ses plaies. Le blessé avait été endormi à l’éther et il demeurait sous la surveillance de l’épouse de Jack, Fiona, une anesthésiste. À seize heures, les chirurgiens commencèrent à réparer les dégâts causés au diaphragme de Stan. À vingt heures trente, ils s’attaquèrent à la phase la plus critique de l’opération, la résection intestinale. À une heure, le lendemain matin, l’équipe avait fait tout ce qui était en son pouvoir. Si l’ablation de la partie infectée de l’intestin s’avérait un succès, Stan aurait des chances de survivre. Si l’infection n’avait pas complètement disparu, il mourrait. Pat, en tant qu’infirmière, comprenait les implications.

Cette nuit-là, elle passa de nombreuses heures dans la prière, comme beaucoup de chrétiens à Karubaga et dans les antennes missionnaires des environs. Au matin, en se rendant dans le bureau du docteur Leng pour lui demander son avis sur l’état de Stan, elle vit que le médecin lisait un petit livre. Il ne se rendit compte de sa présence que lorsqu’elle lui adressa la parole. Aussitôt il referma le livre et le posa à côté de lui. Mais Pat avait déjà remarqué le titre de la page qu’il lisait : Comment diriger un service funèbre.

– À l’évidence mon mari est dans un état critique, n’est-ce pas, docteur ? dit-elle en regardant le livre. – Oui, Pat, je dois admettre que c’est le cas.

*** Craignant que de nouveaux actes hostiles ne soient perpétrés contre la petite communauté chrétienne de la vallée de l’Heluk, Bruno et sa jeune épouse canadienne, Marlys, proposèrent de sus-


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pendre leur mission à Kangime et de remplacer Stan et Pat à Ninia jusqu’à ce que le danger soit écarté. Quelques heures seulement après le départ des Dale, Bruno et Marlys atterrirent à Ninia, à bord du petit avion qui venait d’emmener à Karubaga Stan, Pat et leurs enfants. Tandis que des Yali radieux s’agglutinaient autour d’eux pour les accueillir, Bruno regarda le visage de nombreuses personnes qu’il avait connues au tout début, avant leur conversion au Christ. Tout était tellement différent à présent : un accueil chaleureux remplaçait l’attitude distante des premiers jours !

– Ça valait la peine de souffrir pour construire cette piste d’atterrissage ! estima-t-il.

*** Pendant les six jours suivants, Pat resta au chevet de Stan, l’épongeant lorsqu’il était brûlant de fièvre, l’aidant à manger à chaque fois qu’il reprenait conscience et vérifiant le niveau de ses bouteilles de perfusion pendant ses longues heures d’inconscience. À la fin du mois de juin, il devint évident que Stan guérirait. Les médecins lui recommandèrent, ainsi qu’à Pat, de prendre deux mois de repos de l’autre côté de la frontière, en PapouasieNouvelle-Guinée. Ils acquiescèrent mais retournèrent au préalable à Ninia pour que les Yali – chrétiens comme païens – puissent voir par eux-mêmes que Stan, par la grâce de Dieu, avait au moins remporté une victoire physique sur la sauvagerie de ses ennemis.

– Notre victoire spirituelle est encore à venir, affirma Stan aux chrétiens. Avant deux lunes, nous reviendrons vous soutenir dans cette bataille pour la liberté de votre peuple.

Tout en parlant aux Yali, Stan se déplaçait sans difficulté, avec presque autant de vitalité qu’à l’accoutumée. La nouvelle se répandit. Des habitants de la partie sud de l’Heluk, qui continuaient de se réjouir du décès certain de Stan, écoutèrent, aba-


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sourdis, des témoins visuels leur raconter qu’il était en vie et se portait bien.

– Nous avons utilisé nos flèches à lames larges les plus aiguisées, dirent-ils. Et nous l’avons touché à cinq reprises en frappant fort et de très près. Deux de nos flèches ont même atteint ses organes vitaux ! Aucun homme ordinaire n’aurait pu survivre à de telles blessures. Le Kembu de cet homme doit être très puissant !

Les Yali respectaient la force physique et louaient le courage. Quiconque voulait prêcher un nouveau Dieu à de tels hommes devait démontrer que ce Dieu avait la capacité de fournir un courage et une force hors du commun. Lors des événements de Miakma, Stan Albert Dale avait fait preuve d’un courage et d’une force qui dépassaient tout ce que les Yali avaient pu imaginer jusque-là. Et il aurait l’occasion de montrer que son courage était même encore plus grand. Les Yali de la partie sud de l’Heluk, tout comme la plupart des habitants de la région de Ninia, continuèrent d’adhérer à la religion des esprits kembu. Mais la manifestation de bravoure de Stan ne pouvait pas être ignorée. Les Yali du sud de l’Heluk réfléchissaient. Durant sa convalescence en Papouasie-Nouvelle-Guinée, Stan entreprit de gravir chaque jour des collines afin de retrouver ses forces.

Accompagné de Pat, il rendit visite à leurs anciens collègues qui travaillaient pour la CMML le long de la rivière Sepik. Un soir, Stan raconta à un groupe d’amis missionnaires comment il avait été blessé. Au milieu de son récit, une des personnes présentes s’évanouit.


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Chapitre 17

Dans la cuvette de Wikboon En 1967, dans un compte-rendu adressé à ses collègues de la RBMU, Stan écrivit : Le martyr de Yekwara et de Bengwok a fait peser sur Pat et moi un fardeau de tristesse et de tension difficilement supportables. Parallèlement, l’établissement de l’Église du Christ au sein du peuple yali nous a procuré une joie profonde comme nous en avons rarement connue.

Pendant les semaines qu’ils passèrent à Ninia en l’absence des Dale, Bruno et Marlys de Leeuw confirmèrent que l’Église du Christ s’implantait fermement dans le sol yali. Après avoir observé de près la foi et la force d’âme des chrétiens yali, Marlys écrivit : J’étais vraiment de tout cœur avec ce petit noyau de chrétiens yali que nous étions venus encourager et qui persévéraient si fidèlement. Je me souviens tout particulièrement de Dongla lors de ses fréquentes prédications à Ninia en cette période troublée. Bien qu’il ait perdu récemment son frère bien-aimé, Bengwok, il brûlait d’un feu ardent lorsqu’il prêchait avec ferveur l’amour du Christ à son peuple. Je ne comprenais pas encore le yali à l’époque, mais le comportement de Dongla et la réaction de ses auditeurs


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Les seigneurs de la terre me rendaient profondément consciente de la présence du ToutPuissant au milieu d’eux. Les chrétiens yali possèdent certaines qualités qui m’ont vivement impressionnée, notamment leur force de caractère lorsqu’ils sont confrontés à la persécution, et même à la mort.

Désormais convaincu que la foi des croyants yali était authentique, Stan décida, après son retour de Papouasie-NouvelleGuinée de les préparer le plus rapidement possible au baptême. Voici ce que Pat nota à l’époque dans son journal : 26 août 1966 : Accueil chaleureux à Ninia de la part des gens. Ils avaient allumé notre feu, balayé soigneusement notre maison et mis des fleurs fraîches dans notre vase. Stan a tenu une brève réunion dans l’école, qui était bondée. 27 août : J’ai soigné un homme qui avait reçu une flèche dans le thorax. Ai donné des cadeaux à Luliap et Pakangen pour les remercier d’avoir transporté Stan à travers la montagne, et d’autres cadeaux, en signe de condoléances, aux épouses de Yekwara et Bengwok. 28 août : Stan et Dongla ont prêché devant cent trente Yali sur le thème : « Dieu, la source de la vie ».

Et ainsi de suite.

*** – Aralek ! Crois-tu en Jésus-Christ, le Fils de Dieu ?

Nous étions le 6 décembre. Stan et Aralek se tenaient ensemble, de l’eau jusqu’à la taille, dans un bassin creusé spécialement pour l’occasion sur un flanc de montagne à proximité du tertre Yarino. À leurs côtés se trouvaient Philip Masters et Costas Macris. Se souvenant de l’immense contribution qu’avaient apportée ces deux hommes à l’œuvre accomplie à Ninia, et dans les Snow Mountains en général, Stan les avait invités à participer au baptême des premiers chrétiens yali. Aralek regarda Stan droit dans les yeux et répondit : – Oui, je crois en lui !


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Des souvenirs surgirent alors dans l’esprit de Stan : celui de longues marches en compagnie d’Aralek pour se rendre dans de lointaines vallées ; celui du jour où il avait sauvé la vie d’Aralek après que ce dernier eut glissé en tentant de traverser à gué une rivière en furie. Aralek avait déclaré que sa foi avait pris naissance à ce moment-là.

– Je te baptise au nom de Dieu le Père, Dieu le Fils et Dieu le Saint-Esprit !

Stan et Phil immergèrent rapidement Aralek dans le plan d’eau et le remontèrent à la surface, symbolisant ainsi l’identification du jeune homme à la mort et à la résurrection du Christ. Ce fut ensuite au tour de Luliap de descendre dans l’eau, les épaules redressées, l’air résolu. Stan prit sa main et le conduisit au centre du bassin. À nouveau les pensées de Stan vagabondèrent : le décor lumineux s’estompe devant moi. Je suis dans une hutte poussiéreuse et il commence à faire sombre à mesure qu’approche l’ombre de la mort, et que des flèches me transpercent ou vont se ficher bruyamment dans les murs qui m’entourent. Ensuite, je traverse une gorge en titubant… L’eau froide et noire de la rivière tourbillonne autour de mes chevilles, essayant de m’attirer vers le fond. Luliap me tient la main, m’empêchant de sombrer dans un gouffre profond. « Viens, mon père ! Viens ! », me presse-t-il tandis que je lutte pour rester conscient…

Les pensées de Stan revinrent à la scène qui se déroulait devant ses yeux.

– Luliap, demanda-t-il. Crois-tu en Jésus-Christ, le Fils de Dieu ?

À chaque fois qu’un baptisé sortait du bassin, les chrétiens yali chantaient à Dieu des cantiques de louange dans leur langue. Dongla succéda à Luliap dans l’eau. Avant d’entrer dans le bassin, il proclama son intention de suivre le Christ quel qu’en soit le prix. La mort de son frère Bengwok et de son ami Yekwara n’avait pas atténué sa résolution mais l’avait au contraire affermie. Dongla entra dans le bassin avant autant de détermination que lorsqu’il


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avait mené l’opération d’incinération des fétiches six mois plus tôt. Pendant qu’il disparaissait sous l’eau, Andeng, son père, observait intensément la scène du haut d’une colline voisine.

Stan, Phil et Costas baptisèrent encore d’autres personnes : Liakoho, le père de Latowen, dont le caractère violent s’était adouci grâce à l’Évangile ; Engehap, un ancien voleur devenu un assistant digne de confiance dans le Christ ; Yemu, qui prendrait bientôt part à la plus grande de toutes les épreuves ; Foliek, qui avait failli perdre la vie sous l’ancienne loi en mangeant un champignon ; Erariek, qui traduirait par la suite des extraits du Nouveau Testament en yali ; Emeroho, qui avait fait entrer Stan et Bruno dans la vallée de l’Heluk et avait écouté leurs paroles en dépit des menaces contre sa vie. De nombreuses femmes suivirent leurs maris, leurs pères ou leurs frères dans le bassin : Latowen, l’épouse d’Aralek qui, à l’heure la plus sombre, affirma quand même : « Les Paroles de Dieu ne seront pas bannies de la vallée de l’Heluk ». Après elle, fut baptisée Balil, la veuve de Yekwara, qui avait tenu si peu de temps dans ses bras son jeune et solide mari, mais qui continuait de s’accrocher à la foi pour laquelle il était mort.

*** Contraint de rester dans la Haute-Heluk en raison des menaces de mort continuelles qui provenaient des vallées alentours, Stan consacrait ses journées à deux activités principales : la traduction en yali de certaines parties du Nouveau Testament et la formation de plusieurs croyants yali en vue de les amener à assumer la pleine responsabilité de la vie et de la croissance de leur église. Si certains avaient qualifié Stan de missionnaire « de la vieille école » parce qu’il mettait l’accent sur la discipline, il était assurément très « nouvelle école » dans sa volonté de transmettre entièrement aux Yali la responsabilité de prendre soin de leur église dès que les normes néotestamentaires seraient solidement ancrées dans l’esprit de la communauté chrétienne.


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« Je crois fermement au sacerdoce de tous les croyants » écrivit-il un jour.

Luliap et d’autres croyants qui avaient été formés et étaient armés de chapitres traduits du Nouveau Testament continuaient de parcourir le nord de la vallée de l’Heluk pour prêcher. Ils franchissaient même la barrière ouest en direction d’autres vallées. Dans presque chaque village, ils croisaient le regard mauvais des prêtres de Kembu. À certains endroits, les chamans manifestaient leur haine à l’égard de l’Évangile en effaçant les empreintes laissées par ses messagers sur le sol entourant leurs villages. Ils exhortaient même leurs partisans à ne pas prendre le sel « étranger », les couteaux et les autres biens qu’échangeaient Stan et ses assistants.

« Si vous acceptez le matériel des duongs, prévenaient-ils, vous accepterez aussi leurs idées ». Certains des prêtres firent un jour savoir à Stan que s’il exprimait des regrets pour avoir fait brûler des fétiches et s’il recommandait aux chrétiens de ne plus en détruire, ils lui permettraient de se déplacer librement dans toutes leurs vallées. Stan répondit :

– Même si les adeptes de Kembu risquent de nous tuer, il faut que nous leur montrions qu’ils ne peuvent ni nous intimider, ni ébranler le moins du monde notre position de défenseurs de la vérité et de la justice, ni nous faire cesser de dénoncer, ne serait-ce qu’un instant, la perversité du système des fétiches. Laissez-les agir à leur guise. Je n’achèterai pas mon immunité en exprimant le regret d’avoir provoqué l’incinération des fétiches. Je n’éprouve aucun remords. C’est l’une des meilleures choses que j’ai faites de ma vie. Par la suite, des chamans du sud de l’Heluk firent diffuser cet avertissement :

– Il ne doit plus y avoir de baptêmes. Si d’autres Yali sont baptisés, nous lancerons une offensive !

Un certain nombre de croyants de Liligan – le village le plus proche de l’étranglement de l’Heluk, c’est-à-dire du lieu


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par lequel arriveraient des assaillants venant du Sud – annulèrent leur demande de baptême de peur d’être tués. Cinq autres remirent cependant leur vie entre les mains de Dieu et acceptèrent le baptême malgré les menaces. L’attaque n’eut pas lieu. Mais les chamans du sud de l’Heluk, se souvenant que Stan avait par deux fois marché vers l’est jusqu’à la vallée de la Seng et au-delà, envoyèrent ce message à leurs homologues de la région :

– Le duong aux yeux verts doit mourir ! Il a cessé de visiter nos villages depuis que nous l’avons blessé. Nous hésitons à l’attaquer dans sa propre région car le nombre de ses amis augmente régulièrement et il est peut-être plus élevé que nous le pensons. Il se peut que le duong s’introduise plus tard dans votre vallée. Si tel est le cas, ne manquez pas de le tuer. Mais souvenez-vous de ceci : il a la capacité étrange de guérir des blessures les plus mortelles ! Ne pensez pas que quelques flèches suffiront à le tuer. Vous devez utiliser autant de flèches qu’il y a de « roseaux dans un marais », sinon il se relèvera et partira à pied ! Les chamans de la Seng comprirent clairement le message.

Et ils se mirent à surveiller les sentiers dans l’attente du jour où Stan réapparaîtrait.

*** Pendant que les guerriers de la Seng patientaient, Aralek et d’autres chrétiens de Ninia constataient que, dans la direction opposée, l’Évangile était accueilli avec un enthousiasme auquel ils ne s’étaient pas attendus. Dans les vallées Wose, Kai et Soba, pas moins de trois cents villageois se réunirent en une fois pour écouter Aralek et ses amis proclamer l’Évangile. Stan se rendit plus tard dans cette région où il fut lui-même témoin de l’ardeur avec laquelle beaucoup répondaient au message chrétien. Concernant cette visite, il écrivit :

Il est impossible de décrire l’émotion que j’ai ressentie en voyant ces hommes, qui croupissaient autrefois dans le péché, écouter


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maintenant la Parole de Dieu avec empressement. De nombreux visages sont en train de perdre cet air sauvage, rusé, presque animal, qu’ils arboraient. Et il semble que commence à apparaître une réelle compréhension de la façon dont l’homme est sauvé.

Dans la vallée Soba, l’une des plus pittoresques de toutes les vallées des Snow Mountains, Stan découvrit une pente transformable en piste d’atterrissage. Il en fit part à ceux qui le soutenaient financièrement et il reçut rapidement des fonds qu’il utilisa pour commencer les travaux d’aménagement. Ensuite, encouragé par la réaction inattendue des gens de l’Ouest, il tourna à nouveau son attention vers l’Est. C’est là que la Seng, la Solo et d’autres vallées attendaient d’être conquises par l’Évangile du Christ. Stan soupesait les risques. Quatre ans plus tôt, en compagnie de Bruno, il avait pris une route menant à la vallée de la Seng en passant par le sud. Il savait que, depuis, cette voie avait été fermée par ses agresseurs. « Seul un groupe puissamment armé pourrait traverser cette zone en toute sécurité » observa-t-il. Et il n’avait nullement l’intention d’emmener un groupe puissamment armé prêcher l’Évangile.

Une deuxième route conduisait à la vallée de la Seng. Elle passait par un col de montagne situé au-delà du village de Yabi, près de l’extrémité nord de l’Heluk. Stan n’avait jamais emprunté ce col auparavant. La population qui vivait de l’autre côté avaitelle entendu parler du meurtre de Yekwara et de Bengwok et des blessures infligées à Stan ? Si oui, se rangerait-elle du côté des gens du sud de l’Heluk ou resterait-elle neutre ? Stan n’avait aucun moyen de le savoir. Il choisit finalement un troisième moyen, logiquement plus sûr, d’accéder aux vallées de l’Est. Il s’envolerait pour Korupoon, la nouvelle station missionnaire que Phil et Phyliss Masters avaient implantée dans la région des Kimyal, ce peuple semblable aux Pygmées. Ensuite, il prendrait à pied la direction de l’ouest, vers les vallées de la Solo et de la Seng. S’il rencontrait de l’hostilité engendrée par l’influence des gens du sud de l’Heluk, il reviendrait vers Korupoon.


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En août 1968, Stan écrivit à Phil Masters en mentionnant ses projets. Comme il l’espérait, Phil répondit qu’il souhaitait lui aussi explorer les vallées situées entre Korupoon et Ninia. Les deux hommes décidèrent ensemble de chercher des sites susceptibles d’être convertis en pistes d’atterrissage dans les vallées de la Seng et de la Solo, et d’étudier les variantes des langues tribales entre Ninia et Korupoon. La date de la nouvelle aventure fut fixée : mi-septembre 1968. À l’approche du départ, Stan appela : – Yemu !

Yemu était l’un des hommes que Stan avait baptisés près de deux ans plus tôt. – Aimerais-tu te joindre à Phil Masters et à moi pour un long voyage ? Yemu sourit :

– Où avez-vous l’intention d’aller ?

Nous volerons jusqu’à Korupoon, répondit Stan, et de là, nous marcherons jusqu’aux vallées de la Solo et de la Seng. Tu peux m’aider à enseigner l’Évangile aux gens de ces vallées. Et nous voulons mesurer des terrains pour établir de nouvelles pistes d’atterrissage. Un froncement de sourcils remplaça le sourire de Yemu.

– Je veux t’aider à enseigner l’Évangile, mon père, mais je ne pense pas que tu devrais aller jusqu’à la vallée de la Seng. Ses habitants ont des liens étroits avec ceux qui t’ont blessé.

Ce fut au tour de Stan de froncer les sourcils. Les gens du sud de l’Heluk limitaient ses mouvements depuis trop longtemps. Même si les habitants n’étaient pas d’accord, il était temps pour l’Évangile de jaillir à l’est, comme il avait jailli à l’ouest. « Celui qui se préoccupe trop du temps, avait écrit un jour un missionnaire nommé John Stam, ne moissonnera jamais rien ! »


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– Si tu as peur de nous accompagner, répliqua Stan, je trouverai quelqu’un d’autre !

Yemu redressa les épaules et, avec le courage qui caractérisait pratiquement tous les convertis de Stan, déclara : – Si tu es déterminé à y aller, j’irai avec vous !

*** Le mardi 17 septembre 1968, Stan et Pat, accompagnés de Rodney, Joy, Janet et Yemu, s’apprêtaient à s’envoler pour Korupoon où Pat et ses trois enfants prévoyaient de rendre visite à Phyliss Masters et à son fils Robbie pendant l’expédition de Stan et de Phil. Mais le mauvais temps les força à annuler le vol. Le lendemain, le pilote de la MAF, Clell Rogers, tenta à nouveau le voyage. Cette fois, il trouva une trouée dans les nuages au-dessus de la vallée Korupoon, il descendit alors en cercles au milieu d’impressionnantes parois montagneuses et atterrit sur la piste de cinq cents mètres de long que Phil et Bruno avaient creusée cinq ans plus tôt dans une pente reliant deux villages kimyal. Tandis que Pat et Phyliss renouaient connaissance, Phil présentait Stan à deux porteurs dani – Nigit et Degen – qu’il avait choisis parmi ses assistants de Korupoon. Les nombreux amis kimyal de Phil étaient trop petits pour pouvoir porter les sacs de vingt kilos que Stan et Phil avaient préparés. Ils avaient également trop peur de rencontrer d’éventuels ennemis dans les vallées inconnues pour se risquer aussi loin. Durant la première nuit, de fortes pluies s’abattirent sur la maison des Masters. L’averse se poursuivit après l’aurore et ne s’atténua qu’à midi. (Phil avait souvent constaté que la pluviométrie pouvait être de quarante-cinq centimètres par mois dans cette vallée aux parois abruptes qu’était Korupoon.) Après avoir joyeusement partagé le déjeuner, les deux familles joignirent leurs mains pour chanter Quel ami fidèle et tendre. Ensuite


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Stan et Phil embrassèrent leurs femmes et leurs enfants, se chargèrent de leurs sacs et aidèrent leurs porteurs à se préparer pour le voyage. Soudain ils se rendirent compte qu’ils avaient besoin d’un autre homme pour porter le matériel ajouté à la dernière minute. Un quatrième porteur, Dengan, proposa de se joindre au groupe. Phyliss et Pat observèrent d’une fenêtre de la cuisine Phil, Stan et les quatre assistants qui gravissaient une crête et disparaissaient à l’horizon. Depuis que Stan avait été blessé deux ans plus tôt, Pat se sentait assez mal à l’aise à chaque fois qu’il entreprenait une randonnée en montagne. Phyliss n’éprouvait quant à elle que peu d’inquiétude. Jamais au cours de ses nombreuses expéditions dans la région de Korupoon, Phil n’avait été sérieusement menacé par les membres des tribus. Dans un esprit de tranquille confiance, elle avait de toute façon appris à remettre à Dieu la sécurité de sa famille. Quoi qu’il arrive, Phil serait dans les mains du Seigneur.

*** Phil Jesse Masters était né le 9 avril 1932 à Sioux City, dans l’Iowa, et avait donc seize ans de moins que Stan. Ses parents étaient, comme les grands-parents paternels de Stan, des méthodistes très pieux. Et, comme Stan, Phil avait passé la majeure partie de son enfance dans une petite ferme. Hormis ces quelques similitudes, leurs passés respectifs n’auraient pu être plus différents.

Alors que Stan avait été exposé très jeune à l’athéisme, à l’alcoolisme, à la négligence, à la violence et à la peur, Phil avait grandi dans un univers protégé où la morale chrétienne était tellement présente que la suivre était pour lui aussi naturel que respirer. Pourtant il avait eu tout autant besoin que Stan de se convertir pour expérimenter pleinement la puissance des enseignements du Christ. L’événement qui changea la vie de Stan se produisit sous une tente au Mont Gibraltar. Phil, pour sa part, rencontra le Christ au milieu du gymnase d’un lycée. Pendant ses pénibles expéditions au fin fond de l’Irian Jaya, il lui arrivait de repenser à


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la série d’événements qui l’avait poussé à embrasser une carrière que la plupart des hommes auraient jugée très peu enviable.

Tout commença le jour où il assista au culte du Billy Sunday Tabernacle de Sioux City. Le pasteur Glee Lockwook projetait un film sur le travail missionnaire qui s’accomplissait dans quelque coin reculé de la terre. Le jeune fermier qu’était Phil fut choqué de voir que, dans certains pays, ses homologues utilisaient des charrues en bois tirées par des bœufs, ou de simples bâtons de bêchage, pour préparer une terre qui produisait tellement peu qu’en dépit de tous leurs efforts, les agriculteurs voyaient leurs enfants mourir de faim. Mes connaissances en agriculture doivent me permettre d’aider ces gens, pensa Phil. Après la réunion, il aborda le pasteur Lockwook avec ces mots : – Je veux devenir missionnaire agricole ! M. Lockwood sourit :

– Phil, avant que tu deviennes missionnaire agricole, assurons-nous que tu es chrétien !

Phil fut interloqué. Il s’était toujours considéré comme chrétien. Mais lorsque le pasteur Lockwood eut ouvert sa bible et se fut mis à compléter son enseignement, Phil commença à comprendre que grandir dans une famille chrétienne ne suffisait pas. Il lui fallait s’engager personnellement à suivre le Christ en le considérant comme son Sauveur et son Seigneur. À l’instant même, au beau milieu du gymnase, Phil inclina la tête et demanda au Christ de venir dans son cœur. Quand il quitta la salle de sports, il était devenu membre d’une nouvelle équipe, engagée dans un genre très particulier de compétition.

*** Comme le beau temps se maintenait, Stan et Phil décidèrent de traverser la fougueuse rivière Erok avant de gravir un chemin


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long de plus de trois cents mètres qui menait au village kimyal de Durum. Contrairement à Stan, Phil n’aimait pas la randonnée. Escalader les épouvantables versants abrupts des Snow Mountains était déjà éreintant pour des hommes à la forme physique optimale, mais pour Phil, l’exercice se révélait particulièrement éprouvant. Une anomalie congénitale avait empêché sa jambe gauche de grandir autant que la droite ; il lui était donc parfois difficile de garder l’équilibre dans certaines zones dangereuses. Néanmoins, Phil avançait à une allure étonnamment rapide. Il avait un physique mince et nerveux et – caractéristique bien plus importante – il était prêt à tout supporter pour que les tribus des Snow Mountains prennent part à l’éternité dans le Royaume de Dieu. Le deuxième jour, ils passèrent à gué la rivière Mavu et se hissèrent au sommet d’une autre haute chaîne de montagnes. Au niveau de la crête, le sentier avait été profondément creusé par le passage de milliers d’hommes. Transformé en tranchée au fil des siècles, il formait un tunnel sous une voûte constituée des racines entrelacées d’une forêt de persistants. Phil, Stan et leurs porteurs progressèrent accroupis pendant des kilomètres jusqu’à ce que, déjà éprouvée par les vingt kilos de leur sac à dos, leur colonne vertébrale menace de se rompre en deux. Quand ils purent enfin sortir du tunnel, ils allèrent se reposer à un endroit qui surplombait la vallée de la Solo au relief accidenté. Rien que pour le paysage, l’effort en vaudrait la peine, s’était souvent dit Phil, mais ce qui vaut surtout la peine, c’est de voir la beauté du Christ s’épanouir dans la vie d’hommes et de femmes qui n’avaient jamais entendu parler de lui auparavant !

Après s’être à nouveau étiré le dos, ils se remirent en route. Ils traversèrent de nombreux villages kimyal pendant qu’ils descendaient vers la rivière Solo. Les gens se montraient amicaux – autant qu’ils pouvaient l’être après le choc causé par la vue de ces étrangers à la peau blanche et aux cheveux raides. Les Kimyal de la Solo n’avaient pas vu d’homme blanc depuis le dernier voyage que Bruno et Phil avaient effectué cinq ans plus tôt pour aller construire la piste d’atterrissage de Korupoon.


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Au cours du trajet, les missionnaires prirent note des variations que présentait la langue kimyal d’un village à l’autre. Ils traversèrent la mugissante rivière Solo puis se remirent à grimper. La prochaine vallée dans laquelle ils entreraient – la Seng – se trouvait en territoire yali.

*** Si Stan n’a pu réaliser son rêve de poursuivre des études supérieures, Phil, en revanche, a étudié pendant trois ans au Westmar College de LeMans dans l’Iowa. C’est à cette époque qu’il a rencontré Phyliss Wills, une jolie brune encore lycéenne. Phil a ensuite changé d’établissement et s’est inscrit au Cornell College de Mount Vernon où il a obtenu une licence en philosophie. Pendant ce temps, Phyliss entrait à l’Université du Dakota du sud. Phil pouvait étudier encore plus longtemps mais il a préféré accepter un poste d’assistant-pasteur à Montmouth, dans l’Iowa. Phyliss et lui se sont mariés. Il a travaillé comme pasteur pendant deux ans tandis qu’elle enseignait dans une école.

Les jeunes époux Masters ont ensuite démissionné pour se rendre dans les prairies glaciales du Canada. Ils se sont inscrits comme étudiants dans un centre de formation missionnaire de premier plan, l’Institut biblique de la Prairie. Depuis l’ouverture de cette école en 1922, plus de deux mille de ses étudiants diplômés avaient rejoint le champ missionnaire aux quatre coins de la terre.

Phil et Phyliss se sont sentis particulièrement touchés par l’appel qu’avait un jour lancé un vétéran des missions chrétiennes, Ebenezer Vine. En tant que représentant de la branche nord-américaine de la Regions Beyond Missionary Union, M. Vine s’est rendu en 1955 sur ce campus stratégique du Canada pour faire part des nouvelles avancées de la RBMU dans les chaînes montagneuses du centre de l’Irian Jaya. Il a exhorté les étudiants à se porter volontaires pour endurer des épreuves et des privations presque inconcevables. Phil et Phyliss ont reçu de Dieu la grâce et le courage de proposer leur candidature.


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Lorsqu’il parvint au col menant à la Seng, Stan s’arrêta. Il revoyait le jour où, des années plus tôt, il avait laissé Bruno à leur campement situé beaucoup plus bas, pour grimper jusqu’à ce poste d’observation qui lui avait offert un premier aperçu de la vallée de la Solo. Mais aujourd’hui le temps manquait pour ce genre de méditation. Les missionnaires voulaient entrer en contact avec les Yali de la Seng avant la tombée de la nuit et la route qui menait à la première habitation était encore longue.

*** Physiquement, Phil était très différent de son rude collègue australien. Stan avait un visage taillé à coups de serpe alors que celui de Phil était lisse, sans rides. L’humour faisait presque toujours pétiller ses grands yeux bruns, si dissemblables des yeux d’aigle de Stan dont le regard froid semblait évaluer tout ce qu’il voyait. Phil était grand. Ses deux mètres et sa minceur le distinguaient nettement de Stan avec son corps de boxeur professionnel et son mètre soixante-seize. Mais, en raison de leur mode de vie, ni l’un ni l’autre n’avait le moindre kilo en trop. Leurs différences physiques étaient bien peu de choses comparées au contraste qu’offraient leurs personnalités. Stan exhibait ses principes comme des galons. Chez Phil, les mêmes principes étaient à l’œuvre sous une diplomatie désarmante. Stan polarisait tous les hommes qui l’entouraient : certains le critiquaient tandis que d’autres l’admiraient avec ferveur. Phil se faisait simplement des amis. Pour illustrer la façon calme dont Phil abordait les problèmes, le mieux est d’évoquer ses rapports avec Momas, un chef kimyal tapageur. Phil le surnommait « Superman » à cause de sa taille largement supérieure à la moyenne kimyal.

Lorsque Phil et Bruno eurent réussi à ouvrir la piste d’atterrissage de Korupoon, « Superman » estima qu’elle était assez longue et il planta délibérément des jardins en haut de la pente afin


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d’empêcher Phil d’agrandir la piste. Phil attendit pendant deux ans que Momas change d’avis puis il prolongea la piste en coopération avec lui. D’autres difficultés demeurèrent cependant. Phil écrivit un jour à Bruno :

« Superman » continue de faire une scène de temps à autre. Dernièrement, il a tiré quelques flèches sur l’une de ses femmes à quelques pas de notre maison. Ma première réaction était de sortir et d’avoir une confrontation avec lui. Mais le Seigneur m’a conseillé de le laisser régler le problème en son temps. Il est facile d’agir impulsivement dans ce genre de situation mais je suis sûr qu’ensuite on ne cesse plus jamais de souffrir des conséquences de son acte.

*** La soudaine apparition de Stan et Phil dans le premier village yali de la vallée de la Seng surprit les habitants. Poussant des cris sauvages, les guerriers enroulèrent autour de leur corps des mètres et des mètres de rotin et se ruèrent en tous sens pour récupérer leurs armes tandis que leurs femmes et leurs enfants s’engouffraient dans leurs homias. Ensuite, munis de tout leur équipement de guerre, ils se mirent en ligne et bandèrent leurs arcs. Espérant que l’attitude hostile des hommes s’adoucirait une fois qu’ils se seraient habitués à la présence d’étrangers, Stan et Phil poursuivirent leur chemin à la recherche d’un yogwa vide pour leurs quatre porteurs et d’un endroit pour dresser leur propre tente. Mais, à chaque fois qu’ils s’approchaient d’une habitation, un hurlement puissant et la menace des arcs tendus les obligeaient à reculer. Les guerriers les suivaient en effaçant leurs empreintes du sentier – un geste qui ne présageait rien de bon. Il sembla un moment que l’armée hostile était sur le point de lâcher une volée de flèches sur les voyageurs. Les membres de la fameuse expédition Archbold, qui avaient rencontré un problème similaire dans la vallée de la Balim trente ans plus tôt, avaient résolu la question en tirant des coups de feu sur deux guerriers


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dani. Stan disposait d’une méthode moins brutale pour éviter le drame, au moins provisoirement. Il ouvrit son sac et sortit trois petits pétards chinois. Quelques instants plus tard, une centaine de guerriers effarouchés et frénétiques se sauvaient en toute hâte pendant que les pétards éclataient au-dessus de leurs têtes – Un ! Deux ! Trois ! Ayant découvert un vieil homme qui vivait seul dans un yogwa isolé, Phil et Stan envoyèrent Yemu négocier le prix en sel d’un endroit où ses trois amis et lui-même pourraient dormir. Après être parvenu à un accord avec le vieillard terrorisé, Yemu fit signe à ses compagnons d’avancer. Stan et Phil plantèrent leur petite tente de deux places et passèrent la nuit là.

Le lendemain matin, ils allèrent inspecter une pente qui leur paraissait suffisamment longue pour servir de piste d’atterrissage. Mais, pendant qu’ils la mesuraient, des guerriers en colère arrivèrent de plusieurs villages des environs et leur ordonnèrent d’arrêter. Le terrain était trop petit de toute façon. Stan et Phil rangèrent leur décamètre et se préparèrent à lever le camp. C’était à partir de cet endroit qu’ils avaient prévu de retourner à Korupoon par la route empruntée à l’aller. Mais des guerriers yali se massaient le long de la piste qui menait au col et, de là, à la vallée de la Solo. Parviendraient-ils à traverser en toute sécurité ? Les guerriers s’enfuiraient-ils une seconde fois au bruit des pétards, même si l’explosion de la veille n’avait provoqué aucun dommage physique ?

Stan regarda à l’ouest, vers la haute paroi montagneuse qui cachait le sud de la vallée de l’Heluk. Passer par ce chemin équivaudrait à aller au-devant d’une mort certaine. Il restait une troisième possibilité : prendre la direction du nord, le long d’une piste qui suivait la rivière Seng à travers un long défilé étroit lequel entaillait le pic Lowa à sa base. Aucun homme blanc n’avait jamais pris cette route auparavant mais Stan savait que s’ils parvenaient à se frayer un passage à travers la gorge pour accéder à la cuvette nord de la vallée de la Seng, ils trouveraient ensuite un autre col qui les mènerait à l’Heluk au-dessous de Yabi et Balinga. Stan


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avait la certitude que, là-bas, lui et Phil pourraient compter sur un accueil chaleureux. De la fenêtre de sa salle de séjour à Ninia, Stan avait souvent observé ce col très élevé en se demandant ce qu’il y avait derrière. Les deux hommes prirent ensemble une décision, puis expliquèrent à leurs porteurs :

– Nous marcherons vers le nord en suivant la Seng jusqu’à sa source, près de l’arête principale des Snow Mountains. À partir de là, nous bifurquerons à l’est, dans la vallée de l’Heluk. Et ils se mirent en route. Peut-être même réussiraient-ils à trouver un terrain convenable pour une piste d’atterrissage au niveau de la cuvette supérieure de la Seng, au-delà du défilé. Et mieux encore : peut-être rencontreraient-ils dans la partie nord de la vallée de la Seng des habitants bien disposés envers les étrangers.

*** – Alors comme çà, ils se dirigent vers le Nord, dit Tio, l’un des chefs des guerriers qui, agglutinés sur les crêtes, regardaient passer le groupe de missionnaires.

– Si nous avions su qu’ils prendraient ce chemin, nous les aurions devancés pour préparer une embuscade. Maintenant nous allons devoir les suivre dans la gorge et attendre qu’une occasion se présente. Suivre la piste qui traversait la gorge était un exercice éreintant. Les montées et les descentes le long de pentes raides se succédaient à un rythme décourageant.

– On a l’impression de monter et de descendre plus que d’avancer, observa Phil en haletant.

Par endroits, les randonneurs se retrouvaient au bord d’escarpements vertigineux de plusieurs centaines de mètres au-dessus de la rivière Seng. Et à chaque tournant de la piste, lorsqu’ils regar-


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daient en arrière, ils voyaient les guerriers yali qui continuaient de les suivre en poussant des cris de guerre et en les harcelant.

– Ne vous faites pas de souci, finit par dire Stan. Ils n’ont pas l’air de transporter de nourriture et il ne leur est pas facile de lancer une attaque sur ces corniches étroites. Si nous arrivons à garder nos distances pendant encore quelques heures, ils auront faim. Comme il n’y a pas de village dans ce profond défilé pour leur permettre de se procurer à manger, ils seront obligés de rentrer chez eux. Demain matin – si les habitants du nord de la gorge sont sympathiques – nous aurons déjà fait un bon bout de chemin et nous serons en sécurité avant que ces gars puissent nous rattraper. – Toute perspective réjouissante est la bienvenue ! pensa Phil.

Mais, tout comme les porteurs, il sentait le danger augmenter à mesure qu’ils progressaient le long de cette zone inexplorée qu’était le cours supérieur de la Seng. Seul Stan paraissait totalement à l’aise. Finalement, une attaque se produisit.

À un endroit appelé Fumaha, la gorge s’élargissait, créant une petite vallée sur le côté. Les poursuivants saisirent leur chance. Ils s’élancèrent vers le haut de la colline puis descendirent la pente, leurs arcs bandés. – Ils vont nous tuer ! avertit Yemu.

Phil posa la main sur l’épaule de Yemu et lui dit :

– N’aie pas peur. Dieu est avec nous !

– Tu es comme Jésus dans le jardin de Gethsémané lorsqu’il réconfortait ses disciples, sourit Yemu, encouragé par l’attitude de Phil.

Stan ouvrit son sac et sortit trois nouveaux pétards ainsi qu’une boîte d’allumettes sèches. Pendant que les guerriers approchaient en criant, il alluma les pétards un à un et les lança dans les airs, au-dessus des assaillants. Lorsque les pétards éclatèrent, ce fut la débandade dans un vent de panique.


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Combien de fois cela pourra-t-il encore marcher ? se demanda Phil tandis que le petit groupe profitait du temps ainsi gagné pour gravir rapidement un escarpement où toute attaque serait impossible. Démoralisés et affamés, les guerriers de Tio, réagissant conformément à la prédiction de Stan, regagnèrent leurs villages dans le Sud. Une heure plus tard, les missionnaires émergeaient de la gorge. Ils contemplèrent en contrebas une arène en forme de cuvette appelée Wikboon. Au moins dix hameaux yali étaient nichés sur les corniches qui l’entouraient. Yemu se mordilla la lèvre. Nous laisseront-ils passer ? s’interrogea-t-il.

*** – Je n’arrive pas à le croire ! s’écria Nalimo, un Yali solidement charpenté qui demeurait à Wikboon.

Il regardait fixement les deux étrangers entièrement vêtus et leurs porteurs noirs descendre en file le long d’une corniche qui se trouvait en face de son jardin. Nalimo avait une façon très curieuse, typiquement yali, d’exprimer son étonnement. Il produisait un « pop » sonore dans son arrière-gorge. Mais quand il faisait ce bruit, les traits de son visage ne bougeaient pas – pas plus que sa mâchoire ou les muscles de son cou. À l’autre extrémité de la corniche, ses amis entendirent son exclamation et les claquements dans sa gorge. Ils arrivèrent en courant pour voir ce que Nalimo regardait.

– Des duongs ! murmura-t-il. Qui cela pourrait-il être à part des duongs ?

– Ne sommes-nous pas censés tuer tous les duongs qui passent par chez nous ? demanda un jeune homme.


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– Précisément, répondit Nalimo, et il dévala la pente en courant pour aller à la rencontre des étrangers dans un village appelé Sohopma.

Nalimo avait une feuille de tabac yali roulée derrière l’oreille. Pendant qu’il s’approchait de Stan et de Phil, il la prit entre ses doigts, l’alluma avec un tison trouvé dans le foyer d’un yogwa et en inhala la fumée. Ensuite, se glissant près de Stan, il le salua en yali et souffla une bouffée de tabac sur le côté.

Soudain tous les Yali réunis autour d’eux se crispèrent. L’avertissement reçu plusieurs mois plus tôt de la part des habitants du sud de l’Heluk leur revint en mémoire : « Si des duongs entrent dans votre vallée, ce sera pour jeter un sort sur vos maisons, vos jardins et vos porcs, puis pour détruire tous les objets sacrés de vos kembu-vams. Il n’y a qu’une chose à faire avec eux : tirer pour tuer ! » Pour les trois porteurs dani, le fait d’exhaler une bouffée de fumée du coin de la bouche ne signifiait rien. Mais Yemu, qui était lui-même yali, avait compris le sens de ce geste.

– Un message vient d’être transmis, dit-il en dani. Nous allons être tués. Nous devons essayer de quitter cet endroit. Comme ils remettaient leurs sacs sur le dos, Nalimo protesta :

– Je vous en prie, passez la nuit dans notre village ! Nous voulons faire des échanges avec vous avant que vous ne repreniez la route demain ! Dédaignant l’invitation de Nalimo, le groupe se dirigea vers le nord, en bifurquant vers la rivière Seng. – Quand allons-nous les tuer ? demanda quelqu’un.

– Prévenez tous les villages de Wikboon ! répondit Nalimo. Nous nous rassemblerons durant la nuit et nous les tuerons au point du jour. Un vieil homme nommé Mongul leva alors sa canne pointue vers Nalimo et croassa :


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– Comprends-tu ces êtres étranges, jeune homme ? Non ! Tu ne sais pas ce que tu fais ! Qui sait quels problèmes inconnus tu risques de nous attirer en les tuant ! C’est trop mystérieux pour nous. Laisse-les s’en aller sains et saufs !

Mais les jeunes défenseurs de Kembu eurent un sourire sarcastique avant de tourner le dos à Mongul. Les femmes, affolées par ce que les jeunes hommes s’apprêtaient à faire, commencèrent à gémir et à pleurer.

– Nous n’en voyons que deux ici ! Ils ont peut-être beaucoup d’amis qui viendront les venger ! Soyez prudents !

Les mêmes échanges d’opinions agitèrent les autres villages de la cuvette de Wikboon après que l’appel aux armes de Nalimo eut été transmis par des coureurs.

À Kibi, juste en face du village de Nalimo, de l’autre côté de la Seng, un vénérable ancien, Kusaho, plaidait avec éloquence en faveur des voyageurs :

– Quand nos amis de l’Heluk ont pensé qu’ils avaient tué l’un de ces hommes, il s’est remis sur pied et il est parti en marchant ! Il est protégé par des esprits puissants ! N’attisons pas la colère de ces êtres et de leurs esprits.

– Vous parlez tous comme des vieilles femmes ! répliquèrent les jeunes hommes. Les gens de l’Heluk n’ont pas réussi à le tuer mais nous, nous ferons le travail à fond. Attendez et vous verrez ! Kusaho soupira.

*** Stan et Phil traversèrent à toute vitesse un pont en rondins pour gagner la rive ouest de la Seng. Ils passèrent juste en dessous de Kibi où Kusaho retournait la terre de ses jardins de patates douces. Au-dessus du petit groupe de marcheurs dépourvus de protection, les hauts promontoires et les corniches des deux rives de la cuvette de Wikboon commençaient à devenir noirs de monde


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car des centaines de guerriers s’y assemblaient en vue d’une attaque. Bientôt un cri de défi chargé d’émotion se mit à résonner d’une corniche à l’autre, d’un hameau à l’autre : – Wataluluk ! Tuons-les !

Et sa réplique ne tarda pas :

– Bingiwariuk ! Tirons pour tuer !

Le mugissement de la rivière empêchait les missionnaires d’entendre les cris de guerre des combattants, ainsi que les paroles qui suivirent : – Quand nous les aurons tués, nous les mangerons !

Plusieurs centaines de mètres en dessous des jardins de Kusaho, les membres de l’expédition traversèrent à nouveau la rivière pour rejoindre la rive est. Ils rencontrèrent un vieil homme sympathique, trop sénile pour se préoccuper de la ferveur politicoreligieuse des jeunes hommes. Il accepta de vendre à Stan et à Phil quelques minuscules patates douces pour le dîner des porteurs. Il commençait à faire sombre et les six hommes étaient épuisés par la longue marche dans la gorge. Ils établirent leur camp à côté du yogwa du vieil homme. Pendant que Stan préparait le repas du soir, Phil sortait la radio portative du sac de son collègue, tendait le fil d’antenne entre deux arbres et, comme ils l’avaient fait presque chaque soir durant l’expédition, appela Phyliss à Korupoon, en franchissant plusieurs chaînes de montagnes grâce aux ondes.

Nous sommes à un endroit qui s’appelle Wikboon à l’extrémité nord de la vallée de la Seng, chérie. Nous avons décidé de faire ce détour pour nous rendre à Ninia plutôt que de repartir sur nos pas jusqu’à Korupoon. Nous…

Phil réfléchit. Devait-il évoquer les menaces de mort qu’ils recevaient depuis deux jours ? Les mentionner n’améliorerait en rien leur situation et ne ferait que plonger Phyliss, Pat et les enfants dans une angoisse inutile. Car, dans l’esprit de Phil comme dans celui de Stan, il y avait peu de doutes qu’ils ne survivent à cette


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épreuve et ne rejoignent la vallée de l’Heluk le lendemain, tout comme ils avaient survécu dans la vallée de la Seng malgré les menaces dont ils étaient l’objet depuis vingt-quatre heures. Aussi Phil déclara-t-il à Phyliss : – Tout va bien, mon cœur. Nous espérons atteindre Ninia demain en fin de soirée.

Pendant que le dîner cuisait, le nombre de guerriers et de prêtres de Kembu qui descendaient des villages de Wikboon ne cessait d’augmenter. Ils venaient reconnaître le site où campaient leurs futures victimes en préparation de l’attaque du lendemain matin. Stan déroula alors un poster qu’il utilisait fréquemment lors de voyages tels que celui-ci pour présenter l’Évangile. Il l’accrocha à une branche d’arbre en face des visages revêches des guerriers. Le dessin représentait un chemin dont les deux branches prenaient des directions opposées. L’un des sentiers, droit et étroit, menait à la gloire éternelle. L’entrée en était gardée par l’imposante croix du Christ. L’autre, large et sinueux, descendait jusqu’au rebord de la damnation. Un grand nombre de personnes flânaient joyeusement le long du large sentier avant de basculer par-dessus bord. Seules quelques personnes marchaient sur le sentier rectiligne. Chacune d’elles était reçue dans la gloire.

Avec l’aide de Yemu, Stan proclama le message transmis par le schéma à la foule qui ricanait. À l’instar des durs à cuire auxquels il avait prêché l’Évangile des années plus tôt dans les quartiers défavorisés de Sydney, les guerriers yali, hilares, se donnaient mutuellement des coups de coude et raillaient le prédicateur. Mais il existait une différence de taille : les durs à cuire de Sydney étaient généralement ivres. Ces Yali étaient parfaitement sobres. Soudain de fortes pluies balayèrent la gorge à partir du sud, chassant les hommes de la Seng vers leurs villages, et Phil et Stan jusqu’à leur tente. Yemu et les trois Dani trouvèrent refuge dans une grotte que le vieillard amical leur avait indiquée. Durant toute la nuit, la pluie fouetta la tente jusqu’à ce que l’eau passe en dessous de la toile. Stan et Phil se dégagèrent de leurs sacs de


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couchage et, sous l’averse, se mirent à creuser une tranchée autour de la tente.

Les six hommes prièrent ensuite pour que le voyage du lendemain se déroule sans problème. Mais Yemu réfléchissait en même temps à des mesures pratiques. Il pouvait s’enfuir par le haut de la vallée sous le couvert de la pluie et de l’obscurité puis passer le col avant que leurs ennemis puissent le traquer et le capturer. Ou il pouvait trouver refuge dans un osuwa local et bénéficier de l’immunité qu’il offrait. Mais la loyauté de Yemu envers les deux missionnaires compliquait sérieusement l’affaire. Il savait qu’ils ne voudraient pas lever le camp en pleine nuit, sous une pluie battante, pour tenter de suivre dans d’épaisses ténèbres une piste qu’aucun d’eux n’avait jamais empruntée auparavant. Une piste qui pouvait leur faire traverser des ponts branlants ou les mener le long de dangereux escarpements. Ils refuseraient cette solution même si elle pouvait leur sauver la vie ! Les convictions chrétiennes de Yemu ne lui permettaient pas d’abandonner ses amis et de se sauver pour assurer sa propre sécurité. Et même si Stan et Phil avaient su qu’il était possible de revendiquer la protection d’un lieu de refuge, ils auraient été réticents à tenter de s’évader avec l’aide des dieux qu’ils cherchaient à évincer !

En tout cas, décida Yemu, demain, lorsque nous passerons le premier pont (s’ils nous laissent aller jusque-là !), nous pourrons essayer de le couper après l’avoir traversé et nous échapper pendant qu’ils le réparent. Il leur faudra près d’une demi-journée pour remettre en état un pont sectionné !

Il existait quand même un problème : les deux missionnaires, zélés et confiants au plus haut point comme ils l’étaient, accepteraient-ils de couper un pont ? Il faut que, d’une façon ou d’une autre, je les persuade de le faire, conclut Yemu, et il s’endormit.

***


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Aux premières lueurs de l’aube, les guerriers de Kibi s’armèrent et se rassemblèrent pour lancer une attaque. Kusaho essaya une fois de plus de les retenir.

– Nous ne savons pas pourquoi ces étrangers sont venus au milieu de nous. Laissez-les en paix !

Une femme de Kibi enleva sa jupe de dessus et la posa en travers du chemin qui descendait vers le campement des missionnaires. C’était par ce moyen que les femmes yali montraient qu’elles désapprouvaient totalement l’entreprise dans laquelle les hommes allaient se lancer. Mais les guerriers se contentèrent de ramasser la jupe en roseau et de la jeter sur le côté avant de déferler vers le lieu de rendez-vous où ils devaient retrouver Nalimo et plusieurs centaines d’autres hommes en armes.

Ensemble ils avancèrent vers le haut de la vallée et encerclèrent Stan et Phil qui étaient en train de lever le camp. Nalimo prépara un signal :

– Quand je saluerai le plus petit des duongs et que je poserai ma main sur sa poitrine, vous lui tirerez brusquement des flèches dans le dos ! Quelques minutes plus tard, Nalimo trouva Stan en train de ranger ses affaires. Il était seul.

– Naray ! cria-t-il pour attirer son attention pendant que les autres guerriers se glissaient furtivement derrière lui.

– Naray ! répondit Stan joyeusement, heureux d’entendre un mot amical de la part d’une des personnes qui s’étaient montrées aussi renfrognées la veille.

Nalimo posa sa main sur la poitrine de Stan. Stan à son tour posa la main sur l’épaule de Nalimo en plongeant un regard innocent dans les yeux du guerrier. Nalimo vit les assassins en puissance tendre leurs arcs derrière Stan… puis se détourner, l’air hésitant. Nalimo se détourna lui aussi. Par la suite, il réprimanda ses amis :


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Les seigneurs de la terre

– Qu’est-ce qui vous a pris ? Pourquoi n’avez-vous pas tiré comme convenu ?

– On ne sait pas, répondirent-ils sans conviction. C’est bizarre mais ça ne semblait pas être le bon moment.

Stan et Phil chargèrent leurs sacs sur leurs épaules et prirent la route qui les conduirait à l’extrême nord de la vallée de la Seng. Deux ou trois cents guerriers armés se mirent en rangs derrière eux, en s’invectivant bruyamment. Quinze minutes plus tard, le petit groupe aperçut un pont. Yemu poussa un soupir de soulagement. Il tenait à la main une hache.

– C’est maintenant ! dit-il à Phil et à Stan en dani. Lorsque nous aurons passé le pont, je le détacherai de la rive. S’ils m’envoient des flèches pendant que je le coupe, lancez un « boum » pour les effrayer et les faire fuir !

Stan et Phil discutèrent de cette proposition en anglais puis Phil communiqua leur décision à Yemu :

– Non, Yemu, nous laisserons le pont tel qu’il est. Nous pensons que les gens de cette vallée ont peur de nous tuer parce que très peu parmi eux ont déjà vu des personnes telles que nous auparavant. Mais si nous détruisons leur pont, ils se mettront en colère et auront peut-être envie de tuer le prochain voyageur qui nous ressemblera.

L’estomac de Yemu se noua d’inquiétude. Ça n’est plus qu’une question de temps maintenant, songea-t-il. Il poussa un profond soupir. Ils traversèrent le pont et le laissèrent intact. La foule de guerriers de Wikboon leur emboîta le pas, en file indienne.

C’est aussi bien comme ça, disait Nalimo. Si nous les avions tués plus tôt, leurs esprits seraient restés près de nos maisons et ils seraient devenus plus dangereux pour nous morts que vivants. Nous attendrons jusqu’à ce qu’ils se soient enfoncés dans la forêt. À ce moment-là, leurs esprits ne pourront pas retrouver le chemin de nos jardins et de nos villages.


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Il y avait plus de vérité dans ces paroles que Nalimo ne pouvait l’imaginer : l’influence de certains hommes grandit en effet à leur mort.

À un endroit de la piste, Stan et Phil rencontrèrent Kusaho. C’était un homme plutôt petit et timide, pas un leader énergique et imposant comme Nalimo. Tremblant en présence de ces deux étrangers à la peau bizarre, Kusaho leur offrit humblement quelques-unes de ses plus grosses patates douces pour le voyage. C’était pour lui une manière de dire qu’il n’approuvait pas la tuerie qui aurait bientôt lieu. Inconscient de la signification de ce cadeau, Stan et Phil, impatients d’atteindre Ninia avant la nuit, le remercièrent rapidement et lui donnèrent quelques cuillerées de sel. Ils pressèrent ensuite le pas sans se rendre compte de l’angoisse qui déchirait l’âme de Kusaho. Lorsque le groupe de meurtriers passa à côté de lui, le vieil homme leur lança un dernier avertissement :

– Je leur ai donné des patates douces en signe d’amitié. Ne gâchez pas ce geste par votre haine et votre soif de sang ! Laissezles partir !

– Si nous ne les tuons pas, rétorquèrent Nalimo et ses compagnons, ils reviendront un jour, détruiront nos objets sacrés et ce sera notre perte. Que diras-tu alors, Kusaho ? Quelques hommes moins déterminés rebroussèrent chemin néanmoins, à cause des mises en garde répétées de Kusaho.

Une heure et demie après avoir quitté leur ultime campement, Phil et Stan dépassèrent les dernières habitations du nord de la Seng. Levant les yeux vers l’ouest, Stan aperçut, cent mètres audessus d’eux, un col de trois kilomètres.

– Du haut de ce col, nous pourrons presque voir la piste d’atterrissage de Ninia, déclara-t-il aux Dani pour les encourager.

Tout le monde accéléra le pas, bien que le terrain soit devenu extrêmement accidenté. L’armée de Yali n’était plus en vue. Peut-


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être ont-ils renoncé, pensa Yemu. Peut-être sont-ils tous repartis chez eux !

Mais l’instant d’après, un puissant cri de guerre résonna quelque part dans la forêt derrière eux, et le cœur de Yemu se serra. Ça y est ! se dit-il.

Les voyageurs étaient en train de traverser un immense affleurement, une plage de cailloux appelée Yendoal. Les Yali qui tentaient de franchir la crête principale des Snow Mountains avaient l’habitude de dormir au sec, en dessous des rochers en saillie de Yendoal, avant de grimper au-dessus de la limite des arbres où il n’y avait pas de bois pour allumer un feu.

– Dépêche-toi, mon père, implora Yemu. Je crains qu’ils ne nous tuent à présent !

– Non, Yemu. Je resterai derrière. Avance et va aider Phil à garder la cadence, répliqua Stan calmement.

Il sait, pensa Yemu. Il a entendu le hurlement lui aussi, et il sait que, maintenant, ils ont réellement l’intention de tuer ! Mais Yemu resta avec Stan. Les trois Dani étaient partis devant avec Phil.

Après Yendoal, la rivière devenait de moins en moins profonde. Son lit était large et pierreux. Ils pataugèrent dans l’eau sur une centaine de mètres puis se retrouvèrent sur une plage de graviers. Au-delà de la plage, la piste quittait la rivière et montait droit vers le col. Encore six cents mètres à gravir et ils y parviendraient, et ils seraient alors en route vers la sécurité. Mais le cri de guerre retentit à nouveau, beaucoup plus près cette fois.

Tout à coup, les ennemis arrivèrent en pataugeant dans la rivière, leurs arcs levés bien haut. D’autres dévalèrent les pentes de la forêt, leur spirale en rotin ballottant et cliquetant autour de leur taille. Stan et Yemu se tenaient à l’extrémité la plus basse de la plage de graviers, et ils leur faisaient face. Phil était seul, à l’autre extrémité, à cinquante mètres de là. Les trois Dani attendaient, trente mètres plus loin que Phil. Tandis que tous les compagnons


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de Stan regardaient en arrière, horrifiés, ils le virent lever son bâton, l’air déterminé, face à la horde de Wikboon. – Yemu ! Laisse-moi ! cria-t-il par-dessus son épaule.

Il gardait son bâton levé, non pas pour frapper mais pour former une barrière contre la marée de guerriers qui déferlait vers eux. t-il.

– Vous tous, faites demi-tour et rentrez chez vous ! ordonna-

Un prêtre de Kembu, Bereway, se glissa derrière Stan et tira une flèche à bout portant en dessous de son bras droit levé. Un autre prêtre, Bunu, lança une flèche à lame de bambou dans le dos de Stan, juste en dessous de son épaule droite.

Yemu hurlait à présent en leur demandant d’arrêter. À mesure que les flèches pénétraient dans sa chair, Stan les extirpait les unes après les autres, les brisait en deux et les jetait. Des douzaines de projectiles lui parvenaient de tous côtés. Il continua de les arracher, de les casser et de les laisser tomber à ses pieds jusqu’à ce qu’il soit dépassé par le nombre. Nalimo arriva sur les lieux après qu’une trentaine de flèches se furent fichées dans le corps de Stan.

Comment peut-il tenir debout aussi longtemps ? se demandat-il, le souffle coupé. Pourquoi ne tombe-t-il pas ? N’importe lequel d’entre nous serait tombé depuis longtemps ! Une flèche d’un autre genre transperça alors le cœur du guerrier : la peur ! Peut-être est-il immortel ? Le visage habituellement impassible de Nalimo exprima une soudaine émotion. À cause de cette émotion, expliquera-t-il plus tard, il ne tira pas de flèche dans le corps de Stan. Stan faisait face à ses ennemis, solidement campé sur ses jambes et immobile, ne sursautant que lorsqu’un nouveau coup l’atteignait. Yemu courut jusqu’à l’endroit où Phil se tenait seul. L’âme au supplice, ils regardèrent ensemble l’agonie de Stan. Comme une bonne cinquantaine de guerriers se détachaient du groupe principal pour s’approcher d’eux, Phil poussa Yemu der-


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rière lui et, sans un mot, lui fit signe de courir. Phil semblait à peine remarquer les combattants qui l’encerclaient. Ses yeux étaient rivés sur Stan.

Cinquante flèches… Soixante ! Du sang jaillissait en filets rouges de ses nombreuses blessures mais Stan continuait de tenir bon. Nalimo vit qu’il n’était pas seul à avoir peur. L’attaque avait commencé dans l’hilarité mais à présent, les guerriers tiraient leurs flèches avec un désespoir proche de la panique car Stan refusait de tomber. Kusaho avait peut-être raison ! Ils commettaient peutêtre un crime monstrueux contre le monde surnaturel au lieu de le défendre comme ils en avaient eu l’intention. – Tombe ! criaient-ils à Stan. Meurs !

C’était presque une supplique : s’il te plaît, meurs !

*** Yemu n’entendit pas Phil dire le moindre mot aux guerriers lorsqu’ils pointèrent leurs flèches vers lui. Phil n’essaya ni de s’enfuir, ni de lutter. Il avait déjà affronté le danger à maintes reprises mais jamais une mort certaine. Mais, s’il avait besoin d’un exemple, Stan venait de lui montrer comment faire face. Après cela, il était difficile de faire preuve d’un courage encore plus grand.

Là encore ce fut Bereway qui tira la première flèche. Et, pour faire tomber Phil, il fallut presque autant de flèches que pour Stan. Yemu et les trois Dani attendirent jusqu’à ce qu’ils soient sûrs que Phil était trop sérieusement blessé pour survivre. Puis ils laissèrent tomber leurs sacs et se sauvèrent à toutes jambes, certains que les tueurs les poursuivraient dès que Phil serait mort.

Une pensée torturait Yemu : s’ils nous tuent aussi, il ne restera personne pour raconter à leurs veuves ce qu’il s’est passé ou leur dire où ils sont tombés !


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Les poumons mis à rude épreuve par la raréfaction de l’air, les quatre hommes parvinrent à un embranchement de la piste ascendante. Aucun d’eux ne s’était jamais rendu dans cette partie de la vallée de la Seng. Quel sentier les conduirait au col proche de la vallée de l’Heluk ? Une épaisse forêt obscurcissait les parois des montagnes qui se dressaient devant eux. Tous quatre avaient perdu le sens de l’orientation pendant leur fuite éperdue. La piste de droite semblait la plus empruntée. Quel que soit l’endroit où elle menait, les fuyards désespérés pourraient au moins y avancer plus vite que sur l’autre ! Ils se précipitèrent donc à droite. Ils n’entendaient plus les cris des assassins mais cela ne les rassurait pas pour autant. La colline était abrupte et si leurs éventuels poursuivants pouvaient manquer de souffle pour crier, ils auraient néanmoins assez de force pour tuer s’ils se tenaient suffisamment près. Dengan, le plus frêle des trois Dani et celui qui s’était joint à l’expédition à la dernière minute, se laissa progressivement distancer par les autres et il finit par les perdre de vue. Durant tout le voyage, il avait été gêné par une blessure au pied. L’air commençait à se rafraîchir à mesure qu’ils pénétraient dans la forêt alpine, moussue et dense. Un peu plus haut, ils se retrouvèrent au cœur d’un nuage.

Yemu commençait lui aussi à perdre du terrain derrière Degen et Nigit, les deux Dani les plus rapides et les plus solidement charpentés. Quelques heures plus tard, sûrs que les Yali ne les pourchasseraient pas sur une aussi longue distance, Degen et Nigit s’arrêtèrent dans une grotte sur le bord du sentier pour attendre Yemu et Dengan.

*** Sur les lieux de la tuerie, après que les deux missionnaires furent tombés sur la plage de cailloux, les Yali traînèrent leurs


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corps martyrisés à l’écart des pierres et les placèrent dans la forêt, chacun dans une niche dont la voûte était constituée de branches. Quelqu’un tendit à Bunu la hache en acier. La levant au-dessus de sa tête, Bunu déclara à ses compagnons entortillés dans leurs tiges en rotin :

– Vous voyez, ce qu’on nous avait rapporté était vrai ! Ces hommes s’accrochent à la vie de façon surnaturelle. Frères, si nous partons en les laissant allongés là, je les soupçonne de pouvoir se relever et de reprendre leur voyage. Et si cela arrive… Les yeux de Bunu s’étrécirent et il poursuivit d’une voix grave :

– … notre peuple tout entier croira au message dont ils sont porteurs !

Le sens des propos de Bunu était clair. Les tueurs se sentirent piégés. À présent qu’ils s’étaient engagés dans cette aventure, il fallait qu’ils en assurent la réussite ! Sinon les wene melalek, leurs kembu-vams et les dokwi-vams, leurs osuwa et même les fêtes sacrées de kwalu et de morowal disparaîtraient ! Les hommes brûleraient les amulettes et les fétiches consacrés aux esprits et couperaient leurs cheveux courts ! Et ils se laveraient le corps ! Les femmes et les enfants non initiés participeraient à égalité avec les hommes aux nouvelles cérémonies sacrées, comme cela se pratiquait déjà à Ninia ! – Non ! crièrent Bunu et d’autres guerriers, emplis d’une rage indicible. Il ne faut pas que cela arrive !

Bien que les Yali ne soient pas des chasseurs de têtes, Bunu, poussé par la peur, décapita Stan et Phil. N’étant pas encore satisfaits, les assassins déshabillèrent les deux corps et les coupèrent méthodiquement en morceaux. Ensuite, ils dispersèrent des bouts d’os dans la forêt pour rendre leur résurrection plus difficile.

Dès le départ, Nalimo et ses amis avaient prévu une fête cannibale à l’issue de la tuerie. À présent, un nombre croissant de participants commençaient à s’opposer à cette idée. Les can-


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nibales mangent la chair de leurs victimes dans le but d’accroître leur propre force vitale mais dévorer la chair d’êtres aussi étranges que ceux-là produirait peut-être des effets tout à fait différents !

Stan en particulier avait manifesté de mystérieux pouvoirs quand il avait été blessé la première fois et cela s’était reproduit pendant les dernières minutes de sa vie à Yendoal.

– Qu’allons-nous faire alors ? demanda quelqu’un. Les laisser pourrir ici ? Ou préparer un feu et les incinérer ?

– Non, répondit un autre. Si nous les laissons ici, même après les avoir réduits en cendres, ils risquent de ressusciter pendant la nuit et de nous filer entre les doigts ! Transportons-les jusqu’au yogwa de Kusaho qui se trouve au pied de la montagne et attendons une nuit. Si au matin ils n’ont pas ressuscité, je pense que nous pourrons être sûrs que leur chair est simplement humaine et nous pourrons alors les manger sans danger.

Les jeunes hommes pulvérisèrent la radio, tailladèrent la tente de Stan et s’emparèrent du contenu des sacs laissés par Yemu et les Dani. Ensuite, plusieurs des meurtriers prirent des morceaux des deux cadavres puis partirent en une procession macabre sur le sentier qui les ramenait chez eux – un homme portait une main, un autre un pied, un autre un genou ou une épaule. Quelques-uns restèrent sur place pour accomplir une dernière tâche. Près de deux cents flèches ensanglantées et cassées gisaient sur la plage de Yendoal. La plupart étaient éparpillées au bord de l’eau et risquaient d’être emportées par la prochaine crue. Cela gâcherait la possibilité de les utiliser comme mémorial rappelant le grand événement de ce jour. Les derniers Yali à quitter les lieux rassemblèrent soigneusement toutes ces flèches et les ajoutèrent aux projectiles brisés qui se trouvaient dans les niches feuillues où les deux victimes avaient été dépecées. Personne ne s’inquiéta de poursuivre Yemu et les trois Dani.

Au milieu de l’après-midi, le groupe de tueurs parvint au yogwa de rechange de Kusaho, au pied de la paroi montagneuse. Solennellement, ils placèrent leurs trophées mutilés sur une éta-


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gère qui courait le long du mur extérieur de la maison, juste en dessous du toit. – Voilà ! dit quelqu’un d’une voix tendue. Laissons-les ici jusqu’au matin. Ensuite nous verrons.

Les guerriers se retournèrent et prirent le chemin du village le plus proche où ils comptaient passer la nuit. Pendant ce temps, des coureurs s’élançaient vers tous les villages de la cuvette de Wikboon pour annoncer :

– Les duongs sont morts ! Venez demain en début de matinée au yogwa de Kusaho, au pied de la montagne, pour la procession finale et le festin que nous ferons ensuite avec leur chair. Le festin aura lieu dans le village de Sengambut !

La plupart des gens de Wikboon se réjouirent de la réalisation de cet acte atroce. D’autres prévinrent que des conséquences désastreuses ne tarderaient pas à en découler et ils commencèrent à observer le ciel et les montagnes à l’affût du premier signe indiquant l’accomplissement de leurs prédictions. Kusaho inclina la tête avec tristesse à l’annonce de la nouvelle. Il se retrouvait maintenant isolé parmi les habitants de Kibi. Seules quelques femmes s’étaient rangées de son côté lors de sa vaine tentative de défense des duongs. – Vous étiez venus en paix, vous les êtres étranges issus d’un autre monde, médita-t-il à voix haute. Et mon peuple vous a tués. Je crains à présent que nous souffrions à cause de ce que nous avons fait. Comme j’aurais voulu vous accueillir dans mon principal yogwa, vous nourrir, vous héberger et vous demander quel but mystérieux vous poursuiviez en venant dans notre territoire yali ! Tout ce que j’ai pu faire, c’est vous donner mes patates douces les plus grosses avant que vous ne mouriez, et abriter vos restes sous un toit que j’avais fait de mes propres mains !

Sidérés par l’éloquence de Kusaho, la plupart des hommes qui partageaient son yogwa se turent. Lorsque d’autres se moquèrent de Kusaho, ils leur dirent :


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– Laissez-le tranquille ! Quelque chose de spécial lui arrive – quelque chose que nous ne comprenons pas.

À la tombée de la nuit, Kusaho sortit de son yogwa et traversa avec raideur le village. À chaque fois qu’il passait devant un homia, il appelait les femmes et les enfants :

– N’allez pas à Sengambut demain. Ne regardez pas la chair des duongs de peur d’être tentés de dire dans votre cœur : « Nos jeunes hommes ont remporté une grande victoire ! » Ils ont fait quelque chose de mal. Je vais essayer de les empêcher de manger cette chair.

*** Quelque part en dessous de l’arête principale des Snow Mountains, qui culminait à trois mille cinq cents mètres, Nigit et Degen se blottissaient l’un contre l’autre dans leur triste grotte solitaire. Nus, épuisés, affamés et accablés par l’assassinat de leurs deux amis, ils envisageaient la sinistre possibilité de mourir gelés avant le matin. Si Dengan et Yemu réussissaient à les rattraper, au moins ils seraient quatre à se serrer les uns contre les autres pour tenter de se réchauffer. Mais la nuit commençait à tomber et Dengan et Yemu n’étaient toujours pas apparus.

Le lendemain, au lever du soleil, des centaines de Yali, hommes et adolescents, se dirigèrent en foule vers le haut de la vallée, là où se dressait le yogwa de Kusaho. Leur incertitude prit fin lorsque, profondément soulagés, ils virent que les restes des deux victimes se trouvaient toujours sur l’étagère fixée sous l’avanttoit du logement circulaire. Exultant d’avoir remporté pareille victoire, ils formèrent un grand cercle sur un terrain verdoyant situé à proximité. Ils tournèrent en rond en chantant d’une voix gutturale, et en jurant d’infliger la même sanction à tous les duongs qui oseraient pénétrer dans leur vallée. Ils emportèrent ensuite les morceaux des corps de Stan et de Phil vers le bas de la vallée, à Sengambut, où des fosses de cuisson avaient été creusées. Mais,


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alors que les hommes commençaient à allumer les feux pour faire chauffer les pierres, Kusaho arriva à grandes enjambées et, se plaçant au milieu de l’assemblée, cria : – Attendez !

Avec son corps frêle, maigre, et ses traits finement ciselés, empreints de sensibilité, Kusaho n’était pas un personnage imposant au sein de son peuple. Pas plus qu’il n’avait une réputation de bravoure selon les critères yali. En période de conflit, il semblait se soucier plus d’ouvrir des négociations que de tirer profit d’un avantage militaire. Cela provoquait du dégoût et de la gêne, même chez ses amis les plus proches.

– Depuis le commencement du monde, s’écria-t-il, nous, les Yali, avons mangé de la chair humaine, mais seulement la chair de gens qui avaient tué et mangé des membres de notre parenté. Par conséquent, permettez-moi de vous demander ceci : avezvous jamais entendu dire qu’un duong avait mangé la chair d’un Yali ? Un murmure chargé de réponses négatives parcourut l’assemblée.

– Alors, qu’êtes-vous donc en train de faire ? ! demanda-til indigné. Quelque chose que nos ancêtres ne nous ont jamais enseigné ! Qui pensez-vous être ?

La remarque fit mouche. Même les plus affamés des cannibales ne surent comment contrer l’argument de Kusaho. Les têtes des féroces guerriers s’inclinèrent avec soumission.

– À présent, vous, les jeunes, apportez du bois de chauffage ici et construisez un bûcher funéraire ! ordonna Kusaho dont les yeux, habituellement doux, lançaient des éclairs. Nous allons donner à ces deux étrangers une crémation décente. L’assemblée approuva.

***


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Au lever du jour, affaiblis par le manque de sommeil, le froid et la faim, Nigit et Degan clignèrent des yeux, se détachèrent l’un de l’autre et se remirent sur pied. Sortant en titubant de la grotte, ils contemplèrent, hébétés, le panorama le plus vaste qu’il leur ait jamais été donné de voir. Les nuages avaient déserté l’ensemble des chaînes de montagnes, révélant un paysage incomparable où les montagnes se comptaient par centaines. À l’horizon, une étendue de plaines d’un bleu profond se fondait dans l’infini. Il n’y avait toujours aucun signe de Yemu ou de Dengan.

– Devrions-nous rebrousser chemin pour tenter de les retrouver ? se demandèrent-ils.

« Non » fut la réponse. Yemu et Dengan sauraient comment survivre. Pendant ce temps, eux-mêmes devaient essayer de regagner Ninia pour faire savoir à Pat et Phyliss que leurs maris étaient morts. Degen et Nigit ignoraient totalement qu’ils faisaient fausse route. Le col menant à la vallée de l’Heluk était situé bien plus au sud. Ils se remirent en route à l’aveuglette, en reprenant la piste qui les conduisait vers l’arête principale des Snow Mountains.

– Grimpons jusqu’au sommet, proposa Degen. De là-haut, nous verrons peut-être Ninia.

Ils gravirent péniblement des parois calcaires nues avant d’atteindre la crête la plus élevée du massif. Ils regardèrent alors vers le bas.

– Ce doit être Ninia ! s’exclama Nigit en pointant le doigt vers une piste d’atterrissage située plusieurs centaines de mètres en dessous d’eux. À côté d’elle, un groupe de maisons aux toits luisants lançait des éclats de lumière. Il s’agissait en fait de l’avant-poste d’une mission où demeuraient Ziegfried Zollner et une équipe de missionnaires allemands qui travaillaient parmi les clans yali habitant au nord de l’arête principale. Degan et Nigit reprirent courage et se mirent à descendre tant bien que mal la face nord de la chaîne de montagnes.


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Ce matin-là, à Korupoon, le petit Rodney Dale voulait grimper jusqu’aux cascades qui dévalaient la paroi montagneuse face à la station. Pat prépara alors un déjeuner à emporter et tous deux se mirent en route. Pendant ce temps, Phyliss organisait un piquenique au bord de l’étang de pêche de Phil pour les petites Joy et Janet Dale et son fils Robbie. Pat et Rodney revinrent de leur promenade à treize heures trente. – As-tu eu des nouvelles par radio ? demanda Pat. – Rien pour l’instant, répondit Phyliss.

Le visage des deux femmes reflétait l’inquiétude. Stan et Phil avaient promis d’appeler dès qu’ils seraient parvenus à Ninia, mais ils ne les avaient toujours pas contactées. L’émetteur de Ninia était peut-être en panne ou la batterie à plat. Pat retourna travailler à ce qui l’occupait depuis le départ de Stan et Phil : la saisie sur stencil de l’Évangile de Marc en yali que Stan venait d’achever. Une demi-heure plus tard, un appel se fit entendre :

– Karubaga ! Ici Ziegfried Zollner appelant d’Angeruk. J’ai des nouvelles importantes pour vous !

Tandis que Phyliss abandonnait ses tâches ménagères pour écouter, David Martin de la RBMU répondait de Karubaga : – Allez-y, Ziegfried. Nous vous écoutons. La voix de Ziegfried était tendue.

– David ! Deux Dani presque épuisés viennent tout juste d’arriver dans notre station. Je ne comprends pas le dani mais, d’après leurs gestes, il me semble qu’ils disent que Stan Dale et Phil Masters ont été abattus quelque part au sud de l’arête principale. Ils sont à côté de moi. Je vais approcher le micro de leurs lèvres pendant qu’ils répètent leur histoire pour vous. – Pat ! appela Phyliss.

Pat laissa sa machine à écrire pour rejoindre Phyliss près de la radio.


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Au cours des minutes qui suivirent, la voix gutturale et rapide de Degen fut transportée par les ondes, interrompue de temps à autre par quelques brèves questions posées en dani par David Martin. Depuis qu’elle avait quitté Karubaga des années plus tôt, Phyliss avait perdu une partie de ses connaissances en dani mais un mot dont elle se souvenait parfaitement revenait sans cesse de manière inquiétante dans les propos de Degen : wakerak [touché]. Phyliss et Pat prièrent silencieusement que Dieu leur accorde la force de supporter la traduction complète de ce récit lorsqu’elle leur parviendrait. Elles n’eurent pas à attendre longtemps.

– Phyliss et Pat, dit la voix de David avec compassion, je suis désolé d’avoir à vous transmettre un rapport émanant de deux des porteurs de Stan et Phil, selon lequel vos maris auraient été attaqués sur la piste de la vallée de la Seng hier matin, aux alentours de dix heures. D’après le compte-rendu des deux porteurs, je déduis qu’il y a peu d’espoir que Phil ou Stan ait pu survivre. Je suis désolé. Avec la coopération de la MAF, nous allons procéder immédiatement à des recherches dans la région. – Seigneur, pria Pat tandis que des larmes jaillissaient de ses yeux, j’espère que tu l’as fait entrer à la maison rapidement. J’espère qu’il n’a pas souffert à nouveau comme lorsqu’il avait été blessé. À travers ses larmes, elle dit à Phyliss :

– Oh Phyliss, j’espère que tu ne m’en voudras pas pour la mort de Phil !

– Pat, une telle pensée ne me viendrait jamais à l’esprit ! répliqua Phyliss, en prenant son amie dans ses bras. Phil avait ses propres convictions et je sais qu’il avait le sentiment que Dieu voulait qu’il y aille. Dieu dirige toutes choses, Pat. Nous ne devons pas accorder trop de crédit aux simples causes humaines. De plus, il se peut que Phil et Stan ne soient que blessés. Ils sont peut-être en vie quelque part, attendant qu’on leur vienne en aide. Je ne perds pas encore espoir. Phyliss se détourna au souvenir des derniers moments passés avec Phil. Quand il m’a embrassée pour me dire au revoir,


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se rappelait-elle, la douceur particulière de cet instant est restée longtemps gravée en moi. Elle pria alors : « Seigneur, si c’était là le dernier moment que Phil et moi partagions sur terre, merci de l’avoir rendu aussi mémorable ».

*** Frank Clark, le compatriote australien de Stan, était le responsable local de la RBMU cette année-là. Avec son collègue hollandais Jac Teeuwen, Frank s’envola à bord d’un Cessna de la MAF pour se rendre directement à Angeruk, où il prit Degen et Nigit qui s’étaient entre-temps rassasiés de patates douces après plus de vingt-quatre heures de jeûne. Décollant d’Angeruk, le pilote Paul Pontier survola l’arête que les deux porteurs avaient franchie au petit matin.

– Je ne peux pas traverser les nuages ! lâcha-t-il après avoir décrit des cercles pendant plusieurs minutes.

Pontier appela Ninia par radio et fit part du drame à Luliap qui était responsable de la radio de la station.

– Oh Stan, tu étais comme mon père, sanglota Luliap lorsque la conversation fut achevée. La nouvelle de la mort de Stan et de Phil se répandit rapidement parmi les Yali de l’Heluk. À l’écoute du rapport, le vieil Andeng, Hulu et d’autres prêtres de Kembu, qui avaient été autrefois les ennemis jurés de Stan, se mirent à pleurer.

À dix-huit heures, ce même jour, un nouvel appel parvint d’Angeruk :

– Yemu est arrivé ! Il est fatigué, trempé et affaibli par la faim, mais sinon il n’a rien ! Malheureusement, Yemu n’a aucune idée de ce qui est arrivé à Dengan, le quatrième porteur.

***


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Le lendemain matin, la nouvelle fut transmise à un petit groupe chargé d’études géologiques, à cinquante kilomètres du lieu du massacre, dans les Star Mountains de Papouasie-NouvelleGuinée.

– Hamilton ! appela le répartiteur des hélicoptères à travers une pluie battante. Deux missionnaires ont été pris dans une embuscade de l’autre côté de la frontière avec l’Irian Jaya. Leurs amis demandent l’assistance d’un hélicoptère. Décollez dès que vous pouvez.

Décoller sous cette pluie ? marmonna Bob Hamilton pour lui-même. Mon hélico ne vole pas sous l’eau ! Après avoir vérifié qu’il n’y avait pas de scorpion dans ses chaussures, il les enfila puis, traînant les pieds, il sortit affronter le temps infect typique de la Nouvelle-Guinée. Hamilton se dirigea vers Kawagit où il avait rendez-vous avec un pilote de la MAF qui le guiderait jusqu’au lieu de l’embuscade. Lorsqu’il fut prêt à décoller de Kawagit, la pluie se calma. « Voyez-vous, aimait à dire Hamilton à ses amis, par moments le ciel est un peu difficile à trouver dans ces montagnes ». Plus tard, Hamilton écrivit :

Lorsque l’homme de la rue imagine un missionnaire, il voit quelqu’un de l’époque coloniale ou un acteur des années vingt tel que Walter Huston dans Rain. Mais le fait est que les missionnaires sont bien présents ici et maintenant, occupés à enseigner des cantiques à des gars qui ont des bâtons dans le nez. C’est ce que faisaient Stan Dale et Phil Masters durant l’été 1968. Et je me retrouvais en train de survoler les montagnes déchiquetées et les enchevêtrements de la forêt tropicale pour tenter de les localiser – ou ce qu’il en restait. Tout le monde a entendu parler des habitants des îles des mers du Sud, beaux et souriants, avec des fleurs dans les cheveux. Mais, croyez-moi, ces membres des tribus des Snow Mountains sont différents. Ils ont une attitude hostile et sont cannibales… Ils ne conçoivent pas l’existence d’un Dieu tel que le Tout-Puissant auquel nous pensons. Ils adorent des fétiches. Un fétiche peut être


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Les seigneurs de la terre n’importe quoi, un morceau de graisse de porc séché comme une petite pierre grossièrement taillée… Quand les tribus partent en guerre – et c’est leur unique sport – les vainqueurs font un festin de victoire, avec les perdants comme plat de résistance. Imaginez-vous en train de prêcher à ce genre d’individus, en leur enseignant à aimer leurs ennemis et à tendre la joue gauche. C’est pourquoi je dis que ces missionnaires doivent être cinglés, et je déteste devoir m’envoler pour le pays des cannibales afin de les en sortir. En même temps, ils doivent être les plus courageux des hommes et avoir la foi la plus grande que l’on puisse trouver sur terre, et c’est pour ça que je les aiderai à chaque fois qu’on me le demandera !

*** Guidé par le pilote de la MAF, Hamilton se dirigea vers la vallée de l’Heluk et posa son hélicoptère à côté de la piste d’atterrissage de Ninia. « Quand je l’ai vu, j’ai souhaité bonne chance au pilote de la MAF pour l’atterrissage. Comment voulez-vous poser un Cessna 185 sur un terrain de cent mètres de long, pentu et cabossé ? Et en haut de la pente, bien sûr, comme il a fini par le faire. On mérite tous l’argent qu’on gagne là-bas ».

Loin de là, à Sentani, sur la côte nord de l’Irian Jaya, un ami de la famille Masters annonçait à Crissie, treize ans, Curt, onze ans, et Rebecca, neuf ans, que leur père était « porté disparu et supposé mort ». Les enfants eurent de la peine à imaginer que quelqu’un – même des cannibales yali – ait pu user de violence envers leur père. Comme le dit Curt à travers ses larmes : « De toute sa vie, mon papa n’a jamais fait de mal à personne ».

*** Avec un Degen effrayé pour lui indiquer le chemin, Hamilton traversa bruyamment un col. Il descendit rapidement dans l’épouvantable amas confus de crêtes de la vallée de la Seng. Il fallut


Dans la cuvette de Wikboon

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quelques minutes à Degen pour se repérer – tout semblait tellement différent vu du ciel.

– Là ! s’exclama-t-il finalement, c’est là que nous avons passé notre dernière nuit.

Hamilton atterrit près de l’endroit désigné et laissa Degen, Frank Clarke et un lieutenant indonésien lourdement armé seuls dans la vallée hostile. Puis il revint dix minutes plus tard avec Jac Teeuwen et deux autres soldats.

Durant plusieurs minutes, les membres du groupe se tinrent en cercle, de dos les uns par rapport aux autres, pour scruter les versants des collines qui les entouraient. Pendant qu’ils regardaient, les crêtes se couvraient les unes après les autres de centaines d’hommes armés. Le groupe remonta alors la vallée, à la recherche de signes qui leur permettraient de découvrir les dépouilles de Stan et de Phil.

Haut dans le ciel, Paul Pontier, le pilote de la MAF, assurait une couverture aérienne dans un aéronef. Paul restait en contact radio permanent avec les hommes de l’hélicoptère grâce à un petit émetteur radio avec ligne de visée.

Hamilton transporta le groupe de recherche juste au-dessus de la limite des arbres afin qu’ils repèrent des signes de la tuerie : morceaux de vêtements déchirés, taches de sang sur les rochers ou flèches cassées. Ils trouvèrent ces trois éléments – et plus encore – sur une plage qui apparut soudain sous le ventre de l’hélicoptère. Degen eut un mouvement de recul horrifié lorsque lui revint en mémoire le souvenir de la scène à laquelle il avait assisté sur cette funeste plage. Dans l’hélicoptère, Bob fut épouvanté par le spectacle qui s’offrait à ses yeux. Des centaines de flèches brisées et entrecroisées gisaient dans deux niches boisées près de la plage. Un émetteur radio cassé, des sacs et une tente lacérés, des ustensiles de cuisine écrasés, deux chemises dont l’imprimé « à pois » était le résultat de la perforation du tissu par des flèches, ainsi que des feuilles de papier déchirées – de la poésie écrite par Stan – étaient éparpillés comme si une violente tornade avait balayé la


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Les seigneurs de la terre

zone. Ensuite Hamilton vit des marques brun foncé sur toute la plage : des marques de sang séché.

L’équipe de recherche retourna bientôt à l’hélicoptère en portant de petits fragments de vertèbres humaines, un os maxillaire et quelques dents plombées. Tout espoir ténu de retrouver Stan ou Phil vivants était à présent anéanti. Et il n’y avait toujours pas la moindre trace de Dengan, le porteur manquant.

En moins d’une heure, Hamilton avait ramené tous les membres de l’équipe sains et saufs à Ninia. Ensuite, j’ai quitté ces affreuses Snow Mountains pour regagner mon camp de base. La couverture nuageuse était plus dense que d’habitude et je prenais de plus en plus de hauteur pour essayer de passer au-dessus. Je commençais à me sentir somnolent et, pendant un instant, j’ai cru que je n’allais pas y arriver. Mais les nuages se sont finalement écartés et j’ai pu rentrer sans encombre. S’ils ne s’étaient pas écartés, j’aurais percuté un arbre et j’aurais été tué. Mais ma mort aurait eu dix fois moins d’importance [que celle de Stan Dale et Phil Masters]. C’est la raison pour laquelle je voulais raconter toute cette histoire… Pour que quelqu’un le sache, là, dans le monde 14.

14

Toutes les citations de Bob Hamilton reprises dans ce chapitre sont tirées d’un article intitulé « Cannibal ! » [Cannibale !], écrit par Tom McMorrow et Jim Anderson, Argosy, février 1971, p. 34-39.


Quatrième partie

Triomphe au-delà de la barrière


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Chapitre 18

Fusillade dans la vallée de la Seng À mesure que la nouvelle de la mort de Phil et de Stan se répandait aux quatre coins du monde chrétien par le biais du courrier, des télégrammes, des journaux et de la radio, des messages de condoléances de plus en plus nombreux parvenaient à Pat et à Phyliss. Des dizaines de milliers de gens de différents pays commencèrent à prier pour la « tribu yali » – des gens qui, sans cette tragédie, n’auraient jamais connu l’existence de cette ethnie. La vallée de la Seng devint soudain la vallée pour laquelle on priait le plus dans le monde. « Maintenant, enfin, prédisaient certains, le peuple yali, avec autant de prières concentrées sur lui, ne devrait plus résister longtemps à l’Évangile du Christ. Il faudra que quelque chose cède ».

Au même moment, dans les vallées de l’Heluk et de la Balim, d’Angeruk au nord des Snow Mountains et de zones encore plus lointaines situées dans les plaines marécageuses au sud des montagnes, une rumeur enflait : les guerriers de Wikboon, jubilant d’avoir réussi à tuer Phil et Stan, mettaient à présent au défi les peuples voisins de suivre leur exemple et de tuer tous les duongs à leur portée – y compris ceux qui s’appelaient eux-mêmes le gouvernement.


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Les seigneurs de la terre

Les deux duongs que nous avons supprimés portaient des pistolets, affirmaient-ils en faisant peut-être allusion aux pétards de Stan, mais grâce à la sorcellerie, nous nous sommes rendus invulnérables à leurs balles. Nous avons éloigné l’hélicoptère en tirant sur lui des flèches qui l’ont effrayé ! Vous pouvez en faire autant !

Les rapports plus détaillés qui arrivaient au quartier général du gouvernement à Wamena, dans la vallée de la Balim, avaient une connotation sinistre : Les chamans de Wikboon ont fait sécher et ont conservé des petits morceaux des doigts de Phil Masters et Stan Dale. Ils les envoient en guise de gages à Angeruk, dans le sud de l’Heluk, ainsi que dans la Balim. Chaque clan qui accepte l’un de ces gages promet ce faisant de se joindre à un soulèvement général contre tous les étrangers. Ces gages leur garantissent l’immunité face aux armes à feu.

Au cours des dix années précédentes, les gouvernements civils hollandais puis indonésien, ainsi que les unités de police, avaient utilisé la force pour réprimer les accès de violence au sein des clans yali et dani en guerre. Effrayés par l’apparition de pistolets, la plupart des clans dani et yali avaient cessé de se battre. Mais la promesse d’une invulnérabilité surnaturelle face au pouvoir des fusils pouvait facilement encourager la reprise des hostilités. L’inquiétude se fit de plus en plus vive au sein des autorités civiles, militaires et policières indonésiennes.

– Si nous n’envoyons pas de patrouille dans la vallée de la Seng pour punir les instigateurs de la rébellion annoncée, déclara le plus haut fonctionnaire en poste à Wamena, cette rébellion pourrait bien se produire. Pour prévenir cette tragédie, j’ai pris des dispositions afin qu’une patrouille se rende sur place et appréhende au moins quelques-uns des meurtriers des deux missionnaires, et qu’elle persuade les autres de ne pas soulever la population des vallées voisines.


Fusillade dans la vallée de la Seng

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Régler le problème parut encore plus urgent lorsqu’un jour, au petit matin, Ziegfried Zollner, le missionnaire d’Angeruk, appela Wamena par radio pour annoncer :

– Il paraît que des agitateurs de la vallée de la Seng sont actuellement parmi les villageois de la région. Ils organiseraient une attaque contre notre mission et également contre la nouvelle antenne gouvernementale. Des policiers arrivèrent par avion à Angeruk et fouillèrent les villages yali locaux. Mais ils ne trouvèrent personne qui soit visiblement originaire de la Seng.

Était-ce une fausse rumeur ou les gens d’Angeruk avaient-ils comploté pour cacher à la police des hommes venant de la vallée de la Seng ? Quoi qu’il en soit, six soldats, sept policiers, un officier territorial et quarante porteurs se rassemblèrent à Ninia le 25 octobre 1968 – soit exactement un mois après l’assassinat de Phil et Stan – pour pacifier, par la force si nécessaire, le peuple yali de la vallée de la Seng.

Deux autres personnes se joignirent à cette patrouille : Frank Clarke, le responsable sur le terrain de la RBMU, et moi en tant qu’adjoint de Frank.

La décision d’accompagner la patrouille n’avait pas été facile à prendre. J’étais à Kamur, l’avant-poste de la RBMU dans les plaines marécageuses de Sawi, à environ cent cinquante kilomètres au sud de la vallée de l’Heluk lorsque Frank me contacta par radio pour m’expliquer la situation difficile dans laquelle il se trouvait :

– Don, le gouvernement nous a invités à envoyer des missionnaires comme observateurs avec la patrouille. Si nous l’accompagnons et qu’elle tue des Yali, nous risquons, en tant que missionnaires, d’être associés au massacre. Cependant, si un missionnaire est présent au moment critique de la prise de contact, je pense qu’il pourra empêcher de manière diplomatique les policiers


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à la gâchette facile de recourir inutilement à la violence. De plus, si l’occasion se présente, le missionnaire pourra jouer le rôle d’arbitre au cours de négociations de paix. C’est pour ces raisons que j’ai décidé d’accompagner la patrouille. J’espère que ma décision s’avérera être la bonne. J’étais d’accord avec lui. L’Histoire rapporte qu’à maintes reprises, des batailles terriblement regrettables ont eu lieu parce qu’il n’y avait pas d’arbitre bien disposé envers les deux parties. Frank poursuivit en m’expliquant qu’il n’avait travaillé qu’en dani et qu’il connaissait peu l’indonésien. Il fallait qu’une personne capable de communiquer avec les fonctionnaires dans leur propre langue accompagne la patrouille. Il souligna que la mission pouvait être très dangereuse. Cependant, comme Frank s’était déjà engagé à participer au déplacement, et puisqu’une communication efficace serait nécessaire quand des décisions vitales devraient être prises, j’acceptai d’y aller aussi. Quelques jours plus tard, j’embrassais ma femme et mes fils et je m’envolais pour Ninia. C’est alors que Ziegfried Zollner appela Ninia pour nous faire part d’une nouvelle inquiétante : une multitude de guerriers était en train de traverser les Snow Mountains pour se joindre aux habitants de Wikboon.

Le 27 octobre à midi, nous sommes parvenus au sommet du col que Stan et Phil avaient essayé d’atteindre en venant de la direction opposée. Tandis que nous commencions à descendre vers la vallée de la Seng dans un brouillard compact et sous la bruine, à une altitude de trois mille mètres, une pensée me traversa l’esprit : Pauvre Dengan ! Se peut-il qu’il ait survécu jusqu’à aujourd’hui sans vêtement ni abri pour se protéger de ce froid glacial et de cette humidité ? Les chances de retrouver un jour Dengan vivant – ou même mort – étaient à présent bien minces, mais nous étions toujours à la recherche des traces qu’il aurait pu laisser.


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Au même moment, Frank et moi remarquions que notre expédition risquait elle aussi de perdre un Dengan en chemin. Les sept policiers de l’Irian Jaya et les soldats les plus expérimentés marchaient en tête à vive allure – était-ce poussés par l’envie de parvenir rapidement dans les zones plus chaudes du fond de la vallée ou par le désir de provoquer un combat avec les guerriers de Wikboon, je n’aurais su le dire, mais j’avais le sentiment que ces deux raisons étaient impliquées.

Les soldats restants, gelés jusqu’à la moelle, étaient largement à la traîne. Frank, moi-même et la plupart des porteurs nous trouvions quelque part au milieu, avec peu d’armes pour faire face à une éventuelle embuscade. Nos porteurs, sans autre vêtement que leurs étuis péniens, étaient à présent tellement frigorifiés que nous craignions d’avoir bientôt à soigner une série de pneumonies en plus de devoir ouvrir l’œil pour éviter de tomber dans un guet-apens. Nous avons allumé un feu et nous nous sommes blottis tout autour. Baignant dans cette chaleur, nous avons attendu l’arrivée des retardataires. Nous avons ensuite poursuivi notre descente et soudain, horrifiés, nous sommes tombés sur la scène de dévastation qui englobait les deux niches remplies de flèches, près de la plage de Yendoal. De fortes pluies avaient depuis longtemps effacé toute trace de sang mais les flèches brisées, les morceaux d’os et les débris éparpillés suffisaient à nous bouleverser – comme l’avaient espéré les tueurs.

Je me suis d’abord agenouillé au milieu des flèches, à l’endroit où Phil avait été couché, et j’ai pris une de ses chaussures de marche usées. Les Yali n’avaient pas su comment ôter leurs lacets. Ils les avaient simplement tailladées pour les ôter de ses pieds. Je me souvenais du jour où Phil, dans les locaux de notre congrès, avait plaidé en faveur d’une extension aux vallées sauvages situées au-delà de Ninia, des terres réclamées pour le Christ. Je me souvenais du jour où il avait embrassé Phyliss pour lui dire au revoir et était parti avec l’équipe de Dani qu’il s’était constituée. Il avait agité la main joyeusement à l’adresse des quatre cents Dani


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en pleurs au bord de la piste d’atterrissage de Karubaga, l’air de dire : « Séchez vos larmes, bien-aimés. Vous avez l’Évangile. Eux ne l’ont pas ».

Ça avait été une décision lourde de conséquences. Phil aurait dit qu’elle en valait la peine même si l’Église du Christ ne devait jamais s’implanter ici. Pour la magnificence du Christ, le simple fait d’avoir tenté cette ouverture était un privilège qui valait plus que la vie même. Je parcourus une cinquantaine de mètres jusqu’à une tonnelle presque identique à la première. Une centaine de flèches étaient pointées en direction de l’endroit où Stan était mort. Cette vision déchirait le cœur. Mon esprit s’évada vers le passé pour revivre ma première conversation avec Stan. Nous marchions ensemble, face au vent, sur le versant d’une colline au-dessus de Karubaga.

– Stan, lui avais-je lancé, j’ai entendu dire que tu avais en mémoire une collection impressionnante de merveilleux poèmes. Récite-moi s’il te plaît celui qui a, plus que tout autre, modelé ta vie.

Stan était resté silencieux un instant. Puis il s’était retourné et, me regardant, s’était mis à réciter « Si » avec une intensité stupéfiante. Après une nouvelle pause, il m’avait dit :

– Mais permets-moi d’ajouter quelque chose, Don. Je suis parvenu à un point où les mots, aussi beaux soient-ils, me laissent de marbre. Tout ce que je veux, c’est la réalité de la connaissance du Christ.

Profites-en, Stan, murmurai-je sur le sol où il avait été tué. Profite pleinement de cette réalité. À jamais. Frank, les soldats, les porteurs et moi-même sommes repartis. Nous avions tous plus chaud à présent mais nous étions exténués après être montés jusqu’au sommet d’une montagne qui culminait à mille mètres, puis en être redescendus sur l’autre versant.


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Nous n’avions pas emporté de tentes et avons donc été soulagés de découvrir, juste après la plage de Yendoal, une gigantesque saillie rocheuse, utilisée normalement comme abri nocturne par les chasseurs yali.

Tôt le lendemain matin, nous avons retrouvé le gros de la troupe qui campait au pied de la paroi montagneuse dans le yogwa de Kusaho (que nous ne connaissions cependant pas encore). Jusque-là personne n’était entré en contact avec les habitants de Wikboon. Savaient-ils que nous étions là ?

Nous avons poursuivi notre route vers le bas de la vallée. Des guerriers avertis de notre passage auraient pu nous tendre un traquenard à plusieurs endroits mais aucune attaque ne se produisit. Puis soudain, je les vis !

– Regarde ! ai-je crié à mon compagnon le plus proche. Làhaut !

Des « fourmis » grouillaient quatre cents mètres au-dessus de nos têtes. Même à cette distance, nous pouvions les voir sauter en l’air, en devenant de plus en plus frénétiques. Nous savions qu’ils allaient attaquer ; cela ne faisait aucun doute. Ils attaqueraient en croyant que leurs pouvoirs magiques les protégeraient de nos armes. Tout ce que nous ignorions, c’était à quel moment, à quel endroit et avec combien d’hommes.

Frank et moi nous sommes mis à prier : « Seigneur, rendsnous capables, d’une manière ou d’une autre, de sauver la vie de beaucoup d’hommes qui, sans cela, vont être tués ».

Nous étions à ce moment-là déployés et parfaitement visibles – cinquante-six hommes au total. Nous espérions donner l’impression d’être plus nombreux. Un militaire de carrière prénommé Fritz continua d’avancer, armé d’une mitraillette. Nous l’avons soudain entendu tirer des coups de feu incroyablement sonores dont l’écho se répercutait d’une montagne à l’autre. Avait-il rencontré d’autres combattants yali au fond de la vallée ? Je me frayai un chemin à travers un bosquet et je vis Fritz en train de pointer


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son arme vers une petite colline sur l’autre berge de la rivière. Des flèches étaient logées dans le sol autour de lui.

– Trois hommes avec des peintures de guerre, me dit-il en indonésien. Ils ont essayé de m’abattre du haut de cette colline. Apparemment les coups de feu tirés par Fritz les avaient dispersés dans la forêt.

Près de là, nous avons passé un pont – celui que Yemu avait voulu sectionner pour tenter de sauver la vie de Phil et de Stan. La traversée nous prit plus d’une demi-heure car elle se faisait un homme à la fois et certains parmi nous, qui n’avaient pas le sens de l’équilibre, mirent plus d’une minute pour atteindre l’autre rive sans tomber. De l’autre côté du pont se dressait un village – Sengambut – où les Yali avaient prévu au départ de manger la chair de Stan et de Phil. Frank se pencha et ramassa quelque chose de blanc dans les cendres d’un ancien feu de grande dimension. Cela ressemblait à un morceau de crâne humain. Nous nous sommes regardés d’un air grave et avons suivi la patrouille qui continuait de descendre dans la vallée. La piste que le commandant avait choisie grimpait le long d’une colline abrupte, couverte d’herbe. Durant le trajet, Degen et Nigit désignèrent un point très loin en dessous de nous, de l’autre côté de la rivière Seng.

– C’est là que nous avons passé notre dernière nuit, avant les événements, dirent-ils.

Sans sommation, une volée de flèches passa au-dessus de nous et se ficha en tremblant dans l’herbe qui bordait le chemin. Nous nous sommes plaqués contre le flanc de la colline. Nous avons levé les yeux mais nos assaillants étaient totalement hors de vue et ils profitaient de l’avantage de la hauteur pour décocher leurs projectiles sans s’exposer à une riposte. Ensuite des pierres de la taille d’un ballon de football arrivèrent sur nous dans un bruit fracassant. Nous avons continué


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d’avancer sur l’étroit sentier en esquivant les flèches et les pierres. L’un de nos porteurs, un Yali de Ninia assez âgé, poussa un cri. Frank regarda autour de lui et aperçut l’homme en train d’arracher une flèche plantée dans le bas de son dos. Au beau milieu de la piste, alors que d’autres flèches risquaient de l’atteindre, Frank prit une seringue et fit une injection de pénicilline au blessé. En Nouvelle-Guinée, les blessures causées par des flèches avaient tendance à s’infecter, ce qui pouvait être plus mortel que les blessures elles-mêmes. Frank s’assura que la dose d’antibiotique était suffisante. L’homme, sans plus de soutien, se montra aussitôt capable de progresser au même rythme que l’ensemble de la patrouille. Notre piste suivait une courbe de la montagne qui nous exposait à la vue de pratiquement tous les villages de la cuvette de Wikboon. Et en face de chaque village, des hommes tournaient en rond et dansaient, apparemment en signe de défi. Seigneur, permets qu’ils restent répartis en petits groupes, priai-je. S’ils se rassemblent pour nous attaquer en masse, les mitrailleuses les faucheront comme l’herbe. Ce que nous ignorions, c’était que, dans chaque village, des hommes et des femmes qui s’étaient opposés au meurtre de Phil et de Stan, adressaient à présent des reproches aux assassins. – Vous voyez ce que vous nous avez apporté ! D’abord tous ces êtres célestes qui vont et viennent dans notre vallée et maintenant cette armée à pied qui se rend dans nos villages en vomissant le feu et le tonnerre !

– Peu importe ! rétorquaient les guerriers. Le tonnerre que le duong de Ninia nous a lancé n’a blessé personne. Et ce sera la même chose pour celui-ci ! Son seul but est de nous faire peur, mais nous sommes invulnérables !

Ils étaient néanmoins terrifiés : le tonnerre qu’ils avaient entendu en provenance de Sengambut était bien plus bruyant que le petit claquement qu’avait produit Stan.


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Les jets de pierres avaient cessé. La patrouille approchait maintenant d’une saillie dans la montagne. Trois guerriers yali incroyablement courageux apparaissaient par intermittence au sommet de ce promontoire et tiraient des flèches vers le bas avant de reculer pour se cacher. Nous supposions qu’ils étaient en train de tester leur immunité à l’égard des « bâtons de tonnerre ». S’ils mourraient en défendant cette corniche, les autres sauraient qu’ils devaient rester hors de portée des tirs. En revanche, s’ils n’étaient pas blessés, les autres pourraient attaquer en toute confiance. Les soldats et les policiers savaient qu’à cette étape, il était important de montrer la puissance des armes modernes. En visant soigneusement, douze d’entre eux ouvrirent le feu à chaque fois que l’un des trois guerriers regardait par-dessus le promontoire et lançait une flèche. Deux membres de la patrouille avancèrent droit sur la corniche, leurs armes prêtes à servir. À la dernière minute, les trois guerriers, perturbés, si ce n’est éraflés, par les balles, battirent en retraite pour se mettre à l’abri. Le soupir de soulagement de Frank fit écho au mien. La patrouille grimpa alors jusqu’au sommet de la crête. Nous étions à présent devant Kibi, le village de Kusaho. Ce dernier, que nous ne connaissions toujours pas, avait ordonné l’évacuation du hameau.

– Vous qui nous avez apporté ces problèmes, vous pouvez fuir vous mettre à l’abri ! J’affronterai seul les duongs et j’essaierai de sauver notre village. Partez !

Tandis qu’un flot d’hommes, de femmes et d’enfants gravissait le flanc de la montagne en guidant ou en portant des bébés et des cochons, Kusaho, tremblant de la tête aux pieds, se retourna et fit face à la patrouille campée sur la rive opposée d’un profond canyon large de trois cents mètres. – Je reste avec toi, dit une voix près de lui. C’était Hunumu, un ami.


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Tenant son arc et ses flèches levés au-dessus de sa tête, Kusaho se mit à courir de long en large au bord du canyon, en criant :

– Ô hommes qui circulez dans le ciel ! Hommes qui remplissez notre vallée de tonnerre ! Ne nous détruisez pas ! J’ai offert un porc à votre wururu [hélicoptère] quand il est venu chercher vos deux amis ! Je vais vous offrir un deuxième porc ! Ne détruisez pas mon peuple ! De même, Hunumu criait :

– Ne nous détruisez pas ! Que vos balles soient déviées !

Si les paroles des deux anciens exprimaient un dé