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Autobiographie


Décidé à tuer


BLF Europe • Rue de Maubeuge 59164 Marpent • France


Édition originale publiée en langue anglaise sous le titre : Revolutionary Love Première édition © 1983 African Enterprise Deuxième édition © 2001 African Enterprise P. O. Box 727 • Monrovia • CA 91017 • USA Édition en langue française : Décidé à tuer • Stephen Lungu et Anne Coomes © 2010 BLF Europe • Rue de Maubeuge • 59164 Marpent • France Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés. Traduction : Madeleine Jeanneret et Emmanuelle Gaudin Couverture et mise en page : BLF Europe • Rue de Maubeuge 59164 Marpent • France • www.blfeurope.com Imprimé dans l’Union européenne Les citations bibliques sont tirées de La Nouvelle Version Segond Révisée (Bible à la Colombe) © 1978 Société Biblique Française. Avec permission. ISBN 978-2-910246-80-8 Dépôt légal 2e trimestre 2010 Index Dewey (CDD) : 276.89 Mots-clés : 1. Église. Afrique. 2. Conversion. 3. Mission.


Chapitre 1

Un triste foyer Couché dans un grand lit en désordre, j’observais ma mère qui buvait de la bière. Tenant le pot de ses deux mains, sa tête noire renversée en arrière, elle savourait chaque gorgée. Finalement, elle soupira de contentement, posa la chope sur le sol et s’essuya les lèvres et le menton avec le bras. Avec un « oh » de satisfaction, elle remit le pot dans sa cachette, sous le lit, en le poussant adroitement du pied. J’eus alors un accès de toux et crachai sur le couvre-lit à fleurs. J’essayai d’étouffer le bruit en mettant mon poing sale dans ma bouche. Ma mère m’en voulait de tousser tellement. Elle se plaignait à mes tantes de ce que j’étais maladif. Ce jour-là, la douleur dans ma poitrine était très vive. En ouvrant les yeux, je vis son regard chargé d’une affection exaspérée. Elle allait toujours mieux après avoir bu de la bière. lade.

– Ah ! Stephen, que vais-je faire de toi ? Tu es toujours ma-

Elle semblait moins fâchée que d’habitude – à cause de la bière. 5


Décidé à tuer – Maman ! Elle s’allongea et j’en profitai pour me blottir contre son corps chaud. Elle était petite et très foncée de peau. Je la trouvais belle. Nous étions en 1946. Highfield, faubourg réservé aux Noirs de la ville de Salisbury, en Rhodésie, était un endroit calme, mais très pauvre. Maman caressait mon front fiévreux. – Mais où est ton père ? Je n’ai pas d’argent pour t’emmener à l’hôpital. Nous n’avions pas vu mon père depuis plusieurs jours et maman n’était pas tranquille. Quand papa, qui travaillait à Salisbury comme réparateur de téléphones, ne rentrait pas le soir, maman se fâchait contre mon petit frère John et moi. Le lendemain, elle allait travailler dans les champs en grommelant et en nous frappant pour la moindre peccadille tandis que nous jouions auprès des femmes. Curieusement, lorsque papa revenait enfin, maman l’accueillait sans joie. Elle se tenait à la porte, bras croisés sur son opulente poitrine, le visage plus noir encore à cause de sa colère. Je t’aime, maman. Ne pouvons-nous pas être heureux ensemble ? Telle était la pensée du garçonnet de quatre ans que j’étais, trop petit pour l’exprimer en paroles. J’aimais sa présence quand elle avait eu sa ration de bière. C’étaient des moments paisibles, pleins de rêveries. Elle se tenait tranquille et j’osais m’approcher d’elle. Parfois, je recevais même une caresse. Au crépuscule, si court en Afrique, les femmes de Highfield rentraient les poules et allaient chercher les enfants et les maris – ces derniers souvent en vain d’ailleurs. Elles faisaient la cuisine en plein air et les hommes s’assemblaient pour boire de la bière pendant que le soleil se couchait au-dessus des huttes couvertes de tôle ondulée ou de chaume. 6


Un triste foyer

Ce même soir, maman se leva et alluma une lampe à huile, puis s’affaira autour de ses casseroles. Les chauves-souris voletaient… Soudain on entendit des pas. Le chien d’un voisin aboya. Maman se raidit et écouta avec attention. Puis elle se précipita dans la chambre à coucher et se rinça la bouche avec un peu d’eau. Je toussai douloureusement. – Maman, dis-je en tendant les bras. D’un regard, elle me fit taire. – Ferme-la ! Tu fais toujours des histoires. Je me mis à pleurer, ce qui aggrava ma toux. – Maman, gémis-je. Elle s’approcha du lit et me serra les bras. – Tais-toi ! Si jamais tu lui dis que j’ai bu de la bière, je te battrai. Tu sauras alors pourquoi tu pleures. Épouvanté par sa colère, je me glissai encore plus sous la couverture et m’en couvris la tête. Mais je continuai à l’observer par un trou. Maman se rinça de nouveau la bouche, aplatit ses cheveux et arrangea sa robe sans manches sur ses larges hanches. Elle leva les yeux vers les geckos (ces lézards africains) qui parcouraient le plafond et s’efforça de se calmer. Je doute même qu’elle entendît mes gémissements tandis qu’elle quittait la pièce. Je me sentis tendu quand les pas s’arrêtèrent devant notre petite maison et que la voix dure de mon père demanda : – Où est mon dîner ? On aurait dit qu’il avait simplement travaillé à Salisbury toute la journée alors qu’il revenait d’une de ses escapades périodiques. La réponse de maman fut perçante et hostile. J’enfouis mon visage dans mon oreiller sale et tâchai de ne pas écouter. – … Et Stephen est de nouveau malade. Comment vais-je pouvoir appeler le médecin sans argent ? 7


Décidé à tuer – Ce garçon est toujours malade ! Je fermai les yeux et serrai la couverture encore plus fort lorsque mon père entra dans la chambre d’un pas lourd. Il tint la lampe au-dessus de moi. Avec rudesse, il me découvrit et me fit rouler sur le dos. J’ouvris les yeux et le regardai peureusement. Maman, d’un ton aigu, défendait mon droit d’être malade même si elle aussi paraissait en colère contre moi. – Nous pourrions tous mourir et tu ne le saurais pas. Tu n’es jamais là. Tu as une autre femme, je le sais. Elle avait probablement raison. Maman savait qu’il avait déjà délaissé une autre épouse et un fils au Malawi, quelques années auparavant, pour aller travailler dans les mines d’or en Afrique du Sud. Mon père me regardait intensément comme s’il cherchait quelque chose qu’il ne trouvait pas. Il se tourna vers maman. – Pourquoi dois-je rester ici ? Pourquoi devrais-je élever ce garçon ? Tu dis que c’est mon fils ; il ne me ressemble pas du tout. Je te dis que je ne suis pas son père. Il avait déjà prononcé ce genre de paroles à plusieurs reprises et cela produisait en moi un étrange sentiment d’abandon. Alors, qui est mon père ? me demandais-je. Maman, criant pour protester, s’était approchée trop près de lui. Mon père renifla avec suspicion et gronda : – Eletina, tu as bu de la bière ! – C’est pas vrai, non, non ! Tu m’accuses toujours. Je me tenais silencieux et immobile, espérant que mon père ne pousserait pas ses grands pieds davantage sous le lit. Il aurait renversé la chope de bière. Maman sortit bruyamment de la chambre et il la suivit. Ma toux les laissait indifférents. La discussion faisait rage dans la pièce d’à côté. Pleurant en silence, je me tordais de douleur. Il valait mieux ne pas me faire entendre car mes parents se seraient fâchés. 8


Un triste foyer

À mon réveil, le lendemain, tout était différent. La maison était silencieuse. Le soleil brillait à travers les rideaux qu’une brise agréable faisait voltiger. Les poules caquetaient de contentement. Mon père se lavait et se rasait en silence devant le lavabo à côté de la porte de derrière. Maman s’activait dans la pièce : elle lissait ses cheveux, enfilait sa plus jolie robe à fleurs et essayait un chapeau. Ce chapeau et l’atmosphère de tranquillité me donnaient la certitude que nous étions dimanche. Je m’étirai et toussai. Cela me fit mal, mais je me sentais content. Aujourd’hui, tout irait bien. Le dimanche, mes parents cessaient de se quereller et se rendaient à l’église en souriant aux gens. J’en ignorais la raison ; je savais simplement qu’il en était ainsi. C’est pourquoi j’aimais le dimanche. Ce jour-là, maman décida que j’étais assez bien pour aller à l’église. Elle me vêtit donc de mon plus beau pantalon et de ma jolie chemise. Elle me portait, car la toux me pliait en deux. Mon père, sans mot dire, marchait à côté de nous en portant John. – Bonjour ! disait-il en souriant à tous les voisins que nous rencontrions. Il avait un sourire étincelant et des dents parfaites. Papa n’était pas très grand mais il était mince et en forme. À Highfield, on ne se souciait guère de ce qu’il ne fût pas un pur Rhodésien. Depuis quelques années, il y avait beaucoup de nouveaux venus attirés par les mines d’or et l’industrie croissante du pays. Papa, bien plus âgé que maman, avait la réputation d’avoir de l’expérience. Ce n’est pas pour rien que son surnom était Chiwaya, ce qui signifie « mitrailleuse ». Il s’était battu pendant la Première Guerre mondiale. – Ah ! Chiwaya ! Eletina ! Les voisins souriaient et demandaient à mon père : – Chiwaya, que vas-tu prêcher ce matin ? Il souriait en retour et, d’un air mystérieux, répondait : – Attendez et vous verrez ! 9


Décidé à tuer Il était un des anciens de notre église presbytérienne et ses prédications de style déclamatoire l’avaient rendu populaire. Une de mes tantes trouvait d’ailleurs que « Mitrailleuse » convenait bien pour décrire sa manière de prêcher. Devant l’assemblée, un jeune homme battait le tambour. La congrégation était très fière de ce temple aux murs de torchis et au toit de chaume. À l’intérieur, il y avait même des bancs faits de briques et de planches. Je me sentis heureux dans les bras de maman pendant le long sermon de papa, qui haranguait les fidèles en envolées véhémentes. Il savait si bien parler des sentiments de culpabilité des gens, et ses sermons étaient ponctués de nombreux « Amen ! ». J’étais fier de le voir face à l’auditoire et pensais : – Tu leur donnes ce qu’ils aiment, papa. Tout en éprouvant une certaine fierté dans ces moments-là, j’avais quand même peur de l’approcher. Le vrai nom de mon père était William Tsoka. « Tsoka » signifie « malchanceux », nom très approprié pour notre famille. Dans les mois qui allaient suivre, nous devions même perdre la trêve des dimanches. En effet, le service des télécommunications transféra mon père à Bindura, à quatre-vingts kilomètres de Salisbury. Il ne pouvait s’y soustraire. Ayant eu plusieurs emplois comme ouvrier de ferme, puis comme mineur en Afrique du Sud et en Rhodésie, il fallait qu’il conserve sa place s’il voulait un jour avoir droit à une pension. Il avait déjà plus de cinquante ans. Maman fut horrifiée à l’idée de déménager. Bien que sa famille fût originaire de Zambie, son père avait fait partie de la police rhodésienne pendant quarante ans. Elle était née et avait grandi à Salisbury. C’est à Highfield qu’elle se sentait chez elle. Toute sa parenté y vivait. Elle avait connu papa alors qu’il avait déjà quitté les mines d’or mais n’avait jamais envisagé d’aller vivre dans une autre région. Ainsi, après bien des querelles, nous nous installâmes dans 10


Un triste foyer

un petit bungalow à Bindura. Dès le premier jour, notre vie fut misérable. Maman buvait de plus en plus de bière lorsque mon père était au travail. Sans la petite église de Highfield, les dimanches étaient remplis d’autant d’amertume et de colère que les autres jours. Maman changeait. Elle était lasse et son ventre devenait de plus en plus volumineux. Chaque soir, les querelles reprenaient pendant que John, qui faisait ses dents, hurlait une octave au-dessus des voix colériques. Souvent j’étais au centre des rages de mon père. – Ce garçon n’est pas mon fils. Nous allons voir ce qu’il en est du prochain ! Alors, qui est mon père ? m’interrogeais-je sans cesse. Maman piquait des crises en affirmant que j’étais bien le fils de papa. – Non, il ne l’est pas. Et toi, Eletina, tu n’es qu’une… Et papa déversait un torrent d’injures et de paroles haineuses avec la même virulence qu’il mettait dans ses prédications. Un soir, il battit maman avec violence et je tentai de l’arrêter en m’agrippant à ses jambes. Il me repoussa du pied à travers la pièce. – Je vais me tuer, criait maman, tu verras ! Elle le disait comme si c’était la pire chose du monde. Je me recroquevillai au sol, paralysé par la terreur. Que signifie « tuer » ? Ce doit être terrible, pensai-je. Un jour, on avertit maman qu’un membre de sa famille était mort à Salisbury. – Je rentre chez moi pour l’enterrement, annonça-t-elle avec détermination. Et pour la naissance, ajouta-t-elle après coup. Quelle naissance ? J’ignorais qu’elle était enceinte. Elle fit son bagage et nous emmena, John et moi, en bus. Papa ne nous accompagna pas. Le voyage fut long, chaud et fatigant. À notre arrivée, nous allâmes loger chez une des nombreuses sœurs de maman, ce qui 11


Décidé à tuer nous permit de jouir de quelques semaines de tranquillité. Mais, le gouvernement ayant changé ses plans, papa revint et nous nous installâmes de nouveau à Highfield. C’est en 1947 que naquit ma sœur. Avec sa venue au monde et John, devenu très turbulent, maman n’avait plus beaucoup de temps pour moi. Je jouais beaucoup dans la poussière devant notre petite maison et je devais surveiller mon frère. À trois ans, il était presque aussi grand que moi qui en avais cinq. Il était du reste toujours prompt à faire des sottises. Je toussais encore beaucoup, mais maman n’avait plus l’air de le remarquer. C’est seulement quand je tournais mon visage enfiévré vers elle que je recevais des caresses données d’une main machinale. Chaque fois que papa était à la maison, il devenait furieux contre maman et l’accusait de choses que je ne comprenais pas, ce qui la faisait pleurer. Elle aussi se mettait en colère contre lui, surtout quand il ne rentrait pas à la maison de toute la nuit. Pour moi, tout cela était incompréhensible, et je commençais à me sentir coupable. Il était évident que mes parents se disputaient à mon sujet. Si papa avait cru que j’étais son fils, tout aurait bien été. C’était donc à cause de moi qu’il n’aimait pas maman. J’étais gêné d’exister. Lorsque j’eus environ sept ans, papa fut absent plusieurs jours d’affilée. Maman pleura tout le temps. Plusieurs de mes tantes nous rendaient visite et poussaient des cris d’indignation. Je crus comprendre que papa avait de nouveau été transféré par ses employeurs et nous avait abandonnés à notre sort. Poussant du pied des cailloux dans la poussière, je me posais force questions. Était-ce ma faute ? Je présumais que oui. Alors je devais essayer de réconforter maman. Je m’en voulais d’être en vie. Puisque je n’étais pas le fils de papa, qui étais-je donc ? N’étais-je pas le fils de maman ? Pendant qu’elle se lamentait de concert avec les tantes, j’allais m’asseoir tout près d’elle.

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Chapitre 2

La déchirure Un jour, après le départ de mes tantes, maman sortit de la maison avec ma petite sœur Malesi dans les bras. John et moi jouions dans la poussière quand elle nous appela : – Venez ! Nous allons en ville. Tout contents, nous nous précipitâmes derrière elle. Elle ne nous avait pas sortis depuis des semaines ; elle avait passé ce temps à pleurer ou à manifester sa mauvaise humeur. Cet après-midilà, elle semblait affolée, mais nous la suivîmes docilement jusqu’à l’autobus, puis en ville. Une promenade le long des boutiques de toutes couleurs, près de Highfield, nous enchantait. Quand nous croisions des Blancs, nous imitions maman qui s’empressait de descendre du trottoir pour leur faire place. Je les regardais fixement car je n’en voyais pas souvent et je les trouvais magnifiques. Eux, en revanche, nous jetaient à peine un regard. Les femmes portaient des robes merveilleuses, et les hommes, tellement plus grands que moi, marchaient à longues enjambées. C’était passionnant, mais je me tenais tout près de ma mère, serrant sa main bien fort. Elle semblait cependant m’ignorer. J’essayais d’attirer 13


Décidé à tuer son attention sur ce qui me frappait autour de nous, mais elle ne réagissait pas. Elle ne paraissait pas sûre de son chemin. Après avoir parcouru plusieurs rues animées, elle nous amena au marché et fit une pause. – Maman, regarde ! J’étais fasciné par des hommes déchargeant un gros camion de légumes. Elle resta sourde à ma voix. – Viens, dit-elle en repartant du côté d’un garage. Nous continuâmes à marcher. Nous nous trouvions près du centre-ville, dans un quartier du nom de Machipisa. John et moi regardions autour de nous, stupéfaits. Tout était tellement vaste et intéressant. Maman s’arrêta et jeta un coup d’œil circulaire, comme si elle cherchait quelque chose. Puis elle se pencha vers moi et me dit avec une intensité inhabituelle dans la voix : – Stephen, je veux que tu restes ici. Reste ! – Maman ! J’étais atterré. Mon frère et moi nous agrippions à elle. Alors, fermement, elle desserra nos petits doigts. – Non, non, vous devez rester. Je dois aller… aux toilettes ! Elle s’emporta soudainement : – Restez là ! Et tiens ! Elle jeta ma sœur dans mes bras. C’est à peine si je ne laissai pas tomber ce petit paquet de bras et de jambes. – Prends soin d’elle. Et ne laisse pas ton frère te quitter. Tout à coup, elle s’agitait, fâchée. Habitué à ses sautes d’humeur, je tentai de l’apaiser. – Oui, maman. Je chancelai légèrement sous le poids de la petite et la serrai contre moi. Malesi se mit à pleurer. 14


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La main de maman se posa un bref instant sur ma tête. Aussitôt après, elle était loin, perdue dans la foule de cet après-midi ensoleillé. Je chantonnai pour calmer ma sœur et ordonnai à John de rester près de moi. Nous attendions, observant les passants. Une énorme voiture blanche passa. J’aperçus des visages de Blancs. Maintenant, ils semblaient effrayants, tellement étranges. Mon fardeau pesait lourd dans mes bras. Sans chaussures, je m’appuyais alternativement sur un pied, puis sur l’autre, en cherchant ma mère du regard. Un long moment s’était déjà écoulé et elle n’était toujours pas revenue. Mon frère trépignait, tournant en rond dans la poussière ou s’amusant à un jeu de son invention. Il se cogna un orteil et commença à brailler. Quant à moi, mes épaules devenaient endolories et j’avais envie de pleurer aussi. Pas de maman. Je me souviens encore avec un frisson de ces premières vagues de détresse qui me submergèrent alors. Dans une panique soudaine, je voulais ma mère ! Où était-elle ? Je perdis mon sang-froid et me mis à sangloter. Nous pleurions tous les trois. Un temps interminable passa. Le jour déclinait. Le soleil glissait vers le bref crépuscule tropical. Dans notre désarroi, mon frère, ma sœur et moi hurlions. Errant à travers la place, nous poussions de vrais rugissements. Attirés par nos cris, des adultes nous regardèrent, consternés : – Où est ta maman, mon garçon ? Je gémis : – Maman, maman ! John et Malesi faisaient chorus. D’autres personnes s’approchèrent. Quelqu’un remarqua : – Je les ai observés, il y a des heures qu’ils sont seuls ici. Un policier finit par arriver. Nous étions trop épouvantés pour pouvoir nous expliquer. Comme il ne nous comprenait pas, 15


Décidé à tuer il renonça à faire plus d’effort et nous emmena au poste de police. En chemin, je me débattais et me retournais sans arrêt, espérant contre tout espoir que maman courait après nous. Déjà les passants nous avaient oubliés et étaient repartis à leurs affaires. La place redevenait calme. Des enfants avaient perdu leur mère ? Ce n’était pas de leur ressort. L’agent me tirait. – Viens, mon garçon. Finalement, j’obéis et avançai en trébuchant. À cet instant, âgé de sept ans, je connus ce qu’était le désespoir absolu. J’avais été trahi par ma propre mère. Elle m’avait abandonné… pour aller où ? Elle ne reviendrait plus jamais. Elle nous avait rejetés, mais je n’en comprenais pas la raison. Je n’avais pourtant jamais divulgué à papa qu’elle buvait de la bière. Comment avait-elle pu me faire ça ? Quelque chose d’un autre ordre que l’amour, la peur ou l’humiliation entra en moi ce jour-là. Un monstre destructeur contre lequel j’allais devoir batailler maintes fois dans les années à venir, afin de ne pas me laisser consumer : la haine de moi-même. Mon frère et ma sœur étaient trop jeunes pour comprendre. Mais moi, je ressentais une blessure profonde. Lorsque mon père se disputait avec maman, c’est moi qui en étais la cause. S’il nous avait abandonnés, c’était parce qu’il ne voulait pas de moi. Et maintenant, maman aussi m’avait abandonné. Ce devait être ma faute, pensaisje. Je dois être bien mauvais pour qu’on me traite de cette façon. Ils devaient vraiment me détester. J’ignorais ce que j’avais fait, mais je commençais à me haïr aussi. Au poste, le policier n’avait pas l’air d’apprécier notre présence. Il prit Malesi dans ses bras avec précaution, puis la renifla et la reposa aussitôt en regardant avec consternation sa main et sa chemise. Il soupira et marmonna quelques mots à un collègue, qui emmena Malesi. Celle-ci poussa un hurlement. Ce fut au tour du second agent de faire la tête.

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Assis sur un banc, John et moi étions trop enroués et terrifiés pour pleurer encore. Bientôt, un autre homme vint nous poser des questions. Il s’adressa d’abord à John, qui pleurnicha et mit son poing sale dans sa bouche. L’homme se tourna alors vers moi. – Comment vous appelez-vous ? Où est votre mère ? – Elle est partie. De grosses larmes coulaient sur mes joues. Plus tard, une dame arriva. Elle regarda Malesi et secoua la tête. Je l’entendis prononcer des mots comme « trop jeune », « malade », « hôpital ». Après nous avoir considérés tous les trois, elle nous fit un signe de tête. – Voulez-vous venir avec moi à l’orphelinat ? Nous n’en avions pas envie du tout. Mais personne ne sembla remarquer que nous pleurions à nouveau. Nous suivîmes donc la dame à l’orphelinat. On nous fit entrer dans une grande chambre pleine de lits. John et moi passâmes la nuit dans deux de ces lits placés côte à côte. Nous pleurâmes jusqu’à épuisement. Les gens de l’orphelinat savaient mieux parler aux enfants. Le lendemain, ils découvrirent que nous venions de Highfield, et même que nous avions plusieurs tantes. Nous connaissions seulement leurs prénoms, mais cela sembla leur suffire. On nous sourit et on nous envoya jouer au soleil. John et moi restâmes assis, les mains cachant notre visage, tout en observant entre nos doigts les autres enfants. Un ou deux jours plus tard, tante Bete arriva, inhabituellement coiffée d’un chapeau. – Tante ! Nous nous jetâmes sur elle. Tante Bete, en revanche, ne semblait guère ravie de nous voir. – Où est votre mère ? Qu’a-t-elle fait ? Qu’est-ce que ces gens veulent que je fasse ? 17


Décidé à tuer Elle nous laissa dans le hall d’entrée pour aller parler aux responsables de la maison. Cela dura longtemps. Nous attendions tous deux avec anxiété. Qu’est-ce qui n’allait pas ? Tante Bete protesta plusieurs fois avec véhémence. Quand une personne de couleur se met en colère, sa peau devient encore plus sombre. En revenant, tante Bete avait un visage noir comme l’ébène. Elle nous lança un regard furieux et dit : – Eh bien, comme si je n’avais pas déjà assez de problèmes… Brusquement, elle nous poussa au bas de l’escalier. – Où est maman ? demandions-nous. Où allons-nous ? Mais tante Bete était si occupée à exhaler sa mauvaise humeur qu’elle n’arrivait pas à nous répondre. La maison de notre tante était tout près de celle où nous habitions auparavant. M’en approcher fut terrible. Pour moi, le monde entier avait basculé. Nous passâmes cet après-midi à errer sans but dehors parmi les poules ou accroupis derrière la porte de la petite maison à bardeaux, essayant de comprendre ce qui se passait à l’intérieur. Un véritable congrès de tantes avait été convoqué et, tout le reste de la journée, celles-ci défilèrent, entrant et sortant, les yeux lançant des éclairs d’indignation à l’idée que ma mère s’était déchargée sur elles de ses enfants. Personne ne fit mine de désirer nous prendre. Je n’étais donc pas obligé de vouloir d’elles non plus. Je filai en douce, et courus dans tous les sens à travers les rues poussiéreuses, entre les maisons, les vaches, les camions, jusque chez nous. La cour sablonneuse, les rideaux, rien n’avait changé. Je m’approchai doucement, souhaitant que maman ouvre soudainement la porte et que tout rentre dans l’ordre. La maison était déserte. Je traînai d’une pièce à l’autre. Je dus finalement m’appuyer contre un mur tant je me sentais mal et sans force. J’aurais voulu mourir. Ce ne fut qu’au bout d’un long moment que je pus, lentement et en titubant, regagner la maison de ma tante. Apparemment, le colloque des tantes avait abouti à 18


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une solution provisoire ; les tantes se partageraient la tâche. L’une disait : – Je veux bien les prendre cette semaine, mais pas plus. Et les autres répondaient sur un ton suppliant : – D’accord, d’accord, prends-les seulement quelques jours. Ainsi, pendant plusieurs semaines, on nous trimbala d’une tante à l’autre. Nous dormions sur le sol de terre battue, sous des lambeaux de vieilles couvertures, et nous mangions toutes sortes de restes, aussi bien reçus à table que ramassés dehors. Bientôt le nombre des tantes acceptant notre présence alla en diminuant. On entendait des excuses, des protestations, des refus. De plus en plus, nous étions à la charge de tante Bete, qui ne cachait pas sa colère d’être obligée de s’occuper de trois enfants supplémentaires. Dieu seul savait où se trouvait ma mère, et tante Bete commença à déverser toute sa fureur sur nous. Elle était très sévère et nous punissait pour la moindre faute. J’étais fréquemment battu, car son fils avait découvert qu’il pouvait mettre la faute sur moi s’il n’avait pas arrosé le jardin ou balayé la maison. Il savait que, quoi que je dise, on ne me croyait pas. À la rentrée des classes en janvier, ma tante m’envoya à la petite école réservée aux Noirs afin de se débarrasser de moi. J’étais tellement malheureux que les leçons ne m’intéressaient guère. Je faisais souvent l’école buissonnière et prenais ainsi encore plus de retard. Pendant que les autres garçons jouaient joyeusement, je me promenais dans le quartier, observant les enfants et leurs parents. Une profonde tristesse m’avait envahi, plus que mes huit ans ne pouvaient en supporter. Je me demandais sans cesse : Pourquoi suis-je né dans cette famille ? Il me semblait que ce monde n’avait rien pour moi. Je me sentais perdu, en complète insécurité. Je voulais mourir. Un jour, alors que je me promenais, rêveur, poussant un caillou du bout de mon pied, une autre mésaventure vint encore 19


Décidé à tuer s’ajouter à mes malheurs. Des garçons surgirent de derrière un poulailler et me cernèrent en criant : rien !

– T’as pas de mère ! T’as pas de père ! T’es qu’un moins que

La situation ainsi résumée, ils m’attaquèrent à coups de poing. Heureusement, mon frère John entendit mes cris et arriva à pic. À six ans, il était plus grand, plus fort et plus agressif que moi, et il aimait se battre. Il prit ma défense en criant comme un putois et avec force coups de pied. Mes agresseurs s’enfuirent et je me relevai de la poussière. – Tu peux leur dire que je les battrai encore s’ils te touchent de nouveau. Et John s’éloigna en bombant le torse. Ils recommencèrent et j’eus recours à John qui, fidèle à sa promesse, les tabassa. C’était merveilleux d’être défendu par un champion, même de six ans, et cela me remontait le moral. J’étais aussi fier que si je les avais battus moi-même. La première année scolaire se termina et je n’avais appris ni à lire, ni à écrire de simples mots. En deuxième année, je dus construire des phrases, et ce fut vraiment au-dessus de mes moyens. Mon problème fut résolu d’une façon tout à fait inattendue. En rentrant chez notre tante, un soir, nous eûmes une grande surprise. Notre père était là ! – Papa ! John se précipita dans ses bras. Ils avaient été fous l’un de l’autre. Papa l’étreignit longuement et me regarda par-dessus sa tête. J’avais grande envie de m’approcher de lui, mais je n’osai pas. Lui ne fit aucun mouvement vers moi. Ma tante, toute contente, se balançait sur sa chaise. Je ne l’avais pas vue aussi heureuse depuis des mois. – Votre père est de retour. Vous pouvez aller vivre avec lui dans votre maison. 20


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Malesi, tranquille dans les bras de tante Bete, ne reconnaissait pas son père. Cela importait peu puisque notre tante l’avait plus ou moins adoptée. Tante Bete se trompait sur les intentions de papa. Il dit bientôt qu’il avait quelques courses à faire à Highfield et que nous pouvions venir avec lui. Mais il ne s’arrêta pas dans les magasins ; il nous fit prendre un bus, et ensuite un train. C’est ainsi que, sans autres vêtements que le short et le tee-shirt que nous portions, nous fûmes emmenés au Malawi. Papa, ayant perdu son emploi, était retourné dans son pays natal et s’était marié pour la troisième fois… ou peut-être la quatrième. Je n’ai jamais compris pourquoi il était venu nous chercher. À notre arrivée, la nouvelle femme de papa et ses enfants nous observèrent d’un air renfrogné. Il était clair qu’ils ne comprenaient pas non plus pourquoi papa nous avait amenés. Et cela ne leur plaisait pas du tout. Ce n’était pas une famille heureuse. Papa traitait durement sa nouvelle épouse et la giflait souvent. En retour, elle me battait quand elle en avait l’occasion. John s’était défendu et je pense qu’elle avait un peu peur de lui. – Je veux retourner à la maison, confiai-je un jour à des dames du village. À côté des coups que je recevais dans une maison qui n’était pas la mienne et en pays étranger, Highfield me paraissait comme un sanctuaire de bonheur. Je ne réfléchis pas une minute à la façon dont ma tante réagirait en me voyant revenir. Les villageoises sympathisaient : – Pauvre Stephen ! Ton père et ta belle-mère ne t’aiment pas, ils ne veulent pas de toi. Pourquoi ne retournerais-tu pas à Highfield ? – Je n’ai pas d’argent pour le train. – Tu n’en as pas besoin. Tu peux te cacher dans le wagon. Il y a assez de place sous les sièges pour un petit garçon comme toi.

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Décidé à tuer À leurs yeux et aux miens (j’avais huit ans), cela semblait un bon plan. On me recommanda de faire attention pour passer la frontière et on m’expliqua comment je devais me rendre à la gare. Quelques jours plus tard, je m’en allai. Cette fois, c’est moi qui abandonnais mon père. Je ne regrettais rien. Aucun lien d’amour ne s’était jamais noué entre nous deux et je savais qu’il ne se soucierait pas de ma disparition. J’avais tellement envie de retourner à Highfield !

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Chapitre 3

Le poulailler J’entrai furtivement dans la gare et personne ne me remarqua. Il y avait beaucoup de trains. Le problème était de trouver celui qui allait chez moi, en Rhodésie. J’allais et venais sur le quai, à proximité du chef de gare. En allant au Malawi, j’avais remarqué qu’il annonçait les départs et les destinations des trains. Enfin j’entendis le nom magique : Salisbury. Mon cœur battait à se rompre alors que j’approchais du convoi. Plusieurs portières étaient ouvertes et je m’enfilai dans un wagon par celle qui se trouvait dans l’ombre la plus profonde. J’étais de petite taille et très foncé et, une fois à l’intérieur, il aurait été bien difficile à quiconque de me découvrir. Je me cachai entre des caisses de marchandises. Je m’étais lancé seul dans ce voyage, ce qui ne manqua pas de me poser un problème. Je n’avais ni nourriture ni boisson. Le train serpentait dans la campagne, s’arrêtant de gare en gare sous la chaleur brûlante du soleil africain. Aussi, le lendemain, la soif m’obligea-t-elle à sortir de ma cachette. Je trouvai de l’eau dans plusieurs stations et, mendiant comme un désespéré, je reçus des bribes de victuailles en suffisance pour continuer mon voyage. 23


Décidé à tuer Je m’aperçus ensuite que je pouvais facilement me mêler aux autres passagers. Dans un compartiment, des femmes m’invitèrent maternellement à manger avec leurs familles. Quand le contrôleur approchait, je n’avais qu’à me glisser sous les banquettes et me dissimuler derrière leurs longues jupes. Salisbury ! Le train surchargé, bruyant et trop chaud entra en gare. Il me rappelait mes tantes lorsqu’elles revenaient d’une journée de travail aux champs. Il s’arrêta en crissant et en grinçant. Aussitôt les portes s’ouvrirent et tout le monde s’agita. Nul ne fit attention au petit gosse qui sortit prestement du train et se faufila entre deux wagons fumants pour disparaître dans le chaos de la gare. C’était fantastique d’être de retour ! Je m’arrêtai un instant pour admirer les Blancs de haute stature qui passaient, suivis des porteurs chargés de leurs bagages. Je comparai ma chemise et mon short d’une saleté indescriptible, mes jambes et mes pieds nus, aux vêtements immaculés des femmes, à leur peau blanche et aux complets clairs des hommes. Je fixais mon regard sur ces gens avec respect et fascination. Ils étaient merveilleux, de vrais dieux. Comment restaient-ils si propres ? Ils ne semblaient pas être des humains. Après mon voyage à l’étranger, revenir à Highfield en prenant l’autobus sans payer fut un jeu d’enfant. Avec l’expérience de mes huit ans, je m’échappai du véhicule lors d’un contrôle de billets, les larmes aux yeux à l’idée que Highfield pouvait avoir disparu. Mais le faubourg était là, aussi calme, pauvre et poussiéreux que jamais. Des poules, des chiens errants et des gens se promenaient. J’étais arrivé et je me mis à pleurer. Sans tarder, je trottai jusque chez ma tante Bete tout en restant sur mes gardes. Je venais de me souvenir que je ne pourrais plus appeler John à la rescousse si les voyous m’attaquaient. La maison de ma tante n’avait pas changé. On entendait des voix à l’intérieur. Le bref crépuscule africain se changeait déjà en nuit. Je m’arrêtai sur le chemin pour regarder la fumée du foyer 24


Le poulailler

monter. Une silhouette parut à la porte : tante Bete, une casserole à la main. Elle regarda autour d’elle, habituant ses yeux à l’obscurité. Elle sortit et s’occupa du feu, puis aperçut le petit garçon qui se tenait immobile, au bout de l’allée. Elle leva les yeux, fâchée et prête à me chasser, quand elle me reconnut. – Tante Bete ! Mes lèvres formèrent les mots, mais je ne pus émettre qu’un murmure en voyant l’expression horrifiée et incrédule de son visage. Elle se releva lourdement. – Juste ciel ! cracha-t-elle. Non ! Toi ! Elle descendit l’allée et m’attrapa alors que je reculais. Ses yeux lançaient des éclairs comme si elle ne pouvait croire ce qu’elle voyait. – Stephen ! Que fais-tu ici ? cria-t-elle. son.

– Je n’étais pas bien avec papa. Alors je suis revenu à la mai– La maison !

Elle me secoua et me cogna la tête. Je me défendis en pleurant. Soudain elle fut saisie de fureur. Avec une force incroyable, elle prit mon bras d’une main et me roua de coups, puis me griffa le visage de ses ongles pointus. Finalement, hors d’haleine, elle me jeta à terre. – Comment as-tu osé revenir ici ? haleta-t-elle. Après que ton père… Ne trouvant plus ses mots, elle se mit à me donner des coups de pied. Son regard tomba alors sur le poulailler. Criant de nouveau, elle se baissa, me souleva par une oreille et me remit debout. pas.

– Ne mets plus les pieds dans ma maison ! Je ne le permettrai

Elle se dirigea vers le poulailler en me traînant derrière elle, leva le loquet, s’écarta et me jeta à l’intérieur. Je m’affalai, sanglotant, tandis que la porte se fermait derrière moi. 25


Décidé à tuer – Misérable gamin ! Reste là ! Ne va pas t’imaginer qu’il y a une place pour toi dans la maison. Les poules, affolées, caquetaient et voletaient tandis que je pleurais à gros sanglots. Je me levai enfin et tournai avec précaution autour de l’enclos. Je trouvai un lambeau de toile parmi les plumes et les fientes des volailles et je fus content de pouvoir m’en envelopper les épaules. Je claquais des dents à cause du choc émotionnel et aussi du froid de la nuit. Le contraste était grand avec la chaleur étouffante du train. Plus tard dans la soirée, ma tante me donna des restes de nourriture qu’elle se contenta d’envoyer par-dessus le grillage. Le lendemain, tante Bete, quelque peu calmée, me laissa sortir avec les poules. Puis, les jours qui suivirent, nous adoptâmes une sorte de routine. Certes, elle ne voulait pas de moi, mais j’étais là et elle ne pouvait me renvoyer au Malawi. Et, comme elle n’osait tout de même pas se résoudre à jeter son neveu à la rue, elle consentit à un compromis. Je me chargeais des corvées domestiques telles que le balayage, le transport d’eau et le soin des poules et, en échange, elle me laissait rentrer la nuit. Je dormais parfois sous un bout de couverture dans un coin de la maison ou, lorsqu’elle était de mauvaise humeur, dans le poulailler. Pendant la journée, quand j’avais terminé mon ouvrage, elle ne voulait pas de moi et me disait de filer. J’étais heureux de pouvoir quitter la maison. En effet, les restes de repas qu’elle me lançait étaient loin d’être suffisants et je cherchais désespérément de quoi apaiser ma faim.

***

Un jour – je n’avais pas encore dix ans – je sortis comme d’habitude. Mon repas avait été plus maigre que jamais. Pendant toute la matinée, mes recherches furent vaines. Déprimé, je m’accroupis auprès d’un groupe d’hommes qui buvaient. Un autre arriva, exhibant une vieille paire de chaussures en cuir. Tout le monde les admira. 26


Le poulailler

– Mon patron les a balancées. Je suis allé les chercher dans la poubelle. Il ne le saura pas. Le type tournait ses pieds de côté et d’autre avec fierté. – Vous ne pouvez vous imaginer tout ce que les Blancs jettent ! Des chaussures, des habits, de la nourriture… De la nourriture ! Pris de vertige, je vacillai sur mes talons. Il continuait à parler, mais sa conversation avait dévié sur d’autres sujets. Je n’osai pas demander de détails, mais j’étais au comble de l’excitation. Se pouvait-il que les Blancs jettent de la nourriture ? Impensable. Pourtant, cet homme l’avait dit, et il travaillait comme domestique chez des Blancs. Je n’étais jamais allé dans les quartiers européens de Salisbury ; toutefois, comme tout le monde, je savais où ils se trouvaient. Je me tâtai, effrayé à l’idée de m’éloigner de mon quartier. Finalement, la faim me poussa à parcourir une longue distance jusqu’à un secteur « blanc » de la ville. Personne ne m’accorda un regard alors que je remontais la large avenue. Au fond de grands jardins luxuriants, je vis des bungalows qui me semblèrent aussi beaux que des palais. J’en avais le souffle coupé. Je remarquai aussi que nombre de Blancs possédaient de gros chiens qui ne cessaient d’aboyer. Après avoir observé les lieux, je m’aperçus qu’un chemin de service conduisait derrière les maisons, et c’était là que les domestiques déposaient les poubelles. Ma première poubelle pour Blancs ! Je veux dire : remplie par des Blancs. Je m’en approchai, écarquillant les yeux, certain qu’un gardien allait me sauter dessus pour m’appréhender si je la touchais. Personne ne vint. Doucement, je soulevai le lourd couvercle, pensant déjà à la bombance qui m’attendait. Une odeur de pourriture monta dans mes narines et j’eus un haut-le-cœur. J’avais devant moi une boue de détritus. Il doit bien y avoir quelque chose à manger là-dessous, pensai-je. Je pris un bâton et commençai à fouiller. Je vis quelques oranges moisies, puis un truc poisseux ; enfin un reste de porridge prove27


Décidé à tuer nant sans doute d’un petit-déjeuner. Encore écœuré par la puanteur, je trempai un doigt dans la masse gluante. Elle avait un goût de bouillie de céréales mélangées à des légumes en putréfaction. Je la recrachai et continuai à chercher avec mon bâton. Mais l’odeur devint insupportable et j’allai vomir dans des buissons. Gisant sur le sol, j’avais des nausées. Lorsque je me soulevai, je sanglotai : – Maman, maman ! pourquoi m’as-tu quitté ? Il ne vint pas de mère pour sécher mes larmes par un baiser. Au bout d’un moment, je décidai d’essayer une autre poubelle. Par bonheur, j’y trouvai la moitié d’un pain rassis parmi des feuilles de thé et une mangue entamée. Cette fois, pour manger, je m’éloignai des odeurs. Je rompis le pain en petits morceaux et enlevai autant de feuilles de thé que possible car elles étaient amères et collaient à ma langue. Le pain était horriblement sec et j’avais soif, je grignotai alors le morceau de mangue. Ce fut un succès et je repris courage, d’autant plus que, deux poubelles plus loin, je trouvai un os sur lequel il restait un peu de viande. Je rentrai ensuite à la maison car l’après-midi était avancé et je ne voulais pas être surpris, de nuit, dans le quartier européen. Aussi loin que remontaient mes souvenirs, c’était la première fois que je ne ressentais pas la faim. Ce soir-là, tante Bete était de nouveau fâchée. Je finis donc dans le poulailler, sous mon sac. Je dormis néanmoins et j’eus plus chaud. Les mois suivants, je passai beaucoup de temps autour des poubelles des Blancs. Il ne vint jamais à l’idée de ma tante de me remettre à l’école. À l’âge de dix ans, je connaissais très bien le quartier européen le plus proche de Highfield. Je savais surtout quelles poubelles avaient le plus de chances de contenir des repas corrects. Je m’efforçais d’être vu le moins possible et je prenais soin de bien remettre les couvercles. Personne ne s’inquiéta jamais de ma présence. Un jour, je m’approchai d’une poubelle mal fermée et je vis un énorme rat. Je ne lui disputai pas son festin ! Une autre fois, un 28


Le poulailler

domestique me trouva en train de vomir de la nourriture avariée et me fit partir. Peu à peu, j’arrivai à supporter la vue de détritus dégoûtants, mais je ne pus jamais m’habituer aux odeurs. J’avais chaque fois la nausée. Je mangeais tout ce que je pouvais, mais je n’arrivais pas à respirer les effluves fétides de la nourriture en décomposition. J’aimais me balader dans les larges avenues bordées d’arbres et admirer les belles demeures dans leurs parcs verdoyants. Je regardais, impressionné, les domestiques noirs qui allaient et venaient sans bruit dans des costumes d’un blanc immaculé. Ce devait être merveilleux de travailler dans de tels endroits en habits aussi blancs ! Je rêvais qu’un jour je pourrais faire la même chose, mais je savais bien que je n’y parviendrais jamais. Une vie aussi élégante n’était pas pour les gens de mon espèce. J’avais une autre ambition, qui paraissait un tout petit peu moins irréalisable : travailler comme caddie au magnifique club de golf que j’avais découvert au cours de mes explorations. J’avais souvent passé du temps, le nez contre la clôture, à regarder les adolescents noirs qui attendaient fièrement que paraisse le client blanc qu’ils devaient suivre sur le parcours. Au début, ces garçons m’ignoraient. Au fil des mois, cependant, je me rapprochai insensiblement d’eux. Et, pour que je puisse les admirer comme il convenait et entendre leurs conversations, ils me permirent de les rejoindre. Un jour, un gentleman blanc arriva vers nous et, je ne sais pour quelle raison, son regard s’arrêta sur moi. Il me demanda d’être son caddie. Je pouvais à peine le croire ! Me redressant de toute la hauteur de ma petite taille, je répondis, tout fier, regrettant seulement la large déchirure de ma chemise : – Oh ! oui, monsieur ! Il me montra son sac de clubs et partit devant moi. Je me baissai pour le prendre, mais il y avait un hic. Le sac ne bougeait pas. Je tirai et luttai au point qu’il me semblait que mes yeux allaient éclater. Je réussis à le déplacer de quelques pas avant de le 29


Décidé à tuer laisser choir sur mon pied. Je sautillai de douleur, traînant encore désespérément le sac qui se refusait à bouger. C’est à peine si j’osai regarder le monsieur qui revenait déjà, réalisant que ses crosses ne suivaient pas. Il allait sûrement me gronder et je ne voulais pas qu’il voie mes larmes de défaite. Mais il ne me montra que de la gentillesse. – Oh ! mon garçon, ai-je emporté trop de clubs pour toi ? Ça ne fait rien, tu as été courageux d’essayer. Tiens, prends quand même cela. Il mit quelques pièces dans mes mains tremblantes. Mes yeux se remplirent de larmes de soulagement. Je levai la tête, ébahi ; c’était la première fois qu’un Blanc m’adressait la parole. Je trouvai cela merveilleux. Quand les jeunes réalisèrent que je n’allais pas être une menace pour leurs gains, ils me confièrent un secret. – Stephen, pourquoi n’irais-tu pas au club de tennis pour ramasser les balles ? Tu peux aussi te faire de l’argent avec ça. Le club de tennis était tout proche et je pus aussi m’y introduire. À côté des crosses de golf, une balle de tennis était du gâteau. À douze ans, j’étais devenu un crack dans ma nouvelle « carrière ». Je tentais d’anticiper l’endroit où les balles mal tirées allaient atterrir et j’acquis peu à peu des principes de base. Lorsqu’un homme servait, la balle dépassait souvent la ligne ou déviait légèrement de l’angle prévu. Certains envoyaient presque toujours la balle dans la même direction et ils l’accompagnaient habituellement d’une kyrielle de jurons. Avec les femmes débutantes, c’était différent. La balle semblait avoir une vie à elle : elle partait n’importe où ! Un jour, une balle s’éleva à la verticale et retomba sur la tête d’une jeune dame. Nous fûmes bien surpris tous les deux. – Ça va, madame ? demandai-je anxieusement. – Je crois que ça va aller, répondit-elle, étourdie. J’aimais les clubs de tennis et de golf. Ils étaient devenus mon second foyer et, pour la première fois depuis que ma mère était 30


Le poulailler

partie, j’avais le sentiment d’appartenir à un lieu. J’arrivai à gagner assez pour me payer une chemise neuve. Je l’achetai par nécessité, mais ce fut une erreur. Il est vrai que ma seule et unique chemise ne serait pas restée beaucoup plus longtemps sur mon dos. Quoi qu’il en soit, ma tante, découvrant que j’avais une source de revenus, en fut électrisée. Ce soir-là, elle me prit dans la maison, s’installa dans son fauteuil et me fit tenir debout devant elle. Elle voulait connaître toute l’histoire alors qu’elle ne s’était jamais souciée de savoir où je passais mes journées. Je ne lui donnai guère de détails ; toutefois mes quelques phrases décousues la convainquirent que je recevais un argent régulier grâce au tennis. Sa conclusion ne tarda pas. – Tu es un vilain garçon, Stephen. Cet argent m’appartient. – Non ! J’étais indigné. – Oui ! J’ai dû vous nourrir, ta sœur et toi. Malesi n’était plus l’adorable bébé d’autrefois. C’était une petite fille pleurnicheuse qui m’avait rejoint dans la liste des ennuis de ma tante. J’étais outré. – C’est mon argent. J’en ai besoin ! Gagner quelques petits sous chaque jour était mon seul but dans la vie. Comment osait-elle les exiger ? – J’en ai besoin aussi. Donne-moi ce que tu as gagné ! – Non ! – Méchant garçon ! Viens ici. – Non ! Elle se rua sur moi. Je dus passer une nouvelle nuit dans le poulailler. Mes oreilles résonnaient des violentes claques qu’elle m’avait données. J’étais habitué au poulailler et aux coups, mais qu’elle prétendît avoir droit à mon argent éveilla quelque chose de nouveau en moi : le ressentiment, la colère. C’était peut-être le début de ma puberté. Je n’étais plus un enfant terrifié, désorienté. 31


Décidé à tuer J’étais devenu un adolescent plein de rancœur et d’amertume. Cette nuit-là, j’éprouvai une véritable haine dont la violence me tint chaud et éveillé pendant des heures.

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Chapitre 4

Le pont Le lendemain, au club de tennis, je fus lent, maussade, et si distrait que je me laissai frapper par une balle. – Qu’est-ce qui ne va pas ? demandèrent les autres garçons. – Rien, dis-je en haussant les épaules. Ma tante veut prendre mon argent. – Ne le lui donne pas, fut leur verdict. Cela ne m’aida guère. Les jours suivants, je constatai que c’était plus facile à dire qu’à faire. Ma tante aurait fait une belle carrière dans la police de sûreté. Elle avait le don de me tenir immobile, de me frapper et de fouiller mes poches tout à la fois. Je devenais de plus en plus renfrogné. J’en avais assez. Un jour, mes copains et moi avions gagné beaucoup plus que d’habitude. Nous avions travaillé pour des débutantes qui avaient envoyé les balles dans toutes les directions. Après la partie, ces dames avaient regagné le club en titubant pour se remettre de leur fatigue ; nous nous étions alors allongés dans l’herbe fraîche. Mes amis faisaient des plans grandioses pour utiliser leurs sous. En général, certains achetaient des cigarettes, d’autres de l’alcool. 33


Décidé à tuer Plusieurs s’offraient de la drogue. Cette dernière ne m’intéressait pas encore, mais j’aimais fumer les mégots de cigarettes. – Pauvre Stephen, ta tante va te piéger, me dit un camarade sur un ton condescendant. Ses parents ne lui prenaient jamais son argent. Il alluma une cigarette. Puis quelqu’un suggéra : – Pourquoi rentres-tu ? Moi je ne le fais pas, en tout cas pas toujours. Je restai abasourdi. Ne pas rentrer ! Mais où irais-je alors ? – Quelquefois je dors sous le pont, continua-t-il. J’y vais ce soir. Viens avec moi. Je me sentais tout excité. Si je pouvais échapper à tante Bete ! Mais, à la fin de la journée, mon ami avait oublié son offre et la force de l’habitude l’avait poussé à rentrer chez lui. Je m’en allai avec beaucoup de regret. J’avais gagné pas mal de petits sous et j’étais décidé à les garder. Lorsque j’arrivai près de la maison, l’après-midi touchait à sa fin. J’entendis ma tante gourmander son mari, puis Malesi poussa un cri en recevant une gifle. Tante Bete était de mauvaise humeur ce soir-là et je savais par expérience que je passerais la nuit dans le poulailler. Pendant une éternité, je traînai autour de la maison, flottant dans l’indécision. La seule idée de passer une nuit seul dehors m’effrayait. J’avais onze ans. Les ténèbres tombèrent rapidement et les feux pour le repas s’allumèrent. Tant que je restais dans les environs, c’était supportable. Bien sûr, plus le temps avançait, plus je pouvais m’attendre à dormir au poulailler. J’en avais horreur. J’avais horreur de tout. Je voulais mourir, seulement je ne savais pas comment m’arrêter de vivre. Je m’éloignai enfin dans la nuit d’un pas hésitant. Il était trop tard pour rencontrer des amis ou trouver des ponts. J’entendais des bruits dans l’obscurité et la peur m’étreignait à un point tel que je grimpai sur un manguier et me pelotonnai contre le tronc, tout 34


Le pont

haletant. Les feuilles de l’arbre m’empêchaient, heureusement, de voir le ciel immense. Je passai une nuit froide et inconfortable, agrippé aux branches. Je fus soulagé lorsque j’entendis les oiseaux commencer à chanter, dès l’aube, et que les premiers rayons de soleil éclairèrent le ciel. J’étais néanmoins si triste que les larmes roulaient encore sur mes joues. Je descendis lentement vers le marché et m’accroupis en frissonnant, simplement heureux de me retrouver parmi d’autres gens. Tout autour de moi, des hommes préparaient les légumes qu’ils allaient vendre. Je mangeai des bananes à moitié pourries et, reprenant courage, je reconsidérai ma nuit. J’y voyais deux grands avantages sur l’hospitalité de tante Bete : je n’avais pas reçu de fientes de poules et j’avais toujours mon précieux argent. Au cours de la matinée, je visitai les poubelles sur le chemin menant au club de tennis, puis je dépensai mes sous en cigarettes et en bière. Je dormis comme une souche tout l’après-midi à la chaleur du soleil. Le soir, je retournai chez ma tante. Elle me donna beaucoup de claques et peu à manger, si bien que, quelques jours plus tard, je décidai de faire une nouvelle tentative hors de la maison. Cette fois, je m’y pris un peu mieux et j’explorai les ponts pour trouver une résidence convenable. Un jour où j’avais fait une bonne journée au club, je fis le tour des poubelles, ramassai des déchets après le marché et trouvai un sac. Lorsque le jour tomba, je me dirigeai vers un des ponts. Je me couchai et m’enroulai dans le sac. Mais je n’avais pas compté avec le vent, qui me lacérait de ses griffes cruelles. Frissonnant, je m’efforçai de me blottir plus profondément dans le sable. Pour finir, je me rassis et creusai une sorte de tombe avec mes doigts glacés. Je me mis ensuite au fond du trou, tirai le sac sur moi et ramassai avec soin du sable pour m’en recouvrir. Mieux abrité, je dormis d’un sommeil agité sous les nombreuses étoiles du ciel africain. Je me demandais souvent avec terreur comment j’arriverais à survivre jusqu’à l’âge adulte. 35


Décidé à tuer Dès lors, je ne pleurai plus que rarement ; toutefois, à douze ans, une frayeur constante m’habitait. Je ne désirais pas vivre, mais je ne savais pas comment mettre un terme à mon existence non plus. En même temps, j’avais peur de finir un jour par mourir de faim. Talonné par le manque de nourriture et par la peur, toussant continuellement, je me sentais toujours malade. Le lendemain, j’avais du sable collé sur tout le corps. Il n’y avait qu’une solution : me laver. De noir, j’étais devenu couleur chameau. Je me glissai jusqu’à la rivière et me déshabillai, puis nettoyai ma chemise et mon short sur la rive couverte de gravier. Je nageai quelques brasses, mis mes vêtements à sécher et me cachai pudiquement dans des buissons jusqu’à ce que je puisse me rhabiller. Enfin, je retournai vers les poubelles et, l’après-midi, fis ma visite de routine au club de tennis. Je voyais mon avenir comme une longue lutte solitaire. Je me sentais si seul et si affolé que je ne voyais pas comment ma vie allait pouvoir un jour s’améliorer. J’étais incapable de faire des plans – l’idée de prévoir des choses, même pour quelques heures, me paniquait – je ne pouvais me concentrer. Toute ma vie se résumait à simplement survivre. Les étoiles si proches me faisaient penser à Dieu. J’éprouvais de la colère contre lui car je constatais qu’il ne s’occupait pas plus de moi qu’il ne l’avait fait pour mes parents.

Malesi, la sœur de Steve.

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Le pont

Tel fut le début de deux années très pénibles pour moi. Mes craintes constantes ne firent qu’augmenter lorsque je remarquai que non seulement tante Bete n’était pas fâchée si je ne rentrais pas tous les soirs, mais qu’au contraire elle en paraissait soulagée. En fait, elle fut bientôt de fort mauvaise humeur chaque fois que j’arrivais affamé. À la saison des pluies, les poubelles ne contenaient qu’une masse visqueuse de restes alimentaires en décomposition, qui grouillait de vers.

***

Lorsque j’eus tant bien que mal atteint mes treize ans, ma tante m’estima en âge de me procurer moi-même toute ma nourriture. Cependant, j’étais toujours terrifié de n’avoir personne vers qui me tourner. Une vie dure donne à certains jeunes de la confiance en eux-mêmes et la faculté de se débrouiller. Ce n’était pas mon cas. J’avais un besoin perpétuel de sécurité, d’un abri où je pouvais me relaxer ; j’aurais voulu être aimé par ma famille, par ceux qui auraient dû m’aimer et ne le faisaient pas. C’était une obsession. J’avais toujours le sentiment d’être perdu. Aussi m’en tirais-je à grand-peine. Lorsque mes minces chaussures de tennis me lâchèrent tout à fait – mes pieds étaient devenus trop grands pour elles – je récupérai une vieille paire de pantoufles trouvée dans une poubelle. Elles étaient beaucoup trop grandes, mais valaient mieux que rien. Je passai un après-midi entier à chercher la meilleure manière de les fixer à mes pieds, c’est-à-dire avec des bouts de ficelle. Elles me protégeaient, mais claquaient au sol et m’obligeaient à traîner les pieds. Je faisais rire les garçons du club lorsque je trébuchais en essayant de courir après les balles. Un jour, une dame blanche regarda mes pieds d’un air incrédule, puis se détourna en fronçant les sourcils d’un air dégoûté. Cela me rendit encore plus craintif. Sans l’argent que me rapportait le club, je serais mort. Je m’efforçai de ne pas traîner les pieds et finis par arracher les pantoufles et par courir nu-pieds. Toutefois je les chaussais de nouveau chaque soir avant d’aller 37


Décidé à tuer trouver un refuge, toujours hanté par la peur du froid, des ténèbres, des ponts, des manguiers et, à l’occasion, des maisons à moitié terminées dans lesquelles je dormais quand je le pouvais. Je restais éveillé pendant des heures. Ce qui m’effrayait le plus, lorsque le soleil se levait, c’était d’imaginer comment j’allais survivre à la nouvelle journée. J’aurais voulu courir bien loin, redevenir un petit garçon, avoir une maman, mais il n’existait aucun endroit où me réfugier. Je vivais un cauchemar perpétuel. Les garçons du club de tennis étaient les seules personnes avec qui j’avais des relations humaines. C’est par eux que j’appris beaucoup, mais cela ne valait pas grand-chose. Je saisissais bientôt toutes les occasions de fumer de la marijuana et des cigarettes, et même de renifler de la colle et de boire de l’alcool. Les quelques heures d’oubli que cela me procurait étaient fantastiques. J’avais aussi découvert un autre moyen de fuir la pauvreté sordide de ma vie : le cinéma. Les plus âgés de mes compagnons m’avaient introduit dans ce monde-là. La salle où nous nous rendions montrait surtout des westerns américains. Pour la première fois, j’avais un moyen d’évasion, et j’étais transporté. Pendant une heure ou deux, je pouvais m’abriter dans la chaude sécurité du cinéma, où le bon garçon – autrement dit l’habituel perdant – gagne toujours. La violence, les bagarres, les victoires étaient passionnantes. J’aurais donné mon âme pour être un cow-boy dans l’Ouest sauvage… au lieu d’être un orphelin noir dans le dénuement, errant dans les rues de Salisbury. Je croyais fermement que les films représentaient la vérité complète et littérale. Personne ne m’avait dit le contraire. Combien j’aspirais à échanger mes pantoufles miteuses contre des bottes de cuir reluisant, mes guenilles contre un pantalon et une veste, en cuir également. J’étais fasciné par les revolvers des cow-boys et la manière dont ils les faisaient tournoyer autour de leur doigt. J’aurais voulu être grand et faire peur aux gens avec mon arme. Mes amis et moi nous contentions d’acquérir des couteaux, que nous affûtions jusqu’à ce qu’ils soient aussi tranchants que des rasoirs. Pendant des heures, nous nous exercions à les lancer contre 38


Le pont

des arbres, faisant semblant de tuer quelqu’un. Le sentiment de puissance que nous retirions de ces jeux nous aidait à survivre dans les rues de Salisbury. C’est à peu près à cette époque que le flot de shillings, au club de tennis, commença à diminuer. Les semaines suivantes, les joueurs se raréfièrent, je ne savais pourquoi. L’amitié qui nous unissait s’évapora bientôt à cause de nos disputes engendrées par le désir de conserver notre part décroissante du marché. Aucun de nous ne pouvait encore s’offrir de la drogue ou des séances de cinéma. Quelques-uns de mes copains se mirent à visiter plus souvent leur famille afin de se nourrir. Une profonde amertume et le sentiment d’avoir tout perdu m’obsédèrent alors. De plus, j’étais terrorisé. Il y avait trop longtemps que je portais un fardeau bien lourd pour moi. Personne au monde ne s’occupait de moi. Un jour où le club de tennis était silencieux et où les poubelles grouillaient de vermine, je retournai à Highfield, désespéré. Peut-être ma tante, que je n’avais vue depuis des semaines, me donnerait-elle à manger, juste cette fois ? Je tentai le coup. Curieusement, alors que nous étions en plein milieu de l’après-midi, ma tante était assise à sa table. Je la voyais par la porte ouverte. Elle parlait à quelqu’un. J’hésitai un peu, puis m’aventurai à travers la cour jusqu’à la porte d’entrée, mes pantoufles soulevant de petits nuages de poussière. Je ne savais ce que j’allais dire ; ayant fumé de la marijuana ce matin-là, je n’avais pas les idées claires. Arrivé à l’embrasure de la porte, je vis que tante Bete avait en effet une visite. Une femme de petite taille et très noire était assise en face d’elle. Lorsque tante Bete me regarda, la personne se tourna pour voir qui entrait. Nous nous regardâmes. Je ne pouvais plus respirer. – Stephen, salue ta mère, fit sèchement ma tante. Ma mère ! Ma mère assise là, grassouillette, en bonne forme devant moi ! Après toutes ces années où j’avais gémi, où j’avais eu 39


Décidé à tuer peur, où elle m’avait manqué, elle était là. Elle m’avait abandonné sans regret. J’avais cru avoir encore besoin d’elle, je croyais l’aimer. Soudain, je réalisai que je la haïssais de tout mon cœur. Un couteau était posé sur le dressoir. Je m’en emparai et le lançai violemment contre elle. Elle l’esquiva et poussa un cri. La lame la manqua de quelques centimètres. Ma mère cria encore : – Stephen ! sière.

Je me détournai et m’enfuis, mes pantoufles battant la pous-

Je trouvai, bien loin sous un pont, une cachette où je me blottis, secoué de frissons et de sanglots incontrôlables. Combien j’aurais voulu ne pas être son fils ! Je ne dormis pas de toute la nuit, non seulement à cause de ma faim dévorante, mais aussi parce que j’avais la certitude que je ne pourrais plus jamais retourner vers tante Bete, quoi qu’il arrive. Elle ne pardonnerait jamais mon geste. Au matin, la faim me poussa jusqu’au marché. J’essayai de voler des bananes et faillis être battu. Le choc d’avoir vu ma mère se mua en une profonde dépression. Je finis par trouver quelques bribes de nourriture dans une poubelle, mais j’avais perdu toute volonté de lutter. Je sombrai dans un immense désespoir. Personne ne s’inquiétait de savoir si j’étais mort ou vivant. J’avais toujours horriblement peur de tout et n’avais personne vers qui me tourner. Pas d’argent, pas d’aide. Je devais me nourrir ou périr. Alors, peu de temps après, je décidai de mourir. Je me demandai si je verrais Dieu. Eh bien, si je me présentais de l’autre côté avant qu’il m’y attende, ce serait sa faute. Lui, ma mère et tout le monde m’avaient fait comprendre qu’on ne voulait pas de moi ici-bas. Comment me tuer ? M’entailler, me couper, cela m’aurait fait souffrir. Mourir de faim aurait pris trop de temps. Mes notions sur l’Ouest américain me vinrent en aide. La pendaison semblait la meilleure solution. Je pris donc un bout de corde que j’avais 40


Le pont

trouvé dans un chantier. Je m’avançai quelque peu dans la brousse épaisse qui entourait la commune. Je découvris un grand rocher près d’un arbre. Avec un peu de peine, je réussis à grimper sur le rocher et balançai la corde par-dessus une branche de l’arbre, manquant ainsi de tomber et de me casser une jambe. Je la nouai aussi bien que je pus et passai une boucle autour de mon cou. M’arrêtant une seconde, je pensai : plus de soucis, plus d’ennuis ! Puis je fermai les yeux. Je revoyais le visage de ma mère au moment où j’avais lancé le couteau. Mon ancienne amertume et mon impression d’être perdu m’envahirent. Pour la dernière fois, je regrettai de ne pas être le fils d’une femme qui m’aurait désiré. Ma mère me détestait. Mon père me détestait. Je me détestais aussi. Je n’étais utile à personne et n’avais plus le courage de vivre davantage. Je sentis de chaudes larmes de désespoir couler sur mon visage. Je sautai. Si j’avais maîtrisé l’art de faire des nœuds comme les cow-boys américains, ce récit se serait terminé ici, mais mon nœud coulant n’était pas fait dans les règles et ne se serra pas suffisamment. Je ne fus qu’à moitié étouffé et me mis bientôt à me débattre comme un fou, tandis que ma vue s’obscurcissait et que mes oreilles tintaient. Tout à coup des mains saisirent mes jambes, me permettant ainsi de respirer. J’entendis des voix de femmes affolées me gronder. Puis, je ne sais comment, la corde disparut et on m’amena doucement au sol. Je vis au-dessus de moi des visages noirs à l’expression inquiète. – Qu’est-ce que tu fais, gamin ? Tu aurais pu te tuer ! Vite, un médecin ! Je me sentis soulevé, à moitié traîné, saisi par une jambe, par la tête, enserré par des bras de femme à la manière d’un fagot fraîchement ramassé avant de m’apercevoir pendu cet arbre ! Mon suicide manqué me valut les deux semaines les plus somptueuses que j’aie jamais connues en mes quatorze ans d’existence. Je fus admis dans un hôpital local où, après avoir été ser41


Décidé à tuer monné par un policier grincheux et menacé de prison si je recommençais, les infirmières et les médecins s’occupèrent de moi. Si j’avais été mort et m’étais réveillé au ciel, le contraste avec ma vie terrestre n’aurait pas été plus frappant. Il y eut d’abord de bonnes paroles et une attention bienveillante. Personne ne criait après moi. On me traita avec bonté ; une des infirmières noires me caressa la tête. Puis un médecin blanc arriva et m’examina gravement. J’étais épouvanté, mais il me posa des questions d’une voix douce. Le lendemain, il m’apporta même un petit jouet. C’était le premier que je possédais et ce fut aussi le dernier. Malheureusement, j’étais si intimidé que je ne pus jouer. Ensuite il y eut le lit. Quel lit ! Haut et large, tout propre et blanc. Il avait un grand matelas, couvert de draps doux, tout cela pour moi. Je n’avais encore jamais dormi entre des draps. Quant aux deux gros oreillers blancs et moelleux, je ne sus d’abord à quoi ils servaient car je n’en avais jamais eu. On m’apporta aussi à manger. Les aliments étaient frais, nullement moisis. Il n’y avait pas de vers et cela sentait bon. On me servait dans des assiettes et c’était chaud. Je n’avais rien mangé de chaud depuis des années. Je laissai de côté le couteau et la fourchette, n’ayant jamais eu l’occasion de m’en servir. On me fit encore prendre un bain. Ce fut pour moi une grande surprise car je ne m’étais jamais baigné que dans une rivière. D’abord, j’eus peur qu’on veuille me noyer, sans bien savoir pourquoi. Les infirmières me tinrent fermement dans la baignoire, me nettoyèrent à fond et me taquinèrent avec gentillesse. Si je n’avais pas été gêné d’être lavé par des femmes, j’y aurais presque pris plaisir. Ce paradis dura deux semaines. Je nouai une amitié timide avec les infirmières et, pour ma part, ma reconnaissance pour leurs soins était sincère. J’avais besoin d’affection et elles m’en donnaient plus que je n’en avais jamais reçu. Je serais volontiers toujours resté

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là. Avec mon optimisme candide de jeune garçon, je croyais que c’était possible. Après tout, j’avais été malade. J’étais à l’hôpital. Et personne ne m’avait jamais dit que les gens sortaient de l’hôpital. Mais évidemment, la nouvelle tomba bientôt. Un soir, comme l’infirmière faisait mon lit et me servait mon repas, je cherchais joyeusement à deviner ce que j’aurais à manger quand elle me lança : – Eh bien, Stephen, tu nous manqueras après-demain. Je restai bouche bée. – Pourquoi ? – Le médecin dit que tu es tout à fait guéri et que tu n’as pas besoin de rester ici plus longtemps. Elle tapota mes oreillers. Paniqué, je m’agrippai à son bras, essayant d’évaluer la situation. Puisque, pour être à l’hôpital, il ne suffisait pas d’avoir été malade, il me fallait continuer d’être malade. – Je ne suis pas du tout bien, ma sœur, dis-je désespérément. Je suis très malade. Elle secoua les épaules pour me faire lâcher prise. Ses yeux noirs m’envoyèrent un sourire de connivence. – Non. Ne fais pas l’idiot. Tu vas bien maintenant. J’avalai mon délicieux dîner malgré mon affolement. Je décidai néanmoins de cesser de plaisanter avec les infirmières quand elles passaient près de mon lit. Je commençai ma stratégie pour pouvoir rester à l’hôpital. Aussi passai-je le reste de la soirée couché sur mon lit à gémir aussi fort que possible dès que paraissait une infirmière. Mes plaintes sinistres firent d’abord sursauter les plus jeunes mais, bientôt, elles se bornèrent à m’admonester : – Oh ! Reste tranquille, Stephen. Cesse de réveiller tout le monde… Non, je ne vais pas te reprendre la température, elle était normale il y a une demi-heure. Tu n’es pas malade. 43


Décidé à tuer – Si, je suis bien malade. C’est très grave, répétais-je. Mais ma température, mon pouls et mon teint restaient hélas normaux. Et l’on ignora les milliers d’autres symptômes que je me découvris soudain à l’estomac, à la tête, dans le thorax et dans les jambes. Par conséquent, le lendemain après le petit-déjeuner, on me renvoya. Ces gens n’avaient assurément jamais vu de guérison aussi spectaculaire. Par un beau matin ensoleillé, à neuf heures, je quittais l’hôpital, désolé, ayant retrouvé cet horrible sentiment de crainte. Aussitôt que je sortis du bâtiment, il me sembla qu’une sorte de nuage s’abattait sur moi. Plus de nourriture d’hôpital, murmurai-je. Que mangeras-tu aujourd’hui ? Qui le savait ? En tout cas pas moi. Le désespoir m’envahit. Même les médecins et les infirmières ne voulaient pas de moi. Ils m’avaient montré une fausse bonté. Je me haïssais, convaincu que le monde entier me haïssait aussi. Je voulais disparaître, et la seule manière d’y parvenir était de mourir. Mais le suicide n’avait pas marché. L’agent de police avait été très fâché contre moi et avait menacé de m’arrêter et de m’emprisonner si je recommençais. Cela me donna soudain une idée, fondée aussi sur les westerns. Après tout, quel mal y aurait-il à ce que je sois attrapé ? Au moins, je recevrais des repas. J’avais vu à l’écran qu’on nourrissait les prisonniers. Et si je faisais quelque chose d’assez grave, comme de tuer quelqu’un, la police m’arrêterait, me nourrirait et me pendrait elle-même. Je n’aurais qu’à rester tranquille, dormir et manger jusqu’à mon exécution. Je rôdai jusqu’au marché, tournant et retournant mon plan dans mon esprit. À quatorze ans, n’ayant été en classe que quatre mois en tout, je ne pouvais y découvrir aucune faille. Je commençais à percevoir faiblement une solution à mon problème. Je volerais un couteau quelque part, trouverais une victime facile – n’importe qui, cela m’était égal. Puis je la tuerais. Je ferais le nécessaire pour que la police me découvre. Elle s’occuperait alors de moi jusqu’au bout. Le problème était résolu ! 44


Chapitre 5

Les ombres noires Heureusement pour les innocents habitants de Salisbury, je n’eus ce matin-là aucune chance d’attaquer quelqu’un. Déprimé et errant sans but, je finis par me diriger de nouveau vers le club de tennis. Je me couchai sur la pelouse avec mes amis, renfrogné et dans la lune. Après avoir goûté brièvement au confort de l’hôpital, il m’était insupportable d’être repoussé dans ma solitude. Je détestais les gens de l’hôpital. Je me détestais. Je voulais mourir. – Où étais-tu ? – Dans les environs. J’avais décidé qu’il était peu glorieux de parler de mon suicide manqué. – Tu n’as pas dormi sous le pont ? – Comment le savez-vous ? m’écriai-je, surpris. Je compris que des problèmes de famille (un nouveau bébé, un père alcoolique) avaient incité deux des garçons à chercher un nouveau logis, et un troisième les avait accompagnés. – On voulait te rejoindre. 45


Décidé à tuer Je fus stupéfait, et aussi encouragé. Dormir à quatre sous le pont cette nuit-là fut beaucoup plus joyeux que d’être seul. Éveillé dans ma « tombe » de sable sous mon sac, je pensais : Je veux toujours mourir. Je veux encore que la police me tue. Alors je dois toujours assassiner quelqu’un. Mais peut-être devrions-nous d’abord jouer à des jeux violents ? Comme dans les westerns américains… Cela mit en branle dans ma tête de vagues rêves de batailles contre la police, dont je sortirais en héros dans une flamme de gloire. Je n’étais pas exactement John Wayne. Quoi qu’il en soit, les semaines suivantes, notre ramassis hétéroclite de gosses incultes et sans foyer réussit à s’organiser en une sorte de gang. Nous ressentions un désir passionné de former un tout, de faire nos preuves. Nous fîmes l’acquisition de couteaux plus grands que les nôtres. Nous nous étions baptisés « Les ombres noires ». Bien entendu, il se trouvait dans notre voisinage toutes sortes de voyous prêts à se joindre à nous. Nous copiâmes divers règlements d’autres gangs, y ajoutant tout ce qui nous passait par la tête. Par exemple, nous savions que toute bande devait avoir des rites d’initiation. Aussi, tout en continuant tant soit peu à ramasser des balles pour récolter quelques pièces, nous consacrâmes un après-midi au club et une soirée au marché à discuter de nos futurs rites. Tous furent d’accord pour que notre objectif soit de prouver notre brutalité. Nous en étions précisément là lorsque passa une vieille dame. Je ne sais comment l’idée nous vint. Mais nous décidâmes que l’exemple parfait serait de trouver une femme âgée (une Noire, bien sûr, les Blanches appartenant encore à une autre planète) et de pousser sa canne du pied. Aussitôt l’un de nous fit une démonstration sur la personne qui s’approchait. En tombant, celle-ci se mit à crier. Ses hurlements de frayeur nous enchantèrent. Mon copain lui lança un bon coup de pied et la piétina. Puis nous nous enfuîmes en nous félicitant mutuellement.

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Nous arrivâmes hors d’haleine de l’autre côté de la place. Immédiatement, nous choisîmes comme rite d’adhésion à notre bande un acte de violence sur une vieille femme innocente. Quand j’y repense maintenant, je sais que nous venions de passer tout naturellement de la situation d’enfants brutalisés à celle d’adolescents vicieux. Notre existence avait désormais comme seul but la survie. Nous ne connaissions nullement la compassion, l’amitié, l’affection. Évidemment, nous étions impatients d’utiliser nos armes. Lors de nos premières agressions, nous jouions du couteau sur les victimes que nous voulions dépouiller de leurs portefeuilles et autres objets de valeur. C’est ainsi que la virilité de chacun de nous fut testée. Non seulement nous survivions enfin, pensions-nous, mais encore nous allions être les maîtres de la rue. Mon premier coup de couteau fut pour moi un moment de grande excitation. Je n’avais encore jamais éprouvé ce sentiment de pouvoir sur quelqu’un et j’en étais presque hystérique. Toute la nuit, sous le pont, je le revécus. Je n’avais aucune haine personnelle contre l’homme que j’avais attaqué. Dans mon esprit, sa personne était accessoire. Le fond du problème était ma haine de tout et de tous, et la seule manière dont je pouvais me venger du monde était de faire mal à ma victime même si la blessure était légère. Les mois suivants, j’agressai nombre d’autres hommes, généralement le vendredi soir, jour de paie dans la ville. Convoitant leurs portefeuilles, je les suivais le long de ruelles désertes, puis les menaçais de mon couteau. Je ressentais un frisson quand je voyais poindre la crainte dans leur regard. Mon plus grand plaisir était de savourer mon pouvoir. Je les laissais partir sans leur faire de mal, à condition qu’ils ne me rendent pas les coups. Certains de mes amis s’attaquaient à des femmes et les dévalisaient. Ils les violaient même devant moi. Je n’aimais pas trop ça et je riais avec gêne tandis qu’elles criaient pour demander grâce. Leurs larmes de désespoir me dérangeaient et j’avais hâte que mes copains en finissent et les lâchent. Malgré ma haine pour ma mère, je n’aurais 47


Décidé à tuer jamais voulu me venger sur d’autres femmes. Je n’en comprenais pas la raison. Bientôt je retombai malade et, pendant des mois, je frissonnai de fièvre sous le pont ou restai couché au soleil, apathique, pendant que la bande partait commettre ses méfaits. Ils devenaient toujours plus sauvages et tuèrent même plusieurs personnes. J’écoutais leurs hauts faits avec beaucoup d’enthousiasme. Nous ne connaissions pas d’autre monde que les misérables quartiers noirs de Salisbury et notre seule ambition était d’y survivre. La vie humaine n’y valait pas cher et nous étions déterminés à ne pas sombrer. À la fin des années 1950 – je devais avoir environ seize ans – je pris conscience des tensions politiques de la Rhodésie. On disait que notre pays n’aurait pas dû appartenir aux Blancs ni porter le nom de Rhodésie. C’était un pays de Noirs, le nôtre. Les vrais patriotes devaient participer à la lutte pour la libération du Zimbabwe. On l’appelait la guerre de libération. On procéda à un premier recrutement, effectué par des habitants du pays, en faveur du parti démocratique national. En réalité, il était financé par des communistes de l’étranger : de la Corée du Nord, de Cuba ou du bloc de l’Est, je ne sus jamais qui exactement. L’idée que les Noirs devaient avoir la suprématie en Rhodésie séduisait des millions de gens de notre peuple, évidemment, mais elle plaisait particulièrement aux jeunes, pauvres et sans foyer comme nous. Elle nourrissait notre colère et nous donnait un idéal pour lequel nous battre. Un grand nombre de garçons de ma connaissance furent immédiatement attirés par la possibilité d’une formation en vue de la libération du Zimbabwe. Je me rendis à une des premières assemblées qui se tint à Highfield. Nous y entrâmes un à un, à peu près chaque demi-heure. Par prudence, le gouvernement avait interdit toute réunion de Noirs. L’étranger mystérieux chargé de nous recruter délivrait un message passionnant : le seul moyen de libérer le pays de l’oppres48


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seur blanc était de se battre. Si nous étions d’accord de devenir des combattants pour la liberté et pour notre pays, on nous enseignerait à le faire. Nous apprendrions à utiliser les armes pour la guérilla ; perturbations civiles générales, explosions à l’essence, sabotages de banques, de postes, etc. étaient prévus afin de donner beaucoup de travail aux autorités. Tout le monde fut enthousiasmé. J’exprimai mon accord à maintes reprises, mais ne pris aucune initiative pour passer à l’action. D’une part, je n’avais pas la même confiance en moi que mes amis. Qui aurait eu l’idée de m’enrôler comme soldat ? D’autre part, tout au fond de moi, je n’étais pas un animal politique et la seule chose qui me préoccupait était simplement ma propre survie. Pour moi, la vie n’était que misère : essayer de trouver de quoi manger, me procurer assez de bière ou de marijuana pour oublier un moment tout le reste. J’avais juste la force de me maintenir en vie sans devoir lutter contre le puissant gouvernement blanc du pays. Je nourrissais encore trop de frayeur pour donner cours à la colère politique.

***

Aussi, tandis que mes camarades s’activaient pour participer à la guerre de libération, j’hésitai, jusqu’à ce que se produisent deux incidents qui allumèrent le courroux dont j’avais besoin. Le premier eut lieu un jour où, dans un moment de nostalgie, je m’arrêtai devant le petit temple où mes parents me conduisaient bien des années auparavant. Alors que je clignais des yeux au soleil, un homme portant un complet et un col d’ecclésiastique sortit. – Que voulez-vous ? demanda-t-il avec méfiance. Vexé d’être pris pour un vagabond, je répondis nonchalamment : – J’ai été élevé dans cette église. Mon père y prêchait avant que vous y soyez. 49


Décidé à tuer Soudain intéressé, l’homme me regarda. J’embellis joyeusement mon histoire pour me faire remarquer et j’arrivai à dépeindre les membres de ma famille et moi-même comme des piliers d’église pendant de longues années. Il me posa une question surprenante : – Voudriez-vous un travail ? – Pourquoi pas ? dis-je, sans complexe et flatté par son intérêt apparent. Le travail consistait à mettre de l’ordre dans les cartes de membres de l’église. – Cela ne vous sera pas difficile puisque vous connaissez tout le monde, ajouta le pasteur. – Non, bien sûr, dis-je en me forçant à sourire. Puis je regardai les fiches en fronçant les sourcils. Je ne me rappelais que quelques lettres de l’alphabet et je passai plusieurs matinées à tenter de résoudre le problème. J’avais envie de gagner un peu d’argent. Le seul moment épineux se présenta lorsque je fus découvert fumant au vestiaire. Cependant, cela fit probablement comprendre au ministre que j’étais plus attiré par les choses de ce monde que par ses ouailles. Quoi qu’il en soit, il me prit à part et demanda mon assistance pour une question délicate. Il m’informa qu’il avait fait un gros pari sur un certain cheval au champ de courses. Il voulait aider à la victoire de cette bête et, pour cela, avait besoin d’une potion magique fournie par un sorcier. Pouvais-je aller la chercher ? Les cartes de membres se trouvaient maintenant dans un tel chaos que je ne demandais pas mieux que de faire une pause. Le pasteur me prêta sa bicyclette et je me lançai en oscillant (c’était la première fois que je montais sur un vélo) vers une petite cabane à l’est de la ville. Là, un sorcier me remit plusieurs choses, entre autres de l’urine de cheval et l’empreinte d’un sabot dans un morceau de boue sèche.

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En revenant, je me livrai à quelques profondes réflexions. Évidemment, mes notions sur le presbytérianisme étaient très superficielles. J’avais cependant le sentiment que, normalement, les presbytériens ne pratiquaient pas la magie noire. Pourquoi ce pasteur le faisait-il ? Lorsque je le vis tout excité en recevant l’urine de cheval et l’empreinte du pied, je lui posai la question. Il parut exaspéré par ma stupidité. – Bien sûr qu’il me faut cette potion. Autrement, comment pourrais-je gagner ? Mais tu ne dois jamais en parler à personne. – Non, pas aux anciens de cette église. J’avais oublié que je m’étais vanté d’être ami avec ces hauts placés. Peu après, le pasteur découvrit quelle pagaille j’avais mise dans ses cartes de membres et il me renvoya, ce qui me donna le loisir de passer un après-midi au soleil et de me faire une opinion sur le Dieu des chrétiens. Je décidai que cette religion ne pouvait avoir aucune puissance puisque le pasteur lui-même recherchait l’aide des esprits. Il ne voulait pas que l’église sache qu’il recourait à la magie noire, aussi faisait-il croire qu’il s’adressait au Dieu des chrétiens pour avoir du secours. Il trompait ses paroissiens. Pourquoi ? Il semblait que le fait d’être ministre presbytérien lui donnait un pouvoir sur eux, alors que lui-même savait très bien qu’il n’y avait aucune puissance réelle dans cette religion. Puis je me souvins d’une époque où mon père avait été invité par des missionnaires blancs. Il m’avait emmené avec lui, alors que j’étais un tout petit garçon. Les missionnaires n’avaient pas voulu nous laisser entrer dans leur maison ni boire dans leurs verres. Ils nous avaient fait asseoir sur les marches du perron et boire dans une vieille tasse d’aluminium en nous parlant de leur Dieu, à qui nous devions obéir, sinon nous mourrions. Cela me fit penser à ce qu’avaient dit les combattants de la liberté : « Les missionnaires disaient aux Africains de prier le Dieu des chrétiens ; et pendant qu’ils avaient les yeux fermés, les missionnaires les volaient ». 51


Décidé à tuer À cet instant, je m’assis brusquement au soleil. Pour la première fois de ma vie, je sentis une vraie colère politique m’envahir. Mes parents avaient été bernés par un canular. Et chaque fois que papa prêchait à l’église, on l’exploitait. Cette religion ne valait rien du tout ! Cela s’était passé des années auparavant et mes parents étaient partis depuis longtemps, mais, assis là au soleil, j’étais furieux. On avait profité de nous. Dans quel but ? Je n’en avais aucune idée. J’étais néanmoins en rage et trouvais le Dieu des chrétiens très suspect. Le second incident se passa un peu plus tard. Un jour, je rencontrai en ville une dame blanche que j’avais vue jouer au club de tennis. À mon étonnement, elle m’offrit un travail : faire le ménage dans son magnifique bungalow. Elle m’expliqua d’ailleurs que son serviteur précédent l’avait quittée sans avertissement, et elle était suffisamment désespérée pour essayer de m’engager, moi. Je sautai sur l’occasion, en pensant aux années où, gamin en guenilles, je croyais que travailler pour des Blancs était le summum du succès. J’étais enchanté. Mme Smith réalisa bientôt que sa nouvelle recrue était bien novice. Tandis que j’examinais les merveilles de sa luxueuse demeure, elle me montrait comment repasser une chemise, récurer un sol. Malheureusement nos normes différaient. Des vêtements fripés ne m’avaient jamais dérangé et, pourvu que j’arrive à supprimer quelques plis aux siens, je ne voyais pas pourquoi elle était ennuyée s’il en restait d’autres, ou si j’en avais ajouté moi-même. Ce fut pareil pour le nettoyage des sols. Dans toutes les maisons où j’avais vécu, ils étaient en terre battue. Aussi lorsqu’elle me conduisit dans sa cuisine au dallage d’un blanc éblouissant et me dit de le nettoyer, je ne pus voir où se trouvait la saleté. Pour moi, la saleté, c’était se trouver dans un trou jusqu’au cou, sous le sable et la pluie, et non une vague tache grise çà ou là sur un sol sec et généralement immaculé. Néanmoins, j’essayai. – Très crispant, disait-elle. 52


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Son exaspération se montra bientôt : – Vous autres Cafres noirs, vous êtes des babouins, le savezvous ? Darwin l’a prouvé. Vous viviez dans des arbres. Il ne me semblait pas avoir rencontré personnellement ce monsieur Darwin, et j’ignorais ce qu’il pouvait avoir prouvé, mais l’idée d’un Blanc courant autour de Salisbury et disant que les Noirs descendaient des babouins m’offusquait. Je me sentais visé. Les Blancs étaient si élégants. Peut-être ce Darwin avait-il raison ? Y avait-il des chances qu’il vienne dans cette maison et me dise que je venais d’un babouin ? Que ferais-je alors ? – Nous, les Blancs, nous descendons de Dieu, ajouta M  Smith en me laissant mains et genoux sur le sol de la cuisine. me

Le salaire était minime, les gémissements de la dame constants. Au bout de quelques jours, j’en eus assez des Blancs. On voyait qu’ils détestaient les Noirs et, pis encore, ils se moquaient de nous et nous traitaient avec mépris. Je ne pouvais rire de Mme Smith ou la traiter dédaigneusement, car elle était sans doute riche et intelligente. La seule chose qui me restait à faire était de la haïr. Je m’enfuis donc, laissant portes et fenêtres grandes ouvertes et espérant qu’on la volerait. Mes jérémiades sur l’Église et les Blancs laissèrent mes camarades froids. – Qu’est-ce qu’on t’avait dit ? Ne sois pas une poule mouillée, Stephen. Tu es le paillasson des hommes blancs. Ils poseraient leurs bottes sur ton dos. Je pensai à Mme Smith et, pour la seconde fois, je ressentis une vraie colère politique. Les marxistes avaient raison. Il était temps de se débarrasser des Blancs et d’exiger qu’on nous rende l’autorité sur notre pays. field.

– Viens avec nous à l’assemblée secrète de libération à High-

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Décidé à tuer J’y allai et me rendis aussi aux réunions suivantes. Quand mes amis partaient pour un camp de formation dirigé par les marxistes, je les accompagnais. Le camp se trouvait à quelques kilomètres de Salisbury, dans une brousse très dense. On avait dressé des tentes de feuillages et de branches pour environ quarante jeunes. C’était là un des nombreux camps où les jeunes Noirs étaient réunis, formés pour la guérilla, puis lâchés dans les villes de Rhodésie. Cet endroit était bien plus confortable que la tranchée glaciale et solitaire sous le pont. Si le règlement était rigoureux, j’avais le sentiment nouveau d’être désiré par quelqu’un et bon à quelque chose. On m’acceptait tel que j’étais. Personne ne m’agressait ni ne se moquait de moi à cause de ma pauvreté, de la couleur de ma peau ou de mon analphabétisme. En fait, on nous disait que nous avions des droits et qu’il était temps de les faire valoir. Le camp devint bientôt notre famille élargie, à moi comme aux autres garçons. C’était le seul groupe où je n’avais pas été méprisé. J’étais donc mûr pour voir l’histoire africaine avec des yeux marxistes. Nos orateurs nous dispensaient un enseignement très simple, adapté à des jeunes tels que nous, dont l’essentiel pouvait se résumer comme suit : Autrefois, tous les Noirs d’Afrique étaient bons et heureux, possédant leur propre pays. Alors vinrent les Blancs. Ils virent la richesse des terres et les convoitèrent. Ils envoyèrent donc des missionnaires pour s’en emparer. Les missionnaires arrivèrent avec des fusils et des Bibles. Ils nous lurent la Bible dans le but de nous tromper. Ils nous apprirent à nous mettre à genoux et à prier leur Dieu blanc et, pendant que nous avions les yeux fermés, ils nous dérobèrent notre pays et nos trésors. Lorsque nous ouvrîmes les yeux, il était trop tard : ils avaient des fusils et pouvaient nous tuer.

Pour prouver cette version de l’histoire, ils nous montraient une image de la statue de David Livingstone debout, avec fusil et Bible. Nous hochions tous gravement la tête. Et voilà ! Une image 54


Les ombres noires

ne pouvait mentir. Nous nous moquions des gens qui avaient cru que le fusil servait à tuer des animaux. J’avais dix-huit ans et c’était la toute première leçon d’Histoire qui m’était donnée, et ce, par les seules personnes qui m’avaient témoigné de la bonté. J’avais enfin découvert la vérité sur l’origine de ma vie misérable jusque-là. Très bien. Désormais je haïrais tous les Blancs, tous les missionnaires et tout ce qui concernerait la Bible. Ensuite nos enseignants mirent l’Histoire à jour. Ils nous rappelèrent la pauvreté de nos existences, faisant ressortir son contraste avec l’opulence des Blancs, leurs grandes voitures, leurs vastes demeures, l’instruction qu’ils recevaient pendant des années, toutes leurs possessions. – Tout cela est à vous. Cela vous appartient de plein droit. Allez-vous rester tranquilles et laisser l’homme blanc jouir de ce qui vous appartient, pendant que vous mourez de faim ? À cette pensée, nous nous enflammions. Nos chefs n’eurent aucune difficulté à persuader de pauvres adolescents noirs qu’il était injuste que les Blancs possèdent le meilleur de tout. Quelle était la solution ? Le marxisme, disaient nos chefs. Ce n’était que lorsque nous serions devenus communistes que nous pourrions jouir d’une justice sociale équitable. Ils nous dépeignaient un avenir merveilleux après la révolution. Tout serait en propriété commune. On nous rappelait que toutes les grosses voitures des Blancs étaient tenues soigneusement fermées à clef : – Quand notre jour viendra, on laissera les clefs dans les serrures. Vous pourrez sauter dans n’importe quel véhicule et l’emmener. Tout sera à la disposition de chacun. Je pensais à une certaine Mercedes que j’admirais au club de golf. Il serait facile de tirer sur le propriétaire blanc et d’emmener la voiture pour mon usage personnel. Cette idée me plaisait beaucoup. Quant aux maisons, pas de problème. Je pourrais habiter celle que je voudrais. Oh ! ce serait fini de dormir sous les ponts. Je 55


Décidé à tuer décidai de choisir le bungalow de Mme Smith lors du grand jour. Ce serait bien fait pour elle. L’idée qu’on essayait continuellement de graver en nous était : – Vous êtes traités en esclaves dans votre propre pays. De quel droit l’homme blanc fait-il cela ? Qu’allez-vous faire pour l’en empêcher ? Si vous ne faites rien, il volera tout ce qui est à vous. Ce que nous devions faire exactement pour arrêter l’homme blanc faisait le sujet de la partie suivante du cours : nous entraîner au combat, nous livrer à des sabotages et créer des troubles civils. J’appris à manier de petites armes, des grenades à main, des bombes explosives et, plus tard, des fusils russes. Je repensais quelquefois à tous les films américains que j’avais vus. Mes rêves étaient devenus réalité. Je savais enfin comment tirer sur les gens. Je ressentais l’excitation du pouvoir en m’entraînant à tirer. Nous, petits apprentis combattants de la liberté, bénéficiions des meilleures méthodes pour amener des perturbations civiles : la peur, les émeutes, les bombes sur les places publiques, les coups de feu dans les rues animées. L’objectif commun à toutes ces méthodes n’était pas tant de tuer quelques dizaines, ou même quelques centaines de personnes que d’engendrer la terreur parmi les foules et de miner ainsi le pouvoir des autorités et des lois de la Rhodésie. Notre entraînement n’était pas destiné aux dégonflés. La discipline était stricte. On nous affamait parfois pour nous habituer aux privations. On nous disait que nous étions des soldats de la guérilla contre les Blancs et contre le capitalisme, le christianisme et tout ce que soutenaient les Blancs. Chacun serait utilisé de la meilleure manière possible. Ce qui provoqua chez moi une grande désolation et de la frustration fut que plusieurs de mes amis du camp savaient lire et écrire, et ils avaient été désignés pour être promus à de plus hauts grades. Mais je n’en étais pas. Que faire d’un adolescent analphabète et ignorant tel que moi ? Ce rejet me rendait amer, mais je 56


Les ombres noires

ne pouvais guère blâmer mes chefs marxistes. De nouveau, mon abandon d’autrefois par mes parents empoisonnait toute ma vie. La haine et l’apitoiement sur moi-même déferlaient en moi comme de la bile. Je n’avais jamais eu de chance dans la vie. Mais nos enseignants usèrent de sagesse. Leurs encouragements canalisèrent ma frustration et en firent un désir de me venger de ceux qui, à mon avis, m’avaient laissé tomber : l’église (mes parents n’étaient-ils pas des gens d’Église ?) et les Blancs (dont j’avais passé les ordures au crible pendant des années). – Tu peux être fantassin, Stephen. Reste près de ton quartier et provoque des troubles. Nous avons besoin de toi pour faire naître des bagarres. Ainsi, vers 1960, j’étais un important combattant de la liberté dans le parti démocratique national qui travaillait pour libérer le Zimbabwe. Ou, comme le gouvernement m’aurait appelé, un guérillero marxiste à fusiller pour trahison. À ce moment, j’aurais donné ma vie pour la libération du Zimbabwe. J’avais l’absolue certitude que la révolution résoudrait tous mes problèmes et me rendrait heureux. Je fus affecté à une bande de jeunes de mon genre et nous ne manquions pas de boulot. Nous lancions des bombes à essence et des grenades à main sur les banques, les gares, les cafés, les églises, les voitures de police et les assemblées en plein air – ce qui arriva en particulier sur une assemblée mémorable où le premier ministre devait parler. Nous commencions des émeutes en nous joignant à n’importe quelle réunion des faubourgs et en incitant les gens à la violence et aux manifestations. Ma participation à ce groupement me donna plus de compagnons que je n’en avais jamais eu mais, somme toute, au fil des mois, très peu de vrais amis. Chacun semblait rempli de colère et de haine. Je ne les en blâmais pas ; moi aussi j’étais en rage. Tout au fond de moi, je savais que j’étais bien loin du bonheur que la révolution m’avait promis. Par moments, je me sentais désespérément malheureux, mais je m’encourageais à être patient. La révolution n’était pas encore tout à fait engagée. Il fallait attendre un peu pour avoir la maison et la voiture. 57


Décidé à tuer Puis, un après-midi de mars 1962 – j’avais presque vingt ans – on annonça un plan pour bombarder à l’essence une des banques dans le centre commercial de Highfield, Machipisa. Un tel plan n’était pas rare et je trouvai l’idée bonne. Mes amis et moi passâmes l’après-midi dans une hutte soigneusement dissimulée à la police et aux regards curieux, à remplir des bouteilles d’essence et de mèches et à rassembler nos grenades et nos couteaux. C’était une occupation tranquille, agrémentée par de la bière et des pauses au soleil, en attendant l’excitation de la soirée.

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Chapitre 6

Sous la tente Nous sortîmes de notre cachette vers six heures du soir et nous nous dirigeâmes du côté de Machipisa. Dans un champ de la banlieue, juste à côté de l’Église Réformée hollandaise de Highfield, nous aperçûmes quelque chose qui ne s’y trouvait certainement pas la dernière fois que nous étions passés par là, peu auparavant : une vaste tente grisâtre gonflée, autour de laquelle grouillaient des centaines de personnes se faufilant entre des voitures. Après les grosses averses qui s’étaient abattues dans la journée, la soirée était calme et chaude. On avait attaché à plusieurs endroits les pans encore mouillés du chapiteau afin de l’aérer. Il nous était donc possible d’en voir l’intérieur. La tente était comble ; il devait bien s’y trouver quatre mille personnes. – Hé ! qu’est-ce que c’est ? s’étonna mon ami Thomas. – Un cirque ? hasardai-je, me réjouissant déjà. N’importe quelle distraction était la bienvenue pour moi. Quelques secondes après, un accordéon crachota deux ou trois notes au fond de la tente. Nous nous arrêtâmes. Bientôt les notes mal assurées se transformèrent en mélodie. C’était un cantique. 59


Décidé à tuer Un cantique ! Aucun cirque se respectant n’aurait joué un cantique. Pitié ! C’était une sorte de réunion chrétienne. Sur la route poussiéreuse, il nous suffit, à mes camarades et à moi, de nous lancer quelques regards de connivence pour décider qu’une investigation du phénomène s’imposait. Nous nous rapprochâmes encore de la tente. Un petit drapeau fixé sur le côté portait une inscription. – Ah ! C’est la Mission Dorothée, déclara Thomas, qui aimait montrer son savoir. – Qui est-ce ? – C’est… heu… une mission. – Et puis ? – Je ne sais pas. C’est seulement écrit « Mission Dorothée », dit-il en haussant les épaules. – Fantastique ! Avec mon exclamation sarcastique, je lui jetai ce que j’espérais être un regard de profond mépris. Je ne savais pas lire et j’étais très susceptible sur ce sujet. Le nom de Mission Dorothée ne nous disait strictement rien, ni aux uns ni aux autres. Mais maintenant, nous étions en pleine cohue et il nous fut facile de nous renseigner. Une dame s’arrêta pour répondre à notre question. – La Mission Dorothée ? Ce sont des chrétiens d’Afrique du Sud. Venez les écouter ce soir. Et elle poursuivit son chemin. Des chrétiens sud-africains. Incroyable ! J’étais galvanisé. C’eût été un crime de ne rien faire. Je me tournai vers mes copains. – Dites, rien de bon ne vient d’Afrique du Sud. C’est un pays plein de ségrégation et d’apartheid. Pourquoi ces gens viennent-ils au Zimbabwe pour prêcher sur leur dieu ? Ils approuvèrent avec colère et un plan s’ébaucha. Hâtivement, je continuai : 60


Sous la tente

– Ces chrétiens, ils ont besoin d’une leçon. Ce soir, on la leur donnera. Faisons-les sauter ! Point n’était besoin de beaucoup d’imagination pour prévoir que quelques poignées de grenades à main et le lancement bien ciblé de plusieurs bombes à essence dans la tente produiraient une panique et des dégâts auxquels il ferait bon assister. Ce serait bien plus satisfaisant que d’attaquer les murs de béton impersonnels d’une banque. Cela nous donnerait un sentiment de puissance et prouverait que nous étions aptes à déclencher des événements. C’était l’occasion de donner cours à notre haine sur une bien plus vaste échelle que jusqu’ici. Rapidement, je conçus un plan simple et divisai les huit garçons en quatre équipes de deux. – Entourez la tente et recouvrez une partie des sorties. Personne ne soupçonnerait deux garçons se tenant devant une entrée. On les confondrait avec tous les autres curieux. Maintenant, il fallait coordonner notre attaque. C’était la première fois que j’organisais un projet aussi important et je tenais à faire un beau coup. Je voyais, sur la montre de mon ami Georges, qu’il était sept heures moins dix. Une des choses que j’avais apprises au camp de guérilla était de lire l’heure. À dix-neuf ans, j’étais extrêmement fier de cette réussite. Je décidai que nous attaquerions à sept heures. Mais comment saurais-je quand il serait sept heures ? – Georges, donne-moi ta montre, demandai-je péremptoirement. – Non, répondit-il, indigné. – Comment veux-tu que je dirige une attaque si je ne sais pas l’heure qu’il est ? répliquai-je. Il y aurait eu plusieurs réponses logiques à donner. Par exemple : « Comment peux-tu coordonner une attaque à une heure fixée si c’est toi qui as la seule montre ? », mais Georges n’y pensa plus. Il était aussi désireux que moi que nous attaquions la 61


Décidé à tuer tente. Aussi, avec réticence, me prêta-t-il sa montre, que j’attachai à mon poignet d’un air fanfaron. – Bon ! À dix-neuf heures, je sifflerai et vous lancerez tous vos bombes dans l’entrée de la tente. Ils rirent joyeusement. Je continuai en prenant une posture qui me sembla sanguinaire : – Je veux que tous ceux qui sont dans la tente meurent. Bien sûr, c’était une exigence irréalisable étant donné l’insuffisance de nos armes, mais mes amis n’étaient pas plus subtils que moi, et leurs yeux brillèrent d’excitation dans la nuit tombante. Le sentiment de puissance me plaisait et je ne pensai pas deux fois à la terreur et au mal que je voulais infliger. Moi, Stephen Lungu, j’organisais l’attaque d’une tente remplie de quatre mille personnes ! Aucun des guérilleros de notre zone n’en avait encore fait autant, et ma réputation en sortirait étonnamment grandie. Il y avait de quoi être grisé. – Rappelez-vous bien ceci, ajoutai-je sur un ton menaçant, tous ceux qui sont dans la tente doivent mourir. Si quelqu’un laisse une seule personne en réchapper, je lui ferai cadeau d’une balle. Je trouvai mon discours très beau. À ce moment, je parlais sérieusement, car j’étais un méchant petit gangster, violent, haineux et totalement immature. Après avoir débattu en chuchotant la question du choix de l’entrée que chacun de nous couvrirait, nous prîmes la décision de nous rejoindre au centre commercial après l’opération. Nous nous rangeâmes deux par deux ; personne aux alentours ne nous accorda la moindre attention. La nuit tombait, les chants et l’éclairage de la tente constituaient une plus grande attraction. Thomas et moi arrivâmes vers notre entrée. Je tâchai de regarder autour de moi la masse de curieux. J’avais toujours aimé les cirques et les foules joyeuses. Les lumières et la musique m’attiraient. Je poussai Thomas du coude et murmurai : 62


Sous la tente

– On a encore un moment. Entrons écouter pendant deux minutes. Je ne réalisais guère ce que ces deux minutes allaient me valoir. Nous nous frayâmes un chemin à travers la tente bondée, dans la chaleur oppressante des corps. Nous rebondissions contre les grosses dames en robes fleuries, écrasions des hommes minces, vêtus de minables pantalons et de chemises grises. Presque tout Highfield était venu. Le chant des refrains cessa soudain. Un homme se leva sur l’estrade au milieu de la tente et dit : – Voici Rebecca. Elle va témoigner de la manière dont Jésus est entré dans sa vie. Je pensai : Oh ! Une cinglée religieuse. Néanmoins, je tendis le cou pour mieux voir. Une jolie jeune femme s’approcha du micro et commença à parler. – Je suis Rebecca M’Pongose de Soweto en Afrique du Sud, dit-elle d’abord poliment. Je fus tellement sidéré qu’il me fut impossible de comprendre la suite de ses paroles. De ma vie je n’avais vu de femme « prêcher », et classer une si mignonne jeune fille parmi les chrétiens me paraissait un crime contre nature. Dans mes idées les plus folles, je n’aurais jamais cru que des jolies femmes puissent avoir affaire avec le christianisme. Seules des vieilles grands-mères ou des laideronnes au nez épaté pouvaient être chrétiennes. J’avais la conviction que les belles femmes étaient faites pour déambuler majestueusement dans la rue afin que nous autres hommes puissions les admirer. Dans un lieu tel que celui-ci, la gracieuse Rebecca perdait son temps. Je ne pouvais néanmoins nier son rayonnement et ma curiosité s’éveilla tant et si bien que je commençai à écouter. Elle parlait d’un de ses amis, dont le nom était Jésus, et racontait que, lorsqu’elle l’avait rencontré, sa vie avait réellement commencé. L’amour de cet homme avait tout transformé. Elle parlait avec une 63


Décidé à tuer autorité si troublante de pardon, d’un nouveau départ dans son existence, que je me sentis soudain très sale et déguenillé. Je me penchai en avant, extasié par sa joie. Celle-ci était visiblement si réelle que j’en fus profondément ému et désirai ardemment la ressentir aussi. – Qui a-t-elle trouvé ? Jésus ? J’avais entendu ce nom quelque part, mais n’arrivais pas à le placer. Pour moi, le christianisme signifiait « Dieu ». Je me repris vivement. Pour un Africain, il était impensable de se laisser persuader par une femme d’adopter un quelconque comportement. Cette idée venait pourtant de m’effleurer et cela me secoua considérablement. Mais non ! C’était hors de question. D’ailleurs mes amis étaient avec moi. Thomas commençait à s’agiter : – Partons, chuchotait-il. Lentement, je le suivis vers la sortie. Un désir, une aspiration indéfinissable m’envahissait. Je venais de voir quelqu’un qui avait trouvé un merveilleux bonheur. Je n’avais jamais imaginé que la religion puisse ressembler à cela. La sorcellerie et les esprits des ancêtres produisaient un effet très différent sur les gens. – Encore deux minutes, s’il te plaît ! murmurai-je avec impatience. Et je tirai Thomas à côté de moi sur le dernier banc avant la sortie. Cela ne me gênait pas d’entendre parler de Jésus. Après tout, personne n’avait fait mention de Dieu, et c’était à lui que j’en voulais. Mon ami, mal à l’aise, se rassit sur le banc en roulant des yeux exaspérés. Je me retournai vers la fille pour l’écouter, mais elle terminait ce qu’elle avait à dire. – Pour que vous puissiez comprendre de quoi je viens de vous parler, j’aimerais que vous écoutiez ce que cet homme, Shadrach Maloka, va vous dire. C’est un évangéliste d’Afrique du Sud.

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Sous la tente

Elle se retira de côté avec un sourire éblouissant tandis qu’un Noir de haute taille, dans la trentaine, s’avançait au bord de l’estrade. À ce moment, il eût été naturel que je m’en aille et donne le signal attendu. Ma montre indiquait sept heures et quelques minutes. Mais je traînai encore, malgré l’irritation croissante de Thomas. Mes amis attendraient mon signal. C’est ce qu’on nous avait enseigné au camp de guérilla. Ils supposeraient simplement qu’un imprévu m’avait retardé. Pendant ce temps, le charme de la jeune fille opérait encore et j’étais curieux de savoir si le prédicateur dirait quelque chose sur ce Jésus qui attirait tant de sympathie. Je m’attendais à ce que cet homme irradie la même joie. Eh bien, non ! Shadrach Maloka monta lentement vers le micro et regarda la foule qui se pressait devant lui. Mais il ne fit que nous observer. Nous, les quelques milliers que nous étions, le regardions aussi. Petit à petit, un silence envoûtant tomba sur la foule. Puis, sans aucun avertissement, il proféra d’une voix tonitruante : – Romains 6 : 23 dit que le salaire du péché, c’est la mort. Je sursautai, comme beaucoup d’autres, et pensai avec indignation : – Eh bien, c’est un gentil début ! Pas même un bonjour ! J’allais me détourner et donner mon signal lorsque je réalisai que le prédicateur s’était tu. Ses yeux, tels des projecteurs, parcouraient la foule, mais il ne prononça pas un mot de plus. Silence complet. Rien. Il se tenait immobile. Pouvant à peine y croire, je restais bouche bée. Dans le silence, ses paroles résonnaient toujours en moi. Le péché, c’est la mort ! Le péché, c’est la mort ! Le péché, c’est la mort ! Les secondes devenaient des minutes. Debout, il se contentait de nous regarder, mais il avait certainement l’attention de la foule électrisée. Le péché, c’est la mort ! 65


Décidé à tuer Dans mon esprit défilèrent toutes les mauvaises choses que j’avais faites dernièrement, toute la haine que j’avais manifestée. La mort, la mort. Personne n’avait besoin de me dire que j’allais mourir comme j’avais vécu : dans le mal et la misère. Ma pensée revint vers ma famille ; ma haine pour mon père, ma mère, ma tante. Mes nuits sous le pont. Ma nourriture moisie. La crainte toujours présente de ne pouvoir survivre un jour de plus. Cela dura quelque dix minutes. Puis le visage de l’homme commença à se décomposer. Ses grands yeux noirs se remplirent de larmes. De gros sanglots le secouèrent. Il pleurait ! J’en étais stupéfait. J’avais été prêt à l’entendre fulminer, tempêter, ce qui m’aurait laissé indifférent. Mais rien ne m’avait préparé à ces pleurs. Les cheveux de ma nuque se dressèrent. Des frissons galopèrent en chaîne le long de mon épine dorsale. – Voilà encore autre chose, marmonnai-je à mon ami. Je n’aurais pu bouger à ce moment-là, même si je l’avais voulu. Pourquoi ce prédicateur, apparemment si fort, pleurait-il ? Je n’avais jamais rien vu de pareil. J’étais dérouté. Alors l’homme se mit à parler. Lentement. Solennellement. Les yeux de tous les assistants étaient tournés vers lui. – Je pleure. Je pleure parce que le Saint-Esprit m’a dit qu’un grand nombre de personnes qui se trouvent ici ce soir vont mourir bientôt. D’un coup, avec la force d’une collision, la raison pour laquelle je me trouvais là me revint. J’étais sous cette tente pour tuer des gens, et le prédicateur déclarait qu’il connaissait mon plan. J’en eus le souffle coupé. Comment avait-il eu connaissance de notre bande et de nos bombes ? Je faillis lâcher celles que je tenais. Le prédicateur s’était remis à parler : – Beaucoup d’entre vous allez mourir ce soir, tonna-t-il. Vous allez mourir. Il le répéta à plusieurs reprises. 66


Sous la tente

Son ton parfaitement assuré ne pouvait signifier qu’une chose : quelqu’un l’avait averti à mon sujet. Mais comment ? Nous venions de prendre la décision nous-mêmes. La logique n’était pas un de mes points forts en ces jours-là, et je ne pris pas le temps de raisonner. Je sentis simplement ma panique augmenter. S’il connaissait notre plan, ses aides du service d’ordre savaient qui nous étions. Quoi qu’il en soit, il n’y avait pas de temps à perdre. – Prépare-toi, dis-je à voix basse, craignant que le service d’ordre ne s’approche de nous sur-le-champ. Je fouillai mon sac pour prendre ma bombe artisanale. Thomas et moi nous dirigeâmes lentement vers la sortie. J’étais prêt à donner le signal. Le prédicateur parlait de nouveau. J’hésitai à rester pour écouter. Allait-il ordonner à ses hommes de contrecarrer notre attaque ? Non, il avait de nouveau changé de sujet. Comment pouvait-on suivre cet homme ? – Si vous travaillez pour une société, c’est cette société qui paie votre salaire. Vous ne le recevrez pas de quelqu’un d’autre. Si vous travaillez pour le diable, vous recevrez son salaire : la mort. Mais Jésus offre un cadeau extraordinaire. Comment peut-on refuser un cadeau ? Tout à coup, il tendit sa grosse Bible : – Je donnerai tout de suite ce livre à celui qui voudra le prendre. Personne ne dit mot. Nul n’osait bouger. Alors un petit garçon aux yeux brillants trotta vers l’estrade. Sa mère voulut le retenir, mais le manqua. Timidement, il leva la main pour saisir la Bible. Et, bien sûr, Shadrach Maloka la lui remit. Tout le monde, moi compris, laissa échapper un murmure de surprise. Donner un livre si coûteux à quelqu’un qui ne le méritait pas ! – Vous êtes étonnés, dit Shadrach Maloka. Mais pourquoi ? Ne savez-vous pas que Jésus nous a fait un cadeau beaucoup plus

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Décidé à tuer précieux ? Il nous offre le salut… et la vie éternelle. Sans Jésus, nous sommes tous sous le jugement de Dieu. Soudain, sa voix retentit comme une menace. Il pointa un doigt accusateur vers l’auditoire. – Car vous avez tous péché. Vous avez menti. Vous avez fait du tort à vos semblables. Vous haïssez. Vous avez désobéi à Dieu, et vous croyez qu’il ne le voit pas ? Son doigt continuait à nous menacer. Je tressaillis. Il semblait que le prédicateur me visait directement, comme s’il savait tout le mal que j’avais commis. J’étais épouvanté et très gêné devant mon ami. Je tentai de me défendre en marmonnant avec colère : – Ce prédicateur n’a pas de manières. Pourquoi nous montret-il du doigt ? Thomas me lança un regard de totale incompréhension. Mais l’homme avait repris sa cadence et parlait du péché et des dégâts qu’il faisait. Il continuait de tendre son doigt et, plus il parlait, plus j’étais sûr qu’il s’adressait à moi personnellement. J’étais toujours plus fâché et inquiet, surtout à cause de son geste accusateur. Le temps passait et je me sentais de plus en plus angoissé. Comment connaissait-il mes pensées les plus secrètes ? Je tirai une conclusion hâtive : quelqu’un lui avait parlé de moi et de mon projet. C’était évident. Mais qui m’avait trahi ? Lequel de ma bande ? Thomas, qui se tenait à côté de moi ? Était-ce pour cela qu’il m’avait accompagné, pour me signaler aux gardes ? Presque hystérique, je tirai mon couteau de ma poche et le pressai contre Thomas. Les grandes ombres de la tente nous cachaient des regards. Je lui soufflai : – Pourquoi es-tu allé vers cet homme et lui as-tu parlé de moi ? Thomas sentit ma lame contre lui et me jeta le coup d’œil que je méritais. Il se fâcha. – Qu’est-ce que tu fais, mon vieux ? Tu es complètement fou depuis que tu es entré dans cette tente. 68


Sous la tente

Ce que j’ignorais alors, mais que je sais maintenant, c’est que moi, Stephen Lungu, de manière tout à fait inattendue, je me trouvais en pleine crise spirituelle. Je n’avais jamais su que j’avais en moi un esprit et je ne comprenais pas le moins du monde ce qui m’arrivait. J’étais une âme très simple et il me paraissait que ce prédicateur, debout sur l’estrade, ne parlait que de moi et racontait à tous les secrets de mon cœur. Je n’avais pas encore réalisé que les cœurs de tous les êtres humains se ressemblaient beaucoup. Mon ami avait tiré son couteau lui aussi. Il murmura : – Mon vieux, tu es fou ? Nous avions tout à fait oublié l’attaque projetée. Lui crut que j’avais soudain perdu la raison. Moi, je me sentais comme un homme nu qui cherche à se cacher le long d’une rue sombre et qui se trouve tout à coup inondé par la lumière de puissants projecteurs. J’étais paniqué, mais ne savais comment m’échapper. Un garde nous vit parler ensemble et nous dit de nous taire. Je grondai d’une voix rageuse en brandissant mon couteau vers mon camarade. – Si tu me touches encore, ceci te fera taire pour toujours. Choqués, des gens levèrent les sourcils. Un autre garde parut, puis les deux surveillants se retirèrent, décidant apparemment qu’il était préférable de nous laisser seuls. Pendant tout ce temps, l’orateur continuait. Son doigt m’hypnotisait. Je n’aurais pas eu l’idée de quitter la tente. Au contraire, je décidai de faire le malin. Tout simplement, j’évitai son doigt en me baissant chaque fois qu’il le tendait. Je me balançais de haut en bas, puis de bas en haut comme un canard, exerçant la patience de Thomas au plus haut degré. Mon sac de bombes artisanales et de grenades dansait dangereusement. Ce fut une étrange façon de traverser la plus grande crise spirituelle de ma vie : me dissimulant autant que possible à l’arrière d’une tente poussiéreuse, armé de projectiles mortels, mais mourant de peur à cause du doigt accusateur d’un prédicateur non armé. 69


Décidé à tuer Puis, brusquement, l’orateur changea de nouveau de terrain. Il parlait maintenant de Jésus d’une voix chaleureuse et compatissante. Ce Jésus, semblait-il, avait vécu il y a longtemps et il lui était arrivé beaucoup de choses. Il n’était pas un grand chef, il vivait au contraire dans la pauvreté et l’humilité. Il faisait partie d’une race opprimée, comme nous. Il n’avait ni maison ni argent, et personne ne le comprenait vraiment. Pourtant il possédait une puissance extraordinaire et connaissait le secret de la vie. Il guérissait les malades et les aidait. Il avait fini par être assassiné par ceux qu’il était venu sauver et, par sa mort, il avait fait la paix entre Dieu et nous. Grâce à lui, n’importe qui pouvait recevoir la vie éternelle. Je tressaillis lorsque je l’entendis prononcer le nom de Dieu. Ainsi Dieu avait aussi eu une dent contre Jésus. Rien ne me surprenait en ce qui concernait Dieu. Le prédicateur expliquait maintenant que quiconque le voulait pouvait laisser entrer Jésus dans sa vie. C’était donc la mystérieuse puissance de Jésus que je ressentais ce soir-là. Je cessai alors de me trémousser et restai tranquille, complètement au bout du rouleau. Sur mes joues coulaient des larmes pour toute la souffrance, la solitude, la haine de moi-même et la crainte que j’avais connues. Si cet énorme fardeau ne pouvait être enlevé par ce Jésus, je ne voulais plus vivre. Les Africains ont une tolérance merveilleuse pour les gens qui extériorisent leurs sentiments, mais il y a quand même une limite. Dans la foule, les auditeurs commencèrent à se tourner vers ce jeune homme au gros sac qui ne cessait de sangloter et à l’observer avec curiosité. C’en fut trop pour Thomas. Il me lança bientôt un regard de dégoût et disparut dans la nuit. Je réalisais bien peu que je ne le reverrais jamais. Je n’avais pas non plus envie que la foule me regarde, mais j’étais si désespéré que c’était secondaire. Je ne voulais rien d’autre au monde que d’être délivré du fardeau intolérable de souffrance et de mal qui m’écrasait. Alors, étreignant mon sac de grenades et de bombes à essence, je traversai en chancelant le petit groupe de gens qui m’entourait 70


Sous la tente

et me frayai un passage vers l’avant. Je n’avais jamais assisté à un rassemblement de ce genre et n’avais aucune idée que le prédicateur allait inviter les gens à s’avancer à la fin de la réunion. Je désirais simplement être près de lui. Dans mon vague raisonnement, je supposais que, puisque ses accusations à mon sujet étaient correctes, il détenait aussi le remède et me dirait comment je pourrais trouver ce Jésus. Il me semblait que les autres gens qui se trouvaient sous la tente comprendraient que je voulais seulement pleurer auprès du prédicateur. Les tensions des années écoulées me déchiraient maintenant. Le petit enfant perdu dans sa misère et sa frayeur criait pour recevoir l’amour et la sécurité. Je n’avais jamais entendu parler de repentance. Le prédicateur avait simplement dit qu’il était possible d’échanger ma pauvreté contre les richesses de Jésus, et c’est ce que je cherchais à faire. Le regard de l’orateur vacilla lorsqu’il me vit avancer, mais il poursuivit son discours. J’atteignis bientôt l’estrade. Mes genoux se dérobèrent et je m’effondrai devant lui. Un flot de paroles passa sur moi comme un torrent et je le compris à peine. Je savais seulement qu’il connaissait la promesse de secours qui me délivrerait de la panique. Je tendis les bras et m’agrippai à ses jambes. Alors des bras vigoureux me saisirent, essayant de me remettre sur mes pieds. Les gardes étaient arrivés, ayant sans doute le sentiment qu’un jeune homme en pleurs cramponné au prédicateur ne convenait pas. Mais je n’avais aucun autre endroit où aller et je m’accrochai à lui comme un mollusque. Mes hurlements s’intensifièrent. Le prédicateur était un homme déterminé, mais il fut luimême dépassé par ce qui se passait à ses pieds et qui ressemblait de plus en plus à un match de rugby. Il était en train de s’adresser à une assemblée de quatre mille personnes, et une masse d’épaules et de bras l’empêchait de les voir. Il finit par s’interrompre et regarda avec colère… ses propres gardes.

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Décidé à tuer gez.

– Laissez ce garçon tranquille, ordonna-t-il. Vous me déran-

Embarrassés, les gardes reculèrent. Après m’avoir jeté un coup d’œil alors que je pleurais à ses pieds, Shadrach Maloka reprit son souffle et continua à prêcher ! Un moment plus tard, des explosions, l’une après l’autre, secouèrent la tente. Au milieu des exclamations d’effroi et de la panique soudaine des auditeurs, des flammes s’élevèrent et léchèrent la toile. Quelqu’un avait jeté des bombes à essence. On commençait à hurler.

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Chapitre 7

Bombes D’autres bombes furent lancées dans la tente, mettant le feu à la toile et à des vêtements. Plusieurs explosions mineures se succédèrent rapidement. La tente ne fut préservée de l’anéantissement total que grâce aux fortes pluies tombées plus tôt dans la journée. Les répercussions des explosions étaient assourdissantes. Des nappes de feu s’élevaient. On entendait les gens crier de douleur lorsque leurs habits prenaient feu et qu’ils se roulaient sur le sol pour essayer de les éteindre. Je me tournai, horrifié. Mes amis m’avaient-ils devancé ? Je les avais complètement oubliés. Il y eut une ruée hors de la tente. Les personnes laissées indemnes par le feu étaient renversées par les fuyards et écrasées sous leurs pieds. Les mères s’efforçaient de protéger leurs petits enfants. Des cris retentissaient à l’intérieur et à l’extérieur de la tente. Plusieurs déflagrations ébranlèrent encore la nuit. Quelqu’un avait bouté le feu aux voitures avec des torches, et les réservoirs explosaient. J’étais abasourdi. Il était impossible que mon petit groupe ait pu être l’auteur de cette attaque. Le prédicateur près de moi sauta de l’estrade et essaya d’atteindre ses gardes. Mais la plus grande confusion régnait et il s’ar73


Décidé à tuer rêta, vaincu par la débandade. Pour l’instant, il n’y avait aucun moyen de s’échapper. Il se tenait immobile et je restai à son côté. Mes sanglots hystériques furent étouffés peu à peu par le choc et la peur. Mon cœur battait très fort. La fumée m’empêchait presque de respirer. Les flammes continuaient à lécher la toile détrempée de la tente. Je regardai le prédicateur. Son visage était tiré, mais calme. Il avait les yeux fermés et je réalisai qu’il priait. Cela me rappela le début de son sermon, lorsqu’il avait dit qu’il pleurait à cause de tous ceux qui allaient mourir ce soir-là. Comment l’avait-il su ? Qui l’avait averti ? Encore des détonations. Encore des voitures incendiées. Des appels et un bruit de pas suivirent. Le prédicateur et moi étions bloqués dans l’œil d’un ouragan de violence et de haine. Nous étions toujours ensemble quelques minutes plus tard, lorsque les sirènes commencèrent à rugir. Un grand nombre de jeeps de la police arrivaient. Des coups de feu s’échangeaient. Les chiens des policiers aboyaient, se préparant à attaquer. Au-dessus du tohubohu, à l’entrée de la tente – où était donc Thomas ? – le ciel était éclairé par les flammes et les phares des véhicules. On voyait partout des silhouettes noires se battre avec violence. Dehors, c’était presque une vision de l’enfer. Une chose me paraissait de plus en plus certaine : ma petite bande de huit garçons (sept sans moi) n’aurait jamais pu déclencher une attaque de cette envergure. De toute évidence, des dizaines de guérilleros avaient été attirés, comme nous-mêmes, par la cible vulnérable que constituait une tente pour rassemblements chrétiens. Le prédicateur commença à se diriger vers une sortie. Je le suivis de près. Après beaucoup d’efforts, nous en étions encore loin. À ce moment, des policiers en uniformes et en équipements d’intervention parurent à l’entrée et sifflèrent pour bloquer la foule. – Attendez ! Arrêtez-vous ! Reculez ! criaient-ils. Au début, le public essaya de leur résister, mais les chiens et les bâtons le persuadèrent bientôt d’obéir à la police. Puis il vint à 74


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l’esprit des personnes ainsi acculées que le but de celle-ci était de les soustraire à la violence extérieure. Dans la tente, elles étaient relativement en sûreté. Alors la foule commença à se rassembler en pleurant par petits groupes serrés. Quelques braves gens qui s’étaient tenus sur l’estrade avec l’équipe de la Mission Dorothée commencèrent même à chanter un cantique. La mélodie tomba sur le tumulte comme une douce averse. D’autres, bras levés, prièrent malgré le chaos qui faisait rage autour d’eux. Enfin plusieurs gardes arrivèrent vers le prédicateur, qui sembla accepter avec résignation leur suggestion de patienter encore un peu. La bataille hors de la tente allait être maîtrisée lorsque des renforts de police survinrent. Les sirènes hurlaient encore dans la nuit. De gros nuages de fumée noire tourbillonnaient tandis que les pompiers aspergeaient les voitures en flammes. Maintenant les gens retenus dans la tente se blottissaient les uns contre les autres comme s’ils avaient aussi peur de la police que des émeutiers. Le prédicateur prit soudain conscience de ma présence à son côté. Son regard, reflétant le chagrin que lui causait cette tragédie, se concentra sur moi. – Jeune homme, que puis-je faire pour vous ? demanda-til avec douceur, comme pour dire : « Quant au reste, je n’y puis rien ». Je regardai autour de moi. Partout la peur, la violence. Ici, des voix calmes chantaient et priaient Jésus. C’était une image de toute mon existence. Au centre de ma haine effrénée, j’étais tombé dans une oasis d’amour et de paix. C’était ce dont j’avais besoin, mais je n’étais pas sûr de savoir ce qu’elle était. En tout cas, je n’avais pas besoin de Dieu. Je savais qu’il ne m’aimait pas. Qu’avait-il fait pour moi ? Jésus avait eu avec lui les mêmes problèmes que moi. Il avait souffert de la pauvreté, du rejet, et même il avait été mis à mort. Pourtant, d’une manière ou d’une autre, il avait triomphé ; il nous comprenait et nous pardonnait. Je répondis donc : 75


Décidé à tuer – Vous avez parlé de Jésus. Votre Jésus peut-il sauver même quelqu’un comme moi ? – Oui, dit-il. Jésus est mort pour vous. Dieu vous aime. Dieu m’aimait ! Qu’est-ce qu’il avait à faire là-dedans ? N’était-ce pas une raillerie ? Je réagis à ma manière habituelle, rude et obstinée : – Pasteur, si vous me dites que Dieu m’a aimé, je vais vous tuer tout de suite. Je cherchai mon pistolet et le tins dans ma main tremblante. – Je ne veux pas entendre parler de Dieu, je veux que vous me parliez de Jésus. Le prédicateur cligna des yeux, puis m’observa gravement. Mon petit sac de grenades à main et de bombes n’échappa pas à son attention. Puis il dit doucement : – Jeune homme, si vous me parliez de vous d’abord. Ditesmoi pourquoi vous voulez Jésus. Je lui racontai alors mon histoire. Elle commença à venir par bribes puis, à mesure que mon embarras se dissipait, les mots suivirent à flots, avec toute ma souffrance et mes blessures. C’était la première fois que quelqu’un s’intéressait à moi. Je parlai de la haine de mon père, de la séparation de mes parents et du jour terrible où ma mère m’avait abandonné lorsque j’avais sept ans. Je revécus la panique et le total désespoir que j’avais éprouvés, ma souffrance de savoir que les seules personnes de ce monde qui me connaissaient me détestaient et que je n’avais personne vers qui me tourner. À mon étonnement, le prédicateur se mit à pleurer avec moi. Pourquoi pleure-t-il ? me demandai-je. Il continua de verser des larmes tandis que je lui parlais de mes nuits sous le pont, de ma recherche sans fin de nourriture dans les poubelles puantes, de la manière dont j’étais devenu un combattant de la liberté, de ma crainte de tout. 76


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Il me regardait avec une expression étrange. Je compris que c’était de la compassion, et cela fit fondre mon cœur. Dans ma vie, personne ne s’était jamais inquiété à mon sujet. En voyant cet étranger s’émouvoir assez pour pleurer sur ma misère, il me sembla que l’amour de Christ brillait sur moi. Lorsque j’eus enfin terminé mon récit, il garda un instant le silence, puis dit avec bonté : – Jeune homme, laissez-moi vous raconter une histoire. Il y a bien des années, une jeune fille de quatorze ans devint enceinte. On lui demanda qui était le père et elle désigna le jeune homme. Mais il refusa toute responsabilité. Il ne voulait pas de l’enfant. Neuf mois plus tard, le bébé vint au monde. La jeune femme ne le voulait pas non plus. Lorsqu’il eut deux semaines, elle l’enveloppa dans une serviette, le fourra dans les toilettes et s’enfuit. Une femme du voisinage entendit du bruit, chercha et trouva l’enfant en train de se noyer. Elle courut le porter à l’hôpital et il survécut. Jeune homme, cet enfant, c’était moi. Je n’ai jamais revu ma mère. Je n’ai aucune idée de son identité, je ne sais qui est mon père. Comme pour vous, ni l’un ni l’autre ne voulaient de moi. Stupéfait, je le regardai fixement. Était-ce possible ? Cet homme portait tous les signes d’un être aimé et bien dans sa peau. Comment cela se faisait-il ? L’homme tournait les pages de sa Bible et il me dit : – Je veux vous lire quelque chose qui résume la situation des gens comme vous et moi. C’est une promesse de Dieu et de son Fils, donnée à ceux qui ont été abandonnés. Elle se trouve dans le psaume 27, au verset 10 : Mon père et ma mère m’abandonnent, mais l’Éternel me recueillera.

Les mots résonnaient dans ma tête : L’Éternel me recueillera. L’Éternel me recueillera. Et voilà ! Quelqu’un avait aimé cet homme. Le Seigneur l’avait recueilli.

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Décidé à tuer – Vous comprenez, continua le prédicateur, Dieu et Jésus, c’est la même chose. Jésus était simplement Dieu sur la terre. Et Dieu l’avait promis : « Mon père et ma mère m’abandonnent, mais l’Éternel me recueillera ». Ce verset fut le point de départ d’une nouvelle vie pour moi. Pour la première fois, je sentis qu’il n’était pas impossible que Dieu m’aime. Son amour pouvait apporter une signification même à mon existence. Il y avait là une foi suffisante pour englober la réalité des souffrances que j’avais connues et pour m’en délivrer. Personne ne niait que j’avais vraiment été rejeté, que j’avais traversé les peines et la misère. Mais maintenant Dieu me disait : « Moi, je suis là et je te recueillerai. Je t’aime ». Je m’agenouillai pour m’approcher de Dieu pour la première fois de ma vie. Je ne savais pas très bien comment lui parler, mais je réalisais enfin que Dieu m’aimait et m’attendait. – Dieu, criai-je, je n’ai rien, je ne suis rien. Je ne sais pas lire, pas écrire. Ma médiocrité absolue m’écrasait. – Mes parents ne veulent pas de moi. Prends-moi, Dieu, prends-moi. Je regrette le mal que j’ai fait. Jésus, pardonne-moi, prends-moi maintenant. Immédiatement, il me sembla qu’un lourd fardeau roulait loin de mon dos. Aucun langage ne pourrait décrire ce que j’éprouvai. Je fus submergé par le soulagement et la paix. Je ne comprenais pas la joie qui me remplissait. Moi… un enfant perdu parmi des millions d’Africains, Jésus m’avait trouvé ! J’avais été si absorbé par ma conversation avec Shadrach Maloka que j’avais presque oublié l’émeute. Lorsque mes sanglots furent calmés, je pris conscience d’un remue-ménage vers les sorties de la tente. Shadrach Maloka et moi, nous tournant, vîmes que la police autorisait maintenant les gens à partir sous sa surveillance. Plus près de nous, je m’aperçus soudain que plusieurs des gardes fixaient des regards anxieux sur Maloka, sans oser interrompre sa 78


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conversation et sa prière avec moi. Je compris que je ne pouvais le retenir davantage. – Je dois partir, dis-je. Beaucoup d’autres gens ont besoin de vous parler. Ses yeux sombres me remercièrent. – J’ai peur que vous soyez attaqué par des vauriens ou par la police. Il regarda de nouveau mon sac de bombes. – Je vais vous accompagner jusqu’au bout du champ, où vous serez en sécurité. – Non, merci, ces gens ont besoin de vous. Il n’y a pas de danger. D’ailleurs, je suis prêt à mourir. Mon exaltation était telle qu’à ce moment, j’aurais accueilli la mort comme un moyen de rencontrer bientôt Dieu. Shadrach Maloka pressa mon épaule. – Oui, dit-il, vous êtes prêt à mourir. Mais, pour la première fois, vous êtes aussi prêt à vivre. Que Dieu vous bénisse ! Il fit demi-tour et fut assailli par les angoissés qui cherchaient à lui parler. Je n’osai pas abandonner là mon sac de grenades, aussi le ramassai-je. Puis je me hâtai de sortir de la tente pour m’engouffrer dans la nuit brûlante. Le tableau n’était pas beau à voir. Partout des voitures brûlaient encore. Les gens criaient et couraient. Les chiens policiers aboyaient furieusement. Les sirènes projetaient des lumières rouges dans la nuit au milieu des volutes de fumée noire. Les policiers et les pompiers défilaient d’un pas raide, essayant de ramener l’ordre. On emmenait des blessés en ambulance sous le regard de leurs parents ou amis en pleurs. Comme je cherchais à m’orienter, un policier m’interpella. La peur se lisait dans ses yeux enflammés par la fumée. Furieux, il 79


Décidé à tuer brandit son bâton vers moi. Visiblement, il devait faire un effort pour ne pas m’en frapper la tête. Humblement, je lui expliquai que j’avais assisté à la réunion et que je venais de quitter le prédicateur. J’espérai de tout mon cœur qu’il ne me fouillerait pas car j’aurais eu de la peine à justifier la présence de mon sac. Il se borna à me faire signe d’avancer et proféra un juron. Au milieu de tout ce chaos, où se trouvait Thomas ? J’allais de-ci de-là en trébuchant, l’appelant doucement par son nom. Je n’avais pas envie d’attirer encore l’attention de la police. Quelques minutes plus tard, je tombai sur une forme humaine étendue sur l’herbe. Je cherchai à voir son visage à la lumière des sirènes. La tête était rejetée en arrière, les yeux grands ouverts comme à la suite d’un choc. – Tom ! Tom ! murmurai-je. Lève-toi. Je tendis le bras pour l’aider à se remettre sur ses pieds et découvris qu’un grand couteau de chasse était planté dans sa poitrine. – Tom ? Tom était mort. Choqué, je m’affalai sur l’herbe à côté de lui. Tom. Je le connaissais depuis des années. Nous étions très proches. Maintenant il était mort. Je me mis à réfléchir. Il me vint tout à coup à l’idée que, si je ne m’étais pas avancé vers l’estrade au moment où je l’avais fait, j’aurais très bien pu mourir, moi aussi. Je ne sais pourquoi, je me sentis très coupable d’avoir survécu, moi, et non Thomas. Des voix parlant avec colère et des pas venant dans ma direction me sortirent de mon hébétement. Si je restais là plus longtemps, je risquais bien de finir aussi dans l’herbe à côté de Tom. Il fallait que je file. Il ne me servait à rien de rechercher mes autres copains : ou ils étaient morts, ou ils s’étaient enfuis. Je ne bougeai pas jusqu’à ce que les hommes – policiers ou rebelles, je ne sus jamais qui ils étaient – s’éloignent. Tristement, 80


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je passai ma main sur le visage de Tom en signe d’adieu. Puis je me levai avec prudence, me penchai en avant de manière que ma silhouette ne se détache pas sur les flammes et quittai les lieux en courant. Ayant trébuché sur plusieurs corps, je décidai de ralentir. J’appris plus tard que plus de cent personnes étaient mortes ce soir-là. En m’enfuyant, je réfléchissais. Tom n’avait pas été tué par la police. Celle-ci faisait usage de balles, de matraques et de chiens. Un couteau de chasse rappelait plutôt le style d’une bande de voyous. Où s’arrêteraient toute cette violence et cette haine ? À quelques centaines de mètres de la tente, je repris mon souffle et tâchai de me calmer. J’avais terriblement soif et j’étais choqué par les événements des quelques heures écoulées. Pendant un moment, j’errai çà et là dans la banlieue de New Highfield, parmi la foule venue voir les dégâts. J’achetai du jus de mangue à plusieurs reprises. Soudain, je n’eus qu’une envie : être seul car Dieu m’avait rencontré ce jour-là. D’ailleurs, je ne pouvais rien faire pour mes amis. Je ne savais où aller. L’idée de retourner dans le repaire de notre gang m’était insupportable. Non seulement il eût été des plus dangereux de le faire alors que la police surveillait tout le quartier, mais je voulais renoncer à ce genre de vie. Alors je pensai au pont – à mon pont, comme je l’appelais. Je me hâtai de m’y rendre. Curieusement, l’émeute s’effaça bientôt de mon esprit. J’avais déjà participé à de telles manifestations et j’étais habitué à ces actes de violence. Tout en marchant, je pensai à ce qui venait de m’arriver. J’avais trouvé Jésus. Je ne connaissais pas encore le Nouveau Testament. Mais, plus tard, j’y découvris une bonne description de ce que j’avais trouvé en Christ ce soir-là : « Prenez courage ; moi, j’ai vaincu le monde » et « La paix de Dieu qui surpasse toute intelligence ». La présence aimante du Seigneur me réchauffa tout le long du chemin jusqu’à « mon pont ». 81


Décidé à tuer Je gravis donc avec entrain la pente raide, puis me traînai sous mon abri. Des larmes de soulagement coulaient sur mes joues tandis que je creusais ma tranchée, ma tombe, comme je l’avais toujours appelée. Avant de m’y glisser, je m’agenouillai pour prier, exultant dans ce nouveau sentiment de paix et de sécurité. Je n’avais jamais rêvé à une telle chose. Puis, heureux, je m’allongeai dans mon étroite « tombe », tirai sur moi un bout de sac pour avoir plus chaud et ramenai enfin autour de mon corps le sable et la terre. J’arrivai à couvrir assez bien mon épaule gauche mais, comme d’habitude, ne réussis pas à couvrir suffisamment l’épaule droite. Le sable que je voulais envoyer sur celle-ci finissait en général par atterrir droit dans mon œil. Aussi bien installé que possible, je regardai en haut à travers l’arche du pont. Bien loin au-dessus de moi, des milliers d’étoiles scintillaient comme de minuscules diamants qui auraient été lancés à la poignée sur un grand drap de velours noir. Qu’elles étaient belles ! Je réalisai tout à coup que je ne les avais encore jamais admirées. Cette nuit-là, elles ne me parurent plus menaçantes, ni impassibles devant ma souffrance. – Dieu, murmurai-je, pourquoi n’avais-je jamais remarqué ces belles étoiles ? Sur ma couche, je réfléchis à ma vie. J’avais si peu à apporter à Dieu. Je pensai bien faire de le lui rappeler encore une fois pour que la situation soit claire entre nous deux. – Dieu, commençai-je doucement (c’était merveilleux d’avoir quelqu’un à qui parler), je n’ai jamais été à l’école. Je ne sais pas lire. Je ne peux même pas écrire mon nom. Mais je veux passer le reste de ma vie à parler de toi. Je n’aurais pu imaginer un avenir plus satisfaisant. Je brûlais littéralement de le vivre ainsi. Je ne connaissais pas encore le terme d’évangéliste, mais il aurait bien résumé la nouvelle ambition qui m’embrasait. Lorsque j’avais rencontré Jésus ce soir-là, il m’avait semblé m’éveiller pour la première fois de ma vie. Je souhaitais ardemment que le monde 82


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entier fasse une telle découverte. Il me paraissait cependant improbable qu’on écoute ce que je dirais. Je retournai cette pensée dans ma tête. À quoi servait l’enthousiasme si la capacité me manquait ? Je me mis à pleurer. Enfin, petit à petit, mes larmes tarirent, ma paix inexprimable demeura et je m’endormis.

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Chapitre 8

À la Police Je m’éveillai juste avant l’aube. En Afrique, celui qui dort en plein air et qui n’est ni ivre mort ni simplement mort a de la peine à faire la grasse matinée : nos oiseaux se rassemblent dès l’aurore pour exécuter leur interprétation quotidienne de l’Alléluia. Ce matin-là, je me serais volontiers joint à eux pour saluer gaiement la naissance du jour. Je sortis de ma tranchée en me tortillant, me frottai pour enlever le sable aussi bien que possible et, émerveillé, évoquai les événements du soir précédent. Ma première prière alla directement à l’essentiel : – Es-tu toujours là, Seigneur ? Une présence aimante, nouvelle dans mon expérience, m’assura qu’il était bien là. J’en fus bouleversé. Il devait avoir été auprès de moi tout le temps de mon sommeil. C’était la première nuit que je ne passais pas seul. Mes yeux se remplirent de larmes. Je ne savais pas que le Nouveau Testament décrivait ce que je venais de vivre comme une nouvelle naissance. Mais c’était exactement l’impression que j’en avais. Je me sentais une créature entièrement nouvelle. Mon ancienne vie, mes peurs avaient disparu 85


Décidé à tuer et tout était devenu neuf pour moi. J’avais pris conscience de Dieu comme je n’aurais pu l’imaginer seulement vingt-quatre heures plus tôt, lorsque je rassemblais des bouteilles pour en faire des bombes artisanales. Ma seule explication, c’est que, lorsqu’on est en vie, on est davantage conscient des choses que lorsqu’on est mort. Après avoir passé par la naissance spirituelle, on est soudain conscient d’un tout nouveau domaine autour de soi. Tout ému, je quittai lentement le pont et me dirigeai vers la rivière pour me laver le visage et ôter le sable collé. Non loin de là, je vis un arbre. En passant près de lui, j’hésitai. J’avais envie de dire à Dieu quelque chose qui lui ferait connaître mes sentiments. Délibérément, je m’avançai vers l’arbre et l’entourai de mes bras en le serrant très fort. Puis je levai les yeux vers le ciel. – Dieu, dis-je, tu me vois ? Tu vois cela ? Si tu étais ici, à côté de moi comme cet arbre, je te serrerais ainsi pour te dire que je t’aime. Et j’en fis une démonstration en étreignant le tronc. J’appuyai alors avec affection mon corps et ma joue contre l’arbre, savourant la paix inaccoutumée qui remplissait mon âme. Quelques dizaines de mètres plus loin, des femmes traversaient la brousse pour se rendre à la rivière. Du coin de l’œil, je remarquai qu’elles s’arrêtaient et m’observaient tandis que je parlais à haute voix. Un moment plus tard, elles changèrent tranquillement de direction et remontèrent le cours d’eau. Je souris, et je regrettais de n’avoir pu leur parler de Jésus quand, soudain, j’entendis dans ma tête une voix, venant de je ne sais où, s’adresser à moi : – Stephen, disait la voix. Lève-toi. Je sursautai et fis un bond en arrière, puis regardai autour de moi. Est-ce que je perdais la tête ? J’étais épouvanté. – Stephen, continua la même voix. Je t’enverrai vers des nations que tu ne connais pas. Ce fut tout. J’inclinai la tête dans un profond respect. Je ne doutai pas que Jésus venait de me parler. Je ne doutai pas qu’il 86


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tiendrait sa promesse et m’enverrait au loin pour parler de lui. Comment ? Je n’en avais pas la moindre idée : cela me sembla être de peu d’importance. Je regardai au sol. Mon petit sac contenant encore mes couteaux et mon revolver gisait tout près de moi. J’aurais voulu le jeter dans la brousse, mais j’eus peur que quelqu’un de mal intentionné ne le trouve. Ce fut le premier indice que je reçus sur la manière dont je devais commencer ma nouvelle vie. J’irais me rendre à la police. Je me rinçai donc le visage, ramassai mon sac, parcourus le court trajet qui me séparait de l’arrêt du bus et grimpai dans le premier véhicule qui allait en ville. Comme nous étions un lundi matin et qu’il était encore tôt, le bus était rempli de mornes banlieusards. Il semble que, dans le monde entier, il soit pénible de se rendre au travail le lundi. Étant donné mon nouvel enthousiasme, je ne comprenais peut-être pas ce cafard hebdomadaire. Moi, je n’arrivais pas à contenir ma joie. J’allais éclater d’une minute à l’autre. Soudain, je sautai sur mes pieds. Les passagers levèrent la tête d’un air las vers ce jeune homme vêtu de lambeaux et couvert de sable. Je respirai profondément et dis d’une voix forte : soir ?

– Mesdames et messieurs, savez-vous ce qui m’est arrivé hier

Tout le long du bus, les têtes étaient tournées vers moi. On soulevait les sourcils. Des sourires de dérision ou des marques d’appréhension se jouaient sur les visages. Décidément, il y avait ce qu’il fallait pour achever de rendre ce lundi matin tout à fait mélancolique : un fou dans le bus. Je me hâtai de rassurer mon auditoire en déclarant que j’avais une très bonne nouvelle à annoncer. – Je vais vous dire ce qui s’est passé hier soir, criai-je assez fort pour dominer le bruit du moteur. J’ai trouvé Jésus ! Silence absolu. Puis : 87


Décidé à tuer – Chut ! gronda une grosse dame avec indignation. À quoi pensez-vous ? On ne prêche pas le lundi. – Mais… Le bus fit une embardée avant de s’arrêter pour prendre d’autres passagers. Les portes s’ouvrirent et des visages maussades regardèrent à l’intérieur cherchant une petite place vide. Pendant le silence momentané du moteur, je me tournai avec vivacité vers la dame. Je ne vis donc pas qu’un homme se levait de son siège un peu plus loin et s’approchait de moi. – Oui, mais, repris-je… Je fus alors saisi rudement par derrière. – Quoi ? m’écriai-je. – C’est lundi aujourd’hui, beugla l’homme. Pas de sermon ! Un grand coup de poing au bas de mon dos me lança à travers la portière comme si j’avais été propulsé par une fusée. Il me fit atterrir la tête la première dans des nuages de poussière. J’étais trop ébahi pour protester. Alors que je crachais du gravier, le moteur de l’autobus vrombit et le véhicule démarra lourdement. Plusieurs visages noirs se pressèrent contre les fenêtres sales, les yeux fixés sur moi avec un intérêt tout relatif. Je me relevai tant bien que mal, raide et secoué. De toute évidence, la prédication allait être une entreprise plus périlleuse que je ne l’avais pensé. Peu m’importait. Je me brossai le mieux possible et attendis le bus suivant. Lorsqu’il arriva enfin, je grimpai dedans. Debout, j’observai les visages fermés autour de moi. J’étais si rempli de joie, une joie qu’eux aussi auraient pu ressentir. Si seulement ils savaient ! De nouveau j’éprouvai l’allégresse de ma foi nouvelle et mon désir d’en parler croissait. J’essayai faiblement d’y résister. D’ailleurs, une seule chute violente hors d’un bus me suffisait pour un jour. Je réalisai bientôt que, si je ne disais rien, j’allais exploser. Je me frayai donc un chemin dans la cohue, jusqu’à ce que je me trouve à côté du conducteur. Celui-ci était calé derrière le grand 88


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volant : il y avait peu de chances qu’il m’éjecte sans avertissement. J’avais appris ma première leçon d’évangélisation : attention à mon dos ! Je décidai que, cette fois, je ne parlerais qu’au chauffeur, mais à tue-tête pour que les autres gens puissent entendre. Je commençai. Le conducteur fut surpris par la puissance de ma voix mais il ne pouvait utiliser sa main pour me réduire au silence tant il devait s’accrocher au volant pour éviter les nids-de-poule de la route. – Bonjour ! hurlai-je. – Bon… bonjour, bégaya-t-il en me jetant un bref coup d’œil. – J’ai quelque chose d’important à vous dire. Hier soir, ma vie a été transformée. – Ah ? J’attendais avec quelque inquiétude des signes d’hostilité, mais je ne vis que l’air étonné du chauffeur qui me regardait. – J’ai trouvé Jésus, laissai-je échapper. Le bus changea brusquement de direction et alla droit vers le fossé. Le conducteur redressa et, lorsqu’il put parler, répondit nerveusement : – Vraiment ? Je jetai un rapide coup d’œil derrière moi. Les passagers contemplaient le fossé que le bus venait de manquer, et l’idée de m’envoyer dehors ne leur était pas encore venue. Aussi poursuivisje. Toujours plus à mon aise – et toujours plus fort – je leur parlai de la réunion sous la tente, à laquelle je m’étais rendu fortuitement la veille. Les gens avaient entendu parler de l’émeute, bien sûr, et ils écoutèrent avec attention. Dans le bus entier, on commença à tendre l’oreille. J’élevai encore la voix d’un cran. Je mourais d’envie de dire à tous ce qui s’était produit. Bientôt, à ma surprise, quelqu’un commença à pleurer. Ensuite, alors que je reprenais mon souffle, un homme s’écria tout à coup : 89


Décidé à tuer – Et que faut-il faire pour l’avoir, Jésus ? Il y avait là un problème que je n’avais pas prévu. Je regardai l’homme bouche bée. – Eh bien, on… on… – Oui ? – Ah ! Je ne sais pas vraiment, balbutiai-je. Plusieurs réagirent par des regards perplexes. Je m’excusai : – Vous comprenez, cela ne m’est arrivé qu’hier soir. Je savais que j’avais trouvé Jésus, mais je n’avais pas la moindre idée de la manière dont c’était arrivé ni comment d’autres pouvaient le trouver. Entre-temps, le bus était parvenu en ville. Les passagers descendirent en désordre de l’autobus. Je les suivis, frustré par mon échec, désireux de faire quelque chose. À ma stupéfaction, un petit groupe hésita, puis s’approcha timidement de moi. – Votre Jésus vous a rendu si heureux. Que devons-nous faire ? demanda quelqu’un avec mélancolie. Je ne pouvais les quitter ainsi. Aussi pris-je une décision rapide. J’allais les présenter à Dieu, et vice versa, et le laisser s’occuper de cela. Parlant fermement, je dis : – Eh bien, prions. Tout de suite. Quelques-uns ouvrirent de grands yeux et le petit groupe parut horrifié. – Quoi ? Prier ici ? glapit une femme, regardant des gens qui faisaient du vacarme à l’arrêt du bus. – Oui, ici, maintenant. – Devant tout ce monde ? bredouilla quelqu’un d’autre. – Eh bien oui, pourquoi pas ? dis-je. Je l’ai fait hier soir. Vous pouvez le faire ce matin. Il n’y a pas de problème. Mettons-nous à genoux. – À genoux ! 90


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J’aurais aussi bien pu suggérer un cours de double saut périlleux pour débutants. – Oui, à genoux, confirmai-je, inflexible. Si cela signifie quelque chose pour vous, Jésus est mort sur une croix en public (je me rappelais avoir entendu cela la veille). C’est pour vous qu’il l’a fait. Très lentement, avec beaucoup de gêne, le petit groupe tomba à genoux. Nous attirâmes ainsi l’attention des passants, ce qui ne les amusa guère, surtout lorsqu’ils commencèrent à se heurter à nous sur le trottoir. – Qu’est-ce que vous faites là ? – Levez-vous ! – Ce n’est pas une église, ici. Les grogneries et les quolibets pleuvaient sur nous. – C’est une rue ! Vous gênez la circulation. Mais je me mis à prier à haute voix. – Dieu, je viens de rencontrer ces braves gens dans le bus, et je leur ai dit comment j’ai trouvé ton fils Jésus hier soir. Ils ont dit qu’ils aimeraient aussi le connaître à cause de l’amour qu’il a pour le monde entier et dont je leur ai parlé. Alors les voilà ! J’hésitai : je n’arrivais pas à trouver une suite à ma prière. Mais leurs chuchotements et les larmes qu’ils versaient me firent comprendre qu’ils n’avaient en fait plus besoin de moi. Je m’agenouillai donc avec eux, exultant de joie d’avoir eu l’inexprimable privilège de parler de Jésus. Aujourd’hui, trente ans plus tard, je suis encore en relation avec trois d’entre eux. Ils sont devenus pasteurs.

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Au bout de quelques minutes, je me souvins que je m’étais mis en route pour me rendre à la police. Aussi ramassai-je mon sac de couteaux, mon revolver, mes bombes artisanales et mes gre91


Décidé à tuer nades à main, et quittai mes nouveaux amis qui, toujours sur le sol, se réjouissaient en Jésus. Il me fut facile de trouver le poste de police. C’était un bâtiment imposant qui était la cible de ma haine et de mon ressentiment depuis plusieurs années. C’était là que j’avais été emmené douze ans auparavant alors que je venais d’être abandonné par ma mère. Mais c’était du passé. Le Seigneur m’avait trouvé, il m’avait recueilli. Je m’arrêtai un instant dehors pour fixer mon sac fermement sur mon épaule, puis je franchis les portes battantes. Il y avait un grand espace pour la réception, un comptoir et, à l’arrière, plusieurs bureaux devant lesquels étaient assis des policiers. Cela me terrifia de les voir. Qu’allais-je donc faire ? Mais l’un d’eux m’avait aperçu et s’approcha. La bouche sèche, les genoux tremblants, j’allai timidement vers lui. – Oui ? Qu’y a-t-il ? Je restai d’abord muet. Comment pouvais-je m’expliquer ? L’environnement m’aida. – Je suis en état d’arrestation, dis-je simplement. Le policier me regarda. Il examina mon épaule droite et mon épaule gauche. Puis il chercha derrière ma tête. Quelque chose semblait manquer. – Où est le policier qui vous a arrêté ? – Je n’ai pas été arrêté par un policier. Il y a plusieurs années que je suis un combattant pour la libération sans qu’aucun de vous ne m’ait attrapé. Mais maintenant l’amour de Dieu, Jésus, m’a arrêté et je suis venu pour me rendre. Le sergent de garde me lança un regard légèrement effrayé, comme pour dire : Quel fou ai-je donc là ? Alors je montrai mon sac et en renversai doucement le dangereux contenu sur le comptoir. Les couteaux, le revolver, les grenades, les bombes artisanales. Il recula vivement et vociféra quelque chose à un de ses collègues, qui nous rejoignit rapide92


À la Police

ment. Nous nous tenions les trois debout et regardions les armes. Le deuxième policier me demanda avec circonspection : – Qu’avez-vous dit ? Que vous est-il arrivé ? – L’amour de Dieu m’a arrêté hier soir, recommençai-je avec patience. Les policiers échangèrent des clins d’œil. Puis le deuxième leva la main. – Non, ne dites rien. Venez avec moi. Quelques minutes plus tard, j’étais introduit dans le bureau d’un responsable. Mon petit sac fut apporté et on le posa devant lui. Après m’avoir fait asseoir, le chef me questionna. – Pourquoi êtes-vous venu ici ? – Parce que l’amour de Jésus m’a arrêté. – Que voulez-vous dire ? C’était difficile à formuler. – Hier soir, je suis devenu chrétien et j’ai réalisé que ce que j’avais fait était mal. – Qu’est-ce que vous aviez fait ? nal.

– Je bombardais sur les ordres du parti démocratique natio-

Il y avait là une chose que je n’étais pas assez subtil pour expliquer. Au fond de moi, je pensais encore que l’idée de l’indépendance aux mains des Noirs n’était pas mauvaise. Je n’avais nulle envie que les Blancs nous dominent définitivement. Mais je voulais renoncer à la violence et, en fait, laisser la politique à d’autres. – Où êtes-vous devenu chrétien ? – Sous la tente de la Mission Dorothée, hier soir. Ils se regardèrent, puis se mirent en colère. – Avez-vous lancé des bombes ?

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Décidé à tuer – Non. J’allais en lancer, mais j’ai écouté le prédicateur et j’ai trouvé Jésus. J’ai parlé de ça à l’orateur et je vous ai apporté mes bombes. Ils appelèrent des hommes et les chargèrent de trouver le prédicateur. – Et, pendant que nous attendons, parlez-moi encore de ces bombes. Avec qui travaillez-vous ? J’aurais dû m’attendre à ça. On me demandait de trahir mes amis comme preuve de ma bonne foi. C’était difficile. Je voulais me rendre et j’étais prêt à subir mon châtiment, mais je refusais de faire du mal à mes collègues. – Ils ont été mes amis. – Stephen, ce sont des tueurs entraînés. Hier soir, plus de cent personnes sont mortes. Est-ce que votre Dieu est d’accord avec ça ? – Ce ne sont pas mes amis qui l’ont fait. – Ils l’auraient fait s’ils avaient pu. Stephen, ils tueraient des chrétiens s’ils en avaient l’occasion. Croyez-vous que vos amis suivent Jésus ? C’était vrai et ce fut finalement à cause de la haine des communistes pour tout ce qui était chrétien que je me décidai. Les heures d’interrogatoires qui suivirent me firent réaliser qu’en devenant simplement chrétien, j’étais devenu ennemi des communistes. Je donnai donc à la police les principaux détails tels que je les connaissais : le camp de recrutement, les noms des responsables, ceux de mes collègues. Tout ce que je disais était noté en sténographie et suivi de questions toujours plus nombreuses. Les minutes devinrent des heures. Parfois leurs visages s’éclairaient lorsque mes renseignements confirmaient les leurs. À d’autres moments, ils fronçaient les sourcils, soit d’étonnement, soit parce qu’ils se concentraient. Nous reprîmes certains points plusieurs fois ; les mots de passe, les codes, les détails des complots encore à l’état de projets. Je ne pouvais donner que des informations limitées. 94


À la Police

– Je ne suis pas encore très haut placé, expliquai-je modestement. On me retint au poste pendant des heures et des heures. Je fus placé dans une cellule pour la nuit, mais on pourvut à mon confort. J’étais épuisé et je m’endormis immédiatement. Pour une fois, je n’avais rien à craindre autour de moi, j’avais tout un poste de police pour veiller sur moi ! Lorsque je me réveillai, j’étais encore très fatigué, mais satisfait. Je mettais ma vie en ordre. Je me demandais si j’allais passer beaucoup de temps dans cette cellule. J’avais confessé que j’avais frappé des gens avec mon couteau, lancé des bombes, créé des troubles. Ils auraient pu jeter la clé à la poubelle et me laisser enfermé là. Le policier revint et me conduisit vers son chef. – Nous avons eu des nouvelles de la Mission Dorothée, dit celui-ci. Elle répond de ce que vous nous avez dit. Il me sourit et, après cela, l’atmosphère se détendit considérablement. On me regardait maintenant avec une simple curiosité. Un guérillero repenti comme moi, ils n’en avaient encore jamais rencontré. Lorsqu’on m’eut encore longuement questionné et que les assistants eurent vérifié certains détails de mon témoignage, le chef de la police revint me voir. Il semblait m’observer avec une compassion un peu rude. – Eh bien, Stephen, si votre Jésus vous a pardonné, nous vous pardonnons aussi. Vous êtes libre de partir. Mes yeux se remplirent de larmes. Je n’aurais pu l’empêcher. J’étais si las et je pouvais à peine en croire mes oreilles. J’adressai à l’homme un sourire tremblotant. Le ciel m’avait pardonné. La police me pardonnait maintenant. J’essuyai mes yeux avec ma manche et, tout étourdi, poussai un soupir de soulagement. Des murailles élevées au cours de longues années avaient disparu. Les anciens ennemis étaient devenus des amis. 95


Décidé à tuer J’inclinai la tête, fis un signe respectueux à chacun de ceux qui me conduisirent vers la sortie et me préparai à m’en aller. Alors j’entendis un pas ferme derrière moi. – Stephen. C’était le commissaire. J’eus un sentiment de frayeur. Tout cela était trop beau pour être vrai. Ils allaient finalement me garder. Je me retournai. Le commissaire me rejoignit à l’entrée du poste et m’examina pensivement. Puis il me tendit la main. – Voici un peu d’argent ; allez vous acheter une Bible. Je fus abasourdi. – Oh ! Monsieur ! Oui, monsieur, je le ferai. Il eut un bref sourire. Je mis l’argent soigneusement dans ma poche et partis du poste vers la prochaine étape de ma nouvelle vie. Je ne savais pas lire un seul mot, mais ce n’était pas un gros problème.

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Chapitre 9

Dans le bus Où trouvait-on des Bibles ? Je n’en avais aucune idée. J’avais entendu dire que les supermarchés vendaient de tout. Je décidai d’en essayer un. C’était un grand moment pour moi. – J’aimerais acheter une Bible, demandai-je d’un air dégagé à la vendeuse. Elle m’inspecta des pieds à la tête. – Nous ne vendons pas de Bibles, dit-elle catégoriquement, et elle me quitta. Sans me laisser démonter, je ressortis et me remis à flâner le long des rangées de magasins. Lequel vendait des Bibles ? Je n’en avais jamais tenu entre mes mains, naturellement, mais j’en avais vu qui appartenaient à d’autres personnes. Je savais donc à quoi elles ressemblaient. Elles étaient en cuir noir. Eh bien, les souliers étaient noirs et faits avec du cuir. Dès que je vis un magasin de chaussures, j’y entrai. – J’aimerais une Bible, dis-je. La vendeuse me regarda et répondit : 97


Décidé à tuer – Nous ne vendons pas de Bibles. Et elle me tourna le dos. Sur le trottoir, je réfléchis un moment, déconcerté. Si ni les supermarchés, ni les magasins de chaussures ne vendaient de Bibles, où les trouvait-on ? Je repartis plus lentement, essayant de percer le mystère. Tout à coup, j’aperçus une librairie de l’autre côté de la rue. Une librairie. Bien sûr ! Je traversai la rue en courant, évitant une voiture de justesse, et fonçai dans la boutique. La vendeuse, saisie, leva les yeux. – J’aimerais acheter une Bible, dis-je. – Nous n’en avons pas, répondit-elle aussitôt. Mon air consterné dut la frapper car elle continua : – Pour trouver une Bible, vous devez aller à la librairie de l’église du quartier. Elle m’indiqua où je pourrais en trouver une, à quelques minutes de marche d’où nous étions. Pour mon quatrième essai, je ne voulus pas prendre de risque. J’entrai et me renseignai timidement. – Vendez-vous des Bibles ? – Oui, certainement, dit une petite dame en souriant. Je poussai un soupir de soulagement : – Dieu merci ! Elle me regarda avec curiosité et me proposa simplement : – Voulez-vous que je vous en montre ? Elle me conduisit vers un rayon plein de Bibles et m’aida à choisir une grande Bible de cuir noir en shona, ma langue maternelle, parlée par la plupart des habitants de mon quartier. Lorsque je fus dehors, je la sortis du sac avec respect et la tins dans mes deux mains pour l’examiner. C’était un volume impressionnant. Je la reniflai. Quelle merveilleuse odeur, si propre. Le cuir, le papier fraîchement coupé et relié. Un tel livre ne pouvait être que saint. Je reniflai, reniflai avec extase, jusqu’à en être tout 98


Dans le bus

étourdi, cette odeur de livre neuf. Puis je glissai la Bible dans une seule main et l’ouvris doucement. Il y avait bien douze ans que je n’avais pas ouvert un livre. C’était pendant mon court stage à l’école, du temps de tante Bete. Cela m’aurait fendu le cœur de la salir ou d’en déchirer une page. Je ne me rappelais pas si les livres étaient fragiles ou non. Je contemplai avec vénération les pages blanches comme neige et en tournai quelques-unes avec beaucoup de soin, admirant la pure blancheur des marges, les régiments nets des lignes qui traversaient les pages, les bataillons de versets. Le fait que je ne pouvais en lire un seul mot et ne savais si je tenais le livre à l’endroit ou à l’envers me semblait tout à fait secondaire. Je possédais une Bible ! Elle était la preuve tangible de ma nouvelle vie comme chrétien. Je la remis tendrement dans le sac et me dirigeai vers l’arrêt du bus afin de retourner dans mon quartier. Comme le matin, je saisis l’occasion pour parler aux autres voyageurs. Plusieurs écoutèrent avec intérêt. Quand le bus me déposa dans la banlieue, je me chauffai un moment au soleil, jouissant de mon bonheur. Je me sentais toujours conscient de la présence du Dieu d’amour et m’émerveillais de ce que, grâce à lui, je pouvais avoir mes premières conversations amicales avec d’autres gens. En fait, j’eus tellement de plaisir pendant ce trajet en bus que, sous l’impulsion du moment, je sautai dans le suivant et retournai en ville. Je passai une heureuse journée dans les bus, allant et revenant de la ville, à raconter à tous ceux qui voulaient l’entendre ce que Jésus avait fait pour moi. En Afrique, on parlait beaucoup plus facilement aux inconnus qu’en Europe ou en Amérique, et je pouvais m’ouvrir à ceux que je rencontrais sans qu’il y ait de malaise. Simplement, ils réagissaient différemment les uns des autres à ce que je leur disais. Je pus bientôt discerner les pratiquants pieux, qui s’exclamaient « Amen, amen » lorsqu’ils se rendaient compte que je « prêchais ». Quant aux piliers d’église les plus « respectables », le dimanche leur suffisait, et ils n’étaient jamais d’accord qu’on prêche un jour de semaine. Enfin, il y avait ceux qui n’avaient pas de lien avec le christianisme ; ils me regardaient soit d’un air 99


Décidé à tuer indifférent, soit avec quelque intérêt. Je ressentais une telle joie lorsqu’ils semblaient intéressés ! C’est ainsi que commença pour moi une toute nouvelle manière de vivre. Quelles que fussent les réactions, j’étais si heureux de prêcher que, pendant plusieurs semaines, c’est ainsi que je passai toutes mes journées. Je fis des centaines de kilomètres entre la banlieue et la ville, aller et retour, en témoignant de ce que Dieu avait fait pour moi. J’avais décidé de reprendre mon domicile permanent sous le pont et j’explorai le marché jusqu’à ce que je trouve un morceau de sac suffisamment propre pour en envelopper ma Bible la nuit afin de la préserver du sable. Chaque jour, pendant mes trajets, je m’arrêtais pour chercher de la nourriture plus ou moins moisie dans les poubelles des Européens. Maintenant, je remerciais Dieu pour chaque bouchée comestible que je trouvais. Je voulais manger pour vivre. J’avais enfin un but dans l’existence : annoncer l’Évangile. Entre les trajets en autobus, j’occupais une place au marché pour prêcher. J’eus bientôt une « clientèle » régulière. Les uns m’écoutaient tout en préparant leur éventaire, les autres vaquant à leurs occupations quotidiennes. Ils montraient beaucoup d’intérêt chaque jour lorsque je prêchais et priais. Une chose, cependant, étonnait mes auditeurs et, à la fin de ma première semaine comme évangéliste, l’un d’eux me fit la remarque suivante : – Jeune homme, vous nous parlez de Jésus depuis des jours, et vous racontez comment il vous a sauvé. Vous prêchez, vous priez, mais vous n’ouvrez pas votre Bible. Pourquoi ne nous en faites-nous pas la lecture ? Ma gorge se serra. – Oui, dis-je faiblement. La semaine prochaine, je vous lirai dans la Bible. Mon incapacité à lire me causait beaucoup d’embarras.

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Dans le bus

Peu après, je rencontrai quelques anciens camarades du Parti démocratique national. Après les émeutes, ils s’étaient tenus cachés, désireux de ne pas attirer l’attention de la police. Un aprèsmidi, ils me virent prêcher au marché et arrivèrent vers moi avec des visages reflétant une totale incrédulité. Je m’efforçai de leur faire comprendre ce qui s’était passé, mais tout ce qu’ils réussirent à saisir fut le fait principal : « Stephen est devenu religieux », comme si j’avais attrapé une vilaine maladie. L’histoire se répandit rapidement parmi mes anciens associés. J’étais l’objet de moqueries et sarcasmes chaque fois qu’ils me voyaient. Ils m’appelaient « l’évêque » ou « le pasteur ». Ils se mettaient même à genoux et faisaient semblant de pleurer dans la rue. C’était gênant et un peu effrayant, surtout le jour où l’un d’eux lança un couteau sur moi. Heureusement, je m’en tirai avec une simple égratignure. Il faut dire que je n’avais pas été un personnage assez important dans le mouvement local pour que l’on se soucie beaucoup de ce qui m’était arrivé. D’autant plus que, dans le chaos qui avait suivi l’émeute, nombre de combattants pour la libération avaient été tués ou arrêtés. En tout cas, j’avais une bonne raison d’être reconnaissant. Mes dénonciations à la police ne furent jamais dévoilées. Les communistes de l’endroit pensèrent que les fuites provenaient d’hommes arrêtés et passibles de longs emprisonnements. D’ailleurs, j’en savais relativement peu sur l’organisation elle-même. Bien entendu, si l’on m’avait soupçonné d’avoir divulgué les maigres renseignements que je possédais, on m’aurait sans doute tué. Mais j’échappai grâce à la confusion des arrestations et des perquisitions à domicile. Moi et ma religion étions le moindre de leurs problèmes. J’essayai d’entrer en contact avec des chrétiens. Je commençai à fréquenter une des églises de Highfield, mais mes efforts n’avaient pas beaucoup de succès. La congrégation était une ancienne communauté de Noirs très « comme il faut », et je choquais leur sensibilité. J’étais fruste et sans manières. Tout ce que je voulais, c’était prêcher, prêcher, prêcher sur Jésus et cela leur tapait sur 101


Décidé à tuer les nerfs. Lorsque je leur dis combien j’étais heureux d’être né de nouveau et d’être assuré que j’irais au ciel, ils se fâchèrent. À leur avis, quelqu’un d’aussi malpropre et peu soigné que moi n’avait pas le droit de leur parler du christianisme et, en tout cas, aucun droit d’être sûr de quoi que ce soit. Je fus blessé, mais continuai de me rendre à l’église le dimanche. Simplement, je gardais la bouche fermée pendant le culte. Je ne savais ce que je pouvais faire d’autre. Je réservais mes prédications pour le marché. Cela devint quelque peu embarrassant lorsque plusieurs nouveaux visages parurent à l’église. – Pourquoi êtes-vous venu ? leur demandait-on. – Nous avons entendu Stephen Lungu prêcher sur Jésus au marché, et nous aimerions en savoir plus. Ces nouvelles recrues, tout aussi minables que moi, ne me rendaient pas populaire. Les semaines s’écoulaient. Je ne pouvais imaginer que quelqu’un de la Mission Dorothée se souviendrait encore de moi. Je n’aurais jamais pensé qu’on me cherchait. Je continuais à vivre selon mon nouveau style de vie tout simple, dormant sous le pont, glanant la nourriture que je pouvais dans les poubelles et prêchant dans les autobus et dans mon coin au marché. J’étais si conscient de l’amour de Dieu et de sa présence, en ces semaines du début, qu’il ne me vint jamais à l’esprit d’abandonner, d’oublier l’Évangile. Lorsque je priais, chaque jour, je recevais la pleine assurance que Dieu était là avec moi. Ma plus grande frustration, à ce moment-là, était de ne pouvoir lire la Bible. On m’avait dit qu’elle contenait des histoires sur Jésus, ses paroles et ses actions. Je désirais ardemment les lire. Mon auditoire du marché me demandait constamment de lui faire la lecture et j’étais à court d’excuses pour mes refus. Une nuit, j’étais couché dans ma tombe de sable sous le pont et je regardais la Bible enveloppée dans son sac à côté de moi. Je me mis à prier avec nostalgie. 102


Dans le bus

– Ô Dieu, si tu veux ouvrir mes yeux pour que je puisse lire cette Bible, je te servirai toute ma vie. Je n’étais pas vraiment découragé, mais je savais que, tout seul, je n’avançais pas beaucoup. J’étais loin de penser que l’aide était en chemin.

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Chapitre 10

Le missionnaire Nous étions à la fin d’un chaud après-midi ensoleillé, en mars 1963. J’évangélisais au marché. Un petit groupe s’était rassemblé et je racontais une fois de plus la soirée au cours de laquelle j’avais découvert que Dieu était vraiment là. Je vis soudain un Blanc me regarder fixement et s’avancer avec précaution parmi les déchets moisissant de légumes qui jonchaient le sol. Il rejoignit le dernier rang de mes auditeurs, écoutant attentivement sans me quitter des yeux, comme s’il avait de la peine à comprendre de quoi je parlais. Les seuls hommes blancs avec qui j’avais conversé auraient pu se compter sur les doigts de mes mains : le médecin qui m’avait sauvé après ma tentative de suicide, quelques joueurs des clubs de golf et de tennis et les deux policiers qui m’avaient interrogé au poste de police. Cet homme-ci ne ressemblait à aucun d’eux et j’étais certain de ne l’avoir jamais vu. Pourquoi donc s’intéressait-il à moi ? Nerveux, je mis rapidement un terme à mon sermon. Ce Blanc était-il de la police ? Allais-je au-devant d’ennuis ? Je descendis prudemment de mon cageot d’oranges et la foule s’éloigna en jetant des regards curieux sur l’homme blanc, 105


Décidé à tuer tranquille et souriant, grimaçant au soleil. Bientôt nous nous trouvâmes seuls, lui et moi. J’avais la bouche sèche. Qui était-il ? – Bonjour, Stephen, s’aventura-t-il. Vous êtes bien Stephen Lungu, n’est-ce pas ? Je fus étonné. Cet homme connaissait mon nom. Comment était-ce possible ? – Qui êtes-vous ? lui demandai-je timidement en shona. Nous sommes-nous déjà vus ? – Pardon ? Qu’avez-vous dit ? Le shona ne lui était sans doute pas familier. Je répétai ma question très lentement. Il sourit. – Non, nous ne nous connaissons pas. Les mots en shona lui manquant, il continua dans un anglais simple. – Moi, je suis Hannes Joubert, missionnaire à la Mission Dorothée. Je… – La Mission Dorothée ! m’écriai-je. Mon visage dut s’illuminer car il me fit un large sourire. ami ?

– Vous vous rappelez cette soirée, Shadrach Maloka, mon

Je regardai autour de moi et m’empressai de faire un signe à l’un des vendeurs du marché. Je savais qu’il parlait assez bien l’anglais et je brûlais d’envie de m’entretenir avec ce Blanc. Mon marchand fut d’accord de nous servir d’interprète. Nous réussîmes donc à nous expliquer. Johannes Joubert – ou Hannes comme on l’appelait en général – se présenta comme un Afrikaner ayant travaillé avec la Mission Dorothée en Afrique du Sud. Il était venu en Rhodésie avec l’équipe missionnaire et il avait l’intention d’y rester. Son projet était de fonder un petit collège biblique pour la Mission Dorothée à Salisbury. Le soir de l’émeute, il prêchait à Mbare, une autre banlieue non loin de Highfield. 106


Le missionnaire

– Shadrach m’a parlé de ce jeune homme en difficulté qui s’était approché de lui et avait eu un entretien avec lui. Il m’a dit de vous chercher, Stephen, dit-il. Puis la police a pris contact avec nous. Elle nous a dit qu’elle avait un Stephen Lungu qui s’était rendu et avait raconté qu’il s’était converti le soir de l’émeute. Nous étions sûrs que c’était vous. Nous avons essayé de vous contacter par les policiers, mais ils nous ont dit que vous étiez parti. Depuis lors, j’ai eu beaucoup de travail, mais je vous cherchais tout de même. Un Blanc qui me cherchait ! Je fus profondément ému. Qu’était cette foi nouvelle que j’avais trouvée, me demandai-je, pour qu’un Blanc perde ne serait-ce qu’une minute à penser à un pauvre type comme moi ? J’avais de la peine à le croire et j’étais rempli d’admiration pour les Blancs. Mais M. Joubert ne me donna pas l’occasion de faire une crise de modestie. Il avait des questions à me poser. – Comment les choses vont-elles pour vous ? Vous étiez en train de prêcher tout à l’heure, n’est-ce pas ? – Oui, reconnus-je timidement. – C’est merveilleux. Votre foi tient toujours ? Qui vous a aidé ? – Eh bien… (je pensai à la désapprobation de l’église où j’avais essayé d’aller) je n’ai pas eu beaucoup d’aide, bredouillai-je. – À quelle église allez-vous ? J’avais cessé de m’y rendre quelques semaines auparavant ; on me décourageait tellement. – Nulle part, en réalité. Joubert fronça un peu les sourcils. – Stephen, vous restez seul ? Ce n’est pas très bon. Je l’admis. – Mais je ne peux pas trouver de chrétiens comme ceux qui étaient sous la tente cette fameuse nuit. 107


Décidé à tuer J’eus une idée. – Vous-même connaissez-vous une église qui me conviendrait ? – Oui, dit-il avec chaleur, vous y seriez le bienvenu. Voudriez-vous y venir ? – Oh oui ! dis-je. Puis j’ajoutai honteusement : – Je ne connais pas grand-chose sur Jésus. J’aimerais en savoir davantage. Je voudrais que quelqu’un m’explique. M. Joubert me regarda avec intérêt. À ce moment, notre traducteur était si fasciné par notre étrange conversation que l’intérêt le gagnait aussi. Lorsqu’il vit M. Joubert me regarder pensivement, il se mit à copier ses attitudes. Cependant, il était clair qu’il se demandait ce qu’on pouvait trouver de captivant chez ce jeune homme en loques. – Stephen, dit M. Joubert. – Stephen, répéta l’interprète. – J’ai une proposition à vous faire. – J’ai une proposition à vous faire, traduisit rapidement le marchand. M. Joubert poursuivit en me posant une question qui, je le devinai à la lenteur et à la solennité avec lesquelles il me la présenta, devait être très importante. Mais sa phrase demeura suspendue un instant. Nous nous tournâmes tous deux vers l’interprète, resté silencieux. Il regardait M. Joubert bouche grande ouverte, comme si le missionnaire était devenu fou. – Êtes-vous sûr ? demanda le traducteur. M. Joubert agita sa main avec impatience. – Oui, je vous en prie. L’homme plissa ses paupières et secoua la tête, incrédule. Mais il se tourna vers moi et rassembla toute la gravité et le sens 108


Le missionnaire

dramatique qu’il put, réalisant sans doute que le moment était crucial. – Stephen, traduisit-il avec lenteur. Je vous ai parlé de ce collège biblique que je vais commencer. Aimeriez-vous en être le tout premier élève ? Le regard de M. Joubert montrait une telle chaleur et une telle bienveillance ! Il avait aussi une expression de confiance qui disait : Je crois en vous. Je crois que vous êtes à la hauteur. Je me rappelle cette expression, mais je ne la vis pas longtemps car des larmes jaillirent spontanément et me brûlèrent les yeux. Je les essuyai avec une de mes manches. – Oh ! murmurai-je. C’était trop beau pour être vrai, La possibilité d’apprendre tout ce qui concernait ma foi ! Connaître des gens semblables à ces chrétiens que j’avais vus sous la tente ! – Oui, oui ! répondis-je, la gorge serrée. Le traducteur respira profondément, mais il n’avait pas besoin de traduire ma réponse. M. Joubert avait compris et, avant que le traducteur ou moi puissions comprendre ce qu’il faisait, il avait tendu son maigre bras blanc et m’offrait sa main. Je la regardai sans pouvoir le croire. Il me secoua la main. La sienne était chaude et ferme, et très blanche. La poignée de main ne dura qu’un instant, mais j’étais abasourdi. Je clignai des yeux au soleil. Un Blanc venait de me serrer la main pour la première fois de ma vie. Je regardai ma main, d’un côté, puis de l’autre. Je ne sais à quoi je m’attendais. Qu’une partie du noir s’efface ? Tout ce que je savais, c’est que j’allais entrer au collège biblique et que je ne voulais plus laver ma main. Nous passâmes ensuite aux détails pratiques. M. Joubert remercia l’interprète et me suggéra qu’avant d’accepter définitivement son offre, je vienne voir son logement à Waterfalls, dans le quartier européen. Il me précéda vers son fourgon et nous prîmes place. La course inattendue fut une fête pour moi. 109


Décidé à tuer La demeure de Hannes Joubert consistait en un petit bungalow agréable au milieu d’un jardin. Il y avait aussi un garage. Il m’en fit faire le tour et m’expliqua, en mauvais shona et en simples phrases d’anglais, que c’était un don de chrétiens de la ville et de la Mission Dorothée et que c’était là qu’il espérait commencer à donner ses cours bibliques. Il ajouta que j’étais le bienvenu si j’étais d’accord de m’inscrire au collège et de vivre chez lui. J’hésitai. – Mais je ne peux pas habiter dans votre maison. À son regret, M. Joubert n’en disconvint pas. Dans les années 1960, il était illégal qu’un Noir habite une maison se trouvant dans un voisinage de Blancs. J’aurais certainement été arrêté et le collège biblique de M. Joubert aurait été interdit avant de s’ouvrir. Il avait déjà pensé à une solution simple pour résoudre ce problème. Il me reconduisit au garage et me demanda par gestes si je voulais y loger. J’examinai la pièce, solide, sèche et plus propre que partout où j’avais vécu. Il n’y avait que trois murs, mais qui étais-je pour ergoter au sujet d’un quatrième ? Trois murs, c’était trois de plus que ce que j’avais eu sous le pont. M. Joubert me quitta un moment et amena le fourgon jusqu’à l’espace vide. Il le gara de côté, fournissant ainsi le quatrième mur. Puis il sauta du véhicule avec un joyeux sourire de triomphe, et je sentis une boule monter dans ma gorge à la pensée de ses égards pour moi. Je secouai la tête avec enthousiasme et dis : – Merci, merci ! Joubert dit : – Il n’y a pas de quoi. Nous sourîmes encore pour cacher notre timidité. Alors M. Joubert suggéra : – Pourquoi ne vous installeriez-vous pas aujourd’hui ? Tout de suite. – Maintenant ? – Maintenant ! Allons chercher vos affaires. 110


Le missionnaire

Il fit un geste circulaire de ses bras et me regarda d’un air perplexe. – Vos affaires… Ce fut un moment difficile et je me sentis très gêné. – Pas d’affaires, pas d’affaires. Et je secouai la tête, puis je souris. – Bible, dis-je en la montrant. J’ai une Bible. M. Joubert continua : dule.

– Rien d’autre ? Rien du tout ? demanda-t-il d’un air incré– Rien, fis-je, honteux. Ma Bible était suspendue à mon côté.

M. Joubert m’inspecta des pieds à la tête, ce qui me rappela soudain la pauvreté de mes vêtements : un pantalon taché qui faisait des poches aux genoux, une chemise sale et déchirée, des chaussures attachées avec des ficelles, dont j’étais redevable à une poubelle européenne. Peu de choses pour un futur étudiant. Mais mon aspect misérable ne semblait pas gêner M. Joubert. Il surmonta vite sa surprise et reprit : – Partons, dit-il. Vous et moi. Nous allons maintenant au marché. Étonné, je levai les yeux. Il était déjà à côté du fourgon. – Venez, appela-t-il. Et j’obéis. L’heure suivante fut remplie d’excitation. M. Joubert m’emmena faire des courses. C’était la première fois que quelqu’un sortait avec moi dans le seul but de m’acheter quelque chose, et j’étais muet de bonheur. Il me conduisit au marché et m’acheta un pantalon, une chemise, des souliers, une couverture et une serviette de toilette. 111


Décidé à tuer De retour au garage, je mis environ un quart d’heure pour m’installer dans mon nouveau chez-moi. M. Joubert me laissa arranger tous mes biens terrestres tandis qu’il partait à la recherche de son lit de camp. Nous logeâmes celui-ci dans un coin au fond du garage et étendîmes dessus mes draps et ma couverture. M. Joubert apporta une boîte pour y déposer mon pantalon neuf et ma chemise. Je déposai soigneusement ma Bible par-dessus, et ce fut terminé. Puis nous allâmes dans la maison pour prendre un repas simple préparé par M. Joubert, à mon immense étonnement. Un homme blanc qui possédait une maison, un garage et un fourgon, mais dépourvu d’une femme noire pour faire sa cuisine : c’était incroyable. L’absence de domestique chez M. Joubert fut seulement la première des nombreuses surprises qui m’attendaient dans ma nouvelle vie. Mais il y avait aussi des surprises en réserve pour M. Joubert. Par exemple, lorsque nous prîmes notre premier repas ensemble, ce soir-là. M. Joubert servit la nourriture sur les assiettes et j’en eus l’eau à la bouche. L’odeur de la bonne viande chaude et des légumes me fit positivement tourner la tête. L’assiette fut glissée devant moi et j’allais m’en emparer des deux mains lorsqu’une main ferme tira ma manche. – Non, Stephen, attendez. Nous allons d’abord remercier Dieu. Nous rendons grâces. Grâces ? M. Joubert ferma les yeux et remercia Dieu brièvement pour mon arrivée et pour notre repas. Je ne compris pas tout ce qu’il dit, seulement le sens général, mais je trouvai que c’était une bonne idée. Je n’y aurais jamais pensé moi-même. Puis M. Joubert prit son couteau et sa fourchette. Je jetai un regard rapide sur les miens. Pendant les quelque vingt années de ma vie, je ne m’étais jamais servi d’une fourchette. Je trouvai qu’il n’y avait pas lieu de commencer maintenant. Je recourbai alors les doigts et plongeai dans mes aliments. Je dévorai les légumes, mais la tranche de viande était trop grosse pour que je la mange entière 112


Le missionnaire

d’un coup. Je m’accoudai donc de chaque côté de mon assiette et rongeai bouchée après bouchée avec beaucoup de joie. Comme nombre d’Africains le font, je mâchais la bouche grande ouverte, et la nourriture sautait de ma langue et de mon palais et tournait comme du linge dans une machine à laver. Joubert me regarda à plusieurs reprises et je lui souris pour lui montrer combien j’appréciais sa cuisine. J’engloutis mon repas en quelques minutes et, en attendant que M. Joubert me rattrape (car la fourchette et le couteau lui faisaient perdre du temps), je passai mes doigts tout autour de l’assiette et les léchai pour ne rien perdre du délicieux jus. J’aurais voulu lécher aussi l’assiette, mais je pensai que ce serait peut-être considéré comme impoli. M. Joubert paraissait mal à l’aise, je ne savais pourquoi. J’avais l’impression d’y être pour quelque chose. Pensait-il que je ne faisais pas cas des mets ? Je m’adossai à ma chaise et fis un renvoi sonore. Il sursauta. Je tapotai mon estomac protubérant. Il y jeta un coup d’œil, puis sourit faiblement. Pendant quelques minutes, nous passâmes en revue les objets posés sur la table en les nommant en shona et en anglais. Mais son cœur n’y était pas. M. Joubert me fit signe de l’aider à débarrasser la table et nous fîmes la vaisselle ensemble. Je n’avais jamais fait ce travail. Sous sa surveillance, je ne cassai qu’une assiette et une soucoupe. Sans lui, j’aurais sans doute tout fracassé. Enfin M. Joubert me fit comprendre qu’il était temps d’aller nous coucher et je me retirai au garage, l’estomac plein, déjà à moitié assoupi. Il se passa néanmoins un bon moment avant que je ne m’endorme. Il y avait d’étranges odeurs d’huile et d’essence, et je devais m’habituer à de nouveaux bruits dans le voisinage. D’autre part, je découvris que, si je me tournais rapidement sur mon lit, celui-ci faisait de même et m’envoyait au sol. Mais c’était un prix bien minime à payer pour le bonheur qui m’inondait. Dieu avait répondu à mes prières plus complètement que je ne l’aurais cru possible. 113


Décidé à tuer J’avais demandé d’être aidé par des chrétiens et, non seulement j’avais retrouvé la Mission Dorothée, mais celle-ci m’offrait un foyer. J’avais prié pour que je puisse apprendre à lire la Bible et j’allais étudier dans un collège biblique. M’efforçant de garder l’équilibre sur mon lit, j’envisageais l’avenir avec un optimisme un peu nébuleux. Tous mes problèmes étaient résolus. Je n’avais plus devant moi que le plaisir, la joie d’apprendre tout ce qui concernait Jésus. Plus quelques autres choses… Mais comment aurais-je pu déjà le prévoir ? C’est ainsi que commença pour moi une manière de vivre entièrement nouvelle. Le lendemain, je m’éveillai tout raide à la suite de mes combats de la nuit avec le lit de camp et je me dépêchai d’enfiler la même vieille chemise et le pantalon que je portais depuis des semaines. Je ne pus prendre sur moi de mettre mes beaux vêtements neufs, tout propres. Je décidai de les garder pour une occasion spéciale. M. Joubert était à la cuisine. Je fus de nouveau surpris ! Un homme qui faisait lui-même cuire son petit-déjeuner ! C’était du travail de femme. Il me regarda comme s’il n’avait pas non plus l’habitude de voir quelqu’un comme moi. Il posa la cuillère de bois avec laquelle il remuait le porridge et me fit signe d’aller au corridor. Je le suivis timidement. Comme la maison était propre et en ordre ! Je craignais de casser quelque chose. Il pointa son doigt vers moi, puis vers le bain et sourit. Je lui souris à mon tour, quoique avec réticence. À l’exception de mon bain à l’hôpital, je n’en avais jamais pris. Je faisais toujours ma toilette en rivière. M. Joubert me demanda d’aller chercher mes vêtements neufs. – Pourquoi ? demandai-je. – Pour les mettre, fut la réponse. Je l’avais apparemment offensé en ne portant pas ses cadeaux. Je courus les chercher au garage. À la salle de bains, M. Joubert me montra de nouveau du doigt, puis désigna le bain, ainsi que le savon, et me quitta. 114


Le missionnaire

Je grimpai avec précaution dans la baignoire. Elle était glissante. Je m’accrochai aux côtés et, ployant les genoux, me mis dans l’eau chaude. Mon pantalon et ma chemise furent vite trempés et j’éprouvai une bizarre sensation. Je savonnai ma chemise, mon pantalon, mon cou, mes bras, mes chevilles et me mis à patauger. J’eus ensuite de la peine à décoller de mon corps les habits mouillés. Il y avait de l’eau partout. Mais je me sentais étonnamment rafraîchi et revigoré. Je m’essuyai avec ma serviette de toilette, puis je tordis encore une fois mon linge sale et le tapai bruyamment contre la baignoire. Malgré mes efforts, je ne pouvais empêcher l’eau de gicler. Elle inondait maintenant le sol de la pièce. J’enfilai mes habits neufs, maintenant tout mouillés aussi. La maîtrise de soi de M. Joubert lorsqu’il vit l’état de sa salle de bains fut remarquable. Il me montra tranquillement mon pantalon, ma chemise et ma serviette. – Viens, dit-il. Il me conduisit hors de la maison, vers une corde tendue. Je trouvai cela surprenant : ce n’était pas à un homme d’étendre une lessive ! Mais les choses empirèrent. Il m’amena à la cuisine et me présenta un balai à éponger. Nous retournâmes dans la salle de bains inondée. Je faillis me rebeller : c’est une femme qui aurait dû faire ce travail. Mais voilà, il n’y avait pas de femme et je ne pouvais guère exiger qu’un Blanc nettoie derrière moi. Je me mis donc à éponger l’eau, sous le regard vigilant du missionnaire. Il me souriait de manière encourageante tandis que je travaillais et m’expliqua doucement qu’en général on lavait le linge ailleurs et que les baignoires ne servaient que pour les gens. Je fus alors très embarrassé. Cela prit pas mal de temps pour remettre la salle de bains en état. Puis nous allâmes déjeuner pour célébrer ma première leçon apprise au collège biblique de la Mission Dorothée. 115


Décidé à tuer La leçon suivante fut un peu plus difficile. M. Joubert alla chercher du papier, des crayons et des livres puis me fit asseoir pour découvrir à quel niveau en était son nouvel étudiant. Un peu plus tard, il se leva pour faire du thé. Il en avait certainement besoin car il venait de réaliser que son unique élève était totalement illettré. Encore loin de pouvoir étudier la Bible, je savais à peine lire mon nom. En revanche, je ne pouvais l’écrire. Tout ce que je possédais était une foi neuve en Jésus, beaucoup d’enthousiasme, plus quelques phrases en mauvais anglais et un vocabulaire se rapportant aux balles de tennis et au golf. Mais les missionnaires sont solides. M. Joubert croyait que Dieu voulait qu’il commence un collège biblique pour les Africains noirs de Salisbury. Il n’avait pas d’argent, pas de bâtiment, aucun professeur. Il possédait peu de livres et avait un seul étudiant – un jeune homme inculte de dixneuf ans venant tout droit des rues et dont les connaissances sur le christianisme lui avaient été données par des marxistes, sans parler de la seule réunion d’évangélisation sous tente à laquelle il avait assisté, et cela dans le but d’y lancer des bombes artisanales. La plupart des hommes moins courageux que M. Joubert auraient pris le train suivant pour fuir Salisbury. Lui se prépara calmement pour le long remorquage. Il allait me civiliser, m’apprendre à lire et à écrire, puis me ferait étudier dans son collège biblique. Mais le plus important que tout, c’était qu’il allait m’aider à grandir dans la foi en Dieu, à croître et à mûrir en connaissance et en expérience. Alors, nous commençâmes.

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Chapitre 11

Chez Hannes Joubert Il arrive parfois, au début d’une nouvelle étape de la vie, que tout aille à merveille. Il semble qu’aucune anicroche ne puisse se produire. On se sent comme au sommet d’une montagne, d’où l’on aperçoit l’éblouissant pays promis que sera notre avenir, par exemple un travail que nous nous réjouissons d’accomplir, ou une heureuse relation en perspective. Tout baigne dans une lumière dorée. Et puis, aussitôt qu’on cherche à s’en approcher, le soleil paraît plonger au-dessous de l’horizon, la vision s’obscurcit et l’on trébuche dans une vallée de problèmes et de difficultés. On se demande alors si la joie reviendra un jour. Durant les jours et les semaines qui suivirent mon arrivée chez M. Joubert, je commençai à éprouver de tels sentiments. À première vue, tout était parfait. J’avais trouvé Jésus et l’assurance de son amour. Un chrétien m’avait recueilli, s’occupait de moi et m’enseignait la foi chrétienne. En comparaison avec la vie de frayeurs et de haine que j’avais menée, avec mes nuits misérables sous un pont, c’était le ciel. Mais en réalité, ça ne l’était pas. 117


Décidé à tuer D’abord la discipline quotidienne d’une existence méthodique m’irritait. Rien de ce que j’avais vécu ne m’y avait préparé. Mises à part les brèves rigueurs du camp d’entraînement marxiste, j’avais toujours fait de mon temps ce que je voulais, sans autre contrainte que celle de trouver mon repas suivant. Maintenant, je devais me lever tôt, me laver, aider à préparer les repas, manger avec un couteau et une fourchette, faire la vaisselle, travailler chaque jour à certaines corvées du ménage, puis rester assis un bon nombre d’heures pour étudier l’alphabet et l’orthographe anglais. Le stress provoqué en moi par toutes ces obligations était intense. M. Joubert était bon, mais exigeant. Il ne cédait que lorsqu’il me voyait vraiment désespéré. Chaque journée débutait par sa visite dans mon garage, où il faisait une inspection. – Stephen, tu dois faire ton lit chaque matin. Cela ne suffit pas de tirer la couverture, tu dois l’aplatir, et les draps aussi. – Pourquoi y a-t-il un soulier ici et l’autre sous le lit ? – Ton rideau doit être bien suspendu ; il faut qu’il soit ouvert ou fermé entièrement, et pas seulement à moitié. pas.

– N’oublie pas de plier tes vêtements quand tu ne les portes – Ne suspends pas ta chemise à la tringle à rideaux. – Que fait cette assiette sous le lit ?

– Quand tes chaussures sont boueuses, ôte-les devant la porte mais pas après avoir traversé la pièce. – Lave ton linge ici. – Fais ta toilette là-bas. – On repasse sa chemise avant de la mettre. Oui, toujours. – Fais ton lit. – Une chaussette ne doit avoir qu’un trou, celui dans lequel on enfile son pied. Sans cela, tes orteils sortiront. Ceci n’est pas une chaussette, mais une passoire. Tu dois la raccommoder. 118


Chez Hannes Joubert

Puis nous déjeunions. Je n’ose penser aux maux d’estomac que je donnais à Hannes pendant nos repas. – Stephen, mets ta serviette sur tes genoux. Déplie-la complètement. Très bien ! – Stephen, tiens ta fourchette de la main gauche, le couteau dans la droite. – Mange avec la fourchette. Non, Stephen, la fourchette, pas le couteau. – Tiens-toi droit. Ne t’accoude pas. Ne te penche pas sur ton assiette, tu n’es pas un vautour. – Essuie-toi la bouche avec ta serviette, pas avec ta manche. – Ne tends pas le bras ainsi. Tu n’as qu’à me demander et je te passerai ce qu’il te faut. – J’ai vu ce que tu faisais. – Stephen, quand ton morceau de viande est aussi grand, n’y plante pas la fourchette pour l’agiter de tous côtés. Ce n’est pas une brochette. Coupe plutôt de petits morceaux l’un après l’autre. – Avec ton couteau, Stephen, pas tes dents. Honnêtement, je faisais de mon mieux, mais j’avais faim et la nourriture était délicieuse. – Stephen, ferme la bouche en mâchant. Personne n’a envie de voir ce que tes dents vont faire à ces pauvres légumes. – Stephen, dis : « s’il vous plaît ». – Stephen, ne fais pas tant de bruit en mangeant. On croirait entendre une troupe de lions au bord de la mare, dévorant leur proie. Souvent, je me demandais avec mélancolie ce qu’était devenue la joie que j’avais connue, le sentiment de la grâce de Dieu que j’avais éprouvé les premières semaines après ma conversion. J’avais pensé que cela continuerait ainsi, que je serais toujours heureux et spontané. J’aurais voulu sortir pour parler de Jésus dans les autobus. Hannes Joubert disait qu’il était préférable de rester au-de119


Décidé à tuer dans pour étudier l’alphabet. Non qu’il ne fût lui-même un ardent évangéliste mais il disait : – À ce moment présent de ta vie, tu as la chance de pouvoir apprendre, et tu dois la saisir. Tu pourras évangéliser tout le reste de ta vie. Il espérait qu’un jour je travaillerais avec l’équipe de la Mission Dorothée. Petit à petit, il se mit à me parler davantage de cette œuvre dans notre mélange de mauvais shona et d’anglais. La Mission avait été fondée après la Seconde Guerre mondiale par un missionnaire sud-africain de race blanche. C’était l’époque où l’industrialisation croissante des villes d’Afrique du Sud avait attiré des dizaines de milliers de Noirs à la recherche de travail. Beaucoup d’entre eux finirent pauvres, même misérables, et déracinés dans les bidonvilles naissants. C’était à ces pauvres noirs sans foyer que la Mission était destinée. L’œuvre, soutenue par un grand nombre de chrétiens, grandissait rapidement. Vers 1962, la Mission Dorothée possédait suffisamment de ressources pour essaimer. Il avait été décidé qu’elle viendrait à Salisbury, en Rhodésie, où se trouvaient de nombreux bidonvilles. La mission à Highfield était la première entreprise de la Mission Dorothée. Le but immédiat était d’amener à Christ un millier de personnes, puis de fonder un petit collège biblique. Celui-ci devait porter le nom de Soteria (dérivé du grec signifiant « le salut »). Son rôle serait d’éduquer et de former une partie de ces nouveaux chrétiens, base d’une future équipe de la Mission Dorothée. Lorsque Hannes Joubert me raconta tout cela, je me sentis émerveillé par la grâce de Dieu. La nuit où mon gang et moi avions découvert l’existence de la Mission, mon seul désir avait été de la détruire. Au lieu de cela, Dieu m’avait changé, moi qui étais un ennemi, en disciple de Jésus et avait fait de moi le tout premier élève du collège Soteria. Plus tard, je soupçonnai que mon changement radical révélait le même sens de l’humour divin qui avait transformé Saul en Paul sur la route de Damas. 120


Chez Hannes Joubert

La Mission opérait selon quelques principes de base, dont l’un était la « marche dans la lumière ». Cela voulait dire que, comme chrétiens, nous devions vivre en totale intégrité les uns envers les autres. Il fallait que tout différend entre nous soient confessé et réparé immédiatement. Il ne devait rester aucun arriéré. Tant qu’il s’agissait de M. Joubert et de moi-même, c’était facile. Tout en étant strict, il était le meilleur et le plus droit des hommes. Un autre principe de la Mission me fut beaucoup plus difficile à pratiquer pour commencer : la Mission Dorothée marchait « par la foi », sans salaires ni soutiens financiers assurés et réguliers. Ses missionnaires comptaient sur Dieu pour qu’il pourvoie à leurs besoins de chaque jour. En pratique, il le faisait par la générosité de chrétiens locaux désireux de soutenir l’œuvre. Une grande partie de notre nourriture nous était offerte par plusieurs fermiers chrétiens, qui avaient fait comprendre à M. Joubert que ces dons feraient partie de leurs offrandes régulières. Cependant, en théorie, le principe de la marche par la foi était respecté car une règle inflexible pratiquée par M. Joubert était de ne jamais faire connaître ses besoins matériels à quiconque sauf à Dieu. Les parasites l’agaçaient et il ne voulait pas s’abaisser à en devenir un. C’est avec Dieu seul qu’il traitait. Par exemple, il ne nous était pas permis de dire à quelqu’un : « À propos, je compte sur Dieu pour me donner un timbre aujourd’hui », ce qui aurait été non de la confiance en Dieu, mais de la mendicité. Ainsi, littéralement pour toute chose, nous dépendions de Dieu seul, croyant qu’il nous donnerait ce qu’il nous fallait comme il le jugerait bon. Ce fut pour moi un véritable choc. Curieusement, il m’était plus facile de mettre ma confiance en Dieu pour la vie éternelle de mon âme que pour les besoins de notre existence de tous les jours. J’eus d’abord de la peine à croire que M. Joubert parlait sérieusement lorsqu’il me disait que lui, personnellement, n’avait pas un sou. Or, un jour, nous n’avions presque plus de savon. Je lui dis que nous en avions besoin d’un nouveau pour la salle de bains. 121


Décidé à tuer – Je n’en ai pas, dit-il avec calme en continuant d’essuyer la vaisselle. – J’en achèterai un au marché aujourd’hui, si vous me donnez l’argent nécessaire, proposai-je, désireux de l’aider. Il plia son torchon. – Stephen, je n’ai pas d’argent pour du savon, dit-il. De surprise, je restai bouche ouverte. – Mais… mais, bégayai-je. – Prie Dieu à ce sujet et laisse-le faire, continua-t-il. Je sortis pour aller travailler au jardin, marmonnant : – Demander du savon à Dieu ? C’était ridicule et semblait même inconvenant. Sûrement Dieu avait-il à s’occuper de choses plus importantes. Le lendemain matin, le fragment de savon restant s’échappa de mes doigts nerveux et tomba dans l’orifice d’écoulement. Malheureux, je le vis disparaître. J’aurais voulu aller le dire à Hannes Joubert, mais je savais qu’il ne ferait que répéter ce qu’il m’avait dit la veille. Je ne sais trop pourquoi, j’étais désespéré à cause du savon. Où allions-nous en trouver ? Alors je priai Dieu pour du savon. Vers midi, des amis chrétiens de M. Joubert passèrent à la maison. – Comment allez-vous, Stephen ? Ils me saluaient toujours aimablement. Sans savon, avaisje envie de répondre, mais M. Joubert était présent et je n’osai pas. Ils prirent le thé avec nous, puis s’en allèrent. Nous continuâmes notre étude. En fin d’après-midi, M. Joubert sortit. En son absence, on frappa à la porte. Une amie de M. Joubert était là, rayonnante. – Je ne peux pas m’arrêter, dit-elle, mais j’ai fait des courses cet après-midi et j’ai pensé que quelques produits d’épicerie vous rendraient service à tous deux. 122


Chez Hannes Joubert

Elle me mit dans la main un sac de papier brun et partit. Tremblant, je le portai à la cuisine. Le suspense me donnait mal au cœur. Je commençai par sortir les denrées du sac et les laissai tomber n’importe comment sur le sol. Sans m’occuper des marchandises que cette chère amie nous avait apportées, je fouillai toujours plus loin. Soudain je vis deux savons tout au fond du sac. Je m’écriai : – Seigneur, tu m’as entendu ! Saisissant un savon dans chaque main, je me mis à danser victorieusement autour de la cuisine. À ce moment, M. Joubert rentra à la maison. Lorsqu’il eut compris que son élève n’était pas devenu fou, il se réjouit avec moi. Ce jour-là, à travers cette banale histoire de savon, j’avais appris une profonde vérité : Dieu honore ceux qui se confient en lui. Ce fut un événement marquant au début de ma vie chrétienne. Un autre exaucement de prière me toucha profondément au cours de mes premières semaines chez M. Joubert. J’avais besoin d’un timbre-poste. Je ne sais plus à qui j’avais écrit une ou deux phrases – probablement à mon frère à Highfield, avec qui j’avais gardé quelques contacts occasionnels – et je voulais lui faire savoir où je me trouvais ; c’est pourquoi j’avais grand besoin de ce timbre. Je redoutais de prier : et si je ne l’obtenais pas ? J’allai donc en parler à M. Joubert. – Oh ! Stephen, répondit-il gentiment. Tu sais ce qu’il en est. Ce n’est pas vers moi que tu dois venir demander quelque chose. Tu dois t’adresser à Dieu. C’est ce que je fais. Je m’en allai piteusement. Voilà où j’en étais de nouveau. Dieu testait ma foi. Ce n’était que pour un timbre, mais je trouvais l’expérience éprouvante pour les nerfs. Je priai pendant trois jours à ce sujet. Des amis chrétiens allaient et venaient, mais je ne voyais rien venir. Constamment, je me retenais de gémir : « Un timbre, s’il vous plaît ! » J’allais exploser ou perdre la raison.

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Décidé à tuer Finalement, un soir, un ami chrétien blanc nous rendit visite. C’était imprévu. Il eut un long entretien avec M. Joubert. Il allait repasser le seuil de la maison lorsqu’il s’arrêta brusquement. – Ah ! oui, dit-il, j’ai quelque chose pour Stephen. Il enfonça ses mains dans ses poches et en sortit un billet. J’eus juste le temps de le remercier avant qu’il ne disparaisse. Je m’affalai sur le canapé du living et regardai fixement le billet dans mes doigts tremblants. M. Joubert entra alors dans la pièce. – Cela ne va pas, Stephen ? Tu as l’air d’avoir vu un fantôme. Je lui montrai le billet et murmurai : – J’avais seulement prié pour un timbre. Comprenant subitement, il me fit un grand sourire. – Eh bien, tu as maintenant assez pour mille timbres. Je me mis à pleurer. M. Joubert vint s’asseoir auprès de moi. – Stephen, dit-il tranquillement, Dieu t’aime et te montre son amour par ces expériences. Bien sûr, il est juste que les gens travaillent et, un jour, tu gagneras peut-être ta vie ainsi. Mais cela t’est plus profitable, pour le moment, d’étudier ici et d’apprendre un nouveau style de vie. Pendant ce temps, Dieu pourvoira à tes besoins. Tu dois d’abord t’habituer à compter sur lui, et, ensuite, sur les frères chrétiens. L’importance de ce qu’il me disait me frappa particulièrement un jour où j’omis de me confier en Dieu et où j’informai quelqu’un d’un de mes besoins. La personne eut la bonté de me donner ce qu’il me fallait, mais je me sentis très coupable. Il me semblait avoir méprisé un lien spécial entre Dieu et moi. J’allai me confesser à M. Joubert et il me pardonna.

***

Je devais souvent bénéficier de cette générosité chrétienne produite par Dieu. Je me rappelle un incident qui se passa un début de ma vie chrétienne, au sujet d’une paire de chaussures. Il 124


Chez Hannes Joubert

y avait plusieurs mois que je logeais chez Hannes Joubert, et les souliers bon marché qu’il m’avait donnés à mon arrivée (il n’avait pas le moyen d’en acheter de meilleurs) étaient finalement usés. J’admirais maintenant le pas de foi qu’il avait fait en dépensant tout son argent pour moi. Les chaussures n’avaient plus de semelles et laissaient voir mes pieds nus. Je les doublai avec du carton, mais celui-ci ne tenait pas en place. Je n’osais presque plus m’agenouiller dans les réunions de prière de peur que les amis de M. Joubert ne le remarquent. Aux réunions de la Mission Dorothée, je passais beaucoup de temps à choisir ma place dans un coin afin de pouvoir tourner le dos au mur lorsque je me mettais à genoux. Il me semblait que toutes mes insuffisances passées se résumaient dans ces souliers. Ils me rappelaient d’une manière saisissante mon temps d’extrême pauvreté où je laçais des chaussures provenant de poubelles européennes. En fait, mes souliers ressuscitèrent mes craintes passées à un point tel que je n’eus ni la foi ni la force d’en parler à M. Joubert, ni même d’en demander une paire neuve à Dieu. Au fond de mon cœur, je croyais que je ne méritais pas des chaussures décentes. Des savates trouées suffisaient pour quelqu’un comme moi. Mon respect de moi-même s’écoulait par les trous de mes semelles plus vite que la poussière n’y pénétrait. De terribles frayeurs murmuraient à mon esprit : Tu as grandi comme un mendiant sans foyer et c’est ce que tu seras toujours. Ma misère s’aggravait du fait que j’avais atteint un autre niveau dans ma lutte journalière pour apprendre à lire et à parler en anglais. Hannes Joubert et moi faisions de gros efforts, mais j’étais si malheureux que je me croyais vraiment stupide. Les corvées et les batailles avec le couteau et la fourchette continuaient. M. Joubert était strict avec moi. Combien je me rebellais par moments ! La nécessité d’être ponctuel, de m’organiser et de manger à la façon européenne me rendait presque dément. Chaque fois que M. Joubert quittait la table pour répondre à la porte ou au téléphone, je me dépêchais d’enfourner mes aliments dans la bouche avec ma

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Décidé à tuer main. Je manquais d’adresse et M. Joubert me reprenait. Je lui en gardais rancune, pensant : – M. Joubert m’en demande trop. Je n’arriverai pas à changer à ce point. – Mais, Stephen, grandir dans la vie chrétienne, c’est cela : changer de manière de vivre. Dans ton cas, c’est acquérir de bonnes manières et une vie pure. J’essayais et échouais et me trouvais toujours plus frustré. J’avais envie de dire : « Saint Paul se servait-il d’une fourchette ? » Je ne voulais pas rester l’ancien Stephen, mais il me semblait impossible de devenir le nouveau Stephen. J’étais tout simplement Stephen, et chaque journée était remplie de défis concernant mon ancienne conduite. Je ne saurai jamais comment Hannes Joubert a fait pour supporter de vivre avec moi, parfois. Il y eut donc quelques sombres semaines. Je me sentais entravé de tous côtés ; il n’y avait aucune issue aux problèmes de l’étude, de l’argent, des chaussures. Découragé, je ne pensais jamais réussir. Un jour, assis tristement sur mon lit de camp au garage, je décidai de partir. J’empaquetai mes quelques effets dans la boîte qui me servait de garde-robe. J’en avais assez. J’irais dire à M. Joubert que je ne pouvais en supporter davantage et que je m’en allais. Mais où ? Où pouvais-je aller ? Retourner au pont ? À la peur ? Finalement, je restai et nous poursuivîmes la lutte. Un jour, nous dûmes accueillir une équipe visiteuse de collaborateurs venus d’Afrique du Sud pour tenir la première campagne de la Mission Dorothée au Kenya. Leur bonne humeur et leur joie apportèrent un souffle de courage et de bon sens dans la petite maison. Ma crainte et ma haine de moi-même s’apaisèrent. Ces braves gens nous traitèrent en vrais amis. Je remerciais le Seigneur dans mes prières quotidiennes pour leur réconfort. Un matin, l’un d’eux, Thomas, me dit en aparté : – Stephen, si tu n’es pas occupé, viens en ville avec moi. 126


Chez Hannes Joubert

Je me préparai volontiers à l’accompagner, enchanté de sauter l’étude du matin. M. Joubert me fit un sourire entendu, mais me laissa aller. Une fois en ville, je demandai à Thomas où il voulait que je le conduise. Je savais qu’il était le fils d’un riche industriel blanc et je me sentais intimidé en sa présence. La plupart des jeunes de son genre n’auraient même pas adressé la parole à un pauvre Noir comme moi. Il hésita. – Eh bien, dit-il, ça dépend où tu aimerais aller. Puis il rit d’un air gêné : Tu comprends, je veux t’acheter quelque chose, mais je ne sais pas ce que tu désires. Alors dis-le moi. Un pantalon ? Des chemises ? Des chaussures ? – Des chaussures, murmurai-je, émerveillé, en retenant mes larmes. Je n’étais pas du tout préparé à cela. Thomas me prit cependant aussitôt en main et, lorsque nous rentrâmes pour le repas de midi, j’étais, sans pouvoir le croire, le propriétaire de trois pantalons, de deux paires de souliers et même d’un complet. – J’avais pourtant prié seulement pour des souliers ! dis-je en jubilant à M. Joubert le soir après le départ de l’équipe. Il regarda mes yeux brillants et me tapota l’épaule en souriant, sans toutefois faire de commentaire. Le voile de ma misère étant levé, je vis soudain ce que j’aurais dû comprendre des mois plus tôt : M. Joubert était désespérément fatigué. L’effort de fonder un collège biblique – pour lequel il recevait maintenant des demandes de renseignements de candidats éventuels – et sa tâche incessante de s’occuper de moi commençaient à se faire sentir. En fait, il devait avoir prié en secret pour de l’aide car, bientôt, des locaux plus spacieux furent trouvés pour nous dans la banlieue de Westwood, et les nouveaux étudiants qui l’occupèrent furent une source de grand encouragement. Deux des premiers, Nelson Phiri et Moffatt Ncube, s’étaient convertis lors de la même campagne que moi. À cette époque, nous eûmes la visite d’un Anglais nommé Patrick Johnstone, qui travaillait pour la Mission 127


Décidé à tuer Dorothée. Il arriva un jour où je peinais à écrire de l’anglais. J’avais maintenant maîtrisé l’alphabet et étais parvenu à écrire quelques mots simples (c’était la raison pour laquelle j’avais envoyé une lettre à mon frère). Cependant, l’écriture liée était encore un vrai défi pour mes doigts sans dextérité. Comment les autres gens y arrivaient-ils ? Hannes Joubert me présenta cordialement à Patrick Johnstone, qui me regarda avec attention ; il semblait avoir entendu parler de moi. Intimidé, j’osais à peine le regarder. Les Blancs m’impressionnaient toujours et je me sentais embarrassé en leur présence. J’espérai que M. Johnstone n’aurait pas une trop mauvaise opinion de moi, malgré mon infériorité.

1977. Baba et Mai (papa et maman) Joubert.

Patrick resta plusieurs jours chez nous à Soteria et observa tranquillement notre routine quotidienne. Il me regarda me débattre avec mon couteau et ma fourchette. Il restait assis près de nous tandis que M. Joubert et moi montions à la conquête de la langue anglaise devant la table de la cuisine. Je répondis avec timidité à ses questions sur ma famille et mon arrière-plan. Il me fit raconter comment j’avais trouvé Jésus sous la tente le soir de l’émeute. Son intérêt pour ma personne m’étonnait. Puis il s’en 128


Chez Hannes Joubert

alla et, en 1964, la vie à Westwood changea. En plus des locaux et des étudiants nouvellement arrivés, M. Joubert trouva une épouse. C’était une Afrikaner, faisant partie de la Mission Réformée néerlandaise d’Afrique du Sud qui travaillait en Rhodésie. Je passai davantage de temps qu’auparavant avec Nelson et Moffat, ainsi qu’avec les autres étudiants. Ce fut une belle période, pendant laquelle nous progressions dans la foi.

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Chapitre 12

Périlleuses campagnes 1965. La tension politique à Salisbury montait sans cesse. Nous devions tenir une réunion sous tente un soir dans la banlieue de Mbare et je compris bien vite qu’il y aurait des troubles. Je pouvais presque les flairer. Trop de jeunes traînaient dans les parages ; l’ambiance était suspecte, j’avais l’impression qu’on nous guettait. – Pourquoi donc amènes-tu le camion si près de la tente, Stephen ? Mes collègues de la Mission Dorothée avaient arrêté de sortir les bancs et me regardaient avec étonnement avancer et reculer maladroitement le fourgon (je conduisais fort mal). – Si tu approches encore un peu le camion de la tente, il sera tout à fait à l’intérieur. Je leur fis signe de venir vers moi sans bruit. Il était préférable de ne pas brailler pour dire ce que j’avais à leur annoncer. – J’ai peur qu’on ait des ennuis plus tard, dis-je à mi-voix. – Oh non, sûrement pas ! – Pourquoi ? 131


Décidé à tuer – Tu t’imagines des choses. Leurs visages honnêtes étaient tournés vers moi ; ils me regardaient, ahuris. Il est vrai que nos récentes réunions avaient été accueillies chaleureusement. – Il y a quelque chose de différent ce soir. J’avais de la peine à décrire les signes nébuleux qui m’avaient alerté. – Quel non-sens ! fit quelqu’un, qui se prépara à déplacer le véhicule. Mais un membre de l’équipe de Blancs venue en visite d’Afrique du Sud l’arrêta. Il m’observa un moment, puis dit : – Nous devons écouter Stephen. Après tout, il a été combattant de la libération pendant plusieurs années. C’est un professionnel pour sentir l’atmosphère d’une foule. S’il a l’impression qu’il y aura des incidents violents, moi je m’incline devant son avis éclairé. Que le fourgon reste à proximité et gardons l’œil ouvert ! Les autres me dévisagèrent avec inquiétude et je leur adressai un faible sourire qui, bien que destiné à les encourager, ne fit probablement que les alarmer davantage. Lorsque les chants commencèrent, je jetai un regard par-dessus la foule et la pensée me vint que c’était peut-être une bonne chose d’avoir été un combattant de la liberté quand on évangélisait parmi des gens qui pouvaient être des terroristes et des saboteurs. J’avais beau être devenu pur, je n’étais pas candide. Je savais faire des choses que ne connaissaient pas mes camarades chrétiens, et j’espérais qu’ils ne les apprendraient jamais. Je ne fus donc pas surpris lorsque, un peu plus tard, des bombes furent lancées et que la tente prit feu. Je rassemblai rapidement mes amis dans le camion. Je savais que notre équipe – surtout les Blancs sud-africains – serait la cible principale des attaquants. Environ deux cents jeunes Noirs convergeaient vers la tente. Une grosse pierre mit le pare-brise du fourgon en miettes 132


Périlleuses campagnes

et blessa Harold, le responsable de l’équipe des Blancs. Je savais que quelques secondes suffiraient pour que le camion soit saisi, renversé et brûlé. Ainsi, je poussai Harold de côté, m’agrippai au volant, écrasai l’accélérateur et démarrai en trombe. Les vitesses crissèrent et, sur notre chemin, des hommes eurent juste le temps de sauter de côté. Je n’avais jamais vraiment conduit jusque-là et je n’avais pas le temps de me perfectionner en cet instant ! Faisant jouer l’élément de surprise, nous passâmes à toute allure au milieu de la cohue, qui essayait de nous arrêter. Le camion traversa le champ, projetant des pierres sur les côtés. Nous arrivâmes à la route sur deux roues et faillîmes faire un tonneau. Harold m’aida à ajuster les vitesses et nous nous dirigeâmes tout droit vers le poste de police, où nous pouvions nous arrêter sans risque. J’étais trempé de sueur et taché par le sang d’Harold. Les garçons assis à l’arrière, se rendant compte qu’ils avaient été à deux doigts de la mort, sortirent pâles et tremblants. Nous apprîmes plus tard que la tente et les bancs avaient été réduits en cendres et que plusieurs personnes étaient blessées. Déterminé à ne pas me laisser décourager, je me mis en route le lendemain matin pour me joindre à une petite mission et, sans le vouloir, je déclenchai une crise familiale. Mes cousins de Highfield, qui savaient que je devais prendre la parole la veille, avaient entendu parler de l’attaque et on leur avait annoncé ma mort. Mes tantes, qui ne s’étaient guère intéressées à ma vie, avaient décidé de me faire un bel enterrement. Elles commencèrent les préparatifs après avoir envoyé mes cousins chercher mon corps. Ils ne purent naturellement le trouver et une grande agitation s’ensuivit. On accusa la Mission Dorothée de l’avoir volé. Je reçus bientôt un message d’un missionnaire exaspéré et dus rentrer à Harare pour prouver que la nouvelle de ma mort était fausse. Les tantes se retirèrent de mauvaise grâce en grommelant qu’on n’avait jamais pu me faire confiance.

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Décidé à tuer Après cette émeute à Mbare, mon amitié avec les missionnaires sud-africains blancs de notre mission se renforça et, lorsqu’ils organisaient des campagnes, ils me faisaient venir pour la traduction. Ils aimaient ma facilité de traduire d’anglais en shona et mon talent pour faire déménager en vitesse les assistants qui cherchaient à prendre place sur des bancs déjà pleins. J’étais ravi d’accomplir ces tâches et, au fur et à mesure que les mois s’écoulaient, je me trouvai toujours plus occupé par les missions et plus éloigné des études au collège biblique. Cela m’arrangeait bien, à part le fait que les enseignants les plus consciencieux (il y en avait plusieurs maintenant) me donnaient des leçons à étudier pendant les moments où j’étais inoccupé. Cependant, leurs efforts étaient vains car, une fois sur le terrain, je ne trouvais jamais le temps de lire. Je m’intéressais seulement aux gens que nous étions venus évangéliser et je passais tout mon temps avec eux. Les professeurs acceptèrent graduellement cette situation et, au cours de l’année 1965, je fus transféré discrètement dans l’équipe travaillant à plein-temps, basée également à Soteria. Il était évident que le monde scolastique n’allait pas faire grandchose pour moi. J’étais plutôt fait pour m’occuper de personnes. C’est ainsi que je devenais évangéliste à plein-temps à une époque où l’Afrique était ébranlée par l’agitation et les changements politiques. Il est vrai que je n’avais pas beaucoup d’instruction ni une compréhension profonde de la théologie. Mon vocabulaire était pauvre. Toutefois, j’avais un avantage sur mes coéquipiers. J’avais vécu l’existence dure et solitaire de ceux que nous cherchions à atteindre. Je savais ce que Jésus avait fait pour moi et pouvait faire pour eux. J’étais désireux de dire à tous ce que j’avais trouvé, certain que Dieu m’avait appelé à évangéliser ; et c’est pour remplir ce rôle que la vie m’avait équipé. Comme le disciple de l’Écriture, je pouvais dire : « Viens et vois » ou, comme l’aveugle du Nouveau Testament : « Je sais une chose, c’est que j’étais aveugle, et que maintenant je vois ». Cela résumait parfai134


Périlleuses campagnes

tement mon ministère et c’est ainsi que je voulais passer le reste de ma vie.

***

Un autre point fort de l’année 1965 fut pour moi la chance de rencontrer occasionnellement Shadrach Maloka, le missionnaire sud-africain de la Mission Dorothée, dont la prédication m’avait fait avancer le long d’un couloir de la tente d’évangélisation. Nous devînmes de grands amis et travaillions volontiers ensemble. Il prêchait et je rendais témoignage. J’étais la preuve vivante de ses paroles. J’aimais beaucoup Shadrach Maloka. Nous étions liés par la fameuse nuit de l’émeute et je lui devais ma vie et mon âme. Souvent je le faisais asseoir et lui demandais librement tout ce que je ne comprenais pas. Shadrach ne m’intimidait jamais. Il avait été rejeté par ses parents et avait dû arriver à survivre tout seul. Cela m’enthousiasmait. Je me disais que, si Dieu pouvait l’employer ainsi, il pourrait sûrement le faire aussi pour moi. Shadrach, toujours plein d’amour, répondait à toutes mes questions et me transmettait les leçons qu’il avait apprises sur la manière d’être efficace dans le service pour Dieu. J’admirais le sérieux absolu avec lequel il l’accomplissait et sa disponibilité en trouvant du temps pour les gens. Nous partagions aussi la vie dangereuse et précaire des évangélistes en Afrique au milieu des années soixante. Un jour, par exemple, nous étions en mission en Zambie. Dans un grand marché en plein air à Ndola, Shadrach se mit à prêcher. Mon intuition (que j’appellerais volontiers « mon antenne politique sensible ») m’avertit que ni l’endroit ni l’heure ne convenaient pour le faire, une manifestation politique ayant eu lieu le jour même. Je sentais un déséquilibre émotionnel dans le peuple, une hystérie à peine maîtrisée. Shadrach ne comprit pas mes craintes et n’en tint pas compte. « Soyons des hommes », dit-il. Mais si les émeutiers nous 135


Décidé à tuer attaquaient, quelle sorte d’hommes deviendrions-nous alors ? Je me joignis aux chanteurs, puis me plaçai près de Shadrach lorsqu’il commença à parler. J’éprouvais deux sentiments tout à fait atypiques : le trac et l’espoir que personne ne prêterait la moindre attention à Shadrach. Néanmoins, comme sa voix portait, il attira l’attention de la foule. J’appris ce jour-là ce qui se passe lorsqu’on agite un drapeau rouge devant un taureau. Bientôt, des hommes accoururent en colère et déchirèrent nos Bibles sous nos yeux. Ils démolirent nos très modestes appareils : amplificateur et microphones. Ils se saisirent de Shadrach et le secouèrent entre eux comme une poupée de chiffon. Ils déchirèrent son veston et le battirent. J’essayai de les arrêter et ils me giflèrent en m’abreuvant de quolibets. Lançant des pierres contre la voiture, ils se moquèrent des deux missionnaires blancs qui nous accompagnaient. En voyant comment ils traitaient Shadrach, ma colère dépassa ma peur et je me débattis entre leurs bras, soudain furieux et prêt à leur rendre les coups. Au même instant, une voix intérieure me souffla clairement de plutôt m’agenouiller pour prier.

1989. Zambie. Steve prêche place du marché lors de la mission « Lusaka, reviens vers Dieu ».

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Périlleuses campagnes

Quoi qu’il en soit, je me trouvai bientôt au sol, quelqu’un m’ayant fait tomber. J’y restai donc et priai. Les émeutiers le remarquèrent et me conspuèrent, lâchant Shadrach. La police arriva quelques minutes plus tard et les opposants s’enfuirent, nous laissant au moins en vie. Shadrach me présenta plus tard ses excuses pour ne pas m’avoir écouté. Mais j’avais aussi appris quelque chose. Après avoir passé une période paisible avec des chrétiens à la Mission Dorothée, je compris que Dieu me rappelait que l’évangélisation me ramènerait dans le monde violent où j’avais moi-même trouvé la foi. Si je voulais réussir, il était vital d’évaluer la « dépense » tout de suite et de remettre ma vie entre les mains de Dieu. Cette nécessité d’être prêt à tout et de ne pas attacher de prix à ma vie me revint à l’esprit peu de temps après dans une autre campagne, cette fois au Malawi. Notre équipe prêchait dans un petit village. Environ trois mille personnes étaient venues des environs pour écouter. Shadrach prêchait et Nelson le traduisait ; puis Shadrach m’invita à donner mon témoignage. Les auditeurs semblèrent intéressés, aussi donnai-je quelques détails, mentionnant le fait que je m’étais rendu à la police le matin qui suivait le jour de ma conversion. Beaucoup de gens s’avancèrent en pleurant à l’appel de Shadrach et nous nous couchâmes à minuit. À deux heures du matin, quelqu’un frappa à la petite porte de notre hutte. C’était un ancien de l’église. Les larmes coulaient à flots sur son visage. Il nous dit que Dieu l’avait convaincu et c’est tout ce que nous pûmes tirer de lui pendant un bon moment. Finalement, il nous raconta ce qui le troublait. – Il y a quinze ans, alors que nous construisions le local de notre assemblée, on m’a confié de l’argent pour acheter du bois et des tuiles afin de faire le toit. J’ai gardé l’argent pour moi et j’ai volé ou me suis laissé corrompre pour acheter les matériaux nécessaires à ce local.

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Décidé à tuer Nous priâmes avec lui tandis qu’il réfléchissait au moyen de mettre l’affaire en ordre. Le lendemain, il se rendit à la fabrique, où il confessa son vol. Il expliqua qu’il voulait restituer la somme et qu’il était d’accord qu’on l’arrête. Le directeur de la fabrique, aussitôt qu’il put parler, déclara : – Puisque vous avez eu le courage de vous confesser et si Dieu vous pardonne, prévenez-moi lorsque vous construirez une autre église et je vous donnerai de la marchandise gratuitement en remerciement à Dieu. Ce soir-là, l’ancien en question vint à notre réunion en sautant de joie. Lorsqu’il eut raconté son histoire, il n’y eut pas besoin d’autre prédication. Un grand nombre de personnes se convertirent. En allant me coucher, j’étais aux anges. Notre campagne avait eu un grand succès. On me raconta qu’un rallye politique local n’avait attiré personne. Les gens avaient préféré venir sous notre tente. Mes insécurités venaient de ce que le succès me montait trop facilement à la tête en ce temps-là. Étendu dans l’obscurité, je me disais en souriant : Nous avons réussi, ce qui était vrai. Un peu plus tard, Shadrach et moi dormions profondément, fatigués par la soirée. À minuit, il y eut du tumulte derrière la porte. Je sortis de mon lit. – Ne peuvent-ils attendre à demain pour confesser leurs fautes, me demandai-je dans mon demi-sommeil. J’ouvris la porte et me réveillai tout à fait. Il ne s’agissait pas d’un groupe de chrétiens repentants, mais de quelques membres d’un parti politique local. Ils étaient extrêmement fâchés. Ils me saisirent et s’emparèrent aussi de Shadrach. – Vous amenez la discorde et le chaos chez nous ! s’écrièrentils. Suivez-nous. Ils nous traînèrent dans la brousse. Ils n’avaient aucune idée de ce qui se passait dans nos rencontres, mais ils étaient irrités de 138


Périlleuses campagnes

ce que leur propre réunion avait été boycottée à cause de nous. Ils nous lièrent les mains derrière le dos et nous firent parcourir plusieurs kilomètres, menaçant de nous attacher dans des sacs et de nous jeter dans la rivière proche. Alors qu’ils me bousculaient pour me faire avancer, je luttais contre la peur. Puis je retrouvai ma présence d’esprit. – Eh bien, Jésus a souffert pour moi ; maintenant je vais souffrir pour lui. Cette pensée me rappela que mon homonyme de la Bible, Étienne, avait souffert et été martyrisé. J’en fus réconforté et repris un brin de courage. J’allais mourir ? Bon ! Je mourrais d’une mort chrétienne. Je commençai à chanter un cantique bien connu. Shadrach essaya de se joindre à moi, mais notre pas était trop rapide et il s’essouffla. Les hommes nous commandèrent de nous taire. Je leur dis poliment : lui.

– Nous chantons à Dieu parce que nous allons mourir pour Personne ne contredit mon assertion.

Après nous être enfoncés plus profondément dans la brousse, nous arrivâmes à la cachette de leur chef. Réveillé subitement, celui-ci, tout étonné, projeta une lampe sur nous et ses hommes. – Pourquoi amenez-vous ces gens ici ? Quel crime ont-ils commis contre les habitants du Malawi ? – Ils ont prêché le soir de notre rallye. Le chef roula des yeux exaspérés. – Voulez-vous faire la guerre à Dieu et punir ses serviteurs parce qu’ils prêchent ? Voulez-vous nous mettre tout le monde à dos ? Détachez ces hommes. Puis il commanda brutalement que nos ravisseurs soient attachés et fouettés. Shadrach et moi élevâmes des objections. 139


Décidé à tuer – S’il vous plaît, ne les touchez pas. Nous aimerions les inviter tous à nos réunions. Bientôt nous prîmes le chemin du retour et nous atteignîmes notre village à l’aube. À notre grand étonnement, on nous apprit que des centaines de personnes avaient passé la nuit à prier pour nous. La nouvelle de notre enlèvement s’était répandue et avait alarmé la localité. Notre retour en sécurité produisait maintenant une grande joie. Plus tard dans la journée, des gens en grand nombre arrivèrent pour la réunion. Beaucoup furent touchés et décidèrent de devenir chrétiens. Nous rentrâmes à la maison complètement épuisés, mais tout heureux.

***

Bien sûr, nous ne frôlions pas la mort à chaque mission. Souvent, nous dormions dans notre camion et prêchions quotidiennement sur les marchés. En général, les gens s’arrêtaient pour écouter, mais très peu répondaient à l’appel. Je trouvais cela parfois déprimant, mais Shadrach me raisonnait. – Ne prends pas la faute sur toi. Nous sommes des témoins fidèles et Dieu nous emploie pour préparer les âmes aussi bien que pour les amener tout de suite à la conversion. Au collège biblique de Soteria, cette année-là, Hannes Joubert nous réunit tous ensemble. Il nous apportait une nouvelle importante : la Mission Dorothée en Afrique du Sud avait décidé que c’était le moment d’avoir une équipe missionnaire fixe à Salisbury. On devait nous envoyer Patrick Johnstone, jeune Anglais entre vingt et trente ans, pour choisir l’équipe et la diriger, tandis que Hannes Joubert continuerait à former de nouveaux chrétiens au collège Soteria. Je fus enchanté. Enfin l’appel que Dieu m’avait adressé plus de trois ans auparavant, la nuit après ma conversion, se réalisait. J’étais devenu un évangéliste à plein-temps. Patrick Johnstone arriva à Soteria et fut chaleureusement accueilli. Il voulut en priorité apprendre à connaître les « diplômés 140


Périlleuses campagnes

du collège » qui composeraient son équipe. Nous étions huit, y compris mes deux proches amis Nelson Phiri et Moffatt Ncube. Après mes tribulations avec Hannes Joubert, je suppose que je m’attendais à ce que tout marche comme sur des roulettes avec Patrick Johnstone. Je savais manger avec la fourchette et le couteau, je faisais mon lit chaque jour, repassais mes chemises. Je pouvais aussi parler et écrire dans un anglais simple. Que pouvait-on me demander de plus ? Je me sentais si civilisé que, par moments, je ne me reconnaissais pas. Je ne mis pas longtemps à découvrir que j’étais sorti de la poêle à frire pour tomber directement dans le feu…

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Chapitre 13

Patrick Johnstone Patrick Johnstone était un perfectionniste très intelligent, méthodique, rigoureux. Dans son enthousiasme pour l’Évangile, il était bien déterminé à prendre par la peau du cou ces jeunes Africains indolents, sans éducation, pour les transformer en chrétiens disciplinés, sachant lire, écrire et faire de bons sermons, quitte à les tuer tous à la tâche. L’objectif de Patrick Johnstone était évident. Il ne doutait pas que nous avions reçu un appel de Dieu à évangéliser et il voulait nous rendre aussi efficaces que possible. Contrairement à nombre de missionnaires blancs de la région, il ne tenait pas à préserver la suprématie blanche. Il discernait le besoin désespéré de former des chrétiens noirs comme responsables dans l’Église en Afrique. Pour ma part, je savais ce que je voulais absolument devenir et j’avais besoin de l’aide de Patrick Johnstone. Je n’avais cependant aucune idée du prix à payer personnellement en larmes et en efforts. J’imaginais que la culture et l’instruction étaient semblables à du vernis qu’on allait déverser sur moi. J’étais loin de penser que, pour les acquérir, je devrais nécessairement être démantelé, puis convenablement remonté. 143


Décidé à tuer Les conflits entre nous ne débutèrent pas tout de suite ni tous à la fois, car Patrick commença par nouer des contacts dans la ville de Salisbury et par chercher la meilleure manière de lancer son équipe. Ce faisant, il établit une routine qui allait durer les treize années suivantes. Patrick fixa d’abord comme point de départ la notion que nos vies devaient se construire autour de la prière, de l’étude et de l’évangélisation. Il était aussi convaincu que, pour rendre cette dernière vraiment opérante, une campagne devait durer environ un mois au même endroit. Ainsi nos journées devinrent rapidement bien remplies. Les matinées étaient consacrées à la prière et à la préparation, tandis que nous passions les après-midi en allées et venues, rendant visite à des chrétiens en prévision des réunions ou à de nouveaux convertis pour les encourager dans leur foi. Les soirées étaient réservées aux réunions en plein air et à d’autres formes d’évangélisation.

***

À ce rythme, entre 1966 et la fin des années soixante-dix, nous étions arrivés à organiser une campagne dans presque chaque ville de Rhodésie, ainsi que dans celles du Mozambique, du Malawi, de Zambie, du Botswana, du Bulawayo et d’Afrique du Sud. De plus, avant la fin de sa première année à Soteria, Patrick avait déjà conçu un plan sur dix ans, remarquablement clairvoyant. Il prévoyait que les Blancs se retireraient petit à petit et que la Mission serait dirigée ensuite par des Noirs. Il ne lui suffisait pas de diriger une équipe de huit Africains noirs ; il voulait beaucoup plus. Son intention était de nous former comme directeurs de nos propres équipes. Jusque-là, nous devions travailler au maximum, parfois jusqu’au point de rupture. Ce qui aggrava encore les choses pour moi, c’est que, peu de temps après son arrivée, Patrick parut me considérer comme son prodige particulier. J’en aurais été très flatté et encouragé si cela n’avait pas été une situation aussi inconfortable. 144


Patrick Johnstone

Par exemple, il décida que j’étais suffisamment bien éduqué pour qu’il puisse m’emmener avec lui dans ses visites. Il trouvait que c’était le moment de me présenter à ses amis blancs et de me donner l’habitude de frayer avec eux sur un pied d’égalité. Moi, me sentir l’égal de qui que ce soit ? Et surtout d’un Blanc ? Patrick touchait ainsi au cœur de tout ce que les années avaient fait de moi. Il mit en évidence ma haine de moi-même, mon insécurité, ma conviction que j’étais un zéro et le resterais toujours. – Je ne peux pas aller chez un Blanc. – Si, tu le peux. – Mais que lui dirai-je ? Il ne voudra pas de moi. – Si, il te recevra. Patrick m’exposa sa théorie à maintes reprises : – Dieu t’a créé, Jésus est mort pour toi, tu vaux autant que n’importe qui d’autre. Si tu as eu moins de chance, ce n’est pas ta faute. Quant à la pratique, nous rendions visite à des amis blancs. Au début, je me dissimulais derrière Patrick en traînant les pieds, les yeux humblement baissés. Il me présentait. – Bonjour monsieur, disais-je. Patrick me lançait un regard noir. Je bégayais, me forçais à relever lentement la tête et à regarder l’homme timidement dans les yeux. On nous invitait à prendre place. Je me recroquevillais dans un coin, les genoux serrés, regardant mes pieds. L’hôte partait pour aller chercher des rafraîchissements et Patrick corrigeait ma posture. – Ne te cache pas. Redresse-toi et relaxe-toi. Ne croise pas les jambes, mais allonge-les devant toi. Tiens tes épaules droites, montre-toi grand. Relève la tête. Détends-toi. Souris. Me détendre ? Quand l’hôte revenait, il me trouvait droit comme un piquet, poitrine en avant, jambes écartées, exhibant 145


Décidé à tuer mes dents. J’avais plutôt l’air d’avoir reçu un coup de couteau dans le dos et de présenter déjà des signes de rigidité cadavérique. Et au moment du départ… Un jour, Patrick m’attrapa alors que j’esquissais une révérence et il me donna un coup d’avertissement qui me fit mal. Pendant que je le suivais en boitillant, il me parla sans indulgence : – Non, Stephen ! Il n’est pas la reine d’Angleterre. C’est un homme comme toi et moi. Comme toi et moi ! Patrick était un homme exceptionnel, un vrai gentleman. À des années-lumière au-dessus de moi par son instruction et sa culture, il était déterminé à m’amener à son niveau. S’il eut probablement maintes fois envie de m’assommer, ce fut par frustration, jamais par mépris. Il dut même, malheureusement, se mettre à dos certains missionnaires blancs d’Afrique à ce sujet. Lors d’une de leurs visites, ces missionnaires furent choqués d’apprendre que j’appelais Patrick par son prénom. Ils m’expliquèrent en aparté mon « erreur », me mettant ainsi dans la confusion. Plus tard dans la journée, alors qu’ils prenaient le thé avec Patrick, je fus obligé de transmettre un message à ce dernier. – Monsieur Johnstone, dis-je à voix basse pour attirer son attention. Pas de réponse. Patrick but une gorgée de thé et commença à parler avec quelqu’un d’autre. – Monsieur Johnstone, répétai-je d’une voix tremblotante. Toujours rien. Les missionnaires me regardèrent comme pour dire : Pourquoi le dérangez-vous maintenant ? Je me sentais malade d’embarras. Patrick n’avait jamais agi ainsi à mon égard. De toute évidence, ces gens avaient parlé avec lui et lui avaient rappelé mon niveau social. Des larmes me piquèrent les yeux. Si mon message n’avait pas été urgent, je me serais enfui sur-le-champ. Mais il fallait que je lui parle. Dans mon désespoir, je lâchai : 146


Patrick Johnstone

– Patrick ! Je retins ma respiration. J’avais de nouveau commis l’erreur. – Oui, Steve ? répondit Patrick en se tournant vers moi avec un sourire engageant et en m’écoutant avec attention. Son visage était positivement épanoui. J’eus la gorge serrée lorsque je compris. Ce jour-là, j’aimai Patrick de tout mon cœur. Il m’avait été donné par Dieu afin de m’aider. Les missionnaires eurent l’air scandalisés et se retirèrent offusqués. Longtemps plus tard, je sus qu’ils avaient averti Patrick qu’il était dangereux de me laisser m’adresser à lui par son prénom. Patrick leur avait dit avec douceur : – Nous l’appelons Stephen, pourquoi ne serait-ce pas réciproque ? – Cela conduira au communisme, protestèrent-ils. Le lendemain, Patrick dut sortir et ces chers missionnaires abusés tombèrent de nouveau sur moi. Ils me dirent qu’il était de mon devoir de laver leurs voitures et de faire le ménage pour eux pendant leur séjour. Ils espéraient beaucoup que je montrerais de la gratitude à Patrick et aux autres Blancs en nettoyant tous leurs véhicules et en balayant. Je me sentis blessé par l’hostilité qu’ils me montraient. J’avais toujours joyeusement balayé et lavé pour Hannes Joubert. Je l’aimais et le révérais comme un père. Quant à Patrick, le sujet n’avait jamais été soulevé, nous faisions le travail chacun à notre tour. Bien sûr, une heure après, Patrick arriva en trombe dans un fourgon couvert de boue. Les missionnaires se rassemblèrent sous le porche et me lancèrent des regards significatifs sans desserrer les dents. – Ça y est, me dis-je. Ne voulant pas laisser tomber Patrick, j’allai remplir un seau et m’avançai vers le camion. Timidement, j’offris de le laver.

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Décidé à tuer Patrick jeta un regard vers les missionnaires et dit à haute voix : – Quel non-sens ! Je l’ai sali et je le laverai, Stephen. Pourquoi le ferais-tu ? Les missionnaires nous quittèrent le lendemain en donnant leur verdict : – Vous donnez en plein dans le marxisme. Franchement, je ne fus pas fâché de les voir partir.

***

Les mois passèrent rapidement. Patrick continuait de me hisser lentement à des niveaux toujours plus élevés de maturité sociale, mentale, émotionnelle et spirituelle. Je traînais à l’arrière, m’appuyant lourdement sur son aide jour après jour. Quand j’avais atteint un nouveau plateau de compréhension et de bon comportement, je regardais en bas, pris de vertige en voyant la hauteur à laquelle j’étais arrivé. Patrick ne me laissait jamais prendre de repos. Il m’obligeait toujours à poursuivre. Oui, il me faisait travailler ! Il était déterminé à m’apprendre à lire et à écrire couramment en anglais ; il y ajouta même un peu d’arithmétique pour faire bonne mesure, estimant que je devrais être capable de tenir des comptes simples. – Stephen, lis les journaux, la Bible, ces livres. Oui, lis. – Non, pas ainsi, c’est du mauvais anglais. On dit… – Tu ne tiens pas bien ta plume. – Oui, on pourrait croire que ces lettres ensemble se prononcent ainsi. En réalité, on doit dire… – Stephen, ton écriture est encore épouvantable. Même en écriture liée, les lettres doivent pouvoir se lire aussi bien que si elles étaient détachées. – Stephen, tu ne prononces pas bien. Articule ! 148


Patrick Johnstone

Il y avait néanmoins des moments lumineux. Patrick me demanda un jour, comme exercice, de lire de l’anglais à un jeune évangéliste aveugle qui travaillait alors à la Mission Dorothée. Josias désirait s’entraîner à écrire le braille et Patrick tenait à ce que j’apprenne à lire à haute voix. Il nous fit asseoir à une table dehors. Nous passâmes un moment merveilleux car, le soir, Josias m’avait appris à nouer ma cravate. À cause de sa cécité, il s’y prit assez lentement pour que je puisse copier ses gestes. Nous étions si heureux de notre succès que Patrick sourit et s’abstint de parler de l’absence de notes en braille et de mon livre resté fermé.

1964. Harare, Zimbabwe. Un évangéliste aveugle, Josias Ngara (à gauche), écrit en braille, alors que Steve lui fait la lecture. Steve commente : « Ma tâche était de lui faire la lecture afin d’améliorer mon anglais. Ce frère aveugle m’a aussi appris à faire mon nœud de cravate ! »

En général, c’était travail, travail, travail. J’en étais parfois déprimé, mais Patrick insistait. Il avait la vision claire de ce que l’argile pouvait devenir plus tard. Moi, la malheureuse masse sur le tour du potier, je n’étais conscient que de la douleur à endurer pour perdre la seule forme que j’avais jamais connue, en étant étiré et trituré de la manière la plus désagréable. Parfois l’argile se rebellait. Surtout en ce qui concernait la ponctualité. Après tout, j’étais africain. En Afrique, si l’on a une 149


Décidé à tuer heure de retard, on est juste à l’heure. D’après Patrick, si j’avais une minute de retard, je n’étais pas à l’heure. Si j’arrivais une ou deux heures après le temps fixé, il était hors de lui. J’étais étonné de voir à quel point un Blanc pouvait rougir. – Stephen, neuf heures signifie neuf heures. Ce n’est pas onze heures. Il me faisait ses reproches devant les autres étudiants, ce qui me gênait. Un jour, je m’étais presque tué pour arriver à temps. – Stephen, me rabroua-t-il à mon arrivée, tu as dix minutes de retard. Quand apprendras-tu ? Lorsque quatre autres étudiants se présentèrent une demiheure après moi sans qu’il réagisse beaucoup, cela m’acheva. Je retournai dans ma chambre, bouillant d’amertume. Je détestai Patrick, convaincu qu’il me haïssait aussi. La pensée que j’étais son prodige particulier ne me vint pas. Je me voyais seulement comme sa victime. Toujours grondé ! Il avait une dent contre moi. J’en avais assez. Je fis mon bagage et sortis de la maison, indigné. Je retournais vivre sous mon pont. Patrick me rattrapa dans la rue, à mi-chemin, et c’est tout juste s’il ne me traîna pas au sol pour me faire rentrer. – Qu’est-ce qui te prend ? Après tous mes efforts pour toi, crois-tu que je vais te laisser partir ? Ta place est avec nous et c’est le moment où tu nous donnes le plus de peine. Tu vas devenir le meilleur possible, même si nous devons y laisser notre peau tous les deux. Je n’en doutais pas. Mais les frictions quotidiennes continuèrent. Il semblait que je ne faisais jamais rien de bien. C’étaient des plaintes sans fin. Nos personnalités étaient diamétralement opposées et cela n’arrangeait rien. Je me laissais guider par les émotions : j’agissais suivant ce que je ressentais. Ma raison n’intervenait pas souvent. Patrick, lui, réfléchissait beaucoup. Il ne supportait pas 150


Patrick Johnstone

les gens toujours sous l’empire des sentiments. Aussi étions-nous constamment à bout de nerfs. – Quel homme dur ! disais-je chaque soir à mon oreiller. Finalement, Dieu merci, la saison des pluies arriva à son terme et la saison missionnaire commença. En 1966, puis en 1967 et en 1968, nous fîmes des campagnes neuf mois par année. Le programme pour la planification, la campagne et la clôture étaient très semblables où que nous allions. Après s’être assuré de l’invitation officielle d’une église ou d’un groupe d’églises, Patrick prévoyait où les réunions auraient lieu. Quelquefois, c’était dans le local lui-même, d’autres fois sous la grande tente que possédait la Mission Dorothée. Mais ce n’était que le début du travail. Ensuite, Patrick informait la police, obtenait son autorisation, réglait la question des tentes et des sièges, invitait toutes les assemblées de la zone locale, organisait la musique, les équipes de conseillers, programmait les services. Avec Patrick, tout marchait avec la précision d’une horloge. Je regardais avec une allégresse croissante, me réjouissant d’arriver à la soirée. Patrick souriait de mon enthousiasme, mais s’efforçait d’attirer mon attention d’abord sur les détails de la préparation. La campagne mise en route, nous restions au même endroit pendant un mois, évangélisant chaque soir et conseillant tous les jours les nouveaux convertis. Bien souvent, nous étions confrontés aux problèmes de sorcellerie, de drogue, de boisson et de la mise en ordre de la vie des nouveaux croyants. Nous encouragions toujours les personnes converties à contacter leur église locale afin qu’elle les soutienne après notre départ.

***

Pour nous, les années se passaient à voyager sur les routes africaines pleines d’ornières entre la Rhodésie, le Malawi, le Bulawayo, le Botswana, la Zambie et même l’Afrique du Sud. Nous priions, étudiions, rendions visite à des milliers de foyers, prê151


Décidé à tuer chions sur des centaines de marchés et ailleurs, partout où nous le pouvions. Les membres de l’équipe travaillaient ensemble, priaient ensemble, discutaient ensemble et partageaient des moments d’amitié profonde. Patrick m’apprit à jouer de l’accordéon et prétendit que j’avais un don « naturel » pour cet instrument. Quelle joie ce fut pour moi de trouver que j’étais capable de faire quelque chose de valable ! Ainsi, en voyageant et en travaillant si près les uns des autres, nous devînmes une unité d’évangélisation solide, efficace et bien soudée. Dans nos pérégrinations, nous logions à toutes sortes d’endroits, mangions une nourriture médiocre. Heureusement que mon enfance m’avait préparé à avaler n’importe quoi et à dormir où que ce soit, car c’était là notre lot ! Pour chaque semaine d’absence, on nous gratifiait d’un jour de congé, qui se passait simplement à nous reposer de notre épuisement. Nous étions tous pauvres ; seuls nos besoins de base étaient couverts. Mais nous étions riches en joie et en contentement de notre sort. Mon seul désir était de partager ma foi avec ceux qui voulaient bien m’écouter. Jésus m’avait donné la vie et c’était pour moi une nécessité de transmettre la Bonne Nouvelle à tous.

1977. L’équipe de Steve à la Mission Dorothée.

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Patrick Johnstone

Et lentement, au cours des mois, je commençai à changer de comportement. La manière de parler et d’agir que j’avais dû apprendre me devint familière, puis confortable, jusqu’à ce qu’enfin, imperceptiblement, elle me soit habituelle. Naturellement, toutes mes nouvelles habitudes et valeurs prenaient leur modèle sur Patrick Johnstone seul. Les autres étudiants me taquinaient : – Tu es tout à fait comme Patrick. Tu n’aimes pas les retards et tu es exigeant. Je fus surpris. Lui si rigoureux et méticuleux dans tout ce qu’il faisait, comment pouvais-je atteindre son niveau ? À la fin des années soixante, j’avais des dizaines d’amis dans différents pays et une quantité d’occasions d’évangéliser derrière moi. Patrick et moi étions dans les meilleurs termes, j’étais pleinement satisfait de la vie, du moins était-ce ce que je me disais. En fait, une chose me manquait. Comme jeune homme dans la vingtaine, je trouvais difficile de ne pas être marié. Mon sentiment de solitude et ma nostalgie augmentèrent lorsque Patrick annonça qu’il allait épouser une infirmière missionnaire du nom de Jill. En Afrique, un jeune homme vivant dans le célibat est une chose impensable. Et cela m’était pénible. Mais les problèmes qui faisaient obstacle à mon mariage semblaient insurmontables. Sans compter le fait qu’aucune des nombreuses jeunes filles que je connaissais ne m’attirait, j’étais moi-même sans le sou. Même si j’avais rencontré une femme qui me plaise, pourquoi m’aurait-elle désiré comme mari ? Certes, j’avais un travail, mais aucun salaire, pas de maison, pas de meubles. La totalité de mes biens terrestres tenait toujours dans une valise.

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Chapitre 14

Rachel – Tu devrais apprendre à conduire, me suggéra un jour Patrick. Je fus épouvanté. Et si je fracassais ce coûteux camion ? Notre première leçon fut un désastre. Patrick s’impatienta de ma stupidité. – Arrête de faire grincer les vitesses et ralentis. Tu n’es plus poursuivi par des manifestants. Pour cacher ma frayeur, j’avais l’habitude de me précipiter contre les obstacles. Après quelques leçons, Patrick m’avait appris à conduire. Il m’étonna même en déclarant, là aussi, que j’avais un don « naturel » pour le volant. En décembre 1968, ma capacité pour la conduite devait changer le cours de mon existence. Voici comment cela se passa. Un ami de Harare eut besoin de se rendre au Malawi juste avant Noël pour aller chercher ses deux filles à l’internat. Il me demanda si je pouvais l’y emmener et Patrick m’en donna la permission. 155


Décidé à tuer Ayant pris les fillettes, nous allâmes loger chez une famille chrétienne de notre connaissance. Ce soir-là, en conversant sur les activités de la Mission Dorothée, nos amis se mirent à parler d’une jeune fille sensationnelle qui travaillait à la banque Barclays. – Elle devrait aussi s’engager à la Mission Dorothée. Elle témoigne et évangélise dans la rue pendant les pauses. Le fils de la famille avait entendu mon histoire et il se tourna vers moi : – Elle est comme toi, dit-il avec un sourire malicieux. Tu devrais épouser Rachel. Je dissimulai mon embarras en riant. – On ne se marie pas simplement parce qu’on aime tous deux prêcher. Je me gardai d’ajouter : – Et puis quelqu’un qui peut tenir un emploi à la Barclays ne me regarderait pas deux fois. Quelques jours plus tard, ce garçon me demanda de parler dans une réunion d’un groupe de jeunes. Après la rencontre, je fis connaissance d’un des membres, qui me dit : – Je suis chrétien, mais pas comme vous. Vous me rappelez ma sœur. Elle parle toujours de sa foi à d’autres. Ne voudriez-vous pas venir chez nous le jour de Noël ? J’acceptai volontiers et me dis : – Les jeunes chrétiennes enthousiastes sont bien nombreuses au Malawi ! Le jour de Noël, je découvris qu’en bon Africain le jeune homme était sorti pour la journée. La femme de ménage, voyant ma déception, me fit attendre un moment. Puis une jeune personne parut. Elle m’adressa un chaleureux sourire de bienvenue. – Je regrette que mon frère vous ait laissé tomber, dit-elle. Mais entrez donc. Timidement je me présentai : 156


Rachel

– Je suis Stephen Lungu, de la Mission Dorothée. – Et moi je suis Rachel, répondit-elle en souriant, de la banque Barclays. Je vacillai. – J’ai entendu parler de vous. On dit de vous… Je m’arrêtai. J’avais failli dire : – … que je devrais vous épouser. Rachel fit une pause et me sourit : – Qu’est-ce qu’on dit de moi ? – Oh ! bégayai-je, confus. On dit qu’à la banque Barclays, vous prêchez continuellement. Elle rit. – Pas tout à fait. Je ne pense pas que le directeur l’apprécierait. Mais j’ai entendu parler de votre mission. Voulez-vous m’en parler ? Elle a l’air merveilleuse. Une heure s’écoula, puis une autre, et il me semblait que j’avais à peine effleuré tout ce que je voulais lui dire. Cependant le moment du déjeuner approchait et je devais retourner chez mes hôtes. – Bien sûr, dit Rachel. D’ailleurs, je mange aussi dehors. J’eus de la peine à quitter cette maison. Tout le long du chemin, je fis des plans pour la revoir. Je n’avais jamais été amoureux, mais maintenant j’étais sûr de l’être. Hébété, je fis un peu de toilette et me précipitai à la salle à manger. La première personne que je vis à table fut Rachel. Un instant, je crus avoir une hallucination comme quand on tombe violemment amoureux. Debout, je la regardai. Le fils de la maison arriva et nous présenta gravement, sans toutefois pouvoir masquer son amusement. – Oh ! nous nous sommes déjà vus, dit Rachel. Stephen a passé la matinée avec moi. 157


Décidé à tuer Les yeux du fils s’agrandirent et il me jeta un regard qui semblait dire : Je ne vous savais pas si prompt à l’action. J’eus un faible sourire. Après le repas, personne ne fit d’objection lorsque je proposai à Rachel de faire une promenade – heureusement. Rachel me demanda de lui raconter mon histoire et je ne lui cachai rien, ni mon manque d’éducation, ni mon activité chez les combattants de la liberté, rien. D’après ses commentaires, je vis qu’elle comprenait d’instinct mes sentiments : – Cela doit vous rendre timide de ne pas avoir été à l’école. Je suis certaine que les combattants de la liberté voudraient améliorer les choses, mais qu’ils ne savent pas comment le faire. Lorsque nous nous assîmes sur une grosse pierre, j’étais certain d’avoir trouvé la seule femme au monde qu’il me fallait. Après avoir parlé encore un moment, je décidai, impétueux comme je l’étais, de le lui dire. Aussi déclarai-je sans plus de cérémonie : – Je sais que je ne vous connais que depuis ce matin, mais je vous aime déjà et vous me feriez le plus grand honneur en acceptant de devenir ma femme. Rachel était la candeur personnifiée. – Merci de votre très belle offre, dit-elle avec calme. Il faut que je prie à ce sujet, c’est une grande décision. Elle sourit et mon cœur fit un bond. – Oui, naturellement. Prenez tout le temps qu’il vous faut. Je retournai au Zimbabwe le cœur en fête. Je lui écrivis des lettres – et combien je bénis Hannes Joubert et Patrick Johnstone de m’avoir appris à écrire ! – auxquelles elle répondit avec chaleur, mais sans s’engager. À l’automne 1969, mon ami dut ramener ses filles à l’école et je lui offris de le conduire. En fait, je n’aurais pas accepté de refus. Je préparai ma valise avec soin et y mis tous mes vêtements ; je voulais faire sur Rachel une impression aussi bonne que possible. 158


Rachel

Je n’avais ni foyer ni salaire à lui offrir, rien qu’un jeune homme bien mis. Lorsque nous arrivâmes à Blantyre, je n’en possédais même plus autant. Ma valise avait été volée dans le fourgon lorsque nous nous étions arrêtés en route, et il ne me restait qu’une Bible et les vieux habits de voyage que je portais. – Tout est perdu, me lamentai-je. Il n’y a plus d’espoir. Je n’ai plus rien à moi. – Quelle absurdité ! dit mon ami. Prends plutôt la chose comme ceci : si elle dit oui, tu sauras que c’est pour toi uniquement qu’elle se marie. C’était vrai, quoique peu réconfortant. À Blantyre, je m’arrangeai aussi bien que possible et courus à la maison de Rachel. Elle m’accueillit avec le même chaleureux sourire que la première fois. Elle était encore plus belle que dans mon souvenir. Dès que je pus décemment l’enlever à sa famille, qui avait été très aimable, nous partîmes nous promener. Nous épuisâmes assez rapidement les banalités. D’habitude, j’aimais beaucoup parler de la Mission Dorothée, mais, ce matinlà, le sujet me paraissait totalement dépourvu d’intérêt. Je mourais d’envie de demander à Rachel quelle décision elle avait prise, quoique terrifié à l’idée de recevoir une réponse négative. Et ce serait sûrement non. Pourquoi une jeune fille si bien éduquée, d’une si bonne famille, ayant un emploi et de nombreux intérêts dans son pays, abandonnerait-elle tout cela pour quelqu’un comme moi ? Ma tendresse pour elle et mon sentiment de complète infériorité me donnaient presque le vertige tandis que nous marchions côte à côte. – Rachel, balbutiai-je enfin, as-tu pensé à… ? Elle s’arrêta et je m’arrêtai aussi. Elle me regarda avec gravité, puis respira profondément. – Oui, Stephen, j’y ai pensé. 159


Décidé à tuer Mon avenir était en jeu. Mon regard se posa sur elle. Elle était si jolie ! – Et alors ? – Oui, Stephen, je veux t’épouser. Du coup, mon moral s’embarqua sur des montagnes russes d’émotions. Il grimpa à toute allure à des hauteurs vertigineuses d’exultation, puis plongea dans les profondeurs de la crainte et de la timidité. – Eh bien, je ne crois pas que tu aies raison, bégayai-je. Astu réfléchi ? Tu devrais laisser ton travail, ta jolie maison, tous tes amis. Et je suis un homme sans instruction. Je ne pourrai jamais rien te donner. – Stephen… – … Tu sais que je vis par la foi, mais sais-tu combien mon style de vie est simple ? – Stephen… – Je n’ai pas d’argent. – Stephen… – Pas de maison. – Stephen… – Pas même de lit. – Stephen… – Rachel, je n’ai même plus ma valise. Ma gorge se serra. On s’attache aux objets qu’on possède dans ce monde et la perte de tous mes biens avec le vol de mon bagage avait été un choc. – Stephen… – Non, je regrette, Rachel. Il n’est pas possible que je t’épouse. Je ne possède rien.

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Rachel

Je me sentais lié par des nœuds d’indignité. Alors Rachel se mit à rire à gorge déployée. – Stephen, dit-elle en posant ses doigts sur mes lèvres, veuxtu m’écouter ? Je ne vais pas me marier avec une maison, un lit ou des vêtements. Je vais épouser une personne : toi ! Je posai un baiser sur son doigt, sans pouvoir m’en empêcher, mais aucune parole ne sortit de ma bouche. Mes larmes m’étouffèrent. J’avais devant moi un miracle : une femme qui m’aimait comme j’étais. Je n’avais rien d’autre à offrir. Quel puissant encouragement pour un homme comme moi ! Sa famille fut épouvantée. On m’avait regardé simplement comme ce gentil garçon de la Mission Dorothée, celui au passé trouble qui avait commis toutes sortes de violences et qui, maintenant, faisait quelques prédications. C’était tout différent de penser à moi comme à un gendre. Sa mère en eut des crises de nerfs. – Et s’il se remettait dans les combattants de la liberté, s’il t’ordonnait de l’aider à lancer des grenades ? sanglotait-elle. – J’en doute beaucoup, mère, dit Rachel calmement. – N’as-tu pas dit qu’il habite sous un pont ? Je ne veux pas que tu vives sous un pont. – Il habite chez des missionnaires blancs, mère. – Et s’il t’agresse à coups de couteau ? – Pourquoi le ferait-il, mère ? Nous décidâmes de nous marier sans tarder, le 20 décembre, presque une année après le jour de notre première rencontre. La famille, seulement à moitié convaincue que je n’allais pas retourner à mon ancien mode de vie, m’accepta avec réticence et se plongea dans les préparatifs de la noce. Dans mon ignorance, je m’attendais à ce que ce soit une fête agréable car, par comparaison avec les campagnes de la Mission Dorothée, où étaient impliqués la police, un grand nombre d’églises, des équipements de sécurité et des tentes, qu’est-ce qui pouvait clocher ? 161


Décidé à tuer Eh bien, pour commencer, je n’avais pas de complet (le mien était parti avec la valise). La mère de Rachel proclama que, sans complet, elle ne pourrait guère considérer le mariage comme légal. Aussi mon soulagement fut-il grand lorsque, peu avant la cérémonie, un ami chrétien me donna un des siens. Je crus que tous mes problèmes étaient résolus. Puis, la veille du mariage, la mère de Rachel réalisa que je ne m’étais pas occupé du gâteau. Eût-elle découvert que j’allais lancer une bombe à essence sur la noce, son alarme et sa consternation n’eussent pas été pires. Elle ne tint aucun compte de mon ardente affirmation : « Personne ne m’avait jamais dit que je devais fournir un gâteau ». Personne ne croyait que même un ex-combattant de la liberté puisse être aussi gauche, aussi ignorant de l’étiquette style Malawi. À la fin de l’après-midi, j’étais si déprimé que je me demandais si je retrouverais un jour le courage de vivre. Or, juste au moment de la fermeture des magasins, un message arriva d’une pâtisserie que j’avais appelée à l’aide plus tôt dans la journée. Un mariage avait été annulé à la dernière minute. Il y avait un gâteau pour nous si nous le voulions. Si nous le voulions ? Je considérai ce gâteau comme la seule chose qui puisse sauver mon mariage ! J’arrivai à l’église de bonne heure le lendemain matin et poussai un grand soupir de soulagement. Je portais mon complet, le gâteau était prêt à être savouré. J’avais finalement réussi et c’était le matin de mon mariage. Je me tenais dehors au soleil, bavardant avec les placeurs, lorsque, tout à coup, je remarquai que mon garçon d’honneur avait l’air un peu fatigué. Il s’affaissa et fut emmené en ambulance au moment précis où Rachel et ses parents arrivaient à l’église. Horrifié, je craignis que la mère de Rachel ne s’imagine que j’avais attaqué les invités. Mais le pasteur arrangea les choses et, à ma grande surprise, réussit à nous marier avant qu’un autre désastre ne se produise. 162


Rachel

Notre lune de miel et les premières semaines de notre mariage se passèrent dans une petite maison appartenant à des amis de l’église. Les travaux de ménage se réduisaient à peu de choses : la seule chambre dépassait à peine deux mètres sur deux, et notre lit prenait plus de la moitié de l’espace. Nous déposâmes nos effets dans une valise neuve (un cadeau de mariage) que nous casâmes sous le lit. Le plus grand défi de notre vie conjugale fut simplement d’entrer dans la maison et d’en sortir. La porte ouvrait à l’intérieur et, bien qu’à moitié ouverte, elle butait contre le lit, ne laissant qu’un espace d’environ soixante centimètres pour pouvoir passer. Par conséquent, si Rachel était à l’intérieur et moi dehors, et si elle voulait sortir et moi entrer, la meilleure solution était qu’elle se perche sur le lit et ouvre la porte. J’entrais alors, je grimpais sur le lit à côté d’elle, puis elle en descendait et se faufilait vers l’extérieur. Seulement, au bout de quelques jours, je ne sortis plus. J’avais été victime de la malaria (on attrape cette maladie plus facilement au Malawi qu’au Zimbabwe) et Rachel faillit me perdre. Aussitôt que je fus transportable, on m’empaqueta et on me transféra à Harare. Rachel me suivit peu de temps après. Hannes Joubert et Patrick nous avaient trouvé une nouvelle demeure près de la Mission Dorothée, où nous pouvions mettre le lit ainsi qu’une petite table, et même nous tenir tous les deux debout en même temps. Rachel me donna plus d’amour et de joie que je ne l’aurais cru possible. Elle était tout ce qu’un homme pouvait désirer comme épouse : une femme aimante, une mère, une sœur, une amie. Je remerciais Dieu chaque jour de ce cadeau. J’avais toujours de la peine à comprendre qu’elle ait été d’accord de quitter sa famille et son emploi sûr pour se marier avec moi. En apprenant à la connaître toujours mieux, je compris quelle ancre Dieu m’avait donnée. Pour quelqu’un de très extra-

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Décidé à tuer verti, impétueux et spontané comme moi, elle devint un refuge sûr et tranquille, un havre de paix au centre de ma vie. Je dois admettre que c’était aussi un pur délice d’avoir quelqu’un qui s’intéressait à mon bien-être quotidien. Rachel était une cuisinière et une couturière accomplie. Elle me servait des repas délicieux et raccommodait mes pantalons, reprisait mes chaussettes plus vite que je ne pouvais enfiler l’aiguille. Je pris du poids et ne quittai jamais notre foyer sans être impeccable. On le remarquait à la Mission Dorothée, où son amour pour moi et ses manières douces réchauffaient les cœurs. C’était aussi une femme bien documentée. Je l’observais parfois lorsque nous étions en groupe, prenant part aux discussions sur la situation politique et économique avec Patrick, Hannes et d’autres missionnaires blancs ; et cela suscitait en moi une telle admiration que celle-ci finit par se changer en crainte. Un soir, en particulier, j’eus une vraie crise de jalousie. Patrick m’avait blâmé pour quelque chose, puis avait fait une longue causette avec Rachel comme avec une égale. Quand nous partîmes pour la maison, j’avais le cafard et mon cœur était trop lourd pour que je puisse répondre au joyeux bavardage de Rachel. Je regrettais presque de l’avoir épousée ; pourquoi avais-je visé si haut ? Pourrais-je conserver son amour ? En prenant Rachel pour femme, je m’étais voué à l’échec. Rachel s’était tue, puis ses doigts me saisirent la main. – Qu’est-ce qui ne va pas, Stephen ? On ne pouvait rien cacher à Rachel. Elle ne me laissait pas bouder. Aussitôt qu’à force de cajoleries elle m’eut fait avouer la cause de mon marasme, elle se mit à m’apaiser en me grondant gentiment : elle aurait pu faire son choix entre plusieurs directeurs de banque aisés, disait-elle, mais c’est moi qu’elle avait voulu épouser, et elle ne s’était pas fait d’illusions quant à la simplicité de notre vie.

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Rachel

C’était fort heureux car il nous arrivait parfois de manquer de nourriture. La première fois que cela se produisit, je rentrais de mission et me réjouissais de prendre un repas chaud. – Pardonne-moi, Stephen, il n’y avait plus de quoi faire le dîner, dit ma femme avec calme. Je me sentis terriblement honteux. C’était à moi de pourvoir et c’était elle qui s’excusait. Luttant contre la panique à l’idée que ma chère femme pouvait avoir faim, j’essayai de donner un exemple chrétien : – Prions Dieu de nous le donner. Il sait que j’ai travaillé pour lui cette semaine. Je suis sûr qu’il nous enverra le nécessaire. Rachel n’avait jamais dû prier pour de la nourriture, et je me demandai comment elle le prendrait. Elle fut magnifique. Nous prononçâmes une prière toute simple, puis elle commença à aller et venir dans la pièce. – Que fais-tu ? Elle me regarda, surprise : – Je mets la table. Je me tus et regardai cette petite femme avec admiration. Il y avait là une camarade pour la vie ! Deux heures s’écoulèrent. Puis nous entendîmes un coup frappé à la porte. Nous courûmes ensemble l’ouvrir et aperçûmes une paire de jambes et deux longs bras maigres serrant deux énormes sacs d’épicerie. Deux yeux nous regardaient gaiement à la dérobée par-dessus les sacs. C’était une amie de l’église. – Je priais pour vous ce matin et j’ai eu le sentiment que je devais vous apporter quelque chose à manger, ainsi qu’un peu d’argent. J’avais l’intention de venir plus tôt, mais j’ai été retardée. À d’autres reprises, nous eûmes besoin de vêtements et, discrètement, sans façon, on nous apportait des pantalons ou des robes. Il me serait difficile de dire comment nous pûmes survivre, mais nous y parvînmes. Il y eut une série de petits miracles quo165


Décidé à tuer tidiens, fortuits, accomplis par des gens qui nous aimaient, qui soutenaient mon travail à la Mission Dorothée et qui croyaient pouvoir collaborer à cet important ministère d’évangélisation en aidant les serviteurs à plein-temps.

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Rachel s’était chargée des modestes finances que nous possédions, elle était la banquière de la famille. Les voisines s’en montraient profondément impressionnées. Une Africaine ayant accès à l’argent de son mari ? La conclusion générale fut qu’elle avait eu recours à de la magie noire. Les femmes la supplièrent de leur en donner la recette pour qu’elles puissent empêcher leurs maris de boire jusqu’au dernier centime de ce qu’ils gagnaient. Les nouvelles amies de Rachel n’en crurent pas leurs yeux lorsqu’elles virent la seule chose qu’elle leur montra : la Bible. Rachel aimait partager sa foi en Christ et fut ravie d’expliquer l’Évangile à ces femmes. Elle gagna nombre de dames au Seigneur de cette manière. Alors ces personnes se mettaient à prier pour leurs maris et me présentaient à eux. Puis je racontais à ceux-ci ce qui m’était arrivé. Bien des maris décidèrent de devenir chrétiens. Ce que nous ne savions pas encore, Rachel et moi, c’est que cette évangélisation conjointe de maison à maison devait avoir un grand impact plus tard dans notre vie. Lorsqu’arriva notre première enfant, Agnès, à qui nous avions donné le prénom de la femme de Shadrach, Patrick me confondit en me faisant fermement remarquer qu’il était de mon devoir d’aider Rachel à s’occuper du bébé. – Mais ce sont les femmes qui soignent les bébés. – Rachel n’est pas ton esclave ni ta femme de ménage. Elle fait partie de toi et il faut que tu lui témoignes l’amour que Christ a eu pour nous. Je lavai donc les langes et me relevai la nuit. Je trouvai ce travail dur mais, grâce à cela, nous restâmes très proches l’un de l’autre, Rachel et moi, et ce fut pour moi une grande joie de passer 166


Rachel

de longs moments avec ma fille. Je voulais qu’elle vive une vie plus heureuse que celle que j’avais connue. L’amour que mon père et ma mère avaient été incapables de me donner, je le voulais pour mes propres enfants. Depuis des années, je n’avais guère pensé à mes parents, mais le fait d’avoir un enfant me rappela que j’avais une famille quelque part. Mes parents avaient maintenant une petite-fille. Si seulement ils l’avaient su ! Hélas, ils m’avaient abandonné. C’était curieux de ressentir encore l’ancienne souffrance. Entre-temps, le travail de la Mission Dorothée se poursuivait. Cependant, il y avait une nouvelle équipe car Patrick s’était marié et nous avait amené Jill. Je pense que j’avais un peu redouté l’arrivée de celle-ci. Patrick était un leader né ; il pouvait se montrer autoritaire et brusque, selon la situation. Jill serait-elle un Patrick au féminin ? Pis encore : nous brouillerait-elle, Patrick et moi, à cause de ma couleur ? Certains missionnaires étaient très paternalistes. Une heure après notre première rencontre, mes craintes avaient fondu comme neige au soleil. Jill était une femme charmante, gracieuse et douce. Elle avait travaillé plusieurs années en Afrique et son amour pour les noirs était transparent et lumineux. Elle reçut toute mon amitié dès le premier jour et mon seul regret fut qu’elle n’ait pas épousé Patrick des années plus tôt. Elle devint rapidement le tampon de notre équipe toutes les fois que des tensions se faisaient sentir. Je me disputais souvent avec Patrick, avec Jill jamais. La manière dont elle traitait n’importe quelle question litigieuse me faisait fondre. Elle avait tant d’amour ! J’aurais joyeusement fait n’importe quoi pour cette femme sympathique, bienveillante, usant d’un tel tact. Il n’y avait qu’une chose qui me stupéfiait : c’était d’observer Jill et Patrick lorsqu’ils étaient ensemble. Culturellement, le premier ménage européen que je vis de près me déconcerta. Ils se traitaient réciproquement avec une grande familiarité. Parfois Patrick contredisait catégoriquement Jill ; à d’autres 167


Décidé à tuer moments, Jill disait à Patrick de ne pas faire l’idiot. En Afrique, cela aurait été considéré comme des offenses mortelles. Mais ensuite, chacun s’excusait avec désinvolture ou avait un air penaud. Quelques minutes plus tard, ils riaient ensemble pour autre chose. Ce qui m’étonna aussi fut de voir les attentions de Patrick pour Jill. Celle-ci menait une vie de reine comparée à n’importe quelle femme africaine. Cela me frappa beaucoup et m’aida dans mon comportement envers Rachel. Le second changement important qui se produisit à cette époque fut l’acquisition par Patrick d’une caravane de quatre mètres pour que Jill et lui puissent y loger. C’était merveilleux car la caravane accompagnait notre équipe de huit dans toutes les campagnes que nous faisions et elle devint notre maison loin de la maison. Les délicieux repas de Jill, cuits dans une marmite à vapeur pendant les journées où nous étions occupés à évangéliser, remontaient considérablement notre énergie. Nos conversations et nos rires dans cette caravane, le soir, restent un des plus heureux souvenirs de ma vie. Comme troisième changement, il y eut la demande que fit la Mission Dorothée à Patrick de compiler un manuel destiné aux chrétiens désireux de prier pour les missions du monde entier. Cet ouvrage devait devenir un best-seller, mais ce but ne fut atteint que quelques années plus tard. Avec ma vision bornée des choses, je me demandais pourquoi Patrick perdait autant de temps l’aprèsmidi à gribouiller dans le fourgon au lieu de nous accompagner pour faire des visites. Le retrait partiel de Patrick de la direction de l’équipe n’était évidemment qu’une partie de son plan sur dix ans pour nous préparer, nous autres Africains, à prendre la responsabilité de l’œuvre. Nous étions au début des années 1970, et il avait le sentiment qu’il était grand temps que je commence à m’occuper de l’organisation. Un matin, à la table du petit-déjeuner, Patrick se redressa et me lança un regard pénétrant, celui que je trouvais toujours dangereux. Cette fois, je ne pus deviner ce qui risquait d’aller de travers. 168


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– Nous pourrons avoir quelques réunions de plus quand tu le voudras, Stephen. Je ne vis pas le piège et j’y mis aussitôt le pied. – Essayons la banlieue M… Je sais qu’il y a de l’intérêt là-bas. – Très bien ! Cette fois, c’est toi qui vas t’occuper de l’organisation. La panique m’envahit immédiatement. – Non, non. Je ne serai jamais capable de… d’écrire des lettres, de voir la police et de parler aux églises. Je n’ai pas d’instruction. J’étais atterré. – Si, tu en as. Qu’est-ce que tu crois que je t’ai enseigné toutes ces années ? – Je ne sais pas, dis-je en me mordant la lèvre avec entêtement. – Stephen, tu pourras le faire. – Non. – Si. – Non. – Si ! Je connaissais ce ton de voix et je me sentis accablé. – Je suis un évangéliste, pas un organisateur, dis-je à mon oreiller cette nuit-là. C’est un homme dur. – Nous commençons par la lettre à la police, dit Patrick le lendemain matin. Écris la lettre, Stephen. – Ils ne voudront pas écouter un Noir. – Écris. – Je ne peux pas. – Tu le peux. 169


Décidé à tuer Je l’écrivis. Lentement et laborieusement, j’écrivis la lettre. – C’est horrible, dit-il en la déchirant. – Je te l’ai dit. C’est à toi de l’écrire. – Non. Je vais te montrer ce qui ne va pas et tu copieras ce que j’ai écrit. Je copiai donc ce qu’il écrivit. Il déchira ma lettre. – Tu la déchires ! – Eh bien, je n’ai pas pu la lire. – C’est un homme dur, rappelai-je à mon oreiller le soir. Le lendemain matin, nous essayâmes encore une fois. Quelques heures plus tard, quelque chose qui ressemblait à une lettre, écrit de ma main, était prêt. – Maintenant, porte-la à la police, dit Patrick. – Pas seul ! dis-je en gémissant. – Si ! – Ils veulent des Blancs. – Non, vas-y, toi. Va leur parler. Il ajouta quelques conseils : – Ne bavarde pas. Va droit au but. Oublie le temps qu’il fait. Oublie les fleurs. Il connaissait ma tendance africaine à m’approcher de la question en faisant des circonlocutions. – Dis exactement ce que tu veux. Dès le début. Muni de ces conseils, je bégayai et oubliai tout l’anglais que j’avais appris. Puis je baissai la tête. La police refusa. Je revins à la maison presque en larmes. – Ils ont dit non. – Retourne et insiste.

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Cette fois, je paraissais si terrifié que le fonctionnaire eut pitié de moi et céda. – Il a dit oui. Patrick sourit et me tapota l’épaule. Son sourire illumina ma journée. Le soulagement m’avait rendu si faible que je dus m’asseoir et boire une tasse de thé. C’est ainsi que Patrick me libérait de mon complexe d’infériorité. La campagne se passa sans trop de difficultés et ce travail préparatoire me fut assigné à maintes reprises pour d’autres missions. Au début, je protestai violemment, mais Patrick refusa de changer d’idée. Il arriva souvent, à ma stupéfaction, que la police m’accorde mes demandes. Petit à petit, je pris l’habitude d’aller au poste de police, puis d’organiser d’autres détails de la campagne, tandis que Patrick, assis dans son camion, écrivait son livre. Un jour, nous venions de prendre place à table pour nous régaler d’un des merveilleux repas dominicaux de Jill. J’avais soigneusement rapproché ma chaise de la table, m’étais rappelé de passer à Jill en premier le plat de légumes et je tâchais de persuader gentiment quelques pommes de terre, à l’aide d’une cuillère, de se placer dans mon assiette. J’étais assis bien droit, les coudes serrés contre moi et les pieds posés sur le sol, lorsque Patrick annonça soudain : – Oh ! Stephen, j’ai un message du pasteur B. pour toi. Le pasteur B. dirigeait une grande église baptiste de Blancs anglophones à Harare, où Patrick avait prêché le matin. – Il aimerait que tu ailles prêcher dans son église dans quinze jours. – Comment ? D’une secousse, je vidai la cuillère, et les pommes de terre tombèrent sur la nappe blanche. Patrick fit une grimace et soupira. – Tu es donc invité à parler à l’église baptiste dans deux semaines. J’ai dit que tu en serais heureux. 171


Décidé à tuer J’étais abasourdi. Jill rassembla les pommes de terre. – Ah ! Eh bien, si c’est toi qui traduis, il faudra que tu comprennes mon shona. Peut-être que, quand j’aurai écrit le sermon, nous pourrions faire quelques essais de traduction avant que… Patrick, tout en se servant d’ignames, interrompit la vague exposition de mes plans faite d’une voix nerveuse. – … Pas du tout. Le moment est venu que tu te mettes à prêcher en anglais. J’étais horrifié. – Non ! Je prêcherai en shona. – Tu prêcheras en anglais, dit Patrick lentement et sur un ton définitif. Puis il prit calmement son repas. Je pus à peine avaler une bouchée et, lorsque la vaisselle fut lavée et rangée, je partis pour une promenade tout sauf reposante. Il était hors de question que je prêche en anglais. Je ne pouvais y penser. Je ne voulais pas y penser. Lorsque je rentrai de ma promenade, j’avais décidé que Patrick plaisantait. na.

Je passai dix jours de torture à travailler mon sermon en sho-

Je l’écrivis et le récrivis soigneusement et laborieusement. Cela me prit des heures, de longues heures. J’étais affolé à l’idée de prêcher devant une congrégation de Blancs. Patrick me regardait souffrir, écrire, mordiller mon crayon, mais il ne fit aucun commentaire et ne demanda pas à voir ce que je faisais. Jusqu’au vendredi, mon grand jour. Alors, au lieu de s’occuper de mes leçons habituelles, il dit : – Allons, Stephen, voyons ton sermon. J’étais très content de ce que j’avais écrit et le lui apportai, pensant qu’il l’approuverait. Il n’y avait qu’un léger doute dans mon esprit : allait-il remarquer que je l’avais rédigé malgré tout en shona, et non en anglais ? Patrick me le prit et le feuilleta rapide172


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ment d’un air sérieux. Je retenais ma respiration. Soudain, il le mit en lambeaux. – Non ! m’écriai-je en gémissant, frappé d’horreur. – Stephen, tu prêches en anglais. Je passai le samedi à jeûner, prier et crier à Dieu : – Seigneur, cet homme est tellement dur et injuste. Il m’a mis dans une affreuse situation. Il veut absolument me causer de l’embarras. Le samedi soir, j’étais dans la désolation. Jill vint vers moi. – Stephen, je prie pour toi et je prierai pour toi tout au long du service. Elle posa une main douce sur mon épaule. Comme toujours, l’effet fut magique. Je me sentis encouragé par sa chaleur. Le lendemain matin, à l’église baptiste, le pasteur jeta un regard sur mon visage ravagé et s’empressa de me rassurer. – Stephen, je suis sûr que cela ira très bien. J’ai parlé un peu de vous à mes paroissiens et ils sont très désireux d’entendre votre histoire. Ils seront certainement bénis par votre témoignage. L’église était comble. J’étais assis misérablement sur l’estrade pendant que le service débutait. Lorsque ce fut mon tour, le pasteur me fit venir au lutrin et plaça le microphone autour de mon cou comme un lasso. La Bible tremblait entre mes mains, et mes genoux vacillaient. J’aperçus Patrick et Jill dans l’assemblée, leurs têtes inclinées dans la prière. – Ô Dieu, aide-moi, priai-je. Puis je me lançai. Je ne me souviens pas de ce que je dis pour commencer. Je sais que je bégayais et que, souvent, les mots me manquaient. Arrivé à l’épisode où je tenais mes bombes à essence et descendais le long du couloir de la tente, je me rappelai mon désir brûlant de trouver Dieu. Alors, j’essayai de le décrire de mon mieux à l’auditoire. Je continuai par le récit de mes prédications dans les bus jusqu’à ma 173


Décidé à tuer rencontre avec Hannes. À ce moment-là, j’avais employé tout ce que je savais d’anglais et je me rassis. Le silence régnait. Puis, à mon étonnement, j’entendis des sanglots étouffés. On pleurait dans l’auditoire. Je n’avais même jamais vu de Blancs en larmes. Le pasteur reprit le fil du culte et me remercia. Mon euphorie était telle que je ne pouvais rien faire d’autre que rester sur mon siège, soulagé que ce soit terminé. De retour à la maison, Patrick présida le « rapport sur le premier sermon en anglais ». Pour le passif, Jill et lui avaient rempli trois pages avec les fautes de grammaire et de vocabulaire que j’avais faites. Avec douceur, ils m’expliquèrent ce qui devait être corrigé. Ensuite, Patrick m’encouragea : – Stephen, le contenu était bon. Les gens ont compris ton message et ce que tu essayais de leur montrer. Tu as la capacité de communiquer. Ton amour pour le Seigneur et ton désir d’annoncer l’Évangile sont évidents. C’était bien. Dans la bouche de Patrick, c’était un bel éloge et je jubilais. Je pensai au jeune homme qui était venu vers moi en pleurant après le service. Si j’avais réussi à lui faire penser à Dieu, je pouvais être très satisfait. Sans tarder, Patrick me tendit le journal anglais du lundi. – Voilà, Stephen, une nouvelle dose journalière d’anglais pour toi. S’il est vrai que des incidents tels que celui de l’église baptiste étaient pour moi traumatisants, il faut reconnaître que Patrick saisissait toutes les occasions de me faire progresser. Il savait mieux que moi le genre d’expérience et de savoir que je devais acquérir pour répondre au mieux à la vocation missionnaire que j’avais reçue. La première moitié des années soixante-dix devait voir une forte croissance des églises en Afrique et c’était un privilège de travailler avec des chrétiens d’Afrique centrale et méridionale et 174


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de les aider à répandre l’Évangile parmi les nécessiteux. Partout, de Zambie au Botswana, les villes explosaient de vie. Mais les gens étaient désemparés. Ils avaient un grand besoin de stabilité et de confiance en Dieu. Les bouleversements politiques surgissaient en tous lieux. Souvent, lorsque je parlais à des centaines, et même des milliers de personnes durant nos campagnes en plein air, ces paroles de Jésus me revenaient à l’esprit : « La moisson est grande, mais il y a peu d’ouvriers. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers ».

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Chapitre 15

Ma mère Un jour, Patrick et M. Joubert m’envoyèrent un message me demandant de les rejoindre au bureau du collège. Je m’y rendis de bonne heure car je voulais d’abord adresser quelques mots bien sentis aux étudiants. Ils m’avaient aidé à préparer une campagne dans la localité et leur travail ne m’avait guère satisfait. Je les trouvai dehors, se chauffant au soleil. Mes paroles assombrirent bientôt leur journée. Lorsque je me mets en colère, je deviens noir comme du cirage. Je posai mon porte-documents et me jetai à l’eau : – La réunion d’hier soir a été une honte, et vous le savez. Certains d’entre vous sont arrivés avec une demi-heure de retard : est-ce que ce sont des manières ? La police m’a dit que vous n’aviez pas été assez précis dans l’estimation du nombre de personnes attendues, ni pour la location de la tente… Quelqu’un a éteint des lampes à paraffine à moitié remplies… Les chaises étaient encore mouillées… Vous trouvez que c’est une bonne organisation ? Quant au chant, je vous assure que mes tantes semblaient plus joyeuses le jour où elles ont cru que j’étais mort. Sans parler du piano, pourquoi n’en a-t-on pas fait du petit bois il y a plusieurs 177


Décidé à tuer semaines ? Ce soir, je compte sur une nette amélioration, sinon vous allez voir ! Les étudiants, contrits, baissaient la tête. Je me précipitai à mon rendez-vous. Puis, m’apercevant que j’avais oublié ma serviette, je retournai la chercher. Au moment où j’arrivai vers la porte, j’entendis l’un des jeunes dire aux autres : – Eh bien, Stephen Lungu est pire que M. Johnstone. Il est tellement exigeant. Il faut que tout soit parfait. – Oui, répondit son ami. Quand je t’ai vu venir en retard, j’ai bien pensé que tu en prendrais pour ton grade. Avec Stephen, une minute de retard et on est fichu. – Il ne s’attendait quand même pas à ce que je contredise la police, ou quoi ? – Il se montre parfois très ferme avec son entourage, tout à fait comme les Anglais. – À l’entendre, on dirait que c’en est un, soupira un autre. Puis ils s’éloignèrent, me laissant trop abasourdi pour bouger. Je me remémorai les batailles que j’avais eues avec Patrick, et j’éclatai d’un rire qui résonna dans toute la maison. Je riais encore en arrivant vers Patrick et Hannes. – Hé ! Stephen, tu as l’air en pleine forme. Heureusement, parce que nous avons une proposition à te faire. Avec enthousiasme, ils me dévoilèrent leur idée et, en quelques minutes, je n’étais plus qu’une tremblante épave. Il valait mieux que les étudiants ne puissent me voir. – Vous voulez que je fasse… quoi ? – Que tu ailles au Mozambique avec Patrick pour être notre porte-parole quand nous soumettrons au nouveau gouvernement indépendant la proposition de tenir des campagnes là-bas. À la suite de la révolution communiste, il se produisait certains désordres et ce serait peut-être l’occasion d’évangéliser. 178


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Je soupirai amèrement. Au moment où je croyais être venu à bout de tout ce qu’on pouvait demander de moi, ces deux chers amis me plaçaient devant une tâche qui me paraissait absolument impossible à accomplir. J’avais eu la même réaction pour bien des travaux qu’on m’avait confiés auparavant et dont je m’acquittais maintenant comme d’une simple routine, mais ce souvenir ne m’apporta aucun réconfort. Je plaidai : – Je serai très mal à l’aise dans une entrevue aussi importante. Mon ancien sentiment d’insécurité m’envahissait de nouveau. – Les gens me demanderont pour qui je me prends, et ils auront raison. Il faut que quelqu’un de plus éduqué que moi vous accompagne. Ce n’est pas à ma portée. Patrick leva un sourcil. – Où ai-je déjà entendu ça ? demanda-t-il tranquillement. Je compris que tous mes arguments seraient vains. Tant que je travaillerais avec Patrick, je serais son disciple. Chaque fois que j’avais remporté un succès, il s’en servait comme d’un tremplin pour une nouvelle entreprise. Tu as un don de leader, Stephen, et tu dois apprendre à le développer était toujours son argument. Nous partîmes donc en 1975 pour le Mozambique. C’était le début de cinq années d’intenses persécutions contre les chrétiens de ce pays. Si seulement nous l’avions su ! Mais nous l’ignorions. Nous réussîmes à obtenir une audience chez l’important gouverneur de Beira à l’est du Mozambique. Patrick voulut que ce soit moi qui parle et il fut intraitable. – Tu sais aussi bien que nous ce que nous voulons. Aussi, avec crainte et tremblement au sens littéral, je jouai le rôle de porte-parole de la Mission auprès du gouverneur, de la police et d’autres sommités du gouvernement. Combien j’étais heureux que les étudiants ne puissent m’entendre bégayer ! J’exposai brièvement le cas : nous étions des chrétiens et désirions venir de temps à autre dans leur pays pour tenir des cam179


Décidé à tuer pagnes en collaboration avec les églises locales. Notre objectif était de prêcher afin que de nouveaux chrétiens se lèvent et se joignent à l’église chrétienne du Mozambique. Les chrétiens étaient de bons citoyens, fidèles, qui aidaient à promouvoir la stabilité et une vie paisible avec leurs voisins. Pouvions-nous le faire ? Les officiels parurent agréablement surpris que je sois le porte-parole et nous promirent qu’ils ne nous feraient pas d’ennuis et qu’au contraire ils nous soutiendraient. De retour à Harare, j’organisai rapidement une équipe de huit missionnaires Dorothée et retournai à Beira avec elle. Quel accueil nous reçûmes ! L’équipe fut très émue en voyant comme Dieu avait touché un grand nombre de cœurs et comme les gens s’avançaient pour recevoir de l’aide. Mais le dimanche, des soldats survinrent et nous surveillèrent tandis que nous évangélisions en plein air. Nous leur fîmes des sourires. Ils nous arrêtèrent aussitôt. Je trouvai cela un peu fort et protestai énergiquement. Un soldat me donna un coup violent et je me tus. Me montrant notre camion, fabriqué en Afrique du Sud, il déclara : – Vous êtes des espions. – Non. Le camion nous a été donné pour que nous puissions venir ici afin de prêcher l’Évangile. – Oui, et puis vous nous espionnez. Montrez-nous vos papiers. Je m’étais changé après le culte à l’église et les documents étaient restés dans mon complet. Je fus pris d’angoisse ; Patrick et Hannes Joubert n’auraient jamais été aussi négligents. J’expliquai le problème aussi bien que possible et ajoutai : – Si vous voulez nous conduire à l’endroit où nous logeons, je vous montrerai nos papiers. Ils refusèrent grossièrement et nous jetèrent dans leur fourgon. Au poste de police, ils nous battirent et nous écrasèrent les 180


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orteils et la plante des pieds avec les crosses de leurs fusils – une véritable torture. Ils nous enfermèrent dans une cellule, nous laissant gémir de douleur. Je savais que, si nous mourions, ce serait entièrement de ma faute. Je me remis à la grâce de Dieu ; lui seul pouvait nous aider. Quelques heures plus tard, il y eut un changement de la garde et qui vîmes-nous entrer ? Un soldat qui s’était converti à l’une de nos réunions la veille. Il fut horrifié. – Que faites-vous ici ? s’exclama-t-il. Après notre explication, il se précipita chez ses supérieurs et leur donna sa parole que nous étions bien des prédicateurs. Les supérieurs s’excusèrent presque. – Notre pays traverse des temps troublés, dirent-ils. Puis ils nous relâchèrent. Un médecin chrétien nous pansa et nous rentrâmes discrètement à Harare. Patrick et M. Joubert virent mon angoisse et, à mon étonnement, se montrèrent compréhensifs. – Cela aurait pu arriver à n’importe qui, dirent-ils. L’important, c’est que vous soyez rentrés à la maison sains et saufs. À la maison. C’est bien là que j’avais envie de rester. Les campagnes locales me convenaient mieux. Elles étaient sans surprise : on savait à quoi on pouvait s’attendre.

***

Bizarrement, ce fut lors d’une campagne locale, en 1976, que j’eus la plus grande surprise de ma carrière d’évangéliste. Quelques mois s’étaient écoulés et je travaillais avec une équipe dans une banlieue de Harare, Gillingham. Nous avions eu une longue journée, avec pas moins de six réunions en plein air. J’étais épuisé d’avoir tant prêché. D’une voix enrouée, je conclus la réunion du soir sous la tente et adressai d’une manière fort peu inspirée l’invitation à toute personne intéressée de s’approcher. 181


Décidé à tuer Je fus étonné de voir que plusieurs personnes s’avançaient. Mes aides arrivèrent tranquillement pour parler avec elles. Je décrochai le microphone et m’éloignai de l’estrade pour aller prendre une boisson froide lorsque quelqu’un s’agrippa à la jambe de mon pantalon. Je regardai. Une petite femme se tenait devant l’estrade, levant la tête vers moi. Je m’accroupis pour mieux la voir. Elle était dans un triste état : maigre, sale, elle paraissait malade et puait l’alcool. – J’aimerais prier avec vous, dit-elle abruptement en me jetant un regard étrange. Eh bien, Mai (en shona, on s’adresse aux femmes en leur disant mère), je n’en peux plus et je n’ai pas envie de prier avec vous, pensai-je peu charitablement. En réalité, je lui dis : – Si vous parliez plutôt avec l’une de nos conseillères ? J’étais mort de fatigue et pas du tout en état de m’occuper d’un cas difficile. – Non, je veux que ce soit vous qui priiez avec moi. Alors je quittai l’estrade, vins vers elle et m’agenouillai. C’était le seul moyen de lui faire lâcher la jambe de mon pantalon. En tout cas, elle était sérieuse dans sa recherche de Dieu car le Seigneur la toucha et elle commença à sauter et à dire que son mal était parti. Son mal. Quel mal ? Malgré moi, je commençais à me réveiller un peu. Elle voulut ensuite accepter Jésus et devenir chrétienne. Je fus touché de son désir de s’engager ; je m’agenouillai de nouveau et nous priâmes encore. Cette fois, elle voulut aussi prier et le fit très longuement. Elle ne pouvait s’arrêter. C’est à peine si je pouvais comprendre un mot de cette prière faite d’une voix geignarde et haut perchée. De lassitude, je m’affaissai contre le pupitre tandis qu’elle continuait de s’entretenir avec le Père céleste qu’elle venait de trouver. Je désirais rentrer à la maison, mais je ne m’impatientais pas. Pour moi, le miracle du salut dans une

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misérable âme humaine ne perdait jamais de son enchantement. Comme toujours, j’en étais émerveillé. Elle se tourna finalement vers moi. Je ne pus m’empêcher de sourire en voyant sa joie. Mon sourire se transforma en un immense bâillement. – Eh bien, dis-je en l’aidant à se relever. C’est merveilleux. Il vous faudra revenir. – Attendez. Encore quelque chose. – Oh ! S’il vous plaît, ne pourriez-vous revenir demain soir ? suppliai-je. Maintenant, elle accrochait ses doigts décharnés à ma manche, et j’essayais de les dénouer. Elle avait vraiment besoin d’aide. Je voulais m’assurer qu’une conseillère sympathique soit disponible pour aider cette pauvre femme. – Non, dit-elle, ajoutant soudain : Savez-vous que vous êtes mon fils ? Je souris avec indulgence. Je connaissais bien l’idée des « familles spirituelles », mais elle se trompait. – Je suis maintenant votre père en Dieu, corrigeai-je doucement. – Non, non, vous êtes mon fils, s’écria-t-elle d’une voix rauque. Je suis votre mère. Je la regardai tout au fond des yeux. Elle me fixait aussi. – Highfield, dit-elle. Toi, ton frère et ta sœur. D’après ce que tu as dit ce soir, je sais que j’étais… que je suis ta mère. Je compris enfin, et je me sentis frappé comme par une force physique. Les souvenirs affluèrent brusquement et je revécus la terreur de cet affreux jour. Cette petite vieille ratatinée, malade, était la jeune femme rondelette, à la peau brillante, qui avait abandonné ma sœur, mon frère et moi à une mort probable vingt ans auparavant. 183


Décidé à tuer Je ne pouvais cesser de la dévisager et, je le dis à ma honte, je fus saisi de répugnance. C’était curieux de revoir enfin ma mère. Vingt ans pour revenir vers moi. D’une manière palpable, je ressentis l’amertume, la souffrance. Pourquoi, pourquoi ? Toutes ces années ! Ces années de misère et de faim. J’aurais pu mourir de maladie, de froid, de faim sans qu’elle s’en soucie. Oh, Dieu ! criai-je en moi-même lorsque je réalisai soudain avec un choc : Je déteste encore ma propre mère. Je croyais lui avoir pardonné depuis bien des années. Alors, au fond de mon être, bien loin, comme si elle venait d’un autre monde, j’entendis une voix compatissante me dire : Accepte-la. Elle m’a trouvé par ton moyen, elle est ta mère. Maintenant elle a besoin de toi. Ne l’abandonne pas. Certes, la femme avait besoin de moi. Elle m’expliqua qu’elle habitait dans le voisinage et que son mari actuel, un musulman, la battait comme plâtre. Elle avait peur et souffrait constamment à cause des coups. Je lui promis de la voir le lendemain et je retournai chez moi, assommé. Rachel n’eut à me regarder qu’une seconde : – Stephen ! Qu’y a-t-il ? Je m’assis lourdement sur le lit et me couvris le visage des mains. Puis j’éclatai en sanglots. – Mon chéri, tu es malade, qu’est-ce que c’est ? me demandat-elle, affolée. – Rachel, je… – Quoi ? – Rachel, ma… Je ne parvenais pas à le dire. Ma chère femme se mit à genoux devant moi et me berça dans ses bras. – Stephen, qu’est-ce qu’il y a ? – Ma… mère. – Ta mère ? Qu’est-ce qu’il y a avec ta mère ? – Je l’ai retrouvée. 184


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– Quoi ? Est-elle morte ? – Elle est venue à la réunion ce soir. – Oh ! Stephen ! Si j’ai admiré Rachel, ce fut bien pendant les semaines qui suivirent. Malgré sa grossesse avancée, ma sainte épouse accueillit cette épave de femme comme si elle était la reine d’Angleterre et la prit dans notre foyer. Elle lui ôta les poux et les puces, la lava, brûla ses vêtements, lui en trouva des neufs, la sevra de la bière, la nourrit et avertit les dames de l’église que nous aurions bientôt besoin de leur amitié. Avec un tel traitement, ma mère progressa rapidement. Je souriais et secouais la tête, mais je me tenais hors de son chemin autant que je le pouvais. Près d’elle, je me sentais gêné. Je mourais d’envie de lui demander pourquoi elle m’avait quitté et où elle était allée. Je ne l’avais pas vue depuis cet horrible jour où je lui avais lancé un couteau dans la maison de tante Bete. Mais je ne pouvais prendre sur moi de lui poser la question. Le sentiment de rejet me remontait constamment à la gorge. Comment aurais-je pu dire : « Ah ! À propos, tu te rappelles le jour où tu m’as emmené, à l’âge de sept ans, avec mon frère et ma sœur, en ville ? Tu nous as dit de t’attendre une minute. Tu n’es jamais revenue pendant vingt ans. Qu’est-ce qui t’en a empêchée ? Les semaines, les mois et les années qui ont suivi, nous avais-tu tout simplement oubliés ? T’est-il arrivé de te faire du souci pour nous ? Qu’est-ce que ça te fait que mon frère soit un homme rude, amer et solitaire, et que ma sœur, dans sa soif d’amour, ait eu des hommes l’un après l’autre ? » Non, je ne pouvais le lui demander, ma souffrance me rendait trop vulnérable. Je ne pouvais affronter une telle situation, j’étais sans défense. Quelques semaines après que ma mère fut venue habiter chez nous, nous étions assis, elle et moi, devant la maison, au soleil de 185


Décidé à tuer la fin d’après-midi. Nous nous étions mis à parler et, subitement, nous fîmes mention du passé. Elle avait encore peur de son mari actuel. Je me hasardai, tâchant de parler d’une voix neutre : – Quand t’es-tu mariée avec lui ? Elle resta vague. – C’était après être revenue de Bulawayo. – Bulawayo ? m’exclamai-je involontairement. – Oui. – Que faisais-tu là-bas ? – J’avais des amis. Nous brassions de la bière. Je la regardai avec étonnement. – Vous brassiez de la bière ? Elle semblait embarrassée maintenant et ajouta d’une toute petite voix : – C’est là que je suis allée après… après… Ce fut tout. Maintenant je savais. Nous restâmes assis un moment en silence. – Ma mère nous a abandonnés dans les rues de Salisbury pour aller brasser de la bière à Bulawayo. C’est ce que je murmurai, dans mon angoisse, à Rachel au lit ce soir-là. Je pleurai dans ses bras. Elle me calma de son mieux. – Il doit y avoir eu autre chose, Stephen, c’est impossible autrement. – C’est ce qu’elle m’a dit elle-même. – Oui, c’est possible, mais elle n’a pas expliqué pourquoi. – Il n’y a pas de pourquoi. – Il y a toujours un pourquoi.

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Ma mère

Des années plus tard, des amis médecins me parlèrent de dépression nerveuse. Mais, à ce moment-là, je ne pouvais comprendre ma mère. Mon angoisse commença à affecter mon travail. Un soir, je prêchais sur le pardon lorsque soudain je m’étranglai. Qui étais-je pour dire à quiconque quelle était la voie chrétienne à suivre alors que je savais qu’une grande partie de mon être haïssait encore ma mère ? Je voulais lui pardonner, mais ne le pouvais simplement pas. Cette révélation m’inonda d’un désespoir absolu et je me mis à pleurer. Je terminai rapidement la réunion et m’excusai auprès de l’équipe. – Je ne suis pas bien, Patrick. Il faut que je parte. Avec une délicatesse exquise, il me laissa aller en me disant calmement : – Oui, bien sûr. Nous pouvons nous en tirer ici. Il avait parlé à Rachel et se faisait du souci. Je m’enfuis dans la nuit et fis ce que beaucoup d’Africains font en cas de graves ennuis. Je cherchai du réconfort au fond de la brousse. Pendant trois jours, j’errai dans le désert, en proie à une grande agitation. Je jeûnai et priai sans cesse. Je criai à Dieu, lui demandant de me guérir de toutes les blessures causées par le rejet, la solitude et les craintes de mon enfance. Je voulais pardonner complètement à ma mère et me libérer de ce fardeau. – Dieu, dis-je en pleurant, je dois lui pardonner. Sinon, comment pourrai-je de nouveau prêcher sur ton amour et ton pardon ? Le troisième jour, je fis une étrange et merveilleuse expérience. J’eus soudain le sentiment que Dieu m’enlevait mon poids de haine et de ressentiment, puisque je ne pouvais le faire moimême. J’eus l’impression que mon amertume se flétrissait et tombait comme une peau brûlée par le soleil. Sous cette couche se trouvaient des sentiments normaux, sains, de compassion envers une vieille femme désespérée. Je vis ma mère du point de vue de Dieu : une pauvre âme souffrante, malheureuse. Et je pus l’aimer 187


Décidé à tuer de nouveau. Enfin ma guérison intérieure était complète. Je n’étais plus un invalide émotionnel. Après cette transformation, je retournai évangéliser avec la Mission Dorothée. Je sentais une grande vague d’énergie pour répandre la bonne nouvelle du royaume de Dieu. Cette tâche m’était plus précieuse que tout au monde, à l’exception de Rachel. La fin des années soixante-dix vit un puissant mouvement de croissance dans les églises. Je parcourais l’Afrique centrale et l’Afrique du Sud, plongé jusqu’au cou dans le travail des équipes, des tentes, des foules, et dans la joie de voir des vies transformées par la découverte de l’amour de Dieu. Ces années furent aussi une période féconde pour ma famille. Nous trouvâmes pour ma mère une petite maison à proximité de la nôtre, car il nous fallait de la place : notre fille Agnès avait été suivie par deux autres enfants. Lorsqu’une de mes nièces eut un enfant non désiré, nous le prîmes chez nous. Puis Milton fit son entrée dans notre famille. Nous ne connaissons pas exactement son origine. Rachel avait trouvé ce jeune garçon perdu dans les rues et l’amena à la maison. Il devint un grand ami de ma mère. Je les observais et songeais : C’est moi, le petit gosse abandonné qu’elle n’a pas vu grandir. J’étais heureux de voir leur joie d’être ensemble.

1994. Harare. Avec ma mère, nous voilà réunis après tant d’années.

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Chapitre 16

Retour au Malawi En 1978, Patrick Johnstone et les responsables de la Mission Dorothée d’Afrique me convoquèrent. Ils désiraient que je leur parle du Malawi. Ils me demandaient ce que je pensais des possibilités qu’il y aurait dans ce pays pour notre ministère. Je répondis avec enthousiasme. J’aimais le Malawi. J’étais moi-même à moitié citoyen du Malawi et ma femme en était originaire. En fait, c’était ma seconde patrie. Il était beaucoup plus pauvre que le Zimbabwe. La répression politique entravait parfois l’évangélisation ; malgré tout, j’aimais participer à des campagnes chrétiennes. Au cours des dernières années, je m’y étais souvent rendu ; je m’y étais fait de nombreux amis qui m’aidaient considérablement dans mon travail. Les habitants étaient spirituellement réceptifs et les églises coopéraient vraiment avec nous en accueillant nos nouveaux convertis. – Très bien, déclara le conseil de la Mission Dorothée. Alors que diriez-vous de l’idée d’avoir une modeste représentation permanente en y maintenant une équipe ? Je trouvai l’idée merveilleuse. 189


Décidé à tuer – Le besoin est réel et le terrain est bien préparé. Je serais ravi de travailler avec une telle équipe, ajoutai-je, rêvant tout éveillé. – Seriez-vous d’accord de fonder l’équipe et de la diriger ? Pour une fois, je restai sans voix. Jusque-là, jamais un Noir n’avait été responsable d’une équipe nationale de la Mission. Cela ne se faisait pas. La demande qu’on me présentait là était le plus grand honneur qu’on pouvait m’accorder. Patrick me regarda. Lui seul savait ce que cette offre, cette suprême marque de confiance, signifiait pour moi. La Mission Dorothée, basée en Afrique du Sud, était des plus conservatrices. Les Blancs en restaient les dirigeants incontestés. On n’avait jamais entendu autre chose. Jusqu’à maintenant. L’agitation produite par la nouvelle, dans le ménage des Lungu, était à son comble. Il fallait voir ça pour y croire. Rachel rayonnait à l’idée de vivre près de sa famille et de pouvoir lui présenter ses enfants. Je me réjouissais avec elle quoique, en voyant le jour du déménagement approcher, je ressentais un déchirement. J’allais quitter ceux qui étaient devenus ma famille, surtout Patrick et Jill (Hannes Joubert avait été engagé pour un nouveau travail entre temps). Comme à chaque fois que j’avais besoin de sympathie, j’allai vers Jill. – Tu feras toujours partie de notre famille, me dit-elle, mais il est temps que tu mettes à profit la formation que tu as reçue et que tu commences quelque chose au Malawi. Patrick rit malicieusement à la pensée de tous mes cris de protestation au cours des années : – Je savais que tu pouvais y arriver, Stephen. – Mais que ferai-je sans toi ? me désolai-je. – Tu t’en tireras très bien en exerçant ton propre jugement. – Non, rétorquai-je. Je crois qu’en t’imaginant tout simplement à ma place, je saurai exactement quoi faire ! 190


Retour au Malawi

Nous nous mîmes à rire. Le fait que j’imitais toujours Patrick était légendaire à la Mission. J’éprouvais une grande affection pour ces deux amis. Je savais parfaitement que Dieu avait donné à ce cher frère blanc l’immense tâche de faire quelqu’un de moi. Grâce à son dévouement infaillible, il y parvint. Il fallait donc se mettre en route pour le Malawi. Un chrétien généreux d’Afrique du Sud nous y aida et, bientôt, Rachel, les enfants et moi étions entassés dans une Volkswagen « coccinelle » avec tous nos biens terrestres, prêts à partir à « l’assaut » du Malawi. La maison de la mère de Rachel, à Blantyre (son père était mort), devint notre base. Ou plutôt, pour être précis, on nous donna une pièce dans laquelle nous avions un lit, nos effets et nos enfants. Une partie de ceux-ci dormaient avec nous dans le lit, et les plus jeunes sous le lit. Je connaissais beaucoup d’amis chrétiens au Malawi. Ma première tâche fut de les avertir de ma venue, et je fus invité à prêcher dans de nombreuses églises. J’expliquais que le travail de la Mission Dorothée consistait à servir des églises locales en les aidant pour l’évangélisation par des campagnes sur les marchés, dans les fabriques, les écoles, etc. Selon notre politique, nous ne construisions pas nos propres églises, mais envoyions nos nouveaux convertis dans les églises locales pour y être nourris. Nous fûmes très bien accueillis par celles-ci, où qu’elles fussent ; elles nous promirent un soutien financier et des personnes pour nous aider. Plusieurs d’entre elles me sollicitèrent. Ainsi le travail fut bientôt en route. J’aimais beaucoup les missions, auxquelles des centaines, et même des milliers de personnes assistaient. C’était tellement plus facile de s’en occuper sur place, depuis notre base de Blantyre, plutôt que depuis Harare. Lorsqu’arriva la saison des pluies et que les campagnes en plein air devinrent impossibles, Rachel et moi cherchâmes des occasions d’évangéliser près de notre maison. Nous fondâmes un groupe d’études bibliques en empruntant une chambre à des 191


Décidé à tuer amis chrétiens, car nous n’avions toujours qu’une pièce pour toute notre famille. Les gens vinrent par curiosité et parurent avoir du plaisir à recevoir l’enseignement qui nous avait été donné au cours des années. Le groupe s’agrandit rapidement et nous dûmes établir la règle de ne pas avoir plus de vingt personnes à la fois. Quand ce chiffre était atteint, nous scindions le groupe en deux, et une partie se réunissait dans un autre quartier de la ville. En quelques mois, les groupes se multiplièrent, attirant des centaines de chrétiens de la ville, ainsi que des non-croyants intéressés. Même pendant la saison des pluies, il ne pleuvait pas constamment et nous aimions sortir le soir pour respirer un peu l’air. Cela nous conduisit fortuitement vers une nouvelle forme d’évangélisation : de simples réunions en plein air, devant notre maison. Elles commencèrent le jour où notre groupe biblique, assis devant notre habitation, se mit à chanter de petits chœurs pour le plaisir. Bientôt, à notre surprise, des gens sortirent de chez eux et vinrent voir ce qui se passait. Lorsque nous eûmes un groupe détendu et réceptif, qui attendait de voir la suite, je ne pus résister. Je me levai et donnai un simple témoignage sur le motif de la joie qui me faisait chanter, et plusieurs personnes devinrent chrétiennes. Toute joyeuse, l’équipe de la Mission Dorothée (Malawi) résolut de pratiquer cette modeste approche et d’en parler à d’autres : c’était de l’évangélisation sans quitter son jardin ! Nous passâmes trois années très heureuses, en tenant des campagnes au Malawi et en Rhodésie, laquelle était devenue le Zimbabwe en 1980. Si j’avais eu des regrets de quitter Harare, ceux-ci furent atténués par la nouvelle que Patrick et Jill avaient aussi été transférés ailleurs. Nous recevions avec joie tous les visiteurs de la Mission Dorothée, avec qui nous partagions les nouvelles de nos progrès. Nos convertis comprenaient des gens tout ordinaires, aussi bien que des banquiers et même un reporter de matches de football de la radio du Malawi.

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Retour au Malawi

Bientôt, grâce à la générosité de chrétiens du voisinage, je pus engager deux autres collaborateurs et leur acheter de petites maisons. Rachel et moi étions tellement habitués à vivre dans une pièce avec les enfants que nous n’aurions pas songé à déménager. En fait, j’y avais pensé un temps, puis avais hésité. Je ne voulais pas décourager mes travailleurs en vivant plus confortablement qu’eux. Cependant, un autre enfant était venu au monde et, même moi, je trouvais parfois qu’être sept dans une chambre, c’était un peu beaucoup.

***

Et puis, à la fin du printemps 1981, une convention de Keswick eut lieu au Malawi, amenant des milliers de chrétiens. J’aimais ces grandes campagnes et me réjouissais d’entendre les orateurs invités. À ma grande joie, on me demanda de traduire l’un d’eux – un certain monsieur Michael Cassidy, d’Afrique du Sud. Tout le monde avait entendu parler de lui, il était le fondateur d’African Enterprise [Entreprise africaine], un géant à côté de la petite Mission Dorothée. Cette mission avait d’énormes ressources comparées aux nôtres car elle était soutenue par des milliers de chrétiens d’Amérique, d’Europe et d’Australie. Lorsque l’organisateur de Keswick me remercia de mon aide, il me dit : – Vous comprenez, Monsieur Cassidy voulait quelqu’un qui connaisse l’anglais tout à fait couramment et qui saisisse bien les nuances. Je m’inclinai et réprimai un sourire. Patrick aurait dû être là ! Le soir arriva et je me tins sur l’estrade à côté de Michael Cassidy, qui commença à prêcher. Il me suffit d’une minute pour me rendre compte que c’était un homme exceptionnel. Je n’eus aucune peine à parler avec la même emphase que lui, à faire passer dans ma voix la même passion pour les âmes. Bientôt, sans le vouloir, j’agitais les bras pour souligner mes paroles. Nous tonnions 193


Décidé à tuer ensemble, nos styles étaient en merveilleuse harmonie. Il fut tout de même étonné que son interprète change sa traduction en un vrai sermon. Après la prédication, il vint vers moi avec un sourire désarmant et déclara : – Je vois que vous êtes évangéliste. – Oh oui ! Nous bavardâmes un peu, puis il me demanda de lui montrer le siège national de la Mission Dorothée au Malawi. Je fus quelque peu embarrassé, mais je l’amenai chez ma belle-mère et lui expliquai que le siège n’avait qu’une chambre, servant aussi de dortoir pour mes enfants, ma femme et moi-même, et qu’il serait plus paisible de converser dans la voiture. Michael Cassidy parut très surpris, puis intrigué. Il m’interrogea minutieusement sur la Mission et sur moi-même. – Comment êtes-vous devenu chrétien ? voulut-il savoir. Je le lui dis, me sentant, comme toujours, honteux de mes antécédents. Cet homme n’avait-il pas étudié dans une université anglaise ? Lorsque j’eus terminé, il resta silencieux un moment et je le vis s’essuyer les yeux. – Frère, me dit-il, d’où vous vient votre ministère ? Je n’y avais pas pensé de cette manière jusqu’alors. J’énumérai simplement les lieux où j’avais prêché : l’Afrique du Sud, la Zambie, le Mozambique, le Malawi et, naturellement, le Zimbabwe. – Pour résumer, je dirai l’Afrique Centrale et Méridionale. Michael Cassidy secoua lentement la tête. – Non, non. Jusque-là, c’est très bien. Mais, frère, écoutez. Votre ministère pourrait être beaucoup plus large. L’African Enterprise serait peut-être pour vous un véhicule pour traverser le monde. M’offrait-il un poste ? Je perdais pied. Je décidai de lui montrer mes côtés négatifs avant que la discussion n’aille plus loin. 194


Retour au Malawi

– Monsieur Cassidy, de toute mon enfance, je n’ai fait que quatre mois d’école en tout. Les missionnaires de la Mission Dorothée ont eu beaucoup de peine à m’enseigner à lire et à écrire. C’est grâce à eux que je suis parvenu là où j’en suis. Mais je ne me sens pas assez instruit pour songer à aller plus loin que cette partie de l’Afrique. C’était vrai. Cette seule idée me faisait trembler. Pour une fois, heureusement, Patrick n’était pas là pour me pousser au-delà de mes possibilités. Alors Michael Cassidy se mit à me raisonner. – Pourtant Dieu peut se servir de votre témoignage sur une base internationale. L’African Enterprise pourrait vous équiper et vous aider à vous développer davantage. Je me sentais perplexe et surtout paniqué. – Donnez-moi du temps pour prier à ce sujet, tergiversai-je. Il faut que j’en parle à ma femme. Michael Cassidy me donna sa carte. – Écrivez-moi lorsque vous y aurez réfléchi et que vous vous serez décidé. Il partit le lendemain, me laissant très agité et pris de vertige en pensant aux nouveaux horizons qu’il m’avait fait entrevoir. Néanmoins, cela me prit plusieurs jours pour rassembler le courage d’en parler à Rachel. À quoi pensais-je d’envisager un changement aussi important ? Mais ma nervosité croissait et je finis par présenter la chose à ma femme, dont la patience était à toute épreuve. – Je sais que tout va bien ici et je suis heureux. Seulement, j’ai bientôt quarante ans et je commence à perdre ma tranquillité. Si j’acceptais son offre, je travaillerais avec le même objectif que maintenant, j’évangéliserais pour l’église. Mais j’y gagnerais de plus grandes ressources et un soutien moral dont j’aurais besoin. En parlant ainsi, je compris que je désirais ardemment un changement, une nouvelle vision, être stimulé par de nouveaux 195


Décidé à tuer collègues, avoir une étroite relation comme celle que j’avais eue avec Patrick Johnstone. Que penserait celui-ci de tout cela ? – Et nous aurions un salaire et une petite maison. La seule idée d’un logement convenable me faisait tourner la tête. Je crois que je m’attendais un peu à ce que Rachel morde à l’hameçon d’un foyer pour nous seuls, à ce qu’elle soit enthousiasmée et flattée par l’offre magnifique de Michael Cassidy. Rien de tout cela ! – Tu veux quitter la Mission Dorothée ? Après tout ce qu’elle a fait pour toi ? Même ta mère a reçu de l’instruction à Soteria et elle peut évangéliser des enfants ! Comment peux-tu l’envisager ? disait-elle avec incrédulité. Je suis prête à mourir à la Mission Dorothée, conclut-elle avec une dignité tranquille. Écrasé, je m’éloignai en silence pour présenter le problème à Dieu : « Seigneur, Rachel dit non. Que faire ? Rien. Je ne peux agir sans son accord. Si tu veux que j’accepte le poste, il faut que tu lui parles ». L’affaire en resta là, sauf que j’écrivis encore à Patrick. À ma surprise et à mon soulagement, sa réponse fut très positive et encourageante. Il me conseillait d’aller de l’avant, pour autant que je ne quitte pas la Mission Dorothée pour une raison négative. Mais Rachel ne voulait absolument pas partir. Les semaines s’écoulèrent, puis plusieurs mois. Les campagnes nous accaparaient et j’étais souvent absent. Un soir, à mon retour, Rachel m’accueillit à la porte. – Stephen, nous devons déménager. – Comment ? Sa mère nous avait-elle mis à la porte ? – Il faut que nous allions travailler pour l’African Enterprise. Immobile devant elle, fatigué, surpris, je me demandais une fois de plus pourquoi les femmes ont tendance à amorcer une conversation sérieuse aussitôt qu’elles aperçoivent leur mari ren196


Retour au Malawi

trant à la maison. Toutefois, c’était vraiment important et j’essayai de me montrer à la hauteur. – Pourquoi ? Que s’est-il passé pour que tu changes d’avis ? Je me laissai choir sur un siège et avalai avec reconnaissance la boisson froide apportée par mes enfants. – Il n’est rien arrivé. Simplement, je suis maintenant certaine que nous devons nous en aller. Tous mes efforts pour engager un dialogue logique furent vains. Rachel était maintenant pour comme elle avait été contre. Ah ! Les femmes ! Quelque chose d’autre se produisit ensuite. J’assistai à un service dans une église à Blantyre, où la prédication fut non seulement interminable, mais aussi très décevante. L’orateur disait que Dieu et l’éternité sont absolument incompréhensibles et que, pour nous, l’assurance de notre salut n’est que présomption. D’après lui, nous devions continuer de parler de Dieu et peut-être finirions-nous par trouver en tâtonnant une sorte de salut. C’était un peu dur à avaler. Si, alors que j’étais un combattant pour la liberté, Shadrach m’avait dit de chercher Dieu à tâtons, mais que je n’avais guère de chance de succès, j’aurais lancé une bombe à essence et n’aurais plus pensé à l’Évangile. Ce n’était que la merveilleuse certitude de la vie de Jésus, de sa mort et de sa résurrection, de son amour et de son pardon, le fait de savoir qu’il y aurait une éternité parfaite, qui donnaient quelque puissance à mes messages au marché où j’allais prêcher. Je saisis ma Bible, qui tomba ouverte sur mes genoux au chapitre 55 d’Ésaïe, et je lus : « Voici, tu appelleras des nations que tu ne connais pas ». Je faillis lâcher le livre. Ces mots m’avaient assailli avec une telle force ! On m’avait toujours enseigné à nourrir ma foi en lisant chaque jour la Bible tranquillement, et non en choisissant des versets comme on achète des bonbons dans un magasin. Mais là,

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Décidé à tuer c’était différent. Je ressentais une conviction absolue que ce passage m’était destiné en cet instant. pas ?

– Seigneur, priai-je, quelles sont ces nations que je ne connais

Et, bien sûr, l’African Enterprise me revenait constamment à l’esprit. Je n’entendis plus rien du discours, mais le pauvre homme réussit sans doute à tâtonner jusqu’à sa conclusion car, à un certain moment, nous rentrâmes à la maison… où je passai une nuit sans sommeil. Pendant des heures, murmurant au milieu de nos enfants endormis, nous eûmes, Rachel et moi, un entretien durant lequel le doux visage de ma femme rayonnait de joie à la lumière des bougies. Le lendemain, une lettre écrite dans mon meilleur style « Patrick Johnstone » fut expédiée à Michael Cassidy. Sa réponse vint par retour du courrier avec une invitation à me rendre à Nairobi en janvier 1982 pour me présenter au Conseil international de la Mission, qui devait interviewer des candidats en vue d’un poste d’évangéliste. Un billet d’avion l’accompagnait. Michael Cassidy prenait les choses au sérieux. Lorsque j’arrivai là-bas, j’eus un choc. Un autre candidat était aussi là, un Ghanéen très instruit. Je sus ce détail parce qu’il me raconta son histoire tandis que nous attendions d’être appelés. Quant à moi, je ne m’attardai pas sur mon passé et un sentiment de mauvais augure commença à m’accabler. C’était indubitablement un homme de grande envergure. Mon ancienne panique m’envahit. Pourquoi avait-on pris la peine de me faire venir en avion et m’humiliait-on ensuite ? Mon optimisme s’éclipsa. J’avais les mains moites et me sentais malade à cause de mon infériorité. Je restai assis, faisant sauter une balle de ping-pong contre un banc de bois en me morfondant. J’aurais voulu rentrer chez moi sur-lechamp.

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Retour au Malawi

Stephen Mung’oma, un évangéliste de Nairobi, me trouva recroquevillé dans un coin. Après s’être assuré que je n’étais pas malade, il fit de son mieux pour me calmer. – Mon frère, Dieu vous a fait venir ici. Pourquoi ne lui remettez-vous pas la chose, à lui et au Conseil ? Le Ghanéen resta très longtemps avec le Comité et, pendant tout ce temps, je broyai du noir, me demandant si j’allais vomir. Puis ce fut mon tour. Je ne m’étais jamais senti aussi peu inspiré. Je parlais d’une voix enrouée et tremblais. Comment convaincre tous ces hommes alors que, moi-même, je me croyais un incapable ? C’était sans espoir, un simple geste de bienveillance de la part de Michael Cassidy, rien de plus. Après m’avoir posé quelques questions, on m’aiguilla sur le sujet de mon témoignage. Là, au moins, je me sentais en terrain sûr et je parlai simplement, du fond de mon cœur. Pour conclure, on m’interrogea pendant quelques minutes sur mon ministère actuel. Je retournai ensuite vers la balle de ping-pong et attendis que Bertha Graham, membre de l’équipe sud-africaine, nous apporte les lettres de décision du Conseil. Le Ghanéen ouvrit la sienne et soupira : – C’est sans doute reporté à plus tard. Cela m’acheva. Je me dis : Eh bien, ce n’est pas même la peine d’ouvrir la mienne. Je rentre chez moi. Je courus à l’aéroport et pris le prochain vol pour le Malawi. Je pouvais à peine attendre d’être à la maison. Il fallait que je m’excuse auprès de Rachel. C’est elle, ma chère épouse, qui avait eu raison pour commencer. Notre avenir était à la Mission Dorothée, et j’avais été un insensé de penser autrement. Rachel m’accueillit sur le seuil. Je l’embrassai tristement. – Eh bien ? – C’est non. 199


Décidé à tuer – Non ? – C’est le Conseil qui prend les décisions, pas seulement Michael Cassidy, et ils sont exigeants. Ils ont même renvoyé un homme instruit. Son regard m’avertit : – Ne commence pas avec ça. Mais tout ce qu’elle prononça fut : – Ils t’avaient pourtant invité. Comment t’ont-ils refusé ? Quelle était la raison ? Je jetai la lettre fermée sur la table. – Tout est là-dedans – Tu ne l’as pas ouverte ? – Non, dis-je. Tu me connais, je ne supporte pas l’échec. Je pars en ville pour faire des courses. À mon retour, quelques heures plus tard, Rachel m’attendait de nouveau avec impatience, tenant la lettre ouverte dans la main. Elle accourut à la voiture. – Tu as été accepté, cher nigaud ! – Quoi ? – C’est dans la lettre. Et elle la mit dans ma main. Je lus et relus les paroles réconfortantes : Le Conseil international de l’African Enterprise a le grand plaisir de vous offrir un poste dans notre équipe de Harare.

Une vague de joie m’envahit. Je n’arrivais pas à le croire. « Voici, tu appelleras des nations que tu ne connais pas » : la promesse de Dieu se réalisait.

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Chapitre 17

African Enterprise En mai 1982, après vingt années très heureuses à la Mission Dorothée, c’est à l’African Enterprise (A.E.) que je me joignis. Une nouvelle ère de ma vie allait commencer. J’étais enthousiasmé par la perspective d’horizons plus vastes. Patrick et Jill étaient remplis de joie pour nous. Je me rendis d’abord seul à Harare pour préparer le chemin à ma famille. Rachel et les enfants emballèrent nos effets et prirent tristement congé de nos amis. À mon arrivée au siège central, gai et spacieux, de l’African Enterprise de Harare, je fus convoqué au bureau du directeur, qui me lut le règlement de la maison. Je fus particulièrement étonné lorsqu’il me dit : – Ah ! Stephen, nous ne faisons pas de ségrégation ici. Vous habiterez dans une des maisons du quartier blanc. Je fus estomaqué. Je n’avais jamais entendu ça. D’ordinaire, les Noirs vivaient dans un quartier noir. – Cela ne se fait plus maintenant. Ce qui importe, c’est que vous êtes dorénavant un évangéliste de l’African Enterprise et vous devez avoir un logement de l’A.E. 201


Décidé à tuer Lorsqu’on me le montra, je ne pus en croire mes yeux : une demeure claire avec un jardin dans un ancien faubourg pour Blancs. Aux yeux des Blancs, c’était simplement un modeste bungalow propre dans un petit jardin. Pour moi, c’était un espace aéré dont je n’avais jamais rêvé. J’avais l’habitude de vivre dans une seule chambre avec ma femme et nos cinq enfants. Je visitai mon nouveau foyer. Je trouvai que c’était un vrai palais. J’eus un petit rire de jubilation. Puis je me rappelai avec un serrement de cœur le pauvre enfant qui, trente ans auparavant, errait dans ces parages vêtu d’une chemise et d’un short en loques, fouillant dans les poubelles et admirant les serviteurs noirs. Avais-je mangé des aliments pris dans celle-ci ? Avais-je regardé par-dessus cette balustrade et envié les domestiques de la maison pour leurs vêtements propres et leur nourriture ? Lorsque j’étais un combattant pour la liberté, je m’étais imaginé que j’aurais une habitation semblable lorsque les communistes seraient au pouvoir. Maintenant, c’était ma maison. Je pensai à ce verset : « Cherchez premièrement le royaume de Dieu […] et toutes ces choses vous seront données par-dessus », et je sentis les larmes me brûler les yeux. Mon cœur éclatait en louanges envers Dieu pour la vie plus facile qu’il nous accordait, rendue possible par l’incroyable générosité de chrétiens du monde entier désirant soutenir la mission en Afrique. Aimant à jouer un peu la comédie, je voulus surprendre ma famille. Aussi, lorsqu’elle arriva quelques jours plus tard, dis-je : – Oui, nous avons une maison. Elle n’a qu’une chambre, comme au Malawi. Je vais vous y mener maintenant mais, en route, nous rendrons visite à un de mes amis. Nous allâmes en voiture jusqu’à la maison. – Oh ! Stephen, ce doit être un homme très important, dit Rachel d’une petite voix lasse, après avoir regardé l’extérieur. Seulement il n’y a personne. – Entrons tout de même. 202


African Enterprise

– Est-ce bien sage ? Timide, Rachel hésitait ; comme les enfants étaient très curieux, elle finit par céder. J’ouvris la porte d’entrée et fis d’abord passer devant moi les six membres de ma famille. – Quel bel endroit ! Les enfants, émerveillés, écarquillaient les yeux. Rachel examinait avec admiration le canapé confortable, la table, les chaises, les rideaux. Elle rappela aux enfants : – Nous devons faire très attention de ne rien toucher. Je ne pus y tenir. Prenant ma femme dans mes bras, je m’écriai : – C’est à nous ! Bienvenue dans votre nouveau foyer ! Une clameur de joie s’éleva dans la famille Lungu. Rachel fit le tour de la maison sur la pointe des pieds, les larmes roulant sur ses joues, tandis que les enfants criaient de bonheur à la perspective de dormir dans des lits leur appartenant en propre au lieu d’être emballés dans des couvertures au-dessous du nôtre. Lorsque j’eus installé ma famille, je commençai mon travail d’évangéliste pour l’African Enterprise. Après une chaleureuse bienvenue du responsable des équipes de Harare, Chris Sewell, on m’octroya un pupitre dans le bureau de l’évangélisation. Je devais faire partie d’un groupe de trois évangélistes à plein-temps. Mon moral grimpa en flèche. C’était merveilleux d’avoir des collègues et du personnel de bureau pour me soutenir. Avec une telle organisation, on pouvait tout accomplir ! Chris Sewell était un Blanc. Nous découvrîmes bientôt que nous nous étions déjà rencontrés dans des circonstances très différentes, avant que ni l’un ni l’autre ne soyons chrétiens. Nous fîmes cette constatation par hasard, alors que nous roulions vers Mutare pour tenir une campagne. Nous évoquions quelques souvenirs de dangers auxquels nous avions échappé de justesse et je mentionnai en passant le temps où, avec quelques autres combattants pour la liberté, j’avais cherché à bombarder l’ancien premier ministre de 203


Décidé à tuer Rhodésie, pendant un rallye politique au cours duquel j’ai failli être tué. Chris se tourna vers moi, stupéfait : – Quoi ! Tu y étais ce jour-là ? – Oui. Et toi aussi ? – J’étais un des gardes de sécurité. Je t’ai tiré dessus, si c’était bien toi. – Oui, c’était moi. Tu tirais bien, tu m’as presque atteint. Je me rappelle encore le sifflement des balles. Croisant nos regards, nous partagions notre émerveillement de constater la transformation que la vie nous avait apportée. Quand on découvre que notre chef immédiat a fait un jour de son mieux pour nous loger une balle dans la tête, on sent tout de suite qu’on a quelque chose en commun avec lui. D’ailleurs, que ce fut pour cette raison ou seulement à cause de l’aimable comportement de Chris, mais je m’adaptai immédiatement à l’équipe. L’évangélisation dans le style A.E. me convenait comme la brousse à un gnou. L’horizon s’était considérablement élargi et, avec le soutien matériel que nous recevions, je pouvais prendre du temps pour préparer mes prédications au lieu de courir après des sièges, des tentes et des appareils de sono dans la ville avant les réunions. Les campagnes se suivaient sans interruption et je travaillai bientôt avec d’autres évangélistes au Zimbabwe, au Mozambique, au Swaziland, au Malawi et en Zambie. C’était une joie de collaborer avec des chrétiens provenant de milieux guère prometteurs, qui s’étaient aussi convertis et avaient été appelés par Dieu à cette œuvre sainte et merveilleuse. Nous étions sans cesse en relation avec des églises et prêchions dans des écoles, des usines, des marchés et d’autres endroits publics, nous efforçant d’atteindre des gens qui n’avaient jamais entendu l’Évangile. Sachant ce qu’auraient été nos vies sans Christ, nous avions un ardent désir de sauver d’autres personnes d’un sort aussi malheureux. Un des points 204


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saillants de cette époque fut le grand nombre d’occasions que j’eus de prêcher dans les mines d’or du Zimbabwe et de l’Afrique du Sud. Mon père ayant travaillé dans une mine d’or, j’avais toujours été curieux d’en voir une. Notre équipe travaillait selon un plan très simple. Nous prenions contact avec le directeur de la mine et demandions poliment : – Pouvons-nous prêcher ? Presque toujours, ils étaient surpris, puis intrigués. Enfin, ils décidaient d’être aussi polis que nous. – Allez-y. Auxquels voulez-vous parler ? – À tous. Ils levaient les sourcils et nous faisaient comprendre que, si nous voulions nous exténuer, c’était notre affaire. Souvent, on nous permettait de descendre en ascenseur dans la mine même et de parler aux hommes pendant la pause du thé. Nous commencions par un entretien amical, montrions de l’intérêt pour leur travail et leur demandions de nous faire visiter les lieux. Nous faisions des remarques sur la profondeur de la mine – ce n’était guère un endroit pour y construire une maison. Cela faisait rire les hommes et, après avoir éveillé leur attention, nous ajoutions que nous étions chrétiens et que nous avions découvert que, lorsqu’on est séparé de Dieu, c’est comme de vivre tout au fond d’une froide et sombre mine, dans l’isolement, bien loin de la chaleur, de l’amour et du soleil. C’est totalement artificiel. Nous disions que Dieu n’avait jamais voulu qu’un être vive en permanence dans un endroit manquant de chaleur et de lumière et qu’il veut donner une maison céleste à tous ceux qui le désirent. Nous terminions en proposant de prier avec ceux qui voulaient la maison de leur Père céleste. Nous leur indiquions également le lieu où était dressée notre tente, près de leur terrain de football ou ailleurs. Après leur travail d’équipe, beaucoup venaient vers nous par curiosité. Ils restaient souvent pour la réunion. Un grand nombre 205


Décidé à tuer d’entre eux s’éveillaient à l’amour de Dieu pour eux, pauvres mineurs, et recevaient la demeure éternelle. Le seul inconvénient pour évangéliser dans les mines d’or était que le travail durait vingt-quatre heures et il était facile de se laisser emporter par son enthousiasme. Parfois, après une longue journée, suivie d’une soirée sous la tente, je ressentais une envie irrésistible de faire un saut à la mine pour causer avec les hommes de l’équipe de minuit. Tout à coup, vers une heure du matin, la fatigue me surprenait alors que j’étais encore dans le puits, à une grande profondeur. Lorsque nous étions remontés, nous cherchions d’autres moyens de contacter des gens qui, autrement, n’entendraient jamais parler de l’Évangile. Nous eûmes l’idée d’entrer sur les terrains où se jouaient des matches de football et de bavarder avec les spectateurs pendant les moments creux du jeu. Je me retrouvais ainsi dans la situation inhabituelle d’acheter des billets pour des matches que je ne regardais pas afin d’offrir de la littérature chrétienne à des spectateurs qui ne regardaient pas non plus et de parler à ceux qui nous montraient de l’intérêt. Tout se passa bien pendant quelques mois, jusqu’en août 1982. Je me trouvais alors avec une mission à Mutare au Zimbabwe. C’était une campagne importante, et même des responsables de l’A.E. vinrent des États-Unis en observateurs. Apparemment, un des objets de leurs observations fut ma personne. C’est pourquoi j’appris soudain qu’ils voulaient que je parte avec eux pour une tournée d’évangélisation aux États-Unis. Je fus horrifié et je dis à Michael Cassidy : – J’ai vu l’activité de ces Américains au Zimbabwe. Je ne pourrai jamais travailler avec eux, je ne suis pas à la hauteur. Michael sourit et me dit qu’il s’occuperait de l’affaire. J’espérai qu’il n’en aurait pas le temps et que cela en resterait là.

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Puis, un matin d’octobre 1982, je trouvai sur mon bureau un télex de Michael Cassidy : Suis en mission au Soudan. Venez me rejoindre.

Chris me fit un sourire et commenta : – Tu ferais bien de t’y rendre au plus vite. Affolé, je lui fis cette remarque : – Tu es le responsable du département de l’évangélisation. Ne serait-ce pas à toi d’y aller ? Il me sourit avec gentillesse. – C’est toi que Michael veut. Il n’a pas encore eu l’occasion de travailler avec toi. Alors : départ ! Je rentrai à la maison. Rachel fut tout excitée et s’efforça d’apaiser ma peur tandis que je faisais mon bagage et le tour des divers services gouvernementaux. Les visas, les passeports, les billets et toute cette paperasserie n’en finissait pas. Les tampons se multipliaient. C’était ma toute première tournée d’évangélisation hors des quelques pays que je connaissais si bien. Et j’allais travailler avec Michael Cassidy, un orateur renommé, à la réputation mondiale ! Pourvu que je ne lui amène pas de désagréments ! Et si, sans qu’il le dise, je le décevais ? Dès que je fus accueilli par Michael au Soudan, ma crainte s’évapora. Travailler avec lui était une pure joie. J’aurais voulu que cela ne cesse jamais. Michael Cassidy était cette rare sorte d’homme extrêmement compétent dans son travail, mais ayant l’art de ne pas faire sentir à ses collaborateurs leur infériorité. Aussitôt que nous montâmes ensemble sur l’estrade, je sentis qu’il me transmettait ses encouragements avec une force tangible. Il me mettait constamment en avant. J’appris beaucoup par sa seule présence. On ne pouvait s’empêcher d’aimer cet homme. Il ne désirait que le meilleur pour les autres. Il était toujours le premier à dire : – C’était magnifique, Steve ! 207


Décidé à tuer Aussi lorsque, à la fin de la campagne au Soudan, lorsqu’il me prit à part un soir et me dit qu’à son avis je m’en tirerais très bien en Amérique et qu’il était important que j’aille là-bas pour parler de l’œuvre en Afrique, je lui donnai mon accord pour ce voyage. Michael croyait en moi et m’avait donné plus de confiance en mes capacités que je ne l’aurais cru possible.

* * * Le voyage aux États-Unis eut lieu au début de 1983. Lorsque

l’avion toucha enfin le sol à New York, je m’accrochai aux dernières paroles de Michael : « Ne te fais pas de souci, Steve, sois simplement toi-même ». J’espérai que cela suffirait à satisfaire mes hôtes. Alors que j’étais plongé dans mes pensées, mes soucis personnels furent interrompus par un phénomène très déconcertant. Le pilote annonça l’heure de New York pendant que nous roulions sur le tarmac et je fus stupéfait de voir qu’il n’était que deux heures plus tard que notre heure de départ d’Europe. N’avions nous pas volé pendant des heures ? Personne n’avait jugé utile de me parler du décalage horaire et je descendis de l’avion en pensant qu’il y avait là de la sorcellerie.

Un représentant de l’A.E. m’attendait à l’aéroport Kennedy. Avant d’avoir eu le temps de lui poser des questions sur le mystère de l’heure des Américains, je vis une autre chose extraordinaire. Hors de l’aéroport, le sol était recouvert de blanc partout. Partout. Et il en tombait encore du ciel. Il faut sans doute être né et avoir grandi en Afrique pour être frappé par ce miracle. J’en eus le souffle coupé. – Qu’est-ce que c’est ? – De la neige, dit mon compagnon en riant. Vous en avez sûrement entendu parler. J’en avais en effet entendu parler mais aurais été incapable d’imaginer cette tempête de neige à New York. 208


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– Puis-je la toucher ? murmurai-je. – Bien sûr. Je l’effleurai, mais retirai bien vite ma main. – C’est froid. Ce fut le début de bien des chocs culturels. Le luxe s’étalait partout, depuis la salle des assemblées aux Nations Unies jusqu’à la télécommande de la porte du garage de mon hôte, sans parler des dimensions de sa maison. Les Américains m’accueillirent avec chaleur et enthousiasme et, quelques heures après mon atterrissage, me lancèrent déjà dans ma première réunion. J’étais tiraillé entre la gratitude pour le fait que tant de chrétiens se soient aventurés dans une tempête de neige pour entendre un type du Malawi parler de sa foi, et le désir croissant d’aller dormir. Ce besoin de sommeil me laissait perplexe car je n’avais pas encore pu résoudre la question des décalages horaires. Ceux-ci affectent très peu de personnes volant d’est en ouest mais, malheureusement, j’étais du nombre de ces rares phénomènes qui en souffrent. Regardant mes premiers auditeurs américains, je remarquai leur élégance et craignis de les décevoir. En même temps, je priai pour que la sensation d’étourdissement que je ressentais disparaisse bientôt. Je ne fus pas déçu. À deux heures du matin, je me réveillai soudain. Dans mon lit, je me mis à lire ma Bible et à prier pour connaître la raison de mon étrange insomnie. Le lendemain matin, je découvris pourquoi les Américains dirigent le monde dans la plupart des domaines. L’énergie qu’ils consacrent au travail : il faut la voir pour y croire. Je m’étais attendu à parler chaque jour, mais n’avais pas imaginé que mon programme de réunions serait minuté avec une précision aussi militaire : 10 heures, 14 heures, 15 heures, 17 heures, 19 heures. Étudiants, jeunes épouses, jeunes mères, épouses âgées, grandsmères, jeunes hommes, hommes retraités, enfants, tous les 209


Décidé à tuer groupes concevables et même inconcevables – en quelques jours, je les avais tous vus. Et cela continua pendant six semaines, dans tous les ÉtatsUnis. J’avais la curieuse sensation d’être immobile tandis que les églises et congrégations tournaient autour de moi à une vitesse sans cesse croissante. Les Américains eux-mêmes étaient merveilleux, leur amabilité envers moi étonnante. Partout où j’allais, je voyais des gens bien mis, débordants de santé, offrant une hospitalité embarrassante, des visages attentifs, des églises accueillantes, une nourriture somptueuse et des lits dans lesquels il semblait criminel de dormir. Et quelle immense nation ! Nous allâmes de New York à Vancouver en passant par Chicago, Denver, Minneapolis, Los Angeles. Dans toutes ces villes se trouvaient des églises qui soutenaient l’African Enterprise. J’aurais pu en voir encore d’autres disposées à écouter un évangéliste du Malawi, mais je ne pouvais attendre de visiter le siège de l’Association Billy Graham à Minneapolis. L’évangéliste était mon héros depuis longtemps. Avions, voitures, taxis, encore des avions. Je pris conscience que je n’étais pas le voyageur intrépide que je croyais ; par moments, j’étais épuisé. Une fois, je m’endormis en avion et, lorsque je me réveillai, je mis du temps à me rappeler d’où je venais, où je volais et même pour quelle raison je faisais ce voyage. J’éprouvais un sentiment très particulier : je me sentais simplement Stephen volant sous un ciel sombre rempli d’étoiles septentrionales. Malgré mes défauts, j’étais encouragé de voir que les Américains réagissaient bien à ce que je leur disais. J’avais craint que mon témoignage ne soit trop fruste pour des gens aussi fortunés et instruits. Toutefois, en me demandant ce que je pouvais faire pour y remédier, je compris que cela m’était impossible. Mon amour pour Jésus et le récit de la manière dont il m’avait trouvé étaient tout ce que je pouvais donner. C’est donc ce que je faisais, en priant que mes auditeurs puissent aussi le trouver. J’étais très heureux de constater que Dieu se servait du peu que j’avais lorsque je les voyais pleurer et décider de le chercher pour eux-mêmes. Un 210


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soir, à New York, un jeune homme sauta de son siège dans le couloir et s’avança. Un autre le suivit, puis encore un autre. Je n’avais pas même eu le temps de finir mon témoignage. Bien des fois, je fus surpris de voir des gens réagir en pleurant. Pourquoi mon histoire les touchait-elle ? Je savais que ce n’était pas sur moi qu’ils versaient des larmes ; ils étaient impressionnés devant la preuve de l’amour et de la grâce de Dieu qui opéraient dans une vie. Je rencontrai un collègue de l’A.E. qui venait de l’Ouganda, l’évêque anglican Festo Kivengere. Il prêchait à New York. Je lui confessai que cela me gênait de prêcher à des Américains. L’évêque me donna de bons conseils. – Stephen, vous devez simplement donner votre témoignage. Ne prêchez pas, ne faites pas de la théologie. Il y a beaucoup de gens doués pour cela. Votre ministère, c’est votre témoignage, et c’est un puissant message. Ensuite nous priâmes ensemble et je me sentis soulagé. J’étais toujours heureux de témoigner mais, à certains moments, il m’était difficile de le faire à cause du programme des réunions. Souvent, on dirigeait le prédicateur invité vers la conclusion de la soirée et l’on attendait de lui qu’il se charge de l’épilogue plutôt que d’un discours. Après avoir volé tant de kilomètres depuis le Malawi, et encore quelque mille cinq cents à travers les États-Unis, je trouvais frustrant de rester assis pendant quarante minutes pour écouter de la musique et des annonces et d’être invité à parler ensuite pendant cinq à dix minutes. Un soir, je me rebellai. Comment pouvais-je parler en cinq minutes de mon Jésus, qui m’avait sauvé ? Je restai aussi poli que possible. Après avoir été présenté, je me levai et dis : – Vous, Américains, vous êtes bénis d’une quantité de montres-bracelets, mais vous avez peu de temps. Nous autres Afri-

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Décidé à tuer cains n’avons pas de montres, en revanche nous avons du temps en abondance. Ils rirent et j’en déduisis qu’ils ne feraient pas d’objections à ce que je mette plus de dix minutes pour raconter mon histoire. Je pris donc mon souffle et prêchai pendant quarante minutes, ce qui était sans précédent. Chez nous, prêcher quarante minutes n’aurait été que l’introduction. Ce soir-là, plusieurs personnes s’avancèrent et une chère dame m’embrassa en disant : – Vous auriez pu parler à l’infini. C’était merveilleux.

1983. Les débuts de Steve aux USA.

Bientôt mon tour d’Amérique en trombe prit fin et on me mit dans un avion pour Amsterdam, où Billy Graham avait convoqué un congrès d’évangélistes du Tiers-Monde. « Amsterdam 1983 » fut l’occasion donnée par le ciel pour que nous puissions faire une pause et réexaminer notre appel devant Dieu. Nous apprîmes les uns des autres de nouvelles approches d’évangélisation et fûmes très encouragés en voyant que nous faisions partie d’une immense famille d’évangélistes provenant du monde entier et accomplissions l’œuvre de Christ dans toutes les parties du globe. Pour nombre d’entre nous, l’isolement était un gros problème. J’avais eu le bonheur de trouver la Mission Dorothée, puis l’African Enterprise.

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Ce congrès fut un grand tournant dans mon ministère. Il me rappela que l’Évangile est destiné à tous les peuples, riches ou pauvres. Personne n’est au-dessus de ses exigences, personne n’est trop bas pour la grâce qu’il dispense. J’avais toujours parlé avec assurance à mes concitoyens africains, mais me sentais quelque peu intimidé en parlant de péché et de repentance à des grandes foules d’Américains bien nantis. Je savais maintenant que j’étais un simple messager, que le message vient de Dieu et qu’il est le même pour tous. Noirs et Blancs, riches et pauvres, nous sommes tous pécheurs et tous aimés par Dieu. Je ressentis encore plus la force de cette leçon lorsque je prêchai avec des évangélistes de l’A.E. plus expérimentés que moi, comme John Wilson et l’évêque Festo Kivengere. Ils étaient toujours remplis de grâce, et n’édulcoraient jamais leur message essentiel, n’en déplaise à bon nombre d’auditeurs. Je retournai ensuite en Afrique où, à la fin de l’année 1983, je me joignis à un grand groupe de l’A.E. conduit par Michael Cassidy et son équipe d’Afrique du Sud pour aider à la grande campagne de Blantyre. Quelle croisade ! J’étais encore imprégné de ma tournée et, pendant toute la mission, c’est à peine si je touchai terre. Des milliers de gens venaient écouter nos réunions du soir, dont Michael Cassidy était le prédicateur. Chaque jour, j’annonçai l’Évangile à des dizaines de personnes dans des écoles, des fabriques, sur des marchés et – ce qui était nouveau pour moi – dans des supermarchés. Le directeur de l’un de ces derniers accepta de me laisser avec son personnel quelques minutes avant l’ouverture des portes chaque matin pendant une semaine. Il croyait peut-être rendre ses employés plus honnêtes et restreindre les petits délits. Pendant ces moments, nous incitions les auditeurs à suivre nos réunions du soir. Au cours des semaines, plusieurs milliers de personnes de Blantyre se convertirent, et on parla de nous dans les journaux nationaux. Maintenant Blantyre est une ville née de nouveau, annonçaient les titres. C’était peut-être de l’exagération médiatique mais, quoi qu’il en soit, tous étaient étonnés et touchés par l’ou213


Décidé à tuer verture spirituelle des gens et par la liberté que le gouvernement nous laissait. Après chacune de ses campagnes importantes, l’A.E. en faisait une évaluation en groupe. Pour cette dernière, Michael Cassidy se joignit à d’autres membres du Conseil international de l’A.E. Un sentiment unanime se détacha : le moment était venu d’établir une petite mission permanente de l’A.E. au Malawi. Les gens étant si réceptifs, le travail en valait la peine. Les responsables d’églises du pays assurèrent qu’ils acceptaient volontiers ce soutien régulier. Michael Cassidy chercha une personne appropriée pour s’occuper de cette mission. Il se décida en ma faveur, et le Conseil fut d’accord. Je fus ému de la confiance dont on m’honorait et excité par ce défi. J’aimais le Malawi, j’aimais l’A.E. et servir comme responsable d’une équipe A.E. au Malawi était le plus haut privilège que je pouvais imaginer. Ma vie semblait tourner en cercles concentriques. La fois dernière, j’étais venu de Salisbury à Blantyre afin d’établir un avant-poste de la Mission Dorothée. Maintenant, nous allions habiter à Lilongwe et installer un avant-poste pour l’African Enterprise, et j’avais le bénéfice d’années d’expérience en plus, ainsi qu’un soutien financier, administratif et spirituel. Rachel fut enchantée de la nouvelle : nous retournions à la maison.

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Chapitre 18

À travers le monde En 1984, un déménagement au Malawi n’aurait guère suscité d’enthousiasme. La vie y était très dure. Le gouvernement du Président Hastings Banda était répressif. Il n’aimait pas du tout les gens dont le travail nécessitait beaucoup de déplacements et des réunions publiques. On nous soupçonnait souvent d’organiser des soulèvements politiques. La situation économique était fort mauvaise. Il était parfois difficile de se procurer les choses de première nécessité. La pauvreté régnait. Cependant, la vie de la famille Lungu était devenue méconnaissable. Le temps où nous dormions à sept dans une pièce chez la mère de Rachel était bien révolu. Un petit bungalow à Lilongwe nous avait été entièrement attribué. Je recevais un salaire régulier, deux collègues m’assistaient – Jeremiah Chienda et Songe Chibambo – et nous avions un budget à notre disposition pour organiser nos campagnes. Notre objectif, comme celui de toute l’African Enterprise, était de servir les églises. Nous leur offrions nos compétences en évangélisation, nous formions des responsables capables de conseiller les nouveaux chrétiens et nous nous chargions d’un mi215


Décidé à tuer nistère de réconciliation parmi les chefs, les meneurs politiques et les conducteurs d’églises. Nous avions des possibilités illimitées d’exercer ces activités. Les gens nous recevaient bien et suivaient nos conseils. Nos années s’écoulaient à un rythme régulier, dépendant uniquement du climat. De mai à septembre, à la saison sèche, les réunions en plein air abondaient. Au début d’octobre, avec l’arrivée des pluies, nous rentrions et nous nous concentrions sur l’évangélisation de petits groupes et sur un enseignement au sujet de l’Église. Il était difficile de dire laquelle de ces deux approches était la plus efficace. Toutes les histoires de « réussites » nous réchauffaient le cœur et nous encourageaient à persévérer. Ainsi en fut-il de l’histoire d’une jeune mère dont le mari la battait et amenait des prostituées à la maison. De désespoir, une nuit, elle alla avec son bébé se coucher sur la voie ferrée et attendit dans l’obscurité que l’express mette fin à sa misère. Comme elle entendait le train approcher, elle se rappela tout à coup d’un message que j’avais donné au marché une ou deux semaines plus tôt et dont le sujet était « Où passerez-vous l’éternité ? » Le fanal du train apparut dans un tournant et elle entendait déjà les roues vibrer. Au dernier instant, elle se roula avec l’enfant hors de la voie. Elle ne savait où elle passerait l’éternité et, alors qu’elle gisait dans les cendres tourbillonnantes à côté des rails, elle décida d’essayer de le découvrir. Elle prit contact avec des chrétiens près de chez elle ; ils l’accueillirent et lui expliquèrent l’Évangile. Elle devint chrétienne, puis demanda de l’aide au sujet de son mari. – Restez avec lui, aimez-le. Donnez à manger à cette prostituée quand elle vient. – Ce que vous me demandez est trop dur. – Faites-le. Vous serez employée comme hameçon pour amener votre mari à Christ.

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À travers le monde

La jeune mère suivit les conseils. Son mari ne comprit rien à son attitude et en fut désarçonné. Puis, comme elle commença à s’absenter le dimanche matin, il en conclut qu’elle avait elle-même un ami. Il la fila… jusqu’à l’église. Je prêchais dans cette église ce matin-là et je parlai du mariage. Je dis entre autres que les hommes qui abusent de leur femme et la battent ne sont guère plus que des bêtes. Il rentra à la maison furieux et, lorsque sa femme revint de l’église, il la frappa si fort qu’elle perdit une dent. En rage, il lui cria : – Tu as parlé de moi au prédicateur ! La semaine suivante, la femme se rendit de nouveau à l’église et son mari la suivit encore. Un prédicateur différent se leva et commença à parler de mariage et d’amour. Un instant après, le mari interrompit le service en courant vers la chaire : – Ma femme est ici, dit-il. Où est-elle ? La jeune femme demanda à une amie de tenir son bébé. – Je vais être battue à l’église cette fois, dit-elle. Mais, contrairement à sa supposition, son mari l’embrassa et éclata en pleurs. – Pardon, pardon ! Cette même année 1984, le Conseil international de l’A.E. me demanda d’aller en Australie faire la tournée d’un grand nombre d’églises qui soutenaient notre mission. Il semble que l’A.E. avait apprécié l’accueil que m’avaient réservé les Américains et croyait que je pouvais parler de l’œuvre dans laquelle elle était engagée au Malawi. Dès le début, le voyage fut un succès, du moins en ce qui me concerne. J’avais été préparé au genre de programme auquel j’allais devoir faire face et j’appris à adapter mon allure. Les Australiens me rappelaient les Américains : chaleureux, accueillants et riches. Je pris la parole dans de grandes villes et dans de petites lo217


Décidé à tuer calités, dans des églises, des écoles, en plein air. C’était une joie de partager avec ces gens attachants ce qui se passait dans les églises du Malawi. Ils m’enseignèrent quelques chants de leur pays et je leur rendis la pareille en leur apprenant des chœurs du Malawi. Je fis connaissance de gens bien différents les uns des autres. C’est ainsi que je pris le thé avec l’archevêque Sir Marcus Loane et sa femme à Sydney, et conduisis un drogué à Christ dans un quartier chaud de Perth.

1984. Australie. « Presque partout, le simple fait de donner mon témoignage faisait pleurer les petits enfants et les poussait à répondre à l’Évangile. Ici, ces deux enfants sont venus vers moi et m’ont demandé d’être sur une photo avec eux ».

2000. Australie. École primaire d’Ulverstone, Tasmanie.

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À travers le monde

De retour au Malawi, je participai à autant de campagnes que mon équipe et moi pouvions en tenir. Nous étions tous trois constamment en route, évangélisant dans les écoles, les usines, les collèges, les mines, les parcs et les marchés. Dans les villes, nous attirions plusieurs milliers de personnes. Il y avait d’autres campagnes plus importantes dans les grandes villes. Celles-là attiraient jusqu’à quinze mille auditeurs. Une croisade d’une telle ampleur – nommée la grande croisade « Retour à Dieu » de Dar-es-Salam – eut lieu en Tanzanie ; plusieurs équipes de l’A.E. collaborèrent pour son organisation. Ces rassemblements avaient lieu en plein air, dans un grand parc en banlieue. Les gens qui demeuraient dans les tours d’habitations proches de là voyaient tout ce qui se passait de chez eux et ils se tenaient à leurs fenêtres pour écouter les prédications. Lorsque je me levai pour m’adresser à l’énorme foule le dernier jour, mon cœur se gonflait de joie. Je ne désirais rien d’autre qu’annoncer l’Évangile toute ma vie. Non que la prédication fût facile ; elle ne l’était pas. J’avais découvert depuis longtemps que, quelle que fût l’importance et la forme de la campagne, j’éprouvais chaque fois les mêmes sentiments. Si j’étais l’orateur principal, je me sentais toujours nerveux le soir de la première réunion. La responsabilité du travail qui m’attendait pesait lourdement sur moi et, avant de commencer, je me mettais toujours à genoux et criais à Dieu pour recevoir sa sagesse et les paroles justes. Dès que le service débutait, j’étais impatient de parler ! La seule difficulté était que, parfois, le programme était trop chargé et je ne pouvais me lever avant plus d’une heure, ou même deux. C’est très long lorsqu’il faut rester assis sur une estrade en paraissant enthousiaste et détendu, alors que la fatigue s’empare graduellement de soi et qu’on sait qu’il faudra retenir l’attention faiblissante de l’auditoire jusque tard dans la soirée. Nous étions cependant très encouragés par les incidents qu’on nous rapportait après coup. Un jour, par exemple, on nous 219


Décidé à tuer conta l’histoire d’un homme qui avait traîné sa femme à l’une de mes réunions. – Tu devras t’avancer, lui avait-il dit. – Jamais, mon cher, je n’en ressens pas le besoin. Après avoir parlé, je fis l’invitation habituelle : – Venez maintenant. Ne laissez pas la colle du diable vous retenir sur votre siège. Au nom de Jésus, venez ! Le mari devança tout le monde en accourant. Sa femme le suivit une seconde plus tard, pleurant des larmes de joie. Lorsqu’on prêche et que les gens s’avancent ainsi à cause de notre discours, c’est très humiliant. Je me demande souvent : Pourquoi Dieu se sert-il de moi ? Je connais trop bien mes nombreuses fautes. En revanche, si personne ne réagit, c’est encore plus humiliant ! Et cela arrive aussi ! Être évangéliste, c’est être un messager, pas un magicien. On ne tire pas les âmes de leurs sièges comme des lapins du fond d’un chapeau. Cela arrive souvent que personne ne s’avance. Parfois, je priais et suppliais avec larmes de donner le message que Dieu voulait, et celui-ci était pourtant accueilli par un silence de mort. Cela s’est passé une fois dans une ville du Zimbabwe et j’en fus si ravagé que je me mis à pleurer une fois de retour à la maison. Quelques mois plus tard, j’étais à nouveau dans la même ville, le triste souvenir de cette soirée bien en mémoire. Je vis un homme descendre la rue et s’approcher de moi. – Vous êtes Stephen Lungu, dit-il. Je fus agréablement surpris car je ne croyais pas avoir un visage facilement reconnaissable. – Oui. D’où me connaissez-vous ? – J’étais à une réunion où vous donniez le message et personne n’a réagi. Je sursautai. – Oui, c’était une terrible soirée. 220


À travers le monde

– Je suis d’accord avec vous. Quand je suis rentré chez moi, je n’ai pas pu fermer l’œil à cause de vos paroles. Le lendemain matin, j’avais cédé et donné mon cœur au Seigneur. De joie, je l’embrassai et je ris. – Vous êtes le converti qui me manquait. À la fin des années 1980, Rachel n’eut plus besoin de s’occuper autant de nos enfants. Comme je m’absentais souvent pour l’œuvre, elle avait des occasions d’évangéliser tout autour d’elle. C’est ainsi qu’elle développa des relations et finit par donner des conseils conjugaux aux couples mariés. À une époque où les femmes, les hommes et les enfants avaient plus particulièrement besoin de la sécurité affective qu’on trouve dans la famille, ces couples se détruisaient. La vie au Malawi était très dure à ce moment-là : peu d’instruction, des emplois rares et la pauvreté. Avec de telles pressions sociales, les familles ne prospéraient pas et les relations s’envenimaient. Rachel commença par se lier avec les épouses chrétiennes du voisinage. Les maris de plusieurs d’entre elles n’étaient pas chrétiens. Elle aidait les femmes, les soutenait et priait pour elles et, par le moyen de leurs épouses, certains maris se convertirent. Nous les invitions chez nous et cela nous donna à tous tant de joie que ces visites devinrent régulières. De plus en plus de couples y prirent de l’intérêt et, bientôt, plusieurs églises nous demandèrent de donner une série de conférences sur le mariage chrétien. Rachel et moi avions été suffisamment mêlés à la culture occidentale pour ne pas avoir honte de parler du domaine le plus intime du mariage, alors que le sujet est tabou au Malawi et rencontre beaucoup d’ignorance. Nous avions décidé de fonder notre enseignement sur ce qu’en dit la Bible et d’y ajouter quelques leçons simples sur la sexualité, la nécessité de ne pas interrompre la communication entre conjoints, la place qui revient aux beaux-parents, l’avantage d’établir un budget, la famille dans le sens large et – le plus important – le rôle de l’épouse : esclave ou partenaire ?

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Décidé à tuer Nos explications embarrassaient certaines personnes mais, semblait-il, les éclairaient aussi. Cependant, personne ne se sentait trop gêné pour renoncer à ces séances car, bientôt, nous eûmes plus de monde que les églises ne pouvaient en contenir. C’est pourquoi nous dûmes les renouveler. Les gens nous demandaient d’ailleurs quand nous en donnerions encore. Nous comprîmes que nous étions devant un réel besoin. Il ne se passa guère de temps avant que nos conseils conjugaux ne deviennent une partie régulière de notre travail pendant la saison des pluies. Au cours des années, des dizaines d’hommes et de femmes devinrent croyants par le témoignage de leur conjoint et des centaines de ménages se raccommodèrent et se fortifièrent. C’est pour moi une grande joie de penser que les enfants de ces couples ne sauront jamais ce que c’est que d’avoir un père violent, de ne pas manger à leur faim pour que leur père puisse avoir sa bière, d’avoir froid et d’être négligés parce que leur mère est trop tyrannisée pour s’occuper convenablement de la famille. Si quelqu’un avait aidé mes parents à se réconcilier, mon enfance aurait été bien différente. Un jour, lors d’une campagne à Karonga, au Malawi, je rencontrai trois jeunes qui avaient été abandonnés comme mon frère, ma sœur et moi l’avions été. Mais là, les deux filles avaient déjà douze et quatorze ans et elles s’étaient tournées vers la prostitution pour se nourrir et empêcher leur petit frère de mourir de faim. Leur sort me fendait le cœur. Les trois devinrent chrétiens pendant la campagne et on les mit en contact avec une église qui promit de s’occuper d’eux.

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À travers le monde

1986. Malawi. La première équipe sous la direction de Steve. De gauche à droite : Steve, Songe et Jeremiah.

En 1986, ma mère entendit une nouvelle extraordinaire : mon père était toujours en vie et habitait un village près de Blantyre. Rachel et moi fîmes des recherches, mais sans succès. Quelques jours après avoir demandé de l’aide à une église de la région, nous fûmes invités à nous rendre dans un village éloigné, et on nous conduisit vers un homme très âgé assis sous un arbre et suçant du sucre de canne. Je l’observai et réussis tout juste à reconnaître les traits de mon père. Il tourna vers moi ses yeux chassieux de crainte, croyant que je faisais partie de la police et que j’étais venu l’arrêter pour quelque peccadille. Avec gentillesse, je lui fus présenté. L’expression apeurée de mon père se mua en perplexité, puis la mémoire lui revint. Il ne pouvait s’arrêter de me regarder et me disait : – Stephen. Tu es le petit Stephen. Je me souviens de toi. Nous pleurions tous deux, lui par suite du choc, moi en pensant à ce qui aurait pu être. Je ne ressentais pas d’amertume, seulement du chagrin et une vague compassion pour ce pauvre et triste vieillard. Il s’était remarié deux ou trois fois et avait abandonné plusieurs autres femmes et enfants dans le pays. La femme qu’il avait à ce moment-là paraissait très frêle mais, étant donné que mon père avait près de quatre-vingt-dix ans, il était probable qu’il allait rester avec elle cette fois. Il exprima le désir de nous revoir, 223


Décidé à tuer Rachel et moi, et pendant plusieurs années nous lui rendîmes visite régulièrement. Entre-temps, nos occasions d’évangéliser continuaient et nous fîmes quelques rencontres inhabituelles. Je pensais souvent à la stratégie qu’employait l’apôtre Paul en profitant de toutes les circonstances et se faisant tout à tous afin d’en sauver de toute manière quelques-uns. Par exemple, nous découvrîmes que le meilleur moyen d’avoir l’attention de quelqu’un d’un haut niveau professionnel passe par son estomac. Nous réservions une table dans un hôtel où des directeurs, des banquiers, des fonctionnaires d’État venaient volontiers. Puis, quand ils avaient bien mangé, nous leur parlions de notre foi. Nous eûmes l’occasion d’agir ainsi pendant la campagne de « Lilongwe pour Jésus » en 1987 où des gens importants, des diplomates et autres vinrent à nous. Ce fut une chance fantastique d’annoncer l’Évangile à ces gens puissants, qui avaient rarement le temps de penser à Dieu. Après ces repas de luxe, je me tournai vers les vêtements de fantaisie, malgré un brin de désapprobation de la part de Rachel. Pour la campagne « Retour à Dieu » à Lusaka, je décidai de porter des robes et des couvre-chefs égyptiens qu’un ami m’avait donnés. La vue du « musulman » prêchant Christ arrêta beaucoup de passants lors de nos visites au marché, et plusieurs se convertirent. L’année suivante, je visitai le pays d’Égypte lui-même pour la première fois et collaborai avec des chrétiens du Caire. Je sortis donc avec allégresse mon costume égyptien, dans lequel je me trouvais plutôt fringant. Rachel réprima un sourire en me voyant mais, au moins, la coiffure me protégea du soleil lorsque je visitai les pyramides. Ce costume me fut aussi utile quelque temps plus tard lorsque je prêchai en Zambie avec la Communauté des étudiants évangéliques. Des centaines de gens vinrent, intrigués par ce prétendu musulman annonçant Jésus. Quoi qu’ait pu dire Rachel, ces robes étaient une grande aide visuelle pour attirer l’attention. Mon équipe et moi aimions à nous considérer comme de petits ânes apportant Jésus dans toute l’Afrique. Nous montions 224


À travers le monde

et descendions l’échelle sociale, pressés d’évangéliser dans tous les cadres possibles. Au Swaziland, je rejoignis Michael Cassidy pour parler à un petit-déjeuner où étaient réunies des personnalités. Plus tard, dans la même matinée, Michael se trouvait avec des hommes importants du gouvernement, tandis que j’avais saisi l’occasion de prêcher à un terminus de bus avant le repas de midi. Des dizaines de personnes s’arrêtèrent pour m’écouter et posèrent des questions. De retour au Malawi, je m’adressai à des hommes d’affaires et des fonctionnaires publics lors d’un dîner spécial à Karonga, et le lendemain je parlais de ma foi à de simples pêcheurs près de leurs filets sur la rive du lac. À une autre occasion, pendant la campagne de « Salima pour Jésus », mon équipe et moi nous emparâmes du terrain de football et le remplîmes de milliers d’adultes et d’enfants. Nous adaptions toujours notre façon de réunir un auditoire aux circonstances, mais le message restait le même. En 1991, la dernière épouse de mon père mourut et, vu l’âge avancé de celui-ci, il vint habiter chez nous. Sa relation avec ma mère se borna aux salutations quotidiennes. Quant à elle, elle s’occupait alors de faire des visites chrétiennes à l’hôpital. La première année de son séjour chez nous fut plutôt pénible pour Rachel car je voyageai beaucoup. Je me rendis à la conférence internationale de l’A.E. à Victoria Falls [les chutes de Victoria] pour parler de budgets et de programmes. Je n’aime pas beaucoup la paperasse et j’étais heureux d’aller passer quelques moments de détente avec des collègues de l’A.E. sur le court de tennis. Là, je me fis un ami de valeur, le Révérend Richard Bewes de l’église AIl Souls, à Londres. Je sus qu’une belle amitié nous lierait lorsqu’il me révéla quelques trucs de tennis, y compris ce qu’il appelait « le coup du revers oriental ». – J’aimerais pouvoir évangéliser comme vous, me murmura Richard tandis que j’exerçais ce coup.

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Décidé à tuer Puis, ce fut au tour de l’Europe, cette fois pour une tournée de l’A.E. en Suisse conduite par Michael Cassidy et quelques autres évangélistes. Je trouvai déconcertant de parler à deux cents dames suisses au cours de ce petit-déjeuner à Lausanne. On aurait pu entendre le tic-tac d’une montre dans le silence qui accueillit mon témoignage. Je me rassis avec nervosité. Quelques autres évangélistes de notre équipe se sentirent aussi déroutés par la réserve des Suisses, si différente du comportement expressif des Africains. Un soir nous eûmes une réaction nerveuse : quatre Africains se promenaient dans la neige et l’un d’eux en prit une poignée pour en faire une boule. Fous de joie, nous nous bombardâmes de boules de neige avec de grands rires. Finalement, gelés mais complètement détendus, nous rentrâmes dans nos chambres aussi solennels qu’un hôtelier suisse pouvait le désirer.

1991. Suisse. Après une semaine de prédication à Lausanne, l’équipe est allée en montagne, où Steve a pu voir la neige pour la première fois. De gauche à droite : Steve, le pasteur Edward Muhima, David Peters et Edinah Peters.

Je retournai au Malawi pour un printemps chargé de campagnes d’évangélisation en Afrique centrale et, en 1992, je m’envolai pour l’Angleterre en vue d’une nouvelle croisade. Jean Wilson, la trésorière internationale de l’A.E., prit soin d’organiser un périple sans accroc depuis son ordinateur ; j’eus une grande joie à parcourir le pays et à rencontrer des centaines de personnes 226


À travers le monde

d’églises différentes qui soutenaient notre organisation. Leur intérêt pour notre travail était réconfortant et non seulement je me fis de nouveaux amis, mais j’appris à mieux connaître ceux de longue date que je n’avais encore jamais vus. Après mon retour à la maison, un événement mémorable pour moi fut de voir la conversion de quatre-vingt-neuf musulmans. Lorsqu’ils jetèrent au loin leurs petits chapeaux pour marquer leur décision de se consacrer à Christ, j’eus l’impression d’étouffer. N’étaient-ils pas courageux, ces hommes qui allaient indubitablement souffrir à cause de leur conversion ? En 1992, j’appris la nouvelle tragique du décès de ma chère amie Jill Johnstone, emportée par un cancer en Angleterre. J’en éprouvai un grand chagrin. Son affection et son aide durant près de vingt ans m’avaient permis de rester fidèle à l’appel de Dieu lorsque les temps étaient difficiles. Je pense souvent à elle dans mon travail. Combien elle aurait été heureuse de voir toutes les occasions que nous avions eues d’attirer à la foi les petites gens dans cette Afrique qu’elle avait tellement aimée ! Dans une fabrique, le directeur nous autorisa à parler à des centaines d’ouvriers pendant leur pause d’un quart d’heure. Ainsi, durant trois heures, un collègue et moi nous adressâmes à cinquante autres personnes toutes les quinze minutes ! À tour de rôle, nous évangélisions et donnions des conseils. Au bout des trois heures, nous étions exténués. Mais notre enthousiasme en voyant les gens venir au Seigneur tels qu’ils étaient, dans leurs bleus de travail tachés d’huile, était indescriptible. Nous rendions aussi visite aux policiers dans leurs postes et nous parlions à l’heure de la pause. Je n’ai plus peur de ces hommes. Au contraire, muni d’une toute petite Bible, je leur dis que je suis un policier secret de Christ, puis je sors la Bible et déclare : « Voilà les menottes ! » Cela les fait rire, puis ils m’écoutent. Et c’est aussi ce que font les voleurs ! Une de nos campagnes en plein air attira un voleur de voitures qui avait créé une affaire rémunératrice en enlevant des autos au Zimbabwe, en les vendant au Malawi, puis en les volant de nouveau pour les revendre au 227


Décidé à tuer Zimbabwe. Il devint chrétien et, d’après les dernières nouvelles, il est en train de rembourser les gens qu’il a trompés, ou du moins ceux dont il peut retrouver la trace ! Les meurtriers ont plus de peine à dédommager leurs victimes. Un homme, qui confessa avoir tué huit personnes, se convertit avec son arme à la main – cela me rappela mon aventure avec mes bombes à essence. Après la réunion, j’eus un entretien avec lui. À sa demande, je l’accompagnai chez lui pour détruire ses calebasses remplies de bière faite maison. C’était la bière qui le rendait violent et qui l’avait poussé à commettre ses meurtres. Sa mère nous suivit des yeux avec une expression maussade. Je crois qu’elle aussi aimait la bière. Une autre personne convertie récemment est heureuse d’avoir laissé son passé derrière elle. C’est une jeune fille qui faisait de la sorcellerie. Au cours de certaines cérémonies, elle avait mangé de la chair humaine. Maintenant elle fait partie d’une église et vit une nouvelle vie. Lors de notre mission à Ntcheu, au Malawi, en avril 1994, des milliers de personnes vinrent nous écouter et il y eut 1 500 conversions à Christ. Chaque conversion représente une histoire à part, enthousiasmante, démontrant la grâce et l’amour de Dieu pour les malheureux, les désespérés, les solitaires. En vérité, il n’existe pas dans ce monde travail plus passionnant que celui d’évangéliser et d’annoncer la bonne nouvelle de Jésus-Christ.

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À travers le monde

1992. Afrique du sud, à Cape Town, la pointe de l’Afrique. C’est ici que début le continent ! « Je me souviens avoir pensé qu’un jour je traverserais tout le continent africain pour y prêcher l’Évangile. Seulement huit ans plus tard, je prêchais à l’Est, au Sud, à l’Ouest et au Nord de l’Afrique » comment Steve.

1992. Afrique du sud. Le couple Lungu.

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Chapitre 19

Les dernières surprises de Dieu (1992-2006) Des secrets de trente ans Je n’eus aucune prémonition. Je ne savais même pas qu’elle existait, cette dernière pièce manquante du puzzle de ma vie. 1992, 30e anniversaire de ma conversion. Trente ans s’étaient écoulés depuis ce jour où j’étais entré sous le chapiteau de la Mission Dorothée avec la ferme intention de tuer. Au lieu de cela, j’avais rencontré Jésus-Christ. Et j’étais devenu le plus surprenant jeune converti de toute l’Afrique… et le plus surpris. Trente ans depuis ma rencontre avec Jésus ! Quel changement radical dans ma vie ! Reconnaissant, je m’étais lancé dans la grande campagne de l’African Enterprise (A.E.), « Harambee 1992 », qui eut lieu à Durban cette année-là, en Afrique du sud. Notre équipe élargie annonça l’Évangile dans tout Durban. Elle saisit chaque occasion de parler aux gens : dans les maisons de quartier, les prisons, les écoles, les usines, les hôpitaux et les églises. J’aspirais tant 231


Décidé à tuer à toucher les vies de ces jeunes gens révoltés et blessés comme je l’avais moi-même été. J’étais venu pour apporter de bonnes nouvelles aux gens, leur donner un nouvel espoir. J’étais loin de m’imaginer ce que cette mission me réservait personnellement. Et dans l’endroit le plus inattendu ! Chaque dimanche, pendant la mission, les églises de Durban invitèrent gentiment les évangélistes de l’A.E. à prêcher pendant leurs cultes réguliers. Ce dimanche-là, j’étais au centre de l’A.E. de Pietermaritzburg lorsqu’un message arriva. Le prédicateur qui devait assurer le culte du soir dans une petite église méthodiste interculturelle de Durban était malade : était-il possible à Stephen de le remplacer ? Je partis donc pour Durban où je localisai cette petite église d’un quartier ordinaire. J’y fus accueilli par un pasteur affable. J’étais heureux d’être là, mais très franchement, après toutes ces réunions, ce n’était qu’un culte de plus. Je n’eus aucune prémonition. Je ne faisais que remplacer le prédicateur. Comment aurais-je pu deviner que Dieu avait orchestré ce « remplacement » ? J’étais tout simplement et incroyablement au bon endroit au bon moment ! Et si je n’avais pas été présent cette nuit-là, je n’aurais jamais découvert ce précieux secret de trente ans. Le culte commença. Après les hymnes, les prières et les annonces, je m’avançai jusqu’à la chaire et débutai. Je parlai de mon enfance. Je racontai ces misérables années de mon adolescence passées à dormir sous le pont. J’expliquai comment j’avais rejoint le gang. Mon histoire n’avait rien d’ordinaire, et j’avais capté toute l’attention de mon auditoire. Au bout de quinze ou vingt minutes de témoignage, j’entamai enfin le récit de cette nuit décisive sous le chapiteau. J’étais déjà bien lancé, soucieux de dépeindre au mieux le tableau de cette nuit extraordinaire pour l’assemblée. Alors, quand deux très vieilles dames se mirent à chuchoter entre elles avec insistance, je fus surpris mais je feignais de les ignorer. Cependant, 232


Les dernières surprises de Dieu (1992-2006)

elles continuaient. L’une d’elles consulta sa Bible et la montra à l’autre. C’était bizarre – ce n’était pas dans l’habitude des vieilles dames de comparer leur Bible quand je racontais mon histoire. Surtout quand j’arrivais au moment où mon gang s’apprêtait à lancer un cocktail Molotov lors d’une réunion chrétienne. Mais je poursuivis. À ma grande stupéfaction, ces deux vieilles dames se levèrent alors ! Se faufilant en traînant les pieds, elles dérangèrent plusieurs personnes avant de réussir à sortir du rang. Je les surveillai du coin de l’œil tout en continuant à parler. Elles se sentaient peutêtre mal. Après tout, elles étaient très âgées – elles devaient avoir dans les 90 ans. Elles seraient bientôt sorties. Il me fallait juste garder l’attention de l’assemblée ; je continuai donc, d’une voix tonitruante. C’est alors que les deux petites vieilles se mirent à m’interpeller en faisant de grands signes de la main. – Jeune homme ! Jeune homme ! cria l’une d’elles avec insistance, tout en agitant frénétiquement le bras. Je m’arrêtai une seconde, interloqué. Elle soutint mon regard fermement : – Venez, venez ! s’exclama-t-elle. Évidemment, l’église tout entière était maintenant déconcentrée. Je ressentis une pointe de frustration. J’avais accepté de conduire quatre heures aller-retour pour assurer cette soirée. Je faisais de mon mieux pour ouvrir mon cœur à ces fidèles. Et voilà que ces chères petites dames s’étaient soudain mis en tête de me parler au moment le plus crucial de mon témoignage. Ah ! Si quelqu’un – n’importe qui – pouvait juste escorter ces deux vieilles dames jusqu’à la sortie ! pensai-je. Mais, horreur, elles commencèrent à remonter l’allée d’un pas chancelant, tout en me dévisageant fixement. Je respirai profondément et essayai de reprendre le fil de mon histoire… Où en étais-je ?

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Décidé à tuer – Les… Les membres de mon gang étaient tous dans la tente avec moi, bégayai-je, mais ça m’était égal qu’ils me voient ; ce que je voulais, c’était Jésus… – Jeune homme, jeune homme ! Venez ! – … J’avais oublié le gang, j’avais oublié la banque, j’avais oublié les cocktails molotov, poursuivis-je fermement. Et j’ajoutai mentalement : Et je vais aussi continuer de vous ignorer, mes petites dames ! – Hou-ou, jeune homme ! Hou-ou, jeune homme ! Nous devons vous parler. Les petites dames s’avançaient vers moi, frêles et chancelantes, mais absolument déterminées. Je prêchais depuis trente ans dans toute l’Afrique et je me félicitais d’avoir fait face à toute sorte de situations. J’avais été lapidé, des voitures avaient tenté de m’écraser… Mais c’était la première fois que j’étais pris en embuscade par deux vieilles dames méthodistes dans leurs plus beaux habits du dimanche. Je regardai, désespéré, le pasteur et l’assemblée. Mais personne ne bougea. – Euh, je… je suis en train de prêcher mes sœurs, je vous parlerai plus tard… – Non, maintenant. Nous avons quelque chose à vous dire, répondit la vieille femme dans tous ses états, tout en titubant dangereusement. – Venez, venez ! ajouta son amie en agitant sa Bible. Effondré, je m’avouai vaincu. Poussant un profond soupir, je descendis de l’estrade et me dirigeai vers elles. De quoi s’agissait-il donc ? Les deux vieilles dames m’étreignirent les mains. Elles me dévisageaient comme pour s’assurer que j’étais bien là, comme si j’étais la réponse à quelque chose de grand. C’était vraiment déstabilisant. Je n’avais jamais rencontré ces deux vieilles dames auparavant. 234


Les dernières surprises de Dieu (1992-2006)

– C’est vous ! C’est vous ! chanta l’une des vieilles dames. C’est vous que Dieu nous a donné ! Vous êtes la réponse à notre prière ! Je souris faiblement. – Oui, chère sœur… mais de quoi voulez-vous parler ? Elle tapa du pied impatiemment et me regarda comme si j’étais un petit garçon stupide. – Vous venez de dire, m’accusa-t-elle, que vous avez participé à une réunion sous chapiteau avec la Mission Dorothée à Highfield en mai 1962. Que vous étiez le chef de gang. – En effet, lui rétorquai-je, et si vous voulez bien vous rasseoir, ma sœur, je vous raconterai la suite… – Oh, mais la suite, nous la connaissons ! ajouta la seconde en gloussant de joie. Son amie me tendit promptement sa Bible : – Regardez, c’est ma Bible. Regardez ce qui est écrit ici. Elle pointa fébrilement du doigt la dernière page. Le cuir souple de la Bible s’était durci avec les années et une utilisation répétée. Le papier était fin. On devinait quelques mots manuscrits sur la page, pâlis et difficiles à déchiffrer. D’abord une date : 14 mai 1962. À côté, une simple prière : Seigneur Jésus, Sauve un chef de gang ce soir. Le 14 mai 1962 – la nuit de ma conversion ! Je sentis le passé me rattraper, comme s’il m’agrippait avec force. Telle fut la violence du choc. Ces deux vieilles dames que je n’avais encore jamais rencontrées avaient prié pour moi et pour ma conversion, trente ans auparavant. – Mais… je ne vous ai jamais vu cette nuit-là, bafouillai-je, je ne me souviens pas de vous. – Évidement, répondit l’une des vieilles dames, nous n’étions pas là. Nous étions femmes au foyer à Durban. Mais nous savions que se tenaient des réunions de la Mission Dorothée à Highfield 235


Décidé à tuer dans la banlieue d’Harare. Et nous avons prié. Nous avons réclamé à Dieu un chef de gang. – Jusqu’à aujourd’hui, continua son amie, nous ne connaissions pas la réponse de Dieu à notre prière. Nous avons entendu parler de l’émeute, mais nous ne savions pas que quelqu’un était devenu chrétien. Après vous avoir entendu ce soir, nous découvrons que vous êtes la réponse à nos prières passées. J’avais de la peine à visualiser la scène : ces deux femmes blanches priant dans leurs cuisines bourgeoises à Durban en mai 1962. Au même moment, à Harare, je pénétrais sous le chapiteau de la Mission Dorothée, fermement décidé à faire du grabuge. En réponse à leurs prières très spécifiques, cette nuit-là, le Saint-Esprit était entré dans ma vie. Il avait ouvert mes yeux à la réalité de l’amour de Jésus. Debout dans l’allée centrale de l’église, il y avait maintenant deux vieilles femmes et un prédicateur enlacés et en larmes. Non, décidément, ce culte ne suivait aucune règle de l’Église méthodiste ! Quand l’assemblée fut finalement mise au courant, elle se mit aussi à pleurer. Je n’avais encore jamais reçu tant d’accolades de la part de méthodistes jusqu’à ce jour – ni depuis, d’ailleurs. Je ne terminai finalement jamais mon histoire ! Le culte prit fin peu à peu mais quel temps de réjouissance nous vécûmes alors ! Nous remerciâmes Dieu ensemble. Dans sa miséricorde, il avait enfin permis notre rencontre. Les deux vieilles dames avaient finalement vu la réponse à leur prière de tant d’années passées. Je remerciai Dieu qu’il m’ait montré une preuve de plus de son amour et de sa sollicitude envers moi. Je ne revis jamais ces vieilles dames. Dans l’euphorie, j’oubliai de leur demander leur nom. Mais dans les semaines qui suivirent, je pensai souvent à elles. Leur histoire dépeint parfaitement ce que je comprends de l’enseignement de la Bible sur « la communauté de l’Évangile ». Le Saint-Esprit les avait conduit à prier pour quelqu’un dont elles n’avaient jamais entendu parler. Quelqu’un 236


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qu’elles pouvaient seulement nommer « chef de gang ». Et à des centaines de kilomètres de là, au milieu de la violence et de la révolte d’un quartier noir, le Saint-Esprit avait répondu à leurs prières. Ce soir-là, il avait ouvert mes yeux « spirituels ». Nombreux sont les chrétiens qui ont fait cette même expérience dans leur marche vers la foi. Il est rare que l’un d’entre nous vienne à la foi tout seul. Ou même grâce aux efforts d’un seul chrétien. La plupart du temps, Dieu envoie différentes personnes sur notre chemin pour nous aiguiller dans la bonne direction – vers lui. Pour ma part, il est évident que tout commença avec ces deux femmes. Même si je ne le sus que trente ans plus tard ! Vinrent ensuite les missionnaires qui organisèrent la réunion ce soir-là. Puis, bien sûr, l’orateur, Shadrach Maloka. Mais même cela n’aurait pas suffit. Alors Dieu envoya Patrick Johnstone. Chacun joua un rôle crucial et indispensable. Je crois que chaque chrétien devrait prendre cela au sérieux. Nous sommes tous appelés à être un témoin de Christ. Et tous nous ferons partie de cette chaîne de la foi qui amènera finalement quelqu’un à Christ. Dieu vous utilisera, peut-être de manière indirecte, peut-être pour une petite part. Vos prières, votre fidélité dans ce que Dieu vous demande, voilà l’important.

***

La vie a continué, au pas de course. La grande campagne missionnaire de l’African Enterprise à Addis-Abeba (Éthiopie) eut lieu fin 1994. Nous prêchâmes dans toute la ville pendant des semaines entières. Nos deux dernières réunions se tinrent sur l’hippodrome. L’endroit était immense et c’était préférable. En effet, tout Addis-Abeba nous connaissait désormais et les foules étaient considérables. Le gouvernement craignait qu’un rassemblement chrétien d’une telle ampleur n’attire les foudres des musulmans intégristes (et de l’Église orthodoxe). Il envoya donc un groupe de soldats armés pour maintenir le calme. Je partageai le podium avec 237


Décidé à tuer Edward Muhima, un collègue de l’A.E. Il prêcha le samedi, moi le dimanche. Une mer de visages nous faisait face ! J’appris plus tard que nous avions parlé devant 250 000 personnes environ. Ma prédication terminée, j’appelai tous ceux qui désiraient devenir chrétien à s’avancer. Dans mon empressement, je déclarai, peut-être imprudemment : « Courez vers Jésus ! » Et bien… c’est ce qu’ils firent. Devant mes yeux ébahis, les gens commencèrent littéralement à courir ; ils étaient presque 10 000 ! Quel tableau extraordinaire ! Parmi eux se trouvait un soldat, lourdement armé d’un fusil d’assaut AK-47. Alors qu’il s’approchait, une conseillère lui demanda, non sans hésitation, si elle pouvait l’aider. Quelle ne fut pas sa frayeur lorsqu’il lui tendit son arme et s’agenouilla pour prier. Nous avions préparé nos conseillers à faire face à toutes sortes de situations – mais pas à se voir confier un AK-47 chargé ! La réponse de la foule ce jour-là me bouleversa. À tel point que je m’écroulai en larmes sur les épaules d’Edward Muhima.

Rachel dans sa robe éthiopienne avant de partir pour un dîner à l’hôtel.

L’Afrique est particulièrement réceptive à Jésus. Où que vous alliez, si vous priez et prêchez, vous voyez les gens répondre. La difficulté n’est pas tant de capter l’attention des gens que d’arri238


Les dernières surprises de Dieu (1992-2006)

ver parfois tout bonnement jusqu’à eux ! Des moyens de transport multiples et variés sont nécessaires pour affronter les distances démesurées et les terrains accidentés de l’Afrique. Avions, hélicoptères, trains, voitures, camions ou bicyclettes, voilà pour le plus pratique. Il m’est même arrivé, pour atteindre un village isolé, d’avoir recours à l’âne ou à une charrette tirée par des bœufs. Mais c’était en désespoir de cause ! Quant à la pirogue… c’est le pire ! On l’utilise par exemple pour rejoindre les villages reculés de l’autre côté des marécages du Malawi. Je ne peux rien trouver de bon à dire sur les pirogues ! Si vous restez assis sans bouger, vous êtes lentement dévorés vivants par des nuées de moustiques. Si vous essayez de chasser les moustiques, la pirogue chavire et vous envoie tête la première dans les eaux boueuses et infestées de crocodiles. Voler en jet dans toute l’Amérique est plus rapide et bien plus confortable. La conversation en pirogue en plein milieu des immenses marécages se limite le plus souvent à quelques commentaires succincts tels que : « Frère, ne bougez pas s’il vous plaît. Quelque chose d’énorme nage vers nous ! » Ou bien : « Pasteur, je crois que nous allons dans la mauvaise direction ! » Par contre, il est possible d’avoir des échanges très personnels en avion. C’est ce que je vécus lors d’un vol de Toronto à Chicago. J’étais assis à côté d’une femme blonde très élégante. Je priai silencieusement pour elle lors du décollage, comme je le fais pour tous mes compagnons de voyage. Je priai pour une occasion de lui parler. Cela semblait pourtant mal parti – elle était renfermée et vraiment glaciale. L’avion traversa alors de grandes turbulences. Il vibra, trembla et fit toutes sortes de choses que les avions ne sont pas censés faire ! Les portes des casiers s’ouvrirent, les valises commencèrent à tomber sur la tête des passagers. Ma voisine-glaçon fondit alors très rapidement. En l’espace d’une seconde, elle s’était tournée vers moi et m’agrippait avec fermeté ; dans la panique, elle me pinçait très fort. – C’est quoi ? Qu’est-ce qui se passe ? haleta-t-elle. 239


Décidé à tuer tact :

Je voulais tellement partager ma foi que j’attaquai sans aucun – Êtes-vous prête à rencontrer Dieu ? – Non, ça ne peut pas être si grave ! pleura-t-elle, terrorisée.

Une fois la turbulence passée, la femme retira peu à peu ses ongles de mon bras. Nous commençâmes à parler. Elle venait de quitter son mari et se sentait désespérée. Je partageai mon histoire et ma foi. Elle écouta. Elle dut penser qu’elle n’avait plus rien à perdre, car elle devint chrétienne sur-le-champ. Nous priâmes ensemble. Après l’atterrissage, elle me demanda de rester avec elle jusqu’à ce qu’elle téléphone à son mari. Elle désirait obtenir son pardon. Elle avait décidé de rentrer à la maison. Les Américains ont également de grands besoins spirituels. Un jour, je visitai Los Angeles en compagnie de Chris Sewell, le responsable de mon ancienne équipe au Zimbabwe. Les tensions entre blancs et noirs, entre la police et les gangs se faisaient fortement sentir dans toute la ville. Dans un souci d’apaisement, le bureau américain de l’A.E. nous demanda de visiter un centre de désintoxication et de réhabilitation bien connu à Los Angeles et d’y partager notre foi. Après tout, même si nous venions tous les deux du Zimbabwe, l’un de nous était un ancien policier blanc et l’autre un ancien chef de gang noir. À notre arrivée au centre, je me demandai dans quel guêpier nous nous étions fourrés ! Pourtant, j’en avais vu des choses en mon temps ! Mais si ces drogués étaient aussi intimidants qu’ils le paraissaient, l’après-midi s’annonçait mouvementée. Néanmoins, nous inspirâmes profondément et commençâmes. Je fus le premier à témoigner. Je me présentai comme celui qui avait enfreint toutes les lois. Puis Chris se présenta comme celui qui faisait respecter la loi. Le miracle, c’était que Jésus nous avait arrêté l’un et l’autre par son amour et que, grâce à lui, nous pouvions maintenant être amis.

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Je m’attendais à être hué, voire même attaqué. Mais à notre grande surprise, beaucoup écoutèrent notre message. Et quarante d’entre eux s’approchèrent même par la suite pour nous parler.

***

Mon père mourut au Malawi en mai 1997, âgé de 104 ans. C’était un chrétien fervent. Il vécut ses huit dernières années avec nous. Lui et Rachel étaient comme père et fille. Dans sa vieillesse, hanté par sa vie passée, il ne cessait de me demander pardon. Un pardon que je lui avais déjà accordé des années auparavant. Rachel et moi pleurâmes sa mort mais nous étions reconnaissants pour sa vie rachetée par l’amour de Dieu. En 1998, l’A.E. tint sa mission panafricaine annuelle au Ghana. Deux années sont souvent nécessaires pour préparer ces missions, la logistique étant stupéfiante : les églises, le transport, les lieux de réunions, les groupes de travail de suite, la littérature, la sonorisation, les groupes de prière, etc. La quantité de travail est colossale, mais cela en vaut vraiment la peine. Cet effort se termina en beauté par notre mission au Ghana en mars. Après des semaines de prédications et d’évangélisation, ce fut un point culminant et palpitant. Les préparatifs provoquent parfois des situations hilarantes. Dave Richardson, un membre canadien de l’A.E. (devenu plus tard le directeur exécutif pour la branche Canada) est expert dans l’organisation des missions. Il se rendit une fois au Sierra Leone pour préparer une mission et m’emmena avec lui. Des chrétiens de Freetown nous invitèrent à participer à une conférence pastorale à quelque distance de là dans la savane. Nous parcourûmes les trente kilomètres en quatre heures pour trouver, à notre arrivée, qu’on avait préparé en notre honneur un immense lit métallique… à partager ! L’idée ne plut ni à l’un ni à l’autre mais nous ne voulions pas offenser nos hôtes. C’est alors qu’ils nous offrirent à manger. Nous goûtâmes à leurs plats et faillîmes nous étrangler : je n’avais jamais mangé de 241


Décidé à tuer cuisine locale aussi épicée. Une barre de chocolat trouvée dans la poche de Dave fut finalement notre seul repas. À la fin de la soirée, nous escaladâmes prudemment ce grand édifice censé nous servir de lit. Et là, nous découvrîmes rapidement le hic : le matelas était si mou que nous roulions tous les deux vers le milieu du lit ! Nous passâmes les deux jours qui suivirent à grignoter du chocolat et à nous agripper à notre côté du lit comme si notre vie en dépendait ! Que ne fait-on pas au nom de l’évangélisation !

1998. Pietermaritzburg, Afrique du Sud, au centre d’African Enterprise (AE). Michael Cassidy, fondateur et responsable de l’équipe internationale d’AE, avec Stephen Lungu, responsable d’équipe au Malawi.

***

Depuis 1999, je ne me sépare jamais d’un magnifique stylo en or. Il me fut offert par une famille égyptienne suite à une rencontre très émouvante dans leur pays en février 1999. J’étais en mission à Sohag lorsqu’un jeune homme entra dans ma chambre le lendemain d’une de mes prédications. Il paraissait très mal en point. Il était chauve et maigre. Il sortit une liasse de papiers : les lettres d’un médecin stipulant qu’il souffrait de leucémie et qu’il ne lui restait que quelques mois à vivre. Il n’avait que 24 ans. Il désirait que je prie pour lui. Il pleurait.

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J’hésitai, je me sentais démuni. J’étais un évangéliste, je ne savais pas guérir les malades. Mais, rempli de compassion, je lui imposai les mains et priai. Je ne savais même pas comment prier. Je le présentai simplement à Dieu et je demandai la bénédiction de Jésus sur sa vie. Quand je le touchai, ma main me parut chaude, mais rien de plus. Pourtant, le jeune homme sursauta pendant ma prière, ses muscles se tendirent, et il sembla tout à coup très alerte. Il me dit, plus tard, qu’il avait senti comme un courant électrique le parcourir pendant ma prière. Je haussai les épaules sans conviction. Je suis évangéliste, Dieu ne m’a pas confié le ministère de guérison. Je lui dis au revoir et lui souhaitai le meilleur pour l’avenir. Quelques jours plus tard, la mission battait toujours son plein et je m’apprêtais à prêcher. Le même jeune homme entra. Il refusait de s’asseoir et agitait sans cesse des papiers au-dessus de sa tête. Il était très excité, les yeux brillants et il cria : – S’il vous plaît, j’aimerais partager quelque chose. Nous lui donnâmes la parole. Il continua : – J’étais en train de mourir de leucémie. Les docteurs ne me donnaient que quelques mois à vivre. Mais il y a de cela quelques jours, on a prié pour moi. Le lendemain, je me suis senti tellement différent que je suis retourné consulter les médecins. Ils ne trouvent plus aucune trace de la leucémie. Il n’y a plus rien. Voici les résultats de mes analyses de sang. Elles sont bonnes. Je sais que j’ai été guéri. Mon docteur dit que si ça, ce n’est pas un miracle, il ne sait pas ce que c’est. La réunion s’enflamma… je n’ai pas pu prêcher, ce soir-là ! Le lendemain, toute la famille du jeune homme était devant ma porte. Tous voulaient me remercier et, mieux encore, ils voulaient tous connaître Jésus. Ils m’offrirent le stylo que je garde précieusement en souvenir de cette merveilleuse réponse à la prière. Le jeune homme est toujours en bonne santé, des années plus tard, et c’est un chrétien engagé. 243


Décidé à tuer Des présidents au petit-déjeuner L’organisation du premier Presidential Prayer Breakfast [petitdéjeuner présidentiel de prière] au Malawi fut pour moi l’événement phare de 1999. Les élections approchaient et le Malawi était très secoué à cause de graves tensions entre les trois principaux partis politiques. On craignait même une guerre civile. Plusieurs de mes amis et moi-même nous sentions très concernés. Nous commençâmes à prier. Nous fûmes alors conduits à essayer d’organiser un petit-déjeuner de prière. Il se voudrait un forum neutre où nous pourrions inviter tous les responsables politiques pour un temps convivial et apolitique. Un temps où ils pourraient venir ensemble devant Dieu pour prier pour le bien du Malawi. Nous nous mîmes donc au travail. Notre équipe était composée par : le Révérend Dr Madalitso Mbewe (Président), le Révérend Dr Lazarus Chakwera, le Révérend Mgala, le Brigadier Chinjala, Joyce Mlelemba et moi-même. Nous pouvions compter les uns sur les autres et notre foi était forte et tenace. Heureusement ! Car cinq mois ne furent pas de trop pour réussir à réunir les sept partis politiques dans une même pièce pour le premier petit-déjeuner présidentiel de prière au Malawi ! C’était un véritable exploit de rassembler les fonds nécessaires à ce projet. Jusqu’à ce qu’une organisation humanitaire allemande – en collaboration avec l’ambassade allemande – nous offre généreusement tout l’argent nécessaire. L’organisation de ce petit-déjeuner fut un vrai défi. En effet, les responsables de chaque parti politique – en particulier ceux des trois partis principaux, décidèrent qu’il était plus sage d’apporter leur propre nourriture. Ils craignaient que nous les empoisonnions ! Une autre prouesse fut de persuader le président de se joindre au groupe. Il émettait des réserves quant au bien-fondé de partager 244


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ne serait-ce qu’un petit-déjeuner avec l’opposition. Finalement, il déclara trois jours avant l’événement qu’il ne viendrait que si l’on changeait le lieu du rendez-vous. Il proposa la nouvelle Maison du Parlement au lieu du grand hôtel à Lilongwe. Il se sentirait ainsi plus en sécurité. « Choisissez-y une des grandes pièces à votre goût », dit-il. Ce que nous fîmes, une fois remis de notre surprise ! Nous avions envoyé un questionnaire à chaque politicien, avec cette même question : « Comment comptez-vous apporter la paix au Malawi et unifier le pays ? » Nous pensions que c’était une question judicieuse qui leur montrerait où nous voulions en venir. Pour nous, c’était le bien du Malawi qui était prioritaire, plutôt que la primauté d’un parti sur un autre. La recherche de l’orateur fut un vrai parcours du combattant. Nous avions opté pour Michael Cassidy ou Edward Muhima. Nous avions aussi pensé à une ou deux autres personnes. Mais tous étaient soit trop loin, soit déjà pris. Le petit-déjeuner était prévu mardi matin. Nous priâmes tout le weekend pour un miracle. Mais le lundi après-midi à 5 heures, il nous fallut admettre que le miracle n’aurait pas lieu. Nous revîmes ensemble tout le programme, assis dans les locaux de l’A.E. Nous essayâmes d’inviter par téléphone plusieurs prédicateurs locaux pour le lendemain. Mais personne ne pouvait nous tirer d’affaire à si brève échéance. L’équipe dit alors d’une seule voix : « Steve, tu vas le faire ! » J’essayais de protester, mais chacun fit la sourde oreille ! À 9 heures du soir, il était clair que j’allais devoir le faire. Je me retirai dans ma chambre et me sentis soudain très nerveux. Dans quoi m’étais-je lancé ? Je repensai aux jours passés avec Patrick Johnstone et à nos préparatifs pour la mission. Si seulement il me voyait maintenant ! Je m’apprêtais à m’adresser à tous les chefs politiques du Malawi, le président y compris ! J’aurais tant voulu que Patrick soit là maintenant pour me donner de nouvelles idées. Mais ce n’était pas le cas ! Je cherchai donc la face de Dieu frénétiquement. Je travaillai jusqu’à deux heures du matin. Puis je me couchai mais ne fis que prier jusqu’à l’aube. 245


Décidé à tuer Le petit-déjeuner se déroula à merveille. Les chefs politiques et les représentants des sept partis y participèrent. Je prêchai sur la puissance du pardon, sur la réconciliation et sur l’unité. Personne ne fut froissé par le questionnaire. Et mieux encore, personne ne fut empoisonné ! Je sus que nous avions réussi quand le président me remercia et suggéra que nous fassions de ce petit-déjeuner présidentiel de prière un événement annuel. (En fait, nous avons répété l’expérience deux fois depuis cette grande première.)

***

Décembre 1999. Un déménagement s’imposait pour les bureaux de l’A.E. Malawi. Nous étions les heureux locataires des locaux de la Scripture Union à Lilongwe depuis 1993. Mais nous devions maintenant partir car le personnel de la S.U. augmentait. Ce fut très triste car l’équipe se retrouva pour un temps dans mon garage. Ce ne fut pas l’idéal mais finalement, tout s’arrangea pour le mieux. Grâce au soutien d’amis chrétiens anglais, nous récoltâmes environ 3 500 livres sterling. Ce fut suffisant pour construire nos propres bureaux, trois pièces sur un terrain situé près de nos maisons personnelles à Lilongwe. Prêcher devant de grandes foules ou aider individuellement ceux que Dieu mettait sur ma route, c’est ainsi que je partageais mon temps, jonglant de l’un à l’autre. La veille du nouveau millénaire fut un temps chargé en émotion pour les gens du monde entier. Un comptable de Lilongwe ne put le supporter. L’idée même d’un tel événement ne fit qu’aggraver sa dépression. Ajoutez-y le fait que sa femme venait de découvrir l’existence de ses nombreuses maîtresses. Je pris connaissance de cette affaire à deux heures du matin le 1er janvier 2000 quand le téléphone sonna. Un homme sanglotait : – Monsieur Lungu, commença-t-il. Je vais me tuer. – Euh… Vraiment ? Qui êtes-vous ? bégayai-je, émergeant rapidement. – La vie ne vaut plus la peine. C’est fini ! gémit-il. 246


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– Pouvons-nous nous rencontrer ? suggérai-je. Quinze minutes lui suffirent pour arriver. Sa femme semblait terrifiée par l’allure à laquelle ils avaient roulé ! L’homme était si hystérique qu’il laissa sa femme dans la voiture, le moteur ronflant, et se précipita dans ma maison. Il s’assit en sanglotant, incapable de parler. Sa femme m’expliqua qu’il y avait des antécédents de suicide dans la famille ; cinq proches avaient déjà mis fin à leurs jours. Elle ajouta que son mari devenait parfois très émotif. Rachel et moi-même passâmes le reste de la nuit à parler avec ce couple. Au lever du soleil en ce 1er janvier 2000, l’homme et sa femme étaient devenus chrétiens. L’homme fit une liste de toutes les femmes avec lesquelles il devait rompre ses relations. C’est donc très fatigués mais satisfaits que Rachel et moi-même avons accueilli le nouveau millénaire. Puis nous nous sommes recouchés ! Le couple rejoignit bientôt une excellente église locale. Au bout de quelques semaines seulement, Dieu les avait appelés l’un et l’autre à un ministère de visite de prisonniers. Et c’est ce qu’ils font depuis, avec joie. Il y a même un rebondissement réjouissant à cette histoire : l’homme a pu conduire son propre père au Seigneur, un homme à qui j’avais moi-même témoigné des années auparavant ! Le nouveau siècle commençait et l’A.E. continuait à grandir. L’A.E. Malawi fait partie des dix équipes la composant avec celles d’Afrique du Sud, du Zimbabwe, du Kenya, de Tanzanie, d’Ouganda, du Rwanda, du Congo, du Ghana, d’Éthiopie et bientôt, nous l’espérons, d’Égypte. L’African Enterprise est une fédération libre d’équipes d’évangélisation. Nous organisons nos propres missions en fonction des possibilités nationales et internationales et dans les limites de notre budget annuel. Mais chaque année, l’A.E. unit ses forces pour une mission panafricaine. Il faut plusieurs années pour la mettre en place et elle peut s’étaler sur plusieurs semaines. Nous nous rencontrons aussi chaque année lors des International Partnership Boards (comités internationaux). J’ai toujours apprécié ces temps, car ils permettent d’échanger avec 247


Décidé à tuer les autres chefs d’équipe, de partager les problèmes et de favoriser l’unité de l’équipe.

La dernière grande mission En mai 2002, je fêtai le 40e anniversaire de ma conversion à Christ. Que de sujets de réjouissance ! Un mariage profondément satisfaisant, treize enfants (dont cinq naturels), de nombreux petits-enfants. Et un travail épanouissant à la tête de l’équipe de l’A.E. Malawi, avec des occasions répétées de ministère à l’étranger. Je me sentais vraiment béni et comblé. Et pourtant ! Pourtant, j’avais ce sentiment totalement inexpliqué que Dieu me réservait encore quelque chose. Mais je n’avais aucune idée de quoi il s’agissait. J’avais juste l’impression que je pouvais donner plus. Je priai donc. J’essayai de me préparer à toute éventualité par la prière, la lecture de la Bible et en accomplissant de mon mieux le travail qui m’était confié. Pendant ce temps-là, les occasions de service affluaient – au Botswana, au Nigeria, en Égypte, en Amérique, au Congo, en Argentine, au Canada, en Hollande, en Belgique, et bien sûr dans tout le Malawi. Une vie bien remplie ! À ras bord ! Je pus même passer six mois splendides avec Rachel en Nouvelle-Zélande. Nous aidâmes à l’installation des bureaux de l’A.E. dans ce pays magnifique. Fin 2003, l’International Partnership Board de l’African Enterprise forma un nouveau comité. Sa tâche : trouver un successeur à Michael Cassidy car son mandat de directeur international prendrait fin en août 2006. Le comité pria et prospecta mais il dut poursuivre la recherche de 2003 à 2005. Il dressa une courte liste de candidats potentiels, l’examina, pria, et en août 2005, la réduisit jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un nom… le mien !

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Quand je l’appris, j’en eus le souffle coupé. L’idée même me coupait le souffle. Prendre la suite de Michael Cassidy ! Il laissait son empreinte dans toute l’Afrique. Des centaines de milliers de personnes le connaissaient dans le monde entier. Qui étais-je pour le remplacer ? Je priai et priai encore. Je retraçai mon parcours, tout ce à quoi le Seigneur m’avait appelé au fil des années : les difficultés de mes débuts pour prêcher en anglais, sous l’œil sévère de Patrick Johnstone. Ses efforts héroïques pour me former au leadership. Mes années avec la Mission Dorothée… puis en tant que fondateur et chef d’équipe de l’A.E. Malawi. Et maintenant le dernier grand défi de ma vie se dressait devant moi : devenir le directeur international de l’African Enterprise. Je n’avais jamais désiré cette immense tâche, même pas au plus profond de mon cœur. Mais je réalisai avec surprise que je n’avais pas peur. Le Saint-Esprit avait fait une grande œuvre dans ma vie : mes craintes et mes insécurités avaient guéri et je ne doutais plus constamment de moi-même. J’avais appris que si Dieu m’appelait à quelque chose, je pouvais compter sur son aide pour l’accomplir. J’étais un serviteur du Dieu Très-Haut et c’est de lui que je tirais ma sécurité et l’estime de moi-même. Je me dis donc que, si c’était vraiment ce que Dieu voulait pour moi, il lui faudrait d’abord convaincre de nombreuses personnes. Je m’appliquerais ensuite à faire sa volonté au mieux de mes capacités. Le 10 août 2005, le comité international se rassembla. Il demanda à chacun de réagir à sa suggestion et de proposer un autre nom s’il le désirait. Personne ne le fit. On me demanda de quitter la pièce. Je me rendis dans la salle à manger et m’assis sur un des canapés dans le petit coin qui sert de salon. Je pris un livre, m’apprêtant à une longue attente. Mais j’entamai à peine le second paragraphe lorsqu’on me rappela.

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Décidé à tuer Tout le monde se leva à mon entrée et applaudit. Quelle ovation ! Gottfried Osei-Mensah déclara : « Félicitations à notre futur directeur international ! » Mes yeux se remplirent de larmes, je fus presque submergé par l’émotion. Ce n’était pas une réponse à la prière car je n’avais jamais prié pour une tâche si gigantesque. C’était la réponse à ce sentiment étrange que Dieu avait encore de nouveaux projets pour ma vie. C’était la volonté de Dieu pour la prochaine étape. En tant que nouveau futur directeur international, on me proposa de suivre Michael comme son ombre jusqu’en août de l’année suivante, moment où je prendrai mes nouvelles fonctions. Michael pourrait alors se concentrer sur des projets d’écriture. Il pourrait aussi assurer des conférences dans le monde entier comme porte-parole de l’African Enterprise. Michael Cassidy vint me trouver après la réunion. Il me serra dans ses bras et me dit : « Stephen, j’ai une totale confiance en toi. Tu y arriveras. Et je te donne Josué 1 : 5 : “Tant que tu vivras, personne ne pourra te résister, car je serai avec toi comme j’ai été avec Moïse, je ne te délaisserai pas et je ne t’abandonnerai pas” » (version Semeur).

Portrait de Stephen Lungu.

Neuf autres personnes après Michael vinrent me voir séparément et me donnèrent ce même verset de la part de Dieu. J’en conclus que Dieu essayait de me dire quelque chose ! Le comité 250


Les dernières surprises de Dieu (1992-2006)

international se réunit pour fêter mon élection lors d’un culte spécial. Michael parla sur Josué 1. Voici ce qu’il dit : Nous avons le même Dieu, mais un nouveau chef. Nous avons le même Dieu, mais un nouveau Jourdain à traverser. Nous avons le même Dieu, mais une nouvelle exhortation. Cette exhortation pour l’A.E. se trouve dans Josué 1 : 16-17 : « Nous ferons tout ce que tu nous as ordonné et nous irons partout où tu nous enverras. « Nous voulons t’obéir en toute chose, comme nous avons obéi à Moïse. Que l’Éternel ton Dieu soit avec toi, comme il a été avec Moïse. »

Fin

251


Table des matières

Chapitre 1 – Un triste foyer......................................................5 Chapitre 2 – La déchirure.......................................................13 Chapitre 3 – Le poulailler.......................................................23 Chapitre 4 – Le pont...............................................................33 Chapitre 5 – Les ombres noires...............................................45 Chapitre 6 – Sous la tente.......................................................59 Chapitre 7 – Bombes...............................................................73 Chapitre 8 – À la Police...........................................................85 Chapitre 9 – Dans le bus.........................................................97 Chapitre 10 – Le missionnaire..............................................105 Chapitre 11 – Chez Hannes Joubert.....................................117 Chapitre 12 – Périlleuses campagnes....................................131 Chapitre 13 – Patrick Johnstone...........................................143 Chapitre 14 – Rachel.............................................................155 Chapitre 15 – Ma mère..........................................................177 Chapitre 16 – Retour au Malawi...........................................189 Chapitre 17 – African Enterprise..........................................201 Chapitre 18 – À travers le monde..........................................215 Chapitre 19 – Les dernières surprises de Dieu (1992-2006)...231 253


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Stephen Lungu • Né à Salisbury en Rhodésie (aujourd’hui Harare, Zimbabwe), Stephen est l’aîné de trois enfants. Il ne connaît pour ainsi dire jamais son père. Sa mère les abandonne sur un marché quand il a sept ans. Il passe une jeunesse troublée dans les rues et devient chef de gang. Dieu l’appelle lorsqu’il a vingt ans, et le transforme radicalement. Stephen Lungu est Directeur International d’African Enterprise depuis 2006. En collaboration avec

Un ministère international depuis 1962. Sa mission est l’évangélisation de l’Afrique par des Africains. Ils favorisent la réconciliation, le développement humain et la formation de leaders.

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ISBN 978-2-910246-80-8

Décider à tuer  

Stephen Lungu Éditions BLF Europe

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