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Cahiers Jean Guéhenno 3

Les Amis de Jean Guéhenno


SOMMAIRE Patrick Bachelier, À nos amis

GUÉHENNO Sophie Hébert, Guéhenno autobiographe..........................................13 Michel Héluwaert, Un directeur importun ? (Guéhenno et l’Éducation populaire)...................................................................................................28 François Roussiau, « Chacun a son dictionnaire »……………......41

RENCONtRES Kathryn Adair, La « petite dame » de Vendredi : Andrée Viollis et le reportage du collectif.....................................................................60 Guy Sat, Guéhenno homophobe ? (sur la biographie de Ramon Fernandez).........................................................................................75 Jacques Cantier, Jean Guéhenno et Léon Werth : retour croisé sur deux journaux de guerre....................................................................85 Guy Durliat, Georges Hyvernaud-Jean Guéhenno, de Conversion à l’humain au Plaisir de lire..............................................................100

DOCUMENtS Daniel Heudré, Une lettre de Jean Guéhenno à Théophile Dandin..121 J-F. Helleux, Le timbre Jean Guéhenno...........................................127

COMptES RENDUS Patrick Bachelier, sur Sylvie Golvet, Louis Guilloux devenir romancier.........................................................................................133 Patrick Bachelier, sur la Correspondance Jean Paulhan-Louis Guilloux...........................................................................................136 Patrick Bachelier, sur Jacques Cantier, Pierre Drieu la Rochelle....140 pRÉSENCES DE GUÉHENNO (brèves).....................................144


SOMMAIRE DU CAHIER N°1

Préface par Patrick Bachelier

Jean-Kely Paulhan, Annie Guéhenno

Jean-Pierre Rioux, Guéhenno en vérité, ou certaine jeunesse de la France

Patrick Bachelier, Jean Guéhenno ou « La Foi difficile »

François Roussiau, Jean Guéhenno et Saint-Germain-en-Coglès, Un petit roi ensaboté au pays des légendes Extraits du discours prononcé dans la séance publique tenue par l’Académie française pour la réception de M. Alain Decaux le jeudi 13 mars 1980 Lettre de M. Alain Decaux du 11 janvier 2007 Daniel Huby, Action de grâces

Présences de Guéhenno


SOMMAIRE DU CAHIER N°2

Jean-Kely Paulhan, Mieux qu’un livre DOCUMENtS

Jean Guéhenno, « À mon père »

Jean Guéhenno, « La culture »

Patrick Bachelier, Jean Duval 11 lettres de Jean Guéhenno à Jean Duval Hommage de Jean Guéhenno à Jean Duval (1957) AUtOUR DE GUÉHENNO

Florent Le Bot, 1906, Changer la vie, Jean Guéhenno mémorialiste des ouvriers fougerais de la chaussure

Sylvie Golvet, Jean Guéhenno et Louis Guilloux, une amitié difficile Henry Jacques, poème dédié à son ami Marcel Étévé

Jean-François Helleux, Rêve d’une maison des écrivains tEL QU’ILS L’ONt VU

Extrait inédit du journal de Romain Rolland

Roger Fournier, La visite

Allocution de Bernard Clavel à Fougères, octobre 1988 9


pUBLICAtIONS RÉCENtES

Philippe Niogret, sur Jean Guéhenno, Collection Silhouette littéraire, La Part commune Patrick Bachelier, sur le Cahier Jean-Richard Bloch 2008

Alain-Gabriel Monot, sur Martine Poulain, Livres pillés, lectures surveillées, Gallimard, 2008 François Roussiau, compte rendu du colloque de 2008 pRÉSENCES DE GUÉHENNO

Présences de Guéhenno.

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À nos amis

Un troisième cahier ! Notre projet de créer une association avait un sens. Ce cahier nous parle davantage des contemporains de Guéhenno, « grand témoin », certes, mais qui ne nous fait pas oublier les hommes et les femmes de son époque. Les premières pages abordent le difficile débat de l’individu se heurtant au « il », bredouillant un « je », pour s’en remettre au « moi ». Ce débat résume-t-il Guéhenno, né « homme de série » et revendiquant cette condition, devenu « aristocrate » sans pour autant renier ses origines ? Des pages de son journal inédit de 1939 tentent de venir à bout de cette difficulté, sans l’épuiser pour autant. C’est peut-être cette contradiction qui empêtre ou « empègue » Guéhenno pendant la courte période où il dirige les services de l’Éducation populaire. S’il ne se plie pas à l’injonction bien pensante d’associer sport et culture, il affronte aussi, reconnaissons-le, l’héritage très lourd de Vichy. Chacun se compose « son » Guéhenno particulier et le petit dictionnaire de citations qui nous est proposé dans ce numéro peut se lire comme un appel à mieux lire une œuvre riche, qu’il serait injuste, de réduire à un catalogue de valeurs oubliées. Andrée Viollis, Ramon Fernandez, Léon Werth, autant de contemporains importants dont il importe de bien connaître les relations qu’ils entretiennent avec « notre ami », en nous réservant d’ailleurs d’y revenir : après une première contribution venue des États-Unis dans ce numéro, une autre lectrice américaine s’interrogera sur Viollis dans notre cahier n°4, d’un point de vue différent ; dans le cas de Fernandez, c’est son fils qui attaque Guéhenno, en des termes à la fois défendables et contestables. Pour nous, il s’agit d’abord de comprendre, avant de juger avec tout le confort que donne plus d’un demi-siècle d’écart. Retour en terre fougeraise en compagnie d’un fervent croyant, qui perçoit, au fil d’une interview, la foi chrétienne de Guéhenno. Que 11


cette foi l’ait fortement influencé est certain. Il est non moins certain qu’il l’a rejetée par la suite, tout en continuant de la respecter, au profit d’une foi humaniste plus ample et qu’il a choisi de construire, pour lui et pour les autres. C’est aussi à Fougères qu’est né le projet d’un timbre en hommage à « l’enfant du pays ». On imagine mal la somme d’efforts et de combats, petits ou grands, nécessaires pour aboutir à la vignette projetée par l’association philatélique locale. Voilà une tranche de vie qui parle aussi de la petite cité et des ses marques (pas seulement postales) d’affection pour son grand homme. Patrick Bachelier

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Guéhenno autobiographe Sophie Hébert*

Guéhenno autobiographe : c’est au sens large qu’il convient de comprendre ici le mot « autobiographie », incluant non seulement des textes répondant à la définition de Philippe Lejeune1, mais aussi des ouvrages rattachés à des genres considérés comme annexes du genre autobiographique, comme les Mémoires ou le Journal. Car tous ces genres cohabitent dans l’œuvre de Jean Guéhenno. Changer la vie peut être considéré comme une autobiographie stricto sensu, le Journal d’un homme de 40 ans comme des Mémoires, le Journal des années noires ou encore Voyages, tournée américaine, tournée africaine comme de véritables journaux, et La Jeunesse morte comme le premier et l’unique récit autobiographique de Jean Guéhenno. Et les exemples sont encore nombreux, si l’on tourne son regard du côté de La Foi difficile, de La Mort des autres ou encore des Carnets du vieil écrivain. Mais Guéhenno semble ne cautionner qu’à demi la démarche autobiographique, écrivant notamment, à propos du genre des Mémoires : « On m’a souvent demandé pourquoi je n’avais pas écrit une suite à Changer la vie, comme si ces souvenirs d’enfance et de jeunesse commençaient de véritables Mémoires. Mais je n’ai jamais pensé que ma vie fût digne de mémoire et méritât un récit continu.2» Comment expliquer les réticences de Guéhenno vis-à-vis de son propre « Je » ? Modestie claire de l’écrivain de Fougères ou posture du Normalien qui manie l’éloquence ? Faut-il considérer que l’autobiographie est, chez cet auteur, un genre par défaut qui façonne

Ancienne élève de l’École normale supérieure Lettres Sciences humaines de Lyon, Sophie Hébert termine actuellement une thèse de doctorat intitulée « Pratique et poétique du carnet d’écrivain dans la littérature française du XXème siècle », sous la direction de Claude Coste (Université Stendhal-Grenoble 3). *

Cahier Guéhenno n°3, octobre 2012

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l’œuvre, faute de roman ? Et si, plutôt que sur le « Il », les hésitations et les doutes du « Je » ne portaient pas, in fine, sur le « Moi » ?

Cet article ne prétend pas épuiser tous les possibles de ce vaste sujet. Mais il émet quelques hypothèses, où l’écriture du « Je », le genre du Journal, « Monsieur Gide » et le rapport au temps présent seront évoqués et qui paraissent fournir certaines clés pour l’analyse de l’écriture autobiographique chez Jean Guéhenno. « Je n’ose pas le “il”. »

« Vous répétez un peu trop, avec un peu trop de complaisance que vous êtes comme tous, que vous n’avez rien qui vous distingue, etc. (C’est ce que disent tous les orgueilleux et avec une insistance qui brusquement donne le son du faux. Si je ne trouvais pas votre livre grand, je ne vous écrirais rien de tout cela).3»

En quelques lignes, Jean Paulhan soulève le paradoxe majeur de la prose autobiographique de Guéhenno, qui consiste en la tension permanente d’un « Je » qui tente de se fondre dans la masse des « hommes de série » et qui, dans le même temps, reste convaincu de la valeur testimoniale de son expérience personnelle.

D’une certaine manière, Guéhenno refuse littéralement la « distinction », au sens bourdieusien du terme – « Devinent-ils que tout ce que je méprise en eux, c’est l’homme de lettres, celui qui justement a la certitude d’être toujours différent des autres ? Ah ! Les belles injures que leur dirait Caliban pour leur rappeler leur ressemblance.4» Une étude sociocritique de l’œuvre de Guéhenno serait, sous cet angle, d’une grande pertinence, car elle pourrait éclairer cette interrogation fondamentale que pose, en fin analyste, Paulhan : « pourquoi sautez-vous brusquement, sans explication, du bureau du petit employé à l’École normale ? Est-ce (se dit le lecteur) 14


parce qu’il vous faudrait avouer les qualités qui vous font, malgré tout, extraordinaire ?5»

Et cet entre-deux socio-culturel dans lequel Guéhenno se trouve, va poser, à l’écrivain cette fois-ci, un problème stylistique, conduire à une hésitation d’ordre linguistique : quel pronom personnel choisir ? Il semble qu’en 1942, le problème du « Je » ne soit pas encore trop crucial – Guéhenno, visiblement, croit, à cette époque, en sa capacité à employer le « Il » : « Mais il me semble enfin faire quelque progrès et que le “il” mûrit en “moi”. [...] Ce “ il” qui demande à vivre en moi est bien plus vaste que moi-même, et il est fortement raciné en moi, et il est le moyen de la plus grande fidélité. C’est à lui de parler désormais, bien plus qu’à moi, et qu’il regarde toute la vie et qu’il la juge. Qu’il m’emmène hors de ce petit canton où je poussais ma plainte.6»

Un mois plus tard, jour pour jour, le désir de troisième personne se fait plus impératif : « Le “je” me gêne décidément. C’est une prison. J’ai autre chose à dire que lui.7» Mais Guéhenno n’y réussit pas, prisonnier en effet de ce « Je » qui peine à devenir « Il » – et qui, avec une ironie certaine, se satisfait d’une forme (objet) intermédiaire, « lui ». L’auteur s’en justifie ainsi auprès de son ami Paulhan, qui vient de lui rapporter quelques avis, plutôt négatifs, sur la publication du Journal des années noires : « Le “je” peut être aussi modeste qu’orgueilleux. Tout de même ta lettre me remplit de nouveaux scrupules, d’autant plus que je travaille pour le moment à des récits dont le “je” ne sera pas absent. J’ai été tenté d’en faire les récits d’un autre et d’employer enfin le “il”. Je ne m’y décide pas. Le “je” me donne plus de sûreté ; il m’attache au réel, comme, semble-t-il, des raisins à la terre. Je n’ose pas le “il”.8»

Il l’a osé, pourtant, en se dissimulant sous les traits de Toudic 15


dans La Jeunesse morte, son premier texte9. Entre 1921 et 1924, Guéhenno essaiera d’ailleurs de le publier, ce « roman10» : mais sans succès. Ce refus des éditeurs, que Jean-Kely Paulhan présente à juste titre comme un refus d’ordre purement commercial (il y a, à l’époque, trop de textes de « guerre » sur le « marché11»), Guéhenno l’a, peutêtre, lui, associé à un rejet brutal de son écriture : dès lors, comment, par la suite, continuer à employer ce « Il » repoussé ? L’emploi du « Je » chez Guéhenno est peut-être aussi le résultat de ce premier échec littéraire.

Le texte le plus représentatif de cette hésitation entre le « Je » et le « Il » est sans doute la préface du Journal des années noires : car si, dans les premières pages, Guéhenno parle de lui à la troisième personne en se présentant comme un « témoin12», très vite le « Je » reprend le dessus. En passant, on remarquera que cette posture de « témoin », Guéhenno l’emprunte sans nul doute à Romain Rolland. Le commentaire qu’il fait d’Au-dessus de la mêlée, dans La Mort des autres, est tout à fait signifiant à cet égard, donnant l’impression qu’il évoque son propre Journal, quand il écrit : « Il ne veut être, dans ce Journal, qu’un témoin.13» ou encore « Il était devenu, par simple pitié humaine, “l’un qui est tous”.14»

On observe, toutefois, avec le temps, un infléchissement de ce dilemme pronominal. L’auteur semble délaisser progressivement le recours au « Il » au profit d’un « Je » qu’il s’emploie à justifier. Citons ce passage de La Foi difficile publié en 1957 : « Je dis “Je”. Mais on m’entend bien. Je crois bien être enfin débarrassé de moi. Dans quelle prison ce “ moi” parfois m’a-t-il fait vivre ! Mais c’est fini. [...] Mes propres petits malheurs ne m’intéressent plus.15»

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Une autobiographie hybride, mais « ordonnée »

Cette hésitation pronominale a une conséquence générique flagrante, qui consiste en l’intrication étroite d’une explicite volonté testimoniale (le « Il ») et d’un goût non seulement rousseauiste mais aussi religieux – quand est abordé notamment le thème de la culpabilité – pour les confessions (le « Je »). À ce propos, Jean Paulhan, en 1949, interroge Guéhenno : « Mais ne serait-il pas sage aussi, pour te garder (et nous garder) de toute erreur, que tu écrives tes propres confessions dans le même temps que tu récris celles de J[ean]-J[acques] ?16 » L’idée ayant sans doute séduit Guéhenno, il avoue écrire, en 1954, une « Confession du vieil écrivain […]17». Et en 1957, dans La Foi difficile, il rappelle son désir « d’écrire les mémoires d’un homme de rien pour ces soixante dernières années [...].18» On remarquera que ces Confessions du vieil écrivain deviendront, publiées, les Carnets du vieil écrivain. Cette modification lexicologique se révèle tout à fait signifiante et peut être comprise comme une prise de distance d’avec le sème d’« intimité19» constitutif du terme « confession ».

Néanmoins, les commentateurs sont unanimes pour faire de l’œuvre autobiographique de Guéhenno une œuvre « confession », justement : le Journal des années noires est présenté comme un espace, entre autres choses, de « confession intime20», Jean-Pierre Rioux qualifie La Foi difficile de « livre-confession21 » et Mauriac précise que les œuvres complètes de Guéhenno mériteraient d’être réunies sous le titre général de « Confessions22».

Certes, l’écriture autobiographique permet, avant tout, à Guéhenno d’entretenir une mémoire présentée très fréquemment comme mauvaise23: c’est en ce sens qu’il faut comprendre, entre autres choses, les nombreuses répétitions du souvenir dans ses Mémoires – il faut « rabâcher24» pour ne pas oublier. Mais, par le 17


biais du genre du Journal, et de façon tout à fait classique pour ce genre, l’écriture autobiographique encourage aussi une écriture de la discipline personnelle que Guéhenno semble particulièrement rechercher dans son Journal des années noires : « Ces cahiers pourraient m’aider davantage à trouver un ordre, une discipline.25»

« J’ai feuilleté les cahiers qui composent ce journal depuis quatre années, et c’est une assez triste épreuve bien faite pour me faire perdre toute illusion sur l’unité de l’être et de mon être. Que de contradictions ! [...]

Je continuerai pourtant ce journal. Qu’il m’aide à mettre en moi un peu d’ordre. Sinon qu’il témoigne de mes erreurs.26»

Et l’ordre intérieur recherché ne peut qu’influencer l’ordre du texte, le souci de sa construction. Mais les « contradictions » que Guéhenno semble tant regretter sont justement ce qui pour Paulhan fonde et fait l’écriture autobiographique, et plus précisément diaristique. Après un paragraphe qui complimente Guéhenno sur son livre, Paulhan écrit, dans une lettre datée de 1947 : « Il me semble que le Journal intime tolère (et même exige) un certain fatras, qu’il anoblit. Tu as eu tort, je pense, de supprimer des pages, tort aussi de supprimer des noms.27»

Paulhan reproche donc à Guéhenno d’écrire des récits autobiographiques un peu trop policés. Mais il faudrait rappeler que ces derniers correspondent à une conception de la littérature bien spécifique, à une vision précise de Guéhenno sur le genre du Journal. Si l’on trouve peu de considérations métatextuelles dans les textes de Guéhenno, il en est une, ayant trait, justement, à l’écriture diaristique, 18


qui semble expliquer le choix d’un Journal « ordonné » et livre, dans le même temps, une nouvelle piste interprétative : « Diverses façons de concevoir son “journal”. Ou bien on se propose de noter tout ce désordre justement qu’on porte en soi, à l’affût de la plus folle fantaisie qui surgisse de l’esprit, du cœur, des lombes. Surveillance curieuse de ce beau monstre qu’on est assez flatté d’être. Ou bien tout au contraire on tente de retrouver en soi, parmi tant d’avatars, son ordre profond, l’ordre de l’homme. Si j’aime tant ces belles nuits d’août, c’est qu’elles sont à l’image d’un ordre que je poursuis.28»

Guéhenno, chercheur d’ordre, se place bien entendu dans la seconde catégorie. Qui peut être, dès lors, le contre-modèle, l’amateur de « désordre », celui qui se « flatte », dans son Journal, d’être ce qu’il est ? Ne serait-ce pas... « Monsieur Gide29» ?

« Je suis dans une telle confusion devant Gide.30»

Les rapports entre Guéhenno et Gide, on le sait, ont toujours été problématiques31. Si l’on a surtout fait l’analyse des controverses politiques entre les deux hommes, il ne faudrait pas oublier qu’ils incarnent aussi deux visions assez éloignées de la création et de la littérature.

Guéhenno et Gide ont beau être tous deux des « spécialistes de la vie intérieure32», le premier est sans pitié pour le second, qu’il décrit comme un « vieux prince de la jeunesse pensante et cultivée33», qui a pris « l’habitude de penser tout haut34». Dans son Journal d’une « révolution », Guéhenno précise ses réticences : « S’il faut sortir ici le fond du sac, je dirai que j’ai la plus sincère admiration pour l’œuvre d’André Gide, mais il est vrai que le gidisme m’est suspect.35» C’est donc, à coup sûr, sans déplaisir qu’il cite, dans son Journal des années noires, ce mot de Benda – d’ailleurs, est-il de Benda ou de 19


Guéhenno ? – : « “Ce Gide et son Journal. Écrire ce qui vous passe par la tête ! Quelle méthode, et quelle prétention ! ”36»

Si Guéhenno est à ce point gêné par son propre « Je » et cherche en permanence à en justifier l’emploi, c’est peut-être parce que, conscient de marcher sur les plates-bandes génériques du spécialiste en matière de Journal, il tente d’écarter ses textes le plus possible d’un amalgame dont il sortirait forcément perdant. Rapprochement qui serait d’autant plus fâcheux, que le soubassement thématique de l’œuvre de Guéhenno, à savoir la Vérité, qui se décline autant sur le mode politique, littéraire que personnel, est aux antipodes de la « posture » gidienne. Tout dans Gide manque, pour Guéhenno, de naturel, tout est apparence, masque, faux-semblant et préméditation : « Il lui arrive de singer Pascal. Frappé de la grandeur que donne aux Pensées leur inachèvement, il lui arrive de fabriquer des notes et de les amener au point d’inachèvement convenable. Tout ici est prémédité.37»

Comment l’homme hanté par la Vérité qu’est Guéhenno38 – vitam impendere vero – aurait-il pu apprécier sans conditions l’œuvre du « maître en feintise39», de cet « auteur qui joue à l’homme40» ?

Mais il y a peut-être aussi, de la part de Guéhenno, une discrète jalousie envers Gide : quand il écrit à Paulhan « Un “Journal” n’est rien quand il n’est pas porté par une œuvre à côté de lui.41» – évoquant alors son Journal des années noires en passe d’être publié –, ne pense-t-il pas à l’œuvre, immense, qui auréole le Journal de Gide ? Quand Guéhenno avance que « depuis Gide, il semble qu’aucun écrivain français ne soit plus capable de s’oublier42», n’admet-il pas, in petto, son propre cas littéraire ? 20


« tu ne sortiras pas de toi-même43. »

« J’ai hâte de vérifier que j’ai une autre existence en dehors de moi, d’un moi qui ne me satisfait guère.44» : on se gardera d’accuser Guéhenno de jouer du chleuasme – même si une part de « complaisance » diffuse, pour reprendre le mot de Paulhan, semble parfois sous-tendre ses auto-critiques répétées. Mais devant la constance de ces dernières, on ne peut prétendre que l’homme Guéhenno soit, quoi qu’il en soit, de ceux qui se « préfère[nt]45». Au contraire, ses incertitudes, les atermoiements qui leur étaient liés, l’ont fait constamment « retomber » sur lui-même46 et ont empêché toute « sortie de soi47». Ce n’est pas faute, pourtant, d’y avoir rêvé : « Je comprends le plaisir qu’on peut trouver à faire des riens, [...] ou bien à aligner des mots, des vers même dénués de sens, à murmurer la même chanson, tout cela pour être seulement hors de soi, débarrassé de soi un moment […].48»

Dans les Carnets du vieil écrivain, Guéhenno emploiera exactement la même formule : « Écrire, c’est bien plutôt pour lui [l’écrivain] se débarrasser de lui-même.49» Et « ce chemin de soi au monde » qui fonde, pour Guéhenno, l’art d’écrire, ce parcours nécessairement centrifuge, il doute de l’avoir accompli – plutôt il craint de ne l’avoir correctement retranscrit : « L’art d’écrire n’est pas cette ratiocination sur soi à laquelle j’ai pu faire penser.50» Car un des signes rhétoriques de cette impossible sortie de soi, c’est la répétition, voire le ressassement : et comment ne pas répéter ce qui a été vécu le plus intensément, la guerre51 ? Pour Jean-Pierre Rioux, « le Guéhenno de fin de parcours52» est un : « vieil homme empêtré dans ses derniers plaisirs et ses regrets lancinants, [qui] a beaucoup étalé ses croyances et ses doutes, a

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rouvert surabondamment ses vieux cahiers et a beaucoup rêvassé sur lui-même, courant sur son erre sans trop savoir désormais, me semble-t-il, non pas d’où il venait mais où il allait.53»

Mais il ne serait pas inintéressant de faire l’étude de ces répétitions, variations, remaniements qui sous-tendent l’ensemble de l’œuvre de Guéhenno. Car si les épisodes se répètent, il faudrait analyser dans quelle mesure ils se réécrivent et ne se « recopient » pas, dans quelle mesure ils se réagencent, avec des suppressions, des corrections, des ajouts et c’est ce travail d’infime correction, de discrète modulation, qu’il serait pertinent d’étudier, en fonction du genre du texte dans lequel le passage apparaît, en fonction de l’âge de l’auteur et de la façon dont son souvenir et l’image de soi qu’il porte évoluent.

L’impossible « Confrontation54»

Chez Guéhenno, c’est la réflexion sur le passé qui informe le présent. Autrement dit, une fois le passé « pensé », le présent se place sous l’égide de l’action et de l’engagement : il semble alors que l’homme de série ne soit pas homme du temps présent.

L’hypothèse est périlleuse, il me faut l’expliquer : c’est uniquement dans la perspective de son écriture autobiographique que Guéhenno ne semble pas « homme du présent » – car il est tout à fait homme de l’actualité quand il s’agit de son activité journalistique. Il faut donc entendre par là que Guéhenno n’est pas homme du présent de soi à soi et que la confrontation avec ce qu’il est représente – il l’avoue sans hésitation – une épreuve dont il préfère se détourner.

On pourrait m’objecter que Guéhenno a écrit des journaux, où temps de vie et temps de l’écriture coïncident. Mais, si l’on en croit Jean Paulhan, à propos du Journal des années noires, les modifications du texte, qui sont essentiellement des suppressions, sont telles à partir du moment où le Journal se destine à la publication, 22


qu’on peut supposer que sont gommés l’écriture de l’humeur et le face-à-face avec soi-même, laissant alors au lecteur un texte « distingué55 » – c’est-à-dire pudique et sans doute un peu faux.

Appartenant au genre des Mémoires, le Journal d’un homme de 40 ans, s’il présente une brève alternance entre le temps décrit et le temps de l’écriture, entre le passé et le présent, ne propose pas vraiment de bilan ou de portrait du monde ou du Moi tel qu’il est : on passe, en quelque sorte, du monde tel qu’il fut au monde tel qu’il devrait être. Si Guéhenno qualifie pourtant certains de ses livres comme « des sortes de bilans56», il faut avouer néanmoins que le présent semble un miroir dans lequel l’écrivain peine à se regarder : « Le temps n’est plus loin où, continuant ce journal, je devrai me heurter à l’homme que je suis à présent, celui que je vois tel qu’il est dans le premier miroir rencontré. C’est une triste obligation de rentrer en soi ; ce sera le temps de fermer ce cahier.57»

Dans le dernier chapitre de La Mort des autres, intitulé « Confrontation », Guéhenno observe une photographie datant de « Février ou Mars 191558» sur laquelle il apparaît, dans une tranchée : « Que regardais-je de mes yeux vacants ? Rien que l’avenir, sans imaginer ce que serait ces cinquante années qui m’ont été données, par quelle faveur ? Je n’aime pas me voir et j’évite les glaces, les miroirs, mais j’ai, pour écrire ces pages, planté devant moi ce portrait d’il y a cinquante ans. C’est une sorte d’épreuve. Il me semble être devant mon juge.59»

Guéhenno, juge de Jean...? Ce miroir insoutenable, ce face-àface sans cesse éludé, est d’autant plus intéressant qu’il ouvre son unique roman, La Jeunesse morte. La première scène décrit, en effet, 23


un Guéhenno-Toudic désœuvré, seul, incapable de faire, littéralement et picturalement, son propre portrait quand il s’aperçoit dans une glace. Le personnage se dérobe, d’abord, fait comme s’il ne s’était pas vu, « Puis il revint à son image et, un carnet sur les genoux, se mit à faire son portrait. C’était sa manie des mauvais jours…60» Et ce croquis peu flatteur se clôt par un geste d’impatience devant la prise de conscience subite et affolante des limites de la connaissance et de la Vérité quand il s’agit de soi : « Décevante recherche ! Il avait commencé son dessin pour sortir de lui-même en s’occupant d’un autre, de cette ombre immobile du miroir, et comme à l’ordinaire, il se trouvait en l’achevant un peu plus inquiet devant son âme inconnue. Il brisa son crayon et jeta son carnet.61»

Philippe Lejeune, Le Pacte autobiographique, Seuil, 1975, nouv. éd. 1996, coll. « Points », p. 14. Soit : « récit rétrospectif en prose qu’une personne réelle fait de sa propre existence, lorsqu’elle met l’accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l’histoire de sa personnalité. » 1

Jean Guéhenno, Carnets du vieil écrivain, Grasset, 1971, p. 7. Jean Paulhan et Jean Guéhenno, Correspondance (1926-1968), édition établie, annotée et présentée par Jean-Kely Paulhan, Gallimard, coll. « Cahiers de la NRF », 2002, p. 105. Le livre qu’évoque Paulhan est le Journal d’un homme de 40 ans. 2 3

4 Jean Guéhenno, Le Journal d’une « révolution » (1937-1938), Grasset, 1939, p. 107. 5

Jean Paulhan et Jean Guéhenno, Correspondance (1926-1968), op. cit., p. 107.

Jean Guéhenno, Journal des années noires (1940-1944), Gallimard, coll. « Folio », 2002, p. 287-288. Cette hésitation a été évoquée par Nathalie Froloff, « Le Journal des années noires ou comment écrire encore », dans Jean Guéhenno, guerres et paix, actes édités par Jeanyves Guérin, Jean-Kely Paulhan et Jean-Pierre Rioux, Villeneuve d’Asq, Presses Universitaires du Septentrion, 2009, p. 156-157. 6

7 8

Ibid., p. 293.

Jean Paulhan et Jean Guéhenno, Correspondance (1926-1968), op. cit., p. 386.

Jean Guéhenno, La Jeunesse morte, édition établie par Philippe Niogret avec le concours de Patrick Bachelier et Jean-Kely Paulhan, préfacée par Jean-Kely Paulhan et Philippe Niogret, Éditions Claire Paulhan, coll. « Pour mémoire », 2008. 9

10

Jean Guéhenno, La Foi difficile, op. cit., p. 32. Voir aussi La Mort des autres, op.

24


cit., p. 188.

11 Jean Guéhenno, La Jeunesse morte, op. cit., p. 9. Guéhenno lui-même évoque la « “chose littéraire” » comme un « marché » dans La Foi difficile, op. cit., p. 28 ou encore p. 33. 12 13 14

Jean Guéhenno, Journal des années noires (1940-1944), op. cit., p. 9-11. Jean Guéhenno, La Mort des autres, op. cit., p. 109-110.

Ibid., p. 120. Voir aussi Jean Guéhenno, Carnets du vieil écrivain, op. cit., p. 16.

Jean Guéhenno, La Mort des autres, op. cit., p. 12. Voir aussi Changer la vie. Mon enfance, ma jeunesse, Grasset, 1961, p. 17-18 ou encore Carnets du vieil écrivain, op. cit., p. 135. 15

16 17 18

Jean Paulhan et Jean Guéhenno, Correspondance (1926-1968), op. cit., p. 388. Ibid., p. 420.

Jean Guéhenno, La Foi difficile, op. cit., p. 15.

Ce qui ne signifie pas, pour autant, que toute intimité est refusée par Guéhenno, cf. Carnets du vieil écrivain, op. cit., p. 71. 19

20

Jean Guéhenno, Journal des années noires (1940-1944), op. cit., p. 7.

Jean-Pierre Rioux, « Guéhenno en vérité, ou certaine jeunesse de la France », Cahiers Jean Guéhenno, n° 1, 2007, p. 17. 21

22

Collectif, Hommage à Jean Guéhenno, Armand Colin, 1962, p. 3.

Citons, pour exemple : des extraits du Journal d’un homme de 40 ans (p. 98, p. 219), le passage sur la mémoire dans le premier chapitre de Changer la vie (p. 1315), quelques extraits de La Mort des autres (p. 9, p. 50, p. 173), et dans la correspondance, la lettre numérotée 413 de sa correspondance avec Paulhan (Jean Paulhan et Jean Guéhenno, Correspondance (1926-1968), op. cit., p. 393-394), ainsi qu’une lettre datée du 17 mai 1966 et adressée à Jean Giono (Jean Giono et Jean Guéhenno, Correspondance (1928-1969), édition établie et annotée par Pierre Citron, Seghers, coll. « Missives », 1991, p. 222). 23

24 25

Jean Guéhenno, La Foi difficile, op. cit., p. 10.

Jean Guéhenno, Journal des années noires (1940-1944), op. cit., p. 67.

Ibid., p. 359. On trouve, par ailleurs, dans les Carnets du vieil écrivain, une réflexion qui articule désordre de la vie et ordre de l’écriture, op. cit., p. 176-177. 26

27

Jean Paulhan et Jean Guéhenno, Correspondance (1926-1968), op. cit., p. 350.

Jean Guéhenno, Journal d’une « révolution » (1937-1938), op. cit., p. 13. Ou encore La Mort des autres, op. cit., p. 200. 28

29

Jean Guéhenno, La Foi difficile, op. cit., p. 29.

25


30

Jean Paulhan et Jean Guéhenno, Correspondance (1926-1968), op. cit., p. 401.

À ce propos, dans la correspondance entre Paulhan et Guéhenno, voir la note 3, p. 181. Voir aussi l’ « Appendice I : La querelle avec André Gide », dans le Journal d’une « révolution » (1937-1938), op. cit., p. 213-240. 31

32 33

Jean Guéhenno, Journal d’un homme de 40 ans, Grasset, 1934, p. 51.

Jean Guéhenno, Journal d’une « révolution » (1937-1938), op. cit., p. 44.

Ibid., p. 47 (ou encore p. 147 et p. 174). La même image apparaît aussi dans La Mort des autres, op. cit., p. 118. 34

35 36 37

Jean Guéhenno, Journal d’une « révolution » (1937-1938), op. cit., p. 87. Jean Guéhenno, Journal des années noires (1940-1944), op. cit., p. 280. Ibid., p. 130.

Jean Paulhan et Jean Guéhenno, Correspondance (1926-1968), op. cit., p. 457. Dans cette lettre, Paulhan écrit à Guéhenno : « Je sais bien que tu as un exigeant, un redoutable souci de la vérité. » 38

Jean Guéhenno, Journal des années noires (1940-1944), op. cit., p. 78. Notons que c’est aussi ce que Guéhenno pourra reprocher à Giono (Ibid., p. 246.)

39

Ibid., p. 131. Jean Paulhan et Jean Guéhenno, Correspondance (1926-1968), op. cit., p. 317-318. 42 Jean Guéhenno, Journal des années noires (1940-1944), op. cit., p. 169 43 Jean Guéhenno, Carnets du vieil écrivain, op. cit., p. 49-50. 44 Jean Paulhan et Jean Guéhenno, Correspondance (1926-1968), op. cit., p. 156. 45 Cahiers Jean Guéhenno, n° 1, 2007, p. 83-84. 46 Jean Guéhenno, Voyages. Tournée américaine, tournée africaine, Gallimard, 1952, p. 138. 40 41

47 48 49 50 51

Jean Guéhenno, Carnets du vieil écrivain, op. cit., p. 125.

Jean Guéhenno, Voyages. Tournée américaine, tournée africaine, op. cit., p. 119. Jean Guéhenno, Carnets du vieil écrivain, op. cit., p. 31. Ibid., p. 30.

Jean Guéhenno, La Mort des autres, op. cit., p. 84.

Jean-Pierre Rioux, « Guéhenno en vérité, ou certaine jeunesse de la France », art. cit., p. 19. 52

53

Ibidem.

« Confrontation » est le titre du dernier chapitre de La Mort des autres, op. cit., p. 173-211. 54

55

Jean Paulhan et Jean Guéhenno, Correspondance (1926-1968), op. cit., p. 348-349.

26


56 57 58 59 60 61

Jean Guéhenno, Carnets du vieil écrivain, op. cit., p. 172.

Jean Guéhenno, Journal d’un homme de 40 ans, op. cit., p. 219. Jean Guéhenno, La Mort des autres, op. cit., p. 173 Ibid., p. 176.

Jean Guéhenno, La Jeunesse morte, op. cit., p. 53-54. Ibid., p. 54.

27


Un Directeur importun ? Michel Héluwaert*

Guéhenno symbolise, dans la mouvance de l’éducation populaire, l’espoir de changement culturel et social né de la Résistance et des maquis. Il ne s’agit donc pas ici d’une analyse littéraire mais d’un regard porté sur son passage dans une administration étriquée où il a connu les oppositions spécifiques aux systèmes rétifs à l’évolution. Ce qui le conduira à démissionner1.

Son engagement ne sera pas sans retombées sur la vie associative, culturelle et sociale du pays dans les décennies suivantes. Son expérience de 11 mois reste assez symbolique pour qu’André Henry, ministre du Temps Libre en 1981, s’inspire de sa pensée, ce qu’il m’a confirmé en 2007 lors d’un entretien privé. Un héritage ambigu

En le nommant, le 1er septembre 1944, à la tête de la Direction de l’Éducation populaire et des mouvements de jeunesse, que j’appelle la direction innommable2, René Capitant, ministre de l’Éducation nationale, le fait héritier des services du Secrétariat Général de la Jeunesse. Cette nomination-promotion (il devient Inspecteur général) l’interpelle : estimant entrer dans une « une maison suspecte, politique », il souhaite « organiser quelque chose

* L’auteur, Inspecteur honoraire de la Jeunesse & des Sports, dans une thèse de science politique – soutenue à Montpellier en juin 2009 – portant, entre autres, sur les hommes qui ont construit l’administration Jeunesse & Sports, a évoqué la figure de Jean Guéhenno. Ce dernier, nommé à la Libération, Directeur de l’Éducation populaire et des mouvements de jeunesse, a symbolisé l’espoir de voir le peuple accéder enfin à la culture. Même s’il a été confronté à des oppositions larvées, son héritage reste assez important pour qu’il soit devenu une figure mythique de l’éducation populaire. Cahier Guéhenno n°3, octobre 2012

28


de technique et professionnel ».

Dès octobre 1940, Le Secrétariat Général à la jeunesse avait reçu le soutien du scoutisme français et de la JOC3 et mis en place des dispositifs novateurs (Chantiers de Jeunesse, Centres de Jeunesse, Maisons de la Jeunesse, Écoles de Cadres) ou continuateurs d’actions antérieures (Jeune France). Il ne lui plaît guère. Pourtant, la plupart des mouvements soutenus par Vichy ont abandonné le régime dès 1943, ce que Jean-Louis Fraval4 confirme dans son rapport au gouvernement d’Alger. Un projet dérangeant

Il s’attaque à l’héritage de Vichy. Il liquide les Chantiers de Jeunesse et abandonne les Centres de Jeunesse à l’enseignement technique. Il soutient la Ligue Française de l’Enseignement (LFE)5 en prônant la coopération entre l’École primaire et les sociétés locales : « Le club et le patronage peuvent se rapprocher de l’école. Il faut penser avec les mains et s’inspirer des Centres d’Entraînement à la Pédagogie Active.6 »

Les actions aidées par ses services extérieurs doivent compléter l’enseignement scolaire « sans créer ni répandre une doctrine d’État7» et, dans sa vision essentiellement laïque, les foyers urbains et ruraux qu’il souhaite ouvrir seront animés par les instituteurs porteurs de la pédagogie active. « La Maison des Jeunes, la Maison de la Culture (…) c’est la même maison et souvent, la Maison de l’École. C’est elle qu’il nous faut transformer8». Il ne limite pas son projet au monde scolaire et périscolaire.

Il souhaite aider la CGT à former les militants ouvriers dans la tradition des Collèges du Travail. C’est pourquoi il demande à ses services de mettre à sa disposition « les meilleurs professeurs de français qui apprendront à parler et rédiger, les meilleurs professeurs de géographie et d’histoire, les meilleurs professeurs de comptabilité et de gestion9 ». 29


Il favorise également la naissance/renaissance de grandes associations. La naissance de la République des Jeunes

En 1943, une Association des Amis des Maisons des Jeunes propose la création d’une Fédération Nationale des Maisons des Jeunes. André Philip avait, au même moment, à Alger, envisagé leur disparition, il en pérennisera pourtant le concept avec son concours, en créant d’abord la République des Jeunes, puis la Fédération Française des Maisons des Jeunes & de la Culture (FFMJC).

Cette République des Jeunes hérite du patrimoine des Maisons de la Jeunesse de Vichy et bénéficie du soutien des Éclaireurs de France et des Camarades de la Route. Le premier Conseil d’administration (4 octobre 1944) définit une libre fédération de mouvements à gestion associative. Dans chaque maison le Conseil de Maison, élu par les jeunes, participe à l’élaboration des projets. Elle s’appellera finalement la FFMJC. La naissance des Foyers Ruraux

À la Libération, François Tanguy-Prigent (ministre de l’Agriculture et fondateur en 1936 du Foyer paysan de Saint Jean-duDoigt) organise, avec le soutien de Guéhenno, une large concertation sur les attentes du monde rural. Il en émerge le concept de Foyer Rural qui regroupe loisirs, vulgarisation agricole et enseignement ménager au service du monde rural ; en associant culture et agriculture, il tente d’assurer, par les activités de loisir, le maintien des populations au pays. Les Foyers Ruraux noueront facilement des contacts avec le 1er degré, qui envisage, en raison de sa proximité traditionnelle avec le monde rural, une formation spécifique des instituteurs10. 30


La naissance de Peuple & Culture

Ce mouvement porté par d’anciens cadres de l’École d’Uriage11 souhaite rendre  le peuple à la culture et la culture au peuple  en comblant le fossé culturel entre la classe dirigeante et la masse exécutante12. Ses militants (Marcel Vigny, Joffre Dumazedier, Jean Le Veugle, Gabriel Monnet, …) bénéficieront très largement du soutien de Guéhenno car il a foi en un projet qui correspond au sien. La naissance des Francs & Franches Camarades (Francas)

Dès 1940, Pierre François, Commissaire national des Éclaireurs de France, souhaitait construire un mouvement laïque d’enfants. En novembre 1944, les Francs et Franches Camarades (Francas) reçoivent le soutien des Éclaireurs de France, du Syndicat National des Instituteurs, de la Ligue Française de l’Enseignement, des Auberges de Jeunesse, des Centres d’Entraînement aux Méthodes d’Éducation Active (CEMÉA), de la Confédération Générale du Travail (CGT) et de la Fédération Sportive et Gymnique du Travail (FSGT). Proches du projet d’Écoles nouvelles, ils envisagent de participer activement à la réforme de la vie scolaire et des activités périscolaires dans une approche nettement culturelle13. La renaissance des CEMÉA. (Centres d’Entraînement aux Méthodes d’Éducation Active)

Commissaire national des Éclaireurs de France, André Lefebvre (Vieux Castor) avait organisé en 1937 avec Gisèle de Failly (L’hygiène par l’exemple) la première formation de surveillants de colonies scolaires. Déclarés le 12 décembre 1938 à Paris, les « Centres d’Entraînement pour la formation du personnel des colonies de vacances et des maisons de campagne des écoliers » connaîtront diverses vicissitudes14.

En septembre 1944 les CEMÉA renaissent avec son soutien car ils sont pour lui un levier essentiel de rénovation pédagogique, 31


d’initiation aux méthodes actives et d’incitation à l’engagement des instituteurs dans l’encadrement des colonies de vacances. Le stage CEMÉA sera longtemps un temps fort de la fin de scolarité des normaliens.

Mais aussi, Guéhenno souhaite instaurer un élément phare de son projet : un vaste réseau de Maisons de la Culture, un dispositif capable d’apporter aux citoyens les moyens d’accéder, par le biais de la Culture, à la diversité des pouvoirs. Son projet recueille l’adhésion des militants locaux mais déplaît aux directions de l’Éducation nationale chargées de missions culturelles car il s’appuie sur les instituteurs, seuls capables, selon lui, de porter la culture au peuple en raison de leur proximité naturelle avec une classe sociale dont ils sont issus. Des outils et des hommes

Afin de mener à bien son projet Guéhenno dote, à l’image de Vichy bien qu’il s’en défende, son administration, de personnels spécifiques et d’établissements consacrés à la formation culturelle et sociale des militants des mouvements de jeunesse et d’éducation populaire et des instituteurs.

Dans la réalité administrative et politique il faut à un État, qui souhaite agir sur le milieu, des cadres de terrain, des outils de formation des acteurs locaux et des personnels en charge de les former. Ce seront les Inspecteurs de l’éducation populaire et des mouvements de jeunesse, les Instructeurs spécialisés et les Centres Éducatifs. Des missi dominici de l’éducation populaire

Alors que les cadres du Secrétariat Général à la Jeunesse étaient des « délégués », ceux de la direction sont des « inspecteurs » comme ceux de l’ex éducation générale. Ce changement de dénomination souligne son allégeance à l’Éducation nationale, ce qui semble normal 32


à cet enseignant qui voit, dans les conditions politiques de la Libération, les prémices d’une profonde réforme.

Beaucoup sont issus de l’ordre primaire, qu’il estime capable de porter le changement culturel et social qu’il souhaite pour la France. Et, pour y avoir créé une de ces Maisons de la Culture qu’il rêve d’implanter dans le pays, Marcel Vigny, instituteur à Rumilly, devient directeur de ses services en Haute-Savoie. Il en sera de même avec Dumazedier « ce jeune homme [qui] est venu [le] voir » en octobre 194315 et qu’il envoie, sur sa demande (alors qu’il eût préféré le voir à ses côtés à Paris), à Grenoble afin de mener à bien la même mission en Dauphiné-Savoie.

Ces cadres administratifs et pédagogiques novateurs, voire révolutionnaires, seront confrontés aux inspecteurs sportifs, pour beaucoup issus de Vichy, et deux fois plus nombreux. Ils subiront, en 1947, les décisions des commissions de la Hache et de la Guillotine qui les réduiront à une portion plus que congrue. Les inspecteurs jeunesse ayant été décimés, son projet n’en sera que plus mal représenté dans les territoires. Des instituteurs de l’éducation populaire

Reprenant des concepts pédagogiques d’animation des groupes nés des Comédiens Routiers, de Jeune France, des Chantiers de Jeunesse et des groupes Octobre et Mars, Guéhenno organise le collectif des Instructeurs Spécialisés. Ils ont pour mission de porter son projet de développement culturel et de le diffuser parmi les militants des associations locales auxquels ils apportent les arcanes d’une technique et les moyens de la transmettre.

Souvent issus, comme Gabriel Monnet16, futur directeur de la Maison de la Culture de Bourges, des maquis, des Écoles de cadres ou de l’association Jeune France, ils développeront une nouvelle forme de culture ouverte à tous. Grâce à sa vision, ces missionnaires de la Culture, que j’appelle instituteurs de l’Éducation populaire, 33


poseront, par leurs actions, les bases du futur ministère des Affaires culturelles. Des sites de formation des militants

Reprenant l’héritage patrimonial des Écoles de Cadres, Guéhenno crée des lieux de formation des militants de l’éducation populaire ouverts aux associations culturelles et sociales, aux mouvements de jeunesse et aux syndicats. En 1946, seize de ces sites dénommés thébaïdes par Bénigno Cacérès17 sont ouverts à toutes les chapelles idéologiques et participent de la catharsis de la formation culturelle et sociale des militants issus du peuple. On y trouve des normaliens que les CEMÉA initient aux arcanes des méthodes actives et préparent à l’encadrement des colonies de vacances, des maîtres d’internat chargés de tenter d’améliorer la vie des pensionnaires18 et des militants de l’éducation populaire et des mouvements de jeunesse. Ces pépinières de militants associatifs, culturels et sociaux seront progressivement fermées car elles sont soupçonnées de former des contestataires. Un bilan contrasté

Guéhenno quittera ses fonctions sans regrets en se disant « mal fait pour ce métier [où il] faut plus de ruse et de souplesse que je n’en ai 19». Il n’est pas un administrateur, bien au contraire. Pour André Basdevant20 il est avant tout « un intellectuel et un professeur (...) hardi dans la conception et hésitant dans l’exécution (…) souvent effrayé par les conséquences de ses choix, [et] plein d’illusions sur certaines réalités21». Je m’autorise à aller plus loin.

Proche d’un Giraudoux, dénonçant l’abîme entre «  la culture des instituteurs et celle des instituts », il espérait très sincèrement qu’en se décloisonnant « l’Éducation nationale [deviendrait] l’Éducation Populaire, l’éducation de tout le peuple ». Il lui aurait en 34


revanche fallu disposer de soutiens au sein de l’ensemble de la hiérarchie nationale et locale de ce ministère, ce qui n’a pas, et de loin, été le cas. La mise en œuvre de son projet posait en réalité de nombreux problèmes politiques, techniques et idéologiques.

La Maison d’école dont il aurait voulu faire une Maison de la Culture est propriété de la commune. Celle-ci pouvait être, pour diverses raisons, notamment dans la ruralité profonde de la fin des années 1940, opposée à une nouvelle destination des locaux. D’autre part, sa position favorable au milieu laïque, porteur d’un projet hégémonique, pouvait heurter les militants de la Jeunesse Agricole Chrétienne.

Il souhaitait également recruter 5 000 instituteurs qui seraient évidemment placés sous l’autorité de ses services extérieurs. Ce qui s’opposait aux visées de la Ligue Française de l’Enseignement qui se proposait de disposer, grâce à l’augmentation du nombre d’instituteurs mis à sa disposition, du pouvoir absolu sur son domaine22.

Il sait également ne pas avoir que des amis au sein de l’administration centrale de l’Éducation nationale. C’est pourquoi Jean Blanzat rappelle aux Inspecteurs que les services, centraux et extérieurs, dirigés par Guéhenno sont « en concurrence avec la Direction des bibliothèques, la Direction du cinéma, la Direction des spectacles et musiques, la Direction des musées, etc.23 ». Ces structures administratives auraient pu être contraintes par un ministre volontaire. Ce ne fut pas le cas.

En réalité, leur traditionalisme ne supportait pas, car il apportait une vision éducative contraire à leurs routines, de le voir marcher sur leurs brisées en fédérant localement, non seulement les actions qu’elles n’avaient pas su engager, mais leurs compétences qu’elles y exerçaient peu. Cela pouvait leur paraître d’autant plus dangereux pour leur survie, que les gens du peuple, en attente de culture, lui 35


auraient donné raison24.

En récusant en bloc l’ensemble des actions menées par le régime précédent. Il ne mesure pas de ce fait l’importance fondamentale à accorder aux problèmes spécifiques à la jeunesse et à certains aspects positifs du milieu sportif.

S’il assure la liquidation des Compagnons de France, il laisse les Équipes Nationales passer dans la mouvance de l’Union de la Jeunesse Républicaine de France (PCF) et se refuse à agir en faveur des mouvements n’appartenant pas à la mouvance laïque (LFE). Ils étaient pourtant les plus importants en nombre, en rayonnement et en capacité de former, à partir de leurs militants, de futurs cadres de la Nation aptes à comprendre les aspirations populaires.

Il a omis de conserver sous son égide, les Centres de Jeunesse qui étaient un dispositif capable de dispenser à de nombreux jeunes, les éléments d’une formation professionnelle performante. Il a également omis de prendre en charge les problèmes des jeunes en déshérence. Il s’agissait pourtant de deux secteurs où l’Éducation nationale avait fait la preuve de son impéritie.

J’observe à sa décharge que les mouvements laïques étaient largement absents de ces deux domaines. N’ayant rien à défendre, ils ne lui auraient été d’aucun soutien. Je note aussi que les séquelles de Vichy et son projet culturel dans lequel les jeunes n’étaient qu’un élément, l’ont empêché de considérer, avec l’intensité que l’on eût pu espérer, l’ensemble des problèmes de la jeunesse.

Andrée Viénot, Secrétaire d’État à la Jeunesse & aux Sports25 n’aura pas les mêmes états d’âme. Elle prendra, au grand dam de la direction de la Population, mais au nom de la défense du projet laïque, la gestion des colonies de vacances. Il s’agissait d’un domaine d’intervention publique qui, jusque là, était fortement lié au milieu clérical. Il faut noter que son engagement politique était nettement plus marqué. 36


Le domaine du sport a été, de manière aberrante, étranger à Guéhenno. Il a négligé, ce qui fut, à mon sens, une très grave erreur, la richesse des pratiques affinitaires porteuses de lien social et culturel. Les associations sportives affinitaires disposaient pourtant d’un nombre d’adhérents plus important que les associations sportives traditionnelles.

Il a, de ce fait, négligé de valoriser cette part de l’espace sociétal lié à l’éducation populaire. Dumazedier souligne cette faille26. Il n’a pas, de même, mesuré l’importance éducative des activités physiques de pleine nature. Héritières du scoutisme et des auberges de jeunesse, elles avaient, à cette époque, une forte connotation culturelle fondée sur l’appréhension d’un milieu par le biais d’une activité physique, non par la simple pratique de celle-ci. Il est vrai qu’il était, dans les convulsions d’un pays encore en guerre, confronté aux situations de revanche, d’épuration et de souhait de retour à des normalités antérieures. D’autre part, les corporatismes et les pressions idéologiques n’ont pas permis à ce directeur, importun pour une administration figée, d’aller au bout de son projet.

Andrée Viénot et Pierre Bourdan27 tenteront d’être fidèles à sa pensée mais la messe est alors dite et l’utopie culturelle portée par Guéhenno se délitera progressivement dans les immobilismes de la IVème République.

Guéhenno déclare, le 11 novembre 1944, au Conseil National des Éclaireurs de France : « Il m’a fallu dix-sept jours pour accepter, une minute me suffira pour démissionner. » 2 Pascal Ory souligne que cette direction a connu des dénominations diverses et fugaces : Direction des mouvements de jeunesse et des Œuvres périscolaires (1 mois), Direction de la Culture populaire et des mouvements de jeunesse (3 semaines) puis Direction de l’Éducation populaire et des mouvements de jeunesse. 1

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(Jeunesse ouvrière chrétienne). Un courrier du 24 octobre 1940 (AN. F/44/2), adressé à Georges Lamirand par les représentants du scoutisme français et de la JOC, souligne qu’ils sont prêts à s’engager à ses côtés. Il ne s’agit pas d’une adhésion formelle au régime mais de l’expression d’une capacité à agir en faveur des jeunes dans une période difficile. 4 Jean-Louis Fraval, conseiller d’André Philip au gouvernement d’Alger, a été parachuté en France en 1943 afin de mesurer le degré d’engagement des mouvements de jeunesse en faveur du projet gaulliste après les opérations de débarquement. Ses rencontres avec eux seront organisées par André Basdevant. 5 « La Ligue de l’enseignement et le mouvement des Francs & Franches Camarades, qui constituent l’une et l’autre de puissants instruments de propagation de la culture populaire, se sont vu affecter des crédits substantiels (16 millions de francs) destinés à favoriser leur fonctionnement et l’équipement des sections locales». Documentation & Études. Ministère de l’Information. N° 223. 12 février 1945. La culture populaire en France. (A.N. F/44/52). 6 Guéhenno cité par N. et B. Magnan. Cahiers de l’animation n° 57-58. INJEP, Marly-le-Roi, 1986. 7 Réunion des inspecteurs régionaux (Avril 1945. A.N. F/44/52). 8 Ibid. 9 Ibid. 10 « À la République des Jeunes vient de s’associer une Confédération des Foyers Ruraux organisée par accord entre le Ministère de l’Agriculture et la Direction. [Ils] pourront avoir pour animateurs des instituteurs de campagne ». Note au Recteur Châtelet. (A.N. F/44/52). 11 L’École Nationale de Cadres d’Uriage a été durant deux ans un foyer de réflexion et de formation de cadres du Secrétariat Général à la Jeunesse qui, après sa dissolution par Laval en décembre 1941, a porté l’animation culturelle et résistante au sein des maquis. On lira avec intérêt sur ce sujet l’important et incontournable ouvrage de Bernard Comte, Une utopie combattante, Fayard, 1991. 12 « Il est proprement intolérable qu’on puisse opposer ce que certains appellent l’esprit primaire à une prétendue culture qui serait réservée à des mandarins des sciences, des lettres et des arts. Il n’y a qu’une culture et tous les hommes y ont droit ». Jean Guéhenno, Circulaire du 13 novembre 1944. 13 Dès octobre 1944, l’École des Cadres des Centres de Jeunesse (Montry) accueille les permanents du mouvement Francas à l’occasion d’un stage dont les mots d’ordre (santé, franchise, union, République, France, paix) symbolisent la volonté de relance des œuvres laïques de l’enfance à partir de la formation de cadres. 14 Les CEMPA (Centres d’Entrainement au Méthodes Pédagogiques Actives) bénéficieront, en zone occupée, du soutien des services du Secrétariat Général à la Jeunesse qui leur attribuera un certain nombre de postes de « mis à disposition ». Ils 3

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se déclareront, en février 1944, comme Centres d’Entraînement aux Méthodes d’Éducation Active (CEMÉA), mais seront importunés par la Milice. Cela les conduira à se dissoudre en transférant leurs biens aux Éclaireurs de France. Ils ne renaîtront qu’après l’arrivée de Jean Guéhenno. 15 Joffre Dumazedier relate dans les Cahiers de l’Animation n° 57-58 (L’espérance contrariée. INJEP. Marly-le-Roi. 1986. Page 112) : « Dans la clandestinité, j’ai rencontré Jean Guéhenno une journée entière au cours de l’année 1943, Quai de Jemmapes à Paris. Cette rencontre du 25 octobre 1943 est rapportée dans le Journal des années noires, Gallimard, Folio, p. 362 : « un jeune homme est venu me voir ». Militant des Auberges de Jeunesse, membre de l’équipe d’instructeurs de l’École d’Uriage et de celle de Chamarges (Maisons des Jeunes) où il a défini le concept de Conseil de maison qui sera un principe pédagogique fort de la vie des MJC, Dumazedier est, avec Joseph Rovan et Bénigno Cacérès, un des fondateurs de Peuple & Culture 16 Clarinettiste dans la musique des Chantiers de Jeunesse, il part au maquis du Dauphiné-Savoie où il fait la connaissance de Dumazedier. Membre de l’équipe des Marquisats (Annecy), il devient conseiller technique « théâtre » au sein de la direction de l’Éducation populaire et des mouvements de jeunesse. 17 Compagnon menuisier (Castillan la Fidélité), Bénigno Cacérès, fils d’immigré espagnol, a été appelé à Uriage par l’Abbé René de Naurois (cousin de Géraud de Salièges, premier évêque de France à s’opposer aux rafles) afin « d’expliquer la condition ouvrière aux stagiaires ». Il participe avec Hubert Beuve-Méry et Dumazedier aux « maquis-écoles » de Savoie-Dauphiné. Il sera, avec Joseph Rovan et Dumazedier, un des fondateurs de Peuple & Culture. 18 D’octobre 1944 à septembre 1945 ils accueillent 500 normaliens, 200 maîtres d’internat et 400 instituteurs alors que les mouvements de jeunesse y organisent 31 987 journées/stagiaires entre janvier et septembre 1945. 19 Jean Paulhan-Jean Guéhenno, Correspondance 1926-1968, édition établie par JeanKely Paulhan, lettre du 14 août 1945, Gallimard, les Cahiers de la NRF, 2002. 20 Éclaireur unioniste, juriste, André Basdevant est secrétaire général du scoutisme français sous Vichy. Cet ami de René Capitant informe le gouvernement d’Alger via la valise diplomatique (son frère est en poste à Istamboul) sur les problèmes de la jeunesse sous Vichy et lui propose des réformes pour l’après-Libération. Les services parisiens de la jeunesse seront libérés en son nom. 21 André Basdevant, Cahiers de l’animation n° 57/58. INJEP. Marly-le-Roi. 1986. 22 « Notre but doit être de réaliser le trust des œuvres éducatives, mais ce trust, à la différence de ses homonymes, n’a qu’une seule ambition : celle de se faire nationaliser ». Henri Belliot. Secrétaire général de la Ligue Française de l’Enseignement. (L’Action Laïque. Juillet/août 1945). 23 Jean Blanzat est, à la Direction de l’Éducation populaire et des mouvements de

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jeunesse, un des bras droits de Guéhenno. Il exprime leur position commune lors d’une réunion des inspecteurs régionaux tenue à Paris en avril 1945. Voir notes 7/8/9. 24 « Nous devons couvrir et fédérer ces directions. Nous sommes le vaste rassemblement des usagers et des clients. Dans les petites villes et villages aucune de ces directions ne peut travailler sans nous. Notre droit tout puissant d’usager nous permettra de faire le dernier choix ». Jean Blanzat, Ibid. 25 Épouse de Pierre Viénot, ministre du Front populaire, elle est Secrétaire d’État à la Jeunesse & aux Sports dans les gouvernements Georges Bidault et Léon Blum (24 juin 1946/22 janvier 1947). 26 « [Il] n’a rien compris à la pratique du sport comme moyen de culture. Pour lui, les sportifs, c’était le Diable. C’est une des raisons de sa démission. Quand il a vu la direction des sports se joindre à [celle] de l’éducation populaire, il a considéré que c’était à la tête de suivre et aux bras de commander. Tout Guéhenno est là ». Joffre Dumazedier, Cahiers de l’animation n° 57/58. INJEP. Marly-le-Roi. 1986. 27 Pierre Maillaud (dit Bourdan), porte-parole du général de Gaulle à Radio-Londres, a été nommé ministre de la Jeunesse, des Arts & des Lettres dans le gouvernement Paul Ramadier (22 janvier / 22 octobre 1947).

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« Chacun a son dictionnaire.1 » François Roussiau Bernard Pivot a écrit un Dictionnaire amoureux des vins, Dominique Fernandez un Dictionnaire amoureux de l’Italie et Alain Rey un Dictionnaire amoureux des dictionnaires. Je me contenterai de citations glanées au fil de l’œuvre de Jean Guéhenno. AIMER

« Aimer ! La merveilleuse audace ! Mais qui donc ose aimer ? Aimer, c’est accepter soudain de doubler tous ses risques, vivre de la vie d’un autre, mourir de la mort d’un autre et être doué d’un courage qu’on n’aurait jamais pour soi. Être aimé, c’est avoir la certitude qu’il y a au monde quelqu’un en qui toujours tu pourras te reposer, quelqu’un qui t’aimera encore quand toi-même ne pourras plus te supporter, quand toi-même ne pourras plus t’aimer. Dieu, dans les religions, remplit cet office pour toutes les âmes. Mais ceux qui sont aimés d’une autre créature n’ont pas besoin de Dieu. » Journal d’une “ révolution ”, Grasset, 1939, p. 103.

AMITIÉ

« La société de l’ami est toujours une société idéale [...]. Un ami nous aide à être nous-mêmes, il éveille en nous des vertus, il ouvre des chambres fermées. On croyait habiter une bicoque et voici que c’est un palais. » La Jeunesse morte, Éditions Claire Paulhan, 2008, p.72. ANDANTE

« On se raconte à propos de soi-même une belle et grande

1

« Chacun a son dictionnaire » Changer la vie, Grasset, 1961, p. 244.

Cahier Guéhenno n°3, octobre 2012

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histoire. On passe vingt ans, trente ans à tenter de la vivre. À l’heure de l’andante, il faut bien voir qu’on ne l’a pas vécue. » La Foi difficile, Grasset, 1957, p. 14. ARGENT

« J’ai grandi dans des batailles qu’on livrait pour un sou. […] L’honneur autant que le pain était engagé. Dans un monde où l’argent réglait tout, il semblait que la pauvreté fût une condition honteuse. C’est cela que je n’ai jamais oublié. » Carnets du vieil écrivain, Grasset, op. cit., pp. 199-200. ARISTOCRATIE

« L’erreur de Nietzsche est d’associer, bien plus qu’il n’en a conscience, l’idée de culture à l’idée d’aristocratie. On naît “roi de la vie”, bien plus qu’on ne le devient. » Carnets du vieil écrivain, op. cit., p. 47. ART DE PARLER

« Celui qui parle le mieux l’emporte toujours, et c’est un bien bel art que celui de savoir rendre petites les choses grandes et grandes les choses petites, de rester en toutes circonstances, le maître des définitions, et de fixer l’ordre et la règle. » Changer la vie, Grasset 1961, p. 139. AUTODIDACTE

« Préparons modestement des hommes qui soient pour toute leur vie des autodidactes. » Sur le Chemin des hommes, Grasset, 1959, p. 137. AUTORITÉ

« C’est le secret de toute autorité : refuser ce qu’on vous demande, donner ce qu’on ne vous demande plus, et faire en sorte que tout paraisse le fait du prince. » Changer la vie, op. cit., p. 140. 42


BACHELIER

« Je décidai que le monde était injuste et mal fait, et puisque ceux qui le menaient étaient bacheliers, je serais bachelier comme eux, pour travailler à le changer. Voilà toute mon histoire. » Carnets du vieil écrivain, op. cit., p. 198. BIEN VIEILLIR

« Celui-là seul vieillit bien qui fait au temps les sacrifices inévitables et se console de n’être pas le héros du jour, mais continue sa propre méditation et son propre combat. » Carnets du vieil écrivain, op. cit., p. 27. BONHEUR (LE SECRET DU)

« Nous pouvons tous répéter cette prière de Baudelaire, qui demandait au Seigneur de lui “ accorder la grâce de produire quelques beaux vers qui lui prouveraient à lui-même qu’il n’était pas le dernier des hommes”. Il n’est pas de plus difficile victoire que de se connaître un peu et de se contenter d’être ce qu’on est. C’est ce que commande la vie et, sans doute le secret du bonheur. » Carnets du vieil écrivain, op. cit., p. 189. CHANCE

« On défend bien plus férocement sa chance que son droit. » Changer la vie, op. cit., p. 64.

CHANGER LA VIE

« On ne change pas sa vie à soi seul... il faut pour la changer, changer aussi la vie des autres. » Changer la vie, op. cit., p. 247.

« Pour changer la vie, c’est l’homme même qu’il faut changer. “ Ce sera long, long” comme disait Renan. Mais il change. Il a beaucoup changé en des millions d’années et continuera. » Dernières lumières, derniers plaisirs, Grasset, 1977, p. 219. 43


CHEF

« L’espèce qui croit aux chefs m’a toujours paru la plus sotte qui soit entre les espèces humaines. » Ce que je crois, Grasset, 1964, p. 162. CLAIRIÈRE DES DESTINS

« C’est maintenant seulement que, si j’étais poète, je pourrais essayer de dire ce qui se passe vraiment dans la clairière des destins. » Changer la vie, op. cit., p. 246. CONTE

« L’esprit le moins romanesque ne résiste pas à faire de sa vie un beau conte. » Journal d’un homme de 40 ans, Grasset, 1934, p. 20. CONDITION HUMAINE

« La condition humaine ? Une bataille perdue d’avance qu’il faut pourtant livrer tous les jours comme si on devait la gagner. » Carnets du vieil écrivain, op. cit., pp. 162-163. COURAGE

« Un homme ne se construit que sur son courage et par son courage. » Journal des années noires, Gallimard, 1947, p. 122.

CROIRE

« Je me vante quelquefois de n’aimer pas croire. Ce qui est plus exact, c’est que j’aimerais mieux penser et savoir et je sais qu’il faut croire le moins possible pour penser le plus possible. Mais je suis un animal pieux, et toute ma vie est celle d’un homme de foi. » Journal des années noires, op. cit., p. 262. CULTURE

« […] J’ai retrouvé le vrai sens de la culture, et désormais je ne me trompe plus quand je lis les vieux livres. Je sais ce que j’y dois 44


chercher. Un esprit s’y cache, qui délivre et qui sauve. » Caliban parle, Grasset, 1928, p. 96.

« J’ai vérifié qu’il n’est pire offense à un esprit que de lui refuser la culture dont il est capable. » Carnets du vieil écrivain, op. cit., p. 199. DÉMOCRATIE

« La démocratie est la religion du bonheur des hommes, mais c’est aussi la religion de leur dignité. » La France dans le Monde, Éditions de la Liberté, 1946, repris in Aventures de l’Esprit, Gallimard, 1954, p. 31. « Il s’agit d’aider chacun à devenir soi, le meilleur “soi” ». Ce serait cela la démocratie. » Ce que je crois, Grasset, 1964, p. 100. ÉCOLE

« C’est à l’école qu’il faut raccommoder la toile déchirée de notre monde et empêcher qu’on ne la déchire davantage. » Sur le Chemin des hommes, op. cit., p. 213. ÉCRIVAIN

« À tort ou à droit, il (l’écrivain) croit aux mots, et qu’une bonne définition serait déjà presque une solution et que l’angoisse des hommes finirait s’il pouvait seulement l’exprimer. » Carnets du vieil écrivain, op. cit., p. 18.

EFFORT

« Je ne suis parvenu à rien que par de grands efforts. » La Foi difficile, op. cit., p.16.

« Le souvenir de l’effort est toujours un souvenir heureux et l’on sourit aux anciennes misères vaincues. » Ce que je crois, op. cit., p. 33. 45


ÉLOQUENCE

« Quand nous ne pouvons plus penser nous nous sauvons par l’éloquence. » Journal d’un homme de 40 ans, op. cit., p. 164. ENFANCE

« On ne revient pas de certaines impressions de l’enfance. Elles fixent la couleur de l’âme. » Ce que je crois, op. cit., p. 25. ENGAGEMENT

« Rien ne me touche comme cet engagement profond, quand un homme vit comme il pense et pense comme il vit. » Ce que je crois, op. cit., p. 88. ENSEIGNANT

« On ne reconstitue pas seul le cours régulier des études, déterminé par l’usage et la tradition. Ces pédagogues amoureux jusqu’à la manie des choses qu’ils enseignent et qui répètent chaque année leurs explications et leurs plaisanteries sont irremplaçables. » Changer la vie, op. cit., p. 202. ESPOIR

« Je n’ai jamais écrit que pour apprendre aux hommes à espérer. » Carnets du vieil écrivain, Grasset, 1971, p. 203.

EUROPE

« On bâtissait jadis les cités nouvelles sur un tombeau. Le tombeau est creusé depuis vingt ans. Douze millions d’hommes, de toutes les nations, y sont couchés, et leur cendre est devenue la terre même de la France. France, mon pays, qu’attends-tu donc pour construire sur ce tombeau la nouvelle Europe ? » Jeunesse de la France, Grasset, 1936, p. 164.

« Il n’y aura de véritable Europe que lorsque nous pourrons nous dire Européens comme nous nous disons Français, Allemands, 46


etc... » « Notre destin d’Européens », Le Figaro, 21 avril 1977.

« L’Europe est notre vraie patrie. C’est elle que nous devons rejoindre en attendant de rejoindre le monde. » « Difficiles amours », Europe, n°96, décembre 1930, p. 591. FAIM

« Un homme qui a faim n’est pas libre. » Ce que je crois, op. cit., p. 155. FIDELITÉ

« Puisqu’il s’agit de “ce que je crois”, j’ai cru, je crois à la fidélité. C’est sans doute ma foi la plus profonde. J’y ai cru, j’y crois comme à mon premier devoir, et s’il est en moi quelque fanatisme, il est là. On entend bien de quelle fidélité je parle. C’est de la fidélité aux plus pauvres, et aux plus dénués, où qu’ils soient. » Ce que je crois, op. cit., p. 86.

« Il n’y a pas de limite à la fidélité ; ainsi se sent-on nécessairement, à tout retour sur soi-même, toujours infidèle. Si j’étais tout à fait fidèle, je brûlerais tous ces livres, ces tableaux, ces tapis. Je quitterais cette chambre. À tel moment je me crois prêt à le faire. Je me mens à moi-même. » Carnets du vieil écrivain, op. cit., p. 53. FRANCE

« Les peuples, comme les hommes, se mesurent à leurs rêves. La France n’est devenue la France que grâce à un certain pouvoir qu’elle eut quelquefois de rêver non pour elle seulement, mais pour tous les hommes […] ». La France dans le Monde, Éditions de la Liberté, 1946, repris in Aventures de l’Esprit, op. cit., p. 22.

GENTILLESSE

« Il y avait au monde de la gentillesse, – c’était une grande révélation, – une tendresse dont, bien sûr, je ne serais jamais capable, 47


parce qu’il ne suffit pas de le vouloir. » Changer la vie, op. cit., p. 233. GRÈVE

« Les grèves ont changé de caractère. Elles étaient jadis de difficiles et rudes combats pour l’honneur et la dignité de la vie autant que pour le pain. Il s’agit seulement désormais de parvenir à mettre un peu plus de beurre sur le pain. Tant mieux ! Cette transformation de la condition ouvrière a été la plus vraie joie de ma vie. Mais la bataille même fut peut-être plus belle que la victoire. Tout devient affaires. Les secrétaires des syndicats sont des sortes de fonctionnaires, des P.-D.G., aussi habiles, aussi rusés que ceux des sociétés anonymes capitalistes […] Je ne suis pas sûr qu’on y ait tout gagné. L’honneur n’est guère à la mode. » Dernières lumières, derniers plaisirs, op. cit., p. 14. GUERRE

« La guerre est une affaire ainsi réglée par ceux qui ne la font pas que ceux qui la font n’aient plus le choix qu’entre tuer ou mourir. C’est ainsi qu’elle dure et que se gagnent les batailles. » La Mort des autres, Grasset, 1968, p. 83.

« Je connais maintenant la définition de la guerre : la guerre, c’est la mort des autres. On ne la laisse durer que parce que ce sont les autres qui la font et qui en meurent » . HOMMES BIEN NÉS

« Dans toute les conditions, les plus humbles comme les plus hautes, une sorte de certitude préalable avec laquelle, semble-t-il, ils sont nés, rend certains hommes inaccessibles. Rien ni personne jamais ne les tient. Leur grande affaire est de n’être jamais accablés, écrasés par ce qui accable et écrase tous les autres, l’abondance ou l’absence de biens. C’est de sauvegarder autour d’eux l’air pour respirer, l’espace où l’esprit vit à l’aise, où le cœur se gonfle, la marge de la liberté. Ce sont eux vraiment les hommes bien nés. » Changer 48


la vie, op. cit., pp. 60-61.

HOMME D’AUTREFOIS

« Un homme d’autrefois qui ne savait pas lire se sauvait par la méfiance. […] Il pensait seul, ce qui est l’unique manière de penser. Un homme d’aujourd’hui qui a appris à lire, écrire et compter, n’est par rien protégé contre sa vanité. » Journal des années noires, op. cit., p. 77. HOMME DE SÉRIE

« Pauvres et riches sont les mêmes hommes de série, “n’importe qui”, et se valent devant les vraies valeurs. Nous sommes ce que le temps nous fait, et “n’importe qui” parfois ne se soucie guère de l’authenticité, de la vérité et de la justice. » Dernières lumières, derniers plaisirs, op. cit., p. 14. HOMME IMPOSSIBLE

« Je suis de ces hommes qu’en matière de gouvernement on appelle des hommes impossibles. Un trop honnête homme est presque toujours un homme impossible. » Caliban parle, op. cit., p. 28. HOMME MÉDIOCRE

« Homme médiocre, lié par ma chair et mon esprit à des hommes aussi médiocres que moi-même, je sais que tout ce que nous avons à vaincre est cette médiocrité. Impossible de le faire si nous ne restons conscients d’elle. La solution sera médiocre, je le sais. Mais l’accepter est peut-être le plus grand courage. » Carnets du vieil écrivain, op. cit., pp. 163-164.

HOMMES SANS HISTOIRE

« J’ai souvent pensé que la plus grande et la plus émouvante Histoire serait l’histoire des hommes sans histoire, des hommes sans papiers, mais elle est impossible à écrire. » Changer la vie, op. cit., p. 165. 49


HOMMES SIMPLES

« Mon propre chagrin, c’est de devoir finir ma vie loin des hommes simples que j’ai aimés, à écrire et à parler une langue qu’ils ne peuvent même pas entendre, toute abstraite et blanche, et où ne se reconnaît plus le battement de leur sang. » La Foi difficile, op. cit., p. 241. HOMME VRAI

« Je crois, mais ce n’est que croyance, que ce qui définit un homme vrai n’est pas son appartenance à une classe, à un milieu, c’est une impatience profonde de sa condition, un espoir de devenir un jour ce qu’au fond de lui il pense qu’il mérite d’être. » Carnets du vieil écrivain, op. cit., pp. 11-12. HONNEUR

« La conscience de notre servitude est tout ce qui nous reste de l’honneur. » Journal des années noires, op. cit., p. 42.

HUMANITÉ

« [...] rien n’est plus beau au monde que ce travail de soi sur soi. C’est le travail propre de l’humanité, et d’elle seule.[...] Il faut mener un homme, tout homme, jusqu’à lui-même et lui apprendre à se construire. » Ce que je crois, op. cit., pp. 118-120.

IDÉE

« Je ne cesserai pas de croire que les idées ne sont pas faites seulement pour être pensées, mais encore pour être vécues. » Journal d’un homme de 40 ans, op. cit., p. 172.

IMAGINATION

« L’imagination, seule, ouvre les portes de la prison, et c’est elle qui fait les rois de la vie. » Dernières lumières, derniers plaisirs, op. cit., pp. 15-16. 50


INSTRUCTION

« Le but de l’instruction n’est pas de faire admirer aux hommes une législation toute faite, mais de les rendre capables de l’apprécier et de la corriger. Il ne s’agit pas de soumettre chaque génération aux opinions comme à la volonté de celle qui la précède, mais de les éclairer de plus en plus, afin que chacun devienne de plus en plus digne de se gouverner par sa propre raison. » Conversion à l’humain, Grasset, 1931, pp. 163-164.

JEUNESSE

« Ma jeunesse a été comme un ruisseau de montagne qui se précipite, court et tombe, emporté par son propre bruit. » Journal d’un homme de 40 ans, op. cit., p. 106.

« Une fois déjà, j’ai évoqué rapidement ces jours de ma jeunesse. Si j’y reviens, c’est que j’ai enfin compris que tout ce qu’il y eut de force et de netteté dans ma vie tient à ces jours-là. » Changer la vie, op. cit., p. 15.

« Si je suis, dans mes livres, retourné si souvent à ma jeunesse, que le lecteur me pardonne. […] Quand je parviens à évoquer une seule minute de ma jeunesse comme elle fut vraiment, dans sa tension et son combat, tout retrouve pour moi un ordre, un sens. Je crois savoir pourquoi je vis. » Carnets du vieil écrivain, op. cit., pp. 42-43.

JEUNESSE MORTE

« Parmi les morts on ne distingue ni vainqueurs, ni vaincus. Tous les morts sont des morts. Un seul fait domine tous les autres ; la vérité, c’est l’immense cadavre de la jeunesse étendue en travers des plaines de l’Europe. » La Jeunesse morte, op. cit., p. 248.

LECTEUR

« Il se peut, après tout, que mes livres rencontrent quelquefois un lecteur qui les aime. Je sais bien ce que serait cet homme-là : 51


quelqu’un qui, comme moi-même, ne serait pas sûr d’être toujours intelligent, qui quelquefois se serait senti aussi dénué que moi-même, soit que les fées l’aient mal servi à sa naissance, soit que la confusion du temps ait désespéré sa bonne volonté, mais quelqu’un qui, en dépit de tous ses manques et de toutes ses inaptitudes, tiendrait bon et resterait prêt à l’allégresse. » Carnets du vieil écrivain, op. cit., p. 44. LIBERTÉ

« Il est tel moment où toute notre liberté se réduit à la conscience de notre servitude ; elle est comme un grand souvenir qui continuerait de nous orienter, et nous ne cessons pas de savoir de quel côté le jour se lèvera. » Journal des années noires, op. cit., p. 88. LUMIÈRE

« On n’a jamais fini de regarder dans la lumière. » Ce que je crois, op. cit., p. 55. MAÎTRE

« On n’a pas d’autre maître que soi-même ; il faut que ce maître soit dur. » À propos de Jean- Jacques Rousseau.

MÉMOIRE

« Chacun de nous se promène avec bienveillance dans cette galerie de portraits de lui-même qu’est sa mémoire. » Changer la vie, op. cit., p. 12.

« On m’a souvent demandé pourquoi je n’avais pas écrit une suite à Changer la vie, comme si ces souvenirs d’enfance et de jeunesse commençaient de véritables Mémoires. Mais je n’ai jamais pensé que ma vie fût digne de mémoire et méritât un récit continu. » Carnets du vieil écrivain, op. cit., p. 7.

MOI (LE)

« Le moi que l’on raconte dans un journal n’est le plus souvent 52


qu’un moi lâché, anecdotique et hasardeux. Le seul moi qui vaille se construit et se veut. » Journal des années noires, op. cit., p. 142. MORTS

« […] Ceux que nous avons aimés et que nous ne pouvons plus voir, leurs ombres remplissent tout notre esprit. » Journal d’un homme de 40 ans, op. cit., p. 26.

« [...] être fidèle aux morts, c’est être fidèle à leurs rêves et à leurs espoirs et tâcher de les accomplir. » La Mort des autres, op. cit., p. 35. MOTS SIMPLES

« Les mots les plus simples, ceux à quoi tient le destin de tous les hommes, le pain, le travail, l’argent, l’amour, l’amitié, la maladie, la mort n’avaient pas en nous deux le même sens, ne créaient pas la même tension, n’évoquaient pas les mêmes problèmes. Chacun a son dictionnaire. » Changer la vie, op. cit., p. 244. PAUVRE HOMME

« Pourtant l’âme d’un pauvre homme, comme celle du plus grand artiste, peut contenir tout l’infini. » Journal d’un homme de 40 ans, op. cit., p. 57.

PÈRE (MON)

« Ce qui lui importait était ce qui se passait en lui, un événement d’une admirable intensité, toujours repris, toujours recommencé, une certaine idée de la vie humaine qu’il avait, à laquelle il ne pensait pas même devoir être fidèle, mais qui le menait toujours, qui était devenue plus lui que lui-même. » Changer la vie, op. cit., p. 65.

PERSONNAGE IDÉAL

« Chacun, en fin de compte, ne vaut profondément que le 53


personnage idéal qu’il a rêvé d’être. » Carnets du vieil écrivain, op. cit., p. 188. PETITE PATRIE

« Cette première gorgée d’un certain air, dans un certain coin du monde, fonde pour toujours la liaison de chacun de nous avec sa petite patrie. » « Le vieux pays », Le Figaro, 21 août 1964. PHILOSOPHIE

« Chacun a la sienne, et il n’est pas sûr que les plus savantes et les mieux liées soient les plus belles.[...] Les philosophies ne sont jamais plus belles que quand elles sont encore poésie, découverte et conquête du monde. » Changer la vie, op. cit., pp. 47-48. PROFESSEUR

« Je définirais un professeur un homme qui pense mieux devant les autres, avec les autres et pour les autres, que seul et pour lui seul. » Ce que je crois, op. cit., p. 118. REGARD DES AUTRES

« Une nation pas plus qu’un individu ne peut se passer du regard des autres, de cette flamme fraternelle, de cet encouragement à vivre qui y étincelle quelquefois. » La France dans le Monde, Éditions de la Liberté, 1946, repris in Aventures de l’Esprit, op. cit., p. 10. RESPONSABILITÉ

« Nous savons que de nos plus grands malheurs ou de nos plus grands bonheurs, nous serons décidément les premiers responsables. » Carnets du vieil écrivain, op. cit., p. 45.

RÊVES

« Nous ne faisons pas la part assez grande à ce que furent nos rêves. Ce sont eux, cependant, bien plus que nos actes, qui nous 54


accordent avec le temps et le monde. » changer la vie, op. cit., p. 18. RÉVOLTE AU CŒUR (LA)

« [mais] les années m’ont appris que c’était un bonheur prodigieux de naître la révolte au cœur […]. » La Foi difficile, op. cit., p. 232. RÉVOLUTION

« La vraie révolution qu’un homme puisse faire, c’est une révolution en lui-même, sur lui-même, c’est un dépassement de luimême, que seule la culture permet. » Extrait de l’émission Aujourd’hui madame, décembre 1977. ROI DU MONDE

« Le monde m’appartenait, un vrai monde avec de vrais fruits, de vraies fleurs, des collines, des bois, des eaux vives, un soleil et le soir, des millions d’étoiles. » Journal d’un homme de 40 ans, op. cit., p. 22. ROMAN

« Je n’écrirai donc jamais un roman. Il y a trop de raisons à cela. Je ne crois pas assez à l’existence du monde extérieur. Je suis trop ignorant des êtres. » Carnets du vieil écrivain, op. cit., p. 23.

SAGESSE

« On ne juge jamais mieux qu’à vingt ans l’univers : on l’aime tel qu’il devrait être. Toute la sagesse après est à maintenir vivant en soi un tel amour. » Journal d’un homme de 40 ans, op. cit., p. 252.

« Je désespère de l’unité de ma pensée et mon manteau de sage ne sera jamais qu’un manteau troué. » Ce que je crois, op. cit., p. 82.

SAVOIR

« La vieille formule de Bacon, “savoir c’est pouvoir” a 55


commandé la science moderne, mais il y a un grand péril à pouvoir plus qu’on ne sait. » Carnets du vieil écrivain, op. cit., p. 81.

SERVITUDE

« Il peut y avoir pire encore que la guerre, et c’est la servitude. » La Mort des autres, op. cit., pp. 170-171. SILENCE

« Je vais m’enfoncer dans le silence. Il faut que je taise tout ce que je pense. » Journal des années noires, op. cit., p. 15. SINCÉRITÉ

« J’appelle sincérité la fidélité à soi-même d’un homme qui, s’étant enfin reconnu et, à tort ou à raison, ayant construit son âme sur une certaine règle, s’y tient comme à une sorte d’honneur. » Ce que je crois, op. cit., p. 125.

« Mais je crois avoir vérifié que la sincérité n’est jamais qu’un merveilleux effort dont on n’est jamais sûr qu’il aboutisse : on se ment toujours parce que, pour continuer à durer et garder quelque volonté de vivre, pour ne pas tomber à un certain dégoût de soi, il n’est pas possible de se dire tout à soi-même. Il faut quelquefois se mentir. » Carnets du vieil écrivain, op. cit., p. 169.

SOUVENIR

« Que ne peut la lumière d’un souvenir ? » Carnets du vieil écrivain, op. cit., p. 43.

TEMPS DE VIVRE

« C’est une incroyable chance d’avoir quelquefois le temps de vivre, le temps de la conscience, fût-ce la conscience de tout son malheur, de pouvoir s’arrêter quelquefois, reprendre souffle et lever la tête pour contempler l’étonnant paysage autour de soi, y reconnaître sa place et se perdre en lui. » Changer la vie, op. cit., p. 80. 56


TRAHISON

« La vraie trahison est de suivre le monde comme il va et d’employer l’esprit à le justifier. » Caliban parle, op. cit., p. 115. TRAVAIL UTILE

« Le travail utile, le seul qui change le monde et la vie, est celui de quelques vrais maîtres qui ont le respect des esprits, qui ne prêchent pas, ne ronronnent pas, mais simplement cherchent et parlent. Et alors il n’est guère de plus grand spectacle. » La France et les Noirs, Gallimard, 1954, p. 15.

VÉRITÉ

« Je voudrais servir la vérité, non ma vérité. » Changer la vie, Grasset, op. cit., p. 18.

« Un esprit d’homme veut être respecté : il n’est pas de plus grand crime que de lui rendre la vérité suspecte. Je crois toujours naïvement qu’elle est comme l’eau-mère où l’esprit se forme et grandit comme un cristal. » Changer la vie, op. cit., p. 215.

« Il ne s’écrit rien de valable que par l’angoisse de la vérité. » Carnets du vieil écrivain, op. cit., p. 30.

« C’est rêver misérablement de ne rêver que par rapport à soi. La vérité n’est pas une “ belle âme ” et toutes les vaniteuses songeries de la paresse ne nous approcheront jamais d’elle. Elle n’est pas en nous, mais hors de nous, et le premier point est de sortir de soi, d’aller courageusement à sa rencontre et d’oser la regarder. » Carnets du vieil écrivain, op. cit., p. 48. VIE DES AUTRES

« Il n’est pas si simple d’entrer dans l’âme et dans la vie des autres. Ce n’est pas une science qui se vend ou s’achète, comme le latin ou le grec ou les mathématiques. » Changer la vie, op. cit., p. 244. 57


VIEUX PAYS

« Le vieux pays, c’est pour chacun celui où il a appris à vivre et sans doute l’aime-t-on d’autant plus que l’apprentissage fut plus difficile. » Carnets du vieil écrivain, op. cit., p. 62. VIOLENCE

« […] Et je n’oublie pas cette promesse que je me suis faite à moi-même, de ne jamais servir la violence. » La Part de la France, Éditions du Mt Blanc, 1949, p. 21. « Aucune violence jamais n’a ajouté à la grandeur des hommes. » Ce que je crois, op. cit., p.70.

VISAGE

« Et il y a un mot de Vinci : “ Passé quarante ans, un homme est responsable de son visage. ” Ce n’est pas gai. » Changer la vie, op. cit., p. 14.

« Lorsque je me suis pris à considérer les visages de ceux que j’aime, les rides pathétiques qu’y a imprimées une vieille peur, je n’ai pensé qu’à les effacer. Ce sont les conditions de la vie qui font la vie. » Carnets du vieil écrivain, op. cit., p. 49.

« [...] il faut avoir beaucoup vécu et avoir vu beaucoup mourir pour savoir qu’un seul visage humain peut être le miroir et le résumé de la création. » Changer la vie, op. cit., p. 246.

VOLONTÉ

« Les hommes peuvent n’être pas ce qu’ils sont, ce que la nécessité les a faits, ils peuvent être ce qu’ils font, ce qu’ils veulent être. » Jean-Jacques, 1758-1778, Grandeur et misère d’un esprit, Gallimard, 1952, p. 341.

VRAIE LECTURE (LA)

« La vraie lecture commence quand on ne lit plus seulement 58


pour se distraire et se fuir, mais pour se trouver. » Carnets du vieil écrivain, op. cit., p. 152. VRAIE VIE (LA)

« Nous rêvons une vie, nous en vivons une autre, mais celle que nous rêvons est la vraie. » La Foi difficile, op. cit., p. 10.

« “ Gagner sa vie ”, car il faut d’abord la gagner “ pour être un homme ”, ainsi que disait Rousseau. Mais beaucoup ne la gagnent pas ou la gagnent mal. Pour quelques-uns, elle est gagnée d’avance mais il s’en faut que cela arrange tout. [...] Mais, la vie gagnée, il faudrait la vivre. C’est même uniquement pour cela qu’on devrait la gagner. Mais le plus grand nombre ne le savent pas ou n’en ont plus le temps. Leur travail est toute leur vie. Ils s’ennuient dès qu’ils ne travaillent plus. C’est un grand art de ne rien faire. Ils ignorent le divin loisir, riches ou pauvres tâcherons. Où donc est la vraie vie ? » Ce que je crois, op. cit., p. 56.

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La « petite dame » de Vendredi :

Andrée Viollis et le reportage (du) collectif Kathryne Adair Corbin*

Andrée Viollis a 64 ans lorsqu’elle accepte l’invitation que lui lancent André Chamson et Jean Guéhenno de faire partie de l’« incroyable Trinité » que deviendra la direction de Vendredi (19351938)1, hebdomadaire auquel elle offre une « plume alerte », « une fantaisie de bon aloi et un charme sans mièvrerie2 ». Malgré le décalage générationnel qui existe entre elle et ses compagnons, ses qualités, son style et ses vingt ans d’expérience comme grand reporter au sein du Petit Parisien font d’elle une excellente candidate à la codirection d’un hebdomadaire proche du Front populaire.

Ses grands reportages pour Le Petit Parisien ont en effet envoyé la journaliste enquêter en Irlande pendant la guerre civile, en Afghanistan lors d’un coup d’État, en Inde et en Indochine au plus fort des crises coloniales. Quand elle va à la rencontre des peuples opprimés par un gouvernement dictatorial, Viollis ne se contente pas de visiter le pays et de rester à la surface des événements. Malgré les avertissements de son rédacteur, Élie-Joseph Bois, elle cache des messages de Républicains irlandais dans les semelles de ses souliers et quitte la délégation ministérielle en Indochine pour aller interviewer des nationalistes annamites sur leur terrain. La grande reporter préfère l’expérience du terrain car elle recherche le témoignage direct sur les événements comme la transmission des émotions qu’ils suscitent ; il lui faut plonger « le lecteur directement dans le vif du sujet3». Comme l’écrit son ami Roger Martin du Gard * Doctorante, University of California, Santa Barbara. Nous remercions le ministère des Affaires étrangères pour la Bourse Chateaubriand, qui nous a permis de mener à bien nos recherches sur Andrée Viollis. Cahier Guéhenno n°3, octobre 2012

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à propos de ses reportages dénonciateurs sur l’Indochine, « Cela passe l’entendement. Elle a vu4».

À l’époque du Front populaire, l’image publique d’Andrée Viollis est celle d’une sympathisante communiste. Elle s’attache par exemple à défendre les militants communistes persécutés dans son grand reportage Indochine S.O.S., publié en volume, non sans scandale, à l’automne 1935. De sa plume dénonçant les grandes puissances et demandant justice pour les peuples opprimés, Viollis soutient « l’entreprise collective » de Vendredi et apporte au journal la voix du troisième grand parti du Front populaire, complétant ainsi le socio-humanisme jaurésien de Guéhenno et le radicalisme de Chamson5. Toutefois, en se rapprochant davantage du parti communiste, elle adoptera une vision politique considérée par certains comme extrémiste, ce qui provoquera finalement sa rupture publique avec Guéhenno.

Dans les années 1930, le choix que fit Viollis de se joindre à Chamson et à Guéhenno à la tête de Vendredi représentait pour elle une façon d’étendre sa pratique d’un reportage engagé pour le peuple, pratique qu’elle ne pouvait plus poursuivre avec la liberté à laquelle elle aspirait au Petit Parisien, la ligne politique du journal s’étant en effet sensiblement infléchie à droite depuis la Grande Guerre6. Plus libre dans sa façon de pratiquer son métier, Viollis se réjouit de faire partie de la rédaction de Vendredi qui ne croit qu’à « la preuve par les actes » et pour qui « la nation et la société ne doivent pas être des monstres froids, dévorateurs de leurs plus faibles enfants, mais le soutien fraternel des hommes qui accomplissent leur tâche et qui ont droit au bonheur de la vie », comme le précise magnifiquement Chamson dans le numéro inaugural du journal7. Avec un style que Myriam Boucharenc qualifie d’« implicite et diégétique8 », Viollis raconte les événements et les personnages comme dans un roman, et poursuit par là-même même sa mission de défenseur et de représentant du peuple. Ses grands reportages apportent ainsi « la 61


preuve » de ses engagements, comme en témoignent notamment les enquêtes effectuées sur le terrain à Madrid et à Prague pour les lecteurs de Vendredi.

Le porte-voix du Front populaire que fut Vendredi permit notamment à Viollis de se libérer des contraintes éditoriales et idéologiques auxquelles elle devait se soumettre auparavant, et de forger une voix collective pluraliste, qui privilégie avant tout l’intérêt du peuple. Face à l’avènement de dictatures fondées sur l’exclusion et l’oppression, c’est d’abord au peuple qu’elle s’adresse, par les faits et par l’émotion. Les débuts d’une nouvelle pratique du journalisme

Ayant commencé sa longue carrière journalistique à La Fronde (1897-1903), quotidien dirigé par Marguerite Durand, Andrée Téry (la future Andrée Viollis) y publie des articles qui apparaissent le plus souvent après la chronique de la grande journaliste de terrain et disciple de Jules Vallès, Séverine. Doublement formatrices pour la future grande reporter, ces années auprès de ses consœurs frondeuses lui apprennent à combattre les inégalités et à débattre des questions d’actualité en prenant fait et cause pour les victimes contre les oppresseurs et pour la défense des droits civils et politiques des femmes. La Fronde offre à celles-ci un véhicule d’expression dans le cadre d’une presse d’opinion et d’information qui leur était alors quasiment fermée, ce qui leur ouvre une multitude de perspectives. La journaliste Simone Téry, fille et collègue de Viollis, analyse ainsi l’apport des femmes comme voix actives dans la presse, apport qu’elle lie aux clichés sur la sensibilité féminine, mais qui témoigne quand même de leur façon de voir un monde qui leur fut longtemps fermé : « [l]es femmes, comme on dit, sont des enfants : elles gardent la vivacité et la fraîcheur d’impression des premières années, elles sont promptes à l’enthousiasme, à la douleur, à la colère, et le monde leur demeure le plus prodigieux spectacle.9» 62


Cet usage de la perception et de qualités féminines débouche sur un journalisme qui fait la part belle aux émotions et à l’empathie. Viollis pénètre à la Salpêtrière en juillet 1901 pour enquêter sur la laïcisation de l’hôpital public et l’application des réformes récentes. Déguisée en infirmière postulante, elle inaugure une nouvelle pratique journalistique que Marie-Ève Thérenty qualifie de « journalisme d’identification10 ». La journaliste prend la place de la victime pour mieux témoigner, comme elle l’explique dans son reportage : « Sans doute j’aurais pu m’en tenir aux interviews ou à la compilation de divers ouvrages qui traitent du personnel hospitalier […] Mais il m’a paru que le meilleur moyen de me “documenter” sur la situation matérielle et morale des infirmières, c’était de les voir à l’œuvre et de suivre leurs vies.11 »

Plutôt que de se poser en simple observatrice, la femme reporter se lie aux autres, se fond dans leur vie. Elle s’identifie ainsi pleinement à son sujet, se rapprochant de ces travailleuses et victimes pour partager leur détresse selon une perspective partagée de l’intérieur. Les interviews, dont la pratique remonte aux années 1880, ne suffisent plus à qui souhaite connaître une situation sociale, ses acteurs et actrices. Enfin, la reporter explique que la documentation savante ne dit rien des affects, de la vie morale, des véritables effets psychologiques d’une situation de crise ou d’exploitation sur un lieu de travail féminin, encore peu connu à l’époque.

Dans une deuxième enquête, Viollis se fait passer pour une délinquante sortant de la prison de Saint-Lazare et loge dans un asile pour les femmes libérées de prison. « Je cherche à les faire causer », écrit-elle à propos de ses nouvelles camarades, s’intégrant dans le milieu afin de recueillir leurs propos. Tâche vaine, comme le précise la journaliste : « Peine inutile. Elles n’ont rien à dire ou elles ne 63


veulent rien dire.12 » Toutefois, même si la reporter ne reste pas plus de 24 heures à la « Société de patronage » et n’arrive pas à faire de véritables entretiens, son corps intègre beaucoup de caractéristiques de son environnement physique et social. Franchir la barrière qui la sépare de ses sujets lui offre une proximité avec ces femmes souffrantes, exploitées : elle avale la même soupe aqueuse et endure les mêmes tâches pénibles. Finalement, la journaliste « invisible » construit une nouvelle perspective qui fait d’elle une représentante d’un groupe social et lie son « moi » de reporter à celui de ces femmes souffrantes. « L’expérience même du corps jamais touché par une pareille vision impressionne littéralement la feuille de journal », souligne Marie-Ève Thérenty, à propos de cette nouvelle immersion dans un milieu et du témoignage que rapportent ensuite ces nouveaux types de reporters. Les lecteurs et lectrices découvrent ainsi un corps et un sujet énonciateur qui cherche à faire « la preuve » par un engagement de tous les sens et de toutes les facultés : « le “je” du reportage est corporéité, corps exposé, exhibé, en danger, corps malade, corps sentant, écoutant, reniflant.13» Ces premiers reportages d’identification révèlent chez Andrée Viollis, avant même ses grands reportages, sa sensibilité face aux injustices, comme ses premiers pas dans un journalisme centré sur la figure de la « reporteresse » dénonciatrice.

Le reportage en acte : l’Orient

C’est durant les années 1929-1934 que la reporter « gagne ses éperons » : elle mène ses enquêtes à l’étranger, parcourant notamment plusieurs pays d’Orient, et passe plus de temps à l’étranger qu’en France. Les rencontres qu’elle fait en Russie, en Chine, au Japon, en Indochine, en Afghanistan et en Inde lui fournissent d’importants souvenirs. Elle y prend la mesure des « chocs des nationalismes », ce qui donne à ses reportages un style didactique et littéraire, comme l’écrit Anne Renoult dans sa biographie de Viollis14. Pour la plupart, les volumes tirés de ses 64


reportages suivent, sur les plans du format et du style, une écriture linéaire divisée en chapitres dont les titres affichent la thématique principale, comme dans une encyclopédie ou un livre de référence : le système scolaire, les arts, l’état financier, l’amour, la nourriture, le régime politique, etc. Mais les aventures de la reporter-héroïne, qui se mêle aux peuples sur leur terrain et qui rapporte leurs sentiments dans une œuvre facilement accessible à tout citoyen-lecteur, témoignent de la démocratisation du reportage. L’approche journalistique de Viollis, qui consiste à se projeter entièrement dans un milieu donné, accentue davantage encore, chez la reporter, ce que Marie-Ève Thérenty décrit comme un « enfouissement quasi fusionnel avec la foule, le peuple15». Inversement, la journaliste projette dans ses rencontres l’image de la geste démocratique. En effet, les voyages de Viollis à l’étranger ravivent en elle un esprit patriotique fondé sur les valeurs universelles de la Révolution française, estimées autour du monde, comme elle l’explique dans un article intitulé « Les Salisseurs de nos gloires », où elle ironise sur les valeurs périmées de l’Ancien Régime, centrées sur la seule personne du roi, contrairement à « l’esprit de 89 », pétri de valeurs démocratiques : « Dans mes voyages, que ce fût à Prague, à Bombay, ou à Nankin, si un aimable autochtone s’avisait de célébrer la France en mon honneur, qu’évoquait-il ? Le siècle de Louis XIV, le faste de la Cour du grand Roi, la monarchie héréditaire ? Jamais, au grand jamais. Mais il exaltait – et parfois en quels termes émouvants ! – l’esprit de 89, le Serment du Jeu de Paume, la Déclaration des Droits de l’Homme, toutes les belles et généreuses conquêtes de la France révolutionnaire.16 »

Dans un esprit de solidarité du peuple français envers les peuples d’outre-mer, Viollis cherche à insuffler un esprit de justice et d’égalité dans la page de Vendredi consacrée à l’actualité dans les colonies. Dans un article de novembre 1935, elle met en question la 65


politique coloniale de la France et analyse « notre programme et notre but », afin de dénoncer les exploiteurs coloniaux et défendre leurs victimes, pour que « blancs et indigènes collaborent toujours plus étroitement à la même œuvre et dans le même esprit17». Même si la page consacrée à l’outre-mer ne dure pas longtemps, la reporter s’oriente de plus en plus vers un engagement à la fois personnel et collectif, dépassant le rôle d’ambassadrice ou d’héroïne qui agit pour la cause des autres.

Cette évolution se manifeste dans les grands reportages de Viollis. Tandis que le premier volume reprend son équipée solitaire de trois mois dans la Russie post-révolutionnaire (Seule en Russie, 1927), l’avant-dernier ouvrage examine un pays d’un point de vue collectif et s’intitule Notre Tunisie (1939). Cet ouvrage s’attache à une visée pluraliste des événements et à la « touchante communion » du pays face à l’agression du Duce. Alors qu’elle dit avoir parcouru « seule et librement », en reporter curieuse, ce nouveau « laboratoire » social et politique qu’était la Russie des années 192018, la posture qu’elle adopte pour son reportage sur la Tunisie chante les bienfaits d’« un esprit nouveau, un certain souffle d’humaine solidarité » dont elle espère « un effort vers une justice égale pour tous ceux que la France a pris en tutelle provisoire19». On ne saurait négliger l’importance de Notre Tunisie dans l’évolution du reportage de Viollis, car il s’agit du premier ensemble d’articles publiés en volume écrits, à l’origine, pour le quotidien dirigé par Louis Aragon et Jean-Richard Bloch, Ce Soir. Or, libre des contraintes imposées par Le Petit Parisien ou même Vendredi (en raison notamment du pluralisme politique de son triumvirat), Viollis multiplie les rencontres avec des dirigeants de la branche locale de la Confédération générale du travail (CGT). Elle laisse paraître bien plus qu’auparavant ses idées politiques afin de mieux mettre en valeur la solidarité entre travailleurs français et travailleurs tunisiens. Elle célèbre également le progrès accompli par les Français dans leur 66


« œuvre tunisienne » grâce à ce qu’elle considère comme un véritable partenariat.

La posture qu’adopte la reporter sur le milieu et les sujets de son enquête évolue ainsi avec les changements politiques et littéraires de son époque. Au lieu de montrer du doigt la « chose vue » à l’étranger selon la perspective d’une héroïne-reporter, Viollis s’inscrit directement dans la « mouvance idéologique des années trente », comme le souligne à juste titre Boucharenc20. Dans ses grands reportages, elle inclut les peuples rencontrés et le témoignage varié des autochtones dans un discours journalistique qui favorise l’engagement politique, ce qu’André Malraux considère comme une « nouvelle forme d’art [qui] implique une volonté », comme il l’écrit dans sa belle préface à Indochine S.O.S.21.   Le reportage en acte en Europe

« Semaine tragique, » nous annonce la reporter dans un article à la « une » de Vendredi en novembre 1937. « [E]n Espagne à Lérida, à Changhaï, en Syrie, en Palestine, à Saint-Domingue, partout des catastrophes, des ruines, des cadavres, du sang […]. Le monde est saturé d’horreur », précise-t-elle 22. Préoccupée par la montée des fascismes, et par toutes les formes violentes du mal, dont la guerre, Viollis n’en peint pas moins pour ses lecteurs français un triste tableau de la France : d’abord présentée comme un « pays aimable, d’une étonnante fertilité […] qui pourrait assurer le bien-être à chacun et à tous », elle a été aussi le lieu d’un crime dont « notre société est responsable et coupable », écrit la reporter, à savoir le suicide par pendaison d’un père de famille dans un petit village de la Dordogne. Pour la reporter, la mort de cet agriculteur qui se donne la mort après que sa femme a mis au monde des jumelles, constitue un fait divers insupportable. Une telle tragédie implique profondément la société française, en ce qu’elle a laissé de côté l’un des siens, sans aide et sans recours, alors que sa famille nombreuse en a le plus besoin. Viollis voit dans ce suicide l’échec du Front populaire, 67


gouvernement censé assurer à tous « pain, paix et liberté ». Elle espère alors que ses lecteurs s’élèveront tous pour défendre l’égalité entre citoyens et s’insurger contre de tels scandales.

Ce même esprit de solidarité occupe une place importante dans les grands reportages que Viollis rédige pour Vendredi dès le début de la guerre civile en Espagne. L’un de ses plus longs reportages, qui s’étend sur six colonnes le 2 avril 1937, présente un panorama de Madrid depuis l’hôtel le Palace, transformé en hôpital, jusqu’aux ruines où tient toujours commerce un savetier, « modeste héros du devoir ». Les scènes présentées dans ce reportage témoignent de l’héroïsme du peuple madrilène, qui, « stoïque […] ne se plaint pas car il a conscience de défendre la liberté du monde ». En outre, le terme de « héros » et ses dérivés apparaissent à plusieurs reprises dans ce reportage sympathisant. Viollis y admet que les scènes de la guerre d’Espagne évoquent pour elle des scènes qu’elle a vécues en tant qu’infirmière dans l’Argonne, lieu de son propre engagement dans la Grande Guerre. C’est justement pendant l’interview d’une infirmière espagnole que Viollis se montre la plus compatissante, surtout lorsqu’elle apprend l’histoire d’un soldat français qui, avant de mourir, a crié par trois fois, « Camarades, gardez-vous ! Un avion sur la gauche ! » Après cette évocation héroïque et émouvante, la reporter confirme sa position de sympathisante de la cause républicaine en précisant : « cela est beau, n’est-ce pas, ce cri aux camarades, avant la mort ? ».

Son insistance sur l’action collective du peuple français s’intensifie avec l’arrivée des troupes d’Hitler en Autriche en mars 1938. Sur place, dès qu’elle descend de l’avion et se retrouve sur le tarmac à Vienne, elle ressent un choc terrible à la vue de 200 avions marqués de la croix gammée, des troupes en uniformes feldgrau et d’une foule morne. « [J]amais, me semble-t-il, je n’ai ressenti autant d’indignation, de honte et de dégoût que pendant ces quelques jours mortels passés dans l’atmosphère empoisonnée de Vienne », écrit68


elle. Évoquant au début de son article son paisible aéroport de départ, Le Bourget, Viollis a la prémonition d’un avenir terrible pour la France, un avenir possible : « si nous aussi, un jour… », ajoute-telle23. Viollis tâche donc d’exposer la vision de Vienne transformée et telle qu’elle la ressent pour engager son lectorat à agir. Effectivement, le « je » du reportage fait passer ses sentiments et ses observations sous un « nous » universel, et, après juste un tiers de l’article, comme l’a noté Anne Renoult, « le témoin cède la parole à un narrateur omniscient » qui nous implique tous dans le témoignage de l’horreur24. Au lieu de rendre compte de la présence de son propre regard (le « je » lié à sa position de témoin oculaire), Viollis s’efface derrière les scènes de « cette belle capitale » qui a été « si rapidement, si méthodiquement pénétrée, occupée » par l’armée rapace. Par ailleurs, le manque d’indices et de qualificatifs dans la description et le style du reportage suggèrent l’idée que ce « film tourné en clair » peut arriver à n’importe quelle « belle capitale » ; faut-il voir dans son commentaire une prophétie du drame qui touchera la France deux années après ? Pire encore, indique la reporter, l’attitude des Viennois qui se laissent occuper et n’opposent aucune résistance à la puissance nazie semble être un avertissement aux lecteurs parisiens : elle dénonce alors « l’asservissement à plat ventre d’un peuple qui, n’ayant pas le temps de réfléchir ni d’aviser, se réfugiait dans le plus bas instinct de conservation ». Viollis voyaitelle déjà le danger imminent et était-elle convaincue de la nécessité d’agir face au risque de voir la France subir le même sort que l’Autriche ?

Effectivement, Viollis insiste sur le dégoût qu’elle ressent et la terreur éprouvée devant la tragédie en train de se dérouler devant ses yeux. Elle met en relief les sensations et les sentiments éprouvés pour réveiller ses concitoyens, surtout en privilégiant la réaction des « autres » Viennois, la « foule molle et lâche », ceux qui se cachent derrière des persiennes closes. Car c’est le peuple autrichien qui se 69


trouve au centre de son propos, peuple qui s’est laissé dominer par la pire des dictatures – celle de l’« amical » voisin. Enfin, se détournant du peuple dominé, elle lance un appel suppliant au peuple français, à ses lecteurs et concitoyens, afin de les engager à l’action contre une telle lâcheté : « Aucune leçon ne saura donc nous ouvrir les yeux ? » demande-t-elle, consciente de sa quasi impuissance.

Viollis, qui avait servi la France comme « dame-infirmière » pendant la Grande Guerre, et qui a commencé sa carrière de journaliste au Petit Parisien à la même époque, fait partie de la catégorie de reporters et d’intellectuels qui ont connu le Front et les tranchées. Ce double statut d’infirmière et de reporter pendant une période de combats, permit à Viollis de se déplacer des deux côtés de la ligne de genre pour servir de témoin direct de la guerre. La perspective qui résulte de cette double posture incorpore une poétique de l’émotion et un soutien presque maternel, une écriture « au féminin » acceptable selon les normes sociales de l’époque. À Nancy, par exemple, Viollis décrit sa vision de la France bombardée, meurtrie : « D’autres maisons, la coupole posée de travers sur la tête, ont je ne sais quel air ironique de danse macabre, et un kiosque de fer tordu en avant, ses jambes de fer écartées, semble rire lugubrement, les deux poings sur les hanches.25» Interprétant ainsi la scène de destruction, la journaliste en fait le symbole d’un peuple qui refuse de se courber ; elle cherche ainsi à rallier ses lecteurs par son reportage mettant en valeur la vérité du peuple.

Avec l’Anschluss (l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie en 1938), Viollis trouve une nouvelle occasion pour rassembler son lectorat. Elle n’est plus infirmière au Front comme elle l’était en 14-18, mais elle devient une sorte d’infirmière de l’information pour ses lecteurs ; en leur proposant un récit sur « Vienne sous la botte nazie », Viollis leur propose une médecine préventive. Comme l’explique Ruth Amossy, « pour se légitimer aux yeux d’un public soucieux de participer à l’effort de guerre, la narratrice va gommer 70


toute référence à sa vie privée et à sa personnalité singulière, et se concentrer sur ce qui la range dans la catégorie des soignantes26». Une fois la perspective du sujet gommée du récit, Viollis se tourne vers un « nous » inclusif et représentatif des gens du peuple, car elle s’est identifiée à leur sort sur le terrain. Le reportage met ainsi en œuvre une volonté d’engagement de chaque lecteur qui doit prendre en charge son appartenance à l’action d’un sujet collectif.

Pour Viollis, le rôle de la femme reporter n’est donc plus uniquement de soigner ou de faire réfléchir, mais d’encourager à l’action. Quarante années dans la presse quotidienne parisienne ont fait de Viollis un « étonnant appareil-enregistreur » de guerres, de famines, de tortures et d’inégalités27. Ses expériences l’ont aidée à forger un style qui mélange à la fois l’identification avec la victime et l’engagement du combattant, une posture appuyée sur les images de la France maternelle afin de réveiller la France révolutionnaire. Accusée d’avoir été une « bourreuse de crânes » durant la Première Guerre mondiale, Viollis ne craint plus ces reproches et s’exprime librement dans les pages de Vendredi ou de Ce Soir. Par conséquent, elle dénonce la non-intervention de la France en Espagne comme criminelle et critique le comportement du peuple et du gouvernement français au moment de l’Anschluss lorsqu’elle pose la question suivante : « [c]ette affreuse tragédie, n’en portons-nous pas, pour une bonne part, la responsabilité ?28 »  La rupture avec Guéhenno

Alors que la grande journaliste manifeste un tel esprit de solidarité et d’humanité, et un engagement marqué à gauche, comment expliquer l’adieu agressif qu’elle fait à Guéhenno, son ancien camarade du Front populaire, en 1950 ? Faut-il y voir le résultat d’un extrémisme aveuglant et de sa défense du parti communiste dans les années d’après-guerre et à la fin de sa vie ? L’adieu à son ancien collègue, qui put paraître surprenant, porte, entre autres, sur certaines décisions de la rédaction à l’époque de Vendredi 71


et une vision conflictuelle de l’URSS dans l’après-guerre. Tandis que Viollis pensait trouver un forum pour pratiquer un journalisme d’engagement à gauche en s’associant à la direction de Vendredi, Guéhenno aurait mis de côté ses articles (à elle) sur le 9ème Congrès d’Arles en décembre 1937, et aurait décidé de ne pas les publier dans les pages de l’hebdomadaire.

Sa « Lettre à Jean Guéhenno », parue dans Les Lettres françaises du 5 janvier 1950, montre plus encore son aveuglement communiste et illustre sa colère contre « les puissances d’argent qui font la misère et les guerres ». Dans une lettre ouverte, dont les destinataires indirects sont les camarades communistes, elle accuse Guéhenno de faire partie des exploiteurs et de trahir les valeurs de son père en écrivant désormais dans les pages du Figaro. Cette vision, nourrie par l’idéologie communiste, amène le destinataire à répondre, à juste titre, que « le parti communiste n’est pas le peuple ». Il ajoute avec dignité, « il n’appartient à personne de décider que soient rompus les engagements, les amitiés, les fidélités de [la] vie29».

Et pourtant, l’amitié qui lia Viollis à Guéhenno ne put résister aux divergences politiques européennes et mondiales d’après-guerre. Comme l’indique le titre de la réponse de Guéhenno, chacun pense trouver dans l’autre « l’imposture » politique qu’il dénonce. Les anciens amis sont donc divisés par le « ruisseau de sang » que fit couler la guerre froide des années 1950.

Enfin, c’est à l’âge de 80 ans que s’éteint Viollis, quelques mois après le débat public qui l’oppose à Guéhenno et son dernier acte « au service des causes justes », la signature de l’Appel de Stockholm, aux côtés de Fréderic Joliot-Curie et des camarades communistes du Mouvement Mondial des Partisans de la Paix. Dans la presse, on rend hommage à la « petite dame », à ce « nom-symbole30 ». Si le « défenseur passionné » que fut Viollis ne nous a pas laissé d’œuvre littéraire commémorée par l’Académie ou même par les lecteurs d’aujourd’hui, il nous reste la force d’une grande dame du 72


journalisme moderne pour qui la communion des hommes et des femmes fut, à n’en point douter, le vœu le plus cher. 1 Selon l’expression de Roger Martin du Gard, Journal II 1919-1936, Gallimard, 1936, p. 1153. Andrée Viollis, née en 1870 Françoise-Caroline Claudius Jacquet de La Verryère, meurt le 10 août 1950 à Paris. Elle épousa d’abord le journaliste Gustave Téry, puis le romancier Henri d’Ardenne de Tizac, auteur de romans sous le pseudonyme de Jean Viollis, dont elle adopta le pseudonyme. Nous ferons référence aux articles de la journaliste en utilisant le nom dont elle les signa : Andrée Téry, puis Andrée Viollis. 2 Lucie Mazauric et André Chamson, Vive le Front populaire ! (1934-1939), Plon, 1976, p. 94. 3 Myriam Boucharenc, L’Écrivain-reporter au cœur des années trente, Villeneuved’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2004, p. 124.

Roger Martin du Gard, Journal II, op. cit., p. 1046. À ce propos, je renvoie à Anne Renoult, Andrée Viollis, une femme journaliste, Angers, Presse de l’Université d’Angers, 2004, p. 142 ; à Jean-Kely Paulhan, « Jean Guéhenno et la “Grande Guerre” de Vendredi », Jean Guéhenno, guerres et paix, (dir.) Jeanyves Guérin, Jean-Kely Paulhan et Jean-Pierre Rioux, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2009, p. 40. 4 5

Claude Bellanger, Histoire générale de la presse française, tome 3, de 1871 à 1940, Presses universitaires de France, 1972, p. 514. 6

7 André Chamson, « Fondé sur l’initiative d’écrivains et de journalistes et dirigé par eux, Vendredi paraît », Vendredi, 8 novembre 1935. 8

Myriam Boucharenc, L’Écrivain-reporter, op. cit., p. 124.

Simone Téry, « Le rôle de la femme dans le journalisme », journal inconnu, 1929. Dossier Andrée Viollis, Bibliothèque Marguerite Durand. 9

10 Marie-Ève Thérenty, « de La Fronde à la guerre (1897-1918) », L’invention Du Reportage, (dir.) Guillaume Pinson et Marie-Ève Thérenty, numéro spécial, Autour de Vallès, 2010, p. 143-162. 11

Andrée Téry, « Un hôpital laïque », La Raison, 14 juillet 1901.

Andrée Téry, « En sortant de prison (impressions d’une libérée) », La Fronde, 17 octobre 1901. 12

Marie-Ève Thérenty, La Littérature au quotidien. Poétiques journalistiques au XIXe siècle, Seuil, 2007, p. 317. 13

73


14 15 16 17 18 19 20

Anne Renoult, Andrée Viollis, op. cit., p. 101.

Thérenty, La Littérature au quotidien, op. cit., p. 295.

Andrée Viollis, « Les Salisseurs de nos gloires », Vendredi, 29 mai 1936. Andrée Viollis, « Le problème colonial », Vendredi, 29 novembre 1935. Andrée Viollis, Seule en Russie, Gallimard, 1927, p. 9. Andrée Viollis, Notre Tunisie, Gallimard, 1939, p. 74.

Myriam Boucharenc, L’Écrivain-reporter, op. cit., p. 181.

André Malraux, préface à Indochine S.O.S., d’Andrée Viollis, Gallimard, 1935, p. viii. 21

22 23 24 25

Andrée Viollis, « Écrit sur le mur d’argent », Vendredi, 12 novembre 1937.

C’est en juin 1940 qu’Hitler atterrira au Bourget pour son unique visite à Paris. Anne Renoult, Andrée Viollis, op. cit., p. 156.

Andrée Viollis, « Dans Nancy bombardée », Le Petit Parisien, 29 octobre 1917.

Ruth Amossy, « La femme comme témoin de guerre : les récits des infirmières de 1914-1918 », Des Femmes écrivent la guerre, (dir.) Frédérique Chevillot et Anna Norris, Complicités, 2007, p. 20. 26

27 « Chez les femmes journalistes : une après-midi avec Andrée Viollis. » Minerva, 10 mars 1935.

28 Voir les articles de Vendredi : « Madrid encore », 2 avril 1937, « Vienne sous la botte nazie », 25 mars 1938. 29

Jean Guéhenno, « L’Imposture », Le Figaro, 18 janvier 1950.

Lucie Mazauric et André Chamson. Vive le Front populaire ! (1934-1939), Plon, 1976. p. 94. 30

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Guéhenno homophobe ?

(sur la biographie de Ramon Fernandez) Guy Sat*

Dominique Fernandez a publié en 2008 une biographie de son père, Ramon Fernandez (1894-1944)1. On sait que son itinéraire politique a conduit ce critique pénétrant de l’entre-deux-guerres, d’abord proche de la SFIO puis des communistes, à adhérer au PPF de Doriot en 1937, à se compromettre enfin sous l’Occupation et jusqu’en 1943, par ses contributions à la presse de la collaboration, des conférences et l’animation des Cercles populaires français.

L’ouvrage du fils force l’admiration. Il est remarquable de probité. L’auteur a tout lu de ce qu’a écrit Ramon Fernandez et scruté une énorme documentation pour éclairer la totalité de cette existence, qu’il s’agisse de sa vie privée ou de sa vie d’homme de lettres et d’homme engagé en politique. Il a instruit à charge et à décharge, sans écarter aucun texte paternel, sans éviter non plus de se poser les questions les plus dérangeantes sur cet itinéraire contrasté, à la recherche craintive, dans les écrits ou les actes, de la moindre trace d’antisémitisme ou de nazisme. Le résultat final est impressionnant, rien n’ayant apparemment été laissé au hasard. On se trouve là devant un monument de piété filiale, le geste infiniment émouvant qui conduit un homme à prendre par la main pour le retrouver, enfin, le père dont la vie l’a privé.

La recherche personnelle de l’auteur et son souci d’exactitude scrupuleuse nous font revisiter les débats et les problématiques de l’époque, car Ramon Fernandez a été un acteur important des milieux * Docteur ès lettres, a soutenu une thèse sur « Jean Guéhenno, une vision de l’histoire. 19191939 ».

Cahier Guéhenno n°3, octobre 2012

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littéraires de l’entre-deux-guerres, où il a connu Jean Guéhenno, lui aussi critique, intellectuel engagé et acteur presque incontournable des débats de toute une décennie. Les deux hommes ont d’ailleurs échangé quelques lettres. Si je n’ai pas la teneur des courriers que Jean Guéhenno a pu adresser à son brillant confrère, les lettres de Ramon Fernandez à Jean Guéhenno2, témoignent d’échanges strictement professionnels et respectueux. Ramon Fernandez, qui n’appréciait pas toujours son talent de conférencier3, y invite néanmoins Jean Guéhenno à participer à des débats (en Sorbonne, à Pontigny, à l’Union pour la vérité…). L’évolution politique de Ramon Fernandez dès 1937, puis son attitude pendant l’occupation allemande séparent les deux hommes.

En quête de témoignages sur la période la plus contestée de la vie de son père, Dominique Fernandez découvre tardivement le Journal des années noires et porte sur l’auteur de Caliban parle un jugement mélangé : « Parmi les témoignages les plus mesurés, les plus justes sur l’Occupation, sauf quand le parti pris l’emporte, il y a le Journal des années noires (1947) de Jean Guéhenno, homme d’esprit court, mais honnête.4» Le jugement négatif de Jean Guéhenno sur La NRF qui reparaît en décembre 40 sous la direction de Drieu La Rochelle5, exprime selon lui un « [p]oint de vue partisan, donc sans valeur6».

Le meilleur est à venir. Sachant « qu’il y eut, chez certains résistants et proches de la Résistance, quelque ignominie de pensée », Dominique Fernandez observe que « Guéhenno lui-même n’est pas au-dessus de tout soupçon. Aversion imbécile contre Gide, contre Cocteau, stupide homophobie générale. » Et de citer ces lignes du Journal des années noires du 18 juin 1941 : « Problème sociologique : Pourquoi tant de pédérastes parmi les collaborateurs ? C…, F…, M…, D… (qui, à ce qu’on dit, tâte de l’un et de l’autre). Attendent-ils de l’ordre nouveau la légitimation de leurs amours ? » Le biographe commente : « Que de sottise, que de 76


haine dans ces quelques lignes ! Aurait-il supporté, lui, d’entendre dire qu’il ‘‘tâtait’’ de sa femme ? Et il se gausse du français approximatif approuvé par Abel Bonnard ‘‘de l’Académie française’’, signataire du torchon antibritannique7, sans se douter qu’il emploie lui-même à contresens le mot ‘‘pédéraste’’. Le 7 août 1941 il [Jean Guéhenno] revient à sa marotte sexiste : ‘‘Pourquoi les pédérastes collaborent ? Leur joie est celle des pensionnaires d’un bordel de petite ville quand vient à passer un régiment’’. » Et sur le cou de Jean Guéhenno, coupable de se joindre « à la meute des aboyeurs qui conspuent l’homosexualité », la lame s’abat : « Sectarisme, ignorance, moralisme infect de petit prof de la Troisième République, qui rabaisse ce qu’il ne comprend pas.8 » Du choix des armes et des mots…

Je veux m’arrêter sur cette charge dont je m’explique mal la violence et qui me paraît manquer de justice. Et avant de demander à mon tour : pourquoi tant de haine et de mépris ? je voudrais essayer d’y voir plus clair.

Passons sur les accusations de sottise portées contre Guéhenno : elles sont classiques, dans le combat rhétorique, pour dévaloriser l’ennemi en diagnostiquant une fâcheuse déficience intellectuelle. Jean Guéhenno lui-même a abondamment usé de ce procédé, entre les deux guerres, pour vitupérer des adversaires (les bellicistes et la droite politique et littéraire) qui cumulaient, à ses yeux, la bêtise et le crime.

Mais revenons au détail des griefs. Et accordons, si l’on veut, que le choix du mot « pédéraste », étymologiquement impropre dans le texte, puisse surprendre sous la plume d’un professeur de lettres, qui fut, normalien, l’auteur d’un mémoire sur l’amitié dans Le Lysis de Platon ; il est d’ailleurs un analyste sensible et pudique de ce dialogue sur l’amour grec9. Mais le Journal des années noires ne s’adresse pas à un public d’hellénistes et son auteur aligne son 77


vocabulaire sur l’usage courant de l’époque, qui regroupe sous le même vocable brutal les différentes formes du nuancier homosexuel.

Certes, dans les différents exemples rapportés ici par Dominique Fernandez ou par moi-même, l’approche de Jean Guéhenno ne s’encombre pas de délicatesse. Mais l’époque était-elle à la délicatesse et aux ronds-de-jambe ? Cédant parfois au désir de châtier au détriment de la nécessité de témoigner, le polémiste tapi au fond de Jean Guéhenno autorise à plusieurs reprises l’invective agressive. Ainsi, le climat envenimé des années noires lui inspire ce commentaire caustique sur Montherlant qui, dans un texte paru dans La NRF, « […] joue cette fois au « chevalier », évoque ses ancêtres du XIIIème siècle, se monte la tête sur les Teutoniques (salut courtois au censeur allemand), le Temple (autre salut aux pédérastes) […]10 ». Au demeurant, la maladresse des formulations de notre écrivain ne désamorce pas cette question : que pouvaient bien attendre de « l’ordre nouveau » ceux qui se sont montrés complaisants avec l’occupant ? Enfin, porter le débat sur des questions de vocabulaire ou de convenances nous éloigne de ce qu’est au fond le Journal des années noires : un livre de colère et un miroir des laideurs d’une époque qui favorisait peu la magnanimité. Polémiste, Guéhenno l’a toujours été, et talentueux. Pourquoi ce fauve aurait-il rentré ses griffes précisément sous l’Occupation ? Ce n’est pas de lui, je pense, qu’il fallait attendre des commentaires sucrés sur des comportements à ses yeux peu « résistants », puisqu’il étendait sa détestation, par exemple, aux femmes qui se donnent à l’occupant : à la date du 21 mars 1941, il évoque des soldats allemands vus au restaurant : « ils étaient trois, gros, ventrus, déboutonnés, avachis, nostalgiques, aux mains de trois affreuses putains qui les caressaient, les bécotaient, les bichonnaient. Tout cela s’étirait, grognait ensemble de plaisir.11» Au vrai, le jugement de Jean Guéhenno, au fil du Journal des années noires, me paraît reposer sur la distribution symbolique du courage et de la vertu ou de la lâcheté et de l’abandon dans la 78


mentalité occidentale, où résiste ce qui est viril, tandis que ce qui est féminin fléchit. Héritage culturel. Autant reprocher à une culture sa dévolution de leurs valeurs au soleil et à la lune. L’ouverture même du Journal des années noires à la date du 17 juin 1940, est emblématique sur ce point, à la fois par le registre polémique et par le niveau de responsabilité de sa cible : « Voilà, c’est fini. Un vieil homme qui n’a plus même la voix d’un homme, mais parle comme une vieille femme, nous a signifié à midi trente que cette nuit il avait demandé la paix.12» Et inversement, le surlendemain : « Hier soir la voix du général de Gaulle à la radio de Londres. Quelle joie d’entendre enfin, dans cet ignoble désastre, une voix un peu fière.13»

Pour finir, dans telle page sévère sur des écrivains compromis, je soulignerai que c’est une mystique de la France qui exprime sa blessure, une mystique consubstantielle à la pensée de Jean Guéhenno, imprégnée de la philosophie des Lumières et héritée de Michelet, qui attribuait à la France une mission civilisatrice dans le monde. Dans cette vision, l’intellectuel porte de lourds devoirs, puisque son instrument est la langue française, véhicule de la raison et de l’émancipation des esprits. À ce titre, un intellectuel qui collabore avec les nazis ne trahit pas seulement son pays, il trahit aussi ses devoirs à l’égard de l’esprit : par son intelligence et sa plume, même utilisées prudemment, il cautionne une idéologie qui flatte l’irrationnel et met en œuvre l’inégalité et l’asservissement des individus.

« Aversion imbécile contre Gide, contre Cocteau, stupide homophobie générale »… Au sujet de Cocteau, je ne dispose pas d’éléments tangibles. En ce qui concerne Gide, sur qui Guéhenno a beaucoup écrit, on a souvent, il est vrai, pu éprouver un sentiment d’acharnement de sa part dans les controverses qui les ont opposés, où d’ailleurs s’imbriquent inextricablement l’incompatibilité d’humeur et le conflit idéologique. Paul Phocas avance, dans une belle étude, nourrie et argumentée, sur les relations entre les deux écrivains14, 79


qu’un « antagonisme d’ordre sexuel » expliquerait l’attitude de Jean Guéhenno, pour qui la différence sexuelle de Gide, constitutive de son culte de la différence en général, est l’expression d’un narcissisme, voire d’un exhibitionnisme, incompatibles avec l’homme de série cher à Guéhenno15. Ce n’est pas improbable. Jean Guéhenno luimême n’évite pas le sujet et assume publiquement cette hostilité : dans La Foi difficile, il revient sur « Monsieur Gide », à qui « tout était facile et sans risques, [qui] était, du fait même de son bonheur, de son talent, de sa fortune, irresponsable », alors que – dit Guéhenno – « je ne pouvais aimer que des hommes responsables, des hommes qui savaient devoir payer toujours les assiettes qu’ils cassaient. Lui ne payait jamais. Rien ne lui coûtait rien. Quand il publia Corydon, je méprisai cette mauvaise plaidoirie et ce faux courage. […] mais je pouvais voir qu’un pédéraste qui se vantait de l’être, s’il était un riche écrivain, augmentait seulement sa gloire par sa vantardise et s’approchait du prix Nobel.16» Ces lignes de 1957 nous laissent en effet un goût persistant d’injustice irraisonnée : rejeter le plaidoyer gidien, suspect d’inauthenticité parce qu’émanant d’un représentant d’une classe privilégiée et diminuer le courage de Gide au moment de publier Corydon sous prétexte que, du fait de sa condition sociale, il n’allait pas au combat pour ainsi dire « à mains nues », comme un Caliban, peut-être, y fût allé, nous paraît inapproprié ; Jean Guéhenno se montre là prisonnier de sa propre logique de classe.

Contre la cérémonie et la séduction : le refus de toute parade

Sous-jacent à cet argument social, l’argument du refus de la « cérémonie » est moins contestable et nous est plus familier ; il apparaît encore – mais là il ne s’agit plus seulement de Gide – dans Carnets du vieil écrivain, où Guéhenno s’en prend à la foire littéraire dans laquelle des écrivains de métier, imitant des écrivains d’occasion, « se font une marque et se distinguent […] L’un fait risette au public, l’autre l’injurie. Un mâle devient célèbre par son 80


amour des mâles, une femme par son amour des femmes. L’un par l’excellence de son ménage, l’autre par ses chicanes avec sa femme17». C’est la littérature de séduction qui attire ses sarcasmes. Si l’attitude de Guéhenno à l’égard de Gide reflète une animosité personnelle très ciblée qui peine à se dominer, je ne vois nulle « homophobie générale », encore moins d’homophobie viscérale et ordurière. Ajoutons, pour être complet, que Jean Guéhenno se rapprochera, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, de son ancien adversaire, lorsque le recueil Littérature engagée18, exhumant deux courriers de Gide des années trente, l’aura amené au regret du temps perdu et au sentiment d’avoir négligé un interlocuteur19.

Mais laissons « M. Gide ». Jean Guéhenno a écrit cent fois sur Walt Whitman20, dont il ne pouvait ignorer l’homosexualité, et n’a jamais tracé une ligne défavorable sur le poète américain, même lorsque son commentaire portait sur l’évocation des préférences de Whitman glorifiant l’amitié des « camarades ». Et lorsque, en septembre 1943, Abel Bonnard, ministre de l’Éducation nationale et homosexuel notoire, rétrograde Guéhenno, les lettres que l’écrivain adresse à ses amis (Paulhan, Mauriac, Chamson) 21 pour les informer, disent sa colère et son dépit, mais pas un seul mot déplacé sur l’orientation sexuelle de celui qui le frappe. Quitte, deux mois plus tard, abattu et accablé de travail, à s’emporter dans son Journal contre le ministre et sa coterie : « Abel et ses mignons ont réussi leur coup22 »… Héritage culturel ?

Mais ne refusons pas de voir qu’un conformisme daté, marqué par un rigorisme sexiste propre aux schémas moraux traditionnels, empêche notre écrivain d’entrer en empathie avec la sensibilité homosexuelle. Cela, il l’exprime – pour sortir du Journal des années noires – sans ambiguïté aucune en 1946, dans la recension du roman de Célia Bertin La parade des impies, dont l’héroïne est lesbienne. Il s’y accuse franchement de manquer d’indulgence pour les lesbiennes 81


et les pédérastes et ajoute : « Une naïveté sûrement incorrigible fait que, dans les choses de l’amour, j’aime mieux, quant à moi, que les hommes préfèrent les femmes et que les femmes préfèrent les hommes. Cette erreur sur le sexe, qui consiste à aimer plutôt le même que l’autre, m’a toujours paru la plus désespérée des sophistications. Faut-il chercher l’absolu dans ce qui est organiquement un éternel fiasco ? Ce qui est sans risque et sans effet ne me paraîtra jamais vrai selon l’idée que j’ai de la vérité.23» On ne saurait mieux avouer une difficulté à entrer dans le cœur et les raisons de telle orientation, difficulté nourrie de la conviction, héritée d’une culture d’époque non distanciée, que cette orientation est un choix délibéré et malsain.

Nous n’avons plus, en général, près de trois-quarts de siècle plus tard, d’opinions aussi arrêtées, de préventions aussi sourcilleuses. Mais est-il raisonnable d’attendre qu’un homme né au XIXème siècle dans un milieu prolétarien, s’il n’est pas lui-même concerné dans sa chair, ait sur l’homosexualité des vues proches de celles d’un militant homosexuel bourgeois de la deuxième moitié du XXème ? Un point de vue partisan

Pourquoi donc disqualifier le témoignage de Jean Guéhenno sur les années noires, après lui avoir accordé un brevet de crédibilité ? Depuis les analyses de Marc Angenot24, on est toujours inquiet de voir un écrivain en parquer un autre dans une réserve spécifique : ici, celle destinée aux gens honnêtes mais un peu bêtes (« Jean Guéhenno, bonne âme, plutôt que forte cervelle25»), homophobes virulents de surcroît. Je ne pense pas que cette justice expéditive – forcément injuste – doive servir à blanchir Ramon Fernandez au détriment de Jean Guéhenno, que l’assomption de l’un ait pour prix la déchéance de l’autre : nous savons bien qui a publié dans La NRF de Drieu et dans les organes doriotistes tels que L’Émancipation nationale et Le Cri du peuple. Par conséquent, l’accusation d’homophobie généralisée, à mes yeux exagérée, sinon infondée, et sans rapport direct avec l’évocation de Ramon Fernandez, me paraît ici relever 82


d’un esprit militant, non d’un esprit critique. J’oserai retourner la lame : « Point de vue partisan, donc sans valeur. » 1

Dominique Fernandez, Ramon, Grasset, 2008, 794 p.

8 lettres, entre le 22 décembre 1927 et le 25 avril 1934, accessibles à la BnF, Département des manuscrits, fonds Guéhenno, NAF 28297.

2

3 4

Ramon, op. cit., p. 284. Ramon, op. cit., p. 52.

5 Jean Guéhenno, Journal des années noires (1940-1944), 12 décembre 1940, p. 77 dans l’édition « Folio » de 2002, avec un avant-propos inédit de Jean-Kely Paulhan, que j’utiliserai ici. 6

Ramon, op. cit., p. 53.

Il s’agit d’une « protestation », probablement d’inspiration allemande, signée en mars 1942 par des « intellectuels français » : Abel Bonnard, de l’Académie française, Ramon Fernandez, Jean Ajalbert, Denys Amiel, Brasillach, Céline, Maurice Donnay, Châteaubriant, Drieu La Rochelle, Abel Hermant, Luchaire, La Varende, etc. (Ibid., p. 245-246). 7

8

Ramon, op. cit., p. 55-56.

Cf. Changer la vie, Grasset, 1961, p. 205-206. Je remercie ici M. Philippe Niogret qui m’a obligeamment communiqué le texte de ce mémoire (Étude sur le Lysis. Une amitié de jeunes gens au cinquième siècle avant JésusChrist) transcrit par ses soins et dont il a étudié l’influence sur La Jeunesse morte, roman écrit par le jeune Jean Guéhenno au sortir de la Grande Guerre (Cf. Jean Guéhenno, La Jeunesse morte, édition établie par Philippe Niogret avec le concours de Patrick Bachelier et Jean-Kely Paulhan, préfacée par Jean-Kely Paulhan et Philippe Niogret, Éditions Claire Paulhan, 2008).

9

Jean Guéhenno, Journal des années noires, op. cit., à la date du 10 janvier 1941, p. 91.

10

Jean Guéhenno, Journal des années noires, op. cit., p. 121. Cf. à cet égard l’analyse d’Alain-Gabriel Monot : « Jean Guéhenno durant la seconde guerre mondiale », in Jeanyves Guérin, Jean-Kely Paulhan, Jean-Pierre Rioux (éds), Jean Guéhenno, guerres et paix, Lille, Presses universitaires du Septentrion, 2009, p. 135-143.

11

83


12 13

Jean Guéhenno, Journal des années noires, op. cit., p. 15. Ibid., p. 15.

Paul Phocas, Gide et Guéhenno polémiquent, Presses Universitaires de Rennes 2, collection Interférences, 1987. 14

15 16 17

Ibid., p. 68-69.

Jean Guéhenno, La Foi difficile, Grasset, 1957, p. 102-103.

Jean Guéhenno, Carnets du vieil écrivain, Grasset, 1971, p. 124.

André Gide, Littérature engagée. Textes réunis et présentés par Yvonne Davet, Gallimard, 1950. 18

Lettre inédite de Jean Guéhenno à André Gide, 14 juin 1950, Bibliothèque Littéraire Jacques Doucet, Fonds Gide, lettre Gamma 570-11.

19

Citons deux articles importants au début de sa carrière : « Whitman, Wilson et l’esprit moderne », La Revue de Paris, janvier 1919 ; « Un évangile moderne : les ‘‘Feuilles d’herbe’’ de Walt Whitman », La Grande Revue, novembre 1922. 20

Jean Guéhenno-Jean Paulhan, Correspondance 1926-1968, édition établie, annotée et présentée par Jean-Kely Paulhan, Les Cahiers de la NRF, Gallimard, 2002. Correspondance Jean Guéhenno-François Mauriac : en préparation. Correspondance Jean Guéhenno-André Chamson : en préparation, avec Micheline Cellier-Gelly. 21

22

Journal des années noires, op. cit., p. 365.

Jean Guéhenno, « Les impies et les croyants », Le Figaro Littéraire, 30 novembre 1946.

23

Marc Angenot, La parole pamphlétaire. Typologie des discours modernes, Payot, 1982.

24

25

Ramon, op. cit., p. 442.

84


Jean Guéhenno et Léon Werth :

retour croisé sur deux journaux de guerre Jacques Cantier*

Dans un livre désormais classique, Le syndrome de Vichy, Henry Rousso a analysé les liens complexes qui rattachaient les Français à la mémoire de la Deuxième Guerre mondiale. Des différentes phases analysées par l’historien – deuil inachevé de l’après-guerre, long refoulement puis retour obsessionnel à partir des années soixante-dix d’un passé qui ne passe pas – la réception médiatique de l’ouvrage a surtout retenu l’idée de la volonté générale d’amnésie d’une société française, prompte à recouvrir d’un voile d’oubli les souffrances et les hontes des années noires. C’est oublier qu’au lendemain de la guerre, on avait assisté à la floraison d’un grand nombre de témoignages, d’analyses, d’essais, éclairant d’une lumière crue la période précédente. Lucien Febvre associait dans un compte-rendu publié en 1948 dans la revue Les Annales deux ouvrages constituant à ses yeux d’admirables témoignages : le Journal des années noires de Jean Guéhenno et Déposition de Léon Werth1. Sans prétendre égaler ici l’analyse brillante de Lucien Febvre, on s’efforcera d’esquisser quelques pistes soulignant l’intérêt toujours actuel d’une relecture de ces journaux de guerre. Pour cela on s’interrogera d’abord sur la pertinence d’une analyse croisée de ces deux textes avant de recenser quelques-uns de leurs apports historiques.

* Maître de conférences en Histoire contemporaine, Université Toulouse le Mirail.

Cahier Guéhenno n°3, octobre 2012

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tentative de lecture croisée : la pertinence d’une approche comparative

Si la démarche comparative est au cœur de la réflexion historique encore faut-il, pour qu’elle soit fructueuse, que quelques conditions se trouvent réunies. Les objets comparés doivent comporter assez de ressemblances pour que leur réunion soit significative et assez de contrastes pour qu’elle soit parlante2. Ces conditions sont-elles remplies au regard de la personnalité des deux auteurs retenus et des œuvres étudiées ? Parcours croisés : deux itinéraires intellectuels

La confrontation des itinéraires de Léon Werth et Jean Guéhenno pourrait, au premier abord, amener à privilégier les effets de contraste. Contraste de génération d’abord. Né en 1876, Léon Werth appartient à la génération des « quarante ans en 1914 », génération entrée dans la guerre avec une expérience d’adulte déjà formée. Né en 1890, Guéhenno se rattache à la génération des « vingt ans en 1914 » dont l’expérience de vie est marquée par le brutal basculement de la période heureuse des études à l’enfer des tranchées.

Contraste social ensuite. Issu d’un milieu plutôt aisé, neveu du philosophe Frédéric Rauh, qui enseigna à l’École normale supérieure et à la Sorbonne, Léon Werth appartient à une moyenne bourgeoisie cultivée. Sa désinvolture à l’égard d’une institution scolaire et universitaire, synonyme pour lui de conformisme pesant et d’ennui, est celle d’un élément brillant qui décide librement de ne pas persévérer dans une voie qui lui était largement ouverte. Primé au Concours général de philosophie en 1895, présenté l’année suivante au Concours général d’histoire, il signe son refus d’une reconnaissance universitaire en sabotant délibérément l’épreuve3. C’est au sein de la petite équipe d’écrivains et de journalistes gravitant dans la mouvance d’Octave Mirbeau, sorte de bohême libertaire et antimilitariste, qu’il achèvera sa formation intellectuelle. 86


S’essayant au cours de sa longue carrière à de très nombreux genres littéraires – le roman, le récit de voyage, l’article de presse, la critique d’art ou de cinéma – c’est de sa plume qu’il vivra désormais.

Tout autre, on le sait, est le profil de Guéhenno. Issu d’un milieu ouvrier, employé d’écriture dans une usine jusqu’à dix-sept ans, ce bachelier autodidacte doit à une bourse d’études la possibilité de préparer le concours de l’École normale supérieure. Cet intellectuel de première génération, qui a conquis de haute lutte sa place au sein de l’élite intellectuelle de la République, ignore le dilettantisme d’un Léon Werth. Observateur souvent critique d’une institution scolaire dont il souhaite la démocratisation, c’est à l’intérieur du système qu’il entend placer son action4. L’attrait de la carrière des lettres ne le détournera pas de son métier d’enseignant. Il signale d’ailleurs l’avantage de cette position dans la préface du Journal des années noires : « [Ma] chance était de n’être pas contraint d’écrire pour vivre. [Je] vivai[s] d’un autre métier. »

Au-delà de ces contrastes évidents, des points de rencontre existent toutefois entre les deux hommes. Leur signature se retrouve ainsi dans les revues de la gauche intellectuelle et antifasciste de l’entre-deux-guerres : Monde, Marianne, Vendredi. Werth tient la chronique cinématographique de la revue Europe pendant quelques années, lorsque Guéhenno en est le rédacteur en chef. Leurs combats bien sûr ne se superposent pas totalement : l’anticolonialisme occupe dans la pensée de Werth une place plus importante que dans celle de Guéhenno ; la réflexion sur la question scolaire et la sensibilité européenne sont au contraire plus présentes chez ce dernier. Hommes de conviction, Werth, le misanthrope caustique et tendre, et Guéhenno, l’humaniste, se rejoignent pourtant sur plusieurs points. D’un point de vue littéraire, ils partagent la même défiance à l’égard de l’esthétisme de « monsieur Gide et de ses subtils disciples ». Les deux hommes ne sont guère sensibles à la brillante futilité d’un Morand célébrant le tourbillon des années vingt. Ils ne sont guère 87


impressionnés par les expériences jugées provocatrices et vaines des surréalistes. D’un point de vue politique, ces deux anciens combattants refusent la justification de l’injustifiable par l’argument d’autorité patriotique et inclinent vers un internationalisme qui n’exclut pas un attachement à la civilisation française. On trouve dans leurs textes une même hostilité à l’égard des dominations sociales qui se croient installées en toute légitimité pour l’éternité et envers les croyances trop facilement acceptées. Rétifs à l’idée d’embrigadement, ils répugnent à toute discipline partisane. Ils gardent ainsi leur distance à l’égard du parti communiste. Ils seront dès lors classés, l’un et l’autre, dans la catégorie des « révolutionnaires d’intention » par Paul Nizan, au moment de la querelle autour de la littérature prolétarienne. Deux journaux sous l’Occupation

Tournée ensuite vers les deux textes ici retenus, la démarche comparative révèlera la symétrie du projet et les nuances des modalités de mise en œuvre. Déposition et Journal des années noires se présentent en effet comme deux chroniques des années noires. Leur découpage chronologique est presque identique – de l’armistice à la Libération de Paris. La posture des deux écrivains est tout à fait comparable. Pour eux il ne saurait être question de s’accommoder des lourdes contraintes qui vont désormais peser, du fait de Vichy et de l’Occupant, sur le monde de l’édition et de la presse. Le refus de publier ne signifie pas pour autant la renonciation à l’écriture qui permet à la pensée de s’affirmer en se fixant. Ce repli vers « ce minimum de public qu’est l’auteur à lui-même, écrivant pour lui » procède donc de la prise en compte des contraintes de l’heure. Il constitue aussi sans doute un pari sur l’avenir, même si dans les mois qui suivent l’armistice il paraît bien hasardeux. Il est une façon d’engranger l’expérience du temps d’épreuve afin de pouvoir en tirer les leçons lorsque le bâillon sera dénoué. Le choix de ce genre littéraire n’allait pourtant pas de soi pour 88


nos deux auteurs. Lecteurs critiques de Gide, ils n’entendent pas marcher sur ses pas. Lorsque Gide publie en 1941 dans la bibliothèque de la Pléiade son journal des années 1899-1939, Guéhenno ne cache pas son irritation. Il ironise sur l’immodestie du seul écrivain vivant à prendre place dans la prestigieuse collection aux côtés de Montaigne, Platon, Shakespeare ou Cervantès. Il retient surtout de ces pages le reflet de l’égoïsme d’une vie irresponsable. « La bourgeoisie française des années 20-40, tout ce qui d’elle prétendait à la culture et la réduisait à une jouissance peut se reconnaître et s’admirer dans ce journal de Narcisse » note-t-il le 12 avril 1941. Ainsi prévenu contre le modèle gidien, Guéhenno se méfie d’un journal qui ne serait qu’écriture du moi. « Le moi que l’on raconte dans un journal n’est le plus souvent qu’un moi lâché, anecdotique et hasardeux. Le seul moi qui vaille se construit et se veut » ajoute-t-il à ce sujet le 21 mai 1941. On trouve de semblables réticences chez Werth. Il ironise ainsi sur l’homme intérieur qu’il devrait désormais placer au centre de ses préoccupations et qu’il trouve bien maigre, faute sans doute de l’avoir suffisamment nourri. Dans la préface à l’édition de 1946, il s’interroge encore. « Si je confronte aujourd’hui cette attention à mon “ moi ”, elle me semble indécente. Mais j’ignorais à peu près les bureaux de supplice et les camps d’extermination ». En effet, malgré le refus du narcissisme gidien, le genre même du journal ne permet pas le bannissement total de toute écriture du moi. Si les deux textes intéressent le lecteur d’aujourd’hui comme l’historien des sensibilités, c’est d’ailleurs sans doute aussi grâce aux notations personnelles qui émaillent la chronique. On y découvre un Guéhenno souvent sujet au doute, s’interrogeant sur la façon dont il a rempli sa vie. « J’ai employé à me battre pour l’amour de l’humanité les années qui m’avaient été offertes pour gentiment et modestement aimer quelques créatures. J’ai mal vécu, mal aimé, je n’en ai pas pris le temps » note-t-il ainsi le 23 décembre 1940. L’indignation que suscite l’époque exclut pourtant la tentation du repli sur l’intime. La même tension se retrouve dans 89


Déposition. On y voit un Léon Werth cultivant le souvenir des amitiés qui ont marqué sa vie, et au premier plan celle de Saint-Exupéry, ou laissant apparaître son inquiétude pour les siens : sa femme, Suzanne, qui passe à plusieurs reprises la ligne de démarcation, son fils, Claude, pensionnaire à Bourg-en-Bresse5. On le voit parfois tenté par le bonheur des animaux, l’indifférence au monde et soudain avouant son incapacité à chasser de lui la guerre et à s’abstraire des malheurs du temps. « L’époque me touche, me traverse, m’envahit, s’attaque à ma chair. […] N’avoir du monde qu’une vue philosophique, lui opposer une impassibilité de géomètre. Je n’y puis rien : je ne suis pas philosophe », constate-t-il le 28 novembre 1940. C’est cette tension qui mène de l’écriture du moi à l’écriture du temps. De l’écriture du moi à l’écriture du temps : deux contributions à l’intelligence des années de guerre

« On ne trouvera ici que notules et ruminations du temps de l’occupation. […] J’ai retenu du minuscule, de la matière à oubli, de minces sensations », écrit Léon Werth dans les premières lignes de la préface de l’édition de son journal. Le diariste suggère ici le contraste saisissant entre l’échelle individuelle à laquelle se situe l’observateur, et l’échelle macro-historique du phénomène observé : un conflit mondial engageant des forces énormes dans un processus d’une extraordinaire complexité. « Ce n’est ici qu’un journal de nos communes misères. On n’y trouvera le récit d’aucun événement inconnu, l’explication d’aucune intrigue secrète. Le témoin n’était pas, grâce au Ciel, dans le secret des dieux », note de façon concordante Guéhenno. Au fil des jours, les deux diaristes n’ont cesse de souligner leur vue partielle de la situation. Celle-ci est liée aux contraintes de leur poste d’observation. Ayant vécu à ClermontFerrand l’effondrement de 1940, Guéhenno a rejoint la capitale où il vit l’essentiel de l’Occupation. Quelques échappées vers Montolieu, petit village de l’Aude sur les contreforts de la Montagne noire, en zone non occupée, lui offrent l’occasion de découvrir de façon plus 90


furtive d’autres facettes de la période. Néanmoins le sentiment de vivre désormais à l’intérieur d’une prison ne s’estompe jamais. L’isolement de Léon Werth est plus grand encore. Trente-trois jours d’un périple chaotique l’ont amené, du 10 juin au 13 juillet 1940, de Paris à Saint-Amour, où se trouve sa résidence secondaire, aux confins du Jura et de l’Ain6. Quelques virées à Bourg-en-Bresse où son fils est pensionnaire, et à Lyon où il conserve quelques amis, le sortent parfois d’une prison villageoise d’où il s’arrache finalement au début de janvier 1944 pour rejoindre clandestinement Paris. L’itinéraire intellectuel et politique d’avant-guerre des deux hommes, leurs sympathies et leurs inimitiés de la période précédente, la situation qui leur est faite dans la France du lendemain de la défaite, orientent également leur regard. Guéhenno, dont l’engagement en faveur du Front populaire est bien connu, se sait en butte aux soupçons des nouveaux maîtres de l’heure au sein même de sa propre administration. Werth, tout aussi mal pensant pour la nouvelle doxa, est de plus exposé aux rigueurs de l’antisémitisme d’État. Pour leur information les deux hommes disposent des différentes radios qui déversent leurs visions antagonistes de la guerre et de la lecture d’une presse aux ordres. C’est peu, et ils confessent souvent leur frustration de ne pas en savoir plus. Au lendemain du 13 décembre 1940, Guéhenno enrage devant l’indigence de la presse sur les événements de Vichy. Ainsi circonscrit par la situation des deux auteurs, le regard sur la période porté dans leur journal s’avère pourtant riche en enseignements tant sur l’expérience vécue des contemporains que sur la vie de l’esprit. Traversée des années noires

Nous y découvrons ainsi que le choc de la défaite et le déferlement de la propagande pétainiste n’ont pas anesthésié tout esprit critique dans la France de Vichy. Aucun des deux diaristes ne s’illusionne sur la nature du nouveau régime, sur la personnalité de ses dirigeants, et le fond de son idéologie. Werth raille l’idéologie de 91


la Révolution nationale, « ce mélange de nazisme et d’idyllisme champêtre », note-t-il à la fin du mois de juillet 1940. Dès le message du 11 octobre 1940 du Maréchal Pétain, il perçoit la dérive policière du régime qui ne fera que se renforcer. « De ce fatras, on ne peut tirer qu’une conclusion : le sort du Caudillo d’ici dépend de sa police. Trouvera-t-il en France des miliciens et des mouchards, comme il a trouvé des scribes ? » Il n’a donc jamais cédé à l’attrait du maréchalisme, et contrairement à beaucoup de ses interlocuteurs, il ne croit pas à la thèse des deux Vichy : « le vieux militaire et le petit avocat » n’ont sans doute pas d’affinités personnelles mais la fortune les a assemblés et mis en équipe. La collaboration publique ou privée le révulse. Il s’indigne du caractère indécent des voyages en Allemagne d’écrivains ou d’artistes français. « Peut-être par la portière de leur wagon, agitèrent-ils leur mouchoir, pour saluer galamment quelques Français qu’un autre train amenait au camp d’Auschwitz, qui s’en allaient mourir au camp d’Auschwitz » note-til le 15 décembre 1941. Juif sans judéocentrisme – il refuse de réduire sa vision du monde « aux commodités qu’auront les Juifs dans l’Europe de demain » – Werth note l’escalade de la persécution : déclaration obligatoire, étoile jaune, rafles. « Je me sens humilié, c’est la première fois que la société m’humilie. Je me sens humilié non pas d’être juif, mais d’être présumé, étant juif, d’une qualité inférieure », écrit-il le 9 juillet 1941 après la mise en place du deuxième statut. Et le 4 février 1944, alors qu’il a regagné Paris : « Le risque couru pour un acte déterminé, pour un acte, est facilement supportable. […] Ce qui est intolérable, c’est le risque qu’on porte en soi-même, qui se confond avec la personne, qui n’a d’autre limite que la personne même. Tel est le cas du communiste ou du soi-disant communiste ou du Juif. Il porte son risque en lui, son risque et lui ne font qu’un. Pas une minute il ne peut y échapper. » Dans un style différent, où l’analyse intellectuelle l’emporte sur la captation intuitive de la vibration de l’événement chère à Léon Werth, Guéhenno est un observateur tout aussi sévère de la France de Vichy. 92


Indigné dès le 17 juin par la demande d’armistice annoncé par « un vieil homme qui parle comme une vieille femme », il place dès le 19 juin ses espoirs du côté du général de Gaulle. Refusant l’esprit de contrition qui préside à la Révolution nationale, il brosse, à l’heure où triomphe la repentance collective, un éloge des cinquante dernières années et tourne en dérision les Tartuffe de Radio-Vichy qui déversent comme un filet d’eau sale les « mêmes gnagnaneries familiales, artisanales, religieuses, folkloriques ». Tout comme Déposition, le Journal des années noires prouve que ceux qui voulaient savoir ne pouvaient ignorer la nature répressive de l’ordre nouveau. Guéhenno rend compte scrupuleusement de la montée des logiques de l’exclusion : déclaration d’appartenance à la franc-maçonnerie, statut des Juifs, répression des manifestations du 11 Novembre, rafle de 5 000 juifs étrangers le 5 mai 1941… Le 21 août 1941, visitant la propriété de Chateaubriand à la Vallée aux loups, il se rend en pèlerinage auprès de l’arbre qui sert au fond du parc à fusiller les condamnés des cours martiales allemandes. « C’est bien là. L’arbre a été scié, déchiqueté par les balles à la hauteur du cœur d’un homme. Il a servi tout cet hiver, quatre ou cinq fois chaque semaine. La terre est au pied toute foulée. Il a rendu son écorce. Il est noir du sang qui l’a inondé. »

Tenu au jour le jour, le journal rend son épaisseur chronologique au conflit mondial et sa part d’indétermination au déroulement des événements. Il constitue pour le lecteur d’aujourd’hui une forme d’antidote à l’illusion rétrospective de la fatalité de celui qui connaît la fin de l’histoire. De nombreuses concordances apparaissent dans la traversée de la guerre chez Werth et Guéhenno. Le découragement pointe souvent sous leur plume à l’automne 1940 ou au printemps 1941, lorsque toutes les nouvelles semblent aller dans le sens d’une victoire allemande. Une même inquiétude taraude alors les deux diaristes : comment s’imaginer un avenir dans un monde dominé par des valeurs et des principes 93


radicalement hostiles ? La perspective s’éclaire un peu avec l’entrée en guerre du Reich contre l’URSS. « L’Allemagne déclare la guerre à la Russie. Première image : on voit déferler des Cosaques et des Tartares. On voit l’Allemagne engloutie dans les steppes », note Werth le 23 juin 1941. « Comme les ennemis de nos ennemis sont nos amis, nous avons désormais cent quatre-vingts millions d’amis de plus », se réjouit le même jour Guéhenno. Néanmoins les anticipations optimistes et pessimistes continueront d’alterner jusqu’à la fin du conflit. Les certitudes sont parfois précaires. « La défaite de l’Allemagne est désormais certaine ; les Allemands eux-mêmes commencent à le savoir », note ainsi Guéhenno le 24 janvier 1942. « Comment ai-je pu écrire ce que j’ai écrit hier ? Que sais-je si l’Allemagne sera vaincue ou non ? Aujourd’hui j’ai plutôt peur de ce qui se passera au printemps », se ravise-t-il le lendemain. Le débarquement du 8 novembre 1942 en Afrique du Nord marque un tournant dans une guerre jusque là favorable à l’Axe. Les radios étrangères jouent ici un rôle essentiel. « Les Américains ont commencé à débarquer dans la nuit. Mais à ce moment même, neuf heures et quart, ils débarquent encore. Le bulletin d’information anglais parle, non pas au passé, mais au présent. Dans cette minute même, ils débarquent. Ce n’est pas une nouvelle refroidie, ce n’est pas une nouvelle qui a dormi, même l’espace d’une nuit, même l’espace de quelques heures. C’est en quelque sorte sous mes yeux que les Américains débarquent en Algérie », s’enthousiasme Léon Werth. Quelques heures plus tard, la nouvelle est commentée avec une joie retenue à la buvette de la gare qui sert de refuge les jours de froid à quelques initiés. « Que dites-vous des nouvelles ? » demande la patronne, plus audacieuse que de coutume. « Je dis qu’elles sont satisfaisantes » commentera sobrement l’écrivain. Un gendarme sortant de sa réserve professionnelle constate qu’il y a longtemps qu’il n’avait pas vu les gens aussi contents. Guéhenno est, lui, prévenu par le coup de fil d’un ami qui, craignant sans doute quelque écoute téléphonique, lui recommande simplement d’écouter la radio : 94


« la nouvelle était tellement chargée de bonheur qu’elle était sûrement dangereuse à redire, interdite. »

Les notations ainsi accumulées esquissent un premier décryptage du complexe mouvement de l’opinion publique. Les deux diaristes mesurent la difficulté de la tâche, en cette époque où chacun se méfie de son voisin, mais savent tirer parti de signes discrets. Au gré de ses déplacements dans la campagne jurassienne, de ses passages à Bourg-en-Bresse ou à Lyon, Werth multiplie les contacts avec les différentes catégories de la province française. Il ausculte ainsi avec beaucoup de finesse leurs réactions. Il s’irrite de l’attentisme de certains notables et de la peur sociale qui amène des petits bourgeois à s’accommoder d’un occupant dont on loue au prix d’un aveuglement de plus en plus intenable la « correction ». Il enregistre le fossé entre l’appareil d’information et l’opinion. « Les paysans sont immunisés contre les journaux et la radio. Ils ont le sens du doute et construisent lentement leurs passions. Quant aux nouvelles, il leur arrive de les attraper dans l’air, comme les signes de la pluie et du beau temps ». Guéhenno lui aussi s’interroge sur le moral de ses contemporains. Il s’inquiète des signes d’accommodement à l’ordre nouveau qu’il relève dans les mois qui suivent la défaite, y compris parmi ses élèves. Il perçoit pourtant dès 1941 le mouvement de décrochage de l’opinion à l’égard du régime et de la collaboration. La plaisanterie entendue le 14 juillet 1941 devant la vitrine déserte de la LVF7 – « Faites la queue s’il vous plait » – l’hostilité silencieuse à l’égard de l’Occupant dans le métro, lui révèlent la prise de conscience croissante d’une servitude. « J’ai vu la haine pousser comme un arbre depuis deux ans. C’est maintenant qu’elle va porter ses fruits… et quels fruits », note-t-il le 9 octobre 1942. Dans un contexte de surveillance et de répression, la question d’un passage du statut de refusant à celui de résistant, n’est pas de celles qui peuvent s’exprimer, même dans un journal intime. Guéhenno n’évoque pas, bien sûr, ses activités au sein du Comité 95


national des écrivains ni sa préparation d’un volume pour les éditions de Minuit. Toutefois dans l’évocation discrète de ses rencontres avec Paulhan ou Blanzat, dont on connait aujourd’hui le rôle, ou de ses lectures de feuilles du maquis, il dévoile en filigrane ses sympathies. Plus isolé, Werth ne pressent l’existence de la Résistance qu’à travers les multiples gestes de solidarité permettant le franchissement de la ligne de démarcation toute proche. Lorsqu’il rejoint en janvier 1944 à Paris sa femme, il découvre également l’action d’entraide active qui amène celle-ci à héberger des femmes juives en fuite ou des pilotes anglais et canadiens. La vie de l’esprit : pratiques et usages de la lecture

Jean Guéhenno indiquait dans la préface au Journal des années noires que le Français moyen s’y retrouverait. Lucien Febvre dans son compte-rendu nuançait ce point de vue : Guéhenno, qu’il le veuille ou non, n’est pas le Français moyen, il appartient à cette minorité d’hommes « pour qui la culture est un besoin ». La remarque vaut pour Léon Werth même si celui-ci affecte de s’éloigner du « petit jeu » de la culture. De cette commune préoccupation, on retiendra ici le rapport à la lecture qui s’exprime dans les deux journaux.

Dans un quotidien de plus en plus difficile, la lecture apparaît pour l’un comme pour l’autre comme un soutien pour temps d’épreuves. Au début de son installation dans la maison de Chantemerle, Werth fait l’inventaire des ressources qui s’offrent à lui pour sa traversée solitaire : « Vieille demeure, vieille bibliothèque. Tout Voltaire, tout Rousseau, tout Balzac. » Il se souvient de l’Éthique de Spinoza qui l’avait accompagné dans les tranchées de l’autre guerre : contraint alors par la dimension de sa musette à devenir l’homme d’un seul livre, il avait fait le choix d’une œuvre qui lui résiste et se lise moins facilement qu’un roman ou un magazine. Au fil de ses notes c’est le lecteur réel qui se révèle avec ses joies et ses difficultés. S’il évoque son plaisir à quitter les lieux bas pour retrouver l’altitude des grands auteurs, il avoue aussi ses déceptions. 96


L’Éducation sentimentale de Flaubert ne le comble pas, car il n’a plus « assez de docilité pour [se] plier même à un grand écrivain ». Son attention se dérobe parfois. « Je lis Bossuet. Je me vante d’ailleurs quand je dis que je lis Bossuet. Ni je lis, ni je relis. Je consulte la partition et je fredonne. Je me demande si je n’ai pas toujours lu ainsi », note-t-il le 11 novembre 1940. Au printemps 1942 il écrit que, contrairement à ce qu’affirme Montaigne, un bon livre ne guérit pas toutes les peines. Les notes de lecture continuent pourtant à émailler son journal… Elles occupent aussi une place essentielle dans le journal de Guéhenno. Certaines révèlent un désir d’évasion de la prison d’une époque détestable : évasion dans le temps vers des périodes plus proches de son cœur comme les XVIIIème et XIXème siècles, ou vers des espaces plus ouverts. Le 21 mars 1942, il évoque ainsi son bonheur de chiner auprès des bouquinistes des quais de Seine, où il achète Le Nouveau voyage aux Isles d’Amérique du R.P. Labat. Si la tentation de l’évasion n’est pas absente des notes de Guéhenno, c’est toutefois la volonté de réarmement moral qui semble chez lui la motivation première. Dans son dernier article « libre » publié dans Marianne8 au lendemain de l’armistice, il appelait chacun, face à la menace d’une servitude imbécile, à préserver le refuge d’une citadelle intérieure, au sein de laquelle s’opérerait la réforme individuelle d’où sortirait le relèvement collectif. À l’heure de l’effondrement, il est bon de revisiter « la France que l’on n’envahit pas », la patrie spirituelle forgée par les maîtres du passé. En Rabelais il recherche courage et énergie, en Montaigne la nécessité d’un esprit propre. Les figures tutélaires de Rousseau, homme qui ne se rend pas et qui reste fidèle à ses origines, ou de Michelet, maître de fierté et d’espérance, occupent une place essentielle dans la méditation de Guéhenno. La lecture des contemporains est elle aussi très présente dans ses notes. On trouve sous sa plume quelques échos de la querelle des mauvais maîtres : constatant le goût de ses élèves pour Proust et Gide, il regrette le manque de maîtres plus virils. Cette concession à l’air du temps ne le 97


pousse en aucun cas à la complaisance envers les puissants de l’heure. La NRF de Drieu, et notamment les prises de position pro-allemandes de Chardonne, lui donnent la nausée. Tout aussi sévère que Werth, il s’indigne de l’indécence de la collaboration intellectuelle dans un pays meurtri par l’occupant et ironise sur les gens de lettres gonflés d’un sentiment excessif de leur propre importance9.

Le 25 août 1944, Jean Guéhenno apprend l’arrivée des premiers tanks de l’armée Leclerc devant Notre Dame. « Alors dans la nuit toutes les cloches de toutes les églises ont sonné, dominant le roulement du canon. La liberté, la France recommence. » Le lendemain Léon Werth, qui vit depuis des mois dans la clandestinité, se rend sur les Champs-Élysées voir le général de Gaulle, qui représente un pays enfin libre. « Quand il paraît, tous les cris, toutes les rumeurs s’assemblent en une vague unique, à peine oscillante, qui emplit tout l’espace entre terre et ciel. » La traversée des années noires s’achève. Les quelques notations rassemblées ici auront souligné, nous l’espérons, l’intérêt d’une relecture de ces deux témoins mobilisant leur culture et leur intelligence critique pour scruter une époque d’incertitude et d’inquiétude. Au-delà de la rapide analyse esquissée ici, l’élargissement de l’enquête vers d’autres sources de même nature serait sans doute en mesure, comme le notait Lucien Febvre dans son compte-rendu, de démontrer « comment l’histoire se fait avec de la vie encore chaude ». Léon Werth, Déposition, journal (1940-1944), Grasset, 1946. Jean Guéhenno, Journal des années noires (1940-1944), Gallimard, 1947. Lucien Febvre dans « Une tragédie, trois compte-rendu » Annales, Janvier-mars 1948, analysait également le livre d’un historien résistant belge Léon Halkins, À l’ombre de la mort, (TournaiParis, Casterman, 1947) abordant la question de la déportation. 2 Voir notamment la préface de Jean-François Sirinelli pour sa biographie croisée : Deux intellectuels dans le siècle Sartre et Aron Paris, Fayard, 1995. 3 L’anecdote est rapportée dans le compte-rendu par son ami Lucien Febvre. Voir la biographie de Gilles Heuré L’insoumis. Léon Werth (1878-1955), Viviane Hamy, 1

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2006, ainsi que les travaux de Simon Ferrand Léon Werth et la guerre, mémoire de master, université Toulouse le Mirail, 2008. 4 Sur cette question voir le travail d’Anissa Grhous Jean Guéhenno et l’éducation Mémoire de master, université de Toulouse le Mirail, 2008. 5 « Qui a un fils est vulnérable » note-t-il le 21 octobre 1940. 6 Le récit de cet exode confié à Saint-Exupéry pour être publié aux États-Unis, n’a été redécouvert et édité que récemment : Léon Werth 33 jours, Viviane Hamy, 1992. 7 Légion des volontaires français contre le bolchévisme, créée le 8 juillet 1941 sous l’impulsion des partis collaborationnistes. 8 Le 5 juillet 1940 Guéhenno signale que Marianne lui a demandé un article dans lequel il définirait ce que peut-être la reconstruction de la France. Appelant ses compatriotes à se réformer sans se renier, il cite la mise en garde de Péguy contre la pire des invasions, celle de la vie intérieure. Le 14 juillet 1940, il actualise son papier à la demande du journal et, à l’heure où pointe une « Révolution nationale » aux allures de contre-révolution, rappelle le cent cinquantième anniversaire de la Fête de la Fédération. L’article paraîtra le 17 juillet 1940 sous le titre « La France que l’on n’envahit pas». Marianne cesse de paraître à la fin du mois d’août 1940. 9 Toutefois, même en analysant des œuvres qui ne lui sont pas sympathiques, il fait la part du jugement moral et celui de l’appréciation littéraire : « Giono que sa vanité pousse à des accommodements coupables avec l’ordre nouveau possède un goût admirable des choses, un plaisir à les nommer et un sens merveilleux de la vie. » (27 mars 1942).

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Georges Hyvernaud-Jean Guéhenno :

de Conversion à l’humain au Plaisir de lire Guy Durliat*

Fils d’un ajusteur et d’une couturière, enfant cerné par la pauvreté, adolescent marqué par la Grande Guerre dans sa Charente de réfugiés et de morts pour la Patrie1.

Élève du Primaire de la République2 – jusqu’à l’École normale primaire supérieure de Saint-Cloud – par lequel, curiosité et opiniâtreté aidant, il conquiert une vaste culture. Professeur de lettres d’École normale d’instituteurs (en province avant-guerre, à Paris après). Essayiste et critique dans l’entre-deux-guerres dénonciateur de la littérature décorative ou mystificatrice (Barrès !) écartée de la « vraie vie », du peuple. Engagé avec la gauche intellectuelle dans l’aventure de l’« Aller au peuple », et confronté à la désillusion qui suivra.

Adhérent au Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes à sa formation, manifestant son soutien d’humaniste au Front populaire tout en refusant l’assujettissement partisan ; pacifiste dans l’impasse.

Homme à l’exigeante lucidité qui voit sa culture l’extraire et le séparer de ses parentèle et peuple, l’isoler de ses compagnons, le forcer à la solitude – sans Dieu mais non sans une foi en l’homme, « malgré tout », un homme qui ne saurait être « collectif »…

…Georges Hyvernaud (1902-1983) « devait » rencontrer son aîné Jean Guéhenno. *

Guy Durliat, Société des Lecteurs de Georges Hyvernaud.

Cahier Guéhenno n°3, octobre 2012

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Si l’on n’a pas de traces de sa lecture de Caliban parle (mais Hyvernaud en a laissé si peu : pas ou presque de correspondance hormis celle d’avec sa femme aux périodes de leur séparation, pas de journal sinon ses carnets de captivité, pas de Mémoires…), nous avons à la parution de Conversion à l’humain ses lignes ardentes dans une revue d’instituteurs – génératrices d’une controverse au sein de la rédaction : méconnus, ces commentaires comptent, d’autant que la réception critique du livre fut relativement restreinte.

Après-guerre (c’est-à-dire après une drôle de guerre absurde dans le Nord, une captivité dégradante de cinq années en Poméranie, et l’abandon d’une carrière d’écrivain à peine ébauchée), le professeur et pédagogue Hyvernaud fait un bout de chemin avec Guéhenno – son Inspecteur général – dans l’entreprise des manuels Plaisir de lire. De cette période de collaboration qui les mènera de 1960 au milieu des années 70, nous avons aussi son chaleureux salut à Changer la vie, sorti de son silence de l’après Wagon à vaches3. Quelques autres marques ajoutent à la connaissance des relations entre les deux hommes. L’entre-deux-guerres

Conversion à l’humain : tourment sincère et courage, ou irréalisme et vide littéraire ?

On sait que Conversion à l’humain – mise au point, selon son auteur, des discussions que Caliban avait provoquées – est constitué de cinq essais, parus en périodiques à l’exception du dernier qui donne le titre au volume. Ces variations sur le thème de la culture et les hommes s’intitulent : « Venise 1921 ou La dixième ombre », « L’Humanité et “les humanités” », « État des esprits en 1930 », « Lettre à un ouvrier sur la culture de la révolution »,  « Conversion à l’humain », prolongée par « Méditation sur une petite ville ». Au mensuel associatif Les Primaires4, Hyvernaud déclenche la 101


polémique :

Dans son texte « Sur un livre » du numéro de juillet 1931 (annexe 1), « Yves Ernaud » voit dans Conversion à l’humain « un beau livre inquiet et sincère » d’un auteur né chez les pauvres. En termes fervents, Hyvernaud, « frère » de Guéhenno dans leur conquête de culture – et pareillement sorti des sortilèges de Barrès (comme son « Esquisse d’un Barrès », un an plus tôt, le signifiait5) – se montre particulièrement sensible aux convictions que le livre affirme (« une âme vaut une âme »), aux déchirements qu’il confesse (culture qui sépare au lieu de rassembler, double refus de trahir les siens et l’esprit), à l’impasse qu’il avoue ; l’anxiété en fait « un livre honnête et douloureux » et cependant « d’espérance et de foi ». Au numéro suivant6, à la rubrique « Lettres françaises », un « chapeau » embarrassé de la rédaction introduit une réplique du futur rédacteur en chef : « Les idées. (Le critique chargé de cette chronique a choisi comme sujet le livre de Jean Guéhenno : Conversion à l’humain sur lequel nous avons publié en juillet un article de M. Yves Ernaud. Nos deux collaborateurs exposent des points de vue différents, qu’en toute indépendance, nous soumettons au jugement de nos lecteurs. NDLR) »

Et Régis Messac7 d’entamer son réquisitoire : « Le plus grand reproche qu’on puisse adresser à ce livre c’est que ce n’est pas un livre. C’est un recueil d’articles – mettons un recueil d’essais tout au plus. » 

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Le ton est donné. Visiblement déçu, Messac reproche à Guéhenno sa manière barrésienne qui le fait s’adresser, de fait, aux bourgeois : « Comme vous écrivez-bien, monsieur Caliban ! Comme vous savez bien le latin, monsieur Caliban ! »

Cependant le critique ne manque pas de relever que Guéhenno se montre le « primaire » qu’on attend de lui dans « le meilleur » du livre : sa « Lettre à un ouvrier ». Là « la pensée daigne enfin prendre la réalité corps à corps »… mais que tout reste vague et rhétorique ! Les apostrophes fusent. La révolution spirituelle, oui, mais comment ? Ni dans son état-major ni parmi les ouvriers, où seriez-vous donc ? Le professeur, seule force révolutionnaire authentique : comment ? Les anciens « indispensables », pourquoi donc ? : M. Guéhenno : « le vague et le vide de notre enseignement littéraire. » Messac conclut sur l’invective :

« Cher monsieur Caliban, […] je vous souhaite de sortir un peu plus de votre bibliothèque, de votre thébaïde, de votre tour d’ivoire et de tout ce que vous voudrez. Puissiez-vous relire un peu moins Barrès et Stendhal et correspondre plus souvent avec les ouvriers. » 

Ces deux réactions – accusations d’un idéalisme empêtré et de sacrifice au style contre applaudissement au courage d’un homme écartelé, à la générosité de son acte de foi – donnent une bonne image de ce que seront les avis des amis et les commentaires critiques du livre. 103


Années « Front populaire » : Guéhenno imposteur et pathétique.

Des années 36 nous avons d’Hyvernaud quelques traces épistolaires ponctuelles.

À sa future femme, émigrée d’Arras à Toul pour enseigner l’anglais, il écrit de Rouen, en janvier 1936 : « J’ai lu […] quelques pages d’un critique d’Action française : R. Brasillach, qui est très intelligent, bien qu’A.F. Je réserve pour René certain chapitre sur Guéhenno, qu’il appelle « l’imposteur chaleureux ». Il le compare à Herriot. Je n’y aurais pas pensé, mais maintenant je trouve ça très juste. (Surtout en pensant à Jeunesse de la France que Guéhenno publie en ce moment).8 »

Le mois suivant, il lui rend compte de l’exposé sur Le Sang noir par un de ses normaliens, catholique, qui copie tous les gestes de son professeur : « il faisait encore des gestes, mais il était surtout pathétique, comme Guéhenno. Ils seraient bien face à face : aussi fervents l’un que l’autre et aussi incapables de saisir les raisons de leur adversaire. »

Une vingtaine d’années plus tard, une des feuilles volantes sur lesquelles Hyvernaud jetait des notes porte une réflexion de la même veine : « L’Homme. Abstraction commode et irritante. Permet de se débarrasser des individus. De s’établir dans une généralité généreuse et pathétique (Guéhenno). Droits de l’Homme. Destin de l’Homme. Dignité humaine. »

Guerre et captivité

L’Hyvernaud de la drôle de guerre, confronté « aux autres », ne peut qu’avouer ce que sa culture produit de division. En des termes plus brutaux que ceux de Guéhenno – mais ils sont ceux d’une correspondance intime d’une période d’épreuve –, souvent mal interprétés comme élitistes alors qu’ils ne sont que le constat, à la manière caustique d’Hyvernaud, de « ce qui est », il écrit à son 104


Georges Hyvernaud, oflag IID (Poméranie), hiver 1942, (coll. M.-C. Profit)

épouse : « il y a je – il y a nous – il y a les autres. Je c’est toi aussi naturellement. Nous, c’est des gens à qui le nom de Dostoïevski ou de Stendhal dit quelque chose. Les autres… j’y suis jusqu’au cou, dans les autres.9»

En réclusion dans son lointain oflag, des temps de la méditation forcée d’Hyvernaud le reportent aux thèmes de Guéhenno entrevus. Ainsi relève-t-on dans ses Carnets10:

- au printemps de 1941, s’agissant de l’instruction, cette citation de mémoire de Conversion à l’humain, extraite de l’essai « État des esprits en 1930 » : « En ne nous apprenant qu’à lire, on nous a faits foule et non pas peuple »

- à la fin de 1941, cette note sur le remords ressenti face à une culture qui ampute et déclasse : « Le cas Guéhenno. Et ce garçon qui avait honte en pensant à tout ce que son père savait faire avec ses mains. » Réflexion aussitôt confrontée à l’enseignement 105


qu’Hyvernaud tire d’Alain : « Y voir clair dans ce qui est. Comprendre et créer, ce n’est pas tellement indigne d’un homme. »

- ou encore, à la fin de 1942, suscitée par le propos de Gustave Thibon sur le « nivelage par le haut » (Destin de l’homme, 1941), la référence à la controverse entre Gide et Guéhenno. Mais c’est dans le manuscrit Voie de garage qu’Hyvernaud développe et met en forme sa réflexion. Brièvement, pour l’essentiel de ce qui relève de l’inspiration guéhennienne, elle porte sur les thèmes récurrents de : - l’enfance et la connaissance de la pauvreté,

- la culpabilité d’« enfant du peuple devenu un Monsieur » : amorcé par sa rencontre avec un jeune instituteur originaire de Fougères qui sera son seul compagnon de captivité11, le sujet réapparaît dans le texte « Aller au peuple », - cet « Aller au peuple » des intellectuels, voué à l’échec – qui, immanquablement, nous renvoie à la tentation-tentative de « L’Humanité et les “humanités” »,

- la culture, encore, séparatrice de ses copains d’enfance (entre eux et lui, « il y aura désormais Baudelaire et Rimbaud, il y aura Pascal et Nietzsche »), de son peuple (le très beau « Leur terre et leurs morts12 »), de son père (« Père et fils13 »), et plus implacablement dans le présent, de ses codétenus (« les autres », à nouveau), - plus généralement : le thème du devoir de vérité et la solitude qui lui est associée.14 L’après-guerre 

Les manuels de français Plaisir de lire

Georges Hyvernaud fit-il la connaissance de Jean Guéhenno lors d’une de ses « visites » d’Inspecteur général à l’école normale 106


d’instituteurs d’Auteuil15? Toujours est-il qu’ayant renoncé à sa carrière d’écrivain (vers 1955) et se vouant au « beau métier » de l’enseignement des lettres, c’est par ses conférences pédagogiques de 1958 aux professeurs des Cours Complémentaires que sa carrière d’auteur « pédagogique » aux côtés de Guéhenno commencera : sa contribution à l’élaboration d’une collection de manuels pour les collégiens… et leurs maîtres16, sous la direction de ce dernier chez Armand Colin, est sollicitée. Hyvernaud ne cacha pas que la perspective d’approcher, et donc connaître par l’échange, l’estimé essayiste détermina son engagement dans cette aventure. Ses collègues – dont des Ulmiens et docteurs ès lettres, certains, tel Jean Sirinelli, anciens élèves de Guéhenno – professent en lycée ou faculté ou, plus tardivement, au Centre de formation des professeurs de collèges. Lui et Maurice Domerc (du lycée Montaigne), en collaborant à l’entreprise de bout en bout, en seront les piliers.

Les manuels d’enseignement du français au beau titre Plaisir de Lire destinés aux élèves de la 6ème à la 3ème sont accompagnés chacun d’un livre pour l’enseignant. Ils paraîtront en deux collections successives (réforme de l’enseignement du français oblige) : une première (19611965), avec de nombreuses rééditions complétées jusqu’en 1973 ; la seconde (1970-1974) complètement remaniée et dans une présentation modernisée (couverture couleur glacée, livret du professeur sous forme de fiches). Un volume de 1965 consacré au XVIème siècle complétait l’ensemble (le XVIIème siècle, prévu, ne paraîtra pas). Plaisir de lire s’éteindra en 1980. Le caractère innovant de ces manuels (par le choix des textes et des auteurs, l’iconographie, les multiples références croisées aux autres arts, la sollicitation des élèves-lecteurs, la qualité des livres du maître…) est reconnu ; leur consultation fait prendre conscience de l’ampleur du travail de leurs auteurs et de leur volonté d’« apprendre à apprendre à lire » avec Guéhenno.

Georges Hyvernaud choisit, sans exclusive cependant, d’y traiter plutôt ce qui relevait du théâtre, sa passion, et de la poésie. Si, 107


on trouve dans Plaisir de Lire des textes de Guilloux, Giono, Rolland ou encore Alain, il ne nous étonne pas, les connaissant, qu’en soient absents Guéhenno et, à plus forte raison, Hyvernaud. Il reste que les livres du maître de la première série sont tous introduits par un propos éclairant « Enseigner sa langue » signé de l’auteur de Conversion (non repris dans la seconde). Celui du livre de 4ème souligne, sans en nommer l’auteur, une initiative d’Hyvernaud sur le sujet de l’héroïsme : la confrontation des Cid de Corneille et d’Alain17. Cependant Hyvernaud attendait plus d’un travail commun avec Guéhenno, qu’il eut souvent du mal à rencontrer, et qui parfois ne le suivait pas dans ses choix d’auteurs contemporains. Guéhenno par Hyvernaud dans L’École et la vie

Cette publication pédagogique mensuelle d’Armand Colin pour les instituteurs et professeurs porte la signature d’Hyvernaud dans deux numéros de 1961-62 :

Le n° 9 de 1961 s’ouvre sur une présentation de Changer la vie (sorti au 1er trimestre 1961) par Georges Hyvernaud (annexe 2). Enfance de pauvre dans la violence du monde, liberté du père et révolte, culture du « Monsieur » écarté des siens et remords… mais aussi petits et grands bonheurs de ce passé qui, au bout du compte, forcent à la gratitude. Après Conversion à l’humain trente ans plus tôt, c’est avec une singulière chaleur doublée de reconnaissance qu’Hyvernaud parle de ce « dernier livre [qui] nous apporte des raisons nouvelles d’aimer Jean Guéhenno ». Autre raison pour nous de l’importance de ce texte : il émerge du silence dans lequel son auteur se tient depuis le début des années 50.

Le n° 8 de l’année suivante rend hommage à Jean Guéhenno à l’occasion de son entrée à l’Académie française. À la suite de textes de Mauriac, Chamson, Cassou, Desgranges, figurent des pages choisies par M. Domerc et G. Hyvernaud de : Caliban parle, Conversion à l’humain (Venise), Journal d’une «révolution » (Sens 108


de la Révolution, Ceux d’en dessous), Journal des années noires (À l’Allemand que je croise dans la rue…), Jean-Jacques/Roman et Vérité, Sur le chemin des hommes (Culture de loisir et culture de combat) et Changer la vie (La Peur, Souvenir du bonheur). Le dialogue des dédicaces

Ayant appartenu à la bibliothèque de Jean Guéhenno, un exemplaire du service de presse du second livre d’Hyvernaud, Le Wagon à vaches (1953), porte une belle dédicace, datée du début de leur entreprise commune : « Pour Jean Guéhenno Qui disait dans un de ses premiers ouvrages : “ On voudrait n’écrire que des livres exaltants, et qui aident à vivre. ” Oui, on voudrait… G. Hyvernaud 5 décembre 1960 »

Ces lignes – dont la citation est extraite de l’introduction à Conversion à l’humain – disent la grande estime d’Hyvernaud pour Guéhenno. Elles viennent en écho à celles de la « Lettre à une petite fille », écrite quinze ans plus tôt aux derniers jours, noirs, de la captivité : « [de] la plupart des livres. […] combien en est-il qui puissent aider à vivre quand la vie devient mauvaise à l’homme ? Mais aussi, pas de moyen plus sûr pour évaluer la qualité d’une œuvre.18 » ; ou encore, à ce détour d’une réflexion sur le roman policier dans un brouillon du Wagon à vaches : « Les littérateurs à la Kafka, à la Sartre, trahissent leur mission. Qui est d’abord d’aider à vivre, comme chacun sait. »

Si, de la bibliothèque de Georges Hyvernaud, les dédicaces relevées sur les tomes de Jean-Jacques. Histoire d’une conscience de l’année 1962 restent somme toute bien conventionnelles (« à mon compagnon de travail, très cordiale sympathie… »), les mots que 109


Guéhenno lui signe dix ans plus tard sur son exemplaire des Carnets du vieil écrivain19 nous paraissent avoir plus de profondeur : « à Monsieur Georges Hyvernaud, mon compagnon de travail, ces Carnets du vieil écrivain et ces peut-être un peu vieilles pensées, en hommage d’une vraie sympathie. Guéhenno »

Deux vies, deux œuvres

Cette rétrospective expose l’évidence de la part intrinsèque commune des deux professeurs-écrivains. À peine supposé, ce qui les désassemble devient flagrant dès lors qu’on interroge l’« homme » Hyvernaud. À son engagement à gauche des années 30, succède après 1938 un désengagement (politique, syndical) total et définitif. L’expérience amère de la captivité « aidant », toute illusion est bannie de sa religion de l’homme. C’est encore d’absence qu’il faut parler à propos de sa vie littéraire : étranger au monde public des lettres, rompant avec l’écriture dans les années 50… Hyvernaud laisse une œuvre mince, caustique et dure : une trentaine de textes dans des revues marginales (hormis les feuilles de La Peau et les os aux Temps modernes… qu’il refusera d’intégrer), et deux petits livres noirs inclassables dans lesquels se profile l’homme « dans son impuissance déchirante ». Mince mais éminente.

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De et sur Georges Hyvernaud La Peau et les os, éditions du Scorpion, 1949. Le Wagon à vaches, Denoël, 1953. Œuvres complètes, tomes 1-4, Ramsay, 1985-1986. Le tome 4 ajoute aux carnets d’oflag les proses et critiques littéraires, essentiellement d’avant-guerre. NB. L’œuvre d’Hyvernaud a été rééditée depuis 1991 par Le Dilettante. L’éditeur a ajouté à cette collection des Feuilles volantes en 1995. Les textes « Leur terre et leurs morts » et « Père et fils » figurent dans le volume Lettre anonyme (2002), et la « Lettre à une petite fille » à la fin des Carnets d’oflag (1999). L’Ivrogne et l’Emmerdeur, Lettres à sa femme 1939-1940, Seghers, Missives, 1991. Lettres de Poméranie 1940-1945, éditions Claire Paulhan, 2002. Voie de garage, 1941-1944, SLGH, 2005 (quelques textes du manuscrit, tel « Aller au peuple », figurent dans Feuilles volantes). Cahiers Georges Hyvernaud, annuels, particulièrement le n° 10-2010 « Inédits et introuvables », SLGH. Guy Durliat, « Régis Messac et Georges Hyvernaud aux Primaires », journée d’études Régis Messac, l’écrivain-journaliste à re-connaître ? Centre Mauriac de l’Université Michel de Montaigne et Société des amis de Régis Messac, Bordeaux, 6.02.2010. Actes à paraître. Société des Lecteurs de Georges Hyvernaud (SLGH). Site web : www.hyvernaud.org Sources complémentaires : - La revue Les Primaires est disponible sur Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF. - sur Régis Messac : Société des amis de Régis Messac, site web www. regis-messac.fr

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Remerciements

L’auteur remercie vivement Marie-Claude Profit et Jean-Marie Guéhenno, Patrick Bachelier et Les Amis de Jean Guéhenno, Olivier Messac et Les Amis de Régis Messac.

Sur un livre

Annexe 1

« Conversion à l’Humain » : Un beau livre inquiet et sincère. L’auteur est né parmi les pauvres. Il a pu s’instruire pourtant, pénétrer au pays des livres ; il a appris à penser. Aujourd’hui il est professeur, écrivain. Le voilà arrivé, comme on dit. Le voilà riche de précieux savoirs, et familier des grandes ombres qui hantent les songes des sages. Alors, il se retourne vers ses compagnons d’autrefois, vers les garçons et les filles qui jouaient avec lui dans la petite ville grise de son enfance. Que font-ils à présent ? Que sont-ils ? Leur vie s’use à de mornes tâches. Ils parcourent ce cercle de grandes peines et d’espoirs tenaces, que, depuis toujours, ont parcouru les humbles. Et lui, l’homme arrivé, encore ébloui de la splendeur des pays traversés, voilà qu’il a honte de ses richesses. Pourquoi, se demande-t-il tristement, pourquoi tout cela pour moi seul ? Pourquoi pour moi, et non pour eux ?...

Ainsi songe Caliban. Et Prospero s’étonne de l’angoisse de Caliban, Prospero qui est savant, qui a du goût et de belles manières, et qui est cynique quelque peu. Je crois l’entendre. « Ce trouble que tu montres, dit-il avec son sourire de bonne compagnie, ce trouble est assez noble, Caliban, et naturel en un sens. Mais il n’est pas raisonnable. Que tu souhaites un moment d’élever avec toi tous tes frères, ce n’est là qu’une rêverie, où il ne faut point s’attarder. Ne serait-il pas fou, si l’on est riche, de vouloir que tous le soient ? Garde pour toi tes biens, mon ami. De quoi te plains-tu ? Tu es né au camp de ceux à qui nous réservons les besognes ouvrières et militaires. 112


Pourtant, te voilà parmi nous. Vois, nous te faisons place. Et même nous te ferons fête volontiers. Pour peu que tu y tiennes tu seras chef toi aussi. La chose s’est déjà vue. Te souvient-il de cet académicien qui fit, dans les salons nationalistes, une assez belle carrière ? Il était fils d’un maître d’école*. J’en pourrais citer beaucoup d’autres. Nous sommes plus accueillants que tu ne penses. Allons, laisse là scrupules et souvenirs. Oublie un peu les tiens, et tes origines, et nous ferons semblant de les oublier aussi... »

Caliban n’écoute guère le sermon de Prospero. Caliban ne veut pas trahir. Il se répète qu’une âme vaut une âme, et qu’en toute âme on peut allumer une flamme. Mais Prospero ne se tait pas.

« Ne vois-tu pas, dit Prospero, que tu n’appartiens plus désormais à ce monde d’esclaves au sein duquel tu as grandi ? Que tu le veuilles ou non, Caliban, tu es à présent un étranger pour eux. La culture t’a fait autre. La culture sépare. Songe à cet égoïsme subtil que Barrès nous enseignait. Vois nos maîtres – tes maîtres – comme ils sont divinement seuls. Regarde le plus lucide et le plus pur des poètes de ce temps-ci : quel silence, quelle absence, quelle hautaine façon de tourner le dos au monde, de se mettre à l’écart des hommes. Telle est la leçon qu’il te faut entendre. Tout est venu au point que chacun doive opter pour l’humanité ou pour la culture. Ton choix saurait-il être douteux ? »

Le choix de Caliban n’est pas douteux. Caliban veut être homme parmi les hommes. Il se moque de ces penseurs fatigués qui se fabriquent de petits tourments, et crient qu’ils ont le mal du siècle. Il se moque aussi de ceux qui habitent ce que Kant appelait magnifiquement « les espaces vides de l’entendement pur. » Et il revient à la vie rude et rouge, à l’âpre vie des pauvres diables, au pays des souffrances réelles. Caliban va vers Caliban.

Non pas qu’il renonce à la culture. Est-il possible de se refuser à « ces merveilleux gaspillages que sont les pensées et les rêves ? » 113


Et l’éternel désir des gens de rien ne les porte-t-il pas vers les grands jeux de l’Esprit ? Mais la culture n’est pas ce que dit Prospero. Elle n’est pas égoïsme et solitude. Elle est générosité, au contraire, et communion. Elle est fraternelle. Elle rassemble. Elle lie chaque homme à tous les hommes.

Les riches l’ont obscurcie et brouillée, cette notion de culture. Mais les pauvres ne l’entendent guère mieux. Ils exigent de la culture qu’elle justifie leurs ferveurs et leurs révoltes. Ce n’est pas là son rôle. Elle n’est pas une religion. Elle ne se met au service d’aucune ivresse. Elle n’est ni catholique ni marxiste. Elle ne sait qu’exprimer le vrai.

Principes sévères. Un intellectuel ne peut les écarter : ce serait trahir l’Intelligence. Mais ils déroutent et irritent la foule des pauvres gens. Le clerc ne consent pas à apporter à l’ouvrier certains mensonges que l’ouvrier lui demande. Ainsi se creuse un fossé entre l’homme qui pense et l’homme qui peine. Comment les réconcilier? Comment accorder l’amour du peuple à l’amour du vrai?

Jean Guéhenno, dans l’ouvrage dont je parle, ne trouve point de solutions à ces problèmes. Mais il les pose anxieusement. C’est cette anxiété qui fait de son livre un beau livre. Livre honnête et douloureux. Livre d’espérance et de foi. Yves ERNAUD.

Les Primaires, juillet 1931, n° 19, p. 473-475

* Hyvernaud évoque ici Jules Lemaître (1853-1914), fils d’instituteurs ayant intégré l’ENS, agrégé et docteur ès lettres, académicien en 1895. Il eut son heure de gloire au salon nationaliste politico-littéraire de son influente maîtresse, Madame de Loynes, fut président de La ligue de la Patrie française antidreyfusarde, collabora à L’Écho de Paris et à L’Action française.

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Annexe 2 « Changer la vie » par Georges Hyvernaud C’est son histoire que conte Jean Guéhenno dans son dernier livre. L’histoire d’un petit gars qui, à quatorze ans, doit gagner son pain comme employé dans une usine. Le pain de six livres coûtait seize sous, en ce temps-là, et le salaire mensuel du gamin était de vingt-cinq francs. Quand une vie commence ainsi, on sait d’avance ce qu’elle sera. Rien d’autre à en attendre, de jour en jour et jusqu’à la fin, que le bureau, l’usine, des tâches absurdes : c’est là ta place et ton destin, les jeux sont faits.

Et voilà pourtant ce que le petit gars n’accepte pas. Il s’est mis dans la tête de changer sa vie, et il s’y efforce avec une rage têtue. L’étonnant est qu’il y parvient, et qu’en effet, il s’évade. Entendez qu’il pénètre dans le domaine de la culture, dans la liberté des idées et des rêves et des plus belles fêtes de l’esprit. Car il ne s’agit pas, bien sûr, d’accéder à l’argent et à la puissance ; ce ne serait point changer la vie ; et au bout du compte ce genre de réussite ne vaut guère qu’on s’en émerveille.

Jean Guéhenno ne se croit pas extraordinaire, et ne se veut point édifiant. « Tu n’es qu’un fiérot », lui disait sa mère dans ses moments d’humeur. Un fiérot ? Non pas. Avec les plus fortes raisons de s’enorgueillir, il parle de soi du ton le plus modeste. Si son expérience personnelle lui paraît digne d’être méditée, c’est parce qu’à travers elle il atteint l’aventure immémoriale des hommes sans nom. Dans l’histoire d’un enfant pauvre, il déchiffre toute l’Histoire.

Changer la vie, ou la subir ?... La mère du petit Jean s’irritait de le trouver toujours le nez dans ses livres. Voulait-il donc devenir un bourgeois, un Monsieur ? « Tu n’es qu’un fiérot. » La pauvre 115


femme comprenait mal la fièvre qui brûlait le petit. Dans cette avidité de savoir, elle ne voyait qu’une audace coupable et une manière d’impiété. C’était une humble chrétienne, sur qui pesaient les vieilles résignations accumulées au long des siècles dans l’âme des gens de rien. On s’accoutume à la servitude au point d’en faire une espèce de sagesse. Accepter, se soumettre, baisser la tête. Vivre dans la peine et la peur, puisqu’on est fait pour la peine et la peur, puisque c’est dans l’ordre. Morne fatalisme du pauvre qui l’emprisonne dans sa pauvreté. Cela fait assez bien l’affaire de ses maîtres.

Mais voici une autre chanson. Le père de l’écrivain était la liberté même. Quel admirable portrait Jean Guéhenno a tracé de lui ! Nous n’oublierons plus cette voix cordiale et ce sourire de brave homme. Un meneur, disaient de cet ouvrier cordonnier les seigneurs de la Chaussure ; une mauvaise tête, disaient leurs dames. Entendons qu’il aimait la justice, qu’il respectait peu les grandeurs d’établissement, qu’il traitait chacun selon l’honneur et la dignité.

C’était à Fougères, au début du siècle. Des traditions subsistaient qui sont aujourd’hui perdues. Jean Guéhenno a connu, rassemblés autour de son père, les derniers Compagnons – ces bons ouvriers dont chacun portait le nom d’une vertu : Amitié, Probité, Franchise... À écouter leurs simples propos, il a pris ses premières idées de la violence du monde. Ces hommes n’avaient pas de savantes théories sur la lutte des classes, mais ils voyaient que les choses n’allaient pas comme il faut, et ils voulaient que cela finisse, ils croyaient fermement que cela finirait, et ils se battaient pour que ça finisse. Dures batailles que nous oublions trop : il faut lire, dans Guéhenno, le poignant récit de la grève de 1906.

Pour les acteurs sans nom de la révolte des pauvres, changer la vie c’était la changer tous ensemble et pour tous les hommes. Confrontant au leur son combat, Jean Guéhenno se reproche de n’avoir voulu changer la vie que pour soi. L’ardeur de l’adolescent qu’il a été lui paraît suspecte : « Une petite bête ambitieuse. » Et le 116


voilà tout près de donner raison à sa mère dans les vieilles querelles d’autrefois.

C’est pourtant vrai qu’aller vers la culture c’était se séparer des siens, en quelque sorte, les trahir. Serait-il devenu un Monsieur ?... Non, quand même. Mais il est « un homme de livres assis dans un fauteuil » : c’en est assez pour faire naître dans une conscience scrupuleuse une espèce de remords.

Il serait trop long de suivre à travers son œuvre les réflexions dans lesquelles cette constante inquiétude l’a engagé. Disons seulement que son dernier livre nous apporte des raisons nouvelles d’aimer Jean Guéhenno. C’est toujours la même sincérité : il n’est pas de ceux qui se dérobent ou trichent ; il ne consent point à ces ruses d’esprit qui vous donnent bonne conscience. Mais ici, il y a quelque chose d’autre.

Quoi donc ? Peut-être un accueil plus confiant offert aux richesses du monde. Une gentillesse, une malice.... La voix a perdu l’âpreté qu’elle avait dans le Journal d’un homme de 40 ans. Le passé qu’elle évoque, considéré de plus loin, se découvre dans une perspective plus large : tout n’était pas sombre dans ces années sombres. Ce n’est plus la seule rancune qui ramène l’écrivain vers elles, mais plutôt la gratitude. Il fait le compte de ses chances et de ses joies.

Car c’est une chance d’avoir d’abord connu la vie là où elle est dans sa plénitude et sa force. Et les bonheurs ne manquent pas, même pour le fils d’un cordonnier et d’une piqueuse de bottines : des bonheurs que le temps a mûris et dorés. Découverte de la mer, chansons autour de la table, sourires des filles.... On voudrait citer bien des pages. L’une des plus touchantes est l’histoire de l’orange : cette orange que le petit Jean Guéhenno achetait le soir de Noël, qu’on ne mangeait point, qu’on posait cérémonieusement sur la cheminée de la cuisine, et qui restait là, inutile et merveilleuse, entre 117


la Sainte Vierge et le Bon Dieu. Je ne sais pas plus beau conte de Noël. L’École et la vie, n° 9, 1er avril 1961, p. 1-2 (Armand Colin, reproduction aimablement autorisée) Biographie complète sur le site de la Société des Lecteurs de Georges Hyvernaud (SLGH). 2 Il faut se rappeler qu’à l’époque, et ce jusqu’en 1945, une dichotomie sépare les ordres « Primaire » et « Secondaire ». Le premier, enseignement du peuple (de l’école communale aux EN d’instituteurs en passant par les Écoles primaires supérieures – les ENS primaires de Fontenay et Saint-Cloud coiffant la pyramide) est ignoré et souvent méprisé du second (du lycée avec baccalauréat à l’université), réservé à la bourgeoisie et l’élite (voir Guy Durliat, « Régis Messac et Georges Hyvernaud aux Primaires »). Guéhenno évoque cette démarcation dans son essai « L’Humanité et les "humanités" ». 3 Après ce second livre publié en 1953 (La Peau et les os l’avait été en 1949), Hyvernaud se tait. 4 Les Primaires et Les Humbles sont, dans l’entre-deux-guerres, les deux revues littéraires majeures de gauche engagée des instituteurs (pour leur histoire, voir : Guy Durliat, op. cit.). Sous le pseudonyme transparent Yves Ernaud, le professeur-écrivain d’Arras, Hyvernaud, donnera de 1926 à 1932 neuf articles aux Primaires – la fin de sa contribution à la revue coïncidant avec la controverse qui suit. L’un des premiers numéros spéciaux est consacré à Albert Thierry et son « refus de parvenir », cité par Guéhenno dans « L’Humanité et les "humanités" », et elle avait très favorablement accueilli le « beau livre qui enrichit et vivifie la méditation » Caliban parle. 5 Les Primaires, juin 1930, pp. 295-296. Reproduit dans le tome 4 des Œuvres complètes, pp. 243-245. 6 Les Primaires, août 1931, pp. 556-561. 7 Régis Messac (1893-1945 ?), pionnier de la littérature fantastique, docteur ès lettres avec une thèse sur Edgar Poe, professeur de lettres marginalisé par ses pairs pour ses conceptions pédagogiques originales. Blessé à la Grande Guerre, il s’affirme pacifiste intransigeant, s’engage avec les revues syndicales, libertaires et prolétariennes de l’entre-deux-guerres. Il contribue épisodiquement aux Humbles, régulièrement aux Primaires à son retour, en 1930, des États-Unis – d’où il expédiait des chroniques au Progrès civique – pour en devenir rédacteur en chef et l’un des piliers en 1932. Entre autres pamphlets, son virulent « À bas le latin » alimenta bien 1

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des querelles. Résistant « sans armes », il disparaîtra en déportation. 8 Cette lettre et la suivante sont inédites. René Derome, le jeune frère de la future Andrée Hyvernaud, élève de khâgne à Lakanal dans les années 1935, eut Guéhenno comme professeur. – Portraits, publié en 1935 (Plon), réunissait quelques-unes des critiques de Robert Brasillach : Barrès, Proust, Giraudoux… et Guéhenno. Le portrait de lui-même que ce dernier fait dans son Journal d’un homme de 40 ans donne envie à Brasillach de lui attribuer le surnom célèbre d’Herriot « l’imposteur chaleureux ». L’homme politique – lui aussi sorti du peuple – le devait à un article fameux de Léon Daudet dans L’Action française (été 1926). 9 L’Ivrogne et l’Emmerdeur, Lettres à sa femme 1939-1940, 2ème lettre du 1er octobre 1939. 10 Carnets d’oflag, Le Dilettante. Les citations qui suivent sont extraites des pages 45, 84 et 128-129. 11 Hyacinthe Mauduit, qui, enfant, portait les souliers fabriqués par sa mère à l’usine... En 1941, Georges Hyvernaud demande à sa femme d’acheter pour l’épouse de son compagnon le Journal d’un homme de 40 ans (Lettres de Poméranie 1940-1945, 29 octobre 1941). L’amitié nouée entre les deux hommes survivra à la Poméranie. 12 La référence, accusatrice, à Barrès est évidente. Dans ce texte émouvant qui lui fut inspiré par l’enterrement de son père, Hyvernaud constate la rupture d’avec sa parentèle, distance lui interdisant de parler – à l’opposé de Péguy – au nom de son peuple. Il décrit sa solitude de jeune intellectuel, et pousse sa méditation jusqu’à, ainsi que le fait Guéhenno, entrevoir sa possible mission : exprimer, lui, ce que ses ancêtres portaient sans avoir les moyens de le dire et par là s’inscrire dans leur filiation. Repris dans Lettre anonyme. 13 Texte courageux dans lequel son auteur montre toute sa volonté de dire ce qui est. Contrairement au père de Guéhenno, figure de la révolte, le père ouvrier d’Hyvernaud se montre satisfait de l’ordre social de son époque. C’est son fils, l’intellectuel cultivé, qui, à sa place, devra porter l’insoumission. Repris dans Lettre anonyme. 14 En réponse aux sollicitations de Mauduit : « Il convient que chacun fasse son salut tout seul » (mai 1944, Carnets d’oflag, Le Dilettante, p. 181). Dans des lignes plus tardives des années 50, ce précepte est redit, douloureusement, et l’obligation de la vérité – celle qui conduit à l’impasse de Conversion à l’humain – réaffirmée (« Eh bien ! on sera seul » et « Sincérité ou fidélité », dans Feuilles volantes). 15 Très probable, et ce dans les années 1950, selon Roland Desné, ancien élève d’Hyvernaud à Auteuil, à qui l’on doit, entre autres travaux sur l’écrivain, l’édition argumentée de son livre abandonné Lettre anonyme. 16 Si Hyvernaud n’enseigna pas dans les classes du premier cycle, il en connaissait bien la pédagogie. En témoignent les conférences citées sur l’enseignement du français, et sa direction d’études au Centre de formation des professeurs de collèges

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(à sa création au début de années 1960) qui réunissait, dans l’enceinte de l’EN d’Auteuil, des instituteurs adultes. 17 Sous le titre « Ce que Corneille ne dit pas », Hyvernaud soumet à ses jeunes lecteurs le propos d’Alain de juin 1906 (mois du tricentenaire de la naissance de Corneille à Rouen) dans lequel le philosophe donne sa version de la vraie tragédie du combat des Maures. À eux de confronter la mort de l’obscur archer Pedro à la glorieuse hécatombe de l’illustre Rodrigue. 18 Carnets d’oflag, Le Dilettante, p. 246. 19 Grasset, octobre 1971. Changer la vie nous manque. Nous devons ces dédicaces à l’aimable attention de Marie-Claude Profit et les reproduisons, ainsi que la précédente, avec son autorisation et celle de Jean-Marie Guéhenno. Nous en avons donné les fac-similés dans le chapitre consacré aux années Plaisir de lire du numéro 10 des Cahiers Georges Hyvernaud.

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Une lettre de Jean Guéhenno à théophile Dandin Daniel Heudré*

La publication de la correspondance de Guéhenno avec les écrivains de son temps est en très bonne voie. Exhumer les lettres de l’écrivain avec ses compatriotes de Fougères est plus rare et plus difficile. On achoppe toujours sur la question suivante : quels sont vraiment les contacts que l’académicien a accepté de garder ?

Ici nous présentons une lettre que Guéhenno a adressée à Théophile Dandin en réponse à un courrier de décembre 1977. Datée du 15 décembre 1977, elle confirme la bonne connaissance que Guéhenno pouvait avoir des conflits sociaux de la ville et nous éclaire sur son humanisme nourri de la fréquentation de ses maîtres, Renan et Michelet. Certes le penseur revendique un esprit agnostique, mais assume également un esprit religieux. Cette inquiétude n’est pas fondée sur une religion révélée, mais sur une transcendance où l’homme dépasse l’homme. Le titre d’un de ses ouvrages est précisément Conversion à l’humain, vaste programme où rien n’est acquis en matière de certitudes, pourrait-on dire.

L’itinéraire de Dandin a dû certainement affleurer au fil de la plume pour que son correspondant se livre de manière aussi profonde et loyale. Son trajet a dû susciter la sympathie et renvoyer bien des échos de la ville que Guéhenno a connue.

Né à Fougères en 1901, au sein d’une famille nombreuse, de milieu modeste, Théophile n’a pas la joie de connaître son père, mort accidentellement six mois avant sa naissance. Sa mère s’étant remariée à un menuisier, la famille est obligée de fuir Fougères

* Professeur et auteur de Fougères miroir des écrivains, Rennes, Éditions Rue des Scribes, 1995.

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pendant le lock-out1 et décide de prendre la succession d’un artisan de Javené parti pour Paris.

L’expérience professionnelle se solde par un échec financier et le beau-père, longtemps malade, meurt en avril 1917. Une fermière, ayant fréquenté sa mère au cours de sa jeunesse, adopte en quelque sorte Théophile. C’est alors que, pendant les vacances scolaires, le jeune garde les vaches et que l’année suivante, il réussit à décrocher son certificat d’études à l’école communale. Le recteur de la paroisse devine en lui des prédispositions pour les études et un intérêt vis-à-vis de la vocation sacerdotale. Il lui donne alors les premiers cours de latin avant de le faire admettre à Saint Sauveur de Redon, une institution accueillant clercs et laïcs.

Théophile poursuit des études de latin, grec et anglais pendant trois années jusqu’aux vacances de l’été 1917. C’est dans « la pire misère matérielle », selon ses propres termes, qu’il vient habiter un taudis infâme, avec ses propres frères et sœurs ; sa mère, avouant son incapacité face à cette détresse, recommande le jeune Dandin à l’usine Cordier2. Il commence dans le bureau des lisses (fraisage et déforme3), travail peu épanouissant aux yeux d’un adolescent déjà éveillé au monde de la culture, mais indispensable pour ne pas mourir de faim.

Ses temps libres lui permettent de pratiquer la gymnastique au patronage du Drapeau ; il progresse très vite. L’esprit tourné vers la réflexion, aiguisée par quelques années d’études, il s’oriente vers le syndicalisme et s’intéresse à la politique locale. Il gravit rapidement les différents échelons de responsabilité et finit par être élu président de l’Union locale de la CFTC et président des mutuelles. Il assume la tâche de dirigeant syndical jusqu’à la scission de la CFTC qui voit émerger la future CFDT4. De telles fonctions impliquent de fréquents voyages à Paris où il participe à de nombreuses réunions. En fait, Théophile Dandin fréquente de petits cénacles : il se 122


Théophile Dandin (1901-1981)

trouve souvent avec le curé-archiprêtre, l’abbé Bourges, au milieu de militants socialistes et communistes. Les enfants se souviennent de l’atmosphère animée de la maison avec des débats qui les impressionnaient beaucoup : on y évoquait le pape Léon XIII et son encyclique « Rerum Novarum ». Par le biais de ces petits cercles, Dandin est un proche de l’abbé Bridel5 et devient l’ami de PierreHenri Teitgen, futur député du département d’Ille-et-Vilaine. De plus, il affirme une fidélité inébranlable à l’égard de Marc Sangnier, fondateur du mouvement le Sillon, véritable creuset d’idées. Il deviendra même son secrétaire. Le Sillon est implanté à Fougères et compte parmi ses adhérents des habitants de la rue Pinterie. D’ailleurs c’est à l’initiative de Dandin que le nom de Marc Sangnier est accordé à une rue de la ville. Arrive le moment où l’abbé Bridel fait ériger un 123


vaste ensemble de pavillons, dans l’ancienne ferme de Mare Bouillon, à proximité de la Cristallerie, aujourd’hui détruite. Cet habitat destiné aux ouvriers est regroupé autour du lieu de travail et porte le nom de Cité Abbé Bridel.

Ses capacités en gymnastique le conduisent à exercer la fonction de moniteur à la Vigilante, puis au Drapeau6. Il crée également un groupe acrobatique, « Les Fernandez », qui se produira souvent devant le public fougerais.

Tous ces engagements lui forgent une réputation d’homme plutôt vif, prompt à la discussion. Ils caractérisent ces chrétiens sociaux, engagés dans la construction de la cité et proches des combats de la classe ouvrière. Ne met-il pas en exergue cette citation de l’encyclique « Rerum novarum » : « la misère imméritée de la classe ouvrière fait vengeance au ciel » ! Lui qui a connu les incertitudes de l’enfance et le dur labeur de la jeunesse se reconnaît totalement dans ce cri. Comment ne peut-il pas vibrer au récit de l’enfance et de la jeunesse de Guéhenno, comment ne peut-il se reconnaître dans cette boulimie de culture, seule capable de libérer la personne !

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Le 15 décembre 1977 Cher Monsieur,

Je vous remercie de votre lettre que j’ai lue avec un grand intérêt, heureux de connaître ainsi ce qu’avait été la part des catholiques d’esprit socialiste au temps de nos anciens combats. J’ai reconnu un nom que j’ai souvent entendu à Fougères autrefois, celui de M. l’abbé Bridel. J’ai maintenant perdu, depuis des années, tout contact avec la ville même. Je n’y ai plus aucun parent. J’ai des cousins dans les villages environnants, à Saint-Germain, à Saint- Étienne, dans des fermes où j’ai, comme vous, gardé les vaches…

Pour ce qui est de mon interview7, j’ai eu grand souci simplement de respecter en parlant, la foi des autres. Je suis tout à fait agnostique, mais j’ai pu dire en effet, et très naïvement, que je suis d’esprit « religieux ». C’est que « être religieux »  n’est pas le privilège d’une religion, le catholicisme par exemple. Il est bien des religions. Pour moi je crois en l’homme comme d’autres croient en un Dieu. Je suis ce qu’on appelle généralement un humaniste. Renan et Michelet sont de mes maîtres, et furent des hommes profondément religieux. Je ne peux, à ce sujet, que vous renvoyer à mes livres… Je vous remercie encore et suis bien cordialement vôtre.

Guéhenno

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Le lock-out est une décision de fermeture d’entreprise par le patronat. Les parents de Dandin ont subi cette mesure, lors de la grève de 1906 et ont été obligés, comme beaucoup de Fougerais, de partir vers d’autres destinations pour s’alimenter (SaintMalo, Rennes, Paris.) 2 L’usine Cordier a été un fleuron de l’industrie de la chaussure. Elle est le symbole de l’industrialisation à Fougères. À son origine, une famille entreprenante et moderne : le père, Hyacinthe Cordier (1825-1894) « le plus grand industriel de Fougères » selon les journaux de l’époque, le fils Gaston, né en 1869, et son frère René. Jean Guéhenno a connu la seconde génération et l’usine est évoquée dans ses ouvrages relatifs à son enfance et à sa jeunesse. 1

Les opérations de finissage de la fabrication de la chaussure s’effectuent ainsi : le talon et les tranches de semelles sont débarrassés des barbes ou aspérités ou débris, d’où le terme « ébarber ». Cette opération est connue sous le nom des « déformage ou déforme des lisses », et suivie d’un polissage. Ces activités sont effectuées à l’aide de fraiseuses montées sur des arbres tournant à grande vitesse devant lesquels l’ouvrier présente les parties à travailler. 3

La CFDT est un syndicat né, en 1964, d’une scission à l’intérieur de la CFTC. Une partie de la CFTC devient majoritaire, sous la conduite d’Eugène Deschamps et veut laïciser la centrale et relâcher les liens avec le clergé. La CFTC reste la confédération française des travailleurs chrétiens, la CFDT signifie la confédération démocratique du travail. Le caractère confessionnel a disparu. Dandin n’a pas suivi l’évolution décisive de son syndicat d’appartenance. 4

L’Abbé Bridel (1880-1933) a été une figure importante des abbés démocrates, soucieux d’appliquer la doctrine sociale de l’Église, rédigée par le pape Léon XIII. Son activité a été très forte dans le pays de Fougères : création de syndicats chrétiens dans de nombreuses branches d’activités industrielles et tertiaires et, à partir de 1928, création de coopératives dans le secteur de la chaussure (Chez nous, la Cristallerie fougeraise, le Genêt d’Or, l’Abeille fougeraise.). Son intelligence et son dynamisme en faveur de la classe ouvrière ne pouvaient que susciter la curiosité et la sympathie de Jean Guéhenno. 5

La Vigilante et le Drapeau sont deux patronages nés à Fougères, au début du XXème siècle. Le Drapeau est créé, en 1906, par des prêtres de paroisses et, avec son nom à connotation patriotique, il offre des activités sportives (gymnastique et tir), liées à la préparation d’une revanche militaire, au lendemain de la défaite de 1870. Dans le contexte conflictuel entre l’Église et la République, au début du XXème siècle, chacun des deux camps, chrétien et laïque, développe ses propres organisations de la jeunesse. Désormais la pacification des esprits incite les associations à travailler ensemble. 6

7 H. Terrière, « Jean Guéhenno évoque son enfance…», Ouest-France, 7 décembre 1977, propos recueillis.

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Le timbre Guéhenno J.-F. Helleux

Le 22 septembre 1978, après une vie bien remplie, Jean Guéhenno décédait en son domicile parisien, presque oublié par la majorité des Fougerais. Lentement, patiemment, quelques personnes, tel Michel Philippe, aidées par la municipalité, tentaient de faire connaître l’homme et son œuvre. L’un des leurs figurait au panthéon des grands hommes ; par sa volonté il était devenu un écrivain et avait même réussi à entrer à l’Académie française, et une partie de la population ne le connaissait pas.

L’un de ces Fougerais, Jean-Yves Duchêne, voulut rendre un hommage particulier à l’écrivain à l’occasion du centenaire de sa naissance en participant activement à la création d’un timbre à son effigie.

Membre de l’Association philatélique fougeraise, Jean-Yves Duchêne, présenta cette initiative au cours d’une réunion en octobre 1988. Pour un philatéliste, l’idée de participer à la création d’un timbre et d’organiser une journée de « premier jour » est une opération prestigieuse. Fougères avait déjà participé à une telle opération en 1960, lors de l’émission d’un timbre à l’image du château, l’association souhaitait récidiver. L’idée de Jean-Yves Duchêne de profiter de cette occasion pour rendre un hommage à l’écrivain fougerais, appuyée par M. Lebossé, président de l’association, fut acceptée à l’unanimité. Il ne restait plus qu’à prendre contact avec l’administration des Postes et à préparer l’événement. Deux ans pour mettre au point le projet ne semblait pas de trop.

La première démarche à effectuer devait être de contacter l’administration des Postes, ayant tous pouvoirs en matière Cahier Guéhenno n°3, octobre 2012

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Carte du premier jour

d’émission en France. Pour l’anecdote, les Postes émettent plus de 50 timbres par an ; 73 pour la seule année 1990, l’année de sortie du « Jean Guéhenno ». Avant de se lancer dans la démarche, Jean-Yves Duchêne prit contact avec la municipalité de Fougères et M. Jacques Faucheux, son maire, qui connaissait bien M. Paul Quillès, le ministre des Postes de l’époque. Puis, avant toute réponse de l’administration et toujours par l’intermédiaire de Jacques Faucheux, il prit contact avec Mme Annie Guéhenno. Celle-ci, enchantée, s’empressa de lui donner son accord.

Le projet était donc lancé et il ne restait plus à l’association philatélique qu’à attendre la décision de l’administration postale et préparer la journée du « premier jour » devant se dérouler à Fougères. Il faut savoir que l’administration des Postes, une fois qu’elle a donné son accord, devient la seule en matière de conception du timbre, l’association locale est systématiquement mise à l’écart, ce qui entraîne une certaine frustration des acteurs de terrain. Dans les mois qui suivirent, la Poste prit contact avec Mme 128


Guéhenno, qui fit le choix d’un portrait de son mari exécuté par Eugène Dabit dans les années 1930. L’administration l’utilisa et en fit graver la maquette par Pierre Forget.

Parallèlement, l’association philatélique, dont la présidence revint à Jean-Yves Duchêne au début de 1990, se mit en devoir de préparer la journée du « premier jour ».

Cette journée était importante puisque c’était dans la ville natale de Guéhenno que devait se tenir une exposition philatélique, organisée pour l’occasion, et que s’ouvrirait pour la journée un bureau de poste où les cartes, enveloppes de « premier jour » et le nouveau timbre seraient oblitérés et envoyés à tous les collectionneurs. Cette oblitération est unique, le tampon étant créé pour cette occasion. Entre janvier 1989 et mars 1990, date de la sortie du timbre, l’association, en relation avec Mme Guéhenno, va concevoir l’enveloppe du « premier jour » ainsi que l’encart postal et le portrait de Guéhenno qui l’agrémentent. Tous ces éléments devaient bien sûr servir de support au timbre qui serait fourni au dernier moment par les services de l’administration postale.

Le dessin retenu pour rehausser ces supports fut une œuvre de I. Viennot croquée à Lyon le 12 novembre 1917 et reprise par l’artiste fougerais Gilles Hergot, qui l’intégra dans le décor de la Place Guéhenno, nouvellement refaite, agrémentée du beffroi bien visible dans le décor. À ce dessin fut ajoutée une citation de l’écrivain choisie par Mme Guéhenno : « Nous rêvons une vie, nous en vivons une autre, mais celle que nous rêvons est la vraie. »

Parallèlement à l’encart postal édité par l’Association philatélique fougeraise, l’administration des Postes émet un encart philatélique rappelant la vie et les œuvres de l’écrivain, ce document est agrémenté d’un dessin exécuté par J. Texier en 1929. 129


Enfin le grand jour est annoncé. Celui-ci est fixé au 24 mars 1990. L’association est prête. 1 000 exemplaires d’enveloppes, de cartes de « premier jour » et d’encarts postaux attendent patiemment les philatélistes dans leurs cartons. Mais, coup de théâtre, deux semaines avant, Jean-Yves Duchêne reçoit un appel téléphonique de l’administration des Postes l’informant que le timbre est retiré et qu’il n’y aura pas d’émission de « premier jour. » La réaction est immédiate. Toutes les filières d’influence sont alertées et les personnalités locales interviennent au plus haut niveau ; 48 heures plus tard, les choses sont rentrées dans l’ordre. Le timbre sera bien émis à la date convenue.

Le samedi 24 mars 1990, à quelques minutes de l’ouverture de l’exposition, un préposé des Postes se présenta à l’Association philatélique avec les planches de timbres à l’effigie du grand homme, avec le tampon nécessaire à l’oblitération pour le jour ainsi qu’une boîte aux lettres. Dès l’ouverture les collectionneurs, ainsi que de nombreux Fougerais, se pressèrent au guichet, s’empressant d’acheter ce modeste morceau de papier, illustrant la célébrité de l’écrivain. Tiré à 5 873 958 exemplaires, le timbre vit passer plus de 1 500 visiteurs à l’exposition et fut vendu ce jour-là à plus de 4 000 exemplaires. Un beau succès dont se réjouirent les organisateurs.

Malgré tout, Jean-Yves Duchêne ne pu réprimer quelque déception lorsqu’il découvrit le timbre - celui-ci avait une valeur faciale, non populaire, de 3,20 F, montant assez élevé, ne permettant, pas de l’employer couramment ; le coût d’envoi d’une lettre à l’époque était de 2,30 F. Le président de l’association fougeraise ne put s’empêcher de penser que ce choix de valeur faciale était en quelque sorte la réponse de l’administration des Postes aux pressions exercées par les élus fougerais. N’y aurait-il pas eu un autre projet à la même date ? La question reste posée et n’aura vraisemblablement pas de réponse. Ensuite, ce fut le comportement de la Fédération philatélique 130


qui provoquerait quelque frustration. Pendant les deux jours d’exposition, l’association fut assez étonnée de ne pas recevoir de commandes d’enveloppes et de cartes de « premier jour », comme c’est la coutume. Quelques jours plus tard, rencontrant un ami rennais, philatéliste, M. Duchêne lui fit part de son étonnement de ne pas l’avoir vu à Fougères le 24 ou le 25 mars. La réponse le surprit grandement : « L’enveloppe et la carte de “ premier jour ” », je l’avais depuis un moment par la Fédération philatélique. » Surprise pour les Fougerais, mais il semble que c’est une habitude. À chaque émission la Fédération philatélique édite ses propres cartes et enveloppes de « premier jour » oblitérées par l’administration des Postes. Magnifique « pied de nez » aux associations locales.

Sur ces supports de la Fédération on peut voir un dessin de Guéhenno encadré d’un côté par le château de Fougères et de l’autre côté par une rangée de livres et la revue Europe.

Ces deux journées de mars 1990, marquant le centenaire de la naissance de l’académicien fougerais, furent un week-end d’hommage à l’écrivain. Ce fut tout d’abord M. Jacques Faucheux, qui à l’occasion de l’inauguration de l’exposition philatélique effectuée en compagnie de Mme Guéhenno, rappela les qualités de l’homme et de l’écrivain : « Un cœur révolté et aimant. » Puis pendant les deux soirées un spectacle monté par Michel Philippe de l’ANALIV, « Le plus humbles des Européens », fut présenté à plus de huit cents personnes.

Enfin pour marquer l’année du centenaire de l’écrivain et bien l’inscrire dans l’environnement quotidien des Fougerais, l’Association philatélique fougeraise prit contact avec le bureau de poste de la ville afin qu’une flamme postale soit élaborée et utilisée tout au long de l’année 1990. Ainsi après tant d’années, la ville de Fougères redécouvrait 131


Annie Guéhenno avec Jean-Yves Duchêne lors de l’inauguration

son écrivain et apprenait à en être fière. Guéhenno qui s’était découvert « une sorte de bourgeois parmi les prolétaires, un prolétaire parmi les bourgeois » retrouvait une place dans la société fougeraise grâce à ces anonymes, ces sans-grades qui souhaitaient faire connaître l’homme de lettres, l’homme de conviction. En utilisant un passe-temps, une passion qui pour beaucoup pourrait paraître futile, les membres de l’Association philatélique fougeraise ont manifesté le désir de faire connaître l’homme, le fils d’ouvriers devenu académicien à force de volonté. Juste reconnaissance des humbles envers un homme qui a su s’élever et s’est toujours battu pour élever les autres par la connaissance. Remerciements à M. Piot et à M. Duchêne pour leurs précieux renseignements.

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publications récentes Sylvie Golvet, Louis Guilloux : devenir romancier, Presses Universitaires de Rennes, 2010. ISBN : 978-2-7535-1105-7.

« Un auteur ne naît pas écrivain mais le devient », écrit Sylvie Golvet dans ce livre, reprenant le contenu de sa thèse de doctorat soutenue en 2008 à l’université de Rennes 2 Haute Bretagne, sous la direction de Michèle Touret. Elle nous décrit le parcours, le « Jeu de Patience » de Guilloux, semé d’embûches, avec pour question en leitmotiv : comment peut-on devenir romancier dans l’entre-deux-guerres dans une petite ville de province alors que l’on n’est même pas bachelier ? Sylvie Golvet répond à cette question en explorant toutes les pistes possibles et notamment des archives inédites du fonds Guilloux. Elle souligne qu’il n’existe pas d’écoles d’écrivains, et que l’origine socio-économique joue certainement son rôle dans ce type de parcours ainsi que l’héritage éventuel, qu’il soit en espèces sonnantes et trébuchantes, ou un milieu familial cultivé. Guilloux, fils de cordonnier, ne tutoie pas les grands noms de la littérature. Mais très vite, il accrédite les propos de Guéhenno qui écrivait dans Caliban parle : « le bonheur tue l’imagination et les gens heureux ne peuvent connaître la puissance d’un songe que seule la misère nourrit. » En 1919, il n’a que le soutien de son ancien professeur de philosophie, Georges Palante, pour sonner, sans succès, aux portes des revues parisiennes. Guilloux, détestant l’école contrairement à Guéhenno qui la considère comme salvatrice, est né sous une bonne fée, celle qui vous donne dès la naissance la lucidité de constater que « c’est un bonheur prodigieux de naître la révolte au cœur […]. On y gagne un formidable appétit ! »

Sylvie Golvet se pose la question : « Comment comprendre que Guilloux ait acquis une image d’écrivain dépourvu d’ambition personnelle, […] et soit l’auteur d’un livre comme Le Sang noir, 133


soutenu par de grands écrivains […]? »

Guilloux, habile, construit sa carrière comme un véritable petit artisan de province, prudemment, savamment en économisant ses idées une à une, comme on économise ses sous et en faisant preuve d’opportunisme. Très rapidement, il sait qu’il peut construire sa carrière en s’appuyant sur des amis implantés dans le monde éditorial, tel Halévy, directeur de collection chez Grasset, mais aussi sur de jeunes écrivains très talentueux, Chamson, Malraux, Grenier. Ils deviendront des amis sûrs et sensibles à son œuvre en devenir.

Puis il y aura Guéhenno, une solide amitié « fraternelle » liant rapidement les deux Bretons. Guéhenno, jeune professeur agrégé, est déjà dans les « circuits » parisiens du monde de l’édition et dirige une collection, « Les Écrits » chez Grasset. Lorsqu’il reçoit pour lecture le manuscrit de La Maison du Peuple, Guéhenno a le sentiment de lire sa propre histoire écrite par un autre fils de cordonnier breton ; une voix sincère issue du monde ouvrier, dans un style sobre et classique. Guéhenno va tout faire pour l’aider, même si son ami se montrera bien ingrat lorsqu’il le sollicitera à maintes reprises pour des notes à Europe. Même après l’Occupation, le Briochin, quémandeur dans l’âme, n’hésitera pas à solliciter son ami, alors Inspecteur général, pour l’aider à faire muter son épouse dans la capitale : « j’ai besoin de toi. » En effet, à l’automne 1946, l’état de santé de sa fille s’aggrave. Les Guilloux souhaitent quitter la Bretagne pour Paris, où il sera plus facile de soigner leur fille auprès de médecins plus expérimentés.

Guilloux, après avoir publié ses premiers romans chez Grasset, place des « banderilles » à La NRF qui à terme, via Paulhan, lui ouvriront les portes de chez Gallimard.

Cette longue patience de l’homme qui trace son chemin à la plume va l’amener à publier des œuvres autobiographiques : La Maison du Peuple (1927), Compagnons (1931), Angélina (1934), une 134


fiction aux accents russes, Dossier Confidentiel (1930), Hyménée (1932), roman psychologique, enfin Le Sang noir (1935), véritable chef-d’œuvre, et il n’a que 36 ans ! Guilloux, dont Guéhenno écrivait qu’il « méritait si bien son nom breton de “petit diable”, […] qui avait connu les mêmes misères, […], intéressé par les ténèbres de “l’esprit souterrain” et rempli d’horreur pour tous ceux qu’il appelait des “cloportes” », prend place avec ce roman parmi les meilleurs écrivains de sa génération. Sylvie Golvet, par son excellent travail, très précis, nous incite à regretter qu’elle n’ait pas approfondi son étude de la relation Guéhenno/Guilloux… P. Bachelier

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Correspondance Jean Paulhan-Louis Guilloux, 1929-1962, édition établie, préfacée et annotée par Pierre-Yves Kerloc’h, Publications du Centre d’étude des correspondances et journaux intimes, 2010. « Je désire moi aussi, bien vivement que vous nous donniez sans trop tarder un récit », c’est ainsi que commence en 1929 la correspondance de Jean Paulhan avec Louis Guilloux. Il s’agit là d’une réponse de Paulhan à un courrier de Guilloux alors jeune écrivain, âgé de 30 ans, souhaitant écrire dans La NRF.

Guilloux à cette époque est en relation très amicale avec Jean Guéhenno, qui a publié son premier livre, La Maison du Peuple, en 1927 dans la collection « Les Écrits » qu’il dirige alors chez Grasset. Le jeune Briochin publie également des comptes rendus de livres dans Europe, revue dont son ami Guéhenno est le rédacteur en chef de 1929 à 1936. Néanmoins Guilloux veut « être entendu à La NRF » qui publie ses nouveaux amis Jean Grenier et André Malraux. Si l’écriture est plus militante à Europe, Guilloux, souhaitant cultiver la différence, pense que son avenir littéraire est plutôt chez Gallimard. Paulhan l’a bien compris et multiplie les invitations, témoignant là le désir d’intégrer le romancier à La NRF. Paulhan, habitué à son rôle, sonde son correspondant, lui démontre ses contradictions et se charge d’être aussi un guide pour le jeune écrivain. Guilloux ne répond pas, ou peu, aux sollicitations de Paulhan qui lui demande des notes au sujet de livres ; même constat à la lecture de la correspondance avec Guéhenno, il préfère écrire, et encore écrire, et se plonge dans son travail et notamment dans l’écriture du Sang noir. Et puis Guilloux connaît le malentendu séparant le créateur du critique : ce dernier ne souhaite pas être séduit, c’est un lecteur rétif pour reprendre les mots de Pierre-Yves Kerloc’h, et le plus mauvais des lecteurs. Guéhenno est fréquemment cité dans cette correspondance. 136


Jean Paulhan, 1937-1938, Collection particulière, Paris

Une première fois au mois d’août 1930 lorsque Paulhan réclame à Guilloux les épreuves du Journal de Vallès. Guilloux dans son enthousiasme à voulu les faire lire à Guéhenno. Enthousiasme ? Peut-être, mais sans doute aussi pour avoir l’avis éclairé d’un homme accoutumé aux circuits littéraires parisiens. Au mois de mai 1931 Guilloux informe Paulhan qu’il a écrit, avec son ami Jean Grenier, un compte rendu des Lettres de Sacco et Vanzetti traduites par Jeanne Guéhenno, épouse de Jean.

Le 12 juin, c’est Paulhan qui s’adresse à son jeune ami après avoir lu la « Lettre à Jean Guéhenno 1». Paulhan utilise les précautions d’usage, il dit l’avoir lue avec grand plaisir mais éprouve quelques difficultés à la lire entièrement et souligne que « [ces] réflexions demeurent inintelligibles à qui n’a pas lu le livre de Guéhenno 2 » ; et puis, presque agacé demande : « en quoi sa 137


position est-elle dangereuse ? » Selon Paulhan, Guéhenno dans sa « Lette à un ouvrier sur la culture de la révolution » ne court pas de grands risques, et surtout pas celui d’être persécuté en écrivant que les communistes n’ont pas le monopole de la révolution. Paulhan juge que les deux hommes se débattent face à « des monstres » forgés par eux-mêmes. Mais il paraît aussi en proie au doute : il est « possible que l’idée très haute que j’ai pris coutume de me faire de l’honnêteté et du caractère de Guéhenno me cache ici son mérite ». Rappelonsnous, en quels termes il parle de son ami au cours de ces mêmes années, alors qu’il vient de prendre la direction d’Europe : « làdessus je m’étais demandé s’il y réussirait, j’avais comparé ses qualités et ses défauts : il a de très grandes qualités morales et, comme l’on dit, des idées nobles, je veux dire désintéressées […].3» Nous retrouvons Guéhenno lors d’un nouvel échange en 1933 à propos d’un texte, Histoires de brigands. Paulhan est déçu et comme à son habitude très franc. Ces « histoires » « manquent terriblement d’unité » et surtout « trop de récits tendancieux », Guilloux souligne trop aux yeux de Paulhan « l’avarice, la bêtise, l’ignorance bourgeoise », mais en fermant les yeux sur leur présence parmi les ouvriers. C’est avec le même agacement et sur un registre similaire qu’il avait écrit à Guéhenno en 1937 : « Parfois, je vous en veux de tant vous souvenir. Je me dis : un bourgeois devenu ouvrier, et qui n’arrêterait pas de se rappeler qu’il a été bourgeois, comment lui pardonnerait-on ? » Guilloux répond : « Quant à l’avarice, elle est toujours chez les bourgeois un signe d’étroitesse du cœur, alors que chez les ouvriers elle s’explique toujours par la misère. » Guilloux se doute bien que Paulhan ne publiera pas ces textes à La NRF et les propose à Guéhenno (ceux-ci ne seront jamais publiés à Europe). Paulhan au mois d’avril 1933, visiblement très affecté par la mort de Jeanne Guéhenno, écrit à Guilloux que « c’est une grande peine » ; ce dernier s’était déplacé pour les obsèques à Montolieu dans l’Aude. À l’automne 1941 Paulhan reçoit des nouvelles de Guilloux par 138


l’intermédiaire de Guéhenno, qui écrit le 17 septembre qu’il a « fait un tour en Bretagne, pour changer d’air… […] J’ai vu de bons amis. […] Je suis allé à Camaret, à Brest, à Saint-Brieuc, à Fougères, à Saint-Germain-en-Coglès4 ». Guilloux relate cette rencontre au mois de juin par erreur dans ses Carnets5. Guéhenno, à son retour à Paris, remettra à Paulhan le manuscrit d’Images du Paradis qui deviendra Le Pain des rêves, publié chez Gallimard au mois de mars 1942. Début novembre 1941, les trois hommes se croisent de nouveau, Guéhenno désapprouve l’initiative de Paulhan qui avait demandé à Roger Lesbats, journaliste de l’hebdomadaire Le Rouge et le Bleu 6 d’écrire à Guilloux afin de solliciter sa collaboration. L’opposition farouche de Guéhenno à tout contact avec la presse de l’époque est bien connue. À la fin de l’année 1946, Paulhan rapporte à l’écrivain briochin que Guéhenno « a refusé (avec dédain) de se présenter à l’Académie 7» et qu’il se présente au Collège de France8.

Paulhan, le 1er novembre 1949, souhaite faire partager sa joie à Guilloux en lui disant que Guéhenno a le bonheur d’être à la fois père d’un fils9 et grand-père d’une petite fille. Dans cette correspondance figure aussi la lettre de Guilloux à Paulhan en hommage à Gide qui sera publiée dans le numéro de La NRF au mois de novembre 1951. La dernière lettre publiée est de Paulhan, du 14 février 1962, au sujet de Cripure, une pièce extraite du Sang noir.

C’est avec curiosité que nous relevons à la lecture de cette correspondance un souhait que Guilloux mentionne dans ses notes sur Les Fleurs de Tarbes10 : il aurait souhaité une collection des Anonymes chez Galllimard, permettant aux auteurs de se livrer sans limites, sans mutismes. Quant à Paulhan, il souhaitait la publication des manuscrits refusés dans un seul gros volume par les Éditions Gallimard ; inutile de préciser la réponse de Gaston Gallimard, qui était un grand défenseur de la littérature mais aussi un homme qui gérait une maison d’éditions. Paulhan, homme de revues, put mener à bien, en partie, son projet puisqu’il pouvait glisser certains textes chez 139


des amis sûrs, ce que ne pouvait faire Guilloux, qui avait fait le choix de ne pas se laisser « distraire » afin d’écrire ses œuvres.

P. Bachelier Cette lettre du 4 mars 1931, de Guilloux à Guéhenno après la parution de Conversion à l’humain, était destinée à la publication mais aucune revue littéraire ne voulut la publier ; elle est publiée en annexe 2 dans la Correspondance. 2 Jean Guéhenno, Lettre à un ouvrier sur la culture de la révolution, Conversion à l’humain, Grasset, 1931. 3 Jean Paulhan, La vie est pleine de choses redoutables, Éditions Claire Paulhan, 1989, p. 252. 4 Jean Guéhenno, Journal des années noires, Gallimard, 1947, p. 146. 5 Louis Guilloux, Carnets 1921-1944, Gallimard, 1978, p. 278. 6 Le Rouge et le Bleu, « revue de la pensée socialiste française », hebdomadaire fondé à Paris en 1941 par le socialiste Charles Spinasse. 7 Jean Guéhenno fut élu à l’Académie française le 25 janvier 1962. Ses amis, François Mauriac et André Chamson, furent très persuasifs. 8 Jean Guéhenno se présenta effectivement au Collège de France : « Il semble que Jean Pommier, peu désireux de voir Guéhenno empiéter sur sa spécialité, les études renaniennes, se soit opposé à l’élection de son ancien camarade de l’École normale. » Jean Paulhan – Jean Guéhenno, Correspondance 1926-1968, édition établie par Jean-Kely Paulhan, note p. 390, Gallimard, Les Cahiers de la NRF, 2002. 9 Jean-Marie Guéhenno, né le 30 octobre 1949, et Jeanne Étoré. 10 Annexe 1, pp. 179-240. 1

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Jacques Cantier, Pierre Drieu la Rochelle, Perrin, 2011. ISBN : 978-2-262-03612-6.

La recension de cet ouvrage a toute sa place dans ce cahier ; en effet, Drieu la Rochelle et Jean Guéhenno sont de la même génération et eurent ensemble, dans l’entre-deux-guerres et pendant l’Occupation, de longues discussions et même de solides engueulades. Les deux hommes avaient été marqués profondément par leur enfance : « On ne revient pas de certaines impressions de l’enfance. Elles fixent la couleur de l’âme.1 »

L’âme de Drieu prit très tôt une couleur bien sombre, déchirée entre un père et une mère qui « s’opposent irréconciliablement et […] ne s’harmonisent qu’en moi qui les anéantis ». Balloté entre un père aux multiples aventures amoureuses, poursuivi par des affaires douteuses, et une mère pour qui il éprouve « une passion fusionnelle et sensuelle » – Drieu ira, de déceptions en échecs irréversibles, à l’abîme. Dès l’adolescence, il ressent une sensation de déclin et recherchera, en vain, un homme authentique, un meneur, pour assouvir cette violence qui sourd en lui.

Pourtant le jeune étudiant est brillant, très brillant, passionné de littérature, de philosophie, d’histoire ; il entame un triple cursus à la Sorbonne : droit, anglais et École des sciences politiques. En 1913, contre toute attente, l’entrée de cette école lui est refusée. Puis vient l’épreuve du feu, la mort des amis, notamment celle d’André Jéramec en 1917, le frère de Colette, sa future première épouse. C’est en 1916 qu’il fait la connaissance d’Aragon, rencontré un soir, ami d’études de Colette Jéramec. Aragon lui fait découvrir les surréalistes, et une véritable amitié s’établit avec Soupault, Éluard, la relation avec Breton étant plus ambiguë. Il participe joyeusement aux différentes provocations du groupe qui les font connaître du Tout-Paris. Mais Drieu est trop sage pour les autres membres. Les attaques répétées contre l’Occident, les outrances, le rapprochement avec les communistes, lassent Drieu, qui rompt avec le groupe, s’attirant 141


immédiatement les foudres de son ami Aragon : « va-t-en, adieu. »

De la triste expérience de la Grande Guerre il tire un recueil de nouvelles, La Comédie de Charleroi, que Guéhenno, alors directeur d’Europe, publie dans sa revue avant l’édition définitive de 1934 chez Gallimard. Un de ses meilleurs livres, reconnu dès sa publication. Si Drieu « pleure » sur ses divers échecs auprès de la critique, il sait aussi pleurer de bonheur lorsqu’il est reconnu par ses pairs, notamment pour Drôle de voyage, publié en 1933 : « Mon cher Arland, je pleure en lisant ces quatre pages.»

C’est au cours de ces années-là, notamment à partir des événements du 6 février 1934, que Guéhenno et Drieu s’éloignent définitivement l’un de l’autre. Drieu, ce « Gilles nonchalant 2», bascule ; Mauriac voit en lui un : « homme de droite, […] au centre magnétique des attractions, des tentations d’une génération. » Aucune sensibilité chez Drieu face aux inégalités sociales, sa hiérarchie des valeurs n’est pas là.

Il se rend une première fois en 1934 en Allemagne, retourne pour une autre visite, plus décisive, en septembre 1935 : Drieu cède au pouvoir magnétique d’Otto Abetz, futur ambassadeur sous l’Occupation, récemment « converti » au nazisme. Ce dernier œuvre en coulisse pour manipuler l’opinion française encore traumatisée par la Grande Guerre, afin que les nazis avancent leurs pions sur l’échiquier européen. En 1936, après la victoire du Front populaire, Drieu opte pour le P.P.F. de Doriot.

La drôle de guerre, puis l’effondrement de la France en 1940 précipitent les événements. Drieu prend sa revanche, l’humilié du concours des Sciences Politiques ne renonce pas à une carrière diplomatique. Mais c’est l’homme de lettres qui intéresse l’Occupant. Drieu, avec l’aide des Allemands, prend la direction de la prestigieuse NRF : de décembre 1940 au mois de juin 1943, soit 31 livraisons, il va mettre sa plume au service de la Collaboration. Jacques Cantier 142


souligne aussi qu’il y sombrera corps et âme, prenant « place dans la liste des inspirateurs de la législation vichyste sur le statut des juifs » ; il conteste l’interprétation donnée par Andreu et Grover dans leur biographie de Drieu publiée en 1989, favorisant l’hypothèse d’un homme « résistant dans la Collaboration » lors de l’écriture des 35 articles pour l’hebdomadaire Révolution nationale, dirigé par son ami Lucien Combelle. Drieu ne renie pas ses choix, il persiste et signe même un manifeste au mois de juillet 1944 émanant de Déat et du dernier carré des extrémistes, réclamant le renvoi de Laval et un gouvernement de combat engagé auprès de l’Occupant.

Quand il reconnaît que la défaite de l’Allemagne est désormais irréversible, il place alors son espoir dans la victoire des communistes... À la fin de l’été 1944, dans une lettre testamentaire il dit souhaiter mourir : « […] la France telle que je l’ai aimée est finie […] l’Europe ne se fera pas ». Égarement total de Drieu, aboutissement d’une « morale fondée sur la loi du combat qui proscrit la compassion pour le plus faible. L’intelligence du plus fort est la seule justice » pour reprendre ses propos de 1941 qui avaient horrifié Mauriac.

Le 17 mars 1945, après deux autres tentatives, Drieu se donne la mort. Des hommes qui ne partageaient pas du tout son engagement sont atterrés. Paulhan écrit à son ami Jouhandeau le lendemain du drame : « La mort de Drieu m’a donné une sorte de choc. Je croyais cela fini. » Paulhan, qui avait été libéré grâce à Drieu après son arrestation de mai 1941, écrivit même une « Brève apologie pour Drieu » dans ses œuvres complètes publiées par Tchou en 1966. Et ce même Paulhan, pensant lui aussi à ce geste ultime, remarquait : « Il y a dans le suicide, un mépris des autres que je n’aime pas. » Guéhenno – à qui Drieu avait envoyé en 1941, Écrits de jeunesse (1917-1927), avec cet envoi : « À Jean Guéhenno, en signe de parfaite mésentente », – écrit dans son journal, en partie inédit, de 143


1945 : « Les journaux annoncent le suicide de Drieu la Rochelle, et j’éprouve de cette nouvelle une sorte de gêne. Le temps est impitoyable et absurde. Je ne sens que la pitié pour ce pauvre Gilles traqué et acculé à se donner la mort au fond d’une cuisine. Je me rappelle cet hiver de 1932 ou 33, où nous nous retrouvions dans un petit restaurant de l’île St-Louis. Il en était à chercher une chose où s’accrocher comme une vieille veste, incertain demain s’il serait fasciste ou communiste.3 »

Jacques Cantier réussit remarquablement bien dans ce livre à nous donner un aperçu complet de la vie de cet homme, désemparé de ne pas avoir trouvé de certitudes pour combler le sentiment d’infériorité qui l’habite en permanence. P. Bachelier

1

Jean Guéhenno, Ce que je crois, Grasset, 1964, p. 25.

Référence à Gilles, de Drieu la Rochelle publié chez Gallimard en 1939, en version non-expurgée en 1942 ; tous les lecteurs avertis reconnurent Drieu sous les traits de Gilles. 2

L’auteur remercie Jean-Marie Guéhenno de l’avoir autorisé à citer ce passage inédit du Journal des années noires. 3

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présences de Guéhenno Spectacle

± Fougères : Jean Guéhenno et Louis Guilloux, Lecture d’une amitié.

Le 5 novembre 2011 a eu lieu, au théâtre de Fougères, la présentation d’un montage de textes de Sylvie Golvet sur la difficile relation amicale, intellectuelle, professionnelle, qui a uni Guéhenno et Guilloux. Les lecteurs entourant Sylvie Golvet étaient Jean Samoël, Jean-Yves Guillaume, Guy Trémoin, Claudine Bachelier, Marc Froely, Serge Prioul, Bertrand Le Port. Services aux membres de l’association des Amis de Guéhenno : collection d’Europe et maintenant « le Maitron en ligne »

± Notre Association dispose aujourd’hui d’un accès, avec mot de passe, au site internet « maitron-en-ligne ». Plus de 130 000 biographies associées, au mouvement ouvrier et au mouvement social de 1798 à 1968, nous sont ainsi accessibles, ainsi que plusieurs dictionnaires internationaux. Le Maitron est également le plus grand dictionnaire biographique existant en langue française.

± Nous vous rappelons que nous possédons le DVD d’Europe, rassemblant la totalité des numéros parus de 1923 à 2000. Sur simple demande par courriel, le Secrétaire peut faire, pour vous, des recherches et vous les envoyer dans un délai très court.

Rectificatif

± Une erreur d’attribution s’est glissée à la page 150 des Actes du colloque sur « Jean Guéhenno : guerres et paix » (Jeanyves Guérin, Jean-Kely Paulhan, Jean-Pierre Rioux, eds., Presses Universitaires du Septentrion, 2009). Au lieu de : « David Boal [sic] dans son article « L’Intime et l’histoire : deux journaux personnels sous l’Occupa145


tion » évoque la mention essentielle des écrivains du XVIIIe siècle comme « acte de Résistance [dans le Journal des années noires] », il faut lire : « David Ball. . . ». L’article de David Ball (et non Boal) a été publié dans Raison Présente, numéro 145 : Paris, Automne 2003, pp. 103-126. David Ball, qui a traduit Henri Michaux, James Sacré, Abddourahman A. Waberi et Laurent Mauvignier, a entrepris une traduction en anglais du Journal des années noires. Sur la toile

± Nous pouvons consulter sur le site de la BNF (www.bnf.fr), les noms des différents correspondants de Jean Guéhenno ; la notice a été rédigée par Catherine Faivre d’Arcier avec l’aide d’Anne Renoult. Le repérage se fait en consultant le catalogue en ligne, manuscrits français, nouvelles acquisitions française, fonds Guéhenno (NAF 28297).

± Le Collège international Marie de France à Montréal (Canada) a édité un signet pour son « Défi lecture 2009 », qui porte une citation de Jean Guéhenno : « Un livre est un outil de liberté ». www.mariedefrance.qc.ca

Au lycée Jean Guéhenno, à Fougères

± La carte de vœux du lycée Guéhenno pour l’année 2012 porte cette citation du Journal des années noires : « La rencontre que nous faisons du monde est l’occasion que nous avons de saisir l’éternel. »

Sociétés de lecteurs

± Hyvernaud, Guéhenno, Mauduit…

± Dans notre premier cahier, nous faisions référence aux Carnets d’oflag, proses et critique littéraire (œuvres complètes 4) de Georges Hyvernaud, Ramsay, préf. de Jean José Marchand, 1986. ISBN 285956-561-2. Le volume comprenait plusieurs réflexions critiques sur « le cas Guéhenno », en même temps qu’un compte rendu de 146


Conversion à l’humain, paru dans Les Primaires (revue d’instituteurs, comme Les Humbles), en juillet 1931, sous la signature d’Yves Hernaud (pp. 262-264), ainsi que des entretiens avec M., (« Fils d’ouvriers. Fougères, la chaussure »), pp. 47-52. Ce nouveau cahier Hyvernaud nous livre une correspondance d’Hyvernaud avec M., l’instituteur Hyacinthe Mauduit, dans l’immédiat après-guerre, reprend aussi des textes des années soixante sur Guéhenno (sur Changer la vie), des dédicaces des deux écrivains. On y voit comment Conversion à l’humain a été perçu de façons très différentes dans la revue Les Primaires en 1931, d’abord par Hyvernaud ensuite par Régis Messac. Mais il est aussi question, dans ce numéro très éclectique, d’élèves exécutés sous l’Occupation, de livres, de films (Duhamel, Cayatte), d’un vieux problème : le jeunisme… Des réflexions, des observations d’Hyvernaud, amères et drôles, complètent ce beau numéro, préfacé par Jean José Marchand, dont Guy Durliat est le maître d’œuvre. Cahiers Georges Hyvernaud, n°10, 2010, Société des lecteurs de Georges Hyvernaud, ISBN 1632-8574 Anticolonialisme et années trente

± Rares sont les revues universitaires (et les revues en général) à présenter des numéros intéressants de bout en bout. Ce numéro d’ADEN est d’une haute tenue et apportera beaucoup d’informations à ceux qui étudient cette période charnière, où l’Empire colonial commence à se déliter, alors même que les investissements publics et le thème de « la plus grande France » se développent. Les contributeurs évoquent des personnalités connues telles que Daniel Guérin, Magdeleine Paz, Habib Bourguiba, Pierre Sémard, Jean Guéhenno et Andrée Viollis ; ils s’attachent à expliquer le réformisme socialiste dans les colonies, qui paraît aujourd’hui si tiède ou peu courageux à tant d’esprits spécialistes de la prévision du passé, par la méfiance vis-à-vis du nationalisme et de l’islamisme (dont les anarchistes soulignent très clairement le danger), par la conviction 147


que le schéma de la lutte des classes est transférable tel quel et que les problèmes sont les mêmes exactement qu’en métropole.

Ce numéro a également le mérite d’attirer notre attention sur des écrivains ayant travaillé à lutter contre les clichés colonialistes dans leurs œuvres pour enfants et adolescents : Édy-Legrand, Claude Aveline, Blaise Cendrars, Léopold Chauveau.

Signalons enfin un entretien très riche avec l’historien Benjamin Stora, la publication de nombreux textes retrouvés, d’André Philip, de Claude Morgan, de Montherlant (« Une statue au vaincu »), et un remarquable texte de Jean Leunois, « Les causes du malaise indigène », paru dans La Révolution prolétarienne du 10 juillet 1935.

ADEN Paul Nizan et les années 30, Revue du GIEN (Groupe interdisciplinaire d’Études nizaniennes), « Anticolonialistes des années 30 et leurs héritages », n°8, octobre 2009, ISBN 9782805901959. Du côté des amis de Romain Rolland

± Un article, citant Paulhan et Guéhenno, évoque les relations compliquées entre Romain Rolland et La NRF.

Jean Lacoste, « Le rendez-vous manqué de Romain Rolland et La NRF », Cahier de Brèves, Association Romain Rolland, juin 2009, n° 23, pp. 4-5.

± Bernard Duchatelet décrit et explique la réception, d’abord hostile, ensuite beaucoup plus nuancée, d’Au-dessus de la mêlée par Georges Duhamel.

« Georges Duhamel et Charles Vildrac face à l’Au-dessus de la mêlée de Romain Rolland », Cahier de Brèves, Association Romain Rolland, juin 2009, n° 23, pp. 12-17. ± Roland Roudil cite Guéhenno défendant la « TSF ». 148


« Entre ‘‘messagère divine’’ et « machine à cuisiner la bouillie cérébrale », Cahier de Brèves, Association Romain Rolland, juin 2009, n° 23, pp. 6-8.

± La seconde partie de l’intervention de Nicole Racine sur Guéhenno, lors du colloque de novembre 2008 a été republiée en 2010. « Jean Guéhenno dans la gauche intellectuelle de l’entre-deuxguerres », Cahiers de Brèves, n°25, juillet 2010, pp. 10-12. Dans la presse

± Le hors-série Ouest-France, de juin 2010, « Juin 40 dans l’Ouest », contient deux allusions à Jean Guéhenno ; il cite un extrait du Journal des années noires au moment de la demande d’armistice du maréchal Pétain : « Voilà c’est fini. Un vieil homme... », signale l’édition Folio du Journal. Cours, colloques, sociétés savantes, expositions

± Antoine Compagnon a consacré l’introduction de son séminaire 2009 au Collège de France : « Témoigner », le 6 janvier 2009, au début du Journal d’un homme de 40 ans. On sait que Guéhenno se voulait « homme de série ». Son entreprise, explique A. Compagnon, visait « non pas l’exemplarité d’un individu narcissique, mais plutôt l’exemplification d’un cas particulier valant pour une communauté [à travers l’expérience d’une catastrophe historique] ».

Cours et travaux du Collège de France. Résumés 2008-2009, mars 2010, pp. 881-882.

± Le silence de Guéhenno sous l’Occupation (à propos d’une exposition de Claire Paulhan, Olivier Corpet, Robert Paxton).

« (…) Chacun repart avec ce qu’il veut emporter de ce voyage dans le temps, méditation sur la responsabilité des mots. (…) Cette 149


exposition (…) fait place au « vœu de silence » de Jean Guéhenno, René Char, Roger Martin du Gard, Michel Leiris, remarquable quand on sait à quel point il est insupportable aux gens de lettres de ne point paraître. (…). »

P. Assouline, « La vie littéraire », à propos de l’exposition de Claire Paulhan, Olivier Corpet, Robert Paxton, « Archives de la vie littéraire sous l’Occupation » (Hôtel de Ville de Paris), Le Monde [des livres], 27 mai 2011 Guéhenno au cœur de nos interrogations

± Lors de l’ouverture du colloque du Sénat sur « Les Troubles de la mémoire française 1940-1962 », en décembre 2010, Jean-Pierre Rioux, a cité Guéhenno :

« En introduction à mon propos, je souhaiterais mettre en exergue deux phrases. D’abord, celle de Jean Guéhenno, dans La Mort des autres, publié en 1968, à propos de la Grande guerre : « Notre plus grand manque est de si mal nous souvenir. À cette perte continue de nous-mêmes tient peut-être cette insuffisance que l’on sent en soi, cette impuissance à changer la vie. » La deuxième phrase est signée par Jacques Julliard dans Le malheur français, publié en 2005 : « Quelque chose est en danger au plus intime de chacun de nous. Nous ne nous aimons plus, voilà la chose. Comme si l’âme collective de la France, ce mythe nécessaire, était en train de se dissoudre. » Ces réflexions posent donc les questions suivantes : savons-nous nous souvenir ? En avons-nous le besoin et l’envie ? »

http://www.senat.fr/evenement/colloque/memoire_francaise/index.ht ml Dans les livres

± Belle évocation de Guéhenno par André Brincourt (texte communiqué par P. Bachelier) : 150


« La leçon que le professeur a sinon le mieux enseignée, du moins le plus sérieusement apprise, c’est bien celle de Sénèque à Lucilius : « Notre erreur est de croire et de regarder notre mort devant nous, elle est pour une grande part déjà derrière nous. Tout ce qui, de notre vie, est passé, déjà la mort le tient. » Jean Guéhenno, en prenant à son compte cette règle de conduite, affirma sa foi en la vie, sa foi en l’homme. « Foi difficile » ? Il l’a reconnu puisqu’il « s’agit pour l’homme d’échapper à la vie subie, comme on échappe à l’ombre pour gagner la lumière ».

[...] son combat pour que cesse la collusion entre la puissance et la culture ; son choix de citoyen afin que la dignité prime le bonheur, son choix d’écrivain pour crier ou se taire (fier silence des « années noires » ; sa volonté d’accepter la liberté comme une charge pour reconnaître son poids d’homme ; sa décision de toujours remettre la mort à sa place, c’est-à-dire derrière soi. »

André Brincourt, Littératures d’outre-tombe, Grasset, novembre 2010, pp. 235-237 ± Les indiscrétions de Roger Stéphane

Notre ami Guy Sat nous a fait parvenir des extraits de la biographie de Stéphane parue il y a quelques années. Guéhenno y est évoqué à quelques reprises. Une première fois, assez superficiellement, à propos des Procès de Moscou en 1936, une seconde fois au cours d’un entretien entre Stéphane et Malraux au début de 1945. Dans ce dernier entretien, qui devait rester privé mais a été abondamment exploité par Stéphane pendant des années sous différentes formes (confidentielles, semi-publiques, publiques), Malraux s’en prend violemment à un certain nombre de contemporains (Camus, Aragon, Schlumberger, Éluard, Triolet, Gide, Martin du Gard), dont Guéhenno.

Olivier Philipponnat, Patrick Lienhardt, Roger Stéphane. Enquête sur un aventurier, Grasset, 2004. Pp. 78-79, 80-81, 94-95, 384-389. 151


± Guéhenno est cité aux pages 27, 64 et 65, d’un très bel ouvrage sur la Résistance de Guillaume Piketty.

Résister. Les archives intimes des combattants de l’ombre. Textuel, 2011.

± Louis Maufrais, prés. par M. Veillet, préf M. Ferro, J’étais médecin dans les tranchées 2 août 1914 - 14 juillet 1919, Pocket, 2011.

Ce témoignage, sobre, modeste, très précis, sans aucune « littérature », ne peut qu’intéresser les lecteurs d’Une Jeunesse morte de Guéhenno. Étudiant en médecine, L. Maufrais a été jeté dans l’expérience des tranchées, où, fait exceptionnel, il est resté quatre ans. Il évoque les conditions très dures de la médecine en première ligne (Vie des martyrs, de Georges Duhamel ne décrit que les ambulances de deuxième ligne, dont les blessés étaient pour beaucoup sur le chemin de la guérison) : manque de matériel, abris de fortune parfois imposés par le commandement en dépit du bon sens (inaccessibles aux blessés, exposés aux bombardements), lutte contre poux, puces, rats, boue, peur des trous d’eau où les noyades sont fréquentes. Au passage, le livre montre que le cliché fréquent, selon lequel les officiers auraient été plus épargnés que leurs hommes pendant la Grande Guerre est faux, ce que confirment les recherches historiques les plus récentes (voir F. Bouthillon, « Mythes guerriers, guerres mythiques », Commentaire, n° 92, hiver 2000-2001). Le défilé de la Victoire, le 14 juillet 1919, laisse L. Maufrais indifférent à la joie collective. Il ne peut que songer à ses compagnons restés dans la boue de l’Argonne, de la Champagne et de Verdun : « aujourd’hui, je me sens seul. »

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LES AMIS DE JEAN GUÉHENNO (Loi du 1er juillet 1901) Siège social : 17 rue de La Rouërie 35300 FOUGERES Préserver, faire connaître l’œuvre de Jean Guéhenno et notamment la lire et la faire lire.  BUREAU

Président d’honneur : Jean-Pierre Rioux Président : Jean-Kely Paulhan Vice-Président : Alain-Gabriel Monot Secrétaire : Patrick Bachelier Secrétaire-adjoint : Jean-François Helleux Trésorier : François Roussiau Membres du Conseil d’administration : Claude Delafosse, Bertrand Le Port, Berthilde Trubert. « Le difficile n’est pas de monter, mais en montant de rester soi. » Jules Michelet

Le fils d’un cordonnier et d’une piqueuse fougeraise a été élu à l’Académie française en 1962 : Marcel, dit Jean Guéhenno (18901978).

Le 13 novembre 2004, trente deux lecteurs se sont regroupés dans une association, « Les Amis de Jean Guéhenno », pour entretenir le souvenir de l’homme et des idées auxquelles il a consacré sa vie (le 100ème adhérent nous a rejoint le 10 février 2010). Ils se 153


sont fixé pour objectif de « faire connaître l’œuvre de Jean Guéhenno » en donnant à entendre cette grande voix, par des lectures publiques, des conférences, des expositions, des rééditions, des promenades littéraires…

Pour entrer dans cette œuvre originale, vous pouvez commencer par Journal d’un homme de 40 ans (Grasset, 1934) et Changer la vie (Grasset, 1961 réédité dans « Les Cahiers rouges » Grasset, 1990), dans lesquels il évoque la rupture tragique de la Grande Guerre, sa jeunesse à Fougères et dans son pays natal. Plus de trente ans après sa mort, Jean Guéhenno continue de nous interpeller.

Les premiers Cahiers Jean Guéhenno ont été publiés en novembre 2007, en même temps que le livre de nos amis Patrick Bachelier et Alain-Gabriel Monot, Jean Guéhenno, La Part commune, 2007.

Le 11 novembre 2008, les éditions Claire Paulhan ont publié un roman autobiographique de Guéhenno (sur son expérience de la Grande Guerre) resté inédit : La Jeunesse morte.

Les 14 et 15 novembre 2008, l’Université de Paris III a organisé un colloque, « Jean Guéhenno, guerres et paix » (Presses Universitaires du Septentrion, 2009)

En novembre 2010, sont parus les deuxièmes Cahiers Jean Guéhenno.

Le 5 novembre 2011, présentation, au Théâtre Victor-Hugo à Fougères, du spectacle Jean Guéhenno-Louis Guilloux, lecture d’une amitié 1927-1967.

N’hésitez pas à nous rejoindre et, si vous possédez des documents, manuscrits, témoignages… concernant cet écrivain injustement oublié, à nous en faire part. 154


CONDITIONS D’ADHESION EN 2012

Membres : 15€ ou plus (de 16€ à 29€ pour les membres actifs, à partir de 30€ pour les membres bienfaiteurs), de 10€ à 15€ pour les étudiants ou cas particuliers.

Cotisation à libeller à l’ordre de : Les Amis de Jean Guéhenno, à envoyer (à renouveler en début d’année) à M. François Roussiau, 57, rue Duguay-Trouin 35300 FOUGERES PUBLICATIONS DE L’ASSOCIATION

Cahier n°1 (épuisé), Cahier n°2 : 10 € + 1 € frais d’envoi

Jean Guéhenno guerres et paix, Jeanyves Guérin, Jean-Kely Paulhan, Jean-Pierre Rioux (éds), Presses Universitaires du Septentrion, 2009. F 111920. ISBN : 978-2-7574-0131-6. ISSN : 1284-5655. 22€ + 2,5€ frais d’envoi.

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Achevé d’imprimer en novembre 2012 sur les presses de l’imprimerie Henry des Abbayes 33, rue Nationale 35300 Fougères.

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Cahiers Jean Guéhenno numéro 3  

Cahiers Jean Guéhenno numéro 3 Créée le 13 novembre 2004, l'Association Les amis de Jean Guéhenno s'est donné comme but de « préserver, d'e...

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