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Cahiers Jean Guéhenno

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Les Amis de Jean Guéhenno


« Il y a toujours une autre île » Voici donc le premier bulletin des Amis de Jean Guéhenno ; nous souhaitons qu’il devienne un lien indispensable entre nos adhérents et d’autres personnes qui découvriront Guéhenno. Il nous faut faire connaître cet homme et son œuvre injustement oubliés, afin d’éviter que ses livres, ces « bavards punis, le nez au mur, attend[ent]» trop longtemps ; il faut « qu’on les reprenne, qu’on les retourne, qu’on les rouvre au bon soleil, et qu’il leur soit permis une fois encore de raconter leur petite histoire et de rire ou de pleurer en compagnie1 ».

N’est-ce pas Jérôme Garcin qui regrette que Guéhenno « laisse des livres admirables et inconnus » ? Pourquoi de nos jours le Journal des années noires de Guéhenno ne « décolle-t-il » pas au Square Georges-Brassens, lieu qui fourmille de bouquinistes et de chalands, quand Les Décombres de Rebatet, affiche d’une manière insolente un prix multiplié par quatre2 ?

Telle est l’une des questions que nous posons et que nous continuerons de poser, parmi d’autres moins gênantes, en commençant cette amitié autour de Guéhenno.

Le colloque prévu à Paris III au mois de novembre 2008 participera à notre entreprise. Annie Guéhenno, au cours d’un entretien en mars 1999, souhaitait avec beaucoup d’enthousiasme que des chercheurs puisent dans les nombreux documents, manuscrits et correspondances laissés par son mari et qu’une biographie lui soit consacrée. Jean-Marie Guéhenno, lors de son passage à Fougères, au mois d’octobre 1999, voulait, lui aussi, que les archives déposées à la BNF fassent connaître à de nouvelles générations qui était son père mais également les intellectuels qui avaient fait, par leurs débats et leurs actions, le siècle dernier. 7


Guéhenno conduit en effet à beaucoup d’acteurs du XXème siècle.

Jean Sirinelli, ancien élève de Guéhenno, avait formulé cette réflexion et ce vœu : « Guéhenno est un témoin chaleureux, désintéressé, lucide. Ses œuvres ressortiront, elles sont une période de transition. Il n’a pas la place qu’il mérite parce que l’histoire n’a pas fait son travail, celui-ci prouvera que Guéhenno est un personnage incontournable. »

La recherche, la curiosité du lecteur peuvent s’apparenter à la tâche de Robinson Crusoë3. Découvrir Guéhenno, c’est se lancer dans une entreprise qui tient de la quête et de l’enquête car il mène à tant d’œuvres, à tant d’hommes, importants ou « de série », jamais inutiles en tout cas.

Que les livres de Guéhenno « rencontrent quelquefois un lecteur qui les aime », un ami avec lequel nous cheminerons, tenant le même « outil de liberté ». Tel est notre rêve, tel est le projet auquel il s’agit maintenant de travailler. G Patrick Bachelier

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Jean Guéhenno, Carnets du vieil écrivain, Grasset, 1971.

Patrick Besson, « Solderie », Le Figaro littéraire, 24 février 2000.

En 1967, Guéhenno avait été enthousiasmé par le roman de Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, l’ardeur de Robinson lui rappelait « la méditation de Jean-Jacques », mais aussi, il constatait l’ennui de Robinson, considérant au bout d’un moment que cette « île administrée » végétait. Et Guéhenno d’écrire : « Il y a toujours une autre île. » Le combat de Robinson devait lui rappeler « son combat », celui de son Caliban qui frappait à la porte du temple du savoir, mené aussi par tous les Vendredis exclus… ou en leur nom. 3

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Annie Guéhenno Je n’ai pas vraiment de « titre » pour vous parler d’elle. Je ne l’ai connue que pendant les vingt dernières années de sa vie. Elle m’a inspiré un immense respect, beaucoup d’amitié ; sa confiance est peut-être mon plus beau titre. On n’entrait pas dans sa vie comme dans un moulin, et sa bienveillance, sa courtoisie (parfois on avait du mal à distinguer l’une de l’autre), étaient inséparables d’un secret, dont ses livres donnent quelques clés seulement. Des clés que je voudrais faire tourner, sans avoir la prétention , qui l’aurait fait sourire, d’ouvrir des portes. Le sourire d’Annie

Il est impossible à enfermer dans une description. On le revoit dans cette haute salle de l’Hôtel de Ville de Tréguier sur les photographies de sa vie que Jean-Marie partage avec nous. Souvent espiègle, elle avait gardé cet esprit d’enfance qui permet de garder un regard neuf comme au premier jour, sans jamais chercher à « fixer » les autres, sans jamais les tenir prisonniers d’un moment de leur comédie ou de leur tragédie. Annie n’avait pas oublié ces images de son enfance qui, « selon le principe de dessins animés, faisaient un cinéma qui nous paraissait magique : le même visage se multiplie, de face, de profil, rieur, grave, dans une succession si rapide qu’il m’échappe, quand j’essaie de le retenir. »

Elle souriait à la vie, dont elle aimait les plaisirs ; son humour, souvent tendre, pouvait se changer en férocité quand des valeurs essentielles se trouvaient en jeu. Avez-vous oublié cette mission qu’elle effectue au Mans pour la Résistance ? Elle attend le train du retour, et, pour tromper son désœuvrement comme peutêtre pour trouver un lieu sûr, elle entre dans la cathédrale Notre Dame de la Couture. L’anecdote prend tout son sens quand on se 9


rappelle la culture religieuse d’Annie, son amour de « la grande poésie biblique », dont elle avait envie en prison « comme on a envie d’eau ou d’air pur » : « J’allai à la cathédrale Notre Dame de la Couture. Elle était sombre, avec ses fenêtres obstruées par des sacs de sable. Je marchais “au milieu des ténèbres” dans cette immensité vers la petite lumière rouge de l’autel et j’entendais résonner bizarrement les sons aigres et monotones d’une mélopée. Arrivée vers les premières chaises, je distinguai deux vieilles femmes vêtues de noir, qui récitaient à voix haute le rosaire. J’eus, orgueilleusement, pitié de Dieu et m’agenouillant près d’elles, je joignis ma prière à la leur d’une voix forte, pour qu’il m’entende bien. Ave Maria, gratia plena. La dernière prière était dite, quand j’entendis les deux vieilles sorcières ajouter du même ton neutre : “ Seigneur, sauvez la France et le Maréchal ! “. Et moi, saisie de fureur, j’implorai Dieu : “Seigneur, Seigneur, considérez ma prière, toutes mes prières de tout à l’heure comme nulles et non avenues”, et je quittai précipitamment Notre Dame de la Couture, les sorcières et leur maréchal ! »

Les honneurs, elle ne les refusait pas de façon ostentatoire comme certains glorieux. Elles les acceptait, sans les rechercher, plus par politesse vis-à-vis d’un monde qu’elle ne souhaitait pas troubler — toujours sa discrétion —, mais les tenait à distance : la vraie vie était ailleurs ; c’est sur cette leçon que se termine L’Épreuve. L’expérience de la Résistance a d’abord été pour Annie celle d’ « une liberté totale, hors des habitudes et de la parade ». En ce sens, cette période de sa vie la disposait à épouser l’un des grands combats de Jean Guéhenno au sortir de la Grande Guerre, déchiré entre la nécessité de revivre, d’oublier pour revivre, et le devoir de se souvenir, d’autant plus douloureux qu’on le sait illusoire. Comment retrouver alors un sens à la vie ? « Le simulacre de vie que sont tant d’existences ne pouvait plus nous tromper. (…) , écrit Annie Guéhenno. Nous sentions confusément qu’il nous fallait “mettre à la cape”, comme un bateau qui fuit 10


sous la tempête, docile au vent, oublier et, s’il se peut, retrouver le grand mouvement instinctif qui était au départ de la vie, quand on se réveillait chaque matin, plein d’ivresse et dans une attente mystérieuse. »

« Le vent se lève, il faut tenter de vivre ». Je ne crois pas trahir Annie en disant qu’elle devait aimer ce vers de Paul Valéry et, surtout, qu’il n’était pas « seulement » de la poésie pour elle !

Après son humour, son détachement et son amour de l’existence, je souhaite évoquer deux aspects de l’engagement d’Annie Guéhenno, son profond patriotisme et son amour de la Bretagne. Un patriotisme heureux

Patriotisme : ce mot, galvaudé, exploité, par des esprits partisans, qui l’ont monopolisé comme s’il était leur propriété, elle ne l’aurait pas employé spontanément. Patriotisme discret, patriotisme secret : mon grand-père, Jean Paulhan, aimait à dire que les vrais amoureux ne se déclarent pas. On ne fait pas de misérables phrases sur une évidence qui vous éblouit. Surtout, on ne cherche pas à argumenter, à justifier, ce qui relève de la passion. Chercher des raisons, c’est s’engager sur le chemin du nationalisme : l’amour de la patrie se passe très bien de « parce que » (nous sommes plus intelligents ou que nos paysages sont plus beaux) ! Annie était d’une part fidèle à ses amitiés françaises, anglaises et australiennes, nouées dans la Résistance, à des hommes et à des femmes qui partageaient ses convictions sans avoir besoin de les expliquer ; de l’autre, elle s’inscrivait, sans la moindre incertitude, dans un courant internationaliste qui ne refuse pas les patries, les respecte, sans les idolâtrer. Patriotisme spontané, lié au caractère insupportable d’une absence, de la disparition d’un climat moral qui apparaissait comme « naturel » : « Nous étions entrés dans la solitude et sentions tout le prix de la liberté 11


perdue. Car nous ne tenons peut-être aux choses, et même aux êtres, que dans la mesure où ils nous échappent. »

Ce patriotisme ne peut pas se replier sur un terroir. Dans les pires moment, il s’enracine dans la conscience d’un héritage merveilleux, capable de métamorphoser le monde, à des lieues du pédantisme qui tient lieu parfois d’érudition. C’est ainsi que, pendant l’exode de 1940, à défaut de carte routière, Annie trouve, grâce à La Recherche du temps perdu, le bon itinéraire : « Nous allions maintenant vers l’ouest, vers Chartres, avec l’espoir (…) de gagner la Bretagne et notre maison de Pors-Gwen. Un moment, j’aperçus sur la gauche une pancarte portant ce mot pour moi magique d’Illiers. J’adorais Proust (…). (…) Le destin me faisait un petit signe, il fallait répondre et j’expliquai hypocritement à mon père qu’en allant du côté d’Illiers, nous évitions la cohue et, qu’en paraissant nous éloigner du but, nous nous en rapprochions. »

C’est un Breton, et un Breton de Tréguier, Renan, qui lui donne la première occasion, dès la rentrée universitaire de 1940, de « faire entrer dans les salles protégées [de la vieille Sorbonne] l’air du dehors ». Terminant un exposé sur Boileau, devant tout un amphithéâtre, elle martèle ces lignes admirables de la Prière sur l’Acropole : « Toute noblesse a disparu. Les Scythes ont conquis le monde. Il n’y a plus de république d’hommes libres… Une pambéotie redoutable, une ligue de toutes les sottises, étend sur le monde un couvercle de plomb, dans lequel on étouffe. »

Elle ne se contenterait pas de citer l’écrivain. Elle allait entrer dans l’action et dans l’action la plus dangereuse. Elle savait que les mots nous engagent. L’amour de la littérature ne se confondait pas pour elle avec l’amour commode d’un passé qui dispense de s’intéresser au présent, aux vivants. Mériter l’amour de la Bretagne

Je dois aussi à Annie d’avoir fait la connaissance de la 12


Bretagne, de sa Bretagne, paysage physique, géographiquement déterminé, bien sûr, paysage moral aussi, que l’on peut emporter avec soi, très loin dans le monde, qui recèle bien des secrets, qui incite aussi à une longue patience. À une certaine humilité, aussi, car un regard, même intense, n’épuise pas la richesse d’un paysage. Car une amitié, même longue — et beaucoup de ceux qui sont ici ont connu Annie depuis plus longtemps que moi — ne dissipe pas le mystère d’un être.

C’est ce mystère qui continuera de nous demander de l’attention, dans notre tristesse. Je voudrais rappeler ce beau passage de L’Épreuve où Annie évoque Port-Blanc : « Le paysage semblait se dérober au regard, comme si, pour se révéler, il exigeait une attention appliquée et profonde, qui sache le recomposer à partir de formes floues, à peine esquissées (…). Il arrivait qu’un pan de brume se déchire soudain, comme une écharpe qui cachait un visage, et qu’un coin de paysage, frappé par un rayon de soleil, s’offre dans sa nudité, présent, proche et joyeux. » Joyeux, comme Annie. G Jean-Kely Paulhan

Tréguier, 19 août 2006

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Guéhenno en vérité, ou certaine jeunesse de la France Pourquoi dire si spontanément Guéhenno, et non pas Jean Guéhenno ? Réflexe daté, qui fait parler comme à la caserne ou au lycée, jadis, quand on désignait au plus court le cabot détesté ou le prof adoré ; réflexe incongru dont la raideur détonne dans notre société d’usages du prénom sans modération. Passons… Et va pourtant pour Guéhenno, comme pour Michelet, pour Malraux ou l’autre Breton, le voisin, ami et bon complice de Saint-Brieuc, Guilloux ! Le guetter sur l’estrade

En pensant notre rencontre, j’ai relu deux livres de ce Guéhenno nommé si raidement. J’en ai re-feuilleté d’autres. Puis j’ai conclu qu’il valait mieux faire un peu la lecture, sa lecture ; écouter le vieux prof à lunettes et le chroniqueur de bonne foi. Bref, s’effacer pour mieux le guetter sur l’estrade ; pour peut-être l’entendre encore un peu.

Partons, voulez-vous, des deux bouquins dont je viens de parler. Hier ils n’étaient déjà pas trop connus, ils sont aujourd’hui à peu près introuvables. Mais je les avais lus à seize ans, en 1955, en entrant en philo, il y a donc exactement un demi-siècle (hélas !) quand me travaillaient déjà, entre autres désirs, l’histoire selon Michelet d’une part et les Évangiles de l’autre ! Bref, je les ai rouverts pour me rajeunir. Deux pages m’ont sauté au visage. Les voici :

« La France qui m’importe n’est qu’une certaine idée de l’homme composée par les siècles et dont je crois voir qu’elle entretient en tout un peuple certain désir d’une grandeur commune. Comment le sentiment chrétien de la valeur infinie et égale des âmes est devenu le sentiment moderne de la dignité 15


actuelle, infinie et égale de tous les hommes, c’est peut-être toute l’histoire de France. L’instinct des simples et la réflexion des sages ont opéré ensemble cette révolution.

Hommes d’il y a mille ans, un évangile admirable les consolait de toutes leurs misères et surtout de leur avilissement en leur disant : “Heureux ceux qui ont faim et soif de la Justice, car ils seront rassasiés”, en leur répétant : “Patience ! Patience !” Il leur promettait que les grands seraient abaissés, que les petits seraient relevés. En entretenant en eux le rêve d’une céleste égalité, il alimentait leur fierté. Des siècles ont passé et un jour est venu où la fierté a été plus forte que la résignation. Ils n’ont plus voulu patienter ni attendre. Las des promesses, ne comptant plus que sur eux-mêmes, décidés à rendre eux-mêmes le Dernier Jugement, par toutes les routes ils sont venus à Paris pour faire la France. Ils chantaient le Ça ira : Le peuple en ce jour sans cesse répète : Ah ça ira ! ça ira ! ça ira ! Suivant les maximes de l’Évangile, Ah ça ira ! ça ira ! ça ira ! Du législateur tout s’accomplira. Celui qui s’élève, on l’abaissera, Et qui s’abaisse, on l’élèvera.

Dieu décidément n’avait pas été assez pressé. Il fallait l’aider à faire sa besogne. Une France tout de suite valait mieux qu’un paradis dans les siècles des siècles.

Telle est la vie des Évangiles : on ne sait jamais comment ils travaillent dans les âmes. Les âmes n’écoutent d’eux que ce qui est conforme à leur profond désir. » 

C’est écrit là, sur papier cassant bien jauni, pages 66-68 de Jeunesse de la France, un livre disparate mais très pugnace que Guéhenno a pratiquement recopié dans ses carnets ou ses dossiers de presse et dont la publication en 1936 a immédiatement précédé la flambée du Font populaire. Qu’êtes-vous donc, où êtes-vous 16


donc, « instinct des simples », « réflexion des sages » et, surtout, « profond désir » des âmes ? Voilà la question. Je change de livre et tombe sur l’autre page :

« C’est le plus insupportable passage, ces années où la vie se perd, tandis que la conscience n’a jamais été plus claire ni plus forte, juste avant cet aveu qu’il faudra bientôt se faire : qu’on est définitivement vieux et hors de jeu, et qu’on ne saurait plus rien dire utilement, efficacement et sans qu’on lise dans les yeux des jeunes vivants toujours la même réponse : “C’est le vieux ! Laissez-le dire ! Il se taira bientôt ! ” Et on se fâche, car il semble que l’on n’ait plus que des juges autour de soi, comme si ce n’était pas assez de se juger soi-même. Et on en a assez d’être, par tant de regards, condamné ou méprisé, ou excusé, ou pardonné. Je sais bien : vous n’êtes pas contents de nous, et vous nous rendez responsables de ce monde où vous allez vivre, et, si nous nous vantons d’avoir tant espéré vous murmurez, la bouche dédaigneuse : “ C’était bien la peine ”, et notre foi têtue vous paraît imbécile.

Mais prenez garde, jeunes gens ! À la veille d’être tout à fait vieux, je vous dis dans la certitude de mon âme que, si tout va si mal encore (mais tout ne va pas si mal !), c’est que nous n’avons pas encore, nous, assez espéré, et, s’il n’est pas en vous d’espérer plus encore que nous n’avons fait, c’est alors vraiment que tout ira mal, que tout sera perdu, et c’est alors que, nous aussi, nous aurons vécu en vain, si nous ne sommes pas parvenus à vous transmettre cette espérance qui, à travers tous les désastres, nous a et vous a tout de même sauvés. »

Ainsi disait-il, vingt ans et des millions de morts plus tard, en 1957, dans La Foi difficile, son livre sans doute le plus émouvant, livre-confession et livre-offertoire1. Et il poursuit, toujours dans sa quête de cette foi si difficile, de cette ouverture à l’Autre qui fait récuser tout égoïsme et tout corporatisme : « Nous sommes d’un peuple qui s’avilit vite dans le petit commerce et la petite bourgeoisie, dès qu’il ne pense qu’à lui17


même et à ses petites affaires. Il lui faut, pour bien respirer, croire qu’il pense pour l’univers : c’est alors qu’il trouve des ressources. Si vous ne pensez qu’à vous-mêmes, la France sera bientôt morte, et vous avec elle. Mais si vous êtes capable d’espérer pour tous les hommes, alors ce pays retrouvera son mouvement et son souffle. Méfiez-vous des gens, des partis, des doctrines qui vous promettent tout et ne vous demandent rien. C’est un grand signe qu’ils sont du passé et morts. Une pensée qui a pour elle l’avenir nous invite d’abord au sacrifice et au combat. N’acceptez ni de haïr, ni d’avoir peur. La haine et la peur ne vous feraient jamais qu’une petite place méprisable où vous auriez bientôt honte et où vous respireriez mal. Ne pensez pas à vous sauver tout seuls. N’imitez pas. Ne soyez ni Américains, ni Russes. Respirez l’air de ce pays. Tâchez d’être vous-mêmes, mais à la mesure du monde et obsédés par son tourment. Faites la preuve qu’une fois encore notre pensée et notre langue peuvent accueillir et porter l’univers. Respirons l’air de l’Europe ! 2»  En vérité, je vous le dis

Mais qu’est-elle au juste cette espérance qui le traversait et qui, peut-être, rassemble encore quelques frêles cohortes, comme celle-ci, ce soir, à Fougères ? « Profond désir des âmes », « espérance » et « foi têtue » : voilà sur quoi, je le répète, de vrais amis de Guéhenno pourraient et devraient inlassablement, me semble-t-il, chercher à tomber d’accord.

C’est qu’il est grand temps, vraiment, de le questionner, lui et son espérance française. Car on ne sait que trop le désarroi actuel, qu’un homme de ma génération, mon ami et vieux camarade Jacques Julliard, vient de signaler ainsi : « Quelque chose est en danger au plus intime de chacun de nous, que l’on ne traitera pas par une réforme de la Constitution. Nous ne nous aimons plus, voilà la chose. Comme si l’âme collective de la France, ce mythe nécessaire, était en train de se dissoudre. 3 » 18


Je vide d’abord mon sac. Je confesse que j’aime moins le Guéhenno de fin de parcours, bardé d’honneurs académiques et si gentiment mélancolique, j’allais dire mélancolique avec quelque monotonie. Non parce qu’il serait devenu un notable trop paisible après avoir été un trop bon fonctionnaire, mais parce que, vieil homme empêtré dans ses derniers plaisirs et ses regrets lancinants, il a beaucoup étalé ses croyances et ses doutes, a rouvert surabondamment ses vieux cahiers et a beaucoup rêvassé sur luimême, courant sur son erre sans trop savoir désormais, me semblet-il, non pas d’où il venait mais où il allait4. À preuve : son premier recueil posthume, en 1979, est tout de cette veine et a été titré, à jamais immobilisé, Entre le passé et l’avenir.

Nonobstant, un Guéhenno toujours aussi fraternel nous a solidement rabâché qu’il aurait du mal à mourir — comme nous tous, il est vrai — puisque « on meurt seul », « par morceaux », dès que « les forces manquent pour devenir ». Face à François Mauriac, qu’il admirait et qui se faisait gloire, écrivait-il, d’appartenir « à une génération qui a cru à l’homme et à Celui dont l’homme est le témoin irrécusable », le vieil enfant de Fougères a notamment confessé que « c’est plutôt l’absence, le manque de Dieu qui nous mit au travail » ; que « le vieux Dieu est mort » et « qu’il n’est plus dans l’incertaine lumière d’aujourd’hui qu’un fantôme de Dieu5 ». Dont acte : à ce point-là de l’affliction, de la mélancolie ou du regret, Guéhenno et les croyants — j’en suis — ne peuvent que divorcer à l’amiable, sans pouvoir aller jusqu’au consentement mutuel.

Par contre, sa grande leçon a été entendue par tous : même aux pires moments du doute, il faut tenir pour la vie contre la mort, puisque « la vie est une méditation de la vie elle-même tant qu’elle dure, et une action ». Et j’allais dire une action en intelligence et en justice. Mieux, a-t-il toujours ajouté : une action en vérité. Parler vrai, écrire vrai, vivre vrai en luttant vraiment pour le vrai : voici Guéhenno paraphrasant presque « La Vérité vous rendra libre » de l’Évangile ; voilà notre fils du peuple 19


devenu professeur et écrivain, notre enfant de la méritocratie républicaine armé de pied en cap, ayant franchi ce qu’il appelle « la ligne de la sécurité », matérielle, qui sépare les hommes6 et roulant sans cesse, petit Sisyphe, son incantation et sa tautologie du vrai. Toujours debout, toujours dressé et redressé. Il le dit : « Il ne s’écrit rien de valable que par l’angoisse de la vérité. Le problème n’est pas de savoir pourquoi on écrit, mais à quelles conditions un écrivain demeure dans sa vérité. La rhétorique, la politique, le goût du succès, la mode, la gloire lui tendent bien des pièges et l’égarent. Rarement réussit-il à être constamment fidèle à lui-même[…].7 » Comme son cher Jean-Jacques, comme le Nietzsche d’Ecce homo, Guéhenno est de ceux qui ont « osé toute la vérité qu’ils portaient en eux8 ». Oui, décidément : « Le problème n’est pas de savoir pourquoi on écrit, mais à quelles conditions un écrivain demeure dans sa vérité.9 »

Ce fut, au bout du compte de maintes aventures éditoriales et journalistiques, de parcours intimes et d’hommages officiels, une vérité de professeur, dans l’exercice d’un métier où la fréquentation des jeunes esprits empêche le sien de se « racornir et de se fermer » mais où l’on est trop souvent dupé : « Par une plaisanterie du destin, j’avais mission de leur enseigner très spécialement les ressources, les puissances, et les ruses de cette rhétorique, de ce logos dont j’avais eu moi-même, en dépit du plus profond désir, tant de peine à me rendre maître pour finir par m’en défier comme d’une force véritablement diabolique.10 » Mais qu’importe : il s’agissait de vivre en feignant de croire « que les idées étaient dures comme les faits, qu’on devait choisir ses amours et ses haines et parier enfin, toujours parier. C’était un grand jeu loyal »11. Oui, « chance magnifique et ridicule de transmettre la sagesse de l’humanité12 » : voilà ce qui fut son lot, sa chance et, finalement, sa vérité. Voilà tout ce qu’on peut lui envier aujourd’hui, quand nous ne désespérons qu’à force de croire que tout est trop usé et déjà perdu. 20


Il y a pourtant une chance française, ou à la française chez ce Guéhenno qui n’a pas cessé de faire hommage à ce pays, avec une naïveté qui étonnerait peut-être aujourd’hui les plus jeunes, mais dont il avait su révéler en silence toute la noblesse d’âme, toujours sans âge, sous l’Occupation. Puis dont il avait tendrement soufflé la flamme sur le tard, comme apaisé, dans La Mort des autres : « J’ai beaucoup aimé mon pays, beaucoup écrit son nom et toujours avec la même tendresse. Mais je n’ai compris qu’assez tard qu’il fallait penser au monde d’abord et à la vie des autres pour juger bien de ce qu’on était, et soi, et son pays.

J’aime mon pays comme une patrie, non comme une nation. Si je pense à lui, “ma France”, je me sens dans un vieil amour qui a duré toute ma vie et dont je ne finirais pas de parler. Il est tout ce qui m’a rendu heureux bien souvent, sans même que j’y pense. C’est la jeunesse de la terre et une certaine hauteur du ciel, tels que je les découvris, la chaleur d’une certaine pauvre maison, la beauté d’une certaine forêt et des haies de mousse sous de grands chataîgners13. C’est une certaine douceur qui n’est pour moi nulle part ailleurs au monde. C’est ce qui fut ma plus grande chance, le langage que j’ai parlé au long des jours, que j’ai adoré, que j’ai reconnu une merveille toujours plus fine et plus subtile et qui m’a paru être un outil sans égal pour le service de la justice. Ce furent de grands livres, de grands artistes qui avaient pensé avant moi et qui m’ont aidé à être, et je sentis que ma patrie ne cessait de s’étendre.

La nation n’est partout que la patrie dégradée, déshumanisée, devenue volonté de puissance. Le mot trop fameux, “la France seule”, n’exprime qu’une sotte vanité et ne peut désigner qu’une prison. Mon pays ne trouve sa vraie vie que dans le monde et grâce au monde. S’il est une patrie qui soit avant tout une idée, c’est la nôtre, et la grandeur d’une idée est de pouvoir être sentie et pensée par le plus grand nombre de consciences possible. On ne nous aime dans le monde que parce que nous avons eu une fois la chance de rêver pour tous les hommes. Cela fit une Révolution.14 » 21


Contre l’inappétence généralisée

Ceci dit, il ne cessa jamais de faire retour à la mélancolie, avant le point final. Et sans doute, quelque part, souci de Dieu, pas si fantomatique qu’il paraissait jadis a priori. Car, c’est la fin de La Mort des autres, « Il nous semble parfois que nous avons perdu notre monde, que la terre n’est plus notre patrie, que nous n’y trouvons plus notre place. Le vieux Chateaubriand craignait cette “société universelle” en train de se faire. Il avait trop de plaisir à être triste et prophétisait : “Comment trouver place sur une terre agrandie par la puissance d’ubiquité, et rétrécie par les petites proportions d’un globe souillé partout ? Il ne resterait qu’à demander à la science le moyen de changer de planète”.

Nous ne changerons pas de planète. La terre n’est pas le paradis, mais nous ne pouvons aimer qu’elle, et nous lui resterons fidèles. Nous retrouverons notre chemin. Nulle autre ressource qu’en nous-mêmes.15 »

C’est dire que le bilan ne saurait être désespéré : « Notre génération, à travers de grandes épreuves, a fait ce qu’elle a pu, et il y a, sans nul doute, dans ce canton du monde où nous avons vécu, plus de bonheur qu’il y a cent ans. Nos fils cependant ne semblent pas être contents de nous. Et sans doute heureusement leur restera-t-il beaucoup à faire. Mais peut-être pourraient-ils se dire aussi que cette insatisfaction où ils sont n’a pas d’autre cause profonde que ces désirs même qu’ils ont hérités de nous et cette impatience qu’a mise en eux une nouvelle vitesse du temps qui est l’effet de notre travail et de ces nouvelles machines qu’ils ne dédaignent pas d’employer. Tout le chagrin des hommes de mon âge est que leurs fils ne soient pas heureux, que leur mécontentement puisse tourner parfois en une sorte d’aboulie ; j’entends les pédagogues parler, sans que le mot m’amuse, d’une sorte d’“inappétence généralisée”. Notre manque fut notre chance. Puissent-ils ne souffrir que d’une indigestion momentanée et l’appétit leur revenir.16 » 22


Bien sûr, l’indigestion s’est aggravée et l’inappétence reste grande. La planète s’est terriblement unifiée et l’individu ne sait plus comment la peupler honorablement, pour ne pas en faire un peu plus une jungle. Guéhenno, lui, n’a toujours eu que ses pauvres mots à la bouche : la culture, qui doit rester « une manière d’être, une certaine fièvre », car « elle n’est rien si elle ne crée le désir et ne nourrit l’espérance » ; le goût de la sincérité et de la probité, le souci de se mettre jusqu’au bout de la course « en état de vérité ». Pauvres et ultimes mots d’éternel pédago : « Après les guerres et de si étranges révolutions, après tant de hontes que nous avons connues, après les villages anéantis, les camps d’extermination, les “maisons des morts” de l’Espagne, de l’Allemagne, de la Russie, on ose à peine écrire ce mot sacré : fraternité. Et pourtant un optimisme modeste commande de croire qu’il va cesser peut-être de n’être qu’un mot. Ce sont les choses mêmes qui vont nous contraindre à être “frères de plus en plus17”, sous peine de la mort. Pour dire ici ce qu’il faudrait dire, il faudrait oser parler comme au-delà de soi-même, porté, véritablement inspiré par tous les autres, par leur dénuement et leur espérance. Ce qu’on appelle amour trouverait seul cette parole qui serait égale à l’immense besoin de l’homme aujourd’hui.

Il n’y a guère plus de cent cinquante ans que l’humanité a reconnu son unité, et il n’est pas bien étonnant qu’elle traîne encore dans tous les préjugés de ses nationalismes et de ses races. Mais il n’est pas de plus grande urgence que de rendre réelle cette unité conceptuellement enfin reconnue. Il ne se peut pas que, dans le moment que nous vivons, tous ceux qui sont chargés d’enseignement, où que ce soit dans le monde, n’en éprouvent une ferveur nouvelle.18 »

Si enseigner sera son premier et dernier gros et grand mot, vérité aussi. Tout Guéhenno est là, pas si décalé, pas si déjanté qu’on pourrait le penser en ce début de XXIème . En tout cas, nous, nous le pensons et nous comptons bien l’affirmer. C’est vers la fin 23


de Sur le chemin des hommes : « Toutes les vieilles cultures de la terre ont leurs scribes et leurs pharisiens qui tendent à en faire de grandes mystifications hypocrites et tyranniques. “Ils disent et ne font pas”, selon le mot de Jésus. Et les cultures et les politiques qui sont construites sur elles pourrissent et meurent de vanité et d’égoïsme. Elles tournent en volontés de puissance. Elles ne prétendent se faire que des esclaves et des serviteurs, mais tout indique que le moment est venu où il va falloir faire et non pas seulement dire. Les vieilles cultures ne se sauveront elles-mêmes qu’en retournant à la sincérité originelle de leurs prophètes. “Unir les hommes” ne peut plus être seulement une déclamation. C’est reconnaître loyalement leur misère et faire tout ce qu’il y a à faire pour réellement la guérir […]. La grande masse de l’humanité végète désormais dans une sorte de pénombre ; elle a assez de lumières pour que les inquiétudes de la justice soient en elle déjà éveillées ; elle n’en a pas assez pour s’en remettre à la seule raison pour la réaliser. Elle est impatiente. Que les pharisiens prennent garde ! La tâche de l’Enseignement, quoi qu’il en puisse advenir, ne peut être que d’augmenter dans tous les hommes le besoin de la vérité. Les violences désespérées n’interviennent que dans ces trous orageux de l’histoire où ce qui est déjà dans leur cœur exigence passionnée n’est pas encore dans leur esprit une idée claire. Tout n’est peut-être autour de nous si trouble et si confus que parce que la foi en la raison humaine n’est pas encore assez active. Il n’est pas d’autre salut que l’amour de la vérité.19 » G Jean-Pierre Rioux

Fougères, 5 novembre 2005

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Jean Guéhenno, La Foi difficile, Grasset, 1957, pp. 238-239. Ibid., pp. 239-240. 3 Jacques Julliard, Le Malheur français, Flammarion, 2005, p. 114. 4 On en trouve des preuves multiples dans Ce que je crois, Grasset, 1964, Carnets du vieil écrivain, Grasset, 1971, Dernières lumières, derniers plaisirs, Grasset, 1977. 5 Jean Guéhenno, Dernières lumières, derniers plaisirs, op. cit., pp. 81-83. 6 Jean Guéhenno, La Foi difficile, op. cit., p. 21. 7 Jean Guéhenno, Carnets du vieil écrivain, op. cit., p. 30. 8 Jean Guéhenno, Dernières lumières, derniers plaisirs, op. cit., p. 74. 9 Jean Guéhenno, Carnets du vieil écrivain, Grasset, op. cit., p. 30. 10 Jean Guéhenno, La Foi difficile, op. cit., pp. 74-75. 11 Ibid., p. 79. 12 Ibid., p. 81. 13 Sic ! Les meilleurs font encore et toujours des fautes d’orthographe… 14 Jean Guéhenno, La Mort des autres, Grasset, 1938, pp. 202-203. 15 Ibid., p. 211. 16 Jean Guéhenno, Dernières lumières derniers plaisirs, op. cit., p. 83. 17 Le mot est de Michelet. 18 Jean Guéhenno, Sur le chemin des hommes, Grasset, 159, pp. 226-227. 19 Ibid., pp. 226-228. 1 2

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Jean Guéhenno ou « La Foi difficile »

À la Sœur Inès1, qui donna jusqu’à son ombre pour les autres.

Jean Guéhenno, frappé d’hémiplégie le 4 juillet 1978, à la suite d’un discours passionné sur Voltaire et Rousseau lors d’un colloque à Paris, meurt le 22 septembre 1978. La presse nationale et régionale rend hommage à l’homme de foi qu’il fut. Le Monde2 titre : « Jean Guéhenno est mort, La Foi en l’homme. » Cet article fait ressortir la foi laïque de Guéhenno qui reposait tout entière sur l’homme. Dans Le Figaro, Jean d’Ormesson, marqué par le décès d’un homme qu’il aimait et respectait, parle d’une « foi déchirée » et il précise que « cet agnostique était un homme de foi dominé par l’intelligence et le cœur ». Dans le même journal, André Brincourt, écrit que Guéhenno « affirmait sa foi en la vie, sa foi en l’homme. « Foi difficile » puisqu’il s’agit pour l’homme d’échapper à la vie subie, comme on échappe à l’ombre pour gagner la lumière ». Dans Ouest-France, Eugène Brulé signale à ses lecteurs que, lors de leur dernière rencontre, Guéhenno lui avait confié : « Vous croyez en Dieu, vous ne serez pas déçu. Personnellement, j’ai cru aux hommes et ils m’ont terriblement déçu.3 » Si Guéhenno ne laisse planer aucun doute à propos de son agnosticisme, ses propos semblent suggérer qu’à une autre époque de sa vie le christianisme a suscité quelque temps son espoir. Caliban parle le confirme : « Pour moi, c’est le christianisme qui m’a déçu. Je parviens enfin à l’humanisme.4 » La foi de Guéhenno

La croyance de Guéhenno est déterminée par l’éducation de ses parents, celle de sa grand-tante et le contexte dans lequel ils vécurent : « on ne revient pas de certaines impressions de l’enfance. Elles fixent la couleur de l’âme. » Dès sa plus tendre enfance, Guéhenno, né à Fougères en 27


1890, est placé en nourrice chez une grand-tante à Saint-Germainen-Coglès, village tout proche. La grand-tante lui apprend scrupuleusement le catéchisme, tradition séculaire en ce pays de Fougères où le christianisme est solidement implanté sur un sol de granit, « agent inconscient d’une longue tradition ». Le petit Guéhenno, en compagnie de cette tendre femme, apprend par cœur « les vérités que nous devons croire ». Il se fait une idée de Dieu, d’une passion unique qui plus tard le rendra maladroit, voire « borné jusqu’au ridicule » en certaines occasions, mais aussi qui le préservera. De retour à Fougères, il oublie assez vite son catéchisme ; le milieu de son enfance et, son père aidant, il constate aussi que « l’Église et l’usine avaient partie liée » pour maintenir l’ordre établi dans la petite ville, marquée par des rapports sociaux très tendus sur fond de capitalisme du début du XXe.  Des grèves récurrentes éclatent, notamment celle de 19061907, dont il fut le témoin. Ces grèves, avec leur cortège de drames familiaux, de déchirements entre les ouvriers, entre les syndicats, ces combats menés pour quelques sous, le marquèrent profondément.

Nous sommes dans les années 1895 et l’encyclique de Léon XIII, Rerum novarum5, est encore loin d’avoir conquis tous les esprits. Les « abbés démocrates » n’en sont qu’au début de leur long combat. Ils s’opposent à une catégorie de chrétiens encore hostiles à des réformes sociales, attachée à son bien durement acquis, comme à un milieu anti-clérical très virulent en Bretagne.

Un pensionnaire du café que tenait sa mère, un dénommé Buré, « un grand gars hardi », à l’air plutôt artiste qu’ouvrier, semblable aux hommes qui, en d’autres temps, diffusaient la parole du Christ, prêchait un nouvel évangile ; et dans sa bouche toujours le même mot : « Révolution… Révolution…» Le jeune garçon, à l’écoute de ces discours, se forge l’idée qu’il peut exister un autre Dieu, plus protecteur des pauvres, que celui de la grandtante. À l’usine, n’était-ce pas le Dieu de Buré qui s’imposait ? Celui que professait Buré assurait la dignité et le pain quotidien 28


aux ouvriers. Le jeune garçon hésite, son choix le taraude.

La venue de Jaurès à Fougères après la grande grève de 1906-1907, lui transmet le même message : « une nouvelle espérance annonçait un nouveau monde. On écoutait comme à la messe. » Ces grèves tragiques au cœur même d’une population dépourvue de toute culture politique « furent comme de solennels sacrifices à un Dieu qui devait venir ». Il n’hésite plus et choisit le Dieu de Buré.

Guéhenno, âgé à peine de vingt ans, décide alors de répandre ce nouvel évangile. C’est par l’écriture que Guéhenno en arrive à formuler sa défense des plus démunis afin de leur donner l’accès à toutes les « Lumières ». Ses livres, sa collaboration à diverses revues : La Revue de Paris, La Grande Revue, La Nouvelle Revue Française, sa charge de rédacteur en chef d’Europe de 1929 à 1936, son engagement comme directeur de l’hebdomadaire Vendredi, avec André Chamson et Andrée Viollis (1935-1938), seront ses « armes ».

Dans ses ouvrages, il souligne fréquemment son manque de confiance envers le christianisme et ses défenseurs, qu’il qualifie de « faux sauveurs ». En 1928, lors de la publication de Caliban parle, il pense sa « révolution » comme une nouvelle religion, mais considère que les « rouges », s’ils sont mus par la même espérance que « la plèbe de Dieu » recherchent « une religion plus vraie et plus pure », une foi qui les unirait. « Ce que je crois »

C’est très certainement dans son Ce que je crois6, qu’il évoque d’une manière plus précise ses relations avec le Christianisme et l’Humanisme, lançant dès les premières lignes que c’est avec soi que le débat s’avère le plus difficile.

Il avoue être plein de respect et d’amitié pour les hommes qui croient, mais la foi doit être « mûrement décidée et choisie, 29


consciente » et ne vaut que si elle est active. Il rejette celle « qui exclut la pensée, celle qui ne sait qu’affirmer » ; la pensée doit être source de réflexion, de doute. Il eut à cœur au cours de sa carrière de professeur de Khâgne d’enseigner l’inquiétude « au risque du désordre », et ce fut son honneur.

Guéhenno avance l’hypothèse qu’il faut « croire le moins possible afin de penser le plus possible7 » ; ne se posant pas les questions fondamentales de savoir si « la matière devient esprit » ou si c’est « l’esprit qui a créé la matière », il ne souffre pas de son ignorance ; seule compte pour lui « la vie qui est notre vie ».

Il se pose la question : « Ai-je vraiment jamais “cru” ? », regrettant presque qu’« aucun prêtre, [ne lui ait] rendu Dieu, le Christ “ sensible au cœur ”». Puis, il accuse l’Église de s’être rendue coupable de la déchristianisation, lui reprochant de ne pas avoir assez écouté les pauvres, d’avoir inspiré et dirigé des syndicats « jaunes » pour contrecarrer les syndicats « rouges ». À ce propos, un de ses anciens élèves confia : « C’était un prophète, il luttait pour l’homme, d’une façon j’allais dire évangélique… Si cet homme n’avait pas été déçu du christianisme dès son adolescence, il aurait été certainement un chrétien dans son âme et par son action jusqu’à la fin de ses jours.8 »

Néanmoins, des temps de luttes ouvrières à Fougères il a gardé le souvenir de « quelques âmes vraiment chrétiennes » lui laissant à tout jamais l’idée de « la tendresse humaine » et de la fraternité.

Si nous voulons analyser la profession de foi de Guéhenno, elle a sa source bien évidemment dans sa lecture de Rousseau et Michelet, qui contribuèrent à « fixer [sa] foi et à donner vie à son mouvement ».

Dans Ce que je crois, il définit sa foi sous différents angles. Tout d’abord, l’exaltation de la volonté, notamment de la sienne, qui lui permit de préparer seul son baccalauréat et de poursuivre ses études afin de découvrir la Raison qui gouverne : le Logos, le 30


dieu inconnu qu’il cherchait en vain, tantôt adoré, tantôt haï « selon le bien ou le mal qu’il me paraît faire aux hommes ».

Puis la liberté humaine, et de préciser que seuls peuvent être libres les hommes vivant dans un monde où règne l’égalité, la culture ayant pour objet de l’établir.

Il croit aussi à la fidélité, celle aux plus démunis, se reprochant même d’être quelque peu fanatique à l’égard de cette foi ancrée au plus profond de lui-même ; mettant en épigraphe au Journal d’un homme de 40 ans les mots de Victor Hugo : « Nul n’a l’honneur d’avoir une vie qui soit à lui », il s’y réfère, comme s’ils résumaient ses convictions : « Je me sens moi et veux être moi, et dans le même instant je me sens tous les autres. »

La sincérité, elle se trouve aussi au cœur même de sa profession de foi, sincérité animée par une passion de la vérité9 ou de sa recherche. Si Guéhenno n’aime pas les hommes qui s’agenouillent, il n’aime pas non plus ceux qui marchent au pas ni les habiles sophistes utilisant « les plus affreux mots de charabia politique [tenant] lieu de latin ; [ou] les slogans [remplaçant] les litanies ». Ainsi, il mesure à quel point les « techniciens des révolutions » et « les faux sauveurs » peuvent compter leurs dividendes ; sans être anti-communiste ou anti-chrétien, et considérant qu’« à la source du communisme, comme à la source du christianisme, une angoisse du bonheur des hommes [les lui rend] à jamais respectables » ; s’il juge sévèrement les « faux sauveurs », il condamne aussi le « rusé compère » en Lénine, sa brutalité et son « nouveau catéchisme » réduisant à néant l’espérance des hommes.

Guéhenno croit en la politique, espérant qu’elle puisse amener un gouvernement à conclure un « Contrat », avec « un peuple le plus vertueux, le plus éclairé, [et] le plus sage ».

Il finit son ouvrage par « sa Prière », en souhaitant l’égalité, car sans elle, point de communication d’une foi partagée s’achevant naturellement en une commune prière. Il souligne 31


l’admiration qu’il a pour le Christ, pensant que ce dernier prend le statut d’homme en déclarant à Ponce Pilate : « Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la Vérité. » L’hérésie, consistant à ne voir que la part humaine du Christ, Guéhenno l’assume pleinement : « le courage, la grandeur de Jésus fut de […] proclamer [ce message] et de le soutenir jusqu’à la mort. » Il reconnaît les qualités du Christ par sa recherche de la vérité, par sa soif de justice, et croit de toutes ses forces à la puissance du message du Christ : « Aimez-vous les uns les autres. »  Un de ses anciens élèves, en 1943-1944, alors que Guéhenno vient d’être rétrogradé par le régime de Vichy, se souvient : « Il a été mon professeur de latin. […] À propos de Virgile, et de ces passages où l’on peut voir, notamment à travers les vaticinations de la Sibylle, comme une préfiguration de l’aventure chrétienne, il nous parlait abondamment du Christ, non comme d’un Dieu – sans cependant heurter les croyances – mais comme d’un homme infiniment bon, comme d’un prophète exceptionnel de la fraternité humaine, et on voyait dans ces propos combien pour lui cette vertu était l’une des plus hautes valeurs. Il nous rappelait en même temps, à l’heure des persécutions, auxquelles il faisait allusion sans précautions, que le Christ était juif.10 »

Ce n’est pas sans scrupules qu’il relit son livre, craignant le blasphème et l’offense aux chrétiens. Qu’en était-il de ses relations avec eux, chez cet homme considérant lui-même qu’il aurait pu faire un moine heureux ? Dans son Journal des années noires, il rapporte qu’un de ses anciens élèves, séminariste, lui écrivait qu’il priait souvent pour lui, en s’excusant de sa naïveté ridicule et en espérant que son ancien professeur ne voie pas dans cet acte un éventuel geste de prosélytisme. Guéhenno, lui répond qu’il croit à l’efficacité de ses prières, qu’il ne croit pas « du tout inutile que les hommes pensent beaucoup les uns aux autres », et le remercie.

Que peut inspirer à un chrétien la lecture de Ce que je crois ? Un jeune prêtre lui envoie un courrier de vingt-cinq pages 32


lui témoignant une lecture attentive. Celui-ci pardonne à Guéhenno sa foi en l’homme et ne désespère pas qu’elle finisse « en une foi en Dieu ». Il l’approuve d’avoir voulu témoigner comme un « homme de série », mais, en même temps, conteste et laisse une question en suspens : Guéhenno est-il resté cet hommelà ? Par cette interrogation, il met en doute l’authenticité de sa foi et sa fidélité lui paraît douteuse. Ses choix de lectures, Rousseau, Michelet, Voltaire, ne lui plaisent guère, ni ces contradictions qu’il confesse. Le jeune prêtre souligne le « vrai crime » de l’auteur : s’interdire « de croire ce [qu’il ne sait pas], plus exactement ce qu’on ne saura jamais ». « Blasphème ! » Guéhenno ne pourra jamais tenir les mystères pour des explications, « ce qu’ils sont pour un chrétien ». Il préfère les « Lumières » et se réjouit, malgré tout, « que la foi de [son] correspondant l’aide à vivre » ; il lui porte « une grande estime » car il considère qu’il a la volonté d’aller jusqu’au bout de sa fidélité11.

Pierre-Henri Simon12 recense Ce que je crois dans Le Monde. Les deux hommes se connaissent depuis plusieurs années et le journaliste étudie en profondeur les lignes essentielles de la personnalité et de la philosophie de Guéhenno ; il note qu’il n’a pas « la tête métaphysique », ni la curiosité d’un autre monde. Il n’estime pas que l’attitude morale préconisée par l’auteur soit proprement religieuse, et remarque que ce dernier ne se définit pas comme un « animal religieux » mais plus modestement, comme une « bête pieuse », son ami ne croyant pas cependant à une puissance supérieure, ni à un quelconque secours. À ce sujet, Guéhenno considère que l’amour de Dieu peut être remplacé par l’amour que se portent les humains13. Pierre-Henri Simon considère qu’il « ne conserve pas grand chose du christianisme ». Son Christ est le « complice bienfaisant de Socrate », mais pas le fils du Père, ce qui l’exclut de la communauté chrétienne ; et il se demande si sa philosophie rigoureusement anthropocentrique n’abuse pas du christianisme d’une manière sentimentale ou tout simplement nostalgique. 33


Les relations de Guéhenno avec les chrétiens

Au mois d’avril 1943, il rencontre les frères dominicains dans leur couvent de la rue de la Tour-Maubourg14. Ces moines lui semblent tout à fait heureux, au point qu’il les envie. Et c’est avec plaisir qu’il rencontre un compatriote, le « fils Serrand de Billé 15 ». Il rêve qu’il « pourrait être à sa place. Les autres sont tout ce que nous pourrions être, nos “ possibles” plus encore que nos “semblables”». Il enrage plus contre les offices, « contre cette morale de gendarme à quoi se réduit l’Évangile », même s’il sort des églises quelquefois bouleversé et sans doute plus ému que certains paroissiens. Il s’entend beaucoup mieux avec les dominicains qu’avec « les bourgeois de la messe du dimanche et leurs curés ». Il aime « fortement qu’on pense fortement ce qu’on pense. […] Nous nous accordons, les dominicains et moi, par certain goût de la rigueur, le désir d’un engagement total qui nous semble le seul moyen de la grandeur ».

La lecture d’un livre envoyé par les dominicains, La France pays de mission ?16, le conduit à s’interroger lui aussi sur la déchristianisation ; partageant le constat que certains quartiers de Paris sont aussi païens que des villages au Cambodge ou au Tchad, Guéhenno s’inquiète aujourd’hui – le 28 novembre 1943 – de ce qui l’aurait peut-être réjoui en d’autres temps : « […] Rien encore n’a remplacé […] ce grand ordre. »

« Dieu nous échappe », écrit-il quelques années plus tard, tout en reconnaissant que l’homme, ce « constructeur de dieux », a un immense besoin de croire. Et que face au déclin des religions dogmatiques, l’école a des devoirs encore plus importants : « nourrir l’âme [dans] l’amour de la vérité.17 »

C’est au cours des « années noires » qu’une solide amitié naît entre Guéhenno et Mauriac, malgré la méfiance réciproque qui les opposait avant-guerre. À l’origine Mauriac, catholique convaincu, n’a-t-il pas dénoncé dans son Journal18 « le troupeau 34


des écrivains fonctionnaires » dont faisait vraisemblablement partie Guéhenno ? Mais peut-être évite-il de le citer, car visiblement, très tôt, Mauriac éprouve de l’estime pour lui ; en 1933, il lui écrit qu’il « souffre beaucoup d’être séparé de certaines âmes dont, par ailleurs, [il se sent] très proche…19 » ; et plus clairement, se place dans une perspective de fraternité chrétienne : « Mais chez vous la lumière transparaît dans tout ce que vous écrivez et aussi dans votre regard…20 » Guéhenno lui écrit au cours de l’été 1939 : « Je me dis en vous lisant qu’il n’importe guère comment nous nous définissons le ciel, les démons et les anges. L’important est de croire à la valeur d’un certain débat en nous entre ces démons et ces anges.21 »

En 1943, Mauriac revient sur le choix du Dieu de « Buré » que fit Guéhenno, en lui précisant : « Mais il n’y avait pas contradiction entre ces deux amours qui se rejoignent…22 » Une nouvelle fois en 1959, il lui demande de simplement « laisser la porte ouverte, de ne pas la verrouiller […]. Nous savons bien que vous êtes du côté du Christ […]. Simplement, vous passez à côté de la joie et de cette paix que le monde ne donne pas. Il ne s’agit pas de crier : au secours ! mais de crier, ou plutôt de murmurer : “Dominus meus et Deus meus23 !” et de s’endormir dans cet immense amour.24 » Mauriac se plaisait à surnommer Guéhenno « le petit curé breton … », mais un curé laïc ! Pendant leur querelle à propos de l’école libre, Mauriac constatait que l’un et l’autre avaient été marqués par les disciplines de leur enfance et s’amusait en écrivant : « Nous sommes deux bossus qui sourions (tendrement) de la bosse de l’autre.25 »

Mauriac désira, encouragea, l’élection de Guéhenno à l’Académie française où des voix lui étaient acquises, notamment par de vieilles amitiés, entre autres celles de Maurice Genevoix et d’André Chamson, mais aussi par de plus récentes, celle de Wladimir d’Ormesson, ambassadeur en République d’Argentine (1945-1948), qui avait été impressionné par les discours de Guéhenno lors de ses tournées en Amérique du Sud. 35


René Rémond26, ancien élève de Guéhenno, à la question : « Est-ce que la foi en l’homme de Guéhenno vous semble loin de la foi chrétienne ? », répond qu’il s’agit pour lui d’une réalité ontologique ; « le millénarisme de Guéhenno s’inscrit dans un contexte historique. Il s’inscrit dans le camp d’en face […], pas dans le camp des Blancs, pour revenir à son pays de Fougères » ; pour René Rémond, aucun anticléricalisme de sa part, mais inscription dans la continuité d’un humanisme relevant de « la pure tradition des « Lumières ». Avec l’affirmation d’un schéma à deux pans. Les « Lumières » devant assurer l’émancipation de l’homme en dehors de la religion. » René Rémond perçoit bien dans la pensée de son ancien professeur la reconnaissance du christianisme et de son message « car c’est bien le christianisme qui a été source de tous les mouvements d’idées qui ont souhaité une vie meilleure à l’homme ». Dans une émission télévisée, l’une de ses interlocutrices reprend une phrase de son dernier livre, laissant entendre son désaccord : « Dieu est mort, et avec lui les arrière-mondes. La mort de Dieu ouvre seulement plus large la voie aux hommes. Tout se passe dans l’homme, dans sa solitude et il n’a pas d’autre sauveur que lui-même.27 »

Guéhenno répond qu’elle a bien raison de montrer sa désapprobation, mais qu’il a quelques raisons d’écrire ces lignes : « […] On vit comme on peut, et alors on peut croire avoir la vérité, et c’est le fait d’un croyant. » Il conçoit que l’on puisse croire, penser et vivre profondément sa foi et respecte ceux qui la vivent. Il explique aux différentes personnes présentes sur le plateau que, professeur de Khâgne, il commentait et expliquait Pascal avec « toujours la même passion ». Il admirait Pascal : « La seule existence de Pascal, et tant d’autres que lui, pour qui Jésus est une personne présente, un ami avec lequel il croit vivre, à qui il demande chaque matin et soir les moyens de vivre, eh bien ! Un homme de cette sorte là, ressemble à Pascal, et comment ne le respecterait-on pas : Il tient la vérité ! » 36


Et de continuer avec la même flamme, en soulignant une fois de plus sa déception à l’égard du christianisme : « Mais que voulez-vous quand les cieux sont muets pour vous, ou devenus muets, […] il faut tout de même vivre. Je suis de ceux là ! Les cieux ne me parlent pas ! »

Son interlocutrice lui fait remarquer que ce court passage lui a inspiré que Dieu nous a créés libres, « libres de choisir ». Il répond que ce choix représente pour lui un des éléments les plus importants de la vie de l’homme et qu’il n’a « pas cessé de le penser et de l’enseigner ». Il souligne qu’en Khâgne il « faisait des “pascaliens” », et que certains « pascaliens » « étaient mécontents d’eux-mêmes, tellement leur professeur était “pascalien” ». Et il confie, non sans malice : « Il m’est arrivé de faire des prêtres, je dois dire que, quelquefois, ils ont mal tourné, mais j’ai fait des prêtres, et j’en suis fier. »

Vers la fin de sa vie, Guéhenno, à la question : « Regrettezvous l’absence de Dieu dans votre vie ? », répond qu’il ne la regrette pas, mais envie ceux qui y croient, et qu’il s’est « fait un devoir de tolérance envers toutes les croyances et les convictions », confiant à son interlocuteur : « Au fond, dans un certain sens, je suis très religieux.28 » Cet entretien lui vaut une lettre de Théophile Dandin, syndicaliste chrétien de Fougères, « pauvre parmi les plus pauvres », courageux, fervent catholique, refusant « la misère imméritée de la classe ouvrière qui fait vengeance au ciel », nourri de l’encyclique de Léon XIII, de l’action de l’abbé Bridel29 et de Marc Sangnier. Guéhenno, touché par sa lettre, lui répond : « Heureux de connaître […] la part des catholiques d’esprit socialiste au temps de nos anciens combats. J’ai reconnu un nom que j’ai souvent entendu à Fougères autrefois, celui de M. l’abbé Bridel. […] Pour ce qui est de mon interview, j’ai eu grand souci simplement de respecter en parlant, la foi des autres. Je suis tout à fait agnostique, mais j’ai pu dire en effet, et très naïvement, que je suis d’esprit « religieux ». C’est que « être religieux » n’est pas le privilège d’une religion […]. 37


Pour moi je crois en l’homme comme d’autres croient en Dieu. Je suis ce qu’on appelle généralement un humaniste. Renan et Michelet sont de mes maîtres, et furent des hommes profondément religieux.30 »

Nous pouvons y ajouter Voltaire, que Guéhenno associe au Christ, sans aucune provocation, dans une même parenthèse31. Il compare leur grandeur dans l’art d’exercer sur l’humanité une influence secrète, sans que les hommes puissent identifier cette lumière, « pas plus qu’ils ne savent les noms des étoiles éternelles qui les éclairent ». La pensée de Voltaire lui paraît écarter certain fanatisme ; à sa lecture l’homme continue de croire mais pas de la même manière, une « certaine douceur est entrée » en lui. Guéhenno connaissait le discours de 1878, pour l’anniversaire de la mort de Voltaire, où Hugo écrit que les larmes divines du Christ et le sourire de Voltaire ont permis un apaisement. Qui s’est transformé de nos jours en une tolérance réciproque, voire en une vision commune de l’amour de l’Humanité, à laquelle fait écho toute l’œuvre de Guéhenno.

Ses livres, les réflexions partagées avec des journalistes, avec François Mauriac, ou d’anciens élèves, le montrent : si Guéhenno apparaît clairement dans le « camp d’en face », pour reprendre l’expression de René Rémond, il ne s’y « retranche » pas. La parole du Christ l’a fortement influencé, et si pour lui Dieu « n’est qu’un beau mot [qu’il] évite d’écrire », il l’écrit cinquante fois dans Changer la vie32, ouvrage qui ne devait pas traiter de sa foi...

Si nous ne pouvons guère contester l’agnosticisme de Guéhenno regrettant que les cieux soient devenus muets pour lui, certains de ses propos ne ressemblent-ils pas fort à une prière ? Lorsque sa première épouse est atteinte d’une grave maladie, il se souvient dans son Journal des années noires de ces nuits où il « suppliait la beauté du monde de préserver » ce qu’il aimait.

De cette éducation religieuse reçue dans son enfance, il lui reste « une certaine manière de sentir » une « substance », pour 38


reprendre les mots de Michel Tournier répondant à la question : « Avez-vous la foi ? » lors de l’émission « Un siècle d’écrivains ». Un Guéhenno, abandonnant ses griefs envers le christianisme, n’aurait peut-être pas renié, de nos jours, les mots suivants : « On l’a toujours, tout le monde l’a un peu, plus ou moins, jamais totalement. En revanche, ce que j’ai, et cela c’est absolument sûr, c’est la substance. Parce que, voyez-vous je pense que l’on se fait lentement, de façon quasiment inconsciente et involontaire, en fonction du milieu dans lequel on se trouve et de l’éducation que l’on reçoit. Pour moi, je suis né dans un milieu chrétien, j’ai été élevé en grande partie dans des collèges religieux et j’ai lu des livres fondamentaux, qui étaient des livres d’inspiration chrétienne et cela m’a donné une certaine substance, une certaine façon de penser, de sentir, que je ne peux en aucun cas transformer à volonté. Ce n’est pas parce que je me convertirais au bouddhisme ou à l’animisme que je changerais quoi que ce soit à cette substance ; oui je suis chrétien, comme je suis français, comme je suis français de la deuxième moitié du vingtième siècle, et à cela, je ne peux rien changer.33 » G Patrick Bachelier 1 Sœur Geneviève Delebecque, Marie-Agnès de la Visitation (dite Inès), 19112006. 2 Le Monde, 24-25 septembre 1978. 3 Eugène Brulé, « La mort de Jean Guéhenno », Ouest-France, 25 septembre 1978. 4 Jean Guéhenno, Caliban parle, Grasset, 1928, p. 148. 5 Encyclique du pape Léon XIII, publiée en 1891. Cette encyclique tentait de répondre à la détresse du monde ouvrier, tout en cherchant à éviter que le socialisme, les « rouges », ne marginalisent l’Église. 6 Guéhenno rédigea un envoi de ce livre publié en 1964 à l’un de ses amis en ces termes : « Ce petit livre que je n’ai pas écrit sans bien des scrupules, Ce que je crois, ou une vieille foi difficile. » Ce titre est aussi le nom de la collection des éditions Grasset, dans laquelle s’exprimèrent entre autres, François Mauriac, Robert Aron, Pierre Hervé, André Maurois, Jean Rostand.

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7 Il s’exprimera dans des termes semblables dans le Journal des années noires, Gallimard, 1947, p. 262 : « […] Je sais qu’il faut croire le moins possible pour penser le plus possible. » 8 Entretien de l’auteur avec Jacques Dupâquier, membre de l’Institut, août 2002. 9 Dans Sur le chemin des hommes, Grasset, 1959, p. 215, il écrit : « Ce n’est pas l’absolu qu’il faut aimer, c’est la vérité, […] il faut l’aimer religieusement, […] pour les liens intimes et profonds qu’elle établit entre nous et l’univers et entre nous et tous les autres hommes, […]. »  10 Lettre du 24 mars 1999 de M. Jacques Andréani, ambassadeur de France, à l’auteur. Jean Guéhenno avait été rétrogradé par le régime de Vichy à la rentrée de 1943-44, en classe de 4ème au lycée Buffon. 11 Jean Guéhenno, Carnets du vieil écrivain, Grasset, 1971, p. 105. 12 Pierre-Henri Simon, 1903-1972, fut à la fois essayiste, critique, poète et romancier. Adhérant aux valeurs d’un humanisme influencé par la morale chrétienne, il a participé aux Équipes sociales de Robert Garric et à l’aventure d’Esprit. Il dénonça avec vigueur, dans Contre la torture, certaines méthodes utilisées pendant la Guerre d’Algérie. Dans Le Monde du 25 janvier 1969, il fit un compte rendu de L’Épreuve d’Annie Guéhenno ; pour lui, ce livre était « un des plus beaux et plus purs ouvrages » traitant de l’honneur de la Résistance face à l’occupation nazie. 13 Jean Guéhenno, Journal d’une « révolution », Grasset, p. 103 : « Aimer ! La merveilleuse audace ! Mais qui donc ose aimer ? Aimer, c’est accepter soudain de doubler tous ses risques, vivre de la vie d’un autre, mourir de la mort d’un autre et être doué d’un courage qu’on n’aurait jamais pour soi. Être aimé, c’est avoir la certitude qu’il y a au monde quelqu’un en qui toujours tu pourras te reposer, quelqu’un qui t’aimera encore quand toi-même ne pourras plus te supporter, quand toi-même ne pourras plus t’aimer. Dieu, dans les religions, remplit cet office pour toutes les âmes. Mais ceux qui sont aimés d’une autre créature n’ont pas besoin de Dieu. » 14 Le père Maydieu partageait les idées du petit groupe de résistants intellectuels que formaient, entre autres, François Mauriac, Jean Guéhenno, Jean Blanzat et Jean Paulhan. 15 Petit bourg près de Fougères. 16 Yvan Daniel et Henri Godin, La France pays de mission ?, Éditions de l’Abeille, à Lyon (nom des Éditions du Cerf en zone libre), 1943, préfacé par l’abbé Georges Guérin, fondateur de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne en France. Dans la France occupée, des membres de l’Église prennent conscience de la déchristianisation du monde ouvrier. Les auteurs de ce livre constatent l’échec de la JOC, et invitent les prêtres à partager la vie du monde ouvrier. Certains évêques, alertés par ce message, créent la Mission de France, destinée à former des jeunes prêtres qui auront pour mission de vivre et travailler dans des milieux déchristianisés. 17 Jean Guéhenno, Sur le chemin des hommes, op. cit., p. 213.

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18 François Mauriac, Journal 1932-1939, La Table Ronde, 1947, p. 294 ; parmi ces « écrivains fonctionnaires », il nommait André Chamson, Jean Cassou et Jean-Richard Bloch. 19 François Mauriac, Lettres d’une vie, Grasset, 1981. 20 Ibid. 21 Ibid. 22 Ibid. 23 « Mon seigneur et mon Dieu ! » 24 Ibid. 25 François Mauriac, « La partie de belote », Le Figaro, 1er mars 1945. 26 Entretien avec l’auteur le 19 février 2001. Président de la Fondation nationale des sciences politiques, membre de l’Académie française, catholique fervent, ancien président du Centre catholique des intellectuels français, René Rémond est célèbre pour son ouvrage La Droite en France de 1815 à nos jours, 1954, réédité sous le titre Les Droites en France, 1982, puis actualisé en 2005 (Les Droites aujourd’hui). Ce dernier ouvrage souligne le poids croissant d’une droite libérale par rapport au gaullisme et à la droite légitimiste. L’historien démontrait dans sa première publication l’existence de trois droites en France : une première, légitimiste, rejetant la Révolution française, une deuxième qualifiée d’« orléaniste » ou libérale, issue de la monarchie de Juillet, et la droite « bonapartiste » ou autoritaire ; le gaullisme a représenté pour lui la synthèse de ces trois mouvements pendant une quarantaine d’années. 27 Aujourd’hui Madame, émission télévisée, décembre 1977, autour de son livre, Dernières lumières, derniers plaisirs, Grasset, 1977, p. 72. 28 Propos recueillis par H. Terrière, « Jean Guéhenno évoque son enfance… », Ouest-France, 7 décembre 1977. 29 Abbé Louis Bridel, 1880-1933, haute figure dans le pays de Fougères d’un homme d’Église luttant, avec beaucoup de courage pour les plus démunis. Nommé vicaire en 1909 à Fougères, il fut d’abord chargé d’œuvres pour la jeunesse, mais il ne se cantonna pas à cette activité. Il s’intéressa à la vie quotidienne des ouvriers et organisa des cercles d’études formant des hommes soucieux de l’aider dans son action sociale. Au nombre de ses réalisations : des syndicats chrétiens en 1913 dans le bâtiment, dans les manufactures de chaussures, à la Verrerie de Laignelet, mais aussi de nombreuses coopératives (de consommateurs, de logement, d’ameublement, de production de chaussures, et même de banque !). Inutile de préciser que notre homme « dérangeait » sérieusement une partie du patronat et de la hiérarchie catholique mais aussi un milieu fortement anti-clérical. Une statue à Fougères lui rend hommage, dont le socle porte ces mots gravés : « À la mémoire de l’Abbé Bridel, la classe ouvrière reconnaissante. » 30 La lettre de Théophile Dandin est datée du 13 décembre 1977, et la réponse du 15 décembre. Cette correspondance est conservée par la famille Dandin, que nous remercions. 31 Jean Guéhenno, La part de la France, Genève, Éditions du Mont Blanc, 1949,

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décembre 1944, « Voltaire et Jésus », pp. 135-136. 32 Bien évidemment le texte à certains moments s’y prête ; n’empêche… sans compter les mots : chrétien, chrétienté, âme, Jésus, Seigneur, vierge, sacro-saint, Bible, créateur, messe, christ, dieu (sans majuscule), etc. 33 Michel Tournier, « Un siècle d’écrivains », émission présentée par Bernard Rapp, FR3.

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Jean Guéhenno et Saint-Germain-en-Coglès « J’ai enfin compris que tout ce qu’il y eut de force et de netteté dans ma vie tient à ces jours-là1. »

Les jours de son enfance, notamment les premières années vécues à la campagne, occupent une place à part dans l’œuvre de Jean Guéhenno.

Après avoir évoqué le petit roi « ensaboté » devenu poète au pays des légendes, puis les différents retours au « vieux pays », je m’interrogerai sur le lien entre les souvenirs d’enfance évoqués ici et le grand projet de Guéhenno : « changer la vie ». Finalement, n’a-t-il pas surtout changé sa vie, puisant dans ces jours heureux une force... et un divertissement ? Un petit roi « ensaboté »

« Cette paire de petits sabots de bois noirs que j’ai là devant moi, dans une vitrine, les ai-je jamais portés ? Je ne peux m’en souvenir, mais ma mère m’a jadis assuré que ce sont les premiers que j’ai traînés dans la boue d’un village, chez ma nourrice, et, quand ils furent devenus trop petits, mon père les nettoya, les bûcha, les lissa, les frotta, les polit, les grava, les noircit, et en fit cet objet de parade pour éterniser, il en était sûr, mes premiers pas sur la terre.2 »

Ces petits sabots de parade ont-ils vraiment éternisé les premiers pas de Jean Guéhenno sur la terre ? L’écrivain en doute, malgré tout il attache une grande importance à ses débuts campagnards : « Cette première gorgée d’un certain air, dans un certain coin du monde fonde pour toujours la liaison de chacun de nous avec sa petite patrie.3 » 43


Quelle est donc cette « petite patrie », si chère à notre petit roi « ensaboté » ? Il s’agit de Peïné, au nom étrange porté par un village du bout du monde4, au fond du temps, situé à proximité du bourg de Saint-Germain-en-Coglès, à huit kilomètres de Fougères. Guéhenno a immortalisé ce hameau dans deux de ses livres majeurs, dont le Journal d’un homme de 40 ans, publié en 1934, commençant par un chapitre intitulé, « Roi en sabots », dans lequel il évoque, rapidement et avec un certain « dolorisme», les jours de sa jeunesse.

Dans Changer la vie, paru en 1961, il est revenu en détail sur ces jours heureux vécus à « Peïné ou le paradis perdu ». Ce chapitre a d’ailleurs fait l’objet d’une publication dans La Nouvelle Revue Française, du 1er février 1961, revue dont son vieil ami Jean Paulhan était rédacteur en chef avec Marcel Arland.

Comme de nombreux petits Fougerais de l’époque, Marcel5 Guéhenno fut mis en nourrice6. Sa mère, Angélique Girou, Germanaise de naissance7, voulut l’éloigner des misères de la ville. Elle le confia à Marie Dupas, la grand-tante8, une « mèregigogne » qui fit pousser au moins une vingtaine de petits hommes pour qu’ils allassent « porter bien loin leurs os ».

Le petit Marcel passa les cinq premières années de sa vie en nourrice et vint régulièrement en vacances à Saint-Germain-enCoglès jusqu’à l’âge de douze ans. Marie Dupas, cette vieille femme usée, « devenue toute petite », portait le béguin ou « bonnet des vieilles » pour dissimuler ses cheveux blancs. Elle filait le chanvre à la quenouille et tricotait la laine ; une fois par semaine, l’enfant l’aidait à dévider et à faire les écheveaux.

La vieille tante ne savait pas lire, mais elle lui faisait réciter son catéchisme rien qu’en l’écoutant. Après, il avait droit à une récompense : il pouvait quitter ses sabots, passer de lit en lit, et « faire le tour des images ». Les portraits de la famille alternaient avec ceux de Dieu et des saints. Le jeune Guéhenno retrouvait les 44


enfants de la nourrice en communiants, en soldats, en jeunes mariés ; mais il avait du mal à les reconnaître, tant la vie les avait « changés, séchés, tannés, durcis ». À cette époque, seul Julien vivait chez sa mère. Il était tailleur de pierres ou « picaou », une des rares professions exercées à l’époque par ceux qui n’étaient pas paysans9. Si la nourrice parlait peu, certaines de ses expressions ont marqué le petit Marcel :

- Chaque fois qu’il sautait par-dessus la porte basse, elle s’inquiétait : « Tu tomberas, petit. Il ne faut pas entrer comme ça. » 

- « Ne bois pas comme ça. Ça te fera mal » ; malgré tout il continuait, « [ ...] je bois, je bois. Le roi boit10 », dans son petit bol bleu. Le petit roi « ensaboté » était souvent « en peine que faire » et a parfois « endèvé » sa tante ; ainsi, quand il glissait sur la longue huche au couvercle luisant et ciré, elle s’écriait : « Maudit ! Vas-tu bien t’arrêter. Tu vas user tes bas ! »

Malgré tout, il avouait un grand amour pour cette « pauvre chère vieille femme » qui lui a appris « à boire, à manger, à marcher, à parler, mille merveilles ». Il regrettait seulement de ne pouvoir faire son portrait, ni même revoir son visage, même si « ceux que nous avons aimés et que nous ne pouvons plus voir, leurs ombres remplissent tout notre esprit11 ». Marie Dupas habitait Peïné, qualifié par Guéhenno de « paradis perdu ». Pourtant ce hameau n’avait rien d’un lieu paradisiaque : la grand-tante occupait une vieille masure isolée recouverte d’un toit de chaume. Devant la maison, un grand noyer versait son ombre sur la cour où grattaient les poules ; derrière, un petit verger renfermait quelques pommiers et une fontaine cachée parmi les saules touffus.

La ferme se composait d’une grande et longue salle faisant à la fois office de chambre, de cuisine et de cellier avec sa tonne 45


de cidre, à laquelle était attenante une étable « où le souffle des bêtes se mêlait à l’haleine des hommes ». Le mobilier se réduisait à une longue table, une huche, trois grands lits, un buffet et une armoire en cerisier. Dans ce cadre rustique, le temps s’écoulait lentement au rythme d’une horloge, au balancier de cuivre, où « les secondes se décrochaient l’une après l’autre dans la boîte ».

L’enfant partageait les occupations de ses semblables à la campagne : il ramassait les œufs, gardait les vaches, construisait des huttes de branchages, allumait des feux entre des pierres et faisait cuire dans les cendres des pommes de terre ou des oignons. Suivant les saisons, il gaulait les noix avec une perche « trois fois plus grande que lui », écorçait des châtaignes à grands coups de sabots, ou perçait des noisettes avec la pointe d’un couteau pour en faire des sifflets. Un poète au pays des légendes

C’est pourtant dans ce cadre a priori banal, que le futur écrivain a puisé toute sa poésie et qu’il a pensé être “le roi du monde” : « Le monde m’appartenait, un vrai monde avec de vrais fruits, de vraies fleurs, des collines, des bois, des eaux vives, un soleil et le soir, des millions d’étoiles.12 »

De vrais fruits ! Lorsqu’il pensera au verger de sa tante, cela suffira, comme il le note dans Journal d’un homme de 40 ans, à lui donner le dégoût des confitures.

De vraies fleurs ! Les tournesols, situés des deux côtés de la haute porte, « ouvraient leur cœur jaune et noir aux abeilles et au soleil ».

Les collines et les bois ont servi de décor à ses jeux avec les enfants de la ferme voisine. Des jeux pas toujours avouables comme ce concours « à qui ferait le pipi le plus loin » qui faillit le priver de première communion. C’est également dans ces bois qu’il rencontra son premier maître, le fils du baron de V... Ce jeune 46


garçon, « vêtu d’un uniforme à col de velours », le poursuivit avec son grand chien roux parce qu’il avait osé pénétrer dans le parc13 après avoir traversé « un bois de hêtres et de châtaigniers où sautaient les écureuils ».

Le jeune Marcel « commandait » les eaux vives de la Loizance qui serpentait dans les prairies placides en contrebas de Peïné. On imagine très bien le jeune capitaine construisant de frêles vaisseaux14 chahutés dans le doux murmure des eaux transparentes des ruisseaux qui zigzaguaient dans ces prairies ; ainsi que des moulins enfantins dont les « ailes » claquaient15 doucement au plus grand bonheur de ses yeux émerveillés. Sa fontaine, son premier et son plus beau miroir, symbolisait « l’image des choses dont on ne peut épuiser la beauté ». Des heures se sont écoulées à contempler les libellules et les « moulins à vent », ainsi qu’à diriger, avec sa baguette d’osier, les têtards, dont il était « le dieu ».

Le « vieux pays » est synonyme de soleil dans la mémoire de Guéhenno : « Il fait toujours soleil dans ce canton de l’univers où j’ai grandi [...]. C’est un juillet éternel. » Même lorsque le brouillard l’accueillait, comme en 1972 : « la brume plusieurs fois s’est levée, et je le revoyais soudain comme ressuscité, dans des mares de soleil.16 »

Le soir, en compagnie de sa tante et de son fils, Julien, le tailleur de pierres, ils s’asseyaient autour de la grande cheminée : « Ma tante m’avait appris à souffler sur les bûches dans la cheminée et à en faire jaillir des étincelles.17 » Une chandelle de résine grésillait autour de l’âtre et lançait des petites étoiles qui retombaient dans le foyer.

Dans ce monde enchanté, une petite fille, Jeannette, occupait une place à part : « je n’ai connu personne qui sût rêver comme elle. » Pendant que les vaches paissaient « à la garde des nuages », les enfants en profitaient pour construire des cabanes avec des feuillards de châtaignier et de noisetier. Jeannette, elle, 47


« marchait sur le tapis des désirs qui l’emportait au bout du monde » et transformait ces huttes en palais, car elle avait « pitié des benêts que nous étions ».

Le soir, en regardant éclater les étoiles de résine dans l’âtre, Marcel rêvait... Il rêvait en particulier au comte de T., à sa maîtresse et à son chien, morts tous les trois le même jour et enterrés dans un « enclos de haies moussues »18. Il s’agit là d’une des plus belles légendes du Pays de Fougères, celle du « Cimetière du bois », où repose la famille du Pontavice de Heussey19 .

D’après cette légende, le comte de Pontavice laissa en héritage à sa cuisinière Michette son manoir et ses dépendances. Lorsque son héritier, Olivier du Pontavice, se présenta au manoir, il fut reçu par Michette qui lui montra le testament. Il était sur le point de partir lorsque la servante l’arrêta, elle jeta précipitamment les papiers dans le feu et rendit tous ses biens à Olivier du Pontavice. Ce dernier accepta à condition que Michette restât auprès de lui. De son vivant, il fit creuser sa tombe et celle de sa servante sous un rocher de granit dans le bois qui surplombait le manoir. Pendant les travaux, il venait prendre les mesures de son tombeau en se couchant sur la pierre pour vérifier qu’elle serait bien à sa taille. Il se rendait souvent dans l’enclos, accompagné de son chien, pour y lire et fumer la pipe. Le jour de son enterrement, le chien se coucha au pied du rocher pour s’y laisser mourir de faim. Peu de temps après, Michette rejoignit son maître sous le rocher...

Ce petit « Cimetière du bois » et cette légende, tissée autour du comte de Pontavice, « chantent un poème de mort et de fidélité 20».

Le jeune poète aimait venir en ce lieu « non pas sans mystère, mais tout à fait sans tristesse, seulement étrange et comme éternel, où la vie trouve son repos, son silence, sa profondeur ».

Il a découvert dans cet enclos « l’exceptionnel et le 48


singulier » et a lu « dans ces bois bien des livres et beaucoup rêvé. Ce sont ces rêves de la jeunesse qui nourrissent toute la vie21 ».

Il parvenait à ce lieu de légende en empruntant des chemins en terre, « les rottes de messe », utilisées par les paroissiens le dimanche ; en continuant, il atteignait le bois de la « Fontaine des Agonisants », autre site légendaire de Saint-Germain-enCoglès. Au XVIéme siècle, deux moines catholiques rencontrèrent des protestants qui les poignardèrent. L’un deux mourut sur le coup ; l’autre, sérieusement blessé, réussit à se traîner jusqu’à la fontaine où il fut secouru. La « Fontaine du bois des Agonisants » devint un lieu de pèlerinage et l’eau de la vieille fontaine se vit attribuer des vertus miraculeuses.

Ces rottes pouvaient également le conduire sur un troisième lieu de légende, « les Couardes », situé à proximité du château de Marigny où ont séjourné Chateaubriand et Balzac22. Ce dernier a décrit le site des Couardes comme « d’énormes rochers de granit, posés les uns sur les autres [ et qui ] offraient de bizarres configurations ». La nuit de Noël, la plus haute des pierres descend boire au ruisseau, remonte d’elle-même la rude pente reprendre sa place et « écrabouit ceux qui se trouvent sur son passage23 ». Jean Guéhenno s’éloigna progressivement de ce pays de légendes, de « ces graves campagnes avec leur grand ciel mouvant, leurs roches de granit, leurs prairies et leurs bois [...] 24» qui lui avaient appartenu. Les retours au « vieux pays »

En d’autres circonstances, pendant les « années noires », il est revenu sur les lieux de son enfance, pour se procurer du ravitaillement chez Anne-Marie Lemercier, une « cousine à la 49


mode de Bretagne » et aussi pour changer d’air. Mais, même « dans les chemins de Saint-Germain, quand j’allais l’oublier, soudain le soldat gris se retrouvait devant moi, avec son fusil et sa mine de barbare imbécile et tout-puissant25». Cependant, le 20 septembre 1941, il nota : « à Saint-Germain, comme la guerre était plus loin malgré tout ; les bonheurs et les malheurs continuaient d’y être les bonheurs et les malheurs naturels, de toujours.26 » Ce jour-là, il aida à battre le blé noir à la « Morlâs ». Il rencontra à cette occasion un paysan qui venait de perdre sa femme, « la Fine », et qui s’exprimait en gallo. Il entretenait sa « cambuse » en l’honneur de la Fine, mais pour lui « c’est bé dur, chaq’fa que j’rentre. Point d’feuil, point de fiamme, point d’fomme, point rein !27 ».

Annie et Jean Guéhenno ne reverront pas Anne-Marie Lemercier, leur « chère cousine ». Ils reprendront contact avec elle, par courrier, le 9 janvier 1962. Par la suite, ils échangeront des lettres de vœux de 1973 jusqu’à la mort de l’écrivain en 197828. Le 6 février 1975, Annie Guéhenno écrivait : « L’année a commencé pour nous dans un travail fou, car il nous a fallu mettre sur pied un manuscrit de Jean de 494 pages (!), sa correspondance avec l’écrivain Romain Rolland. » Elle n’oubliera pas l’attitude de sa cousine pendant l’Occupation. Le 14 février 1977, elle s’excusera pour le retard avec lequel elle vient lui souhaiter une bonne année : « je ne sais si c’est d’être écrivains, nous devenons tous les deux d’une abominable fainéantise pour les lettres. Pardonnez-nous, et croyez que nous pensons à vous, avec la même affection, et la même gratitude pour votre dévouement et votre gentillesse au temps des “ années noires ”. » Dans la plupart de ces lettres, Jean Guéhenno ajoutait un petit mot d’amitié à l’intention de sa « chère cousine ».  À la fin de l’année 1972, Guéhenno retrouva le village de Peïné pour la dernière fois. À ce sujet, je ne peux résister au plaisir de conter une anecdote qui m‘a été rapportée par Pascale, une 50


Germanaise, âgée de douze ans à l’époque. Elle jouait avec sa copine Patricia lorsqu’elles furent abordées par un vieux monsieur avec de « grosses lunettes noires ». Il cherchait le village de Peïné où il avait passé une partie de son enfance et il avouait être complètement perdu29. La petite fille, un peu effrayée, monta dans la voiture où avaient pris place Annie Guéhenno, ainsi que son fils Jean-Marie. Elle fut vite rassurée par ce « monsieur  si gentil » et le guida jusqu’au hameau. Le vieux monsieur raccompagna Pascale chez ses parents et offrit à la jeune fille « un énorme paquet de bonbons » dont elle garderait le souvenir toute sa vie.

Jean Guéhenno rendit une ultime visite en 1977 à un cousin, Amand Lemercier, qui habitait au village de la Haute Pissotte. Il ne l’avait pas revu depuis sa jeunesse, lorsqu’il sillonnait les rottes d’un village à l’autre. La venue du célèbre cousin, au volant de sa « grosse auto noire » fut pour Amand Lemercier, au dire des voisins, une visite « ben inattendue », la dernière à son « vieux pays ». « Je puis désormais vraiment en faire des jours heureux, changer ma vie.30 »

Il est surprenant de voir Jean Guéhenno évoquer sa jeunesse comme un souvenir heureux dans la mesure où toute sa vie a été marquée par le sentiment d’avoir trahi les siens : « S’il m’est permis de confesser mon propre chagrin, c’est de devoir finir ma vie loin des hommes simples que j’ai aimés, d’en être venu à écrire et à parler une langue qu’ils ne peuvent pas même entendre, toute abstraite et blanche, et où ne se reconnaît plus le battement de leur sang.31 » D’où vient ce sentiment de trahison ?

Vers l’âge de seize ans, il décida que « le monde était injuste et mal fait, et [que] puisque ceux qui le menaient étaient bacheliers », il serait « bachelier comme eux, pour travailler à le 51


changer32 ». Le fils d’ouvrier devint bachelier à force de volonté, puis professeur de Khâgne, Inspecteur général de l’Éducation nationale, critique littéraire et écrivain. Il fut élu à l’Académie française le 25 janvier 1962 et reçut cet hommage de François Mauriac dans son Bloc-notes : « Quelque mal que vous pensiez de l’Académie, dans une vie exemplaire comme celle de Guéhenno, elle apporte une consécration irremplaçable. Le petit ouvrier breton qui, par la puissance de son esprit et par sa persévérance, est devenu ce maître éminent, ce haut fonctionnaire, et surtout cet écrivain, dessine sous nos yeux une image d’Épinal où la Coupole doit apparaître dans la dernière case. »

L’« homme de souliers » s’est transformé en « homme de livres ». Mais son projet collectif et révolutionnaire de « changer la vie » a échoué, au moins en partie, alors qu’il a réussi à changer sa propre vie. Il a vécu comme un tourment son hésitation à choisir entre la révolution et la poésie : « Changer la vie », c’est un mot, un vœu de Marx, mais aussi de Rimbaud. Je ne suis pas parvenu à choisir entre ces maîtres et à quitter l’un pour l’autre, et j’ai trop mêlé la poésie à la réalité, et je suis à moi-même suspect.33»

Émile Henriot a parfaitement résumé le drame vécu par l’écrivain : « Changer la vie ? Changer celle des autres, c’est une vocation. Il aurait fallu rester à Fougères, à fabriquer des souliers, en usine, comme son père ; souffrir avec les siens, faire grève, entrer dans les syndicats, prendre part à la lutte, s’exposer, être un révolutionnaire actif et bon teint. Et la tentation est venue, comme au paradis, avec le serpent de la Connaissance, et Rimbaud l’a emporté sur Karl Marx dans l’esprit du Breton rêveur. Changer la vie : Jean Guéhenno s’est aperçu qu’il n’avait changé que la sienne, en se libérant, en améliorant sa condition, en progressant et en devenant un homme à faux col et à mains blanches. Mais il n’avait pas changé de peau, étant resté le même, dans sa protestation contre la misère des pauvres, pour la Justice et contre l’Ordre [...]34. » Guéhenno pouvait-il imaginer une 52


analyse aussi réaliste, venant de son prédécesseur à l’Académie française ?

Toute sa vie, il a essayé de rester fidèle à cette parole de Michelet : « Le difficile n’est pas de monter, mais en montant de rester soi ». Celui qui fut un de ses guides et un de ses maîtres, lui a permis de dire le peu qu’il avait à dire : « c’est tout simplement, tout naïvement que je crois aux hommes. Je crois à leur liberté, à leur volonté, au prodigieux pouvoir qu’il y a en eux de changer leur vie, qu’il y a en chacun de changer sa vie35. »

Le « Breton rêveur » n’avait pas vaincu définitivement le révolutionnaire qui sommeillait en lui : « On ne change pas sa vie à soi seul [...], il faut, pour la changer, changer aussi la vie des autres.36 » Selon lui, aucun mot n’avait été plus galvaudé que ce mot « révolution » ; il avait reçu « toutes les épithètes, communiste, surréaliste, socialiste, fasciste, nationalsocialiste.37 » Pour Guéhenno : « La vraie révolution qu’un homme puisse faire, c’est une révolution en lui-même, sur luimême, c’est un dépassement de lui-même, que seule la culture permet.38 » L’accès à la culture a permis à Guéhenno d’obtenir le statut d’« homme de livres » et de retrouver la liberté qui était la sienne lorsqu’il gambadait dans les champs autour de Peïné ou lorsqu’il rêvait le soir autour de la grande cheminée : « Chacun peut se rendre libre, si on lui a appris à le vouloir. » En tant que professeur, « maître de liberté », Guéhenno a pris « un immense plaisir à tisonner dans les esprits et à être celui qui attise et relance le feu39 ». On croit voir le petit Marcel tisonnant dans les « cendres grises et rouges » à l’aide d’une branche ; il ne s’agit plus de regarder tomber les petites étoiles dans le foyer, mais d’extraire, comme Ernest Renan, le « diamant » dans un « groupe de jeunes rassemblés autour d’une idée » et permettre à ce « jeune esprit » d’« accéder au jeu des idées » et d’accomplir ainsi « la plus nécessaire et la plus vraie révolution qui soit ». 53


Guéhenno puise dans ses souvenirs de jeunesse à SaintGermain-en-Coglès une force qui lui permet de se rendre « maître du monde[...] ; autrement on ne fait que subir, il faut oser voir la vérité, il n’y a vraiment pas d’autre moyen de changer sa vie40 ». Il a également appris à maîtriser le temps : « C’est une incroyable chance d’avoir quelquefois le temps de vivre, le temps de la conscience, fût-ce la conscience du malheur, de pouvoir s’arrêter quelquefois, reprendre souffle et lever la tête pour contempler l’étonnant paysage autour de soi, y reconnaître sa place et se perdre en lui.41 »

On retrouve ici le jeune Guéhenno lisant et rêvant dans la campagne de son enfance et notamment dans l’enclos du « Cimetière du bois ». C’est dans ces moments de solitude qu’il a commencé à apprendre à être lui-même : « Être soi est une construction solitaire et difficile de toute une vie et une conquête.42 »

En retournant aux sources de son énergie et de sa force, Guéhenno a voulu redonner du courage aux autres, mais en même temps, l’évocation des souvenirs d’enfance peut être interprétée comme un  divertissement. Il veut rompre avec ce goût du malheur et ce sentiment de trahison qui l’ont poursuivi toute sa vie. En réveillant des souvenirs heureux, il donne une autre image de lui-même. Avec le recul, il peut sourire en pensant « au petit enfant en culotte courte qui s’ébattait comme un jeune chien43 » dans cette campagne qui représentait l’enfance du monde et symbolisait la gratuité de la vie, avant que « le travail fût devenu l’universelle pénitence44 ». De même, c’est avec plaisir que l’écrivain évoque les longues heures passées sur la huche à apprendre son catéchisme, car ces  leçons lui ouvraient « un univers merveilleux qui transfigurait la réalité quotidienne45 ». Enfin, l’épisode du « pipi » est relaté de manière amusée, alors qu’il avait été vécu comme un « crime » par le jeune Marcel et avait failli le priver de première communion. D’ailleurs, l’auteur 54


reconnaît qu’il s’est mis à ces récits « pour le plaisir et avec la seule idée de sentir encore une fois [sa] jeunesse et ce qu’est la vie quand elle est dans sa force et dans sa sincérité46 ». Il ne se contente pas de ce qu’il a été : « nous ne faisons pas la part assez grande à ce que furent nos rêves. Ce sont eux cependant, bien plus que nos actes, qui nous accordent avec le temps et le monde.47 » C’est ainsi que le jeune poète qui rêvait au pied de la grande cheminée, a fini par rejoindre Jeannette sur le « tapis des désirs ». Le petit roi « ensaboté » n’a pas à regretter ces années paisibles, mais si enrichissantes, passées à Peïné ; elles lui permirent, en l’enracinant dans un lieu propice, d’affronter le déracinement avec une assurance au cœur : celle d’un homme qui garde un vieux secret, le chant magique d’une vie en poésie. G François Roussiau Jean Guéhenno, Changer la vie, Grasset, 1961, p. 15. Jean Guéhenno, Dernières lumières, derniers plaisirs, Grasset, 1977, pp. 201202. 3 Jean Guéhenno, « Le vieux pays », Le Figaro, 21 août 1964. 4 Peïné, aujourd’hui appelé Painel, pourrait, selon Albert Poulain, une des grandes mémoires du Pays gallo, correspondre à « penaille » ou « penillé », une sorte de toile de qualité secondaire. Le village Peïné aurait alors fabriqué une toile qui servait à faire des torchons. Une autre version m’a été fournie par les gens du village : Peïné viendrait du mot « peine », car d’après eux le hameau n’était accessible que par des rottes. Il est à noter également qu’une commune de la Manche porte le nom de La Haye Pesnel. Ce nom signifie : « terrain clos de la famille Paynel ». Sachant que Foulques II Paynel a épousé en secondes noces, en 1187, Agathe du Hommet, veuve de Raoul de Fougères... 5 Marcel Guéhenno prit une partie du prénom de son père, Jean-Marie, à la mort de ce dernier, en 1910, pour lui rendre hommage. 6 À ce sujet, lire l’article très documenté de Marcel Hodebert, « Au début du siècle, les petits Fougerais en nourrice », repris dans l’ouvrage collectif Fougères Mémoire du pays. 1 2

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Angélique Girou est née à Saint-Germain-en-Coglès, à la Basse Bressais, le 1er août 1866, et décédée à Fougères, le 29 septembre 1931. Elle s’était remariée en secondes noces avec Victor Heulot, à Fougères, le 22 mai 1913. 8 Marie Dupas est née à Montours le 20 décembre 1838 et mariée à SaintGermain-en-Coglès avec Joseph Lemercier, l’oncle de la grand-mère maternelle de Marcel Guéhenno, le 22 juillet 1868. D’après les renseignements fournis par Dominique Taillandier, un Germanais passionné d’histoire locale, en 1891, elle habitait Monhabeuf avec ses trois fils (Pierre, Michel et Julien), tailleurs de pierres, et deux nourrissons (Auguste Le Renard et Marcel Guenau de Fougères). En 1896, elle vivait toujours à Monhabeuf avec deux fils (Pierre et Julien) et un seul nourrisson (Eugène Dupont). Et en 1901, elle quitta Monhabeuf pour rejoindre le village de Peïné avec son fils, Julien. Lorsqu’au cours d’un entretien qu’il eut, le 8 mars 1999, avec Annie Guéhenno, Patrick Bachelier, le secrétaire des Amis de Jean Guéhenno, l’interrogea sur le « transfert » opéré par l’écrivain, celle-ci lui confia : « Avouez, Peïné est quand même plus poétique que Monhabeuf ». Toujours selon Annie Guéhenno, la mémoire de son mari était surtout « affective ». Il se souvenait de Saint-Germain-en-Coglès et de la vieille tante à Peïné, car il s’agit de la dernière mémoire visuelle qu’il avait d’un lieu et de cette tante, de ce lieu chargé d’émotions. Peu importe pour lui d’évoquer Monhabeuf ou Peïné, les derniers souvenirs (la fontaine, le noyer) sont restés présents, attachés à Peïné. Enfin, Marie Dupas, la grand-tante, est morte le 21 mars 1910 et non pendant la Grande Guerre comme l’indiquait par “erreur” l’écrivain dans son livre (encore cette mémoire”affective”). 9 Une carrière était située à proximité de Peïné, elle portait le nom de Rocher Painel. 10 Jean Guéhenno, Changer la vie, op. cit., p. 24. 11 Jean Guéhenno, Journal d’un homme de 40 ans, Grasset, 1934, p. 26. 12 Ibid, p. 22. 13 Il s’agit du parc de la Foltière, aujourd’hui Parc floral de Haute Bretagne, dont le château avait été racheté en 1826 par la famille Frontin des Buffards à M. de Pontavice. 14 Ces amusements étaient pratiqués avec des jouets inventés par les enfants : les « vaisseaux » étaient souvent des noix coupées par la moitié ; quelquefois, un bois d’allumette, fixé dans l’axe central de la noix tenait lieu de mât, et une feuille de châtaignier, percée à chaque extrémité et glissée dans ce mât improvisé, servait de voile. 15 De petites lamelles de bois plates étaient fixées sur un axe horizontal, ce même axe reposait sur deux bâtons en Y enfoncés de chaque côté du ruisseau (à l’intérieur de celui-ci). Le débit, dans ces ruisselets est toujours très fort en raison de la pente dans le pays du Coglais, assez marquée ; le claquement ressemble plus à un « flop-flop » très rapproché, puisque les lamelles étaient très peu écartées l’une de l’autre. 7

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Jean Guéhenno, « La plus longue mémoire », Le Figaro, 4 janvier 1973. Jean Guéhenno, Journal d’un homme de 40 ans, Grasset, 1934, p. 22. 18 D’après les précisions apportées par Dominique Taillandier, Marie Dupas était domiciliée à Saint-Germain-en Coglès lors du décès du comte Marie-HyacintheOlivier du Pontavice de Heussey en décembre 1873 et de son inhumation dans le rocher de son cimetière particulier. Elle a donc bien connu les faits et la naissance de la légende. 19 La famille du Pontavice de Heussey a accueilli en son manoir de la Carrée l’écrivain Villiers de l’Isle Adam un jeudi de novembre 1858. 20 Bernard Heudré, « Jean Guéhenno en nourrice à Saint-Germain-en-Coglès », article paru dans Ouest-France et repris dans Fougères, le Pays et les Hommes, OCEP Coutances, 1980, p. 199.  21 Jean Guéhenno,  Le Figaro, 4 janvier 1973, art. cit. 22 Dominique Taillandier a conté l’histoire du château de Marigny dans le Bulletin et Mémoires du Club javenéen d’histoire locale, tome VIII, 1995. Dans cet article, il rapporte qu’en 1780, Jean Gefflot, propriétaire du château, épousa Marie-Anne de Chateaubriand, sœur aînée de François-René. Ce dernier séjourna à plusieurs reprises chez sa sœur et c’est à Marigny qu’il reçut la lettre l’appelant à la cour du roi Louis XVI en 1786. En 1800, Marie-Anne Gefflot fit don du château à sa fille Elisabeth et à son mari, M. de Biennassis. En 1810, celui-ci, brisé par la mort de son épouse à l’âge de 21 ans, vendit le château au général François de Pommereul. Honoré de Balzac, désirant connaître les lieux où s’était déroulée la guerre des Chouans, fut reçu par le baron Gilbert de Pommereul, fils aîné du général, en septembre-octobre 1828. 23 Marcel Hodebert, « En flânant à Saint-Germain-en-Coglès », articles parus dans La Chronique Républicaine, les 3 mars et 17 août 2000, le 2 janvier 2003, consacrés aux trois légendes du tombeau des Pontavice, de la fontaine des Agonisants et des rochers des Couardes. 24 Jean Guéhenno, Journal d’un homme de 40 ans, op. cit., p. 32. 25 Jean Guéhenno, Journal des années noires, Gallimard, 1947, p. 147. 26 Ibid., p. 148. 27 Ibid., p. 148. 28 Remerciements à Ambroisine Malle, la nièce d’Anne-Marie Lemercier, qui a eu la gentillesse de nous communiquer ces lettres. 29 Et pour cause : selon la famille qui habite Painel actuellement, la « chaumine » n’existait plus dans les années trente, seules en subsistaient les fondations. Par contre, Guéhenno aurait pu, une dernière fois, gauler des noix dans son noyer, ce dernier étant mort quelques années plus tard à la suite du creusement d’une conduite d’eau. De même, la fontaine, son «  plus beau miroir », existait toujours en 1972 ; elle aussi a été victime du progrès : elle repose depuis la fin du siècle dernier, sous le revêtement de la route construite pour désenclaver le village. 30 Jean Guéhenno, Changer la vie, op. cit., p. 16. 16 17

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Jean Guéhenno, La foi difficile, Grasset, 1957, p. 241. Jean Guéhenno, Carnets du vieil écrivain, Grasset, 1971, p. 198. 33 Jean Guéhenno, Changer la vie, op. cit., p. 131. 34 Émile Henriot, « Changer la vie », Le Monde, avril 1961. 35 Jean Guéhenno : « L’homme peut changer sa vie », Le Figaro littéraire, samedi 3 février 1962. 36 Jean Guéhenno, Changer la vie, op. cit., p. 247. 37 Jean Guéhenno, Dernières lumières, derniers plaisirs, Grasset, 1977, p. 17. 38 Extrait de l’émission Aujourd’hui madame, hiver 1977. 39 Extrait d’un article de la revue L’Éducation nationale du 30 janvier 1964. 40 Jean Guéhenno, Changer la vie, op. cit., p. 193. 41 Ibid., p. 18. 42 Jean Guéhenno, Dernières lumières, derniers plaisirs, Grasset, 1977, p. 207. 43 Jean Guéhenno, Changer la vie, op. cit., p. 12. 44 Ibid., p. 45. 45 Fougères, le Pays et les Hommes, art. cit. 46 Jean Guéhenno, Changer la vie, op. cit., p. 77. 47 Ibid., p. 18. 31 32

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ACADÉMIE FRANÇAISE ———— M. Alain Decaux, ayant été élu par l’Académie française à la place laissée vacante par la mort de M. Jean Guéhenno, y est venu prendre séance le jeudi 13 mars 1980 et a prononcé le discours suivant : Messieurs,

Depuis plus de vingt années, quand il m’advient de prendre la parole devant des caméras, c’est après qu’un réalisateur ou une scripte […] eut rugi dans un microphone un seul mot […] : top.

[…] Nul top n’a retenti à mes oreilles, mais une invitation que tous mes prédécesseurs au neuvième fauteuil ont entendue à cette place […]. Pourquoi faut-il, à cet instant précis, que mes pensées se portent tout aussitôt vers l’un des vôtres, […]. Je veux nommer Henry de Montherlant.

Un jour, à la Société des Auteurs, venu recevoir la plus haute des récompenses que celle-ci puisse accorder, Montherlant médita à haute voix sur le sort de l’œuvre dramatique et sur celui du livre. La pièce de théâtre, affirmait-il, n’existe plus dès lors qu’on ne la joue plus. Il n’est que de constater son décès […]. Plus d’acteurs, plus de pièce. Le livre, lui, ne meurt jamais totalement. Toujours, en un siècle ou un autre, un jeune homme […] tire d’un rayon poussiéreux un vieux volume dont, faute de mieux, il entreprend la lecture. Pour quelques heures, voilà un livre qui revit. Indiscutable privilège […].

Me voyez-vous venir, messieurs ? S’il en est ainsi d’une pièce de théâtre, qu’en est-il donc de l’émission de radio ou de télévision ? Songez qu’elle n’est diffusée qu’une seule fois, 61


qu’elle n’a vécu que l’espace d’une soirée ! Comprenez mon émoi, mesurez ma gratitude lorsque je me réfère au critère dont Henry de Montherlant a fixé les lois effrayantes. Je dois bien me convaincre que ce que vous avez élu en ma personne, vous, immortels, c’est l’éphémère ! […] L’homme de radio et de télévision correspond admirablement à la définition.

Grâce au ciel, dans le domaine de la technique, rien de ce qui était vrai hier ne le reste demain. Les progrès accomplis par le magnétophone, le magnétoscope et le vidéodisque permettent à chacun de se constituer des bibliothèques sonores et visuelles. Sans doute n’est-ce pas s’engager dans la science-fiction que d’imaginer, dans un siècle ou plusieurs, le jeune homme de Montherlant, […] redécouvrant telle émission oubliée, témoignage irréfutable d’une voix, d’un visage, d’une époque.

La radio et la télévision apparaissent maintenant si étroitement liées à notre vie quotidienne que si l’on annonçait soudainement leur disparition, […] une panique en forme de révolte se lèverait parmi les auditeurs.

Qui nierait que la radio, dès l’origine, a conquis sa place dans l’histoire la plus frémissante de notre XXème siècle ? Sans la radio, […] Roosevelt, n’aurait pas conduit son New Deal au succès. Sans l’envoûtement suscité par ses discours radiophoniques, Hitler n’aurait pas si complètement retenu l’adhésion du peuple allemand. Et comment, nous, Français, oublierions-nous que Charles de Gaulle, dont nul ne connaissait le visage, ne fut, pendant quatre années, qu’une voix ?

On a parlé souvent des défauts de l’omniprésence de la télévision. Mais pourquoi ne pas souligner ses mérites ? […] Les plus éclatants spectacles qui pénètrent jusque chez les plus déshérités. […] Les enfants qui ouvrent […] les yeux sur le monde […]. Sans la télévision, combien auraient connu le Misanthrope, le Mariage de Figaro ou les Illusions perdues ? Combien auraient 62


pu admirer les tableaux de Rembrandt, comprendre l’affaire Dreyfus et, en même temps, visiter les fonds prodigieux des mers de notre globe ?

Certes, on n’a pas tiré de cet outil tout ce qu’il permettait d’espérer. Mais Shakespeare au berceau est déjà Shakespeare. Je suis prêt à parier, messieurs, que, dans ce domaine, ce que nous avons vu n’est rien à côté de ce qui nous attend. Jean Guéhenno ne posséda jamais de poste de télévision. Mais il aimait écouter la radio. Dans les grandes occasions, quand on annonçait un spectacle télévisé de qualité, il se rendait chez son ami, le professeur Vaillant, qui habitait le même immeuble que lui […]. Ainsi Guéhenno donnait-il un exemple : il n’absorbait pas tout ce que proposait l’audio-visuel. Il choisissait. […]

Je n’ai rencontré qu’une seule fois Guéhenno. […] Je le revois, […]. Il est là, appuyé sur sa canne, le regard vif, aigu, scrutateur, me fixant derrière ses lunettes, la bouche ombrée d’une moustache […]. Je m’approche, je lui parle. Je lui dis que j’ai lu Changer la vie et que j’ai ressenti profondément tout ce que ce livre exprime. Il me regarde, avec plus d’intensité encore. J’ai l’impression qu’il veut juger de ma sincérité. Après quoi, il me répond par une phrase courtoise, mais brève. Je n’insiste pas. Je le salue. Je prends congé.

J’ai cherché à travers la France les traces de Guéhenno. Et ce sont des images qui se recomposent dans ma mémoire. Son appartement de la rue Pierre-Nicole, son bureau cerné de tous ces livres qu’il aimait. Rien n’a changé. Sur sa table de travail, les mêmes objets. Pas de doute : il était là hier, il sera là toujours. D’autres images, celles de Port-Blanc, en Bretagne, celle de la petite maison de pêcheur où, chaque été, il se retrouvait. Je m’assieds, à sa place, dans son bureau du premier étage. Par la 63


fenêtre ouverte, je regarde la mer comme il la regardait lui-même. À l’horizon, des îles en forme de rochers noirs ponctuent la limite du gris de l’eau et du ciel pâle. L’un des plus beaux paysages qui se puissent voir. Je ressens cette paix qu’il est venu, lui, chercher là — et qu’il a trouvée.

Port-Blanc, c’est l’arrivée. Le départ, je l’ai cherché à Fougères, la ville où il est né. […] On ne peut pas comprendre Guéhenno sans Fougères. Alors là, encore, ce sont des images qui surgissent.

Une charrette qui roule au mois de mai, sur de longs chemins où fleurissent les genêts. Une famille entassée, le père, la mère, deux garçons, trois filles. […] Ils viennent du Morbihan. Si, de Pontivy à Fougères, ils ont entrepris l’interminable voyage, c’est simplement pour chercher du travail. […] De tout temps, on a fabriqué des sabots de bois à Fougères. Sous la Restauration, on en est venu aux chaussons. Les ouvriers qui les faisaient se sont appelés des chaussonniers. Sous le Second Empire, enfin, des fabriques se sont ouvertes qui se sont mises à confectionner des chaussures.

Le plus jeune, […] Jean-Marie, est logiquement devenu, lui aussi, chaussonnier. Et, quand il a été en âge, il a épousé une piqueuse, Angélique Girou. […] Est apparu le petit Jean. […] En vérité, […] il se prénommait Marcel-Jules-Marie. Mais à vingt ans, après la mort de son père, il a choisi de s’appeler Jean.

Un enfant de ce temps va toujours en nourrice. [Il] passera plusieurs années dans le village de Peïné chez sa grand-tante. Il en a conservé un souvenir émerveillé. […] Et puis, est venu le temps de l’école. Cette fois, ce sont d’autres images que je vois. […] Des demeures misérables, noires et lugubres. La maison […] où les Guéhenno habitent une pièce unique […]. La « cambuse ». […]. Pas un pouce de trop. […] Devant la fenêtre, c’est […] « l’atelier » : le bahut de Jean-Marie, […], et surtout la machine à coudre d’Angélique. […] Dès cinq heures du matin, Angélique est 64


à sa machine, elle pédale jusqu’à onze heures du soir. Jusqu’à sa dernière heure, Guéhenno a cru entendre « ce bruit de brouette roulée sur des pavés que fait le pédalier à chaque tour de roue ».

Des images, toujours. Le petit Jean qui rentre de l’école. […] À peine arrivé, il doit noircir les empeignes et les tiges en veau verni, en chevreau, en mégis. Il doit préparer les quartiers et les baguettes, […] doit découper les doublures. À dix ans, de son propre aveu, il est un apprenti assez habile.

[…] Un grand bruit dans l’escalier. C’est Jean-Marie qui rentre, réjoui, volubile, […]. Un cœur d’or, ce Jean-Marie, mais avec une malice qui quelquefois lui porte tort. Il est compagnon du Tour de France. Certains soirs […] plusieurs hommes se glissent dans la petite chambre. Ils sont reçus par Angélique, promue « mère des compagnons ».

[…] Un révolutionnaire, Jean-Marie ? Pas du tout. […] Il est républicain, en un temps où la République est encore mise en cause par beaucoup d’adversaires. […] Il fut le premier ouvrier élu […], au Conseil municipal de la ville, […] et même […] réélu […]. Pourtant, […] un journal de Fougères dénonce Jean-Marie comme un « meneur ». Mot redoutable. Que s’est-il donc passé ?

La vie, pour les ouvriers, est devenue de plus en plus dure. […] Lorsque survient la morte saison, on trouve naturel de renvoyer les ouvriers chez eux. […] Pas question d’indemnité de chômage. Point de travail, une maladie : c’est à coup sûr la misère [….].

Entamer le dialogue est difficile. […] Une solution : il faut que l’ouvrier […] ne soit pas seul. C’est ce qu’a compris JeanMarie. Il est de ceux qui, à Fougères, ont fondé l’un des premiers syndicats.

Un meneur, Jean-Marie Guéhenno ? Tout simplement, il voit autour de lui de grandes injustices et il ne les accepte plus. 65


[…] Depuis trois ans, le petit Jean va au collège. Il travaille bien. […] C’est à ce moment précis que Jean-Marie tombe malade. Pour le soigner, tout y passe […]. […] On le transporte à l’hôpital.

Jean a quatorze ans. Pour remplacer le père […], il faut que le fils travaille. […] Les années de collège vont lui servir de sésame. On fait de lui […] un employé de bureau.

[…] Vêtu de sa blouse noire, il sera tout aussitôt jalousé, […]. Les chaussonniers méprisent ceux qui ne se salissent plus les mains. Guéhenno va souffrir de se voir exclu de ce qu’il considère comme une fraternité. Et nous verrons que tel sera son sort ; de se sentir éternellement ailleurs, de ne jamais trouver son havre, d’en éprouver toujours de l’amertume et quelque chose qui ressemble à un remords. Et puis est venu l’hiver de 1906-1907. […] Je vois tout à coup les cheminées des fabriques d’où ne sort plus aucune fumée. Je vois les ateliers désertés, les machines immobiles. La grève. […] À la faim s’ajoute le froid. De cette grève, Guéhenno dira : « C’était une affaire de pain, bien sûr, mais autant une affaire d’honneur, un dur combat. »

[…] Les communautés ouvrières d’autres villes offrent de prendre chez elles les enfants de Fougères. […] De partout, les pauvres envoient un peu d’argent à ces plus pauvres qu’eux qui sont à Fougères. Et puis, un jour, une grande nouvelle : Jaurès va venir. […] Et voilà que toute la ville se porte vers cette gare. […] Qui dira ce que fut, pendant toutes ces années, la gloire de Jaurès auprès de tout un peuple ?

[…] C’est sous le marché couvert que va parler Jaurès. […] Je vous le dis sans fard et sans hésitation : j’aurais voulu […] entendre ces deux mots qui tombèrent sur la foule silencieuse et qui la firent tout à coup trembler : « Citoyens, citoyennes ! » […] Il leur dit qu’ils n’avaient pas le droit d’être vaincus, 66


parce que leur combat n’était pas le leur seulement, mais celui de tous. À ces gens courbés dans la servitude, il parla de leur fierté. […]

La gauche française […] ne ressemble pas aux autres gauches. […] Il semble que l’individualisme français se soit confirmé jusque dans les rassemblements qu’elle provoque. Rousseau à l’origine, et puis Hugo, et puis Michelet, et aussi Proudhon, et aussi Blanqui, et enfin Jaurès : on découvre dans cette lignée cet appel venu des profondeurs, cet élan vers l’idéal et parfois vers l’impossible, cette sorte de lumière enfin qui n’appartient qu’à la France.

[…] Comment tant de gens […] n’auraient-ils pas été séduits ? Une société moins dure à l’homme, la fin des plus intolérables inégalités, le travail mieux organisé, […] mieux protégé. Les abus pourchassés. Le droit au travail, mais aussi le droit au repos. […] Le droit à la paix. […] C’étaient toujours […] les pauvres qui avaient payé le prix de la guerre. Puisque l’on ne pouvait pas faire la guerre sans eux, il leur appartenait de refuser la guerre. Seul le socialisme empêcherait la guerre. Le raisonnement de Jaurès était simple […]. […] Quand tous les pays du monde seraient socialistes, on aurait mis fin à toute possibilité de guerre. Car il était évident […] que jamais un pays socialiste ne ferait la guerre à un autre pays socialiste. […] Dans cette perspective, le rêve socialiste d’avant 1914 nous apparaît comme le plus pur de tous les rêves. Guéhenno fut l’un de ceux qui rêvèrent. Désormais, c’est la gauche qu’il allait rejoindre. La gauche, mais pas un parti de gauche. […] Jamais Guéhenno n’a adhéré à un parti. Il en fuyait les structures et les consignes. […] Un homme libre : voilà ce qu’il a voulu être. […] Mais, pour le moment, il portait toujours la blouse grise 67


et le col empesé des employés de fabrique. Tout à coup, il se décida. [Il] est assis à la table. Le voilà qui prend sa plume. Et là, sur le bois, il écrit : « Vive le bachot ! »

Préparer seul cet examen […] : le pari est risqué. Il le gagne. Il est bachelier. […] On lui accorde une bourse. Il devient Khâgneux au lycée de Rennes.

[…] Aux vacances, il retrouve sa mère, […] s’en va visiter son père à l’hôpital. [Jean] passe en octobre les examens d’une licence de philosophie. C’est entre l’écrit et l’oral que Jean-Marie […] est enfin délivré de son long calvaire. […] Pour Jean, il s’agit d’une blessure profonde, dont il ne guérira jamais.

Enfin, Guéhenno va entrer à Normale. Il a obtenu une bourse d’externat. Ils seront dans la même turne quatre inséparables : Durckheim, Desjardins, Vaillant et lui. Durckheim sera tué à la guerre, les trois autres blessés.

[…] De l’École il conservera ce souvenir rare d’enrichissement […]. Du coup, il se posa cette question qui le poursuivit jusqu’à sa dernière heure : « Pourquoi moi ? »

[…] Entré à l’École [normale supérieure] en 1911, la même année que Maurice Genevoix, il devait en sortir en 1914. Pour aller où, sinon à la guerre ? S’il est une certitude que je ressens avec force, c’est qu’à aucun moment de l’histoire humaine, tant d’hommes, […] ont eu à supporter ce qui n’est rien d’autre que l’insupportable.

[…] Un jour de mars 1915, […] Guéhenno est là, avec ses hommes. Soudain, il chancelle : une balle est venue le frapper […]. Ses camarades […] croient que c’est un mort qui s’en va. Il survivra. Déclaré inapte, il est affecté à l’arrière et rééduquera notamment des soldats devenus aveugles.

[…] C’est plus que ne peut en supporter Guéhenno. […] Les rescapés de l’hécatombe sont prêts à tout oser pour que, jamais, […] la folie des hommes ne les reprenne. 68


Bonne occasion de repenser à Jaurès.

Tout au long de sa vie, Guéhenno pensera à Jaurès, il y pensera — dans La Mort des autres — « comme à aucun autre homme ». Alors, après la tuerie, l’impérieuse nécessité du socialisme ? Avec passion, Guéhenno, […] regarde du côté de l’Orient. En octobre 1917, il y a vu s’allumer « un grand feu ». En 1934, dans son Journal d’un homme de 40 ans, il écrira : « Ce combat et cet exemple — il s’agit du combat et de l’exemple soviétiques — font à peu près tout notre espoir et toute notre joie ».

[…] À cette époque, Guéhenno éprouve de la joie à voir la révolution marxiste triompher en Russie, « au reste contre toutes les prévisions et les enseignements de Marx », mais il dit que, si peut-être les temps sont proches, cela ne signifie nullement que les Français, eux, doivent changer de méthode.  

Il s’est marié, en 1916, avec une camarade d’études, agrégée d’histoire, qu’il a profondément aimée et qui, après la guerre, lui a donné une fille, Louise.

[…] Professeur, il s’est senti libre. Déjà, on le tient pour un pédagogue exceptionnel. En 1927, il est nommé à Paris. C’est ainsi qu’il professera, en khâgne, au lycée Lakanal, à Henri-IV, à Louis-le-Grand.

[…] Guéhenno a émerveillé plus de vingt classes qui apprenaient de lui l’intelligence, l’intuition, la clarté, la tolérance, la beauté — en un mot l’humanisme […]. Quand il lisait un texte, quand il le commentait, tout devenait clair, évident. Ce professeur n’avait rien de professoral. Comme il expliquait Pascal, lui qui n’était pas pascalien ! Comme il apprenait à découvrir les beautés de Michelet et de Renan !

[…] Pour la première fois, en 1927, on avait vu le nom de Guéhenno à la devanture des libraires. Son livre s’intitulait : L’Évangile éternel et il était consacré à Michelet. […] De Michelet 69


à Guéhenno, la filiation est évidente et j’aime que ce premier ouvrage soit dédié à la mémoire de son père. Après […] vint un petit livre dont Daniel Halévy trouva le titre : Caliban parle. Ce Caliban, à qui Guéhenno donne la parole, c’est l’homme du peuple […]. Cet homme-là, Guéhenno l’avait entendu se plaindre dans sa jeunesse. Depuis des siècles, il grognait, il grondait. Pourquoi ne pas « mettre en ordre ses doléances et ses espoirs ? » […] Le style Guéhenno est né.

Chez Halévy, Guéhenno s’est lié avec des hommes un peu plus jeunes que lui, mais qui pensent comme lui : Guilloux, Chamson, Grenier, Malraux, Drieu, Berl. Ces hommes, tous ces hommes sont furieux de voir que le monde a si mal tourné depuis la guerre, de voir que les politiques ont « rendu l’Europe impossible au moment même où il eut fallu la créer ». […] […] Guéhenno et ses nouveaux amis vont se retrouver dans la même revue, précisément baptisée Europe. C’est par Europe que Guéhenno va entrer dans ce qu’il appelle « la mêlée confuse ». […] On ne dira jamais assez le talent qui se déploya à la revue Europe. Giono, Dabit, Blanzat avaient rejoint Guéhenno, Chamson et Guilloux.

[…] En France, depuis longtemps, les lampions de la victoire étaient éteints. De terribles soubresauts secouaient la République. Certains regardèrent alors vers l’Allemagne et l’Italie. Mais d’autres, justement horrifiés par ces dictatures militarisées, se tournaient vers l’est et croyaient trouver la sauvegarde de la liberté auprès d’une autre dictature.

[…] Le 6 février 1934 fut un révélateur. On avait voulu s’en prendre à la République. […] Le 12 février, cent cinquante mille hommes et femmes se rassemblent place de la Nation. Parmi eux, il y a un professeur […]. Il s’appelle Guéhenno. C’est dans le petit bureau d’Europe que, dès février 1934, 70


allait naître ce Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes qui allait devenir l’un des éléments les plus actifs de la campagne qui conduisit au Front populaire.

[…] Quand le parti communiste crut devoir acheter Europe, on fit dire à Guéhenno qu’il garderait […] la direction. Il refusa. Il avait voulu qu’Europe fût l’asile et l’organe de toutes les gauches, point d’une seule gauche. Puisque ce n’était plus possible, il démissionna.

Il fut désemparé. Il avait traversé, en 1933, une grande douleur. Après une longue maladie, très longue maladie, sa femme était morte. […] Cet homme si prompt à se confier dans ses livres, n’a jamais fait allusion à sa tragédie intime. […] Les dangers se précisaient. Guéhenno écoutait à la radio les discours retransmis de Berlin ou de Nuremberg. […] Guéhenno tremblait pour le monde.

[…] Les élections législatives approchaient. Deux hebdomadaires se partageaient la clientèle du grand public cultivé. Ils étaient favorables à la droite. […] C’est alors qu’André Chamson eut l’idée […] de leur opposer un hebdomadaire qui rassemblerait [et] soutiendrait le programme du Front populaire. […] Comme le nouveau journal devait paraître le vendredi, on l’appela Vendredi.

[…] Quand André Chamson demanda à Guéhenno de diriger avec lui Vendredi, celui-ci accepta […]. C’est ainsi que Vendredi eut trois directeurs : André Chamson, qui était radical, Guéhenno, proche des socialistes, et Andrée Viollis, communiste.

[…] D’abord — oui — les éclatantes signatures annoncées étaient bien au rendez-vous. Au sommaire du numéro un, daté du 8 novembre 1935, je trouve les noms d’André Gide, Jacques Maritain, Julien Benda, Jean Cassou, André Chamson, Jean Giono, Jean Guéhenno, Louis Martin-Chauffier, Paul Nizan, Jean Schlumberger, Andrée Viollis. […] André Chamson annonçait que 71


« Vendredi serait l’organe des hommes libres de ce pays et l’écho de la liberté du monde ». […]

Je dois vous le confier : ayant vécu le Front populaire, je suis passé à côté de lui sans le comprendre. J’ai une excuse, j’avais onze ans. […] Ce qui domine, dans mes souvenirs, c’est la forêt de drapeaux rouges, le chant repris inlassablement de l’Internationale. Les accordéons, au coin des rues, qui ne jouaient rien d’autre. Les crieurs qui annonçaient l’Huma et le Popu. […]

Des images et, pour l’enfant que j’étais, elles évoquent bien plus une gigantesque kermesse qu’une révolution. Depuis, j’ai beaucoup lu sur ce qu’on a appelé le « grand espoir de 36 ». Mon impression — pourquoi ne pas le dire ? — ne s’est pas modifiée. Pour des millions de Français, le Front populaire, c’étaient quelques rêves réalisés. Les premiers congés payés : la grande ruée vers la mer […]. La France des tandems et des auberges de la Jeunesse. Les quarante heures et les conventions collectives.

À quelques-uns de nos contemporains, cela pourrait paraître dérisoire. Pour ceux de ce temps-là, c’était beaucoup. Pour certains, c’était tout.

Le 17 juillet parvint à Paris la nouvelle du soulèvement nationaliste dans le Rif et le sud de l’Espagne. Un nom surgissait […] : Franco. Est-ce ce jour-là que l’agonie du Front populaire a commencé ?

[… ] Au mois d’octobre, des nouvelles parviennent de Moscou. Les grands procès ont commencé. […] Qu’est-ce donc que cela veut dire ? […] Beaucoup, parmi les alliés du Front populaire, se refusent à attarder leurs pensées à ce qu’ils ne veulent juger que comme un accident. […] Il existe une priorité : le combat antifasciste. Désormais la collusion est évidente entre Hitler, Mussolini et Franco. Pour y faire face, il faut rechercher l’alliance de l’Union Soviétique. […] Cette priorité oblige à faire silence sur les procès de Moscou. […] Mais Guéhenno n’est homme ni de stratégie ni de tactique. […] Et il écrit : « Pourquoi ne dirions-nous pas l’angoisse qui nous étreint 72


quand nous lisons le compte rendu de cet affreux procès ? […] Un tel procès avilit l’homme, les accusés et les juges. Il y a dans cette affaire trop de ruse et trop de mystère. […] Tout sonne faux dans ce procès. Tout est inexplicable. Il n’est pas une parole des accusés qui soit psychologiquement vraie. » […] Qui ne penserait aujourd’hui que, ce jour-là, Guéhenno a sauvé l’honneur de la pensée de gauche ?

En février 1937, Guéhenno revient sur les procès de Moscou, […] il est violemment critiqué. […] Il persiste. Son mérite est d’autant plus grand que, sous les attaques et les calomnies, au travers de ses divisions, le Front populaire est en train de mourir.

[…] À Vendredi, […] j’ai senti le désarroi des directeurs, […] des lecteurs aussi. Chamson, Guéhenno, Viollis ne le cachent plus. […] Ils écrivent, le 8 octobre 1937 : « Cette immense bonne volonté, cette puissance que la Nation avait mise à la disposition de ses représentants, qui pouvait et devait être irrésistible, on peut craindre aujourd’hui, d’avoir bientôt à dire qu’elle fut vainement dilapidée. » Elle l’est. Blum cède la place à Chautemps.

Hitler, lui, a jeté le masque. C’est l’Anschluss […]. J’aime ce titre de Vendredi, […] le 18 mars 1938 : « Nous avons joué le bonheur, nous devons jouer le salut. » Ce titre, il résume tout de la position des hommes de la gauche, des pacifistes français de l’entre-deux guerres. Jusqu’au bout, ils ont cru qu’à partir de leurs rêves on pouvait construire une société meilleure. Ils y ont mis un acharnement qui a pu paraître parfois de la cécité. Maintenant, ils ouvrent les yeux.

[…] Le 10 novembre 1938, Vendredi renonce à paraître. […] D’ailleurs, la guerre était aux portes. Le pacte germano-soviétique acheva ce qu’avaient commencé les déchirures internes.

Il fallut l’invasion de l’Union Soviétique […], au mois de juin 1941, pour ressouder le front commun. Depuis le premier jour 73


de la guerre, Guéhenno avait fait face. Il faut lire le Journal des années noires. On y retrouve l’homme qu’il a été toujours. […] Il répudie la violence, […] le triomphe de la brutalité imbécile. […] Il prend le chemin de sa Khâgne et, à ces jeunes gens qui attendent tout de lui, il annonce l’espoir : « Fermez les fenêtres, messieurs, ici nous travaillons toutes fenêtres fermées ».

[…] Alors, de ce merveilleux professeur […], on fait un professeur de quatrième. […] Il trouve légère la peine qu’on lui inflige […]. Rentré chez lui, il travaille à son grand livre sur Rousseau. […] Il se rend aux réunions clandestines du groupe des Lettres françaises. Ils ne sont guère, autour de Jean Blanzat, de Jean Paulhan, d’Édith Thomas qu’une dizaine. Quand viendra la Libération, […] Guéhenno découvrira avec étonnement une véritable foule de nouveaux adhérents. Alors, il donnera sa démission.

Il sera chargé d’organiser une « direction de la Culture populaire et des Mouvements de jeunesse ». […] Je l’ai eu pour « patron » sans jamais l’apercevoir. On fit de lui un inspecteur général de l’Éducation nationale. […] Au cours d’un voyage à Lisbonne, il a rencontré celle qui devait être la compagne tant aimée de ses dernières années et qui devait lui donner son fils, Jean-Marie. Jean-Marie Guéhenno comme le chaussonnier de Fougères. Quand, en 1962, il fut élu à l’Académie française, il voulut d’ailleurs que son épée évoquât la canne de compagnon et portât les lettres : J.M.G. – P.L.J. : Jean-Marie Guéhenno – Pontivy-la-Justice. La maladie du monde s’aggravait. La gauche […] à la Libération […] avait vu sa cohésion voler en éclats. […] La tyrannie stalinienne était responsable. Quant on annonçait que Staline incarcérait par millions les opposants à son régime […] ceux qui prenaient à la lettre l’évangile marxiste se refusaient à le croire. […] Une tragédie que nul ne ressentit plus profondément que Guéhenno. 74


Il continuait à publier des livres ; […] après son JeanJacques, ce fut La foi difficile, ce fut Changer la vie, le livre de lui qui a été, à juste titre, le plus chaleureusement apprécié par le plus large des publics. Et puis : Ce que je crois, Caliban et Prospero, les Carnets du vieil écrivain, Dernières lumières, derniers plaisirs. Dans tous ces livres, on retrouvait la même musique intérieure, la même fermeté de pensée, […] mais aussi un désenchantement grandissant. Pour l’homme qui avait entendu Jaurès à Fougères ; pour l’homme qui — de toute son âme — avait cru que la solution des malheurs du monde passait par le socialisme ; pour l’homme qui avait cru, avec Jaurès, qu’il n’y aurait plus de guerre ; […] pour celui qui, avec Michelet, avec Hugo, avait cru que l’éducation ferait les hommes meilleurs ; pour celui qui était sûr que les forces obscures du capitalisme une fois annihilées, les prisons s’ouvriraient et les derniers fusils tomberaient des mains des derniers soldats ; quelle affreuse désillusion, en vérité !

[…] La Russie et la Chine […] face à face […]. Guéhenno a pu voir l’un de ces grands États, à Budapest et à Prague, écraser la liberté […]. À quelques mois près, il aurait pu voir un autre de ces grands États, sous le signe du socialisme, entrer en guerre contre le Vietnam socialiste. Il aurait pu voir, sous la bannière toujours du socialisme, se perpétrer au Cambodge un génocide. Imaginons-nous le désespoir de Jaurès survivant aux balles de son assassin et assistant à la faillite de tout ce à quoi il avait cru ?

Guéhenno aurait pu légitiment désespérer. Il ne s’est pas laissé aller à ce reniement. Il savait que, chez l’homme, on trouve toujours le pire, mais aussi le meilleur. […] C’est au meilleur de l’homme que voulait encore croire Guéhenno. Choisissant cette forme optimiste de pensée, l’incroyant Guéhenno songeait-il ainsi qu’il rejoignait l’absolu de la foi chrétienne ?

Je relis une page rédigée en 1940 […] : « J’ai peiné trente ans. J’ai été dur et plein de colère. J’ai regardé mes contemporains comme des ennemis, chaque fois que je les ai trouvés enclins à se contenter d’un monde où je ne reconnaissais moi-même que 75


misère et injustice. J’ai brandi, comme des épées, quelques petites idées que, naturellement, je croyais sorties du plus profond de moi, quand peut-être elles m’étaient seulement soufflées par les furies du temps. […] J’ai employé à me battre pour l’amour de l’humanité les années qui m’avaient été offertes pour gentiment et modestement aimer quelques créatures. J’ai mal vécu, mal aimé. Je n’en ai pas pris le temps. Trente fois, dès le mois de mars, les fleurs des amandiers m’ont averti. Je n’ai pas entendu leur avertissement. […] Et maintenant le beau temps est passé, les créatures, celles que je devais aimer, presque toutes, sont mortes. Et je reste avec mon amour de l’humanité, sans emploi, sans objet, sauf, pour l’assouvir, à reprendre, dès que cela sera de nouveau possible, et jusqu’à la mort, mon combat. »

Près de quarante fois encore, après qu’il ait écrit ces lignes, les amandiers ont refleuri. Le cœur de Guéhenno s’est ouvert. Il a trouvé près de lui des êtres à aimer. Son destin résume, en notre siècle si dur, tout le cycle parcouru par la gauche. Toute sa foi et tous ses doutes.

[…] Au mois de juillet 1978, se tint à Paris un colloque international. C’était le bi-centenaire à la fois de Voltaire et de Jean-Jacques Rousseau. Les discours se succédèrent. Guéhenno s’était rendu là sans songer à parler. Des propos furent tenus qui lui ont déplu. Il leva le bras, demanda la parole. Tous ceux qui ont entendu cet homme de quatre-vingt-huit ans s’enflammer, comme au temps de sa jeunesse, pour les idées éternelles dont il n’oubliait rien, ont gardé le souvenir, ce jour-là, une fois de plus, de cette saisissante éloquence qui avait ému tant d’auditeurs au long de tant d’années et qui rappelait, presque avec colère, que Voltaire, c’était d’abord la liberté et Jean-Jacques Rousseau d’abord la justice. Ce fut le dernier message que légua Guéhenno. Dans l’instant qui suivit, il était frappé d’hémiplégie. Il mourut le 22 septembre 1978.

Quelques mois plus tôt, à Port-Blanc, il avait dit à Mme Annie Guéhenno, en montrant la mer : « Au fond, c’est là que je 76


voudrais être. » Les siens ont obéi à ce vœu. Les cendres de Guéhenno furent portées dans une urne à bord d’un bateau de pêche. Celui qui conduisait ce bateau était un pêcheur. Il aimait bien M. Guéhenno. Le bateau quitta le port. Guéhenno aimait tant partir en mer. C’était son dernier voyage, voilà tout.

[…] Alors on vit paraître un grand oiseau blanc avec des ailes noires. C’était un fou de bassan, comme Guéhenno savait si bien les reconnaître. L’oiseau vola quelques instants au-dessus du bateau. Puis il s’éloigna. La brume se déchira. De nouveau, le soleil apparut. […] Le bateau, dans la lumière, repartait vers la terre. Il repartait vers ce que Guéhenno avait le mieux et avec le plus de confiance chanté : la vie. G Alain Decaux

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Le 11 janvier 2007 Cher Monsieur,

Merci de m’avoir apporté ces informations enrichissantes sur l’activité des « Amis de Jean Guéhenno ».

C’est avec grand plaisir que je vous accorde l’autorisation de publier une partie de mon discours de réception à l’Académie française. Vous souhaitez que j’y ajoute quelques lignes. Les voici :

Lorsque l’Académie française a bien voulu m’accueillir parmi ses membres, je n’avais lu que deux des livres de Jean Guéhenno : Changer la vie et Michelet. Estimant que je ne pourrais parler de lui qu’en les connaissant tous, je les ai lus. L’homme dont l’image s’est ancrée définitivement dans ma mémoire m’a confirmé la rectitude de sa pensée et de sa vie ainsi que le talent qui illumine son œuvre. Quand j’ai pris la parole sous la Coupole, raconter la vie de Jean Guéhenno ne m’a pas suffi. J’ai tenu à faire valoir les idées dont il n’a jamais varié, fondées tout entières sur son combat pour la dignité de l’homme.

Je vous prie de croire, Cher Monsieur, à l’assurance de mes sentiments attentifs. Alain Decaux

de l’Académie française Lettre envoyée à Patrick Bachelier

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ACTION DE GRACES 1963, les années yé-yé certes, mais pour moi c’est surtout la découverte du monde du travail. Chaque matin je quittais les quartiers populaires de Ménilmontant pour les beaux quartiers de la Plaine Monceau. Le repas du midi se prenait à la cantine située rue du Faubourg Saint-Honoré. À l’époque, l’affichage n’était pas sauvage mais civilisé grâce aux colonnes Morris. Un midi, avec une des mes collègues, notre attention fut attirée par une affiche annonçant la vente des écrivains bretons pour le samedi suivant dans l’après-midi. Cette manifestation se tiendrait à la Fondation Berryer (avocat de Lamennais et de Chateaubriand), à deux pas de la cantine. En ce temps là, on travaillait encore le samedi matin. La semaine finie, il y avait là de quoi aiguiser la curiosité de deux jeunes d’origine bretonne. Je le lui proposai, elle accepta.

Je me souviens de l’entrée majestueuse de cet ancien hôtel particulier, du ciel gris et bas, c’était en mars, de vastes salons où les livres, les auteurs ou les faire-valoir étaient plus nombreux que les visiteurs ! Les lustres diffusaient une lumière blafarde. Mon regard fut vite attiré par une jeune femme dont la chevelure blonde inondait le visage, et qui curieusement occupait la table réservée à Roger Nimier, auteur jusque là inconnu pour moi. Je m’approchai, nos regards se croisèrent et nous entamâmes une conversation. Elle parlait en termes chaleureux du « Hussard bleu », de cet auteur trop tôt disparu qu’elle semblait bien connaître et qu’elle admirait. Cette voix, ce visage ne m’étaient pas inconnus. Je tenais salon avec Jeanne Moreau ! D’aucuns auraient poussé l’avantage, je le regrette maintenant… J’entraînai mon amie un peu plus loin, histoire de reprendre mes esprits.

Assis derrière une table, seul, un vieux monsieur lisait le journal. Nous nous approchâmes. Il nous sourit et sans timidité aucune le dialogue s’engagea. Je n’imaginais pas alors que cette rencontre allait changer ma vie. Pour me donner une contenance, 79


je feuilletais discrètement, d’un air entendu, les ouvrages exposés. Une voix chaleureuse, simple, presque paternelle, nous questionna sur nos origines :

« Ah ! Vous êtes de Pontivy ! Comme mon père. J’en parle d’ailleurs dans mon dernier livre », et ce fils de cordonnier, rien que pour nous, nous raconte comment il avait changé sa vie et pourquoi il nous encourageait à faire de même.

La passion qu’il mit à évoquer la figure de Jean-Jacques fit tomber mon hésitation. J’achetai les deux tomes de L’histoire d’une Conscience, « sorte de grand roman entre Dostoïevski et Kafka », et Changer la vie. Depuis, je veille jalousement sur ce catéchisme laïque et je suis plein d’admiration et rempli de gratitude envers Jean Guéhenno, mon maître. Vous m’aviez souhaité de réussir ma vie. J’y suis arrivé en partie grâce à vous qui m’avez aidé à comprendre que tout ce qu’il y a de force et de netteté dans ma vie tient à mes jeunes années vécues auprès d’une grand-mère, portrait croisé de votre père et de votre mère, et qui m’a légué les vertus des « gens de peu » : la vérité et la justice. J’ai tracé ma route et pour changer ma vie, j’ai essayé de changer la vie des autres. Il m’est aussi arriver de rêver pour m’accorder avec le temps et le monde.

Les livres tiennent une grande place dans ma vie. Il en est un de singulier qui ne m’a pas quitté depuis plus de quarante ans. En 1994, un relieur vénitien l’a paré de beaux atours. Il est devenu, rien que pour moi, exemplaire unique : c’est Changer la vie. G Daniel Huby

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PRÉSENCES DE GUÉHENNO t Patrick Bachelier et Alain-Gabriel Monot, ont publié Jean Guéhenno, aux éditions La Part Commune, dans la Collection Silhouettes Littéraires, 2007.

t Nicolas Baverez, Raymond Aron, Un moraliste au temps des idéologies, Flammarion, 2005, ISBN : 208210494 X. L’auteur évoque la coopération de Raymond Aron à Europe, ainsi que ses relations avec Guéhenno, p. 85 ; il cite également un texte pacifiste de Guéhenno (« Si la France le veut », Vendredi, n° 19, 13 mars 1936), précisant que ce dernier a révisé son opinion à l’été 1937, pp. 121-122.

t Jean Bescond, Lettres à Jean Guéhenno et Jules Supervielle d’Armand Robin, éditions La Nerthe, 96 p. « Il fut un grand poète [et] reste trop méconnu. Né à Plouguernevel en 1912 dans un famille de cultivateur très pauvres. Élève brillant, il intégra en 1929 la Première supérieure du lycée Lakanal où enseignait Jean Guéhenno. Ce dernier, […] comprend jusqu’au fond du cœur son nouvel élève. Très vite, l’amitié naît, […] mais une amitié tronquée… » Extrait d’une critique de Yannick Pelletier, OuestFrance, 6 avril 2007.

t Jean Blanzat, est le dédicataire d’un Faust de Goethe, paru dans une édition bon marché chez Lemerre, que lui a envoyé Guéhenno, vraisemblablement en 1939 ou 1940 : « Je n’ai pas trouvé dans la ville de son ennemi Pascal le livre de Montaigne. Mais voici une autre « somme » qui enseigne le même amour et la même joie. » Merci à Thierry Deplanche de nous avoir communiqué ce texte.

t Jean-Yves Brancy, expose son sujet de thèse sur « Les nouvelles formes de l’humanisme dans l’œuvre épistolaire de Romain Rolland ». Il s’intéresse à Guéhenno, « injustement 81


délaissé par la littérature au profit d’autres noms plus médiatiques ». Son mémoire de DEA, en 2005, à l’université de Toulouse-Le Mirail, s’était intitulé Romain Rolland, Stefan Zweig et l’Europe (1919-1933). Cahiers de Brèves (Association Romain Rolland), n°18, septembre 2006, pp. 5-6.

t François BROCHE, « Daniel Halévy (1872-1962), le ‘‘sourcier’’ », ena hors les murs, octobre 2006, n°365, pp. 67-68. t Raymond CAILLERET, « Témoignages Journal des années noires par Jean Guéhenno, La Passion de Myriam Bloch par Marianne Schreiber », Le Monde illustré, n° 4421, 26 juillet 1947, p. 869. t FARBMAN, Mickaël, voir GUÉHENNO.

t GALLIMARD. Plusieurs membres de notre association souhaitaient connaître les tirages des ouvrages de Jean Guéhenno, chez cet éditeur, qui nous a répondu aimablement : Simon Mondzain, collection Peintres Nouveaux, tirage à 1 800 Journal des années noires, collection Blanche, tirage 6 600, Folio, 41 000 Jean-Jacques, Tome 1, collection Leurs Figures, tirage 8 751 Jean-Jacques, Tome 2, collection Leurs Figures, tirage 8 722 Voyages, collection Blanche, tirage 4 450 Aventures de l’esprit, collection Blanche, 3 410 La France et les Noirs, collection Blanche, 3 300 Caliban et Prospero, collection Blanche, 3 349 De ces ouvrages restent disponibles à la vente le Journal des années noires en Folio ainsi que Jean-Jacques dans la collection Leurs Figures.

t Sylvie Golvet, vient de publier Compagnons de Louis Guilloux, CRDP Bretagne, mars 2007, ISBN : 978-2-86634-405-4. Soixante-quatre documents destinés aux professeurs de lettres 82


(3ème-1ère) pour l’étude de Compagnons : illustrations, critiques littéraires, études, extraits d’oeuvres, données socio-économiques, archives inédites tirées du manuscrit et de la correspondance avec Jean Guéhenno. t GUEHENNO, préface à Michaël Farbman, Piatiletka (Le Plan russe), traduit de l’anglais par Jeanne Guéhenno, Rieder, 1931, pp. 7-13.

t GUÉHENNO, « Aux sources du XIXe siècle », in Les Cahiers de Radio – Paris (Conférences données dans l’auditorium de la Compagnie française de radiophonie), 15 janvier 1932, Les éditions de Radio – Paris, pp. 5-28.

t GUÉHENNO, « Au devant de la vie… », Cahiers de la nouvelle France, n° 17, mai 1938, pp. 290-293. « (…) Aujourd’hui, il ne servirait de rien de se dissimuler la vérité : le Front populaire est politiquement dissocié. (…) La France a fait un pas. La dignité humaine a augmenté dans ce pays. Nos idées ne nous ont pas déçus ; seuls des hommes ont pu nous décevoir, et nous restons plus que jamais attachés à une mystique que la politique a trahie. (…) La France réfléchit. Elle souffle, comme fatiguée, semble-t-il, par la tension politique qu’elle a supportée depuis quatre années. (…) Dans le deuil de la liberté, en 1864, à la France hésitante qu’il voulait guérir, Michelet disait : « Il faut vouloir tout à fait », et les moyens de cette volonté totale, il les trouvait dans ces trois règles pratiques qu’il lui donnait : « Épuration, concentration, grandeur ». (…) Un peuple énergique trouve tout profit à penser que la loi qui le régit ne peut-être, à chaque moment de son histoire, que celle qu’il mérite, celle qui correspond au développement et aux clartés de la conscience générale. Notre idéal était plus grand que nous. Nous n’avons pas été assez purs. L’unité de notre foi était encore plus apparente que réelle. Travaillons. » Jean GUÉHENNO, accorde un entretien à la jeune revue Caliban, 83


pour son premier numéro. Il y revient entre autres sur son opposition à Gide, prenant quelque distance sur la polémique qui les avait opposés avant la Deuxième Guerre, mais réaffirmant ses convictions essentielles : « Je reste individualiste. Je suis d’accord pour qu’on devienne ce qu’on est. Ce que je dis, c’est qu’il faut éviter de se préférer. En se préférant, on passe à côté de Caliban. On supprime, dans ce moi atrophié, la possibilité de rejoindre l’« autre », de le comprendre et de se dépasser. » Caliban (rédacteur en chef : Jean Daniel), 5 février 1947, pp.V-VI.

t Jean GUÉHENNO, « En relisant Jules Vallès », Le Figaro, 17 juillet 1975, vient d’être republié, dans Autour de Vallès, Revue de lectures et d’études vallésiennes, n° de décembre 2006, « Écrivains français lecteurs de Jules Vallès » (dir. par Silvia Disegni), pp. 229-231, ISSN 0763-779. Le même n° contient des textes de Louis Guilloux et de Jean Paulhan.

t Jean GUÉHENNO, Journal des années noires. Les ventes de cette œuvre s’élevaient à environ 33 000 exemplaires à la fin de 2005, dans les collections Blanche et Folio (il y eut aussi une édition du livre au Livre de Poche, à l’époque où ce dernier reprenait les titres de Gallimard).

t « Hommage à Jean Guéhenno », L’école et la vie, n° 8 (19611962). A. Chamson, pp. 5-6 ; J. Cassou, pp. 7-8 ; F. Mauriac, pp. 3-4 ; G. Desgranges, pp. 10-11 ; extraits choisis par M. Domerc et G. Hyvernaud de Caliban parle, Conversion à l’humain, Journal d’une « Révolution », Journal des années noires, Sur le chemin des hommes, Changer la vie.

t GUÉRIN, Jeanyves, « Rédacteur en chef Jean Cassou », in Actes du colloque « Europe, une revue de culture internationale 1923-1998 », Europe, mars 1998, (in Europe revue littéraire mensuelle La revue Europe en texte intégral 1923-2000, DVDROM publié par Europe, 4, rue Marie-Rose 75014 Paris). 84


t HYVERNAUD, Georges, Carnets d’oflag, proses et critique littéraire (œuvres complètes 4.), Ramsay, préf. de Jean José Marchand, 1986. ISBN 2-85956-561-2 Il est difficile de s’intéresser à Guéhenno sans s’intéresser à Georges Hyvernaud, dont le parcours est en partie similaire, mais qui en tire des enseignements, une perception du monde, radicalement différents, surtout dans la partie intime, non destinée à la publication immédiate, de son œuvre. Ce volume comprend plusieurs réflexions stimulantes sur « le cas Guéhenno », en même temps qu’un compte rendu de Conversion à l’humain, paru dans Les Primaires en juillet 1931, sous la signature d’Yves Hernaud (pp. 262-264). Signalons aussi dans le même livre les entretiens avec M., (« Fils d’ouvriers. Fougères, la chaussure »), pp. 47-52.

t HYVERNAUD, Georges, « Changer la vie », L’école et la vie, n°9 (1er avril 1961), pp. 1-2.

t KLEIN, Wolfgang, et TERONI, Sandra, Préf. Serge Wolikow), Pour la défense de la culture. Les textes du Congrès international des écrivains. Paris, juin 1935, Éditions Universitaires de Dijon, coll. Sources, 2005. ISBN : 2-905965-89-4. 639 p. 40€ On connaît les deux discours, très prosoviétiques, prononcés par Guéhenno le 21 puis le 25 juin pendant ce congrès, ceux de Gide, Malraux, Benda, Huxley, Nizan, Klaus Mann, Barbusse, Chamson, Aragon, Jean-Richard Bloch, Babel, Heinrich et Klaus Mann ; mais, pour la première fois, nous avons ici accès à l’intégralité des textes provoqués par cet événement, qu’ils aient été dits en public, retenus ou amputés, censurés. Un événement à la fois très international et très français, puisque de nombreux intellectuels présents sont pénétrés de l’Affaire Dreyfus, que leur engagement rappelle le rôle de « laboratoire de l’antifascisme démocratique » tenu par la France ; c’est à partir de ce congrès qu’elle retrouve d’ailleurs, pour peu de temps, une « centralité politique ». 85


Beaucoup de discours sont pesants, leurs auteurs — particulièrement les fonctionnaires-écrivains de l’URSS chargés d’exalter l’énergie et le bonheur de la nouvelle patrie des travailleurs — pratiquant une langue de bois devenue insupportable. Mais la qualité des présentations et des commentaires, l’explication des non-dits et des enjeux (dans les introductions, l’annotation abondante et toujours nécessaire, l’épilogue, l’index biographique), donnent à ce document un très fort intérêt. W. Klein, tout en montrant clairement l’intérêt de l’URSS pour une vaste opération de propagande anti-nazie et anti-capitaliste, souligne aussi les limites de l’engagement soviétique, met en valeur l’importance du congrès dans la libération de Victor Serge, l’impossibilité pour les communistes de tout contrôler dans une assemblée d’intellectuels et de créateurs, non-conformistes et courageux pour certains d’entre eux. Il évoque l’une des naissances du droit d’ingérence et le prolongement de l’action du Congrès dans l’aide aux intellectuels espagnols pendant la Guerre d’Espagne. Pour lui, « pris entre pureté souhaitable et efficacité souhaitée, [les intellectuels engagés des années trente] n’atteignirent ni à l’une ni à l’autre. C’est là peut-être une raison majeure de les faire l’objet de toute notre attention, de notre curiosité, de notre estime ». En tout cas, les éditeurs de cet ensemble monumental nous incitent à nuancer les généralisations sur les « compagnons de route » naïfs et heureux d’être manipulés. Ils prouvent aussi que l’érudition universitaire continue d’être indispensable à la compréhension plus fine d’événements sur lesquels nous croyons tout savoir. (Deux caricatures de Guéhenno sont reproduites, aux pages 508 et 516.)

t LUSSEYRAN, Jacques, Et la lumière fut, préface de Jacqueline Pardon, Coll. Résistance Liberté – Mémoire, Le Félin, 2005, ISBN 2-86645-610-6 Jacques Lusseyran, élève de Guéhenno sous l’Occupation, raconte, dans ce très beau livre, comment il est devenu aveugle 86


pendant son enfance, l’engagement très fort dans le monde qui a été le sien malgré ce handicap. Surtout, il évoque son entrée en résistance (mouvement « Défense de la France ») puis sa déportation à Buchenwald. Empêché de se présenter au concours de l’École normale supérieure par une décision d’Abel Bonnard, il poursuivra sa carrière après-guerre aux États-Unis. Curieusement, cette nouvelle édition ne comporte aucune allusion à Guéhenno. Un entretien récent avec Roger-François Clapier, président de l’Union nationale des aveugles de la Résistance, rappelle qu’au moins deux aveugles ont été déportés et cinq fusillés sous l’Occupation (Les Chemins de la Mémoire, n° 164, septembre 2006, p. 5).

t Dans MISS, juillet 2005, revue pour adolescentes, nous lisons : « Nous vivons une vie, nous en rêvons une autre, mais celle que nous rêvons est la vraie. » Jean Guéhenno, La Foi difficile. Une preuve de plus que les dictionnaires de citations peuvent servir à quelque chose, mais nous pouvons émettre un doute quant au nombre de « d’jeunes » qui sont allés se plonger très rapidement dans les pages de ce livre…

t Maurice NADAUD, in « Journal en public », signale deux lettres de Walter Benjamin sur la situation littéraire en France, datant de 1939 et récemment publiées par Les Temps Modernes (n° 641). Dans l’une d’elles, W. Benjamin critique la mollesse d’un Guéhenno, qui, « commentant le régime du Front Populaire reste dans le vague et n’aboutit à aucune prise de position ». La Quinzaine littéraire, n° 943, 1er-15 avril 2007, p. 27. t PAULHAN, J.-K., « Guéhenno à La NRF ou Caliban entre deux rêves », in GUERIN Jeanyves dir., La Nouvelle Revue Française de Jean Paulhan 1925-1940 et 1953-1968, Coll. L’Esprit des Lettres, Le Manuscrit, 2006, ISBN 2-27481-7142-X, pp. 225-251. 87


t POURRAT, Henri, Vent de Mars, Gallimard, 1941 (Prix Goncourt 1941). Pourrat fait état de sa première rencontre avec Guéhenno, le 19 avril 1940, et d’un entretien avec ce dernier sur ce que recouvre le mot de civilisation. L’un privilégie la paix et la chrétienté, l’autre l’inquiétude et l’ardent devoir d’hérésie, pp. 147-148. t ROBIN, Armand, Lettres à Jean Guéhenno et Jules Supervielle, Librairie de la Nerthe, 2006, ISBN : 9782916862040

t ROSSEL-KIRSCHEN, André, « Romain Rolland : pour ou contre les Juifs ? L’ambiguïté », in Cahiers de brèves, n°16, septembre 2005, Association Romain Rolland, ISSN : 1625-659X, pp. 20-21.

t Notre ami P. Bachelier, qui alimente généreusement ces pages, a trouvé Caliban parla, de Jean Guéhenno, traduccio (en catalan) de S. SARRA SERRAVINYALS, Publicacions LaFona, 1933, ouvrage dédié à Daniel Halévy, mais aussi à Salvador Segui (syndicaliste espagnol qui fut tué par une milice patronale en 1923)... « Caliban victima de la frivolitat i de l’ordre tant com dels projectils assassins. Si un nom a Catalunya pot presidir amb honor aquest llibre, ès el seu. El traductor honora la seva memoria dedicant-li el seu humil esforç. Tant-de-bo que, després de la lectura d’aqueste pagines, tothom tingui consciencia de la grandesa de la seva anima i de la noblesa de les seves actuacions. »

t WINOCK, Michel, « 1965 : un président élu au suffrage universel ! », L’Histoire n°304, décembre 2005, ISSN 01822411, pp. 75-84/ p. 81. « Waldeck Rochet, accompagné de son secrétaire Charles Fiterman, se rend donc Cité Malesherbes où se trouvent le siège de la SFIO et le bureau de Mollet. (…) Le communiste lui propose François Mitterrand. Cri du cœur du socialiste : « Mais vous êtes fous, c’est un aventurier ! » (…) Remis de son émotion, Guy 88


Mollet avance d’autres noms : Daniel Mayer, président de la Ligue des droits de l’homme, l’écrivain Jean Guéhenno, le metteur en scène Jean Vilar… Mais Waldeck Rochet n’en démord pas, et finalement, Guy Mollet se rend à ses raisons. »

LE MORALISTE ET LE BIOLOGISTE

Guéhenno raconte la réaction violente provoquée par son père évoquant « devant la grande Mme Langlois », la femme du patron, sa jeunesse de piqueuse (GUÉHENNO J., Changer la vie, mon enfance et ma jeunesse, coll. Les Cahiers Rouges, Grasset, 1961, ISBN 2-246-35322-X, p. 58). Boris Cyrulnik remarque : « [Les femelles] prennent la dominance lorsqu’elles deviennent sexuelles, mères ou épousées par un dominant. Une femelle choucas dominée devient dominante dès qu’un choucas mâle de haut rang la courtise. Elle avance aussitôt dans l’ordre hiérarchique et adopte des comportements d’animal dominant. » (CYRULNIK B., Mémoire de signe et parole d’homme, coll. Hachette Littératures, Hachette, 2004, ISBN 2-01-278929-3, p. 261).

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Achevé d’imprimer en novembre 2007 sur les presses de l’imprimerie H. des Abbayes 33, rue Nationale 35300 Fougères.

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Cahiers Jean Guéhenno numéro 1  

Cahiers Jean Guéhenno numéro 1 Créée le 13 novembre 2004, l'Association Les amis de Jean Guéhenno s'est donné comme but de « préserver, d'e...

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