Cahiers Jean Guéhenno numéro 7

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Cahiers Jean Guéhenno numéro 7 2019

Fidélités et trahisons ?

Les Amis de Jean Guéhenno


Cahiers Jean Guéhenno n° 7, octobre 2019

http://www.guehenno-amis.fr/ Président d’honneur : Jean-Pierre Rioux Comité de lecture Directeur : Jean-Kely Paulhan (Paris) Patrick Bachelier (Fougères), David Ball (Northampton, Massachusetts), Gilles Candar (Paris), Jean-Pierre Rioux (Paris), François Roussiau (Fougères), Guy Sat (Marseille), Jacques Thouroude (Rennes) Les articles, comptes rendus, propositions de textes, doivent être adressés au secrétaire général de l’association : Patrick Bachelier, Les Amis de Jean Guéhenno 17 rue de La Rouërie 35300 Fougères patrick.bachelier457@orange.fr L’adhésion aux Amis de Guéhenno (bulletin disponible sur notre site) inclut l’envoi du cahier, publié tous les deux ans. Les cotisations, donnant droit à une déduction fiscale, vont de 35 ou 20 euros à 10 euros pour les étudiants ou les cas particuliers. Les cahiers précédents (1 à 6) sont accessibles en libre accès sur notre site. Ils peuvent être achetés en version papier, au prix de 10 euros l’unité (frais de port inclus), sauf le n° 5 (épuisé), auprès de notre trésorier, François Roussiau, 57 rue Duguay-Trouin, 35300 Fougères – froussiau@gmail.com Un sommaire simplifié des six premiers numéros se trouve sur notre site.

Édités par les Amis de Jean Guéhenno Rédacteur en chef : Jean-Kely Paulhan Secrétaire de rédaction : Patrick Bachelier Mise en page : Pauline de Ayala Couverture : Kevin Pez Impression : Nexe Impressions ISSN : 1959-7487 ISBN : 978-2-9531027-7-2


Sommaire Éditorial REGARDS CROISÉS Walter Wagner, université de Vienne, Solitude de Guéhenno........................................................... 9 Alain Feutry, Un homme libre........................................................................................................ 19 LE SIÈCLE DE GUEHENNO ? Jacques Thouroude, Hercule et Prométhée..................................................................................... 29 Jacques Thouroude, « Quelle tempête ! » Jean Guéhenno dans la bourrasque de mai 1968............. 55 GUEHENNO DANS LE SIÈCLE Jean-Claude Thiriet, Guéhenno – Malaparte : une rencontre improbable ?..................................... 93 Curzio Malaparte, sur le Journal d’un homme de 40 ans................................................................ 105 Guy Sat, Vrai Caliban et faux Prospero ? [sur la correspondance Mauriac-Guéhenno].................. 109 Entretien entre Jean-Claude Zylberstein et Jean Guéhenno sur Jean Paulhan, 1973...................... 119 DOCUMENTS Autour de Michelet, Guéhenno, Thibaudet, Gabriel Monod, Daniel Halévy............................... 127 André Rousseaux n’apprécie pas le Journal d’un homme de 40 ans ................................................ 130 Bernard Grasset et le Journal d’une « révolution ».......................................................................... 133 Le général Maxime Weygand, dédicataire de Changer la vie.......................................................... 135 Henri Thomas écrit à Guéhenno sur La Mort des autres................................................................ 136 COMPTES RENDUS Jacques Thouroude, L’Indésirable de Louis Guilloux..................................................................... 138 Jacques Thouroude, Cahiers Max Jacob, revue de critique et de création, n°17-18, automne 2017 .............................................................................................................. 140 Jean-Kely Paulhan, Correspondance Drieu la Rochelle et Jean Paulhan............................................ 143


DES NOUVELLES DE FOUGÈRES Un concours de nouvelles............................................................................................................. 160 Shirley Filleul et Izalys Bonnant, Revenir...................................................................................... 160 Margot Daval, La mélodie d’une âme tourmentée........................................................................... 162 Emy Ntalani Luvumbu, Un arlequin et un arlequin...................................................................... 166 PRÉSENCES DE GUÉHENNO (BRÈVES) David Ball – Lucien Bourgeois – Julien Cain – Jean Cassou – André Chamson – Waldo Frank – Annie Guéhenno – Henri Guillemin – Paul Guth – Panaït Istrati – Jacques Lusseyran – Marcel Martinet – Frans Masereel – Résistance intellectuelle – Romain Rolland – James Sacré – collège Sévigné – Léon Trotski – Léon Werth…....................................................................................... 169 Une page de publicité pour Je vous écris d’Europe.......................................................................... 175 RÉSUMÉS EN FRANÇAIS ET EN ANGLAIS.......................................................................... 176


Éditorial

Espoir Bien des événements depuis notre dernier cahier de 2017, qui incitent plutôt à l’espoir… Certes, notre projet de coopération, pour la publication d’articles de Guéhenno sur l’Europe, avec les éditions de La Part commune à Rennes a échoué. Mais grâce à Gilles Candar et à Frédéric Cépède nous avons trouvé un nouveau partenaire, L’OURS (Office Universitaire de Recherche Socialiste), qui publie cet automne Je vous écris d’Europe, vingt-quatre chroniques sur l’Europe des peuples et de leurs cultures, publiées dans Le Figaro par Guéhenno entre 1946 et 1977. Signalons la préface de son fils, Jean-Marie, qui a relu ces textes avec les yeux d’un diplomate plongé au cœur de bien des crises internationales de ces dernières années. Par ailleurs, l’afflux de contributions stimulantes pour le numéro que vous tenez entre les mains nous a poussés à reporter au prochain cahier la réflexion entreprise sur l’enseignement de la République. Remercions d’abord les chercheurs et spécialistes qui ont accepté de former notre comité de lecture : David Ball, Gilles Candar, Jean-Pierre Rioux, Jacques Thouroude. Ce cahier n° 7 s’ouvre sur une réflexion bourdieusienne de Walter Wagner à propos de « notre » écrivain. Ce dernier aimait le débat et nous lui sommes fidèles en l’ouvrant ici, tout en ressentant profondément l’exaltation, par Alain Feutry, de l’homme libre que fut Guéhenno. Deux études très documentées de Jacques Thouroude évoquent le Congrès international des écrivains pour la défense de la culture de juin 1935 et la position de l’écrivain engagé au moment de la crise de Mai 68, l’équilibre si périlleux qu’il a cherché entre ses convictions profondes, la nécessité du mouvement, et la modération qu’inspire l’exercice de la raison. Jean-Claude Thiriet nous livre une analyse des rapports forcément complexes entre Malaparte, qui rend compte en Italie du Journal d’un homme


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de 40 ans, et Guéhenno. Guy Sat, présentant sa récente édition de la correspondance entre Mauriac et Guéhenno, explique les raisons profondes de l’affection qu’il porte aux deux écrivains. Enfin, un entretien pour la télévision, effectué en 1973 par Jean-Claude Zylberstein, est l’occasion d’un double portrait de Paulhan et de Guéhenno, se racontant à travers Paulhan. Outre la traduction d’un article de Malaparte, ce cahier comporte plusieurs documents que nous ont confiés Luc Autret (dont le site, Revues littéraires, http://www.revues-litteraires.com, recense nos Cahiers Guéhenno), Alain Feutry, l’IMEC (grâce à Claire Paulhan), Nathalie Thomas. Qu’ils soient remerciés ici de leur générosité et de leur soutien. Nous sommes enfin très heureux d’accueillir dans notre cahier quatre élèves du lycée Jean Guéhenno de Fougères, qui ont réagi dans leurs nouvelles à des pensées de l’écrivain : Shirley Filleul et Izalys Bonnant, Margot Daval, Emy Ntalani Luvumbu. Les Amis de Jean Guéhenno, octobre 2019

« [La] République, à force d’honnêteté critique, n’a jamais osé s’enseigner elle-même, et, par comble, elle a laissé faire ses enfants qui l’ont à loisir calomniée. » J. Guéhenno, Le Figaro, 12 novembre 1959


Regards croisés



Solitude de Guéhenno Walter WAGNER 1 De la libération à l’aliénation

Après avoir travaillé dans un bureau d’usine et passé le baccalauréat en candidat libre, Jean Guéhenno, ce fils d’un cordonnier et d’une piqueuse de chaussures, devenu professeur, écrivain et journaliste, finit par entrer à l’Académie française. Descendant de prolétaires sans histoire, comme Annie Ernaux, Didier Eribon, Édouard Louis et tant d’autres, il réussit son ascension sociale grâce à l’éducation tout en restant un combattant infatigable pour l’égalité des chances si injustement réparties entre les riches et les pauvres. Comme ces derniers, il illustre donc la mobilité sociale ascendante. Tiraillé entre son modeste milieu d’origine et la bourgeoisie, il reste cependant un transfuge de classe souffrant, comme l’a remarqué Romain Rolland dans une lettre du 22 novembre 1928 à Guéhenno, « d’une douleur secrète2 » causée par « la savante iniquité qui règle l’ordre présent du monde3 », marquant sa pensée et son œuvre. Étant donné cette situation de départ, il nous semble intéressant de poser la question de savoir comment Jean Guéhenno vécut l’aliénation provoquée par son « habitus clivé4 » ou statut social hybride. Pour comprendre l’influence des forces socio-culturelles à l’œuvre lors de son ascension sociale, nous choisissons une approche sociocritique qui nous permettra d’étudier son attitude par rapport à la classe ouvrière, son rôle au sein de la bourgeoisie cultivée et d’esquisser les facteurs de sa nouvelle identité de transclasse5. 1 2 3 4 5

Université de Vienne. Jean Guéhenno et Romain Rolland, L’indépendance de l‘esprit. Correspondance entre Jean Guéhenno et Romain Rolland (1919-1944). Préface d’André Malraux, Albin Michel, coll. Cahiers Romain Rolland, 1975, p. 35. Jean Guéhenno, Conversion à l’humain, in Caliban parle suivi de Conversion à l’humain [1928], nouvelle éd., Bernard Grasset, 1962, p. 122. Pierre Bourdieu, Esquisse pour une auto-analyse, Éditions Raison d’Agir, coll. Cours et travaux, 2004, p. 127. En italiques dans l’original. L’habitus clivé définit l’identité sociale d’une personne issue d’un milieu populaire et appartenant à la classe bourgeoise. Cf. Chantal Jaquet, Les transclasses ou la non-reproduction, PUF, 2014.


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La classe ouvrière

De façon générale, « la plupart des transclasses éprouvent le sentiment d’être liés par une dette immense et écrasante1 » à leur milieu d’origine dont les membres connaissent l’âpre combat pour survivre. Dans le cas de Guéhenno, l’éloignement du monde des ouvriers se traduit d’abord par le sentiment de trahison2 qui, selon Jaquet, serait dû à « la mauvaise conscience d’être un rescapé […]3 ». Ce malaise est d’autant plus fort lorsque le parvenu s’aperçoit qu’il est parfois gêné par l’habitus plébéien4 : « J’ai failli trahir. Il m’est arrivé de rougir des miens, des pauvres […]5 ». Embourgeoisé, Guéhenno est conscient de profiter de privilèges défendus aux pauvres. Or, sous l’occupation allemande, période pendant laquelle de nombreux Français souffrent de faim et de sous-alimentation, les Guéhenno se retrouvent aussi en pénurie alimentaire, même si parfois un colis de victuailles arrive de la campagne : « On a un peu honte de manger. Les pauvres gens du quartier n’ont plus de pain. »6 En tant qu’homme de gauche, il dénonce les inégalités sociales sans pour autant craindre de faire son autocritique, témoignage de la rupture irréversible avec le prolétariat : « J’avais avec le peuple, désormais, les rapports d’un bourgeois qui ne le connaît que par ses domestiques7 ». En revanche, les transclasses demeurent fidèles à leurs humbles origines, ce qui s’exprime par la solidarité avec la cause des opprimés. Ainsi, pour Guéhenno, l’idée de « peuple ne saurait se réduire à un simple objet romanesque8 » comme chez Balzac ou Zola, mais résulte de relations et d’expériences sociales concrètes datant de son enfance et de son adolescence. Ayant grandi dans un environnement marqué par la pénurie, le travail manuel et l’exploitation des ouvriers par les chefs d’entreprise, il est de bonne heure sensible au conflit entre les dominants et les dominés, les capitalistes et les 1 2 3 4 5 6 7 8

Ibid., p. 159. Cf. Annie Ernaux, L’écriture comme un couteau. Entretien avec Frédéric-Yves Jeannet [2003], Gallimard, coll. folio, 2011, p. 48 sq. Voir aussi Pierre Bourdieu, Esquisse pour une auto-analyse, op. cit., p. 83. Chantal Jaquet, Les transclasses ou la non-reproduction, op. cit., p. 160. L’habitus plébéien désigne l’ensemble des attitudes et comportements d’un individu issu du milieu populaire. Jean Guéhenno, Caliban parle, in Caliban parle suivi de Conversion à l’humain [1928], nouvelle éd., Grasset, 1962, p. 28. Jean Guéhenno, Journal des années noires 1940-1944 [1947], Gallimard, coll. folio, 2014, p. 120. Jean Guéhenno, La foi difficile, Bernard Grasset, 1957, p. 56. Voir à cet égard le commentaire d’Annie Ernaux, qui avoue : « J’ai glissé dans cette moitié du monde pour laquelle l’autre n’est qu’un décor » (Annie Ernaux, La place, Gallimard, coll. folio, 1983, p. 96). Bruno Curatolo, « Jean Guéhenno chroniqueur littéraire à Europe », in Jeanyves Guérin, Jean-Kely Paulhan, Jean-Pierre Roux (éds.), Jean Guéhenno, guerres et paix, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, coll. Temps, espace et société, 2009, p. 63.


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prolétaires et à la cloison séparant leurs mondes. Ayant évolué dans les conditions particulières de son milieu d’origine, Guéhenno se rend compte du fait que la masse populaire n’est pas seulement privée de la possibilité d’accéder à l’éducation, à la culture et au confort, mais aussi de celle de s’autodéterminer. Voilà pourquoi l’académicien constate rétrospectivement : « Je découvris très tôt l’injustice autour de moi. J’ai grandi parmi des pauvres qui, toujours, subissent leur vie et jamais ne la choisissent1 ». Étant donné ce handicap, Guéhenno ne cesse de s’identifier aux petites gens et d’exiger l’égalité des chances pour que tout le monde puisse réaliser son potentiel. L’identification au menu peuple produit également un sentiment de nostalgie « accompagné du rêve confus d’une réintégration dans le monde natal 2 » pour parler comme Bourdieu. Donc, rien d’étonnant à ce que Guéhenno, ayant gravi l’échelle sociale, constate : « S’il m’est permis de confesser ici mon propre chagrin, c’est de devoir finir ma vie loin des hommes simples que j’ai aimés, d’en être venu à écrire et à parler une langue qu’ils ne peuvent pas même entendre […]3 ». Dans cet aveu, l’auteur souligne la dialectique douloureuse de l’acquisition de la culture susceptible de libérer l’individu de ses origines tout en l’enfermant dans la classe bourgeoise, de permettre son intégration au monde du savoir tout en l’excluant de celui de l’ignorance. Le bourgeois malgré lui

Ayant subi une socialisation de prolétaire, Guéhenno doit s’approprier l’habitus bourgeois4 avec lequel il commence à se familiariser dès son installation dans la capitale. Invité par son éditeur, Daniel Halévy, à séjourner dans sa maison, le jeune provincial encore inconnu s’aperçoit de sa différence par rapport à la bourgeoisie parisienne : « Je constatais tous mes manques, toute ma barbarie […]. Et puis je me révoltais, je me rencognais en moi-même et prononçais un nouvel acte de foi en ma simplicité et ma roture5 ». L’assimilation des pratiques culturelles du milieu bourgeois ne se fait pas sans difficulté pour Guéhenno. Pourtant, il y parvient peu à peu et l’on peut supposer que l’une 1 2 3 4 5

Jean Guéhenno, Carnets du vieil écrivain, Grasset, 1971, p. 114. Didier Eribon, autre transfuge de classe, parle lui aussi de « la terrible injustice de cette distribution inégalitaire des chances et des possibles » (Didier Eribon, Retour à Reims [2009], Flammarion, coll. Champs essais, 2018, p. 51). Pierre Bourdieu, Esquisse pour une auto-analyse, op. cit., p. 79. Jean Guéhenno, La foi difficile, op. cit., p. 39. L’habitus bourgeois désigne l’ensemble des pratiques culturelles typiques de la classe bourgeoise. Jean Guéhenno, La foi difficile, op. cit., p. 96.


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des raisons pour lesquelles il dédie son Caliban à Halévy1 tient justement au fait que celui-ci l’aide à trouver sa place dans le champ littéraire tout en lui permettant de se faire accepter par la classe supérieure. Dépourvu de capital social, l’ancien fils d’un cordonnier a quand même réussi à forcer l’entrée des milieux culturels de Paris grâce au rôle émancipateur de l’éducation. Ayant été reçu à l’École normale supérieure, Guéhenno peut entamer une carrière professionnelle en tant que professeur de khâgne et accumuler un capital intellectuel important. Apologiste d’un enseignement humaniste désintéressé, il connaît la force intégrative de l’école dont la fonction consiste à proposer une éducation de base et à former l’élite intellectuelle d’un pays. Or, contrairement aux revendications pédagogiques de la Gauche, qui défend l’égalité des chances scolaires et récuse l’enseignement élitiste afin de faciliter l’accès aux diplômes aux enfants des milieux populaires, Guéhenno insiste sur l’aspect méritocratique de l’école républicaine et l’exigence de l’éducation supérieure, typique de l’éducation conservatrice chère à la Droite. D’où son credo pédagogique qui va à contre-courant de l’enseignement moderne dont le but consiste à amener le maximum d’élèves au plus haut niveau : « Nous devons croire que nous avons tout avantage à chercher, à trier dans d’immenses foules la véritable aristocratie des esprits et que nos chances de la découvrir en sont seulement multipliées2 ». Bien que Guéhenno ne cache pas sa prédilection pour une école qui transmet une culture humaniste et désintéressée, il salue l’importance des métiers manuels qui « ont fait autant pour la libération des hommes que les arts libéraux3 » affirmant que « Prométhée ne travaille bien que quand Hercule l’aide4 ». Étant donné que l’intellectuel ne peut se passer de l’ouvrier et que la théorie a besoin de la pratique, Guéhenno devrait insister sur l’importance de la formation professionnelle destinée aux jeunes doués pour les métiers techniques et manuels et s’orientant vers les carrières de l’industrie plutôt que vers la vie intellectuelle. En réalité, il s’avère sceptique à l’égard de ces filières utilitaires parce qu’elles risquent de créer « des robots-savants, d’ailleurs assez 1 2 3 4

Cf. Jean Guéhenno, Caliban parle, op. cit. Jean Guéhenno, Sur le chemin des Hommes, Grasset, 1959, p. 10. Jean Guéhenno, « Défense de la culture », in Entre le passé et l’avenir, Grasset, 1979, p. 264. Jean Guéhenno, « Défense de la culture », in Sandra Teroni et Wolfgang Klein (éds.), Pour la défense de la culture. Le texte du Congrès international des écrivains. Paris, juin 1935, Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2005, p. 99-101 et 504-508. Voir aussi Jean Guéhenno, « Pour le Premier Mai. Fête d’Hercule », in Vendredi, no 26, 1er mai 1936, p. 1. Voir aussi, dans ce même numéro, l’article de J. Thouroude, « Hercule et Prométhée ».


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efficaces chacun dans son petit quartier, mais déshumanisés1 ». Cette attitude à l’égard du système éducatif, à première vue contradictoire, s’explique par le fait que Guéhenno, adhérant à un idéal d’éducation humaniste et élitiste, sépare, en effet, la formation pratique et extrascolaire, garantissant ce qu’on appelle aujourd’hui l’employabilité de l’individu, et l’éducation scolaire censée dispenser des notions plus ou moins approfondies de culture. Bien que, dans l’ensemble, la vision de l’enseignement de Guéhenno soit influencée par l’idéologie bourgeoise, il plaide pour la réforme de l’enseignement classique. Dès lors, il estime la prédominance des langues anciennes dans les programmes scolaires et universitaires obsolète. Selon lui, il suffirait qu’un petit nombre d’élèves et d’étudiants apprenne le latin et le grec, deux matières qu’il faudrait proposer en option d’autant plus que la langue de Cicéron « n’est plus qu’un cadavre d’amphithéâtre2 » à l’université et qu’une bonne traduction ferait l’affaire pour ceux qui veulent s’imprégner de la pensée classique. Ce choix révèle, une fois de plus, l’habitus clivé de Guéhenno, dont l’attitude à l’égard de l’enseignement, ascenseur social dans la société française de l’époque, est marquée par le conflit entre la nécessité d’éduquer les masses et celle de créer des élites intellectuelle et culturelles en réalité majoritairement bourgeoises. Qu’il s’agisse d’enfants d’ouvriers ou de bourgeois, de jeunes provenant de milieux défavorisés ou privilégiés, l’essentiel de l’utopie pédagogique de Guéhenno consiste à stimuler la curiosité des écoliers afin de les rendre capables de s’instruire seuls et sans maître : « Préparons modestement des hommes qui soient pour toute leur vie des autodidactes3 ». Le résultat d’un tel enseignement fondé sur l’esprit des Lumières serait « un monde d’esprits délivrés4 ». Le principal d’outil d’intégration à la culture humaniste, incarnation de la classe dominante, est la lecture, que Guéhenno pratique avec ferveur et qui compense le vide intellectuel auquel il est confronté dans sa jeunesse, et à propos duquel il constate à la fin de sa vie : « Je suis né aussi loin de toute littérature qu’il est possible5 ». Sans parent ni mentor pour le conseiller et guider, le garçon découvre l’univers des livres à l’âge de quatorze ans lorsqu’il pénètre pour la première fois dans la bibliothèque municipale. Cet événement marque un tournant dans sa vie, lui ouvrant 1 2 3 4 5

Jean Guéhenno, Ce que je crois, Grasset, 1964, p. 142. Jean Guéhenno, Sur le chemin des hommes, op. cit., p. 67. Ibid., p. 137. Jean Guéhenno, Conversion à l’humain, op. cit., p. 223. Jean Guéhenno, Carnets du vieil écrivain, op. cit., p. 112.


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un horizon dont la richesse des pensées contraste avec l’exclusion culturelle et sociale frappant son milieu d’origine, peuplé de travailleurs et d’artisans. Parmi les œuvres qu’il commence à déchiffrer lors de ses études solitaires, c’est celle de Chateaubriand qui accélère son éveil en lui permettant de rêver « d’une autre condition1 » que la sienne. Grâce à la littérature, Guéhenno découvre qu’il existe un monde parallèle gouverné par l’esprit et l’esthétique et où l’on passe son temps à s’enrichir intellectuellement plutôt que de s’user à l’usine ou à l’atelier. Par ailleurs, lire possède cette force moralisante favorisant l’éducation de notre personnalité tout en contribuant à notre épanouissement. En dehors de son rôle émancipateur, le livre possède donc une fonction didactique que Guéhenno paraphrase ainsi en faisant allusion à Romain Rolland, son maître à penser : « J’attends d’un écrivain qu’il m’apprenne et m’aide à vivre2 ». Malgré la profonde vénération qu’il professe pour la littérature3, Guéhenno, avec ce penchant à l’autocritique typique des transclasses, émet des doutes quant à la valeur des livres, objets de culte et de culture, immenses réservoirs de connaissances exploités par les érudits et les écrivains. Dès lors, ce qui constitue une vocation pour l’écrivain et l’intellectuel semblerait un malheur pour le bourgeois nostalgique de la classe populaire avec la culture de laquelle Guéhenno a coupé les ponts, comme il l’avoue avec regret : « Je me suis dit souvent que si je n’avais pas dérangé le destin, si, vers ma seizième année, je n’avais pas cédé à la manie des livres, je serais sans doute aujourd’hui plus heureux […]4 ». Héritier des Lumières, Guéhenno croit à l’émancipation de l’humanité par la raison tout en portant un regard critique sur sa pratique. Conformément à la logique contestataire dont se sert l’écrivain iconoclaste, il attaque les clercs dépourvus d’originalité puisqu’ « on vérifie tous les jours que de très grands savants ne sont pas nécessairement de très grands esprits 5 ». À cela s’ajoute le fait que les gens cultivés abusent parfois de leur savoir et de leur talent rhétorique afin de tromper ceux qui sont moins bien éduqués. Bref, Guéhenno exhorte ses lecteurs à se méfier du discours sophistiqué et subtil des érudits car « un intellectuel sait toujours mentir6 ». Alors qu’il devrait être à l’aise dans ce monde brillant de thèses et de théorèmes, Guéhenno, cependant, ne peut s’empêcher 1 2 3 4 5 6

Ibid., p. 114. Ibid., p. 166. Voir l’aveu de Caliban : « […] il n’est pas d’endroit où je sois mieux moi-même que parmi cet amoncellement de livres qu’est mon galetas » (Jean Guéhenno, Caliban parle, op. cit., p. 31). Jean Guéhenno, La foi difficile, op. cit., p. 18. Jean Guéhenno, Caliban parle, op. cit, p. 55. Jean Guéhenno, Conversion à l’humain, op. cit, p. 208.


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d’exprimer ses réserves concernant la caste des intellectuels, à propos de laquelle il remarque dans une lettre du 28 août 1930 à Rolland : « […] c’est une espèce qui toujours me satisfait mal1 ». Cette attitude ambiguë, résultant de son habitus clivé, amène Guéhenno à remettre en question le rôle politique de l’intelligentsia et à finir par douter qu’elle « puisse grand-chose pour le salut des hommes, pour le salut de l’Humanité2 ». Empreint des cultures ouvrière et bourgeoise, Guéhenno juge ses confrères, les intellectuels, depuis le no man’s land des transfuges de classe, mettant en cause leur prestige trompeur comme s’il voulait a posteriori prendre parti pour les couches peu instruites de la population auxquelles il a réussi à s’arracher. Conditionné par le profil psychologique des transclasses, Guéhenno recourt à l’auto-accusation, afin de racheter la trahison dont il est devenu coupable du fait d’avoir rejoint ce camp bourgeois où les conditions de vie sont moins pénibles que dans le milieu ouvrier. Or, le sentiment de s’être arrogé des privilèges se fait sentir le plus cruellement lorsqu’il réfléchit à son parcours d’écrivain profondément marqué par son origine modeste. Ce verdict est confirmé par Patrick Bachelier et Alain-Gabriel Monot, les biographes de Guéhenno, qui résument la future vie littéraire depuis la perspective de l’écrivain en herbe : « Son œuvre publiée ne sera d’ailleurs qu’une manière plus large d’être un éveilleur, un passeur de sens et de sons, par la magie demeurée intacte des mots3 ». Séduit par l’exemple des grands auteurs, Guéhenno rêve de devenir lui-même écrivain même s’il n’a « jamais pu penser qu’écrire fût un métier4 ». Eribon, ayant lui aussi changé de statut social, d’abord ne s’estime pas en droit de s’engager dans cette voie prestigieuse : « Malgré les songes un peu fous de ma jeunesse, il ne me fut pas facile de me sentir apte – c’est-à-dire socialement autorisé – à écrire des livres, et plus encore des livres théoriques5 ». Le même problème de légitimité semble également affecter Ernaux lorsqu’elle s’explique sur son travail : « Je ne me pense jamais écrivain, juste comme quelqu’un qui écrit, qui doit écrire6 ». 1 2 3 4 5 6

Jean Guéhenno et Romain Rolland, L’indépendance de l‘esprit, op. cit., p. 119 sq. Jean Guéhenno, Conversion à l’humain, op. cit., p. 158. Patrick Bachelier et Alain-Gabriel Monot, Jean Guéhenno, Rennes, La Part Commune, coll. Silhouettes Littéraires, 2007, p. 18. Jean Guéhenno, La foi difficile, op. cit., p. 72. Didier Eribon, Retour à Reims, op. cit., p. 239. Annie Ernaux, L’écriture comme couteau, op. cit., p. 21.


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De même qu’Eribon et Ernaux1, Guéhenno en tant qu’auteur se positionne à l’écart des genres fictionnels2 et doit se contenter de publier des essais, activité qui lui paraît moins prestigieuse que celle de produire des romans. C’est à cet échec qu’il fait référence avec amertume dans son Journal des années noires, où il note : « Le jeu des vrais artistes m’est interdit3 ». Les projets d’écrire des romans ou des pièces ne manquent pas d’ailleurs, mais « il sait qu’il ne sera jamais de ces maîtres4 » peuplant les rayons des bibliothèques, admirés et pratiqués par l’écrivain qui, hélas, ne sait parler que de lui-même. Face à ce constat, Guéhenno cherche à se consoler, finissant par conclure : « […] en parlant de moi, je parlerai aussi des autres5 ». Soit, mais les essais et récits autobiographiques, indépendamment de leur valeur didactique, ne peuvent masquer le fait que les écrits de Guéhenno, perpétuant la tradition des moralistes, restent marginaux dans le champ littéraire français du xxe siècle en dépit de leur engagement. Autrement dit, l’habitus clivé de Guéhenno ne détermine pas seulement son identité sociale mais aussi son statut d’écrivain inclassable, créateur d’une œuvre caractérisée par son humanisme plutôt que par les questions esthétiques et poétologiques6 abordées ou résolues. Philanthrope d’une grande qualité morale, Guéhenno reconnaît son agnosticisme sans rejeter a priori la vie spirituelle. Dans cette perspective, il « aime les hommes de foi7 » tout en regardant d’un œil sceptique les différentes formes de croyance. Convaincu que « les cieux sont morts8 », il plaide pour un humanisme qui serait « une religion de l’homme9 », dépourvue de transcendance et de mystères. Celle-ci reposerait sur la fraternité universelle et une morale de l’effort visant au surpassement de soi et destiné à nous rendre plus civilisés et donc plus humains. Il va de soi qu’avec une telle vision du monde Guéhenno est forcé de refuser le modernisme déterminé par la tyrannie du capitalisme technologique, synonyme de déshumanisation et de banalisation des rapports du sujet avec l’objet. Si progrès il y a, il se ferait alors dans la vie intérieure de l’individu, point de départ de la révolution humaniste tant souhaitée par l’auteur. 1 2 3 4 5 6 7 8 9

Son œuvre se range dans la catégorie de l’écriture autobiographique féminine. La Jeunesse morte, unique roman de Guéhenno, fut publié posthume en 2008. Jean Guéhenno, Journal des années noires, op. cit., p. 174. Jean Guéhenno, Carnets du vieil écrivain, oop. cit., p. 29. Jean Guéhenno, Journal d’un homme de 40 ans, Grasset, 1934, p. 13. L’adjectif « poétologique » renvoie à l’art de composer un texte littéraire. Jean Guéhenno, Ce que je crois, op. cit., p. 20. Jean Guéhenno, Caliban parle, op. cit., p. 74. Jean Guéhenno, Carnets du vieil écrivain, op. cit., p. 203.


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Une nouvelle patrie

À l’instar du narrateur d’Antoine Bloyé, nous devons nous demander au sujet de Guéhenno : « De quel côté est-il placé ?1 ». Après s’être extrait de son milieu populaire et avoir intégré les cercles intellectuels parisiens, l’écrivain cherche à s’arranger avec son hybridité sociale, sa « transidentité », pour citer Jaquet2, qui « obéit à une logique de l’entre-deux3 ». Le rescapé, occupant dorénavant le rôle de professeur, de journaliste et d’écrivain, et qui, au moins sur le plan sentimental, n’appartient à aucun milieu, ne cesse de se remettre en question et de se redéfinir. Il est et demeure un immigré « “ de l’intérieur ” de la société française4 », définition empruntée à Ernaux, dont la problématique sociobiographique ressemble à celle de Guéhenno. Cette anomalie sociale est doublée d’une autre, tout aussi douloureuse et s’expliquant par son statut ambigu d’homme de lettres. Ni ouvrier, ni bourgeois d’origine, il ne se considère pas non plus comme écrivain à part entière n’ayant pas réalisé son rêve de devenir romancier. On comprend alors que Guéhenno, en dépit de ses efforts pour se faire reconnaître sur la scène littéraire de la capitale, se sente étranger parmi ses confrères, impression qui s’impose de façon impérieuse durant l’occupation allemande où beaucoup d’auteurs se livrent des luttes mesquines au lieu de combattre l’ennemi commun : « Je ne m’étais plus trouvé depuis quatre ans au milieu de tant d’hommes de lettres, et tout de suite je sens ma solitude parmi eux. Ces voix savantes, susurrantes, si peu naturelles m’agacent5 ». De toute évidence, il n’a pas sa place parmi « les écrivains les plus bourgeois du monde6 », peuple vaniteux et prétentieux aux yeux de Guéhenno, plaçant la chaleur humaine et la simplicité des rapports humains au-dessus des discours stériles des intellectuels, artistes et écrivains. Le prix qu’il a fallu payer au prolétaire pour s’être transformé en bourgeois est la solitude, terme dont la fréquence dans l’œuvre guéhennienne est frappante et qui décrit le malaise de tous les transclasses. Cela vaut aussi pour le père de Nizan figurant sous le nom d’Antoine Bloyé dans le roman éponyme : « […] la solitude d’Antoine Bloyé venait de la trahison7 ». Son destin peut se 1 2 3 4 5 6 7

Paul Nizan, Antoine Bloyé [1933], Grasset, coll. Les Cahiers Rouges, 2005, p. 82. Chantal Jaquet, Les transclasses ou la non-reproduction, op. cit., p. 136. Ibid. Annie Ernaux, L’écriture comme un couteau, op. cit., p. 34. Jean Guéhenno, Journal des années noires, op. cit., p. 336. Jean-Paul Sartre, Qu’est-ce que la littérature ? [1948], Gallimard, coll. folio essais, 1993, p. 171. Jean-Paul Sartre, « Préface », in Paul Nizan, Aden Arabie [1931], Éditions La Découverte & Syros, coll. Littérature et voyages, 2002, p. 43.


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comparer à celui du père d’Ernaux, parvenu puni pour avoir grimpé l’échelle sociale : « Mi-commerçant, mi-ouvrier, des deux bords à la fois, voué donc à la solitude et à la méfiance1 ». L’idée d’être seule et exclue hante aussi Ernaux qui, bien qu’agrégée de lettres et écrivaine reconnue, avoue à travers sa narratrice autodiégétique2 : « Elle ne se sent nulle part, seulement dans le savoir et la littérature3 ». Avec qui partager son expérience particulière, sa rage et sa réussite face aux obstacles surmontés grâce à l’enthousiasme et à la ténacité caractérisant les transfuges de classe ? Voilà la question préoccupant Guéhenno et les auteurs auxquels nous avons recouru, afin de démontrer cette impossibilité : faire peau neuve en intégrant une classe sociale supérieure, lorsqu’on est descendant d’une lignée d’ouvriers, chargé d’un bagage culturel et de valeurs n’ayant plus cours dans une existence bourgeoise.

1 2 3

Annie Ernaux, La place, op. cit., p. 42. On appelle « autodiégétique » une forme de narration basée sur l’identité du narrateur et du protagoniste. Annie Ernaux, Les années, Gallimard, coll. folio, 2008, p. 90.


Un homme libre

Alain FEUTRY

Pas de communication plus touchante et fraternelle que celle proposée par un livre. Mais il y a lire et lire. Alors que bien des gens ne lisent que pour rejeter l’ennui, Jean Guéhenno nous rappelle que « La vraie lecture commence quand on ne lit plus seulement pour se distraire et se fuir, mais pour se trouver ». Dans ses captivants Carnets du vieil écrivain, Jean Guéhenno écrit : « Il se peut, après tout, que mes livres rencontrent quelquefois un lecteur qui les aime. Je sais bien ce que serait cet homme-là : quelqu’un qui, comme moi-même, ne serait pas sûr d’être toujours intelligent, qui quelquefois se serait senti aussi dénué que moi-même, soit que les fées l’aient mal servi à sa naissance, soit que la confusion du temps ait désespéré sa bonne volonté, mais quelqu’un qui, en dépit de tous ses manques et de toutes ses inaptitudes, tiendrait bon et resterait prêt à l’allégresse. » Ces mots ont trouvé un profond écho en moi et m’ont touché au plus vif quand je les ai lus en 1973. J’avais toutefois abordé l’œuvre de Jean Guéhenno, quelques années plus tôt, pendant mon adolescence, par son Journal des années noires qui évoque la sombre période 1940-1944. Et déjà frappé par l’exigence morale de l’auteur pour narrer le tragique quotidien de l’époque. Je n’ai pas oublié ses notes bouleversantes, comme celle du 3 mars 1942 : « On les avertit dès le matin du lundi qu’ils allaient être fusillés. Vildé vit sa femme dans la matinée et eut la force de ne lui rien dire. L’après-midi, on les conduisit de la prison de Fresnes au mont Valérien. Ils traversèrent tout Paris entassés dans un camion avec leurs gardes. Ils chantaient. On épingla à chacun un carré de papier blanc à la place du cœur et ils furent tués presque à bout portant. Vildé, comme il l’avait demandé, fut exécuté le dernier. » Ou comme celle-ci, du 22 février 1943 : « La déportation continue, chaque jour plus méthodique et mieux organisée. On recense tous les jeunes hommes entre


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vingt et trente ans, sous la surveillance des autorités occupantes. Depuis huit jours, ils font la queue dans les mairies pour se faire inscrire comme forçats. Désespérante mais désormais inévitable docilité. Si le climat avait été à la résistance, si toutes les administrations avaient été complices pour saboter les ordres, il eût fallu aux Allemands des armées de policiers pour rassembler les convois de forçats. Mais dans la situation actuelle, il ne reste plus aux courageux à peu près aucun moyen de s’échapper, sans papiers, sans carte d’identité, d’alimentation. L’ensemble de ce pays n’est plus qu’un protoplasme peureux. Aucune pensée n’intervient plus nulle part. Comment remonterons-nous de cette honte et de cet avilissement ? » Je devais écrire à Jean Guéhenno après la lecture roborative de ses admirables Carnets du vieil écrivain qui sont un grand livre de sagesse. Sûrement, pour moi, un de ces « petits livres » qu’il admirait, dans lesquels on trouve « sinon une question qu’on se pose, du moins de quoi soi-même mieux réfléchir et retrouver le ton d’une grande vie ». Sa réponse me parvint aussitôt. 29 nov. 73 Monsieur, J’ai été très touché par votre lettre et je vous remercie. Il m’est bien difficile de répondre à vos questions. Je ne suis pas sûr que mes contemporains s’intéressent désormais beaucoup à ce que je peux penser. Je suis vieux. Je continue à travailler. La vie et le monde m’intéressent toujours passionnément. J’en dis, quand j’en ai l’occasion, ce que j’en pense, en tout désintéressement, préoccupé seulement par la vérité, mais très conscient que la vérité n’est que ma vérité. Vôtre bien cordialement Guéhenno Puis une deuxième lettre, après la lecture poignante de La Mort des autres. Méditation sur la guerre et protestation violente. Interrogation angoissée et intelligente.


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9 juin 1976 – 35 rue Pierre Nicole Ve Monsieur, J’ai été très touché par votre lettre et vous remercie. Que vous dire ? Comment répondre à vos questions ? J’ai écrit et publié ce livre parce que je ne me suis jamais guéri de la guerre, de la mort de mes amis, et n’en guérirai pas. J’ai dit tout ce que je devais dire et dirais encore mais je n’y peux guère ajouter. Je sais que ces questions peuvent toucher chacun de nous au plus profond. Je me rappelle mes débats avec mes amis, avec Dabit, mes brouilleries avec Giono. Nous n’en sortions pas. C’est que les nuances, en ces matières, importent beaucoup, puisqu’elles peuvent déterminer des engagements très divers. Je disais à Giono particulièrement que nous devions craindre de nous faire directeurs de conscience. Nous n’en avons pas le droit. On ne décide que pour soi-même, on n’écrit que selon sa vérité et elle peut n’être celle d’aucun autre. Veuillez donc bien m’excuser de vous répondre si vaguement. Je tiens seulement à vous dire que votre lettre m’a fait un très grand plaisir et vous prie de trouver ici l’expression de ma sympathie. Guéhenno Quelques mois plus tard Ce que je crois m’a confirmé dans l’idée qu’il n’est pas d’échange plus humain que celui offert quelquefois par un livre. Il y a dans cet ouvrage si dense un constant et louable effort de lucidité, de sincérité, de probité. Je ne manquai pas alors, pour titiller Guéhenno sur sa croyance en la politique, de lui rapporter une déclaration d’Henry Miller, relevée je ne sais plus où : « Fascistes, démocrates, républicains, ce sont tous les mêmes pour moi. Il n’y a pas grande différence. Tous dans le même sac quand on les juge à leurs actes. » 22 déc. 76 Cher Monsieur, Je vous remercie de votre lettre. Elle pose bien des questions… Il faudrait des livres entiers pour y répondre. Elles sont sous-jacentes à tout ce que j’ai pu écrire. Je ne retiens que la première. Oui, « je crois à la politique » parce que tout finit par une politique. Il ne s’agit pas des hommes politiques. Miller bavarde à son


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habitude. Il en est de bons et de mauvais. Les hommes ne comptent guère. Ce sont les idées qui mènent. Et c’est entre elles qu’il s’agit de choisir, de savoir quel homme on veut faire avec elles. Vôtre cordialement, Guéhenno À la fin de l’année 1977, je devais découvrir ces émouvants Dernières lumières, derniers plaisirs, sorte de bilan spirituel bien riche et bien passionnant. Je ne résistai pas, pour faire réagir l’auteur, au plaisir de lui soumettre cette phrase de La Marée du soir de Montherlant : « L’amour du genre humain est une invention des littérateurs. Il n’a jamais existé qu’in abstracto, sauf chez de très rares individus. » 35, rue Pierre Nicole 75005 Paris Le 15.1.78 Cher Monsieur, Je vous remercie de votre lettre généreuse. Vos questions sont difficiles et il y aurait beaucoup à dire. Je ne crois pas, quant à moi, que « la supériorité des études doive entraîner une supériorité de moyens ». Aussi bien, ceux qui en auraient les moyens ne sont-ils pas les plus cultivés. Ce qui importe, c’est que chacun ait les moyens d‘acquérir la culture dont il est capable. C’est la conscience d’un homme qui le classe, et non pas l’argent qu’il gagne. Montherlant, pour qui j’avais de l’estime, se trompait en ce point. L’amour des hommes n’est pas une invention de littérateurs. Aucun homme ne se suffit à lui-même. On lit et on ne devrait écrire que parce qu’on a besoin des autres, de la pensée des autres. Et nous devrions, tous ensemble, chercher la vérité. Il se peut que cela ne soit pas, mais il faut faire comme si… C’est la condition d’un vrai progrès. Bonne année, Cher Monsieur. Bon courage ! Vôtre cordialement Guéhenno


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Ma dernière lettre, en 1978, après la lecture de Sur le chemin des hommes, ne suscita hélas pas de réponse de Jean Guéhenno, alors souffrant. Mais son épouse Annie tint malgré tout, à m’écrire. Paris, le 27 août (1978) Cher Monsieur, Mon mari est souffrant. Pardonnez-lui de ne pas vous répondre lui-même. Il vous remercie de votre lettre et d’être ce lecteur attentif et chaleureux. Les réflexions de Jean Rostand auraient pu être celles de Jean et, en fait, c’est ce que, sous une autre forme, il dit depuis 50 ans. Les pensées des écrivains sont leur action et elles précèdent toujours l’action des autres. Chacun a son rôle. Sans les écrivains, le monde stagnerait. Il est sûrement plus mondialiste que patriote, mais il adore la France, sa France, celle qui justement est ouverte au monde et généreuse. Il se peut qu’il y ait parfois dans sa position des questions difficiles à résoudre, des conciliations impossibles. Merci, Cher Monsieur, et croyez à toute notre sympathie, Annie Guéhenno Jean Guéhenno décédera peu après, à Paris, le 22 septembre 1978. « La vraie mort des écrivains, disait-il, c’est la seconde, la mort dans l’oubli ». Jean Guéhenno est-il encore beaucoup lu ? Je crains que non. « Je suis sûrement, dans ce monde plein de bruit et de fureur, tout à fait démodé », observait-il lucidement. Mais c’est une force d’écrire des livres comme sans âge, de ne pas suivre les chemins de la mode qui se démode… Médiatiquement, le camp des esprits libres n’est pas conseillé. Celui qui ne se laisse pas séduire par le grégarisme est condamné à un relatif oubli. Jean Guéhenno a toujours été soucieux de se situer hors des partis ou des chapelles, hors des modes et des mots d’ordre, hors de tout jeu, aussi bien esthétique que politique. « Il n’est pas d’exemple qu’une bande, qu’un régiment ait jamais pensé. Les idées claires sont des idées d’hommes seuls », avançait-il. Ses livres qui, chacun, représentent pour moi une sagesse, continuent de solliciter régulièrement mon attention. Jean Guéhenno, honnête homme, n’a eu de cesse de concilier l’égalité des chances et le principe aristocratique. Ses


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réflexions pourraient utilement servir aux jeunes déboussolés de nos temps difficiles. Cette phrase résume bien sa pensée : « Désir général du bonheur, volonté individuelle de l’honneur. La dignité est dans l’entre deux. » Combattre l’inégalité des esprits

Je n’ai pas évoqué Changer la vie, son autobiographie sentimentale et sociale, lue et relue, qui m’avait bouleversé. « Un homme vous parle et il vous semble qu’il dise précisément ce que vous attendiez, ce que vous vouliez dire mais n’auriez jamais su dire. » L’injustice très tôt éprouvée, les pauvres qui, « toujours, subissent leur vie et jamais ne la choisissent. »… Le jeune Guéhenno apprit très vite qu’il y avait une autre vie, une vie de pensée, de savoir et de culture. Que cette vie lui fût interdite était intolérable. La misère qui l’entourait le révolta. « J’avais en horreur la vie triste et grise qui était celle de tous les miens. » Ce monde injuste, il fallait contribuer à le changer. « J’ai vérifié qu’il n’est pire offense à un esprit que de lui refuser la culture dont il est capable. Cette expérience a réglé ma morale, ma politique. » L’inégalité des esprits entre les hommes est la grande affaire de sa vie. Certains s’en accommodent, parfois l’entretiennent, voire en profitent. Guéhenno est de ceux qui veulent la corriger sinon l’abolir. « Quand cela ne serait pas tout à fait vrai, il faut toujours écrire comme si une âme valait une autre âme. Comme si… On en revient toujours là. » Cette phrase de Barrès le scandalisait : « Il y a des gens qui veulent qu’un cordonnier apprenne à jouir de la Joconde, il ne voudra, dès lors, plus faire de souliers. » Avec les années, l’amélioration notable de la vie ouvrière fut l’une des joies de sa vie. Pourquoi écrit-on ? À cette question banale, il formule une réponse qui ne l’est point : « On écrit pour les mêmes raisons qu’on vit, et il ne s’est jamais écrit de grands livres que par l’angoisse de la vérité. » L’homme se laisse toujours deviner derrière l’auteur. Il se plaît à citer ce mot reçu de Romain Rolland : « On écrit d’abord pour soi et ensuite pour tous les hommes. » Oui, d’abord pour soi, pour accomplir ce qu’ont sent en soi « comme la seule chose nécessaire ». Guéhenno distinguait la volonté d’être soi et l’amour de soi si fréquent (« une vanité d’habitude »). Être soi est une conquête à l’opposé de la complaisance, une construction acharnée et solitaire de toute la vie. Né et élevé dans une maison sans livres, il a fini par vivre des livres mêmes. D’où, parfois, le sentiment d’une sorte de trahison qui lui pèse sur le cœur. « Il me semble trahir tous ceux que j’ai quittés en ne souffrant pas avec eux. »


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Son travail est devenu son plaisir. « Depuis que j’ai quitté l’usine, je n’ai jamais plus eu l’impression de travailler. Je n’ai jamais plus fait que ce qui me plaisait : rêver, parler, écrire. » Cela dit, ce qui définit un homme n’est pas son appartenance à une classe, à un milieu, « c’est une impatience profonde de sa condition, un espoir de devenir un jour ce qu’au fond de lui il pense qu’il mérite d’être. » Le livre, comme outil de liberté

Volonté et espoir : deux mots chers à Guéhenno. Il n’aurait pas désapprouvé ces phrases magnifiques prononcées par Jean Rostand pour le centenaire de la Ligue de l’enseignement : « [...] Tout supplément de lumière, d’où qu’il vienne, de l’École ou du livre, travaille pour le progrès social. Et c’est pourquoi, nous autres, gens de sciences ou de lettres, hommes de réflexion plus que d’action, et qui pourrions nous reprocher parfois de n’avoir pas plus directement participé au grand combat pour l’émancipation sociale, nous avons, du moins, cette satisfaction intime de penser que, par nos écrits ou nos paroles, nous avons pu, modestes continuateurs des Arago, des Paul Bert et des Jean Macé, contribuer à démocratiser le savoir et, par là, à dissiper les ténèbres qui retardent l’heure de la justice. » Guéhenno ne disait-il pas que le livre était un précieux et irremplaçable « outil de liberté » ? Un temps que l’on s’accorde pour ne plus vivre par contagion, par mimétisme ou par influence mais pour devenir soi-même. Pour autant, les hommes ne doivent pas devenir de grands robots dociles et un peu bêtes. « Il est peut-être plus malaisé de sortir un peuple de la demi-culture et de la suffisance vaniteuse que de l’ignorance et de l’analphabétisme. Les derniers progrès sont les plus difficiles. » La collusion trop répandue de l’argent et de la culture fausse tout. Ce qui régla constamment sa propre action fut son dégoût, son horreur de l’enrégimentement. L’indépendance de l’esprit, chère à Romain Rolland, lui est précieuse. Guéhenno ne veut pas être dupe. Il remarque dans ses Dernières lumières : « Les bourgeois et les prolétaires sont tous en train de devenir les mêmes petits-bourgeois. Ils ont la même auto, le même transistor, la même machine à laver, la même ‘‘télé’’, subissent les mêmes propagandes, la même publicité, les mêmes chansons, les mêmes images, les mêmes sottises, ‘‘consomment’’ autant qu’ils peuvent et vivent dans la même prétentieuse inculture, pareillement manipulés dans une immense société anonyme où ils perdent jusqu’à leur visage et leur nom. »


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Valéry soutenait que les sociétés heureuses n’aimaient pas beaucoup l’esprit parce qu’elles n’en ont pas besoin. Guéhenno jugeait cet avertissement utile. « J’ai eu un grand souci du bonheur des hommes, mais je dois bien avouer qu’au fond de moi-même j’ai été encore plus intéressé par leur honneur, leur intelligence et leur liberté. » Liberté ! Quel grand et beau mot, souvent galvaudé. « Rares sont les hommes libres, je veux dire qui pensent à l’être et le veulent vraiment », constatait Jean Guéhenno. La liberté ne doit pas être celle de ses petites habitudes, une sorte de routine ou de conformisme. Elle ne doit pas être dissociée de la justice. « Je ne vois que deux formes de servitude, soit que la liberté fasse oublier la justice, soit que la justice fasse oublier la liberté », rappelait Jean Guéhenno. Ce sont là de fortes paroles d’un homme libre.


Le siècle de Guéhenno ?


© Adagp, Paris, 1935

Dessin de Géa Augsbourg, parus dans La Bête Noire, artistique et littéraire, n° 4, 1er juillet 1935


Jean Guéhenno, Hercule et Prométhée Jacques THOUROUDE « Quelle belle galerie de monstres nous faisions, dans les éclairs de magnésium, avec nos petites cervelles excitées, chacune sur sa chimère, nos lunettes miroitantes et nos mèches pathétiques. » Jean Guéhenno, Journal d’une « révolution », 1937-1938 (p. 165) « Je criai ma foi humaniste. J’évoquais Prométhée, Hercule. Avec ces deux héros pour guides, nous changions la vie. Je réconciliai les arts libéraux et les arts serviles. J’annonçai une révolution continue. Les cieux étaient ouverts. Je prophétisais. » Jean Guéhenno, La foi difficile, (p.166-167)

Les deux caricatures que nous présentons (ci-contre pour l’une, ci-après pour l’autre) ont été publiées dans le numéro 4 (1er juillet 1935) de la revue La Bête Noire, artistique et littéraire, une publication éphémère – huit numéros entre le 1er avril 1935 et février 1936 –, proche des surréalistes, dans laquelle écrivent, entre autres, Michel Leiris, Antonin Artaud, Henri Michaux, Le Corbusier, Raymond Queneau. Dans sa livraison du 1er juillet 1935, elle rend compte, sur quatre de ses huit pages, du Congrès international des écrivains pour la défense de la culture qui s’est tenu à Paris du 21 au 25 juin 1935 en présence de 230 intellectuels venus de 38 pays. Parmi les 6 dessins, signés de Géa Augsbourg – un Suisse, dessinateur réputé dans les années trente, il collabore à différents titres de la presse


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parisienne, notamment littéraire, mais aussi au Vendredi de GuéhennoChamson-Viollis1 –, qui illustrent les différents articles, Jean Guéhenno est le sujet de deux d’entre eux, ce qui peut être pris, sinon pour un privilège, du moins comme le signe de l’intérêt de ses deux interventions au cours de ce colloque, si l’on veut bien considérer qu’une centaine de personnalités ont pris la parole au cours de ces cinq journées de débat, et de plus illustres que Jean Guéhenno, puisqu’on y rencontre nombre des grands écrivains et intellectuels d’Europe. Ces deux illustrations appellent des explications : sur le contexte historique ; à propos des débats de ce congrès des écrivains au cours desquels Jean Guéhenno intervient à deux reprises. Nous conclurons avec le regard porté par ce dernier, d’autres témoins et les historiens sur cet événement, immédiatement après, et quelques décennies plus tard. * Commençons par le dessin ci-dessous, un des cinq qui accompagnent page 8 l’article de synthèse partielle des débats du congrès. Guéhenno est caricaturé individuellement, de même que d’autres participants : Julien Benda en Prométhée ; André Gide dans une posture magistrale ; Henri Barbusse en orateur lisant un discours interminable dont les feuilles enroulées autour de son corps se perdent à l’infini2 et André Malraux de manière particulièrement suggestive pour qui a en mémoire sa gestuelle théâtrale lorsqu’il prenait la parole. Guéhenno est dessiné frêle, quasiment nu, debout, les jambes pliées comme s’il cherchait à maintenir un équilibre, au-dessus des deux pages vierges d’un livre ouvert ou d’un cahier, le stylo à la main, le coude appuyé sur l’extrémité du manche de l’imposante massue d’Hercule, lequel, mine affable, attitude, sourire et regard bienveillants, semble 1 2

Voir la monographie d’Antoine Baudin, Géa Augsbourg, 1902-1974, Lausanne, Éditions d’En Bas, 2002. Sur la collaboration de G.Augsbourg à Vendredi, pp. 65-68. Fonds Géa Augsbourg au Musée historique de la ville de Lausanne : https://www.lausanne.ch/vie-pratique/culture/musees/mhl/collections/peintures.html Un participant au congrès note à ce propos dans ses mémoires : « Barbusse, très applaudi à son apparition, avait peu à peu fait le vide en parlant. On s’était tacitement accordé, pendant son discours, de sournoises vacances au buffet, où des haut-parleurs transmettaient un bourdonnement de paroles. Rien qu’à voir l’écrivain du Feu se lever, fatigué, derrière le micro et disposer ses feuilles, rien qu’à l’entendre débuter d’une voix sourde et qui avait le temps, on savait que les loisirs du buffet seraient presque illimités. » H. R. Lenormand, Les confessions d’un auteur dramatique, Albin Michel,1953, chap. 13 : « Le mirage révolutionnaire », pp. 340-341.


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Dessins de Géa Augsbourg, parus dans La Bête Noire, artistique et littéraire, n° 4, 1er juillet 1935


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se hâter pour soutenir l’écrivain qu’il prend par l’épaule d’un bras musculeux et protecteur. Une phrase extraite du propos tenu fait office de légende. Cette caricature, outre son ironie irrévérencieuse, reflet du bilan critique fait par cette revue du Congrès pour la Défense de la Culture, peut nous sembler aujourd’hui énigmatique. Pourquoi le dessinateur a-t-il choisi de représenter Jean Guéhenno sous cet aspect ? Années 1930, l’horizon s’obscurcit

En 1935, Hitler est au pouvoir depuis deux ans, Mussolini depuis 1922. Nombre d’intellectuels et d’écrivains ont pris le chemin de l’exil, d’autres sont emprisonnés, les bruits de bottes résonnent dans toute l’Europe, la peste brune menace de s’étendre, l’URSS cristallise toutes les passions. En France, plusieurs événements importants doivent être rappelés : émeutes de février 1934, création en mars du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes auquel s’associe la revue Europe dirigée par Jean Guéhenno, changement d’orientation politique du P.C.F. qui emboîte le pas à la nouvelle ligne de l’Internationale communiste et passe de la lutte « classe contre classe » à l’union des gauches ; le Front populaire est en marche. Les intellectuels s’engagent donc, et le 21 mars 1933 déjà, lors d’un meeting organisé à l’appel de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires, André Gide, tête d’affiche de cette réunion, publiquement rallié à la cause du prolétariat mondial, affirme que « L’histoire de l’humanité, c’est l’histoire de la lente et douloureuse venue à la lumière de tout ce qui d’abord était maintenu sous le joug et le boisseau », Jean Guéhenno, pour sa part, « avec une éloquence fougueuse jaillie du corps », lance « un appel à l’unité des forces prolétariennes pour la lutte contre le fascisme » et « demande aux écrivains de s’engager »1. C’est dans ce contexte que naît, à l’initiative de Moscou, l’idée d’organiser un congrès pour la défense de la culture dans le sillage du Comité AmsterdamPleyel contre la guerre et pour la défense de l’U.R.S.S. lancé par Henri Barbusse et Romain Rolland (1933) puis du 1er congrès des écrivains soviétiques (août-septembre 1934) auquel ont participé, pour la France, Aragon, Malraux, Nizan, Bloch ; et à l’issue duquel il est demandé aux écrivains de prendre leur place « dans la tâche sociale commune, l’édification du socialisme »2. 1 2

L’Humanité, 23 mars 1933. Hélène Baty-Delalande, « L’espérance au conditionnel des compagnons de route (1920-1939) », Itinéraires, littérature, textes, culture, 2011-4, pp.135-151.


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Il est largement commenté en France dans les revues littéraires, la revue Europe a activement pris part au débat sur la vocation de l’écrivain, mais son directeur, invité lui aussi à Moscou, a décliné l’invitation. La convocation au congrès, adressée par le comité d’organisation international auquel participe Jean Guéhenno – il est membre du présidium, aux côtés notamment de ses amis Louis Guilloux et André Chamson avec lequel il fondera quelques semaines plus tard l’hebdomadaire Vendredi (novembre 1935) – commence par cette phrase : « Quelques écrivains, devant les périls qui, dans un certain nombre de pays, menacent la culture, prennent l’initiative de réunir un congrès, pour envisager et discuter les moyens de la défendre. Ils se proposent de préciser les conditions de la création littéraire et les rapports de l’écrivain avec ceux auxquels ils s’adressent ». C’est donc, selon Sandra Teroni, l’occasion pour la communauté des gens de lettre, d’une part de s’organiser « contre les attaques portées au système démocratique et à la liberté de la culture par le fascisme et le nazisme », d’autre part de « réfléchir sur elle-même, sur son identité, ses responsabilités, son rôle, son avenir ; d’essayer de se présenter comme un sujet collectif et d’aborder la question des rapports entre littérature et politique ; de réaffirmer l’importance de la fonction propre à la littérature, de doter l’individu et la conscience collective de capacité réflexive et médiatrice, d’une image de soi mouvante et problématique. Ce qui sollicite une interrogation sur la capacité que cette communauté a de se reconnaître comme telle tout en acceptant les diversités en son sein à travers le dialogue et l’échange 1. » Plusieurs thèmes sont abordés au cours de neuf longues séances qui se prolongent tard dans la nuit : l’héritage culturel, Humanisme, nation et culture, individu, dignité de la pensée, rôle de l’écrivain dans la société, création littéraire, action des écrivains pour la défense de la culture. Ce programme, qui peut sembler austère pour les profanes, n’empêche pas qu’il soit suivi, selon les témoignages de quelques participants et de la presse, les plus enthousiastes étant les journaux communistes – Le Populaire, organe de la S.F.I.O., n’en rend compte que très sommairement et met en exergue les interventions critiques de l’Union soviétique – par un public nombreux, 1

Pour cette présentation nous nous référons principalement à l’ouvrage : Pour la défense de la culture, les textes du Congrès international des écrivains, Paris, juin 1935, réunis et présentés par Sandra Teroni et Wolfgang Klein, collection Sources, Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2005. Outre les textes de Sandra Teroni : « Défense de la culture et dialogues manqués », pp. 14-32 et Wolfgang Klein : « La préparation du congrès : quand l’appareil communiste ne fonctionne pas », pp.35-64, ces auteurs publient pour la première fois l’intégralité des discours prononcés au cours de ces cinq journées, la liste des thèmes abordés, des notices biographiques et le rôle joué par les acteurs principaux de ce congrès.


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des milliers d’auditeurs au fil de ces cinq jours de débat. Si l’hebdomadaire Candide, sous le titre « Internationale communiste et littéraire », choisit le persiflage ironique en écrivant qu’ « il n’y avait pas que des damnés de la terre au congrès d’écrivains communistes » mais aussi des « bourgeois indiscutables1 », Regards, un hebdomadaire communiste populaire qui accorde une large place à la photo, met en couverture une photo pleine page de la tribune du congrès avec André Gide en gros plan alors qu’il prononce le discours d’ouverture2. En page intérieure, le reporter écrit : La littérature n’a jamais été plus vivante ! Le Congrès international des écrivains pour la défense de la culture est ouvert. Accueillis par une ovation prolongée, les représentants les plus illustres de la littérature [dont Jean Guéhenno] viennent prendre place au bureau […] Jamais les planches de la tribune de cette grande salle de la mutualité qui a connu tant de Congrès, n’ont ployé sous un poids de gloire aussi considérable. On croit se trouver au milieu d’une bibliothèque complète de la pensée contemporaine, où les volumes seraient remplacés par leurs auteurs. Cette bibliothèque déferle sur la salle pour se révéler, là, [...] Il s’agit de définir la culture. Son passé, son état actuel, son futur. Elle est menacée. Par qui ? Comment ? Il faut la défendre. Contre qui ? Et par quels moyens ?

Pour L’Humanité du 22 juin 1935, la grande salle de la Mutualité peine à contenir les milliers d’auditeurs qui se pressent aux débats car tous ces intellectuels ne débattront pas « en vase clos (…) le public est admis à assister à leurs débats, et hier soir, dans la salle comble de la Mutualité, une foule ardente, où la jeunesse dominait, représentait les masses laborieuses, du destin desquelles ces écrivains n’entendent pas séparer leur propre destin. » H.-R. Lenormand, par ailleurs très critique quant à sa participation à ces assises, écrit que la salle de la Mutualité, « remplie jusqu’aux derniers rangs de son amphithéâtre, attendait fiévreusement l’ouverture des états généraux de la pensée […] des cortèges populaires, fillettes et gamins surmontés de bannières et d’emblèmes, défilaient, le poing levé, en jurant de défendre la culture3 ». 1 2 3

Candide, n°490, 4 juillet 1935. N° 76, 27 juin 1935. H.-R. Lenormand, op. cit., p. 341.


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Maria Van Rysselberghe consigne quant à elle dans ses cahiers1 : L’impression générale que laisse ce congrès, tant au point de vue de son importance qu’au point de vue de sa signification, est celle d’un triomphe, d’un triomphe inespéré d’une influence en marche, grandissante. Tenir une foule de deux mille cinq cents à trois mille personnes, cinq soirs de suite, sans compter les après-midi, pour écouter des discours lus (quasiment tous) et certains lus deux fois, en français et en langue étrangère, et dont la majorité étaient assommants et répondaient mal à l’attente, est assez inouï. […] Le public était des plus sympathiques, on sentait qu’il était là par intérêt réel : jeunesse, étudiants, littérateurs, ouvriers déjà débrouillés ; public sensible, enthousiaste, manifestant. Les trois grosses vagues qui le soulevèrent d’un accueil spontané, chaleureux, furent les Russes, en bloc, le discours et la personne d’André Gide, et l’Allemagne — toute la salle debout, ovation ardente, prolongée.

Louis Guillloux, par contre, bien qu’il soit membre de l’équipe de préparation du congrès avec Jean Guéhenno, note assez sèchement dans ses carnets, sans plus aucun commentaire2: « 21 juin 1935 – Ouverture du Premier Congrès des Écrivains pour la défense de la Culture. » Hercule et Prométhée

Bien que cela n’ait pas été prévu au programme, c’est au cours de la première séance du 21 juin au soir – le thème du débat est « L’héritage culturel » –, placée sous la présidence d’André Gide et d’André Malraux, que Jean Guéhenno demande la parole afin de répondre à la thèse défendue par Julien Benda 3. 1

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Maria Van Rysselberghe, Les Cahiers de la Petite Dame, notes pour l’histoire authentique d’André Gide, tome 2 (1929-1937), publié par l’Association des amis d’André Gide, Gallimard, 1974, pp. 462-468. Les éditions Gallimard présentent l’auteur dans les termes suivants : « Son amitié avec l’auteur des Nourritures terrestres avait déjà vingt ans lorsque Mme Théo Van Rysselberghe entreprit, le 11 novembre 1918, de consigner au jour le jour tout ce dont elle était témoin, tout ce qu’elle pouvait savoir des propos, des pensées et des actes de Gide : son entourage, la genèse de ses œuvres, ses prises de position, sa vie intime... Jusqu’aux dernières heures de la vie de l’écrivain, et à son insu, elle emplit ainsi dix-neuf épais cahiers de Notes pour l’histoire authentique d’André Gide ». Louis Guilloux, Carnets, 1921-1944, Gallimard, 1978, p.118. Julien Benda (1867-1956), philosophe, essayiste et romancier. Voir le texte de ses trois interventions dans Teroni, Klein, op. cit., pp. 82-84, puis 102 et 275-277 en réponse à ses contradicteurs.


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Ce dernier, qui, selon une notation narquoise de H.-R. Lenormand, se « montrant pour la première fois, à un public « prolétarien », […] avait cru devoir enlever sa rosette »1, était entré dans le vif du sujet en reprenant sous une forme très condensée les arguments de la thèse qu’il avait soutenue quelques années plus tôt dans son livre La Trahison des clercs 2 : à savoir que « les clercs du vingtième siècle ont renoncé à leur vocation de défense des valeurs universelles de vérité et de justice, qu’ils ont particularisées en les attachant à une nation et à une culture particulière, et surtout transformées en valeurs à vocation pratique par leur sacrifice des idéaux théoriques aux idéaux politiques. […] Alors que les clercs traditionnels, ceux du Moyen Age et de l’Âge classique, étaient des « réguliers », ceux du vingtième siècle revendiquent d’être par principe des séculiers. Au lieu de défendre des valeurs statiques, abstraites, éternelles, rationnelles et désintéressées, ils défendent des valeurs variables, pratiques, changeantes, hostiles à la raison et « réalistes », et ils sacrifient tout au culte de l’histoire et de l’action »3. Le congrès lui donnait l’occasion d’exposer ses idées devant une assemblée prestigieuse dans le but, affirmé d’entrée de jeu, d’opérer une clarification indispensable entre deux conceptions de la culture. L’une, la sienne, issue de la tradition occidentale gréco-romaine de l’art littéraire, conçoit l’activité intellectuelle comme totalement indépendante de l’activité économique, celle-ci se définissant par le fait que l’homme doit consacrer l’essentiel de son énergie à la satisfaction de ses besoins matériels. Cette coupure radicale entre travail intellectuel et travail manuel a pour conséquence que ce dernier est, sinon méprisé, du moins totalement ignoré, et par là même ceux qui s’y adonnent ; la haute culture que défend Benda ne leur est donc pas accessible. Il ajoute que de cette conception est née une littérature particulière : « 1° par ses sujets (où le drame de l’homme aux prises avec la nature tient très peu de place), 2° par son ton (académique) ; 3° par le public (non populaire) auquel il s’adresse ... ». De cette littérature sont « bannis comme naturellement bas les états d’âme du travailleur manuel, les angoisses de l’homme en lutte avec la nature. Nietzsche a remarqué comme de bonne heure, en Grèce, le mythe d’Hercule est abandonné des poètes […] L’art occidental peint les passions d’une humanité dont les besoins matériels sont regardés comme satisfaits et ne la préoccupant point. » 1 2 3

H.-R. Lenormand, op. cit., p. 342. Julien Benda, La Trahison des clercs, Grasset, Cahiers verts, 1927. Pascal Engel, « Julien Benda et le culte de l’universel », Le Philosophoire, 2009/1, n° 31, Vrin, | pp. 143-160.


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Benda rattache l’autre conception de la culture à la philosophie marxiste, laquelle croit à une solidarité entre activité intellectuelle et activité économique. Il ramasse son questionnement en une formule : « Lénine est-il en discontinuité avec Montaigne ou en est-il le développement ?1 » que Le Temps caricature abruptement sous le titre : « Le communisme vaincra-t-il la culture occidentale ?2 ». À cette question, précise Benda, les marxistes répondent que cette coupure n’existe pas, que l’on ne peut plus aujourd’hui faire l’impasse sur le rôle social de l’écrivain, que la conception communiste n’est que le prolongement de la tradition occidentale, son enrichissement, son plein épanouissement. Benda précise qu’il ne comprend pas cette obstination des marxistes à se poser en prolongement de la culture occidentale ; il préférerait qu’ils assument le fait qu’ils la répudient sans réserve puisqu’ils veulent lui en substituer une autre, radicalement différente. Cette controverse n’est pas nouvelle. Comme le relève l’historien Pascal Ory, depuis le début des années trente on est passé de la question « Pourquoi écrivez-vous ? » à « Pour qui écrivez-vous ? », ce qui implique « une conception de l’activité littéraire mettant désormais en avant son rapport à la société3 ». Benda a déjà débattu de cette question notamment avec Paul Nizan à propos de l’humanisme communiste. Elle s’inscrit également dans un questionnement qui anime les milieux littéraires depuis la Révolution russe de 1917, avec les questions liées à la création littéraire autour des concepts de réalisme socialiste et de littérature prolétarienne. Plusieurs orateurs, dont Paul Nizan, répondront au cours de leurs interventions à Julien Benda pour contester la thèse qu’il défend. Mais Jean Guéhenno va vouloir intervenir tout de suite, sans préparation, alors qu’il est prévu qu’il prenne la parole lors d’une séance ultérieure. Les deux hommes se connaissent et ont déjà eu l’occasion d’exposer leurs désaccords sur cette même question et d’autres, notamment en 1930, ce qui explique peut-être la vivacité de la réaction de Guéhenno4. Dans sa courte réplique, immédiatement après la prise de parole de Guéhenno, Benda le rappellera d’ailleurs et expliquera qu’il n’est pas étonné de la 1 2 3 4

« La protestation marxiste » est le titre donné par Julien Benda à l’article qu’il publie dans Les Nouvelles Littéraires du 20 juillet 1935 dans lequel il reprend l’essentiel de son argumentation. Le Temps, 23 juin 1935, titre de l’article de Raymond Millet. Pascal Ory, La belle illusion, culture et politique sous le signe du Front populaire, Plon, 1994 ; voir le chapitre « Littérature et société, pp. 184-192. Jean Guéhenno, « Lettre à Julien Benda », Europe, n° 86, 15 février 1930 et la réponse de Julien Benda : « Lettre à Jean Guéhenno », NRF, n° 199, 1/4/1930, pp. 553-562 . Dans Dernières lumières, derniers plaisirs, Grasset, 1977, Jean Guéhenno revient sur ses rapports avec Julien Benda, pp. 30-34. Julien Benda a rassemblé ses textes de la N.R.F. de ces années dans Précisions, Gallimard, 1937 ; Hélène Baty-Delalande, op. cit.


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réponse qui lui a été faite : « Elle est une manifestation de plus d’un malentendu entre lui et moi qui dure depuis une quinzaine d’années : je parle en historien, et M. Jean Guéhenno s’obstine à me répondre en homme d’action », faute majeure selon lui1. Jean Guéhenno réfute donc la thèse de Benda dans les termes suivants2 : Les définitions que M. Julien Benda a données de l’humanisme, si correctes qu’elles soient selon la philosophie qui lui est chère, ne sont pas les nôtres. Je sais bien qu’avec une très grande honnêteté il n’a voulu que poser des questions. Sur ce point déjà je pourrais lui répondre qu’il ne nous suffit pas d’être des « clarificateurs », des « explicateurs », mais qu’il est très nécessaire que nous collaborions non pas seulement avec la clarté de notre esprit, mais aussi avec notre courage, à changer le monde. […] Si j’en croyais les définitions de l’humanisme que M. Julien Benda a proposées, nous aurions, pour passer de ce pays-ci à la Russie, un immense chemin à parcourir. Ce n’est pas assez dire : nous aurions à changer d’âme, d’esprit. Je ne pense pas, quant à moi, qu’un changement de cette sorte soit nécessaire. Il n’est nul besoin, pour passer au sentiment de la dignité humaine qui anime les Républiques Soviétiques, d’une conversion ; il suffit de suivre le naturel mouvement d’un esprit d’homme [C’est cette phrase du discours qui est reprise par le dessinateur Géa Augsbourg en légende de sa caricature]. Il n’est nullement question de religion : il n’est question que d’humanisme (on en parlera davantage demain soir). La révolution russe n’est que l’un des cas d’une immense et longue et patiente révolution humaine, qui est en route depuis que l’histoire humaine a commencé. Je ne pense pas le moins du monde qu’il y ait lieu d’opposer le marxisme soviétique à l’humanisme, et ne sache pas que Karl Marx soit autre chose qu’un penseur de l’Occident. 1 2

Téroni et Klein, op. cit., p. 102. Nous citons d’après le texte publié dans Téroni et Klein, op.cit, pp. 99-101, établi d’après diverses sources. Il est, à quelques variantes près qui n’en modifient pas le sens, identique à celui publié par Guéhenno dans la revue Europe (n° 151, 15/7/1935, pp. 444-447) sous le titre « Défense de la culture », précédé de l’avertissement suivant : « C’est ici bien plutôt ce que j’aurais voulu dire que ce que j’ai dit au Congrès International des Écrivains pour la Défense de la Culture. J’ai recomposé ces discours d’après les sténogrammes des allocutions que j’avais improvisées, et, autant que je l’ai pu, j’en ai corrigé les plus grandes faiblesses de pensée et d’expression, sans toutefois j’espère, en altérer le sens. »


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M. Julien Benda a suivi l’histoire de l’humanité sur une seule ligne. Or, l’histoire de l’humanité est confuse ; il n’est guère possible de la suivre sur une seule ligne […] Il y a dans les explications si claires de M. Benda, je ne sais quel sentiment prométhéen de la destinée humaine1. Je pense bien que sur ce point je serai tout à fait d’accord avec lui si je dis que parmi les grands mythes qui orientent l’activité des hommes, le mythe de Prométhée n’est pas de ceux que M. Benda puisse mépriser – et je suis bien sûr qu’il ne le méprise pas. Mais il n’y a pas que Prométhée : il y a Hercule ; il n’y pas que les arts libéraux, il y a les arts serviles ; Il y a les métiers, ces métiers ont fait autant pour la libération des hommes que les arts libéraux. S’il faut suivre l’histoire de l’humanité, il est possible de le faire sur deux lignes. D’une part une ligne prométhéenne, et nous nous honorons, nous, écrivains, quand nous prenons notre place dans cette ligne. M. Julien Benda s’y meut, dans la mesure où, il y a quelques années, il publia un livre comme La Trahison des clercs. Mais cette ligne prométhéenne n’est pas la seule ; il y a une ligne d’Hercule. Prométhée ne travaille bien que quand Hercule l’aide. Je veux dire que nous avons tous appris, par le développement des sciences, au cours de ces dernières années que ce sont les techniciens qui posent aux savants les questions, qui les leur révèlent. Je parlais récemment avec un grand physicien ; il m’expliquait avoir été orienté dans ses recherches, précisément par de questions que des manœuvres, lui avaient posées. Il y a donc clarification, non séparation. Et si nous voyons dans la République des Soviets un régime neuf, c’est que, là, désormais cette collaboration, loin d’être refusée, est recommandée. On y assiste à une sorte de collaboration de l’ouvrier, du technicien et du savant. On y est dans un pays où le penseur, loin de s’y sentir séparé, loin de penser qu’il vit – par nécessité spirituelle – dans un monde autre que celui des ouvriers – veut, au contraire, vivre dans le monde des ouvriers. Ce qui fait la force d’une telle doctrine, c’est la volonté de communion. 1

Prométhée, héros de la mythologie grecque, créateur et le sauveur de l’humanité, face à un maître des dieux se comportant comme un tyran cruel. Héraclès (Hercule), héros de la mythologie grecque qui, comme chacun le sait, vient à bout de travaux surhumains et délivre Prométhée du supplice que les dieux lui avaient infligé. L’adjectif « prométhéen » caractérise le désir de se surpasser, la foi dans la grandeur humaine.


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Je ne dis pas : sa volonté de ressemblance. Ce qu’il y a, au fond de tous ces hommes, c’est le sentiment profond que nous sommes semblables ; que la destinée selon le mot de Hugo est une ; qu’elle est la même pour le savant et pour l’ouvrier ; que les problèmes que posent la vie privée ou publique, et la mort, la maladie, les épreuves – tout cela est le même ; et notre pouvoir de clarifier des idées, n’est hélas pas grand-chose, quelquefois, devant tous ces mystères. C’est à cause de cela, nous sentons cette profonde ressemblance et sentant cette profonde ressemblance ; que nous nous sentons « communs », si je puis dire, et que nous acceptons la communion. Nous l’acceptons ? Ce n’est pas assez dire, nous la voulons et nous la construisons.

Lors de la séance du 29 juin, Jean Guéhenno développera plus longuement certaines des idées esquissées au cours de cette intervention spontanée1 : Je vous parlerai comme quelqu’un qui croit profondément à l’existence d’un mouvement dans l’histoire de l’humanité ; comme quelqu’un pour qui celle-ci se résume en une formule assez simple : c’est l’histoire de l’accession d’un nombre toujours plus grand d’individus à la conscience et la dignité. Selon cette définition, une révolution comme la Révolution française ou comme la révolution russe participent exactement du même mouvement. C’est pourquoi je ne crois pas que, pensant français, j’aie un si long chemin à faire pour aller à Moscou. Sauver et défendre la culture c’est exactement sauver les moyens de cette accession dont je viens de parler. – Sont « contre » la culture les systèmes et les régimes politiques qui interdisent cette accession ; sont « pour » la culture, les systèmes et les régimes politiques qui la favorisent. […] Quant à nous, nous ne sentons qu’une menace, mais une menace qui se fait tous les jours plus précise. Selon les définitions mêmes que j’ai données, sauver et défendre la culture, c’est soutenir de toutes nos forces le socialisme, c’est combattre pour arrêter le fascisme.

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Téroni et Klein, op. cit., pp. 504-508.


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Dans le compte-rendu de l’intervention de Guéhenno à ce congrès, qu’elle confie à ses carnets, Maria Van Rysselberghe note qu’elle n’apprécie pas son style oratoire, mais il est vrai qu’elle ne laisse jamais passer une occasion de distiller du fiel à son encontre. Elle remarque ainsi : « Guéhenno, qui ne devait pas parler ce jour-là, répond à Benda, il a une éloquence de réunion populaire qui détonne ici, il paraît agité d’une violence truquée... 1 ». L’appréciation du communiste Jean Fréville est tout autre. Dans la synthèse incomplète des travaux du Congrès qu’il écrit pour les Cahiers du Bolchevisme2, il souligne que Guéhenno « s’insurge ardemment » contre « la conception idéaliste de Julien Benda, pour qui la culture communiste représente la négation de la culture du passé ». Il est vrai, toutefois, qu’à ce moment précis, Jean Guéhenno, s’il n’est pas à proprement parler un compagnon de route inconditionnel du Parti communiste et qu’il refuse, comme l’écrit Hélène Baty-Delalande dans l’article déjà cité, « toute compromission institutionnalisée avec le régime soviétique et le Parti communiste », se comporte comme un allié fidèle qui met en sourdine ses critiques au nom du primat de la lutte antifasciste3. Cependant, lui-même, rétrospectivement, porte un regard très critique sur ses qualités de tribun en raison de son refus viscéral de passer pour un rhétoricien habile maîtrisant toutes les techniques de l’art oratoire, un meneur de foule, un chef qui sait s’y prendre pour manipuler les auditeurs, susciter des émotions factices, attirer les applaudissements faciles. Ainsi écrit-il dans La Foi difficile4 : « En ce temps-là, si je pratiquais la recette, je n’en avais pas du moins conscience, J’en faisais la découverte. Je ne jouais certes aucune comédie. Je suais sang et eau à chacun de mes discours. Je les prononçais dans une exaltation qui m’épuisait et me laissait à la fin comme une éponge vide. Je rentrais par le dernier métro, assez fier naturellement sur ma banquette de mes petits succès, mais ivre de fraternité et sûr que nous venions de faire tous ensemble une sérieuse étape vers la terre promise. Ce n’est qu’avec le temps et par la répétition que je pris conscience des moyens que 1

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Les cahiers de la petite dame…, op. cit., p. 464. Dans une lettre à André Gide du 29 janvier 1935, elle écrit : « J’ai lu […] le Journal d’un homme de quarante ans – sympathique, oui, estimable, respectable – pensée sans force – poésie sans puissance – que ne restait-il dans le détail – dans le général il est sans niveau. », André Gide, Maria Van Rysselberghe, Correspondance, 1899-195O , Les Cahiers de la N.R.F., Gallimard,2016 , p. 789 Cahiers du Bolchevisme, n°14, 15 juillet 1935. Sa synthèse est incomplète car il ne dit pas un mot des quelques opinions critiques de l’URSS qui vont s’exprimer. Sur les rapports de Jean Guéhenno avec les communistes dans la période de l’entre-deux guerres, voir les deux articles de Nicole Racine : « Jean Guéhenno dans la gauche intellectuelle de l’entre-deux guerres », dans Jean Guéhenno, guerres et paix, Jeanyves Guérin, Jean-Kely Paulhan, Jean Pierre Rioux Septentrion, 2009 ; « Jean Guéhenno et le communisme », actes du colloque organisé par l’UNESCO en 1990, Hommage à Jean Guéhenno à l’occasion du centième anniversaire de sa naissance, pp. 73-88. Jean Guéhenno, La Foi difficile, Grasset, 1957, p. 161.


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j’employais. Alors, j’ai conçu pour l’éloquence en général et pour la mienne en particulier du dégoût. » Au regard de ce que dit l’orateur du mythe d’Hercule, on comprend que le caricaturiste Géa Augsbourg présente le héros grec sous des abords aussi avenants et complices. Il a saisi la quintessence du propos de Jean Guéhenno, lequel, par la suite, en fait le thème de prédilection de certains de ses écrits, avec toujours le même objectif : mettre en valeur le travail manuel, le peuple travailleur et sa vocation émancipatrice au service de l’humanité. Ainsi le 10 juillet 1935 – à quelques jours de ce 14 juillet 1935 historique qui scelle l’unité retrouvée de toutes les gauches et annonce le Front populaire1 – dans l’hebdomadaire Marianne, sous le titre « Ce qu’est la République », article dans lequel il dresse un fervent et lucide éloge de la République issue de 1789 : “Tous les hommes naissent libres et égaux en droit.” Nous savons bien que cela n’est pas réel, que nous naissons esclaves et de fatalités diverses, que nous portons la marque de bien des servitudes. Nous connaissons la dure réalité, ses jeux, ses fantaisies, ses injustices, la rigueur de la nature, l’inégalité de ses dons, la différence des esprits. Mais il n’importe. Il appartient à la volonté des hommes de changer tout cela. Prométhée et Hercule, la pensée des sages et l’instinct des simples corrigent l’œuvre désordonnée des dieux. Un ordre vrai, les hommes seuls peuvent le penser et l’établir. Á la réalité du fait ils opposent la vérité du droit. La justice est leur création. »

C’est également le cas dans un éditorial de Vendredi du 30 avril 1937 dans lequel il raconte, en les résumant sous le titre « Une fable pour la fête du travail », les éléments du mythe de « L’histoire de l’homme à la massue », mais sans en tirer de conclusions politiques explicites. Plus intéressant de ce point de vue est l’article de une, dans Vendredi également, du 1er mai 1936 publié 1

Voir le compte-rendu enthousiaste qu’en fait Jean Guéhenno : « Notes d’un témoin », Europe, n° 152, 15 août 1935, pp. 601-604. Il écrit notamment : « Cette fête était attendue. Le cœur du peuple l’exigeait ». Il fut, avec André Chamson et Jacques Kayser, l’un des rédacteurs du serment prêté par les participants lors cette manifestation. Il affirmait notamment : « Nous faisons le serment de rester unis pour défendre la Démocratie, pour désarmer et dissoudre les ligues factieuses, pour mettre nos libertés hors de l’atteinte du fascisme. Nous jurons, en cette journée qui fait revivre la première victoire de la République, de défendre les libertés démocratiques conquises par le peuple de France, de donner du pain aux travailleurs, du travail à la jeunesse et au monde la grande paix humaine. » ; voir Aurélien Bouet, « Jacques Kayser (1900-1963) : un radical de gauche », Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, janvier-mars 1996, p. 128.


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trois jours avant la victoire des partis de gauche lors du second tour des élections législatives le 4 mai. Il y développe, pour un public plus large, sous le titre « Pour le premier mai, Fête d’Hercule », ce qu’il n’avait qu’esquissé dans son intervention au Congrès de juin 1935 : La fête du travail, la fête d’Hercule, désormais est notre fête à nous. Je sais que les intellectuels que nous sommes pensent avoir un autre patron : Prométhée, le voleur de feu. Et même il peut nous arriver d’être un peu ivres d’une liberté que nous croyons être notre privilège. Mais la liberté n’est rien encore, tant qu’elle n’est qu’un rêve d’idéologue. Ce n’est qu’un beau nuage errant dans un ciel d’après-midi, une girouette qui tourne en haut d’un clocher. Nous rêvons d’elle et notre rêve nous enchante. Mais à ces hauteurs, nous oublions ce qui se passe sur la terre basse, en dessous de nous. (…) Il est dans la légende antique un admirable mythe : Hercule, l’homme des œuvres méprisées et des travaux immondes. Hercule le douloureux, ce bâtard, cet esclave, ce héros dont les exploits sont des travaux, délivre Prométhée, le héros de la pensée, enchaîné par les Dieux. Un bas-relief nous conserve cette tradition. Prométhée attaché au rocher porte sur son genou l’oiseau qui lui déchire les entrailles. Hercule a laissé derrière lui sa massue et la dépouille du lion de Némée, il tient l’arc justicier dans ses mains. La fable est d’aujourd’hui encore. Je ne veux pas même parler de ces camps de concentration, de ces îles où des poètes, des écrivains attendent que le héros du travail, le justicier vienne et les délivre. Je songe à nos démocraties mêmes, incomplètes encore. Tout ce qui pense attend encore d’être délivré. La vraie liberté de l’esprit est sœur de la joie ouvrière. Déposons, ainsi que faisait Michelet, nos œuvres, nos volontés et nos pensées aux pieds d’Hercule. *

Le premier dessin à la une de la revue, pleine page, est une sorte d’allégorie du congrès avec le portrait de groupe d’une trentaine de ces écrivains, croqués dans différentes postures sur fond de chantier d’une construction en spirale, sorte de tour de Babel. Jean Guéhenno est représenté (n° 31) au sommet


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de l’édifice en funambule qui s’efforce de conserver un équilibre instable à plusieurs mètres du sol. Il marche sur un mince tronc d’arbre, une poutre d’échafaudage assujettie par des cordes à trois autres poteaux, et au bout de laquelle un bouquet de fleurs et un petit drapeau rappellent une coutume des corporations du bâtiment qui voulait que l’on célébrât ainsi l’achèvement de la construction du gros œuvre d’une construction. Pour comprendre l’allégorie, il faut rappeler que le Congrès, organisé à l’initiative des soviétiques et des intellectuels communistes français, ne fut pas, même s’ils l’auraient sans aucun doute souhaité, uniquement une réunion d’inconditionnels de l’Union soviétique. Si ces derniers refusèrent la présence d’André Breton – mais son discours très critique à l’égard de l’URSS fut lu à la tribune par Paul Éluard – ils échouèrent toutefois à faire taire les voix dissidentes comme celle d’un personnage éminent de l’immigration italienne antifasciste, le professeur Gaetano Salvemini qui dénonça la répression en URSS1. Même voix dissidente de la part de la française Magdeleine Paz qui consacre tout son discours à une vigoureuse défense de l’écrivain révolutionnaire Victor Serge pris dans l’engrenage du système répressif stalinien2, sur la situation duquel elle avait déjà attiré l’attention des militants de gauche, notamment dans Le Populaire, journal de la S.F.I.O., le 24 juin 1933 sous le titre « En U.R.S.S., Victor Serge déporté », puis à nouveau le 22 juillet 1934 : Il est, enfin, un autre cas dont j’ai déjà entretenu les lecteurs du Populaire, mais dont il est urgent de les saisir encore – c’est celui de Victor Serge. On s’en souvient, l’écrivain de langue française, Victor Serge, condamné sans jugement par les autorités soviétiques, par simple mesure administrative (sans qu’aucun chef d’accusation n’ait été officiellement formulé contre lui) a été déporté à Orenbourg où 1 2

Téroni et Klein, op. cit., p. 375. Téroni et Klein, op. cit., pp. 442-451. Le discours de M. Paz est publié par la revue La Révolution prolétarienne (n° 202, 10/7/1935, voir http://archivesautonomies.org/IMG/pdf/syndrev/revolutionproletarienne/ serieav1939/1935/revolutionproletarienne-n202.pdf ) Il est précédé du texte suivant : « Au Congrès international des écrivains, qui s’est récemment tenu à Paris (…) notre camarade Magdeleine Paz a prononcé, sur l’affaire Victor Serge, un discours courageux et émouvant. Ce discours a produit une impression profonde que tentèrent vainement d’affaiblir quelques porte-parole de la raison d’État soviétique. À la fois parce que la presse ouvrière a passé sous silence cette ‘’ défense de la pensée’’ et parce que nous devons continuer notre effort pour Victor Serge, comme pour tous les révolutionnaires victimes du Guépéou, nous avons voulu reproduire le discours de Magdeleine Paz ». Voir les biographies de V. Serge et M. Paz dans: http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/


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il est depuis plus d’un an. « Déporté », c’est là un mot qu’il faut expliquer concrètement : condamné en réalité à mourir de la faim (lui, sa femme et son enfant) puisqu’il est totalement dépourvu de ressources et privé de travail. Sans l’intervention de ses amis, qui, toutes les cinq ou six semaines, lui font un envoi d’argent, il serait mort, littéralement mort. Et le petit envoi est si petit que, depuis quinze mois, le jeune Vladi a connu bien des jours sans pain.

La délégation soviétique réagit violemment à l’intervention de Magdeleine Paz ; Henri Lenormand en rend compte : « Immédiatement, le public s’était partagé rentre trotskystes et staliniens. Et l’atmosphère s’était alourdie de politique. Les adversaires s’injuriaient, dans le jargon et avec les arguments des deux clans qui divisaient l’opinion russe. Nous n’étions plus en France, dans un congrès voué à la défense de la liberté de penser, mais quelque part à Moscou, dans une cellule du Parti communiste. Il y eut des apostrophes, clameurs, presque des voies de fait et Malraux, dans une intervention fiévreuse et bouleversée, déclara, sous menace d’expulsion, qu’il ne serait plus question de Victor Serge, attestant ainsi la soumission du praesidium aux thèses de l’orthodoxie stalinienne. »1 L’historien Pascal Ory conclut : « De Gide à Guéhenno, pour une fois, l’accord se fit pour n’accorder aucune importance à l’incident que la presse mentionna à peine2 ». Ces perturbations de l’ordonnancement programmé du congrès autorisent à proposer une interprétation de la représentation, par Géa Augsbourg, de Jean Guéhenno, en funambule qui s’efforce d’éviter la chute et avance précautionneusement sur un chemin périlleux entre deux abîmes, comme un commentaire implicite de ses ambiguïtés, de ses silences, de son autocensure dès lors qu’il s’agit de l’Union soviétique. D’une part en raison de la polémique avec Julien Benda par rapport à laquelle il ne se situe, comme on l’a dit, ni du côté de celui-ci, ni du côté d’Aragon et de ses camarades qui défendent le réalisme socialiste en littérature dans sa version soviétique, mais entre les deux en s’efforçant de faire la synthèse de deux propositions diamétralement opposées. D’autre part, c’est le cas aussi pour l’affaire Victor Serge. 1 Lenormand, op. cit., p. 344. 2 Ory, op. cit., p. 191. Ajoutons toutefois qu’aussitôt après le congrès, Gide, Malraux, Rolland et quelques autres intervinrent auprès des autorités soviétiques pour obtenir la libération de Victor Serge qui fut accordée en 1936. Jean Guéhenno avait déjà participé à des démarches identiques avant 1935.


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Jean Guéhenno le connaît. Il correspond occasionnellement avec lui depuis la fin des années vingt ; ses livres ont été recensés, souvent avec éloges, dans la revue Europe ; Serge y a même tenu épisodiquement une chronique ; certains de ses écrits critiques de l’Union soviétique y ont été publiés de même qu’un poème de 1934 intitulé « Histoire de Russie », lequel, s’il évoque le pouvoir despotique du tsar, n’interdit pas qu’on puisse interpréter cette peinture de l’ancien régime comme le paravent ou le masque grimaçant d’une critique virulente du stalinisme1 : Respectons en lui le sage politique instruit par l’émeute le monarque perspicace qui dans son tête-à-tête secret avec la frousse découvrit pour longtemps les plus sûres ressources du pouvoir, la peur, la délation, la trahison, l’espionnage, la torture modérée de l’estrapade, l’exil et la déportation dans les pays polaires, aux confins de l’univers, et sut bâtir sur la vase trouble du cœur des hommes sa Chancellerie des affaires secrètes, institution exemplaire, en somme, Ô saint office !

Rendant compte en 1930 du livre autobiographique de Trotski, Ma vie, Guéhenno ajoute dans une note : « Puisqu’il s’agit de livres révolutionnaires, je veux encore signaler le très beau livre de Victor Serge : L’an I de la Révolution russe. J’espère qu’un de nos collaborateurs rendra bientôt compte de ce livre important, mais je tiens d’autant plus à en signaler dès maintenant la publication qu’il a été l’objet d’une sorte de boycottage2 ». Mais Jean Guéhenno se tait lorsque le cas Victor Serge est à nouveau mis sous le feu des projecteurs. Les deux articles déjà cités de Nicole Racine consacrés à l’étude des rapports de Jean Guéhenno avec les communistes expliquent son silence. En ces temps manichéens, il considérait, à l’instar de nombreux autres intellectuels, que pour combattre efficacement l’adversaire principal, le fascisme et le nazisme, toute critique à l’égard de l’Union soviétique devait 1 2

Europe, n° 154, 15 octobre 1935, pp. 61-62. Europe, n° 94, 15 octobre 1930, p. 256.


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être publiquement tue car elle affaiblissait cette lutte1. C’est ce qu’exprimera la romancière allemande Anna Seghers en déclarant, après les interventions de Magdeleine Paz et Salvemini, que ces questions ne devaient pas détourner l’attention des crimes d’Hitler. Dans un article d’Europe analysant la situation politique française Emmanuel Berl avait livré par anticipation les termes du dilemme2 : Vous vous rappelez, vous, écrivains de gauche, le cas de Victor Serge, le cas de Panaït Istrati, comme nous étions tous malheureux de ne pouvoir ni les soutenir ni les renier ? De ne pouvoir les soutenir, parce que nous ne pouvions pas attaquer le communisme, l’espoir le meilleur du prolétariat ; de ne pouvoir les renier, parce que cette revendication de la pensée individuelle, du jugement individuel, quoi qu’il en coûte, quoi qu’il en soit, elle devenait nôtre dès qu’elle était formulée. Nous n’avons jamais su aimer dans la révolution autre chose qu’une libération. Nous ne savons pas espérer d’elle autre chose que la dignité humaine enfin rendue à ceux que la société actuelle prive de leur personne propre, par la misère où elle les laisse, par le chômage où elle les réduit.

Ajoutons cependant qu’en 1937 les procès de Moscou le conduisent, dans un article à propos duquel il précise en introduction qu’il n’exprime pas le point de vue de la rédaction de Vendredi mais uniquement le sien, à faire part de ses très fortes réserves quant au chemin emprunté par l’Union soviétique, sans rompre encore avec les communistes3. Son argumentation oscille comme un métronome, d’un côté et de l’autre, elle est placée sous le signe de l’ambiguïté, de la tergiversation. D’une part il ne veut pas attrister ses camarades « pour qui Moscou sera toujours le cœur du monde. La Russie leur semble sainte et on comprend du reste leur piété et leur amour. Ils penseraient manquer à la loyauté révolutionnaire s’ils ne s’employaient à justifier tout ce qui peut y advenir » ; d’autre part, la machinerie infernale des procès staliniens, digne de 1 2

3

Racine, Nicole : « Une cause. L’antifascisme des intellectuels dans les années trente », Politix, vol. 5, n°17, premier trimestre 1992. pp. 79-85. « Les chances françaises », n° 136 , 15 avril 1934, p.473. Dans ses Carnets (Julliard, 1952), Victor Serge, alors qu’il sort d’un meeting de soutien à l’Espagne républicaine à Paris, raconte: « En sortant j’échange quelques mots avec Guéhenno sur le procès de Zinoviev et de Kamenev : il ne veut pas prendre position et ne voudrait pas avoir l’air de ne pas prendre position. », p. 9. « Les procès de Moscou, la mort inutile », Vendredi, n° 66, 5 février 1937.


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l’inquisition, le révulse, bafoue ses convictions, même si, assez curieusement, il renvoie dos à dos accusateurs et accusés, ne met pas en doute les aveux de ces derniers et tente un parallèle avec l’année 1793 en France pour montrer que toutes les grandes révolutions ont connu des dérives sanglantes. Par contre, sa conclusion est sans équivoque : « La violence ne rapporte rien, jamais » ; il poursuit, reprenant la conclusion d’un article de Victor Serge : « ... nous crions à des camarades : Assez de sang ! Assez de sang ! Pour la grandeur même de la République soviétique ! 4 ». Le communiste André Wurmser, polémiste roué, dévot de la cause stalinienne et par ailleurs collaborateur occasionnel de Vendredi, saura aussitôt tirer parti de cette rhétorique équivoque qui ménage la chèvre et le chou. Dans une « Lettre à Jean Guéhenno », il souligne cruellement ses contradictions, l’incohérence du raisonnement et se permet même de retourner le slogan « Assez de sang ! » pour le mettre au service de l’argumentaire des procureurs soviétiques contre les accusés traités en assassins5. Vingt années plus tard, en 1964, Jean Guéhenno écrira, à propos de son admiration pour Lénine et le projet qu’il eut d’écrire une biographie du dirigeant bolchevique, qu’il l’abandonna en 1932 quand la conjoncture politique en Russie lui « parut réduire la plus grande espérance à n’être que la matière d’un nouveau catéchisme. Je n’aime pas que les hommes s’agenouillent ou marchent au pas. Toutes les églises, tous les catéchismes sont la même prison.6 ». Ce renoncement montre que, dès le début des années trente, même s’il ne l’exprimait pas publiquement, il savait à quoi s’en tenir quant à la nature de l’Union soviétique. Quel regard rétrospectif Jean Guéhenno porte-t-il sur les engagements de cette période de sa vie ? Dans son Journal d’une « révolution » (1939), il consacre plusieurs pages à un bilan de sa participation aux réunions publiques, congrès et autres rassemblements politiques auxquels il a participé au cours de ces années trente. L’analyse est lucide et honnête, mais teintée d’amertume, 4

5 6

Le 21 janvier 1937, Victor Serge adresse à Jean Guéhenno une lettre accompagnée d’un article à paraître, écrit-il, dans une « publication révolutionnaire », dans lequel il interpelle Jean Guéhenno et met en cause son attitude équivoque, son refus de prendre une position claire de condamnation des procès de Moscou. Serge l’informe par courtoisie parce, dit-il, « J’ai pour vous la plus grande estime, mais je ne peux pas vous ménager au moment où votre attitude vous rend complice — ne serait-ce que tacitement — des choses atroces qui s’accomplissent là-bas. » Victor Serge conclut son appel à Guéhenno par cette phrase : « Ne m’écoutez pas, écoutez votre conscience. Est-ce qu’elle ne vous dit pas que c’est assez de sang ? Que tous ceux qui ont le moindre moyen d’exercer une pression quelconque sur le régime stalinien, tous ceux qui ont à cœur le salut de cette pauvre révolution russe si tragiquement méconnaissable ont le devoir impérieux de crier tout de suite : Assez de sang ! », Fonds Guéhenno, B.N.F., 3.5.21. L’Humanité, 12 août 1937. Jean Guéhenno, Ce que je crois, Grasset, 1964, p. 152.


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d’un certain désillusionnement, d’une contrition qui peut paraître excessive ; il se reproche sa complaisance, sa passivité, pour avoir, au nom de la bonne cause, laissé faire les gros tambours de la propagande ; il semble donner raison à ceux qui critiquent son style oratoire1 : Dans ce monde tragi-comique, toutes idées battant l’estrade, et les plus grands personnages n’étant pas les moins ridicules, la comédie que nous jouons nous-mêmes heureusement se voit peu. Dans ce grand bruit de foire, on ne distingue plus les divers boniments, et la sottise de l’un excuse la sottise de l’autre. Pourtant je ne pense pas sans scrupules à ce que fut, ces dernières années, notre action d’intellectuels. Il m’a semblé parfois que nous jouions la « comédie de la révolution ». J’y avais un modeste rôle. Faisons donc encore sur ce point notre examen de conscience. Notre excuse à tous, c’était notre foi. Pas un de nous qui ne pensât que cette grande parade de la Révolution dont nous étions les acteurs ne fût la Révolution même. Et comment n’aurions-nous pas cru sauver par nos éclats de voix la culture et la civilisation, puisque d’autres éclats de voix, croyions-nous, les mettaient effectivement en péril ? Chacun fait la prière qu’il peut. Le jongleur offre ses jongleries et ses pirouettes. Nous tenions des congrès. Nous organisions des meetings. Parfois nous restions entre augures. Ce n’était qu’amusant. [...] Mais tout avait plus d’importance quand nous paraissions devant la foule, devant les « masses » comme on disait. Je nous revois à tel meeting, rangés sur l’estrade, par ordre de notoriété, à partir du fauteuil présidentiel. Quelle belle galerie de monstres nous faisions, dans les éclairs de magnésium, avec nos petites cervelles excitées, chacune sur sa chimère, nos lunettes miroitantes et nos mèches pathétiques. Mais, quelle bonne volonté ! Quelle merveilleuse soumission de tous ces individus insoumis et fantasques, presque par définition ! En tous ces artistes que leur profession même incline à cultiver ce qui les différencie, quelle passion soudaine de se reconnaître semblables à tous les autres hommes, quel désir de la communion ! La salle fumait comme une grande cuve et quelque dieu sans doute 1

Jean Guéhenno, Journal d’une « révolution », 1937-1938, Grasset, 1939, pp. 164-172.


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se cachait dans ces fumées. Chacun étant là pour la cause se fût fait scrupule de ne pas docilement obéir ; il ne savait pas au juste à quoi. Mais il régnait entre tous une confuse entente, et à qui leur eût demandé pourquoi ils étaient là, sûrement ils auraient répondu : « Nous sommes là pour la fraternité. » Et chacun y allait de son petit morceau, il y en eut de tout premier ordre. J’ai quelques beaux souvenirs. […]

Quelques paragraphes plus loin il évoque l’arrivée des délégations ouvrières, lesquelles, au cours de ces rencontres, ce fut le cas au congrès de 1935, venaient ponctuer les interventions des orateurs : C’était le moment le plus pénible : des ouvriers de Citroën ou de Renault, le syndicat du bâtiment, des cousettes de la rue de la Paix défilaient, entre la salle et nous. Tous avaient quitté leurs faubourgs pour venir nous assurer de leur fraternelle sympathie dans ce grand combat que nous livrions pour la défense de la liberté et de la civilisation. Le président donnait la parole aux chefs des délégations. L’un d’eux, une fois, je me souviens, lut un papier. Lui et ses camarades se plaignaient à nous que la culture leur eût été refusée toujours. J’écoutais la tête baissée, incapable de regarder l’homme qui lisait. La voix sonnait faux. La scène était trop bien jouée, donc mal jouée. Je me sentais rouge de honte. Si j’avais eu quelque courage, je me serais levé, j’aurais crié : « Camarades mécaniciens, camarades terrassiers, petites cousettes, vous êtes gentils, mais ne vous moquez pas de nous. » Mais je ne bougeais pas, prisonnier de la solennelle comédie qui se jouait. Sans plus rien entendre, je regardais la salle remplie d’ombre et où tournoyaient les fumées. L’homme qui espère la lumière, je le connais. J’ai reçu cent lettres de lui. Il était dans cette salle, mais il se taisait. S’il avait osé sortir de la foule, monter à la tribune, si de son propre mouvement il avait crié sa peine, et son espoir, ah ! c’eût été un autre drame que ce scénario de propagande monté à l’imitation des scènes édifiante de congrès fascistes ou communistes.


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Dans La Foi difficile (1957), livre déjà cité, il revient à nouveau sur ce congrès1: « J’ai plaisir pourtant à me rappeler, entre autres manifestations oratoires, cet étrange congrès qui, en juin 1935, se tint au Palais de la Mutualité « pour la défense de la culture ». Qu’il y eût de l’intrigue dans l’organisation même de ce congrès était trop clair, et je ne pense pas qu’aucun de ceux qui y participèrent l’aient ignoré. (…) Ce congrès organisé à Paris sur l’ordre de Moscou, par le parti communiste [...] était un grand acte de propagande. [...] Une sorte de M. Loyal, digne du plus grand cirque, fixa l’ordre et la durée des discours, régla le jeu des cérémonies, si bien que toutes nos paroles devaient conduire au tabernacle du nouveau dieu moscovite, comme la synagogue mène à l’église et tous les prophètes au Messie. Cela n’eût fait qu’une grande bouffonnerie, si l’angoisse du temps n’eût été sur nous. Nous étions entre nous, entre écrivains, et si nous mentions, nous pouvions croire ne mentir qu’à nous-mêmes, mais je ne pense pas que personne ait menti. M. Loyal, il est vrai, manœuvrait toute sa troupe, mais personne n’était dupe. Le drame était partout au milieu de nous. Je nous regardais tous et je ne voyais guère de visages heureux. Les Allemands qui étaient là étaient tous des exilés et, pendant des années, n’entendraient plus chanter la langue de leurs livres [...] Les Russes eux-mêmes, ces délégués du Paradis, avaient un air d’inquiétude. Les interrogeait-on ? On sentait bientôt qu’ils n’acceptaient pas de tout dire. [...] On ne déparla pas pendant cinq jours et presque cinq nuits. La fumée et la poussière, dans la salle, n’eurent pas le temps de tomber. [...] Jamais n’entendis-je tant d’appels à la communion, et fût-ce avec le dernier des hommes. Je ne m’en privai pas pour mon compte. Je parlai deux fois, de toute mon âme. Je criai ma foi humaniste. J’évoquai Prométhée, Hercule. Avec ces deux héros pour guides, nous changions la vie. Je réconciliai les arts libéraux et les arts serviles. J’annonçai une révolution continue. Les cieux étaient ouverts. Je prophétisais. Je croyais, comme à l’habitude, tout ce que je disais. J’ai là ces vieux discours sous les yeux. Les cieux depuis se sont refermés. Mais, par comble, je pense bien que je referais exactement les mêmes discours aujourd’hui si des circonstances analogues me réchauffaient et si 1

Op. cit., pp. 164-167


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j’osais crier. Bonne mesure de ma naïveté seulement désormais un peu assombrie. On est toujours le même chien qui ne cesse d’aboyer à la lune. »

Julien Benda, quant à lui, usa d’une ironie mordante teintée d’un mélange de condescendance et de bienveillance pour faire le bilan de ces assises et dire que les discours de toute cette cohorte d’intellectuels européens prestigieux n’avaient finalement qu’une importance toute relative1: Ce fut une débauche d’amour, de réconciliation des contraires. On y apprit que l’individualisme n’a pas de meilleur ami que le communisme, que les différences qui opposent les hommes sont le plus sûr garant de leur désir d’union, que la culture soviétique est le prolongement de la culture latine. Un loup quelque peu clerc ayant argué qu’elle lui en semblait plutôt la négation fut rudoyé. Tel discours valut par les idées qu’il exprimait. Tel autre dut plutôt son intérêt à la personne de l’orateur, à son passé, à son récent changement. On clama ce qui doit être. On affirma qu’il sera. Qu’il est déjà. On l’affirma en montrant le poing, nullement comme Le Verrier annonçait le prochain passage de sa planète. En somme, beaucoup de vouloir, beaucoup de cœur, beaucoup de foi, le plus souvent de la bonne.

* Certains acteurs du congrès, d’autres intellectuels qui n’y participèrent pas ont considéré que cette réunion internationale relevait exclusivement d’une opération de propagande politique orchestrée par Moscou. Victor Serge écrit : « L’initiative véritable appartenait à des officines communistes spécialisées dans l’organisation de congrès de ce genre ; leur objet était de susciter un mouvement prostalinien dans l’intelligentsia française et d’acheter quelques consciences renommées »2. L’Italien Ignazio Silone3, au nom de jeunes intellectuels italiens 1 2 3

Nouvelle Revue Française, pp. 304-305, volume CCLXIII. Victor Serge, Mémoires d’un révolutionnaire, Seuil, 1957, p.309. Ignazio Silone (1900-1978), écrivain et homme politique italien, militant communiste avant de rompre avec les communistes italiens dans les années trente.


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qui s’affirment sympathisants communistes, écrivit depuis Zürich à Jean Guéhenno le 15 avril 1935 afin d’obtenir des assurances de sa part sur le fait que ce congrès n’était pas entièrement manipulé par Moscou1. Les historiens ont, d’une manière générale, validé l’interprétation d’assises téléguidées par le maître du Kremlin. Ainsi, par exemple, Michel Winock écrit dans Le Siècle des intellectuels2 : « Ce congrès, un des éléments du dispositif de propagande dont l’Internationale communiste joue à merveille selon les besoins et les intérêts de l’Union soviétique, va porter ses fruits ». Toutefois, dans leur étude exhaustive des conditions de préparation et des suites du congrès, Sandra Teroni et Wolfgang Klein, nuancent fortement cette analyse, mettant en valeur le fait que le déroulement des débats, l’expression d’opinions très critiques de l’U.R.S.S. montrent que l’appareil communiste n’eut pas, loin s’en faut, la totale maîtrise des débats et que ceux qui, nombreux, à l’instar de Jean Guéhenno, dirent les espoirs qu’ils plaçaient dans la nouvelle société en construction au pays des Soviets, ne répétaient pas ce qu’aurait pu leur suggérer tel ou tel agent d’influence, mais exprimaient leur sincère conviction. Il reste que, comme l’écrit Sandra Teroni, suivant en cela l’appréciation de H.-R. Lenormand3, « le grand paradoxe de ce congrès de Paris consiste à ce que la défense de la liberté de création et d’expression considérées comme valeurs universelles, n’empêcha pas un acte de foi, voire d’aveuglement, par rapport à la réalité du stalinisme. »

1 Fonds Guéhenno, B.N.F., 3.5.22. Nous ne savons pas si Jean Guéhenno lui a répondu 2 Michel Winock, Le siècles des intellectuels, Seuil, 1999, chap. 27, « Le congrès des écrivains de 1935 », pp. 312-322. 3 Lenormand, op. cit., p. 336 : « Le malheur de ce congrès fut de défendre l’humanisme et la culture en s’appuyant sur le bolchevisme. ».



« Quelle tempête !1 » Jean Guéhenno dans la bourrasque de mai 1968 Jacques THOUROUDE « Le seul profit de ces dernières semaines sera peutêtre de nous avoir réveillés. Nous voilà prévenus. Impossible décidément de n’être que des consommateurs heureux, sceptiques et indifférents, et chacun de nous, à tel ou tel instant, s’est senti ramené aux choix profonds, décisifs qui le définissent. » « Jeunesse… », Le Figaro, 18 juin 1968

Le 29 janvier 1848, Alexis de Tocqueville, auteur à succès de La Démocratie en Amérique (1835), académicien et député, montra une remarquable capacité de compréhension des mouvements profonds de la société, lorsqu’il déclara à la Chambre, en présence du chef du gouvernement Guizot2 : Il y a dans le pays, des symptômes de malaise, un vague sentiment de crainte, ce je ne sais quoi qui annonce les révolutions, qui souvent les fait naître. Ce sentiment dangereux, je crois que c’est le gouvernement qui l’a fait naître et qui l’entretient. Ce que je vois dans la classe qui gouverne m’inquiète, les mœurs publiques s’y altèrent […] J’en suis convaincu, messieurs, nous nous endormons sur un volcan. […] Je n’ai pas de haine contre les personnes, mais je dois à mon pays de dire que les mœurs publiques se dégradent, nous marchons à une révolution ; la tempête s’avance à l’horizon. 1 2

Jean Guéhenno ouvre ainsi sa chronique du Figaro du 11 juillet 1968 : « Quelle tempête, ces deux derniers mois, à Paris ! Ces vieux arbres, dont je suis, ont été sérieusement secoués. » L’Hermine, 28 janvier 1848.


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Quelques semaines plus tard éclatait la révolution de février 1848, le mois de juin sera son épilogue tragique. Au siècle suivant, dans un article publié sous le titre « Quand la France s’ennuie » à la une du Monde du 15 mars 1968, un journaliste au talent reconnu, réputé pour la finesse de ses analyses, Pierre VianssonPonté, dressait un tableau argumenté de l’état de la France et hasardait le diagnostic suivant : Ce qui caractérise actuellement notre vie publique, c’est l’ennui. Les Français s’ennuient. [...] Dans une petite France presque réduite à l’Hexagone, qui n’est pas vraiment malheureuse ni vraiment prospère, en paix avec tout le monde, sans grande prise sur les événements mondiaux, l’ardeur et l’imagination sont aussi nécessaires que le bienêtre et l’expansion. Ce n’est certes pas facile. L’impératif vaut d’ailleurs pour l’opposition autant que pour le pouvoir. S’il n’est pas satisfait, l’anesthésie risque de provoquer la consomption. Et à la limite, cela s’est vu, un pays peut aussi périr d’ennui.

Ce journaliste reprenait ainsi, presque à l’identique, une phrase de Lamartine alors député de la Saône-et-Loire, prononcée lors d’un débat à la Chambre des députés le 10 janvier 1839, et dont le mot « s’ennuie », si l’on en croit ce qu’en dit son auteur presque une décennie plus tard (1847), « a fait le tour du monde, et qui m’a été mille fois rapporté depuis par tous les échos de la presse1 » : « Il ne faut pas se figurer, Messieurs, que, parce que nous sommes fatigués de grands mouvements qui ont remué le siècle et nous, tout le monde est fatigué comme nous et craint le moindre mouvement. Les générations qui grandissent derrière nous ne sont pas 1

Journal des débats politiques et littéraires, 11 janvier 1839. Lamartine réitère son propos le 18 juillet 1847, prémonition des journées révolutionnaires de 1848 dont le souvenir historique, à titre de comparaison positive ou négative, reviendra souvent sous la plume des commentateurs, y compris Jean Guéhenno, en mai et juin 1968. Il déclarait : « J’ai dit un jour : « La France s’ennuie ! » Je dis aujourd’hui : « La France s’attriste ! » Qui de nous ne sent en lui-même la vérité de ce mot (...) Qui de nous ne porte sa part de la tristesse générale ? […] Un malaise sourd couve dans le fond des esprits les plus sereins, on s’entretient à voix basse depuis quelque temps, chaque citoyen aborde l’autre avec inquiétude, tout le monde a un nuage sur le front. Prenez-y garde, c’est des nuages que sortent les éclairs pour les hommes d’État, et quelques fois aussi les tempêtes. », Œuvres complètes, Mémoires politiques, t. 38, 1863, livre sixième : Ma vie politique, pp. 22-23.


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lasses elles, elles veulent agir et se fatiguer à leur tour ; quelle action leur avez-vous donnée ? La France est une nation qui s’ennuie ! Et prenez-y garde, l’ennui des peuples devient aisément convulsion et ruines.

L’écrivain Pierre Bergounioux relève dans Libération (17 mars 2018) que « les événements qui ont suivi ont rétroactivement conféré d’inoubliables échos » à l’article de Viansson-Ponté, car, comme pour démentir, ou peut-être d’ailleurs confirmer son constat chagrin, chacun sait que quelques semaines plus tard, le Quartier latin s’embrasait, des barricades s’élevaient au cœur de l’ancien Paris révolutionnaire de 1848 et les Français : étudiants, ouvriers, employés, paysans même dans certaines régions, petits bourgeois et grands parfois, écrivains, intellectuels allaient furieusement se désennuyer. * En cette première moitié de l’année 1968, Jean Guéhenno vient d’avoir soixante-dix-huit ans. Il a été élu à l’Académie française en 1962 au fauteuil d’Émile Henriot, il est chroniqueur au Figaro et au Figaro Littéraire depuis la Libération. Dans ses papiers, bimensuels sauf lorsqu’il voyage à l’étranger, il recense les livres, romans et essais qui ont retenu son attention ; il évoque les écrivains qui peuplent son panthéon littéraire ; il traite souvent de deux de ses thèmes de prédilection : l’éducation et l’Europe1. Son propos n’est jamais polémique sauf lorsqu’il rompt des lances avec ses anciens alliés communistes des années trente. Il se tient le plus souvent éloigné de l’actualité politique immédiate. La question coloniale qui marque au fer rouge la France des années 1945-1962, avec son cortège de guerres, en Indochine et en Algérie ; de répressions, d’exactions à Madagascar, en Afrique noire, au Maroc, en Tunisie ; l’enrôlement du contingent dans cette « guerre sans nom »2 qui se fait en Algérie, n’est jamais abordée publiquement, à une exception près, dans ses chroniques. Il n’a pas retrouvé les accents de la révolte contre un système colo1 2

Pierre Macaigne (ancien journaliste du Figaro) : « Jean Guéhenno au Figaro ou Caliban chez Prospéro », dans les actes du colloque organisé par l’UNESCO en 1990 : Hommage à Jean Guéhenno à l’occasion du centième anniversaire de sa naissance, pp. 141-150. La guerre sans nom. Les appelés d’Algérie (1954-1962), titre du film et du livre de Bertrand Tavernier et Patrick Rotman, Seuil, 1992


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nial prédateur, fossoyeur de la « mission civilisatrice » dont il se fait le défenseur, telle qu’il l’exprimait avant-guerre à propos du Vietnam ou de l’Algérie1. L’exception est un article du Figaro du 28 mars 1962 titré « La volonté de lumière » qu’il publie à la suite du massacre perpétré le 15 mars 1962 à El Biar, dans la banlieue d’Alger, par les tueurs de l’OA.S. : l’assassinat de six hommes (3 Français d’Algérie et 3 Algériens, dont l’écrivain Mouloud Feraoun), membres des Centres sociaux éducatifs, « fusillés ensemble par les mêmes criminels parce qu’ils étaient coupables de la même générosité et des mêmes espérances. La même foi les avait réunis, à tous risques, dans ce “centre social”, dans ce service d’éducation populaire... » Le 25 mars 1962, au théâtre Récamier à Paris, un hommage est rendu aux victimes par le Groupement d’études et de recherches des organisations de jeunesse et d’éducation populaire. Aux côtés notamment de l’ethnologue Germaine Tillion, Jean Guéhenno y participe et, selon Le Monde (26 mars 1962) il définit la colonisation comme « un affrontement d’une volonté de puissance et d’une volonté de lumière (…) les six victimes d’El Biar ont été les martyrs et les témoins de cette volonté de lumière qui ne peut manquer de triompher2 ». Cette discrétion sur les questions coloniales au cours de ces années cinquante et soixante n’est pas le fait d’un autre habitué des colonnes du Figaro, l’académicien François Mauriac qui, dans son bloc-notes de L’Express il est vrai, dans le style corrosif des grands polémistes catholiques brûlant d’une sainte indignation : les Léon Bloy, Péguy ou Bernanos, cloue au pilori politiques et militaires responsables d’une politique coloniale qu’il juge indigne3. 1

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Ainsi écrit-il après un voyage en Algérie : « Des milliers d’hommes que nous avons dépossédés sont en train de mourir de faim auprès de greniers pleins de blé. Il est sûr que la France ne veut pas cela » (« Dix jours d’Algérie ou la misère au soleil », Vendredi, n° 85, 18/6/1937) ; article « Vietnam » dans Europe, n°100, 15 avril 1931, pp. 564-568 dans lequel il rend compte avec un ironie féroce de son entrevue, à défaut du ministre, avec un haut fonctionnaire insignifiant du ministère des Colonies à qui il est venu remettre une pétition signée par 300 intellectuels, protestant contre la condamnation d’Indochinois. Parmi les arguments qu’il a développés pour tenter de convaincre son interlocuteur, Jean Guéhenno rapporte : « Je remarquai qu’un grand nombre des signataires de l’adresse n’étaient pas purement anticolonialistes, et j’ajoutai que moi-même j’étais assez fier, après tout, que des gens de mon pays fussent allés au bout du monde enseigner à un autre peuple la liberté. Les derniers événements témoignaient assez que la leçon n’avait pas été perdue. » Sur cette question, voir l’article de Guy Sat : « Jean Guéhenno face au problème colonial » dans Aden (Groupe interdisciplinaire d’études nizaniennes), n° 8, octobre 2009 : « Anticolonialistes des années trente et leurs héritages ». Jean Guéhenno reviendra sur cette question qui n’est plus un enjeu politique dans une chronique titrée « Aïcha », Le Figaro, 8 mai 1975. Les textes du bloc-notes de François Mauriac publiés dans L’Express ont été rassemblés dans deux volumes : Bloc-notes, tome 1 : 1952-1957, Bloc-notes, tome 2 :1958-1960, Points, essais, Le Seuil , 1993.


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Il reste que Guéhenno, bien qu’il « se tînt éloigné des partis de gauche et eût depuis longtemps cessé toute activité militante, resta attaché aux idéaux qui avaient nourri sa jeunesse », note la rédactrice de sa notice biographique dans le Maitron1. Trois exemples permettent d’illustrer cette remarque. À l’automne 1957, Jean Guéhenno intervint auprès du président du Conseil en faveur d’un de ses anciens élèves d’avant-guerre, Lucien Hanoun, arrêté et condamné à quatre ans de prison, professeur à Alger et militant du Parti communiste algérien, animateur du journal clandestin La voix du soldat qui avait pour ambition de contrer la propagande du journal militaire Le Bled destiné aux appelés2, d’« éclairer les soldats français sur la légitimité de la lutte des Algériens », écrit Henri Alleg dans ses mémoires3. Des décennies plus tard, dans un article du Parisien, Lucien Hanoun déclarera : « J’ai eu de la chance parce qu’il y a eu une très forte mobilisation en France. On parlait de mon procès dans L’Humanité et le tribunal a reçu beaucoup de courriers de soutien4 ». En 1960, à la suite de l’arrestation et de l’emprisonnement aux Pays-Bas de Michel Raptis, alias Pablo, secrétaire de la Quatrième internationale trotskiste, pour aide politique et matérielle au F.L.N. Algérien, il signe le 11 août 1960 — comme le feront de leur côté Michel Leiris, Laurent Schwartz, Jean-Paul Sartre et quelques autres intellectuels — en sa qualité d’écrivain et d’Inspecteur général de l’Éducation nationale, une lettre adressée au ministre concerné, dans laquelle, tout en précisant qu’il « ne partage d’aucune manière les idées politiques de monsieur Michel Raptis », il témoigne qu’il le connaît depuis longtemps « comme un homme admirablement honnête et généreux, d’une grande culture et tout dévoué au bonheur des hommes. Je ne peux croire qu’il ait contrevenu aux lois de notre pays (...) L’estime que j’ai pour l’homme vrai qu’est Michel Raptis m’a, seule, décidé, Monsieur le ministre, à vous écrire5 ». Le 20 février 1963, Guéhenno signa avec des dizaines d’autres personnalités (écrivains, artistes, universitaires, responsables religieux, etc.), dont son 1 2 3 4 5

Nicole Racine, notice biographique de GUÉHENNO Marcel, Jules, Marie dit Jean dans http://maitron-enligne.univ-paris1.fr/spip.php?article75461. René Gallissot, notice biographique de Hanoun Lucien [Dictionnaire Algérie] dans http://maitron-en-ligne. univ-paris1.fr/spip.php?article152260. Lucien Hanoun, né en 1914 à Oued Riou, village d’Oranie, resta comme enseignant en Algérie jusqu’en 1967. Henri Alleg, Mémoire algérienne, Stock, 2005, pp. 201-202. « Le camarade Lucien a cent ans », Le Parisien, édition du Val de Marne, 13 septembre 2014. BNF, Fonds Jean Guéhenno : 5.1. Copie d’une brochure, « En défense de Michel Raptis (Pablo) et Sal Santen, emprisonnés en Hollande pour leur soutien à la lutte de Libération Nationale du Peuple algérien », mars 1961 (reproductions de lettres de Jean Guéhenno, de Laurent Schwartz, Michel Leiris ; composition du comité de soutien).


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ami Jean Paulhan, une adresse au président de la République ; ils le pressaient de tenir parole en faisant voter par une Assemblée nationale très réticente le statut de l’objection de conscience promis au militant libertaire Louis Lecoin, pacifiste intégral et apôtre de cette cause, à la suite de la grève de la faim qu’il avait entreprise en juin 1962 alors que le pays sortait à peine de la guerre algérienne d’indépendance1. Notons enfin que lorsqu’il intervint sur la place publique, Jean Guéhenno le fit de manière particulièrement vigoureuse comme en décembre 1965, à la veille du second tour de la première élection du président de la République au suffrage universel, conséquence de l’adoption de cette réforme par referendum (62,25% de oui, 23% d’abstentions) le 28 octobre 1962. Deux candidats restaient en lice : le général de Gaulle, mis en ballottage au premier tour, et François Mitterrand, « candidat de tous les républicains » soutenu par les partis de gauche dès le premier tour, y compris le Parti communiste. Jean Guéhenno publia dans Le Monde (19-20 décembre 1965) une tribune sous le titre « Une certaine idée de la France ». La rédaction du journal avait placé en vis-à-vis du texte de Guéhenno un article de l’académicien André Chamson, un des membres du triumvirat qui dirigea avec Guéhenno et Andrée Viollis l’hebdomadaire de gauche Vendredi (1935-1938)2. Si Chamson appelait à voter de Gaulle au nom de la défense de la République, Jean Guéhenno invoquait ces mêmes valeurs républicaines pour soutenir François Mitterrand. Il convient de s’arrêter sur l’argumentation développée par Jean Guéhenno car elle synthétise tous ses thèmes de prédilection : le refus de la soumission au chef, le respect de l’individu, l’éducation, l’Europe. Elle permet en outre de comprendre l’engagement de l’écrivain dans certains des combats de Mai 1968. Son papier est sévère pour le gaullisme de gouvernement, très polémique, virulent même lorsqu’il affirme que « le gaullisme n’est plus, à beaucoup d’égards, qu’une variante du pétainisme, un pétainisme de temps de paix, établi dans la satisfaction » et, un peu plus loin, que « certain relent de maurrassisme est décidément devenu, après sept ans, tout à fait intolérable ». Au-delà 1 2

Louis Lecoin, Le cours d’une vie, édité par l’auteur en supplément du journal Liberté, 1965, pp. 302-308. Voir sa fiche biographique dans http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article155462, notice LECOIN Louis [Dictionnaire des anarchistes] par Édouard Sill, Guillaume Davranche. Voir Bernard Laguerre, « Jean Guéhenno et Vendredi » et Jean-Kely Paulhan, « Les lecteurs de Vendredi ou la vérité difficile » dans Hommage à Jean Guéhenno..., op. cit., pp. 120-140.


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de ces formules percutantes, Jean Guéhenno se livre tout d’abord à une vive critique du fonctionnement des institutions de la cinquième République et surtout du pouvoir personnel exercé par le général de Gaulle avec sa rhétorique de l’homme providentiel. On sait que Guéhenno a toujours détesté le culte du chef qui écrase les individus1, il se méfie donc de ces hommes qui, « par un redoutable génie de possession, faussent l’histoire des peuples et détruisent la République. Parce que je veux croire en tous les hommes, mais jamais en un homme, parce que le pouvoir personnel ne fut jamais un pouvoir républicain, mais toujours un césarisme et un fascisme, et qu’il n’est pas conciliable avec la dignité des citoyens ». Dignité qu’il estime bafouée par le cynisme, la grandiloquence, le mépris affiché par de Gaulle à l’égard des citoyens : « Parce que je suis républicain [j’] attends que mes concitoyens ne soient jamais traités avec condescendance et mépris, réduits à n’être qu’une voix qui parle une minute tous les sept ans, mais soient vraiment des citoyens qui, par des corps intermédiaires de leur choix, expriment à tout instant leur pensée et leur volonté. » D’où son plaidoyer pour l’éducation qui seule permet de construire des individus autonomes, des citoyens conscients qui décident en connaissance de cause « où chacun serait amené à son plus haut point d’humanité et préparé au ‘‘règne de sa liberté” ». C’est pourquoi « il ne faut pas réduire l’enseignement à un apprentissage professionnel, qui fasse de chaque citoyen un robot docile et facile à gouverner, mais il faut véritablement le démocratiser, mobiliser l’intelligence partout où elle est, entretenir dans les esprits cette inquiétude et cette révolution permanente qui sont la condition du progrès humain. » La dernière partie de son article critique la politique extérieure du général, qualifiée de « grandeur fanfaronne » et plaide pour une Europe qui doit devenir une « une grande force autonome et souveraine » parce que « la France est fière mais ni orgueilleuse ni bête, qu’elle ne se raconte pas à elle-même, sur elle-même, de sottes et prétentieuses histoires, qu’elle sait bien qu’elle n’est pas ‘‘seule” mais une portion de l’Europe et du monde. » Il se félicite en conclusion que pour la première fois depuis longtemps les débats électoraux ont permis de retrouver « tout ce qu’un assez bas régime de conditionnement continu travaillait à nous faire oublier : les vifs plaisirs de la liberté et les plaisirs du dialogue et de la discussion. Puissions-nous ne plus les perdre ! Nous avons tout de suite rappris à respirer. 1

« [...] Alors, écrit-il dans Changer la vie (1961) Les Cahiers Rouges, Grasset 1990, je connus quel serait toujours parmi les hommes de mon temps mon véritable ennemi : celui-là qui se croit ‘‘chef ” par sa seule naissance et pour qui l’ordre du monde, sa morale et sa politique ne peuvent être que celles qui assurent toujours son propre avancement. ‘‘Chef ”, ce petit mot avait de l’avenir dans les années 1910. »


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La République n’était qu’endormie. La voici réveillée ! Ne la laissons pas se rendormir et, en dépit des prophètes de malheur, ça ira ! » Terminer l’article par cette expression symbole, titre d’une chanson exaltant le peuple en marche à la suite de la révolution de 1789, est à soi seul tout un programme1. Au cours de ces années soixante, l’académicien Jean Guéhenno n’était donc pas au-dessus de la mêlée, comme pourrait le laisser penser la mise à distance de l’actualité qu’il pratique dans ses chroniques. Il s’engageait parfois dans les débats de la cité et savait lui aussi saisir l’esprit du temps, souvent révélateur de mouvements de fond. Ainsi, dans cette chronique du Figaro du 25 janvier 1967 titrée : « Le petit livre de Mao ». Pour comprendre, il n’est pas inutile de remettre en mémoire quelques éléments du contexte historique. La « Grande révolution culturelle prolétarienne », appellation officielle du mouvement lancé par Mao Tsé-Toung en août 1966, était en marche. Selon la volonté du dirigeant chinois, lancé dans une implacable lutte pour le pouvoir – il voulait remettre en cause la domination exercée par des révolutionnaires vieillissants et s’appuyait pour cela sur la jeunesse – les Gardes rouges, groupes de jeunes Chinois inspirés par les préceptes du Petit Livre rouge, étaient le fer de lance de cette « révolution » ; ils avaient pour mission, munis du Petit Livre rouge, compilation de préceptes du dirigeant chinois, de parcourir le pays pour le faire lire partout, seul ou en groupe. Le 2 décembre 1966, Cinq colonnes à la une, magazine phare de la télévision, avait diffusé un long reportage tourné par la télévision polonaise en République populaire de Chine, dans lequel on voyait notamment des groupes de jeunes qui défilaient et brandissaient le livre en question. Notons enfin que cette chronique de Guéhenno fut publiée bien avant la sortie, à la fin d’août 1967, du film de Jean-Luc Godard La Chinoise, annonciateur de l’explosion de Mai 1968 et de la remise en cause des valeurs établies ; la photo reproduite sur l’affiche reprenait une des scènes du film dans laquelle on voit, sur fond de rideau rouge, l’héroïne au visage peinturluré de rouge, embusquée derrière des piles impressionnantes et instables du Petit Livre rouge, dirigeant une arme vers le « spectateur ». Que dit Guéhenno dans ce texte ? Qu’en allant acheter un livre du philosophe Fichte2 dans une librairie du Quartier latin, on lui met entre les mains une « minuscule bible » dont, lui dit-on, il s’en est vendu des centaines, le 1 Voir Le Chansonnier révolutionnaire, Poésie/Gallimard, 1989, pp. 52-55. 2 Méthode pour arriver à la vie bienheureuse de Johann Gottlieb Fichte (1762-1814), philosophe appartenant au mouvement philosophique dit de l’idéalisme allemand.


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manuel du parfait maoïste : Les citations du président Mao Tse Toung. Il l’a lu avec attention et dit son rejet du fanatisme dont il est l’expression. Dans Caliban et Prospero, recueil d’essais de 1969 dans la préface duquel Jean Guéhenno reprend des paragraphes de cette chronique, il ajoute : « Il y avait en lui [le Petit Livre rouge] une puissance de négation qui faisait peur, un primitivisme émouvant, mais un fanatisme affligeant. On entrevoyait des millions d’hommes qui pourraient marcher du même pas, sans beaucoup penser, et ce n’est jamais gai. Il était clair qu’en quelques points du monde Caliban était en train d’enrager1 ». On aura reconnu dans ces lignes quelques-uns des thèmes clés de la pensée de Jean Guéhenno : le rejet du fanatisme, des foules embrigadées, du culte du chef, de la pensée unique et obligatoire, de tout ce qui contraint la liberté de l’individu. Quelques mois plus tard, « (…) Un matin, on apprit que les ‘‘enragés” étaient à Nanterre, à la Sorbonne2 », des portraits géants de Mao, accrochés à côté du slogan « Servir le peuple » aux murs de la cour de la Sorbonne, détrônaient les anciens maîtres, des piles du Petit Livre rouge couvraient les tables de propagande des organisations maoïstes. Comment Jean Guéhenno, qui avait connu et partagé la fièvre émancipatrice des luttes lors du Front populaire en 1936, dont la mémoire était encore vive chez bien des grévistes de Mai 1968, réagit-il lorsque survint cette explosion improbable qui remettait en cause l’ordre établi dans tous les domaines, du social au politique, du collectif à l’intime ? Comment s’efforça-t-il, lui qui écrit avoir été fortement secoué par les événements, de comprendre ce qui bouleversait la société ? Quels commentaires en fit-il ? Dans le témoignage que livre Jeanne Étoré-Lortholary dans le dernier numéro des Cahiers3 à propos de sa mère, Louise, la fille de Jean Guéhenno, elle écrit : « En mai 1968, Louise Guéhenno participe au mouvement dont on a oublié ce qu’il a pu apporter à l’époque. Ce sera un sujet de désaccord avec son père. » La nature de ces désaccords n’est pas précisée. Si nous ignorons ce qui a pu se dire à l’intérieur du cercle familial, la réalité que nous pouvons connaître, celle de l’homme public, du citoyen qui écrit et s’implique dans la vie politique à cette occasion, est très contrastée. Nous rappellerons d’abord ce que fut l’engagement du citoyen, nous analyserons ensuite ses écrits. 1 2 3

Jean Guéhenno, Caliban et Prospero, Gallimard, 1969, pp. 10-11. Ibid., p.11. Jeanne Étoré-Lortholary, « Louise Guéhenno - 23 février 1922-3 mars 2017, l’élégance des châteaux de sable », Cahiers Jean Guéhenno, n°6, 2018, pp. 9-19.


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« Opération Jéricho »

Commençons par une photo1. La scène se situe avenue du président Kennedy, dans le seizième arrondissement de Paris. Une manifestation s’avance le long d’un haut bâtiment incurvé, aux larges et hautes baies vitrées : la Maison de la Radio, plus connue sous l’appellation de « Maison ronde » en raison de son architecture circulaire, siège de l’Office de Radiodiffusion Télévision Française, inaugurée par le général de Gaulle à peine cinq années plus tôt en présence d’André Malraux, ministre d’État chargé des Affaires culturelles. De chaque côté le long du cortège, sur le trottoir et sur la rue, des dizaines de personnes sont rassemblées, certaines applaudissent, d’autres regardent depuis les fenêtres. Deux solides gaillards ouvrent la marche, ils tiennent une large banderole sur laquelle est écrit : « Les Arts les Lettres et les Sciences pour l’autonomie de l’ORTF ». Quelques mètres derrière, la banderole noire aux lettres blanches du Mouvement contre l’armement atomique frappée de son sigle, qui deviendra plus tard le symbole de la paix universelle, un peu au-delà une banderole d’un Comité d’action que l’on ne peut pas identifier. Sous le calicot de tête, trois académiciens : Jean Guéhenno, le biologiste Jean Rostand, l’écrivain Hervé Bazin. La photo n’est pas datée mais il est aisé de le faire. La presse du lendemain, le 12 juin 1968, rend compte de cette manifestation, à laquelle ont participé d’autres académiciens : Pierre Emmanuel et Pierre-Henri Simon ; les communistes Aragon, Elsa Triolet et André Wurmser entre autres, des éditeurs, des musiciens, plusieurs centaines de travailleurs scientifiques et d’intellectuels. Dans la presse, qui consacre une rubrique quotidienne à la crise de l’ORTF, Le Figaro titre : « Jean Guéhenno et Jean Rostand à la tête de la manifestation des écrivains devant la maison de l’ORTF » ; Le Monde du 13 juin 1968 annonce que « plusieurs académiciens ont défilé avec les écrivains » et rapporte les paroles de Jean Rostand prononcées à l’issue de la manifestation : « Si on nous avait dit, il y a quelques mois, que des centaines d’intellectuels seraient réunis autour de la maison de l’ORTF pour réclamer une information libre, nous ne l’aurions pas cru. Grâce aux étudiants, aux ouvriers, aux intellectuels, nous finirons par voir triompher la vérité et la liberté » ; le reporter de L’Humanité (12 juin 1968) écrit quant à lui : « Et c’est au nom de tous que Jean Guéhenno prit la parole brièvement pour dire sa joie d’être au milieu des manifestants ‘‘rassemblés 1

On peut voir cette photo sur le site : https://bibliothequesspecialisees.paris.fr/ark:/73873/pf0001884554/ v0001.simple.selectedTab=record


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aujourd’hui pour tout ce que j’aime et d’abord la liberté”. » Cette manifestation est la sixième de l’« opération Jéricho De quoi s’agit-il ? L’ORTF est en effervescence depuis la mi-mai, puis en grève ; l’intersyndicale des journalistes exige une réforme profonde et rapide, des négociations sont en cours avec leur ministre de tutelle. Depuis le 6 juin, afin de soutenir la lutte des grévistes pour la liberté d’information et d’expression et mobiliser l’opinion, des marches silencieuses regroupent successivement diverses professions qui tournent autour de la « Maison ronde ». C’est Roger Louis (1925-1982), grand reporter de la prestigieuse émission Cinq colonnes à la une, qui a eu l’idée, reprise par l’intersyndicale, de cette « opération Jéricho »1: un jour des artistes et des comédiens, un autre des journalistes et des ouvriers du Livre, le lendemain les travailleurs intellectuels, les ouvriers du secteur privé etc., ainsi jusqu’au septième jour car, selon l’Ancien Testament : « Et le septième jour les murailles tombèrent2. » Dans un livre publié en 1978, le compositeur, écrivain et homme de radio Pierre Schaeffer (1910-1995) témoigna de cette opération Jéricho alors que « pour de brèves heures, l’imagination était au pouvoir » : La petite histoire, ici, s’inspirait de la grande, n’hésitait pas à emprunter ses symboles à la Bible même. Le grand public a sans doute oublié qu’aux plus beaux jours de 68, les travailleurs de l’ORTF sortirent de leurs remparts, pour défiler autour, en processions circulaires, à l’image même des assaillants de Jéricho, dont le texte sacré relate l’exploit […] Au son des trompettes, les murs allaient s’effondrer. Tout notre personnel, dans un grand mouvement d’ensemble, s’avérait donc capable de jouer les deux rôles à la fois : celui d’assaillant et d’assiégé. Ce fut une belle fête3.

1 2

3

Voir Roger Louis, L’ORTF, Un combat, Seuil, 1968. Il sera licencié de l’ORTF après mai 1968 avec 69 de ses collègues. Référence au livre de Josué (6, 1-24) dans les Livres prophétiques de l’Ancien Testament. L’épisode relate la conquête du pays de Canaan par les Israélites : « Jéricho était fermée et enfermée à cause des fils d’Israël : nul ne sortait et nul n’entrait. Le Seigneur dit à Josué : « Vois, je t’ai livré Jéricho et son roi, ses hommes valides. Et vous, tous les hommes de guerre, vous tournerez autour de la ville, faisant le tour de la ville une fois ; ainsi feras-tu six jours durant. Sept prêtres porteront les sept cors de bélier devant l’arche. Le septième jour, vous tournerez autour de la ville sept fois et les prêtres sonneront du cor. Quand retentira la corne de bélier — quand vous entendrez le son du cor —, tout le peuple poussera une grande clameur ; le rempart de la ville tombera sur place et le peuple montera, chacun droit devant soi. » » Pierre Schaeffer, Les antennes de Jéricho, avec la participation de Claude Glayman Seuil, 1978, p. 14.


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L’ultime manifestation, celle du 12 juin au cours de laquelle étaient attendus des milliers de téléspectateurs, n’eut pas lieu, le gouvernement ayant interdit tous les rassemblements sur la voie publique en raison des élections législatives qui devaient avoir lieu le 23 juin. Ce que ces manifestants voulaient abattre, ce n’était pas un mur de pierre ou de béton mais celui de la censure qui bâillonnait implicitement, insidieusement, sans injonctions ; une censure intériorisée comme dans cette nouvelle de l’écrivain italien Dino Buzzati « Le mot prohibé » 1: un pouvoir a interdit l’utilisation d’un mot sans que quiconque dans la société concernée soit capable de dire qui l’a interdit, quand, pourquoi, ni même en vertu de quel texte législatif ; mais, par conformisme, sans même la crainte de sanctions, personne ne l’emploie. George Orwell exprimait la même idée de manière plus imagée alors qu’il rencontrait des difficultés pour faire éditer La Ferme des animaux, une fable satirique sur le stalinisme : « […] Bien qu’il n’existe pas d’interdiction définie, aucune déclaration claire sur ce qui doit ou ne doit pas être publié, la politique officielle n’est jamais contournée. Les chiens de cirque sautent quand le dresseur fait claquer son fouet, mais le chien bien entraîné est celui qui fait ses cabrioles sans fouet. 2» Les journalistes grévistes et ceux qui les soutiennent veulent donc en finir avec le journalisme courtisan3, complaisant vis-à-vis des puissants du moment, ils ne supportent plus l’information officielle corsetée, sous surveillance, contrôlée par le pouvoir gaulliste, soit : le ministère de l’Information, le cabinet du Premier ministre, l’Élysée4. Les artistes de l’atelier des BeauxArts, dont le talent créatif produisit tant d’affiches mémorables, firent de cette ORTF entravée une de leurs cibles favorites ; ils la brocardèrent sous toutes les coutures avec, à chaque fois, une verve acide et jubilatoire. Jean Guéhenno participe donc activement à ce combat pour la liberté de l’information, il manifeste et pétitionne. Le 7 juin il avait signé, aux côtés 1 2 3 4

Dino Buzzati : « Le mot prohibé », Toutes ses nouvelles, Pavillons, Robert Laffont, 1990. Article cité dans le livre de Bernard Crick, George Orwell : une vie, Balland, 1982 p 398. Le profil du courtisan est finement analysé par le baron d’Holbach (1723-1789) dans son Essai sur l’art de ramper, à l’usage des courtisans que l’on peut lire sur : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k84523m/f2.image. Jean-Pierre Filiu, Mai 1968 à l’ORTF, une radio-télévision en résistance, préface de Jean-Noël Jeanneney, Nouveau monde édition, 2008. Voir par exemple dans Le Monde les « Libres opinions » de François-Régis Bastide : « L’ORTF débâillonnée » (7 juin 1968) et du réalisateur Jean-Marie Drot : « Pourquoi nous combattons » (12 juin 1968) ; voir également le documentaire de Raoul Sangla : Du joli mai 68 à l’ORTF, dans De l’utopie à la révolte, deux films de Raoul Sangla, Les Mutins de Pangée, 2008, documentaire dans lequel le réalisateur retrouve, quarante ans après, d’anciens grévistes de l’ORTF qui témoignent à propos de la censure de l’information du service public.Le Monde, 28 juin 1968.


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de toute l’intelligentsia de gauche (Sartre, Prévert, Sollers, Nadeau, Beauvoir, Duras, Blanchot, Prévert, etc.) et de cinéastes (Astruc, Godard, Carné, Resnais, Rivette, Tati, etc.) le manifeste ci-dessous : L’ensemble du personnel de l’ORTF (toujours en grève) se bat actuellement pour l’indépendance de l’Office. Les pouvoirs en place ont rompu toute discussion et ont fait occuper par l’armée les centres techniques. Donc, depuis mardi 4 juin, à 0 heures, tous les programmes qui pourront être diffusés seront signés par le gouvernement et réalisés sous contrôle de la police et de l’armée. Le combat pour la liberté de l’ORTF en dehors de toute définition politique est un combat national. Les soussignés s’engagent à ne plus participer aux programmes de l’ORTF, sous son statut actuel.

Le 27 juin, le bureau du Syndicat national des journalistes suggère qu’il fasse partie, aux côtés d’Aragon, du directeur du journal Le Monde : Hubert BeuveMéry, de François Mauriac et de neuf autres personnalités, d’un « Comité des sages » chargé de veiller à l’impartialité de l’information1. Enfin, le 28 juin, à la veille du second tour des élections législatives prévues pour le 30 juin – le général avait annoncé le 30 mai la dissolution de l’Assemblée nationale, la tenue de nouvelles élections et un raz de marée gaulliste avait emporté le premier tour du 23 juin – quelques dizaines d’intellectuels, écrivains, dont Jean Guéhenno, artistes et cinéastes, communistes compris, lancent l’appel suivant : « Face aux dangers du pouvoir personnel, nous voterons et appelons à voter au second tour, pour le candidat de l’union de tous les démocrates, de tous les républicains », ce qui suggérait que les candidats de droite, s’ils déferlaient en nombre sur l’Assemblée nationale, représenteraient un danger pour la République. C’est ce que soutenait un des nombreux communistes signataires, Louis Aragon, dans un très long texte qui utilisait à dix reprises l’expression : « L’entreprise totalitaire du général de Gaulle » ; il comparait les « comités d’action civique » à la constitution desquels le général avait appelé, aux chemises noires de Mussolini, et l’accusait enfin de préparer la guerre civile2. 1 2

Le Monde, 28 juin 1968. L’Humanité, 11 juin 1968.


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Jean Guéhenno acquiesçait-il à tous les arguments – certains sont proches de ce qu’il écrivait en 1965 – développés par Aragon, dont le nom figurait juste après le sien dans la liste des signataires de la pétition ? Nous ne savons pas si, à côté de son engagement pour la liberté de l’ORTF, Jean Guéhenno participa à des débats sur l’avenir de l’université, sujet de tant de ses chroniques et à propos duquel il avait beaucoup à dire, ni s’il participa, c’est peu vraisemblable, au mouvement qui mobilisa aussi les « gens de lettres » comme on disait encore à cette époque et dont la société éponyme, sise dans un hôtel particulier du Faubourg Saint-Jacques à Paris, fut, rapporte un journaliste, « fort civilement occupée », la grille d’entrée coiffée du drapeau rouge et du drapeau noir, par une phalange d’écrivains qui « par ce geste symbolique frappant une institution vétuste et non représentative, mais qui bénéficie de privilèges injustifiés, de puissants moyens matériels et de l’appui des pouvoirs publics, marquent leur volonté de donner à l’écrivain un statut nouveau dans une société nouvelle ». Ils annoncèrent dans un communiqué la fondation d’une Union des écrivains qui affirmait son étroite liaison avec les étudiants et les travailleurs du Livre et se proclamait « ouverte à tous ceux qui considèrent la littérature comme une pratique indissociable du processus révolutionnaire actuel. Cette union sera un centre de contestation de l’ordre littéraire établi»1. À la Sorbonne, d’autres constituaient le même jour un comité beaucoup plus radical dans ses proclamations : le Comité d’action étudiants-écrivains révolutionnaires qui affirmait « vouloir réviser les conditions d’exploitation des écrivains par les éditeurs, en accord avec les travailleurs du Livre, pour aboutir à une nouvelle définition économique et sociale du rapport de l’écrivain avec la société ». Quelques jours plus tard, ils publiaient le communiqué suivant : Le pouvoir bourgeois ébranlé, après avoir mis au compte de quelques enragés le déclenchement du mouvement qui s’est étendu à tout le pays, attribue les récentes et violentes manifestations à des provocateurs, des émeutiers, des voyous, à la pègre. Selon lui, seuls les étudiants seraient aujourd’hui excusables d’avoir eu recours aux barricades. Or, c’est une victoire du mouvement étudiant que d’avoir su rallier à son action d’autres couches de la population : travailleurs, chômeurs et 1

« De la Société des gens de lettres à l’Union des écrivains », Le Monde, 23 mai 1968.


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jeunes gens qu’il est vain de traiter de « voyous » quand ils ont rejoint le combat révolutionnaire. Le Comité d’action étudiants-écrivains se déclare solidaire des jeunes gens en colère, « enragés » d’hier, « blousons noirs » d’aujourd’hui. Contre toute tentative de ségrégation à l’intérieur du mouvement, nous qui avons participé aux actions attribuées à une prétendue pègre, nous affirmons que nous sommes tous des émeutiers, que nous sommes tous la pègre 1.

Jean Guéhenno pouvait-il reconnaître la présence de Caliban entre les lignes de cette rhétorique ? Toujours est-il qu’au cours de ces semaines mouvementées il ne donna qu’une seule chronique au Figaro, le 18 juin 1968 à la veille du premier tour des élections législatives, alors que le mouvement général qui avait mobilisé toutes les classes de la société était sur le reflux et que de Gaulle semblait avoir repris la main après une longue période de ce qui pouvait apparaître comme une vacance du pouvoir. Le précédent article, titré « Correspondances », consacré à la publication d’un tome de la correspondance de George Sand qui remontait au 18 mai 1968, ignorait donc l’actualité immédiate, alors même que la quinzaine précédente avaient eu lieu l’évacuation de la Sorbonne par la police (3 mai), la nuit des barricades (10-11 mai) et l’occupation de la Sorbonne par les étudiants (13 mai). Avait-il, comme son voisin de colonne à la une du Figaro, Raymond Aron, qui refusa dans un premier temps d’écrire sur les événements – son premier commentaire paraîtra le 15 mai 2 – été sollicité par la rédaction du Figaro pour donner son opinion au cœur de l’événement ? Préférait-il, lui aussi, ne pas réagir à chaud, se donner le temps de la réflexion alors que par ailleurs il avait participé à la lutte pour la liberté de l’information à l’ORTF ? Toujours est-il qu’il prolongea au cours des mois suivants son analyse dans plusieurs de ses chroniques. Jean Guéhenno en reprendra l’essentiel dans sa préface, en forme de bilan de Mai 1968, à Caliban et Prospero, suivi d’autres essais, ouvrage déjà cité ; il y nuance, voire révise parfois, certaines des appréciations formulées 1 Le Monde, 28 juin 1968. 2 « Durant la première semaine et en particulier au moment de la nuit tragique du vendredi 10 au samedi 11 mai, j’ai, en dépit de l’insistance de mes amis du Figaro, refusé d’écrire ; ces troubles universitaires, immédiatement, me consternaient, ils me paraissaient le début de l’effondrement de l’Université et pas de la réforme de celle-ci », écrit Raymond Aron ; voir La révolution introuvable, réflexion sur les événements de mai 1968, Fayard, 1968, repris dans Aron, Penser la liberté, penser la démocratie, Quarto Gallimard, 2005. Nous citons à partir de cette édition, p. 613.


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au cœur de l’événement, gomme quelques propos polémiques, en accentue d’autres, mais globalement l’analyse reste la même. « Tumulte », « Psychodrame », « Fausse révolution » ?

Pour éviter les contresens à propos de ce qu’écrit Jean Guéhenno, il faut avoir en mémoire le contexte national et international, mettre provisoirement entre parenthèses, autant que faire se peut, ce que nous avons appris depuis cinquante ans des événements et de leur interprétation, et enfin ne jamais oublier que notre éventuelle lucidité d’aujourd’hui, notre capacité à mieux comprendre l’événement et à l’analyser bénéficient du recul de l’histoire ; tout en sachant cependant que d’autres – observateurs perspicaces, philosophes, sociologues etc. – ont saisi rapidement, éventuellement hors de tout jugement de valeur, la portée historique de la révolte. La situation était d’une grande complexité et l’analyse qu’en fait Jean Guéhenno est assez contradictoire, reflet de ses approbations, rejets, craintes et espoirs. Pour présenter les choses succinctement dans un premier temps, on peut dire que, s’il comprend les causes de la révolte étudiante liées à l’état de l’Université et, au-delà pour certains des activistes de cette jeunesse révoltée, la mise en cause d’une société marchande dont le but final n’est rien d’autre que la consommation effrénée, il est très critique quant aux modalités de la contestation, porte même un jugement assez négatif ; il doute fortement, sinon de la sincérité, du moins de la crédibilité de ses acteurs, de la solidité de leurs engagements, de leur pérennité au-delà du feu de paille attisé par l’ardeur de la jeunesse. Les scléroses de l’Université

C’est dans sa chronique du 11 juillet 1968 titrée « Un long travail » qu’il aborde la question de l’enseignement maintes fois abordée dans ses chroniques depuis une quinzaine d’années, parfois de manière volontairement provocatrice comme lors de la querelle du latin lorsqu’il se prononce contre son enseignement 1, critique reprise en 1968 avec la dénonciation de cette « manie du latin considéré comme un test de l’intelligence ». « Je ne saurais dire, écrit-il, que ces sombres jours m’aient surpris. Il y a beau temps qu’on pouvait les craindre et qu’on attendait une conversion profonde de 1

Voir ses chroniques dans Le Figaro des 7 et 30 juin puis du 10 octobre 1945.


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l’humanisme, sa démocratisation et son adaptation à une société nouvelle, beau temps qu’on rêvait d’une ‘‘révolution culturelle’’1 ». Il constate tout d’abord que la raison la plus profonde de la crise est une victoire, « l’espoir du bonheur et de la lumière merveilleusement étendu depuis un siècle. C’est que d’innombrables jeunes gens arrivent désormais tous ensemble aux portes du vieux temple, mais qu’il est trop petit et mal équipé pour les recevoir et que bien des cérémonies traditionnelles qu’on y célèbre sont frappées d’inefficacité. Elles n’aident pas à vivre. » Il ajoute que « l’inadaptation à la vie des écoles et des universités est éclatante », l’Université n’a été l’objet que de « rapetassages » et n’a jamais disposé des moyens financiers lui permettant de s’adapter à la croissance de la demande de formation. Et de mettre en cause la politique gaulliste de « grandeur », le « vieil orgueil de l’État, sa ruineuse parade, la Bombe ». Puis il dénonce pêle-mêle la « lourdeur des traditions et des routines scolaires, les préjugés de l’opinion, des familles […], la méfiance à l’égard d’un enseignement moderne ou technique2, un esprit d’arrivisme rendant impossible l’orientation ». Il regrette que l’on ait volontairement négligé le plan Langevin-Wallon de 1947 qui prônait une démocratisation de l’enseignement, une école de justice et d’émancipation, sa réorganisation et une rénovation des méthodes pédagogiques, victime collatérale de la guerre froide et de l’éviction des ministres communistes du gouvernement. Il conclut ainsi son propos : C’est l’esprit même de l’Université qu’il faut changer. Il faut se déshabituer qu’on y entre pour parvenir. Toute la question est d’aider chaque homme à devenir tout ce qu’il peut, de le préparer à servir là où il fera le mieux, de lui rendre son monde que la mécanisation de tout lui fait perdre, et de lui assurer quel que soit son gagne-pain, les moyens de la plus haute vie possible. La révolution scientifique ou technique crée l’abondance et assurera une nouvelle administration des biens et des choses. Mais la vraie révolution concerne les hommes, leur vie intérieure, leur bonheur et leur dignité.

1 Dans Caliban et Prospero, op. cit., p. 9, Guéhenno ne reprend pas la phrase : « Il y a beau temps qu’on pouvait le craindre » et poursuit : « J’étais de ceux qui n’ont pas cessé d’espérer une conversion... ». 2 Enseignement technique dont il rappelle dans sa préface à Caliban et Prospero (p. 13) qu’il y avait un élève dans l’enseignement technique pour cinq dans l’enseignement secondaire. Il le souligne en remarquant que, pour certains, c’était « trahir les ‘‘humanités’’ que de se risquer à dire que tout eût été plus conforme aux besoins du temps si ces chiffres avaient été inversés ».


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Ce constat de la sclérose de l’Université et de son indispensable réforme est assez largement partagé. Mais Jean Guéhenno marque son désaccord avec les formes prises par la révolte étudiante et la contestation systématique de l’autorité des maîtres. « Jeunesse… »

C’est le titre de sa chronique du 18 juin 1968. En dépit de la brièveté associée à ce type d’écrit journalistique, il y esquisse un début de bilan et résume son opinion. « Le seul profit de ces dernières semaines sera peut-être de nous avoir réveillés », affirme-t-il en introduction avant de rendre un hommage critique à la jeunesse qu’il se refuse à flatter, contrairement à nombre de ses contemporains : Je pense, au-delà de toute politique, avec angoisse et amitié aux jeunes gens. Je ne les appellerai jamais, avec une fausse révérence, les « Jeunes », comme les fascismes nous ont habitués à le faire, pas plus que je n’accepterai l’idée de leur isolement, de leur séparation à l’intérieur de la nation. J’ai passé ma vie avec eux. Tout vieil homme n’est que ridicule quand, du fond de son âge, il les méprise. Mais il n’est pas moins affligeant quand il les flatte par démagogie et en a une sorte de peur. La justesse est d’accepter d’être vieux, de savoir qu’on l’est, d’être conscient de ce qu’on a réussi mais aussi de ce qu’on a manqué et de se réjouir que ceux qui suivent veuillent faire mieux. Il n’a jamais été facile d’être jeune – nous nous en souvenons – et cela n’est sûrement pas plus facile aujourd’hui. De telles pensées pourraient réconcilier les jeunes et les vieux et en faire le même peuple.

On peut relever dès le début de ce texte un malentendu, ou une difficulté à comprendre l’évolution de la société d’après 1945, car les jeunes de Mai 1968, première génération du vingtième siècle à n’avoir pas connu la guerre sur le territoire national tout en commençant à vivre dans une société d’abondance, ne sont plus, ni économiquement ni culturellement, ceux d’avant-guerre, convoités et embrigadés par les partis fascistes. Ils constituent par contre, si l’on suit le diagnostic – qui fit date lors de sa parution – du sociologue Edgar Morin en 1963, une « nouvelle classe d’âge » émancipée et individualiste sous « la stimulation permanente du capitalisme, du spectacle


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et de l’imaginaire 1 ». Mais là n’est pas l’essentiel. Pour Jean Guéhenno, ce mouvement s’est donné de « fâcheuses vedettes », sans qu’il précise qui ce propos concerne ; il le qualifie de « fausse révolution » ayant connu des « jours affreux », de « psychodrame » avec de « sombres jours » ; il dit avoir éprouvé du chagrin en traversant la Sorbonne parce qu’« on souffre de voir tout ce qu’on aime avili et tourné en dérision » et reconnu une « vieille sauvagerie » dans les « folles proclamations » des étudiants révoltés2. Remarque qui fait écho à ce qu’écrit Raymond Aron dans l’introduction de La révolution introuvable, analyse de la révolte de mai publiée à chaud en 1968 : « Disloquer le bloc social de l’Université sans voir quel bloc reconstruire ou afin de disloquer la société tout entière, c’est nihilisme d’esthète ou mieux, c’est l’irruption de barbares, inconscients de leur barbarie.3» La comparaison avec la révolution de février-juin 1848 est souvent revenue sous la plume de commentateurs et notamment de Raymond Aron dans les colonnes du Figaro ; Jean Guéhenno en use également4. C’est un moment historique qu’il a plusieurs fois cité et commenté dans ses écrits avec des variations dans l’analyse, mais jamais sur le fond, plus ou moins positive suivant qu’il s’exprime en 1935 à la tribune du Congrès des intellectuels pour la défense de la culture ou bien dans une chronique de 1948 à l’occasion du centenaire5. Il dit avoir « recherché les témoignages des jeunes hommes de ce temps-là » (18 juin 1968) parce qu’« un vieil homme est plein de lectures » et que « par une longue habitude [il] cherche les plus anciennes cautions » (20 juillet 1968). Qui sont ces témoins convoqués par notre chroniqueur et qui ont participé, à des degrés divers pour certains d’entre eux, ou seulement observé, voire vu de loin, la révolution de 1848 ? Ils « en furent blessés toutes leur vie » précise Jean Guéhenno. Il s’agit de Renan, de Baudelaire, de Leconte de Lisle, de Flaubert et de Louis Ménard, ces deux derniers étant les seuls pour lesquels le patronyme est suivi de très courts extraits de leurs écrits 1 2 3 4 5

Edgar Morin : « 1. Une nouvelle classe d’âge, 2. Le « Yé-Yé », Le Monde, 6 juillet 1963.. . Dans la suite du texte, les dates entre parenthèses renvoient à d’autres de ses chroniques du Figaro. Les mots ou fragments de phrases cités proviennent de l’éditorial du Figaro du 18 juin 1968 et de la préface de Caliban et Prospero, op. cit Raymond Aron, Penser la liberté, penser la démocratie, Quarto Gallimard, 2005, recueil de plusieurs ouvrages de Raymond Aron dont La révolution introuvable, phrase citée p. 609. Dans « Mai 1968...et après ? », Le Monde Diplomatique, juin 1968, Alain Garrigou analyse ce tropisme des analystes des événements. Voir « Défense de la culture », Europe, n° 151, 15 juillet 1935, pp. 444-447 et « Le ‘’ Brisement de Juin ‘’ », Le Figaro, 5 juin 1948.


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de l’époque. Il importe de faire ce détour historique avec Guéhenno qui s’adresse à un public cultivé connaissant ses classiques, de le préciser, de s’arrêter sur chacun de ces personnages afin de rappeler succinctement comment ils vécurent cette période et en rendirent compte, car les témoins choisis révèlent implicitement l’appréciation qu’il porte sur certains aspects de Mai 1968. Idéal et espoirs perdus

Parmi cette poignée d’écrivains auxquels il fait appel pour tenter de rendre intelligible la révolte de Mai 1968, il est un spectateur qui observe les choses de loin, du haut de son cabinet de travail : Renan ; des touristes comme Flaubert et son ami Maxime Du Camp qui parcourent quelques rues du Paris insurgé et s’approchent à bonne distance des barricades1 ; deux très engagés : Ménard et Leconte de Lisle. Aucun ne se battra aux côtés des insurgés, à part semble-t-il le dandy Baudelaire (27 ans)2, provisoirement influencé par les idées socialistes, pour satisfaire un besoin de violence et un profond instinct de révolte : contre un gouvernement qui ignore la misère ouvrière, contre son beau-père détesté, contre l’ordre établi. Son journal intime, publié sous le titre Mon cœur mis à nu (1864), exprime toutes ses contradictions3 : Mon ivresse en 1848. / De quelle nature était cette ivresse ? / Goût de la vengeance. Plaisir naturel de la démolition. / Ivresse littéraire ; souvenir des lectures. / Le 15 mai. Toujours le goût de la destruction. Goût légitime, si tout ce qui est naturel est légitime. / Les horreurs de Juin. Folie du peuple et folie de la bourgeoisie. Amour naturel du crime. » (XXX, p. 51) […] 1848 ne fut amusant que parce que chacun y faisait des utopies comme des châteaux en Espagne. /1848 ne fut charmant que par l’excès même du Ridicule. (XXXI, p. 52) 1 2 3

Lequel Du Camp, membre de la Garde nationale, fera le coup de feu contre les ouvriers insurgés en juin 1848 et sera blessé. Pour les précisions historiques rapportées dans cette partie, nous sommes redevables au Baudelaire de MarieChristine Natta, Perrin, 2017; au Leconte de Lisle ou la passion du beau de Christophe Carrère, Fayard, 2009 ; à l’Ernest Renan de Jean Balcou, H. Champion, 2017 ; au Flaubert de Michel Winock, Gallimard, 2017. Charles Baudelaire, Journaux intimes, Fusées, mon cœur mis à nu, Crès, 1920, que l’on peut lire sur http://gallica. bnf.fr/ark:/12148/bpt6k206339d.


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Il « ne sera républicain qu’un jour de bruit, de fumée et de poudre1 » et Antoine Compagnon nous dit que le poète « condamne après coup les emballements de sa jeunesse, imputés à la nature, c’est-à-dire à la méchanceté de l’homme corrompu par le péché originel, mais aussi à ses lectures2 » et sa biographe note : « N’ayant pas de convictions, il peut passer d’un extrême à l’autre, sans la moindre hésitation ni scrupule3 ». Dès le mois d’octobre 1848, il travaille pour un journal conservateur. Il confiera à son journal intime : Je comprends qu’on déserte une cause pour savoir ce qu’on éprouvera à en servir une autre. / Il serait peut-être doux d’être alternativement victime et bourreau. » (XXV, p. 46) [… ] Il n’y a de gouvernement raisonnable et assuré que l’aristocratique. Monarchie ou république, basées sur la démocratie, sont également absurdes et faibles. (XLIV, p. 60)

Tout autre est l’engagement du poète Leconte de Lisle (30 ans). Originaire de l’île de La Réunion, fils d’un propriétaire terrien possesseur d’esclaves, il débarque à Nantes en 1837 puis fait son droit à Rennes à partir de 1838, avant de rejoindre la capitale4. Proche des fouriéristes et de l’idéal socialiste, partisan des idées libérales, républicain convaincu, il opte « avec toute une génération d’exaltés, pour la fureur des tempêtes sociales », il participe à la révolution de février 18485. Animé d’une haine de l’esclavage, au grand dam de sa famille, il réunit en mars 1848 des fils de famille créoles résidant à Paris, qui rédigent une adresse aux membres du gouvernement provisoire approuvant l’abolition de l’esclavage. Son père lui coupe les vivres. En prévision des élections du 23 avril 1848 il est envoyé par les clubs républicains parisiens à Dinan (Côtes du Nord), pour « dynamiser les milieux encore hésitants de province, influer durablement sur l’immense population rurale », renforcer la dynamique républicaine née dans les barricades de février6. Mais très rapidement il déchante ; il décrit amèrement à son ami Louis Ménard combien le peuple des campagnes le 1 Carrère, op. cit., p. 70. 2 Antoine Compagnon, Un été avec Baudelaire, Éditions des Équateurs/France Inter, 2015. 3 Natta, op. cit. p. 258. 4 Leconte Charles, La jeunesse de Leconte de Lisle, Annales de Bretagne, tome 24, n°4, 1908, pp. 445-460 ; Marius-Ary Le Blond, Leconte de Lisle sous la seconde République et sous l’Empire, Mercure de France, octobre 1901, pp. 54-98. 5 Carrère, op. cit., p.113. 6 Ibid., pp. 140-143.


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déçoit. « Bien fin qui me rattrapera à me faire délégué de brutes semblables », écrit-il le 6 avril 1848, colère renforcée après que des « exécrables élections » eurent donné une écrasante majorité aux républicains les plus modérés et piétiné ainsi le « rêve sacré » de sa vie1 : « Que le grand diable d’enfer emporte les sales populations de la province ! », fulmine-t-il dans une lettre du 30 avril 1848 ; « vous vous figurerez à grand’ peine l’état d’abrutissement, d’ignorance et de stupidité naturelle de cette malheureuse Bretagne […] Que l’humanité est une sale et dégoûtante engeance ! Que le peuple est stupide ! C’est une éternelle race d’esclaves qui ne peut vivre sans bât et sans joug. Aussi ne sera-ce pas pour lui que nous combattons encore, mais pour notre idéal sacré. Qu’il crève donc de faim et de froid, ce peuple facile à tromper, qui va bientôt se mettre à massacrer ses vrais amis ! ». Il déduit de cette expérience que la politique n’est pas faite pour les poètes, que les politiciens sont aussi stupides que les masses et que seul l’art comptera maintenant dans sa vie. Le Trégorrois Ernest Renan (25 ans) ne dit pas autre chose lorsqu’il écrit en 1849 que « la nullité intellectuelle et administrative des provinces est le plus grand obstacle au progrès des idées modernes2 ». Bien que la première phrase de la préface de son livre L’Avenir de la science, pensées de 1848, qui ne sera publié qu’en 1890, affirme : « L’année 1848 fit sur moi une impression extrêmement vive3 », il reste totalement à l’écart de ces semaines révolutionnaires qu’il observe de loin, bien qu’il vive au cœur du Paris insurgé. Seules ses études le mobilisent : « Jusqu’au mois de mai [1848], j’eus à peine le loisir d’écouter les bruits du dehors. » Sa correspondance, notamment avec sa sœur en 1848, montre son approbation des changements politiques ; il comprend les ouvriers insurgés même s’il déplore leur violence, il souligne que la première question du moment est « la question sociale, la question de l’inégalité4 ». Toutefois dans sa préface de 1890 déjà citée, il révise entièrement son jugement. Il affirme que l’idée d’une civilisation égalitaire est un rêve et qu’« il y avait beaucoup d’illusions dans l’accueil que je faisais, en ces temps très anciens, aux idées socialistes de 1848. Tout en continuant de croire que la science seule peut améliorer la 1

Sur 900 sièges à pourvoir les républicains modérés en remportent 500, la droite monarchiste 250, l’extrême gauche 150 ; voir Michel Winock, « Avril-décembre 1848, À l’épreuve du suffrage universel », L’Histoire, n° 444, février 2018, pp. 50-57. 2 Leblond, op. cit., p. 66. 3 Ernest Renan, L’Avenir de la science, pensées de 1848, http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k107920k. 4 Balcou, op. cit., pp. 106-107 et les lettres à sa sœur notamment celle du 30 juillet 1848 dans Correspondance générale 2 octobre 1845-décembre 1849, s. d., J.Balcou, H. Champion éd., 1998.


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malheureuse situation de l’homme ici-bas, je ne crois plus la solution du problème aussi près de nous que le croyais alors. L’inégalité est écrite dans la nature ; elle est la conséquence de la liberté ; or la liberté de l’individu est un postulat nécessaire du progrès humain.» De Louis Ménard (26 ans), le correspondant et ami de Leconte de Lisle – qui fut, nous dit sa notice biographique du Maitron1, poète, philosophe, historien des religions et des peuples antiques, essayiste, pamphlétaire politique et critique d’art, chimiste et peintre paysagiste à Barbizon, fanatique admirateur de la Grèce antique2 et passionné de justice sociale –, Jean Guéhenno cite dans son article quelques vers et son ouvrage Prologue d’une révolution (1849), exposé des cinq mois d’effervescence révolutionnaire de février à juin 1848 et « cri de révolte d’une âme généreuse contre l’atroce répression d’une émeute volontairement provoquée ». Pour cette publication, placée sous les auspices de Robespierre avec cette citation en exergue : « Une révolution qui n’a pas pour but d’améliorer profondément le sort du peuple n’est qu’un crime remplaçant un autre crime », il fut poursuivi pour excitation à la haine et au mépris du gouvernement de la République, condamné à trois ans de prison, ce qui le contraignit à l’exil3. Le poème cité partiellement par Jean Guéhenno date de 1852, il est écrit après le coup d’État de celui que Victor Hugo appela « Napoléon le petit »4 : Les peuples vieillis ont besoin d’un maître ; Ce n’est plus en eux qu’ils cherchent la loi. Dans un autre siècle il m’eût fallu naître : Il n’est point ici de place pour moi. L’idéal qu’avait rêvé ma jeunesse, L’étoile où montaient mes espoirs perdus, Ce n’était pas l’art, l’amour, la richesse C’était la justice et je n’y crois plus 1 2 3 4

http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php? article34882, notice Ménard Louis, 20 février 2009. C’est à ce titre que Maurice Barrès rend un ardent hommage à Ménard en lui consacrant tout le premier chapitre, intitulé « Le dernier apôtre de l’hellénisme », de son Voyage de Sparte, Plon, 1922, pp. 1-26. Le Prologue d’une révolution, février-juin 1848 a été réédité en 2007 aux éditions La Fabrique avec une présentation de Filippo Benfante et Maurizio Gribardi. Il fait partie d’un ensemble que l’on peut lire sur http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6573739j/f110.item. r=louis menard


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Mais je suis bien las de ces tyrannies Qu’adore en tremblant le monde à genoux : Peuples énervés, races accroupies, Nous léchons les pieds qui marchent sur nous

C’est « une des pièces les plus tristes qu’il ait écrites pour plaindre le peuple français qui s’est soumis, par le suffrage universel, à son maître Napoléon III1 ». Terminons cette digression historique par Gustave Flaubert. Jean Guéhenno écrit vers la fin de sa chronique : Je dirai franchement, pour ma part, ce que j’ai éprouvé, ces jours-ci, en traversant la Sorbonne. On souffre de voir tout ce qu’on aime avili et tourné en dérision. J’ai regretté2 de devoir repenser à ce « Club de l’intelligence », sis précisément rue Saint-Jacques, que décrit Flaubert dans L’Éducation sentimentale, et où son héros entendit de si beaux discours : ‘‘Plus de baccalauréat ! — À bas les grades universitaires ! — Conservons-les, mais qu’ils soient conférés par le suffrage universel, par le Peuple, seul vrai juge !’’

La scène3 à laquelle Guéhenno fait allusion est une des plus célèbres de L’Éducation sentimentale, ce roman de l’échec selon Maurice Nadeau : Flaubert « disait jadis le ‘‘grotesque triste’’ de la vie, comme pour l’exorciser et s’en venger à l’avance, dans le refus d’y succomber. Il dit maintenant l’inutilité et la vanité des échappatoires : toute existence se résout dans l’échec, le monde roule dans un recommencement éternel sur une pente déclive »4. Michel Winock note dans sa biographie qu’il s’agit d’« une des scènes les plus cocasses […] Une scène culte : Frédéric le velléitaire, poussé par ses amis, se décide à se présenter aux élections d’avril 1848, Flaubert introduit alors son héros dans un de ces clubs qui, avec les journaux, à une époque où n’existent pas de partis organisés, parrainent les candidatures, et qu’il nomme par malice ‘‘le club de l’intelligence’’. 1 2 3 4

Benfante et Gribardi, op. cit., p. 43. Lorsqu’il reprend cet article dans Caliban et Prospero (1969), il supprime le verbe « regretter » pour écrire : « Je repensais... ». Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, pp. 369-377, édition de 1891 consultée sur http://gallica.bnf.fr/ ark:/12148/bpt6k691688.texteImage. Maurice Nadeau, Gustave Flaubert, écrivain, Essai, Les Lettres Nouvelles, 1980, voir le chapitre 11.


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La séance à laquelle Frédéric participe est un morceau d’anthologie, un plat de choix pour les historiens. En une douzaine de pages d’ironie féroce, parfois mêlée de sympathie, Flaubert mieux que personne met en scène ce qu’on a appelé l’‘‘esprit de 1848’’, mélange d’illusions, de chimères, d’aspirations à la fraternité, et même de religiosité.» 1 Si Jean Guéhenno dit ses regrets d’avoir pensé à cette scène en observant les débats effervescents de Mai 1968, notamment ceux remettant en cause l’école, l’enseignement qui y est dispensé, les examens et les titres universitaires – le lecteur contemporain de cette époque se souvient peut-être du slogan resté longtemps fameux : « Thèse, synthèse… foutaise » – c’est que la comparaison qu’il effectue est cruelle pour les révoltés de Mai 1968 car la scène rapportée par Flaubert est d’un grotesque achevé, la plupart des personnages ridicules dans leurs postures, leurs propositions parfois des plus farfelues ; et qu’il sait que chez Flaubert, l’« anarchiste de droite », le « mépris à l’endroit des révolutionnaires » égale « le dégoût que lui inspirent les riches et les puissants» 2. Que peut-on déduire de ce long pas de côté dans l’histoire ? Ce n’est pas forcer l’interprétation que d’affirmer que Jean Guéhenno livre là, implicitement, une vision très pessimiste de l’histoire, qu’il ne prend pas très au sérieux la jeunesse révoltée, même s’il note : « 0n souhaite pourtant que le déroulement de ces semaines ne laisse dans le cœur des jeunes hommes d’aujourd’hui aucune désillusion ni aucun scepticisme. Puissent-ils rester éveillés, et nous-mêmes avec eux ! ». Il reste que tous les écrivains et intellectuels qu’il nomme, pour certains d’une foi et d’un enthousiasme apparemment invincibles, ont très vite été déçus, dépités, découragés – ils l’expriment parfois violemment comme nous l’avons vu – par ce peuple fantasmé qu’en jeunes bourgeois qu’ils étaient, ils ignoraient totalement ; ce peuple qu’ils s’étaient donné pour vocation de défendre, de représenter, de faire accéder à une vie sociale digne ; ils constatèrent avec amertume qu’il ne correspondait pas à ce qu’ils auraient souhaité qu’il fût – peut-être auraient-ils souhaité dissoudre ce peuple et en élire un autre plus conforme à leurs vœux comme le notera avec une ironie mordante, dans un tout autre contexte historique à propos d’une autre révolte ouvrière, Bertolt Brecht en 19533 –, ils l’abandonnèrent donc à son sort. Cette comparaison 1 Winock, op. cit., p. 109. 2 Ibid, p. 115. 3 Il s’agit de la révolte des ouvriers du bâtiment à Berlin-Est (R.D.A.) en juin 1953. Elle fut très sévèrement réprimée. Brecht écrivit ensuite ce poème (Poèmes, tome 7, L’Arche, 2000) : « Après l’insurrection du 17 juin, /


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que Guéhenno opère entre 1848 et 1968 est donc pour le moins le signe d’une méfiance à l’égard des leaders étudiants de Mai 1968, dont le verbiage révolutionnaire ne doit pas, selon lui, faire illusion et dont il conjecture qu’un jour, plus ou moins proche, ils brûleront ce qu’ils ont adoré, ce qui, avec le recul des cinquante années qui nous séparent de Mai 1968, correspond à une certaine réalité. C’est pourquoi il y a eu, à ses yeux, comédie révolutionnaire ; il reprend à son compte le mot de « psychodrame » utilisé par Raymond Aron dans son ouvrage déjà cité, La Révolution introuvable, dont le tout premier chapitre intitulé « Psychodrame ou fin d’une civilisation » livre l’analyse suivante1 : Il suffisait d’une discours [celui du général de Gaulle du 30 mai 1968] pour faire tomber une fièvre que l’on appelait révolutionnaire ; d’où l’impression ressentie que traduisait l’expression de psychodrame : les Français s’étaient joué à eux-mêmes une sorte d’immense comédie, dans un siècle où les révolutions du modèle 1848 n’ont plus de sens, ils se sont donné à eux-mêmes le spectacle d’une grande révolution. Un homme parle et la comédie est finie.

Il serait toutefois inexact de réduire l’analyse de Mai 1968 par Jean Guéhenno à ces convergences avec l’analyse aronienne. Il comprend et approuve certains aspects de la contestation. Un tumulte utile

C’est ce qu’il exprime dans la seconde partie de sa chronique du 18 juin 1968 : Quel espoir a commandé le tumulte de ces jeunes gens ? Une vie d’homme n’est pas seulement production et consommation. Ce tumulte n’aura pas été inutile s’il fait la preuve que ces jeunes hommes en sont au point de ne pas vouloir seulement consommer… et être consommés. La consommation (active et passive) des esprits est des plus standardisée et abêtissante. Nous sommes saganisés, vartanisés, omoïsés, maoïsés, gaullifiés, vedettifiés, et toujours mystifiés. Si Le secrétaire de l’Union des Écrivains / Fit distribuer des tracts dans la Stalinallee. / Le peuple, y lisait-on, a par sa faute / Perdu la confiance du gouvernement / Et ce n’est qu’en redoublant d’efforts / Qu’il peut la regagner. / Ne serait-il pas / Plus simple pour le gouvernement / De dissoudre le peuple /Et d’en élire un autre ? » 1 Aron, op. cit., p. 626.


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ce tumulte n’exprime que le dégoût d’un tel monde, comment s’en plaindre ? Mais on a pu craindre qu’il ne soit quelques fois que le résultat de conditionnements analogues.

Si Guéhenno peut reprendre à son compte cet aspect de la contestation qui lui donne l’occasion de forger quelques néologismes – tout en jouant ironiquement sur les homophonies entre « omoïsés » et « maoïsés », l’un étant presque l’anagramme de l’autre1 – illustrations de la mise en condition de l’individu par le matraquage publicitaire, qu’il soit politique ou commercial, c’est parce qu’il correspond à un thème développé dans nombre de ses écrits : l’homme doit évidemment satisfaire ses besoins essentiels, mais cette satisfaction n’a aucun sens si elle ne conduit pas à vraiment vivre sa vie après l’avoir gagnée, à refuser d’être le jouet des propagandes, car « le conditionnement de l’abondance ne vaut pas mieux que le conditionnement de la pauvreté » et « la vraie question pour chaque homme est de devenir lui-même tout ce qu’il peut et d’être préparé à servir là où il le fera le mieux» 2. Cet accord marqué avec la contestation de la société de consommation entre en résonance avec certaines pages d’un livre dont on a dit après coup qu’il fut la bible de certains des contestataires – mais qui ne s’était pratiquement pas vendu avant les événements –, Le traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations du situationniste Raoul Vaneigem, dont un des slogans fit les beaux jours des murs de la Sorbonne : « Nous ne voulons pas d’un monde où la garantie de ne pas mourir de faim s’échange contre le risque de mourir d’ennui » 3. Jean Guéhenno conclut sa chronique ainsi : « Mais, entre tant d’inscriptions farfelues qu’on peut lire dans les couloirs de la vieille maison, il en est une en grandes lettres bleues et en bonne place que j’ai découverte avec plaisir : ‘‘Seule la vérité est révolutionnaire’’. J’y souscris de tout mon cœur et souhaite qu’elle domine tous les débats des hommes, jeunes ou vieux, tous ensemble. » Lorsqu’en 1969 il reprend cet article dans sa préface à Caliban et Prospero, il modifie sa conclusion : « J’y souscrivais de tout mon cœur, mais on n’avait pas l’impression qu’elle inspirât les débats autour d’elle. ». 1

Rappelons au jeune lecteur que la marque de lessive Omo lança en 1957 la première grande offensive publicitaire d’après-guerre. 2 Guéhenno, Caliban et Prospero, op. cit., préface p. 15. 3 Raoul Vaneigem, Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, Gallimard, 1967. Le Monde du 13 juillet 1968, qui donne un bilan chiffré des publications récentes, note : « Cet ouvrage, particulièrement austère, invendu depuis sa sortie, il y a près d’un an [...], s’est trouvé subitement épuisé pour avoir été un des seuls écrits ‘‘situationnistes’’ existant sur le marché. »


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Pour une école différente

En août et septembre 1968, trois de ses chroniques sont consacrées à une réflexion sur l’École : « L’art de conférer » (13 août 1968), « Descendre et remonter le temps » (29 août 1968), « Les Recalés » (25 septembre 1968). Tout en notant qu’un « vieil homme devrait bien reconnaître dans le regard brillant et quelquefois un peu fou des jeunes gens la flamme de son ancien espoir, ce qui fut le meilleur de lui », il n’admet pas – lui qui représentait avec d’autres, par exemple Louis Guilloux et Albert Camus, ce que produisit de plus remarquable l’élitisme républicain – la critique systématique de l’école développée par les contestataires, l’institution scolaire étant présentée comme un lieu d’oppression et l’antichambre de l’exploitation capitaliste. Cette mise en cause n’était pas nouvelle comme en témoigne par exemple un numéro de la revue anarchiste L’Assiette au Beurre du 19 mars 1904 (n° 155) consacré à la question de l’école1. Il concède qu’il parle aux jeunes comme « un vieillard » car « on n’échappe pas à son âge » mais, poursuit-il, « je ‘‘contesterai’’, pour une fois, à leur manière. On ne peut laisser croire et dire que l’école, avant leurs contestations, ait été si autoritaire et si bête et que l’on ait à ce point méprisé leur génie. » Il reconnaît que l’on ne peut plus en 1968 enseigner comme avant parce que « aujourd’hui est devenu si ‘‘vivace’’ et si abondant qu’il rend quelquefois difficile de penser à autrefois et l’on se fait mal suivre d’une jeunesse en train de rêver de son prochain départ dans la lune. Alors on peut se demander ce qui vaudrait mieux pour l’intéresser davantage : descendre ou remonter le temps ? » Convoquant son expérience de pédagogue, il réaffirme, à contre-courant de ce qui se dit à l’époque, la place éminente du professeur, non pas le maître autoritaire qui impose son point de vue, assène ses connaissances sans souffrir le débat, mais celui qui pratique la maïeutique, dirige, guide sans préjuger des conclusions, apporte son savoir car il a entre ses mains « le rameau d’or et ne cesse de passer des vivants chez les morts, pour revenir chez les vivants » ; il doit éviter « que tout le monde ne s’égare » car « la vérité est à trouver, toujours délicate et difficile, et il doit être convenu qu’elle n’est à personne jamais connue d’avance », refuser tout dogmatisme car « l’avilissement de l’esprit commence dès qu’on est trop sûr d’avoir trouvé. » Il faut avoir eu des maîtres pour s’en débarrasser et trouver sa propre voie. Si un de ses maîtres justement, Renan, pouvait affirmer qu’« une école où les écoliers feraient la loi serait une triste école. La lumière, la moralité et l’art seront 1 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1048022b/f15.image


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toujours représentés dans l’humanité par un magistère, par une minorité gardant la tradition du vrai, du bien et du beau. Seulement, il faut éviter que ce magistère ne dispose de la force et ne fasse appel, pour maintenir son pouvoir, à des impostures, à des superstitions » 1 , il est évident pour Jean Guéhenno « qu’il faut à un nouveau monde, une nouvelle école. Tous les hommes désormais prétendent à la pensée. Il ne s’agit pas seulement de réussir, ici ou là, dans une Université fermée, une élite de quelques sages qui sauraient tout au milieu de foules qui ne sauraient rien. » Cette remarque le conduit à mettre en valeur une expérience pédagogique originale, jugée subversive dans l’Italie des années cinquante, qui préfigure bien des méthodes d’enseignement novatrices qui s’épanouiront dans le dernier quart du siècle. C’est donc le sujet de sa chronique du 25 septembre 1968, « Les “Recalés” » ; il y recense longuement un livre d’une « humanité émouvante » : Lettre à une maîtresse d’école2: Entre tant de livres que cette fausse révolution nous aura valus, je viens d’en lire un d’une humanité émouvante, et, d’ailleurs, plein d’humour. C’est une Lettre à une maîtresse d’école qu’on nous donne comme écrite « par des enfants de Barbiana », en Italie. J’y vois plutôt l’œuvre de ce Don Milani, mort il y a deux ans, qui était prêtre, grand bourgeois, fils d’un professeur d’université, et qui avait fondé à Barbiana une école pour y accueillir les « recalés », des fils de bûcherons, de paysans et d’ouvriers, et ainsi sortir de sa propre prison et « franchir le seul mur infranchissable, celui de ce que nous appelons notre culture. » Je ne sais rien de ce Don Milani que ce que nous en dit le traducteur, le préfacier du livre. Mais c’était sans doute un homme admirable, une sorte de saint, peut-être un fou…Mais « il vaut mieux, disait-on à Barbiana, passer pour un fou que d’être un instrument du racisme.» Il appelait racisme le plaisir qu’on éprouve à avoir des « inférieurs » : les noirs, si l’on est blanc, les pauvres, si l’on est riche, les « recalés », si l’on est arrivé, parvenu. C’était d’évidence, un vrai chrétien. Je ne le suivrai pas 1 Renan, L’avenir…, op. cit., préface, pp. VIII-IX. 2 Lettre à une maîtresse d’école par les enfants de Barbiana, Mercure de France, 1968 ; livre que l’on peut consulter en ligne sur http://upbordeaux.fr/IMG/pdf/lettre_a_une_maitresse_d_ecole.pdf. En 1972, le livre s’est vendu à 1 million d’exemplaires et a provoqué débats et polémiques. La Revue française de pédagogie en rend longuement compte dans son numéro 8 de juillet-août-septembre 1969 et introduit l’article ainsi : « Ce livre, où analyses psychologiques et sociologiques des problèmes se succèdent et se complètent, ouvrira à tout lecteur des horizons nouveaux. Il fera en outre réfléchir les privilégiés de la culture conscients d’avoir bénéficié d’un avantage de classe et épris de justice sociale. Eux qui parlent avec tant d’aisance des travailleurs dont ils se veulent solidaires, découvriront que les attentes des ouvriers sont parfois fort différentes de celles qu’ils imaginent. »


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jusqu’au bout de ses pensées. Ce moine célibataire me semble bien injuste pour les professeurs qui ne le sont pas… Mais que l’école de Barbiana est une belle école ! La vie y est dure ; on n’y a pas de vacances ; on y travaille toute la journée ; les grands enseignent aux petits ; on n’y dit jamais de personne qu’il est « nul pour les études » ; on s’entraide ; on veut « s’en sortir tous ensemble » ; on sait que d’aller à l’école est déjà un privilège. Chacun pense que « le problème des autres est pareil au sien ». On y fait tout pour le dernier de la classe, pour qu’il n’y ait pas de dernier. Rarement a-t-on senti l’inégalité des esprits avec autant de chagrin que ce Don Milani, voulu faire l’égalité avec plus de passion, parlé avec plus de lucide tendresse de l’espèce des « recalés », de « la timidité des pauvres, ce mystère qui remonte loin », de ceux qu’on renvoie aux champs ou à l’usine et qu’on oublie, de tous ceux-là qui restent en panne pendant les huit premières années de l’école, et redoublent, et triplent, simplement parce qu’ils ne savent pas parler, parce que, dans leur maison même, on ne sait pas parler. Apprendre à parler ou à écrire, c’est le moyen de parvenir à une claire conscience. Quelle magnifique protestation contre une école qui serait comme « un hôpital où l’on ne soignerait que les types en bonne santé et qui renverrait les malades ». Il n’y a que « le langage qui rende égal ». Ainsi faut-il avant tout apprendre à tous les enfants du monde leur langue, les « rendre maîtres des mots », pour que plus tard ils ne soient pas prisonniers des paroles des autres et des victimes « de la télé », des marionnettes bien dressées qui vont la samedi au bal, le dimanche au stade, mais pour qu’ils sachent parler eux-mêmes, où que ce soit, et se défendre, et « se consacrer à leur prochain ». Je ne sais si l’école de Barbiana est une réalité ou une utopie. Mais je suis sûr qu’elle est tout ce que pouvait inventer un cœur généreux, et jamais livre ne m’a-t-il fait sentir si fort qu’il y a en tout enfant, en tout homme, un esprit, qu’il faut délivrer.

Ce plaidoyer pour Don Milani est remarquable. D’une part parce qu’il marque un accord avec certaines des critiques de fond adressées à l’école en mai 1968, ensuite car il met en valeur une pédagogie originale à l’égard de laquelle Jean Guéhenno avait autrefois marqué de très fortes réticences1, enfin 1

Voir l’échange de lettres avec Romain Rolland en 1932 à propos de la pédagogie mise en œuvre par Célestin Freinet dans L’indépendance de l’esprit, correspondance entre Jean Guéhenno et Romain Rolland, 1919-1944,


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parce qu’il rejoint une de ses préoccupations fondamentales : permettre l’accession du plus grand nombre au savoir car « la plus terrible des inégalités est celle des esprits » et « Caliban n’attend pas seulement qu’on lui donne un métier, qu’on fasse de lui un bon outil. Sa révolte ne finira que quand il se sentira vraiment respecté dans tout son être. » Mais, ajoute-t-il à l’égard de ceux des gauchistes qui, dans la lignée des égarements de l’idéologie maoïste, sacralisaient le peuple, « il n’attend pas non plus qu’on le traite démagogiquement et qu’on lui attribue des vertus et des mérites quand il ne les a pas» 1. Jean Guéhenno n’est pas donc pas contre « la sélection nécessaire et d’ailleurs inévitable », sous réserve que certaines conditions soient remplies, et il se dit convaincu que « l’esprit de cette école, ses méthodes et ses programmes changeraient les modes de sélection, prépareraient l’égalité sociale et aideraient à délivrer en tout enfant, en tout homme son esprit ». À ce sujet, il avait introduit son propos en apostrophant vertement les étudiants pour les mettre face à leurs contradictions : Les étudiants, s’ils étaient vraiment ces démocrates qu’ils se vantent d’être, penseraient un peu à ces innombrables camarades qu’ils ont perdus en route et laissés derrières eux, à l’école primaire ou secondaire, et que la sélection a écartés. Sont-ils donc si sûrs d’être les plus dignes et ne craignent-ils pas d’être aux yeux de leurs anciens camarades des ‘‘parvenus’’ ? L’inévitable sélection ne serait-elle injuste que quand elle risque de les écarter à leur tour ?

Ajoutons pour conclure ce chapitre que ce prêtre, Don Lorenzo Milani, dont l’école expérimentale avait provoqué en 1954 d’âpres débats en Italie, fut mis à l’écart par sa hiérarchie. Le pape François lui a rendu un vibrant hommage en se rendant sur sa tombe à Barbiana (Toscane) le 20 juin 2017. Où est passé Caliban ?

Si dans sa chronique du 11 juillet 1968 Jean Guéhenno note que Caliban – c’est-à-dire la classe ouvrière, le peuple, tous ceux qui n’ont pas accès à une préface d’André Malraux, Albin Michel, 1975, pp. 249-250. Toutefois, l’hebdomadaire Vendredi, dont Jean Guéhenno était l’un des directeurs, publia dans son numéro du 27 mars 1936 (p. 8) un long article de Freinet dans lequel celui-ci exposait les principes de sa méthode pédagogique. Je remercie J.-K. Paulhan d’avoir attiré mon attention sur ces documents. 1 Guéhenno, Caliban et Prospero, p. 20.


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bonne éducation – n’a rien gagné, que « cette occupation désordonnée et ce bavardage irresponsable ont seulement parodié ses rêves », il nous faut toutefois constater que notre académicien ne dit pas un mot de ce qui fut, avec le Front populaire de 1936, le plus grand mouvement social avec grèves et occupations d’usines du vingtième siècle. Or dans nombre d’entreprises les débats sur les revendications qualitatives ont souvent été aussi vifs que dans les universités, avec la mise en cause de la hiérarchie, de l’organisation du travail, des cadences, etc. Au cours de ce mois et des années qui ont suivi, L’insubordination ouvrière, pour reprendre le titre d’un ouvrage remarquable de Xavier Vigna, a pris une ampleur méconnue1. Comment expliquer que l’écrivain de Changer la vie soit resté silencieux sur un sujet à propos duquel on aurait pu penser qu’il avait quelque chose à dire, même si, évidemment, l’homme de près de 80 ans qu’il était ne connaissait plus la réalité de la condition ouvrière en 1968, sinon qu’il savait qu’elle n’avait plus rien à voir avec ce qu’il avait connu dans sa jeunesse au début du siècle ? « La condition ouvrière s’est heureusement dans les cinquante dernières années si profondément transformée que, vous à qui je parle, auriez sûrement beaucoup de peine à imaginer ce qu’étaient, en ce temps-là, les rapports des riches et des pauvres, des ouvriers et des patrons », écrit-il en 19712. Cependant, l’aliénation, bien que ne prenant pas toujours les mêmes formes, pouvait être tout aussi importante comme en témoignent par exemple les quelques images filmées en 1968 au moment de la reprise du travail aux usines Wonder, avec la colère de cette ouvrière dont la révolte crève l’écran au moment où elle refuse de reprendre le joug3. Comment expliquer, non pas cette indifférence de Guéhenno vis-à-vis de la condition ouvrière – son exigence de faire accéder tous les dominés à l’éducation émancipatrice est intacte –, mais cette sorte d’impasse qu’il fait sur ce qui constitue la vie quotidienne de Caliban, au travail et dans son environnement social ? On peut proposer une explication qui tient à la fois de l’évolution personnelle de Jean Guéhenno et de celle de la société. Dans les Carnets du 1 2 3

Xavier Vigna, L’insubordination ouvrière, Essai d’histoire politique des usines, P.U.R., 2007. Parmi les nombreuses publications qui ont envahi les étals des libraires pour ce jubilé de Mai 1968, signalons l’étude historique de Ludivine Bantigny, 1968, de grands soirs en petits matins, Seuil, 2018. Jean Guéhenno, Carnets du vieil écrivain, Grasset, 1971, p. 199. Jacques Willemont, La reprise du travail aux usines Wonder, https://www.youtube.com/watch?v=ht1RkTMY0h4


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vieil écrivain, il rappelle une inquiétude qui fut toujours sienne, un propos qu’il répéta souvent sur la crainte de ne plus être soi : « Je repense souvent à ces vieilles paroles de Michelet qui, vers mes vingt ans, me furent un si précieux avertissement : ‘‘Presque tous ceux qui montent [dans la hiérarchie sociale] y perdent parce qu’ils se transforment ; ils deviennent mixtes, bâtards, ils perdent l’originalité de leur classe sans gagner celle d’une autre. Le plus difficile n’est pas de monter mais de rester soi’’. » Puis il ajoute : « Il me faut bien voir, à l’instant de finir, que notre siècle n’aura été qu’un siècle de parvenus. Nous sommes embourgeoisés et sommes devenus de ces hybrides que Michelet dénonçait. » Cela pour sa gouverne personnelle ; ce constat n’est pas sans rappeler le personnage principal du roman de Paul Nizan, Antoine Bloyé (1933) : portrait féroce de l’ascension sociale d’un fils d’ouvrier et d’une femme de ménage, que la revue Europe, dont Jean Guéhenno était le rédacteur en chef, publia en plusieurs livraisons dans ses numéros de 1933 et 1934. Le propos qu’il tient à l’égard des prolétaires de 1968 n’est pas différent et rejoint même ce qui se disait dans certains cercles gauchistes sur l’embourgeoisement du prolétariat 1: Les prolétaires, depuis cinquante ans, ont rêvé de devenir des bourgeois, comme les bourgeois d’il y a deux cents ans de devenir nobles. Leur imagination n’est pas allée plus loin que celle du premier bourgeois qui passe. On affecte de le mépriser, mais on ne cesse pas de l’imiter. L’imitation est d’abord tout extérieure. Cela commence par le costume, la cravate, le chapeau mais, et cela ne tarde guère, on pense bientôt comme lui. Dans ce monde d’argent, du haut en bas, de degré en degré de fortune, de classe en classe, c’est imitation d’imitation, ambition ridicule et misérable envie, copie de copie, et ainsi s’est établie cette société confuse et satisfaite, à la fois snob et conformiste dans laquelle nous vivons. Le plus mauvais de chacun définit son snobisme qui, par l’imitation des autres, tend à se généraliser. Tout respect de la nature vraie et profonde se perd et s’oublie dans cette dégradation peut-être inévitable. Comment empêcher cet avilissement insidieux ? […] On est devenu un bourgeois. C’est une espèce qui tend à la tranquillité.

1 Guéhenno, Carnets…, ibid., pp. 9-11.


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La suite du propos n’est pas plus amène, elle traduit un pessimisme profond sur l’évolution des sociétés et des hommes qui les composent. Le constat n’est pas nouveau chez Jean Guéhenno et l’on pourrait ajouter à l’explication que nous proposons l’analyse qu’il faisait en 1964 de l’évolution des systèmes capitaliste et soviétique1 : L’histoire va vite et le langage politique perd toute propriété. Capitalisme et communisme sont devenus de ce côté de la terre deux systèmes d’administration des choses que les techniques ne cessent de rapprocher l’un de l’autre et il est bien remarquable qu’ils finissent par créer tous deux la même société industrielle, et, à ne considérer que les hommes, les mêmes robots, les mêmes parvenus, les mêmes cervelles conformes, les mêmes citoyens dociles et obéissants. Entre l’Est et l’Ouest, ce n’est plus qu’une affaire du plus ou moins à manger ou de quoi se vêtir, de quoi se loger, mais, dès maintenant, ici et là on commence à être convenablement nourri, vêtu, logé et les mêmes outils, les mêmes heures de travail, les mêmes exigences de la production fabriquent les mêmes ‘‘consommateurs’’, les mêmes ‘‘citoyens’’. Ce n’est que par la survivance d’anciennes passions et d’anciens préjugés que l’Est et l’Ouest se croient différents et ennemis et se tiennent prêts à s’égorger l’un l’autre. Souhaitons-leur d’être de plus en plus ‘‘heureux’’ et que, plutôt que de s’exterminer, ils se rendent compte qu’ils deviennent en effet bien plus semblables qu’ils ne l’avaient cru possible et qu’ils vont l’être les uns et les autres bientôt devant les mêmes problèmes, ceux que posent le bonheur médiocre et l’originalité, sinon la liberté, perdue.

* Dans les premières lignes de la préface de Caliban et Prospero, Jean Guéhenno confesse ses « contradictions » et ses « embarras devant les batailles de son temps. » Pour l’année 1968, dont la révolte de la jeunesse, pour des raisons très diverses, malgré des points communs, ne fut pas que française, mais internationale, de Berlin à Berkeley, de Varsovie à Prague, il y avait de quoi « secouer » comme il l’écrivit à deux reprises un homme de son âge. Il a 1

Ce que je crois, Grasset, 1964.


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exposé ses interrogations, ses inquiétudes, ses espoirs, ses refus, avec l’honnêteté intellectuelle qui le caractérise, sans démagogie, sans dogmatisme ni a priori. Il s’est efforcé de comprendre. Il s’est engagé aux côtés des techniciens et journalistes de l’ORTF pour la liberté de l’information, il a appelé à voter contre les représentants du pouvoir gaulliste, dont Guéhenno contestait la politique. S’il a approuvé certains aspects de la révolte des étudiants, s’il pouvait admettre que l’on s’insurgeât contre une société autoritaire, figée, s’il reconnaissait l’inadaptation de l’Université et de l’École au monde issu de la Seconde Guerre mondiale, il n’a pas accepté certaines des formes prises par la contestation. Le vieil humaniste, qui devait tout à l’enseignement qui lui avait permis de sortir de sa condition, fut profondément attristé que l’on jetât aux orties tout ce à quoi il croyait. On doit noter pour conclure que ses réflexions à propos de l’enseignement ne sont pas sans échos aujourd’hui.



Guéhenno dans le siècle



Guéhenno-Malaparte : une rencontre impossible ? Jean-Claude THIRIET À la chère mémoire d’Annie Guéhenno

Curzio Malaparte et Jean Guéhenno, deux intellectuels « dans le siècle », deux hommes engagés, deux hommes de révolte et de combat, cela oui, c’est indéniable mais, au début des années trente, on a du mal à admettre que ces deux-là aient pu se croiser sans se défier dans la chaudière prête à exploser des lendemains de la Grande Guerre et de la Révolution d’Octobre et de la montée des fascismes. Malaparte, quand il débarque à Paris après l’été 1931 et un séjour estival sur la Côte d’Azur, est encore l’agitateur ou le stimulateur culturel au sein du fascisme qu’il a commencé d’être dès 1923-19241. Guéhenno dirige alors la revue de la gauche pacifiste Europe et participe à tous les combats du premier antifascisme. Bien sûr, il est devenu directeur de collection chez Grasset, où l’a attiré Daniel Halévy, mais justement, dans la maison de la rue des Saints-Pères, il représente un courant socialisant militant, comme en font foi de nombreux titres mis au catalogue de « sa » collection, Les Écrits. C’est dans cette collection qu’est publié, dans l’été 1931, Technique du Coup d’État, du jeune écrivain italien (33 ans au moment de la sortie du livre) que Paris connaissait à peine malgré plusieurs séjours au service de la propagande mussolinienne émaillés de quelques éclats, comme le procès qui l’oppose au journal du Cartel des gauches Le Quotidien2 ou une interview 1 2

C’est en septembre 1922, peu avant la marche sur Rome, que Malaparte – plus exactement Kurt-Erich Suckert – adhère au fascisme après des hésitations exprimées dans les lettres qu’il adressa à l’intellectuel antifasciste turinois Piero Gobetti courant 1922. Le Quotidien avait accusé Malaparte d’être complice de l’assassinat d’un responsable fasciste à Paris, Nicola Bonservizi. Malaparte avait accusé le journal de diffamation et gagna d’ailleurs son procès (jugement rendu au tribunal de Paris le 17 janvier 1925.


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iconoclaste qu’il donne à Comœdia en 19271. Dès lors, on s’attendrait à ne trouver dans la relation qui se noue entre les deux hommes qu’un strict lien d’auteur à éditeur. Il n’en est rien. Non seulement Guéhenno et Malaparte ont sympathisé, mais ils ont échangé quelques lettres et, dans l’évolution de Malaparte vers une attitude de plus en plus critique vis-à-vis du fascisme, jusqu’à la rupture de 1933, les conversations avec Guéhenno ont certainement joué leur rôle ; plus encore peut-être, cet exemple de probité, de droiture intellectuelle, de cohérence morale au service de la liberté que lui donnait Guéhenno a dû contribuer à infléchir la « carrière » d’un intellectuel qui, à partir de la fin des années vingt devient un cas « particulier » très intéressant d’anticonformisme frondeur et affirmé2. Nous préciserons tout d’abord les circonstances de la rencontre entre les deux hommes, examinerons et analyserons le mince, mais significatif corpus que constituent les lettres de Malaparte à Guéhenno et nous attarderons enfin sur l’article que Malaparte, sous le pseudonyme de « Candido » (c’est à ce prix que, dans un premier temps, après sa condamnation au « confino », il avait été autorisé à reprendre sa collaboration au grand quotidien milanais le Corriere della Sera) consacre au Journal d’un homme de quarante ans dans l’édition du 26 janvier 1935. Lorsque Bernard Grasset décide de s’intéresser à Malaparte, Guéhenno n’est pour rien dans la manœuvre. C’est Daniel Halévy3 qui a tout combiné. Halévy était à l’époque l’éminence grise de la rue des Saints-Pères et sa collection des Cahiers Verts faisait les beaux jours du concurrent majeur de la NRF. Grasset aurait pu même en vouloir à l’entreprenant Italien. Celui-ci était censé, depuis 1928, diriger, avec l’aide de son aîné Giuseppe Prezzolini, une « collection des auteurs italiens » qui n’avait vu sortir qu’un seul titre Moi, pauvre nègre d’Orio Vergani4, après avoir tenté un « coup » pour entrer chez Gallimard, avec le soutien du grand poète et proche de Guillaume Apollinaire, Giuseppe 1 2 3 4

Comœdia du 8 novembre 1927. L’interview était intitulée : « M. Curzio Malaparte, ou le super nationaliste devant le problème franco-italien. » Pour ce républicain garibaldien et anticlérical qu’était fondamentalement Malaparte, les accords de Latran, signés par Mussolini avec le Saint-Siège en février 1929, ont joué un rôle certain dans son désengagement. Et puis, c’était une nature frondeuse qui ne supportait pas qu’on limitât sa liberté. Daniel Halévy (1872-1962) : pour mieux connaître ce grand intellectuel parisien dont une partie des descendants habite toujours au 38, quai de l’Horloge, consulter la biographie écrite par Sébastien Laurent (Grasset, 2001). Sur cette collection qui ne compta qu’un titre, on trouve de nombreuses indications dans la correspondance échangée entre Prezzolini, le grand intellectuel florentin installé alors à Paris, et Malaparte à la fin des années vingt.


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Ungaretti, ami de Jean Paulhan1. Mais Grasset avait le don de flairer le talent et la parution de la traduction d’Europa vivente, sous le titre accrocheur de L’Italie contre l’Europe chez Alcan, en 1927, préfacé par l’expert en choses italiennes Benjamin Crémieux, avait montré les capacités de théorisation et la vigueur de la plume du fringant tenant du « fascisme intégral 2 ». Grasset écrit donc à Malaparte, début décembre 1930 : « Mon ami et collaborateur, Daniel Halévy, me dit que vous préparez un livre sur la Technique des Coups d’État. Cette idée m’enthousiasme et je tiens, sans aucun retard, à vous prier de me confier le lancement de cet ouvrage. Je crois vraiment être l’homme le plus capable de lui assurer un grand rayonnement3 ». Affaire conclue, Malaparte, songeant depuis quelque temps déjà à s’affranchir d’un régime qui le privait de sa liberté de parole et à quitter la direction du quotidien turinois La Stampa qui lui pesait, accepte la proposition parisienne. Son interlocuteur sera désormais Daniel Halévy, qui reçoit les épreuves et donne des conseils avant d’accueillir en son domicile du quai de l’Horloge l’auteur en veine d’évasion. Et Guéhenno dans tout cela ? La collection qu’il dirigeait rue des SaintsPères, Les Écrits, était surtout constituée d’essais, contrairement aux Cahiers Verts, directement gérés par Halévy où abondaient les œuvres de fiction. En outre, les rapports entre Halévy et Guéhenno étaient alors excellents. Les manuscrits passaient souvent d’une main à l’autre et ce n’est nullement une surprise si Technique du Coup d’État ne parut pas dans Les Cahiers Verts mais dans la collection de Guéhenno. C’était bien un essai, disons de « sciences politiques », une traduction, de surcroît : il était donc parfaitement à sa place entre Mort de la pensée bourgeoise d’Emmanuel Berl et La Guerre est pour demain ou La Tragédie de la jeunesse allemande respectivement des Allemands Bauer et Noth. Concernant Technique, on ne sait rien des éventuelles tractations et Malaparte a pu regretter la décision d’Halévy, ne connaissant pas Guéhenno et Les Écrits n’ayant pas le même prestige que Les Cahiers Verts. Toujours est-il que le livre paraît dans Les Écrits et bénéficie du service de promotion si caractéristique de « la patte Grasset4 ». Pour l’occasion, Jean Guéhenno rencontre 1 2 3 4

En particulier la lettre 55 d’Ungaretti à Paulhan nous renseigne à ce sujet (in Cahiers Jean Paulhan (5), Gallimard, 1989, p. 106-108). Malaparte adhéra au mouvement pour réaliser une « révolution fasciste », plutôt dans la ligne du programme initial, résolument avant-gardiste et social de 1919. Il anima un journal qu’il avait créé en 1924, La Conquista dello Stato de 1924 à 1928. Sur Bernard Grasset, se reporter à l’excellente biographie de Jean Bothorel, Bernard Grasset, vie et passions d’un éditeur (Grasset, 1989). Grasset excellait, en particulier, dans la maîtrise de la « publicité ». « Grâce à la presse, écrit Bothorel de la


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évidemment « son » auteur (il le sera de nouveau pour un deuxième livre, l’année suivante, Le Bonhomme Lénine) et les deux hommes sympathisent. D’abord, semble-t-il, en raison de cette commune expérience fondatrice et traumatisante, de leur participation en première ligne à la Grande Guerre et d’un pacifisme marqué, moins évident peut-être chez Malaparte dont on ignorait tout alors en France de son Viva Caporetto, l’un des pamphlets les plus extrêmes écrits par un combattant de première ligne – et plusieurs fois décoré contre la guerre et les élites dirigeantes, publié en 1921, puis 19231. À telle phrase écrite par Malaparte, par exemple : « La nation n’avait pas compris que la guerre qui était en train de se dérouler était une terrible agonie, sans un souffle d’enthousiasme, sans un moment de beauté héroïque. » répond parfaitement telle assertion du Journal d’un homme de quarante ans : « C’est ainsi qu’une génération est morte, que nos armes se sont perdues. Nous n’avons pu pendant quatre ans que nous aider les uns les autres à mourir. » Frères d’armes, si on veut, frères de souffrances et de révolte, devrions-nous plutôt écrire. On peut aussi imaginer de longues discussions autour de la liberté, des menaces sur la liberté dont les nuages se densifient avec la montée de l’hitlérisme que Mussolini, après quelques réticences, s’apprête à saluer ou bien encore à propos des anarchistes italiens Sacco et Vanzetti dont Guéhenno venait de publier les Lettres de prison, traduites par sa première épouse, Jeanne Maurel2. Est-ce grâce à Guéhenno autant et plus que par le truchement de Daniel Halévy que Malaparte fréquente le Club du Faubourg, de Léo Poldès3, se rend à l’École de la Paix, rencontre des gens comme Roger Martin du Gard, Jean-Richard Bloch, Jean Cassou4 ? On sait que Malaparte

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« méthode » Grasset, qui est le ressort dont il sait magistralement se servir, la littérature se dégage des instances traditionnelles… » Le volume Viva Caporetto, malgré son originalité, n’a été que récemment traduit en français (Les Belles Lettres, 2012). Les lettres de Sacco et Vanzetti, les deux émigrants italiens anarchistes exécutés dans l’été 1927 à Boston, furent en effet traduites par la première épouse de Jean Guéhenno, Jeanne Maurel, et figurèrent au catalogue Grasset dans la collection Les Écrits (Lettres de Sacco et Vanzetti 1921-1927, préface de Jean Guéhenno, Grasset, 1931). L’exécution avait été précédée d’une intense campagne à laquelle, d’ailleurs, prit part Mussolini en personne. Léo Poldès (Léopold Szezler, 1891-1970) : infatigable animateur culturel des années trente, grâce à son fameux « Club du Faubourg », Léo Poldès « mettait en procès » écrivains, intellectuels et hommes politiques lors de séances souvent mémorables. Il invita Malaparte pour son succès de 1931 : Technique du Coup d’État. Mon grand-père, modeste facteur dans le XVIIe arrondissement, allait assister régulièrement aux séances de la salle Wagram. Jean Cassou (1897-1986) : Malaparte connut Cassou lors de son séjour parisien des années trente. Cassou, luimême grand résistant, ne pardonna pas à Malaparte ses sarcasmes vis-à-vis de la Résistance, lorsqu’il le recroisa en 1947-1948.


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est reçu par Guéhenno au 9, rue des Lilas, son domicile parisien1. Plus tard, c’est Malaparte qui invitera Guéhenno à venir en Italie, proposition qu’il fait à ses seuls intimes (les Halévy, Pierre Bessand-Massenet2, Juliette Bertrand, sa traductrice…). Et puis il y a ces quelques lettres et cartes postales arrivées rue des Lilas ou à la résidence de vacances de Montolieu, dans l’Aude. Annie Guéhenno, dont je garde le tendre souvenir, me les avait photocopiées (et numérotées). Je ne dirais pas que ces photocopies gardent le parfum de l’appartement de la rue Pierre-Nicole mais les doigts d’Annie les ont frôlées et, pour cela aussi, pour cela surtout peut-être, elles me sont précieuses… En voici la liste : six lettres – dont trois seulement sont développées, toutes trois envoyées depuis le « confino » auquel la « justice » mussolinienne avait condamné l’écrivain – et trois cartes postales, deux écrites par Malaparte durant son séjour en Angleterre et en Ecosse de 1932, une postée à Paestum, de 1936. De ces six lettres, nous n’avons publié que celle du 6 décembre 1934 dans le Cahier de l’Herne consacré à l’écrivain et paru en septembre 20183. La première est une lettre de condoléances adressée à Guéhenno pour le décès de sa mère. Elle date du 7 octobre 1931. Une lettre « de circonstance » donc, mais où perce une réelle empathie : « Je ne suis pas capable de vous dire ça par lettre. Vous qui êtes si bon, si sensible, si droit. Vous qui ne méritiez pas cette terrible douleur. Comme toute notre intelligence, toutes nos histoires et inquiétudes, deviennent ridicules et vaines. » Histoires et inquiétudes, en effet, dont sont emplies toutes les lettres écrites par Malaparte à ses correspondants français durant cette période cruciale de sa vie où il souffre de sa solitude d’exilé tout en hésitant sur l’attitude à adopter face à son pays et au régime qui s’y est installé et qu’il a jusqu’ici servi de façon, il est vrai, singulière, très « personnelle ». Les lettres deux et trois sont également de circonstance, missives brèves, écrites, l’une le 24 décembre 1931, l’autre le 24 décembre 1932. À partir de la seconde, la signature est précédée de la mention « votre affectionné Malaparte », formule qui se répètera dans les trois lettres écrites après son malheureux retour en Italie. À ce moment-là cependant, alors que Juliette Bertrand, Daniel Halévy, Pierre Bessand-Massenet ou Benjamin Crémieux 1 2 3

Une allusion à ce dîner apparaît dans la lettre de Malaparte à Daniel Halévy du 8 juillet 1931. La correspondance Halévy-Malaparte permet de suivre avec une relative précision les étapes de la publication de Technique du coup d’Etat et l’évolution de la position de son auteur par rapport au fascisme et à Mussolini. Pierre Bessand-Massenet (1899-1985) : descendant du célèbre musicien, historien de la Révolution française, journaliste, travaillant dans le monde de l’édition (en particulier chez Plon), il fut l’un des fidèles amis de Malaparte, l’un de ses confidents, notamment dans les années trente. Malaparte, Cahier de l’Herne n°123, dirigé par Maria Pia De Paulis avec ma collaboration.


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sont sollicités très vite après la condamnation à la relégation (en novembre 1933, Malaparte est condamné à la privation de ses droits civiques, à l’interdiction de publier et à la relégation dans l’île de Lipari), il faut attendre la date du 6 décembre 1934, c’est-à-dire peu après le second allègement de sa peine (après Lipari, c’est d’abord Ischia, enfin le Forte dei Marmi sur la côte toscane) pour qu’on retrouve une première lettre écrite à Jean Guéhenno, ce qui situe assez bien l’absence d’une véritable intimité entre les deux hommes. La lettre est d’ailleurs en partie intéressée, puisque Malaparte, qui vient d’obtenir l’autorisation de reprendre sa collaboration au Corriere della Sera, à la condition qu’il signe ses articles d’un pseudonyme (il ne choisira pas « Calibano », mais « Candido » !) demande à Guéhenno quelques éléments pour consacrer l’une de ses chroniques au Journal d’un homme de quarante ans et, bien sûr, l’envoi du volume. La lettre contient toutefois cette intéressante confidence : « J’ai beaucoup souffert, et je me suis dit tout de suite, en prison, qu’il me fallait tenir les yeux bien ouverts, et regarder autour de moi les hommes et les choses dans tous leurs détails, car ça, pour un écrivain, est beaucoup plus intéressant que n’importe quel spectacle. Et j’en ai vues [sic], des choses intéressantes. » Suit un éloge des facultés de pénétration prêtées à son correspondant que, de son côté, il « souhaite remplacer par cette fermentation obscure… » qu’il sent en lui et qui commandera son œuvre future, espère-t-il. La lettre du 26 janvier 1935 suit immédiatement la rédaction de la recension du Journal (elle est datée du jour même de sa publication en troisième page du Corriere della Sera). Celle-ci est rédigée en italien (une exception, même si Guéhenno était certainement capable de lire la langue de Dante, Malaparte écrit généralement dans leur langue à ses correspondants français, si l’on excepte Juliette Bertrand). « Je suis content, écrit Malaparte dans cette lettre, d’avoir pu dire au public italien, je veux dire au vu et au su de tous, ce que je pense de vous, de votre talent, de votre honnêteté intellectuelle, de l’honnêteté de votre conscience. » Il reprend aussi la conclusion de son article, à savoir qu’il est temps pour Guéhenno de passer d’une écriture de « polémiste » à ce qu’il nomme « un canto fermo », de donner « un livre plein de sérénité, haut, pur », un peu ce à quoi l’auteur de Technique voudrait lui-même parvenir. Mais est-ce possible quand le siècle est si accaparant, pour le dire en terme pascalien si « divertissant » ? La dernière lettre, en date du 26 mars 1936, contient une ultime confidence (« Je sais, moi, ce que je cache en moi-même, ce qui m’empêche de réaliser ma vie. Il est très difficile, mon cher Guéhenno, de


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remonter à la surface, dans mes conditions. ») et une invitation renouvelée à son correspondant de « venir passer [ses] vacances ici, chez [lui], au bord de la mer. » comme l’ont fait d’autres Français, notamment Marianne Halévy et Pierre Bessand-Massenet. On sait que Malaparte adorait ouvrir sa maison, même en son absence, à ses amis et connaissances. Après la Seconde Guerre, ils sont ainsi nombreux, de Moravia et Elsa Morante à Raymond Guérin, de Roger Vailland à Roger Boussinot1, Alberto Cianca2 ou Guy Tosi3, à avoir séjourné dans la « casa come me » de Capri4. Jean Guéhenno n’eut pas cette chance. Je n’ai pas retrouvé trace non plus d’un semblant de retrouvailles au moment où, en 1947, l’écrivain italien, auréolé par le grand succès de Kaputt, revient à Paris et Guéhenno, dans Le Journal d’un étranger à Paris, n’est mentionné que deux fois, et encore incidemment, parmi les anciens amis des années trente. Juliette Bertrand, Max Dorian5, Pierre Bessand-Massenet, Henry Müller6 ou Jean Cassou sont par contre mentionnés, parfois « mis en scène » à l’occasion de retrouvailles. Ce fait confirme que, s’il y a bien eu échange et re-connaissance entre les deux hommes, le lien affectif était moins fort que le passage du temps. Il est vrai aussi que Jean Guéhenno, à la Libération, s’était éloigné de l’univers éditorial et que le Malaparte du second après-guerre n’était peut-être pas, pour lui, une personne tout à fait fréquentable7. C’est un peu dommage, 1 2

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Roger Boussinot (1921-2001) : jeune journaliste communiste lorsque Malaparte le connut à Paris, en 1947, Roger Boussinot, écrivain et homme de cinéma, comme Raymond Guérin ou Roger Vailland, fut l’hôte de la « Casa come me », à Capri. Alberto Cianca (1884-1966) : grande figure de l’antifascisme de tradition républicaine et libérale, sénateur socialiste à la fin de sa vie, Alberto Cianca a connu Malaparte avant que celui-ci n’adhère au PNF (septembre 22) et l’a rencontré à Paris au début des années 30, quand Cianca était en exil en France, aux côtés des frères Rosselli. Son amitié pour l’anticonformiste fondamental qu’a été Malaparte ne s’est jamais démentie. Il l’a beaucoup fréquenté à Capri et à Naples au moment de la Libération. Guy Tosi (1910-2000) : italianiste, spécialiste de D’Annunzio, Guy Tosi travaillait à la Libération pour la maison Denoël qui venait de perdre son « patron », Robert Denoël, dans des circonstances dramatiques. Tosi avait eu entre les mains un exemplaire de Kaputt (Casella, 1944) et avait flairé le best-seller. Il le fit traduire et le publia en 1946. Il fit ensuite venir en France Malaparte, en 1947, et resta son ami jusqu’à la mort de ce dernier (juillet 1957). On connaît souvent mieux que son concepteur et propriétaire cette étonnante villa (sa « casa come me », « une maison à mon image »), que Malaparte se fit construire à Capri entre l’extrême fin des années trente et le début des années quarante. Max Dorian (1901-1989) : journaliste, c’est encore une personnalité qui avait sympathisé avec Malaparte dans les années trente. Pour d’autres raisons qu’avec Cassou, les retrouvailles de 47 ne se passèrent pas bien. Henry Müller (1902-1980) : tout jeune employé chez Grasset en 1931, le gendre de Jacques Chardonne renoua avec Malaparte à la Libération et obtint la collaboration de ce dernier au journal qu’il dirigeait alors, Carrefour. Malaparte renoua en effet à son retour à Paris en 1947 avec des personnalités plutôt marquées à droite, parfois compromises sous l’Occupation – dont le vieil ami Daniel Halévy. Son hostilité pour l’existentialisme régnant dans l’après-guerre, ses interventions en faveur du « pestiféré » Céline, des déclarations comme cet aphorisme contenu dans son Journal d’un étranger à Paris : « Je me convaincs toujours plus que j’aime mieux les vrais collaborateurs que les faux résistants » sont autant d’éléments qui le discréditent auprès de l’intelligentsia de gauche dont fit toujours partie Jean Guéhenno.


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car tous deux, chacun à sa façon, n’ont cessé de pratiquer auprès de leurs proches, ce que Guéhenno écrit dans la dernière phrase de son Journal : « Je ne pense plus qu’à souhaiter à ces jeunes gens en compagnie de qui je vis plus de chance que nous n’en avons eue et comme ce bon gourou dont il est parlé dans un roman de Kipling, j’essaie de leur enseigner ce que je crois être le chemin de l’homme. » Mais, avant de clore cette courte étude, attardons-nous encore un instant sur ce que Malaparte dit, dans la recension qu’il donne au Corriere, en 1935, précisément du Journal d’un homme de quarante ans. Évoquer le Journal, pour Malaparte, c’est d’abord l’occasion de pointer du doigt ce que l’on pourrait appeler « les faiblesses de la France », d’y insister même, comme si, ainsi, il flattait les maîtres de Rome qu’il a cessé de servir mais pas de tenter d’amadouer. Toutefois cette dénonciation est exprimée en des termes si généraux que les maux évoqués pourraient fort bien s’appliquer à la réalité italienne. Ainsi du désarroi moral qui affecte la « génération des tranchées », résultat de quatre ans d’une guerre où « l’humanité » (sans doute aussi son pendant philosophique, l’humanisme) a été mise à mal. « Est-ce la faute de Guéhenno si son expérience, plus qu’un fait personnel… est l’expérience de tous les Français qui avaient vingt ans en 1914 et qui sont devenus des hommes mûrs en traversant des souffrances, des sacrifices au rappel desquels l’Europe tremble encore et dont elle a honte ? » Remplacez Guéhenno par Malaparte et Français par Italiens en notant bien la référence générale à « l’Europe » et vous comprendrez que, parlant de Guéhenno et de la France, Malaparte parle aussi de lui-même et de son pays. Ce thème de « la génération perdue » sera d’ailleurs l’un des fils rouges de l’œuvre de l’auteur de Kaputt qui, après la Libération, évoquait ainsi sa génération en rappelant la manifestation d’anciens combattants du 1er mai 1919 à laquelle il avait assisté Place de la Concorde : « Cette innombrable, invincible armée de vétérans s’enfuit, se dispersa ; sur le pavé de l’immense place restèrent, abandonnés, tristes et lugubres, des bérets, des béquilles, des drapeaux. Adossé à une colonne, je retenais à grand-peine mes larmes. C’est ce jour-là que je sentis obscurément que ma génération avait perdu la guerre1 ». Une phrase qu’aurait fort bien pu écrire l’auteur du Journal. La déploration est identique. Écoutons Guéhenno : « Mais quand le silence se fut fait, chacun alors mesura sa solitude. Cette chaîne que chacun avait formée avec quelques autres en trop d’endroits était brisée. Il manquait trop de chaînons. Nous n’avions plus de quoi embrasser l’univers. » Sans doute n’y a-t-il pas eu intimité vraie entre 1

Journal d’un étranger à Paris, p. 56 (La Table Ronde, 2014, nouvelle édition).


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Guéhenno et Malaparte, mais la communion d’expérience et de pensée est bien indéniable. Et lorsque Malaparte évoque « la cruauté » de Guéhenno, on ne peut s’empêcher de penser à « la cruauté » de son chef-d’œuvre, Kaputt. (« Kaputt est un livre horriblement cruel et gai… »). Malaparte donne dans une forme d’autoportrait également quand il évoque Barrès. Guéhenno serait un anti-Barrès là où Malaparte a été un anti-D’Annunzio1. Pour les deux écrivains, bien sûr, l’épopée héroïque est un hymne qui sonne faux. De même, le conseil à Guéhenno de laisser la polémique, d’abandonner le champ des idées au profit d’une œuvre plus détachée « de la vie » et de la dictée des ressentiments ressemble à une autosuggestion. Difficile toutefois d’échapper à sa nature. Lorsque Malaparte écrit dans la conclusion à sa recension : « Il est venu pour lui [Guéhenno] le temps de renoncer aux expériences autobiographiques. », il formule un vœu pieux. Car lui-même n’écrira jamais que ses « expériences autobiographiques », donnant ainsi raison à son aîné qu’il cite d’ailleurs à la fin de son article : « Une longue pratique des livres des autres m’a persuadé que nous avons une seule chose à raconter, et c’est nous-même. » Guéhenno était lucide et nous convainc ainsi de toute la richesse et de toute la vérité de la littérature à condition que les « confessions » (ah ! Jean-Jacques !) soient marquées du sceau de la sincérité.

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Il y aurait beaucoup à écrire sur un rapprochement entre Barrès et d’Annunzio, rapprochement qui ne me paraît pas si pertinent. Barrès est « ce rossignol du massacre » que condamnent Guéhenno et, à sa suite, Malaparte. D’Annunzio est un authentique combattant, nationaliste, certes, mais anarchisant, libertaire, cependant déclamatoire et esthétisant, ce que lui reprochait Malaparte.



Jean Guéhenno ou la sincérité Corriere della sera du 26 janvier 1935 Candide (Curzio MALAPARTE) Ils sont bien peu nombreux, désormais, en Europe, les écrivains vraiment sincères – d’ailleurs y en a-t-il jamais eu ? –. La littérature, quand bien même on hésiterait à dire qu’elle est l’école de l’hypocrisie, n’est pas et n’a jamais été l’école de sincérité. Et tout ce qu’on peut exiger d’un écrivain, c’est qu’il ne succombe pas à la plus désolante hypocrisie littéraire, l’hypocrisie des mots. Pour ce qui est des idées et des sentiments, c’est déjà bien si l’écrivain parvient à éviter les pièges de la vanité et de la pudeur, qui sont les deux péchés véniels de toute entreprise littéraire (et on ne parlera pas des fautes mortelles dont on connaît trop bien la nature et la variété). Et qu’on ne croie pas que les écrivains français soient plus sincères que les autres et qu’aucune espèce d’hypocrisie n’emprisonne ni ne corrompe l’univers de leurs idées et de leurs sentiments. Quand, à propos des lettres de France, il arrive qu’on fasse allusion à la sincérité vantée et presque trop fameuse de ces grands auteurs, citer Gide, et, sur un autre plan, Céline, est de rigueur. Ces deux-là seraient les Dioscures de la littérature française, l’un, Castor en lutte ouverte contre l’hypocrisie morale et sexuelle, le champion du corydonisme, le second, Pollux engagé de la sincérité sans mots couverts, des passions à l’état brut, de la révolte contre toute forme d’hypocrisie sociale. Mais ces deux noms suffisent-ils à nous bercer de l’illusion, sinon à nous faire croire mordicus, que la littérature française est aujourd’hui la plus sincère d’Europe, et que la sincérité est, en France, la vertu littéraire la plus louée et la plus révérée ? Si l’on en juge par la réception du dernier livre de Jean Guéhenno, Journal d’un homme de quarante ans (Grasset, 1935), il faut répondre à cette question par la négative. Et les raisons qui expliquent une telle réception sont si nombreuses et si complexes qu’à vouloir en rendre compte, on serait tenté de


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faire la critique non pas du livre, mais de la critique littéraire française ellemême et de la situation présente dans laquelle se trouvent la société, les mœurs et la moralité du peuple de France. Certes, Guéhenno n’est pas un auteur facile à faire entrer dans une case, et encore moins à reconnaître, en particulier pour ladite critique. J’irais jusqu’à dire que, le phénomène Guéhenno étant particulièrement significatif du désarroi moral et des inquiétudes intellectuelles qui sont précisément ceux de la France, seul un critique étranger, mieux encore un critique italien, est en mesure de le considérer avec objectivité, détaché qu’il est de toute considération extérieure au sujet. J’ajoute que cela fait de nombreuses années que je connais bien Jean Guéhenno : et je ne connais pas seulement toute son œuvre, mais aussi la ville où il est né, Fougères, en Bretagne, son domicile actuel où il vit et où il travaille, un appartement modeste, encore assombri par un deuil récent, dans cette rue des Lilas tranquille et silencieuse à quelques pas seulement de l’animation bruyante du secteur de la Place des Fêtes, l’un des plus populaires et peut-être des plus pittoresques quartiers de Paris. Guéhenno est un homme au visage fin et pensif, au regard clair et embué, au front lumineux et délicat : un vrai enfant de la Bretagne, où se distingue je ne sais quelle trace d’une folie imprécisable et tourmentée, qui est caractéristique des gens de chez lui. Et je me suis toujours étonné, en observant son visage régulier et distrait, en écoutant sa voix tranquille et égale, qu’un homme d’aspect et de mœurs aussi doux fût agité de pensées et de passions aussi violentes, de certitudes aussi impitoyables, de pulsions aussi combatives. Guéhenno n’est pas un écrivain qui attire l’indulgence. Il ne la recherche pas, ni ne la mérite. Et si les écrivains qui font amende honorable sont plutôt nombreux, ils sont bien rares ceux qui ne recherchent pas l’adhésion. Aussi n’est-il pas étonnant que chaque livre de Guéhenno soit accueilli en France carrément comme une trahison, ou, pour employer un terme emprunté à la boxe, comme un coup bas. Pourtant il n’y a pas d’écrivain plus sincère et plus droit que Guéhenno. « Le moins qu’on puisse dire – ainsi Louis Gillet conclut-il son jugement sur le Journal d’un homme de quarante ans – c’est qu’un tel livre, il aurait mieux valu ne pas le publier. » Et pourquoi donc ? Est-on tellement effrayé, en France, d’entendre les choses appelées par leur nom, et, ce qui est pire, d’être obligé de les considérer sous leur vrai jour ? Et est-ce la faute de Guéhenno si son expérience, plus qu’un fait personnel, (et plus qu’un fait social, comme certains le voudraient et comme l’auteur


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lui-même parfois le prétend), est l’expérience de tous les Français qui avaient vingt ans en 1914 et qui sont devenus des hommes mûrs en traversant des épreuves, des souffrances, des sacrifices au rappel desquels l’Europe tremble encore et dont elle a honte ? Aux yeux du plus grand nombre, le tort de Guéhenno, et, à sa suite, le tort de sa génération, c’est de nourrir et surtout d’exprimer le plus profond dégoût pour la situation morale, politique, sociale et intellectuelle dans laquelle se retrouve la France. Le bilan des inquiétudes, des désillusions, des incertitudes propres à sa génération qu’est parvenu à faire Guéhenno depuis quelques années, d’abord dans Caliban parle, ensuite dans sa Conversion à l’humain et aujourd’hui dans ce Journal, est un bilan tragique. Et il est vain et injuste de reprocher à l’auteur sa sincérité comme si naissaient de la sincérité des écrivains les malheurs d’un peuple et non celle-là de ceux-ci. Le mal secret qui ronge non seulement la génération des hommes qui ont aujourd’hui quarante ans, mais également l’élite de la jeunesse française, y compris des plus jeunes à peine entrés en adolescence, (et ce mal est commun à tous, même si les orientations de la jeunesse sont variées et contradictoires), Jean Guéhenno ne l’a pas découvert, ni inventé ; son tort, ou son mérite, c’est d’en avoir arraché les emplâtres qui s’efforçaient de le dissimuler. On peut discuter de l’opportunité de tel ou tel accent et de tel ou tel point de vue de l’écrivain, mais nul ne peut mettre en doute sa sincérité, son courage et jusqu’aux raisons profondes de sa cruauté. Une cruauté, qu’on y prenne garde, qu’il faut admettre dans le sens qu’elle a dans la littérature, très proche de celui qu’elle a en amour. Et lorsqu’on s’étonne de la présence d’accents aussi cruels, lorsqu’on crie au scandale, on oublie que le mal est diffus et profond et qu’il mérite un diagnostic impitoyable, d’autant plus douloureux qu’il est plus vrai. Mais si le diagnostic qu’en fait Guéhenno était erroné ? Peut-être. Mais qui peut l’affirmer ? C’est trop tôt, ou trop tard, pour qu’on puisse déterminer quel médecin a raison, lequel a tort. L’art cruel de cet auteur n’apparaît pas dans les pages au plus haut point douloureuses et humaines où il évoque sa triste enfance à Fougères, tourmentée par la misère, par les humiliations (ah ! Combien sont inoubliables les figures du père, pauvre cordonnier envahi par la passion pour la lutte menée pour une existence juste et digne, et de la mère, constamment pliée en deux sur sa machine à coudre), ses premières expériences de petit employé miséreux, puis d’étudiant, sa découverte de Paris, ses premières inquiétudes et les


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premières traîtrises de la « culture », enfin les plaisirs procurés par le paradis de Normale Sup, minés toutefois par cet obscur sentiment de remords qu’il éprouvera par la suite, toujours, chaque fois qu’il considèrera les misères du peuple. Mais il apparaît ici ou là, à l’occasion de raccourcis imprévus, dans l’affleurement de certains thèmes ou dans des épisodes au cours desquels une phrase jette une lumière glacée, ou simplement dans l’intonation d’un mot : ainsi, par exemple, dans l’évocation de la faim (« Ma mère vivait dans la peur. Dans la peur de la faim. Une faim atavique. », p. 68) ou quand il parle de l’ordre, de l’architecture morale du monde, (« … l’ordre du monde trouve sa réalisation à travers la misère et la mort. Voilà ce qu’a été ma première philosophie. J’ai passé ma vie à tenter de m’en guérir. » p. 69) ou encore dans le thème de la trahison, (« Roture exige autant que noblesse. Moi, je trahissais, etc. La seule façon de s’élever qu’un peuple ignorant et chrétien réussisse à envisager, ne relève pas du domaine de l’intelligence, mais de celui du cœur, non de la sagesse, donc, mais de la sainteté. » p. 111), ou enfin dans l’évocation de l’expérience intellectuelle, de celles de l’amitié, de l’héroïsme, de la pitié, de la mort. Lisez l’épisode de l’air de Sambre et Meuse que l’auteur, en août 1914, joue sur son violoncelle et écoutez son cri (le thème de la honte) si injuste, si atroce. Ou bien citons l’épisode du discours aux soldats à la veille de leur départ pour les tranchées, ou celui de sa blessure en plein combat, le plus cruel et le plus noble de tous. Ces pages sont peut-être les plus remplies d’humanité du Journal d’un homme de quarante ans : celles par exemple où Guéhenno, gravement blessé, éclate soudain en sanglots. Et qu’importe si, juste après, il lui arrive de prononcer à propos de Maurice Barrès quelques mots que d’aucuns jugeront sacrilèges ? Un homme qui a combattu, qui a souffert, qui a donné son sang à la France, n’aurait pas le droit de mettre en doute certains des propos de Barrès dictés par son détestable snobisme ? On croit donc encore, en France, au caractère divin de Barrès ? Elles sont encore en vogue, là-bas, les modes esthétisantes, pseudo-intellectuelles, décadentes d’il y a vingt ans, trente ans ? Mais, en l’occurrence, ici, Guéhenno lui aussi a tort comme dans nombre d’autres passages de son livre. Pourquoi perdre son énergie en polémiques ? Pourquoi se faire l’esclave de ses propres illusions, de ses propres désillusions ? Quand donc les jeunes écrivains français comprendront-ils qu’il est vain de gaspiller son temps dans le jeu stérile des idées et des sentiments de circonstance ? Ou bien c’est justement là le signe de ce désarroi moral et intellectuel


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qui affecte les jeunes générations françaises. Et on est surpris de constater qu’un écrivain comme Jean Guéhenno persiste dans sa volonté de sacrifier l’univers de ses sentiments au jeu de ses idées. Certes, les idées de Guéhenno sont, en raison de leur sincérité même, bien au-dessus des arguments de tous ceux qui voudraient qu’il ne les exprimât point. Mais sa conscience et son cœur sont bien au-dessus de ses idées. Les pages qui forment l’épilogue de son livre, cette rencontre avec la nuit, avec la sérénité de la lune, sont heureusement la promesse d’un art plus pur, plus naturel, plus désintéressé. Il est venu pour lui, le moment de renoncer aux expériences autobiographiques. (« Une longue pratique des livres des autres m’a persuadé que nous avons une seule chose à raconter, et c’est nous-même » écrit-il dans le prologue de son Journal.) Et s’il est vrai, comme il l’affirme dans la conclusion du livre que « ses colères et ses rancœurs l’abandonnent », on est en droit d’attendre de Jean Guéhenno qu’il nous livre finalement la mesure de sa paix intérieure, de sa sérénité, à présent qu’il nous a donné la mesure de son âme tourmentée. Une génération qui ne sait pas résoudre ses difficultés intérieures est une génération morte. Mais un écrivain peut échapper même au destin de sa génération, s’il parvient à faire le deuil de ses « quarante ans » d’inquiétude tourmentée. « J’espérais, m’écrivait-il il y a quelques jours, que mon Journal deviendrait un livre joyeux. » Et c’est un livre triste, le carnet de bord d’un navire en détresse. Le testament, pourrait-on dire, non seulement de la génération de Guéhenno, mais de la jeune France, qui accepte son propre destin comme une « routine » et ne s’aperçoit même pas qu’elle a vingt ans.



Vrai Caliban et faux Prospero ? Guy SAT

Notre ami Guy Sat a présenté son édition de la correspondance entre Mauriac et Guéhenno à Fougères, le 21 septembre dernier. Merci de m’accueillir ce soir à Fougères, le berceau de Jean Guéhenno, pour vous parler de la Correspondance Jean Guéhenno-François Mauriac établie et annotée par mes soins. Elle vient de paraître, co-éditée par les Amis de Jean Guéhenno et les Amis de François Mauriac. Que les uns et les autres soient remerciés d’avoir soutenu ce projet. L’idée de cette co-édition, que nous devons à Jean-Kely Paulhan, alors président de notre association, était excellente, car tout ce qui met les écrivains en résonance est bon. Il faut des passerelles, il faut des ponts – et non pas des murs. Les Amis de François Mauriac ont immédiatement accepté cette proposition ; mieux : ils m’ont invité à venir, au mois de novembre 2018, à Malagar, parler de ce petit livre et plus précisément de l’amitié entre les deux écrivains, au cours d’un colloque qui portera sur « L’amitié dans l’œuvre et la vie de François Mauriac ». Des passerelles, des ponts, point de murs, disais-je. Voilà un point central de cette correspondance. Car Guéhenno et Mauriac ont – jusqu’à un certain point – aboli les murs qui les séparaient. Nombreux murs ! Un Breton et un Gascon ; un fils de la bourgeoisie et un fils du peuple ; un écrivain de métier et un professeur ; un homme de droite et un homme de gauche ; et au plan littéraire leurs registres diffèrent sur un point capital : parmi les multiples facettes de son talent, Mauriac déploie celle de romancier, contrairement à Guéhenno qui, de son propre aveu, n’a pas la fibre de la création romanesque. Mon travail sur cette correspondance est le fruit de mon amour des livres, de la littérature et des écrivains. Lire, c’est écouter ; c’est écouter la voix qui s’élève d’un livre. Lorsque, adolescent, j’ai lu pour la première fois Jean Guéhenno


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– ce devait être le Journal d’un homme de quarante ans – j’ai immédiatement été séduit par sa voix, par son ton, par sa manière de procéder, pas à pas, humblement, et parce que je me sentais en familiarité avec lui, sans doute en raison de l’appartenance à une même famille sociale. C’est à la même époque que j’ai découvert Mauriac. Je me revois, un samedi, achetant Le Sagouin à un des bouquinistes qui, à Marseille, ouvraient leurs caisses le long des murs de mon lycée, le lycée Thiers, sur la pente raide du cours Julien, en bas de la rue des Trois Mages. C’était tout près de chez moi1. J’ai lu Le Sagouin le soir même. Un climat très particulier, un style éblouissant m’ont subjugué… La journée du lendemain, dimanche, a été un intolérable désert : je ne pensais plus qu’au moment de retrouver les caisses des bouquinistes, le lundi, pour les piller : Genitrix, puis Thérèse Desqueyroux, puis Le Désert de l’amour, puis Le Nœud de vipères, puis... Bien des années plus tard, alors que je travaillais pour les besoins de ma thèse à la Bibliothèque nationale, la curiosité m’a poussé à consulter les lettres de Mauriac à Guéhenno. J’ignorais tout, évidemment, de la teneur de leurs échanges et du registre sur lequel ils s’étaient développés : rivalité, ou bien estime, sympathie, admiration, amitié ? Je ne voulais qu’entrer dans l’intimité de deux écrivains que j’aimais, de deux écrivains profonds, et je serais allé au bout, eussent-ils échangé des recettes de cuisine. Les lettres de Mauriac d’abord, présentes dans le fonds Guéhenno de la Bibliothèque nationale, puis celles de Guéhenno qui m’attendaient à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, m’ont livré la substance de leur dialogue : un entretien spirituel ; un témoignage historique ; l’histoire d’une amitié. Mais, enfermés dans leurs forteresses respectives, ils ont eu besoin de passeurs. Ils en auront eu deux : un mort et un vivant. Le mort, c’est Eugène Brieux, dramaturge et académicien français, pour le compte de qui Guéhenno, alors jeune normalien, avait fait des recherches utiles à l’écriture de ses pièces. C’était avant la Grande Guerre. Les voies de l’Académie sont impénétrables : c’est le fauteuil d’Eugène Brieux qu’y brigue Mauriac en 1933 ; à peine élu il y « invite » Guéhenno ; ils s’y rejoindront près de trente ans plus tard. Le vivant, c’est Jean Blanzat (1906-1977), jeune instituteur dont Guéhenno a publié des textes dans la revue Europe. Il est aussi l’ami de Mauriac et il va les réunir. 1

Magie des noms de rues de ce quartier : rue des Trois Rois, rue des Trois Mages, rue Bussy l’Indien…


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Mais revenons à l’ordre que j’ai annoncé. L’entretien spirituel, je l’ai assumé, quoique n’étant pas au départ le plus qualifié pour en rendre compte, moi, fils de mécréant et, sinon mécréant moi-même, au moins agnostique, comme Guéhenno. Car il faut savoir que Jean Guéhenno est agnostique, alors que François Mauriac est catholique. Agnostique : on ne sait pas, on n’est pas a priori fermé au postulat de l’existence de dieu ou d’une puissance qui nous dépasse, mais on s’abstient parce qu’on n’a pas d’élément décisif pour trancher. À mes yeux, une telle position signifie surtout qu’on n’a pas la foi, c’est-à-dire selon moi une sorte d’intime conviction nourrie d’amour. En présence d’un agnostique, un croyant peut être animé d’un élan prosélytique : ainsi Mauriac, chrétien, catholique, est-il attentif à qui, dans son entourage, lui paraît être sinon perméable à une possible conversion, mais au moins adhérer aux options, aux valeurs du christianisme ; et par conséquent il lui revient de veiller à ce que son interlocuteur reste sensible à un éventuel appel (appel au sens fort du mot, un appel divin), cela dans le but de ménager le salut de l’intéressé. Sa toute première lettre à Guéhenno peut être lue comme une approche dans ce sens. Tentative d’annexion ? En tout cas c’est ce que Guéhenno ressent, il n’apprécie pas et repousse la main tendue. Les choses en restent là quelques années, jusqu’à ce que l’histoire d’une part, les évolutions intérieures de chacun d’autre part, et enfin l’intercession d’un ami commun, le vivant, Blanzat, fassent bouger les lignes. Leur dialogue spirituel donne lieu à quelques-unes des plus belles lettres de ce bref ensemble, dans ce qui ressemble parfois à un jeu de cachecache autour de l’objectif mauriacien. Le second point, c’est le témoignage historique. Les temps forts de l’histoire, je les résume à grands traits : c’est l’installation au pouvoir de Salazar au Portugal entre 1928 et 1932 ; c’est, en 1933, le succès électoral des nazis en Allemagne ; c’est l’Éthiopie envahie par l’Italie de Mussolini en 1935, et c’est, à partir de juillet 1936, la guerre civile espagnole, lutte fratricide entre le pouvoir légal républicain et la rébellion franquiste qui veut le balayer. L’histoire provoque-t-elle ou accompagne-t-elle l’évolution de Mauriac ? Mauriac le chrétien est scandalisé, au moment de la guerre d’Éthiopie et de la guerre d’Espagne, par le sort fait aux populations. Il prend ses distances avec la droite à laquelle il appartient pour se rapprocher de certains courants catholiques animés de préoccupations sociales, mais aussi avec la hiérarchie de l’Église dans ce qu’elle a de plus rigide, de plus rétrograde. Dans la même logique, il s’investit dans l’aide


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aux réfugiés républicains espagnols ; il s’implique pour collecter des fonds en faveur de ces démunis. Il n’est pas le seul, bien sûr. On trouve à ses côtés Georges Bernanos, Louis Guilloux, Jean Paulhan, Jean Grenier et Jean Blanzat, lequel Blanzat, proche à la fois de Mauriac et de Guéhenno, sera l’intercesseur. Évacués les décombres des murs qui les séparaient, Guéhenno et Mauriac sont au chevet des réfugiés espagnols : acte de justice pour l’un, acte de charité pour l’autre ? Leur débat métaphysique peut s’ouvrir. Quant à Guéhenno, au début des années trente il vit une douloureuse épreuve : en 1933, son épouse succombe à une longue maladie et il reste seul avec leur fille Louisette, qui doit avoir à ce moment-là une dizaine d’années. Je suis plein de souvenirs, et les uns me font mourir, et les autres me commandent de vivre. […] Je me soumets. De tout mon cœur je prononce ces paroles où je mets toute ma foi : ‘‘Amor fati’’. J’accepte que la même lumière rayonnante ait enveloppé la vie et la mort… Mais le jour devant moi est comme un mystère qui se moque ; je ne comprends pas tout ce que je sais et je pleure. Le monde aujourd’hui est tout justement comme tu l’aimais, comme tu m’avais appris à le regarder. Je ne pleurerai pas. S’il y a de la joie dans le ciel, c’est parce que tu me la fis reconnaître. La beauté du monde n’est qu’au fond des yeux qui la savent découvrir. Tu es vivante au sein de cette beauté. Je vis sous ton regard. Et ce regard a la même douceur et la même puissance créatrice qu’il eut toujours, et voici que ma souffrance m’est ôtée, que j’échappe à moi-même, à la lassitude et au dégoût. Tout recommence parce que tu es là. Les oiseaux chantent dans le cyprès. Au fond de la vallée, le torrent roule son bruit. Le soleil flambe. Tout commande de vivre. Il n’y a pas de mort. La vie parfaite et éternelle excuse, pardonne, justifie et emporte toutes nos imperfections, la mort elle-même1.

L’histoire intime de Guéhenno a-t-elle pesé sur son parcours politique ? Après la mort de son épouse il semble traverser une sévère dépression. Et dans les combats politiques dans lesquels il s’engage sans s’économiser, il vit les premiers signes d’une sorte de reflux du désir de l’idéologie et d’un refus croissant de la multitude. Non que son idéal se corrompe. Sans cesser le combat sous toutes ses formes (à Europe, à Vendredi…), lui qui se définit comme un 1

Jean Guéhenno, Journal d’une ‘‘révolution’’ 1937-1938, Grasset, 1939, p. 109-110.


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idéologue1, lui qui est l’un des tribuns du Front populaire, le voilà exposant, dans telle page de Journal d’une révolution ou de La Foi difficile, le malaise qui s’installe en lui, par exemple dans les meetings : Je finis par ne plus sentir que les difficultés et les mensonges de la communication et de l’échange. La foule, ou pour chanter, ou pour saluer un nouvel arrivant, ou pour rien du tout, fermait et levait le poing de si bon cœur. C’était, on s’en souvient, le geste du ralliement. Je le levais mollement et comme en me cachant, un peu au-dessous de l’épaule, heureux même si quelque dos de large carrure empêchait qu’on me vît. Outre que je connaissais la faiblesse de mon poing et qu’il n’ajoutait rien à la force du peuple, je savais n’avoir pas droit à ces gestes unanimes. Je ne les aimais pas. Je nous voyais changés soudain en soldats ou en automates, et je nous méprisais. L’intellectuel en moi ne consentait pas à mourir. Je ne pouvais pas obéir. J’étais décidément d’une espèce plus encline à dire non que oui2.

De sorte que c’est peut-être un Guéhenno « en état de réceptivité », dans ces années-là, entre la mort de Jeanne et la guerre de 39, que Blanzat présente à Mauriac. Puis l’histoire durcit le ton : en septembre 1939, la Deuxième Guerre mondiale éclate. La Pologne est envahie le 1er septembre. Le 2, c’est la mobilisation en France. La « drôle de guerre » dure jusqu’en mai 40. Le 7 juin, c’est la débâcle et l’exode. Le 14 juin 40, les Allemands sont à Paris. Le 16, Paul Reynaud, président du Conseil, démissionne ; le même jour, Pétain forme un cabinet. Le surlendemain, c’est l’Appel du 18 juin lancé par de Gaulle depuis Londres. L’armistice de Rethondes, signé le 22, entre en vigueur le 25. Enfin, le 10 juillet 1940, l’État français est proclamé, muni du pouvoir constituant. Fin de la Troisième République. Bientôt, Vichy va édicter ses lois anti-démocratiques, antisémites, antimaçonniques, et déployer sa vision sociale, résumée par le triptyque Travail-Famille-Patrie. La France est divisée en deux jusqu’en novembre 1942, date à laquelle les nazis occupent l’ensemble du pays. 1 2

Parlant de la fête, du sens de la fête, de la joie de vivre qu’il voit s’exprimer parmi les gens du Nord où il a vécu : « J’aurais mieux fait de m’amuser comme eux et de laisser vivre en moi l’illusion, la force et la joie des géants. Mais c’est le privilège des romanciers. Je n’étais qu’un idéologue. » (La Foi difficile, Grasset, 1957, p. 55). La Foi difficile, op. cit., p. 162.


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La mise à l’épreuve des vies personnelles s’accompagne d’une mise à l’épreuve profonde des valeurs humanistes et des valeurs de la vie. Si les crises politiques internationales des années trente se sont déroulées avant que nos deux écrivains entrent franchement dans leur dialogue épistolaire, en revanche pendant la Deuxième Guerre mondiale, leur amitié s’est nouée et ils correspondent. Ils ne sont pas au front : ils ont déjà donné pendant la Grande Guerre, Mauriac dans un service d’ambulances, dans l’Est et à Salonique, et Guéhenno dans l’infanterie où il a été blessé… Ils échangent un peu sur les événements puissants qui gouvernent la vie du pays, mais surtout sur ce qui leur arrive, leur vie quotidienne, leurs déplacements contraints, leurs inquiétudes : la faim, les difficultés d’approvisionnement, les bombardements... Ils parlent aussi de leurs proches et de ceux (parents, enfants, amis) dont ils n’ont plus de nouvelles, éparpillés ici ou là sur le territoire, au combat – Jean Blanzat, profondément ébranlé –, ou poursuivis : Giono, fidèle à son pacifisme intégral, accusé de propos défaitistes, d’écrits non visés par la censure et d’infraction à la loi sur la presse, est incarcéré par le gouvernement républicain d’avant la défaite. Pour les écrivains, la donne a changé. L’occupant, qui s’est assuré l’organisation d’une censure efficace, la maîtrise de l’approvisionnement en papier, s’efforce de soutirer aux écrivains des gages de collaboration. L’action dans la Résistance sera un des clivages forts de la période. Elle revêt des formes différentes, s’organise en réseaux. Au début des années 40, est créé le Front national des Écrivains, futur CNE, dont Mauriac et Guéhenno font partie, mais aussi Jean Paulhan, Jean Blanzat… Parmi les formes de résistance, le silence : Guéhenno refuse de publier tant que la France n’aura pas retrouvé sa liberté. Surveillé, il est accusé de prôner un esprit de résistance dans ses cours, et finalement le ministre Abel Bonnard le rétrograde. Mauriac, lui, publie dans la France non occupée ou en Suisse avant mars 1943. Ses sympathies gaullistes sont notoires. Menacé, il lui arrive de devoir fuir ou de s’astreindre à une semi-clandestinité, hébergé par des amis (Jean Blanzat, Gaston Duthuron1…). Enfin j’annonçais, tout à l’heure, l’amitié de deux écrivains qui appartenaient, jusqu’à la fin des années trente, à des camps opposés de ce monde littéraire, entre 1

Voir « Mauriac vivant... » par Gaston Duthuron, https://si-graves-montesquieu.fr/esprit-hommes-et-femmescelebres-ou-obscurs/336-personnages-celebres-ou-obscurs-a-saint-morillon-. G. Duthuron est l’auteur d’une Histoire de la Révolution 1789-1799, publiée chez Arthème Fayard en 1954.


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ignorance réciproque et rapports d’hostilité. Ils sont néanmoins entrés en amitié. Nul doute que les épreuves partagées dans l’angoisse et les privations pendant les années noires, ont forgé, consolidé cette amitié. Cette amitié a-t-elle connu des limites ? Toute amitié est susceptible d’en connaître, de s’y heurter, la leur ni plus ni moins que d’autres. De ces limites leur correspondance rend compte. Je n’en dirai que quelques mots, en essayant de ne pas trop empiéter sur le thème du colloque des 9 et 10 novembre 2018 à Bordeaux et Malagar. D’abord, il y a entre eux une sorte de réserve. Nous ne sommes pas en présence d’hommes qui affectent, dans leurs relations, le débraillé. Chez l’un comme chez l’autre règne toujours une pudeur extrême. À cet égard, les confidences faites par Guéhenno à Mauriac, pendant l’Occupation, lorsqu’ils se voyaient régulièrement, ces confidences relèvent de l’exploit : « Pendant l’Occupation, chez mes amis Blanzat où j’avais trouvé refuge, Jean Guéhenno venait souvent : ces sombres jours m’ont laissé un souvenir de bonheur. Les choses de sa vie que Guéhenno nous racontait et qui réveillaient en moi cette mauvaise conscience d’enfant bourgeois, d’enfant trop gâté que j’ai toujours eue, je les retrouve dans ce cahier vert, paru ces jours-ci, Changer la vie, le plus beau livre de Jean Guéhenno il me semble : l’histoire d’un enfant du peuple, d’un petit pauvre qui s’élève de l’usine à la plus haute culture, à force d’intelligence et par un miracle ininterrompu de la volonté1. » Est-on fondé à s’interroger sur le point de savoir si, dans cette relation comme dans maintes relations, l’un des deux donne plus que l’autre ? Peutêtre. On peut avoir l’impression que celui qui donne le plus, c’est Mauriac. S’agit-il là d’une conséquence inévitable de leurs origines ? Au regard de leur extraction sociale respective, Mauriac, comparé à Guéhenno, fait figure de bourgeois nanti. De surcroît, en 1933, il est déjà académicien, le plus jeune du moment et il peut se prévaloir d’une œuvre déjà copieuse entreprise et reconnue avant la Grande Guerre, dans laquelle le débat religieux occupe une place de choix. En somme, il aurait plus de galon. Pourtant la situation de Jean Guéhenno dans la république des Lettres est loin d’être négligeable : d’une part, les ouvrages phares du début de sa carrière (Caliban parle, Conversion à l’humain…) ont marqué les débats du temps ; d’autre part, sa position de directeur de collection chez Grasset, puis de directeur d’Europe et de co-directeur de Vendredi, tout cela lui assure la visibilité de qui a été aux carrefours de la littérature, de la pensée et de la politique. Et cependant on a le sentiment 1

François Mauriac, « Bloc-notes », dimanche 26 février 1961.


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que celui des deux qui est en situation de donner, c’est Mauriac, et celui qui est en situation d’attendre un bienfait de l’autre, c’est Guéhenno. Les faits nous incitent à en convenir : pendant la pénurie alimentaire de l’Occupation, il arrive à Mauriac de procurer à Guéhenno (comme à d’autres) des victuailles ; à la Libération, il invite Guéhenno, qui n’a plus de tribune attitrée, à venir tenir une chronique au Figaro, où il restera trente ans ; et, pour ce qui est de la reconnaissance sociale que permet l’Académie, l’influent académicien et prix Nobel devient, avec André Chamson, le parrain de Jean Guéhenno, qui pose enfin sa candidature en 1961-1962. Mais le silence ne vaut pas nullité : ce que Guéhenno a apporté à Mauriac, n’a peut-être pas été rapporté. Et au fond qu’importe ? Ce qui est donné est donné sans attente d’un retour. Le plus choquant ne serait-il pas qu’une inégalité entraîne une sujétion ? Or, aucun des deux n’est le prisonnier de l’autre. Mauriac n’est pas homme à se laisser enfermer. Et ce serait méconnaître Guéhenno que de l’imaginer lié par une dette ou inféodé à quelqu’un ou à une chapelle. Ainsi lorsqu’il regimbe rudement, en 1959, parce qu’il s’est reconnu sous la plume de Mauriac dans le portrait d’un « écrivain agnostique » (lettre 25 de la Correspondance, p. 66-67), ne risque-t-il pas de compromettre ses chances d’entrer à l’Académie où Mauriac est un grand électeur et son probable futur soutien ? Mais il élève quand même la voix. Il n’est pas prisonnier. Il est capable de résister à toute forme de captation, avérée ou redoutée. Il reste un homme libre. Il ne s’agit pas d’ingratitude. Il est d’abord un homme libre qu’on ne prend pas en otage. Au plan religieux, il repoussera obstinément la main tendue de Mauriac, malgré des signes d’ouverture à la spiritualité, et sans rien céder sur le fond : l’agnosticisme, ni autoriser la moindre préemption sur ses options métaphysiques. Jean Guéhenno tel qu’en lui-même. J’espère vous avoir intéressés à ces lettres désormais disponibles, même si je suis conscient de ne pas en avoir abordé ce soir devant vous tous les aspects. Mais j’ai eu, pour ma part, autant de plaisir à vous faire partager ce soir mon expérience que j’en ai eu à me pencher sur ces deux écrivains, qui auraient pu illustrer l’opposition entre Caliban et Prospero ; mais si Guéhenno peut camper un solide, un crédible Caliban, François Mauriac est trop généreux, trop humain et tourmenté pour faire un vrai, un haïssable Prospero !


« Je n’avais pas beaucoup d’idées communes, ni littérairement, ni politiquement, avec Jean Paulhan. Nous en étions d’autant plus amis… » Nous reproduisons ici, avec l’accord de la Société des lecteurs de Jean Paulhan, un entretien avec Guéhenno de Jean-Claude Zylberstein, repris dans le film de Jean Pradinas Paulhan le Patron, diffusé en 1974 par l’ORTF (enregistrement du 26 juin 1973). Jean-Claude Zylberstein : Jean Guéhenno, au milieu des années 30, vous prenez en main les destinées de la revue Europe. Jean Guéhenno : C’est ça exactement, même en 1929. Bazalgette, qui était le rédacteur en chef d’Europe, avait demandé, avant de mourir, que je le remplace. C’est à cause de cela vraiment, et aussi sur l’intervention de Romain Rolland, que je suis devenu rédacteur en chef d’Europe, oui, en 1929. Et je n’ai plus cessé de l’être pendant six ans, jusqu’à ce que je ne sois plus d’accord avec ce qui allait se passer dans la Revue1. Jean-Claude Zylberstein : Quels sont, à ce moment-là, vos rapports avec Paulhan, le rédacteur en chef d’une autre grande revue, non engagée celle-là, la NRF ? Jean Guéhenno : Eh bien, ils étaient déjà excellents, voyez-vous bien. Et je tiens à dire qu’il n’y a jamais eu, entre les deux directeurs la moindre 1 1er avril 1936 : Jean Guérin, dans la NRF, regrette le départ de Guéhenno et se demande si Europe sans lui gardera son âme. 15 mai 1936 : Le Comité de direction d’Europe comprend R. Rolland, Aragon, Bloch, Chamson, Durtain, Lalou, Maublanc (philosophe et camarade de promotion de Jean Guéhenno) ; le rédacteur en chef est Jean Cassou.


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contestation, difficulté, sans aucun doute. Bien mieux : étant donné ce qu’étaient les préoccupations de Paulhan, le goût qu’il avait de la singularité des êtres, si je puis dire, il a tenu alors que j’étais directeur d’Europe, à publier dans sa revue à lui, dans La Nouvelle Revue française pour laquelle j’avais, moi, la plus grande admiration1, il a tenu à publier un grand texte de moi. Et il a publié le premier grand texte peut-être que j’aie donné dans une revue – sauf dans Europe cependant ; naturellement, je publiais dans ma propre revue – qui s’intitulait : « L’Humanité – avec un grand H – et les humanités », c’est-à-dire les hommes et la culture. Et je dois dire que ce texte reprenait les thèmes de Caliban parle2, de Conversion à l’humain ; c’est-à-dire qu’il montrait précisément, dans sa singularité, le petit monstre qu’aux yeux de Paulhan je pouvais être – il s’intéressait beaucoup, beaucoup aux gens dans ce qu’ils avaient d’un peu singulier et d’un peu monstrueux – eh bien le petit monstre qu’à cet égard je pouvais être, ce « Caliban », l’intéressait et il avait publié cet article3. Et je n’ai pas cessé, pendant six ans et tout le temps, d’être dans les meilleurs rapports avec Paulhan. Voilà ce qu’il en était. Jean-Claude Zylberstein : Et ce sont des rapports alors qui se sont encore rapprochés, si l’on peut dire, pendant la guerre, au moment où Paulhan a fait de la Résistance. Et ça ne vous a pas surpris qu’il fasse de la Résistance ? Jean Guéhenno : Ah, pas le moins du monde ! Pas le moins du monde ! Je voudrais redire tout de même – je ne veux pas léser La Nouvelle Revue française. Si j’ai donné ces papiers à La Nouvelle Revue française, je lui en ai donné d’autres : j’ai publié un grand essai sur Voltaire, par exemple, j’en ai publié un autre sur je ne sais plus quel écrivain du XVIe siècle… Mais enfin, je lui ai donné plusieurs grands papiers de cette sorte car j’étais très content d’être à La Nouvelle Revue française4. 1

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Romain Rolland juge sévèrement l’intérêt (et l’indulgence) de Guéhenno pour La NRF, « revue de combinazione ». Il le lui reproche fréquemment dans leur correspondance, au point que, le 6 décembre 1929, Guéhenno juge « malséant » le projet de publier un texte chez Paulhan, alors qu’il en serait « content et fier ». Voir Paulhan – Guéhenno, Correspondance 1926-1968, Les Cahiers de la NRF, Gallimard, 2002, et L’Indépendance de L’esprit - Correspondance entre Jean Guéhenno et Romain Rolland 1919-1944, préf. A. Malraux, Cahiers Romain Rolland n° 23, Albin Michel, 1975, passim. Texte paru chez Grasset en 1928. Il « n’est qu’une protestation contre un humanisme aristocratique, contre le culte ou le snobisme d’un secret à garder », écrit Guéhenno dans sa préface à la réédition de 1962. Cette conférence, prononcée à la Sorbonne en février 1928, est publiée dans La NRF de novembre 1928, puis reprise dans Conversion à l’humain, Grasset, 1931. Voir le site des Amis de Guéhenno : http://www.guehenno-amis.fr/jean-guehenno/ses-livres-et-articles/


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Il a fait de La Nouvelle Revue française, sans aucun doute – et encore une fois il n’y avait pas de rivalité entre nous – il a fait de La Nouvelle Revue française l’admirable revue qu’elle était, l’admirable guide qu’elle était pour quiconque s’intéressait à la littérature. C’était l’ambition de n’importe quel jeune écrivain de publier un texte dans La Nouvelle Revue française. C’est ce qui fait que j’avais de la peine à diriger la mienne de revue, parce qu’un tout jeune écrivain allait tout naturellement et très légitimement voir Paulhan d’abord, n’est-ce pas. Si Paulhan l’acceptait, eh bien le tour était joué. Quand Paulhan ne l’acceptait pas, alors il m’est arrivé plusieurs fois que… oui, j’accepte de publier, que je sois bien heureux de publier ce que Paulhan avait refusé. Il le savait ; il en riait. Et je dois dire que je voyais l’autre retourner – mon « embauché » si je puis dire – retourner à La Nouvelle Revue française quelquefois. Tout cela se passait très amicalement1. Et tout directeur que j’étais de la revue Europe, et naturellement dévoué à cette revue, en même temps que je publiais mes articles dans Europe, mes chroniques, mes « notes de lecture » – c’est peut-être après tout ce que j’ai fait de mieux dans ma vie, parce que c’était strictement accroché au réel – en même temps que je faisais ça, eh bien, oui, je donnais… j’ai donné de temps en temps à Jean Paulhan de grands articles sur Voltaire, sur Bernard Palissy, etc. Pourquoi ? Eh bien, parce que c’était La Nouvelle Revue française ! Et je tiens bien à dire que, tout de même, ce qu’on doit admirer d’abord, c’est l’admirable travail qu’il y a fait. Sa direction était à la fois intelligente et curieuse, si je puis dire. Et sans doute, la vogue de la NRF tenait à la présence d’hommes comme Gide, comme Valéry, comme Claudel, bien sûr, mais tout cela n’a été, ne pouvait exister que grâce à la direction, au goût de Paulhan, qui savait, qui a su reconnaître dans ce temps-là – pour reprendre un mot que j’employais tout à l’heure – tous les « monstres ». Et ça a fait de La Nouvelle Revue française, oui, la belle revue, la grande belle revue d’avant 40, il n’y a pas de doute. Voilà ce qu’il en était. Après cela, oui, je l’ai retrouvé dans la Résistance. C’est de cela, je crois, que vous souhaitiez que nous parlions, n’est-ce pas… Je l’ai retrouvé dans la Résistance… 1

La correspondance avec Rolland fait état d’une certaine tension parfois à ce propos. De son côté, Paulhan se rendait bien compte qu’Europe attirait une nouvelle couche de lecteurs, plus engagés politiquement que ceux de la NRF.


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Jean-Claude Zylberstein : Sans surprise ! Jean Guéhenno : Ah oui, sans surprise. Nous n’étions pourtant pas tout à fait politiquement…, je n’avais, je dois dire, pas beaucoup d’idées communes, ni littérairement, ni politiquement, avec Jean Paulhan. Nous en étions d’autant plus amis. D’autant plus amis, simplement par goût l’un et l’autre de la tolérance et de l’esprit des autres, si je peux dire. Et de l’esprit des autres ! J’ai eu une grande querelle avec Gide sur la différence et la ressemblance1. Les hommes m’intéressent autant, quant à moi, dans la mesure où ils sont semblables que dans la mesure où ils sont différents, n’est-ce pas. Eh bien, je crois que ces derniers intéressaient davantage Jean Paulhan – et ça m’a fait des débats avec Gide dont vous n’avez pas idée, des lettres un peu pénibles et, je ne sais pas, pas toujours très gentilles de ma part, enfin – je crois que Paulhan était, comme Gide, davantage intéressé par les différences, et moi davantage par les ressemblances. Il aimait mieux Dostoïevski que Tolstoï, et j’aimais mieux Tolstoï que Dostoïevski. Ça fixe des goûts, des familles d’esprit, si je peux dire. Nous nous entendions tout de même. Jean-Claude Zylberstein : Et politiquement, où en étiez-vous l’un par rapport à l’autre alors en 1940 ? Jean Guéhenno : Oh, politiquement, vous savez, je ne saurais dire exactement où nous en étions l’un par rapport à l’autre. Ce n’était pas des choses dont nous parlions. Nous nous reconnaissions très différents l’un de l’autre. Quant à moi, j’étais un homme très suspect politiquement, et je dois dire que je tenais même à l’être un peu. J’étais anti-nationaliste, j’étais anti-militariste2, anti-maurrassien3. Enfin, tout ce que vous voudrez dans cet ordre. Et, enfin 1

Voir François Mouret et Paul Phocas, Jean Guéhenno et Monsieur Gide, préf. Pascal Ory, Nantes, Ouest Éditions, 1993 (bibliographie très complète, pp. 76-78), et Jean Guéhenno, Journal d’une « révolution » 1937-1938, Grasset, 1939 (Appendice I, « La querelle avec André Gide », pp. 213-240). 2 Voir http://www.guehenno-amis.fr/jean-guehenno/guehenno-au-fil-des-jours/; voir aussi Jean Paulhan, Chroniques de Jean Guérin I 1927-1940, prés. J.-P. Seconds, Éditions des Cendres, 1991, et J.-K. Paulhan, « Intellectuels désarmés. La polémique de 1932 entre Paulhan et Guéhenno sur le pacifisme », in « L’épistolaire à La Nouvelle Revue française 1909-1940 », Épistolaire, revue de l’A.I.R.E., n° 34, 2008, Champion, pp. 81-97. 3 La détestation du « chef », au moins du chef héréditaire, qui s’estime investi d’une mission, est l’un des grands thèmes de l’œuvre de J. Guéhenno Voir entre autres son Changer la vie, Grasset, 1961, p. 194 de la réédition du livre dans « Les Cahiers rouges » en 1990. Paulhan a entretenu une correspondance avec Maurras, dont la pensée l’impressionnait, même s’il n’a pas été « « maurrassien » et entretenait avec le « maître » une distance critique dont font état ses nombreuses lettres. Voir en particulier les Choix de lettres I, 1917-1936 La littérature est une fête ; II,


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si on regarde la France dans son avenir, j’étais aussi loin que possible de l’idée gaullienne de la France, il n’y a pas de doute1. Vous me direz : mais alors, comment vous êtes-vous retrouvés dans la Résistance ensemble ? Eh bien, nous nous sommes retrouvés simplement parce qu’il avait ses raisons d’y être et moi les miennes. Quant à moi, il y a une chose que je crois pire que la guerre, c’est la servitude2. Et la seule idée de la servitude que je subissais, que nous subissions, a suffi à me déterminer, je crois, avant le 18 juin, oui. Si bien qu’avant le 18 juin, je dirais que j’étais, oui, naturellement gaulliste. Quand De Gaulle est devenu De Gaulle, le 18 juin, je l’ai entendu, je me suis senti tout à fait d’accord avec ses paroles. Paulhan, de son côté, devait l’être aussi. Et c’est ainsi que les deux amis que nous étions, ayant chacun leurs amis, nous nous sommes retrouvés dès le mois de janvier 1941 – si je me souviens bien. Nous sommes ici dans ce jardin3 entre deux maisons : celle de Paulhan, et celle de Jean Blanzat, qui étaient l’un et l’autre devenus grands amis, peut-être un peu grâce à moi, parce que j’étais l’intermédiaire : en effet, j’étais l’ami de Blanzat et j’étais l’ami de Paulhan. Et j’ai été naturellement tenu par eux au courant de ce qu’ils faisaient, du complot du Musée de l’Homme, de la machine brisée… faites-vous raconter toutes ces choses par Blanzat ! Jean-Claude Zylberstein : Certains ont cru que Paulhan avait une attitude de jeu, même pendant la Résistance. Jean Guéhenno : Une attitude de jeu ? Oh, c’est trop dire ! Ce qui est certain, c’est que Paulhan était un homme de jeu. Paulhan était insaisissable à cause de cela. J’ai eu la chance de vivre tout près de deux hommes insaisissables assez longtemps dans ma vie. Ces deux hommes, c’était Paulhan et c’était Malraux. Ce sont deux hommes derrière lesquels je courais pour les comprendre. Oui, je me suis toujours senti, devant l’un et devant l’autre, un peu bête, pour dire toute la vérité. 1 2 3

1937-1945 Traité des jours sombres, éd. D. Aury, J.-C. Zylberstein, B. Leuilliot, Gallimard, 1986 et 1992. De Gaulle, auquel Paulhan rend un hommage appuyé dans son discours de réception à l’Académie française en 1964. Voir http://www.academie-francaise.fr/discours-de-reception-de-jean-paulhan Voir in Journal des années noires (1947), Folio, Gallimard, 2014, 17 juin 1940, p. 29 et 15 août 1942, p. 301 ; voir aussi dans la « Lettre à une amie anglaise », « La servitude est pire [que la guerre] », Gavroche, 16 novembre 1944. Jardin des Arènes de Lutèce.


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Mais j’étais en bonne compagnie. Gide le disait aussi. Gide disait, lui, à propos de Malraux, je me souviens très bien ; il déclarait qu’il ne le comprenait pas. Moi non plus, pas toujours. Mais je faisais semblant. Je faisais semblant ; ça permettait à la conversation de continuer, n’est-ce pas. J’avais – pour d’autres raisons – la même impression avec Paulhan. Dans le cas de Malraux, c’était cette rapidité merveilleuse, extraordinaire, dans la dialectique. Dans le cas de Paulhan, c’était très différent ; ça tenait à un mélange curieux de fantaisie et de logique. Il était vraiment le fils de son père, n’est-ce pas, de Frédéric Paulhan, le logicien. Il y avait un extraordinaire logicien dans Paulhan. Mais c’était un logicien qui travaillait quelquefois dans le biscornu, si je puis dire, du fait de ses goûts littéraires. Alors c’était difficile. C’était, pour moi, difficile. Politiquement, il pouvait être aussi difficile à définir. Jean-Claude Zylberstein : Sa défense des écrivains collaborationnistes après la Libération, est-ce que c’était de la fantaisie ou de la logique ? Jean Guéhenno : Oh, ce n’était pas cela… c’était de l’humanité, monsieur, voilà tout ! Ce n’était ni de la fantaisie ni de la logique, c’était de l’humanité. J’ai le regret de n’avoir pas été aussi généreux que lui. Il m’a écrit à ce sujet. Je ne sais pas, je gardais peut-être un autre souvenir des misères subies par un certain nombre de mes camarades, de mes amis dans la Résistance ; j’étais sentimental, et il me paraissait difficile, ah ! de faire des déclarations de pardon. Prenez garde ! Au fond de moi-même, je pardonnais. Je ne peux pas vous dire comme j’ai regretté ! J’avais très bien connu, très, très, très bien connu Drieu la Rochelle, et je suis heureux de n’avoir… Jean-Claude Zylberstein : Votre amitié s’est poursuivie et vous vous êtes encore retrouvés, cette fois à l’Académie. Jean Guéhenno : Oui. Jean-Claude Zylberstein : Il semble que le fait de vous y retrouver ait particulièrement ému Jean Paulhan, et je me souviens d’un billet où il vous écrit : « Nous deux, nous voici académiciens. Nous deux, fils d’origine si modeste ! »


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Jean Guéhenno : Oui, je me souviens de cette lettre1. Je dois dire que j’ai été bien heureux de l’y voir rentrer. Je me souviens quand j’ai fait moi-même campagne pour être élu à l’Académie française – j’ai fait des visites, mais je n’en reçois pas, parce que je les trouve un peu gênantes –, eh bien, quand je les ai faites, ces visites, je ne parlais pas de moi, je parlais de Paulhan et je m’étonnais auprès de tous les électeurs que Paulhan ne fût pas à l’Académie. Je l’ai fait… même chez Cocteau, mais Cocteau y avait pensé autant que moi. Et je l’ai fait là où c’était le plus inattendu. Et nous avons fini par nous retrouver à l’Académie, et j’avoue que j’en ai été bien heureux. Voyez-vous, il était là comme partout, je crois : un peu joueur. Ça a dû l’amuser d’y être. J’ai relu hier, avant de venir ici, une grande partie des lettres que j’ai reçues de lui et j’ai retrouvé une lettre de 1947, voyez – de 1947 ! – où il me dit : « On me propose… on me propose d’entrer à l’Académie. Qu’en dirais-tu ? » Je n’ai pas ma réponse. Je ne sais pas quelle est ma réponse. Mais, dès 1947, enfin, il aurait accepté, je crois, d’y entrer2. Enfin je ne sais pas. Il me posait la question, car il posait toujours des questions, sans les résoudre, en jouant, à son habitude. Mais enfin, je ne veux pas finir en ne parlant que du jeu chez lui. Ce qu’il y avait d’admirable dans Paulhan, c’était précisément une profonde humanité, un goût admirable du talent dans les hommes, de la vérité, de l’authenticité dans les hommes. C’était cette authenticité qu’il poursuivait, qu’il voulait absolument connaître. C’était quelquefois un jeu, un jeu dangereux, d’ailleurs. Mais ça faisait de lui, oui, un homme merveilleusement curieux de l’homme, et qui, à cause de cela, oui, a rendu un grand service à la littérature et à la France dans ces années-là.

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Allusion peut-être à une lettre du 3 décembre 1958, envoyée par Paulhan à Guéhenno, où il n’est pas question clairement de l’Académie mais plutôt des doutes que suscite « l’horrible mot » de réussite : « Ton père le cordonnier, mon grand-père le petit épicier, seraient épatés de voir les bourgeois (et même les grands bourgeois) que nous sommes devenus. Donc l’optimisme nous serait naturel. […] Avant de me déclarer satisfait, je demande à réfléchir. Ou plutôt je suppose que nous avons tous perdu au change. » Correspondance…, p. 444. F. Mauriac, dès septembre 1944, s’est entretenu avec de Gaulle de la nécessité de renouveler l’Académie française. Il souhaite alors l’élection d’écrivains résistants, tels Paulhan, Guéhenno, Schlumberger, Maritain, Aragon, Malraux. Il publie « Le problème de l’Académie » dans Gavroche, 18 janvier 1945. Voir son Journal. Mémoires politiques, prés. J.-L. Barré, Bouquins, Robert Laffont, 2008. En 1945, Paulhan reçoit également le grand prix de Littérature de l’Académie française. Mais Guéhenno, après sa propre élection, avec le soutien de Cocteau et de Genevoix, de Mauriac, « milite » pour relancer la candidature de Paulhan. Voir, entre autres, dans leur Correspondance, les lettres du 25 mai 1962, pp. 451-452.



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Michelet » 1927-1929 Thibaudet sur Guéhenno « […] À vrai dire, il ne semble pas que M. Guéhenno ait pris Michelet comme objet d’une étude purement désintéressée, mais bien qu’il […] l’ait considéré à la manière de ce que Barrès, dans Un homme libre, appelle les intercesseurs […]. Michelet, pour un écrivain qui, comme M. Guéhenno, sort authentiquement du peuple, qui est préoccupé, habité de valeurs populaires, républicaines, démocratiques, fait figure d’intercesseur entre l’auteur et son objet, de patron qui tend la main et qui montre un but. […] En quoi l’honneur consiste-t-il pour Michelet ? À ne pas renier ses origines, à rester peuple. […] Or, il se trouvait précisément que les goûts de Michelet allaient contre cette pente [le refus de s’élever, la bohême, le débraillé] […], que le fils d’imprimeur, le plébéien, avait toujours eu la volonté énergique de s’élever, de se distinguer, d’acquérir une belle situation, de faire à ce but tous les sacrifices qui fussent compatibles avec la volonté de rester intimement et intérieurement en communion avec le peuple. Sa rapide et brillante carrière universitaire, sous Charles X et sous Louis-Philippe, fut voulue par lui, non seulement à force de travail, mais à force de prudence. Pourquoi M. Guéhenno ne nous l’a-t-il montré nulle part dans ces jolies fonctions de professeur d’histoire des princesses, se rendant aux Tuileries en habit noir, goûté de la famille royale qui appréciait son élégance et sa correction ? C’est précisément parce qu’il avait ces goûts que sa volonté de rester intérieurement un homme du peuple prenait des nuances plus vivantes, plus délicates, plus riches, plus propres aussi à fournir des développements à un amateur de biographies. […] M. Guéhenno avait toutes les raisons d’écrire une hagiographie ; c’était son droit et il a réussi. Mais chacun son métier, et le droit de l’auteur n’est pas le devoir du critique. C’est par exemple un fâcheux lieu commun que de mettre en compte des méfaits et des abus qui ont marqué le règne du tyran Louis-


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Philippe, la suppression des cours de Michelet, Quinet, Mickiewicz au Collège de France. L’ouvrage de Gabriel Monod, qui n’est pas suspect d’obscurantisme réactionnaire, nous donne le dossier de l’affaire. Après l’avoir lu, on s’étonne seulement que le gouvernement ait usé de tant de patience avant de mettre fin à des scènes qui rappelaient beaucoup plus les convulsions du cimetière SaintMédard que les exercices du travail historique et de la pensée libre. » Albert Thibaudet, Candide, 13 octobre 1927 (sur L’Évangile éternel de Jean Guéhenno) Le texte de Thibaudet fait aussi allusion à l’admiration éprouvée pour Michelet par Barrès. Leurs figures doit beaucoup à l’Histoire de la Révolution française, admiration partagée par Bainville et Léon Daudet ; Thibaudet le rapproche également de Péguy.

L’entraînement momentané d’une parole éloquente et généreuse Monod sur Michelet « Au lieu d’un petit auditoire d’élèves, auxquels il devait enseigner, sous une forme simple, des faits précis et une méthode rigoureuse, il eut devant lui une foule ardente, mobile, enthousiaste, qui lui demandait, non plus la jouissance austère des recherches scientifiques, mais l’entraînement momentané d’une parole éloquente et généreuse. Le caractère vague et hybride de la chaire d’histoire et de morale semblait justifier d’avance un enseignement où les idées générales auraient plus de place que les faits, où de hardies synthèses remplaceraient les procédés patients de la critique. À côté de Michelet se trouvaient Quinet et Mickiewicz [8], qui, comme lui, se crurent appelés au Collège de France à une sorte d’apostolat philosophique et social. Les trois professeurs formèrent une espèce de triumvirat intellectuel, dont l’action fut immense sur la jeunesse de l’époque. » Gabriel Monod, Les maîtres de l’histoire. Renan, Taine, Michelet, Calmann-Lévy, 1894, p. 205 https://fr.wikisource.org/wiki/Renan,_Taine,_Michelet/I._La_vie_de_Michelet


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Les trois anabaptistes du Collège de France Guéhenno sur Halévy « Non, il faut s’y résoudre, la foi révolutionnaire de Michelet n’est pas le résultat d’un détraquement ou d’une maladie. M. Daniel Halévy fait pour Michelet ce que les anticléricaux font pour Pascal. C’est ainsi qu’on prétend s’en tirer toujours. La critique d’une idée qui déplaît estelle difficile ? On se rejette sur les circonstances où naquit cette idée. Les circonstances, elles, prêtent à la médisance. […] Michelet, Quinet, Mickiewicz font-ils des cours au Collège de France, se servent-ils de cette tribune pour communiquer au peuple de Paris leur foi, leur espérance ? M. Daniel Halévy parlera des « trois anabaptistes du Collège de France ». […] C’est ce stupide XIXe siècle qui en est cause, quelques-unes de ses « bagarres ». Car 1830, 1848, 1871 ne sont que des « bagarres » ! Et ce n’est qu’une « bagarre » encore que ce grand débat de la pensée critique et du catholicisme que les conférences de Michelet au Collège de France inaugurèrent précisément. Allons ! je le veux bien, mais on ne le dirait guère à entendre les criailleries de tant de gens devant les résultats de ces bagarres, et spécialement : l’institution de la République, la création d’un enseignement laïque et obligatoire, la séparation de l’Église et de l’État. » Jean Guéhenno, « Chroniques. Notes de lectures. – Michelet et le XIXe siècle » [sur Daniel Halévy, Jules Michelet, Hachette], Europe, mars 1929, pp. 421-426


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Le Figaro n’apprécie pas… Un jeune vieillard. Contribution à la guéhennographie. Le petit Européen. On attendait jadis pour écrire ses mémoires d’avoir accompli sa vie. Les souvenirs d’un écrivain étaient le dernier chapitre de son œuvre. Il n’en est plus ainsi. La revue Europe vient de nous apporter le commencement des mémoires de M. Jean Guéhenno. Cela s’appelle le « Journal d’un homme de quarante ans ». M. Guéhenno n’attend pas d’avoir dépassé le milieu du chemin de la vie pour se retourner vers l’étape parcourue. Ce n’est d’ailleurs pas une étrangeté, au temps où nous vivons. On est à la tête d’une œuvre littéraire à bon compte aujourd’hui. Nous avons vu des écrivains de trente-cinq ans publier leur propre anthologie. L’œuvre, pour beaucoup, compte moins que le culte de la personnalité, et c’est un culte qui fait l’objet d’une dévotion sans tiédeur. M. Jean Guéhenno me paraît être un peu dans ce cas-là. De quoi se compose son œuvre ? Faute d’avoir ma bibliothèque sous la main en ce moment, je ne me souviens guère que d’un Michelet, qui était moins une vie de Michelet qu’une méditation autoguéhennographique dont Michelet était le prétexte, et d’un Caliban parle, non moins guéhennocentrique que le livre précédent. En écrivant son Journal d’un homme de quarante ans, M. Guéhenno est fidèle à son inspiration ordinaire. Sans doute il a eu quelques scrupules. « Il ne me déplairait pas, dit-il, que ce livre parût n’être qu’une autobiographie. » Il professe que « c’est peu de chose de n’être que soi ». Et il redoute « jusqu’au semblant d’orgueil qu’il y a dans les confessions ». Mais, pour finir, M. Guéhenno s’est décidé, pour la raison que tous les écrivains, croit-il, lui ont donné l’exemple. « Une assez longue pratique des livres des autres m’a convaincu que nous n’avions guère qu’une chose à dire, et c’est nous-mêmes. » Certes. Seulement, il y a la manière. À l’âge où M. Guéhenno nous offre ses Mémoires, Barrès écrivait La Colline inspirée, France Thaïs, Gide La Porte étroite, Moréas Les Stances. Autant de façons de parler de soi, évidemment, mais en demandant à l’art de prêter un voile à l’égotisme. Le non-conformisme de M. Guéhenno ne souffre point de voile, et ne veut pas savoir que


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l’œuvre d’art peut être une forme d’élégance morale. C’est tout crûment qu’il veut nous parler de lui. Pour nous aider à prendre à sa personne autant d’intérêt qu’il en prend lui-même, il s’identifie à d’importants objets : il est le Peuple, il est l’Europe, avec des majuscules. Il souhaite que son Journal soit « comme la méditation d’un Européen de quarante ans, et de préférence du plus humble ». Nous avions déjà le Français moyen. Voici le petit Européen. Quelle débauche d’humilité ! Et comme on voudrait qu’elle fût authentique ! En fait, je crains qu’il n’y ait beaucoup d’orgueil mal déguisé dans la complaisance avec laquelle M. Guéhenno, du haut de la notoriété littéraire à laquelle il est parvenu, ne cesse de rappeler ses origines d’enfant du peuple. Quand on voit avec quelle fausse modestie il fait entrer dans la littérature l’échoppe paternelle, on se demande si le même homme, né sous des lambris dorés, ne serait pas le plus insupportable talon rouge. André Rousseaux, Le Figaro, 1er septembre 1934

Journal d’un homme de quarante ans par Jean Guéhenno J’hésite un peu à parler ici de ce livre. M. Jean Guéhenno est avec une conscience de classe si résolue le Prolétaire avec un grand P que je crains de perdre mon temps en m’occupant de lui dans ce journal. C’est certainement à ses yeux un « journal de riches », où les jugements sur le peuple, dont M. Guéhenno est l’incarnation littéraire, ne peuvent être dictés que par le parti pris et l’injustice. Je ne me flatte pas de désarmer les préventions de M. Guéhenno. Tâchons au moins de lui présenter d’abord une observation strictement positive et qu’il ne puisse récuser. Ce qu’il appelle « journal » n’est pas un journal. Ce sont des souvenirs, ou pour mieux dire un commentaire de sa vie passée. Plus précisément encore, sa vie lui sert à écrire un livre qu’il a déjà écrit à propos de Michelet, et qu’il écrira sans doute encore : le cahier des doléances d’un intellectuel sorti du peuple et que sa brusque ascension laisse dans une insatisfaction douloureuse. Ce livre est le meilleur de M. Guéhenno jusqu’à présent, parce qu’il y parle, cette fois, sans personne interposée et sans prétexte, du sujet qui lui


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tient le plus à cœur : de lui-même. Certaines pages de ses souvenirs d’enfance, notamment le chapitre de la grève, sont marquées de l’accent qui fait les beaux morceaux de prose française. Cela dit, une discussion avec M. Guéhenno dépasserait de beaucoup le cadre de cette note. Qu’il ne croie pas d’ailleurs que nous pensons, à l’encontre de son opinion, que nous vivons dans le meilleur des mondes. Au contraire, il nous semble que les problèmes qui se posent sont beaucoup trop graves pour être résolus par une idéologie éperdue. Le succès personnel de M. Guéhenno dans la vie, son déclassement insolite, ne pouvaient le rendre heureux que s’il eût été férocement individualiste. Son désarroi est à l’honneur de son sens social. Mais on ne peut vraiment parler que de sens à ce sujet, et même de sensibilité. Aucune réalité de l’ordre social ne prend place entre son cœur désolé et les chimères dont il se nourrit. Il appelle Europe un de ses rêves. On pourrait dire aussi bien univers ou Monomotapa. Je croirais même que la France n’existe pas pour lui, si une ligne de la page 224 ne me laissait là-dessus dans le doute. Au fond, ce Breton donne dans le communisme pour remplacer la vie éternelle. C’est très visible dans le passage où il se console par le propos d’un savant qui lui a dit : « Nous avons derrière nous deux milliards d’années, devant nous dix milliards d’années. » Voilà l’Éternité calibrée par la Science. Autrement dit, le dogme d’une religion dont M. Guéhenno n’est pas le premier dévot : celle qui a pour idole le dieu Progrès. L’Homme qui lit P.S. — Quoique M. Guéhenno soit sorti de l’École normale et que je n’y sois point entré, il me semble que cénotaphe vide (page 174) est un pléonasme. Paru dans Le Figaro, 17 novembre 1934


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La Révolution ou une Révolution ? Retour sur le Front populaire en 1939 Ah ! si Bernard Grasset avait su… Le 11 avril 1939, cinq mois avant la seconde guerre mondiale qui conduit la France à sa « Révolution nationale », l’éditeur conteste à son auteur le titre Journal de la « Révolution ». 1937-1938. Prévenu par Louis Brun (directeur de la maison Grasset) que Jean Guéhenno, qui a déjà publié cinq livres chez lui, s’apprête à intituler ainsi son ouvrage à paraître, Bernard Grasset lui écrit qu‘il juge le titre « inacceptable » et lui propose soit Journal d‘une Révolution, soit Journal d‘une révolution manquée. Né en 1890, fils d‘un cordonnier breton, Guéhenno est contraint d‘abandonner l‘école à 14 ans pour s‘engager comme employé en usine. Il s‘astreint à étudier seul après ses journées de travail et passe son baccalauréat. Officier pendant la Première Guerre, il se voit décerner la Croix de guerre. Normalien, il obtient l’agrégation en 1920. En marge de sa carrière d‘enseignant et de critique, il combat sur tous les fronts, notamment au sein de l’hebdomadaire engagé Vendredi qui soutient la gauche aux élections du printemps 1936 puis le gouvernement de Léon Blum. C’est cet humaniste qui écrit son Journal de l’été 1937 à l’été 1938 pour « repenser à nos luttes de la dernière année, à la victoire du Front populaire ». Bernard Grasset se montre deux fois ironique : vis-à-vis de son auteur (« La Révolution française à laquelle je ne crois pas que vous ayez assisté ») et de ses combats (« celle dont vous parlez devra déjà être très honorée qu‘on dise d’elle « une “Révolution”. » »). Mais ce livre ne traite pas que du Front populaire ; il se veut méditation sur le sens de l’histoire : « L’histoire n’est que le lent accomplissement de l’homme dans tous les hommes. La révolution n’est que cette grande promesse. ». En appendice figurent les pièces de la querelle passionnante de l’auteur avec André Gide, dont la cruauté de polémiste fait mouche : « Comme d‘autres parlent du nez, Guéhenno parle du cœur. » Comment l‘auteur aurait-il pu accepter de titrer « révolution manquée », l’engagement de toute une vie ? C’est bien sous le titre Journal d’une « Révolution » (avec les guillemets s’il vous plaît, il n‘aura cédé que sur l’article défini) que l’ouvrage est achevé d’imprimer le 21 avril 1939. Son auteur ne manquera pas le prochain rendez-vous de l’Histoire : engagé dans la Résistance sous le pseudonyme de « Cévennes », il a été médaillé de la Résistance tandis que Bernard Grasset, accusé de collaboration en 1944 sur


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Lettre de Bernard Grasset à Jean Guéhenno, au sujet du titre que l’auteur a proposé pour un ouvrage à paraître, 11 avril 1939. Fonds Grasset / IMEC.


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dénonciation anonyme, condamné par la Chambre civique le 20 mai 1948 à la dégradation nationale à vie et à la confiscation de ses biens, ne recouvrera ses droits et ne reprendra possession de sa Maison qu‘en 1949, sur décision du Président Vincent Auriol… Une « révolution manquée », mais par qui ? Olivier Nora Président-directeur général des éditions Grasset Paroles d’Éditeurs (extrait des Carnets de l’IMEC, n° 8, automne 2017, pp. 12-13) Les Amis de Guéhenno remercient vivement l’IMEC (Institut Mémoires de l’édition contemporaine à Caen, www.imec-archives.com) de les avoir autorisés à reproduire ce texte et la lettre qui l’accompagnait, publiés dans l’hommage à Christian Bourgois.

Guéhenno-Weygand : une rencontre écourtée ? Mon exemplaire numéroté de Changer la vie porte un envoi « à Monsieur le Général Weygand, pour qu’il puisse me mieux connaître, en bien respectueux hommage, ce petit livre sur une ancienne jeunesse ». Il y a tout lieu de penser que cet ouvrage a été adressé à sa parution, en 1961, au général Weygand, alors académicien. Envoi de courtoisie d’un auteur qui allait devenir à son tour, en janvier 1962, membre de l’Académie française. Ces livres dont il fallait autrefois couper les pages sont parfois bien révélateurs et trahissent les lecteurs. Mon exemplaire n’était coupé que jusqu’à la page 76 (le livre en comporte 247). Le général a dû capituler en cours de route ! Alain Feutry


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La mort des autres, cinquante ans déjà… Lettre d’Henri Thomas à Jean Guéhenno Papier à en-tête de la NRF / 5, rue Sébastien-Bottin Paris VII. 9 place Saint-André des Arts Paris VI Paris 31 mars 1968 Cher Jean Guéhenno, J’aurais voulu ne vous écrire qu’après avoir achevé La mort des autres, mais je lis trop lentement, je ne me presse guère dès que c’est un livre dans lequel j’aime rêver – et c’est bien ainsi que je lis cette méditation si forte, si poignante, pleine d’horizons déchirés – et comme j’y retrouve la voix que j’ai perçue pour la première fois en vous lisant à Henri IV ! Comme vous êtes présent sur le versant éternel aussi bien que dans la journée actuelle. Votre article sur Armand Robin est au niveau du livre ; le souci de justice, le besoin de voir clair, vous les poussez jusqu’à une sorte de tendresse envers la vie que je trouve infiniment émouvante. Combien je suis heureux que ce soit à l’occasion du pauvre et grand Robin que je puisse vous dire ma profonde amitié, et ma très vive admiration qui demeure la même, se renouvelant. Henri Thomas Les Amis de Guéhenno remercient bien vivement Luc Autret et Nathalie Thomas de leur communiquer cette lettre et d’en avoir autorisé la publication.


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Louis Guilloux, L’Indésirable

Avant-propos de Françoise Lambert, édition, notes et postface d’Olivier Macaux, Gallimard, 2019 On les avait entassés là, comme on avait pu, dans de méchantes baraques en planches, dressées à la diable dans une plaine. Cette plaine, que fermait la rivière du Goulan, et qu’abritait des vents de mer une colline garnie de ronces, n’était guère qu’à deux kilomètres de Belzec. On l’appelait la plaine de la Croix-Perdue, à cause de sa solitude, et d’un Christ de granit dont l’image mutilée se dressait au bord de la route, à deux cents mètres du camp. Le camp lui-même était composé de cinq baraques rectangulaires, longues et basses, dont quatre, celles où étaient parqués les indésirables, formaient bloc... On avait pris le soin d’entourer le camp d’une double ceinture de fils de fer barbelés, mais ils ne servaient guère qu’à tendre le linge…

On pourrait penser, en lisant ces quelques lignes, qu’elles décrivent un de ces camps de regroupement où, de nos jours, dans quelque pays d’Europe ou d’Afrique du Nord, sont parqués les hommes, les femmes, les enfants, rescapés des périlleuses traversées de l’Afrique et de la Méditerranéenne au cours desquelles nombre d’entre eux trouvent la mort. Il n’en est rien. Ce sont les toutes premières phrases du premier roman inédit de Louis Guilloux, que viennent de publier les éditions Gallimard. Écrit en 1923 alors qu’il est âgé de vingt-quatre ans, il fut remanié puis abandonné ensuite par l’écrivain après qu’il eut essuyé quelques refus d’éditeurs. Les lecteurs familiers de la vie et de l’œuvre de Louis Guilloux ne manqueront pas de reconnaître dans ces premières phrases l’évocation d’un thème majeur de certains de ses récits, et se souviendront aussi de ses engagements personnels comme cela fut mis en lumière lors du colloque de 2016 : Exils, exilés1. Car si Louis Guilloux se tint à l’écart de la vie politique partisane, il ne cessa, dans son œuvre et dans son action — il ne s’enfermait pas dans un romanesque de la déploration mais il agissait —, « d’être solidaire de ceux que l’Histoire place à la marge : les réfugiés, les déplacés, les apatrides ». Toutefois, ce thème n’est qu’un aspect de L’indésirable, évoqué dans la toute première partie 1

Exils, Exilés, Actes des rencontres Louis Guilloux, Saint-Brieuc, 15 et 16 octobre 2016, Société des amis de Louis Guilloux, 2017.


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du roman, le point de départ d’un récit situé en 1917 au cours duquel la figure de l’indésirable, du réprouvé, s’incarne successivement dans quatre personnages, ceux que — dans cette période de furie patriotique, bouillon de culture des pires instincts — les matamores de l’arrière, les conformistes, les lâches, les calomniateurs désignent à la vindicte populaire. L’histoire se situe à Belzec, petite ville éloignée des combats dans laquelle les autorités ont ouvert un camp pour y entasser des étrangers indésirables à l’égard desquels la population manifeste son hostilité. M. Lanzer, un professeur d’allemand au lycée de la ville y sert d’interprète. Personnage falot mais d’un naturel bon, sensible à la détresse de ces prisonniers, il vient au secours, avec l’aide de sa femme et de sa fille, d’une vieille Alsacienne arrivée là sans que l’on sache exactement pourquoi, mais vraisemblablement victime de ces déplacements de population comme en connaissent toutes les guerres. Elle meurt quelque temps plus tard et lègue à ses bienfaiteurs le peu de biens qu’elle possède. C’est le point de départ d’une cabale, d’une machination ourdie par un collègue de Lanzer, l’arriviste Badoiseau, personnage vil et jaloux, variante provinciale du « rossignol du carnage » — expression qu’avait utilisée Romain Rolland dès 1914 pour disqualifier le discours guerrier de Maurice Barrès1. Badoiseau incarna, dès le début du conflit, nous dit le narrateur, «... le Devoir de l’arrière. Ce Devoir, il le monopolisa, le fit sien. Il le fut. Partout, il disait : ‘‘Quand on voudra… Qu’on m’appelle quand on voudra. Je saurai mourir comme les autres. En attendant, mon Devoir est ici... Notre Devoir... notre Devoir...” S’il s’adressait à ses élèves : « C’est nous qui formons les intelligences, qui trempons les cœurs… Les générations de l’avenir… Succéder aux aînés glorieusement tombés, fauchés dans leur printemps. » Il discourait toujours et partout, répétant : « Quand on voudra… Qu’on m’appelle quand on voudra. […] Ah ! Messieurs… Travaillez… travaillez avec courage ! La France compte sur vous ! Vos frères se font tuer… Travaillez, messieurs… » Il leur parlait avec tant de flamme que tous voulaient s’engager, et quand il disait : la France, on sentait bien que M. Badoiseau était lui-même devenu la France… » Ce qui n’était au départ qu’un ragot : Lanzer aurait bénéficié des largesses financières de cette Alsacienne, devenue « la boche », se transforme très rapidement en une rumeur qui enfle, infecte la ville, attisée par un Badoiseau qui sait s’y prendre pour manipuler ses concitoyens, pousser le feu de la calomnie auprès d’une population lâche et mesquine, portraiturée avec vigueur et cruauté, comme par exemple ces vieilles femmes dévotes « effondrées sur leur prie-dieu, le 1

Romain Rolland, Journal des années de guerre, Albin Michel, 1952, p. 151.


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visage caché dans les mains, perdues, à ce qu’il semblait, en de profondes méditations sur la sainteté du Christ, en qui elles adoraient le plus grand des juges d’instruction » ou bien encore ce médecin libidineux et obséquieux, qui salue « jusqu’à terre – c’est-à-dire jusqu’au moment où son ventre, qu’il avait gros, le permettait... », prêt à prendre toute sa part dans la machination. Ainsi, Lanzer devient un pestiféré, un traître vendu à l’ennemi ; pour tout le monde « Lanzer avait circonvenu cette vieille femme, la boche, dans le but évident de lui soutirer son argent et ses bijoux. Lanzer avait donc reçu de l’argent de l’Allemagne ! ». Seuls deux de ses collègues le défendent ainsi que le fils du proviseur, un soldat revenu du front après avoir été blessé. C’est la guerre à Belzec, pas celle des tranchées, mais des misérables passions qui annihilent les individus aussi sûrement que les obus. Dans une postface d’une trentaine de pages, Olivier Macaux livre une remarquable analyse de cette œuvre de jeunesse : sa genèse, sa structure, ses principaux personnages, soulignant notamment qu’elle est, en dépit de ses défauts littéraires qu’il relève, la matrice, une préfiguration du livre majeur de Louis Guilloux : Le sang noir. Ce récit, écrit-il, révèle « l’intuition fondamentale de toute l’œuvre à venir, qui est de penser la guerre comme une valeur négative et constitutive de l’humanité, et non pas, de façon plus rassurante, comme un accident de l’Histoire qu’il s’agirait de déplorer. La guerre n’instaure pas une inversion des valeurs qui révélerait une folie passagère du monde. Elle dévoile au contraire cette vérité profonde, étouffée en temps de paix, que les pulsions meurtrières sont le socle de l’organisation sociale. » Les lecteurs de Jean Guéhenno ne manqueront pas de lire avec un grand intérêt ce roman de jeunesse inédit et de noter combien les thèmes développés par Louis Guilloux entrent en écho avec les réflexions de l’écrivain fougerais sur la guerre. Jacques Thouroude

Cahiers Max Jacob, revue de critique et de création N°17-18, automne 2017

Dans leur numéro du 15 avril 1944, Les Lettres françaises, journal des écrivains français groupés au Comité national des écrivains, fondé par Jacques Decour (fusillé par les Allemands le 30 mai 1942) et Jean Paulhan, publiaient à la une un long article non signé, comme ce fut toujours le cas dans la


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clandestinité; l’auteur en était Paul Éluard, rendant hommage à Max Jacob sous le titre « Max Jacob assassiné ». L’article commençait ainsi : « Après SaintPol-Roux, Max Jacob vient d’être assassiné par les Allemands. Comme Saint-PolRoux, Max Jacob a contre lui son innocence. Innocence : la candeur, la légèreté, la grâce du cœur et de l’esprit, la confiance et la foi. La plus vive intelligence, la véritable honnêteté intellectuelle, Il était avec Saint-Pol-Roux un de nos plus grands poètes. » En page 7, sous le titre « Saint Matorel martyr », un autre rédacteur anonyme, dont nous savons aujourd’hui qu’il s’agissait de Michel Leiris, associait lui aussi Saint-Pol-Roux et Max Jacob : « 1940 : Saint-Pol-Roux. 1944 : Max Jacob. À quatre ans d’intervalle meurent, du fait de l’Allemagne nazie et sans qu’aucun de leurs actes ait pu motiver cela, deux de nos écrivains les plus éminents. L’un, victime de la sauvagerie des militaires ; l’autre, du préjugé raciste, qui le fit interner à Drancy. » Le dernier numéro des remarquables Cahiers Max Jacob, consacre un dossier à « Max Jacob épistolier ». Outre des lettres à Paul Claudel, André Gide, François Sentein, Stanislas Fumet, on peut y lire deux autres échanges épistolaires qui font directement écho à la période évoquée plus haut. D’une part, la correspondance croisée entre Max Jacob et Saint-Pol-Roux ainsi que le fac-similé du manuscrit de Morvan le Gaëlique, le tombeau lyrique que ce dernier écrivit pour son « vibrant frère solitaire » ; d’autre part, deux lettres inédites des 20 janvier et 8 février 1944 de Max Jacob à Jean Cocteau. A. Verdure-Mary relève dans sa présentation, qu’elles « résonnent d’une manière particulièrement poignante » par le désespoir qu’elles expriment de cet homme traqué, dont la sœur vient d’être arrêtée et qui cherche désespérément des appuis pour la sauver. Arrêté à son tour par la Gestapo le 24 février, il meurt au camp de Drancy le 5 mars 1944. Vingt-sept ans auparavant, en novembre 1917, avait été publié ce qui est considéré aujourd’hui comme son chef-d’œuvre, Le Cornet à Dés, « son livre le plus lu, le plus aimé, le plus souvent réédité », un recueil qui « confirmera et amplifiera sa position de Magister dans la République des Lettres » écrivent les auteurs de la présentation du riche dossier qui lui est consacré à l’occasion du centenaire de sa parution, au sein duquel se croisent histoire éditoriale et approches esthétiques. Dans « Max Jacob à Montmartre », Pierre Brunel fait se rencontrer l’œuvre et le quartier qui conserve le souvenir du poète : des rues, des immeubles, des appartements, des habitants, pour montrer en quoi ils purent, métamorphosés


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par la grâce d’une création littéraire foisonnante, fantasque, déroutante, exaltée, être source d’inspiration, comme par exemple les passants évoqués dans le poème La rue Ravignan : le poète imagine, entre autres, le laitier dans les habits d’Ulysse, le chiffonnier sous les traits de Dostoïevski et les « dames du cinquième » en Castor et Pollux. La contribution, « Brève histoire d’un recueil », de P. Sustrac – qui livre par ailleurs une analyse des dédicaces, parfois cocasses, de l’auteur sur les exemplaires qu’il envoie – retrace avec précision l’histoire des étapes de la production de l’œuvre : sa genèse avec le choix des textes que Max Jacob souhaite inclure dans ce recueil dont il veut faire un manifeste esthétique exposé dans sa préface ; la première édition en souscription de 1917, retardée par de multiples embûches, imprimée à compte d’auteur, ce qui fait de Max Jacob un poète-éditeur-diffuseur ; puis celles de 1922 et 1923 chez l’éditeur Stock cette fois-ci. L’étude de la réception de l’œuvre complète cette approche. « On peut, écrit Patricia Sustrac, imaginer la stupéfaction des lecteurs devant l’avalanche de calembours, de mystifications, de parodies, de pastiches, de jeux de mots, de jeux de sons et leur scepticisme face à des titres énigmatiques... ». Parmi les quatre recensions de 1918 on relèvera une phrase de Jean Paulhan, qui écrit « aimer sans réserve […] des images d’une grande richesse intérieure », une autre de Guillaume Apollinaire, pour qui « Max Jacob a donné son livre le plus important jusqu’ici. Son inspiration y est variée à l’infini, depuis l’ironie jusqu’au lyrisme, qui se mêlent de façon inattendue dans ces poèmes en prose ». Max Jacob obtient un succès d’estime, essentiellement auprès de ses pairs. Au fil des rééditions, Le Cornet à dés creusera lentement son sillon, influencera de jeunes poètes tels ceux de l’École de Rochefort, puis connaîtra une renaissance à partir de 1945 en inaugurant la collection Blanche de la maison Gallimard qui veut rendre hommage au poète assassiné. « De nombreux jeunes poètes, peut-on lire en quatrième de couverture, aujourd’hui comme hier, en France ou à l’étranger, viendront à lui comme à un maître grâce à ce livre singulier emblématique de l’Esprit nouveau. » Cette approche historique est complétée par trois articles consacrés à l’histoire des éditions de cette œuvre. C. Coutin analyse une édition de 1948 richement illustrée de cent treize gouaches de Jean Hugo, qui fut un ami de Max Jacob et dont les images « mettent en valeur des détails du texte qui auraient pu nous échapper, et surtout, restent dans l’esprit du texte, suivant le principe qu’utilise le poète : calembour, coq-à-l’âne, porte-à-faux, jeux de mots qui se combinent de façon ludique, aléatoire, libre et vivante comme les dés du cornet


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répandus au hasard sur la table de jeu ». Une des contributions majeures de ces cahiers se rapporte aux conditions dans lesquelles fut élaboré le plus singulier, le plus précieux exemplaire du Cornet à dés : un manuscrit autographe daté de 1943. Précieux à double titre, par son contenu car accompagné de dessins et peintures de Max Jacob qui sont parfois comme des enluminures ; par sa reliure, réalisée par le relieur Paul Bonnet qui a su par son art, écrit F. Nicol, rechercher la correspondance « entre le texte et la reliure, l’âme et le corps du livre en quelque sorte ». Le lecteur peut admirer la somptuosité de cet exemplaire unique grâce à la reproduction en fac-similé et en couleur des cinquante-deux feuillets qui le composent. Si le Cornet à dés peut parfois dérouter le lecteur par son anticonformisme, ses décalages soudains, ses paradoxes, son onirisme, les cinq articles regroupés dans la partie « Approches esthétiques » apporteront au lecteur des éclairages permettant de pénétrer au plus profond de l’œuvre. Un très beau numéro de cette revue donc, tant par sa présentation matérielle que par l’intérêt des différentes contributions. Jacques Thouroude

Entre le zist et le zest : souvenirs de la maison des fous Pierre Drieu la Rochelle et Jean Paulhan, Correspondance 1925-1944, éd. Hélène Baty-Delalande, Éditions Claire Paulhan, 2017, 352 p.

« Aussi assidûment, aussi sagement que Breton à devenir fou, je me serai appliqué à cesser de l’être, toute ma vie. » [1925] Jean Paulhan, La Vie est pleine de choses redoutables « Peut-être n’existe-t-il pas d’opinion politique qui ne renferme un grain de folie. » François Mauriac, « Un mot personnel », Le Figaro, 4-5 février 1945

« La France de l’entre-guerres, quelle maison de fous ! » s’écrie Paulhan dans sa « Brève apologie pour Drieu ». Maison de fous qui explose sous l’Occupation en un feu d’artifice dont cette correspondance illustre l’étrangeté. Le lecteur n’en sort pas tout à fait indemne : témoin distant d’un affrontement


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politique, qui peut apparaître irréel et vain s’il pense à la tragédie européenne de la Seconde Guerre mondiale, il ne peut pas oublier non plus la fin de ce combat par lettres : il se clôt par un suicide, le suicidé remerciant son adversaire d’avoir été « très chic » avec lui après ses deux premières tentatives en 1944 ; le survivant, lui, a échappé à une mort presque certaine grâce à l’intervention d’un homme qui le haïssait dans ses pires moments, s’opposait à lui sur presque tout le reste du temps. Assaut de deux générosités extrêmes ? Peut-être. La masse de documents à présent publiés ne permet pas de dissiper le mystère des êtres. C’est ce mystère qui fait de cette correspondance une sorte de roman, dont certaines clés nous échappent encore, dont l’avant et l’après peuvent être imaginés de plusieurs manières. Les pistes ne manquent pas et l’édition présentée par Hélène BatyDelalande les indique avec une grande précision, s’attachant à éclairer les lettres échangées par un contexte politico-littéraire complexe1. Non contente d’avoir exploré le fonds Paulhan de l’IMEC et les archives qui lui sont associées, elle a aussi tenu le plus grand compte des correspondances de Paulhan avec Arland, avec Jouhandeau, du Journal de Drieu2, mais aussi des textes publiés par Paulhan dans la presse clandestine (Résistance puis Les Lettres françaises). Elle a également étudié la rupture de 1925 entre Aragon et Drieu, dont Paulhan a été le témoin (et l’hôte) à la NRF, pré-histoire qui permet de mieux comprendre, en partie, les « positions » de 1940. Double jeu de Paulhan ? Cette hypothèse ne tient pas un instant à la lecture de ces lettres. Drieu ne peut pas ignorer que Paulhan se trouve dans le camp ennemi, ne s’y trompe d’ailleurs jamais. Pourquoi tolère-t-il cette résistance, lui à qui la notion de tolérance est insupportable ? Est-ce parce qu’il a besoin de Paulhan, que l’ancien directeur de la NRF, ne représentant plus aucun danger, neutralisé, peut et doit « encore servir » ? Peut-être. Il est aussi possible que Drieu soit content d’avoir à sa main, sous la main aussi, un ennemi, occasion de mieux étudier les vaincus de 1940, de renforcer ses propres convictions, et de faire passer – pourquoi pas ? – des messages à l’autre camp par un intermédiaire agréé. L’image facile du chat et de la souris s’imposerait, à condition d’admettre que chat et souris peuvent changer de peau, ou qu’en toute souris un chat sommeille (et réciproquement). 1 2

Un seul regret : l’affirmation erronée selon laquelle « Guéhenno n’a jamais été proche de Drieu ». Journal (1939-1945), éd. Julien Hervier, Gallimard, 1992.


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Trois grands aspects de cette correspondance s’imposent à nous : le maintien d’un dialogue politique en marge d’une guerre civile dont ne sont absents ni Drieu ni Paulhan ; la relation d’amitié entre un fou de politique et un fou de littérature, guidés par des valeurs irréconciliables ; la conduite de la NRF sous l’Occupation, qui soulève souvent la question de savoir si Paulhan porte ou non une responsabilité dans le discrédit dont allait souffrir quelques années « cette chère vieille dame tondue »1. En marge de la guerre civile À l’origine, même s’ils ne font pas partie de la même génération, tout ne sépare pas Drieu et Paulhan. Ce sont tous deux d’anciens combattants de la Première Guerre, expérience dont ils ne tirent pas les mêmes enseignements. Mais Le Guerrier appliqué (1917) et La Comédie de Charleroi (1934) reflètent tous les deux une même volonté de distanciation, un même refus d’être dupe de la propagande nationaliste, avec chez Drieu un antimilitarisme marqué et même un anticolonialisme, étrangers à Paulhan. Ce sont aussi deux proches de Gaston Gallimard, qui jouent un grand rôle dans « la maison ». Celui de Paulhan est bien connu. Gallimard est resté reconnaissant à Drieu d’avoir apporté des fonds à un moment où les éditions connaissaient une mauvaise passe ; et Paulhan, qui méprise le romancier, apprécie ses notes et chroniques, a tenu à le faire entrer au « conseil » de la NRF en 1933, puis au « petit comité » en 1937, chargés tous deux de moderniser, d’adapter la revue, dans une période de concurrence accrue2. Même dans le domaine politique, où la rupture de l’Occupation semble un temps effacer tout ce qui a précédé, Hélène Baty-Delalande signale à juste titre que le texte d’« Il ne faut pas compter sur nous3 » aurait pu susciter l’intérêt de Drieu : « [Il] ne pouvait […] qu’être sensible à la réflexion implicite de Paulhan sur les limites de la démocratie “libérale, individualiste, pacifique” qu’il honnit, et au constat de l’échec du Front Populaire qu’elle souligne4. » 1

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La reparution de La NRF en 1953 bousculait l’espoir de voir La Table Ronde la remplacer définitivement : « Dans son numéro de mars [1953], Mauriac […] reprocha à Paulhan de passer sous silence la direction de Drieu. […] Il décrivit Paulhan comme le « poisson-pilote » du plus perfide « « requin » de l’édition française, Gaston Gallimard […], secondé par « un malheureux matelot passé à l’ancienneté quartier-maître », Arland », et concluait : « J’aime encore La NRF. Je nourris un reste de tendresse pour cette chère vieille dame tondue, dont les cheveux ont mis huit ans à repousser. » ». Mauriac fit retirer ses attaques de l’édition courante du Bloc-notes par la suite. http://www.la-pleiade.fr/La-vie-de-laPleiade/L-histoire-de-la-Pleiade/Quand-Mauriac-coupe-dans-son-bloc-notes, consulté le 31 mars 2018. Voir la préface d’H. Baty-Delalande, p. 14, sqq. NRF, décembre 1938, pp. 1065-1067. Note d’H. Baty-Delalande, n° 4, p. 108.


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Mais, au-delà de la critique largement partagée de la IIIe République décadente, lieu commun à quantité d’esprits très différents, existent des antagonismes irréductibles. Drieu adhère à l’idéologie du chef ; exaltée par les fascistes et les nazis, elle n’est pas, contrairement à une idée reçue, leur monopole : le monde occidental capitaliste et l’URSS la placent aussi au centre de leurs préoccupations entre les deux guerres mondiales1. Guéhenno est l’un des rares à l’attaquer pour des raisons proprement politiques, car une société de liberté, d’égalité, de fraternité, doit pouvoir se passer de chefs désignés ou héréditaires. Il dénonce « celui qui se croit “chef” par sa seule naissance et pour qui l’ordre du monde, sa morale et sa politique ne peuvent être que celles qui assurent toujours son propre avancement. “Chef”, ce petit mot avait de l’avenir dans les années 19102. » Paulhan, quant à lui, récuse cette idéologie pour une raison presque pascalienne, spirituelle (?) ; de même que l’éloquence se moque de l’éloquence, le « vrai » chef doit s’improviser, surgir de là où on l’attend le moins, là où il s’attend lui-même le moins ; c’est l’homme providentiel : « […] le seul homme digne de commander, écrit-il à Drieu le 28 novembre 1940, est celui qui n’a jamais imaginé qu’il pourrait avoir à commander. […] c’est là ce qui m’éloigne le plus profondément du fascisme – & des aristocraties. La grandeur humaine est (je crois) inaperçue de celui qui la porte3. » Si Paulhan ne conteste pas la Débâcle de 1940, qui conclut pour lui un long désordre français, mais s’inscrit aussi dans une telle dissymétrie des forces en présence qu’elle nous a aussi évité un désastre plus grand encore, il n’admet pas que l’on fasse servir l’histoire à des fins de propagande. Il réagit vivement à un article de Drieu dans la NRF de mars 1941, évoquant une victoire de 1918 « arrachée par des étrangers à des étrangers »4. Un abonné, Arnold Naville (le banquier suisse, ami de Gide et de Gallimard), écrit alors à Drieu pour se désabonner de la revue, en lui exprimant son dégoût. Drieu répond avec raideur, en tentant de justifier ses propos (lui qui n’aime pas les arguties !), sans convaincre5. Le climat très tendu dans lequel Drieu a pris le contrôle quelques mois auparavant de la NRF s’explique aussi par les échanges durs qu’il a entretenus avec Paulhan avant la Défaite et sa soif de revanche. Les lettres échangées sont 1 2 3 4 5

Voir J. Thouroude, sur Yves Cohen, Le Siècle des Chefs, une histoire transnationale du commandement et de l’autorité, in Cahiers Jean Guéhenno, n°6, janvier 2018, pp. 51-55. Changer la vie (1961), Les Cahiers Rouges, Grasset, 1990, p. 194. (Le projet d’écriture de ce livre date de l’Occupation ; il fait partie des contrepoisons que se trouve alors Guéhenno.) Correspondance…, p. 170. Correspondance…, 3 mars 1941, p. 175. Voir « Sous le dôme », NRF, mars 1941, p. 493. Ibid., pp. 175-176.


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alors bien sûr mises en regard de son Journal par H. Baty-Delalande. Drieu n’est pas le seul interlocuteur auquel Paulhan, en des termes qui varient très peu, réaffirme sa volonté absolue de tenir sa revue libre de la confusion politique, le projet d’y accueillir toutes les voix qui font la France. Il ne s’agit pas pour la NRF de se prétendre au-dessus de la mêlée, plutôt de la refléter, en donnant la parole à des écrivains dont le talent exprime une partie de cette vérité que l’on découvrira plus tard. Perspective démocratique ou plus précisément libérale, c’est évident – chacun a droit à la parole –, fortement équilibrée par une perspective élitiste – c’est la qualité de leurs textes qui justifie la présence de ces écrivains au sommaire, peu importe la sympathie ou l’antipathie qu’ils inspirent1 : « Le rôle d’une revue est très simple. Il consiste – pour la nrf tout au moins – à contrebattre l’action absurde d’une Démocratie (mal comprise je crois) qui tend à obtenir de chaque homme qu’il forme, de chaque écrivain qu’il défende, une opinion politique. […] S’il y a des gens qui pensent que la nrf devient communiste quand elle publie un poème d’Aragon, fasciste avec vous, radicale avec Alain, pacifiste avec Giono et guerrière avec Benda, eh bien, ce sont des sots. Laissez-les tourner. »2 L’affrontement éclate à propos d’Aragon, envers lequel Drieu est d’autant plus hostile, au-delà de l’antagonisme politique, aggravé par la signature du pacte germano-soviétique, que leur amitié a été profonde. Paulhan prend sa défense, revendique le droit de le publier en pleine guerre alors que son parti est entré dans l’illégalité, en des termes dénués de cette ambigüité qu’on lui reproche souvent : « Voulez-vous me dire en quoi Aragon est aujourd’hui “plus communiste que jamais”, et, en particulier, “obéit au mot d’ordre défaitiste”. Je sais seulement, pour moi, qu’il est au front, où ni vous ni moi ne sommes, et exposé. »3 Drieu note dans son journal : « Lettre pleine d’arguties »4. 1

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Cet équilibre n’a pas été improvisé par Paulhan en réaction aux circonstances des années trente et quarante. En 1925, il note : « Je ne suis pas sûr encore : bien des « formes » s’opposent en moi à ceci qu’un livre, un homme vaille mieux qu’un autre livre, qu’un autre homme. » La Vie est pleine de choses redoutables, Pour Mémoire, Seghers, 1989, p. 222. Correspondance…, 4 février 1940, pp. 137-138. Correspondance…, 22 mai 1940, p. 147. D. Bougnoux, dans son article « Rendre justice à Aragon », Le Monde, 18 février 2000, évoque l’action militaire d’Aragon en 1940. Les attaques de Brasillach, dans ses lettres à Paulhan, sont semblables à celles de Drieu : « Je ne discuterai pas avec vous de Benda, qui est un homme affreux. […]. Quant à Aragon, je ne suis pas sûr que ce ne soit qu’un niais (politiquement). Il a écrit à la fin d’août 1939 des articles inoubliables d’ignominie. Toute son action a été affreuse. Il a approuvé, lui révolutionnaire, les procès de Moscou, etc. Dévoué au parti sans intérêt personnel, c’est possible, ça ne suffit pas pour l’excuser. En outre, je dois dire qu’il me paraît dépourvu de tout talent, quoi que vous en disiez. » R. Brasillach à Paulhan, 28 février 1940 (IMEC Fonds Jean Paulhan). Cit. in note 8, p. 149.


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Jamais Paulhan ne cèdera sur cette question Aragon. Il ne réussira pas, en pleine Occupation, à faire paraître une lettre dans la NRF détaillant les citations militaires d’Aragon, mais les insérera dans le numéro du 1er avril 1941, où il annonce la prochaine publication du Crève-Cœur dans la collection « Métamorphoses » et reviendra sur Aragon dans une notule de mars 19421. Au-delà de son conflit avec Aragon (et peut-être de sa jalousie d’auteur, s’estimant moins mis en valeur, souffrant aussi de l’attitude critique de Paulhan), de son engagement politique, Drieu fait partie de ces « bourgeois insatisfaits » que décrit Guéhenno : pour ces anciens jeunes hommes, commander à quarante hommes et dix caporaux a été pendant la guerre « le nietzschéisme en action » ; ils ont confondu « la notion de chef et les galons de chef de section. »2 Si Abetz fascine Drieu, c’est aussi à cause de l’ascension sociale rapide que le nazisme lui a permise. À ces hommes « jeunes, actifs, intelligents » qui peuvent maintenant « donner leur pleine mesure », il oppose Paulhan, « un petit pion, un petit fonctionnaire, pusillanime et soumis, oscillant entre le surréalisme hystérique et le rationalisme gaga de la République des professeurs »3. L’heure de la revanche a sonné avec la défaite de la France et c’est un boulevard glorieux que Drieu voit s’ouvrir devant lui : « Quant à La NRF elle va ramper à mes pieds. Cet amas de Juifs, de pédérastes, de surréalistes timides ; de pions francs-maçons va se convulser misérablement. […] Paulhan, privé de son Benda, [va] filer le long des murs, la queue entre les jambes. »4 Drieu au bord de la crise de nerfs Cette explosion de haine, qui étonne aujourd’hui par sa violence et sa vulgarité, ne s’explique pas seulement par la guerre civile des Français et cette possibilité soudaine de revanche que la défaite de 1940 accorde aux perdants de 1936. Elle se renforcera par la mise en question, le plus souvent ironique, des projets politiques de Drieu, ou par la question que Paulhan applique à des dogmes de la collaboration, indiscutables alors en public (ce qui pourrait faire croire à une adhésion générale), discutés, écartelés plutôt dans le dialogue personnel qu’il continue d’entretenir avec Drieu. 1 2 3 4

Voir notes 1 à 3, p. 209. Voir J. Guéhenno, Chronique de la Vie du Monde, « La Génération de la guerre : les témoins », La Grande Revue, janvier 1923, et, en particulier, son analyse de Mesure de la France, pp. 496-504. Journal, mai 1940, p. 227. Journal, 21 juin 1940, pp. 245-246.


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Il est facile d’imaginer l’irritation sourde de Drieu, devenu « chef » de la NRF, quand il reçoit de Paulhan une lettre dont 80 % lui concèdent que le réalisme et l’intérêt de la France, l’opinion d’une partie non négligeable de ses élites (l’Université de Paris), l’incitaient déjà à collaborer avec l’Angleterre pendant la guerre de Cent Ans et à lâcher Jeanne d’Arc1 ; Paulhan va même jusqu’à conseiller à son « ami » de le démontrer par une recherche approfondie, mais termine par cette chute : « mais enfin, le fait est que la France n’a pas voulu. Butée. Comme elle est butée aujourd’hui. »2 Paulhan, « privé de son Benda », ne « file » pas « le long des murs », et même la reconnaissance qu’il éprouve à l’égard de son sauveur ne le fait pas dévier d’une ligne rigoureuse de défense de la Résistance. La question politique est cependant secondaire – disons qu’elle dissimule une autre souffrance – si l’on admet que la période de l’Occupation, particulièrement dense et violente, s’inscrit dans une relation qui a commencé quinze ans auparavant. Drieu est d’abord un écrivain, avec les ambitions propres à cet état : être lu, admiré, contesté – pourquoi pas ? – mais surtout reconnu par les siens, en attendant de l’être par le public. Or il sent que Paulhan ne voit pas en lui le talent ni même une promesse de talent. Sa défense d’Aragon n’est pas seulement celle d’un soldat courageux de 39-40, c’est très rapidement celle d’un écrivain efficace, qui impose « contre la crétinisation générale escomptée par Vichy, une remontée aux sources d’un chant et d’un art national, c’est-à-dire aux conditions de l’identité et de la culture »3. Drieu, face à Paulhan, est d’abord un auteur mécontent de n’être pas assez mis en valeur par « la revue », énervé par le silence (en fait les réponses trop lentes à son gré) qui lui est opposé. Et qui n’hésite pas à menacer un peu à l’occasion : « Je me plaignais de votre silence. J’aurais souffert d’un article de vif 1

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Drieu s’appuyait constamment sur des études qu’on qualifierait aujourd’hui de géopolitiques ou géoéconomiques pour démontrer « rationnellement » que la France, trop petite et faible, ne signifiait plus rien dans le nouvel ordre mondial, et nier toute pertinence à un débat sur la fidélité due à la patrie : « Les plus fins de ceux qui ont trahi pressentaient bien cette angoisse en nous : tous leurs discours, tous leurs écrits s’efforçaient de la réveiller. […] S’ils avaient atteint à nous persuader que la grande nation de naguère ne serait plus désormais qu’une comparse dans le conflit des empires, du même coup ils eussent été absous à leurs yeux et aux nôtres : là où les nations n’existent plus, le mot trahison n’a plus de sens. […] À les entendre, ils avaient embrassé les genoux du vainqueur parce qu’ils ne trouvaient plus aucune patrie à se vouer. […] Allons-nous renoncer à la joie de cette résurrection et, avec un Drieu La Rochelle, refaire sans cesse le compte des habitants de chaque empire, comparer le nombre de kilomètres carrés et vouer la France, chiffres en main, à n’être plus que le satellite misérable d’un des mastodontes triomphants ? » François Mauriac, « La nation française a une âme », Les Lettres françaises, 9 septembre 1944. Paulhan à Drieu, Correspondance…, 12 décembre 1942, p. 284. D. Bougnoux, art. cit. Ce texte permet de bien comprendre l’attachement de Paulhan aux textes résistants d’Aragon et contient un extrait d’une lettre de de Gaulle à Aragon en 1945 : « Sans les poètes, les siècles futurs se seraient l’un à l’autre renvoyé la plainte informulée de la patrie violée, sans plus tout à fait en comprendre le sens. »


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avertissement [de votre part] mais j’aurais été soulagé. […] Mon silence a répondu longtemps à votre silence : il me fallait respecter l’indépendance de la revue. / Mais enfin j’ai dû en parler à Gallimard et par deux fois […] »1 Il n’est certainement pas exclu des cercles sur lesquels Paulhan veut s’appuyer pour faire évoluer la NRF, riposter à la concurrence d’autres revues (dont l’Europe de Romain Rolland et Guéhenno), l’adapter aux demandes d’un public élargi, plus divers, dont la culture n’est plus exclusivement littéraire, que les hebdomadaires Marianne ou Vendredi attirent ; Drieu a contribué sans doute aussi à maintenir un équilibre politique au sein de la NRF, après la prise de pouvoir des communistes à Europe et l’éviction de Guéhenno en 1936. Mais Paulhan, s’il estime Rêveuse Bourgeoisie, juge que le romancier Drieu est en général assez décevant par rapport aux espoirs qu’il avait suscités. À cet égard, le dossier constitué par les trois lettres destinées à Drieu, dont l’une seulement fut envoyée, pour expliquer le refus de publier Gilles dans la NRF représente un cas d’école, exemple intéressant de la méthode de Paulhan, peu désireux de blesser les auteurs mais aspirant à justifier avec rigueur son avis2. Paulhan rédige trois lettres pour refuser son texte à Drieu, le 20 mai, le 23 mai, puis le 24 mai 1939. Seule la dernière, prévenante et très dure, est envoyée. La première justifie le refus par une lassitude de l’obscénité et la peur d’un « scandale facile », donnant l’impression que la NRF assume son manque d’audace, craignant peut-être de nouvelles foudres de Claudel ; elle s’interrompt sur un « C’est vraiment très mal écrit encore, avec des tas d’expressions douteuses ou plates, incorrectes ou franchement prudhommesques. Je cite, un peu au hasard : »3 La deuxième lettre, celle du 23 mai, dénonce l’« extrême paresse » du style, huit exemples précis à l’appui. Malgré les précautions (cruelles ?) de Paulhan (« […] vous n’avez jamais encore écrit un livre aussi important (et qui veuille l’être) – et, par moments, aussi admirable »), ou à cause d’elles, cette lettre est humiliante et fera l’objet d’une autocensure (provisoire ?). La lettre envoyée le 24 mai est claire, ne masque pas les raisons du refus mais reste allusive et, surtout, conclut sur ce point : Paulhan ne considère pas Drieu comme fini, entièrement défini par cet échec ; il voit en lui un essayiste dont les idées lui importent, suscitent sa curiosité, à défaut de son approbation. 1 2 3

Drieu à Paulhan, Correspondance…, 30 mai 1933, p. 73. Correspondance…, pp. 117-125. Correspondance…, p. 119. La lettre s’interrompt sur ce « hasard ».


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De cet ensemble de lettres, je retiens d’abord l’attention, épuisante, que Paulhan accorde aux textes qui lui sont proposés, ses scrupules quand il s’agit de juger la production d’autrui : la franchise peut être insupportable, elle l’est le plus souvent, mais apparaît aussi une forme de respect de l’autre, une façon de l’aider. S’il y a une morale du critique, elle réside dans ce travail de lecture rigoureuse par lequel, après tout, lui aussi, en donnant ses « raisons », s’expose. Ce constat ne contredit pas la remarque de Jean-Claude Zylberstein sur la tactique de Paulhan, qui « garde ses munitions. Se justifiant moins, il offre moins de prise à son interlocuteur ; lorsque ce dernier lui répondra, ses répliques seront toutes prêtes. »1 Comme le guerrier appliqué s’adapte au champ de bataille qu’il n’a pas choisi, où il s’agit d’éviter la mort, le critique appliqué conçoit une série de mouvements dont la ruse n’est pas absente mais que la ruse n’explique pas seulement : ils correspondent à une conviction profonde, qui va de soi, comme va de soi l’attachement à un sol envahi. Drieu, dans un passé guère lointain – Paulhan est l’homme-mémoire et, sans cultiver la rancune, ne laisse pas passer des comportements indélicats ou des jugements trop rapides (qu’il sanctionne chez ses intimes d’une note d’explications fort claires) – s’est montré tout à fait fat et mufle avec lui. Je pense à ce mot de 1930 : « J’avais souhaité cette rencontre chez les Tarde et pourtant je n’y serai pas parce que je suis toujours prêt à sacrifier les hommes aux femmes – ou plus exactement mes espoirs d’amitié à mes espoirs d’amour »2. Peut-être y exprime-t-il d’ailleurs seulement sa mauvaise humeur de voir son « Discours aux Allemands » refusé par la NRF. L’attitude de Paulhan qu’il perçoit comme indifférente ou méprisante envers le romancier, critique vis-à-vis de l’essayiste, est bien sûr insupportable à celui qui voudrait bien être aussi « couvert d’éloges » ; le malaise de Drieu ne l’incite pas, cependant, à une rupture avec ce cher ennemi, qu’il appelle « Paulhan » dans ses jours de colère, et leur relation ne s’explique pas seulement par la puissance attribuée à Paulhan avant la Défaite de 1940, ni par l’étrange travail commun qui leur est plus ou moins assigné après. Toutes les raisons de se haïr sont là et bien là, mais Paulhan représente un interlocuteur, qui prend la peine de le « mettre en examen » ou de le contredire, quelqu’un qui le prend en considération, le lit 1

« Paulhan récrivain », in Jean Paulhan le souterrain, colloque de Cerisy, UGE, 1976, p. 409, cit. par H. BatyDelalande, note 1, p. 125 2 Correspondance…, p. 67.


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et s’engage à fond dans sa lecture. Or, ce dont souffrent d’abord tous les intellectuels et écrivains, c’est du sentiment qu’on ne les lit pas, y compris (surtout ?) parmi leurs lecteurs les plus enthousiastes. « Je suis […] curieux de vos jugements, plus que curieux. / Continuons cahin-caha. » lui écrit Drieu en 19311. Et de fait la relation se poursuit, cahin-caha, ponctuée de ressentiments et de soupçons chez Drieu, dans son Journal (où il se lâche), dans ses lettres : « Nos relations sont étranges : j’ai pour vous une véritable dilection […] et en même temps je pense que nous sommes ennemis et que nous nous combattons. »2 Ponctuée aussi de déclarations de respect, d’amitié profonde ou au moins d’aspiration à une camaraderie : « Je pense souvent à vous – et pas seulement à propos de la revue, comme à un homme avec qui je pourrais passer des soirées, comme les jeunes gens en passent. »3 Jusqu’à cet appel lancé après la première tentative de suicide de Drieu : « J’aimerais causer avec vous lentement, après une longue marche silencieuse. »4 Coulez la NRF ? L’effondrement de la République en 1940 rend impossible le maintien de Paulhan à la tête de la revue : ses convictions antinazies sont connues. L’occupant tient à ce que la revue reprenne, comme pour démontrer que la vie a repris un cours normal : le généreux vainqueur, tirant un trait sur le passé, libéral et cultivé, n’entend pas contrôler la vie intellectuelle du pays qu’il respecte. La maison Gallimard, d’abord mise sous scellés parce qu’elle a publié nombre d’auteurs suspects ou hostiles, pourra rouvrir, à condition qu’elle se prête à l’opération, si bien annoncée dans La Gerbe par Bernard Grasset, justifiant ainsi son retour à Paris : « Je crois que Paris est le seul lieu où un éditeur français puisse faire son métier et aussi le lieu où je serai le plus libre dans mon expression personnelle… […] Je sais déjà que je peux reprendre à Paris mon métier dans l’honneur, en dépit de ce qu’on m’avait donné à redouter. »5 Le 26 novembre 1940, Drieu La Rochelle devient le seul directeur et gérant de la NRF, avec le droit exclusif d’en composer les sommaires. Paulhan, désormais sans emploi, est « repris » par Gallimard, officiellement pour s’occuper de 1 2 3 4 5

Correspondance…, 27 octobre 1931, p. 70. Correspondance…, 12 décembre 1942, p. 283 Correspondance…, 1942, p. 256. Correspondance…,, fin août 1944, p. 318. 19 septembre 1940.


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La Pléiade, après l’éviction de Jacques Schiffrin qui est juif. De fait, Paulhan est indispensable pour assurer la transition vers la nouvelle NRF de Drieu et sa loyauté à l’égard de Gallimard1 lui impose de taire ou de mettre en sourdine son hostilité à l’égard de Drieu, installé du jour au lendemain dans son bureau. Position très inconfortable, qu’on ne manquera pas de lui reprocher aprèsguerre. Le « Bilan » de son échec, que publie Drieu en janvier 1943, repris dans ce volume par l’éditrice, bilan dans lequel il réaffirme sa conviction du « génie de Hitler et de l’hitlérisme », contient un remerciement à Paulhan, sans lequel « notre travail eût été beaucoup plus difficile, sinon impossible »2. Certains contemporains ont pu percevoir ce salut comme une façon de compromettre Paulhan. Comment comprendre son action auprès de Drieu pendant ces années troubles3 ? À quel titre écarter péremptoirement le témoignage de Maurice Garçon en mars 1943 : « Paulhan me raconte avec un pétillement de joie dans les yeux les angoisses de Drieu la Rochelle. Drieu a pris la direction de La NRF avec une équipe de collaborateurs bien marqués. Et voilà qu’il sent le vide se faire autour de lui. »4 Pourquoi rejeter ce que Paulhan écrit à Édith Thomas en juin 1943 à propos de la disparition de la NRF : « Elle me comble. Il y a trois ans que je la souhaitais. »5 ? Sur quoi se fonder pour exclure cette lettre de mars 1942 à Jean Guéhenno, avec lequel le débat sur le choix de publier ou non dans la presse autorisée a été nourri, où il lui propose de participer à une contre-NRF clandestine : « Pourquoi ne constituerions-nous pas, chaque mois, une sorte de NRF secrète – qui n’hésiterait pas à emprunter à La NRF publique ses bons éléments et (s’il est possible) rétribuerait par ailleurs ses collaborateurs, en échange d’une promesse de publication pour le jour où…»6 ? 1

La continuation de la revue permet aussi de poursuivre le versement de salaires à des employés dans une époque de grandes incertitudes. 2 Correspondance…, p. 294. En janvier 1942, est apparue dans Signal, une photographie présentant Pierre Drieu La Rochelle, Abel Bonnard, André Fraigneau, Kees Van Dongen et Mme Abetz dans l’atelier d’Arno Brecker avec la légende suivante : « AVEC VIF INTÉRÊT, le professeur et Mme Brecker écoutent les explications de M. Pierre Drieu La Rochelle. Cet écrivain appartient à la « Nouvelle Revue Française », revue qui s’intéresse aux problèmes nationauxsocialistes et fascistes. » In R. O. Paxton, O. Corpet, C. Paulhan, Archives de la vie littéraire sous l’Occupation. À travers le désastre. Tallandier/IMEC, 2009, p. 153. 3 Le Journal sous l’Occupation de Jean Grenier, prés. C. Paulhan et G. Sapiro, Édition Claire Paulhan, 1997, représente une source précieuse pour son histoire. 4 M. Garçon, Journal (1939-1945), prés. P. Fouché, P. Froment, 2015, 18 mars 1943, pp. 452-453. 5 J. Paulhan, Choix de Lettres. 1937-1945. Traité des jours sombres, Gallimard, 1992, 29 juin 1943, p. 319. Que Paulhan n’ait pas été du tout désireux de « trouver une solution » est montré en détail par Claude Martin, dans son étude, « La Nouvelle Revue française de 1940 à 1943 : histoire de la revue, table des sommaires, index des auteurs et de leurs contributions, index de la rubrique des revues », Lyon : Université Lyon II, Centre d’études gidiennes, 1983, passim et p. 534. C. Martin retrace de façon très précise le parcours de Paulhan. 6 Paulhan-Guéhenno, Correspondance 1926-1968, Gallimard, 2002, p. 261.


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S’agissait-il de se donner bonne conscience, d’anticiper un retournement de situation, de préparer le terrain pour se justifier plus tard ? Ces expressions sonnent faux quand on se donne la peine d’étudier l’activité de Paulhan pendant la période de l’Occupation : il y a surtout des coups à prendre, alors que toute réconciliation des Français apparaît de plus en plus impossible. L’interprétation d’H. Baty-Delalande, dans sa préface, toute en nuances, de ces nuances qui indisposent les spécialistes du « noir et blanc », nous fournit la meilleure piste de compréhension : « Sans mettre en doute l’intégrité absolue de Paulhan […], on peut également supposer qu’il lui est impossible de renoncer tout à fait à la NRF »1. Quitte à se sentir, en effet, soulagé, libéré d’une entreprise qui avait perdu en 1943 tout son sens sous l’effet des événements survenus depuis trois ans. Cette intégrité absolue, il la manifeste par la fidélité intransigeante à l’égard des collaborateurs anciens de la revue, juifs et communistes au premier rang, démocrates, antinazis de tous bords : Benda, Suarès, Guéhenno, Éluard, Malraux, Blanzat, Wahl, Prévost, Claudel, Bernanos, Romains, Aragon, Crémieux, Breton, Gide, dont les noms reviennent sans cesse dans la correspondance de Paulhan avec Drieu mais aussi avec Jouhandeau ou Guéhenno. La « raison (personnelle) de ne pas écrire dans la nrf»2 qu’oppose Paulhan à Drieu comprend tous ces noms d’écrivains envers lesquels il estime avoir une dette. Paulhan a-t-il travaillé en sous-main contre la revue ? Commis-voyageur chargé d’aller rencontrer les uns et les autres pour sonder leurs intentions, a-t-il « démoli » ce qu’il devait leur « vendre » ? A-t-il été un schizophrène appliqué, livrant des textes en même temps dans Résistance puis Les Lettres françaises ? Ce « personnelle » entre parenthèses a un sens très précis. Ce n’est pas une raison politique qui lui fait exclure sa participation à la NRF : c’est une question de morale individuelle, de fidélité à des écrivains, qui, au-delà de différends ou d’antagonismes à présent secondaires, ont été des compagnons importants ; ce sont des liens d’homme à homme qui le déterminent. Paulhan accepte la mission de mettre sur pied différentes directions et rédactions, mission dont les étapes et les échecs successifs apparaissent dans ses différentes correspondances. Drieu, tenu informé des refus des « meilleurs » (Gide3 et 1 2 3

Correspondance…, préface, p. 22. Correspondance…, juin 1941, p. 187. Lui aussi très désireux de « garder La NRF » à tout prix vis-à-vis des Allemands. C. Martin, op. cit., p. 534.


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Valéry en particulier), qui se voit proposer des « comités » – encore un mot qu’il déteste, peut-être parce qu’il lui rappelle la République du passé – où la part des collaborateurs comme lui se réduit, finit par démissionner en juin 1943. En décembre 1941, Paulhan lui a suggéré : « Oui, ce serait bien de réconcilier zone occupée et zone libre. Mieux encore si l’on y ajoutait la zone interdite (c’est aux Juifs, évidemment, que je pense). »1 Il lui a aussi proposé, à la veille de sa démission, un texte dont Drieu estime que le sens allégorique, dénonçant l’Occupation nazie, saute aux yeux, Le Pressoir mystique de Noël Delvaux2. Oui, que Paulhan se soit vite rendu compte que sa mission était impossible et qu’il l’ait poursuivie tient à son attachement à une entreprise qui a été au cœur de son existence pendant plus de quinze ans. Peut-on évoquer son goût du commerce, au sens ancien du mot, de l’échange des idées, qu’il lui semblait nécessaire de maintenir, aussi longtemps qu’on le pouvait, contre cette « crétinisation de la vie culturelle » voulue par Vichy et contre le monopole de la parole à Paris par les intellectuels ouvertement pro-nazis ? Écrire ou ne pas écrire « sous la botte », pour reprendre l’expression répétée depuis quarante ans ? Nous ne trancherons pas ici, mais les arguments de Paulhan méritent d’être considérés avant qu’une nouvelle guerre froide ne rende impossible leur examen serein : « Je crois qu’un écrivain est responsable […] de ce qu’il écrit. Je crois aux idées dangereuses […]. Mais qu’un écrivain puisse être responsable des autres écrivains qui écrivent à côté de lui, c’est ce qui me dépasse. »3 Paulhan aborde souvent cette question avec l’intransigeant Guéhenno, qui ne publiera pas une ligne sous l’Occupation dans les journaux ou revues autorisés. Il lui fait remarquer qu’Éluard a publié dans Poésie 42 (décembre 1941janvier 1942) « Dimanche après-midi » : « Veux-tu lire ces poèmes d’Eluard. Ils ne sont pas très obscurs. Tu m’accorderas, je crois, non pas seulement qu’E[luard] pouvait, mais qu’il devait les publier. […] S’il n’avait pas eu Poètes4 à sa disposition et que La NRF ou Comœdia lui eût offert de les publier, ne devait-il pas également les donner ? »5 1 Ibid., p. 228. 2 « Vous m’aviez envoyé déjà l’an dernier une lettre qui m’avait surpris et blessé. […] Une fois de plus, vous avez manqué de tact envers un ami en m’envoyant ces temps-ci certains textes que je ne pouvais accepter. » 2 juillet 1943, Correspondance…, p. 315. 3 L. Guilloux, Carnets 1921-1944, Gallimard, 1978, cit. in Correspondance…, note 5, pp. 225-226. 4 La revue P.C. 39 (Poètes casqués) de Pierre Seghers s’est transformée en Poésie 40… 5 Correspondance Paulhan-Guéhenno, février 1942, p. 255.


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Conclusion de leur échange, suscité en partie par le cas d’Alain, qui, déjà, inquiétait ses disciples : à mille lieues des simplifications du débat médiatique, où il s’agit de terrasser l’adversaire, Guéhenno admet les objections de Paulhan, tout en revendiquant une position qui lui correspond mieux, participant d’une « naïveté » parfois salutaire : « Cher Jean, tu as la chance d’aimer chercher et de savoir découvrir les chemins du juste à travers les plus buissonneuses forêts, mais il faut pardonner aux naïfs qui ont le même souci du juste mais qui se perdent dans la forêt, s’ils […] se fraient un chemin un peu brutalement. »1 L’échec de Drieu à la NRF, c’est aussi l’échec d’un homme, pas seulement celui d’une entreprise politico-littéraire condamnée dès l’origine : « […] vous êtes trop personnel, lui écrit Paulhan, trop vous-même pour vous plier longtemps à ce qu’il y a – mettons d’un peu « commis-voyageur » – dans la direction d’une revue. »2 « Commis-voyageur », cette expression un peu oubliée aujourd’hui, Paulhan ne l’emploie pas de façon condescendante ni méprisante. « Placer » des marchandises (de l’esprit), trouver des producteurs et des acheteurs, voilà un travail complexe qui demande de l’humilité, une attention aux autres et l’oubli, au moins temporaire, de son cher moi, de ses goûts personnels, de sa propre existence. Il ne s’agit pas de les nier mais de les accepter comme une part secondaire du grand jeu de la négociation et de la séduction. Et cet effort constant d’attention est doublement épuisant quand on traite avec des « concurrents ». Non que l’écrivain directeur de revue ou responsable de collection voie en tout créateur un rival direct et menaçant ; l’ambiguïté de la relation implique cependant une aptitude au dédoublement, dont on sait que les acteurs peuvent le vivre durement. Savoir s’oublier, y compris avec ses choix moraux et politiques, son passé, ce qui nous sépare des autres, c’est peut-être l’ascèse dont Paulhan était capable et que Drieu, prisonnier de son culte du moi, ne pouvait pas pratiquer. « Qu’avions-nous fait à Drieu ? Ou mieux, que lui avait fait la France ? » s’interroge Paulhan dans sa « Brève apologie pour Drieu »3. Derrière cette question, l’on peut en imaginer en filigrane une autre : « Que lui avais-je fait ? » 1 2 3

Ibid., 30 juillet 1943, p. 291. Correspondance…, 5 juillet 1943, p. 317. Mauriac explique autrement la colère de Drieu contre son pays, puis contre lui-même et ses propres erreurs, par l’humiliation de s’être trompé dans son diagnostic, évoquant l’« […] étrange irritation contre son pays pour lequel il s’était battu durant quatre années : il ne lui pardonnait pas d’être plus faible que la nation vaincue. […] Son châtiment, ce fut sa lucidité même. Le premier de tous les collaborateurs, il découvrit que ce vainqueur bien-aimé était lui aussi un faible, que le Grand Reich n’était pas si grand devant la Russie soviétique […] » « Drieu ou le faible aime le fort », Le Figaro, 18 mars 1945.


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Il a « décidé de nous quitter, le jour où il a su que la France ne l’avait pas mis au courant [de ce bouleversement par la Résistance d’un pays avili par l’Occupation], ne l’avait pas gardé dans sa confidence, l’avait très précisément trompé ». Impossible de reprocher à Paulhan de n’avoir « pas mis au courant » Drieu. Peut-être n’a-t-il pas trouvé les mots qui auraient convaincu Drieu de se jeter dans la Résistance, lui auraient rendu l’estime de soi, et se l’est-il reproché. La mort par suicide entraîne toujours un « Mais qu’est-ce que nous lui avons fait ? », que chacun peut reprendre en son for intérieur. Nous en sommes réduits à des hypothèses fragiles. Derrière la volonté de Paulhan de maintenir sa relation avec Drieu, derrière la curiosité que lui inspire le cas Drieu, derrière la solidarité avec le combattant de la Grande Guerre (dont on a oublié aujourd’hui le compagnonnage fort qu’elle entraînait), derrière l’indulgence qu’il lui manifeste, au-delà de la reconnaissance évidente qu’il lui doit pour avoir sauvé sa vie, je crois voir une peur : au-delà de ce qui les oppose, Paulhan et Drieu partagent une vision critique de la démocratie française entre les deux guerres ; Paulhan ne voit-il pas en Drieu celui qu’il aurait pu devenir si…, l’un de ses multiples possibles ? Les « si » libèrent l’imagination et il est facile rétrospectivement de montrer que Paulhan était immunisé contre le totalitarisme, malgré telle ou telle affirmation sortie de son contexte1. En même temps, comme l’a bien remarqué Jean Grenier, le patriotisme de Paulhan, surprenant par sa ferveur ceux qui le connaissaient mal2, s’accompagnait d’un scepticisme, d’une volonté de ne pas « se laisser avoir » par les grands emballements collectifs et les discours qui les justifient. Le même homme, qui reprochait à Guéhenno son éloge exalté du jeune Français de 19443, n’est sans doute pas resté insensible à cette réflexion dérangeante de Mauriac4 au moment où l’on s’apprêtait à juger Pétain : « Si nous 1

Je pense à la phrase troublante : « Je suis normal. Je suis comme chaque homme normal. Je suis violemment fasciste et violemment démocrate. », 20 janvier 1943, Correspondance…, p. 302. Son contexte la rend claire. Paulhan signifie que chez les plus « vertueux » la tentation totalitaire ou simplement de la violence n’est jamais absente, que les circonstances nous exposent à des comportements que nous n’aurions jamais crus possibles dans notre cas. 2 « On n’aurait pas cru trouver des convictions aussi fermes chez quelqu’un que tout le monde tenait pour un dilettante et un mandarin. », remarque Jean Grenier à propos de Paulhan, dans l’été qui suivait la défaite. Journal sous l’Occupation, p. 152. « « Garçons français, les plus intelligents du monde… » […] A-t-il fréquenté de jeunes Allemands, de jeunes 3 Chinois, de jeunes Mongols, de jeunes Russes ? Non. Alors qu’il [Henri Franck, cité par Guéhenno] nous foute la paix. Ce n’est là que du verbiage à la Michelet. » Paulhan à Guéhenno, 25 février 1948, Correspondance, p. 373. Le Journal des années noires, dans ses dernières pages des 23 et 24 août 1944, contient une belle méditation sur les illusions nécessaires dont est faite l’histoire des peuples, sur le rôle de ces minorités auxquelles la foule délègue le meilleur d’elle-même. 4 Toutes nos citations de Mauriac dans cet article, sauf la dernière, viennent de l’édition du Journal et des Mémoires politiques, par Jean-Luc Barré, Bouquins, Robert Laffont, 2008.


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avons mérité d’avoir Pétain, nous avons mérité aussi, grâce à Dieu, d’avoir de Gaulle : l’esprit d’abandon et l’esprit de résistance, l’un et l’autre se sont incarnés parmi les Français et se sont mesurés dans un duel à mort. Mais chacun de ces deux hommes représentait infiniment plus que lui-même, et puisque le plus modeste d’entre nous partage la gloire du premier résistant de France, ne reculons pas devant cette pensée qu’une part de nous-même fut peut-être complice, à certaines heures, de ce vieillard foudroyé.»1 Jean-Kely Paulhan

1

« Le procès d’un seul homme », Le Figaro, 26 juillet 1945, repr. in F. Mauriac, Journal ****, Flammarion, 1950, pp. 113-115. Certains extraits de ce texte se trouvent sur Internet mais souvent dans des versions légèrement inexactes (à dessein ? ou reflétant seulement ce que les metteurs en ligne jugeaient conforme à la « bonne langue » en appliquant le pluriel à « nous-même » ?).


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Des nouvelles de Fougères L’option Littérature et société du lycée Jean Guéhenno de Fougères a organisé, avec Les amis de Jean Guéhenno, un concours de nouvelles parmi ses élèves. Son règlement comprenait un certain nombre de contraintes, dont l’insertion dans les textes soumis au jury de l’une de ces réflexions de l’écrivain : « un livre est un outil de liberté. » ; « C’est à l’école qu’il faut raccommoder la toile déchirée de notre monde et empêcher qu’on ne la déchire davantage. » ; « Aucune violence jamais n’a ajouté à la grandeur des hommes. » ; « Il peut y avoir pire encore que la guerre, et c’est la servitude. » ; « C’est aux vivants à accomplir les espoirs des morts et c’est leur faute quand les morts sont morts pour rien. ». Nous sommes heureux de présenter ici les trois textes qui ont été récompensés en mai 2018 et souhaitons à leurs auteurs de mener une existence exemplaire, inspirée par ces appels aux vivants de Guéhenno. Nous remercions le proviseur du lycée, M. Bertrand Cabioch, le proviseur-adjoint, M. Sébastien Bessac, et les professeurs qui ont soutenu ce beau projet, Mme Marie Bertrand, professeur de français, et M. Thomas Janvier, professeur d’histoire-géographie.

Revenir Revenir, quitter les tranchées, rentrer à la maison, ça avait tourné dans ma tête telle une tempête qui ne s’arrête. Depuis ce jour, où, allongé durant des heures, le ciel était tombé, sur les corps allongés. Il leur avait fallu un moment, certainement, pour retrouver ma carcasse en partie animée. Je les avais vus se pencher et puis, et puis j’en sais rien, je crois avoir ouvert mes paupières, la lumière m’a ébloui. Devant moi, tu te tenais devant, les yeux brillants, le sourire aux lèvres, ce même sourire qui m’appelait mais je n’y arrivais pas, et vagabondais à nouveau parmi le fracas de l’artillerie. Et lorsque tu faisais pression sur ma paume, je succombais à cette sensation sans fin, telle celle d’un explosif déclenché lâché parmi les ennemis, quand s’enlaçaient nos mains. Mon esprit se trouble, le regard vide, les sons inaudibles, esprit étourdi, je me suis évanoui. Et je n’ai pas arrêté de repenser, me repasser l’instant où j’aurais dû y rester, là où la lâcheté l’a emporté quand un souffle m’a propulsé. Durant des heures, étalé, camouflé, j’avais cherché divers moyens de m’évader. Et là, le coup a retenti, un moment de folie, ma main brisée, me mutiler voilà la seule issue avais-je pensé.


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Revenir à la réalité, plus d’une journée après, une main perforée et quelques côtés cassées et malgré ça, tu étais là, accrochée à moi. Se sentir tout petit au milieu de cette pièce blanche peu meublée, au plafond quadrillé. Me redresser, pour pouvoir percevoir à travers les vitres mon regard plongé sur cet océan huilé, se rappeler cette vue, du déjà vu. Et à ce moment précis je suis envahi d’un sentiment incessant, d’être vivant. Surpassé par les événements je me laisse porter, enfonce ma tête dans l’oreiller pour enfin réaliser que mon souhait a été exaucé, je suis rentré. Mais je sens un regard se poser sur moi, alors je sais, tu es là et je dois te parler, te rassurer, enfin me rassurer, pour être sûr que je ne suis pas en train de rêver. Alors je cherche mes mots, je voudrais dans un élan de joie te crier que je tiens à toi, que je t’aime, qu’on devrait partir maintenant tant qu’il est encore temps. Mais ma gorge se serre, ma voix s’éteint, ce ne sont que des pensées, je devrais me contenter de ce qu’on m’a donné, j’ai été sauvé. Quelques mots soudain se sont échappés, je suis rentré, je suis là, premières paroles prononcées, tu m’observes, ris timidement, me serres dans tes bras comme si tu savais déjà qu’on ne se quitterait pas. Revenir et me sentir vivre, sortie fin du mois d’avril, voir durant le trajet du retour défiler les paysages, s’évader, plonger dans mes pensées et quand une bouffée d’air dans les virages s’engouffre dans la voiture, respirer à plein poumons comme si c’était la première fois. Je dois oublier ce que j’ai fait, tuer, car je regrette, je ne peux vivre avec. Sur le moment pourtant, j’étais convaincu, sûr de moi, mais après, après la détonation, quand j’ai vu l’horreur, ma réaction fut la peur. Comment ai-je pu commettre cette abomination alors que, je sais, aucune violence jamais n’a ajouté à la grandeur des hommes, mais je l’ai fait, j’ai ôté la vie. Me racheter, mon seul souhait durant ce mois de mai. Les premiers jours cloîtrés, la chambre devenue comme un refuge, un endroit isolé où je me sentais protégé, et passer son temps à se convaincre que la plupart des choses que j’ai vues sont des mirages pour en effacer certains passages. Pour dans l’obscurité finir par se laisser mourir, sauf que toi tu étais là, tu m’as réanimé, tu m’as raisonné, je t’ai suivie, tu m’as sauvé, un second souffle, une deuxième vie. J’ai fini par sortir, tu m’as fait redécouvrir, avec patience, l’innocence du quotidien. Je me souviens qu’on déambulait durant des heures, et j’ai soudainement fini par oublier la peur, lorsque, au long des promenades du jardin, le ciel s’abattait rougissant sur la vaste forteresse. Je me précipitais alors dans ton regard et me retrouvais envoûté, par tant de légèreté.


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Revenir et ne plus jamais repartir, j’y avais cru, jusqu’à ce jour. Où la froideur de la salle, celle de l’hôpital, le tic-tac pesant de l’horloge dans l’atmosphère… et là enfin j’ai compris : un mois et 13 jours, voilà, le temps que j’ai pris pour prendre conscience que j’aurais dû frapper plus fort. Rendez- vous prospère où s’absorbèrent les dernières rêveries, plaisant petit moment pour ces charlatans. Toi-même étais heureuse, apaisée d’apprendre que je m’étais rétabli, qu’aucune complication n’avait surgi, avant de sortir, et de percevoir mon désespoir. Mon esprit se vidait et soudain tu comprenais ce que cela impliquait, que bientôt, je repartirais. Une semaine passant, redoutant chaque moment, attendant qu’on déclare la fin du décompte. Rêvant de fuite, parti par la mer, oublier guerre et misère, toi et moi pour des années-lumière. Rêverie brisée, le cauchemar s’imposait, une matinée tu étais rentrée, dans tes tremblantes mains une lettre avait annoncé que lendemain je m’en irais, départ à 21h par le train. Revenir, je ne le ferai pas, j’ai pris ma décision, je pars. Cette fois, la lâcheté ne l’emportera pas, la rage me guidera, je combattrai sans aucun regret. Silence avant l’orage, je suis sorti à l’heure de l’aurore, tu sais du jardin on voit tout, et tout nous voit. J’y ai souvent réfléchi, quand filait la nuit, ton visage endormi me donnait envie de revenir ici. Alors sous un colossal arbre de la promenade, je me suis laissé porter, par le bercement du vent. J’ai fermé les paupières pour retrouver ton éternel regard, et aujourd’hui je suis là et y resterai, je te le promets. Tu vois, je les ai vaincus, je ne me suis pas exécuté tête baissée. Shirley Filleul et Izalys Bonnant

La mélodie d’une âme tourmentée Lundi matin, huit heures moins dix. Je claque la porte, furieux. Je me suis encore disputé avec mon père. C’est de plus en plus fréquent depuis que maman est partie. Nous ne pouvons plus aborder ce sujet sans que nos paroles soient incontrôlables, et que nos mots dépassent nos pensées. Malgré tout, je persiste à croire que je peux encore le changer... Je passe les grilles du lycée avec peu de conviction. C’est ma deuxième année ici et je me suis déjà lassé de mon établissement. J’aime le changement. Dans la bouche des autres, je suis « le bizarre », « le perché ». De mon côté, je me considère plutôt comme absent ou hors du temps... C’est vrai que je


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ne fais pas beaucoup d’efforts non plus. Quand certains préfèrent passer du temps ensemble, durant chaque moment libre, chaque mercredi après-midi, chaque week-end... moi je reste seul. Ou plutôt je m’abandonne. Depuis tout petit, je me cache, je m’échappe de la réalité en enfonçant mes écouteurs dans les oreilles et en lançant ma playlist le plus fort possible. Mais plus les années passent, plus cette réalité me rattrape. Devenir adulte, c’est ouvrir les yeux, et fermer les portes de l’imaginaire et des rêves. C’est être terre-à-terre et enfermer son esprit dans la cage de la réalité, alors qu’on le laissait s’évader autrefois. Ce n’est pas ça que je veux devenir. Mais on m’a déjà répété trop de fois « Liam, réveille-toi, c’est le monde réel ici ! », « Bouge-toi ! », « Fais quelque chose de ta vie ! ». J’ai tendance à m’emporter vite. Alors pour éviter les conflits, je fuis. Je fuis lâchement. La musique déchire mes tympans. Je cours. Parfois les larmes coulent le long de mes joues, descendent dans mon cou, en laissant des traînées rassurantes sous mes yeux. Ce n’est pas très masculin paraît-il... Du moins, d’après notre société. Je la déteste, elle et sa façon de vivre trop carrée, ses normes stupides. Je suffoque. Il faut que je parte explorer le monde, à la recherche éternelle du bonheur et de la vraie vie. En attendant je suis là. J’erre, de la rue de Bonabry jusqu’à la zone commerciale. Je marche sur le bord de la route mal entretenue. Il n’y a jamais de piétons ici. Juste des esprits fermés, en voiture, qui vont bien trop vite en faisant râler les moteurs. Des âmes errantes. Solitaires et pourtant si semblables. Ici je me sens bien. Je respire à nouveau. Mais vient toujours le moment où je dois rentrer à la maison. Faire face à mon père. L’affronter. Je n’en ai pas la force. J’ai peur. Mais je n’ai pas le choix. Je marche à reculons jusque chez moi. Un poids me tire vers l’arrière au contact de ma main sur la poignée. « Respire un coup, calme-toi. Tout ira bien. » J’ouvre la porte discrètement et monte les escaliers à pas de loup. « Liam, je sais que t’es là ! Descends immédiatement, j’ai quelques mots à ta dire », me crie mon père depuis le rez-de-chaussée. Son ton m’indique qu’il avait bu, je le connais bien. Et comme chaque fois que ça se produit, je m’enferme dans ma chambre en attendant que le sommeil l’emporte. Vingt-deux heures. Je descends à la cuisine pour manger un morceau. Puis je me dirige vers le salon en évitant le corps inerte de mon père qui gît au sol. J’attrape l’étui de mon violoncelle et remonte rapidement les marches de l’escalier vers l’étage. Je rentre délicatement dans la chambre immobile de mon petit frère. Il est parti avec maman il y a trois ans maintenant. La chambre


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est restée intacte depuis leur départ. Silencieusement, je sors mon instrument et pose l’archet sur les cordes. Soudain tout disparaît. Il n’y a plus que la musique. Une sérénade douce mais un peu triste. Je flotte, je suis sur un nuage puis au fond de l’océan. J’ai l’impression que ma musique remue ciel et terre. Mes doigts accélèrent. Le son est de plus en plus intense. Je frotte les cordes frénétiquement. Derrière mes paupières closes, je vois mon frère, j’accélère encore. La musique endiablée tourbillonne autour de nous. Ma mère nous rejoint, gracieuse, elle danse. Elle est belle. Un feu de joie brûle au creux de ses joues roses. Elle est essoufflée. Je joue vite, avec doigté. Elle frappe dans ses mains en rythme, tandis que mon frère rit, chante, et bondit, il est heureux. Alors je le suis aussi. Le bonheur de ceux que j’aime m’a toujours plus importé que mon propre bonheur. Mes doigts infatigables jouent pour eux, pour moi, pour nous. Les larmes perlent aux coins de mes yeux, pourtant mon sourire trahit ma joie immense. Ma mère enchaîne quelques pas d’un folklore russe, en remuant sa longue robe, si légère qu’elle semblait voler. Ses yeux brillent. Un regard magnifique. Malheureusement éphémère. Un craquement. Une fausse note. J’ouvre les yeux. Je suis seul dans la pénombre. Un lourd retour à la réalité. Je range mon violoncelle nerveusement et quitte la chambre de mon frère. Même trois ans après ce stupide accident, son absence me pèse beaucoup. Il avait 7 ans et venait de commencer le piano. Il était doué. Très doué. Un virtuose d’après son professeur. Pourtant, maman est toujours restée dure et réaliste avec lui. Pour réussir, il fallait travailler. Mais il considérait la musique comme un plaisir et non du travail. Ma mère, elle, a toujours joué des percussions. Je me rappelle encore le doux tintement des grelots qu’elle portait aux chevilles. Ses chevilles fines qu’elle faisait souvent danser été comme hiver. Je me remémore ses mains, si douces, qu’elle passait sur mon visage pour me rassurer et apprendre mes traits par cœur, disait-elle. On était si proches elle et moi. C’est si injuste. C’est écœurant. Mais encore une fois, je m’égare dans mes souvenirs… Des souvenirs qui ont été les plus beaux de mon existence et qui pourtant aujourd’hui me laissent un goût amer dans la bouche et les yeux rouges et humides. Minuit. Un nouveau grognement de mon père perce ma bulle. Plus calme cette fois-ci. « Liam, viens me voir s’il te plaît ». Je respire profondément avant de prendre une décision. Ou plutôt LA décision qui, je l’espère, mettra fin à notre conflit perpétuel. J’attrape mon violoncelle et me dirige vers l’escalier.


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Je crains sa réaction. Chaque marche est une nouvelle part de doute, une nouvelle sueur froide. Mais finalement, ai-je vraiment le choix ? Papa m’attend dans le salon, calme, assis sur le canapé. Ses yeux s’agrandissent quand il voit que j’ai descendu mon instrument avec moi, mais il tente de garder son calme malgré un léger malaise. « Liam, commence-t-il avec un petit tremblement dans la voix, il faudrait que je te parle de quelque chose… Je pensais avoir été clair sur la question mais ce n’est apparemment pas le cas. Je ne veux plus que tu poses un seul doigt sur cette chose, compris ? », m’ordonna-t-il en désignant l’instrument. Mais cette phrase, je l’avais déjà trop entendue, la rage qui m’habitait depuis ces trois dernières années n’eut sans doute plus assez de place dans mon corps, il était temps qu’elle sorte. « Stop !, criai-je, je n’en peux plus de cette mesure stupide, ce n’est pas parce que maman aimait la musique qu’il faut la bannir aujourd’hui. Tu n’es qu’un gamin égoïste, au lieu de voir un hommage dans ma musique, tu vois tout en noir ! C’est parce que tu as toujours été incapable de jouer une seule note sur un quelconque instrument ? ». Je bouillonnais, je ne pesais plus les mots qui sortaient de ma bouche. « La musique est mon avenir, et ce n’est pas parce que tu as raté ta vie que tu dois gâcher celle des autres ! Si maman était encore là aujourd’hui elle ne t’aimerait sûrement plus ! ». Coup de grâce ! C’est à ce moment précis que j’ai réalisé que j’étais allé trop loin dans mes propos. En furie, mon père s’est avancé vers moi, j’ai cru qu’il allait me frapper. À vrai dire, j’aurais préféré qu’il me frappe… Il saisit mon violoncelle et le fracassa au sol dans un bruit sourd. Sous le choc, les larmes coulaient le long de me joues. Je serrais les poings. « Va dormir maintenant, tu as des examens importants demain », me dit mon père, avec de moins en moins d’assurance au fur et à mesure que je m’approchais de lui, les muscles contractés et les veines saillantes. « C’est important pour toi, ça ne l’a jamais été pour moi, mais tu t’en moques j’imagine, tu n’as toujours pensé qu’à toi. Mon avenir, il est là, réduit en miettes », dis-je en désignant le cadavre de mon violoncelle gisant au sol. « Je te déteste ! ». C’est la dernière fois que j’ai vu mon père. C’est mieux comme ça. Avant de partir, une citation que maman me répétait souvent résonnait dans mon esprit : « C’est aux vivants à accomplir les espoirs des morts et c’est leur faute si les morts sont morts pour rien ». Je ne voulais pas décevoir ses espoirs, elle voulait que je sois musicien. Margot Daval


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Un arlequin et un arlequin L’air glacial couvrait la ville de Fougères et ce climat avait apporté avec lui un teint grisâtre. Les bâtiments, les maisons et les quelques monuments semblaient arborer une mine triste. Et si le travail et l’école n’existaient pas, personne ne quitterait sa demeure. Personne sauf ces enfants du quartier du Bois-Guy qui sortaient de leurs appartements pour acheter des bonbons et d’autres petites choses qui faisaient briller leurs yeux d’enfants innocents. Des enfants innocents, il y en avait dans tous les coins de Fougères mais celui-là, Loan Felger, dépassait les limites de la naïveté. Il ne connaissait rien à la vie, il était innocemment candide. Mais de toute manière, il n’avait que huit ans. Qu’est-ce qu’on avait besoin de savoir à huit ans ? Le jeune blond était gracieusement installé dans son fauteuil. Son visage affichait une mine concentrée devant un dessin animé en noir et blanc pour les enfants de son âge. C’en était au point que, s’il l’avait pu, il aurait plongé dans le petit écran familial pour jouer avec les personnages de son émission. Soudain, le téléviseur s’éteignit, causant la surprise du garçonnet. Il se releva et trouva rapidement la fautive : sa mère. « Loan, ne penses-tu pas être resté assez devant la télé pour aujourd’hui ? Et si tu sortais t’acheter des bonbons ? » Les yeux du blondinet s’illuminèrent. Sa mère ne l’autorisait jamais à sortir tout seul ! Cela n’était jamais arrivé auparavant ; alors, pour ne pas lui laisser le temps de changer d’avis, le jeune sauta du fauteuil et s’habilla pour sortir. Il fut prêt en peu de temps et au pas de la porte, sa mère lui rappela les règles de conduite en dehors de la maison. « Tu regardes avant de traverser. Tu ne suis personne. Et rappelle-toi, tu marches tout droit et tu tournes… - … au croisement avec la pierre de Jean Guéhenno, je sais maman. » Loan était pressé de sortir. Il prévoyait déjà de raconter sa « grande aventure » à ses camarades dès qu’il retournerait à l’école. Ils n’allaient pas en revenir. Quelques minutes plus tard, il s’en alla acheter ses sucreries, accompagné d’une grande dose d’excitation : il y allait seul tout de même. Il s’était couvert d’un manteau, de gants et de chaussures assorties que sa maman avait fait acheter pour lui. Mais c’est lorsqu’une rafale de vent survint qu’il se rendit compte qu’il avait oublié son bonnet.


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Il continua tout de même sa route, et comme convenu avec sa mère, il tourna au croisement avec la pierre de Jean Guéhenno. Il s’agissait d’une plaque de granit sur laquelle était gravée une citation du grand auteur. « C’est à l’école qu’il faut raccommoder la toile déchirée de notre monde et empêcher qu’on ne la déchire davantage. ». Loan s’arrêtait toujours devant pour la lire. Il était jeune, il n’avait toujours pas réussi à la lire entièrement mais il avait déjà réussi à en déchiffrer les premiers mots. Après une courte marche, le garçonnet arriva enfin à l’épicerie. Il poussa la lourde porte et elle émit un tintement qui avertissait l’épicière de la venue d’un nouveau client. « Bonjour Madame ! s’écria-t-il comme si la différence de taille entre lui et la marchande l’empêcherait de l’entendre si jamais il parlait doucement. Bonjour Loan, répondit-elle. Elle les connaissait tous, les petits gourmands qui venaient la voir. Tu es venu tout seul ? Oui, je suis grand maintenant. Alors, ce sera quoi aujourd’hui ? Un arlequin… et puis non… Deux ! Deux arlequins s’il-vous-plaît madame. » La petite épicerie fut soudainement plongée dans un silence de mort. La dame dévisageait, étonnée, le petit Loan. Ce n’était pas la politesse du jeune qui l’avait outrée, non, elle le connaissait, il n’était pas comme les autres mioches, comme elle les appelait. Loan était du genre à dire « s’il-vous-plaît » et « merci », il disait aussi « pardon » plutôt que cette détestable onomatopée qu’était « Hein ? ». Ce qui avait désemparé la marchande était la demande du petit garçon. Lui, qui n’avait pas compris, réitéra son souhait sur un ton beaucoup plus aigu. « S’il-vous-plaît madame, je voudrais deux arlequins. » C’est à cet instant que Mme Felger fit son apparition dans l’épicerie. Vêtue d’un long manteau de fourrure et de gants blancs, elle tenait entre ceux-ci un bonnet en laine. « Loan ! s’exclame-t-elle en insistant sur le « a » du prénom. Tu as laissé ton béret à la maison. Ce serait dommage de… « M’enfin ma jeune dame, il y a plus important problème qu’attraper un rhume futile ! Votre enfant ! Devinez ce qu’il vient de me demander ? »


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La mère fixa son fils apeuré, est-ce que son Loan aurait demandé un de ces bonbons aux noms vulgaires ? « J’ai demandé deux arlequins, maman. Vous avez entendu, Deux arlequins ! Un et un arlequin ! Pas même un arlequin et une sucette, une fraise ou une réglisse ! Il s’agit là d’un malentendu madame, ce ne sont que deux bonbons. M’enfin, ce genre de… mélange ! Il est trop jeune pour l’entendre comme cela… Huit ans c’est parfait, il l’a dit lui-même : il est grand ! Demandez à ma vieille cousine du Havre. Son fils a vingt ans maintenant et il est ami avec le voisin d’un homme… qui en aime un autre ! Si Loan n’est pas assez bien éduqué, il trouvera ça normal lui aussi. Vous avez peut-être raison… Je ne suis pas homophobe, loin de là, mais c’est seulement que s’il faut que des hommes aiment des hommes ou que des femmes aiment des femmes, il vaut mieux que ce ne soit pas dans mon entourage. Je pense tout d’abord à l’avenir de Loan évidemment. Il est si jeune et si charmant, il serait dommage de le voir marié à un arlequin ! » Tandis que les deux femmes débattaient sur le bien de l’enfant, lui, fixait les sucreries qui lui faisaient tant envie. Il se demandait aussi pourquoi on ne pouvait pas acheter un arlequin avec un autre arlequin. Lui, ce qu’il voulait, c’était des bonbons. Qu’il prenne une fraise ou une réglisse avec, cela revenait à la même chose puisque ce n’était aussi que des bonbons. « Je n’aurai jamais mes bonbons… », soupira-t-il. Vous trouvez sûrement absurde le raisonnement de la dame. Tout comme un arlequin et une réglisse sont des bonbons, un homme et une femme sont des humains. Peut-être que finalement, ce sont les deux femmes qu’il faut éduquer. Qu’en pensez-vous ? Emy Ntalani Luvumbu


Présences de Guéhenno


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Guéhenno professeur au collège Sévigné en 1943-1944 Jean Guéhenno, rétrogradé par le ministre de l’Éducation de Vichy, Abel Bonnard, trouve un refuge « en marge du système » au collège Sévigné, dirigé sous l’Occupation par Marie-Louise Soustre. Avant lui, Pierre Brossolette y a enseigné comme vacataire en 1940-1941. Le volume fait état, p. 57, d’une lettre d’Alain à Jean Guéhenno, le 7 avril 1935. Centenaire du Collège Sévigné 1880-1980. Exposition à l’Institut national de recherche pédagogique, mars-septembre 1981. Catalogue par Yvette Fédoroff. 1982.

Une Amérique qui inquiétait déjà J. Thouroude nous signale, sur le site de Gallica/BNF, un article de Marcel Martinet dans L’Humanité. Il rend compte avec force éloges et citations, d’un texte de Jean Guéhenno dans La Grande Revue de décembre 1921, sur le dernier livre de Waldo Frank, Notre Amérique, aux éditions de la N.R.F. M. Martinet, « Les Lettres : Grandeur américaine », L’Humanité, 2 février 1922, p. http:// gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k400298j/f2.vertical.r=Gu%C3%A9henno

Le souvenir de Jean Cassou Très beau dossier sur ce contemporain de Guéhenno sous la plume d’A. Buffet, P.-Y. Canu, E. Morin, J.-M. Pelorson, O. Bara, M. Wisniewski, suivi de poèmes inédits et de la réédition d’un texte rare sur Goya. Europe, novembre-décembre 2017, pp. 181-251.

Léon Werth et James Sacré Notre ami David Ball, prix French-American Foundation / Florence Gould en 2014, a consacré dans Time un article au livre de Léon Werth, Déposition. Journal de guerre 1940-1944, qu’il a traduit pour le public anglophone sous le titre Deposition 1940-1944: A Secret Diary of Life in Vichy France. Rappelons que D. Ball n’est pas seulement le traducteur en anglais du Journal des années noires mais que, grâce à lui, de nombreux écrivains français ont touché le public américain. Dans Europe (mai 2018), il explique, en même temps que l’impossibilité de traduire le poète James Sacré, l’amitié, le plaisir, qui l’ont conduit à défier cette impossibilité. “A Jewish Writer Kept a Secret Diary During the Nazi Occupation of France. It Offers an Important Lesson About History”, http://time.com/5261725/vichy-diary-translator/ « L’impossible n’est pas toujours sûr », Europe, mai 2018, pp. 213-216.


Présences de Guéhenno 171 Trotski vu par Guéhenno Cet article de Guéhenno sur Léon Trotski, dans un n° d’Europe en octobre 1930, est accessible en ligne sur le site de la revue. Juillet 2018. https://www.europe-revue.net/wp-content/uploads/2016/07/article-sur-trotski-octobre-1930-r.pdf

Lucien Bourgeois Quinzinzinzili, n° 29, hiver 2016, a consacré un dossier à Lucien Bourgeois. Il contient des articles de Guibert Lejeune, « Faubourgs, douze récits de Lucien Bourgeois », de Régis Messac, « Lucien Bourgeois et la littérature prolétarienne », une lettre de Régis Messac à René Bonnet, pp. 10-18. Le Maitron en accès libre ! Le Maitron, célèbre dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et du mouvement social, aujourd’hui dirigé par le chercheur Claude Pennetier (186 000 fiches, allègrement plagiées par le site Wikipedia), est en ligne et consultable gratuitement. (décembre 2018) http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr

Masereel Frans Masereel a illustré la couverture de l’édition allemande du Journal d’un homme de 40 ans de Guéhenno. Ses gravures apparaissent souvent dans l’hebdomadaire Vendredi (1935-1938), dont nous venons d’insérer dans notre site un index provisoire. La revue L’Actuel. L’estampe contemporaine, n°13, lui consacre un article, comportant de belles reproductions de son travail, à l’occasion de l’exposition sur les romans typographiques de Frans Masereel et d’Olivier Deprez au musée du Dessin et de l’Estampe de Gravelines (octobre 2018-février 2019) : S. Dégardin, « Serial graveurs », pp. 59-61 (avec une bibliographie récente). http://www.guehenno-amis.fr/jean-guehenno/medias/index-partiel-des-noms-cites-dans-vendredi/ http://www.actueldelestampe.com/actuel-ndeg13.html http://www.ville-gravelines.fr/expotemp/02-%20PAGE%20WEB/02Expositions/Expositions.html

Enseigner la République ? Le projet du Cahier Guéhenno n° 7 a été reporté au Cahier n° 8, compte tenu de l’afflux de contributions intéressantes au n° 7.


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Chamson-Guéhenno, cent lettres de 1927 à 1961 La Correspondance André Chamson-Jean Guéhenno est presque prête ! Micheline Cellier-Gelly et Guy Sat ont mis la dernière main à l’appareil critique et à la mise en forme des lettres. L’ensemble sera aussitôt soumis à nos relecteurs, au premier rang desquels Frédérique Hébrard, la fille d’André Chamson. Puis le moment sera venu d’entamer notre réflexion sur une solution éditoriale pour cette correspondance inédite d’un peu moins de cent lettres échangées, entre 1927 et 1961, par deux écrivains d’inspirations dissemblables. Au fil de ces courriers, nous assistons aux débats intellectuels de l’entre-deux-guerres, à la construction de l’hebdomadaire Vendredi, à la « drôle de guerre » et à l’Occupation vécus par leurs auteurs ; enfin, nous pénétrons dans les arcanes de l’élection à l’Académie de Jean Guéhenno. Le syndrome du survivant Historia a publié un article de Jean-Yves Le Naour, « Pourquoi eux ? Pourquoi pas moi ? » sur le « syndrome du survivant ; ces lignes de Jean Guéhenno dans L’Évangile éternel y sont citées : « Tant d’hommes étaient morts que, même si on avait pris part à leurs épreuves, on éprouvait comme de la honte à leur survivre. Pourquoi eux ? Pourquoi pas moi ? ». Historia, « 1918-2018. Mémoires de poilus », novembre 2018, n° 863, pp. 39-41.

Romain Rolland : une intervention de Guéhenno dans un balado de France Culture Claire Paulhan nous transmet l’information : l’on peut entendre Jean Guéhenno dans cette émission consacrée à Romain Rolland, rediffusée le 4 mai 2019 (1ère diffusion le 22 janvier 1966, 120 min.) 14-18 : Magazine mensuel de la Première Guerre mondiale - Romain Rolland et la guerre (juillet 2019) Les Nuits de France Culture : https://www.franceculture.fr/emissions/les-nuits-de-france-culture/1418-magazine-mensuel-de-la-premiere-guerre-mondiale-romain-rolland-et-la-guerre-1ere-diffusion-s0

Seconde Guerre mondiale et résistance des intellectuels : une exposition à l’IMEC (26 avril-30 juin 2019) : Liberté, j’écris ton nom « Cela s’appelle Résister » Poètes et écrivains : par l’écriture, ils ont défendu l’honneur, dénoncé les criminels et pleuré les héros. Éluard, Desnos, Duras, Paulhan, Tardieu, Cayrol, Aragon…,


Présences de Guéhenno 173 avec une sélection de 90 pièces d’archives extraites de ses collections, l’IMEC expose une certaine idée de la liberté. L’IMEC réunit à l’abbaye d’Ardenne poèmes engagés, carnets de captivité, correspondances, tracts, journaux, revues clandestines, faux papiers… En quelques archives, on peut reconstituer le mouvement incessant des idées ; on peut lire la peur, l’effroi, mais aussi l’immortalité du courage, la générosité, l’intelligence. https://www.imec-archives.com/agenda/exposition-liberte/

Julien Cain L’exposition de la Bibliothèque Nationale de France, « Manuscrits de l’extrême » (9 avril-7 juillet 2019), présente une lettre de Julien Cain, proche de Léon Blum, ancien directeur de l’institution et déporté pendant l’occupation nazie. Voir la dernière édition du Journal des années noires en Folio, p. 121. Macha Séry, « En mémoire de Julien Cain », Le Monde, 24 mai 2019 https://www.bnf.fr/fr/agenda/manuscrits-de-lextreme

Panaït-Istrati et Jean Guéhenno À l’occasion de la sortie de la correspondance Istrati-Rolland, Claude Delafosse nous a envoyé une préface intéressante d’Annie Guéhenno aux lettres échangées par son mari avec Istrati (pp. 17-23). Elle rappelle que Jean Guéhenno a pris l’initiative d’un rapprochement entre Rolland et Istrati en 1933, qu’il admirait l’œuvre de ce dernier, publié à maintes reprises dans Europe entre 1929 et 1935. C’est Guéhenno qui a pris le relais de Robertfrance pour être l’éditeur d’Istrati chez Rieder. Panaït Istrati-Romain Rolland, Correspondance 1919-1935, prés. D. Lérault et J. Rière, Gallimard, 2019 Correspondances de Panaït Istrati avec Jean Guéhenno, Nikos Kazantzaki, Ernst Bendz, JeanRichard Bloch, Georg Brandès, François Franzoni, Josué Jéhouda, Frédéric Lefèvre et Marcel Martinet - préface de Mircea Iorgulescu, in Cahiers Panaït Istrati n° 8, 1991, pp. 17-23.

Jacques Lusseyran

Dans son entretien sur la littérature de la Résistance et son statut au moment de la Libération, Jacques Cantier, qui vient de publier Lire sous l’Occupation, CNRS éditions, 2019, dont nous rendrons compte dans le cahier n° 8, rappelle ces beaux livres que furent Et la lumière fut et Le Monde commence aujourd’hui de Jacques Lusseyran.


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J. Cantier, « Lire pour être libre », Les Carnets de l’IMEC, n° 11, printemps 2019, pp. 12-13. Jacques Lusseyran, entre cécité et lumière, coll., dir. M. Chottin, C. Roussel, Z. Weygand, Éditions Rue d’Ulm, 2019 J. Lusseyran, Et la lumière fut, Gallimard, Folio, rééd. 2016 J. Lusseyran, Le Monde commence aujourd’hui, Folio, rééd. 2016

La querelle du latin : Guéhenno démolisseur ? Paul Guth (1910-1997) publie en 1980 sa Lettre ouverte aux futurs illettrés (Albin Michel, coll. « Lettre ouverte »). Dans ce pamphlet, cet ancien professeur de français dénonce la trahison dont la France est victime, frappée par « les taupes », entendons la partie des élites qui sape le pays dans ses assises politiques mais aussi culturelles. L’auteur est évidemment sensible, dans ce domaine, aux attaques que subissent, dans le système éducatif, le grec et le latin. Il évoque (p. 69) « l’angoisse que [lui] causaient, dans Le Figaro, les chroniques d’une de [ses] anciens professeurs du stage d’agrégation, le fils d’un cordonnier breton ». Nul besoin de s’interroger longtemps sur l’identité de ce chroniqueur, puisque Paul Guth continue : « Théoricien de gauche, il se croyait obligé de cribler de sarcasmes le latin, « trésor des mandarins ». À la forge de mon père, le mécanicien gascon, suant sous son bleu de travail, où était le mandarin ? Ce professeur devenu écrivain prétendait que le latin était un lierre qui étouffait l’arbre de l’enseignement du français. Si on arrachait ce lierre, le chêne du français prospèrerait pour les enfants du peuple « au grand soleil de Messidor ». On peut lire plus loin dans l’ouvrage (p. 103-118) l’argumentaire que déploie Paul Guth en défense du latin et de son enseignement, qu’on pourra mettre en regard de l’abondante série d’articles que nous devons à Jean Guéhenno sur ce sujet. Le Rousseau de Guéhenno et Henri Guillemin Sous le titre La Cause de Dieu (Arléa, 1990), on a réédité deux études anciennes d’Henri Guillemin (1903-1992), l’une sur Ozanam, l’autre sur Lamartine. S’y ajoute une étude inédite sur Rousseau et Robespierre dans laquelle il évoque rapidement la biographie de Rousseau que Jean Guéhenno fait paraître au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale (Grasset, 1948 et 1950, Gallimard, 1952 ; rééd. en 1962). On y entend un écho lointain, par ricochet, des débats (que Guéhenno qualifiait de « corrida ») qui opposèrent, en 1942, Henri Guillemin et François Mauriac à Jean Guéhenno au sujet de Rousseau (voir, à ce sujet, la Correspondance Jean Guéhenno-François Mauriac parue à l’été 2018, p. 38-41).


Sortie en octobre 2019.


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Résumés des principaux articles des Cahiers Guéhenno n° 7 Solitude de Jean Guéhenno, Walter Wagner Au terme d’efforts extraordinaires, Guéhenno parvient à compenser l’inconvénient d’être né dans une famille de prolétaires et à être reçu sous la Coupole. Doté d’une ambition exceptionnelle, il finit par rompre le cercle vicieux de la reproduction de la pauvreté et du manque d’éducation. En avouant rétrospectivement dans La Foi difficile « que c’était un bonheur prodigieux de naître la révolte au cœur », Guéhenno porte un regard réconcilié sur son passé. S’il est l’un des plus beaux exemples de la méritocratie française, son seul échec consiste toutefois à être sentimental et nostalgique : le transclasse ne trouve d’autre issue que de s’enfermer dans un sentiment de solitude, frisant parfois la complaisance. Guéhenno – Bourdieu – méritocratie – transclasses – Ernaux – Eribon – habitus – ouvriers – bourgeoisie – Jaquet Un homme libre, Alain Feutry Pas d’échanges plus humains et plus fraternels que ceux proposés par les livres de Jean Guéhenno : l’homme se laisse toujours deviner derrière l’auteur. L’inlassable combat de Jean Guéhenno, esprit libre, taraudé par le souci de la vérité, pour la dignité de l’homme, fut exemplaire. Guéhenno – liberté – vérité – justice – émancipation – indépendance de l’esprit Hercule et Prométhée, Jacques Thouroude Du 21 au 25 juin 1935 se tient à Paris, dans un contexte de mobilisation antifasciste, en présence de 230 intellectuels venus de 38 pays, le Congrès international des écrivains pour la défense de la culture. Jean Guéhenno participe activement à sa préparation. Ces assises seront pour lui l’occasion de réaffirmer, au cours de deux interventions remarquées, devant des intellectuels prestigieux et des militants ouvriers attentifs, son credo humaniste en plaidant pour l’accession d’un « nombre toujours plus grand d’individus à la conscience et à la dignité ». Guéhenno – Congrès international pour la défense de la culture – 1935 – antifascisme – URSS


Résumés 177 « Quelle tempête ! », Jean Guéhenno dans la bourrasque de Mai 1968, Jacques Thouroude En 1968, Jean Guéhenno vient d’avoir soixante-dix-huit ans. Si, depuis 1945, il n’est pas engagé politiquement comme il le fut avant-guerre, il observe avec attention les évolutions de la société et marque à l’occasion sa forte hostilité au pouvoir personnel du général de Gaulle. Son analyse de Mai 1968 est ambivalente. Il crédite le mouvement étudiant d’avoir réveillé la société, notamment en critiquant le fonctionnement de l’Université et en contestant la société de consommation. Mais il qualifie cette révolte de fausse révolution, désapprouve les formes qu’elle a prises et la contestation systématique de l’autorité des maîtres. S’il participe aux manifestations pour la liberté de l’information, il ne dit mot de la grève ouvrière et livre in fine une vision pessimiste de l’évolution de la société. Guéhenno – Mai 1968 – université – école - contestation – étudiants Guéhenno-Malaparte : une rencontre impossible ? Jean-Claude Thiriet Curzio Malaparte au début des années trente était encore fasciste lorsqu’il donna Technique du coup d’État à la maison Grasset ; le livre est publié dans « Les Écrits », collection dirigée par Jean Guéhenno. On s’attendrait à ce que les deux hommes n’aient été liés que par une relation professionnelle. Or les lettres de Malaparte à Guéhenno, puis la recension que Malaparte fait du Journal d’un homme de quarante ans dans les colonnes du Corriere della sera (26 janvier 1935) prouvent que leur improbable rencontre est allée au-delà. On ne parlera pas d’amitié, mais de confiance et de respect. Guéhenno – Malaparte – histoire de l’édition – Les Écrits - Grasset – fascisme – antifascisme – sincérité et littérature


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Abstracts of the principal articles of Cahiers Guéhenno n° 7 The Solitude of Jean Guéhenno, Walter Wagner After extraordinary efforts, Guéhenno succeeded in compensating for the misfortune of having been born into a proletariat family, and was received by the Académie Française. Gifted with exceptional ambition, he ended up breaking the vicious circle of poverty and lack of education. When he admits retrospectively in La Foi difficile that “it was a prodigious joy to give birth in the heart to revolution,” Guéhenno considers his past with reconciliation. If he may be taken as one of the best examples of French meritocracy, his sole failure was to be nonetheless sentimental and nostalgic: the only end the transclasse finds is to close itself up in a feeling of solitude, sometimes approaching indulgence. Guéhenno – Bourdieu – meritocracy – transclasses – Ernaux – Eribon – habitus – workers – bourgeoisie – Jaquet A Free Man, Alain Feutry There are no exchanges more human and fraternal than those offered by Jean Guéhenno’s books: the man always allows himself to be detected behind the author. The tireless combat of Jean Guéhenno – a free spirit, obsessed by a concern for the truth – for the dignity of man was exemplary. Guéhenno – liberty – truth – justice – emancipation – independence of mind Hercules and Prometheus, Jacques Thouroude From June 21 to 25, 1935, in the context of an anti-fascist mobilization, the International Congress of Writers for the Defense of Culture was held in Paris, with 230 intellectuals from 38 countries present. Jean Guéhenno participated actively in its preparation. This convention would be the occasion for him to affirm, in front of prestigious intellectuals and militant workers, in the course of two notable speeches, his humanistic credo by pleading for the accession “to consciousness and dignity of a continually growing number of individuals.” Guéhenno – International Congress for the Defense of Culture – 1935 – antifascism – USSR


Résumés 179 “What a tempest!” Jean Guéhenno in the gusts of May 1968, Jacques Thouroude In 1968, Jean Guéhenno had just reached seventy-eight years of age. Even if he was no longer as politically engaged after 1945 as he had been before the war, he observed attentively the changes in society and at the time made his strong hostility to General de Gaulle’s personal power known. His analysis of May 1968 is ambivalent. He credits the student movement with having awakened society, notably by critiquing the functioning of the universities and contesting the consumerist society. But he considers this revolt to be a false revolution, disapproving of the forms it took and the systematic contestation of the masters’ authority. Although he participated in demonstrations for the freedom of information, he says not a word about the workers’ strike and ultimately delivers a pessimistic vision of the evolution of society. Guéhenno – May 1968 – university – school – contestation – students Guéhenno-Malaparte: an impossible encounter? Jean-Claude Thiriet Curzio Malaparte was still a fascist at the start of the 1930s, when he gave Technique du coup d’État (Coup D’etat: The Technique of revolution) to Grasset publishers; the book was published in “Les Écrits,” a collection directed by Jean Guéhenno. One would expect that the two men had been linked only by a professional relationship. Yet Malaparte’s letters to Guéhenno, plus the analysis that Malaparte makes of Journal d’un homme de quarante ans in the columns of Corriere della sera (26 January 1935), prove that their improbable encounter went beyond that. On could not speak of it as friendship, but rather as trust and respect. Guéhenno – Malaparte – publication history – Les Écrits – Grasset – fascism – antifascism – sincerity and literature


Les Amis de Jean Guéhenno Association Loi du 1er juillet 1901 17, rue de La Rouërie, 35300 Fougères Créée le 13 novembre 2004, l’association Les Amis de Jean Guéhenno s’est donné pour but « de préserver, d’entretenir, de faire connaître l’œuvre de Jean Guéhenno et notamment la lire et la faire lire ». L’association pourra « organiser ou promouvoir toutes activités se rapportant directement ou indirectement à cet objectif » en donnant à entendre cette grande voix, par des lectures publiques, des conférences, des expositions, des rééditions, des promenades littéraires… Conditions d’adhésion 2019 Membre individuel : 20 € ou plus Couple : 32 € ou plus Membre bienfaiteur : 35 € ou plus Étudiant ou cas particulier : 10 € La cotisation donne droit à notre cahier et à une déduction fiscale en France. Cotisation à libeller à l’ordre de l’association Les Amis de Jean Guéhenno et à envoyer à : Les Amis de Jean Guéhenno à l’attention de François Roussiau 57, rue Duguay-Trouin 35300 Fougères

Achevé d’imprimer en septembre 2019 par Nexe Impressions, Barcelone