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Cahiers Jean Guéhenno 4

Les Amis de Jean Guéhenno 5


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SOMMAIRE Patrick Bachelier Telle une bouteille à la mer.....................................p. 9 GUEHENNO Inédit, présenté par Patrick Bachelier, Lycée de Fougères, message à des jeunes gens …..............................................................................p. 11 David Ball, Traduire le Journal des années noires : à la recherche d’un homme …...........................................................................................p. 23 Guy Durliat, Sur Conversion à l’humain …………...........................p. 31 Alexandre Saintin, Voyages d’intellectuels français dans l’Europe noire et brune ..............................................................................................p. 47 Daniel Heudré, La fascination de Jean Guéhenno pour Jean Jaurès ................................................................................................p. 59 Elizabeth Brunazzi, Forteresse écriture : Andrée Viollis et Jean Guéhenno de Vendredi aux Lettres Françaises ……………….........p. 67 Jean-François Helleux : Guéhenno/Myriam Thélen : deux regards sur la classe ouvrière fougeraise ….......................................................…...p. 77 HOMMAGES Jacques Faucheux …..........................................................................p. 97 Huguette Gasbar …..........................................................................p. 103 Michel Philippe …...........................................................................p. 105

Comptes rendus .............................................................................p. 107  Julien Blanc, Au commencement de la Résistance. Du côté du musée de l’Homme 1940-1941  Philippe Nivet, La France occupée 1914-1918 ; John Horne et Alan Kramer, 1914. Les atrocités allemandes. La vérité sur les crimes de guerre en France et en Belgique  Nicolas Beaupré, Les grandes guerres (1914-1945)  Cahiers Max Jacob, n° 13/14 - automne 2013. Max Jacob épistolier, la correspondance à l'œuvre  François Roussiau, Les Amis de Marie Le Franc à Fougères 7


Présences de Guéhenno (brèves) ...................................................p. 123 Sur ou de Benda, J.-R. Bloch, F. Le Bot, R. Cobb, ENSET, Europe, Fougères, Gergovie, Guilloux, homosexualité, Hyvernaud, Masereel, Nizan, P. Ory, pacifisme, A. Prost, Rolland, Sartre, Trocmé.

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Telle une bouteille à la mer Patrick Bachelier Difficile de croire qu’une bouteille avec un message ait pu échouer sur une plage fougeraise. Il s’agit pourtant bien d’un message destiné à des jeunes gens de Fougères – pouvant s’adresser à beaucoup d’autres – que nous vous transmettons dans ce cahier. Il reposait dans les archives de la BNF à Paris, où nous l’avons retrouvé au mois de mars 2011, grâce à Mme Marie-Laure Prévost, alors conservatrice du fonds Guéhenno au Département des manuscrits, que nous remercions ici pour son aide. Écrit en 1970, pour l’inauguration du lycée qui allait porter le nom de Guéhenno, il nous livre l’essentiel de sa pensée. Sa volonté farouche de rendre l’homme capable de penser, de raisonner par son éducation. Mais aussi son refus d’un idéal humain inspiré par « l’ivresse d’un nouveau savoir non contrôlé qu’on ne domine plus ». Refus, doute, mais aussi admiration, souci du monde tel qu’il va et de notre responsabilité vis-à-vis de ce monde. Tels sont les grands thèmes de ce nouveau cahier. À travers la presse et les commentaires d’amis de Guéhenno, nous redécouvrons Conversion à l’humain, publié en 1931. L’auteur se demande si son livre, débattant de la culture et de la révolution, ne l’enfoncera pas davantage dans ses « contradictions insolubles ». C’est à Fougères, le 17 février 1907, que naît chez Guéhenno, assistant à la conférence du tribun de Carmaux, sa fascination pour Jaurès. Désormais, pour lui, le projet de changer sa vie devient aussi celui de changer celle des autres. Déjà évoquée dans notre deuxième cahier, la grande grève de Fougères de 1906, nous ramène aux souvenirs de Marcel Guéhenno, Changer la vie, mais aussi à La Mésangère, de Myriam Thélen, écrivaine fougeraise. Deux écrivains partageant la même indignation face au scandale de la misère ouvrière, mais en tirant des principes d’action totalement opposés.

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Dans les années qui précèdent la Deuxième Guerre, Guéhenno, en tant que rédacteur en chef ou directeur de collection, publie des récits de voyage d’intellectuels français dans les pays totalitaires qui, malgré leur sobriété, résonnent comme autant d’avertissements. Aux ÉtatsUnis, sortira en mai 2014 la traduction du Journal des années noires ; puisse cette édition faire découvrir au public anglophone Guéhenno, le résistant, l’écrivain, le partisan d’une culture française respirant au rythme du monde. C’est encore des États-Unis que nous vient un second portrait de la journaliste Andrée Viollis, associée à Guéhenno et Chamson dans l’aventure de Vendredi (1935-1938), rendue célèbre par son reportage courageux, Indochine S.O.S., préfacé par André Malraux. La guerre froide entraîna une rupture entre les amis, mais la lettre ouverte qui meurtrit Guéhenno en 1950 « Tel qui fit Vendredi… » étaitelle de la main d’Andrée Viollis ? En compagnie d’une Bretonne, Marie Le Franc, traversons à nouveau l’Océan pour débarquer au Québec ; contemporaine de Guéhenno, prix Fémina 1927, elle fut déchirée entre deux amours, deux patries, deux exils. Le Canada l’adoptera au point de donner son nom à un lac. Enfin, des amis, que nous saluons, nous ont quittés. Ils avaient œuvré avec passion à la divulgation de l’œuvre de Guéhenno, ici et ailleurs. À très bientôt, pour notre prochaine assemblée générale des lecteurs de Guéhenno, qui aura lieu cette année à Paris, le 21 juin.

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Inédit Lycée de Fougères, message à des jeunes gens Patrick Bachelier En janvier 1962, Jean Guéhenno, l’enfant du pays de Fougères, est entré à l’Académie française. Trois ans plus tard, Jean Madelain, devenu le nouveau maire de Fougères, souhaite, avec opiniâtreté, donner de l’ambition à cette cité ouvrière et notamment à sa jeunesse. Notre homme, diplômé d’HEC, est un lettré, influencé, entre autres, par Péguy, Bergson et Mounier. Il connaît le parcours de Guéhenno et il lui semble tout naturel de le solliciter ; à son avis, Guéhenno, par son exemplarité peut prouver aux jeunes gens fréquentant les différentes écoles, qu’à force de volonté un individu peut changer le cours de sa vie. Commence alors une correspondance, et même une visite à Paris chez l’académicien, avec l’espoir de le faire revenir dans sa ville natale afin d’inaugurer le futur lycée polyvalent qui allait devenir, après son décès, le lycée Jean Guéhenno. Une première lettre du 20 septembre 1965 de Madelain s'adresse à Guéhenno en ces termes : « Il faut que vous sachiez que votre nom est sur les lèvres de tous mes concitoyens, et que Fougères est fière de vous compter au nombre de ses enfants. C'est pour cette raison qu'il me serait agréable de prendre contact avec vous et de voir de quelle façon notre ville pourrait vous rendre un hommage officiel. » Et Madelain de solliciter un entretien le mardi 28 septembre. C'est Annie Guéhenno qui répond car son mari, en voyage, représente l'Académie Française en URSS : « Ce sera à une prochaine occasion » répond-elle, et elle ajoute : « Mon mari sera très touché de votre pensée […] encore que les honneurs lui fassent un peu peur. » Madelain réitère sa demande et sollicite un rendez-vous le mardi 9 novembre lors d'un bref séjour à Paris. Guéhenno lui répond cordialement le 30 octobre et confirme l'entretien, mais visiblement le projet d’une manifestation officielle suscite une réponse peu 11


encourageante : « Mais je suis contraint de vous laisser peu d'espoir. Je vis dans une grande solitude et j'ai horreur des cérémonies. » C'était sans compter sur l’insistance, polie mais résolue, de Madelain. Sans doute les deux hommes ont dû sympathiser au cours de leur discussion : le visiteur très proche, par la pensée, d'amis intimes de Guéhenno, tels que François Mauriac ou Jean Blanzat, et aussi lecteur assidu d’Esprit, dont Jean-Marie Domenach, un ancien élève de Guéhenno, assura le poste de secrétaire de rédaction. Voilà quelques bons motifs pour nourrir un dialogue chaleureux. Madelain le remercie de son accueil dans une lettre du 16 novembre : « Laissez-moi vous dire combien j'ai été heureux de faire votre connaissance, et combien j'ai apprécié la qualité de votre accueil. Avec satisfaction j'ai noté que vous acceptiez d'être des nôtres pour la pose de la première pierre de notre futur grand lycée polyvalent qui, nous le souhaitons tous ici, portera un jour votre nom. » Outre l'invitation pour la pose de la première pierre, Madelain ajoute que Joseph Rémy, adjoint à la culture, présidant la commission de la bibliothèque, « aimerait pouvoir vous retenir à une petite réunion de cette commission et vous présenter les nouveaux aménagements. » Spontanément, le 3 novembre 1966, Madelain écrit de nouveau à Guéhenno afin de l’inviter à la cérémonie officielle le vendredi 16 décembre : « […] combien nous serions heureux de vous accueillir […] nous serions honorés de vous y voir prendre la parole, avec toute l'autorité que vous confèrent vos titres de membre de l'Académie Française et d'Inspecteur général de l'Éducation nationale. » La déception est grande lorsque Madelain reçoit la réponse : « Je suis plein de regrets mais il me sera impossible d'être à Fougères le 16 décembre. […] Mais quand vous poserez la dernière pierre, il sera, je le souhaite, encore temps ! » En effet, Jean Guéhenno doit se rendre à Genève pour un hommage à l’occasion du centième anniversaire de l'écrivain Romain Rolland, figure tutélaire d’Europe dans laquelle Guéhenno écrivit de 1923 à 1936, en devenant le rédacteur en chef en 1929.

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Le 29 janvier 1970, le Conseil municipal de Fougères adopte à l'unanimité le projet de donner au futur établissement scolaire, en cours de construction, le nom de lycée Jean Guéhenno. Revenons à cet échange épistolaire. Le 19 mars 1970, Guéhenno répond au vœu du Conseil municipal : « Je suis très touché [...) et vous remercie [...] et tous les membres de votre conseil. Mais je sentirais vraiment une grande gêne à ce qu'on donne mon nom à votre lycée tant que je suis encore là. Il faut attendre que je n'y sois plus. Mais je n’oublie pas Fougères ». Et il propose : « J'ai eu l'occasion [...] de promettre au proviseur de votre lycée d'aller faire une conférence à ses élèves et à mes concitoyens. Peut-être la mairie et le lycée pourraientils ensemble organiser cette conférence [...] je tiendrai ma promesse. » C'est avec plaisir que Madelain répond le 9 mai ; il est satisfait que Guéhenno ne s'oppose pas au vœu du Conseil municipal et comprend fort bien les réserves exprimées par celui-ci. Il se rallie à l'idée de la conférence commune avec le lycée, et le remercie de bien vouloir envisager un déplacement à Fougères. Madelain joue de malchance : une lettre du 27 mai lui apprend que Guéhenno ne pourra pas tenir sa promesse ; il vient d'être sérieusement malade et sa convalescence perdure. Cela n'empêche pas notre maire de persévérer. La dernière tranche de travaux s'achève, et « il convient d'en prévoir l'inauguration » ; Madelain demande à son interlocuteur ses disponibilités pour le mois d'octobre. Une lettre de Port-Blanc, du 6 septembre 1970, où Guéhenno est toujours convalescent, ruine ses espoirs : « Je suis tout à fait navré. Nous n’avions pas compté avec la maladie. […] Je ne tiens pas sur mes jambes. Je ne pourrais absolument pas parler debout et il ne me plairait guère de me montrer comme un malade. » La lettre est sincère et ses propos ne peuvent être mis en doute car il écrit : « J'espérais revenir à Paris le 1er septembre, et j'ai beaucoup regretté de ne pouvoir assister aux obsèques de François Mauriac. » Pour la même raison, il envoie une lettre d’excuses à Mme Mauriac : « Je suis tous ces jours tout près de François Mauriac et des siens. […] J’ai à de certains moments de ma vie vécu si près de lui que je ne saurais jamais l’oublier. […] J’ai de 13


grands regrets de ne pouvoir assister aux cérémonies de samedi. Je suis tenu ici malade. Je ne vais guère mieux.1» Il réitère ses excuses : « J'aurais eu plaisir à retrouver mes compatriotes. C'est décidément impossible. » Mais sur la suggestion d’Annie Guéhenno, il propose une « solution de rechange » : « Ma femme me dit que je pourrais peut-être vous envoyer un message que vous feriez lire au cours de la cérémonie : qu'en dites-vous ? » Madelain, désolé de la tournure de ces événements, se résigne ; formulant des vœux de rétablissement, il « déplore » l’absence de l’enfant du pays. Reconnaissant de l'idée d’Annie Guéhenno, il s'empresse de demander le message, à défaut de la présence de l'Académicien : « Ainsi, le nouveau lycée de Fougères sera-t-il vraiment le Lycée Jean Guéhenno, en souvenir du plus illustre et du plus exemplaire, de ses anciens. » Une réponse du 25 septembre de Paris confirme, à propos du message : « Hélas. Je ne me sens pas très solide, mais j’espère pouvoir écrire ce message et l'écrirai avec grand plaisir. Voulez-vous me dire à quelle date il me faudrait vous l'envoyer. » Le 5 octobre, Madelain répond qu'il souhaite le message pour la fin du mois. Le 17 octobre, Guéhenno demande le jour exact de l'inauguration : « J'ai dès maintenant écrit ce message. Je le crois trop long […]. Je compte le publier in extenso dans le Figaro Littéraire après l'inauguration [...]. » Madelain, plein d’égards pour son correspondant, refuse toute idée de coupure : « votre message étant écrit et correspondant à ce que vous proposiez de dire, il ne conviendrait pas de le mutiler pour le faire entrer [...] dans le cadre rigide d'un temps imposé. » Prévue à la fin du mois de novembre, ou au début du mois de décembre, l’inauguration est retardée car des travaux de reprises sont nécessaires ; « dès que cette date […] sera fixée, je m'empresserai de vous la communiquer. » Guéhenno a malgré tout diminué le message et souhaite qu'on le prévienne pour qu'il puisse l'envoyer en temps voulu. Puis, plus rien, le silence de part et d'autre. L'inauguration n'eut jamais lieu. Le mandat de 1 Brouillon de lettre, fonds Guéhenno (entre le 25 août et le 12 septembre 1970), BNF, NAF 28297, boîte 35, cahier 23.

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Lettre de Jean GuĂŠhenno Ă Jean Madelain du 30 octobre 1965.

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Madelain se terminait. Les prochaines élections municipales furent fixées aux 14 et 21 mars 1971, la campagne électorale battait son plein. La liste électorale du docteur Strée, où figurait en deuxième position, Madelain, fut battue, et Michel Cointat, alors ministre de l'Agriculture, fut élu maire. Ce message avait bien été bien écrit par Guéhenno, à plusieurs reprises, de septembre à octobre 1970. Il est déposé à la Bibliothèque nationale. Bien qu’il soit encore à l’état de brouillon – dans un petit cahier Gallia 17x22 que Guéhenno avait l’habitude d’utiliser pour écrire ses articles pour Le Figaro ou Le Monde, mais aussi son journal – il est suffisamment clair pour être considéré comme abouti. Ce message reprend des thèmes chers à Guéhenno, il s’intitule : Lycée de Fougères, message à des jeunes gens. Nous retrouvons dans ce message tout le parcours initiatique de Guéhenno, sa passion de culture, mais aussi sa volonté de bousculer une société qui refusait à un jeune élève toute la culture dont il était capable, sa dénonciation d’une école utilitaire et fonctionnelle assurant à chacun une place pour gagner sa vie, alors qu’il souhaite que l’école prépare à vivre sa vie. Ces maîtres qui dans son enfance vont l’initier au « grand secret », véritable révolution pour lui, il va continuer leur mission tout au long de sa longue carrière de professeur afin de rendre l’homme capable de réfléchir, de raisonner, seul, ce qui était pour lui la meilleure manière de penser. « Chers compatriotes, chers jeunes gens. J’aurais voulu être près de vous aujourd’hui, pour l’inauguration de votre nouveau lycée. Peut-être aurais-je retrouvé parmi vous quelques vieux camarades aussi vieux que moi-même, et je les salue amicalement, sans doute aurais-je aussi mesuré mon âge, ce qui n’est jamais tout à fait agréable, mais j’aurais mieux que senti aussi le grand mouvement de révolution qui s’est faite dans le cours de ces années qui séparent le vieil homme que je suis et vous, chers jeunes gens. En dépit de tant de malheurs que nous avons traversés, le temps certes n’a pas été perdu. En dépit de tant d’ombres les hommes ont gagné quelques 16


données, acquis quelque lumière et le mouvement de l’humanité en a été tout changé. Dans quelles claires bâtisses vous grandissez aujourd’hui. Je repense à notre vieux collège entre la rue Lesueur et la Place Lariboisière. On y montait par un large escalier comme à un temple du savoir. Ce n’est qu’en le quittant que je pris conscience de ce qu’avait été toute notre chance d’y être allé. C’était alors un grand privilège pour un fils d’ouvrier. Mon père avait voulu que j’y fasse mes études. C’était un grand sacrifice. Je fus contraint à quatorze ans de le quitter pour aller à l’usine. Mais j’y avais fait toutes mes premières classes et ces bons maîtres avaient déjà installé en moi une assez émouvante idée de ce que valaient le savoir et la culture pour que j’en garde une sorte de nostalgie. Les années de collège m’avaient un peu tourné la tête. J’avais l’impression d’une intolérable injustice, que quelque chose m’était volé, un droit qui aurait dû appartenir à tous, refusé. Le bachot ! Je ne savais pas bien ce que c’était, mais je devinais qu’il vous ouvrait le monde des livres, et, par suite, une autre vie. Fils de cordonnier, j’aurais dû devenir cordonnier. C’est dans ma jeunesse, à Fougères, que j’ai acquis ma seule force, quelquefois dans d’assez grandes difficultés. Mais ces difficultés mêmes ne me laissent qu’un grand souvenir. Il faut vouloir faire de toute bataille une victoire. Et c’est ainsi qu’un an plus tard à l’usine, je décidai de continuer seul mes études et écrivis dans une phrase singulière, au coin d’une petite table où toutes les nuits je lisais : Vive le bachot ! C’était un peu en ce temps-là une porte de la liberté, le commencement de tout, la certitude d’exercer une profession libérale. Comme on disait. Le temple du savoir était très rigoureusement fermé. Les pauvres en devaient pousser les portes. Ce diplôme, ce bachot, était une valeur or. (Un brevet de bourgeoisie). On fabrique maintenant quelques centaines de milliers de bacheliers chaque année. En ce temps-là c’était le premier privilège que de l’acquérir. On pouvait espérer de vivre dans une sécurité exceptionnelle. Les fils devenaient ce que leurs pères avaient été, médecin, notaire, avocat, juge, professeur, ingénieur, officier, ils pratiquaient selon l’ancien langage, des arts libéraux. La grande masse, la piétaille des hommes vivait comme elle pouvait, des métiers et arts serviles. 17


C’est là, chers jeunes gens, ce que nous avons gagné dans le cours de ces soixante ans ; c’est que vous êtes là tous mêlés, c’est que désormais, chacun sente, pense enfin qu’il n’est pas de plus grande faute dans une société libre que de refuser à un esprit tout le savoir, toute la culture dont il est capable, toutes les lumières susceptibles de le rendre plus apte au service de la communauté et d’augmenter son être et sa liberté, d’élargir sa vie. Et notre vieux petit collège est ainsi devenu cette immense maison, où, tous ensemble, vous vous préparez : à gagner votre vie, selon vos goûts et vos moyens, à faire le mieux ce que vous tous pouvez faire, et, la vie une fois gagnée, à la mieux vivre, plus largement, plus intelligemment, plus lucidement, plus généreusement, non pas seulement de routines et d’habitudes, mais à mieux aimer, à mieux sentir, la grandeur et la beauté du jour, comment les mesurer. C’est là, mesdames, messieurs et chers jeunes gens, une profonde mais difficile révolution. Jamais peut-être le passé et l’avenir ne se sont livré pareille bataille. [Il] ne s’agit de rien moins que de dépasser et de vaincre l’inégalité fatale des esprits et de créer un monde si fraternel qu’on y sente, reconnaisse et par delà les différences inévitables qu’elle détermine, l’égalité profonde, de tous les hommes, qui a fait toute notre foi. C’est une folle entreprise sans doute, de facilement faire de tous les hommes des sages. Un sage n’a jamais été qu’une assez rare réussite dans le pullulement des masses : on n’en a distingué que sept dans toute notre histoire et on a révéré leurs noms : cela mesure nos ambitions. Tout peut se perdre et s’avilir dans la confusion. Le grand nombre est la chose, le fait le plus difficile à administrer, à organiser. Il faut le trier pour en rester maître, faire de chacun, autant qu’il est possible un individu, qui, quelle que soit sur lui la pression des forces collectives, des mots d’ordre, des propagandes, des coutumes, des traditions, aussi bien des impossibles espérances, veuille retourner quelquefois à sa sainte solitude où il demeure un homme authentique, le maître de son choix pour la vie et la mort et le seul juge de sa dignité. Et c’est cet état d’esprit qu’il faudrait enseigner et préparer à l’école. Tout commence dans une salle de classe. Parlant à une distribution des prix au lycée de Sète où il avait grandi, Paul Valéry disait : « L’âge réel d’un homme pouvait se mesurer par l’exercice de la fonction-Avenir de son esprit. » 18


Ah ! chers jeunes gens, puisse cette fonction en vous demeurer vivace toute votre vie. Il faut beaucoup espérer. Un homme de mon âge sait qu’il faut avoir dans sa jeunesse beaucoup voulu, de très grandes choses, pour avoir quelque chance de constater et de vérifier, quand tout va finir, qu’on en a fait une toute petite. Jamais n’avons-nous tant besoin de lucidité et de volonté. Ce qui inquiète, c’est que les politiques responsables de l’Éducation nationale semblent peu réfléchir à l’homme qu’ils veulent faire, tout empêtrés qu’ils sont dans les difficultés quotidiennes. Une certaine idée de l’homme de l’avenir, au-delà de l’intérêt immédiat, doit nécessairement commander tout système d’enseignement. La maison court naturellement au plus pressé ; et toute la politique scolaire semble ne consister qu’à assurer à chacun une place où s’asseoir dans une école où il se préparera à une « situation », comme on dit, et chacun espère seulement que la « situation » soit la plus belle possible et la plus profitable. L’école donnait à tous un brevet de bourgeoisie. Sans doute le premier soin est-il d’apprendre et d’acquérir les moyens de gagner sa vie. Mais la vie une fois gagnée, il faut savoir la vivre et aussi grandement que possible. La révolution universitaire qui semble en train dans le monde entier peut être comme un nouveau départ de l’humanité. Nous pouvons devenir ou d’habiles robots ou enfin de vrais hommes. Nous sommes menacés par la demi-culture et la facilité. Il ne faut pas seulement « parvenir », Michelet disait déjà en 1848, que « le difficile n’est pas de monter, mais, en montant de rester soi », fidèle à une grande idée, de la dignité de l’homme qui est tout au fond de nous. La merveilleuse curiosité de l’esprit est la source et la condition de tout progrès. Mais on peut être perdu par tant de propositions que le monde moderne vous fait : on ne sait plus où aller. Tout semble être ouvert à tout le monde, mais tout peut demeurer fermé. Nous savons beaucoup de choses, mais nous n’en sommes pas pour autant les maîtres, et cette information générale que nous promettent ces nouveaux moyens de communication, la télévision, la radio, peut éveiller en nous une vanité saugrenue. Nous croyons tout savoir (« savoir c’est pouvoir »). Mais nous en sommes au point que nous pouvons bien plus que nous savons, nous le vérifions chaque fois que nous essayons 19


quelque nouvelle maîtrise, mais cette demi-culture généralisée nous met quelquefois dans une satisfaction un peu sotte. L’idée de l’homme s’y perd. J’ai essayé une fois dans un petit livre, Sur le chemin des hommes, de dire ce qu’était ma vérité et ce que du vieil humanisme il fallait absolument sauver. Peut-être même ai-je sur ce sujet un peu rabâché.

C’est ici, jeunes gens, que je retrouve mon petit collège, d’il y a plus de soixante ans. Certes il n’était pas assez ouvert, les portes en sont trop restées longtemps fermées. Mais c’est bien là que pour moi j’ai connu pour la première fois quelques vieux humanistes et pensé à une plus haute vue. J’avais quatorze ans. Ils croyaient à leur mission. Quelques-uns d’entre eux, travaillant avec nous sur de grandes œuvres d’hommes, savants et artistes qui ont été tout au long de l’histoire le plus hommes qu’on peut être, tentaient de nous initier, comme au plus grand secret qui soit, à l’esprit de toute vraie culture, de tout vrai progrès. La nation tout entière a maintenant ouvert les portes des écoles. Vous êtes là jeunes gens. Ce qui était un secret jalousement gardé est maintenant à votre portée. 20


Ah, jeunes gens, c’est une très profonde révolution qui commence dans les conditions même de la réflexion humaine et nous ne devrions pas être surpris par les troubles et les crises confuses qu’elle détermine. C’est le régime même de la pensée dans la communauté des hommes qui se trouve bouleversé. Une sorte de paix, une confuse tranquillité des esprits résultaient de longues habitudes qu’elles-mêmes avaient déterminées, les instincts, les commodités de la coutume, le besoin de croire, quand on ne sait pas, la puissance des traditions religieuses, les vieilles fois, l’obéissance et les agenouillements. Mais voici que, la réflexion critique partout éveillée, l’idéal humain semble devenir de croire le moins possible pour penser le plus possible, et nous vivons, dans l’atmosphère d’une contestation dont on ose à peine constater la légitimité. Telle est la source d’inévitables désordres et d’une confuse anarchie. Personne ne croit plus rien et chacun prétend tout examiner. Nous sommes dans l’ivresse d’un nouveau savoir non contrôlé qu’on ne domine plus. Ah ! Jeunes gens, puissiez-vous, tous, avoir conscience de votre chance. Jamais tant d’hommes n’auront pensé : que la vieille raison des hommes fasse enfin plus vite son chemin. » Je remercie Jean-Kely Paulhan et Guy Sat pour leur aide ainsi que Mme Catherine Faivre-d’Arcier, Conservateur à la Bibliothèque nationale de France, aujourd’hui chargée du Fonds Guéhenno, et Jean Madelain (qui m’a fait bénéficier de ses souvenirs, de sa documentation, puis a honoré notre assemblée générale de 2013 de sa présence).

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Traduire Le Journal des années noires : à la recherche d’un homme 1 David Ball (Smith College) Le Journal des années noires m’accompagne depuis longtemps, mais le projet de le traduire en anglais a pris forme il y a quatre ans quand Oxford University Press aux États-Unis a accepté ma proposition. À cause de difficiles négociations entre Oxford et Gallimard, le contrat n’a pas pu être signé avant 2012. Au cours de mon travail, j’ai eu une expérience qui m’a éclairé, d’une certaine façon, sur le sens de mon projet ; ce petit incident, qui m’a amusé, a une signification qui dépasse l’anecdote. En décembre 2011, je travaillais dans mon bureau à Smith College, dans le Massachusetts, lorsque le téléphone a sonné, ce qui arrive plutôt rarement puisque je n’enseigne plus depuis dix ans. J’ai décroché ; un homme a décliné son nom et a dit qu’il était producteur de films. Il voulait faire du Journal des années noires un « Hollywood type film », qui pourrait intéresser un public national et international et dans lequel il voyait George Clooney interpréter le principal rôle ; il me demandait de lui proposer un traitement pour ce film et de le lui envoyer. Il avait dû voir un article qui venait de paraître dans la rubrique des livres du Wall Street Journal, le journal d’affaires bien connu. L’article classait le Journal de Guéhenno en tête des « Five Best on the French Resistance » et mentionnait que j’en préparais la traduction anglaise 2. De toute évidence, ce producteur voyait là l’occasion de faire un grand film d’amour et d’action. Guéhenno, ai-je protesté, n’était pas quelqu’un qui s’était distingué par ses faits d’armes sous l’Occupation, mitraillette au poing… « Eh bien ! il faut transformer ce livre en une histoire qui marche ! » Ce projet n’a évidemment pas abouti, faute d’avoir été commencé. 1 Texte d’une conférence faite à Fougères le 17 novembre 2012 à l’assemblée générale des « Amis de Jean Guéhenno ». 2 Caroline Moorehead, Wall Street Journal, 11 décembre 2011. Consulté le 16 décembre 2013 à cette adresse : http://online.wsj.com/news/articles/SB10001424052970203802204577065990552888100

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J’ai été tout de même content qu’on parle de Guéhenno (et du livre qui sortira maintenant en mai 2014) dans le Wall Street Journal, mais, au-delà de l’anecdote, cette conversation m’a clairement montré l’idée qu’on se fait chez nous, aux États-Unis, de la Résistance française : l’action armée, l’héroïsme, le drame… Mais la notion de Résistance intellectuelle – ou de son contraire, la collaboration intellectuelle – est absente, impossible à concevoir pour le grand public. Cela a renforcé mon désir de faire connaître au public anglophone un intellectuel français engagé dans une forme de résistance solitaire et personnelle, tel qu’il paraît dans le Journal des années noires. Donc de transposer en anglais un texte français d’une grande qualité littéraire. Je voudrais dire quelques mots sur la traduction littéraire en général. Vous savez bien que la traduction d’une œuvre comme le Journal des années noires en anglais est différente de la traduction d’un texte qui vise seulement à transmettre des informations pratiques ou scientifiques. Cela tient à la nature même de la littérature. Car la fonction essentielle d’un texte littéraire n’est pas de transmettre des informations. Par un processus complexe, il fait naître chez son lecteur un ensemble d’impressions, d’émotions et de pensées par la manière dont il est écrit. La tâche du traducteur que je suis est donc de donner au lecteur anglophone une impression équivalente à celle que le lecteur français peut ressentir en lisant le Journal des années noires. Tout en respectant, bien sûr, les détails spécifiques du texte. Comme l’a dit la traductrice d’une nouvelle version anglaise de Don Quichotte, la traduction littéraire ne se fait pas avec du papier à décalquer. Il s’ensuit qu’une des principales tâches du traducteur est de bien rendre le style – surtout celui du journal intime. Si, selon le célèbre mot de Buffon « Le style c’est l’homme même », le journal intime est l’expression d’un homme par excellence. Le premier élément du style – cela paraît évident – c’est le mot, le vocabulaire. Quels termes reviennent chez Guéhenno, qu’est-ce qu’ils révèlent, et quels problèmes posent-ils pour le traducteur ? 24


Vocabulaire Voici les mots qu’il utilise de façon récurrente pour qualifier le gouvernement de Vichy et ceux qui soutiennent Vichy. D’abord une série d’adjectifs : « ignoble ; veule ; lâche. » Puis des noms comme : « bêtise ; sottise ; niaiserie (pour la propagande de Vichy) ; veulerie ; lâcheté ». La nature de cette liste pour qualifier Vichy me rapproche déjà du sujet de ma causerie ; mais la difficulté pour le traducteur est de trouver le terme anglais qui rend la nuance exacte de ces termes. « Trahison », autre mot récurrent, c’est facile, nous avons le mot treason : même sens, même champ sémantique. Pour les autres, c’est plus difficile, croyez-moi. Et frustrant : la nuance est rarement la même, la connotation presque toujours un peu différente. « Veulerie », par exemple, se traduit par « spinelessness » selon un dictionnaire – ce qui évoque pour moi le langage d’un Theodore Roosevelt (Theodore pas Franklin3) plutôt que celui d’un intellectuel français – et un autre donne « weakness » qui dénote la faiblesse, mais pas le manque de courage. Il faut choisir, ou trouver autre chose. La traduction littéraire, c’est l’art de négocier entre deux langues, deux cultures. Négocier, dans tous les sens du mot : on perd toujours quelque chose, on essaye de compenser ailleurs. Tout cela, bien sûr, pour que le lecteur anglais sente ce que Guéhenno a pu ressentir entre 1940 et 1944. Et donc qu’il comprenne sa lucidité politique et surtout sa grande fermeté morale. Le niveau du discours Le niveau de langage, le registre, est un autre élément important du style. Le niveau de langage du Journal est presque toujours élevé ; c’est le style d’un homme de lettres. Ce n’est pas un journal intime au sens ordinaire du terme, ou très rarement : les menus détails de la vie ne sont pas enregistrés, encore moins dans un style télégraphique comme dans beaucoup de journaux intimes. Pas de phrases du genre « Me suis réveillé tard, pressé. Me faire des toasts ? Pas le temps. » (On ne sait 3 Invertébré (littéralement). L’expression serait due à M. Dupuy de Lome, ambassadeur d'Espagne à Washington dans une lettre privée à propos de McKinley, qui ne souhaitait pas plus que le gouvernement espagnol engager une guerre pour Cuba. T. Roosevelt, président des États-Unis de 1901 à 1909, successeur de McKinley, s’est contenté de comparer sa prétendue mollesse à celle d’un éclair au chocolat. (NDE)

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presque jamais ce que ce diariste a mangé entre 1940 et 1944 : il a d’autres préoccupations.) Il y a une certaine distinction dans le choix de mots, dans la syntaxe. Je cite presque au hasard : le 30 décembre 1940, Guéhenno vient d’apprendre que Vichy a décrété que la place Jean-Jaurès va s’appeler la place Philippe-Pétain dans diverses villes de France. « Immédiatement avant les nouvelles qui nous annonçaient cette révolution dans les noms des rues, j’avais entendu le Maréchal adresser à la jeunesse sa lamentable homélie. La colère et le dégoût m’ont fait courir à la bibliothèque. J’ai cherché le Discours à la jeunesse de Jaurès et l’ai lu à Louisette4. Où mieux apprendre à aimer ce pays ? » Comment rendre cela en anglais ? Même le simple adjectif « lamentable » avant le nom « homélie » présente des problèmes : comme il se situe, je crois, quelque part entre « pitoyable », « déplorable » et « épouvantable », il faut choisir entre trois adjectifs anglais. Mais ce qui me donne surtout du fil à retordre, c’est la concision de la question générale « Où mieux apprendre à aimer ce pays ? » En anglais, « Where better to learn » n’est pas naturel du tout. Et Guéhenno aime la concision. Les formules sont nombreuses – et très difficiles à rendre en anglais. Elles sont particulièrement importantes parce qu’elles expriment souvent la problématique fondamentale du Journal : « pourquoi écrire encore ? » comme il le dit le 30 novembre 1940 ; « comment écrire encore ? » « comment tenir le journal du vide ? » le 23 décembre 1940. Pourquoi est-il si important de bien rendre ce style ? Non seulement pour transmettre l’impression qu’on ressent en lisant le Journal, mais parce que ce style a un sens. Le Journal des années noires est le résultat de la décision fondamentale que Guéhenno a prise : se taire – c'est-à-dire ne rien publier dans la presse et l’édition contrôlées – et écrire. Cette décision, il la proclame – je dis bien « proclame » – dès le début, le 25 juin 1940 : « Je vais m’enfoncer dans le silence. Il faut que je taise tout ce que je pense... je me réfugierai dans mon vrai pays. Mon pays, ma France, est une France qu’on n’envahit pas. » C’est concis, mais il y a une 4 Fille de Jeanne et Jean Guéhenno.

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éloquence, un ton oratoire dans ce passage. Des phrases de ce genre sont ce que j’ai appelé dans un article des « gestes publics dans un espace privé.5 » Il est important de rendre ce ton digne, ferme, simple mais quelque peu oratoire. (Pas facile en anglais !) Personne ne va lire ces mots avant la fin de la guerre, ou juste avant la fin pour la partie du journal publiée clandestinement en 1944 6, et en juin 1940 Guéhenno pouvait même penser que personne ne les lirait jamais. Donc ce style montre l’image que Guéhenno veut se donner de lui-même et pour luimême, pour se donner la force de vivre : c’est l’image d’une résistance totale, héroïque dans sa fermeté, mais, par la force des choses, presque entièrement intérieure. On a pu voir dans ce goût pour la concision, pour la formule, une allusion à la littérature classique du XVII ème siècle – tout comme son emploi répété du mot « misères », peut-être une allusion à Pascal7. Ceci suggère un autre problème : comment rendre, dans une autre culture, les allusions culturelles ? Car le Journal des années noires n’est pas seulement le journal d’un Résistant intellectuel, c’est le journal d’un professeur de lettres qui s’est voué à la littérature et à la transmission de la littérature. Ces allusions aux auteurs – à des auteurs bien moins connus chez nous — sont importantes car elles ont, elles aussi, un sens. Prenons ces nombreuses références aux auteurs des Lumières : ils sont pour Guéhenno l’anti-Vichy par excellence. Faire allusion aux Lumières comme il le fait souvent c’est déjà faire acte de résistance. Autre élément dans ces références constantes – et ceci pourrait sembler surprenant – sa solitude. N’oublions pas que malgré ses amis dans le monde littéraire comme Jean Paulhan et François Mauriac, Guéhenno est presque seul, un parmi une poignée d’hommes de lettres, dans son refus absolu de publier pendant l’Occupation. Pour moi, les passages les plus savoureux du Journal sont ses critiques, souvent acerbes, contre les auteurs qui continuent à écrire et à publier comme si l’Occupation et la guerre n’existaient pas. 5 « L’Intime et l’Histoire : Deux journaux personnels sous l’Occupation. » Raison Présente, numéro 145 : « les Frontières de l'humain. » Paris, Automne 2003, pp. 103-126. 6 Cévennes, Dans la prison, Éditions de Minuit, 1er août 1944. 7 Nathalie Froloff, « Le Journal des années noires, ou comment écrire encore », Jean Guéhenno guerres et paix. (dir.) Jeanyves Guérin, Jean-Kely Paulhan et Jean-Pierre Rioux, Presses Universitaires du Septentrion, 2009, pp. 145-164.

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Le 12 décembre 1940, par exemple, après avoir noté que « La NRF a décidément reparu », Guéhenno fait une critique cinglante de ce numéro « lamentable » dans lequel paraît la fine fleur de la collaboration intellectuelle. À la fin il en arrive à Gide : « Comme de tous André Gide a le plus de talent, il semble bien juste qu’il les passe tous dans l’art de feindre. Cet homme sincère est un maître en feintise. […] Comme il ne dit à peu près rien de la guerre, de ce qui tourmente notre “ multitude ”, il en donne cette excuse édifiante : “ Par pudeur, je ne m’occupe dans ce carnet, que de ce qui n’a pas trait à la guerre ; et c’est pourquoi, durant tant de jours, je reste sans y rien écrire. Ce sont les jours où je n’ai pu me délivrer de l’angoisse […].” “Ah ! le pauvre homme ! ” comme dit Orgon. Ce cœur qui saigne, cette angoisse qui ne peut se dire, […] cet émouvant silence… voilà ce que de petits Tartuffes n’auraient su trouver. Il y faut ce génie qui fait les grandes vedettes. Mais que ne se tait-il tout à fait ? » Là encore la tâche du traducteur est de bien rendre le ton, ironique et méprisant. Par contre, pour reprendre les propos de Nathalie Froloff : « le combat de la Résistance intellectuelle devient pour lui celui de la place de la littérature 8 : il va donc convoquer dans son Journal des figures tutélaires essentielles pour consolider ses choix et sortir ainsi de sa solitude […]. Voltaire occupe une place à part, en étant cité plus d’une quinzaine de fois. » Sa défense de la liberté intellectuelle attire Guéhenno, mais c’est surtout son ironie – arme par excellence contre le ton pompeux de Vichy mais aussi contre ce que Guéhenno appelle son côté « gnangnan ». Raison de plus pour que le traducteur prenne soin de bien rendre en anglais cette ironie très française. Et Rousseau : non seulement Guéhenno le cite de nombreuses fois, mais il se met à travailler sur sa grande biographie de Jean-Jacques, « le portrait, » dit-il, « d’un homme qui ne se rend pas ». C’est exactement le portrait de l’auteur du Journal des années noires. J’ai un peu digressé ici de mon sujet, « Traduire Guéhenno ». Après tout, beaucoup de ces allusions culturelles peuvent être 8 Je dirais plutôt de la nature de la littérature.

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expliquées en note, pas dans la traduction elle-même, et Oxford me laisse toute liberté pour les annotations. (Il y en a beaucoup, en fait.) J’espère que j’aurai néanmoins réussi à vous dire en quoi consiste mon travail, qui est de donner au public anglophone, à travers une langue qui n’est pas celle de Guéhenno mais qui utilise un langage qui serait quand même son équivalent autant que faire se peut, l’image d’un homme de lettres, viscéralement attaché à ce qu’il voit de meilleur dans la culture à la fois française et universelle – en pleine guerre contre l’Allemagne il cite souvent Goethe ! – et l’autoportrait d’un résistant intellectuel (même si sa modestie l’empêchait de se définir ainsi) d’une grande probité et d’un grand courage.

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Conversion à l’humain : ratage d’un recueil de tristes idéologies ? Guy Durliat (Société des Lecteurs de Georges Hyvernaud) À sa sortie, le livre opposait deux professeurs-écrivains dans la revue Les Primaires : Georges Hyvernaud et Régis Messac1. Cette controverse ne pouvait être mesurée qu’avec l’histoire du volume et de sa réception – les correspondances de son auteur aidant, aussi instructives qu’incitatrices. Le livre Un chantier de huit mois entre conviction et doute Le 1er août 1930, Jean Guéhenno écrit à Jean Grenier : « J’espère enfin travailler, achever ce livre sur la culture par deux nouveaux essais : une “lettre à un ouvrier” et des fragments d’un “Journal de Prospero”. Ça pourrait être beau si j’étais capable de fixer le ton que j’ai dans l’esprit » (« le ton tu l’as déjà trouvé » lui répond Grenier2) ; le 4, à Romain Rolland : « Je suis en train d’écrire une “lettre à un ouvrier” qui devrait être le troisième morceau d’un livre sur la culture et la révolution. Et je sens que je suis dans des contradictions insolubles. » Cinq mois après, le 2 janvier 1931, à ce dernier il confirme « mettre au point un recueil d’Essais » et n’avoir « jamais eu autant de scrupules et d’hésitations à publier un livre. 3 » En décembre, il confiait pourtant à Louis Guilloux : « il se peut que cela [ce recueil, intitulé « Culture et révolution »] fasse une suite assez émouvante. » ; suivait son plan : une dédicace à la jeunesse et six essais, ajoutant : « Mais je ne suis guère content du titre plat comme un trottoir. J’en ai d’autres, mais ceux-là enflés et emphatiques. » Quelques semaines après, nouveau

1 Guy Durliat, « Georges Hyvernaud-Jean Guéhenno : de Conversion à l’humain au Plaisir de Lire », Cahiers Jean Guéhenno n° 3, 2012, pp. 100-120. 2 Jean Grenier-Jean Guéhenno, Correspondance (1927-1969), Toby Garfitt (Rennes, La Part commune, 2011), lettres des 1er et 5 août 1930. 3 Jean Guéhenno-Romain Rolland, L’indépendance de l’esprit, Correspondance 1919-1944, Albin Michel, Cahiers Romain Rolland, n° 23, 1975. Notons qu’on retrouve dans cette lettre l’évocation d’« un Journal de Prospero », qui devrait être « le journal d’un(e) conversion à l’humain ». Intrigant… L’année de sa quarantaine, première ébauche par Guéhenno du Journal d’un homme de quarante ans ?

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désaveu : « J’achève un autre essai : Conversion à l’humain ; puis je planterai là ces tristes idéologies.4 » L’assemblage final Dans le livre, Conversion à l’humain5, la « lettre à un ouvrier » est le quatrième de cinq essais – le dernier conférant son titre au volume. Une introduction – la « dédicace » évoquée – les décrit comme réflexions suscitées par les lettres de jeunes étudiants et ouvriers que lui avait values Caliban6. Hormis le dernier, ces textes écrits entre février 1928 et le printemps 1931 étaient parus en périodiques. Quelques mots sur chacun d’eux – prépublication et contenu – aideront à la lecture de la compilation qui suit. Dans l’ordre du livre : 1- « Venise 1921 ou La dixième ombre ». Écrit en mai 1929, proposé à Commerce7, cet article publié dans La NRF d’avril 1930 doit son titre au livre de Barrès La Mort de Venise (paru en 1902, réédité en 1920 et 1921), 1921 étant l’année d’un voyage de Guéhenno en Italie. L’auteur dénonce en Barrès – ce maître sorcier d’une jeunesse – l’école du mépris que ses Déracinés traduisaient. Les bacheliers… sa terre et ses morts – mais les autres ? « Une âme vaut une âme » ; sa Venise mortuaire pour poètes n’est pas la vraie – vivante par sa jeunesse. 2- « L’Humanité et “les humanités”» est la transcription d’une conférence sur le conflit entre la culture et les hommes. Proposée en 4 Sylvie Golvet, « Jean Guéhenno et Louis Guilloux, connivences et ruptures », Cahiers Jean Guéhenno n° 2, 2010, pp. 55-72 et Jean Guéhenno-Louis Guilloux, Correspondance 1927-1967, Les paradoxes d’une amitié, Pierre-Yves Kerloc’h et Alain-Gabriel Monot (Rennes, La Part commune, 2011), lettres des 19 décembre 1930 et 18 février 1931. 5 Conversion à l’humain, Grasset, Les Écrits, 1931. L’achevé d’imprimer est du 22 avril 1931. Relisant les épreuves, Guéhenno écrit à Romain Rolland le 3 avril : « Le titre est malheureusement plus grand que ce que j’ai pu écrire » (Jean Guéhenno-Romain Rolland, op. cit., p. 156). Des six essais prévus, un « Barrès » suivant « Venise » n’est pas repris (de Guéhenno, « Barrès ou l’extravagant musicien » était paru dans le n° d’Europe du 15 mai 1929, note de Pierre-Yves Kerloc’h, Jean Guéhenno-Louis Guilloux, op. cit., p. 647). 6 Caliban parle, Grasset, Les Écrits, 1928. Achevé d’imprimer le 25 octobre 1928 dans la collection dirigée par Jean Guéhenno. Pour l’analyse du livre et de sa réception, on se réfèrera à l’ouvrage de Patrick Bachelier et Gabriel Monot : Jean Guéhenno, Rennes, La Part commune, Silhouettes littéraires, 2007. 7 Par l’entremise sollicitée de Jean Paulhan. On lira les péripéties de cette publication d’une revue à l’autre dans les échanges entre les deux hommes : Jean Paulhan-Jean Guéhenno, Correspondance 1926-1968, Gallimard, Les Cahiers de La NRF, n° 11, 2002.

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mars 1928 par Guéhenno à La Revue hebdomadaire, elle paraît, retouchée, dans La NRF de novembre8. Le peuple se méfie de la culture – ce que dénotent le choix par les ouvriers du primaire supérieur, son accusation par le bolchévisme, la difficulté à « aller au peuple » – parce qu’elle a trahi son objet initial : faire des hommes et non des maîtres. Au lieu d’exclusivisme, compter avec tout ce que portent tous les hommes. 3- « État des esprits en 1930 ». Selon Guéhenno, sont reprises là les idées développées dans sa conférence au Grand Orient pour les Amis de Monde – prolongement d’un congrès réuni en octobre 1929 à Barcelone9. Ce texte avait été publié, à quelques différences près, dans Monde des 15 et 22 février 1930 sous le titre « Réflexions sur la culture des masses10 ». Si l’école n’a pas suffi à l’éducation des masses (faillite dénoncée dès 1900 par Jaurès), c’est que l’inégalité d’instruction a été maintenue au bénéfice d’un ordre social ; l’instituteur doit rester la seule force de libération : celle de l’esprit. La culture ne peut être que conquise, par la révolution – mais spirituelle au bout du compte, « seule qui ajoute à la dignité des hommes ». 4- « Lettre à un ouvrier sur la culture [de] la révolution ». Entreprise au début d’août 1930 (supra), cette réponse aux réactions de l’auditoire du Grand Orient est à la mi-août à l’état d’un brouillon « [à 8 La conférence fut donnée à la Sorbonne le 16 février 1928. Bien des hésitations et maladresses dues aux scrupules de Guéhenno présidèrent à sa publication dans cette revue. Elle se fit finalement, selon le vœu de Guéhenno, dans la foulée de Caliban. Ce texte figurera, avec l’assentiment de Paulhan, dans l’Anthologie des essayistes français contemporains de Philippe Soupault (Kra, 1929). On sait par ailleurs qu’en novembre 1928 Guéhenno accepte la rédaction en chef d’Europe. 9 « Je pars demain en Espagne – à Barcelone, pour 5 jours, où je dois assister au Congrès de la Fédération des Unions intellectuelles […] “la culture des masses” » : lettre à Rolland du 13 oct. 1929 (Jean Guéhenno-Romain Rolland, op.cit.). La conférence fait référence à ce colloque par le biais du propos qu’y avait tenu Giuseppe Bottaï, ministre italien de la culture. 10 La conférence se tint le vendredi 31 janvier 1930. Une page de Monde daté du 1er février – rehaussée d’un portrait de Guéhenno par [Jean] Texcier – en présentait l’auteur sous la plume de Charles-André Julien ; un bref compte rendu est donné la semaine suivante (intéressant entre autres par son P.S. dans lequel Guéhenno demande à la personne « qui intervint sur le sixième sens : le sens collectif, le sens de l’humanité » de se faire connaître). Le texte adopté pour le livre diffère de celui de Monde, quelques tournures mises à part, par l’ajout d’une épigraphe de Condorcet (sur l’instruction, qui figure dans le corps de l’essai), d’un alinéa de 25 lignes sur la culture-dressage, de deux phrases. Par contre, dans la revue, il est précédé d’une douzaine de lignes faisant office d’introduction.

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reprendre] cet hiver » (lettre à Guilloux datée du 16 août). Elle sera au sommaire d’Europe de février 1931 – avec un “et” en place du “de”. D’essence, la culture ne saurait être ce qu’en attend le peuple, une religion : « Il n’y a pas plus de culture marxiste que de culture catholique ». Au contraire d’un héritage (thèse de Berl), elle est conquête, esprit de révolution permanente. La pédagogie prolétarienne ne résout rien, et les communistes n’ont pas le privilège de la révolution. Si révolution il y a – Guéhenno se refuserait à en être un des officiers intellectuels – elle devra ne pas renier la culture classique, seule apte à faire des « esprits justes ». 5- « Conversion à l’humain », prolongé de « Méditation sur une petite ville », est achevé en février 1931. Sollicité, Jean Paulhan dit tenir à la seule « Méditation » pour sa revue11 : l’ensemble ne parut qu’avec le livre. « Conversion à l’humain » est un développement sur la présence au monde. Écartant d’entrée les « esprits mous » que domine l’argent, Guéhenno dénonce l’égarement des « sages » qui tournent le dos au monde à leur façon. Tels Valéry, qui, faisant de la beauté un art de vivre, se rêve « homme incommensurable » aux autres, seul magnifiquement ; et les « nouveaux archanges de notre littérature », « étranges chrétiens » [J.-P. Maxence est visé] qui, soumis à l’antique fable, se séparent orgueilleusement du troupeau immonde pour se composer une « belle âme » (repris d’un article d’Europe de novembre 1930 sur Charles du Bos et consorts). Pour Guéhenno, un seul engagement : oser vivre selon la foi qu’un homme vaut un autre homme. Misérablement semblables et seuls, les hommes sont les uns pour les autres le dernier recours : pas d’arrière-monde compensateur. La seule conversion qui vaille est la conversion à l’humain. Ensemble faire tout le voyage. La « Méditation sur une petite ville », qui clôt le livre, ramène Guéhenno à son enfance du peuple dans sa ville de Fougères : le pain à gagner, la grève et la lutte fraternelle, la misère qui éveille l’instinct de la grandeur et de la liberté.

11 Jean Paulhan-Jean Guéhenno, op. cit., lettres du début et 3 mars 1931.

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Les commentaires des correspondants de Guéhenno Bien que et parce que d’« amis », les réactions exprimées dans les échanges épistolaires disponibles nous instruisent. Lors des prépublications : pour et contre de Paulhan et Rolland, adhésion de Grenier, transport de Guilloux. ● 1928. Dans l’« L’Humanité et les “humanités” », Paulhan eût préféré voir Guéhenno préciser le conflit « intérieur », et sans « ces grands mots » ; Roger Martin du Gard12 trouve, lui, l’essai « bouleversant » et allant « tellement plus loin que Benda ! ». Rolland, qui reçoit en même temps l’essai et Caliban, préfère le genre du premier : « …mieux vaut la forme de l’article. Absolument directe et nue, sans costume littéraire […] le sérieux profond de votre être, l’intensité d’une douleur secrète, comme une blessure de la pensée. 13 » Quant à l’article d’Altman de L’Humanité, Guéhenno écrit à Paulhan : « Je suis bien tenté d’expliquer à cet imbécile que les communistes n’ont pas le privilège de la Révolution.14 » ● 1929-1930. Lors des tractations pour la publication de « Venise », Paulhan assure Guéhenno que « La NRF sera contente et fière de le donner 15 ». Jean Grenier écrit : « [c’est] une chose très remarquable et infiniment suggestive que je suis heureux de t’avoir vu écrire.16 » ● 1931. Guéhenno interroge anxieusement ses amis sur sa « lettre à un ouvrier ». Paulhan dit l’aimer beaucoup, quoique « c’est vous que j’aime, mais c’est Berl qui a raison. 17 » ; Rolland s’en désintéresse, sévèrement : « Je n’ai plus le goût à écouter ces 12 Ibid., lettres des 1er mars 1928, p. 31 et fin mai 1928, p. 43. 13 Jean Guéhenno-Romain Rolland, op. cit., lettre du 22 novembre 1928, p. 35. 14 Jean Paulhan-Jean Guéhenno, op. cit., lettre du 7 novembre 1928 et note de J.-K. Paulhan, p. 41. Dans L’Humanité du dimanche 4 novembre 1928, Altman concluait la chronique de cet essai par : « En un mot, M. Guéhenno rêve, malgré lui, d’une culture qui serait révolutionnaire… ». 15 Ibid., (décembre 1929) p. 49. 16 Jean Grenier-Jean Guéhenno, op. cit., lettre du 9 avril 1930. La longue lettre sur « Venise » qui doit suivre est manquante. 17 Jean Paulhan-Jean Guéhenno, op. cit., lettre de janvier ou février 1931, p. 62. La polémique sur la culture entre Berl (attaque en tant que force de conservation) et Guéhenno (défense comme force de révolution) avait été l’objet d’un article de Thierry Maulnier dans L’Action Française du 5 mars 1931 intitulé « Le conformisme de M. Guéhenno » : on devine le point de vue du chroniqueur (document Sylvie Golvet).

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discussions, trop platoniques, sur la “culture”. Elles sont à cette heure un assoupissant et un dissolvant.18 » Guilloux, à l’opposé, ne cache pas son enthousiasme : « Chaque mot porte, tout dans cette lettre est d’une extrême richesse, qui engendre un souci émouvant, et même pathétique, de tout dire avec une scrupuleuse honnêteté…19 » Suit un long développement – dont le projet de publication, mis en œuvre par une demande de Poulaille restée sans suite, fut plusieurs fois tenté (en revue, en plaquette), avant d’avorter. ● 1931. À la réception du manuscrit de « Conversion à l’humain », Paulhan, s’élève avec véhémence contre la déclaration de guerre « d’Europe à La NRF » que l’essai manifeste, selon lui, par ses attaques biaisées de Valéry, du Bos, Hölderlin20. À la parution du livre : ratage, ce qui le séparerait de Jean Grenier. Guéhenno – qui, en même temps qu’il confesse y avoir « mis pas mal de [lui]-même », en parle comme d’« un grand titre, une petite chose21 » – voit le livre comme un « ratage », quoi qu’en dise son 18 Jean Guéhenno-Romain Rolland, op. cit., lettre du 25 février 1931, p.149. 19 Jean Guéhenno-Louis Guilloux, op. cit., lettre du 4 mars 1931, pp. 350-358 (citation p. 351). S’agissant du projet de publication : après Le Nouvel Âge de Poulaille, La NRF de Paulhan et Tisné pour Les Nouvelles littéraires la refusèrent à leur tour ; Monde et Europe étant exclus, Guilloux la soumettra en octobre à Romain Rolland – qui ne risquait pas de la recommander ! (ibid., lettres de mars à juin 1931 et lettres des 5, 12 juin et 9 octobre de la Correspondance Jean Paulhan-Louis Guilloux 1929-1962, P.-Y. Kerloc’h, éd. CNRS, 2010). Notons qu’une précieuse version remaniée de cette lettre – adaptée à la publication de Conversion à l’humain, développée – est insérée dans le n° « Guilloux » de la revue Plein Chant (n° 11-12, sept.-déc. 1982, Bassac), pp. 173-185 ; mois de la sortie du livre et allusions dans les lettres citées nous inclinent à la dater de mai 1931 plutôt que de mars. 20 Jean Paulhan-Jean Guéhenno, op. cit., lettre du 3 mars 1931. Entre Paulhan et le « jeune écrivain, plus ou moins ami à moi, Guéhenno » (Jean Paulhan, La Vie est pleine de choses redoutables, C. Paulhan, 1989, [1930], p. 252), tout ne va pas toujours au mieux. Ainsi, pour ce qui nous concerne : les atermoiements de Guéhenno pour la publication des « Humanités » en 1928 avaient agacé Paulhan ; Guéhenno n’avait que peu goûté la publication dans le même numéro de La NRF de sa « Venise » et de la lettre de Benda par un Paulhan « qui aime jouer et entremêler les fils » (Jean Guéhenno-Romain Rolland, op. cit., lettre du 22 mars 1930, p. 92) ; ou encore : Paulhan parle à Guilloux de « l’esprit de chapelle » de Guéhenno (Jean Paulhan, Choix de lettres, Dominique Aury, Jean-Claude Zylberstein, Bernard Leuillot, I-1917-1936, Gallimard, 1986, lettre du 25 août 1930, p. 193). 21 Jean Guéhenno-Louis Guilloux, op. cit., lettres du 26 avril et 9 mai 1931, pp. 370 et 383 et réf. 4, lettre du 3 avril 1931, p. 156. Autocritique d’une incapacité coupable ! Guéhenno introduit sa conférence radiophonique sur Conversion à l’humain en s’excusant pour ce grand titre, « une de ces belles promesses qui ne sont jamais tenues » (aimablement communiquée par Sylvie Golvet ; complément en note 36).

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éditeur : « il est clair que ni les journaux, ni les revues n’en parleront. Cela ne me surprend pas trop. J’ai dû donner à ce débat idéologique un tour trop personnel…22». C’est un beau livre « dont je vous reparlerai23 » écrit Rolland. La suite attendue manque dans la correspondance éditée : serait-ce lié à la mort de son père en juin 1931 ? Grenier trouve que d’avoir rassemblé les essais « leur donne plus d’accent et un relief saisissant ». Mais il relativise l’idée de seule culture éternelle (« nous avons tous nos dogmes malgré cela ») ; et, s’il sait gré à son ami de contribuer à le détacher de son solipsisme, il l’alerte sur un désaccord fondamental : « il y a toujours des questions qui nous sépareraient, qui ne se posent pas (volontairement) pour toi d’ailleurs, et qui ne sont plus sur le plan de l’humain, si humain soiton. » Dans sa réponse, Guéhenno s’interroge et lui rapporte des réactions au livre : « Les gens de droite, changeant de tactique, déclarent que le livre est lamentablement écrit, digne d’un “moscoutaire de l’école du soir” ; les gens de gauche, hypocritement, donnent à entendre qu’il est digne d’un bourgeois de l’école du matin.24 » La presse de Conversion à l’humain Suites ou non au service de presse de mai 1931 – qu’accompagne le « Vient de paraître » lapidaire de Guéhenno en annexe – nous avons pu réunir, outre ceux des Primaires, une douzaine d’articles25, contradictoires. En voici les teneur et chronologie. Au crédit de Conversion : une charge passionnée, un grand livre sincère et généreux

22 Ibid., lettre du 16 juin 1931, pp. 391-392. Le livre paru en mai, Guéhenno pèche par impatience désabusée : au contraire de ce qu’il dit, la compilation des articles critiques qui suit montre que « les jeux [ne] sont [pas] faits » à la mi-juin 1931. 23 Jean Guéhenno-Romain Rolland, op. cit., lettre du 22 mai 1931, p. 161. 24 Jean Grenier-Jean Guéhenno, op. cit., lettres des 2 et 10 juin 1931. Pour ce qui les séparerait − la part de l’humain ̶ Grenier renvoie Guéhenno à l’Éthique à Nicomaque d’Aristote : ne pas écouter ceux qui conseillent à l’homme, parce qu’il est homme, de borner sa pensée aux choses humaines, mais l’homme doit s’immortaliser et tout faire pour vivre selon la partie la plus noble qui est en lui. Référence qui intrigue fort Guéhenno. − « Le « moscoutaire de l’école du soir » figure aussi dans la lettre à Guilloux du 9 juin. 25 État non exhaustif compilé avec l’assistance de Guy Sat et Patrick Bachelier.

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- « livre audacieux, courageux, qui essaie de sortir l’esprit des impasses où le veut encore le monde moderne ». Ainsi le rédacteur Ernest Gaubert de la page littéraire du Quotidien présente-t-il le livre, tout juste sorti, en un court chapeau à un texte qui n’est autre que des bonnes feuilles de la « Lettre à un ouvrier » – les pages 177-183 (Le Quotidien, 12 mai 1931, p. 4). - Pour René Trintzius (Cahiers du Sud, juillet 1931, p. 391-392), le drame de l’arrachement nécessaire des intellectuels à l’organisation bourgeoise de la vie spirituelle « tend douloureusement la pensée de l’auteur et lui donne presque l’accent tragique d’une confession » ; « c’est un soulagement de voir un homme s’adresser aux hommes »… mais il est improbable que son appel soit entendu. - André Billy introduit sa chronique des livres de L’Œuvre « Conversion à l’humain » (7 juillet 1931, p. 5) par la génération mystique « Agathon » des années 191026 – à laquelle selon lui succède la génération Guéhenno. Évoquant alors Caliban, où l’essayiste posait le problème de la culture du prolétariat « avec une gravité et une sincérité fort émouvantes », il s’interroge sur la réalité de son idée de classe. Pour ce qui est de Conversion à l’humain, Billy adhère au discours à Barrès de « Venise » (« je ne sache point qu’on n’ait jamais rien objecté au barrésisme de plus sincère et de plus pertinent ») et juge « pas moins remarquable » le chapitre qui donne son titre au livre : il souscrit à la charge de Guéhenno contre « nos convertis littéraires », « ces étranges chrétiens », en dénonçant chez la plupart une attitude hypocritement dévote et intéressée. - Claude Bordas27 (« Mission de l’écrivain », Le Petit Courrier d'Angers, 14 juillet 1931, p. 6) prend Guéhenno pour modèle de ces écrivains qui remplissent leur mission véritable. « Sa Conversion à 26 Référence à son étude de la semaine précédente : « Les souvenirs d’“Agathon” » (L’Œuvre, 30 juin 1931) sur la publication aux éditions Plon du livre d’Henri Massis Évocations 1. Souvenirs 1905-1911. On sait que le pamphlet « L’Esprit de la Nouvelle Sorbonne », que les deux jeunes nationalistes Henri Matisse et Alfred de Tarde avaient publié en 1910-1911 sous le pseudonyme d’Agathon, avait déclenché un charivari jusqu’à la Chambre des députés. L’allusion d’André Billy renvoie à leur célèbre enquête de l’année suivante : « Les jeunes gens d’aujourd’hui » (L’Opinion, avril-juin 1912 ; Plon, 1913). L’antipatriotisme de la génération 1890 en repoussoir, des témoignages récoltés les auteurs concluent à un renouveau de la jeunesse française : foi patriotique, goût de l’action, sens moral, résurgence catholique, réalisme politique… À un an de la guerre. 27 Très probablement sollicité par Louis Guilloux, à Angers depuis la rentrée scolaire de 1928. Voir les lettres des 15 juin et 9 août 1931 (Jean Guéhenno-Louis Guilloux, op. cit.).

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l’humain est un grand livre et se fait tout ensemble étude approfondie et vibrant appel. […] L’accent, très simple, est d’une prenante émotion. » - René Lalou, dans sa note de lecture de La Quinzaine critique (10-25 septembre 1931, p. 67), salue le courage et l’acte de foi, la pensée généreuse et l’honnêteté de Guéhenno, même si le ton peut paraître trop oratoire. En juin, le livre avait été l’objet d’une de ses chroniques à Radio-Paris (infra). - J[ean]-B[aptiste] Séverac donne au Populaire un long commentaire (1er octobre 1931, p. 4). Pour lui, la probité intellectuelle, la fidélité à sa classe ouvrière de Guéhenno transparaissent dans ce volume d’une unité profonde, faite d’une inquiétude : que deviendra la culture avec le triomphe du prolétariat ? Séverac rassure : pas d’autre menace que sur ce qui est le strict produit de la domination bourgeoise. Plus : cette victoire, en créant un régime sans classes, permettra l’avènement d’une culture vraiment humaine. Au passage, il reprend Guéhenno sur certains des arguments de l’affirmation « le peuple se méfie de la culture ». Ainsi objecte-t-il – justement à notre sens – que la classe ouvrière ne « choisit » pas l’ordre primaire pour ses enfants mais y est contrainte28. - Guéhenno est l’un des écrivains que le germaniste Christian Sénéchal convoque à la dernière de ses chroniques des lettres françaises de 1931 de la revue Die Neueren Sprachen (« 4-Jean Guéhenno, et la culture du peuple », pp. 605-606). L’essai de Conversion « L’Humanité et les “humanités” » – « à méditer attentivement » et « peut-être l’essentiel de ce livre, si dense pourtant » – expose avec passion et vigueur un conflit qui dépasse les frontières, « aux sources mêmes du malaise mondial29 » ; l’auteur loue la probité de Guéhenno qui le fait s’avouer sans remède : « c’est au peuple, c’est à la jeunesse, à parier pour l’humanité. » 28 Les études en Primaire (des classes élémentaires au Primaire supérieur − 6ème-3ème − et EN d’instituteurs, sans Baccalauréat) sont gratuites. Le Secondaire (de l’élémentaire au Baccalauréat des lycées, avec latin) est payant. Sur la dichotomie de l’époque entre les deux ordres d’enseignement, on pourra se reporter à la publication : Guy Durliat, « Georges Hyvernaud-Jean Guéhenno : de Conversion à l’humain au Plaisir de Lire », op. cit. 29 Christian Sénéchal, professeur d’allemand au lycée Buffon, traducteur de H. de Keyserling, avait en juin 1931 fait un exposé sur « la psychologie des peuples » à propos du livre de E.-R. Curtius : Frankreich.

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Et : - À la rubrique « Commentaires/Symbolique d’une réunion » d’Europe du 15 septembre 1931, Jean-Richard Bloch, citant la phrase de Lénine sur « leur Westminster » (rapportée dans « L’Humanité ou les “humanités” »), dit de Conversion à l’humain que c’est un livre « si plein de choses essentielles et fécondes ». - Pensant que ses lecteurs « aimeraient lire cette lettre dans laquelle ils retrouveront certaines idées qui nous sont chères à tous », le Progrès civique des 14 et 21 novembre profite de Conversion à l’humain pour en publier la « Lettre à un ouvrier » (pp. 21-22). Pas complètement toutefois, et avec le titre de sa parution dans Europe (supra). Pour Guéhenno encore, mais… - Dans La Nouvelle Revue Critique dont il est corédacteur en chef, Louis Le Sidaner (« Deux livres de Jean Guéhenno », août 1931, pp. 348-353) voit Conversion à l’humain comme « un livre de grande classe », beaucoup plus mûr que ne l’était Caliban parle. De cet écrivain « qui a le double mérite de posséder une personnalité des plus intéressantes et de s’attaquer à des problèmes d’une haute qualité de pensée », il relève, quant à la culture, sa conviction de la nécessité d’une révolution individuelle, et sa clairvoyance dans le constat des objections « matérielles » des ouvriers : il sera injustement accusé d’« humanitarisme démagogique ». Mais l’essayiste est interpellé sur deux points. À propos de la jeunesse dans « Venise », Le Sidaner demande qu’on n’oublie pas ceux des legs du passé chargés « d’humanité supérieure » ; à l’attaque de la conception des humanités de Barrès – préparer à une fonction de direction dans la société – il oppose les avantages du procédé (apprendre à aimer et servir le régime de son pays tout en assurant le maintien de l’ordre) pour poser la question : « Jean Guéhenno a-t-il raison d’estimer que le prix qu’on les paye est beaucoup trop lourd ? ». Les conclusions de Guéhenno – le devoir des clercs de ne jamais perdre le contact des hommes, l’esprit de l’enseignement à modifier – n’en demeurent pas moins « fort sympathiques ».

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- Marc Bernard30 dans La NRF d’octobre 1931 (pp. 620-623) rejoint les partisans de Guéhenno en qualifiant sa confession du dilemme « ne trahir ni sa classe ni l’esprit » d’« attitude la plus noble et la plus courageuse qui soit ». Mais il exprime à l’auteur de Conversion le reproche « assez grave » de sacrifier trop au style noble (encore hypnotisé par Barrès) et de se laisser aller au sentimental, « le cœur l’emportant trop souvent sur l’esprit ». - La revue Europe de Guéhenno laisse la parole à son collaborateur Albert Crémieux en décembre 1931 (pp. 594-595). Il estime que le drame humain de Caliban s’étale ici plus franchement, notamment dans la centrale « Lettre à un ouvrier ». Abîme, antinomie déchirante, choix entre culture et peuple… « Au travers de ces lignes émouvantes, nous distinguons bien la signification tragique de ces deux termes qui s’affrontent : culture et révolution. » Mais selon lui, la perfection d’expression atténue la rigueur poignante du grand drame, et l’auteur est trop hanté, reste trop dans le provisoire : « je ne désespère pas à ce point de la culture pour admettre qu’elle ne puisse, par un enfantement pénible, parvenir à la conciliation. » Au discrédit de Guéhenno : idéalisme stérile, illusion trompeuse et bonne conscience - Monde, qui avait plébiscité Guéhenno en février 1930 (supra), manifeste sa catégorique réprobation par la voix d’A[ugustin] Habaru le 6 juin 1931 (p. 3). Si le rédacteur reconnaît que l’auteur montre bien l’hypocrisie du capitalisme et la lâcheté des intellectuels bourgeois, il dénonce sa vision du communisme « mystique », il fustige son idéalisme empêtré qui l’empêche de trouver une issue et le fait s’en tenir à la Révolution de 1789… - « L’ami » Emmanuel Berl, qu’apostrophait la « Lettre à un ouvrier », récidive dans sa réponse des Nouvelles littéraires (29 août 193131). La solution au conflit de la culture et du peuple, convertir à 30 On sait qu’à la sortie de Caliban, Guilloux ayant trouvé « idiot » l’article de Marc Bernard dans Monde avait provoqué un échange circonstancié dans les colonnes du journal (Jean GuéhennoLouis Guilloux, op. cit., lettre du 29 décembre 1928). Voir sur cet épisode Sylvie Golvet, Louis Guilloux, devenir romancier, PU Rennes, Interférences, 2010, chapitre V. 31 « Conversion à l’humain », pp. 1-2. Dans sa lettre à Guilloux du 6 août 1931, Guéhenno se demandait si Maurice Martin du Gard allait publier, dans ses Nouvelles littéraires, cet article que Berl lui aurait remis plus de deux mois auparavant (Jean Guéhenno-Louis Guilloux, op. cit., p. 396).

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l’humain maîtres et ouvriers ? Mais lui ne croit pas « à l’humain. À l’Homme-en-général. À l’homme en soi » : il n’y a que « des hommes en particulier, dans des temps et dans des lieux. » Comme il ne connaît pas « la Culture » mais « des cultures », qui « naissent, vieillissent et meurent comme les groupes humains qui les élaborent ». Au Figaro, deux des chroniques d’octobre 1931 d’André Rousseaux concernent Conversion à l’humain. Le 10, « Le cas de M. Guéhenno » (p. 6), autre Michelet 32, traduit une foi ingénue dans les irréalités : il n’y a pas un Peuple, une Bourgeoisie, et si « une âme vaut une âme », le véritable humaniste sait que l’inégalité des conditions entre les hommes est inévitable. À l’obsession de fidélité à son origine, Rousseaux rétorque par le discours de Michelet à Proudhon : profiter de l’expérience de la pauvreté et savoir s’en dégager. Finalement, Guéhenno aspire à ce que la religion a déjà donné au monde : « une disposition à la culture, répandue parmi les hommes comme l’esprit d’une communauté ». Le 31, un article consacré à Bernanos et aux esprits inquiets (p.6), évoque Guéhenno : âme aigrie, traitant excellemment sa conscience en ne concevant le salut que pour tous les hommes (la page des « étranges chrétiens » se composant « une belle âme » de l’essai « Conversion » est en accusation)33. 

Et, du côté des croyants : légitimité dans l’impasse. - Henri du Passage étudiant, plus tard, les nouveaux anticléricalismes pour la revue catholique Études (« L’anticléricalisme laïcisé », 20 juillet 1932, pp. 129-143), range Guéhenno dans ceux qui partent en guerre contre la culture bourgeoise et ses valeurs spirituelles. Aux yeux du jésuite, les requêtes du tribun pour une Conversion à l’Humain, « élever la masse jusqu’au niveau d’un large “humanisme” », sont légitimes… si débarrassées « des invectives inutiles et des arrièrepensées qui […] les alourdissent et les faussent. » - Sous la signature de Joseph Catry, le mensuel catholique La Nouvelle Revue des Jeunes analyse longuement les positions affirmées dans Caliban parle et, surtout, Conversion à l’humain (« La culture des 32 Ce que ne peut contredire Guéhenno : ne se voulait-il pas « mainteneur » de la pensée de Michelet dans L’Évangile éternel ? 33 Guéhenno avait libellé son SP de Conversion à Rousseaux en ces termes : « À Mr André Rousseaux, pour de nouvelles querelles. Cordial hommage. »

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masses. Un chrétien contre l’Évangile : Jean Guéhenno », 15 octobre 1932, pp. 1040-1056). On retrouve l’accord avec la cause, juste et réelle, de Guéhenno – dite avec « la passion dont brûle ce grand cœur » –, … cause chrétienne dans son intention. Mais cette conversion à l’humain ne peut être, pour Catry et ses amis, qu’un préalable à féconder par le ferment chrétien. L’humanisme laïcisé de l’auteur et son nihilisme spirituel sont rejetés : « Lui si grand et si lumineux tant que son amour le tient dans l’effort des recherches positives, devient ténébreux et court dès qu’il cède au démon négateur. » À propos des griefs de Guéhenno contre l’Église, Catry ne nie pas l’existence des « étranges chrétiens » de Conversion, mais rappelle l’action des autres, les « sociaux catholiques34 ». Le rédacteur concède enfin que si Guéhenno s’inscrit dans la tradition des grands laïciseurs, il s’en distingue par « l’accent tragique d’une âme engagée dans une impasse. » - Quant à l’incrimination de « moscoutaire de l’école du soir » (note 24), nous n’avons pu en identifier l’origine35. À la radio Des conférences de Guéhenno sur les ondes de Radio-Paris en 193136, celle du 5 mai n’a pas pour sujet Conversion – qui sort – mais « L’art et le peuple ». Michelet y est convoqué, le fait qu’un livre dès qu’il est d’art cesse d’être pour le peuple, constaté – « les raisons d’un si grave échec » restant à rechercher « ensemble une autre fois ». Cette autre fois annonce la conférence « Conversion à l’humain » du 15 août que nous évoquions plus haut. Guéhenno donne de son livre une présentation pédagogique en refaisant devant ses auditeurs « quelques-unes des réflexions qui [l’]amenèrent à l’écrire ». Trois mois avant sa note de La Quinzaine critique (supra), René Lalou rendait compte de Conversion à l’humain dans sa chronique mensuelle des livres du 8 juin à Radio-Paris37. Pour lui, le recueil de Guéhenno renferme un acte de foi aussi digne de respect que 34 Paulhan avait accusé Guéhenno de partialité, d’un autre ordre, à la lecture de ce même essai de Conversion (supra et note 20). 35 Pas de trace dans les journaux et revues de droite, Le Temps, L’Écho de Paris, Je suis partout, L’Action française, Gringoire, Candide. 36 Causeries de Jean Guéhenno « L’art et le peuple » et « Conversion à l’humain » des 5 mai et 4 juillet 1931. Les Cahiers de Radio-Paris n° 6, 15 juin, pp. 502-508 et n° 7, 15 juillet, pp. 682-688. 37 Ibid., n° 8, 14 août 1931, pp. 704-710.

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l’engagement religieux38. Il est en accord avec la méditation passionnée sur Barrès et Venise, ne peut qu’approuver le « une âme vaut une âme » et l’injonction de rendre aux humanités leur véritable fonction – faire des hommes – du vibrant essai « L’humanité et les “humanités” ». Comme il soutient l’affirmation courageuse : la culture ne peut être d’aucune orthodoxie. Le critique conclut que, de cette voix « d’une ardente générosité », le plus difficile sera « cette totale “conversion à l’humain” à laquelle Jean Guéhenno nous invite fraternellement. » Sans être le ratage total redouté, la réception de Conversion à l’humain n’est pas à la hauteur des espérances de Guéhenno. Il est vrai que le recueil était éventé par ses prépublications. Pour les uns, les accusations, confession et appel du livre honorent leur auteur par leur probité. Pour d’autres il exprime dans un style de grand intellectuel un idéalisme naïf et paralysant, non sans déviations. De ces deux bords, Hyvernaud et Messac s’étaient faits d’ardents avocat et procureur. Note bibliographique Les périodiques Le Populaire, Le Figaro, Europe, Les Primaires, Études sont disponibles sur Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF (le n° cité de La Quinzaine critique est manquant) ; Le Petit Courrier d’Angers l’est aux Archives départementales de Maine-et-Loire (www.archives49.fr). Remerciements L’auteur remercie le plus vivement : Patrick Bachelier, Guy Sat, Jean-Kely Paulhan, Sylvie Golvet, Pierre-Yves Kerloc’h, Toby Garfitt, Yves Landrein, Aurélie Zbos (Archives écrites de Radio-France), Olivier Messac, Edmond Thomas.

38 Lalou parle ce jour-là de deux livres de parution récente : La Grande Peur des bien-pensants, de Bernanos (Grasset) – pamphlet qui récolta une presse critique importante – et Conversion.

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Voyages d’intellectuels français dans l’Europe noire et brune Alexandre Saintin (Doctorant à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) Nous souhaitons ici évoquer les pérégrinations européennes, plus précisément germaniques et italiennes, d’une génération d’intellectuels français (ou francophones), ceux dont les écrits furent édités ou publiés par Jean Guéhenno pendant l’entre-deux-guerres. L’auteur du Journal d’un homme de 40 ans a souvent posé la question générationnelle et, par là, reflète une des manifestations centrales de son époque. Rarement en effet le sujet des classes d’âge, de leur mentalité commune, n’a autant fait couler d’encre qu’au lendemain de la Grande Guerre, soulignant l’indéfectible lien de la génération sacrifiée à celle de la victoire. Mais aux tragédies de la guerre succède celle de la connaissance d’un monde saccagé, animé d’une violence dont les traces, physiques, morales, politiques, sont palpables et presque banalisées. Quelle place pour la jeunesse, quel sens donner à ce monde angoissant ? Des maîtres répondant à ces interrogations profondes, on ne retient que ce qui traduit l’instable : de Bergson, l’élan vital, de Freud, la libido de l’inconscient. C’est ce qui pousse l’écrivain personnaliste Daniel-Rops à reconnaître en 1931 que « parmi les notions qui eurent cours de 1918 à 1930, celle qu’on désignait sous le nom d’inquiétude a été une des plus usées1 ». Les générations d’intellectuels français de l’entre-deux-guerres sont donc inquiètes, pour elles-mêmes, pour l’avenir de la nation dans l’Europe moderne, mais elles voyagent beaucoup, et par ce biais veulent comprendre ce qui motive la reconstruction de certains territoires frontaliers. L’étranger, de l’Italie fasciste à la Russie soviétique, montre en effet la réalisation pratique de mythes politiques ; la France accuse donc sur ce point un retard patent, fabriquant des populations sans espoir et sans désir. L’Europe nouvelle, l’URSS ou le fascisme, « dix ans ou plus de durée leur ont conféré une réalité avec laquelle il faut compter. Le mythe du droit des peuples, le mythe de la révolution prolétarienne, le 1 H. Daniel-Rops, « Un bilan de dix ans. De l’inquiétude à l’ordre », Revue des Deux Mondes, 1er septembre 1932.

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mythe national étatiste ont pris corps, et de fait perdu leur valeur mythique2 ». En 1930, il ne s’agit plus de poésie, d’exaltation, mais bien de problèmes pratiques. La France fait face une double question que l’étranger a résolue : quel régime pour vaincre sa crise nationale et sociale ? Quel mythe pour répondre à son inquiétude civilisationnelle ? Les intellectuels que publie Guéhenno voyagent et, forts de leur angoisse essentielle, voient dans l’Italie fasciste puis l’Allemagne hitlérienne des régimes certes destructeurs des libertés individuelles, mais pour le moins dynamiques, en pleine « révolution », fût-elle conservatrice. Ces pays ont redonné confiance à leurs populations par le biais d’une mystique populaire, agglomérant les élans de toutes leurs jeunesses, imposant le mythe de l’État total ou du Führerprinzip, appuyé sur un retour à la terre, présenté comme moralement fondateur, nationalement protecteur. Les trois intellectuels que nous avons choisi ici de mettre en avant dans la sphère professionnelle de Guéhenno ont engagé un voyage vers l’Italie fasciste en 1932 pour Daniel Halévy ; vers l’Allemagne nazie en 1934 pour Stefan Priacel 3, 1935 pour Alexandre Arnoux4, en 1937 pour le même Halévy. Chacun a notamment posé un regard attentif sur les transformations imposées par le nouveau régime à l’urbanité romaine et berlinoise. Chacun de ces récits de voyage est prétexte à une réflexion plus générale sur les projets nationaux italien et allemand, sur la nouvelle humanité en train de s’édifier aux frontières de la France. Guéhenno et Halévy Lorsque Guéhenno publie Courrier d’Europe de Daniel Halévy dans la collection Les Écrits chez Grasset, les deux hommes ont déjà mené des projets communs chez l’éditeur. Comme nous le rappelle Sébastien Laurent5, un savant partage des auteurs publiés par Grasset se fit entre deux collections : celle des Cahiers verts dirigée par Halévy et 2 Benjamin Crémieux, Inquiétude et reconstruction (1931), Les Cahiers de la NRF, 2011, p. 33. 3 Stefan Priacel (1904-1974) : réfugié allemand en France ; journaliste et traducteur lors du procès de Nuremberg. Fils de la cantatrice allemande Marya Freund, réfugiée en France depuis l’arrivée d’Hitler au pouvoir, Stefan Priacel était proche du Parti communiste français. Il travaillait notamment pour Monde, Regards et Vu. 4 Alexandre Arnoux (1884-1973) effectue un séjour à Munich en 1901, y perfectionne son allemand. Il mène des études de droit à l’École supérieure de commerce de Lyon, puis travaille à la préfecture de la Seine, publie rapidement des romans, des poèmes. Il s’intéresse au théâtre et cinéma : une pièce intitulée La Belle et la Bête en 1913 et éditée en Belgique aurait inspiré Cocteau pour son film en 1946. Il contribue à plusieurs hebdomadaires et revues.

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celle des Écrits dirigée par Guéhenno. Parmi les 43 auteurs publiés dans la collection de Guéhenno, 16 sont des auteurs déjà publiés par Halévy dans les Cahiers. Rappelons aussi que Guéhenno eut l’opportunité, grâce à Halévy, d’éditer en 1927 le grand succès de La République des professeurs de Thibaudet et la même année, Rencontres avec Richard Wagner d’Alexandre Arnoux. Directeur de collection, Guéhenno accéda par la volonté de Romain Rolland à la direction d’Europe en 1929. Remerciant Halévy pour son travail, il écrira en 1957 : « Ainsi devint-il, en ces temps-là, l’un des meilleurs prospecteurs de la République des lettres […] Je n’ai guère connu, et plus tard, que mon ami Paulhan qui flairât aussi bien que lui.6» La préoccupation du devenir de l’Europe fut commune aux deux hommes, quoique l’intérêt d’Halévy se portât davantage sur les élites et celui de Guéhenno sur les aspirations des plus humbles, des foules. En témoigne un article très critique sur l’action du romaniste et philologue allemand Eduard Wechssler – futur membre du Parti nazi –, dans lequel Guéhenno souligne le rôle néfaste joué jusque-là par les intellectuels dans le projet d’une Europe pacifiée : « Les intellectuels des deux pays ont fait assaut de bêtise. C’est une cause entendue et il vaut mieux laisser cela.7» En 1932, le même Wechssler mit un terme aux occasions de voyages de Guéhenno vers l’Allemagne devenue nationaliste et par trop hostile aux démarches du Français. À cette date, la politique locarnienne d’échanges intellectuels ne faisait plus d’émules parmi les élites universitaires allemandes. Guéhenno milite alors pour le rapprochement franco-allemand, à travers le cours universitaire de Davos en 1931, défendant la patrie de la paix, l’Europe, que seuls les citoyens les plus humbles sauront se donner. On peut s’interroger brièvement sur la nature du lien qui unit Guéhenno et Halévy. En dehors d’une communauté éditoriale d’une part, du souci et de l’espoir d’une Europe pacifiée d’autre part, on note une nette distinction entre les deux hommes à partir de 1934, soit après la publication de Courrier d’Europe et de son Post-scriptum italien. Comme d’autres libéraux de formation, Daniel Halévy se rapprocha 5 Sébastien Laurent, in (Toby Garfit éd.) Daniel Halévy, Henri Petit et les Cahiers verts, Collection Le Romantisme et après en France, n°10, Peter Lang, Berne, 2004. 6 Jean Guéhenno, La Foi difficile, Grasset, 1957, collection les Cahiers verts, p. 91. 7 Europe, 15 octobre 1929, p. 294.

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dans les années 1930 de thématiques nationalistes et maurrassiennes, fortes d’une prétendue distinction entre pays légal et « pays réel ». Ce dernier se composait majoritairement d’artisans, de notables et surtout de travailleurs agricoles, attachés aux traditions. Ils constituaient les forces de redressement national dans une période de crise civilisationnelle. Selon l’auteur du très antiparlementaire La République des comités, le pays et son régime rencontraient par ailleurs des forces « dénationalisantes », comme la franc-maçonnerie, le protestantisme, le parti radical. Il n’en fallut pas moins à Guéhenno pour brosser le portrait8 d’un Halévy antirépublicain notoire, élitiste, coupé des humbles citoyens. Le partage des vues politiques entre les deux hommes s’arrêta là. Pour autant, Halévy fut à la même époque considéré par une jeune génération, celle des non-conformistes, comme une sorte de maître. Tous, de Thierry Maulnier à Robert Aron, partageaient le diagnostic d’une crise essentiellement morale, traversée par l’Occident. Mais le rapprochement des constats ne trouvait pas son équivalent dans les remèdes proposés à cette crise : Halévy fustigeait le rôle joué par les masses dans la modernité technique, et il conservait sa noblesse à l’individualisme libéral, ces deux postures se situant à l’exact opposé de celles des non-conformistes. Ses voyages auraient pu cependant l’instruire sur les spécificités de son siècle et l’inciter à formuler des distinctions politiques essentielles. Tel ne fut pas le cas. Quelles conclusions donna-t-il à ses récits de voyage en pays totalitaires ? Des régimes auxquels il s’intéressa peu de manière générale, à l’inverse de son frère Élie, et dont il ne comprenait pas les dérives par rapport aux démocraties libérales, affublées selon lui des mêmes tares : l’école pour les masses, l’ère de la technique, le triomphe de l’usine. Daniel Halévy n’a pas souvent voyagé en Italie durant l’entre-deux-guerres, encore moins en Allemagne. On recense seulement un voyage sur les terres du 3 ème Reich, en juillet 1937, mais dont le récit très instructif fut transmis aux lecteurs de la Petite Gironde. Halévy y transporte ses inquiétudes agrariennes : d’inspiration traditionaliste, ses premières analyses sur les paysans du Centre en 1921, rééditées en 1935, s’inquiétaient d’abord du dépeuplement des campagnes, pour opposer enfin ruralité et urbanité. Ami de Gaston 8 Jean Guéhenno, « Notes de lecture. La République des petites gens », Europe, 15 juillet 1934 n°139, p. 412-419.

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Roupnel9, Halévy organisa chez ce dernier en mai 1936 un rassemblement d’écrivains, d’enseignants, soucieux de préserver une ruralité traditionnelle. Dans la terre et le paysan, il voit un recours à la dissolution et à l’individualisme urbains. Un an plus tard, au retour d’un voyage allemand de trois semaines, il commence son récit par une peinture angoissée d’outre-Rhin : le régime nazi déifie son chef et se substitue à la religion, procède à une transformation de la politique en spectacle, parfaitement encadré par la police. Il recense les persécutions du clergé, des juifs, l’enrégimentement de la presse. Mais il observe enfin la paysannerie allemande, comparée à son homologue française, pour en isoler deux projets politiques : l’un démocratique, l’autre hitlérien. Ainsi pour Halévy, tout Français voyageant en Allemagne ferait bien de comprendre que tout, là-bas, concourt à l’éclosion de la force. Prenant pour objet la question agraire, il rappelle qu’en France, le paysan n’est pas oublié : la démocratie française compte certes sur la paysannerie parce qu’elle est nombreuse, mais elle ne la respecte pas. L’Allemagne hitlérienne, elle, respecte sa paysannerie : elle en exige de la discipline, mais en retour lui donne de l’attention et de l’affection. Daniel Halévy célèbre alors la politique agraire du 3 ème Reich, habilement secondée selon lui par la main-d’œuvre du Service du travail, d’une durée de six mois, bientôt ouvert aux jeunes filles. Il s’enthousiasme de voir l’aristocrate, la bourgeoise, l’intellectuelle, la musicienne, venir appuyer les efforts de la paysanne dans ses travaux, « être la servante de la paysanne ». Grâce à cette organisation dont la solidarité est vantée, les terres des marais prussiens sont asséchées, l’Allemagne nourrit son peuple. Considérant enfin la guerre comme une éventualité sérieuse, Halévy soutient que les paysannes allemandes verront les autres femmes leur prêter main forte, pendant que les paysannes françaises n’observeront, elles, que le départ de leurs hommes pour le front. Guéhenno ne pouvait que se méfier de la valorisation indirecte du régime pour ses mérites agrariens, d’autant plus qu’elle avait pour corollaire le mépris de la démocratie républicaine. Le cas de son voyage italien publié par Guéhenno attire davantage notre attention. Dans Courrier d’Europe, Halévy confie ses questionnements sur les réalisations fascistes. Invité du Congrès Volta 9 Inquiet de la dénatalité, écrivain de la ruralité, professeur à la faculté de Dijon, agrégé d’histoire, Roupnel publia une Histoire de la campagne française en 1932 dans la collection de Guéhenno.

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en novembre 1932, il est attiré par l’occasion rare de rencontrer des intellectuels de toutes nations, et par l’originalité du thème du Congrès traitant de l’avenir de l’Europe : c’est en qualité d’historien et de journaliste qu’il assiste au spectacle du cosmopolitisme européen, aux célébrations de la décennie fasciste. Sa rencontre avec le Duce fut probablement facilitée par ses accointances soréliennes, et la présence du très introduit Hubert Lagardelle10. L’itinéraire italien d’Halévy emprunte les chemins de Turin, Gênes, et enfin Rome, le 28 octobre 1932. Notant l’impression désagréable de la foule turinoise, il rappelle que le pullulement n’est pas de l’ordre humain, mais de celui des insectes. Gênes est également comparée à une fourmilière. Dans l’assemblée du Congrès Volta à Rome se trouvaient d’autres visiteurs français, l’académicien Louis Bertrand, le romaniste Jérôme Carcopino, l’historien maurrassien Pierre Gaxotte. Halévy fait œuvre d’ethnologue et s’interroge sur le sens des fêtes fascistes, sur la Mostra de la révolution fasciste, sur l’ordre réellement établi, sur le for intérieur des peuples. Il souligne avec fierté l’antériorité sorélienne et maurrassienne des concepts fascistes : nous rappelons ici son voisinage parmi les jeunes générations avec les membres de la Jeune droite maurrassienne, comme Thierry Maulnier, sa très ancienne admiration pour la poésie politique du maître de Martigues, son compagnonnage avec les polémistes de Candide ou de Gringoire, comme Béraud et Gaxotte. La visite de Rome suscite son inquiétude à cause de la disparition des paysages ruraux devant Saint Jean de Latran, de l’aspect inhumain de la ville romaine, modernisée par le fascisme : «Autrefois on mourait : l’hygiène a fait reculer la mort. Autrefois on émigrait : tous les peuples ont clos leurs portes. Dans ces cubes où on vit avec gêne, que pense-ton, que sent-on ?11 » Son voyage comporte des étapes assez classiques pour un intellectuel français de renom, convié à une manifestation officielle. Ainsi verra-t-il trois fois le Duce, audiences dont il considère seulement l’intérêt au travers d’un échange sur Charles Péguy, sur la manière dont il mourut, après une nuit de prière dans une chapelle remplie de fleurs. 10 Hubert Lagardelle (1874-1958) : théoricien et syndicaliste révolutionnaire. En mission à Rome à partir de 1933 auprès de l’ambassadeur de France. 11 D. Halévy, Courrier d’Europe, Post-scriptum italien, p. 273.

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Mais sa visite à la Mostra fasciste provoque de plus profondes interrogations, qui rejoignent en partie celles de Guéhenno. Il s’y rend dans un premier temps afin de rencontrer les cadres du parti, accompagné du recteur de l’Université de Padoue, futur auteur du très antisioniste Les Juifs et l’Italie, Paolo Orano. Ce dernier fut à l’origine d’une vive campagne antisémite en Italie en 1937. Leur rencontre remonte aux ambitions révolutionnaires de l’avant-guerre, autour de Georges Sorel et de Péguy aux Cahiers de la Quinzaine. Halévy célèbre à cette occasion la précocité française dans la production des mythes politiques, et enivré de cette certitude, fraye avec un fasciste de la première heure. Il le présente comme un fervent admirateur du Duce : « Je l’écoute, et crois entendre un enfant égaré de saint François d’Assise. C’est la même sève italienne, la même flamme, brûlant sur un autre autel et montant vers d’autres dieux. 12» La dimension mystique du fascisme prend ici tout son sens. Halévy présente succinctement le contenu de la Mostra. S’attachant au décor de l’exposition, sublimée par les éclairages à la nuit tombante, il souligne les apparences futuristes ou cubistes du bâtiment, des colonnes d’acier en forme de faisceaux : « Quelle mystérieuse atmosphère. L’impression visuelle reste un composé de noir, de rouge, d’ocre clair. Et là-dedans, la Guerre ! » Face à cet avenir couleur sombre qui ressemble étrangement au passé, il sort de la Mostra en soufflant : « Je sais qu’il y a dans le fascisme mainte autre chose, le sens de la jeunesse, du plein air, du travail des champs, du dévouement aux tâches, de l’obéissance courageuse. Mais pourquoi ses chefs, son chef – car enfin c’est à lui qu’il faut toujours revenir – a-til autorisé cette parade tragique d’où j’échappe ?13» Si l’Italie nouvelle conserve des mérites, et pas des moindres aux yeux d’Halévy puisque la bataille du blé se poursuit, l’auteur s’inquiète profondément de sa morale guerrière. Ce sont probablement ces réserves qui séduisent Guéhenno, soucieux d’un message globalement pacifiste. On imagine qu’il n’aurait pas publié ou édité le texte d’Halévy sur l’Allemagne, trop laudatif des initiatives nazies et définitivement antidémocratique.

12 Ibid., p. 278. 13 Ibid., p. 282.

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Alexandre Arnoux et Stefan Priacel : retours d’Allemagne Si elle ne put s’exercer par des séjours sur place, l’attention de Guéhenno pour la nouvelle Allemagne de 1933 fut stimulée par les incitations de Romain Rolland à faire connaître les écrits de Hitler à la France, et probablement par les récits de deux intellectuels proches, l’écrivain Alexandre Arnoux et le francophone Stefan Priacel. Arnoux, aîné de Guéhenno, connaît grâce à lui un succès de publication14 en 1927. Huit ans plus tard, il part à Berlin faire le point sur les transformations imposées par le régime à ce pays qu’il connaît bien depuis son séjour linguistique à Munich en 1901. Cependant son article15 contient quelques ambiguïtés auxquelles on imagine mal Guéhenno s’associer. La métropole berlinoise déçoit d’abord le voyageur, elle ne se ressemble plus et ses mutations favorisent la nostalgie latente de celui qui revient sur les traces de ses précédents séjours. La déception est telle qu’il devra s’éloigner d’elle pour mieux cerner l’essence du nouveau régime. Ainsi le récit d’Alexandre Arnoux martèle cette déception face au Berlin nazi, jusqu’à l’inversion de ses préférences métropolitaines : « Ce Berlin, si nerveux il y a trois ou quatre ans, si assoiffé de vie nocturne, de lumières éclatantes répandues à profusion, tournoyantes, multicolores, aveuglantes, si insatiable de plaisirs, de spectacles hardis, de films nouveaux, de mises en scène somptueuses et parfois baroques, ce Berlin où les goûts et les modes variaient si vite, où abondaient les bals, les exhibitions de nudité, où régnait une agitation qui durait jusqu’à l’aube, le voici terriblement assagi […] Paris, voici quatre ans, faisait un peu figure, par rapport à Berlin, de paisible ville de province [...] la roue a tourné. » Sous la botte nazie, Berlin n’est plus que l’ombre d’elle-même, sortie du club des villes mondiales : la prostitution disparaît, les vendeurs à la sauvette, les chanteurs de l’Alexanderplatz, se sont évaporés. Berlin s’oublie, jusqu’au fond de ses rues, dans un immense bloc de bâtiments modernes, gardé par des gens en uniforme. Alexandre Arnoux y suit les explications de la directrice du Service du travail des femmes. La métropole assagie, sans guère d’intérêt, laisse 14 Alexandre Arnoux, Rencontres avec Richard Wagner, Grasset, 1927. 15 Alexandre Arnoux, « Berlin 1935. Quand le jazz s’est tu » Candide, 7 mars 1935 ; avec d’autres articles, ce récit intègre plus tard un recueil : Contacts allemands.

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place au cœur du récit à une longue présentation du projet nazi de transformation de la jeunesse. L’appel aux nouvelles générations semble ne pas trouver d’écho en France ; l’auteur s’en désole car l’Allemagne nazie l’a compris, elle, et son projet hygiéniste, eugéniste, trouve en lui un partisan implicite. La curiosité du voyageur de 1935 le pousse à visiter un camp du Service du travail, celui de Zinnakloster, ancien cloître cistercien à quatre-vingts kilomètres de la capitale : c’est là que la jeunesse allemande reçoit une formation manuelle et intellectuelle, indispensable à l’exercice de ses droits économiques et sociaux. Les impressions de voyage d’Arnoux s’étendent enfin à toute l’Allemagne nouvelle. Arnoux marche sur les traces d’un schéma littéraire devenu topos, celui d’une nature non plus urbaine mais nationale, d’une essence en perpétuelle redéfinition : « Je laisse au lecteur [le soin] de juger l’état de fait compliqué, dont le changement est continu, un enchevêtrement de théories en voie de réalisation, de réalisations encore engagées dans la doctrine. L’Allemagne, si traditionnelle soit-elle, ne cesse d’avoir horreur de la fixité, de la logique pétrifiée, d’être le pays de l’éternel devenir.» L’« expérience » nazie devient l’avenir de Berlin, de l’Allemagne entière. Le voyageur, qui ne lui oppose aucun argument contraire, valide ce régime en mouvement. On comprend que les qualités littéraires d’Arnoux aient séduit la rédaction de l’hebdomadaire de droite Candide, mais les conclusions en suspens de son texte n’auraient pu convaincre Guéhenno. Ce dernier conserve un intérêt précis pour les choses d’outre-Rhin en publiant le récit16 de Stefan Priacel en 1934. Le regard porté sur l’Allemagne s’oriente vers le sujet encore mal connu des contemporains des camps de concentration, créés dans les périphéries des grandes métropoles dès 1933. Parmi les récits de voyage et les reportages d’époque, il n’existe à notre connaissance que très peu d’enquêtes antérieures au texte publié par Priacel et Guéhenno sur le sujet, hormis : le reportage photographique du 3 mai 1933 pour Vu de Marie-Claude Vogel sur Dachau et Oranienburg, la description de Daniel Guérin (neveu de Daniel Halévy) dans La peste brune, publiée dans Le Populaire à l’été 1933, celle de Pierre Frédérix dans Le Petit Parisien du 2 décembre 16 Stefan Priacel, « Oranienburg. Une journée dans un camp de concentration hitlérien », Europe, 15 août 1934.

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1933 au 1er janvier 1934, et quelques dépêches succinctes sur les troubles dans le camp de Dachau fin 1933, relayés par les milieux catholiques. D’autres récits sont publiés sur les camps de concentration après 1934, et l’on pense bien sûr à l’adaptation de Malraux d’une confidence faite par un évadé allemand, donnant lieu à la rédaction du Temps du mépris en 1936. La visite des camps est rendue possible par l’invitation provocante du docteur Ley, dirigeant de l’Arbeit Deutsche Front à Genève, en juin 1933, faite aux représentants du Bureau international du travail. Face aux syndicalistes dénonçant les conditions faites en Allemagne à leurs représentants, Ley leur propose de visiter les camps de concentration à ses frais. Europe fait donc partie des premiers médias français à faire état d’une enquête sur les camps allemands. Priacel insiste d’abord sur l’incroyable diversité des détenus : opposants, mais aussi récalcitrants au nazisme, au néo-paganisme triomphant. La plupart des prisonniers sont des intellectuels, tous des non-conformistes aux yeux du régime. Pour visiter ce qu’il appelle un « pénitentiaire préventif 17 » tout en soulignant immédiatement le contresens du concept, les démarches sont complexes. Lui et Charles Vildrac sont accompagnés d’un fonctionnaire hitlérien, censé les guider dans leur parcours à travers la vie artistique et intellectuelle, mais en aucune manière le passage dans un camp de concentration ne fait partie des habitudes des visites très officielles et très encadrées du Reich. Priacel précise au fonctionnaire sa démarche en la définissant comme le nécessaire pendant de son reportage culturel, afin de donner le maximum de gages d’authenticité auprès du public français, de ne pas être accusé de relayer une propagande. Il parvient à ses fins. Escorté de deux SA dans une Mercédès noire depuis la Wilhelmstrasse, Priacel entame son voyage vers le camp de concentration. De la préfecture de police à la plaine du Brandebourg en passant par les lacs, leur auto aborde la « malheureuse petite ville grise et triste parmi le sable jaune en bordure de la route nationale : voilà Oranienburg. De loin, un seul point attire les regards : une haute cheminée d’usine. C’était là. Le camp de concentration d’Oranienburg a été installé dans les lourds bâtiments rouges d’une brasserie désaffectée.18 » Le guide nazi leur présente ce camp comme l’espace de 17 Ibid., p. 564. 18 Ibid., p. 567.

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correction de l’influence marxiste en Allemagne. Dans tous les cas, les prisonniers sont définis comme des assassins : par le geste ou la parole, ils ont commis un crime. Le reste du récit s’applique à décrire le quotidien du détenu, depuis les vêtements portés – un costume de drap bleu, parfois complété d’un brassard rouge – jusqu’à la soupe améliorée à l’occasion de la venue d’étrangers, en passant par le dortoir, désinfecté au phénol, peut-être par un grand écrivain allemand. Priacel souligne le caractère expéditif de cette visite, encadrée par le commandant du camp et l’officier du ministère de la Propagande. Oranienburg dispose d’ateliers de menuiserie et de gravure sur métaux, tous destinés à la fabrication d’objets glorifiant l’hitlérisme. Associant sa démarche de guide à celle d’un conférencier d’espace culturel, l’officiel nazi invite les visiteurs français à pénétrer dans le « musée du ca mp d’Oranienburg », à savoir l’entrepôt des objets saisis sur les communistes emprisonnés, stockant également « ce qu’il y a d’actuellement de plus introuvable, de plus rare et de plus unique dans le 3ème Reich : des livres19 ». Parmi les rayonnages, Romain Rolland et Barbusse, mais aussi Dostoïevski et Tchekhov, figurent en bonne place. Le reportage souligne toutes les manipulations du régime pour égarer le journaliste : les mauvais traitements deviennent des « blessures » provoquées par le sport de randonnée, un prisonnier est sommé de garantir les bons traitements reçus à Oranienburg. Des traitements d’autant plus justes et bons qu’un autre détenu, ouvrier catholique père de dix enfants aux dires du commandant nazi, doit sortir le lendemain. Preuve ultime de la bienveillance du régime et de son efficace outil de rééducation. Au départ des journalistes, deux détenus leur adressèrent un signe, celui du point serré, affichant leur fidélité à la révolution communiste allemande : le récit s’emploie à souligner la tragédie du peuple allemand victime d’un régime liberticide. Par ces publications de récits de voyage, Guéhenno fait œuvre de pédagogie, et apparaît une figure de vigie démocratique au sein d’une Europe en proie au doute idéologique et moral. Au cœur d’une France agitée par les spasmes politiques du 6 février 1934, les choix du compagnonnage intellectuel de Guéhenno prouvent le souci de l’enquête juste, au service d’une intelligence du monde réel, non « légal ». 19 Ibid., p. 571.

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La fascination de Jean Guéhenno pour Jean Jaurès Daniel Heudré L’anniversaire de la Grande Guerre nous fait entendre le cri poussé au café du Croissant à Paris, le vendredi 31 juillet 1914 : « Ils ont tué Jaurès. » Il devait se propager dans le monde du travail et s’élancer à travers le temps. Écrivains et cinéastes retracent les derniers instants de la vie du grand tribun socialiste. Jean Guéhenno ne cesse de revenir à la figure de Jaurès dans son œuvre. Son admiration est contenue dans La Mort des autres : « Le plus humain de tous les hommes vivants devait être sa première victime (première de la Grande Guerre). J’ai pensé à lui tout au long de ma vie. 1» La grève de 1906-1907 Le 17 février 1907, le jeune Guéhenno assiste à Fougères, sa ville natale, à l'intervention de Jaurès. L’écrivain évoque, à plusieurs reprises, cette émotion décisive dans la formation d’une sensibilité humaine. À l’âge de seize, dix-sept ans, Guéhenno est le témoin d’une grève, celle de 1906-1907. L’industrie de la chaussure règne sur la ville et chacun trouve à s’employer dans les fabriques et les usines. L’arrêt de l’activité s’accompagne d’un cortège d’humiliations, de misère et de désintégration des familles. Cette détresse ne peut qu’impressionner fortement ce fils de cordonnier et d’une piqueuse de chaussures. Les familles ne peuvent nourrir leurs enfants. Aussi les disperse-t-on dans des villes qui se proposent de les accueillir. Fougères vit au rythme de bagarres entre jaunes et rouges (les premiers, syndiqués proches du patronat ; les seconds, membres de la Confédération générale du travail (CGT). Le mois de janvier 1906 est fort agité : tous les grévistes envahissent les rues de la cité. Les portes des usines s’ouvrent aux travailleurs qui décident de reprendre le travail, sous la protection des gendarmes. Certains regagnent les usines, honteux et craintifs. Guéhenno se rappelle deux ou trois jaunes, « rasant les murs, courant la tête entre leurs mains, poursuivis ou coincés et arrêtés 1 Jean Guéhenno, La Mort des autres, Grasset, 1968, p. 42.

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dans des embrasures de porte, et non pas battus, mais couverts de boue et de crachats.2 » Dans Changer la vie, il déplore leur conduite, son cœur battant très fort pour les grévistes. La ville meurtrie est offensée dans sa dignité : « on avait fait en sorte que les ouvriers de la petite ville ne puissent plus que se méfier les uns des autres et se mépriser. 3 » L’homme blessé, telle est la condition de l’ouvrier fougerais, d’une blessure secrète au fond du cœur de tout homme qui gagne mal sa vie. Ce genre de souffrance a beaucoup de mal à se cicatriser et la ville mettra des décennies à se relever. La presse nationale se fait l’écho de ces tourments de la ville. Le journal socialiste quotidien, L’Humanité, créé par Jaurès en 1904, sera le premier à évoquer la grève de Fougères. Une grève qui n’est pas sans rappeler celles des charbonnages et de la verrerie à Carmaux. L'intervention de Jaurès Toujours dans Changer la vie, Guéhenno évoque les rencontres décisives : « deux ou trois après-midi chaque semaine, des meetings avaient lieu sous les halles. Des députés socialistes, des militants syndicalistes (c’est ainsi que, pour la première fois j’entendis Jaurès) parlaient. Ils développaient les thèmes d’une nouvelle religion, d’une nouvelle espérance, annonçaient un nouveau monde. On écoutait comme à la messe.4 » En effet, Jaurès, alors député socialiste du Tarn et directeur de L’Humanité, se déplace à Fougères et prend la parole sous le marché couvert, le dimanche 17 février 1907, dans l’après-midi. Les enfants envoyés à l’extérieur pendant la crise, parce qu’on ne peut les nourrir, sont acclamés lors du retour à la gare. Un accueil triomphal leur est réservé : une foule de 7 à 8 000 personnes, selon les journaux de l’époque, s’est rendue au-devant des enfants. De nombreux photographes sont là pour fixer ces moments de retrouvailles et de grande émotion. De la gare remonte alors un défilé qui déborde les rues, au chant de l’Internationale et de la Syndicale. Un banquet est même offert, comme pour conjurer la misère.

2 Jean Guéhenno, Changer la vie, Grasset, 1961, p. 159. 3 Ibid., p. 159. 4 Jean Guéhenno, Changer la vie, Grasset, 1961, p. 158.

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Jean Jaurès à Fougères, à gauche du drapeau, « on attend le tramway qui amène les enfants de Rennes ».

Un moment inoubliable, leitmotiv de l’œuvre de Guéhenno. Dans un des articles pour la revue Europe, daté de février 1929, repris dans l’ouvrage Entre le passé et l’avenir, Guéhenno se souvient d’avoir entendu Jaurès : « Il y avait une foule telle qu’une épingle tombant n’eût pas touché terre. Les gamins de ma sorte étaient grimpés dans la charpente. Nous le voyions mieux ainsi. Il était là-bas, tout au fond, sur l’estrade.5 » Comme le souligne Claude Geslin, contrairement à ce qu’affirment Guéhenno et après lui Alain Decaux, dans son discours d’introduction à l’Académie Française, Jaurès n’est pas venu pendant la grève mais après6. Introduit par des interventions de Bougot, syndicaliste et de Gourdin, citoyen rennais, commence alors le discours de Jean Jaurès : « Vos camarades vous ont dit tout à l’heure quelle dette de reconnaissance vous avez contractée envers les organisations ouvrières et socialistes qui vous ont soutenus si énergiquement au cours des trois mois de lutte qui viennent de finir. Mais nous devons nous dire 5 Jean Guéhenno, « Péguy, Jaurès », Entre le passé et l’avenir, Grasset, 1979, p.19. 6 Claude Geslin, Le syndicalisme ouvrier en Bretagne jusqu’à la Première Guerre Mondiale, t. 2, Espace-Ecrits, 1990, p. 413.

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aussi que la classe ouvrière tout entière doit une large reconnaissance à ces travailleurs fougerais qui, pendant trois mois, ont courageusement résisté aux forces patronales liguées contre eux. L’intérêt de tous les travailleurs est lié d’un bout à l’autre du monde et, lorsque sur un point de l’immense champ de bataille, un ouvrier lutte, comme le dit le refrain de votre chanson, en défendant son salaire, il défend la liberté du prolétariat tout entier. Vous avez compris que la violence ne mène à rien dans un conflit économique, que ni la colère, ni le hasard des forces individuelles ne peuvent servir la cause du prolétariat et que la lutte qui vient de se clore n’était qu’un grand épisode de la grande lutte engagée par les travailleurs pour faire aboutir leurs revendications.7 » Les qualités d’orateur, les convictions républicaines et socialistes de Jaurès se retrouvent dans ce vibrant hommage au courage des Fougerais. Les répétitions de « vous » et l’insistance sur la puissance de l’organisation dénotent un sens de la responsabilité, seul garant de la victoire. Jaurès insiste également sur la protection de la République et le développement de l’éducation, seul moyen de libération. Conviction très forte de Jaurès, faisant écho aux aspirations de Guéhenno et que celui-ci reprendra tout au long de son existence : l’instruction libère de l’ignorance et du fanatisme. Le professeur, l’inspecteur et l’intellectuel ne cessent d’orchestrer cette idée forte et séduisante. Jaurès se défend, par la suite, d’être enrôlé sous quelque bannière que ce soit : « Nous ne sommes pas plus des fanatiques de l’anticléricalisme que nous ne sommes des fanatiques du cléricalisme. Les paysans des environs de Fougères affirment qu’à un endroit nommé Courcoulé il existe un trésor caché : ils croient cela parce que, déclarent-ils, “ on l’a toujours dit ”. Eh bien nous ne voulons pas, nous, que les socialistes croient à une chose simplement parce qu’on leur dit qu’elle existe. Il faut libérer les intelligences, affranchir la pensée humaine des esclavages qui pèsent encore sur elles afin d’assurer en pleine indépendance le triomphe de la raison… 8 ». L’allusion aux monuments mégalithiques de la forêt est un clin d’œil aux Fougerais et ce discours est un appel à la tolérance. Certes les trois hebdomadaires de Fougères divergent sur le fond : Le Petit Fougerais, La Chronique de 7 Le Petit Fougerais, 20 février 1907. 8 Ibid.

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Fougères, Le Journal de Fougères. Leurs sensibilités se démarquent, dans ce contexte d’affirmation de la République. Mais tous s’accordent pour reconnaître l’éloquence, le charme du verbe de Jaurès. Dans Conversion à l’Humain, programme d’humanisme, Guéhenno s’adresse à un ouvrier et lui donne l’exemple du parfait orateur, celui de Jean Jaurès, un orateur capable de conjurer les puissances du malheur et de soulever le ciel : « Je me souviens qu’il vint, un jour de grève, nous parler dans notre petite ville. Il ne nous dit rien de nos propres misères, mais il lamenta celles du monde, et quand il nous eut ainsi liés à la même chaîne, il se mit à tirer avec nous ; sa grande voix marquait seulement le rythme de cette délivrance. Des bourgeois même qui étaient venus, cédant à la curiosité, et qui se cachaient parmi nous, tiraient de toutes leurs forces. 9 » Le tribun de la classe de Jaurès soulève le monde ouvrier et façonne durablement la conscience de Guéhenno : « Il marchait, s’arrêtait, tout à son rêve généreux, et devant nous, de ses fortes mains qui semblaient dans l’air pétrir une masse pour nous invisible, de ses chaudes paroles qui semblaient donner un rythme à tout un formidable travail, il faisait naître l’indissoluble cité des camarades. Magicien, charlatan, bâtisseur de nuées, meneur, devaient dire le lendemain des bourgeois apeurés par la seule évocation de la justice Non, rien qu’un grand esprit mené par une claire idée. Je sentis ce jour-là ce que je devais apprendre plus tard : que les poètes sont bien nécessaires à la construction des cités. L’harmonie c’est la justice : aux accents d’une lyre, les murs de Thèbes s’élèvent.10 » Cette évocation physique montre la fascination exercée par Jaurès sur Guéhenno. De plus, tout se passe comme si la rencontre est à l’origine d’une vocation de poète. Oui, les poètes ont toujours raison qui projettent un idéal. Et Guéhenno est l’un de ceux-là, ne serait-ce que pour avoir chanté son petit pays de Fougères et de Saint-Germain-enCoglès. Jean-Pierre Rioux a raison de souligner l’importance de ce 17 février 1907 : « Son éloquence et sa chaleur fraternelles ont souvent touché à jamais des êtres et marqué des vies. 11 » La vie de Guéhenno appartient à cette classe d’hommes.

9 Jean Guéhenno, Caliban parle, suivi de Conversion à l’humain, Grasset, 1962, pp. 207-208. 10 Jean Guéhenno, « Péguy et Jaurès », Entre le passé et l’avenir, op. cit., p. 19. 11 Jean-Pierre Rioux, Jean Jaurès, Perrin, Tempus, 2008, p. 200.

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Guéhenno bouleversé par l’assassinat de Jaurès Le dernier choc ressenti par Guéhenno est celui de l’assassinat de Jaurès. Les pages écrites dans La mort des autres nous révèlent un témoin abasourdi de la scène. Le socialiste Ernest Poisson en livre le récit, comme un journaliste ou un reporter sur les lieux : « Le rideau derrière sa tête vient de se plier, de se soulever légèrement ; un revolver s’est glissé, tenu par une main ; et cette main seule apparaît, à 20 centimètres derrière le cerveau. Pan ! Pas d’éclair pour ainsi dire, une étincelle rougeâtre. La fumée d’un cigare. 12 » Le médecin dépêché constate la mort : il est 21h 40. Guéhenno, sortant du Théâtre Français, attend le passage du dernier autobus, quand tout à coup est propagée la nouvelle. « Une femme, ses jupes envolées autour d’elle, traversait la place. Quand elle fut près de nous, elle cria : “ Jaurès est assassiné”. Elle semblait folle, courait plutôt qu’elle ne marchait, répétant à tous ceux qu’elle rencontrait : “ Jaurès est assassiné".13 » Guéhenno est frappé de stupéfaction et paralysé par la peine ressentie. Des accents lyriques communs Il conclut que Jean Jaurès fut de ces rares hommes qui sont de tous les temps et vivent comme au-delà de l’histoire. Il salue le génie de cet homme et reconnaît en lui un vrai fils de sa terre, de ces vieilles terres du Languedoc, épaisses, lourdes et pourtant fines, depuis si longtemps retournées, cultivées, qu’elles sont devenues tout humaines. Guéhenno est lui aussi un fils de la terre bretonne, de ce bocage de Fougères. Plus loin, il déclame en poète : « Le fond de son être, c’était la joie de son pays et de son soleil. 14 » Jaurès amoureux du Tarn et éprouvant un besoin d’infini et d’espace. Guéhenno à l’école d’un orateur dont il relira les discours mais aussi magicien du verbe, lorsqu’il évoque Peïné, son paradis perdu, à Sant-Germain-en Coglès. Bien sûr la chronologie est funèbre - 31 juillet : l’assassinat ; le 1 août : la mobilisation ; le 3 août : la guerre. Les interrogations sont nombreuses mais aucune ne parvient à élucider les raisons du meurtre. Les idées de l’Action française sont prégnantes. Les campagnes calomnieuses se déchaînent contre Jaurès. Des « nationalistes » venus er

12 Madeleine Rebérioux, Le Monde, « L’assassinat de Jaurès », 30-31 juillet 1989. 13 Jean Guéhenno, La Mort des autres, Grasset, 1968, p. 42. 14 Jean Guéhenno, La Mort des autres, Grasset, 1962, p. 43.

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de l’extrême gauche véhiculent des accusations proches de l’appel au meurtre. Jaurès dénonce, preuves à l’appui, les milieux d’affaires ralliés aux conquêtes coloniales et les officiers supérieurs qui s’y taillent leur part de gloire. Autant de motifs susceptibles d’armer le bras de Villain qui a tué Jaurès. L’assassin sera acquitté en mars 1919. Jaurès aura la reconnaissance de la Nation avec l’entrée au Panthéon, en novembre 1924. Certes Jaurès n’est pas la seule admiration de Guéhenno. Il faudrait citer Rousseau, Rimbaud, Hugo et d’autres encore. Autant de penseurs qui stimulent sa réflexion d’essayiste. Un témoignage de la Grande Guerre L’expérience de la guerre lui ouvre les chemins de la lucidité : « Dans les tranchées d’Ypres et de Vlamertinghe, je retrouvai, après dix années, mes camarades de l’usine, toujours aussi dociles et aussi résignés. Ils obéissaient autrefois pour gagner leur pain et pour vivre. La même obéissance pouvait cette fois les conduire à la mort.15 » Guéhenno était officier et commandait une section. Il arrivait que tel ou tel de ses soldats fût tué. Il réalisait alors qu’il avait changé au cours de ses dix ans, mais plus encore qu’il devait travailler à changer la vie des autres.

15 Jean Guéhenno, Ce que je crois, Grasset, 1964, p. 73.

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Forteresse écriture : Andrée Viollis et Jean Guéhenno, de Vendredi aux Lettres françaises, 1935-1950 Elizabeth Brunazzi*

Il y a des moments où il est utile de revoir les événements à partir des « coulisses » de l’histoire dite officielle. Ainsi l’on a considéré pendant bien des années l’Occupation de la France au temps de la Deuxième Guerre mondiale comme une période exceptionnelle que l’on pouvait sauter, comme si le temps de l’histoire même s’était arrêté, comme si la France elle-même était entrée dans un sommeil profond au début des années sombres, dont elle ne s’éveillerait qu’en août 1944 avec la Libération1. Depuis lors la perspective historique s’est quelque peu renversée, et l’on tend à placer l’Occupation sous un microscope dans des études qui, quoique essentielles, ont incité paradoxalement à négliger les années qui ont précédé cette crise et surtout les événements qui ont suivi dans l’après-guerre immédiate 2. Pour nous, ce serait en restaurant les marges de l’Occupation, et en regardant cette période comme plus étendue, plus élastique, que l’on arriverait à saisir mieux à la fois les continuités et les ruptures inattendues, la dynamique des rapports entre acteurs individuels, coalitions, rassemblements et alliances, et les événements mêmes de cette période si complexe. * Elizabeth Brunazzi est co-éditrice de Culture and Daily Life in Occupied France (Contemporary French Civilization, 1999). Elle prépare une traduction en anglais du livre d’Andrée Viollis Tourmente sur l’Afghanistan (Valois 1930, l’Harmattan, 2003). 1 Voir par exemple Le Régime de Vichy et les Français, dir. Jean-Pierre Azéma et Francois Bédarida, Fayard, 1992. En même temps les historiens Pierre Laborie et Denis Peschanski y ont développé des arguments toujours valables sur les phénomènes de conscience et de survie qui débordent les frontières chronologiques érigées selon les critères de l’histoire « officielle », parfois arbitraires. Enfin, Tzvetan Todorov a bien attiré l’attention sur les dangers de tout culte de mémoire qui ne soit pas orienté vers la résolution de problèmes de justice actuels, Les Abus de la mémoire, Arlea, 1995. 2 L’œuvre magistrale de Jean-Pierre Rioux sur l’histoire de la vie culturelle sous Vichy et son appel à la création ambitieuse d’une « micro-histoire » de la vie quotidienne pendant les années de l’Occupation, ont inspiré toute une génération d’historiens, de spécialistes de la vie culturelle. Voir, par exemple, La vie culturelle sous Vichy, Bruxelles, Complexe, 1990 ; Jean-Pierre Rioux et JeanFrançois Sirinelli, Pour une histoire culturelle, Le Seuil, 1997 ; et « La Culture au quotidien dans la France occupée » in Culture and Daily Life in Occupied France, co-eds. Elizabeth Brunazzi et Jeanine Parisier Plottel, Contemporary French Civilization, Vol. XXIII, No.2, Summer/Fall, 1999.

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La rencontre d’Andrée Viollis et Jean Guéhenno On connaît la participation de la journaliste internationale Andrée Viollis au triumvirat dirigeant de Vendredi entre 1935-1938, et donc son activité auprès de Jean Guéhenno pendant ces années-là 3. En fait, jusqu’à assez récemment, le nom de Viollis, malgré sa carrière brillante comme auteure de « grands reportages » parus en série à la une du Petit Parisien, publiés ensuite en volumes par les maisons d’édition les plus prestigieuses pendant trente ans, est tombé presque totalement dans l’oubli après sa mort en 19504. Pour faire comprendre au plus près le caractère exceptionnel de cette rencontre et l’évolution de cette collaboration, d’ordres à la fois culturel, littéraire et idéologique, on ne saurait trop attirer l’attention sur les différences capitales d’origine sociale et de formation professionelle qui séparent Viollis et Guéhenno. Andrée Viollis (nom de plume de Françoise-Caroline Claudius Jacquet de la Verryère ; Madame Gustave Téry ; Madame Henri d’Ardenne de Tizac, 1870-1950), précédait Guéhenno de presque une génération. Fille d’un haut fonctionnaire, d’une famille bourgeoise aisée de la Drôme, étudiante en Sorbonne, ensuite à Oxford, devenue seulement dans les années vingt, à cinquante ans, correspondante internationale au Petit Parisien dans le sillage d’Albert Londres et de ses « grands reportages, » elle fut au cœur des plus grandes transformations politiques et socio-économiques du siècle. Ce qui l’a rendue célèbre fut notamment son reportage d’investigation courageux, Indochine S.O.S., publié avec une préface du jeune André Malraux en 1935, l’année où commencait à paraître Vendredi5. 3 Voir Jean-Kely Paulhan, « Jean Guéhenno et la ‘Grande Guerre’ de Vendredi », Jean Guéhenno, guerres et paix, Lille, Presses Universitaires du Septentrion, 2009, pp. 39-40. 4 Spécialiste de Malraux réputé, Robert Thornberry est, à ma connaissance, le premier après la mort de Viollis à attirer l’attention sur l’importance de ses écrits et donc à préserver son nom et sa réputation pour l’avenir (André Malraux et l’Espagne, Genève, Droz, 1977). Il faudrait citer aussi dans le contexte de thèses plutôt récentes publiées en France les études pionnières d’Anne Renoult, Andrée Viollis : une femme journaliste, Presses universitaires d’Angers, 2004, d’Anne-Alice Jeandel, Une femme grand reporter, une écriture de l’événement 1927-1939, L’Harmattan, 2006, et les articles de l’historienne Nicola Cooper au Royaume-Uni, dont “Colonial Humanism in the 1930’s: the case of Andrée Viollis”, French Cultural Studies 17(2), 2006, pp. 189-205. 5 Parmi les sujets des « grands reportages » de Viollis de 1927 au 1935 : la Russie postrévolutionnaire, l’Afghanistan dans la guerre civile, l’Inde au moment de l’avènement de Ghandi, la Chine au moment de l’occupation de Shanghai par les forces japonaises, et le Japon impérialiste. Indochine S.O.S., Préface d’André Malraux, Gallimard, 1935 ; 2e édition avec avant-propos d’Andrée Viollis, préface de Francis Jourdain, Gallimard, 1949.

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À cette époque, les études et la carrière de Viollis auraient déjà fait d’elle une personnalité exceptionnelle simplement parce qu’elle était femme, à un moment où les études supérieures et les carrières d’élite restaient pour une grande part reservées aux hommes. Consciente de son rôle de modèle et de « phare », Viollis ne manqua jamais de commenter la situation des femmes dans ses reportages. Le premier article sur la guerre civile imminente en Espagne paru dans les pages de Vendredi fut « Les Femmes pour la Liberté6 ». Qu’une femme compte parmi les rédacteurs en chef, et parmi les collaborateurs principaux, tranchait sur les journaux et revues de l’époque7. Il y a donc différence mais aussi complémentarité entre Viollis et Jean Guéhenno : Guéhenno, représentant le milieu intellectuel universitaire et académique, s’est donné pour mission d’employer sa plume dans le combat en faveur des valeurs qu’il épousait, d’abord comme rédacteur en chef de la revue Europe, puis au comité de rédaction de Vendredi, sans jamais faire profession de cette activité, contrairement à Viollis. Viollis était alors déjà reconnue et respectée dans le milieu journalistique international et membre d’un « club » professionnel en général réservé aux hommes. Il est évident qu’elle a apporté à la rédaction de Vendredi une compétence et un rayonnement précieux à cette époque. Cet atout explique-t-il pour autant la collaboration, sinon la complicité, entre les deux écrivains et intellectuels ? Qu’est-ce qui a soudé cette relation étroite entre leaders d’opinion destinés à se séparer plus tard sur les terrains turbulents des bouleversements idéologiques de la période ? Venant d’origines différentes pour ensuite repartir vers des horizons différents, tous les deux étaient et sont restés marqués par la foi républicaine la plus fervente, et tous les deux appartenaient à une élite illustrant l’idéal républicain de carrières fondées sur le mérite.

6 Vendredi, n°17, 28 février 1936, page 1. 7 Remarquons aussi le nombre exceptionnel de femmes qui ont collaboré régulièrement aux pages de Vendredi ; que l’on pense aux noms suivants, entre autres : Simone Téry (fille de Viollis et Gustave Téry), Édith Thomas, Clara Malraux et Henriette Nizan. Il est intéressant aussi de constater que le nombre de femmes qui ont collaboré, dans les deux sens du terme, aux revues culturelles et politiques soutenues par la Propagandastaffel sous l’Occupation de la France, et aux plus virulentes, telles que Je Suis Partout de Brasillach, a beaucoup augmenté. Brasillach déclarait vouloir favoriser l’entrée dans la carrière des femmes écrivains.

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La mission internationale de la France républicaine Ce qui les unit c’est la foi dans la « mission civilisatrice » de la France républicaine, dans le monde, idéal d’un État légitimé par l’Humanisme et les « Lumières », foi à laquelle ils n’ont jamais renoncé malgré les apparences et aussi les divergences idéologiques qui les ont séparés, comme tant d’autres d’ailleurs, au cours de la crise que furent l’Occupation et la période d’après-guerre (vécue comme suite plutôt que fin de cette crise)8. On a pu critiquer Viollis au sujet de l’exaltation de cet idéal face aux évidences et aux contradictions, parfois aux horreurs, du colonialisme français qu’elle a elle-même courageusement mises en valeur dans ses enquêtes ; face aussi aux méfaits et crimes commis au nom de la France au cours de l’Occupation 9. Paradoxalement, c’est un « honneur » qu’elle partage avec son ancien collègue de Vendredi que l’on accuse parfois d’être « vieux jeu », apologiste entêté d’un idéalisme humaniste devenu désuet face aux réalités des guerres, des violences, et finalement du scandale lourd de conséquences de la collaboration de Vichy avec le Nazisme10. De plus, on pourrait soutenir que c’est juste cette différence d’âge qui a fait de Viollis, née au 19 e siècle et appartenant à une génération antérieure, le défenseur aussi fidèle de cet idéal humaniste et républicain inspiré par Voltaire et Rousseau, mais surtout Michelet et Hugo11. Bien sûr, ce sont les grandes « causes » de cette période particulière qu’était 1935-1938, qui ont créé des alliances et des rassemblements inattendus parmi les individus venant par ailleurs de camps idéologiques et politiques sinon divergents, du moins différents : le Front populaire de Léon Blum ; l’anti-fascisme, l’anti-militarisme pacifiste, opposés à la montée de l’esprit de mobilisation pour la guerre, 8 Voir par exemple les pages des L.L.F. (Les Lettres Françaises) d’après-guerre ; ou l’avant-propos de Viollis et la nouvelle préface de Francis Jourdain à la deuxième édition d’Indochine S.O.S., Gallimard, 1949. 9 Cooper, op. cit., pp. 189-205. 10 Voir le commentaire de Jean-Kely Paulhan, « Jean Guéhenno et la ‘Grande Guerre’ de Vendredi », op.cit., p. 41, par exemple, sur les différences de point de vue entre Jean Guéheno et Jean Paulhan « au cœur de l’Occupation » ; voir aussi le commentaire et les questions soulevées par Jean-Pierre Rioux, dans sa postface au recueil Jean Guéhenno, guerres et paix, op. cit., pp. 209213. 11 L’esprit et le style du « grand reportage » sont influencés par l’ampleur de ton, l’orientation intellectuelle, l’idée même de « témoin » visionnaire de l’histoire de Michelet et par son influence sur le style hugolien.

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et point culminant, facteur de rupture, la coalition de gauche pour la défense des forces républicaines pendant la guerre civile en Espagne 12. Viollis n’a jamais été « pacifiste » au même titre que Jean Guéhenno. Bien qu’elle ait participé aux mouvements internationaux pour la paix, avant et après la Deuxième Guerre mondiale et pendant bien des années, une autre contradiction qui se présente dans « le cas » Viollis, c’est qu’elle était dans son élément surtout sur les barricades, au milieu de foules pendant les insurrections et guerres civiles. Malgré ses positions « officielles » en faveur de la paix internationale, Viollis était un esprit guerrier, et admirant surtout le courage guerrier 13. Dans son dernier écrit pour Les Lettres françaises d’après-guerre à l’occasion du Quatorze Juillet, au seuil de sa mort, elle décrit la France ainsi, en exhortant la population à punir les collaborateurs de Vichy sous l’Occupation : « un peuple (…) qui sait abattre les forteresses et les têtes14 ». À notre sens cette phrase, tout en exprimant une fidélité d’inspiration républicaine, n’est guère l’écrit d’une « pacifiste » dans le sens profond, soutenu et authentique du terme. Le pacifisme durable de Jean Guéhenno exprime une foi tout autre. Quoi qu’il arrive, et confronté aux pires horreurs sous l’oppression nazie en France, aux plus coûteux des sacrifices parmi les Résistants, il refuse nettement d’appeler à la violence et à la vengeance15. Il conseille régulièrement un retour à un dialogue fondé sur 12 J.-K. Paulhan, op. cit., p. 40 : « une gauche que la Guerre d’Espagne achève de défaire ». Les fractures idéologiques entre les membres du comité de rédaction de Vendredi commencèrent donc à s’ouvrir bien avant les années de l’Occupation et contribuèrent aux circonstances qui mirent fin à la publication en 1938. 13 Tourmente sur l’Afghanistan (Valois, 1930 ; 2e édition, L’Harmattan, 2003), L’Inde contre les Anglais (Éditions des Portiques, 1930), Changhai et le destin de la Chine (Coréa, 1933), enfin, la vision de l’Occupation et de la Résistance que donne Viollis dans son article, « Dieulefit, refuge des intellectuels et son histoire » (Rpt. Annales de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, n°3, Bruxelles), le montrent amplement : Viollis garde une prédilection pour les moments critiques et les grands tournants des insurrections, rassemblements et mouvements de masse pendant les guerres, surtout les guerres civiles. 14 L.L.F. , n° 268, 14 juillet 1949, page 1. 15 Voir L.L.F. clandestines, n°14, mars 1944, page 2, qui porte une annonce de la parution imminente de L’Almanach des Lettres françaises avec un article, « Liberté » signé de la main de Jean Guéhenno. Cet Almanach avec l’article fut réimprimé par la Société des amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, 2001, pp. 47-49. Dans l’article, Guéhenno, conseille « l’indépendance » vis-à-vis de la Russie et exprime la fierté que lui inspirent les exploits des jeunes combattants du Maquis, tout en leur déconseillant toute rage contre les « poilus » de Verdun devenus collaborateurs nationalistes. Cet article sera suivi par « Jeunesse de la France, » L.L.F., n°21, 16 septembre 1944, page 1.

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la raison, la charité et l’amour, qui, pour nous, relève de l’esprit évangélique, et dans ce sens, est authentiquement pacifiste 16. Occupation: du silence à la « forteresse écriture » Les choix respectifs qu’ont faits Viollis et Guéhenno dans leurs rôles d’écrivains et de reporteurs/témoins résistants pendant l’Occupation offrent bien des parallèles et des divergences qui s’expliquent par l’idéologie comme par le tempérament. Les deux ont, bien sûr, spontanément adopté dès le début de l’installation de l’occupant en France le vœu de silence de tout écrivain résistant authentique, c’est-à-dire le refus de publier aucun écrit dans les circonstances et dans les termes imposés par La Propagandastaffel du régime nazi et ses collaborateurs en France. Tous les deux ont participé aux activités les plus dangereuses des presses clandestines résistantes. Pourtant, le cadre principal des écrits résistants et du témoignage de Jean Guéhenno est fourni par son journal secret, sa « presse » clandestine personnelle, refuge spirituel et « forteresse écriture, » ce Journal des années noires, 1940-1944, chronique à la fois fascinante et émouvante de son expérience, de ses observations, de son angoisse profonde, bref, de sa souffrance dans la « prison » de l’Occupation, publiée après la Libération à l’incitation de Jean Paulhan 17. C’est aussi un texte très émouvant, puisque Guéhenno est resté la plupart du temps à Paris, à travailler sous les yeux des forces occupantes. Il y décrit en gros plan et déplore, par exemple, l’arrestation de voisins communistes, de résistants et de Juifs, destinés tôt ou tard à la déportation et/ou à l’exécution et la mort18. Son engagement dans la presse résistante, représentée par Les Lettres Françaises clandestines, journal fondé, entre autres, par Jean Paulhan et dont le comité de rédaction compta Édith Thomas et Claude Morgan, et aux Éditions de Minuit, fut restreint à la période finale de l’Occupation, au moment où la Libération était enfin en vue et juste après. Ses articles peut-être les plus célèbres sont intitulés « Liberté » et « Jeunesse de la France » ; Guéhenno s’y adresse 16 Voir l’article émouvant de Patrick Bachelier, « Jean Guéhenno et la ‘Foi difficile’ » Cahiers Jean Guéhenno, n°1, Fougères, pp. 27-42. 17 Voir l’avant-propos de J.-K. Paulhan, Journal des années noires, 1940-1944, Folio Gallimard, 2002, pp. I-II. 18 Voir, entre beaucoup d’autres, des exemples tirés de l’année 1941 : Journal, 105, 131, 139, 161, 167, 178-179.

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aux jeunes combattants du Maquis et des FTP, pour leur déconseiller la violence et la vengeance19. Viollis trouva refuge, avec d’autres intellectuels et écrivains résistants, notamment l’écrivain humaniste, catholique de gauche et éditeur d’Esprit, Emmanuel Mounier, et son cercle, dans la zone dite non-occupée, à Dieulefit dans La Drôme, sa région natale. Parmi d’autres activités de résistance, elle participa à la presse clandestine, faisant régulièrement le chemin dangereux entre Dieulefit et Lyon pour déposer des articles ou pour aller chercher les numéros des publications clandestines à distribuer20. Au fur et à mesure, le groupe de Dieulefit, selon le reportage de Viollis publié après la Libération, s’engagea dans le soutien clandestin aux combattants du Maquis et des FTP jusqu’aux moments critiques de la fin de l’Occupation et de la Libération. Le ton et le sens des écrits et des activités de Viollis pendant les années d’Occupation contrastent avec ceux de Guéhenno, pacifiste jusqu’au bout, et avec ses conseils à la jeunesse du Maquis. Pourtant n’y a-t-il pas, au-delà de la contradiction, aussi une forme de solidarité entre Viollis et son ancien co-rédacteur de Vendredi, dans la défense de la France à laquelle se livre Viollis, qui tend même à la dédouaner des crimes commis contre les populations persécutées en son nom pendant l’Occupation et de la collaboration de Vichy ? Nous pensons ici à sa brochure clandestine, « Le Racisme hitlérien, machine de guerre contre la France » ainsi qu’à sa foi dans la Résistance perçue comme le triomphe de l’idéal républicain en France au moment de la Libération21. L’après-guerre, 1944-1950 Les missions internationales respectives entreprises par Viollis et Guéhenno dans les années qui ont suivi de près la Libération de la France mettent aussi en évidence des liens, des traces, des itinéraires, bien sûr alors séparés, mais qui continuent en parallèle. L’on trouve, par exemple, Viollis aux États-Unis pour assister à la création de 19 Voir n°15, op. cit. 20 Voir n°13, « Dieulefit, refuge des intellectuels et son histoire », op.cit.; Elizabeth Brunazzi, “Andrée Viollis: A ‘Grand Reporter’ in the Intellectual Resistance, 1942 1944”, French Cultural Studies, n° 22 (3) August 2011. pp. 229-237. 21 Publié dans la clandestinité par le Mouvement National Contre le Racisme, 1943 ; réimprimé avec avant-propos des éditeurs et attribution à Viollis, Lyon, MNCR, 1944.

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l’Organisation des Nations unies en 1945, ensuite en Afrique du Sud en 1949 pour étudier l’avenir de « cette inconnue » et sa place dans le monde, Guéhenno à Genève en 1946 pour participer aux discussions, débats et décisions sur le rôle de la France dans l’Europe de l’avenir 22. Par contre, on pourrait interpréter comme des événements plus décisifs, plus déterminants, les schismes idéologiques qui se sont opérés parmi les anciens collaborateurs de Vendredi à l’approche du conflit ; ensuite les déchirements dans la période tellement dynamique et turbulente d’après-guerre qui se sont produits en France parmi les alliés intellectuels, politiques et culturels, autrefois solidaires et réunis pour produire, dans les années trente Vendredi, ensuite Les Lettres françaises clandestines tout au long de l’Occupation. En fait, André Malraux, auteur de la préface à la première édition du livre-phare de Viollis, Indochine S.O.S (Gallimard, 1935), fut pris pour cible parmi les premiers par Claude Morgan, devenu rédacteur en chef des Lettres françaises après la Libération : le prétexte de l’attaque fut un discours de Malraux aux étudiants à la Sorbonne où il soutenait que l’appartenance à un parti politique quelconque n’importait plus23. Morgan, très proche de Jean Paulhan, avec Édith Thomas, au cours des années des Lettres françaises clandestines, dans les circonstances les plus dangereuses et les plus graves, a aussi attaqué de plus en plus violemment Jean Paulhan dans les pages des Lettres Françaises d’après-guerre, au point de rayer de leur frontispice le nom même de Paulhan, fondateur du journal clandestin avec son ami Jacques Decour (Daniel Decourdemanche), sympathisant communiste, résistant exécuté par les Nazis24. En même temps Jean Guéhenno paraît être considéré comme « intouchable » par la rédaction de Lettres françaises dans la période de l’immédiat après-guerre, au même titre que Jean-Paul Sartre25. Viollis n’a jamais collaboré aux Lettres françaises clandestines, ayant écrit pendant l’Occupation surtout pour Les Étoiles clandestines 22 Voir Michel Leymarie, « Jean Guéhenno, la guerre et l’Esprit européen, les Rencontres internationales de Genève en 1946 », Jean Guéhenno, guerres et paix, op. cit., pp. 199-207. 23 L.L.F., n°134, 15 novembre 1946, p. 1 ; n°.143, 17 janvier 1947, p. 1. 24 L.L.F., n°145, 31 janvier 1947, p. 1. C’est juste le début d’une querelle qui va éclater dans les mois qui viennent et prendre une virulence extrême. 25 Au moins jusqu’au début de 1948. Voir « Des imposteurs de première force, » L.L.F., n° 189, 1er janvier 1948, p. 2.

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d’Aragon, rédigé aussi des brochures résistantes ; mais elle y a écrit, ainsi qu’un grand nombre de ses anciens camarades des années trente et de l’Occupation, de temps en temps dans l’après-guerre, jusqu’à l’année de sa mort en 195026. Elle n’y a pas attaqué Malraux, ni Paulhan d’ailleurs. Passer en revue les écrits de Viollis sur un parcours de bien des années et dans sa totalité, permet de dire que de telles attaques personnelles ne s’accordaient pas avec son “style,” et certainement pas avec sa conception du métier de journaliste27. Fin de partie Dans son commentaire final sur l’avenir de l’Afrique du Sud, et au seuil de sa mort, Viollis continue à défendre et à exalter « la mission civilisatrice » de la France en Afrique du Sud ainsi que partout dans le monde. C’est ce lien durable qui, malgré tout, réunit Viollis et Guéhenno jusqu’au bout28. Les attaques, les querelles, les schismes et les déchirements qui ont séparé dans l’après-guerre bien des anciens camarades restés solidaires pendant la période tourmentée des années trente, les années de l’Occupation et de la destruction des Juifs d’Europe, enfin la course à la guerre froide, contribuent à donner une image bien triste de l’histoire française pendant cette période. En fin de compte, après la Libération, les uns ont continué à vivre, et à revivre les événements de la guerre et surtout de la Résistance, dépositaires d’un passé sacré qu’ils devaient 26 Tels que sa fille, Simone Téry, journaliste internationale, Aragon et Triolet. 27 Je remercie J.-K. Paulhan d’avoir attiré mon attention sur un article de Jean Guéhenno, « Imposture », publié dans Le Figaro, 18 janvier 1950, page 1. Il faudrait attendre, pour voir plus clair dans cette « affaire », de pouvoir consulter la correspondance de Viollis, actuellement très éparpillée. Un « article », « Tel qui fit Vendredi… Lettre à Jean Guéhenno », paraît pp. 1-2 des L.L.F., n°293, 5 janvier 1950. Pour moi, le « ton » de ce texte ne s’accorde ni avec le style habituel de la journaliste ni avec les habitudes professionnelles de Viollis. Force est donc de s’interroger avec beaucoup de circonspection sur les circonstances de la parution de cette lettre. Une certitude : Jean Guéhenno en a été très blessé. Selon mes recherches à la BNF, Département des Manuscrits, janvier-août 2012, la datation de la lettre originale manuscrite reste incertaine. De plus cette lettre, écrite à l’encre noire, fut rédigée ultérieurement par une autre main avec changements de mots, de phrases, et de l’ordre des paragraphes, et en utilisant une deuxième encre, bleu clair. J’en conclus que la version finale de cette lettre, telle qu’elle a été publiée dans les L.L.F. n°293, 5 janvier 1950, pp. 1-2, n’est pas l’œuvre d’Andrée Viollis. J’y reviendrai dans un article ultérieur. 28 L’Afrique du Sud, cette inconnue, Hachette, 1949, pp. 81-83, 234. Les L.L.F., n° 325, 24 août 1950, pp. 1 et 3, annoncent la mort de Viollis, survenue le 10 août 1950, dans un article élogieux, « J’accuse, d’Andrée Viollis, » consacré à son Indochine S.O.S. dont la deuxième édition venait d’être publiée chez Gallimard en 1949. On note dans le même numéro des hommages personnels à Viollis de Francis Jourdain, Louis Martin-Chauffier et André Labarthe.

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transmettre aux générations suivantes, en observant toutes les commémorations des actes principaux de la Résistance, conformément à leur idéal et à l’héritage de la France républicaine ; les autres voulaient que la France reprenne son rythme et sa vigueur, qu’elle rejoignît l’histoire, l’Europe de l’avenir, tournât le dos au passé. Une ligne de démarcation sépare et continue à séparer ceux qui se considèrent d’abord comme des survivants, qui ont promis de ne jamais oublier, et les autres, qui aspirent à l’oubli des catastrophes du passé au profit de l’avenir et de la vie. Deux choix légitimes qui continuent à poser de « sacrées questions » en même temps que des « questions sacrées. »

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Myriam Thélen et Jean Guéhenno : deux regards sur la classe ouvrière fougeraise Jean-François Helleux Fougères, ville ouvrière par excellence, a eu la chance de compter parmi ses habitants deux écrivains : Jean Guéhenno et Marie Nélet, Myriam Thélen de son nom de plume. Issus de classes sociales différentes, tous les deux se sont intéressés aux chaussonniers, classe ouvrière de Fougères, et en particulier à la grève de 1906 qui a fortement imprégné les mentalités fougeraises. Avant de comparer et d’opposer ces deux paroles, évoquons le parcours de Myriam Thélen, moins connu que celui de Guéhenno. Une notable engagée dans l’action sociale Marie-Élisabeth Justine Guérin est née le 8 novembre 1857 à Désertines, petit village de Mayenne situé à trente kilomètres de Fougères. Fille unique, père décédé alors qu’elle n’a que sept ans. Le 9 août 1879, elle épouse Eugène Nélet, juge de paix à Landivy, puis s’installe à Mayenne. Ayant gardé sa maison à Désertines, Eugène en devient maire. Les années passant, Eugène est nommé juge de paix à Fougères, ville dans laquelle il fera l’acquisition de plusieurs maisons dans la rue de la Pinterie. Personnalité locale connue et semble-t-il appréciée, il deviendra membre de la commission administrative des hospices, établissements qui bénéficieront de sa générosité. Le 20 janvier 1897, Eugène Nélet décède subitement à cinquante trois ans, laissant Marie, jeune veuve de quarante ans, sans enfant, ce qui sera son drame. Le 15 novembre 1897, Marie Nélet et son beau-frère Charles donnent à la ville de Fougères la propriété de la rue de la Pinterie à la seule condition qu’y soit créée une crèche ou « un établissement similaire destiné à secourir l’enfance pauvre ou souffrante à l’exclusion d’une école ». L’œuvre Sainte Marthe est fondée dans ces bâtiments, Marie Nélet se réservant pour son usage personnel le dernier étage.

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Le nouveau siècle qui commence voit le début de l’œuvre de Marie Nélet. Elle prend le pseudonyme de Myriam Thélen, anagramme de son nom, et se met à écrire. Ce sera dans un premier temps des articles dans Le Progrès de Fougères, puis dans L’Illustration, Le Correspondant et La Revue Française. Son premier roman, À l’aube paraît en 1905. Puis elle écrira Les aventures d’une bourgeoise de Paris, La Mésangère en 1909, qui a reçu le Prix Monthyon de l’Académie Française, Ceux d’hier, ceux d’aujourd’hui en 1913, L’interne en 1920, La fée aux ajoncs dans La Bretagne historique en 1923. À partir de 1920, elle réside principalement à Paris où elle s’éteint le 8 janvier 1929. Deux visions de la classe ouvrière fougeraise Myriam Thélen et Jean Guéhenno, ont vécu, à une période de leur vie, le quotidien des Fougerais. Cette proximité les a marqués puisqu’elle apparaît dans leur œuvre. Pour chacun d’eux, nous ne retiendrons ici que deux écrits significatifs : les romans : La Mésangère et Ceux d’hier, ceux d’aujourd’hui pour Myriam Thélen et les récits autobiographiques : Journal d’un homme de 40 ans et Changer la vie pour Jean Guéhenno. S’il n’y a pas d’ambiguïté sur les lieux cités par Guéhenno, puisqu’il s’agit d’un récit autobiographique, il n’en est pas de même pour Myriam Thélen qui, dans La Mésangère, paru chez Plon en 1909, parle d’une ville de fiction dénommée Linville, où s’activent des fabriques de tissage. Dans ce roman, elle décrit une œuvre de charité qui enseigne le catéchisme aux enfants pauvres et les aide à faire leur communion. Cette œuvre n’est pas sans rappeler celle qui sera créée par Marie Nélet rue de la Pinterie à Fougères sous le nom de Sainte Marthe. Dans Ceux d’hier, ceux d’aujourd’hui, paru chez Plon en 1913, Myriam Thélen relate la vie de gens de la campagne (ceux d’hier) et de gens de la ville (ceux d’aujourd’hui) et en particulier les difficultés pour le monde rural à s’habituer à la vie urbaine. Elle y évoque en particulier le quartier de Bonabry, qu’elle nomme « Bon accueil », le patronage du Drapeau et, pour représenter l’abbé Patrice, l’un des personnages clés du

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roman, elle prend pour modèle l’abbé Bridel, l’abbé « démocrate » bien connu des Fougerais1. La description que fait Myriam Thélen de la condition ouvrière fougeraise ressemble fort à celle décrite par Zola dans Germinal. C’est une vie de pauvreté, de misère voire parfois sordide qui s’impose à l’esprit du lecteur. L’ouvrier est souvent décrit comme un alcoolique battant sa femme, sans aucune culture, attiré par la débauche. C’est ainsi que nous lisons dans La Mésangère au sujet de l’alcool : « C’est pis quand le lundi se double d’un lendemain de fête. Les ouvriers sont trop portés à les célébrer par l’ivresse ; c’est presque la seule manière qu’ils aient de s’y mêler, ils trouvent dans l’excitation de l’alcool une grossière illusion de la jouissance, et y puisent les deux choses qu’ils apprécient le mieux, l’oubli momentané de leurs fatigues, et ce rêve hébété qui leur tient lieu de tout.2 » Et dans le second roman : « La jeune femme jette dans [chaque café] un furtif coup d’œil ; encore n’ose-t-elle pas trop s’y attarder, craignant la moquerie des uns ou la plaisanterie grossière des autres. Celui qu’elle cherche n’est ni chez Duval, où boivent les mécaniciens, ni chez Dubois, fréquenté par les maçons, ni chez Dufour, un lieu où l’on danse. N’aurait-il pas eu l’idée d’aller à ce vilain café du Pou-Volant pour y absorber une sorte de drogue qui rappelle à l’ancien matelot celle qu’il buvait quand il était aux pêcheries de Terre-Neuve ? Justement, il en sort, se redressant tant qu’il peut ; quand Tug se redresse ainsi, c’est qu’il a peur de marcher de travers ! Mais comme la même cause peut produire des effets différents, Noré Dallengault, au contraire, zigzague dans toute la largeur de la rue. 3 » Et « La goutte ! … tout le monde y a pris goût, même les femmes, et j’en connais qui en donnent à boire à leurs nourrissons, prétendant qu’ils s’endorment plus vite.4 » Avec Guéhenno, on est loin des descriptions misérabilistes. Lorsqu’il parle de sa famille, il en retrace rapidement l’histoire et 1 Après la publication par le Pape Léon XIII, en 1891, de l’encyclique Rerum novarum, des prêtres décident de « s’engager activement auprès des plus démunis ». C’est le cas en Bretagne de Félix Trochu, cofondateur de L’Ouest Éclair, Henri Mancel, l’apôtre de l’émancipation paysanne, et Louis Bridel, créateur de la Cristallerie de Fougères. Le film documentaire d’Alain Gallet : Des poissons rouges dans le bénitier, France 3/ Aligal Production, Rennes, 2002, relate bien leur histoire. 2 Myriam Thélen, La Mésangère, Plon, 1909, pp. 176-177. 3 Myriam Thélen, Ceux d’hier, ceux d’aujourd’hui, Plon, 1913, p. 173. 4 Ibid., p. 188.

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n’hésite pas à préciser en évoquant ses grands-parents : « Mon grandpère, je crois, avait suivi son patron, un marchand de bois, dans son déménagement. C’était un serviteur fidèle, un ancien soldat, grave, qui avait été à Solférino et qui ne buvait jamais. 5 » C’est à travers la vie ordinaire de ses parents que nous percevons le quotidien d’un ménage ouvrier. Ainsi ces lignes consacrées à sa mère : « Drôle de vie ! Elle l’aura passée tout entière dans ce bruit de brouette roulée sur des pavés que fait le pédalier à chaque tour de roue. Elle l’aimait cependant. S’il lui arrivait de déclarer parfois : “ J’aimerais mieux être morte ”, c’était en pensant à nos misères, non pas aux siennes. Quand je laissais voir que la vie qu’elle m’avait donnée ne me contentait pas, alors elle appelait la mort. Mais de son propre sort elle ne se plaignait guère. Ces gens de l’autre siècle savaient mieux que nous tourner leur roue. Il m’est arrivé de faire à ma mère des reproches : “ Maman, tu travailles trop, tu ne sais pas vivre ” Elle levait les yeux, ses lèvres se tordaient, et, en retenant un sanglot : “ Je ne suis heureuse qu’à ma brouette ”, répondaitelle6. » Ou bien : « Son plaisir à elle, quand le travail ne pressait pas, c’était, sur le pas de la porte, d’entendre une voisine lui raconter, le panier ou la “ toilette ” au bras, de belles misères, et de pleurer de compagnie. Un quart d’heure, une demi-heure passait, sans qu’elle s’en rendît compte. Quel ravissement ! On s’attendrit sur les autres et sur soimême, on laisse s’épandre sa pitié, on se courbe un peu plus, et on remercie le ciel de ne s’être pas trompé ; l’ordre du monde est bien ce que l’on en pensait, il se réalise par la misère et par la mort. Ce fut là ma première philosophie. J’ai passé ma vie à m’en corriger. 7 » Pour Jean Guéhenno, son père reste un modèle, un modèle d’ouvrier, d’homme fier qui ne courbe pas l’échine : « Le maître d’école disait de lui qu’il apprenait tout ce qu’il voulait, mais à la vérité, il voulait peu. Il était sans ambition. On ne put jamais le décider à aller au collège où il aurait pu obtenir une bourse. Il avait hâte d’être libre, de gagner sa vie et d’être cordonnier, et il le fut à treize ans, non pas contraint par le besoin, mais de sa pleine volonté, sans idée qu’il pût y avoir rien de plus libre au monde qu’un apprenti cordonnier 8. » 5 Jean Guéhenno, Changer la vie, Grasset, 1961, p. 58. 6 Jean Guéhenno, Journal d’un homme de 40 ans, Grasset, 1934, p. 59. 7 Ibid., p. 68-69. 8 Jean Guéhenno, Changer la vie, op.cit., p. 60.

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Ce grand amour, cette grande fierté de Guéhenno pour son père lui fit prendre son patronyme de Jean à la place de Marcel, son prénom de baptême. Mais Jean Guéhenno ne tombe pas pour autant dans une forme d’angélisme, il sait aussi la dure réalité quotidienne des chaussonniers : « À la source de ma rancune, il y a quelques images qu’aucun temps n’effacera. Je revois le visage de ma mère, tout ridé par l’angoisse, et ses yeux pleins de peur. Je la vois toujours travaillant, toujours courant, toujours haletant. Elle courait pour devancer le malheur, pour être là, occuper la place avant lui. Elle ne s’arrêtait jamais parce que lui non plus ne s’arrêtait pas. Chaque journée n’était, semblait-il, qu’un imbroglio de petits et de grands tourments où elle ne se reconnaissait plus. Elle courait “ rendre ” son travail à l’usine, parce que, si elle arrivait trop tard, elle n’aurait pas de nouvelle tâche : la contremaîtresse la remettrait au lendemain matin, et cela ferait une nuit de perdue. Elle courait pour revenir à la maison, parce que les châtaignes seraient trop cuites, et ce serait du gaz perdu. Elle courait toujours. « Perdu », elle n’avait que ce mot à la bouche. Tout était toujours pour elle en train de se perdre, la nourriture, les habits, l’argent, le temps. C’était le lait qui va au feu, si on ne le surveille toujours. La vie n’était que cette usure et cette défaite continue. Il faudrait pouvoir s’arrêter et boucher les trous par où sans cesse elle se perd et s’en va. Mais toujours il fallait courir aux nouvelles brèches, elle ne savait plus où donner de la tête. Elle se hâtait, s’affolait, fuyait. Elle était partie trop tard dès le commencement de la vie, avec tous les chiens de la malchance après elle. 9 » Ces différences d’appréciations du milieu ouvrier sont encore plus sensibles lorsque les deux écrivains décrivent l’intérieur des maisons. Pour Myriam Thélen les logements reflètent leurs habitants : « Elle m’entraîne vers la moins délabrée des masures, celle où demeure Claire. L’aspect propret de celle-ci ne m’avait pas préparée à la vue de cet intérieur où rien ne respire la misère, mais où tout porte la trace du désordre. Sur la table, des bouteilles vides, des reliefs de ragoût dans un grand plat ; un pain de six livres se prélasse sur la chaise que l’on m’offre ; bien que le sol soit couvert de débris de bois et de déchets de légumes, un gros poupon barbouillé s’y promène sur son derrière […] Le lit de Clairette est dans un renfoncement sous l’escalier ; elle y est 9 Ibid., p. 79.

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assise entourée de hardes de toutes sortes […] Auprès de celui-ci, le logis des autres est un palais. Sordide et à moitié écroulé, on le prendrait plutôt pour une retraite à porcs que pour une niche humaine. Cependant, par la porte ouverte, je distingue une paillasse posée par terre, un vieux coffre, deux sellettes de bois !10» Jean Guéhenno nous décrit, toujours sans concession, l’intérieur du logement familial : « C’était donc là notre “ foyer ”, comme on dit dans les narrations des écoles primaires. Mon père l’appelait, plus justement, notre “ cambuse ”. C’était dans cette cellule sale que nous avions ensemble à traverser la vie. Elle n’était pas grande, et, quand l’instituteur nous donnait en devoir “ les joies du foyer ”, je n’avais pas besoin de mentir ni d’inventer pour célébrer l’étroite intimité du nôtre. J’ajoutais, il est vrai, que notre maison était charmante. C’était en ce point seulement que je n’étais pas tout à fait sincère. Quel bric-à-brac et quel entassement. Pourquoi faut-il à la plus simple vie tant d’accessoires ? Nous n’avions qu’une seule chambre. On y travaillait, on y mangeait, on y dormait, même certains soirs on y recevait les amis. Autour des murs, il avait fallu ranger deux lits, une table, deux armoires, un buffet, le tréteau du fourneau à gaz, accrocher les casseroles, les photographies de famille, celles du Czar et du président de la République. Il y avait devant la cheminée un autre fourneau de fonte sur lequel fumait toujours une cafetière de terre jaune. Le fourneau avait encore ses quatre pattes, mais l’une d’elles, ayant subi des dommages, était entourée d’une grande considération. On la signalait aux nouveaux visiteurs, en les priant de ne point la heurter. Des ficelles couraient d’un coin à l’autre de la pièce sur lesquelles séchait toujours la dernière lessive. Une haute fenêtre donnait sur les jardins du père Bruant. Sous elle, on avait installé l’“atelier ”, la machine à coudre de ma mère, le bahut de mon père et un grand baquet d’eau dans lequel trempaient toujours des cambrures et des semelles. Une table ronde, dont on baissait les battants les jours ordinaires, occupait le centre de la pièce. Mais la merveille de la maison, c’était la tablette de la cheminée ! Entre les fers à repasser, le réveille-matin, le filtre à café et la boîte à sucre, régnaient nos dieux, une petite croix noire avec son christ argenté et une bonne vierge de faïence bleue à couronne jaune. Le christ 10 Myriam Thélen, La Mésangère, op.cit., pp. 31-32.

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semblait pleurer sur nos malheurs ; la bonne vierge nous rendait l’espoir en dorlotant son enfançon. Il y avait aussi dans des vases coloriés des fleurs séchées si étranges que je n’en ai vu nulle part de pareilles. Un cousin, disait-on, les avait rapportées d’une colonie lointaine. Elles étaient toutes poussiéreuses ; on ne les touchait jamais, crainte de les effeuiller. Ainsi avions-nous part à la pitié, à la joie, à la beauté du monde. Toutes ces choses divines rayonnaient sur la cheminée. 11» Après les descriptions des ouvriers et de leurs lieux de vie, examinons ce que nous disent les deux écrivains sur le métier de chaussonnier et la relation entretenue avec les patrons. Dans Ceux d’hier, ceux d’aujourd’hui, Myriam Thélen fait un bref historique de l’industrie de la chaussure à Fougères puis, par moments, elle commente l’activité de ses personnages en utilisant des termes bien propres au métier : « Louise M’Hervé regardait avec envie l’établi bas sur pattes près duquel, à son tabouret garni de bandes de cuir, Henri Fourrié tapait sur la semelle, extrayant un à un de sa bouche les clous de cuivre dont il se servait […] Riant à cette pensée, les deux époux s’assirent face à face, pour le travail commun, tendant sur une forme de bois la tige d’un “ fafiot ” (chaussure d’enfant). Posée ainsi, au creux de sa poitrine, la forme rigide devient, quand on la manie à longue journée, une sorte d’instrument de torture.12 » Ces remarques peuvent être rapprochées de celles écrites par Jean Guéhenno quelques années plus tard : « Qu’on sache donc que ce qu’on appelait “ opérateur ” en ce temps-là était un ouvrier monteur qui, avec quelques aides qu’il avait autour de lui, “ montait ” vraiment, à une machine Boston (ces premières machines américaines étaient célèbres et leurs opérateurs leur devaient une sorte de prestige), les chaussures, les unes après les autres, en en assemblant d’un coup toutes les pièces. Il tenait entre ses deux mains, contre sa poitrine, la chaussure sur une forme de bois et de fer, et la machine comme un lourd marteau, à un rythme régulier, tombant sur ses poignets, plantait d’un coup les semences ou les pointes et “ affichait ” et fixait la semelle. C’était le travail le plus pénible de toute l’usine. La poitrine des hommes ne résistait pas longtemps à ces secousses continues. On disait que les opérateurs mouraient de la poitrine, mais chacun pourtant avait l’ambition de le devenir.13 » 11 Jean Guéhenno, Journal d’un homme de 40 ans, op. cit., pp. 61-63. 12 Myriam Thélen, Ceux d’hier, ceux d’aujourd’hui, op. cit., pp. 200-202. 13 Jean Guéhenno, Changer la vie, op.cit., pp. 169-170.

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Marie Nélet.

Les relations entre ouvriers sont pour Myriam Thélen des relations de misère. Elles sont propices à une vie de débauche et invariablement entraînent le mari, le père de famille, vers l’alcool ou, du fait de la promiscuité dans les usines, vers d’autres femmes. Les regroupements d’ouvriers lui font peur car, elle pense qu’ils se font inévitablement manipuler et entraîner par des meneurs syndicaux. Pour Guéhenno, les ouvriers sont avant tout des compagnons de labeur ; s’ils 84


sont divisés, ils souffrent chacun de leur côté, mais à la condition qu’ils s’unissent, ils peuvent soulever des montagnes. « Mes camarades de bureau n’étaient pas mieux traités que moi. Ils étaient quatre, gros garçons venus de la campagne et bons chiens du maître. Ils étaient durs. J’étais petit, malingre et le plus jeune, le “gosse ”. Nous avions chacun notre clou où accrocher nos habits. Un jour, je me trompai et suspendis ma veste au clou du chef comptable. Il la jeta à terre, la piétina en me criant de garder pour moi mes maladies : “ Sale poitrinaire ! ” Ce n’était pas qu’ils fussent méchants, mais la pâtée rend triste et mauvais. 14 » Les regards que jettent nos deux écrivains sur la classe patronale diffèrent aussi. Si Myriam Thélen regarde les patrons avec une compatissante bienveillance : « Ces patrons-là partageaient presque la vie de leurs ouvriers, s’initiaient à leur labeur, connaissant leurs besoins, et dédaignant pour eux-mêmes le luxe auquel leurs descendants se sont si vite accoutumés, restaient pour leurs salariés moins des maîtres que des compagnons plus favorisés de la fortune. 15 » Si elle reconnaît que l’état d’esprit du patronat a (mal) évolué au fil des générations, elle n’hésite pas à déplorer les attitudes de certains ouvriers vis-à-vis de leur entreprise et de ses dirigeants : « J’ai pourtant été ouvrière comme vous, mais, de mon temps, on disait “l’usine ”, à présent vous causez de la “ boîte ” ; on respectait son “ patron ”, à cette heure, vous vous moquez “du singe ” ; on mettait son argent de côté, maintenant on gaspille “ sa galette ”.16 ». Pour Jean Guéhenno, les patrons font partie intégrale des bourgeois de la ville. Des bourgeois parfois sans le sou mais qu’il faut malgré tout saluer : « Autour de M. D… siégeaient une trentaine de patrons. Quelques-uns très valables, le plus grand nombre bourgeois calculateurs et économes, habitués dès longtemps au profit sur le travail des autres, bons chrétiens sans remords et, selon leur compte, sans péchés, quelques parvenus récents aussi, qui avaient plus mauvaise conscience et se souvenaient encore assez bien de ce qu’était un centime pour savoir que, dans certain cas, leurs camarades de la veille seraient capables, pour lui, de se battre jusqu’à la mort et qu’on leur faisait par suite un immense cadeau en le leur accordant. 17 » Mais Guéhenno va plus loin dans son appréciation de ces dirigeants ; c’est peut-être, 14 15 16 17

Jean Guéhenno, Journal d’un homme de 40 ans, op. cit., p. 104. Myriam Thélen, La Mésangère, op. cit., p. 80. Myriam Thélen, Ibid., p. 211. Jean Guéhenno, Changer la vie, op. cit., pp. 171-172.

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contrairement à certains clichés optimistes, la proximité, sociale, géographique, morale, qui explique aux yeux de Guéhenno la violence de l’antagonisme entre patrons et ouvriers, dans une petite ville, où tout le monde se connaît, se reconnaît : « Ils nous haïssaient et nous les haïssions, et cette haine est ce qui rendait ce monde si laid, si pénible à supporter, si pénible à regarder encore aujourd’hui même. Ils nous haïssaient de cette affreuse haine que peuvent seuls composer la conscience d’un privilège mal fondé et le sentiment de la puissance menacée.[…] Eux et nous formions vraiment deux espèces ; il semblait que nous n’étions plus les mêmes hommes.18 » Pour Myriam Thélen, le syndicaliste est un homme dangereux qui ne pense qu’à semer la zizanie : « Avec ceux-là, il aurait été possible de s’entendre, car ils ont de bonnes intentions, mais d’autres sont venus et ont fait dévier cette flamme ; on l’entretient par des meetings incendiaires, et des fraudeurs d’idéal exploitent habilement l’amour de la masse pour les grands mots et les phrases redondantes. Cet apostolat de mauvais aloi est même devenu une profession et le peuple, qui trouve si facilement les mots imaginés, appelle ceux qui l’exercent des gréviculteurs. C’est paraît-il, un métier d’un nouveau genre à la portée des avocats sans causes et des ratés de l’Université ; ils ont eu l’adresse de faire croire à leur désintéressement et tiennent chaque soir leurs assises dans un hangar branlant appelé la Vieille-Boucherie ; là, on persuade aux grévistes qu’ils sont des martyrs et des précurseurs ; tous le croient aveuglément.19 » Pour Jean Guéhenno, le syndicaliste est un tout autre homme. Il est avant tout un ouvrier qui se met au service des autres : « Le secrétaire du syndicat des coupeurs, F…, était un petit homme tout rond, vif et entêté. Il trottinait par la ville, toujours pressé, absorbé et impénétrable. C’était lui qui en dix ans avait donné à ce syndicat des coupeurs […], constitué séparément, sa cohésion et sa puissance. Il les avait rassemblés tous, presque sans exception, un à un, comme les fidèles d’une nouvelle Église. […] Par suite le syndicat des cordonniers était pauvre, et ses caisses de combat à peu près vides. Le secrétaire, 18 Ibid., p. 64-65. 19 Myriam Thélen, La Mésangère, op. cit., pp. 289-290.

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M. G…, avait eu beaucoup de peine à rassembler ses ouailles. C’était un homme grand, un peu voûté, au visage ouvert mais gris et triste, une tête d’intellectuel, un haut front, des cheveux un peu longs, de ces moustaches fines et tombantes que, quelques années plus tard, je devais retrouver à M. Henri de Régnier, une large lavallière noire volant au vent. Le petit F…, secrétaire des coupeurs, eût fait plutôt penser à Sancho, M.G…, secrétaire des cordonniers, à Don Quichotte. Ces deux bons compagnons, s’aidant l’un l’autre, livrèrent la bataille. 20 » Mais pour Guéhenno, l’image du syndicalisme et du militant syndical passe avant tout par l’image de son père qu’il vénère : « Mon père, heureusement, était de ces citoyens à l’esprit inquiet et turbulent qui, s’il faut en croire le commissaire de police, le patron et le curé, mettent en péril la tranquillité des États, la paix des usines et du travail, et le salut même des âmes. On ne l’eût jamais pensé à le voir. Ce n’était qu’un petit homme d’allure fort peu démoniaque. On comprendra du moins que je n’ai, quant à moi, reconnu en son visage que de la bonté. […] Son crime avait été de prendre au sérieux la loi sur les associations et de fonder à F… un syndicat. Ce fut la source de toutes nos tribulations. “ Ton père a mauvaise tête. Il est fier et ne plie jamais ”, me disait ma mère quand il avait été renvoyé d’une usine.21 » La grève de 1906-1907 Cette grève dans l’industrie de la chaussure fait exploser les tensions déjà à l’œuvre dans la société fougeraise. Elle fut l’un des plus longs et des plus durs conflits de l’histoire ouvrière de Fougères. Les deux écrivains, marqués par ces événements, y consacrent une place importante. Ils évoquent d’abord la décision de « lock-out » des patrons : « La plupart des représentants de la haute industrie textile ont répondu au défi de leurs ouvriers par une mesure radicale, très légitime sans doute, mais inconnue jusqu’alors en nos contrées, en proclamant le lock-out. Ce seul mot (je n’aurais pas cru que l’application pût en devenir française) doit se traduire par cette phrase : une porte qu’on ferme.22 » « Un lock-out éclata qui dura plusieurs mois. Le syndicat des patrons avait décidé d’anéantir le syndicat des ouvriers. 23 » L’attentat 20 21 22 23

Jean Guéhenno, Changer la vie, op. cit., pp. 172-173. Jean Guéhenno, Journal d’un homme de 40 ans, op. cit., pp. 69-70. Myriam Thélen, La Mésangère, op. cit., p. 265. Jean Guéhenno, Journal d’un homme de 40 ans, op.cit., p. 112.

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contre Morice, ouvrier « jaune », leur inspire des récits bien différents. Lisons ce qu’en dit Guéhenno, dont les souvenirs n’ont pas la précision de l’historien : « Le dimanche 10 février après-midi, en plein milieu de la ville, des jaunes et des rouges se chamaillaient. Un rouge fut tué d’un coup de révolver. Mais on devait rentrer le lendemain matin à 7 heures ; et chacun ne pensait plus qu’à cela. Cet ouvrier qui donna sa vie à la grève, quand tout était fini, quand cela ne servait plus à rien, s’appelait Morice.24 » Myriam Thélen, quant à elle, pour rendre compte de cette mort préfère la fiction et prend comme victime l’une de ses héroïnes : Clairette : « Des êtres sont traqués jusque dans leur logis. Enfumez-les comme des renards ! … À mort ! … À mort les faux frères ! … C’est la chasse, elle se rapproche : l’Internationale lui sert de fanfare et les notes aiguës du Ça ira sonnent l’hallali ! La troupe forcenée s’enfile dans notre rue. Qui poursuivent-ils ainsi ? Ciel ! C’est Clairette ! Elle court, court, court, comme un pauvre lièvre traqué ; on lève sur elle des poings menaçants, on lui crache au visage, et la plus acharnée de tous, c’est Claire ! Claire, hagarde, échevelée, ivre sans doute et qui lui crie : Jaune ! Jaune ! sale Jaune ! Et Clairette court à perdre haleine vers ce gîte qui fut le sien …. À la Mésangère ! Je me précipite à sa rencontre, les bras tendus, mais à ce moment même, une pierre, lancée du milieu de la foule, vient l’abattre devant moi, Clairette est frappée au front. Elle tombe, les bras en croix comme son Maître, comme lui couronnée de sang, et comme lui injuriée de cette suprême insulte, le crachat ! Qui l’a frappée ? On ne le sait ! C’est la foule ! La foule qui chante, la foule qui tue, la foule, composée de braves gens, mais néanmoins inconsciente et féroce. […] Sous les murs en contre-bas de la garderie, c’est le remous d’une marée qui déferle. La colère de la multitude s’est retournée contre l’assassin. Où est-il ? … Qui a lancé cette pierre ? 24 Jean Guéhenno, Changer la vie, op. cit., p. 180.

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On ne sait, et nul n’est coupable. La main qui l’a jetée ne voulait pas donner la mort, mais celle-ci, qu’on ne sollicite point en vain, est allée frapper en aveugle la plus pure et la plus faible. 25 » Tout en ayant exploité à fond cette situation dramatique, Myriam Thélen laissera une chance à la vie et ne fera pas mourir son héroïne qui, dans les dernières pages du livre, se remettra. Les deux écrivains rendent à leur façon le quotidien d’une ville en grève, et, bien entendu, son moment le plus important : la manifestation. D’abord ce qu’en écrit Myriam Thélen : « Écoutez, les voilà qui arrivent ! En effet, les manifestants se sont formés en cortège, ils sont plusieurs milliers et passent avec un calme de procession. Très grave, leur chant emplit l’espace : L’Internationale sera le genre humain. Je n’ai jamais compris le sens de cette phrase-là ; eux, bien moins encore certainement. […] Ils avancent, les combattants, une lointaine rumeur annonce leur approche. Ce n’est plus le son grave et presque religieux de l’Internationale, un rythme violent scande leur marche, et ils montent, tandis qu’au ciel s’accentue la rouge lueur d’une veille d’orage. Leur chant se précise… Ah ! Ça ira. Ça ira… Ils montent ! Montent ! Les femmes d’abord, elles se serrent autour du drapeau rouge que l’une d’elle porte […] Les femmes ! Il y en a de hagardes et de débraillées ; de vieilles, dont le cou décharné se tend vers la vengeance […] l’hymne d’échafaud, l’hymne de honte s’échappe et grandit. Ça ira… ça ira… les Patrons, on les pendra. Car, il y a une variante, c’est à l’aristocratie nouvelle qu’on en veut ; la haine se précise et, après chaque refrain, on lui jette en pâture un nom détesté : À l’eau, Stanville, à mort, Dubois !... À mort Heuzé !... À mort ! À mort !...à mort ! Le Prieur !... […] Et le flot reprend sa marche, et la colère déviée se retourne maintenant contre l’outil trop puissant, qui est en train de suppléer à l’homme. Et l’on braille :

25 Myriam Thélen, La Mésangère, op. cit., pp. 336-337.

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Cassez-les !… Cassez les machines.26 » Chez Guéhenno, la description est sobre mais le ton est différent : « Ou bien, vers les quatre heures, c’était le cortège de grève qui, à la fin d’une réunion, derrière le drapeau rouge, traversait la ville, une foule d’hommes et de femmes qui chantaient encore leurs malheurs, leurs espérances et leurs droits, comme on prie. 27 » Ce qui a marqué cette époque, c’est cet élan de solidarité entre ouvriers qui a fait naître les soupes populaires. Myriam Thélen en fait une description détaillée : « La Bourse du travail ayant organisé des soupes communistes, j’ai [Myriam Thélen] inauguré mon rôle de propriétaire en devenant moi aussi marchande de soupe. On ne la vend pas, on la donne, et même du fricot avec ! Du très bon fricot ! bien qu’il n’y ait pas beaucoup de viande et énormément de pommes de terre. 28 » Jean Guéhenno est plus prolixe sur le sujet : « Parfois seulement le bruit d’une bande qui passait emplissait la rue. Quelques instants, je collais mon visage aux vitres. C’était la corvée des soupes populaires qui revenait de la forêt, une file de brouettes et de charrettes toutes chargées de bois. Ils devaient tourner devant notre maison, pour prendre la rue Charles-Blanc. Ils laissaient s’acculer les charrettes : le feuillage et les branches des arbres faisaient frein sur la chaussée, et ainsi les voitures, dans la pente, tournaient plus aisément. Alors, pour l’honneur, pour que la corvée parût une fête, les hommes tirant, poussant, se mettaient à chanter, et, d’un dernier effort semblaient amener toute la forêt dans la cour de la Bourse du Travail.29 » Si les deux écrivains perçoivent de façon opposée la grève, catastrophique explosion de haine pour l’un, grandiose épopée pour l’autre, ils se rejoignent dans le constat d’une grande souffrance. Il suffit de lire la description que chacun fait de l’ambiance lourde qui s’abat sur la ville : « Sur Linville plane un désespoir las ; le vent se traîne en gémissant, les rues désertes allongent la tristesse de leur sol boueux, et le haut des longues cheminées sans haleine est voilé de brouillard. Où peuvent être les habitants ? On se le demande. Que font-ils ? Mystère. Cette tranquillité morne est très effrayante ! Que cache-t-elle donc ? Des 26 27 28 29

Ibid., p. 281, 325-327. Jean Guéhenno, Journal d’un homme de 40 ans, op. cit., pp. 113-114. Myriam Thélen, La Mésangère, op. cit., p. 291. Jean Guéhenno, Journal d’un homme de 40 ans, op. cit., p. 113.

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gendarmes se promènent, pacifiques et bons enfants ; ils stationnent par groupes de trois ou quatre devant les fabriques closes, dont les fenêtres sans lumière ressemblent à des yeux éteints. 30 » « C’était l’hiver. La ville était morne. Les gens s’enfermaient avec le froid et la faim. 31 » « La ville devint triste. Son silence avait changé : c’était le silence de la peur. Il n’y eut d’abord aucun désordre. Les soldats restaient consignés dans leurs casernes, prêts à intervenir. 32 » L’épisode qui a le plus marqué cette période fut l’organisation du départ des enfants. La situation économique devenant de plus en plus difficile, le comité de grève décida d’organiser l’hébergement des enfants dans des familles d’autres villes afin que ceux-ci puissent bénéficier en particulier d’une alimentation correcte. Cet événement a été vécu différemment par Myriam Thélen et Jean Guéhenno : « Ne voilà-t-il pas qu’on menace de nous prendre nos petits, de les renvoyer, sous prétexte que “ les enfants seraient de trop pour la besogne qui se prépare ”, et des camarades de Paris, Nantes, ou bien Rouen, vont les prendre pendant quelques mois pour en faire “de la graine de révolutionnaires ! ” Mais c’est un bluff insensé, cet exode d’enfants. On veut, avec ces êtres innocents, organiser une sorte de réclame pour la grande “œuvre de la fraternité universelle ” […]. Ils sont venus me demander si je voulais faire partir mes Enfants ; ben sûr, ça sera toujours des bouches de moins à nourrir. Puis ma Filicité est si jolie ! Si c’est du monde riche qui la prend, pétète qu’ils me la garderont. Une autre femme vient encore, très maigre, celle-là et si pleureuse que la moindre émotion la transforme en pomme d’arrosoir. […] On va exercer une pression terrible ; il est bon pour la mise en scène que l’exode soit nombreux, et la Bourse du Travail refusera, diton, tout secours à ceux qui s’obstineront à ne pas leur livrer ces otages d’un nouveau genre. […] Deux députés, trop gras pour l’esthétique de leur rôle, et engoncés jusqu’aux oreilles dans des pardessus qui n’ont rien de prolétariens, précèdent le groupe des parents ; ceux-ci tiennent par la main les innocentes victimes, que l’on a parées de larges cravates rouges, l’air tout ahuri, les pauvres petiots ! On en annonçait 300, il n’y en a pas 80, et presque tous garçons ; on a décidément trouvé que les 30 Myriam Thélen, La Mésangère, op. cit., p. 295. 31 Jean Guéhenno, Journal d’un homme de 40 ans, op.cit., p. 113. 32 Jean Guéhenno, Changer la vie, op. cit., p. 174.

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filles “ c’était trop casuel ! ” […] On n’entend plus que le bruit des gouttes d’eau dégouttant des toits et des baleines de parapluies. Puis des petites voix grêles entonnent l’Internationale. Oh ce chant de haine dans ces bouches en fleurs ! Ces pauvres anges faisant appel aux “ damnés de la terre ” […]. Un coup de sifflet coupe l’air… les barrières s’ouvrent… le drapeau rouge s’incline, le drapeau noir privé de toutes ses larmes a l’air d’un vieux jupon hors d’usage. Les enfants, de plus en plus ahuris, sont portés dans le train ; il s’ébranle, tandis qu’un cri féroce déchire l’air : À mort les patrons ! Au feu, les affameurs.33 » Pour Guéhenno, cet épisode de la période de grève a un tout autre sens, et il en parle avec une émotion, qu’il souhaite faire partager : « Les enfants avaient faim. Diverses villes, Rennes, Paris, Laval, SaintNazaire demandèrent à les recueillir. Le 9 décembre, le secrétaire des syndicats de Rennes vint présider au premier départ. Singulière fête. La ville se vida d’enfants. J’ai voulu savoir ce qui d’une telle aventure, après cinquante ans, aujourd’hui, restait dans les esprits de ces enfants. « À la maison, m’écrit l’un deux, nous avions peu de chose à manger. Un jour, sans rien dire à mes parents, j’étais allé à la Bourse me faire inscrire pour le prochain départ, et j’avais pris, à la sortie de l’école, l’ancienne de mes sœurs pour que nous puissions partir ensemble. Pendant quelques jours, nous fûmes muets, mais, un samedi soir, deux hommes du comité de grève vinrent nous prévenir que nous partions le lendemain. Jamais je n’oublierai ce moment sublime où, contre la volonté de mes parents qui pleuraient, je partis. Nous allâmes à SaintNazaire. Sur la place de la gare des milliers d’ouvriers nous attendaient. J’avais l’habitude d’entendre chanter l’Internationale, mais, ce jour-là, avec mon petit paquet et ma piteuse mine, l’émotion était à son comble.” C’est ainsi que l’histoire, dans les mémoires, devient légende et forge les âmes.34 » « Rien n’était plus à personne. Dans leurs enfants mêmes, les mères ne voyaient plus que de petits hommes qu’elles devaient laisser partir vers des lieux du monde où ils seraient plus heureux. La ville se dépeupla d’enfants. On les envoya à Paris, à Nantes, à Rennes, où le pain était mieux assuré, le ciel plus haut au-dessus de 33 Myriam Thélen, La Mésangère, op. cit., pp. 308- 315. 34 Jean Guéhenno, Changer la vie, op. cit., pp. 176-177.

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leurs têtes. Ainsi peut-être de nouveaux échanges étaient institués, de nouveaux rites établis.35 » Un moment important vint clôturer la fin de la grève, ce fut la visite à Fougères de Jean Jaurès, venu soutenir la classe ouvrière. Nos deux auteurs ne pouvaient passer cet évènement sous silence et l’un comme l’autre y font allusion. Myriam Thélen d’une façon succincte, en omettant de citer son nom : « D’où venez-vous donc, mère Caucheville ? Ben ! Comme j’avais ma journée libre et que j’étais en toilette, après être revenue du cimetière, j’ai voulu aller à la Vieille-Boucherie, histoire d’entendre prêcher le député de Paris. 36 » À Jean Guéhenno, la venue du grand homme laisse une tout autre impression : « C’est alors que vint Jaurès. On alla le chercher à la gare comme le président en 1896. C’était un homme simple avec un grand visage placide. Il semblait, tandis qu’il montait vers la bourse du travail, que lui faisaient cortège les masses innombrables de tous les hommes obscurs, misérables, espérant comme nous-mêmes. Il parla sous le marché couvert. Toute la ville était venue l’entendre. Ces deux mots tout d’un coup s’élevèrent, lentement, pesamment, comme un appel : Citoyennes, citoyens. À peine nous parla-t-il de nos épreuves, mais il nous dit que nous n’avions pas le droit d’être vaincus parce que notre combat n’était pas le nôtre seulement, mais celui de tous. Il ne s’adressa qu’à notre fierté. Il nous peignit le monde que nous portions en nous, et nous pleurions de le reconnaître. Et puis sa voix se fit plus grave : il évoqua tous les malheurs que subissaient dans ce moment les hommes, les terres ensanglantées, la guerre qui, comme une nuée, montait sur l’horizon et roulait vers nous, un univers furieux que, seuls, pouvaient exorciser notre bon sens et notre volonté. Alors seulement, vers la fin de son discours, il nous nomma de ce nom plus chargé de tendresse : “ camarades ”, et pour la première fois j’eus le pressentiment de notre vrai destin.37 » Enfin la grève prit fin. Une reprise traitée rapidement par les deux écrivains, comme si l’essentiel avait déjà été écrit, la narration de 35 Jean Guéhenno, Journal d’un homme de 40 ans, op. cit., p. 117. 36 Myriam Thélen, La Mésangère, op. cit., p. 323. 37 Jean Guéhenno, Journal d’un homme de 40 ans, op. cit., pp. 117-118.

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la reprise devenue inéluctable n’apportant rien de plus à l’histoire : « Les rues sont presque vides, et cependant l’heure marquée pour la rentrée s’avance. Les groupes que nous rencontrons sont muets, on ne nous rend pas notre salut, et mes interrogations restent sans réponse. […] Pour la première fois depuis neuf semaines, un léger panache sort des cheminées, et l’on perçoit, irréguliers encore, les coups espacés du moteur, qui sont comme les pulsations de la cité travailleuse. 38 » Guéhenno, après avoir indiqué une ultime mort, celle d’un rouge, cette fois dans une indifférence complète, note seulement : « Le travail reprit après quatre-vingt-dix-huit jours.39 » Celle qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait plus Les deux écrivains, même s’ils ont passé une partie de leur vie à Paris, n’ont rien oublié de la tragédie fougeraise. Ces quatre livres en témoignent, puisque chacun d’eux décrit le milieu de l’usine et en particulier l’épisode qui a marqué tous les esprits de l’époque : la grève des chaussonniers de 1906-1907. Si leur narration des événements respecte bien la chronologie de la période, la vision qu’ils nous transmettent est sensiblement différente. On sent bien chez Myriam Thélen une aversion pour les syndicalistes, qui ne lui apparaissent que comme des semeurs de désordre. Sa perception des classes sociales est très conservatrice. Elle souhaite que chacun reste à sa place : le patron est fait pour diriger et l’ouvrier pour respecter les consignes que sa hiérarchie lui impose. D’autre part, sa description du monde ouvrier est très misérabiliste : l’image noire du prolétariat de la fin du XIXème siècle qu’elle livre rejoint celle d’un Zola, dont elle ne partageait évidemment pas les choix politiques. Jean Guéhenno, sans évacuer cette image de pauvreté, parfois de misère, qui fait le quotidien de la vie de l’ouvrier, semble plus proche de la réalité dans ses descriptions. Il est vrai, que cette vie, il l’a vécue, ce qui leur donne encore plus de valeur. Les deux écrivains ont par contre en commun un humanisme qui les fait réagir. Pour l’un comme pour l’autre, la condition ouvrière doit s’améliorer et l’ouvrier doit à tout prix sortir de ce dénuement qui 38 Myriam Thélen, La Mésangère, op. cit., p. 334. 39 Jean Guéhenno, Changer la vie, op. cit., p. 180.

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l’étouffe. Là où ils divergent c’est sur la méthode. Pour Myriam Thélen, le salut vient de l’Église et de la religion et, pour éloigner l’ouvrier des cafés et de l’influence des « grèviculteurs », il faut lui fournir un petit jardin dans lequel il pourra occuper ses temps libres : « Le prêtre réfléchissait toujours. […] À la base de sa doctrine, il avait placé la reconstitution de la famille, considérant celle-ci comme la cellule primordiale de toute société ; tout cela était exposé dans le pauvre livre à couverture grise, dans ses campagnes de presse, dans ses conférences ; il avait préconisé comme remède à la misère physiologique du peuple deux solutions, efficaces entre toutes : les jardins ouvriers et les logements à bon marché.40 » « L’homme, en contact direct avec la terre, s’y referait certainement une autre mentalité ; et le vieil utopiste qu’est le Père Patrice est hypnotisé par cette idée ; ne lui en faisons point un reproche.41 » Myriam Thélen, de par sa position sociale, est une adepte de la charité chrétienne, qui apparaît à Jean Guéhenno comme intolérable : « La misère est laide. On n’en peut faire, sans mentir, des contes de fées. Je hais le dolorisme qui entretient la douleur en la faisant aimer et j’ai peu de goût pour les belles âmes charitables en qui la souffrance des autres devient délices. “ Cet homme souffre, disait un écrivain à la mode, ah ! qu’il est intéressant ! Mais qu’il cesse de souffrir, il ne m’intéresse plus ! Voilà mon sujet gâché. ” Quel ridicule cynisme !42 » Pour Jean Guéhenno, la grève c’est avant tout un moyen pour se battre, pour défendre sa dignité, pour faire respecter son honneur d’ouvrier : « Pourtant, je l’affirme, c’était quelque chose de grand qu’une grève ouvrière en 1906. On n’en a guère idée aujourd’hui que la guerre entre les classes s’est en quelque sorte normalisée, réglementée. C’était une affaire de pain, bien sûr, mais autant une affaire d’honneur, un dur combat. On savait qu’on aurait faim. On prenait un effroyable risque.43 » Pour Guéhenno, l’évolution du monde ouvrier ne passe pas par l’Église : « Dès que j’avais pu observer les choses autour de moi, et mon père aidant, j’avais vite décidé que l’Église et l’Usine avaient partie liée 40 41 42 43

Myriam Thélen, Ceux d’hier, ceux d’aujourd’hui, op. cit., p. 329. Ibid., p. 331. Jean Guéhenno, Changer la vie, op. cit., p. 78. Ibid., pp. 166-167.

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pour nous maintenir dans l’obéissance et dans la soumission. 44 » Elle doit passer par l’éducation, par les livres. Nous n’avons pas cherché ici à rapprocher deux écrivains que tout opposait, à commencer par leurs origines sociales et leurs vécus respectifs, les convictions qu’ils en tiraient. Par ailleurs, une génération les séparait : à la naissance de Jean Guéhenno, Myriam Thélen avait déjà trente-trois ans. Deux étrangers, alors, condamnés à s’ignorer ou à se mépriser si d’aventure ils s’étaient rencontrés ? Ce qui peut justifier le parallèle que nous avons tenté, c’est leur commune attention aux êtres humains, et tout d’abord à ceux de leur « entourage » proche. Pour l’un comme pour l’autre, s’intéresser à la condition ouvrière fougeraise, c’était embrasser concrètement la grande cause de l’Humanité. S’ils différaient sans le moindre doute possible, sur les moyens d’assurer à leurs semblables un sort meilleur, plus digne, ils se rejoignent dans leur projet d’améliorer à tout prix la condition ouvrière. La cause est la même. Auraient-ils pu se rencontrer ? L’histoire, petite ou grande, peu importe, les a déjà rapprochés : la rue Forest, dans laquelle est né Jean Guéhenno fut rebaptisée dans les années 20, rue Nélet, en souvenir du mari de Myriam Thélen. Je remercie Mme Hélène Bonin pour ses articles sur Myriam Thélen, parus dans la revue Le Pays de Fougères (n° 83 et n° 85) ainsi que Daniel Heudré pour son article sur Myriam Thélen paru dans Fougères, Miroir des écrivains, Rue des Scribes Éditions, 1995, p. 129-130.

44 Ibid., p. 146.

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HOMMAGES Jacques Faucheux, compagnon de Guéhenno Patrick Bachelier « Ceux que nous avons aimés et que nous ne pouvons plus voir, leurs ombres remplissent tout notre esprit. 1 » Le 14 septembre 2013 à Fougères, Martial Gabillard, ancien élu de Rennes, terminait par ces mots son hommage à son ami décédé le 29 août. Jacques était membre de notre association, très actif avant l’heure, car il n’avait pas attendu sa création pour mettre en œuvre certains préceptes de Jean Guéhenno. Né en 1937 à Val d’Izé, commune brétilienne, licencié en sociologie, il commence sa vie professionnelle comme instituteur à Coglès (petite commune près de Fougères). Notre homme, débordant d’énergie, fonde en 1967, avec trois amis, une « audacieuse association », l’Association du Coglais, qui fonctionne toujours. « Au programme : démocratie participative pour tous, cathos comme laïcs ; intercommunalité, développement économique, social et culturel. Mai 68 avant l’heure en milieu rural !2 » Il fut pendant huit ans au service du Centre social de Fougères puis de l’Office social culturel rennais. Conseiller municipal socialiste à Fougères de 1977 à 1983, en 1983 il bat Michel Cointat, l’ancien ministre « gaullo-pompidolien » et devient maire. S’appuyant sur plusieurs équipes de gauche plurielle, pendant un quart de siècle, cet homme qui « aimait les gens », fait oublier aux Fougerais les années moroses de la désindustrialisation de la ville. Il transforme les lieux et les ouvre à la parole, change radicalement la façon de gérer une ville par le dialogue et envoie aux oubliettes les années pesantes d’une petite ville étouffée par une bourgeoisie bousculée par Mai 68. Deux sujets lui tiennent à cœur : le 1 Jean Guéhenno, Journal d’un homme de 40 ans, Grasset, 1934, p. 26. 2 Éric Chopin, « Jacques Faucheux : le pays de Fougères en deuil », Ouest-France, 31 août–1er septembre 2013.

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développement de la vie associative et la culture. En 1985, il crée le Salon du livre jeunesse, élément incontournable de la vie culturelle de nos jours, impulse le festival des Voix des pays. Et puis, continuant et accélérant le vœu du précédent maire, il fait connaître aux Fougerais leur « illustre compatriote » Guéhenno par le travail inlassable de Michel Philippe et de son équipe de l’Atelier national du Livre vivant. En 2007, il abrège son mandat et passe le relais à son fidèle second et ami, Louis Feuvrier. Ce dernier, à la suite de la publication de La Jeunesse morte, lors d’une réception à la Mairie, s’engagea à créer un espace culturel consacré à Guéhenno. Cette parole serait suivie d’effet, puisqu’un projet sérieux est en cours de réflexion. Si la vie politique l’intéressait, c’était avant tout pour changer la vie : « On ne défend bien la vie de chacun que lorsqu’on défend la vie des autres, c’est le message de Changer la vie. Cette démarche échappe à la requête individuelle ; cette démarche, celle du changement individuel, devient une demande collective », devait-il me confier lors d’un entretien au mois de mars 2003. Le jeudi 30 août 2007, lors d’une cérémonie amicale à l’intention des Fougerais venus dire au revoir à leur ancien maire, Jacques, le « poéticien », nous rappelle cette phrase de Guéhenno : « Nous rêvons une vie, nous en vivons une autre, mais celle que nous rêvons est la vraie. 3 » Il avait même confectionné une carte de vœux toute personnelle, le premier feuillet reprenant les arabesques de Gen Paul soulignant les traits du visage de Guéhenno, et sous ce dernier cette citation qui avait inspiré Bernard Clavel, admirateur de Guéhenno : « Mais le comble est bien que cet homme qui regrettait tant de n’être pas un romancier, ait écrit une phrase que le romancier que je suis, et qui regrette souvent de n’être que cela, a placardée dans son bureau. 4 » Si le rêve s’avère pour lui un mot essentiel, il savait aussi affirmer des valeurs : « Nous avons le devoir, comme hier on plantait l’arbre de la Liberté, d’écrire sur les places et sur les rues, le nom de celles et de ceux qui ont dans notre pays, chacune ou chacun à sa manière, à des périodes différentes, défendu les valeurs fondatrices de notre République. » Cette phrase fut prononcée le 15 juin 1996, lorsque 3 Jean Guéhenno, La Foi difficile, Grasset, 1957, p. 10. 4 Allocution de Bernard Clavel à Fougères, novembre 1988, à l’occasion du spectacle La Mort des autres.

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Mme Mitterrand dévoila la plaque dédiée à son mari qui changeait la rue de Nantes en avenue François Mitterrand. Jacques Faucheux faisait aussi allusion à la place Guéhenno inaugurée quelques années plus tôt. Il ne craignait pas non plus de s’en prendre aux idées reçues, dénommant le centre culturel : Centre Culturel Juliette Drouet. Jacques s’était élevé contre ceux qui ne voulaient voir en elle que la maîtresse de Victor Hugo. Il savait que Juliette, « Ma Payse », comme la dénommait Guéhenno, méritait bien mieux. Par le beau spectacle – que lui consacra Anthéa Sogno au Théâtre Victor Hugo de Fougères au mois de décembre 2011 – Juliette, cette petite fille du peuple sauvant les manuscrits d’un naufrage, s’est vu restituer dans sa ville natale sa dignité et son rôle de compagne fidèle du grand poète célébré dans le monde entier. Le 21 juin 2007, au cours d’une cérémonie à la Mairie, une des ses dernières interventions résume son message : « Nous vous avons donné la parole, restez des citoyens actifs. Nous vous avons ouvert la ville, ne vous laissez plus jamais enfermer et jetez des passerelles vers les autres villes. Nous vous avons mis sur le chemin des hommes, celui de l’éducation et de la culture, celui qu’empruntait Guéhenno, ne vous en laissez pas détourner. […] Restez solidaires, combattez pour la vie et que les valeurs morales et spirituelles vous portent. » À l’initiative de Jacques, de sa famille, de la municipalité, les Fougerais ont pu lui rendre hommage le 14 septembre dernier. Son ami, le Père Bernard Heudré, « Celui qui croyait au ciel », rendit un vibrant hommage à « Celui qui n’y croyait pas », rappelant que Jacques avait été, avec lui, cofondateur de la revue Le Pays de Fougères (1975-2008) et souhaitant : « Quand il faudra donner une rue à ton nom, ce sera une large avenue. Elle ira de la ville jusqu’aux premiers arbres de la campagne et sera à l’image de ce Pays, que tu as porté dans ton cœur. » À la fin de cet émouvant hommage, nous avons rappelé à Martial Gabillard et à Colette Faucheux, que la création de l’Assocation des Amis de Jean Guéhenno, en novembre 2004, était due à la revue Le Pays de Fougères ; c’est en effet dans ses pages que nous trouvons les premiers articles consacrés à Jean Guéhenno. Jacques lançait beaucoup d’idées, participait, quelquefois, à la création d’associations ; une fois 99


celles-ci créées ou l’impulsion donnée, il continuait son chemin vers d’autres rives. L’inflexion de sa voix ne s’est donc pas tue. Nous publions la totalité de l’entretien qu’il avait bien voulu nous accorder le 5 mars 2003, dont une partie a été publiée en 2005 sous le titre « La perception de l’écrivain dans sa ville natale, quand le respect et l’affection sont plus forts que les désaccords », Le Pays de Fougères, n°137. Entretien du 5 mars 2003 avec M. Jacques Faucheux maire de Fougères depuis 1983, Conseiller Régional (P.S.). 1 – Qu’évoque pour vous le nom de Jean Guéhenno ? D’emblée je prends le contre-pied de cette réflexion [nous venions d’évoquer la prétendue ingratitude de Guéhenno à l’égard de sa ville natale]. Cet homme est l’image de la fidélité à un milieu, à un groupe, une classe. C’est toute une vie d’engagement : Vendredi, Europe, les meetings. Cet homme consacre sa vie au combat de Caliban et Prospero ; combat d’une classe soumise, manquant cruellement de culture et d’argent. Il lui assure sa promotion. C’est un homme de fidélité. On ne défend bien la vie de chacun que lorsque l’on défend la vie des autres, c’est le message de Changer la vie. Cette dimension échappe à la requête individuelle ; cette démarche, celle du changement individuel, devient une demande collective. 2 – Comment l'avez-vous lu ? J’ai lu de nombreux ouvrages. J’ai lu Jean Guéhenno, pas du Guéhenno. L’aurais-je lu si je n’avais pas été en fonction de responsabilités à Fougères ? La lecture de Guéhenno n’est pas abstraite. C’est un moraliste, toujours dans le domaine du devoir, son discours est rigoureux et austère. C’est peut-être ce style qui m’a invité à cette lecture, le ton du philosophe humaniste. Il aide son contemporain à trouver des solutions à ses problèmes, mais aussi à trouver du sens à ses réponses. Pour quelqu’un, qui comme moi, est engagé, c’est un bon compagnon. Il m’a beaucoup aidé à penser. Je suis un lecteur de livres utiles, voire éventuellement de romans engagés. 3 – Lors de la parution de son livre Changer la vie, en 1961, avez-vous eu des échos, des avis sur cet ouvrage ? 100


C’est à Coglès que pour la première fois j’ai entendu parler de ce livre. J’étais directeur de l’école. Je me souviens d’une conversation avec mon ami le Docteur Tazartez (père de Nicolas Peyrac, le chanteur). 4 – Que représente-t-il pour vous aujourd’hui ? J’aime citer Guéhenno. Cet homme est l’exemple d’une vie réussie, un exemple de la promotion qu’une société peut accorder à un citoyen. Je préfère les laborieux aux héritiers. Un exemple, un homme qui réussit à s’arracher à sa condition – pas pour l’abandonner – qui devient un grand intellectuel (entre les deux guerres). À Fougères on l’a boudé. Je pense avoir contribué à une meilleure connaissance de Guéhenno à Fougères. J’ai beaucoup offert son livre Changer la vie pour que nos invités d’une journée, d’un mois ou d’une vie, connaissent l’esprit fougerais. Je me souviens avoir offert ce livre lors de ma première rencontre avec la sous-préfète de Fougères, qui allait devenir, mon épouse. Lorsque je recrute un cadre pour la mairie, je lui demande ce que signifie pour lui cette phrase de Guéhenno : « Nous rêvons une vie, nous en vivons une autre, mais celle que nous rêvons est la vraie. » C’est la vie que nous rêvons, pour nous et pour les autres qui doit porter au quotidien notre action. Il faut rêver la vie pour s’en sortir. Guéhenno donnait aux hommes un idéal. Passer des heures dans une usine sans idéal est un enfer ! Sur un thème comme la guerre, Guéhenno est un homme de référence. Très fréquemment lors des cérémonies du 8 mai ou du 11 novembre, je me rends au monument aux morts avec un livre de Guéhenno, notamment La Mort des autres. 5 - Quelle image de lui gardez-vous ? À propos de sujets majeurs Guéhenno m’a aidé, par exemple, à propos de Dieu et sa signification. Il nous délivre des phrases très claires pour des gens qui sont dans l’impossibilité de formuler une réponse à une question aussi fondamentale. Notamment, moi qui ne suis pas croyant. L’autre sujet, mon engagement politique. Ce qui explique que je suis adhérent fidèle, mais, détaché. Parce qu’il y a toujours des risques à être dans la chapelle. Le risque de dire les prières collectives. Il est bon, quand on a un engagement de garder de 101


la distance, de ne pas être prisonnier. Guéhenno a éclairé beaucoup de ses contemporains. Il a été fasciné par le modèle communiste, mais, dans ce cas précis il a été très lucide, c’est un exemple de lucidité. En examen permanent. Remarquons sa réticence à lever le poing. Son approche par rapport à l’idéal, aux partis politiques est déterminante. C’est aussi un homme de référence en ce qui concerne l’enseignement, son livre Sur le chemin des hommes, est un ouvrage remarquable à destination des enseignants. 6 – Considérez-vous que cet ancien employé d’usine devenu académicien est resté fidèle à ses origines ? Son élection à l’Académie française est la marque, le sceau d’une vie réussie. La mentalité fougeraise s’est attachée à trouver l’explication d’une trahison plutôt que la justification de sa réussite. Si l’on sortait du rang on trahissait. Dans le milieu chaussonnier on considérait qu’il avait trahi. « On aurait besoin de lui pour mener notre combat. Il n’est plus là pour nous aider à mener les batailles ». Mais peut-être n’aurait-il pas été un bon syndicaliste : rappelez-vous, lorsqu’il va réclamer une augmentation à son patron, il ne trouve pas les mots… Malgré tout j’étais déçu, on n’essayait pas de tirer profit de ce parcours exemplaire. De cette réussite accomplie dans des conditions beaucoup plus difficiles que de nos jours.

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Huguette Gasbar, l’œil vivant Jean Samoël Après une formation à l’École nationale d’art dramatique de Strasbourg (formation décoration), Huguette Gasbar devint Conseillère d’éducation populaire et de jeunesse (arts plastiques) au Secrétariat d’État à la Jeunesse et aux Sports, et costumière décoratrice en chef des ateliers décoration de l’Association nationale du Livre Vivant. Huguette Gasbar, décédée le 19 novembre 2012, était née en 1931 à Faulquemont en Moselle. Devant suivre les cours du Conservatoire, elle s’orienta vers la création de décors et aussi de costumes de théâtre. Elle rencontra le metteur en scène Michel Philippe. Ce dernier avait monté divers spectacles en France, particulièrement dans le Poitou et le Berry. Dans un premier temps elle suivit Michel Philippe aux Antilles, puis arriva avec lui au cours des années 70 à Fougères. C’était alors l’apogée des grands spectacles : les Chouans, de Balzac, 93, les Misérables de Victor Hugo, Le plus humbles des Européens, les Années noires, La Mort des autres de Guéhenno, et de combien d’autres qui ont suivi, spectacles toujours dans la mémoire des Fougerais. Huguette a toujours été présente tout au long de cette aventure comme costumière. Outre ses qualités humaines, que tout le monde lui reconnaissait, elle avait un coup d’œil absolument incroyable. J’en ai été le témoin bien des fois. Parmi les dizaines et parfois centaines de comédiens, figurants, danseurs, musiciens qui participaient à ces grandes fresques que nous offrait le Livre vivant, elle était capable de repérer la coiffe mise de côté, le bouton de guêtre oublié, ou le lacet mal attaché. J’ai un souvenir personnel : nous étions sur le parvis de SaintLéonard, lors d’un spectacle sur Christophe Colomb. J’avais personnellement à lire un très long parchemin sur lequel était écrit un texte fort long. À un moment donné, je devais enrouler mon parchemin et continuer mon discours un peu plus tard − ayant fait une toute petite encoche sur le bord du parchemin pour repérer plus facilement l’endroit où je devais reprendre. Dès ma sortie, Huguette se précipita et me dit que pour le spectacle suivant, il me faudrait réécrire mon texte sur un autre 103


parchemin. Elle avait vu la petite encoche et pensait que c’était le début d’une déchirure. Son sens du détail était prodigieux. Chaque costume était pensé et réalisé en tenant compte du contexte historique, mais aussi du physique du comédien, pour que celui-ci puisse être dans les meilleures conditions pour jouer. Le 13 novembre 2004, Huguette fut de la première réunion pour la création de l’Association des Amis de Jean Guéhenno. Adieu Huguette, tes amis ne t’oublient pas.

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Michel Philippe, le serviteur du « Plus humble des Européens » Patrick Bachelier Né à Niort en 1928, conseiller d’éducation populaire et de jeunesse (art dramatique) depuis 1952 au Secrétariat d’État à la Jeunesse et aux Sports ; créateur de la Compagnie nationale du Livre vivant en 1956, puis du théâtre In Folio. Cet homme – passionné et quelquefois tonitruant – animait les scènes, tantôt de sa plume, tantôt de sa voix fervente qui donnait vie aux textes. Michel Philippe nous a quittés le 3 novembre 2013. L’Association nationale pour le Livre vivant1 fut créée au mois de décembre 1980, placée sous la présidence d’Annie Guéhenno, avec Michel Philippe pour Délégué général. Au cours des vingt ans passés à Fougères, il monta dans le cadre du Festival du Livre vivant de grandes œuvres littéraires telles que Les Chouans, Quatrevingt-treize, Les Misérables, Notre-Dame-de-Paris, etc. Sensible à la plume de Guéhenno, l’enfant du pays, il mit en scène ses écrits. Michel Philippe allait faire découvrir ou redécouvrir leur concitoyen aux Fougerais au travers de ses œuvres : La Clairière des Destins en 1981 (spectacle repris à Pontivy en 1983), Quelle est cette fatalité qui monte ? Jean Giraudoux/Jean Guéhenno, dialogues sur la guerre et sur la paix (1914-1939) à Châteauroux et Fougères dans le cadre du centenaire de Giraudoux. La Mort des autres fut montée en 1988, avec une allocution de Bernard Clavel, admirateur de Guéhenno. En 1990, pour le centenaire de Jean Guéhenno, Charles de Gaulle et Maurice Genevoix, Michel Philippe prit la voix du « vieil écrivain » dans la projection dramatique de Jean Guéhenno, le plus humble des Européens (repris au Centre national d’art contemporain Georges Pompidou à Paris). Au mois de juillet, toujours dans le cadre du centenaire, la voix du général de Gaulle résonne dans le cœur de l’amphithéâtre que procurent les vieilles murailles du château médiéval de Fougères : « Moi, général de Gaulle, 1 ANALIV, sous l’égide du ministère du Temps Libre, du ministère de la Culture, du Centre national des Lettres et du Conseil Régional de Bretagne.

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j’invite… ». Les années noires défilent, emportées par un flot d’acteurs, dont une majorité issue de troupes fougeraises, font vivre avec émotion ce témoignage incontournable sur l’Occupation. Au mois d’août 1995, dans le cadre du 19 ème Festival du Livre vivant – dans la cour du château de Fougères – une lecture spectacle fut organisée, Histoire de souliers et bruits de bottes, à travers les œuvres des trois fils de cordonnier, Jean Giono, Louis Guilloux et Jean Guéhenno. En 2008, pour la célébration du 90 ème anniversaire de l’Armistice, et celle du 30ème anniversaire du décès de Guéhenno, Michel Philippe et Odile Samoël animèrent une lecture vivante – dans le cadre de l’ANALIV – de La Clairière des Destins2. En 1997, sur le point de quitter Fougères pour rejoindre Rochefort-sur-Mer, Michel Philippe, au sujet de son travail à Fougères, devait confier à la presse : « Faire connaître et apprendre à vivre avec les grands textes, c’est sans doute cela dont je suis le plus fier. » Heureux aussi de faire participer toute une population autour des animations de rue, de faire ouvrir des livres à des personnes éloignées de toute préoccupation littéraire. Michel Philippe est certainement, avec la revue Le Pays, à la source de la création de notre association. Le 15 décembre 1998, il m’écrivait : « Je me félicite de plus en plus de vous avoir par mes spectacles des années 80 transmis cette passion de Guéhenno, notre commun enchanteur, qui nous anime l’un et l’autre. »

2 Conte dramatique inédit de Jean Guéhenno (1914), dont les manuscrits ont été offerts à Michel Philippe par Annie Guéhenno, alors présidente de l’ANALIV en remerciements pour la création en 1981 à l’Espace 3 de Fougères d’une autre Clairière des Destins composée sur la vie et l’œuvre de l’académicien (ce texte fut publié aux Éditions Henry des Abbayes).

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COMPTES RENDUS Réseau du musée de l'Homme Julien Blanc, Au commencement de la Résistance. Du côté du musée de l’Homme 1940-1941. Coll. La librairie du XXIe siècle, Seuil, 2010, 465 p. Ce beau livre, issu d’une thèse, montre que, contrairement à une vulgate lourdement imposée depuis une trentaine d’années, avec tous les jugements méprisants qu’elle implique et les appels obligés au repentir collectif, la Résistance française à l’occupation commença dès l’été de 1940. Bien sûr, les mouvements de résistance ne produisant pas de documentation officielle, la description de leurs activités est plus difficile que celle des gouvernements et administrations engagés dans la collaboration. L’historien qui s’y engage doit renoncer à un certain confort intellectuel, admettre les zones d’ombre, les lacunes, confronter parfois des hypothèses. Il est impossible de résumer ici un ensemble de faits aussi complexe, mais J. Blanc réussit à renouveler cette histoire d’un réseau que nous pensions connaître dans ses grandes lignes. Au cœur de sa recherche, la démonstration que « la nébuleuse du musée de l’Homme est infiniment plus riche et diverse que la poignée d’intellectuels parisiens progressistes à laquelle on la réduit ». Entendons-nous : il ne s’agit pas pour lui de diminuer la grandeur d’Anatole Lewitsky, de Boris Vildé ou de Deborah Lifchitz, dont il nous permet de comprendre le sacrifice et le dévouement à la Liberté. Il montre, et c’est tout à leur honneur, qu’ils avaient su établir des relations avec des résistants de toutes origines socioprofessionnelles et politiques, à Paris comme en province (avec des agents de l’ambassade des États-Unis, le noyau Boutiller du Rétail, la filière Fawtier, des groupes de Soissons et de Béthune, Combat-zone Nord…) ; cette extrê me diversité et le compartimentage mis en place expliquent, malgré les vagues d’arrestations, la renaissance permanente de l’action résistante : « La métaphore de l’araignée tissant et retissant inexorablement sa toile, fréquemment utilisée pour donner à voir le labeur patient de pionniers décidés à survivre, prend tout son sens. » 107


J. Blanc s’interroge avec le sens des nuances et la gravité, le respect, qui conviennent, sur la disparition de la mémoire sociale d’Yvonne Oddon, de Paul Hauet, de Maurice de La Rochère ou de Jehan de Launoy, Raymond Burgard, Paul Petit, Raymond Deiss, entre beaucoup d’autres acteurs de cette histoire, effacés par la surexposition de Boris Vildé et de Germaine Tillion. Son livre se termine par une réflexion que fondent de nombreux entretiens avec cette dernière, presque une méditation, sur la façon dont se fabrique l’histoire. L’auteur, qui récuse la distinction entre résistance intellectuelle et résistance dite active, puisque toutes deux peuvent conduire à la mort, montre aussi que le procès du Réseau du musée de l’Homme est loin d’avoir dévoilé toute la vérité de l’action entreprise. Certes, l’occupant s’est livré à une enquête minutieuse – les accusés ont eu la surprise à l’ouverture du procès de voir affichés sur une carte de France leurs déplacements –, a voulu un procès qui devait être à la fois exemplaire et dissuasif – cinq semaines de débats, deux cent quatre-vingt-dix-sept pages de jugement – , mais les conclusions auxquelles parvient le président du tribunal allemand, Enst Roskothen, restent le fruit d’une « reconstruction partielle et partiale », soumise aux révélations du traître, Albert Gaveau. En dehors de l’affaire du Réseau, J. Blanc incite également à nuancer toutes sortes de généralisations encore couramment reçues et diffusées, sur la prétendue correction de l’armée allemande dans les premiers temps de l’Occupation (massacres de six cents civils dans le Nord et le Pas-de-Calais, mise à mort des prisonniers de guerre coloniaux d’Afrique noire, viols, violences et vols). Il évoque à juste titre les nationalistes maurrassiens engagés dans la Résistance parce que leur patriotisme l’a emporté sur leur haine de la République, et le poids de la droite anticommuniste en général dans l’action antiallemande. En font foi, entre autres, les très nombreuses interventions de Vichy, le plus souvent inefficaces, en faveur de résistants nationalistes arrêtés par l’occupant. Cela explique le beau texte de Jean-Pierre Vernant, dans « Tisser l’amitié » (également cité par Guillaume Piketty, dans Résister. Les archives intimes des combattants de l’ombre), sur le creuset d’amitiés de la Résistance et son influence apaisante sur la société française de l’après-guerre. 108


J. Blanc souligne également la relative bienveillance des autorités françaises de zone libre vis-à-vis des résistants interpellés, au moins avant le 11 novembre 1942, condamnés à des peines plutôt légères : prison ferme, amendes, contre condamnations à mort et déportations prononcées en zone occupée. Enfin, l’on conseillera aux spécialistes de la prévision du passé, de l’ironie intransigeante sur « le mythe de l’épée et du bouclier », le rappel très honnête par Germaine Tillion de ses sentiments en 1940, tel que le transcrit un enquêteur de 1946 : « Consternée par l’armistice. […]. Considère cependant que « le désastre justifie l’armistice ». N’incrimine pas Pétain. […] Pendant des mois encore, la thèse de la nécessité de l’armistice lui apparaît plausible. Sur le moment, Germaine Tillion croit que Pétain est un résistant qui travaillera à sauver ce qui peut être sauvé, s’imagine qu’il travaille d’accord avec de Gaulle. » Signalons aux « Guéhennistes » deux références à Guéhenno et plusieurs autres au couple de Jean et Colette Duval, deux amis très proches qui ont joué un rôle essentiel dans la Résistance parisienne. Nous regrettons seulement que la figure de Guéhenno soit cantonnée à une résistance purement intellectuelle et littéraire, distinction que J. Blanc lui-même récuse. Figure du Front Populaire, connu du grand public, Guéhenno est observé, épié (d'autant plus que, professeur, il est en contact avec des élèves auxquels il ne cache pas ses convictions), dénoncé, attaqué (et rétrogradé à titre d’avertissement) 1. Veuf, il a une fille unique, dont il est alors le seul soutien. C’est Guéhenno qui a mis en contact Paulhan et Blanzat, habitant à quelques mètres l’un de l’autre (ils se connaissaient avant l’Occupation mais leurs relations étaient distantes). Toute action « de nature différente » aurait entraîné son arrestation immédiate, sa notoriété et son réseau de relations devenant impuissant à le protéger alors que l'Occupation se durcissait. Jean-Kely Paulhan 1 Voir son Journal des années noires, d’autant plus discret sur sa propre résistance qu’il vit dans la peur de compromettre des amis. Sur son comportement de professeur, voir J. K. Paulhan, « Guéhenno et la liberté », in DVD La Résistance en Ile-de-France, Paris, Association pour les Études sur la Résistance Intérieure (AERI), 2004, diff. La Documentation Française.

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Fausses nouvelles, rumeurs de guerre et vrais crimes Sur Philippe Nivet, La France occupée 1914-1918, Armand Colin, 2011 ; John Horne et Alan Kramer, 1914. Les atrocités allemandes. La vérité sur les crimes de guerre en France et en Belgique, trad. H.-M. Benoît, Texto, Tallandier, 2011. La propagande grossière entraîne un effet bien connu : un scepticisme généralisé qui contribue à une désinformation aussi perverse que le « bourrage de crâne » dénoncé1. Le souci des historiens, nécessaire, louable, de vérifier la réalité de tel ou tel fait isolé (mais déterminant pour le contemporain qui en fait état) aboutit trop souvent à un « rien que des mensonges ! », dont l’esprit de système se saisit pour faire une marque de profonde intelligence. Ainsi les annotateurs de La Jeunesse morte de Jean Guéhenno2, dont le narrateur évoque les premières nouvelles de crimes allemands dans l’été 1914, découvrent qu’Alexis Samain, patriote français de Metz, ne fut pas fusillé mais revint du front russe en 1918, que le maire de Saales, lui non plus, ne fut pas passé par les armes mais assigné en résidence forcée en Allemagne… Ils ont raison d’avoir rétabli la vérité. Mais déduire de ces vérifications que toutes les dénonciations étaient fausses, comme l’ont fait les pacifistes de l’entre-deux-guerres ou les esprits européens 1 Les gouvernements anglais et américain ont reçu à partir de 1942 de nombreux rapports sur l’extermination en masse de civils en Europe orientale. Leur scepticisme s’expliquait aussi par la conviction que les atrocités allemandes de la Première Guerre mondiale avaient été grossièrement exagérées par la propagande alliée. Voir J. Horne, A. Kramer, p. 310 et p. 592. De nombreuses autres raisons expliquent que les camps de concentration n’aient pas fait l’objet d’une plus grande attention. Voir A. Beevor, « Le Livre de la guerre » (entretien portant sur son livre, La Seconde Guerre mondiale, Calmann-Lévy, 2012), Le Point, 2090, 4 octobre 2012, pp. 146-149. « Même les dirigeants des organisations juives considéraient comme inimaginable qu’un peuple puisse organiser cette mort industrielle. Et puis il y a eu des rapports de plus en plus précis de la résistance polonaise. Churchill a été d’accord sur le principe des bombardements, mais le maréchal Harris, responsable du Bomber Command, était réticent. Pour de bonnes et de mauvaises raisons. La plupart des camps se situaient hors de portée des bombardiers légers. Les seuls à avoir un rayon d’action suffisant étaient les bombardiers lourds, Lancaster et Halifax, moins précis parce qu’ils larguaient de plus haut. Ce qui convenait pour bombarder les villes allemandes, mais pas pour détruire les voies de chemins de fer. D’autant que celles-ci se réparent vite. Ajoutez à cela, avait dit Harris, que l’Europe centrale est couverte de nuages une bonne partie de l’année (…). [Par ailleurs, Harris] était convaincu que la meilleure façon d’aider les prisonniers des camps était de finir la guerre au plus vite. [La démoralisation des civils allemands sous le coup de ses bombardements hâterait la capitulation de l’Allemagne.] 2 Dir. Philippe Niogret, avec J.-K. Paulhan et P. Bachelier, éditions Claire Paulhan, 2008.

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« ouverts » d’aujourd’hui, qui voient dans l’histoire une source de divisions inutiles, est s’égarer. Marc Bloch, en étudiant par exemple la légende des « mains coupées », ne met pas en doute les « atrocités hélas ! trop réelles perpétrées par les Allemands sur le sol français ». Il souligne seulement que « la vérité perd de sa force lorsqu’elle est mêlée à des erreurs3 ». Le livre de J. Horne et A. Kramer évoque d’abord en détail le massacre des 6 500 civils belges, luxembourgeois et français dans les premiers mois de 1914. Après avoir montré que « la violence contre les civils ennemis a été endémique dans l’armée allemande », il s’attache à expliquer pourquoi l’Allemagne, signataire de la Convention de La Haye en 1907, a soutenu et épousé cette violence, malgré des oppositions intérieures (dans une partie de la bourgeoisie cultivée, chez les internationalistes ouvriers, les chrétiens, en particulier les catholiques, alors que le corps professoral appuyait massivement l’invasion de la Belgique et de la France) 4. Il étudie l’entreprise de négation ou de banalisation menée après la guerre par les élites militaires, politiques, judiciaires, allemandes, relayée par certains pacifistes en France et aux États-Unis. Si le haut commandement allemand a organisé, justifié (au moins dans sa communication interne) l’exécution de civils ennemis, cette attitude s’explique en partie par l’obsession des francs-tireurs, auxquels il refuse le statut de combattants. La mémoire allemande de la guerre franco-prussienne de 1870-1871, suivie, après la défaite de l’armée de Napoléon III, d’une résistance de l’armée républicaine « irrégulière », ne doit pas être sous-estimée. Parallèlement, face à des êtres jugés inférieurs, moins civilisés, toutes les méthodes sont bonnes, 3 Écrits de guerre 1914-1918, textes réunis et présentés par Étienne Bloch, introd. de Stéphane Audouin-Rouzeau, Armand Colin, 1997, note 28, p. 180. 4 Dans un article de L’Aurore du 6 décembre 1905, Georges Picquart, celui de l’Affaire, qui sera réhabilité en même temps que Dreyfus en 1906, fait état d’une publication du Grand État-major allemand, destinée à « mettre en garde les jeunes officiers contre les tendances humanitaires du siècle ». Ce texte interdit de laisser sortir d’une ville bombardée les femmes, les enfants, les vieillards, préconise l’emploi d’otages dans la population civile et la torture contre les habitants du pays envahi qui ne voudraient pas collaborer avec l’autorité militaire : « Certaines rigueurs sont inhérentes à la guerre et c’est dans l’emploi impitoyable des violences nécessaires que réside souvent la seule et vraie humanité. » « Contradiction », in G. Picquart, Lieutenant-Colonel en réforme, « De la situation faite à la défense militaire de la France », Cahiers de la quinzaine, 3e cahier de la 7e série, mars 1906, pp. 61-63.

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comme l’a montré dix années auparavant la répression allemande contre les Hereros en Namibie (p. 260)5. Surtout l’armée allemande n’a pas anticipé la résistance militaire belge ni française, le plan Schlieffen prévoyant que la France serait vaincue dans un délai de trois à six semaines. Les troupes, soumises à des marches forcées, non approvisionnées, épuisées, ne comprenant pas l’humiliation de la retraite face aux forts de Liège, sont démoralisées ; le moindre incident déclenche parmi elles la terreur et l’on sait que beaucoup de soldats, dans des scènes de panique collective, parfois accrue par l’ivresse succédant à la peur, se tirent les uns sur les autres. Entretenir une explication de l’échec de ces premières semaines de combat par une résistance civile de masse déloyale, est indispensable au maintien de leur moral. L’obsession qui s’attache aux curés, considérés comme les artisans naturels de la résistance et souvent fusillés sans procès, participe de la perception d’une population catholique fanatisée, soumise à un clergé tout puissant. La haine du catholicisme remonte elle aussi à l’unification allemande : Bismarck a réussi à le présenter comme l’ennemi de l’intérieur, principal obstacle à l’union de tous les Allemands. Plus tard, les critiques publiques exprimées par le Zentrum à propos des méthodes de guerre utilisées contre les Hereros ont renforcé cette image de dissidence suspecte. Négationnisme La dernière partie de l’ouvrage montre le négationnisme allemand à l’œuvre dans l’après-guerre. Les Anglais abandonnent très vite la revendication française concernant les extraditions de militaires allemands coupables de crimes contre les civils ; les procès sont finalement confiés à la justice allemande, qui acquitte, lors des procès de Leipzig en 1921, l’un des principaux accusés, le général Stenger. Aristide Briand dénonce la parodie de justice allemande, mais le désir de réconciliation avec l’Allemagne gagne de nombreux milieux, y compris dans les lieux les plus éprouvés, où l’on finit, dans la peine, par renoncer à évoquer le souvenir des atrocités, comme à la bibliothèque reconstruite de l’université de Louvain. En France, pour Georges Demartial, l’un des historiens négationnistes, alliés et Allemands se sont 5 Voir Anne Poiret, Namibie : Le Génocide du II e Reich, dernière diffusion le 27 mai 2012 sur France 5 : http://documentaires.france5.fr/documentaires/namibie-le-genocide-du-iie-reich

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comportés de la même façon, c’est la guerre qu’il faut condamner. Demartial, Victor Margueritte, Faye et Barnes qui répandent les mêmes thèses aux États-Unis, reçoivent d’importants subsides allemands pour la traduction et la diffusion de leurs œuvres 6. Otto von Stülpnagel, « activiste innocentiste des années 20 contre les accusations alliées de crimes de guerre » deviendra gouverneur militaire de la France de 1940 à 1942 et y assumera les premières exécutions d’otages civils. La « première » Occupation L’occupation du Nord et de l’Est (dix départements) de la France pendant cinq longues années, est étudiée par P. Nivet sous plusieurs angles, également passionnants 7. Tout en précisant la spécificité de cette occupation, plus dure que celle de 1940-44, l’historien en analyse les conséquences, décrit les façons dont la mémoire est entretenue ou délaissée (termes que l’on nous permettra de préférer au « gérée » si fort à la mode), les difficultés du retour à la paix. Deux millions de Français auront vécu entre 1914 et 1918 sous la domination allemande, « dépatriés » dans la mesure où l’isolement par rapport à la France restée libre aura été total. Principales caractéristiques de cette occupation : le pillage économique puis la destruction, l’asservissement des populations civiles, affamées et malades, la désorganisation d’une société dont les valeurs sont mises à mal, le développement de la corruption ; la fuite de la majorité de la population du Nord et de l’Est en 1940 s’explique, comme s’explique la haine spontanée de Vichy dans la population lilloise, plus gaulliste, plus anglophile, plus communiste qu’ailleurs en France.

6 De même, le gouvernement français, par l’intermédiaire du Quai d’Orsay, va subventionner à partir de 1936 des associations pacifistes, telles l’APD (Association de la Paix par le Droit), ou le Rassemblement universel pour la paix. Voir Norman Ingram, « Les pacifistes et Aristide Briand », in Jacques Bariéty (dir.), Aristide Briand, la Société des Nations et l’Europe : 1919-1932, Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 2007, pp. 200-213. Pavés de Paris, dirigé par Emmanuel Berl, qui attaque violemment les positions anti-munichoises de La NRF, reçoit également une aide du ministère des Affaires étrangères. « La NRF contre la paix », Pavés de Paris, n°23, vendredi 18 novembre 1938. 7 « Les revenus de l’État, qui représentaient environ 10% du PIB en 1913, fléchissent pendant la guerre (…). Cette baisse n’est pas seulement due à la modération de l’effort fiscal, mais s’explique également par l’amputation du territoire français (les dix départements occupés pendant la durée du conflit produisaient entre 13 et 20% du revenu national en 1913. » N. Delalande, Les Batailles de l’impôt. Consentement et résistances de 1789 à nos jours, Seuil, 2011, p. 260.

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Changer le pays en désert À partir de 1916, avec une accélération en 1917, quand les Allemands envisagent la possibilité de leur défaite, il s’agit de « changer le pays en désert » (Jünger). Stresemann, le futur partenaire pour la paix de Briand, se félicite du fait que « le pillage, comme disent les Français, effectué dans les usines textiles et mécaniques, a imposé dès maintenant à la France une perte de plusieurs milliards ; il faut féliciter l’industrie allemande, ainsi débarrassée d’un adversaire redoutable ». Pillage suivi de la destruction systématique des équipements qui ne peuvent être emportés. Toujours contrairement à la Convention de La Haye, les civils français (y compris « bourgeoises » et jeunes filles, exposées à des promiscuités durement ressenties) sont obligés de participer à l’effort de guerre allemand, dans un contexte où les difficultés de ravitaillement entraînent des maladies de carence, le quasi-doublement des décès par tuberculose et un retard considérable de croissance chez tous les enfants du Nord. Il n’est pas question que l’Allemagne, elle-même soumise au blocus des Alliés, aide les populations occupées. Les secours hispanonéerlando-américains seront efficaces, bien que très insuffisants par rapport aux besoins, d’où le développement d’un marché noir important8. Une résistance s’organise, avec l’aide de la Grande-Bretagne (dont plus de 200 agents, parmi lesquels Edith Cavell) sont fusillés en France et en Belgique occupées, avec ses héros dont le culte servira à la reconstruction morale en même temps que la stigmatisation des « femmes à Boches ». Près d’un dixième de la population du Nord, soit 500 000 personnes, aura été rapatriée pendant le conflit, par la Suisse vers la France, dont Annemasse, près de Genève, représente la porte d’entrée. Ces rapatriements obéissent à plusieurs considérations : faciliter l’ordre militaire en trouvant de la place pour loger les troupes, le pillage économique en se débarrassant des témoins et acteurs de l’ancienne organisation, provoquer une pression sur la France, en lui imposant 8 Voir aussi à ce sujet Louis Maufrais, J’étais médecin dans les tranchées 2 août 1914 – 14 juillet 1919. Pocket, 2011.

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l’accueil des habitants d’une vaste région ruinée, sans parler de l’humiliation de n’avoir pu les protéger à temps. Les désillusions du retour à la paix ne peuvent être passées sous silence (comme en 1944-1945) : le premier hiver de la libération à Cambrai est le pire depuis 1914, car les circuits d’approvisionnement dans un pays totalement désorganisé peinent à se rétablir. Les « Boches du Nord » se sentent incompris des populations françaises de l’arrière, qui n’ont pas vécu l’occupation et ont vu la guerre de loin, alors que les occupés ont été aussi exposés aux bombardements alliés et français. Il est juste de reconnaître que les médecins allemands sont jugés aidants et compétents, que, si les officiers, arrogants, sont détestés, la coexistence avec les simples soldats est meilleure. En août 1917, l’autorité militaire impose dans les tramways de Lille une séparation stricte entre civils français et soldats allemands dont on craint qu’ils ne se confient trop aux premiers. Les territoriaux réservistes allemands, plus âgés, identifient souvent les enfants français à ceux qu’ils ont laissés derrière eux et se montrent gentils à leur égard, ce qui a entraîné quelque inquiétude dans l’immédiat après-guerre : des petits Français n’auraient-ils pas été « germanisés » par ces ennemis, comme par certains instituteurs allemands à l’écoute de leurs élèves et pratiquant une pédagogie différente ? Les rares collaborateurs et les résistants n’ont pas fini de payer les conséquences de leurs actes dans les années du premier après-guerre. Des collaborateurs seront libérés par les Allemands en 1940, pour être parfois réincarcérés en 1944. Des résistants payent de leur vie leur engagement après un sursis de vingt-cinq ans : « Le chef de la Kommandantur de Roubaix nommé en 1940 était le neveu de celui qui eut le poste en 1914. Qui plus est, il arriva muni des fiches de son oncle. Ceux qui avaient été arrêtés et déportés en 1915 et 1916 furent redéportés en 1940, notamment le maire, un vieux Guesdiste, Jean Le Bas, qui avait été libéré en 1916 sur les instances d’Alphonse XIII et qui mourut à Mauthausen en 1943. Il en fut à peu près de même à Lille, Douai et Valenciennes. »9

9 Richard Cobb, Vivre avec l’ennemi. La France sous deux occupations : 1914-18 et 1940-44, Éditions du Sorbier, 1985, p. 64.

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Et après ? Ces pages noires de l’histoire franco-allemande ont-elles encore un sens pour les générations qui ont toujours vécu dans une Europe où la paix entre les peuples apparaît comme une évidence naturelle, essentielle, que l’on n’a même plus besoin de justifier ni de garantir (car l’on ne garantit pas une évidence) ? Les historiens remarquent qu’elles sont passées de l’histoire nationale à l’histoire locale, où elles achèvent doucement de s’effacer. Les commémorations sont devenues presque incongrues ; et les spécialistes de la Première Guerre mondiale, heureusement posés et consciencieux, mais distants parce que professionnels, apparaissent comme les gardiens d’un cimetière dont les rares visiteurs ne savent plus qui sont les morts. Les livres que nous venons d’évoquer sont-ils pour autant inutiles ? Libérés de toute fonction d’accusation – le procès de l’Allemagne est d’autant moins d’actualité que ses gouvernements élus successifs depuis 1945 ont assumé les responsabilités du pays –, ils aident, à partir de cas dont notre propre histoire nous permet de nous saisir plus facilement, à appréhender des expressions du Mal. Même si comparaison n’est pas raison, même si les sentiments internationalistes aussi généreux que vagues ne fondent pas une politique, ces livres peuvent au moins faciliter la compréhension de ce que vivent d’autres peuples aujourd’hui, auxquels nous pouvons au moins tendre la main, parce que leur expérience ne nous est pas totalement étrangère. Jean-Kely Paulhan Nicolas Beaupré, Les grandes guerres (1914-1945), Belin, collection Histoire de France, 2012, ISBN 978-2-7011-3387-4, 56 €. Le dernier tome de la collection de l’Histoire de France, dirigée par Joël Cornette, a pour objet la « guerre de Trente Ans » selon l’expression du général de Gaulle. Au sein de ce riche et beau volume de plus de 1100 pages, Nicolas Beaupré, spécialiste reconnu de la période, distille quelques allusions à Jean Guéhenno. Nous retrouvons les principaux moments de la vie de l’académicien : écrivain engagé, résistant et homme de lettres. 116


L’auteur de Changer la vie n’apparaît qu’à partir des années trente, dans une France parcourue de tensions. Jean Guéhenno était alors un écrivain engagé et en première ligne. Avec Jacques Kayser et André Chamson, il rédigea le serment du 14 juillet 1935, journée de manifestations organisées par la Ligue des Droits de l’Homme. D’un côté, ce serment célébrait la démocratie et les libertés, la paix et le travail, valeurs que l’on retrouve tout au long de la vie de Jean Guéhenno, et de l’autre condamnait le fascisme, rampant ou agressif (p. 713 et 715). En effet, nous sommes un an après les manifestations du 6 février 1934 qui ont vu l’extrême-droite et les ligues tenter de faire vaciller la République en voulant prendre d’assaut la Chambre des Députés. Jean Guéhenno a clairement choisi son camp, c’est un homme de gauche. Toutefois, il prit rapidement ses distances avec les milieux communistes ; il quitta d’ailleurs la revue Europe lorsque celle-ci bascula dans l’orbite communiste au début de l’année 1936 (p. 399). Il ne s’éloigna pas pour autant de la politique, son engagement se poursuivit dans les pages de Vendredi, où, aux côtés d’André Chamson et d’Andrée Viollis, directeurs comme lui de la revue, il soutint le Front Populaire et le gouvernement de Léon Blum (p. 397). Suivent les Années Noires. Jean Guéhenno, comme Léon Werth ou Victor Klemperer, nous plonge dans l’intimité de la vie quotidienne de l’Occupation (p. 1007). Nicolas Beaupré n’omet pas de mentionner sa participation au CNE (Comité National des Écrivains), organe de résistance littéraire, où se côtoyèrent Jean Paulhan, François Mauriac, Paul Éluard, Jean-Paul Sartre, Louis Aragon (p. 882). Écrivain, résistant, homme de lettres... Jean Guéhenno participa à tous les combats de ces trois décennies douloureuses, Nicolas Beaupré nous présente un visage un peu moins connu de l’académicien : sa confrontation avec les mutations technologiques des années trente. Ainsi, voyons-nous Jean Guéhenno écouter la radio et vibrer à la voix d’une Allemande : « C’était le premier signe d’amitié qui me parvenait de l’Allemagne. » Cet extrait de Vendredi (21 janvier 1938), longuement cité (p. 454-455), montre les débuts de la culture de masse et de l’ouverture au monde ; si Jean Guéhenno est prêt à exploiter toutes 117


les possibilités de la radio, il sera plus méfiant vis-à-vis de la télévision, sans refuser d’y intervenir. Les quelques mentions de Jean Guéhenno dans le livre de Nicolas Beaupré sont donc fidèles à l’homme qu’il était, même si de nombreux aspects de sa vie et de son œuvre restent encore à faire connaître, ambition que les Cahiers Jean Guéhenno s’efforcent de mettre en œuvre. Julien Bachelier Cahiers Max Jacob, n° 13/14 - automne 2013. Max Jacob épistolier, la correspondance à l'œuvre. Actes du colloque international, Université et Médiathèque d'Orléans, 26 et 27 novembre 2010. ISBN : 978-29502607-4-1. De mars 1895 au 28 février 1944 (avant son internement à Drancy), Max Jacob a envoyé 30 000 lettres ou billets, qui lui ont permis d'échanger avec Jean Cocteau, Marcel Jouhandeau, Michel Leiris, Jean Paulhan, Pablo Picasso, Maurice Sachs... Le poète quimpérois peut ainsi être considéré comme un des « épistoliers majeurs du XXème siècle ». Patricia Sustrac, présidente de l'association Les Amis de Max Jacob, directrice de la publication, a regroupé les différentes contributions présentées lors de ce colloque en trois sections : La première section examine la correspondance de Max Jacob sous l'aspect approches générales : l'insolite, l'autoreprésentation, les lettres aux jeunes poètes, les correspondances féminines, l'homosexualité, les lettres d'amour et d'amitié, l'Occupation, le Cabinet noir et l'épistolaire et enfin la présence de dessins. Béatrice Mousli, évoque les correspondances féminines de Max Jacob, en particulier avec Gertrude Stein. Cette dernière, dans son « Hommage à Max Jacob » (1939), intitulé « Éternité du poète » écrit ces lignes magnifiques : « il est poète, il a le cœur d'un poète et il écrit des poèmes, il fait sa peinture mais pas comme un peintre, mais comme un poète. Et il fait les découvertes de chaque jeune âme qui paraît dans le monde et il fait cette découverte avec son âme de poète... » 118


La deuxième section est consacrée aux correspondances particulières échangées avec Jean Paulhan, Marcel Jouhandeau et avec deux jeunes poètes : son disciple Alain Messiaen et René Guy Cadou. Des extraits de ces correspondances sont donnés dans ces Cahiers. Dans sa contribution « Jean Paulhan, Max Jacob, Gaston Gallimard : du lecteur à l'éditeur. Une cédule », Bernard Baillaud, président de la Société des lecteurs de Jean Paulhan, note que Paulhan a peu développé son point de vue sur Jacob jusqu'à la cédule destinée en 1961 au musée de Quimper : « Le temps a passé. Nous ne nous demandons plus guère quel était le caractère de Max. Mais il me semble que nous voyons le monde, ou peu s'en faut, comme il le voyait. Il avait donc raison. » (Hommage à Max Jacob, Quimper, Musée des Beaux-Arts, 17 juin-15 août 1961). B. Baillaud cite une lettre tirée de la Correspondance entre Max Jacob et Jean Paulhan, (lettre en date du 31 décembre 1936) : « Après la rencontre de certains êtres s'étend entre eux un invisible et indestructible continent. De quelque hauteur qu'y soient les montagnes, de quelque lignage qu'y soient les poussées, le continent est là avec ses minerais, ses gisements inconnus. Le nôtre est riche en amitié et bien davantage. » La troisième section présente les correspondances conservées dans les « fonds Max Jacob» de la Médiathèque des Ursulines de Quimper, de la Médiathèque d'Orléans et au département des Manuscrits de la Bibliothèque nationale de France. Pour Patricia Sustrac, ce colloque mené en 2010 doit « ouvrir aux études générales de l'épistolaire de Max Jacob un horizon de recherche [...] la correspondance de Max Jacob par sa qualité d'écriture et son importance dans les débats du XX ème siècle fait partie de notre histoire littéraire. » François Roussiau

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Les Amis de Marie Le Franc François Roussian L'association Les Amis de Marie Le Franc, créée en 1997, est présidée par M Gilles Thépot et elle regroupe plus de 90 adhérents. Elle a pour objectif de « favoriser la connaissance et l'étude de la personnalité et de l'œuvre de l'écrivain Marie Le Franc, originaire du Pays de Rhuys et prix Fémina 1927. » Les Amis de Marie Le Franc organisent tous les ans une sortie littéraire dans le cadre d'une réflexion portant sur les liens possibles avec l'œuvre d'autres écrivains. L'an dernier, leurs pas les avaient conduits à Saint-Brieuc à la rencontre de Louis Guilloux. Cette année, après l'étude par un groupe de lecture du Journal d'un homme de 40 ans, ils ont pris, le 20 juin, la direction de Fougères, à la rencontre de Jean Guéhenno. Patrick Bachelier, notre secrétaire, a projeté aux trente adhérents présents un montage photographique sur la vie et l'œuvre de Jean Guéhenno. Ce montage était agrémenté de la lecture de quelques extraits de l'œuvre de l'écrivain fougerais ; puis un débat s'est instauré. Après un repas pris en commun, les Amis de Marie Le Franc, sous la conduite d'un guide-conférencier, ont emboîté le pas à de grands noms de la littérature ayant séjourné à ou écrit sur Fougères : Balzac, Hugo, Chateaubriand, Gracq, sans oublier... Jean Guéhenno. Mais qui était Marie Le Franc ? Marie Le Franc est contemporaine de Jean Guéhenno. Elle est née le 4 octobre 1879 à Sarzeau dans le Morbihan et décédée le 29 décembre 1964 à Saint-Germain-en-Laye dans les Yvelines. Après ses études d'institutrice, elle est affectée dans des écoles morbihannaises. Mais un irrésistible désir de voyager l'attire vers l' « ailleurs ». Elle débarque en février 1906 au Canada où elle vivra pendant 29 ans, ne cessant de faire des allers-retours entre sa Bretagne d'origine et le Québec, sa province d'adoption. « Son cœur sera éternellement déchiré entre deux amours,“deux patries, deux exils”, entre la mer et la forêt, le sable et la neige, entre Sarzeau et Montréal. » comme le note 121


Gwénaëlle Lucas, doctorante, universités de Montréal et de Paris IVSorbonne, dans Marie Le Franc, La rencontre, de la Bretagne et du Québec. La Bretagne et le Canada sont inséparables et indispensables pour Marie Le Franc. C'est ainsi qu'elle confie dans une lettre adressée le 18 décembre 1953 à son amie, la poétesse québécoise Rina Lasnier : « Ma pensée, comme toujours, voyage entre mes deux pays. » Victor Barbeau de l'Académie canadienne-française, devenue l'Académie des Lettres du Québec, dépeint cette double appartenance plus comme une alliance, une synthèse naturelles que comme un déchirement : « Familière de par son origine bretonne et de son enfance marine, avec le vent du large, l'appel au voyage, Marie Le Franc portait en elle le goût du risque, des départs improvisés vers les vastes horizons. Elle n'a donc pas eu à s'acclimater à nos forêts et à nos lacs. Elle s'y est tout de suite reconnue comme en son habitat naturel. » , La face et l'envers, essais critiques, publications de l'Académie canadienne-française,1966. Son œuvre, forte d'une vingtaine d'ouvrages, dont quelques recueils de poésies, se divise en un « cycle breton » et un « cycle canadien ». Elle obtient le prix Fémina en 1927 pour Grand-Louis l'innocent et en 1931 le prix Montyon décerné par l'Académie française à l' « ouvrage littéraire le plus utile aux mœurs » pour son livre Au Pays Canadien-Français. Le ministre des Terres et Forêts du Québec lui offre en novembre 1934 un lac qui porte encore aujourd'hui son nom, en signe de gratitude pour tant de belles pages évoquant le Québec. Ainsi, dans La rivière solitaire où elle raconte son séjour d'un mois en janvier 1933 avec les femmes de pionniers partis défricher la forêt des Laurentides et cultiver le sol de ces nouvelles régions de colonisation, elle donne libre cours à la mélancolie : son héroïne, rejetée par la forêt, aspire à « reprendre la vie mesurée de Québec, celle pour laquelle elle était faite [...] elle (y) oublierait l'écrasante aventure qu'elle venait de vivre, et la Solitaire, recousue par ses lianes, s'effacerait de plus en plus de son souvenir.» Aurélien Boivin, professeur à l'Université Laval au Québec, dans le même opuscule que Gwénaëlle Lucas, qualifie Marie Le Franc de « chantre de la nature et de la forêt, comme elle est le chantre de la mer dans ses romans bretons.»

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En tant que vice-présidente de l'Académie Bretagne, fondée en 1937, elle a établi des liens particuliers avec certains écrivains connus, notamment avec Roger Vercel, Louis Guilloux, Saint-Pol-Roux et... Jean Guéhenno. Il serait intéressant d'entreprendre des recherches pour retrouver la correspondance échangée avec ce dernier.

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PRÉSENCES DE GUÉHENNO À l’Université libre de Bruxelles : d’abord un écrivain ! Catherine Thomas, 23 ans, étudiante de l’Université libre de Bruxelles (ULB), a présenté avec succès, en 2011, un mémoire de Master en Langues et littératures françaises et romanes sur « La description chez Jean Guéhenno. Analyse stylistique », sous la direction du professeur Madeleine Frédéric. Passionnée par l’engagement des écrivains de l’entre-deux-guerres, sensible à leur sincérité comme à leurs contradictions ou à leurs erreurs, elle regrette que les générations actuelles ne prennent pas les mêmes risques, peut-être par méconnaissance de témoignages comme celui que Guéhenno nous a laissé. Elle est venue à son œuvre par Louis Guilloux, qui lui a dédié Compagnons. C. Thomas commence son mémoire, dont nous saluons la grande qualité, par un constat : celui du « parti pris essentiellement sociologique ou historique qui préside à l’examen » de l’œuvre de Guéhenno. Elle souhaite réduire la part d’ombre sur son style, « pourtant en relation étroite avec le contenu ». Guéhenno pratique une « stylistique de la vérité » et il importe de lui conférer le statut d’écrivain à part entière. Le mémoire, fondé sur des analyses théoriques complexes, austères, qui encadrent de nombreux exemples, témoigne d’une connaissance solide, impressionnante même, de l’œuvre. Il n’est jamais pontifiant ni jargonneux, même si le lecteur a besoin de réviser ses connaissances en rhétorique ou linguistique. Dans tous les cas, il nous incite à ne pas oublier le « talent [d’un] homme ‘‘ vrai ’’, qui a su redonner sa force à la parole humaine ». Remis à l’association par son auteur, il sera librement consultable.  C. Thomas, « La description chez Jean Guéhenno. Analyse stylistique », dir. C. Frédéric, Université libre de Bruxelles, 2011. Masereel Le grand graveur Frans Masereel (1889-1972) a été, entre autres, l’illustrateur de l’édition allemande du Journal d’un homme de 40 ans (Ein Mann von 40 jahren, Tagebuch von Jean Guéhenno) et a 125


collaboré à l’hebdomadaire Vendredi. La réédition récente de son Histoire sans parole a suscité un nouvel intérêt pour son œuvre, dont témoignent deux articles très documentés dans les Nouvelles de L’estampe.  Olivier Van den Bossche, « Du dessin de presse à la gravure : Frans Masereel et la Grande Guerre », pp. 20-31 ; Michel Melot, « Introduction à Frans Masereel », pp. 72-73. Nouvelles de L’estampe, n° 244, automne 2013. « Des Canadiens, des Français, des Australiens, des Anglais, des Sénégalais passèrent… » La Jeunesse morte contient de belles pages sur l’irruption des hommes du monde entier dans les champs de bataille français. Un récent n° du Débat comporte plusieurs textes très riches sur la dimension internationale de 1914-1918, dans une section intitulée « 1997-2014 : Comment commémorer la Grande Guerre ? ».  Joseph Zimet, « La Grande Guerre reste un récit des origines », pp. 124-136 ; Antoine Prost, « Commémorer sans travestir. La guerre de 1914-1918 comme grand événement », pp. 137-144 ; Herbert Lüthy, « 1914, une fatalité gratuite », texte paru autrefois dans Preuves et présenté par Krzysztof Pomian, pp. 171-191. La Jeunesse morte, aux éditions Claire Paulhan Il s’est vendu 784 exemplaires de l’édition de 2008, 141 exemplaires ayant été envoyés comme « services de presse ». Il reste 450 exemplaires en stock. Chiffres du 28 octobre 2013. Guéhenno et les pacifistes en 1932-1933 Deux articles de l’hebdomadaire Réforme rappellent le soutien apporté à André Trocmé (connu pour son rôle dans la protection des enfants juifs au Chambon-sur-Lignon, pendant l’Occupation) et aux pacifistes protestants radicaux par Jean Guéhenno, lequel ne souscrivait pas forcément à toutes leurs idées. Sont cités parmi ces jeunes protestants : Camille Rombaut, Jacques Martin, Philippe Vernier, parmi leurs défenseurs : André Philip, Marc Sangnier, Marc Boegner, Henri Nick. 126


 Christophe Chalamet, « Le groupe du Nord », Réforme, 19 septembre 2013; « Actualité du Christianisme social », ibid., 3 octobre 2013.  J. Guéhenno, « Notes d’un témoin. Les sourds », Europe, novembre 1932, pp. 459-462. Romain Rolland et la défense de la paix Les publications récentes sur Romain Rolland font état de débats et de questions au centre de la vie de Guéhenno ; certaines sont difficiles à trouver et peuvent être empruntées auprès de l’association. Signalons également la publication des Cahiers de Brèves de l’Association Romain Rolland (cahiers 28 à 31 entre décembre 2011 et juillet 2013).  Romain Rolland, une œuvre de paix, Textes rassemblés et présentés par Bernard Duchatelet, Publications de la Sorbonne, 2010,  Colloque Universitaire international Romain Rolland Henri Petit Louis Guilloux, Palais du Luxembourg, 17 juin 2011, 2012 (avec une communication, entre autres, de Benoît Le Roux, « Autour de la correspondance Jean Guéhenno – Henri Petit, p. 167). Guéhenno, professeur à l’ENSET Jean Guéhenno fut chargé de cours à l’École Nationale Supérieure de l’Enseignement technique (ENSET, aujourd’hui ENS Cachan) dans les années 1930. Nous le rappelle un ouvrage collectif publié à l’occasion du centenaire de cette grande École, dédiée à l’origine à la formation des maîtres du technique et vouée désormais à la formation à la recherche par la recherche. L’ouvrage aborde les évolutions institutionnelles affectant l’institution, les contenus d’enseignement, la sociologie des étudiants et des enseignants, les établissements étrangers constitués sur son modèle (Athènes, Douala, Oran, etc.), etc. Un livre qui a peu d’équivalent s’agissant de l’enseignement supérieur, des écoles normales supérieures et de l’enseignement technique.  Florent Le Bot, Virginie Albe, Gérard Bodé, Guy Brucy, Élisabeth Chatel, L’ENS Cachan. Le siècle d’une grande école pour les sciences, les techniques, la société, coll. Carnot, PUR, 2013. http://www.pureditions.fr/detail.php?idOuv=3311 127


Europe et le départ de Guéhenno en 1936 Le départ du rédacteur en chef Guéhenno a été souvent associé par lui (et par ses amis, dont Paulhan) au refus de la prise de contrôle de la revue par le parti communiste. On peut estimer que d’autres raisons ont pu entraîner cette décision : lassitude, nouvel horizon qu’offrait Vendredi avec le mouvement de Front Populaire. Bernard Leuilliot, dans une note des Communistes, suggère une autre piste, non confirmée : « Aragon a évoqué le rôle joué par un groupe de Monzie « qu’on disait avoir des intérêts dans des affaires pétrolières (…). De Monzie, il est vrai, prêchait l’extension des recherches de sources pétrolières en France, mais est-ce d’un tel groupe qu’émanait le désir de se servir d’Europe pour ses ambitions commerciales ? Je n’ai aucune raison de le prétendre. » (« Rolland et Brecht » ; Œuvre poétique, t. VII, p. 109).  D. Bougnoux (dir.), Aragon, Œuvres romanesques complètes, III, Pléiade, Gallimard, 2003, n. 1, p. 1656 Paulhan et Jean-Richard Bloch, successeur de Guéhenno à Europe en 1936 L’association Jean-Richard Bloch a reçu Bernard Leuilliot, qui présentait une communication sur « Bloch, Paulhan, Europe et La Nouvelle Revue Française : aperçu d’une correspondance ». B. Leuilliot est l’éditeur de cette correspondance allant de 1920 à 1947, à paraître chez Claire Paulhan. Les deux hommes ont des expériences parallèles de combattants de 14-18, même s’ils en tirent des leçons différentes : le pacifisme de Bloch est au moins compris et respecté par Paulhan. J.-R. Bloch dédie Sibylla à J. Paulhan, qui lui envoie son Guerrier appliqué, et, beaucoup plus tard, après la Deuxième Guerre, son Braque le Patron. Europe est fondée en 1923 contre La NRF de Gide. Les rapports se durcissent et se compliquent après la démission-éviction de Guéhenno d’Europe et la parution du Retour d’URSS de Gide en 1936. Paulhan assiste néanmoins au Congrès de défense de l’Espagne en 1937, cause à laquelle il reste attaché toute sa vie (B. Baillaud a retrouvé une affiche datant de 1964, intitulée à propos de Franco « Qu’il aille au diable ! », sur laquelle la signature de J. P. apparaît au milieu de celles de Bourdet, Breton, Cassou, Martin128


Chauffier, Sperber…). Bloch adhère officiellement au PC en 1939 et Paulhan réprouve sa collaboration à Ce Soir. Si le Pacte germanosoviétique et l’invasion de la Pologne provoquent un violent différend, la Résistance les réunit jusqu’à l’exil des Bloch à Moscou. Les relations reprennent dès octobre 1944, près de trois mois avant leur retour à Paris, où Bloch apprend les morts de sa mère, de sa belle-mère, de sa fille et de son gendre. Il a alors perdu tous ses manuscrits. Cette relation a été difficile, complexe, très marquée par les luttes politiques de l’époque, mais « affective », entre deux hommes qui n’étaient pas seulement patrons de revues. M.-C. Bouju présente, quant à elle, « Les revues littéraires pendant l’entre-deux-guerres : des entreprises intellectuelles et économiques ». Elle évoque l’arrivée de Guéhenno chez Rieder après la publication de son Caliban parle chez Grasset en 1928, les difficultés de la revue Europe (le départ de Guéhenno se trouvant lié à une crise intellectuelle et politique, qui est aussi économique), reprise provisoirement par Denoël en 1939, Les Nouvelles Littéraires (Larousse), Candide (Fayard, 450 000 exemplaires en 1936), Marianne (Gallimard), La NRF (4 400 abonnés, la baisse de leur nombre s’expliquant aussi par la création de Marianne), La Revue des Deux Mondes (35 000 abonnés en 1937).  « Intellectuels et hommes de revue (1920-1940). Autour de JeanRichard Bloch », Journée d’étude de l’Association Jean-Richard Bloch, organisée par I. Gouarné et A. Mary, Reid Hall, 14 décembre 2012 Bloch, et les arts plastiques Quels arts plastiques de son époque intéressaient Bloch, quelles sont ses appréciations et de quelle manière les retrouve-t-on dans son œuvre ? Nous ne retrouvons pas ici de grands noms, tout juste ceux de Fernand Léger et de Marie Laurencin. En revanche, nous redécouvrons Gaston Thiesson et Berthold Mahn. Jean-Richard Bloch aimait les musées, la beauté de l’art italien l’émouvait d’une manière si intime qu’il refusait d’en parler publiquement. L’éditorial de Christophe Prochasson, commence par un hommage à Nicole Racine, l’une des fondatrices de la Société d’Études J.-R. Bloch. « Grâce à son exquise gentillesse et sa fine sensibilité, elle ne blessa jamais interlocuteurs, témoins ou acteurs avec lesquels elle était pourtant parfois en 129


désaccord. » N. Racine lui apparaissait dans l’historiographie du communisme « comme une figure à part, décalée, obstinément arcboutée sur la seule exigence qui vaille : l’intelligence et la connaissance du phénomène sur lequel on a décidé de fixer son attention. » Elle avait honoré de sa présence le colloque « Jean Guéhenno, guerres et paix » en novembre 2008, évoquant « Jean Guéhenno dans la gauche intellectuelle de l’entre-deux-guerres. » Elle avait souhaité que l’Association des Amis de Jean Guéhenno puisse republier les actes du Colloque « Hommage à Jean Guéhenno à l’occasion du centième anniversaire de sa naissance », qui s’était tenu à l’Unesco en 1990.  Cahiers Jean-Richard Bloch, « « Journée consacrée à Jean-Richard Bloch et les arts plastiques, le 9 décembre 2011 au Reid Hall à Paris, n°18 – 2012. ISSN : 2258-4641. Je vous écris d’URSS Rachel Mazuy nous présente un document passionnant : le cahier d’un voyage en URSS riche principalement de lettres de Marguerite Bloch adressées à ses enfants lors du Premier Congrès de l’Union des écrivains soviétiques, organisé à Moscou au mois d’août 1934. Les époux Bloch font le voyage en compagnie, entre autres, des couples Aragon, Malraux et Nizan. Après le Congrès, les Bloch vont assister au Festival de théâtre de Moscou et continueront leur périple dans le Caucase. Ces pages offrent un grand intérêt pour comprendre la complexité de la « notion de croyance » que tenteront de nous expliquer les historiens quelques décennies plus tard à propos de ces voyages effectués en URSS dans les années 30. Les écrivains français sont reçus dans un luxe étonnant, « quasi princier » ; les autorités russes font « un pari sur l’avenir » quant à leur choix d’inviter ces créateurs qui n’occupent pas encore le devant de la scène littéraire française. Au moment de la Seconde Guerre mondiale, le couple Bloch prend soin de cacher le cahier, dans lequel ont été soigneusement recopiées les lettres ; réfugiés en URSS à partir de 1941, ils retrouveront la France à la Libération, pour apprendre qu’ils ont perdu leur fille, exécutée à Hambourg, et la mère de Jean-Richard Bloch, gazée à Auschwitz. Le cahier a été légué au Départements des manuscrits de la BNF (l’état des lettres ne permet plus un accès direct). Dans la préface de C. Prochasson 130


nous découvrons une lettre de J.-R. Bloch, à sa femme, écrivant le soir de la « manifestation unitaire » du 12 février 1934 : « Les communistes donnent une impression de cohésion, de force et d’allant bien plus grande que les socialistes. […] Au fond, c’est eux qui ont de plus en plus d’énergie […]. Guéhenno parle de rentrer dans le parti SFIO. Malraux dit : je suis avec les communistes pour l’action, mais avec les socialistes pour le programme. »  Cahiers Jean-Richard Bloch, « Moscou, Caucase, été 34. Lettres d’Union soviétique », éd., prés. par R. Mazuy, n°19 – 2013. ISSN : 2258-4641 L’ami Guilloux Grâce à Carole Le Natur, qui, dans le cadre d’un master, « Métiers du patrimoine », a dressé l’inventaire des 3 854 titres de la bibliothèque de l’écrivain briochin, nous apprenons que Guéhenno a adressé à son ami dix-sept livres dédicacés. Arnaud Flici nous rapporte qu’Eugène Dabit avait profité d’un séjour à Saint-Brieuc, fin 1935, pour faire le portrait de Renée et Louis Guilloux (les reproductions sont jointes au Bulletin). Yann Le Guiet rend hommage à Paul Chaslin (1923-2012), l’un des fondateurs de la Société des Amis de Louis Guilloux, rappelant son rôle essentiel pour redynamiser l’association dans les années 93-94 par l’attribution d’un prix littéraire destiné à des jeunes.  Confrontations, Bulletin de la Société des Amis de Louis Guilloux, n°25 – 2012 Christian Cavalli compare les parcours de Louis Guilloux et d’André Chamson, aux regards de leurs origines, leurs études, leur culture, leurs engagements et aussi de leur style d’écriture. Sylvie Golvet dévoile les limites de l’amitié entre Louis Guilloux et Jean Guéhenno. Si ce dernier a été enthousiasmé par la lecture de La Maison du Peuple, il va être par la suite beaucoup plus réservé, voire hostile à certains livres, notamment Le Pain des Rêves, reprochant à son ami d’être devenu « un cœur sec, mangé par la littérature ». François de Saint-Cheron retrace les cinquante ans de relations entre Louis Guilloux et André Malraux. Stéphane Beau, revient sur une « amitié compliquée » entre Georges Palante et Louis Guilloux. 131


Agnès Spiquel-Courdille décrit l’échange de quinze années entre Guilloux, le Breton, et l’authentique méditerranéen qu’était Albert Camus. Ce dernier, touché par Le Sang noir, y trouve une « leçon d’écriture romanesque ». C’est aussi en compagnie de Jean Grenier et de Louis Guilloux que dans l’été 1947 il se recueille sur la tombe de son père, Lucien Camus mort en 1914 dans un hôpital de fortune à SaintBrieuc (voir le Dernier Homme). La mort accidentelle de Camus inspirera à Guilloux cet éloge vrai dans ses Cahiers : « Quel ami parfait, et quel homme pur ! » Annick Le Chanu rapporte que Louis Guilloux s’inspirait de Briochins, souvent marginaux, pour en faire des personnages de ses romans ; ce choix déplut à Guéhenno, qui lui écrit : « Vous êtes un montreur… un peu comme un montreur d’ours. » Il se rappelait les montreurs d’ours qui sillonnaient autrefois la ville de Fougères, auxquels il a fait allusion dans un livre, mais il se souvenait aussi des personnages familiers de son enfance, qu’il s’agissait de protéger contre toute caricature.  Des amis, des compagnons au cœur de la création littéraire, Actes des rencontres Louis Guilloux, Saint Brieuc, 20 et 21 octobre 2012. Société des Amis de Louis Guilloux. Bibliothèque municipale – 44, rue du 71ème R.I. 22000 Saint-Brieuc. ISBN 2-9526442-2-5 La Voix des Humbles Les combats des instituteurs indigènes de l’enseignement primaire français en Algérie, qui souhaitent se voir reconnus, entre la Première et la Deuxième Guerre mondiales, sont évoqués dans une conférence récente, intitulée « L’École comme lieu d’émancipation en Algérie ».  Michel Lambart, « La Voix des Humbles 1922-1939 », La Révolution Prolétarienne, n°376, mars 2012, pp. 26-30. Benda, le contemporain capital ? Guéhenno publie dans Europe en février 1930 une « Lettre ouverte à M. Julien Benda », dont il est question dans sa correspondance avec Romain Rolland entre mars et avril 1930. Il l’évoque brièvement sous l’Occupation dans le Journal des années noires.

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Antoine Compagnon raconte longuement Paulhan lors d’un récent colloque sur Benda, parlant du « mystère de la générosité de Paulhan » vis-à-vis de Benda. Benda est d’abord un homme d’avant 14. Contrairement à Péguy, à Thibaudet même, il n’est pas mobilisé car il est âgé de 47 ans à la déclaration de guerre. Il n’a alors presque rien écrit. C’est l’Affaire Dreyfus qui le révèle et le révèle à lui-même, période où il collabore à La Revue blanche. Il échoue à s’introduire auprès de Jacques Rivière par l’intermédiaire de Proust, et c’est seulement à partir de la prise en main de la revue par Paulhan, en 1925, qu’il est publié dans La NRF. C’est un survivant et il est miraculeux qu’il ait survécu à la Deuxième Guerre mondiale. Dès le début du conflit, il a bénéficié de la protection de Paulhan, relayée ensuite par celle des résistants communistes à Carcassonne. En août 1944, il est de retour à La NRF. C’est le dernier représentant du franco-judaïsme, du républicanisme juif et scolaire, alors que Spire est devenu sioniste. Tous deux ont été des proches de Péguy et des Cahiers de la Quinzaine. La France byzantine (1945) est une attaque en règle contre tous les auteurs de La NRF, publiée aux éditions de La NRF, au moment où Benda s’engage dans une « polémique odieuse » (A. Compagnon) avec Paulhan sur Les Fleurs de Tarbes comme sur l’épuration. Louis Pinto analyse les prises de position philosophiques de Benda, l’exigence d’autonomie qu’il associe au clerc, qui doit être détaché des pouvoirs économique et politique. Il appartient à un temps que la croissance de l’université rend très lointain. Il s’exprime dans un monde où la parole est rare, réservée aux grands maîtres et à quelques revues. La croissance ou l’explosion des effectifs universitaires a augmenté le lectorat et le nombre de gens qui ont un « avis », dans un univers beaucoup plus dispersé où les médiateurs culturels, arbitres et passeurs, sont nombreux, appuyés sur des institutions plus variées (Centre Pompidou, conférences de la BNF, entre autres). Une nouvelle culture citoyenne s’est forgée, alors qu’on observe une dissociation entre radicalité intellectuelle et progressisme politique. Toutefois des organisations comme Acrimed (Action Critique Médias http://www.acrimed.org) ou le Comité de Vigilance face aux Usages Publics de l’Histoire (http://cvuh.blogspot.fr/) peuvent apparaître comme héritières de l’exigence de lucidité de Benda, malgré la différence de contexte. 133


 « Faut-il ressusciter Julien Benda ? Littérature, philosophie et politique », 2 mai 2013, Institut protestant de théologie. Autour du livre de Pascal Engel, Les lois de l'esprit, Julien Benda ou la raison, Ithaque, 2012 Homosexualité et Occupation Notre ami Guy Sat a consacré à cette question, telle que Guéhenno l’avait ressentie, son compte rendu critique du livre de Dominique Fernandez Ramon, Grasset, 2008, dans le cahier Guéhenno n°3. R. Cobb, dans Vivre avec l’ennemi. La France sous deux occupations : 1914-1918 et 1940-1944, Éditions du Sorbier, 1985, l’évoque à deux reprises dans des pages écrites il y a une trentaine d’années, qui montrent aussi combien le discours social et historique a pu changer ; après avoir signalé que Roger Peyrefitte, dont Les Amitiés particulières sont publiées en 1943 (et interdites), a été réintégré par Vichy dans la carrière diplomatique (alors qu’il en avait été chassé par la IIIe République), Cobb commente la perception de Guéhenno : « Il ne trouve aucune explication à ce qu’il pense avoir été l’adhésion massive et enthousiaste d’un groupe fermé à une collaboration représentant une puissante attraction collective. Peut-être faut-il y voir la possibilité d’échapper à l’isolement moral. (…) Peut-être des homosexuels accueilleront-ils toujours quelque tour dramatique de la fortune nationale, heur ou malheur, comme une chance de se mettre en avant et de trouver de bonnes places (pp. 128-129). Il ajoute plus loin : « L’hitlérisme avait un attrait (…) pour les pédérastes, avoués ou secrets, quoique beaucoup de ceux-là, après l’apparition de Vichy, gravitèrent vers les mouvements du type Chantiers de Jeunesse, Jeunes de France, etc. Les homosexuels en tant que groupe avaient intérêt à un changement de régime, bien que Paris leur offrît un climat plus favorable que l’espionnage clérical de l’Ordre nouveau vichyssois (p. 180). Gergovie et les cérémonies des 29-30 août 1942 Jean Guéhenno évoque les cérémonies qui ont vu affluer à Gergovie, près de Clermont-Ferrand, des délégations de la France entière et de l’Empire, dans son Journal des années noires, 23 août 1942, p. 223 (Gallimard, 1947). Elles apportaient de la terre sacrée des 134


monuments aux morts pour qu’elle soit conservée dans le cénotaphe de Vercingétorix.  Remarquable article sur cet événement : Antoinette Ehrard, « Gergovie, un « haut lieu » de la France ? », Vingtième Siècle. Revue d'histoire 2/2003 (no 78), p. 133-143.  URL : www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-20032-page-133.htm  Des images des actualités cinématographiques de l’époque sont reprises brièvement dans Vercingétorix, un film en trois épisodes de Jérôme Prieur, Le Roi des guerriers, Le Héros national, Le Dernier Gaulois. Arte Video, 179 minutes, 2005. Romain Rolland et son Journal de Vézelay 1938-1944 Pierre Assouline, dans un article consacré au journal de Romain Rolland sous l’Occupation, remarque que ce texte, écrit par un homme « au-dessous de la mêlée, n’invite guère à se pencher sur ces années-là avec une certaine hauteur de vues ». « En regard, conclut-il, le Journal des années noires de Jean Guéhenno, autre humaniste, n’en est que plus grand. » Merci à J. Thouroude de nous avoir transmis cette information. • http://larepubliquedeslivres.com/romain-rolland-au-dessous-de-lamelee/, 14 février 2013, consulté le 8 décembre 2013. Le Journal des années noires et les historiens anglo-saxons Le journal de Guéhenno est l’une des références majeures du beau livre de l’historien britannique Richard Cobb sur les deux occupations de la France par l’Allemagne. Voir les pages 85, 91, 94, 97, 108, 112-113, 115, 117-118, 122, 128, 134, 136-140, 147, 153, 167, 200. Louis Guilloux est également souvent cité.  Richard Cobb, Vivre avec l’ennemi. La France sous deux occupations : 1914-1918 et 1940-1944, Éditions du Sorbier, 1985. David Ball, traducteur américain du Journal des années noires, a évoqué lors de notre assemblée générale de 2012 les problèmes particuliers que posait la traduction de ce texte en anglais (voir le texte de sa conférence dans ce cahier). Le Diary of the Dark Years, sous-titré 135


pour éviter toute confusion Collaboration, Resistance and Daily Life in Occupied Paris, va sortir le 1er mai aux États-Unis. Guéhenno et Nizan 1930-1947 « Le contrat (en vue de la publication d’Aden Arabie) fut signé avec les éditions Rieder le 10 mars 1930. Le livre sortit dans les librairies en janvier 1931. Quelques mois auparavant, des bonnes feuilles en étaient parues dans Europe, revue Rieder. (…) Nizan en profita pour durcir encore le ton de l’ouvrage dans l’intervalle, comme si la découverte de sa première colère imprimée donnait soudain du tonus à son agressivité. Le directeur d’Europe, Jean Guéhenno, assez tolérant pour inaugurer la collection homonyme par Aden Arabie, fut cependant à ce point effrayé du ton pris par le dernier chapitre qu’il finit, après quelques hésitations, par renoncer à le joindre aux bonnes feuilles [lettre de Jean Guéhenno à Paul Nizan du 3 juillet 1930]. »  Pascal Ory, Nizan Destin d’un révolté, Complexe, 2005, p. 84 29 mars 1947, communiqué de Sartre : « Lorsque vous dites que Nizan est un traître, voulez-vous dire simplement qu’il a quitté le parti communiste en 1939 ? (…). Ou voulez-vous insinuer qu’il a, bien avant la guerre, accepté pour de l’argent de renseigner le gouvernement anti-communiste sur votre Parti ? En ce cas, prouvez-le. (…) » Parmi les signataires : Raymond Aron, Albert Camus, Simone de Beauvoir, Jacques Laurent-Bost, Brice Parain, Jean Paulhan, Jean Lescure, Jean Schlumberger, Julien Benda, André Breton, Roger Caillois, Jean Guéhenno, Michel Leiris, François Mauriac. Publication dans Le Figaro littéraire le 29 mars 1947, dans Combat (4 avril), Carrefour, Gavroche… .  Ibid., p. 210 1943 : Guéhenno, notre « grand écrivain (démocratique) d’aprèsguerre » pour J. Paulhan Le malaise provoqué en 1935 chez JP par la création de Vendredi (« qui a tenté, et n’a pas tout à fait obtenu, d’être une NRF hebdomadaire »), par l’intérêt de Gallimard pour ce nouveau public de lecteurs et son enthousiasme pour Marianne, ne l’empêche pas de suggérer, pour un projet de fusion entre les deux journaux, la direction 136


de Guéhenno. Guéhenno dont il condamne la naïveté politique (« Si nous avons demain la guerre, nous la devrons à Roger Martin du Gard, à Guéhenno et à d’autres petits plaisants de ce genre, (si attachants par ailleurs), fin 1938), mais qu’il soutient auprès de Gallimard sans faille ; à titre personnel quand Guéhenno se voit « retirer sa cagne » par Abel Bonnard (1943), mais aussi pour des raisons purement morales et surtout professionnelles car il croit à la valeur de l’écrivain pour le pays et pour la maison : dès 1943, JP avertit Gallimard que « Guéhenno [auteur Grasset] peut très bien être « le grand écrivain français (démocratique) d’après-guerre » ; dès la Libération, il « presse Jean Guéhenno de nous donner son Journal ».  Extrait d’un article de J.-K. Paulhan, pour le bulletin de la Société des lecteurs de JP, 2013. Les archives de Nicole Racine au CHS Le Centre d’histoire de Sciences Po (Archives d’histoire contemporaine) a collecté les archives de l’historienne Nicole Racine, par l’intermédiaire de Dominique Parcollet, qui co-organisait avec Laurent Martin (CHSP), Sophie Coeuré (Université Paris 7 Paris Diderot), Isabelle Gouarné (Association Jean-Richard Bloch), une journée d’hommage à Nicole Racine les 6 et 7 décembre 2013. Ce fonds d’archives va maintenant être déposé à la Mission Archives de Sciences Po, dont le Responsable est Goulven Le Brech, où il sera classé. Nicole Racine a beaucoup travaillé sur Jean Guéhenno, et a participé aux colloques de 1990 à l’UNESCO, de 2008 à l’université Paris 1. Le classement de ces archives, qui témoignent du travail acharné, scrupuleux, de NR, doit commencer dans les semaines qui viennent, mais, grâce à l’obligeance de Mme Dominique Parcollet, Conservatrice, nous pouvons indiquer aux chercheurs l’existence de trois mines d’informations, que nous recensons ici superficiellement : Boîte 1 : nombreuses copies d’articles de JG dans Vendredi et Europe, transcriptions de correspondances à propos du n° Goethe d’Europe, texte de NR sur JG et le communisme, lettre de J. P. Rioux sur JG et l’éducation populaire, précisions envoyées par Annie Guéhenno, article de JG sur Marcel Mermoz (« Le rebelle et l’autogestion », Le Monde, 21 juin 1978), article sur JG de F. Gastellier 137


dans Elle, de B. Poirot-Delpech, de J. Piatier, de P.-H. Simon dans Le Monde, notes de travail de NR sur le Congrès pour la défense de la culture, articles de NR sur « Marcel Martinet et la culture ouvrière », « Les mouvements en faveur de la littérature prolétarienne en France (1928-1934) ». Boîte 2 : copies d’une lettre à R. Rolland de JG sur la situation d’Europe en 1935 (2 100-2 300 abonnés, tirage de 5 000 ex.), d’une lettre de JG à Rolland, parvenue après sa mort, de lettres de JG à Blum et à Cassou, à Malraux (en 1975, sur l’alliance entre communistes et financiers pour le contrôle d’Europe en 1936), de M. Paz, d’I Silone, de Parijanine, de P. Pascal (recommandant un contact avec B. Souvarine), de Vercors, Vildrac, Viollis, Wurmser, d’A. Spire sur F. Sieburg, de la biographie de JG par NR pour le Maitron, de notes de NR sur Guéhenno et le communisme, les procès de Moscou, Lénine (dont JG avait projeté d’écrire la vie). Boîte 3 : informations données par Annie Guéhenno, notes de NR sur les affaires Raptis, Hanoun, articles de NR sur la revue Europe, articles de JG dans Marianne, chroniques de JG dans Europe. Le fonds rejoindra la Mission Archives de Sciences Po, dont le Responsable est Goulven Le Brech.  CHSP 56 rue Jacob 75006 Paris, http://chsp.sciences-po.fr/fondsarchives dominique.parcollet@sciences-po.fr Paulhan politique J.-K. Paulhan a présenté l’itinéraire politique de Jean Paulhan pour le Maitron en ligne, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, du mouvement social.  http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article145193 Hyvernaud La revue Capharnaüm consacre sa quatrième livraison aux éditions du Scorpion. Nées du scandale de J’irai cracher sur vos tombes, elles restent une page incontournable de l’édition d’aprèsguerre. Avec Vian (faux et vrai), Queneau, Guérin, Hyvernaud, 138


Raphaël, Rabiniaux… côté littérature ; Narcejac, Malet, Hadley Chase, James Cain, Curtis… versant policiers, avant la dérive érotique, les comptes d’auteur, les faillites. Une première partie dévoile la biographie de leur insaisissable directeur Jean d’Halluin (Guy Durliat) ; suit sa correspondance avec Raymond Guérin (1947-1950), révélatrice de deux personnages aux tempéraments inconciliables (Guérin n’en sort pas grandi) et des dessous de la publication d’Hyvernaud. Le catalogue exhaustif de la période « noir et rouge » 1946-1950 – illustré des couvertures emblématiques du Scorpion – clôt ce recueil.  Capharnaüm, printemps 2013, n° 4, « Les éditions du Scorpion », 33110, Le Bouscat, Finitude (www.finitude.fr), 120 p., ISBN 978-236339-025-7 Un frère anglais de Guéhenno On réédite régulièrement l’autobiographie de Richard Hoggart, né à Leeds en 1918 au sein d’une famille ouvrière, qui disait se sentir « à la fois proche et éloigné de sa classe d’origine ». Son itinéraire, dans un contexte quelque peu différent, ne peut qu’intéresser les lecteurs de Guéhenno.  R. Hoggart, 33 Newport Street. Autobiographie d’un intellectuel des classes populaires (A Local Habitation), trad. C. et C. Grignon, Points, « Essais », 2013. Guéhenno et les techniques numériques Jean-Michel Léost cite un long extrait de la conférence prononcée à Genève, en 1956, lors des Rencontres internationales. À l’heure où les techniques numériques sont « présentées comme le fondement d’un monde nouveau », Guéhenno, souligne-t-il, « estimerait sans doute qu’il ne s’agit pas de les rejeter (…), [mais] d’apprendre à les dominer et à les utiliser, à leur juste place, (…), pour renforcer les vertus d’un enseignement humaniste, pour le sauver ».  J.-M. Léost, « Jean Guéhenno, tradition L’Agrégation, n°461, janv.-mars 2013, pp. 46-47.

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et

innovation »,


Guéhenno breton « lls ont fait la grande et la petite histoire de la Bretagne », dessins Chaunu, textes, Jean-Laurent Bras, Philippe Gaillard, Didier Gourin, François Grégoire, Anne Kiesel, François-Xavier Lefranc et Christophe Violette. Le numéro contient une présentation de Jean Guéhenno.  Ouest-France, hors-série, 60 portraits, Février 2013 La CFDT se souvient Mme Nelly Evrard nous a communiqué cet en-tête d’un courrier de la CFDT d’Ille-et-Vilaine à Rennes : « Mettre son intelligence à justifier le monde tel qu’il existe est la pire des trahisons. » Jean Guéhenno Guéhenno et la grève Florent Le Bot (ENS Cachan), de son côté, nous signale que l'historien Antoine Prost dans sa chronique matinale sur France Inter, portant tout l'été sur la vie en 1913, à l'occasion du thème de la grève, a très longuement cité les souvenirs de Jean Guéhenno. La chronique est disponible jusqu'au 19 avril 2016 à partir du lien suivant :  http://www.franceinter.fr/emission-si-nous-vivions-en-1913-si-nousvivions-en-1913-6 Le chef-d’œuvre de compagnon du père de Guéhenno exposé à Fougères, 29 juin-29 septembre 2013 L’Association des Amis de Jean Guéhenno a participé à l’élaboration de l’exposition temporaire : « Mes chaussures ?... Fougères évidemment ! HistoireS de ChaussureS à Fougères ». Jean-Marie Guéhenno avait aimablement prêté la bottine de son grand-père, JeanMarie, cordonnier à Fougères, que celui-ci avait présentée pour le concours des chefs d’œuvre des compagnons. Une édition originale de Changer la vie, publiée en 1961, récit de l’enfance et de l’adolescence de Marcel – dit Jean Guéhenno – dans sa ville natale complétait ce prêt. 140


L’exposition s’est tenue au Centre culturel des Urbanistes du 29 juin au 29 septembre 2013 et réunissait en partenariat La Sirène (Association ayant pour but de recenser, préserver, rassembler et valoriser dans un même lieu le patrimoine, la mémoire ouvrière et industrielle du Pays de Fougères), La Granjagoul (Association d’étude de valorisation de la culture gallèse appuyée sur une maison du patrimoine oral en Haute-Bretagne, à Parcé en Ille-et-Vilaine), le Musée de Bretagne, les Archives départementales, le Fonds départemental d’art contemporain ainsi que les entreprises ACL Delage (petite usine spécialisée dans la chaussure féminine de luxe, installée dans le pays de Fougères), JB Martin (fabricant de chaussures) et le Groupe Royer (négociant présent sur la place). La Commissaire de l’exposition, Marie-Anne Bail, a parfaitement organisé et mis en valeur le patrimoine industriel concernant la fabrication de la chaussure à Fougères. À l’aide de panneaux explicatifs et de films, les visiteurs ont pu suivre ses différentes étapes jusqu’à la commercialisation. De nombreuses citations de Jean Guéhenno, provenant de Conversion à l’humain, Journal d’un homme de 40 ans, Changer la vie, et Carnets du vieil écrivain, enrichissaient certains supports visuels. Ce parcours historique a permis de découvrir une partie des collections de la ville de Fougères composées de 1 090 paires de chaussures ! Près de 5 000 personnes dont une centaine de scolaires, ont visité l’exposition. Voici ce que nous avons relevé dans le livre d’or, sous la signature de Michèle: « La bottine de Jean-Marie Guéhenno m’a subjuguée (travail bien fait, art). Je pense que cette exposition aurait plu à Jean Guéhenno. » Guéhenno et la mémoire de Fougères l’industrielle Mlle Charlène James (courriel canelle.j6@hotmail.fr), guide conférencière pour la ville de Fougères depuis un an, est étudiante en Master 1 Histoire « Médiation du Patrimoine en Europe » à l'Université de Rennes 2. Elle travaille en 2013-2014 à un mémoire portant sur l'histoire du quartier industriel de Fougères et le rapport entretenu par Jean Guéhenno avec ce dernier. Elle sollicitera activement bien sûr les écrits de l'écrivain, mais aussi des témoignages, en particulier celui 141


d'une ancienne ouvrière de Fougères ayant connu la famille GuéhennoGirou, enregistré par P. Bachelier , qui lui prête son précieux concours. Elle accueillera avec reconnaissance toute aide de nos amis. Au lycée de Fougères La Proviseure, Mme Tanguy-Quellec, a annoncé vouloir rebaptiser la salle dite de « la chapelle » d’un nom laïc. Cette dénomination s’explique par un don, avant-guerre, d’un terrain par la comtesse d’Avenel. Celle-ci avait souhaité la construction d’une maison de retraite qui serait par la suite gérée par une communauté religieuse. Deux bâtiments, et la chapelle, furent édifiés, mais le bombardement de juin 1944 de Fougères changea cette affectation. Le collège de la haute ville fut détruit. Les autorités souhaitèrent que le futur hospice hébergeât dans l’urgence des classes. Des cérémonies religieuses furent célébrées dans la chapelle quelques années, puis, dans les années 60, on décida de construire autour de ces premiers bâtiments un lycée public qui porte aujourd’hui le nom de Jean Guéhenno.

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Sommaire du Cahier n°1 Patrick Bachelier, « Il y a toujours une autre île » Jean-Kely Paulhan, Annie Guéhenno Jean-Pierre Rioux, Guéhenno en vérité, ou certaine jeunesse de la France Patrick Bachelier, Jean Guéhenno ou « La Foi difficile » François Roussiau, Jean Guéhenno et Saint-Germain-en-Coglès, Un petit roi ensaboté au pays des légendes Extraits du discours prononcé dans la séance publique tenue par l’Académie française pour la réception de M. Alain Decaux le jeudi 13 mars 1980 Lettre de M. Alain Decaux du 11 janvier 2007 Daniel Huby, Action de grâces Présences de Guéhenno Sommaire du Cahier n°2 Jean-Kely Paulhan, Mieux qu’un livre DOCUMENTS Jean Guéhenno, « À mon père » Jean Guéhenno, « La culture » Patrick Bachelier, Jean Duval 11 lettres de Jean Guéhenno à Jean Duval Hommage de Jean Guéhenno à Jean Duval (1957) AUTOUR DE GUÉHENNO Florent Le Bot, 1906, Changer la vie, Jean Guéhenno mémorialiste des ouvriers fougerais de la chaussure Sylvie Golvet, Jean Guéhenno et Louis Guilloux, une amitié difficile Henry Jacques, poème dédié à son ami Marcel Étévé Jean-François Helleux, Rêve d’une maison des écrivains 143


TEL QU’ILS L’ONT VU Extrait inédit du journal de Romain Rolland Roger Fournier, La visite Allocution de Bernard Clavel à Fougères, octobre 1988 PUBLICATIONS RÉCENTES Philippe Niogret, sur Jean Guéhenno, Collection Silhouette littéraire, La Part commune Patrick Bachelier, sur le Cahier Jean-Richard Bloch 2008 Alain-Gabriel Monot, sur Martine Poulain, Livres pillés, lectures surveillées, Gallimard, 2008 François Roussiau, compte rendu du colloque de 2008 PRÉSENCES DE GUÉHENNO Sommaire du Cahier n°3 Patrick Bachelier, À nos amis GUEHENNO Sophie Hébert, Guéhenno autobiographe Michel Héluwaert, Un directeur importun ? (Guéhenno et l’Éducation populaire) François Roussiau, « Chacun a son dictionnaire » RENCONTRES Kathryn Adair, La « petite dame » de Vendredi : Andrée Viollis et le reportage du collectif Guy Sat, Guéhenno homophobe ? (sur la biographie de Ramon Fernandez) Jacques Cantier, Jean Guéhenno et Léon Werth : retour croisé sur deux journaux de guerre 144


Guy Durliat, Georges Hyvernaud-Jean Guéhenno, de Conversion à l’humain au Plaisir de lire DOCUMENTS Daniel Heudré, Une lettre de Jean Guéhenno à Théophile Dandin J-F. Helleux, Le timbre Jean Guéhenno COMPTES RENDUS Patrick Bachelier, sur Sylvie Golvet, Louis Guilloux devenir romancier Patrick Bachelier, sur la Correspondance Jean Paulhan-Louis Guilloux Patrick Bachelier, sur Jacques Cantier, Pierre Drieu la Rochelle PRÉSENCES DE GUÉHENNO

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LES AMIS DE JEAN GUÉHENNO (Loi du 1er juillet 1901) Siège social : 17 rue de La Rouërie 35300 FOUGERES Préserver, entretenir et faire connaître l’œuvre de Jean Guéhenno et notamment la lire et de la faire lire. BUREAU Président d’honneur : Jean-Pierre Rioux Président : Jean-Kely Paulhan Vice-Président : Guy Sat Secrétaire : Patrick Bachelier Secrétaire-adjoint : Jean-François Helleux Trésorier : François Roussiau Membres du Conseil d’administration : Claude Delafosse, Bertrand Le Port, Berthilde Trubert. « Le difficile n’est pas de monter, mais en montant de rester soi. » Jules Michelet Le fils d'un cordonnier et d’une piqueuse fougeraise a été élu à l’Académie française en 1962 : Marcel, dit Jean Guéhenno (18901978). Le 13 novembre 2004, trente-deux lecteurs se sont regroupés dans une association, « Les Amis de Jean Guéhenno », pour entretenir le souvenir de l’homme et des idées auxquelles il a consacré sa vie (le 100ème adhérent nous a rejoints le 10 février 2010). Ils se sont fixé pour objectif de « faire connaître l’œuvre de Jean Guéhenno » en donnant 147


à entendre cette grande voix, par des lectures publiques, des conférences, des expositions, des rééditions, des promenades littéraires… Pour entrer dans cette œuvre originale, vous pouvez commencer par Journal d’un homme de 40 ans (Grasset, 1934) et Changer la vie (Grasset, 1961, réédité dans « Les Cahiers rouges » Grasset, 1990), dans lesquels il évoque la rupture tragique de la Grande Guerre, sa jeunesse à Fougères et dans son pays natal. Plus de trente ans après sa mort, Jean Guéhenno continue de nous interpeller. Les premiers Cahiers Jean Guéhenno ont été publiés en novembre 2007, en même temps que le livre de Patrick Bachelier et d’Alain-Gabriel Monot, Jean Guéhenno, La Part commune, 2007. Le 11 novembre 2008, les éditions Claire Paulhan ont publié un roman autobiographique de Guéhenno (sur son expérience de la Grande Guerre) resté inédit : La Jeunesse morte. Les 14 et 15 novembre 2008, l’Université de Paris III a organisé un colloque, « Jean Guéhenno, guerres et paix » (Presses Universitaires du Septentrion, 2009). En novembre 2010, sont parus les deuxièmes Cahiers Jean Guéhenno. Le 5 novembre 2011, présentation, au Théâtre Victor-Hugo à Fougères, du spectacle Jean Guéhenno-Louis Guilloux, lecture d'une amitié 1927-1967. En novembre 2012, sont parus les troisièmes Cahiers Jean Guéhenno. Réédition de Changer la vie dans la collection « Les Cahiers Rouges » chez Grasset en 2013. N’hésitez pas à nous rejoindre et, si vous possédez des documents, manuscrits, témoignages… concernant cet écrivain injustement oublié, à nous en faire part. 148


CONDITIONS D’ADHÉSION EN 2014 Membres : 15€ ou plus (de 16 € à 29 € pour les membres actifs, à partir de 30 € pour les membres bienfaiteurs), de 10 € à 15 € pour les étudiants ou cas particuliers. Cotisation à libeller à l’ordre de : Les Amis de Jean Guéhenno, à envoyer (à renouveler en début d’année) à M. François Roussiau, 57, rue Duguay-Trouin 35300 FOUGÈRES PUBLICATIONS DE L’ASSOCIATION Cahier n°1 (épuisé), Cahier n°2 : 10 € + 1 € frais d’envoi, Cahier n°3 : 10 € + 1 € frais d’envoi. Jean Guéhenno guerres et paix, Jeanyves Guérin, Jean-Kely Paulhan, Jean-Pierre Rioux (éds), Presses Universitaires du Septentrion, 2009. F 111920. ISBN : 978-2-7574-0131-6. ISSN : 1284-5655. 22 € + 2,5 € frais d’envoi.

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Achevé d'imprimer en juin 2014 sur les presses de l'imprimerie Henry des Abbayes 33, rue Nationale 35300 Fougères Tél : 02 99 94 34 31 henrydesabbayes@orange.fr

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Cahiers Jean Guéhenno numéro 4  

Cahiers Jean Guéhenno numéro 4 Créée le 13 novembre 2004, l'Association Les amis de Jean Guéhenno s'est donné comme but de « préserver, d'e...

Cahiers Jean Guéhenno numéro 4  

Cahiers Jean Guéhenno numéro 4 Créée le 13 novembre 2004, l'Association Les amis de Jean Guéhenno s'est donné comme but de « préserver, d'e...

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