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Le travail social sous l’œil de la prudence

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Dirigée par Marc-Henry Soulet

LE TRAVAIL SOCIAL SOUS L’ŒIL DE LA PRUDENCE Morgane Kuehni (éd.)

LE TRAVAIL SOCIAL SOUS L’ŒIL DE LA PRUDENCE

Partant de points de vue théoriques et disciplinaires variés, l’ouvrage mobilise la notion de prudence ou de « sagesse pratique » pour penser le travail social contemporain. Loin des principes tels que l’efficience, la performance, l’objectivité ou la prévisibilité du travail, la notion de prudence porte l’attention sur la singularité, la complexité, l’incertitude ou encore la vulnérabilité qui caractérisent le travail social. Les contributions réunies proposent une immersion dans différents champs d’activité (service social, animation, éducation, travail social en milieu scolaire) et mettent au jour la multiplicité des registres d’actions et de connaissances mobilisés au quotidien. Les savoir-faire professionnels sont-ils toujours cadrés par des « pouvoir-faire » organisationnels ? Comment les professionnel-le-s définissent-ils et elles les priorités, quels sont les arbitrages opérés en situation de travail ? Les espaces de délibération professionnels sont-ils suffisants pour parer l’incertitude, pour limiter au mieux les dommages à autrui, pour réfléchir aux finalités de l’activité ?

LE TRAVAIL SOCIAL SOUS L’ŒIL DE LA PRUDENCE

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783796 541001

www.hetsl.ch

ISBN 978-288-2-840-75-2

HETSL

ISBN I S B N978-3-7965-4100-18 978-3-7965-4100-1

HETSL

SCHWABE VERLAG

Morgane Kuehni (éd.)

Morgane Kuehni est sociologue du travail et des professions, professeure à la Haute école de travail social et de la santé Lausanne (HES-SO).

www.schwabe.ch

RES SOCIALIS


Res Socialis

Vol. 53

DirigĂŠe par Marc-Henry Soulet


Morgane Kuehni (éd.)

Le travail social sous l’œil de la prudence

Schwabe Verlag | HETSL


Ce livre, issu du 4e Congrès international de la Société suisse de travail social (SSTS) qui s’est tenu à la Haute école de travail social et de la santé de Lausanne (HES-SO) en septembre 2018 « Travail social et parcours de vie sous le signe de l’accélération », a été publié avec le soutien de la Société suisse de travail social (www.sgsa-ssts.ch-/fr/)

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Information bibliographique de la Deutsche Nationalbibliothek La Deutsche Nationalbibliothek a répertorié cette publication dans la Deutsche Nationalbibliografie; les données bibliographiques détaillées peuvent être consultées sur Internet à l’adresse http://dnb.dnb.de. © 2019 Schwabe Verlag, Schwabe Verlagsgruppe AG, Basel, Schweiz | Haute école de travail social et de la santé Lausanne HETSL Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur. L’œuvre ne peut être reproduite de façon intégrale ou partielle, sous aucune forme, sans une autorisation écrite de la maison d’édition, ni traitée électroniquement, ni photocopiée, ni rendue accessible ou diffusée. Illustration couverture: © Vivianne Châtel Lectorat: Marc-Henry Soulet, Fribourg Conception de la couverture: icona basel gmbh, Basel Composition: Doris Gehring, Fribourg Impression: CPI books GmbH, Leck Printed in Germany ISBN Livre imprimé (Schwabe) 978-3-7965-4100-1 ISBN Libre imprimé (HETSL) 978-288-2-840-75-2 ISBN eBook (PDF) 978-3-7965-4145-2 DOI 10.24894/978-3-7965-4145-2 L’e-book est identique à la version imprimée et permet la recherche plein texte. En outre, la table des matières et les titres sont reliés par des hyperliens. rights@schwabe.ch www.schwabe.ch | www.hetsl.ch


Table des matières Introduction Morgane Kuehni ....................................................................................... 9 La prudence : une notion-clé pour penser le travail social ........................ 25 Sociologie de la prudence et travail social : une rencontre prometteuse Florent Champy ...................................................................................... 27 Travail social, espace public et démocratie : quelle place pour la prudence ? Thierry Gutknecht................................................................................... 47 La prudence comme fondement de l’intervention sociale et comme antidote à l’aliénation Francis Loser et Simone Romagnoli ...................................................... 65 Incertitudes, risques et vulnérabilités ........................................................... 87 La pratique prudentielle comme régulation du risque Yvette Molina .......................................................................................... 89 Prudence et agilité dans les processus d’hybridation de l’intervention sociale Philippe Lyet ..........................................................................................107 Vertige des passions et clinique de la limite : la pratique de la prudence en éducation spécialisée Jean-Christophe Contini.......................................................................121 Délibérations et arbitrages professionnels .................................................139


Table des matières

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Valeurs, outils et finalités en tensions. Analyser les désaccords dans les métiers relationnels du service public David Pichonnaz .................................................................................. 141 Contexte de conscience et sagesse pratique. Analyses des conditions d’émergence de la prudence dans les pratiques des éducateurs sociaux en milieu scolaire Frédérique Giuliani .............................................................................. 155 L’activité prudentielle chez les professionnel-le-s de la petite enfance : savoirs techniques, savoirs d’usage et savoirs professionnels Annelyse Spack et Robert Frund ......................................................... 181 La dimension discrétionnaire de l’éducation sous contrainte : une analyse des compétences prudentielles et émotionnelles Catherine Lenzi et Philip Milburn ...................................................... 203 Prudence, confiance et théories de la connaissance ................................. 221 Que faire de la prudence et avec la prudence dans le champ de l’intervention sociale ? Didier Vrancken ................................................................................... 223 Un savoir-faire qui échappe / résiste à la gouvernance managériale. Une approche perspectiviste de la connaissance comme chemin pour faire confiance Sylvie Mezzena ...................................................................................... 239 Protection, incertitude et ouverture de possibles dans un dispositif du champ de la protection de l’enfance Kim Stroumza, Sylvie Mezzena, Anne-Françoise Pont, Marc Pittet, Laurence Seferdjeli, Janette Friedrich, Flavio Fersini et Laetitia Krummenacher ..................................................................................... 263 Conclusion ..................................................................................................... 283


Table des matières

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La prudence et ses réserves. Les promesses contrastées de la notion d’activité prudentielle pour penser le travail social Marc-Henry Soulet ...............................................................................285 Présentation des auteur-e-s .........................................................................303


Introduction Morgane Kuehni

Une assistante sociale pour la protection des mineurs accompagne depuis deux ans un garçon de sept ans pris dans un conflit de loyauté délétère suite à la séparation de ses parents. Ces derniers vivent sous le même toit, faute de moyens suffisants. L’assistante sociale est très régulièrement sollicitée par l’école, car l’enfant perturbe la classe et manifeste des comportements violents envers lui-même et ses camarades. L’enseignante a tiré la sonnette d’alarme auprès de sa hiérarchie : elle travaille avec une classe particulièrement difficile et voit poindre l’épuisement. Du point de vue de l’assistante sociale, la place de l’enfant est à l’école publique (qui se revendique « inclusive ») et auprès de ses parents (une de ses missions est de soutenir les compétences parentales), elle hésite toutefois à proposer un placement en foyer compte tenu des effets psychosomatiques du conflit parental sur l’enfant et l’épuisement décrit par l’enseignante. Cette vignette pointe l’incertitude et les dilemmes professionnels largement présents, connus et discutés dans le domaine du travail social. Elle nous plonge aussi très concrètement au cœur de la « prudence » ou de la « sagesse pratique » telle que la définit le sociologue des professions Florent Champy 1. Mettant au cœur de la réflexion le travail et non le statut, la notion de prudence renouvelle en profondeur les débats qui marquent depuis une centaine d’années le champ de la sociologie des professions. Avant de revenir sur le débat scientifique, je propose de mettre un peu de « chair empirique » autour

1 . Champy Fl., La Sociologie des professions, Paris, Presses universitaires de France, 2012 ; Champy Fl., Nouvelle théorie sociologique des professions, Paris, Presses universitaires de France, 2011 ; Champy Fl., « What Are the Issues of Focusing on Irreducible Uncertainties in Professional Work ? A Historical Outline of « Prudential Professionalism » » in Cambio, 2018, vol. 8, n° 16, pp. 15-30. L’auteur utilise « prudence » et « sagesse pratique » comme des synonymes.


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de la notion de prudence en mobilisant l’exemple livré ci-dessus. Cette manière de procéder a l’avantage d’ancrer le propos dans les pratiques professionnelles et de donner à voir très concrètement les questions qui traversent cet ouvrage. Proche de son acception commune, la prudence est une vertu et désigne l’attitude d’une personne qui réfléchit aux conséquences de ses actes et qui est attentive à tout ce qui peut causer un dommage. Dans un contexte professionnel, en particulier dans les métiers dits relationnels 2, la prudence sert à éviter (ou à minimiser) les dommages à autrui. Elle renvoie en quelque sorte au « principe de précaution », à une « morale professionnelle » ou à une « éthique du risque » dans un contexte d’incertitude : quel accompagnement proposer à ce jeune garçon de sept ans qui se met en danger et qui met à l’épreuve le cadre scolaire ? Faut-il maintenir ses repères quotidiens ou, au contraire, bouleverser son cadre de vie ? Bien qu’une pratique prudentielle soit tout à fait contraire au fait de faire n’importe quoi, n’importe comment (soit sans réfléchir aux conséquences de son action), elle relève souvent davantage de l’audace ou de la prise de risque que de la retenue. Non seulement elle amène à proposer des actions innovantes dans le sens où elles sortent du cadre ou de la prescription (dans ce sens l’assistante sociale peut privilégier une solution tout à fait différente des deux exposées ci-dessus) ; mais la prudence renvoie aussi à la capacité d’agir malgré les doutes irréductibles quant à la validité ou la « justesse » 3 de l’action entreprise. Une fois cette précaution terminologique posée, revenons sur les dimensions de la prudence telle que la définit Florent Champy. Pour cet auteur, la prudence désigne « d’abord les aptitudes que requiert l’appréhension de situations singulières et complexes, recelant de ce fait une incertitude irréductible quant aux actions devant être entreprises pour y faire face » 4. Issue 2 . Demailly L., « Les métiers relationnels du service public : approche gestionnaire, approche politique » in Lien social et politique, 1998, vol. 40, pp. 17-24. 3. Soulet M.H., « Justesse, justice et justification. Les embarras de l'action sociale » in Dubet F. (éd.), Inégalités et justice sociale, Paris, Éditions La Découverte, 2014, pp. 227-241. 4. Champy Fl. & Déplaude M.-O., « Comment parler des professions ? Sagesse pratique, vulnérabilités et protections professionnelles » in La Vie des idées, désordre dans les professions, 2015, vol. 1-9. Récupéré sur https://laviedesidees.fr/Comment-parler-des-professions.html.


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de la notion artistotélicenne de « phronesis », la prudence ou la sagesse pratique est la capacité à évaluer les situations avec discernement, là où l’application mécanique de règles abstraites, de procédures formalisées, de savoirs scientifiques ou de routines ne constitue pas une ressource pertinente pour l’action. Cette capacité s’appuie sur des savoirs, mais aussi des savoirfaire issus de l’expérience, qui permettent aux professionnel-le-s de procéder par analogie avec des situations antérieures plus ou moins proches. L’appréhension de la situation du jeune garçon par l’assistante sociale s’appuie sur une multiplicité d’éléments qu’il serait impossible de lister ici de manière exhaustive : les ressources de l’enfant, les conditions de vie, le contexte parental, scolaire, les relations qu’il entretient avec ses pairs, avec son enseignante, les ressources institutionnelles mobilisables, mais aussi les valeurs de l’assistante sociale, la relation qu’elle a tissée avec l’enfant et ce qu’elle sent et comprend de cette situation. Retenons que les pratiques prudentielles ne répondent pas à des objectifs ou des standards qui seraient définis ex ante ou en dehors de la situation. L’évaluation d’une situation relève au moins autant, si ce n’est davantage, d’une démarche herméneutique que d’une démarche analytique. Dans ce sens, la prudence est toujours de l’ordre de la conjecture : c’est bien l’impossibilité d’apporter des réponses objectives et donc incontestables, mais certainement pas injustifiables, qui constitue l’essence même de l’activité prudentielle. Parce qu’elle est conjecturelle, la prudence suppose par ailleurs des réajustements permanents selon les effets de l’action entreprise. La prudence possède en deuxième lieu une dimension délibérative. La délibération menée avec soi-même, mais aussi avec les pairs constitue une ressource nécessaire à l’action en situation d’incertitude : elle permet de confronter les interprétations d’une même situation, de mobiliser d’autres savoirs ou d’autres expériences qui l’éclairent autrement, etc. Suivant Aristote, Florent Champy insiste sur le fait que la dimension délibérative de la prudence ne fait pas seulement référence à une dimension technique (les moyens mis en œuvre) mais aussi à la capacité de jugement des professionnel-le-s sur les finalités de leur activité. Comme tout jugement comprend une part irréductible de subjectivité, la dimension délibérative permet de comprendre (et d’analyser) les divergences dans la pratique. Dans l’exemple livré ci-dessus, l’assistante sociale hésite entre un maintien de l’enfant au domicile ou un


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placement : sa décision relèvera notamment d’un arbitrage entre les risques encourus, le bien-être et le développement de l’enfant et l’adhésion du garçon et de ses parents au projet. Si pour certain-e-s professionnel-le-s la sécurité prime, d’autres favoriseront la participation. Ces divergences intra-professionnelles existent précisément parce que dans cette situation il n’y a pas de « règle permettant de déterminer une voie à suivre qui aurait un caractère incontestable d’objectivité » 5. L’arbitrage entre les différentes possibilités ne relève cependant pas exclusivement d’une affaire personnelle comme si, dans le domaine du travail social en particulier, il existait « une irréductibilité à toute formalisation, inhérente à la dimension (et à la qualité) humaine de cette activité » 6. La délibération renvoie très explicitement à la dimension politique du travail, car les pratiques professionnelles ne sont pas hors-cadre idéologique ; bien au contraire, elles sont toujours doublement situées et s’éclairent à la lumière de la grande histoire (celles des sociétés) et la petite histoire (celle des personnes). Les finalités du travail évoluent donc au fil du temps, mais aussi selon les situations et les personnes engagées dans l’activité. Dans le domaine de la protection des mineurs, le soutien aux compétences parentales est une mission relativement récente et elle entre parfois en tension avec les impératifs de sécurité, faisant naître de nombreux débats au sein même de la profession. Les conceptions du (bon) travail ne sont donc jamais fixées une fois pour toute mais font l’objet de discussions entre les membres d’une profession 7. Ces discussions ne sont pas des encoubles à l’exercice du travail,

5. Champy Fl., « Activités professionnelles prudentielles et production de la société » in Sainsaulieu I. & Surdez M. (éd.), Sens politiques du travail, Paris, Éditions Armand Colin, 2012, p. 61. 6. Soulet M.H., « Le travail social, une activité d’auto-conception professionnelle en situation d’incertitude » in SociologieS, 2016, en ligne : https://journals.openedition.org/sociologies/5553. 7. Ces questions sont très largement traitées par la sociologie interactionniste sous les thèmes de la segmentation et des identités professionnelles notamment. Certains travaux récents s’intéressent plus particulièrement aux effets de la socialisation sur les pratiques professionnelles, selon les voies de formation suivies, le sexe, l’âge, la classe sociale, les idées politiques, etc. Voir par exemple le numéro portant sur les dispositions au travail coordonnée par Pichonnaz D. et Toffel K., « Des dispositions au travail. L’origine sociale des pratiques professionnelles » in Émulations. Revue de sciences sociales, 2018, vol. 25 ;


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bien au contraire, elles constituent le cœur de la professionnalité dans le sens de l’identité, individuelle et collective, du métier en acte. La troisième dimension de la prudence est sa vulnérabilité. Fortement dépendante des contextes institutionnels et des transformations qui affectent le monde du travail contemporain, les auteurs s’accordent sur le fait que la culture professionnelle (par opposition à la culture managériale ou bureaucratique) est menacée 8 . Les menaces sont diverses mais pèsent particulièrement sur les deux dimensions de la prudence mises en exergue ci-dessus. L’assistante sociale a-t-elle eu le temps et les informations requises pour se forger une vue d’ensemble de la situation du jeune garçon ? Doit-elle prendre une décision précipitée ou a-t-elle l’occasion d’en discuter avec ses pairs et avec les personnes concernées ? Dans un contexte de fortes médiatisations des risques dans le domaine de la protection de l’enfance, les directives institutionnelles ne limitent-elles pas drastiquement ses possibilités d’action ? Avec quels effets sur les pratiques, les professionnel-le-s et les publics accompagnés ? Les questions sont légion et elles sont à l’origine de cet ouvrage collectif. Comme l’écrit Didier Vrancken 9, « à l’heure où les exigences, les demandes d’expertise et d’évaluation ne cessent d’augmenter, [n’y a-t-il pas] un profond malentendu entre la nature du travail professionnel et les attentes formulées à son égard »? Le travail social est particulièrement intéressant à soumettre à l’analyse : n’est-il pas un cas d’école pour qui s’intéresse à l’immense fossé entre la singularité et la complexité des cas traités et l’exigence gestionnaire d’augmenter la prévisibilité du travail ? Les enjeux de la prudence sont particulièrement saillants dans ce champ au moins pour deux raisons. Tout d’abord, parce que la « montée des incertitudes » 10 a des conséquences sur les Quijoux M. & Pagis J. (s/s la dir. de), « Socialisation professionnelle et circulations dispositionnelles » in Terrains et Travaux, 2019, vol. 34. 8 . Boussard V., Demazière D. & Milburn Ph. (s/s la dir. de), L’Injonction au professionnalisme. Analyses d’une dynamique plurielle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009. 9. Vrancken D., « Le travail social serait-il devenu une profession ? Quand la « prudence » s’invite au cœur d’un vieux débat » in Pensée plurielle, 2012, vol. 30-31, pp. 27-36. 10. Castel R., La Montée des incertitudes. Travail, protections, statut de l’individu, Paris, Éditions du Seuil, 2009.


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publics accompagnés et les professionnel-le-s, remettant en question les modalités d’intervention sociale et les organisations du travail. Ensuite, parce que le travail social, davantage que les professions mieux établies et mieux protégées, cherche encore à asseoir sa légitimité professionnelle. Cette quête de « professionnalisation » n’est pas toute tracée, constituée d’étapes prédéfinies 11. Profondément enraciné dans les situations concrètes depuis le début de l’histoire de la profession, le travail social échoue par exemple à faire la démonstration de l’universalité de ses techniques et de ses méthodes. Loin de nous l’idée de dire que le travail social ne doit pas fournir la preuve de son efficacité et rendre compte de son activité, bien au contraire, cette exigence est parfaitement légitime et nécessaire. Face à cette demande, la prudence constitue justement une ressource et non une entrave, car la preuve de l’efficacité du travail social ne peut précisément pas être recherchée à l’aide d’une rationalité dure, qu’elle soit gestionnaire, managériale ou scientifique.

Le travail social sous l’œil de la prudence : « vieux » débats et nouvelles questions Il y a plus d’un siècle, en 1915, Abraham Flexner posait les bases historiques de la sociologie fonctionnaliste des professions (être ou ne pas être une profession…) dans une conférence aujourd’hui célèbre intitulée « Is Social Work a Profession ? » 12. Si le travail social a toujours été un puissant moteur de réflexion, il n’a jamais été considéré comme une profession, tout au mieux comme un métier en voie de professionnalisation. La notion de prudence telle que la mobilise Florent Champy dans ce domaine permet de renouveler les termes du débat. Ses travaux visent en effet à dépasser ou à surmonter « les apories produites par la polarisation de la sociologie des professions » 13 entre 11. Pour une discussion sur la professionnalisation voir Wittorsky R., « La professionnalisation » in Savoirs, 2008, vol. 17, pp. 9-36. Pour une discussion sur la professionnalisation du travail social en Suisse, voir Keller V., « Cent ans de travail social en Suisse » in Les politiques sociales, 2019, vol. 1 et 2, pp. 19-33. 12 . Flexner A., « Is Social Work a Profession ? » in School and Society, 1915, vol. 26 (January), pp. 901-911. Pour une discussion approfondie sur le sujet, voir Gravière L., « Comment légitimer le travailleur social ? La réponse de Mary E. Richmond à Abraham Flexner » in Vie sociale, 2014, vol. 8, pp. 85-100. 13. Champy Fl. & Déplaude M.-O., op. cit., p. 4.


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les approches fonctionnalistes et les approches interactionnistes marquant le champ académique de la sociologie des professions depuis le milieu du vingtième siècle. Dans les années 1930-1960 aux États-Unis, les fonctionnalistes ont cherché à démontrer la spécificité des professions par rapport aux métiers (ou aux occupations en anglais) identifiant différents critères tels que le contrôle de la formation, le niveau d’expertise, le désintéressement et l’autonomie dans la pratique professionnelle justifiant les protections dont bénéficient les professions établies : légitimité, monopole d’activité et protections légales contre la concurrence interprofessionnelle notamment. Les approches interactionnistes visent au contraire à abolir cette distinction, dénonçant la notion de profession comme un « folk concept » 14 : tous les métiers, y compris les moins prestigieux, cherchent à défendre leur territoire professionnel, à établir leur légitimité et à défendre leur autonomie. Les protections dont bénéficient les professions établies ne sont pas liées à la spécificité des savoirs mobilisés ou une quelconque moralité de leurs membres, mais sont le résultat contingent de luttes et de rapports de pouvoir. Ces approches dites critiques, nées autour de la seconde École de Chicago dans les années 1960, sont issues des mouvements plus larges de remise en cause de l’ordre établi en général et de l’autorité des professionnels en particulier, souvent des hommes blancs issus de la classe bourgeoise 15. Ces approches irriguent depuis plus de cinquante ans un champ de recherche foisonnant aux États-Unis comme ailleurs 16.

14. Becker H.S., « La nature d’une profession » in Le Travail sociologique. Méthode et substance, Fribourg, Academic Press Fribourg, 2006. 15. Les travaux de Everett C. Hughes, pour ne citer qu’une des figures les plus connues de la seconde École de Chicago, visent à estomper les frontières entre professions et métiers et élaborent des concepts qui permettent « de faire des comparaisons entre un ferrailleur et un professeur, sans vouloir rabaisser l’un ou traiter l’autre avec condescendance ». Hughes E.C., Le Regard sociologique. Essais sociologiques, Paris, Éditions de l’EHESS, 1996, p. 80. 16. Notamment, la sociologie des groupes professionnels en France : Dubar Cl., Tripier P. & Boussard V., Sociologie des professions, Paris, Éditions Armand Colin, 2015 ; Demazière D. & Gadéa Ch. (s/s la dir. de), Sociologie des groupes professionnels. Acquis récents et nouveaux défis, Paris, Éditions La Découverte, 2009 ; Vézinat N., Sociologie des groupes professionnels, Paris, Éditions Armand Colin, 2016.


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Florent Champy propose au début des années 2000 une « troisième voie » qui vise à réconcilier les perspectives interactionnistes avec l’héritage fonctionnaliste 17. Il renoue avec l’idée d’une spécificité des professions, spécificité qu’il rattache non pas au statut mais au travail, et plus exactement à l’activité prudentielle dont les dimensions ont été rapidement présentées ci-dessus. Les professions à pratiques prudentielles ont bien une spécificité : elles mobilisent des savoirs et des savoir-faire en opposition avec un savoir standardisé et se nourrissent de délibérations. Élaborée dans un contexte de menaces qui pèsent sur les professions, cette perspective théorique a des ambitions stratégiques. Pour Florent Champy, il ne s’agit pas de défendre l’autonomie professionnelle inhérente à un statut (elle peut par ailleurs être mal utilisée par les professionnel-le-s), mais une pratique professionnelle attentive à la complexité du réel et à la singularité des situations nécessitant la mise en œuvre de prudence ou de sagesse pratique en opposition à des applications mécaniques de règles ou de standards. Son ambition n’est ni de revenir au fonctionnalisme discrédité par la critique interactionniste, ni de défendre des formes de corporatisme, mais de supporter l’idée que les professions qui effectuent certains types de tâches particulièrement délicates devraient être protégées des menaces extérieures, notamment de formes de contrôle du travail qui font obstacles à la prudence. « Si les interactionnistes et les tenants des sociologies critiques ont raison, c’est-à-dire s’il n’y a pas de différence entre « professions » et « autres métiers », et donc si l’autonomie conférée aux premières ne trouve aucune justification dans les tâches qu’elles effectuent et les services qu’elles rendent, alors [les] menaces qui pèsent sur elles ne remettent en question que des avantages indus. Mais si, à l’inverse, comme les fonctionnalistes le pensaient, les professions, ou certaines utilisent des savoirs d’un type particulier pour résoudre des problèmes particulièrement délicats, alors les conséquences des menaces qui pèsent sur elles sont susceptibles de concerner tous les clients des professions, voire les citoyens directement intéressés par l’usage qui est fait de ces savoirs » 18. Pour l’auteur, la prudence renvoie à des enjeux plus importants que l’autonomie conférée par le statut,

17. Pour un rapide aperçu du débat voir Vézinat N., « Nouvelle étape dans la sociologie des professions en France » in Sociologie, 2010, vol. 3, n° 1, p. 418. 18. Champy Fl., op. cit., p. 6.


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car elle porte l’attention sur le travail en situation réelle. Le programme de recherche que propose Florent Champy avec la notion de prudence est donc particulièrement ambitieux : il s’agit rien de moins que de « substituer aux discours généraux sur les menaces contre l’autonomie professionnelle, une série de réflexions plus concrètes sur les difficultés effectivement rencontrées par des professionnels dans la conduite de leur activité » 19. Ce programme se traduit par une série de questions de recherche qui nécessitent des analyses fines et circonstanciées sur les organisations du travail, les liens inter et intraprofessionnels, les relations avec le public ou les clients, avec les institutions de formation, avec les politiques, etc. Si la notion de profession à pratiques prudentielles permet de renouveler les termes du débat qui hante la sociologie des professions (être ou ne pas être une profession), elle ne modifie cependant pas le constat posé par Abraham Flexner il y a plus d’un siècle : du point de vue de Florent Champy, le travail social n’est pas une profession, d’où une certaine « entorse » faite à sa réflexion dans cette introduction. Ce « vieux » débat est repris dans certaines contributions du présent ouvrage, notamment celles de Florent Champy et de Didier Vrancken mais il n’en constitue pas le cœur. Ce livre traite en effet moins des professions à pratiques prudentielles qu’il ne mobilise la notion de prudence pour penser l’action en contexte d’incertitude. Cet ouvrage est tout d’abord né d’un pari, plus que d’un parti pris, celui que la prudence est une ressource analytique puissante pour analyser le travail et ses transformations. Son ambition est moins d’en faire la démonstration que de nourrir le questionnement autour des dimensions de la prudence : le souci porté aux effets de son action, les savoirs mobilisés pour une compréhension fine de la situation, la sagesse pratique mobilisée pour « inventer » des solutions, qu’on la nomme débrouille, bricolage, ruse ou tricherie 20 , la délibération pour faire face à la complexité et à la singularité des cas rencontrés, mais aussi pour mettre en débat les finalités de l’activité. Ce livre est également né d’une prise de position : il s’agit de défendre les pratiques prudentielles face aux formes de rationalités dures, managériale ou 19. Champy Fl. & Déplaude M.-O., op. cit., p. 8. 20. En sociologie du travail, ces termes n’ont pas un sens péjoratif et désignent les manières de procéder qui permettent d’atteindre les objectifs fixés tout en s’écartant de la prescription (ou de la règle).


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scientifique. Les menaces sont sérieuses : ce n’est pas seulement qu’elles remettent en question le statut et les protections acquises par celles et ceux qui sont reconnu-e-s comme des professionnel-le-s, mais elles tendent aussi plus généralement à réduire le travail à sa dimension instrumentale affectant profondément le sens de l’action et son potentiel d’émancipation, tant pour les travailleurs et travailleuses, que pour leurs publics ou leurs « clients ». La prudence donne également des outils pour défendre le travail, défini au sens large, comme toute « activité coordonnée déployée par les hommes et les femmes pour faire face à ce qui, dans une tâche utilitaire, ne peut être obtenu par la stricte exécution de l’organisation prescrite » 21. Le travail est aujourd’hui menacé par l’accélération des rythmes de vie, par la démultiplication des exigences, par l’évaluation individuelle des performances, par les pressions à l’uniformisation des pratiques, qu’elles visent un idéal d’efficience ou un idéal d’égalité de traitement et par les volontés de contrôle émanant de la hiérarchie et des clients 22. Les travailleurs et travailleuses qui appliquent strictement les procédures, qui sont sur la retenue, voire inhibent leurs actions, par crainte de leur hiérarchie ou de représailles (se faire renvoyer, juger et pointer du doigt, désigner comme responsables, etc.) renoncent au « vrai » travail selon l’expression de Guy Bajoit 23. Ce renoncement n’est pas sans conséquence sur les professionnel-le-s (en termes de santé au travail notamment) et sur les personnes avec qui, pour qui ou encore sur qui, ils et elles travaillent. Ce livre est finalement né de la conviction que ce n’est pas une fatalité et que nous avons quelques « cartes à jouer » en délibérant collectivement sur le travail. Prenant pour objet le travail social, cet ouvrage propose donc de « tirer le fil de la prudence » pour analyser les enjeux professionnels, mais aussi philosophiques, éthiques, épistémologiques et politiques du travail en acte.

21. Dejours Ch., Le Facteur humain, Paris, Presses universitaires de France, 2002 (1995), p. 43. 22. Yves Clot et Michel Gollac montrent d’ailleurs l’intérêt de faire dialoguer analyse de l’activité et sociologie des professions. Voir Le Travail peut-il devenir supportable ?, Paris, Éditions Armand Colin, 2014. 23. Bajoit G., « La place de la violence dans le travail social » in Pensée plurielle, 2005, vol. 10, pp. 119-135.


Introduction

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Tirer le fil de la prudence pour penser le travail social Les contributions réunies dans ce livre offrent une plongée au cœur de l’activité professionnelle pour éclairer différents enjeux qui structurent aujourd’hui le travail social et plus largement les mondes du travail contemporains. Saisissant au vol certaines opportunités de rencontres et de discussions, il est le fruit de différentes préoccupations et d’une certaine éthique de la discussion. Cet ouvrage collectif ne tire pas le fil de la prudence dans un sens donné pour nous amener vers un point d’arrivée prédéterminé mais explore à l’inverse de nombreuses controverses et chemins de traverse. Les auteur-e-s se saisissent bien sûr de ce qui est déjà là, la notion de prudence ayant irrigué différents travaux dans le domaine du travail social 24, mais ils et elles construisent aussi chemin faisant de nouveaux questionnements, esquissant de nouvelles pistes de recherche et de réflexion dans ce domaine et plus largement. À l’image du travail social, cet ouvrage est « bigarré » : il explore divers domaines d’activité (l’éducation en milieu scolaire, en centre de vie enfantine, la protection de l’enfance, l’animation en gériatrie, etc.) et mobilise des points de vue théoriques et disciplinaires variés (interactionnisme, pragmatisme, sociologie des professions, philosophie, analyse de l’activité, etc.). La première partie de l’ouvrage intitulée « La prudence : une notion clé pour penser le travail social » réunit les contributions de Florent Champy, Thierry Gutknecht, Francis Loser et Simone Romagnoli. Revenant sur les origines philosophiques de cette notion, les auteurs déroulent ses vertus heuristiques sur différents plans et à différents niveaux. Dans son article, Florent Champy présente le travail social comme un « cas d’école » pour analyser les obstacles à la prudence. Il revient sur les différents constats l’ayant conduit à refuser au travail social l’étiquette de profession à pratiques prudentielles :

24. Citons notamment le Collectif Métis, Bras N., Dardier C., Delorme B., Delestra G. Faudon, Fremeaux F. et al., Patience, prudence et petits pas. À la recherche du sens du travail social et médico-social. L'exemple des Maisons de la métropole deu territoire de VénissieuxSaint-Fons, Lyon, Éditions Métrople du Grand Lyon, 2019 ; Gravière L., loc. cit. ; Lenzi C., « La part émotionnelle du métier dans l’accompagnement des mineurs difficiles : les ressorts et paradoxe de la professionnalité » in Cahiers Dynamiques, 2017, vol. 71, pp. 81-89 ; Soulet M.H., loc. cit. ; Vrancken D., loc. cit.


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Morgane Kuehni

manque de moyens, rigidités dans l’organisation du travail, impasses résultantes du « fantasme de parvenir à donner à l’activité une dimension scientifique » et prolifération des règles qui augmentent la vulnérabilité professionnelle empêchant de travailler « sereinement à des solutions intelligentes s’écartant de la règle ». Soulignant l’intérêt de la prudence pour le travail social, il propose de l’utiliser comme une « arme » servant tant à l’élaboration d’un discours qu’à la réflexivité professionnelle. Thierry Gutknecht aborde la question de la « finalité politique » de la prudence dans ce domaine. Pour éviter que la prudence ne perde sa force critique, il rappelle que cette notion ne se réduit pas à une simple habileté, mais comporte une dimension politique. Les travailleurs et travailleuses sociales sont certes dépositaires de méthodes et techniques d’intervention, mais ils et elles portent aussi « une responsabilité de pensée et d’action quant au devenir de la Cité ». Francis Loser et Simone Romagnoli formulent quant à eux la thèse de « la prudence comme antidote à l’aliénation ». Défendant une vision positive de la « débrouille », rappelant que les savoirs professionnels procèdent d’un savoir par corps, ils réhabilitent les émotions comme précieux levier pour saisir les enjeux et les principes éthiques qui sous-tendent l’intervention sociale. Pour Thierry Gutknecht, comme pour Francis Loser et Simone Romagnali, « au-delà de la seule compétence, ne distinguant pas suffisamment le professionnel du technicien et dont la prise en compte exclusive menace toujours de réduire le premier au second, c’est bien la protection de l’autonomie politique, de la prudence du travailleur social qui reste le meilleur gage de démonstration de son professionnalisme » 25. La deuxième partie de l’ouvrage explore davantage la notion d’incertitude, donnée structurelle des sociétés contemporaines, mettant au jour le « vacillement des cadres normatifs » 26 sur la base desquels se sont historiquement construites les interventions sociales. Intitulée « Incertitudes, risques et vulnérabilités » cette partie réunit les textes d’Yvette Molina, Philippe Lyet et Jean-Christophe Contini. Les trois contributions s’attèlent à penser la double facette de la vulnérabilité, celle des publics et celle des professionnel-le-s,

25. Gravière L., « À la recherche des paradigmes en travail social » in Le sociographe, horssérie, vol. 7, 2014, p. 229 26. Soulet M.H., loc. cit.


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Le travail social sous l’œil de la prudence by Schwabe Verlag - Issuu