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N° 153 / 2018

Sauvage

15 euros

La revue culturelle des Pays de la Loire

Le sauvage est une pensée magique et primitive qui prend aujourd’hui les divers aspects recensés par ce numéro spécial, de la cueillette des simples à la protection de la faune et des biotopes en passant par le camping ou le survivalisme...

Revue 303 arts, recherches, créations 12, bd Georges-Pompidou 44200 Nantes T. 33 (0) 228 206 303 F. 33 (0) 228 205 021 www.editions303.com

Non sans lien avec les mythes du « bon sauvage » et de la « mère Nature », on voit émerger de nouveaux comportements, vivifiés par la redécouverte de techniques immémoriales.

Cette publication est réalisée par l’association 303 qui reçoit un financement de la Région des Pays de la Loire

Les loups frappent à notre porte, et l’ancien monde s’effondre. C’est ce double mouvement que tente de décrypter ce numéro consacré au sauvage. D’un côté la numérisation et la robotisation de nos modes de vie, qui incitent à se retirer dans la nature pour survivre ; de l’autre, de multiples expériences d’immersion dans la nature en quête d’un paradis originel.

Sauvage


___ Dossier Sauvage ­ ___ 05

– Éditorial

___Olivier Sirost, sociologue, professeur à l’université de Rouen Normandie 06

– Le désir d’une vie sauvage : vers la cosmose

___Bernard Andrieu, philosophe, professeur à l’université Paris-Descartes

303_ no 153_ 2018_

__ Sommaire

12

– La faune des Pays de la Loire : une richesse à préserver !

___Gilles Mourgaud, naturaliste indépendant 22

– La Loire, un fleuve pas si sauvage

___Francesca Di Pietro, enseignante-chercheuse à l’université de Tours (UMR Citeres) 28

– Des simples aux minéraux : la cueillette aujourd’hui

___Gilles Raveneau, ethnologue, université de Paris Nanterre 34

– Le camping, quête d’une vie sauvage

___Olivier Sirost 40

– Les survivalistes ou le primitif fantasmé

___Bertrand Vidal, sociologue au LERSEM, université Paul-Valéry – Montpellier 3 46

– Les zoos humains. De quelques visages du sauvage

___Nicolas Bancel, professeur ordinaire à l’université de Lausanne 54

– Narcisse Pelletier : le mousse vendéen devenu le « sauvage blanc »

___Thomas Duranteau, auteur, illustrateur et historien 60

– Déborder de soi

Entretien avec Stéphane Thidet, artiste Éva Prouteau, critique d’art, conférencière et professeure d’histoire de l’art

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Illustrateur invité : Benjamin Bachelier Sauf mention contraire, toutes les illustrations ont été réalisées par Benjamin Bachelier


___ Carte blanche ­ ___

– Artiste invitée : Christine Laquet ___ 67 72

– Dévorée adorée

Léo Bioret, critique d’art

___ Chroniques ­ ___

Architecture

74

– La forme avant le signe

___Claude Puaud, architecte, président de la Maison Régionale de l’Architecture des Pays de la Loire Art contemporain

78

– Des regards intérieurs

___Éva Prouteau Bande dessinée

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– Cartographie du sentiment indigène

François-Jean Goudeau, enseignant permanent aux Métiers du livre, IUT de La Roche-sur-Yon,

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université de Nantes

Littérature

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– Dépaysements

___Alain Girard-Daudon, libraire Spectacle vivant

90

– Transports collectifs Pascaline Vallée, journaliste et critique d’art

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Dossier Sauvage _________________

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Dossier Sauvage / Éditorial / Olivier Sirost / 303

Éditorial __

Olivier Sirost Insurgés, jeunes, adeptes de la raison pratique, oiseaux des ténèbres sont plus que jamais de retour au pays sauvage. On les appelait au nord de la Loire les Chouans, et au sud les Vendéens. L’écho de leur voix semble à nouveau nous parvenir. Le sauvage résonne en l’homme civilisé et domestiqué par le régime industrialourbain. Même dans le bain de métal, de béton, de plastique et de signaux virtuels qui fait notre quotidien, les animaux qui nous gouvernent – pour reprendre une maxime de Nietzsche – se rappellent à notre conscience. De manière subtile ils s’épiphanisent telle une vision divine éphémère et labile, insaisissables et invisibles, mais indéniablement présents. C’est de cette présence impénétrable que témoignent les œuvres – littérature, images, architectures… – qui la nuit tombée viennent troubler le rêveur éveillé. Ce sont ces débordements de soi dont témoigne le monde d’aujourd’hui. L’artiste Stéphane Thidet tente de les mettre en évidence à travers ses sculptures, ou dans ses expériences visuelles. D’autres, plus effrayés encore par la chute de l’humanité et des fantasmes d’apocalypse, vont éprouver le réveil du primitif loin des grandes agglomérations urbaines. Le survivalisme étudié par Bertrand Vidal replonge l’homme postmoderne dans les techniques de Neandertal, pour former un homo faber survivant. Par leur composition naturelle, les Pays de la Loire réactivent les archétypes du sauvage : la Loire connaît un avant et un après ses grandes domestications, et le fleuve laisse apprécier une poétique vivante scandée par les bras morts, les îles, les bancs de sable et la végétation spontanée. Comme le montre Francesca Di Pietro, nous avons là les signes d’une occupation socio-naturelle qui nous ramène à notre statut d’hommes-plantes. L’envers du miroir témoigne d’une raréfaction et d’une fragilisation inquiétantes de la faune. Les zones humides, le bocage et les landes suscitent aujourd’hui un sursaut d’intérêt aux yeux du concitoyen. Mais pas besoin de remonter trop loin le fleuve du temps pour constater que le sauvage est avant tout en nous, et nous questionne sur nous. Le récit du « sauvage blanc » Narcisse Pelletier, mousse vendéen adopté par des Aborigènes en Australie, dévoile la puissance du chaînon manquant entre l’homme et la nature, comme le révèle Thomas Duranteau. L’historien Nicolas Bancel retrace l’épopée des exhibitions humaines qui ont fondé une part de l’anthropologie du xixe siècle : la mise en scène de la dimension animale de l’homme questionne en permanence les normes du civilisé. C’est cette part magique que nos contemporains redécouvrent dans le rituel de la cueillette. Pour Gilles Raveneau, cette quête, qui peut concerner aussi bien les simples que les minéraux, revisite le mythe d’abondance d’un Éden retrouvé. Le camping sauvage fait lui aussi revivre les moments heureux de l’enfance dans un cadre social relâché et dépaysant. Ces usages et ces lieux témoignent aujourd’hui, pour Bernard Andrieu, d’un éveil du vivant, où la sagesse immobile bercée par des éléments déchaînés actualise la « pensée sauvage » pointée par Claude Lévi-Strauss. Débarrassons-nous, au fil des textes de ce numéro, de nos oripeaux de civilisés pour laisser place à notre animalité, revenir à notre enfance, et laisser s’éveiller le primitif qui sommeille en nous.

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Le désir d’une vie sauvage : vers la cosmose1

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Bernard Andrieu ___ Pour contrer le métro-boulot-dodo urbain, et face à la pollution et à l’extinction des espèces animales provoquées par l’homme, on observe la volonté croissante de revenir à une vie sauvage. ___ Cette volonté d’éveiller le sauvage qui sommeille en nous pour nous sentir vivants n’est pas nouvelle. Cette aspiration à une vie sauvage renvoie à l’expérience de nombreux aventuriers. Jack London, dans L’Appel de la forêt ou L’Appel sauvage (The Call of the Wild), publié en 1903, décrit cette immersion à travers le regard de Buck, un chien enlevé à la douceur d’une maison familiale pour être confronté aux réalités du Grand Nord américain. L’auteur raconte une lutte permanente pour rester en vie malgré la rudesse du climat et la violence du territoire mais aussi le besoin de demeurer indompté, l’amour de la liberté et de l’aventure. Dans Comment je suis devenu socialiste, écrit en 1902, il fait le lien entre sa force physique et son goût pour le grand air : « Cela parce que j’étais moi-même fort. Je veux dire par là que j’avais une bonne santé et des muscles solides, et ces deux avantages l’expliquaient facilement. J’avais passé mon enfance dans les ranchs de Californie, mon adolescence à vendre des journaux dans les rues d’une ville salubre de l’Ouest, ma jeunesse sur les eaux chargées d’ozone de la baie de San Francisco et de l’océan Pacifique. J’adorais la vie au grand air et je travaillais au grand air, aux travaux les plus durs. » Mais comme dans la nouvelle de Jack London Construire un feu, où un homme obstiné, parti seul avec son chien aux confins de l’Alaska, finit par trouver la mort en raison de son entêtement et de son aveuglement, l’homme n’a pas toujours la culture matérielle et les techniques du corps pour s’adapter à la nature sauvage. À cause de son orgueil – quand l’aventurier s’enfonce trop loin –, d’une perte de lucidité et d’une modification de son état de conscience, sa résistance ne suffit plus à contenir les effets invasifs de la cosmose. Christopher Johnson McCandless2 en est un exemple. Renonçant au système de consommation américain, cet étudiant californien décide un jour de tout quitter pour s’enfoncer dans l’hiver de l’Alaska, sans préparation suffisante. La nature sauvage s’impose alors à lui : après cent jours il avoue : « Trop faible pour en sortir, je suis littéralement pris au piège dans la nature. » Il mourra quelques jours plus tard. La cosmose, se fondre dans la nature, est une expérience de fusion du soi dans le monde des éléments et de communauté des êtres de nature3 : le moi ne résiste plus

___ 1. La cosmose est le fait de se sentir en osmose avec la nature et le cosmos. ___ 2. Christopher Johnson McCandless est un aventurier américain. Son histoire a été racontée dans le roman biographique Into the Wild écrit par Jon Krakauer en 1996 et adapté au cinéma en 2007 par Sean Penn. ___ 3. Hicham-Stéphane Afeissa, La Communauté des êtres de nature, Paris, Éditions MF, coll. « Dehors », 2010, p. 51.

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La faune des Pays de la Loire :

une richesse à préserver !

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Gilles Mourgaud ___ Des plages aux tourbières, des pinèdes atlantiques aux futaies séculaires du Maine, des ruisseaux mayennais aux grèves de Loire, du bocage vendéen aux plaines agricoles, des pelouses calcaires au moindre jardin urbain, la faune des Pays de la Loire est partout, riche et diversifiée. ___ Des milieux naturels indispensables à l’expression de la biodiversité  Il y a de grandes chances pour que la réponse à la question « Quels sont les milieux naturels qui caractérisent le mieux les Pays de la Loire ? » soit : « Le littoral atlantique et la vallée de la Loire ». Le littoral constitue en effet la bordure ouest de la région, et la Loire peut être considérée comme la colonne vertébrale du vaste réseau hydrographique qui draine l’ensemble du territoire. L’autre trait dominant est la présence de vastes zones humides. Le bocage, bien que dégradé, se retrouve dans les cinq départements de la région et en couvre la plus grande partie. Forêts, landes, pelouses, tourbières : la spécificité des milieux naturels et la répartition des espèces animales sont intimement liées et dépendent aussi de la nature géologique particulière de la région, partagée entre le Massif armoricain au sol acide, et le Bassin parisien au sol calcaire.

Les zones humides Avec plus de 200 000 hectares de zones humides majeures – la Grande Brière, les marais de Guérande et du Mès, le lac de Grand-Lieu, la vallée de la Loire, la baie de Bourgneuf, le Marais breton, une partie de la baie de l’Aiguillon et du Marais poitevin, les Basses Vallées angevines –, les Pays de la Loire sont la troisième région de France dans ce domaine. Ces zones humides concentrent des enjeux primordiaux pour la faune et confèrent à la région une forte responsabilité pour la conservation de nombreuses espèces, à l’échelle nationale et internationale. Mais les zones humides, ce sont aussi les cours d’eau, les mares de bocage, les tourbières, une multitude de plans d’eau de surface variable qui tous présentent un intérêt. < Une roselière à la fin de l’hiver dans la réserve naturelle du lac de Grand-Lieu, zone humide protégée abritant la deuxième réserve ornithologique de France, Loire-Atlantique. Photo Bernard Renoux.

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La Loire, un fleuve pas si sauvage __

Francesca Di Pietro ___ L’aspect sauvage de la Loire masque une domestication ancienne et permanente de cet espace fluvial, qui reste particulier en raison de ses caractéristiques hydrosédimentaires et de son histoire. ___ Depuis une trentaine d’années, l’image de la Loire est celle d’un fleuve sauvage. On ne compte plus les articles, émissions et sites internet qui la propagent. La presse grand public et les sites internet des collectivités locales et des organismes touristiques ne sont pas les seuls à relayer cette idée : une étude de l’iconographie du fleuve, à travers tableaux et cartes postales, montre que les représentations de la Loire, majoritairement domestiques au début du xxe siècle, évoluent aujourd’hui vers des images plus sauvages1.

Les origines de cette représentation « La Loire, dernier fleuve sauvage d’Europe » est un slogan associé à la mobilisation d’un collectif d’associations environnementalistes contre un programme d’aménagement hydraulique de la Loire et de ses affluents. Ce programme avait été établi en 1986 par un ensemble de collectivités locales réunies dans l’EPALA (Établissement public d’Aménagement de la Loire et de ses Affluents), en accord avec l’État et l’agence de l’eau Loire Bretagne2. Au cours des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, ces aménagements, principalement constitués de quatre grands barrages, ont été contestés sur le plan technique et plus généralement dans le cadre de l’émergence, à l’échelle internationale, de nouveaux principes de gestion des cours d’eau. Ces principes s’opposent aux barrages au nom du caractère naturel des rivières3. Le caractère sauvage de la Loire a été avancé pour justifier l’opposition à ce programme d’aménagement.

Pourquoi la Loire est-elle emblématique des rivières sauvages ? La représentation sauvage de la Loire est principalement liée à l’absence d’ouvrages d’ampleur associés à de grandes installations industrielles, tels ceux qui contraignent le Rhône, fortement aménagé par des barrages utilisés pour la production d’électricité et canalisé au cours du xxe siècle. Si la Loire est restée une artère économique vitale de la fin du Moyen Âge jusqu’au xixe siècle, elle n’a pas fait partie des grandes voies

___ 1. F. Joliet, V. Beaujouan et M. Jacob, « Quelle naturalité du paysage ligérien ? La Loire du Maine-et-Loire », Norois, 192(3), 2004, p. 85‑94. ___ 2. S. Rode, « De l’aménagement au ménagement des cours d’eau : le bassin de la Loire, miroir de l’évolution des rapports entre aménagement fluvial et environnement », Cybergeo, 2010, document 5 (mis en ligne le 22 septembre 2010). ___ 3. R. Barraud, « Rivières du futur, wild rivers ? », Vertigo, 10 (décembre 2011, mis en ligne le 30 novembre 2011).

< Les marais et prairies en amont de Lavau-sur-Loire, Loire-Atlantique.

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Le camping, quête d’une vie sauvage __

Olivier Sirost ___ Le désir de vivre en sauvage prend aujourd’hui la forme du camping de luxe, mais aussi celle du souhait de vivre caché et de ne laisser aucune trace de son passage dans l’environnement : cette recherche d’une vie « primitive » parcourt toute l’histoire du camping. ___ Étymologiquement, le mot camping – importé d’Angleterre en 1903 dans la presse sportive française – renvoie à la vie des champs, à la campagne. Les premiers manuels de camping publiés en France ne s’y trompent pas : « Camper, c’est vivre dans les champs1. » Les associations françaises de campeurs suivent de près celles des Anglais. En 1910 est fondé le Camping Club Français, qui sert d’antichambre aux premiers mouvements de scoutisme et aux sportifs adeptes du plein air. Pour les fondateurs de cette association, le camping est une réaction nécessaire face à l’urbanisation et à l’industrialisation des modes de vie. Cette sensibilité à la nature a été largement portée par des mouvements artistiques comme l’impressionnisme, avec ses scènes de déjeuner sur l’herbe, ou le romantisme qui témoigne de la tension entre ville et campagne2. La ville représente l’industrie triomphante, l’aliénation au travail, la pollution des espaces, la logique du progrès et de la performance. C’est aussi un lieu dans lequel on perd son identité en raison de la densité de la population, où l’on se coupe de ses racines rurales, où l’on devient esclave de l’économie marchande. La nature, désignée de manière générique par le vocable « campagne » au xixe siècle, devient alors un refuge salutaire. L’en dehors de la ville que sont les littoraux, les montagnes et les espaces verts compose la « champagne » de Rabelais. Cette campagne à laquelle rêvent les premiers campeurs prend en quelque sorte le contre-pied de la ville. À la rationalité des sciences et de la médecine, on préfère les croyances populaires, les charmes, les fées, les jeteurs de sorts, les esprits. Face à la « civilisation » lettrée et aux mœurs policées que représente la bourgeoisie, on qualifie les campagnes françaises de la fin du xixe siècle de « pays de sauvages3 ». Les comparaisons littéraires entre paysans et peuples colonisés abondent à cette époque. La noblesse des cultivateurs contraste avec la péjoration des rustres, des lourdauds, des manants et autres culs-terreux. Chez Victor Hugo ou Jules Michelet, la campagne renvoie avant tout au peuple, dont les habitats et les activités seront détournés en loisirs par l’aristocratie et la bourgeoisie. Derrière les clichés, on relève surtout un univers éclaté composé de cultures rurales qui résistent à l’unification nationaliste par la modernisation des modes de vie. Nombre de voyageurs s’étonnent de retrouver dans cette France profonde la même

___ 1. Louis Baudry de Saunier, La Joie du camping, Paris, Flammarion, 1925. ___ 2. Stéphanie Grégoire, Plein air. Les Impressionnistes dans le paysage, Paris, Hazan, 1993. ___ 3. Nous reprenons ici la formule d’Eugen Weber dans La Fin des terroirs. La Modernisation de la France rurale 1870-1914, Paris, Fayard, 1983.

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Affiche annonçant le programme de lâ&#x20AC;&#x2122;Exposition de Nantes, 1904. Coll. Archives municipales de Nantes, inv. 6Fi02618.

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Les zoos humains

De quelques visages du sauvage

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Nicolas Bancel ___ Les zoos humains se développent en Europe, aux États-Unis et au Japon dans la seconde partie du xixe siècle. Exhibant des populations « exotiques », ils contribuent à façonner les représentations du « sauvage ». ___ L’exhibition d’êtres humains « exotiques » ou « sauvages » a une longue histoire. Il est attesté que, dans l’Égypte ancienne, étaient montrés des nains noirs en provenance de l’actuel Soudan, et que dans la Rome antique les représentants des peuples vaincus étaient amenés à défiler et à participer aux spectacles de la gladiature1, qui symbolisaient la puissance de la Rome impériale. Le temps des grandes découvertes, dès le début du xve siècle, a été marqué par les récits des voyageurs qui rapportaient aussi des spécimens de populations exotiques, pour le plaisir et l’édification des cours royales européennes : des Indiens Tupi ont ainsi été présentés au roi de France en 1550, et une « troupe d’Africains » installée en 1784 près de Francfort, à l’initiative du duc Frédéric II de Hesse-Cassel, pour observer leurs mœurs mais aussi leur morphologie (Samuel Thomas Sömmering étudia le corps de certains d’entre eux2). Ce n’est toutefois qu’à partir du xixe siècle que le phénomène prend véritablement tournure, pour s’amplifier dans le dernier tiers du siècle. L’exhibition de la Vénus hottentote3 – bien connue du grand public depuis Vénus noire4, un film d’Abdellatif Kechiche qui retrace son épopée –, entre 1810 et 1815, marque une étape importante. Fascinant le public en raison de ses caractéristiques physiques – une stéatopygie et une macronymphie marquées (fesses et organes génitaux surdimensionnés) –, vendue à deux reprises, Saartjie Baartman (tel est le nom qui lui fut donné par ses maîtres) fut exposée dans des foires en Angleterre, en Hollande puis en France. En 1815, Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, professeur de zoologie et administrateur du Muséum d’histoire naturelle à Paris, demanda à étudier « les caractères distinctifs de cette race curieuse ». Après divers relevés anthropométriques, il déclara dans son rapport que son visage se rapprochait de celui de l’orang-outang et ses fesses de celles de la femelle du mandrill, concluant à l’infériorité extrême de la race hottentote, désormais placée plus bas que les « noirs d’Afrique ». La Vénus hottentote mourut alors qu’elle n’avait que vingt-sept ans. Au nom du progrès des connaissances humaines, Cuvier entreprit de la disséquer. Il réalisa un moulage de son corps, préleva le squelette, le cerveau et les organes génitaux, qu’il plaça dans des bocaux de formol. Il exposera en 1817 le résultat de son travail devant l’Académie de médecine, concluant que « les races à crâne déprimé et comprimé sont condamnées à une éternelle infériorité5 ».

___ 1. Paul Veyne, Le Pain et le Cirque. Sociologie historique d’un pluralisme politique, Paris, Seuil, 1995. ___ 2. Claude Blanckaert, « Spectacles ethniques et culture de masse au temps des colonies », Revue d’Histoire des Sciences humaines, no 7, 2002. Certains moururent de froid, d’autres de la tuberculose ou se suicidèrent. ___ 3. François-Xavier Fauvelle-Aymar, « Les Khoisans, entre science et spectacle », dans Nicolas Bancel et alii, Zoos humains. Au temps des exhibitions humaines, Paris, La Découverte, 2004. ___ 4. Abdellatif Kechiche, Vénus noire, MK2 Diffusion, 2010. ___ 5. Gilles Boëtsch et Pascal Blanchard, « La Vénus hottentote ou la naissance d’un “phénomène” », dans N. Bancel et al., op. cit. note 3.

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