Thema Cerveau & Psycho n° 32 - La résilience

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Boris Cyrulnik « LA PAROLE EST ESSENTIELLE POUR SURMONTER UN TRAUMATISME »

LA RÉSILIENCE Stress post-traumatique

« Coping »

Méditation

QUELS IMPACTS SUR LE CERVEAU ?

LES MÉTHODES POUR S’ADAPTER AUX DIFFICULTÉS

QUAND L’ESPRIT RÉPARE LE CORPS


ÉDITO

COMMENT SURMONTER LES ÉPREUVES

P Philippe Ribeau

Responsable éditorial web

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our les victimes ayant survécu aux attentats du Bataclan, le 13 novembre 2015, le calvaire ne faisait que commencer. Durant les mois qui ont suivi, muettes, sidérées, la plupart revoyaient en boucle les mêmes images terrifiantes, incapables de revenir à une vie normale. Pourtant, un an après, plus de 50 % de ces personnes souffrant de syndrome posttraumatique étaient guéries ! Accident, maladie grave, agression… Certains individus possèdent de surprenantes capacités pour surmonter les épreuves et revenir à leur état d’origine, voire mentalement plus forts, après un traumatisme. Un processus nommé « résilience ». Pourquoi ces personnes sont-elles plus résilientes que d’autres ? Cette capacité est en partie innée : on voit chez elles la concentration d’hormone du stress redescendre plus vite après une épreuve. On estime que 85 % de la population posséderait des prédispositions génétiques contre les traumatismes. Autre facteur déterminant : l’environnement dans lequel elles ont grandi. Dans les cas favorables, un « style d’attachement sécure », qui découle de la sécurité affective pendant la petite enfance, procure une meilleure estime de soi et permet de mieux surmonter les épreuves. Mais le rôle de l’entourage est également crucial. Les études sur la mémoire des attentats du 13 novembre 2015 ont mis en évidence que lorsque les survivants étaient laissés à eux-mêmes, leurs chances de résilience étaient faibles, tandis que lorsqu’ils étaient bien entourés, ils avaient de bonnes chances de s’en sortir. Comment alors aider les victimes ? Il faut les rassurer, leur parler avec affection, comme on le ferait avec un enfant. En effet, comme eux, elles ne peuvent plus gérer leurs émotions, ni même parler ! En les sécurisant, leurs structures cérébrales du stress vont progressivement se calmer. Alors seulement le travail de la parole peut s’enclencher. Et cette parole libère : choisir ses propres mots pour raconter le drame remodèle le cerveau et régule les émotions. En fin de compte, si toutes ces étapes se déroulent sans encombre, il n’est pas rare que les victimes d’un traumatisme fassent plus que se rétablir : elles « progressent » en réorganisant leur vision du monde et en se réalisant davantage ! Ce sont les clés de ce processus de résilience que ce Thema vous propose de découvrir.

Thema / La résilience

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SOMMAIRE

P/4/RENAÎTRE APRÈS L’ÉPREUVE P/4/ JANA STRAHLER

P/12/ P/12/CRÉER LES CONDITIONS DE LA RÉSILIENCE BORIS CYRULNIK P/23/ P/23/CHACUN PEUT GRANDIR APRÈS UNE ÉPREUVE NELLY GOUTAUDIER

P/31/ P/31/QUAND LES ÉPREUVES NOUS RENFORCENT SCOTT BARRY KAUFMAN

P/37/ P/37/COMMENT S’ADAPTER AUX DIFFICULTÉS ÉLÉONORE CZARIK P/4

P/46/ P/46/POUR LES TRAUMATISÉS, IMPOSSIBLE D’OUBLIER LIONEL NACCACHE

P/50/ P/50/QUAND L’ESPRIT RÉPARE LE CORPS PATRICIA THIVISSEN P/50

P/56/ NOSTALGIE P/56/LA STIMULE NOTRE RÉSILIENCE MARTIN DESSEILLES

P/61/ P/61/L’ESSENCE DE L’OPTIMISME ELAINE FOX P/31

P/61

Thema / La résilience

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P/70/ QUI NE TUE PAS P/70/CE ME REND PLUS FORT… OU PAS ! YVES-ALEXANDRE THALMANN


JANA STRAHLER Thema / Titre thema

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Renaître après l’épreuve


Certaines personnes récupèrent étonnamment bien après des crises majeures. Grâce à une constitution innée, mais pas seulement. La résilience dépend aussi de l’environnement et des conditions de vie qu’on sait mettre en place.

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urant les quinze ans que dura le régime du dictateur roumain Nicolae Ceaușescu, entre 1974 et 1989, la plus grande partie de la population du pays souffrit de la pauvreté. Durant la même période, la démographie atteignait des sommets car le dictateur avait interdit la contraception et banni toute forme d’éducation sexuelle, tout en pénalisant l’avortement. De plus en plus d’enfants vinrent au monde, dans

des conditions de plus en plus misérables. Les orphelinats débordèrent d’enfants que leurs parents ne pouvaient ou ne voulaient plus éduquer. On estime que le nombre de ces enfants abandonnés atteignit 100 000. Ils manquaient de tout : de nourriture, de vêtements mais aussi de soutien humain. Un seul référent était disponible pour 30 enfants. Ni contact personnel, ni jouets. Les besoins de développement

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émotionnel et psychique de ces petits n’étaient de loin pas satisfaits. Une telle privation a souvent des conséquences corporelles et mentales profondes, qui se font sentir jusque dans l’âge adulte. Après la chute du dictateur, de nombreux orphelins roumains ont été adoptés par des familles d’Europe de l’Ouest. À partir du début des années 1990, 144 des 324 enfants accueillis en Grande-Bretagne furent suivis par les chercheurs en développement Michael Rutter et Edmund SonugaBarke, du Royal College de Londres, dans le cadre d’une étude scientifique. Les jeunes participants (parmi lesquels se trouvaient aussi 21 enfants roumains issus de milieux sociaux défavorisés, n’ayant pas grandi dans des orphelinats) avaient pour la plupart été adoptés avant leurs 5 ans. Peu de temps après leur arrivée, l’équipe de Rutter et Sonuga-Barke examina leur état de développement, puis, entre les âges de 11 et 15 ans, les enfants passèrent encore d’autres tests et questionnaires. Enfin, environ trois quarts d’entre eux furent de nouveau contactés pour un suivi entre 22 et 25 ans. Cette « expérience


Créer les conditions de la résilience BORIS CYRULNIK Thema / Titre thema

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Entretien


Développement affectif, prédispositions génétiques, attitude de l’entourage… plusieurs facteurs entrent en jeu dans nos capacités à surmonter un traumatisme. Explications du neuropsychiatre Boris Cyrulnik.

un attentat, un accident ou une maladie grave, un décès, une agression sexuelle. Mais d’autres sont chroniques, insidieux. Les premiers, nous nous en souvenons, car ils représentent un afflux d’émotions intenses et engendrent souvent ce que l’on appelle une hypermémoire traumatique. Les seconds, quant à eux, se mettent en place au cours de l’enfance et nous n’en avons en général pas conscience. Pourtant, dans les deux cas, les altérations cérébrales sont les mêmes.

Ces traumatismes développementaux sont-ils dus à un manque d’affection durant l’enfance ? Comment définissez-vous la résilience ? C’est important de le préciser, car le mot «résilience» est entré dans la culture, il est galvaudé, et tout le monde s’en empare avec une autre définition qui est en quelque sorte la capacité à savoir bien gérer son stress après une difficulté. Or pour la communauté scientifique, la résilience est la

reprise d’un nouveau développement après un traumatisme psychique. Ce qui pour moi n’a rien à voir avec le simple stress.

Alors on parle de résilience uniquement quand on a subi un traumatisme violent… Pas forcément. Il existe effectivement des traumatismes aigus, comme la guerre,

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En fait, il ne s’agit pas seulement d’un manque d’affection, mais d’un défaut de stimulations sensorielles durant l’enfance; nous, scientifiques, parlons de niche sensorielle appauvrie. Et cela aboutit bien à une carence affective et relationnelle. Parfois, la niche est tellement pauvre que les dégâts cérébraux chez les petits sont très importants. C’est ce qui s’est passé dans les pseudo-orphelinats roumains où les enfants ont été isolés


« Chacun peut grandir après une épreuve » NELLY GOUTAUDIER Thema / Titre thema

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Entretien


Après un traumatisme, il n’est pas rare que les victimes fassent plus que se rétablir : elles « progressent » en se réalisant davantage et en réorganisant leur vision du monde. La psychologue clinicienne Nelly Goutaudier nous explique ce concept de « croissance post-traumatique ».

Que traverse en général une personne ayant vécu un traumatisme ? Il se produit souvent un état particulier de grande anxiété, appelé trouble de stress post-traumatique. La personne traumatisée est sujette à des reviviscences, des flash-back qui peuvent l’assaillir à tout moment. Elle est la proie de crises d’angoisses, voire de cauchemars. C’est un état très difficile à vivre, qui est souvent observé

chez les gens qui ont traversé une situation très stressante, ou qui ont vécu un véritable choc dans leur vie. Par exemple, chez des accidentés de la route, des personnes qui perdent un enfant, des victimes d’attentat, ou des personnes qui ont été touchées de près par le Covid.

Peut-on se sortir de cet état ? Le traumatisme est un séisme pour le psychisme. Le caractère incontrôlable

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et imprévu de l’événement a pour effet d’ébranler les croyances fondamentales du sujet. Par croyances fondamentales il faut comprendre la façon dont nous nous représentons le monde, nos relations sociales, nos propres existences, notre travail, notre lieu de vie, le fait que l’on puisse compter sur la présence de certaines personnes pour nous aider… Quand votre maison brûle, ou que vous êtes victime d’un viol, ou qu’un de vos proches meurt subitement, c’est comme si toutes ces représentations étaient brusquement caduques. Elles sont remises en question, et la personne qui traverse cette situation passe nécessairement par une forme de chaos indéchiffrable.

Un ébranlement profond de l’être, donc. Vous dites que l’on peut malgré tout s’en relever ? Le concept de croissance posttraumatique illustre cette capacité qu’ont beaucoup de personnes – la plupart, en réalité – de faire de ce chaos une nouvelle trajectoire de développement. De plus en plus


SCOTT BARRY KAUFMAN Thema / Titre thema

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Quand les épreuves nous renforcent


Les événements difficiles peuvent se révéler traumatisants, mais aussi susciter des bienfaits psychiques inattendus. Comment favoriser cette issue positive ?

définit la résilience comme la capacité à maintenir un fonctionnement physique et psychologique sain et relativement stable après un événement traumatisant ou présentant un risque vital. En passant en revue une multitude d’études sur le sujet, il a montré que cette capacité est répandue, qu’elle diffère de la simple absence de psychopathologie et qu’elle s’acquiert par des voies multiples, parfois inattendues.

L’impression d’avoir grandi intérieurement

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e kintsugi est un art japonais séculaire qui consiste à réparer les poteries brisées. Plutôt que de cacher les fissures, la technique consiste à réunir les morceaux cassés avec de la laque mélangée à de la poudre d’or, d’argent ou de platine. Une fois recollée, la poterie est toujours aussi belle, même si elle garde son histoire tourmentée.

Après le pic de l’épidémie de coronavirus, serons-nous comme ces vases qui connaissent une seconde vie? La science suggère que non seulement nous sommes capables de nous remettre de cette épreuve, mais que nous pouvons même en ressortir grandis. Dans son article fondateur de 2004, le psychologue clinicien George Bonanno

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Nombre de gens vivent au moins un événement traumatisant au cours de leur vie, comme le diagnostic d’une maladie chronique ou létale, la perte d’un être cher ou une agression sexuelle – aux ÉtatsUnis, la proportion serait d’environ 61 % des hommes et 51 % des femmes. Pourtant, les recherches montrent que la majorité d’entre eux ne développent pas de stress post-traumatique, signe que la résilience humaine est tout à fait remarquable. Mieux : un grand nombre de ces personnes déclarent avoir grandi intérieurement suite à leur expérience. Les psychologues


ÉLÉONORE CZARIK Thema / Titre thema

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Comment s’adapter aux difficultés


En situation de perte de contrôle, nous mobilisons des ressources cognitives et émotionnelles qui facilitent l’adaptation. Regroupées sous le terme de « coping », ces facultés sont une boîte à outils pour mieux faire face. À condition de savoir comment s’en servir !

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a pandémie qui aura marqué l’année 2020 nous a renvoyés à notre vulnérabilité face au danger en faisant peser sur nos têtes une épée de Damoclès. Ce fut l’occasion de faire preuve d’humilité et de prendre conscience des illusions de toute-puissance de l’homme face à la nature et son environnement, qu’il considère trop souvent comme acquis. Cependant le constat le plus

difficilement supportable est que dans ce contexte aucune personne, aussi puissante ou experte soit-elle, n’avait de visibilité à court ou moyen terme sur l’issue de la situation, et par là sur notre destin individuel et mondial. Des milliards de citoyens à travers le monde, tous dans le même bateau du confinement, ont observé et subi cette situation avec parfois grande difficulté.

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Pour certains, ces conditions ont pu donner le sentiment d’être obligé de subir passivement une situation anxiogène. Avec pour effet de maintenir un grand nombre d’individus dans un état d’anxiété intense, notamment à coups d’informations macabres – devenues pourtant habituelles – de décompte des décès quotidiens et son très attendu top 3 des pays les plus touchés (peut-être pour se rassurer qu’il y a pire ailleurs?). Les débats sur une inexorable récession économique et faillites en chaîne des entreprises, l’absence de bruits habituels extérieurs, les lieux publics désertés, la diminution des libertés perçues comme acquises furent autant de sources d’angoisse et de perte de repères qui affectèrent des gens qui ne requéraient d’ordinaire pas de soutien psychologique. Cette expérience du confinement a permis de poser la question de façon très pragmatique : la psychologie peut-elle apporter des solutions là où les ressources habituelles de chacun sont dépassées par un contexte hors du commun ? D’un point de vue psychologique, les expressions de désarroi sont humaines, et même légitimes ; la peur est un mécanisme


LIONEL NACCACHE Thema / Titre thema

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Pour les traumatisés, impossible d’oublier


On vient de comprendre pourquoi les victimes d’agression ou d’attentats sont poursuivies par des souvenirs du drame. Dans leur cerveau, un mécanisme qui sert habituellement à oublier les faits pénibles s’est enrayé.

souvenirs vécus sur un mode très vivace, extrêmement sensoriel, sans aucune distance entre le souvenir d’un épisode passé et le temps présent. Tout se passe un peu comme si les émotions négatives puissantes de cette scène étaient revécues au présent. Chez d’autres individus, le choc psychologique du traumatisme déclenche une réaction opposée : un oubli qui déborde de l’événement vécu pour emporter avec lui des pans entiers de la biographie et de l’identité du sujet.

La notion d’oubli volontaire

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e 11 septembre 2001, les tours jumelles de New York s’effondraient à l’occasion de l’attentat terroriste le plus médiatisé et donc le plus marquant de ce XXIe siècle naissant. Des milliards de consciences humaines furent en un instant durablement marquées, dans leur mémoire, par cet épisode terrible. Un événement qui a engendré chez de nombreuses victimes

survivantes des souvenirs devenus traumatiques. Suite à de tels drames, et surtout lorsqu’ils sont vécus à la première personne – attentats, mais aussi accidents, scènes de guerre, viols, etc. –, certains individus développent un syndrome de stress post-traumatique (PTSD en anglais). Ce trouble se caractérise par l’irruption incontrôlable de souvenirs de la scène traumatique : des

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La même année, en 2001, un travail scientifique important sur la mémoire humaine fut publié par deux psychologues de l’université de l’Oregon, Michael Anderson et Collin Green, dans la revue Nature. Ces chercheurs ont élaboré une méthode originale pour étudier l’oubli volontaire : comment parvenons-nous à oublier volontairement quelque chose que nous savons déjà, ou que nous avons vécu ? Leur protocole expérimental se déroulait en trois phases : lors d’une phase d’apprentissage, on demandait aux


PATRICIA THIVISSEN Thema / Titre thema

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Quand l’esprit répare le corps


Après une maladie ou un stress intense, la résilience peut « se travailler » en pratiquant régulièrement des activités de méditation de pleine conscience, qui limitent les effets du stress sur l’organisme.

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bserver sa propre respiration. Accepter les choses comme elles viennent, comme elles sont. Lorsque les pensées dérivent, revenir à la respiration, à l’ici et maintenant. Cela a l’air très simple. Mais quiconque s’est déjà essayé à la méditation de pleine conscience le sait : c’est plus facile à dire qu’à faire. Les pensées sur le passé et l’avenir, les jugements et les appréciations,

parfois aussi les soucis, nous accompagnent en permanence, souvent sans que nous nous en apercevions. Les mettre de côté, même pour un court laps de temps, est en soi une petite victoire. De nombreuses études menées ces dernières années montrent que la méditation de pleine conscience pourrait être une aide à la résilience car elle réduit le stress,

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que ce soit chez les personnes en bonne santé ou chez celles atteintes de dépression ou de maladies corporelles graves. Les chercheurs tentent aujourd’hui de l’établir clairement, non seulement au moyen de questionnaires, mais aussi en utilisant des indicateurs physiologiques mesurables. D’après une équipe dirigée par la psychologue canadienne Linda Carlson, cette pratique a un effet biologique puissant, notamment chez les patientes atteintes de cancer. Une façon de « cicatriser » en quelque sorte, pour repartir de l’avant. Chez ces patientes, on constate en effet, dans la plupart des cas, un raccourcissement de l’extrémité des chromosomes appelées «télomères». Les télomères sont constitués de séquences d’ADN répétées et de protéines; ils sont souvent rongés chez les personnes atteintes de maladies cardiovasculaires, de diabète ou d’infections. Par ailleurs, des examens attentifs ont révélé que des télomères raccourcis sont associés à une plus forte mortalité chez des patientes victimes de cancer du sein. Et comme la longueur des télomères est influencée par le niveau de stress vécu, elle est considérée comme un «psychobiomarqueur».


La nostalgie stimule notre résilience MARTIN DESSEILLES Thema / Titre thema

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Entretien


En donnant l’occasion de se reconnecter à un passé au cours duquel on a connu de belles choses, la nostalgie permet de remettre ses difficultés en perspective et de lutter contre les idées négatives. C’est ainsi une source de résilience, selon le psychiatre Martin Desseilles.

Comment définit-on la nostalgie ? Il s’agit d’une émotion particulière, plus sophistiquée que les émotions primaires comme la colère, la peur, la joie, la tristesse ou le dégoût. Elle est liée à la mémoire, et déclenchée par un souvenir. Ce qui la caractérise, c’est sa variabilité : un souvenir peut susciter des sentiments très différents d’un individu à l’autre, et

selon l’état dans lequel il se trouve. Se remémorer ses années d’écolier provoquera des émotions et des pensées positives chez certains (« Comme c’était bon d’être sur les bancs de l’école ») et négatives chez d’autres (« J’ai trop de responsabilités aujourd’hui, ma vie n’est plus aussi belle qu’à cette époque »). Chez une même personne, un simple manque de sommeil

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risque de teinter les idées en noir et de lui faire vivre ses souvenirs de manière plus négative.

N’y a-t-il pas tout de même quelque chose de commun aux émotions nostalgiques ? Il y a en effet une forme de douleur de ne plus avoir quelque chose, mais sans que cela s’accompagne toujours d’un ressenti négatif dans le présent. C’est une émotion assez paradoxale, en fait. Le sujet ressent un souvenir positif de ce qu’il a perdu, et cela lui suffit souvent à se sentir bien. La nostalgie se distingue en cela d’un concept moderne comme la solastalgie, aussi appelée « éco-anxiété ». Il s’agit d’une sorte de regret d’un état de la nature qui fut autrefois et qui n’est plus maintenant. Ce regret est systématiquement anxiogène et douloureux, alors qu’on peut être nostalgique de quelque chose sans éprouver cette anxiété, cette souffrance, dans le moment présent. Si vous pensez à un souvenir heureux de votre enfance, par exemple, le fait que ce temps soit irrémédiablement disparu ne vous plongera pas


ELAINE FOX Thema / Titre thema

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L’essence de l’optimisme


Un état d’esprit qui nous fait remarquer le côté positif des événements stimule notre résilience face au stress et à l’anxiété.

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orsque j’avais 14 ans, je vivais dans un faubourg de Dublin, et nous étions au plus fort des combats qui touchèrent l’Irlande. Pendant cette période agitée, notre école accueillait régulièrement des filles d’Irlande du Nord pour les tenir éloignées des explosions de bombes et des tirs qui ensanglantaient Belfast. L’une de ces filles s’appelait Sandra. Elle était dans notre

école depuis quelques semaines lorsqu’un jour nous avions toutes les deux décidé de rentrer à pied déjeuner à la maison. Tandis que je marchais et parlais, je me suis brusquement rendu compte que Sandra n’était plus à côté de moi. Regardant tout autour, je l’ai vue quelques mètres en arrière, à plat ventre sur le trottoir. Une voiture avait pétaradé, et

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elle s’était instantanément jetée par terre. Au plus profond de son cerveau, un signal d’alarme s’était déclenché. De mon côté, je n’avais même pas remarqué le bruit. La façon dont nous interprétons les événements auxquels nous sommes confrontés est liée au sens que nous leur attribuons. Souvent, ces événements sont ambigus ; ils peuvent représenter une menace, par exemple des coups de feu, ou ils peuvent être neutres, telle une voiture qui pétarade. Nos réactions révèlent la façon dont notre cerveau analyse ce qui se passe autour de nous. Pour un esprit façonné par un environnement violent et dangereux, un bruit de voiture peut devenir menaçant.

De l’interprétation des situations ambiguës Les situations ambiguës sont fréquentes. Ce peut être votre patron qui vous dépasse un matin dans le couloir. Son comportement pourrait signifier que vous l’avez agacé, ou simplement qu’il est en retard à une réunion. Des recherches récentes indiquent que des mauvaises interprétations de tels événements que l’on


YVES-ALEXANDRE THALMANN Thema / Titre thema

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Ce qui ne me tue pas me rend plus fort..…ou pas !


Il est séduisant de penser que toute épreuve nous fortifie. Mais, en réalité, cela ne fonctionne que si l’on a la possibilité de conserver un certain contrôle sur son environnement.

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u’il fait bon être résilient ! Qui ne voudrait en effet être capable de rebondir face à l’adversité plutôt que de s’écrouler sous le poids des coups du sort ? Et pour s’encourager, se répéter la maxime de Nietzsche : « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort. » Dussions-nous pour cela oublier que le philosophe ne parle que pour lui-même et pour une petite catégorie d’êtres supérieurs, pas pour le commun

des mortels dont nous faisons partie. Si la maxime plaît, qu’en dit la science actuellement ? Principalement que la souffrance endurée sans moyen de la contrôler mène au désespoir, surtout quand le cerveau n’est pas encore arrivé à maturité. Pour comprendre cette dernière assertion, il faut remonter près d’un demi-siècle en arrière. À cette époque, un jeune doctorant – qui ne se doutait pas qu’il accéderait

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au panthéon de la psychologie bien des années plus tard – s’attelle à des expériences pour le moins cruelles. Martin Seligman cherche en effet à connaître les réactions de chiens soumis à des décharges électriques. Un premier groupe se voit offrir la possibilité d’alléger son sort : si les animaux appuient sur la cage avec leur museau, l’intensité des décharges diminue. Les animaux d’un second groupe sont quant à eux soumis aux mêmes décharges, quoi qu’ils fassent. Dans un deuxième temps, tous les chiens, ainsi que d’autres qui n’ont pas eu à endurer des décharges préliminaires (et qui constituent le groupe contrôle), sont placés dans une cage ouverte au sol électrifié. Constat : les chiens du groupe contrôle, de même que ceux qui avaient pu précédemment moduler l’intensité des décharges, bondissent hors de la cage dès qu’ils en ont l’occasion, échappant ainsi à la douleur. En revanche, près de deux tiers des animaux du deuxième groupe demeurent dans la cage en geignant plutôt que de s’enfuir. Ils ont appris à être impuissants, ayant intégré le fait que leurs actions ne peuvent améliorer leur situation. C’est


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