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AU SEIN DE L’EUROMÉTROPOLE DE STRASBOURG STRASBOURG - VISION

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À la hauteur de vos ambitions

Au cœur de l’éco-quartier des Tanneries

MUNDOLSHEIM - LE FLORE

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SCHILTIGHEIM - LE MEDIATIK

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EDITO

FULGURANCES « Le français, ce sont les grandes orgues, qui se prêtent à tous les timbres, à tous les effets, des douceurs les plus suaves aux fulgurances de l’orage.» Léopold Sédar Senghor – Ethiopiques (1956)

D’abord pour la beauté du mot… Fulgurances ! Un de ces mots français qui, comme par magie, nous offre, à sa simple lecture, l’image même de ce qu’il veut dire. Un « mot vivant » en quelque sorte, et grâce, ne l’oublions pas, à une langue morte. (du latin, fulgurare, lancer des éclairs.) Ensuite, parce qu’en cette période bénie de rentrée culturelle et littéraire, nous avons l’immense chance à Strasbourg, d’accueillir, avec les Bibliothèques Idéales, une manifestation qui pourrait fort bien s’appeler le « festival des fulgurances », tant ce qui y est régulièrement exprimé par les écrivains invités, suscite auprès du public, admiration, enthousiasme, interrogation et bien d’autres émotions qui, toutes, éclairent un mois de septembre à la luminosité doucement descendante. Et que dire des fulgurances exprimées ici même, dans ce numéro 30 d’Or Norme ? Et notamment par des fidèles des « BI ». Celles de Stanislas Nordey, directeur du TNS, qui se livre comme jamais sur l’origine intime de son goût pour le théâtre. Celles de Régis Debray, qui dans un formidable entretien accordé à Jean-Luc Fournier, les multiplie, pour expliquer à son fils de seize ans, et à nous tous, les enjeux d’une époque où,

selon lui, les écrivains ne font plus le poids face à l’univers numérique, même si « il y a toujours une cour de récréation pour que les écrivains jouent entre eux et avec leurs lecteurs… » Mais nous savons bien, et Régis Debray aussi, que c’est dans la cour de récréation que nous avons tous expérimenté la « vraie vie », celle des amitiés, des amours, des cruautés, de l’apprentissage du bien et du mal. Il faudra donc relever le défi, soutenir, encourager ces Bibliothèques Idéales, et surtout y participer, pour avoir la chance d’être frappé par la foudre littéraire, celle qui sait éclairer notre époque sous des angles si différents que ce qui nous est généralement donné en pâture au quotidien. Enfin, vous vous laisserez également surprendre dans ce numéro 30, comme nous sans doute, par CharlElie Couture et ses fulgurances New-Yorkaises, et encore celles de Marquis de Sade, d’Agnès Ledig, de Vanessa Schneider, et de trois femmes de culture qui éclairent, elles aussi, si avantageusement le Strasbourg qu’on aime… Or Norme.

Patrick Adler directeur de publication


CONTRIBUTEURS

OR NORME

VÉRONIQUE LEBLANC

ERIKA CHELLY

La plus française des journalistes belges en résidence à Strasbourg. Correspondante du quotidien « La Libre Belgique », elle est un des piliers de la rédaction de Or Norme, depuis le n° 1. Sa douceur est réelle mais trompeuse : elle adore le baroud et son métier. On l’adore aussi.

Elle hante les « backstages » parisiens (souvent) et alsaciens (parfois), elle est incollable sur l’art et les artistes contemporains. Malgré ses 35 ans, elle a tout lu de Kerouac et de la « beat generation » et elle écoute Tangerine Dream en boucle. Décalée avec son époque. Or Norme.

ÉRIC GENETET

ALAIN ANCIAN

Journaliste, il écrit aussi des livres édités par Héloïse d’Ormesson. Fan de football et de tennis, il a également touché à la radio et même à la télé.

Journaliste à Or Norme depuis le n° 1, il se passionne pour les sujets sociétaux et n’a pas son pareil pour nous expliquer en réunion de rédaction toutes les incidences de telle ou telle mesure sur la vie des « vrais gens ». L’honnêteté pousse à dire que les faits lui donnent rarement tort…

CHARLES NOUAR Journaliste, à Or Norme depuis le n° 1, il écrit également des pièces de théâtre et se passionne pour… la cuisine thaï. Fan de l’Ailleurs sous toutes ses formes, véritable citoyen du monde, il est capable de citer de mémoire des pans entiers de textes d’écrivains lointains.

BENJAMIN THOMAS Ce journaliste est d’une polyvalence rare tant sa curiosité personnelle et professionnelle est insatiable. Sport, culture, cinéma, opéra, théâtre, mais aussi pêche à la ligne, rando dans les Vosges, vététiste, acteur de théâtre amateur. Où s’arrêtera-t-il ?


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Faites confiance à l’expérience 4 rue de l’Eglise | 67 000 Strasbourg | 03 88 22 88 22


ALBAN HEFTI

VINCENT MULLER

Ch’timi de naissance et alsacien d’adoption, ce jeune photographe est arrivé à Strasbourg il y a sept ans, sans la moindre ligne sur son carnet d’adresses mais avec une volonté de fer. La photo de presse et de reportage est sa passion, son œil est innovant et très créatif.

C’est avant tout l’un des plus réputés des photographes portraitistes en Alsace. Ses clichés des écrivains des Bibliothèques idéales ont fait le tour des réseaux sociaux. Il n’a pas son pareil pour, très rapidement, créer une ambiance particulière qu’on retrouvera sur les visages qu’il capture.

RÉGIS PIETRONAVE

JEAN-LUC FOURNIER

Son nom sonne comme celui d’un bandit corse mais il n’a jamais vécu sur l’Île de Beauté. Il est le responsable commercial de Or Norme, c’est dire si notre revue qui ne vit que grâce à ses annonceurs compte sur lui. Il a la pression mais son large sourire ne le quitte jamais.

ORNORME STRASBOURG ORNORMEDIAS 6 Rue Théophile Schüler 67000 Strasbourg CONTACT contact@ornorme.fr DIRECTEUR DE LA PUBLICATION Patrick Adler patrick@adler.fr DIRECTEUR DE LA RÉDACTION Jean-Luc Fournier jlf@ornorme.fr

Directeur de la rédaction, il a créé Or Norme en 2010 avec une forte conviction : la presse gratuite n’a aucune raison de se cantonner à quelques vagues articles publi-rédactionnels au milieu de nombreuses pubs. Pari réussi : Or Norme est reconnu comme un magazine de journalistes.

RÉDACTION redaction@ornorme.fr Eleina Angelowski Alain Ancian Erika Chelly Amélie Deymier Jean-Luc Fournier Éric Genetet Véronique Leblanc Charles Nouar Barbara Romero Benjamin Thomas PUBLICITÉ Régis Pietronave 06 32 23 35 81 publicite@ornorme.fr

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JULIEN SCHLEIFFER Graphiste, animateur, généraliste 3D et développeur web, notre illustrateur Julien Schleiffer est aussi un spécialiste en image animée. Il développe également ses talents en écriture filmique. Outre son travail qu’il exerce en indépendant, il enseigne également à l’Université de Strasbourg.

PATRICK ADLER Directeur de la publication de Or Norme, il est aussi le co-fondateur de Aedaen Place et de Aedaen Gallery, deux lieux qui sont vite devenus le QG de la rédaction. Décidé à travailler « dans le plaisir permanent », il adore également écrire et la rédaction a accueilli bien volontiers sa belle plume.

PHOTOGRAPHES Franck Disegni Sophie Dupressoir Alban Hefti Vincent Muller Nicolas Rosès ILLUSTRATEUR Julien Schleiffer CORRECTION Lisa Haller CONCEPT & CRÉATION GRAPHIQUE Izhak Agency

IMPRESSION Imprimé en CE DISTRIBUTION Impact Media Pub TIRAGES 15 000 exemplaires Tous déposés dans les lieux de passage de l’agglomération. Liste des points de dépôt sur demande. Dépôt légal : Septembre 2018 ISSN 2272-9461 Photo de couverture : Vincent Muller


LE CRÉDIT MUTUEL DONNE LE


GRAND ENTRETIEN 12 STANISLAS NORDEY ‘‘Le théâtre se doit de dire des choses sur l’Europe actuelle, sur la France d’aujourd’hui…’’

12

36

OR SUJET 18 BIBLIOTHEQUES IDÉALES Le feu d’artifice 2018 22

REGIS DEBRAY Plus dans le coup ! Vraiment ?..

26

VANESSA SCHNEIDER L’insouciance assassinée

30

AGNÈS LEDIG Sa promesse

32

ÉCRIVAIN / ÉDITEUR : Ce couple doit se trouver…

46

OR CADRE 36 TABLE RONDE Culture, Elles… 40

RENTRÉE CULTURELLE À STRASBOURG Une saison en culture

44

IL ÉTAIT UN FOIS Les  Terrains vagues »

46

« SAÏGON  AU TNS Les larmes de l’exil

48

SINGING GARDEN L’Opéra comme vous ne l’avez jamais vécu

50

MARQUIS DE SADE Pur sadisme

22

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SOMMAIRE

ORNORME N°30 FULGURANCES

50

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OR PISTE 54 ÉDUCATION NATIONALE L’école française de demain, l’école de la réussite ? 56

ÉCOLE DE DEMAIN L’école de la confiance

60

DE LA LIBERTÉ PÉDAGOGIQUE

64

DE LA NÉCESSITÉ D’APPRENDRE

68

RYTHMES SCOLAIRES Strasbourg s’interroge encore…


OR BORD 70 MAKERS FOR CHANGE Quand « enchères » riment avec « solidaire » 72 DANSE Une pépite nommée CIRA... 74

74 ISAKA Ces deux-là

88

78

78

CHARLELIE COUTURE NEW YORK IN / OUT

84

ROCK&ROLL SUICIDE La PopArtiserie

88

LA SYLVOTHÉRAPIE Une douche, un bain… de forêt

92 PRESSE Le dernier kiosquier de Strasbourg 96

NON AUX ANIMAUX DANS LES CIRQUES Le beau combat de André-Joseph Bouglione

100

LE PIÉTON DE STRASBOURG

102

BUSINESS - KS GROUPE 60 ans d’une belle histoire...

104

BUSINESS - NUMERIZE Adieu papier !

106

STRASBOURG, DEMAIN... Ils ont une Vision

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92

110 PHILOSOPHIE La nature, ça n’existe pas ÉVÉNEMENTS 116 LES ÉVÉNEMENTS OR NORME 118

VU D’ICI

SOMMAIRE

ORNORME N°30 FULGURANCES

122 PORTFOLIO Stéphane Spach

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110

126

C’EST NOTÉ

128

OR CHAMP Par CharlElie Couture


CÉDRIC KUSTER PRÉSENTE

L’ E X P É R I E N C E D ’ U N D Î N E R G A S T R O N O M I Q U E À LA MAISON, SANS VOUS PRÉOCCUPER D E L’ O R G A N I S AT I O N

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DE S

J U I FS

67000 ST RA S B O U R G


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OR NORME N°30 Fulgurances LE GRAND ENTRETIEN

Photos : Sophie Dupressoir

Texte : Jean-Luc Fournier


GRAND ENTRETIEN

STANISLAS NORDEY

‘‘Le théâtre se doit de dire des choses sur l’Europe actuelle, sur la France d’aujourd’hui…’’ Le directeur du TNS attaque la quatrième et dernière saison de son contrat à la tête du théâtre strasbourgeois. On sait qu’il postule pour continuer une aventure qui le passionne. Il est ici question de théâtre, bien sûr, mais aussi d’amour, de fraternité, de deuil, d’engagement. De la vie telle qu’elle est, tout simplement… Or Norme. Parmi les gens qui ont compté pour vous, trois femmes ont joué un rôle important et ont contribué à éveiller puis nourrir chez vous cette immense passion pour le théâtre que les Strasbourgeois ont appris à connaître depuis trois ans que vous avez pris la direction du TNS…

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C’est vrai. D’abord, ce fut ma grand-mère maternelle. Je vivais beaucoup avec elle, elle m’a d’ailleurs en partie élevé et en tous cas, elle a grandement contribué à mon instruction. Mon père était barré dans de drôles de trucs, il ne voulait pas que j’aille à l’école maternelle puis à l’école primaire. Ma grand-mère avait été institutrice, alors elle m’a appris à lire, écrire, compter, je me suis donc retrouvé un peu privilégié, j’avais comme un précepteur, j’avais finalement ce luxe incroyable d’avoir quelqu’un pour moi tout seul, qui m’a communiqué la passion pour l’écriture, la lecture. Oui, ma grand-mère a beaucoup compté pour moi. Plus tard, quand j’ai commencé à faire du théâtre, je n’avais pas un rond en poche : elle a été mon premier mécène en m’aidant à m’acheter mes bouquins… Plus tard encore, elle a été ma première spectatrice. Finalement, j’ai bénéficié d’une double éducation, en vivant avec ma mère qui s’était séparée assez vite de mon père (le cinéaste Jean-Pierre Mocky – ndlr) avec qui je vivais aussi. Une éducation post-68, assez libertaire, tout était permis, tout était possible. À la maison, on écoutait tout le temps Colette Magny, Léo Ferré... Mais chez ma grand-mère où j’étais chaque week-end et pour les vacances, c’était l’inverse, fallait se laver les mains avant d’aller à table, être poli. Bref, j’étais déjà acteur : chez elle, je jouais le petit garçon modèle et chez ma mère, je changeais complètement de rôle. Je mesure aujourd’hui combien cela m’a construit :

chez ma grand-mère, j’ai réussi à être quelqu’un de structuré et chez ma mère, j’ai appris à être artiste, finalement. Récemment, en discutant de tout cela avec une amie proche à qui je racontais ces terribles dernières années où j’ai perdu non seulement ma grand-mère, mais aussi Véronique, ma mère, l’automne dernier et Valérie il y a cinq ans (Valérie Lang, la fille de l’ex-ministre qui partagea durant dix-huit ans la vie de Stanislas Nordey – ndlr), j’ai pu mesurer une nouvelle fois la chance qui fut la mienne. Je pense au livre de Marie NDiaye, Trois femmes puissantes : ma grand-mère, ma mère et Valérie ont été comme des relais pour moi… Or Norme. Vous avez vécu avec votre mère une aventure filiale et professionnelle inouïe dans laquelle le théâtre joue évidemment le rôle central… Quand elle a quitté mon père, ma mère a eu comme un violent rejet de tout le milieu des acteurs, du théâtre, du cinéma. Elle a rompu complètement avec tout ça et, pour elle, s’en est suivie une vie pas facile, jalonnée de petits boulots un peu partout : un vrai et sévère déclassement social. De mon côté, il y a un moment-clé concernant le théâtre. Je devais avoir quinze ou seize ans, je pars en voyage scolaire en Angleterre. Et moi qui ne faisais alors pas de théâtre au lycée, qui ne me sentais pas spécialement proche de tout ça, je vis là-bas de beaux moments dans de petits ateliers de théâtre où je participais et je suis soudain subjugué par l’ambiance extraordinaire d’un vieux théâtre universitaire à Oxford, son odeur, ses décors. Je réalise que le théâtre est un lieu qui conserve la mémoire de ceux qui y ont joué. Enfant, j’allais assez souvent sur les tournages des films de mon père et quelque chose me gênait déjà dans le côté un rien factice du cinéma : dans les studios, une fois le tournage terminé, on démolit les décors et on fait table rase. Quand on tourne en extérieur, place nette est faite aussi à l’issue du tournage. Au théâtre, c’est bien différent : les odeurs des boiseries, des planches, celles des vieux rideaux nous font nous souvenir de celles et ceux qui ont fait vivre ce lieu. Ça m’a subjugué. En revenant à Paris, j’ai dit à ma mère : « C’est ça que je veux faire ! ». D’abord elle est stupéfaite, puis elle me dit « Non, c’est un métier de merde… » car elle est toujours dans sa période de rejet de ce monde-là. Puis elle voit que je m’accroche, et quand je lui demande où aller pour apprendre le théâtre, elle m’envoie chez Tania Balachova (une comédienne d’origine russe, une des plus grandes enseignantes


françaises –ndlr) mais je sens assez vite que quelque chose me manque. Et je lui demande brusquement qu’elle me fasse ellemême travailler. Alors elle se lance en créant son petit atelier de pédagogue. S’est alors ouverte pour elle une période au moins aussi intéressante que ce qu’elle avait vécu auparavant, l’enseignement du théâtre a été pour ma mère un deuxième souffle extraordinaire. Plus tard, alors que je commençais à travailler activement sur les planches, j’ai eu besoin d’une actrice plus âgée que toutes celles que je connaissais et pouvais solliciter. C’était pour Pilade, de Pasolini. Dans un premier temps, elle a formellement refusé. Mais au prix de je ne me rappelle plus quel chantage, je suis parvenu à la convaincre. Et elle n’a plus cessé alors de jouer… Pour moi, c’était formidable : je savais bien qu’avant son retrait, le théâtre était le feu, pour elle. Ma mère m’a tout donné en tant que pédagogue, c’est grâce à elle que je sais diriger des comédiens, c’est grâce à elle que je suis devenu le comédien que je suis et moi, ensuite, j’ai pu lui rendre quelque chose d’important dans ce domaine-là…

Photos :

Sophie Dupressoir Jean-Luc Fournier

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OR NORME N°30 Fulgurances

LE GRAND ENTRETIEN

Texte :

Or Norme. La dernière pièce dans laquelle elle a joué fut Affabulazione de Pasolini, là encore… Oui, elle y jouait le rôle de la nécromancienne. Je l’avais habillée avec une très, très belle robe de soirée, malgré ses protestations car elle pensait que ce genre de robe ne lui allait pas du tout. Je me souviens d’un moment très particulier. C’était au théâtre de la Colline, pour la dernière de la pièce. Tout à la fin, face au public, elle fait un très grand geste du bras, se retourne et s’éloigne vers le lointain, comme pour un adieu. Elle n’était pas encore malade, pourtant, mais je me suis dit que c’était la dernière fois que je la voyais sur scène avec ce très beau geste d’une femme qui dit au revoir de la main et s’en va. Comme un pressentiment. C’est étrange la vie… Or Norme. Aujourd’hui, vous êtes metteur en scène, comédien, directeur d’un théâtre national, directeur d’une école de théâtre… On sait que c’est la fabrication totale d’un univers qui vous intéresse, de la toute première idée jusqu’au moment magique où le rideau va se lever pour la première fois sur une pièce bien souvent inédite. Avec un plaisir permanent… Dès mes tous premiers débuts, j’ai compris que le théâtre était un univers tellement vaste et que j’avais tellement faim de tout ça qu’à l’évidence je ne pourrais jamais me contenter de rester dans un seul rayon et que la seule envie que j’avais était de visiter le magasin de fond en comble. Et puis, j’ai toujours eu peur de me répéter, alors le fait d’avoir plusieurs casquettes ma permis de créer l’oxygène qu’il me fallait. Faire une mise en scène de théâtre, puis jouer, puis enseigner, faire une mise en scène d’opéra : on ne s’endort jamais car on se place soi-même dans un inconfort permanent. Il n’y a pas grand-chose qui me fait peur dans mon métier, mais la

perspective de devenir un vieux con qui se répète m’épouvante… D’une certaine manière, quand j’ai pris la direction du TNS, j’étais dans une spirale très positive puisque toutes mes créations marchaient très bien. Je me suis dit qu’il me fallait cet aiguillon-là pour réactiver encore plus la machine. Tous ces métiers sont des métiers magnifiques et très vite, tu acquiers un vrai savoir-faire qui te permet, si tu as un peu de talent, de faire des choses très belles et très enthousiasmantes. C’est un vrai danger au fond… Pour le contrer ce danger-là, j’aime prendre des risques. Par exemple, je viens d’accepter de monter en juin 2021 Le soulier de satin de Claudel à l’Opéra-Bastille en relevant le défi de son directeur qui souhaite quelque chose qui « envahisse » son établissement et soit totalement inédit en matière de mise en scène. Je n’ai pas hésité une seule seconde pour dire banco…

‘‘La perspective de devenir un vieux con qui va se répéter m’épouvante.’’ L’air de rien, depuis que je suis au TNS, je multiplie les commandes et donc, je prends les risques qui vont avec : Eric von Stroheim, Je suis Fassbinder l’an passé, Edouard Louis cette année et Marie NDiaye l’an prochain… Dans le théâtre, ce qui est beau c’est d’avoir peur ! Ça vaut pour tous les artistes… Depuis que j’ai démarré, j’ai cette chance incroyable de faire ce que je veux, avec qui je veux et là où je veux. Enfin, je parle de chance, je n’oublie pas que c’est aussi un boulot démentiel, tout le temps. Or Norme. Votre appétence pour les textes contemporains est bien connue. Vous attaquez votre quatrième saison à Strasbourg et depuis trois ans, le public est venu applaudir des œuvres de Hanke, Fassbinder, Falk Richter et autres Wajdi Mouawad, pour ne citer qu’eux. Quelle est votre perception de la réaction du public strasbourgeois à cette arrivée massive de textes contemporains sur les affiches du TNS ? Très sincèrement, depuis trois ans, on n’a pas reçu une lettre d’un abonné mécontent nous disant : « Rendez-nous Molière ! ». Je m’y attendais pourtant… Je n’en suis pas plus surpris que ça. Je sais depuis longtemps que le contemporain peut rivaliser haut la main avec les grands classiques du répertoire. Quand tu vois Incendies de Wadji Mouawad ou Je suis Fassbinder, tu le réalises bien. Là aussi, c’est affaire de courage. Quand tu arrives au TNS avec 90% de contemporain dans ta programmation, tu te dis que ça va marcher mais au fond tu fais un peu le faraud en te le disant mais tu n’en sais rien ! La première année, au-delà de l’effet de curiosité de mon arrivée, on a quand même fait la meilleure saison du TNS de tous les temps en terme de fréquentation.


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‘‘Le contexte est ici très privilégié en matière de culture, il faut donc enfoncer le clou...’’

Sophie Dupressoir Jean-Luc Fournier

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OR NORME N°30 Fulgurances

LE GRAND ENTRETIEN

Texte :

Photos :

Pour les mois à venir, j’ai proposé à la Ville de Strasbourg et à l’Etat la possibilité de labelliser le TNS « Ecriture contemporaine », un peu comme le théâtre de la Colline à Paris, avec la mission de travailler exclusivement sur le répertoire du début du XXème siècle jusqu’à aujourd’hui. Ce serait formidable pour Strasbourg, dans le paysage du théâtre français, d’être le deuxième théâtre national consacré aux écritures d’aujourd’hui… Le contexte est ici très privilégié en matière de culture, il faut donc enfoncer le clou... L’attention la curiosité, l’ouverture du public strasbourgeois font l’admiration des équipes de comédiens et de techniciens qui viennent régulièrement dans nos murs. Or Norme. Pour poursuivre sur ce sujet, on est déjà nombreux à attendre dans la saison qui vient, l’adaptation du roman Qui a tué mon père, de cet incroyable écrivain qu’est Edouard Louis. Comment s’est faite la rencontre avec ce jeune homme plein de talent, d’audace et de détermination, aussi ? Depuis toujours, je lis énormément. Son premier ouvrage Pour en finir avec Eddy Bellegueule m’avait interpellé mais j’avoue que son deuxième livre, Histoire de la violence m’a sidéré. On m’avait proposé de lire ce texte à la Maison de la Poésie à Paris mais la date ne collait pas pour moi. J’ai proposé en revanche que cette lecture ait lieu au TNS. Il était là, on a dîné ensemble ensuite, avec Falk Richter qui était d’ailleurs là lui aussi par pur hasard, juste pour s’apercevoir que quelque chose passait bien entre nous en matière de feeling, d’énergie et de sympathie. A la fin du repas, je lui ai dit que s’il avait un jour envie d’écrire pour le TNS, il ne fallait pas qu’il se gêne… Et au mois de décembre dernier, il m’a envoyé Qui a tué mon père. On va en effet présenter cette œuvre au public au cours de cette saison. Je pense que le théâtre se doit de dire des choses dans le contexte précis dans lequel nous sommes, dans l’Europe actuelle, dans la France d’aujourd’hui. Il y a des moments plus importants que d’autres, ceux que nous visons en font partie… Or Norme. Pour terminer, Stanislas, on est à un an de votre possible reconduction à la tête du TNS pour un second mandat. Lors de la conférence de presse de présentation de saison, en juin dernier, vous n’avez pas caché votre enthousiasme dans cette perspective. Un enthousiasme sans réserve ?

Bonne question. Je me suis posé plusieurs questions avant de postuler pour un second mandat. Je me suis dit que finalement, en quatre ans, j’aurais accompli la mission qu’on m’avait confiée de remettre sur les rails un théâtre qui était un peu en souffrance et de le repositionner dans le flux de ce qui se passe dans ce domaine en France. La quasi-totalité, plus des trois-quarts disons, des objectifs que je m’étais fixés sont atteints. Après, j’ai réfléchi au contexte un peu compliqué dans lequel nous sommes : cette année, pour la première fois, une baisse significative des subventions de l’Etat a été constatée. Elle impacte directement nos créations alors que cette politique de création est une des infinies richesses du TNS. Sur ce point précis, d’ici ma postulation officielle, si je venais à apprendre qu’une nouvelle baisse des subventions était programmée, cela serait de nature à me faire reconsidérer ma position. Car à partir d’un certain stade, on ne peut plus rien faire. Voilà pour les deux seuls bémols. Parce que, pour le reste, c’est formidable de travailler ici : l’équipe de théâtre est vraiment superbe, tous les artistes français souhaitent venir travailler avec nous et il reste plein de choses à faire sur l’élargissement des publics car c’est un vrai travail de longue haleine. Enfin, et ce n’est pas accessoire, je me sens bien en tant que simple être humain à Strasbourg. J’adore cette ville : avant mon arrivée ici, j’avais plein de clichés dans la tête, pourtant. Et bien aujourd’hui, j’en suis au point que même si je n’étais pas renouvelé à Strasbourg, j’y resterais pour y vivre tant cette ville me plaît…


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BIBLIOTHÈQUES IDÉALES

Le feu d’artifice 2018

Plus que jamais, les Bibliothèques Idéales vont marquer la rentrée culturelle strasbourgeoise de leur empreinte. Du 7 au 16 septembre, c’est un véritable feu d’artifice qui attend les amoureux du livre et des auteurs à Strasbourg : les écrivains et artistes aiment venir à Strasbourg et ont répondu présents en masse à l’invitation de François Wolfermann et de la Ville de Strasbourg…

DR

Photos :

Parcourir le menu des BI 2018 fut déjà l’occasion de se mettre en appétit. Un peu comme la carte affichée à l’extérieur d’un bon restaurant gastronomique. On se pourlécha donc les babines dès le début août dernier puisque le programme fut opportunément publié à cette date, trois semaines plus tôt qu’à l’habitude. Et les réseaux sociaux, massivement, firent le reste…

Jean-Luc Fournier

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OR NORME N°30 Fulgurances

OR SUJET

Texte :

UN PROGRAMME ÉBLOUISSANT Les fidèles des BI se souviennent des nombreux moments forts qui animent depuis plus de dix ans la rentrée culturelle de Strasbourg. L’an passé, le Xème anniversaire de ce festival atypique avait une nouvelle fois apporté la preuve qu’il réunit la vraie « martingale » du succès en étant à la fois plébiscité par le public (avec souvent, malheureusement, pas assez de places pour accueillir tout le monde) et les auteurs qui n’hésitent jamais à répondre aux sollicitations de François Wolfermann de la librairie Kléber qui programme depuis les origines ce rendez-vous incontournable et si plaisant.

‘‘La grande nouveauté est la nouvelle localisation des BI

à la Cité de la Musique et de la Danse’’

Si d’aucuns doutaient que la barre atteinte l’an passé avec une programmation de Xème anniversaire jugée à l’unanimité d’une qualité rarement rencontrée, puisse être égalée rapidement, et bien cette 11e édition des Bibliothèques Idéales va être elle aussi à marquer d’une pierre blanche. La grande nouveauté est la nouvelle localisation des BI à la Cité de la Musique et de la Danse de la place de l’Étoile. L’auditorium (équipé en permanence de tous les dispositifs scéniques et techniques nécessaires — avec la climatisation en prime !) ainsi que quelques salles annexes vont donc accueillir du 7 au 16 septembre ce programme exceptionnel. Impossible de citer tout le monde ici (le programme complet et détaillé est en ligne sur bibliotheques-ideales. strasbourg.eu) mais on peut évoquer une pléthore de moments phares. À commencer par la journée d’ouverture qui sera dominée, à 20h, par la présence conjointe de Régis Debray et Jean Ziegler, deux habitués de Strasbourg, qui partageront sur les dérives de notre époque. Dès 16h ce même jour, on pourra aussi écouter Maylis de Kerangal et Eric Fottorino, notamment. Le lendemain, samedi 8 septembre, Daniel Cohen et Thomas Porcher essaieront de tordre le cou à la doxa économique dominante (14h). À 16h, la harpiste strasbourgeoise Anja Linder, le pianiste François Dumont et Patrick Poivre d’Arvor se partageront la scène où on entendra les textes de Saint-Exupéry et les musiques de Ravel, Poulenc et Debussy. À 17h, Régis Debray


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reviendra pour parler de son Bilan de faillite (lire son entretien avec Jean-luc Fournier dans les pages suivantes). Une heure plus tard, place à Jean-Luc Nancy et Mehdi Belhaj Kacem. 19h, Stanislas Nordey et Emmanuelle Béart (deux habitués là encore) liront la correspondance entre Boris Pasternak et Marina Tsvetaeva avant le moment très fort de cette deuxième journée, la présence de la danseuse et chorégraphe Marie-Claude Pietragalla qui évoquera sa carrière en présentant Étoile (Ed. Michel Lafon) qui retrace ses premiers pas de danseuse à l’Opéra de Paris.

Une habituée elle aussi des BI, Amélie Nothomb, sera là le mercredi 12 septembre dès 16h. Lui succéderont Jean-Luc Barré, François Bégaudeau, Emmanuelle Richard et Inès Bayard réunis dans un même plateau avec leurs quatre romans sur les mécanismes de la violence. À 18h30, le passionnant Emmanuel de Waresquiel évoquera son journal d’historien avant que Paul Jorion, celui qui avait prévu avant tout le monde le marasme financier de la finance en 2008, en appelle à sauver une espèce qui se détruit toute seule : la nôtre (20h).

DR Jean-Luc Fournier

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Journée Off le lendemain, jeudi 13 septembre, en ce qui concerne la Cité de la Musique et de la Danse mais 4 autres lieux (BNU — Lycée des Pontonniers — AEDAEN Gallery et La Manufakture) accueilleront un beau programme où on relève les noms de Simonetta Greggio, du poète strasbourgeois Jean-Paul Klee et de l’historien Roland Recht qui présentera sa bibliothèque idéale.

Le dimanche 9 septembre sera dominé par la présence d’un monstre de la littérature mondiale, Salman Rushdie (13h30) qui présentera son dernier ouvrage, Golden, un thriller sur l’Amérique contemporaine, huit années entre Barack Obama et Donald Trump. Auparavant, Annick Cojean, Clotilde Courau, Dani et Emmanuelle Seigner seront sur scène. Ce premier dimanche continuera avec Alain Badiou, Aurélie Filippetti, Vanessa Schneider (lire l’entretien avec Jean-Luc Fournier dans les pages suivantes) entre autres et se clôturera avec Anne Sylvestre, Philippe Toretton, et Yasmina Khadra. Grande journée également le lendemain, lundi 10 septembre, avec la présence de Marc Lévy, en ouverture (17h) suivi de Samar Yazbek, Bernie Bonvoisin et Colas Gutman sur fond de guerre et de terrorisme, Joann Sfar et son monde drôle et attachant, Alain Mabanckou et Dany Laferrière et, à 20h, Frédéric Beigbeder, Etienne Klein et Pascal Picq qui débattront de l’immortalité en prélude des amitiés artistiques entre Nicolas Rey, Mathieu Saikaly et toujours Frédéric Beigbeder à 21h.

Reprise du programme à la Cité de la Musique et de la Danse le vendredi 14 septembre avec une journée entièrement consacrée à des grandes évocations : Paul Otchakovsky Laurens, Françoise Dolto, Stefan Zweig, Albert Schweitzer et Jacques Brel (20h30) avec, sur le plateau, Isabelle Aubret et des artistes de la scène locale strasbourgeoise. À l’amorce du dernier week-end, le samedi 15 septembre verra se succéder François Jullien, Isabelle Aubret et Gérard Meys qui évoqueront une vie de chanson, Alain Finkielkraut, Zoé Valdès et Nina Bouraoui, Pierre Rosanvallon autour de son livre retraçant notre histoire intellectuelle et politique avant que Raphaël Enthoven vienne à 20h évoquer la pensée révoltée de Camus. Le dimanche 16 septembre s’ouvrira tôt le matin (10h) avec le traditionnel rendez-vous des philosophes (Adèle van Reeth et Raphaël Enthoven étant rejoint cette année par Dorian Astor). Pierre Assouline, Gwenaëlle Aubry, Chantal Mouffe, Boualem Sansal, la chanteuse Mona Heftre (concert de Catherine Sauvage), Tobie Nathan et Michel Onfray (19h30) qui clôturera la programmation de ces BI 2018 à 19h30. Un feu d’artifice qu’on n’est pas prêt d’oublier !


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OR SUJET Photos : Nicolas Roses

Texte : Jean-Luc Fournier


REGIS DEBRAY

Plus dans le coup ! Vraiment ?..

Fidèle des Bibliothèques Idéales, le philosophe adresse à Antoine, son fils de seize ans, son Bilan de faillite paru au printemps dernier chez Gallimard. À première vue, la réflexion d’un homme désabusé, déçu, dépassé, amer. À première vue… L’anecdote remonte à la dernière édition des Bibliothèques Idéales, en septembre de l’année passée. Dans les coulisses de l’Opéra, juste avant la session qui lui est consacrée, Régis Debray répond à nos questions sous l’œil de la caméra de ornorme. fr. Quarante-huit heures auparavant, dans l’Obs, Emmanuel Macron a bien enfoncé le clou de son « nouveau monde » en le citant, avec Edgar Morin et Alain Badiou : « Ils analysent notre époque avec les yeux du passé ». Évidemment, on lui demande de réagir. Et là, le philosophe ouvre de grands yeux étonnés avant de se fendre d’un lapidaire « Je ne suis pas au courant… », feignant de découvrir ainsi les mots du président. Le tout sur un ton qui n’invite pas vraiment à creuser plus avant la question avec lui. Un peu désarçonné, on ne gardera pas la courte séquence au montage, ce qui ne nous empêchera pas de nous demander les raisons de ce mutisme peu fréquent chez cet analyste pointu de notre société. Hors interview, il ne nous en dira pas plus. Finalement, nous aurons eu la réponse huit mois plus tard, en mai dernier, à la sortie de son Bilan de faillite dont il avait manifestement déjà entrepris l’écriture à l’automne 2017, au moment de la parole présidentielle. Un livre dans lequel il matérialise lui-même le fossé qui se serait creusé entre les intellectuels de sa génération et l’époque d’aujourd’hui.

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En prélude de sa double prestation les 7 et 8 septembre prochains aux Bibliothèques Idéales, rencontre avec Régis Debray, au milieu de ses innombrables livres et souvenirs dans l’appartement parisien où il a succédé à un certain Aimé Césaire et qu’il occupe encore, tout près de l’Odéon, au cœur de Saint-Germain-des-Prés… Or Norme. Bilan de faillite est une longue adresse à Antoine, votre fils, dans lequel le père que vous êtes l’incite à ne pas suivre son modèle. La démarche est peu banale… Vous qui excellez dans les allégories spectaculaires, vous vous mettez en scène comme « un buffet style François Ier dans une salle à manger Ikea ». Pardon pour la question

provocante, mais vous sentez-vous aussi périmé, aussi obsolète que ça ?.. Je suis techniquement obsolète, en ce sens que nous sommes passés très vite de l’univers de l’écrit à l’univers de l’image et que moi, je ne suis qu’un fournisseur de signes alphabétiques. Dans la vidéosphère où nous vivons aujourd’hui, la vie se dit par les images. Un texte ne peut plus peser sur le cours des choses. La faillite dont je parle, c’est celle-là. Ce n’est pas seulement celle d’un vieux monsieur qui fut un peu tête à claques à l’âge de vingt ans et qui s’est ensuite imaginé pouvoir remuer les esprits en écrivant quelques parallélépipèdes rectangulaires vendus dans les librairies de quartier. Oui, c’est la faillite de cette ambition d’infléchir les événements en créant des courants d’opinion par l’intermédiaire de l’écrit. En écrivant ses articles, le journaliste autrichien Theodor Herzl fabrique un État, Israël. Lénine, qui lui aussi se positionnait comme journaliste, crée un empire. Zola, avec son « J’accuse » dans l’Aurore, oblige ses contemporains à choisir leur camp. Les pamphlets, les essais voire

‘‘Nous sommes en train de vivre la fin de l’époque Gutenberg.’’ même les fictions, bref, le poids social de l’écrivain est aujourd’hui limité à un tout petit public et mon sentiment est que nous sommes en train de vivre la fin de l’époque Gutenberg. Ça n’empêche d’ailleurs pas les livres de proliférer, mais plus ils prolifèrent, moins ils ont d’importance… Or Norme. Il y a un an, le président de la République parlait donc de ces intellectuels, il vous citait nommément dans le lot, qu’il estimait dépassés et n’apportant plus rien aux problématiques contemporaines. Finalement, vous lui donnez raison, non ?


quelquefois. Regardez ce qui se passe en ce moment avec l’affaire Benalla (cet entretien a été réalisé le 23 juillet dernier ndlr) : elle se traite devant une commission de parlementaires exactement comme au Sénat américain. Le lieu du débat n’est plus l’Assemblée nationale, c’est la télévision. Et quand Macron fait son discours à Versailles devant les députés et les sénateurs réunis, c’est le copié-collé institutionnel du discours sur l’état de l’Union, à Washington. Sans même nous en rendre forcément compte, notre évolution est un décalque de l’Amérique. Il nous reste quand même une différence : le permis de port d’arme. Nous n’en sommes pas encore arrivés à ce niveau de violence…

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Or Norme. Ça veut dire qu’au fond, vous… Il n’avait pas tort. L’univers numérique impose un accéléré, une virevolte, une réactivité et une immédiateté qui ne sont pas du tout en accord avec l’expression rationnelle et le discours idéologique. Nous ne vivons plus dans le même espace-temps, c’est évident. Bon, il y a toujours une cour de récréation pour que les écrivains jouent entre eux et avec leurs lecteurs : on va à Strasbourg, on parle devant quelques centaines de lecteurs et on en est très content. Mais, pendant ce temps-là, combien sont-ils devant les écrans ? Quand c’est le foot, c’est soixante millions, quand c’est l’affaire Benalla, c’est dix millions : nous ne faisons donc pas le poids… Or Norme. Vous l’écrivez magnifiquement dans votre livre : « on ne nous avait pas prévenus que les footballeurs deviendraient des demi-dieux feuilletés d’or comme des bouddhas birmans »… Voilà, c’est cela. Il y a eu un changement d’époque, l’ambiance a changé : les démarches intellectuelles fondamentales ne sont plus en prise sur des esprits qui sont désormais formatés par la grammaire des images, c’est-à-dire un rythme saccadé, une sarabande d’événements où il n’y a plus de place pour la réflexion intellectuelle qui analyse la liaison de cause à effet, par exemple… Alors, pour me faire comprendre aujourd’hui auprès de mon fils, je pastiche un peu la langue contemporaine, la langue du management : je parle cash, comme on dit aujourd’hui, avec un vocabulaire qui a été divisé par dix, depuis un demi-siècle… Or Norme. Vous savez qu’on réécrit aujourd’hui les ouvrages d’enfants du Club des cinq ou du Clan des sept ? Ce qui était il y a encore quelques décennies lu par une immense majorité d’enfants est aujourd’hui simplifié à l’extrême, épuré… Je ne savais pas, non. On appelle ça le rewriting, c’est la tradition déjà ancienne du Reader’s Digest. Ça fait partie de cette américanisation générale car nous sommes devenus une province américaine. Ce n’est d’ailleurs pas plus mal,

Ça veut dire qu’au fond, je n’ai plus rien à faire ici… (L’œil bleu s’allume un peu plus - ndlr) et que vous venez uniquement me questionner par courtoisie, ce qui est un geste de bienveillance dont je vous sais gré. Vous savez, les gens comme moi, il faut les mettre dans un musée, les empailler… Il paraît qu’avec le formol, on parvient pas mal à conserver les corps… Il y aura dans le futur un muséum d’histoire naturelle pour les gens comme nous : homo academicus, homo scritor, on mettra une date sur une petite pancarte… Or Norme. Les gens comme vous n’auraient donc plus aucune influence sur le cours des choses… Élargissons le cadre. Nous sommes français et la France n’est plus un pays d’influence, elle n’est plus le chef-lieu du genre humain dont parlait Victor Hugo au XIXe siècle. Le chef-lieu du genre humain, aujourd’hui, c’est New-York et plus spécialement Wall Street depuis que la sphère financière a pris le pouvoir, bien épaulée par la sphère numérique de la Silicon Valley. Nous sommes tellement dans notre bocal américain que nous ne savons même plus qu’il est américain : nous sommes des colonisés parfaits, exemplaires même, tant on est convaincu d’être très original… Entre 1970 et 1990, nous sommes passés d’homo politicus à homo economicus, ce n’est pas pour rien que Bercy est devenu l’antichambre de l’Élysée. Nous sommes passés de la superstition politique à la superstition économique. Comme si une utopie pouvait en corriger une autre… Or Norme : À un certain moment dans le livre, vous dites que vous avez eu beaucoup de mal à vous extraire des mots en « isme », ceux qui « retardent la marche comme des ventouses ». Aujourd’hui est venu le temps des mots en « ique »… Oui, les mots en « isme » étaient souvent des mots qui nous empêchaient de penser, qui pensaient à notre place en quelque sorte. Aujourd’hui, ce sont des mots dont on ne sait plus trop ce qu’ils voulaient dire : ce ne sont même plus des


étiquettes, c’est un peu comme une signalétique : libéralisme, socialisme… ces mots se sont terriblement usés, ils peuvent même aujourd’hui inciter à une certaine paresse intellectuelle. Les mots en « ique », au moins, ont un objet précis, ils ont une pratique qui est très cohérente avec la théorie, ce sont des objets repérés, sectorisés, normés. Bien sûr, je ne prétends pas que la science doit penser à notre place, c’est nous qui devons penser ce qu’elle fabrique. Dans ce petit livre, je le dis : la science n’est pas épidémique, elle ne répond pas à notre besoin de sens, de savoir où nous allons, de savoir qui nous sommes : ces domaines-là donnent d’ailleurs au religieux un nouveau champ d’expansion, car la religion de la modernité, elle, est en déclin, peut-être même est-elle déjà au panier…

‘‘Nous étions très prétentieux, pris que nous étions dans cette sorte de folie livresque et intellectualiste’’ Or Norme : À l’âge de vingt ans, au début des années 60, l’esprit formé par les mots en « isme », vous vous êtes engagé en rejoignant la révolution cubaine dans les jungles d’Amérique du sud. Aujourd’hui, ces gens capables d’une telle radicalité n’existent plus ? Oh, je dirais d’abord que l’Histoire n’est plus une divinité. La passion de l’Histoire, avec ce grand H, appartient désormais au passé. Aujourd’hui, il y a bien sûr une foule de causes, humanitaires, écologistes, mais elles ne sont plus dirigées vers un avenir dans ce sens qu’elles sont plus dans des logiques de sauvegarde… Quand j’avais vingt ans, nous avions un modèle de futur, un modèle de société pour lequel nous combattions. Armés d’une science politique et sociologique qui passait pour telle, nous étions comme les confidents de l’Histoire. L’avenir nous attendait et nous savions ce qu’il allait être… Aujourd’hui, il n’y a plus ce point de chute, ce point de convergence en avant de nous. Oui, vraiment, il n’y a plus qu’un monde à sauvegarder, pas un monde à conquérir. Or Norme : Quand on lit votre livre, et pour peu qu’on soit un minimum informé de votre parcours dans les cinq dernières décennies, on sent qu’en fait, l’air de rien, vous êtes entrain de donner à votre fils Antoine comme le mode d’emploi des années à venir…

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C’est-à-dire que je peux aider un jeune garçon de seize ans à être contemporain de son temps tout en considérant l’apport du passé. Moi-même, j’ai vécu cela : quand je m’engage dans les années 60, je suis de mon temps, mais je vis aussi avec le passé : j’ai en tête la guerre d’Espagne, j’ai en tête le plateau

du Vercors et j’ai même alors en tête la révolution de 1848. Donc, ce livre peut en effet servir à réduire ce que j’appelle les frais d’itinérance, réduire la peine que l’on a à se mettre à la hauteur de son époque. Maintenant, je ne lui indique aucun chemin… Or Norme : Simplement, au fond, vous lui dites : fais gaffe… C’est exactement cela. Je lui dis : fais gaffe, si tu choisis de faire des études classiques, certes tu apprendras le latin et le grec, tu pourras lire Rabelais dans le texte, et tu ne voudras pas te lancer dans l’enseignement : à l’époque, les gens qui s’y lançaient avaient beaucoup de considération et même un salaire modeste, mais décent. Aujourd’hui, c’est terminé, l’enseignement s’est prolétarisé. Tu pourras peut-être te lancer dans la politique, mais fais gaffe, aujourd’hui la politique n’est qu’une affaire de communication : les politiques ne peuvent plus grand-chose sur rien, l’économie leur échappe et la démographie encore plus. Un seul exemple : le Nigéria, entre 1960 et 2010 a multiplié par cinq sa population ! Pour la forteresse Europe, ça va être difficile… La politique aujourd’hui n’est qu’une comédie : on fait de la com’ avec des spin doctors, des éléments de langage et, mon fils, il va falloir que tu te maries avec une présentatrice de télé parce que c’est quand même ça qui va te permettre de surnager… Alors que si tu fais de la science, tout te sera permis. La science, la technique en particulier, fait que quand tu as inventé le tracteur, tu ne reviens pas à la charrue tout comme jadis, quand tu avais inventé la charrue, tu n’étais pas revenu à la houe… Quand on a découvert la pénicilline, on n’est pas revenu à la décoction, sauf pour dormir un peu mieux le soir. Là, avec la science, tu pourras obtenir des améliorations pour la condition humaine. Ce n’est pas grandiloquent, mais c’est très utile, ça nous fait du bien de comprendre ce qu’est l’ADN ou la médecine prédictive. Bref, ce que je lui dis, c’est qu’il gagne du temps, qu’il ne s’égare pas dans des impasses certes exaltantes, mais qui sont stérilisantes. De fait, il a choisi cette voie, une voie beaucoup moins prétentieuse que celle qui fut la mienne. Car au fond, nous étions très prétentieux, pris que nous étions dans cette sorte de folie livresque et intellectualiste dans laquelle nous évoluions… Or Norme : Finalement, cette autodérision qui vous fait vous décrire comme un vieil homme dépassé est un leurre, c’est du second voire du troisième degré… Sincèrement, je suis tout de même mieux placé que pas mal d’autres pour me critiquer. Il y a une forme d’élégance à dire du mal de soi, ce qui cache, je l’avoue, un vrai orgueil et un puits de fausse modestie. Au fond, je ne suis pas quelqu’un de très sérieux… » (la fin de cette phrase se perd dans un énorme éclat de rire - ndlr).


TU T’APPELAIS MARIA SCHNEIDER

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Nicolas Roses – DR Jean-Luc Fournier

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L’insouciance assassinée

Vanessa Schneider, grand reporter au Monde, est la (jeune) cousine de Maria Schneider, l’inoubliable actrice du Dernier tango à Paris disparue il y a sept ans à l’âge de 58 ans . Dans son livre qui paraît pour cette rentrée littéraire 2018, et qu’elle présentera lors des Bibliothèques Idéales à Strasbourg, la journaliste évoque avec tendresse et pudeur la vie tourmentée de Maria et sa carrière d’actrice irrémédiablement marquée par la scène infernale tournée avec Marlon Brando, alors qu’elle n’avait pas vingt ans… Par une douce matinée ensoleillée de début juin dernier, Vanessa Schneider nous rejoint sur la terrasse d’un petit hôtel coquet comme tout, à deux pas des Grands Boulevards parisiens. « Le livre vient juste d’être envoyé à la presse, c’est ma première interview à son sujet » dit-elle, à deux doigts de paraître timide, ce qu’elle n’est bien sûr pas. Et tout de suite, on évoque avec elle le sujet quasi central de son livre : cette famille qu’on qualifie « d’un peu déglinguée, dans le sens où on l’entendait dans les années 60/70 » et qu’elle requalifie aussitôt de « plutôt dysfonctionnelle », sans rien éluder cependant. « Finalement, ce type de famille était fréquent à cette époque et il y en a encore beaucoup comme cela » commente-telle. « Mais c’est vrai, il y avait dans ma famille un concentré sans doute plus fort que dans d’autres

‘‘ Maria est pour moi le symbole de tous ces dysfonctionnements familiaux. Elle en a été actrice et victime, tout à la fois… ’’

de drogue, d’alcool, de suicides... Je pense cependant qu’aucune famille ne peut prétendre être totalement épargnée par la folie. Et dans ce contexte, Maria est pour moi le symbole de tous ces dysfonctionnements familiaux. Elle en a été actrice et victime, tout à la fois… » UNE VIE « C’est un livre que j’ai écrit à hauteur de petite fille, très souvent… » commente-t-elle en faisant écho à l’importante différence d’âge entre Maria et elle (17 ans). « Maria était la fille de la sœur de mon père et de l’acteur Daniel Gélin » qui, « marié avec l’actrice Danielle Delorme, ne l’a reconnue que bien plus tard, par voie de presse. Je l’ai cependant bien connue lors de mon enfance et de mon adolescence car elle était alors très présente à la maison puisqu’elle avait vécu chez mes parents avant ma naissance. J’avais avec elle un double rapport : de fascination, d’abord, car quand j’étais petite, je l’ai connue au top de sa célébrité. Quand Le dernier tango à Paris est sorti sur les écrans français, je n’avais que quatre ans… J’ai été bien sûr très impressionnée par son mode de vie : elle connaissait personnellement des gens dont on voyait noms et photos dans les magazines, elle voyageait beaucoup, elle vivait une vie trépidante dans des endroits invraisemblables… En même temps, elle était très inquiétante pour les enfants que nous étions alors, mon frère et moi, à cause de la drogue et cette forme de violence et de folie que nous percevions déjà. Quand je suis arrivée à l’âge adulte, la différence d’âge s’est bien sûr estompée. Vers la fin de sa vie, on s’est de nouveau beaucoup côtoyées… Mais ce n’est pas moi qui aie été la plus proche d’elle alors, je ne veux surtout pas m’attribuer un rôle que je n’ai pas eu. Maria avait une compagne qui lui a consacré toute sa vie, jusqu’à sa mort, sans jamais l’abandonner, même dans les plus durs moments. Elle ne veut pas apparaitre, c’est pour ça qu’elle est peu présente dans le livre.


mais c’est vrai qu’elle était née dans un environnement familial qui ne lui a jamais prodigué la moindre sécurité affective : tout cela ne lui a pas permis de gérer cette célébrité et surtout les conséquences liées à son rôle principal dans Le dernier tango à Paris… » LA DESCENTE AUX ENFERS On a aujourd’hui du mal à imaginer le scandale provoqué en 1972 par la sortie de ce film du réalisateur italien Bernardo Bertolucci. L’immense majorité du public (que le film ait été vu ou pas) ne retiendra vite que cette scène de sodomie jouée par l’immense Marlon Brando et la toute jeune Maria Schneider au détriment d’une œuvre dominée par la parfaite évocation de la solitude et de la détresse humaine face au sentiment d’abandon total. Cette histoire de la courte mais tragique relation purement sexuelle entre un quadragénaire américain désespéré et une jeune femme française à la beauté envoûtante mérite encore aujourd’hui beaucoup mieux que la notoriété saumâtre due à cette scène d’une violence inouïe.

Brigitte Bardot avait recueilli Maria un peu comme une petite sœur à un moment-clé de sa propre vie, l’annonce de la fin volontaire de sa carrière, qui a correspondu, pour Maria, aux lendemains immédiats de la sortie du Dernier tango. Brigitte, qui lui a été fidèle jusqu’au bout et a tenu à régler la facture de ses obsèques m’a un jour posé cette question : ‘‘ Et toi, qu’as-tu fait pour elle ? ’’ Je lui ai répondu que j’ai été présente au maximum, comme beaucoup dans notre famille. En dehors de l’enfance, j’ai eu un lien particulier avec Maria, à un certain moment. Toutes deux nous avions signé un contrat pour un projet de livre mais ça ne s’est jamais fait et c’était d’ailleurs devenu comme une sorte de blague entre nous. Le livre qui sort en cette rentrée vient donc de cet autre livre-là… Mais ce n’est évidemment ni la même histoire ni le même ouvrage. »

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Avec un infini respect dans la voix mais sans rien minimiser ni des événements ni des faiblesses des un(e)s et des autres, Vanessa Schneider va consacrer de très longues minutes à évoquer la vie de sa cousine Maria, ce père célèbre qui depuis la naissance « n’a rien assumé », cette mère « pas très aimante, en tout cas mal aimante » et ces « choses qui étaient presque écrites d’avance, même si on ne pouvait bien sûr pas prévoir qu’elle ferait du cinéma, qu’elle serait à ce point célèbre à un certain moment

‘‘Au moment où elle tourne ce film, c’est son premier grand rôle, elle a dix-neuf ans...’’ « Bien sûr, il s’agit d’une scène jouée et simulée par deux comédiens et en aucun cas vécue réellement par les deux acteurs. Mais toute sa vie durant, Maria aura été impactée par cette scène-là, tout, sans cesse, tout le temps, aura été ramené à ça. Au moment où elle tourne ce film, c’est son premier grand rôle, elle a dix-neuf ans et on sait maintenant que cette scène ne figurait nulle part dans le scénario du film. Elle a totalement été improvisée et imposée la veille du tournage par un Bertolucci cynique qui plus tard, ira jusqu’à dire qu’une actrice doit se soumettre à toutes les ‘‘ exigences artistiques ’’ d’un réalisateur. Maria ne se remettra jamais de ce traumatisme-là : sans cesse, et malgré qu’elle ait tourné ensuite avec Jack Nicholson dans Profession reporter d’Antonioni, on la ramènera dans cette case-là. D’ailleurs, elle a reconnu elle-même que c’est au lendemain du tournage du Dernier tango qu’elle a basculé dans la drogue » précise Vanessa.


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Si le livre s’attache bien sûr à ne pas se cantonner à cette seule période de la vie de sa cousine, il impressionne cependant par les enchainements inéluctables qui l’auront amenée à tant de souffrances. Ce récit subtil et passionnant raconte longuement ces années 70 qui furent peut-être celles de la fin d’une certaine insouciance, sur fond de rock’n roll, de drogue et de liberté sexuelle. Et c’est aussi pour ça qu’il résonne aussi profondément aujourd’hui… Une scène particulière surprend et bouleverse à la fois. Bien plus tard, Maria croisera Bernardo Bertolucci lors d’un festival de cinéma au Japon. Elle ne savait évidemment pas qu’il se trouvait là lui aussi. Quand un maladroit ou un ignorant les a présentés l’un à l’autre, Maria a répondu sèchement au « bonjour » emprunté du réalisateur par une « gifle » : « Je ne connais pas cet homme ». C’est la réplique exacte prononcée par son personnage Jeanne, interrogée par la police alors qu’elle vient de tuer Paul, joué par Marlon Brando, à la fin du film. La photo la plus récente de Maria Schneider disponible sur le net date du 1er juillet 2010, elle a été réalisée pour une interview qui est parue dans Libération quelques mois avant sa mort. Les cheveux gris conservent une vague trace des belles boucles frisées des années 70, le visage s’est considérablement émacié et les lèvres de Maria sont devenues très fines. Mais ses yeux noirs restent tout aussi incandescents et le menton se

En haut : Maria Schneider avec Bernardo Bertolucci et Marlon Brando Ci-dessus : Maria Schneider et Marlon Brando

relève imperceptiblement, comme pour marquer la volonté inexpugnable de faire face. C’est sûrement cette incandescence-là que Bertolucci a dû subrepticement lire dans le regard de Maria, lors de leur dernière rencontre au Japon. Sans doute aura-t-il alors baissé les yeux… « Ce livre est pour toi, Maria. Je ne sais pas si c’est le récit que tu aurais souhaité, mais c’est le roman que j’ai voulu écrire. » écrit Vanessa Schneider au dos de la couverture de son huitième livre. Ce récit est superbe…


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LE LIVRE EN ALSACE

AGNÈS LEDIG

Astrid di Crollalanza Éric Genetet

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Sa promesse

Nous avons rendez-vous pour déjeuner sur une péniche du quai des pêcheurs à Strasbourg, le ciel est complètement bleu, c’est le début de l’été. Il fait déjà chaud, mais nous sommes sur le pont, à la fraîche. Quelques rameurs en canoë passent près du bateau. On entend le son d’un vieux rock à l’intérieur. Agnès porte une petite robe légère et ne quitte pas ses lunettes noires. Cheveux courts, boucles d’oreilles à la gitane achetées à Vannes récemment lors d’une rencontre littéraire. Elle revient d’une longue tournée en France pour la promo de son 6e roman, Dans le murmure des feuilles qui dansent, son 4e best-seller en 6 ans. Ses romans apparaissent immédiatement dans la liste des meilleures ventes, mais ils fonctionnent aussi sur la durée, ce sont des long-sellers, l’effet du boucheà-oreille et elle fait mouche à chaque fois. Sans doute parce qu’elle sait écrire des histoires simples. On croise ses personnages au coin de la rue, ce sont des hommes et des femmes qui s’aiment ou qui essayent de s’aimer malgré leurs différences et les mauvaises fortunes bon cœur de l’existence. Elle écrit sur ceux qui heurtent les récifs, dans les silences, les instants fragiles et forts à la fois, elle arrive toujours à nous « choper », nous émouvoir, c’est son talent. UN COUP DU DESTIN Salade saumon fumé fromage frais crudités et Badoit verte, nous choisissons la même chose et nous parlons d’elle, de ses livres, de son écriture qui évolue : « Je ne veux pas tomber dans la facilité, je travaille beaucoup, je cherche. Je veux progresser, apporter quelque chose de plus à chaque livre, emmener mes lecteurs sur des thèmes qu’ils ne connaissent pas. » Est-elle meilleure écrivaine qu’à ses débuts ? Elle l’espère, pense que

c’est un peu prétentieux de le dire, mais les retours des lecteurs vont dans ce sens. Son portable sonne, c’est son fils, son grand, elle décroche. Il se réveille, elle lui dit de ne pas confondre la vaisselle propre avec la sale, celle d’hier soir, et d’autres détails de la vie de tous les jours. Elle raccroche et rit en disant qu’elle a une vie de famille, aussi. « La gestion du lave-vaisselle me paraît essentielle dans ta vie d’auteur », j’ajoute. Elle rit. Elle rit même quand elle est sérieuse Agnès, elle dit les choses avec sagesse et légèreté. On a l’impression qu’elle est toujours de bonne humeur. Rien n’est grave quand on a connu l’épreuve, certainement. On revient sur l’écriture, son ambition de progresser de livre en livre, car elle n’était pas destinée à l’écriture, c’est l’écriture qui l’a choisi. Elle est devenue auteur de best-sellers malgré elle, par un curieux hasard, un coup du destin. Derrière ses mots, il y a l’envie de transmettre, de prendre soin des autres, l’envie de raconter des histoires ; à cet enfant qui restera toujours un enfant dans son cœur, je le pense, mais je ne lui dis pas, c’est compliqué de parler du drame de sa vie, et puis elle a

‘‘On a fait comme on a pu, avec ce que la vie nous a

envoyé comme épreuve.’’ déjà tout révélé, souvent : quand son fils tombe malade, elle écrit chaque jour pour donner des nouvelles à ses proches. Elle l’évoque pour la première fois dans Le murmure des feuilles qui dansent où les scènes de l’hôpital sont si poignantes. Pour la première fois, elle a écrit sur son fils disparu. Elle écrit pour donner de l’espoir, pour vivre ou survivre, elle écrit comme un acte de résistance. Juste avant la mort du petit garçon, elle lui fait la promesse de rester joyeuse. Elle a pourtant toutes les raisons de sombrer, d’être malheureuse, à vie. Le succès n’est pas grand-chose le soir quand la lumière est éteinte, mais il y a cette promesse, comme une flamme dans le noir.


LA RÉUSSITE AVEC SIMPLICITÉ

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Agnès Ledig joue dans la cour des grands « vendeurs » de livres en France, ses ouvrages sont traduits en 17 langues. En France, elle a atteint le chiffre vertigineux de deux millions de livres vendus. Abonnée au succès sans la gloire, elle n’a pas changé de vie, de mari, de région, elle vit toujours en Alsace. Elle aime passer du temps dans son jardin, à écouter les murmures. Ni arriviste ni prétentieuse, comme les plus grands de ce monde : « La PLV avec l’auteur grandeur nature à côté d’une pile de livres, ce n’est pas moi. Je ne veux pas jouer sur l’image pour vendre des livres », même si l’exposition médiatique fait partie du job, elle n’est pas prête à tout pour que l’on parle d’elle ; elle ne sera jamais une femme fruits et légumes pour représenter la région ou chroniqueuse dans une émission de télé racoleuse. Agnès Ledig ne touche pas à ça, ni à son poste. UNE MAMAN Reste l’essentiel, ses enfants, sa plus grande fierté. Son grand garçon qui s’installe dans la vie et sa fille : « On a fait comme on a pu, avec ce que la vie nous a envoyé comme épreuve. Je remercie mes enfants, ils me motivent à prendre ce succès avec simplicité et humilité, c’est tout. J’ai envie qu’ils soient fiers de moi, pas

parce que j’ai vendu des millions de livres, mais pour les valeurs humaines, pour la maman que je suis ». Une maman qui n’est plus sage-femme, son métier d’avant, une maman qui se lève le matin en se demandant ce qu’elle a envie de raconter à ses lecteurs et de quelle manière. Une maman auteure qui va prendre son temps pour écrire son prochain roman, sans oublier de mettre ses heures au service de son écriture, au service de sa promesse.

Agnès Ledig Le murmure des feuilles qui dansent Edition Albin Michel


LE LIVRE EN ALSACE

ÉCRIVAIN / ÉDITEUR : Ce couple doit se trouver…

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OR SUJET

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À 53 ans, Mina Moutsky publie son deuxième livre (Non Retours - après Vent d’Est U Grecale paru il y a deux ans). La suite des aventures du commissaire Ethan Antoniotti de la PJ de Strasbourg paraît aux Editions du Bastberg qui signe ainsi sa seconde collaboration avec l’auteure strasbourgeoise. Nous avons réuni les deux éléments du couple… Pour ce rendez-vous, Mina Moutsky a choisi d’inviter Philippe Krauth, son éditeur, sur la paisible terrasse contigüe aux bureaux de la société de ressources humaines qu’elle dirige à l’orée du Neudorf. Car Mina, comme plus de 95 % des écrivains qui publient, ne vit assurément pas de ses ventes, que leur éditeur soit national ou régional. Ce qui, d’entrée, pose la question essentielle que connaissent tous ces écrivains : la gestion du temps professionnel, personnel et familial, et celui de l’écriture qui se doit de trouver sa place dans un agenda déjà fourni. « J’ai mis quatre ans pour écrire mon premier livre » confie-t-elle. « Il a été écrit de manière assez continue avec quelques périodes de trois ou quatre mois où il ne se passait rien. Pour le second, qui vient juste de paraître, je l’ai écrit en treize mois, à partir de février 2017. Ce qui veut dire que j’ai beaucoup appris avec l’écriture de mon premier livre grâce à un petit groupe d’amis qui avaient fait office de comité de lecture pour Vent d’Est et qui m’ont fait de vrais et rapides retours tout au long de l’écriture de Non Retours. Et puis je dois souligner aussi la vraie et efficace complicité avec Renée

‘‘Entre le boulot, la vie familiale et toutes les obligations qu’on rencontre tous, se donner tout ce temps pour écrire est un vrai défi…’’

Hallez, une auteure de la même collection Polars aux Éditions du Bastberg (qui vient de sortir son 9e livre, La parole confisquée – ndlr). Elle et moi n’écrivons pas du tout la même chose, on n’a ni le même style ni la même approche des choses mais du coup ça devient très intéressant : elle vient pointer tous les trucs qui ne vont pas et elle m’a énormément appris lors de l’écriture du premier livre, ce qui m’a fait gagner beaucoup de temps sur l’écriture du second. Cependant, il m’a fallu quand même prendre des temps de vacances pour écrire en continu, à certains moments. J’ai la chance de vivre avec quelqu’un qui est très supporter de mon activité : j’avoue que c’est un là un point essentiel et qui m’aide beaucoup parce qu’entre le boulot, la vie familiale et toutes les obligations qu’on rencontre tous, se donner tout ce temps pour écrire est un vrai défi… » Jusque-là scrupuleusement silencieux, Philippe Krauth intervient dès que Mina nous confie que son idée de départ, écrire une trilogie, s’est confirmée au fil de l’écriture de Non Retours : « J’aimerais bien que les enquêtes d’Ethan Antoniotti continuent à raison d’une parution tous les deux ans » avoue-t-il. « Je me suis attaché à ce personnage en lisant Vent d’Est et cet attachement a encore grandi avec le deuxième livre. De plus, il s’est très bien vendu, ce qui est assez rare pour un premier polar, (une réédition est prévue prochainement – ndlr), on a bénéficié d’une bonne communication et Mina s’est déplacée avec nous sur nombre de salons.


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J’ai cru tout de suite à ce livre, car, en temps normal, on met beaucoup de temps à s’engager avec un auteur sur son premier livre. C’est quand même un risque pour nous. Mais pour Vent d’Est, ça a été rapide, il y avait un bon feeling entre nous et tout s’est fait naturellement… » Les Éditions du Bastberg représentent l’archétype de la petite maison d’édition régionale qui a trouvé ses créneaux (le polar régional, donc, mais aussi les livres pour enfants et les livres de cuisine) et laboure ses sillons avec une parfaite connaissance de la diffusion régionale. Jeune trentenaire, Philippe Krauth a débuté dans la

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‘‘Tu te sens accueillie quand tu es auteur, tu n’es pas seulement la bonne vache à lait qui vient pour signer et vendre ses livres.’’ société il y a une bonne dizaine d’années avec un contrat d’alternance. Une liquidation plus tard, l’opportunité s’est présentée : Philippe Krauth (graphiste de formation) et trois autres salariés ne se sont pas résignés à voir disparaître leur outil de travail et ont en créé une SCOP (Société coopérative ouvrière de production) qui a relancé l’entreprise. « Aucun d’entre nous n’avait la moindre expérience dans l’édition régionale. Alors on est allé voir d’autres éditeurs, qui nous ont bien conseillés et aidés, l’esprit alsacien de solidarité a joué son rôle… » se rappelle-t-il. « C’était il y a neuf ans, au plus fort de la crise financière. On a fait appel à des sous-traitants pour le point-clé de la distribution, le graphisme on s’en est occupé nous-même ainsi que la relation avec les quelques auteurs de la précédente société que nous connaissions et qui nous ont fait confiance. On a sorti leurs nouveautés, ça nous a positionnés sur le marché et cinq ans plus tard, comme on était très déçus par les prestations de nos distributeurs, on a internalisé cette activité, c’est moi qui suis personnellement en charge de ce secteur… » (environ 150 points de vente en Alsace – ndlr). Aujourd’hui, Philippe Krauth constate que beaucoup de voyants sont au vert : « On a lancé de nouveaux auteurs et nous parvenons enfin à vivre de notre métier. Étape par étape, on progresse… Notre chiffre d’affaires progresse de 20 % chaque année. Mais c’est beaucoup de sacrifices, il faut être présent de nombreux week-ends sur les salons et la vie de famille en souffre. Je viens d’avoir ma première fille, elle a neuf mois et moi aussi, j’ai la chance d’avoir

une conjointe qui comprend et accepte le choix qui a été fait… » «Évidemment, je ne sais pas comment ça se passe dans les autres maisons d’édition » intervient Mina. « Mais aux Éditions du Bastberg règne une ambiance très conviviale, on sent la grande proximité entre les responsables de la société et les auteurs : quand tu signes sur les salons du livre, ils sont là avec le café, les bocaux de petits bonbons. Le soir, il y a du vin… Tu te sens accueillie quand tu es auteur, tu n’es pas seulement la bonne vache à lait qui vient pour signer et vendre ses livres. Pour moi qui suis senior dans mon métier, puisque ça fait quand même trente ans que je travaille, je me suis retrouvée tout à coup junior avec des gens qui m’ont aidée et guidée. Je ne suis pas sûr de connaître une nouvelle fois ça dans ma vie… Je ne regrette donc pas que mon conjoint ait repéré un jour un livre des éditions du Bastberg dans les rayons de la librairie Kléber et m’en ait parlé. C’était deux jours avant qu’Eric Genetet, que vous connaissez bien à Or Norme et qui est un ami, m’encourage à envoyer mon manuscrit à Philippe… » Ethan Antoniotti va donc poursuivre son chemin à Strasbourg puisque la trilogie imaginée par l’auteure est désormais totalement revendiquée par son éditeur. Ce sera vraisemblablement pour l’été 2020… Et, parce qu’on connaît un peu les ressorts qui animent les auteurs, on a demandé à Mina Moutski comment elle voyait la suite des choses un peu plus tard. D’abord un réponse convenue (« trois livres, c’est déjà beaucoup… »), puis elle a fini par nous confier qu’elle avait très envie d’élargir ses horizons. « Jusque là, situer l’action de mes livres à Strasbourg, outre le vrai plaisir de mettre ma ville en scène, correspondait à un gain de temps pour raconter le théâtre de l’intrigue. Je vis ici depuis toujours, je connais ma ville et ses personnages dans les moindres détails, ça m’a facilité grandement les choses. Je pense que je vais m’attaquer à plus vaste, plus loin. J’en ai très envie » avoue-t-elle avec la petite flamme qui brille au fond des yeux…

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R E N T R É E C U LT U R E L L E

TABLE RONDE Culture, Elles…

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OR CADRE

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Eva Kleinitz (Opéra national du Rhin), Barbara Engelhardt (Théâtre Le Maillon) et Marie Linden (Orchestre philharmonique de Strasbourg). Ces trois femmes sont à la tête d’institutions culturelles majeures de Strasbourg et cette rentrée culturelle 2018-19 a été le prétexte pour les réunir en une même table ronde Or Norme. Un mot tout d’abord, en forme de bilan, sur la saison qui vient de se terminer…

l’Orchestre. Je crois pouvoir dire que nous formons à présent un bon binôme…

Barbara Engelhardt. Ce fut ma première saison en tant que directrice de ce théâtre mais elle avait commencé à être programmée par mon prédécesseur avant que j’intègre mon poste, je n’ai fait que compléter cette programmation ce qui a permis qu’elle porte aussi les couleurs du projet artistique que je défends et qui va donc encore plus s’aiguiser dans les mois à venir. Je voudrais préciser aussi que nos chiffres de fréquentation sont bons : 97 % de la jauge spectateurs que nous gérons directement est atteinte, avec une grande diversité de publics puisque nous avons d’intéressants partenariats avec les établissements scolaires et étudiants et les associations…

Eva Kleinitz. Marie a complètement raison quand elle cite nos réussites communes en matière de partenariats. Ce n’était pas gagné d’avance, pourtant. Je voudrais aussi souligner cette belle synergie qui existe entre les lieux de culture de Strasbourg, au-delà même de nos trois institutions. Concernant l’Opéra, j’ai été très touchée par le magnifique accueil que le public a réservé à notre programmation à Strasbourg, Colmar et Mulhouse. Plus personnellement, le binôme que nous formons avec Bruno Bouché qui est à la tête du Ballet de l’ONR me réjouit, nous formons, je crois, un beau couple artistique. En fait, la saison dernière m’a comblée, vraiment, tant en ce qui concerne notre programmation classique que toutes ces opérations hors les murs que nous avons montées avec nos partenaires, dont Arsmondo qui fut une première selon moi très réussie…

Marie Linden. Pour être tout à fait claire, je suis arrivée à la direction de l’OPS en septembre 2017. Ce qui veut dire que la saison dernière était déjà entièrement programmée et, compte tenu des délais dans notre activité, une partie de la

‘‘Je voudrais aussi souligner cette belle synergie qui existe entre les lieux

de culture de Strasbourg...’’

saison qui s’ouvre aujourd’hui était également déjà ficelée. Même si ça ne passionnera pas forcément les lecteurs de Or Norme, j’ai surtout mené un gros travail de réorganisation. Sur le plan artistique, les salles ont été plutôt bien remplies. D’ailleurs nous étions récemment avec Barbara à une réunion de restitution d’une enquête sur les pratiques culturelles des Strasbourgeois qui a fait apparaître ces chiffres très élevés en matière de fréquentation de nos trois institutions. Si j’en juge par nos résultats à toutes trois en matière de recherche de partenariats, je crois pouvoir dire que l’image de marque de nos institutions est très bonne. À l’OPS, l’entente a été rapidement trouvée avec Marko Letonja, le directeur musical de

Or Norme. Quels sont les grands axes de votre programmation pour la saison qui s’ouvre cet automne ? B.E. Elle sera très européenne et encore plus ancrée dans la création contemporaine, à la recherche de toutes les tendances et évolutions de l’époque que nous vivons. Le spectacle vivant, aujourd’hui, ce n’est pas seulement le théâtre, énormément d’artistes et pas seulement les nouvelles générations développent des créations hybrides qui se nourrissent des arts plastiques, de la musique, des œuvres littéraires ou des matériaux documentaires et qui permettent aux différents publics de réfléchir en profondeur sur ce qui se passe ici et maintenant. On travaillera aussi sur le cirque, sur la danse, sur le théâtre musical, et bien sûr la relecture d’œuvres classiques mais toujours dans le cadre de ce métissage de genres, de courants esthétiques et d’influence culturelles… M.L. Sous forme de boutade, une question hante les responsables d’orchestres symphoniques : on fait quoi quand on a programmé toutes les symphonies de Beethoven ? Chacun


s’attache à démontrer que Debussy avait tort quand il disait que la preuve de l’inutilité de la symphonie était faite après l’avènement de la Neuvième… Notre saison sera très variée avec un parcours de Haydn à Chostakovitch que Marko Letonja a souhaité mettre en regard. Pour moi, c’était important de mettre l’accent sur des grandes œuvres du XXe siècle comme Le Sacre du Printemps qui ouvre notre saison et qui marque l’entrée de la symphonie dans la modernité. On aura aussi pas mal de créations dont les premières dans le cadre de Musica, en ce mois de septembre. Parmi nos partenariats, je voudrais souligner celui avec le musée Tomi Ungerer avec l’adaptation d’un album de cette grande figure strasbourgeoise et celui avec l’Opéra pour ses concerts de musique de chambre salle Bastide au moment du déjeuner ou encore à l’Aubette. L’occasion pour nous de toucher d’autres publics qui ne viennent pas forcément au PMC pour les rendezvous de la saison classique et de mettre en lumière la grande variété de nos offres…

Barbara Engelhardt

E.K. Je tiens beaucoup à ce que la palette de couleurs que nous offrons puisse se diversifier encore plus. C’est vraiment au centre de notre démarche. On va commencer avec le Barbier de Séville pour terminer avec Don Giovanni mais entretemps, on aura aussi une œuvre totalement inconnue que je trouve personnellement magnifique, La divisione del mondo dans la grande tradition du baroque italien avec le retour de Christophe Rousset à la direction musicale avec ses Talents lyriques que je sais très appréciés à Strasbourg. Arsmondo, cette saison, sera consacré à l’Argentine. La programmation complète sera révélée en janvier prochain mais je peux déjà annoncer l’opéra Beatrix Cenci d’Alberto Ginastera et l’opéra-tango Marias de Buenos-Aires d’Astor Piazzola… Or Norme. Il y a ce point que vous évoquez toutes régulièrement et qui concerne les synergies qui se bâtissent plutôt spontanément entre les différents acteurs culturels de Strasbourg. Ne pensez-vous pas que la taille de cette ville joue un grand rôle pour ces rencontres et ces partenariats ? B.E. Oui, assurément. Moi qui viens plutôt du secteur des festivals, j’en ai beaucoup dirigés, je ressens une ambiance assez voisine, ici. La taille de la ville joue beaucoup dès que l’on souhaite se rapprocher et coopérer dans le cadre de partenariats à inventer. Strasbourg est une ville idéale dans ce sens et la preuve est que ce parti pris marche bien, ici. À Paris, à Berlin, à Londres, les choses se noient beaucoup plus facilement dans le flux…

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M.L. C’est beaucoup une question de volonté des responsables des structures culturelles. Bien sûr, il y a la nécessité de ces partenariats, leur inscription dans la politique globale de chaque lieu. Mais sincèrement, il y aussi tout simplement l’envie et surtout le plaisir de réaliser ces synergies.

Marie Linden

Eva Kleinitz


Je crois que nous trois, nous travaillons aussi sur ces critères-là. En raison de nos temporalités qui sont très différentes, nous ne pouvons pas systématiquement répondre positivement à toutes les propositions de partenariat. Mais on sait faire preuve de la souplesse nécessaire, c’est évident. Encore une fois, je vais dire que l’ingrédient majeur pour mener à bien cette politique-là ne vient pas des autorités de tutelle ou de l’extérieur en général : ce sont nos propres envies à nous tous, les professionnels qui sommes en charge de ces structures. À Strasbourg, cette envie ne manque pas, c’est une évidence… Or Norme. Nous vous avions demandé de préparer chacune une question à l’attention des autres participantes à cette table-ronde. Qui commence ?

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E.K. Je veux bien. Ma question s’adresse à Barbara. As-tu pensé un jour que tu pourrais toi-même faire de la mise en scène ? B.E. Non, je n’ai jamais eu envie de faire ça, ni d’ailleurs de figurer sur un plateau de théâtre d’une façon ou d’une autre. Ma place est derrière les décors… En revanche, initier ou accompagner des projets, ça oui. En tant que dramaturge, on a ce privilège de pouvoir être très étroitement en contact avec un metteur en scène et un ensemble d’artistes pour rendre les choses possibles dès le départ puis ensuite apporter ce regard extérieur dont ils ont besoin et dialoguer avec eux durant toute l’élaboration du spectacle… M.L. Eva, toi qui as travaillé dans de nombreux pays, qu’est-ce ce qui te séduit dans notre manière de travailler en France et, a contrario, qu’est-ce qui serait perfectible ? Y a-t-il des façons de travailler à l’étranger que tu aurais pu observer et qui pourraient nous inspirer en France ? E.K. Ce qui me séduit, c’est cette générosité, cette empathie et cette curiosité du public qui se manifestent quand je rencontre les gens. Le public français est très vite enflammé au point que je n’ai vraiment pas l’impression de travailler en France depuis à peine plus d’un an, j’ai déjà beaucoup d’amis et de relations. En revanche, j’avoue que je suis surprise de l’importance de la bureaucratie dans beaucoup de domaines. Je n’en avais pas spécialement conscience auparavant mais je fais avec… Ceci dit, pour répondre à la deuxième partie de la question, je ne suis pas tellement adepte des comparaisons parce que c’est trop difficile et même quasi impossible, à mon avis, de comparer le travail effectué dans une maison de répertoire en Allemagne et ce qui se passe ici, à l’Opéra du Rhin. Ce qui pourrait nous inspirer en France, ce serait ces débouchés comme les Opéra Studios qui existent en Allemagne et qui permettent aux jeunes artistes émergents de faire partie de troupes et de faire leurs premiers pas sur scène. En France, l’éducation dans les conservatoires est de premier ordre, c’est ensuite qu’il y a un problème. De plus en plus de nos jeunes regardent vers l’étranger, à ce moment-là, et c’est un peu dommage…

B.E. Ma question t’est également destinée, Eva. Tu as eu l’habitude, en Allemagne, de travailler avec beaucoup de collaborateurs artistiques puisque ces postes-là sont structurellement très nombreux, par tradition, de l’autre côté du Rhin. Est-ce que cette forme d’entourage te manque ici à Strasbourg ? E.K. J’ai tout de suite recruté un conseiller artistique, Christian Longchamp avec lequel j’avais déjà travaillé à Bruxelles. Il ne travaille pas à plein temps pour l’Opéra du Rhin, il a ses propres collaborations avec des metteurs en scène ou dramaturges mais j’ai besoin de lui à mes côtés. Il me connaît parfaitement, il me comprend et je m’appuie aussi sur lui, pour être honnête, pour certaines subtilités de la langue française qui me manquent encore. Mais c’est vrai, la profession de dramaturge est beaucoup moins développée en France qu’en Allemagne. Ça tient au fait que la structure permanente de l’Opéra du Rhin est infiniment plus petite que celles des Staatstheater allemands, que ce soit Stuttgart, Karlsruhe ou même Freiburg. Cela s’explique : eux jouent beaucoup plus. Même si nous jouons moins, nos équipes restent néanmoins sous-dimensionnées par rapport à notre charge de travail… Or Norme. Pour terminer, Mesdames, une question qui n’a rien à voir avec vos responsabilités dans le monde de la culture à Strasbourg. Vous êtes toutes trois très heureuses de vivre ici. Quel est votre endroit favori, celui qui vous procure les plus belles sensations ? M.L. Alors là, sans hésiter, je vais vous parler de ce que ma famille et moi-même appelons le pont du bonheur. C’est une petite passerelle face aux locaux de Arte que j’ai souvent empruntée en vélo pour conduire mon fils à l’école. La lumière y est si belle, l’ambiance si paisible que souvent, je m’y suis arrêtée pour que mon fils s’imprègne du lieu et de l’atmosphère qui y règne. Aujourd’hui, il va seul à l’école mais souvent je lui demande s’il prend le temps de continuer à goûter le pont du bonheur… B.E. J’ai si peu eu le temps de me promener depuis un peu plus d’un an que je suis à Strasbourg… très banalement, je vous parlerais du patio du Wacken qui est aussi mon lieu de travail bien sûr. Mais ces murs racontent l’histoire de ce quartier et, au-delà, une partie de celle de Strasbourg. Il y a une patine dans ce bâtiment qui me plaît beaucoup… E.K. Pour ma part, moi qui n’ai ni voiture ni vélo, j’adore marcher. Alors je dirais que j’aime particulièrement aller à pied de l’Opéra vers la passerelle des Bateliers et ses cadenas posés par les amoureux avant de rejoindre la place d’Austerlitz via la petite place des Orphelins. Sur tout ce parcours, je m’arrête souvent pour regarder de plus près une maison, il m’arrive même de revenir quelquefois sur mes pas. Je ne m’en lasse pas…


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RENTRÉE CULTURELLE À STRASBOURG

Une saison en culture

Photos :

DR Véronique Leblanc

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Texte :

Émotion, quête de sens, compréhension du présent pour mieux inventer le futur… Les mots-clés des programmations du TNS, de l’Opéra, du Maillon et du Centre chorégraphique Pôle Sud donnent le ton de la saison 2018-2019 de ces institutions phares : une exigence de sensibilité et de pertinence. La culture est faite pour « dire » le monde, le faire ressentir et tenter de le comprendre. Car, comme l’affirme Pierre Chaput, directeur de l’Espace Django : « Tout reste à créer ! » Aperçu – forcément fragmentaire - des programmations à venir. Au TNS, cette saison sera celle des 50 ans. Un âge respectable marqué par un retour vers le futur avec le lancement d’un vaste chantier de réflexion sur ce qu’il pourrait être… dans 50 ans. Public, artistes, personnel, tous les avis compteront. Reste que l’institution va devoir composer avec une baisse de subventions – amer « cadeau d’anniversaire » - qui la contraint à présenter « moins de créations et moins de spectacles composés de troupes nombreuses », regrettait son directeur Stanislas Nordey lors d’une présentation de saison qui se révèle toutefois incontestablement prometteuse. Lui-même signera la mise en scène de deux spectacles. John d’après un texte de Wajdi Mouawad (mars) consacré au suicide des adolescents et Qui a tué mon père (mai), adaptation du roman d’Edouard Louis paru au printemps dernier et consacré à la violence sociale. Le texte a été écrit à l’invitation de Stanislas Nordey qui jouera lui-même dans la pièce. APRÈS AVIGNON, THYESTE AU TNS Signalons aussi en novembre Thyeste de Sénèque mis en scène par Thomas Jolly, une pièce créée cet été au festival d’Avignon avec le retentissement que l’on sait. Traitée dans « une forme de théâtre total », elle interroge

la part monstrueuse qui se tapit peut-être – sûrement ? – en chacun de nous. Inconfortable mais indispensable… Falk Richter, auteur associé, mettra en scène I am Europe (janvier), spectacle pluridisciplinaire au plus près des menaces qui pèsent sur cette démocratie que nous pensions acquise. Autre artiste associé, le metteur en scène Lazare présentera Je m’appelle Ismaël (février/mars), une réinvention du monde dans le sillage d’un « décalé de la société » à l’imagination flamboyante. Le rêve l’emportera-t-il sur la brutalité ? Le TNS est par ailleurs coproducteur du Partage de midi de Claudel mis en scène par Eric Vigner (novembre) et de 20 mSv de Bruno Meyssat (janvier), une plongée dans les « zones grises » du nucléaire, un « théâtre documenté » plus que « documentaire » mais attaché plus que tout « au domaine du sensible ». ROSSINI, DEBUSSY ET ARSMONDO ARGENTINE À L’OPÉRA L’ouverture de la saison lyrique à l’Opéra National du Rhin se fera au rythme endiablé du Barbiere di Siviglia (septembre) mis en scène par Emmanuel Rousseau, un opéra festif suivi par le méditatif Pelléas et Mélisande (octobre) de Debussy mis en scène et chorégraphié par Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet. En cette fin d’année centenaire de la mort du compositeur, l’OnR s’associera par ailleurs à l’Orchestre philarmonique pour un cycle Debussy auquel cet événement est associé. Une collaboration qui concernera également le festival Arsmondo Argentine avec l’interprétation de Beatrix Cenci (mars/avril) d’Alberto Ginastera sous la direction de Marko Letonja, directeur musical de l’OPS. Comme ce fut le cas pour Arsmondo Japon, une série de manifestations graviteront autour de cet événement : expositions, récitals, rencontres, concerts… autant d’occasions de plonger dans la culture argentine. OFFENBACH – VON WEBER ET MOZART 2018 se terminera avec le retour de Mariame Clément, metteur en scène pour une nouvelle production d’un opéra rare d’Offenbach Barkouf ou un chien au pouvoir alors que la saison dans son ensemble sera marquée par deux retours heureux à l’OnR, le Freischütz de Carl Maria von Weber (avril/mai) et le Don Giovanni de Mozart dont la mise en scène sera assurée par Marie-Eve Signeyrole.


DIRE LE MONDE AU MAILLON Saison très politique au Maillon, la dernière qui se tiendra dans les locaux du Parc des expositions du Wacken avant leur démolition tout en investissant, comme à l’accoutumée d’autres lieux propices au mélange des publics et à l’émergence de nouveaux imaginaires. Ainsi en sera-t-il de la BNU dès octobre avec Les Spécialistes mis en scène par Emilie Rousset qui, parallèlement à My revolution is better than yours de Sanja Mitrovic donné au Maillon, interrogera les événements de mai 68 dans une perspective européenne et contemporaine. Contemporaine, la révolution syrienne l’est incontestablement. Née de l’espoir d’une société démocratique, elle s’est disloquée en des camps contradictoires après une répression brutale et elle continue à s’écrire, confuse et brutale. Comment en raconter l’histoire s’interroge Leyla-Claire Rabih dans ses Chroniques d’une révolution orpheline (en mai, en français et en arabe au Théâtre de Hautepierre) crées à partir de textes de Mohammad Al Attar. Hymn to love (novembre) de la polonaise Marta Gornicka et Winterreise du hongrois Kornel Mundruczo

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(en janvier avec l’Orchestre philarmonique) parleront de l’Europe, celle qui attise ses nationalismes, installe des camps de réfugiés, s’érige en citadelle où certains cherchent à trouver leur place envers et contre tout comme le raconte Milo Rau dans Empire (mars). CROISEMENT DES DISCIPLINES ET MULTIPLICATION DES LIEUX Convaincu de l’importance de l’hybridation des expressions artistiques, le Maillon table sur des spectacles au carrefour de la musique, de la danse, du théâtre et des arts visuels. Une estampille de programmation qui prend tout son sens avec le très poétique Bruit des arbres qui tombent (janvier) de Nathalie Béasse et s’élargit à l’art culinaire dans Beytna (janvier) du chorégraphe libanais Omar Rajeh. Les artistes cuisinent, dansent, mangent et discutent entre eux et avec le public dans une vraie fête de la diversité. Croisement des disciplines, multiplication des lieux. Au-delà de la BNU, la programmation du Maillon prendra ses quartiers dans un camion de livraison avec Pakman (mai) pour un numéro de jonglage en musique et même dans un parking souterrain où un cascadeur sur sa moto et un être hybride entameront une chorégraphie titrée RVP Rituel motomachique (mai).


Pas de danse pas de paradis de Pere Faura

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DR Véronique Leblanc

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CLASSIQUES REVISITÉS Le Maillon hors les murs, inventant de nouveaux contacts avec un public auquel il proposera d’entrer dans le jeu de la finance avec £¥€$, game performance d’Alexander Devriendt qui sera présentée en mars à l’Aubette. Ça dada (avril) et Bacchantes – prélude pour une purge (décembre) exploreront joyeusement l’anarchie. Dans la peau de Don Quichotte (décembre), Leonce und Lena (novembre), et The way she dies (mars) revisiteront les classiques tout comme Requiem pour L (février) donnera au Requiem de Mozart une musicalité très contemporaine et métissée. Des musiciens de plusieurs continents, une œuvre-socle de la culture européenne, le Maillon au carrefour de tous les mondes. SOUS LES PORTÉES LE RÊVE, À L’OPS L’OPS nous promet « le rêve » pour une saison 2018-2019 remplie d’« aventures inexplicables » selon le mot de Debussy repris par Marie Linder, directrice de l’institution. En cette fin d’année commémorative de la disparition du subtil compositeur français, l’OPS s’associera au Pelléas et Mélisande donné à l’OnR en octobre et programmera un « Week end Debussy » ainsi que le Prélude à l’après-midi d’un faune en novembre. Autre incursion dans le répertoire français, La Damnation de Faust qui poursuivra, après le triomphe de Troyens, une « odyssée Berlioz » entamée en 2017. Très attendue cette Damnation (avril) verra le retour à l’OPS du chef John Nelson accompagné de la mezzo-soprano

Joyce DiDonato et du ténor Michaël Spyres. « Arpenter la diversité de la symphonie » est l’un des sillons que creuse l’OPS, souligne Marie Linden dans son édito d’ouverture de saison. Des fulgurances classiques de Haydn à Chostakovitch qui en fut le plus passionnant explorateur au XXe siècle, cette saison poursuivra ne dérogera pas à l’exigence de la quête musicale. Une saison ouverte sur la cité qui consolidera ses partenariats historiques avec l’OnR, réaffirmera ses affinités avec le festival « Musica » en programmant 200 Motels de Frank Zappa le 21 septembre au Zénith et créera une passerelle inédite avec le Maillon dans le cadre de Winterreise (janvier). Sans compter, pour le jeune public toujours choyé par l’OPS, une adaptation musicale du sémillant Trémolo (octobre) créée par Rémi Studer en lien avec le musée Tomi Ungerer. Marquée par des solistes d’exception tels que la violoniste Isabelle Faust, le violoncelliste Jean-Guihen Queyras en résidence en 2019, le pianiste Nelson Freire..., cette saison haute en talents accueillera également des chefs reconnus parmi lesquels Klaus Peter Flor ou Constantin Trinks. Notez déjà à l’horizon de décembre l’Oratorio de Noël de Bach pour terminer l’année en beauté avant d’entamer 2019 au rythme des « Musicals » de Broadway. West Side Story, La Mélodie du bonheur, Cabaret quoi de mieux pour donner envie de chanter et danser l’année qui vient ?


QUESTIONS MOUVANTES, QUESTIONS INFINIES En octobre également mais à Pôle Sud Pas de danse pas de paradis du catalan Pere Faura qui traversera deux générations du music-hall, de Gene Kelly à John Travolta avant de basculer dans la danse contemporaine. De quoi sommes-nous faits ?! de l’artiste africain Andréya Ouamba interrogera pour sa part la notion d’héritage alors que Revoir Lascaux de Gaëlle Bourges conciliera la préhistoire et le présent dans la douceur d’un univers ludique présenté avec le TJP.

Bless ainsi soit-IL de Bruno Bouché

En novembre, le chorégraphe marseillais Georges Apaix explorera le mouvement avec sa compagnie, celui des corps et celui des idées qui passent. What do you think ?, question mouvante, question inquiète, question infinie… Solo de l’espagnole Olga de Soto ensuite avec (Elle) retient à l’affut des gestes révélateurs d’une mémoire corporelle. FACE AU CHAOS DU MONDE CONTEMPORAIN

ENTREZ DANS LA DANSE À PÔLE SUD L’ouverture à d’« autres manières d’être sur le plateau » se déclinera également côté danse. « Majoritairement portée par une nouvelle génération d’artistes, essentiellement européenne, la programmation 2018-2019 nous invite à la dérision, la distanciation, l’irrévérence » promet Joëlle Smadja, directrice de Pôle Sud… « La danse à deux pas de chez vous » n’est pas qu’un slogan. D’entrée de jeu, le 14 septembre se succéderont les musiques de Bach chorégraphiées en extérieur par Bruno Bouché directeur du Ballet de l’OnR dans Bless ainsi soit-IL, à une première pièce tout en spontanéité créée en tandem

Et pour finir 2018 en beauté le tandem artistique de Wooshing Machine présentera en trio son deuxième spectacle structuré autour d’une chanson engagée qui a marqué les années 70 El pueblo unido jamas sera vencido. De la lutte contre la dictature de Pinochet à notre époque, le temps se danse entre sens des valeurs et engagement collectif. Une programmation d’automne interpellante à l’image de celle qui suivra à Pôle Sud, en 2019.

par Damien Briançon et Etienne Fanteguzzi.

DJANGOTONIC

LES MUSÉES DANS LA RONDE

Rendez-vous le 27 septembre au Supertonic pour découvrir celle concoctée par l’Espace Django avant d’assister le 29 aux spectacles gratuits de l’ouverture de saison.

Un grand écart de bon augure pour une saison qui passera octobre aux musées. Oscyl Variation de Héla Fattoumi et Eric Lamoureux dialoguera avec des objets mobiles inspirés des sculptures de Hans Arp au Musée d’art moderne et

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Décembre sera entamé avec Conjurer la peur de Gaëlle Bourges inspiré de l’ouvrage de l’historien Patrick Boucheron et des images d’une fresque médiévale siennoise. Salutaire interrogation du « bien gouverner ». Suivra Bacchantes-Prélude pour une purge de la chorégraphe capverdienne Marlene Monteiro Freitas vivifiante et jubilatoire dans un face à face avec le chaos du monde contemporain.

contemporain et Entrons dans la danse de la compagnie Dégadézo donnera le rythme d’une célébration tambour battant de l’étrange phénomène de transe collective qui s’est emparée d’une foule de Strasbourgeois en 1518. Une exposition commémore l’événement au musée de l’œuvre Notre-Dame qui accueillera la représentation dirigée par Mark Tompkins au son de la musique de Philippe Poirier et Rodolphe Burger.

Au programme, à 19 h sur le parvis, les percussions brésiliennes de « Bombatuc » suivi du « cirque agacé » « Rat dit noir » et de Radio FMR installée dans le hall. À 20 h et 21 h, c’est en salle que se produiront « Hip-Hop’Opéra », battle de danse hip hop/ballet et 10LEC6, concert Afro-Electro-Punk… Avant-goût d’une saison « nerveuse, éclectique, prête à stimuler l’appétit, conçue pour développer avec le public des relations durables, à travers tous les formats. » À Strasbourg, les lignes bougent.


R E N T R É E C U LT U R E L L E

IL ÉTAIT UN FOIS

Les « Terrains vagues » L’école du TNS a été la « maison » de Pauline Haudepin durant ses années d’études. Un lieu où elle a été en contact avec « tous les métiers de théâtre » et qu’elle retrouve cet automne pour mettre en scène Les Terrains vagues, pièce qu’elle a écrite et présentée en 2016, alors qu’elle était élève en section « Jeu ». Rencontre avec une exploratrice de ces lisières « où l’on pourrait habiter le monde sans renoncer à s’habiter soi-même ». Terrains vagues flottant entre goût jamais perdu des contes pour enfants et fascination pour les « utopies ratées ».

Gaelle Schuster Véronique Leblanc

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« Créer les Terrains vagues a été un moment merveilleux », se souvient Pauline Haudepin. « Après deux ans à l’école du TNS où j’étais élève comédienne, je m’étais adaptée à des mises en scène et des écritures différentes, cette carte blanche m’a donné l’occasion de me recentrer sur moi. C’est difficile mais passionnant de retrouver le désir de théâtre tel qu’il est né dans l’innocence de l’enfance… » De l’enfance, elle a ramené Raiponce, ce conte des frères Grimm où, dit-elle, « je trouve beaucoup de choses qui répondent à mes inquiétudes ». La petite fille enfermée dans la tour évoque pour elle l’innocence, la rêverie, le jeu… Un état hors du monde porté dans Les Terrains vagues par cette autre petite fille trop grande qui cherche à s’échapper d’une chambre trop petite mais aussi par cette mère accro aux hallucinogènes qui a vendu son enfant pour un aller simple vers l’île improbable où se déroule la pièce. Le prince jeté dans les ronces et aveuglé par la sorcière est incarné par ce jeune pompier pyromane, « très abîmé par la vie », qui ne trouve pas d’espace où déployer l’énergie qui l’habite. La sorcière est « sandman », marchand de sable inquiétant, pourvoyeur de drogues fabriquées à partir de raiponces. DES PERSONNAGES AUX ALLURES D’HERBES FOLLES « À l’intrigue, s’ajoute une rêverie sur l’espace déclinée à partir d’une décharge qui n’a pas toujours été une décharge mais une ville utopique dont l’architecte rêvait d’un lieu où le monde pourrait être habité poétiquement ». Pour Pauline Haudepin, cette décharge « symbolise l’inconscient où se dépose ce qui nous angoisse, nous fait peur et nous fait honte… » Un lieu de cauchemar mais un lieu où « les mauvaises herbes — au sens peut-être de personnes ‘‘un peu inadaptées’’ — continuent à pousser ». Ces personnages aux allures d’herbes folles vont se croiser,

cogner leurs fantasmes et devoir faire face au « monde réel » toujours en embuscade et pourtant toujours en fuite. Vont-ils y parvenir ? Parviendront-ils à devenir les architectes de leur propre vie ? HABITER SA VIE - HABITER LE MONDE Habiter sa vie. La question est essentielle pour Pauline Haudepin. Formée à l’histoire de l’art parallèlement au théâtre, elle se dit « fascinée par les architectes de l’impossible comme le Facteur Cheval ». « Ils vont au bout de leurs rêves, dit-elle, leur manière d’habiter le monde rejoint leur manière de s’habiter eux-mêmes. On les prend souvent pour des fous mais leur résistance est très forte ».

‘‘  Je trouve beaucoup de

choses qui répondent à mes inquiétudes ’’

Vivre à Strasbourg durant ses études lui a beaucoup plu. « La ville ressemble parfois à un livre d’images… mais… j’habitais surtout l’école du TNS qui est un univers à part entière, une “drôle de chose” ». Une école qu’elle voulait intégrer à toute force car elle est « à l’intérieur d’un théâtre » et « ouvre à de multiples univers artistiques ». « On n’y arrive pas sur une terre vierge, la promotion qui nous a précédés a laissé une trace et nous en laisserons une. La mémoire du groupe est importante, les intervenants passent mais ce sont les élèves qui sont les garants de la continuité. » Un groupe comme une troupe qu’elle a une nouvelle fois rassemblée autour des Terrains vagues. Tous ont été formés à l’école du TNS, plus qu’une école, « une maison » qui l’habite autant qu’elle l’a habitée.


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R E N T R É E C U LT U R E L L E

« SAÏGON » AU TNS

Les larmes de l’exil

Jean-Louis Fernandez Éric Genetet

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Après avoir fait sensation au festival d’Avignon en 2017, SAÏGON, produite par le TNS et présentée par la compagnie Les Hommes Approximatifs, sera jouée au TNS du 6 au 16 novembre et sera l’un des événements de la rentrée culturelle à Strasbourg. Caroline Guiela Nguyen, la metteuse en scène d’origine vietnamienne propose une fresque sur l’amour, l’amitié, l’exil, la colonisation et les traces qui ne s’effacent jamais des mémoires, mais aussi sur la joie présente dans chaque larme. Pour Caroline Guiela Nguyen et Les Hommes Approximatifs (une grande partie de sa compagnie a fait l’école du TNS, trois comédiens au plateau, le costumier, la scénographe et le créateur lumière), c’est un grand retour en Alsace. Depuis qu’ils sont sortis de l’école en 2008, ils n’ont pas travaillé à Strasbourg. Caroline Guiela Nguyen se souvient de ce temps où elle était élève. À une période, chaque soir, du troisième balcon, elle a vu Forêts, la pièce de Wajdi Mouawad, c’était très fort pour elle, comme une autorisation à l’émotion. Ce retour à Strasbourg est aussi le souvenir d’un territoire libéré, grâce à son amour pour le travail de Wajdi Mouawad, qui a guidé le sien sur un chemin commun. Plus que de libérer des territoires, il s’agit de les montrer, de les rendre visibles : « Tous nos projets, et SAÏGON en fait partie, sont dans cette énergie-là, de raconter d’autres visages, d’autres corps, d’autres territoires » dit-elle. L’HISTOIRE DE LA FRANCE La cuisine d’un restaurant du 12e arrondissement de Paris, aux airs d’années 1950, sert de décor à SAÏGON. Ses personnages sont tous liés à l’histoire française du Vietnam et l’histoire vietnamienne de la France. Des histoires d’exils et d’amour qui réunissent des comédiens français, d’autres d’origine vietnamienne vivant en France et de jeunes

comédiens recrutés lors de stages à Hô Chi Minh-Ville, ex-Saïgon. Chacun parle sa langue. Le spectateur voyage de 1956, au moment où les Français d’Indochine quittent dans l’urgence le Vietnam, et quarante ans plus tard, à Paris, quand les exilés « viet kieu » apprennent qu’ils pourront visiter leur pays d’origine. La question du retour s’est posée dans chaque foyer. Un jour, Caroline Guiela Nguyen a suivi sa mère dans ce voyage, mais la seule dimension autobiographique ne tient pas pour SAÏGON. Elle ne s’est pas dit qu’elle allait faire un spectacle autour du Vietnam. Chez elle, elle entendait parler le vietnamien ou l’algérien (par son père), elle a su très tôt que son histoire était faite d’ailleurs, que ceux qui forment sa famille ne sont pas représentés sur scène. « Dans l’espace du théâtre, tous les

‘‘Ce spectacle raconte l’histoire de la France. L’histoire de France n’est pas faite que de la Révolution ou de Mai 68’’


imaginaires doivent se rencontrer», et c’est le sens de son travail sur SAÏGON. À travers des témoignages et des récits de cette guerre dont on parle peu, elle veut saisir « un bruit du monde » : « Ce spectacle raconte l’histoire de la France. L’histoire de France n’est pas faite que de la Révolution ou de Mai 68 », dit-elle humblement.

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peu importe si l’histoire qu’elle met en scène, qu’elle raconte, a existé ou pas, il s’agit d’ouvrir des espaces, « d’ouvrir » la représentation de tous ceux qui vivent sur cette planète.

OUVRIR LA REPRÉSENTATION

Au Vietnam, quand on raconte ces histoires-là, les larmes coulent, on pleure beaucoup, mais les larmes se mélangent à la force, « les larmes convoquent l’autre, celui qui les regarde » dit-elle.

Pour Caroline Guiela Nguyen, l’imaginaire est une pensée politique très forte : « Si nous manquons d’imaginaire, notre relation à l’humain s’assèche, on tombe dans les plus grandes pauvretés intellectuelles, dans les plus grandes peurs.» Elle s’appuie sur des faits, des dates importantes et oubliées, mais

Quand on écoute Caroline Guiela Nguyen, on s’approche avec émotion de territoires d’ailleurs, toutes sortes de territoires sans frontière, ceux qui définissent les contours de notre planète et de nos corps. SAÏGON est une histoire du monde, le théâtre une réponse à notre monde.


R E N T R É E C U LT U R E L L E

SINGING GARDEN

L’Opéra comme vous ne l’avez jamais vécu Opéra et musique contemporaine, danse et vidéo… les soirées des 25 et 27 septembre s’annoncent à nulles autres pareilles à l’intérieur et à l’extérieur de l’Opéra de Strasbourg associé pour l’occasion au festival « Musica » et à l’« Ososphère ». Rencontre avec Philippe Arlaud, metteur en scène, en espaces et en lumières de cet événement aux multiples facettes.

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DR Véronique Leblanc

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« Singing Garden » s’annonce comme un événement phare de cette rentrée culturelle. Un moment rare, ciselé par Philippe Arlaud que nous avons rencontré un matin de juillet, dans ce quartier cathédrale où il habite à deux pas d’Eva Kleinitz, directrice de l’Opéra du Rhin (OnR). Ils se connaissent depuis l’époque où elle fut son assistante à la mise en scène sur la Cenerentola, il y a vingt ans, et se croisent « bien souvent » dans le Carré d’or. « Eva m’a un jour parlé de la question du début de saison à l’opéra, raconte Philippe Arlaud, dans la mesure où le festival Musica y présente traditionnellement sa création en septembre, la saison ne commence réellement qu’en octobre ». A émergé l’idée de « faire une fête de rentrée » en croisant les publics, celui de l’opéra, celui de Musica mais aussi « celui qui pourrait être friand de musique électronique ». « Il faut faire bouger les lignes, insiste Philippe Arlaud, les lignes des concerts et celles de l’opéra encore coincé dans une esthétique des années 1990 ». Mais comment y arriver ? « En prenant l’opéra comme un gant et en le retournant vers la cité, en imaginant une partie dans les murs et une partie hors les murs et en démarrant d’une musique savante pour aller vers un événement culturel au contenu populaire au sens de généreux ». L’idée acquise, restait à monter une programmation à la hauteur du défi : virtuose, décalée, multiple... Pari tenu ! SUR LA SCÈNE DE L’OPÉRA Cinq compositeurs seront présentés durant la première partie avec, sur scène, l’ensemble « Linea » dirigé par Claire Levacher dont Philippe Arlaud parle avec enthousiasme. « Une cheffe d’exception, pleine d’humour, de fulgurance et d’une précision inouïe  qui se produira pour la première fois à Strasbourg dans ces trois premières pièces très orchestrales ».

Singing Garden de Toshio Hosokawa ouvrira la soirée dans la délicatesse des sons qui animent un jardin japonais. « Une musique qui s’installe et dans laquelle il faut entrer doucement pour se laver l’oreille des bruits de la ville ». La deuxième œuvre Akrostichon-Wortspiel de Unsuk Chin sera « un peu acrobatique » et « virtuose dans son démontage de la langue » puisque la soprano Yeree Suh chantera l’ensemble des mots et des notes… à l’envers. « Qu’y aura-t-il à entendre et à voir dans cette naissance poétique dont la nature expérimentale est en plein dans la philosophie de Musica ? » s’interroge d’ores et déjà Philippe Arlaud. Le soliste contrebassiste virtuose Florentin Ginot accompagné par l’ensemble Linea interprétera ensuite une création mondiale de Francisco Alvarado, lauréat de l’académie de composition de Musica. « Il s’agira d’un événement scénique en soi, annonce Phlippe Arlaud. La gestuelle du musicien est très plastique, quasi chorégraphique… »

‘‘L’idée acquise, restait à monter une programmation à la hauteur du défi : virtuose, décalée, multiple... ’’ Un tulle tombera ensuite devant l’orchestre pour laisser place aux deux œuvres qui complèteront ce programme « intra muros ». VOIX D’HOMMES – VOIX DE FEMMES L’une « quasi sacrale » rassemblera un chœur d’hommes de l’OnR qui interprèteront a cappella le Manifesto de David Lang. « Des hommes un peu perdus, chacun en quête de la femme idéale et formulant des vœux pieux aux allures de lettre au Père Noël ». L’utopie amoureuse en somme…


L’autre « très burlesque » portera la voix des femmes au travers d’extraits de Rhondda Rips it up d’Elena Langer créé en juin dernier au Welsh National Opera. Piochant dans l’opérette, l’opéra, le cabaret et le music-hall, la musique y célèbre dans une joyeuse exubérance le centième anniversaire du droit des femmes au Royaume-Uni et en Irlande. Deux jeunes solistes de l’Opéra Studio de l’OnR y participent. Les hommes du Manifesto reviendront… Toujours en quête d’amour… « Mais, la séduction a-t-elle encore un sens ? » questionne Philippe Arlaud. AU JARDIN DE LA PLACE BROGLIE Clap de fin sur la première partie. Saluts des artistes. Mais la fête n’en sera pas finie pour autant. Une accordéoniste soliste Marie-Andrée Joerger et des danseurs de l’OnR emmèneront le public vers une place Broglie engazonnée pour l’occasion. La piste de danse s’ouvrira aux marches de l’Opéra. Tango au programme – Arsmondo Argentine oblige – mais tango au-delà de Piazolla, tango postmoderne, tango africain, tango électronique et puis électroacoustique sous la houlette de l’artisan sonore Gaëtan Gromer.

Aux murs du bâtiment un mapping géant réveillera les fantômes de la Place Broglie. Qu’est devenue la fontaine du Vater Rhein ? « Munichoise depuis 1919, elle reviendra danser le tango sur la place qui l’a vue naître », annonce Philippe Arlaud. STRASBOURG VILLE LUMIÈRE « La musique m’a pris par la main » dit-il en évoquant sa carrière de metteur en scène scénographe-concepteur lumière qui l’a mené en Allemagne, en Autriche, en Suisse, jusqu’en Asie du sud-Est. De Strasbourg où il a fait ses études à l’École supérieure d’art dramatique du TNS pour y revenir il y a deux ans afin d’assurer la direction artistique des célébrations du Millénaire de la cathédrale, il dit qu’il s’y sent « bien et même très bien ».

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Au point d’imaginer la Ville et l’Eurométrople « comme une scène, les lumières comme un langage poétique et émotionnel, les places, les ponts, les quais, les rues, les monuments, la cathédrale comme autant d’espaces à scénographier… ». « On en reparlera », promet-il…

LA DANSE À 2 PAS DE CHEZ VOUS BRUNO BOUCHÉ / DAMIEN BRIANÇON & ÉTIENNE FANTEGUZZI / HÉLA FATTOUMI & ÉRIC LAMOUREUX / MARK TOMPKINS, PHILIPPE POIRIER, RODOLPHE BURGER & LA CIE DÉGADÉZO / PERE FAURA / ANDRÉYA OUAMBA / GAËLLE BOURGES / GEORGES APPAIX / JOKE LAUREYNS & KWINT MANSHOVEN / OLGA DE SOTO / MARLENE MONTEIRO FREITAS / ALESSANDRO BERNARDESCHI & MAURO PACCAGNELLA / AMALA DIANOR / THOMAS LEBRUN / FANNY DE CHAILLÉ / FABRIZIO CASSOL & ALAIN PLATEL / EMMANUEL EGGERMONT / ROBYN ORLIN / MARTIN SCHICK / MARCO DA SILVA FERREIRA / JAN MARTENS / ARNO SCHUITEMAKER / MEYTAL BLANARU / ANN VAN DEN BROEK / IGOR & MORENO / GIUSEPPE CHICO & BARBARA MATIJEVIC / FOUAD BOUSSOUF / VIDAL BINI

POLE-SUD, CDCN 1 rue de Bourgogne - F 67100 STRASBOURG +33 (0)3 88 39 23 40 / POLE-SUD.FR /   

SIGNELAZER.COM | PHOTO © CHARLOTTE ABRAMOW

Musique, danse… Une vraie fête de rentrée où Opéra, Musica et Osophère se donnent le mot et la note pour faire entrer dans la ronde tout ceux qui voudront se laisser séduire lors de ces soirées kaléidoscopes.


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OR CADRE Photos : Vincent Muller

Texte : Éric Genetet


R E N T R É E C U LT U R E L L E

MARQUIS DE SADE Pur sadisme

37 ans après avoir été stoppé dans son élan, Marquis de Sade renaît. Pour ceux qui ont vécu cette révolution à la fin des années 70, c’est un évènement considérable, car MDS a bousculé toute une génération. En quatre ans et deux albums, Philippe Pascal, Frank Darcel et les autres musiciens de ce groupe mythique ont laissé une empreinte indélébile dans l’histoire du rock français. Pour Thierry Danet le patron de l’Ososphère, « MDS constitue un projet majeur dans l’histoire des musiques électriques en France », mais, de désaccords en malentendus, l’aventure s’est arrêtée brutalement au début des années 80 et cette musique si particulière s’est tue. Reformé à l’origine pour un soir, MDS a finalement accepté de rares invitations, dont celle de Musica, l’Ososphère, et l’Opéra du Rhin, le 23 septembre sur la scène de l’Opéra. Rencontre avec Philippe Pascal et Frank Darcel, les deux leaders d’un groupe de légende.

Or Norme. Vous avez préparé votre retour en pensant vraiment qu’il serait le seul concert ?

Or Norme. Vous revenez à Strasbourg, 37 ans après votre dernier concert ici, avez-vous conscience d’avoir bousculé toute une génération ?

Or Norme. Il y avait un peu de nostalgie ?

Philippe Pascal. «Depuis un an, oui. C’est très étonnant. Nous n’en avions absolument pas conscience avant. Pour nous, c’était une affaire classée. Peu de groupes se réclament de Marquis de Sade. On n’a pas fait école.

F.D. C’est comme si l’on retrouvait une vieille voiture. On enlève la capote, on monte dedans et on constate qu’elle roule encore.

Or Norme. Une si longue absence, pour votre public, c’est quasiment du sadisme ! Franck Darcel. C’est surréaliste de remonter sur scène, si longtemps après. Parfois, je regarde le batteur, je me demande si c’est bien nous. Les autres musiciens ont eu des vies en dehors de la musique. Pour eux, on voit bien que c’est comme un matin de Noël.

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Or Norme. Philippe, vous n’aviez pas rechanté depuis plus de quinze ans, les premières répétitions vous ont ému aux larmes ! P.P. Je me demandais si la musique tenait encore debout. On s’est retrouvés dans une maison un peu glauque de la banlieue de Rennes, on a fait Who Said Why ? Et effectivement, j’étais terriblement ému de constater que cela marchait encore.

P.P. Oui, c’est pour cela que nous avons projeté des vidéos, pour en dire un peu plus que la musique, pour expliquer ce qui nourrissait Marquis de Sade en 79/80. Comme la jauge était limitée, on s’autorise quelques concerts supplémentaires, mais ce n’était pas prémédité. On ne s’attendait à rien, on a été surpris de l’engouement que cela a provoqué.

P.P. C’était une espèce de messe, mais on n’était pas dans la récréation d’un monde perdu.

P.P. Et elle ronronne mieux que jamais. Marquis de Sade était et est redevenu une machine de guerre qui prend le public à bras le corps, et qui essaye d’imposer ses morceaux bizarrement arrangés.

‘‘Je me demandais si la musique tenait encore debout.’’

Or Norme. Oui, car vous n’avez jamais rien fait comme les autres, musicalement ! P.P. Cela ne sert à rien de répéter en moins bien ce que font les autres, nous avons toujours essayé de faire quelque chose de personnel. Avant d’être « pour » quelque chose, Marquis de Sade est « contre ».


C’était notre matériau pour construire notre musique et nos textes, l’imaginaire et l’esthétique de Marquis de Sade. Or Norme. Cet esthétisme, cette élégance peu commune, le costume sombre, vos textes… Il y avait une grosse ambiguïté, on vous prenait pour des nazillons.

Or Norme. Par principe ? P.P. Par principe, oui. Systématiquement. F.D. On n’a jamais essayé de copier. Si l’on composait de nouveaux titres, il faudrait essayer de retrouver une fibre personnelle, c’est le plus compliqué, car pour le moment, on joue sur des acquis. Or Norme. Pensez-vous enregistrer un nouvel album ? F.D. On y travaille, de loin.

P.P. Je me souviens de cette odeur d’éther qui flottait dans l’air, du son extrêmement métallique de la salle de la Bourse, moins du deuxième. Il y a un live qui circule, je l’ai écouté pour trouver des morceaux que nous n’avons jamais enregistrés.

Vincent Muller

Or Norme. Ce n’est pas anodin de revenir dans le « secteur »… L’Europe, la Mitteleuropa ont compté pour vous à l’époque… Avez-vous le sentiment d’avoir participé à la construction de l’Europe, de l’Europe du Rock ?

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F.D. Je confonds sans doute avec d’autres dates, mais je me souviens qu’à l’aller, on partageait la même voiture, donc c’est la première tournée forcément. On a pris un type en stop qui venait au concert. Il était super content, c’est mon seul souvenir.

F.D. Sûrement, mais en même temps, quand l’Europe s’est construite, mal construite, ce n’était évidemment pas grâce à nous. Notre vision de l’Europe n’était pas politique.

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Éric Genetet

Or Norme. Avez-vous des souvenirs de vos deux concerts à Strasbourg, en 1980 à la salle de la Bourse et en 81 au Tivoli ?

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P.P. Je ferai tout pour, mais il n’y a aucune assurance.

P.P. Notre Europe se nourrissait notamment des mouvements artistiques de l’entre-deux-guerres, des mouvements en Allemagne, en Autriche, en Italie.

F.D. À l’époque, il suffisait de se couper les cheveux courts, d’être à moitié blond comme je l’étais et de porter un imperméable noir pour passer pour ce que l’on n’était pas. Comme c’était de la « récup », j’en avais un qui avait appartenu à un oncle américain, cela ne correspondait à rien, cela brouillait énormément les codes. Il y avait peut-être une provocation, mais elle était… subliminale. P.P. On parlait de Bader, pas de Himmler ou de Rudolf Hoess. F.D. À Rennes, on avait même des problèmes avec l’extrême droite locale. Cela nous plaisait d’être insolents ou dérangeants, mais nous n’avons peutêtre pas démenti comme il le fallait. J’ai fini par le faire dans le magazine Best, cela devenait fatigant. Les gens n’avaient qu’à venir à Rennes pour se rendre compte que nous n’avions rien à voir avec l’extrême droite. Or Norme. Pendant votre vie, que représentait Marquis de Sade ? Un fardeau, un beau souvenir, c’était quoi ? F.D. Cela dépendait des moments. Pendant les années 80, on sentait qu’il y avait pas mal de regrets, chez nous aussi sans doute. Dans les années 90, le groupe a disparu, les jeunes musiciens n’en avaient rien à faire. P.P. Même si notre ombre était envahissante. F.D. Oui, mais on parlait moins de nous, on n’était plus d’actualité comme dans les années 80. À un moment, on oublie aussi… Or Norme. Au point de s’oublier soi-même ? P.P. Oui. Tout à fait. Or Norme. Vraiment ? P.P. Avec une volonté délibérée de s’oublier, d’oublier une partie de soi, et d’oublier cette période. F.D. Et là, du coup, avec ce retour inattendu, c’est redevenu valorisant de repenser à tout ce que l’on a fait.»


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ÉDUCATION NATIONALE

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L’école française de demain sera-t-telle l’école de la réussite ? La dernière enquête PISA, réalisée en 2015, soulignait le fonctionnement inégalitaire du système éducatif français. Au mois de mai 2018, soit trois ans après cette évaluation, l’OCDE réactualisait ses données. Alors que l’on attend pour 2019 les résultats de cette nouvelle enquête PISA, où en est-on des réformes engagées par le ministre de l’Éducation Jean-Michel Blanquer ? Y a-t-il d’autres alternatives pédagogiques ? Et en quoi les rythmes scolaires influent-ils sur la réussite des élèves ?


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ÉCOLE DE DEMAIN

L’école de la confiance

En 2016, le Directeur général de l’ESSEC Jean-Michel Blanquer publiait ses « propositions pour une Éducation nationale rénovée ». Deux ans après la sortie de ce livre et alors qu’il est devenu ministre de l’Éducation, où en est-on ?

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« Traiter de la façon d’élever et d’éduquer les enfants semble être la chose la plus importante et la plus difficile de toute la science humaine ». C’est avec cette citation empruntée à Montaigne que Jean-Michel Blanquer introduisait en 2016 ses Propositions pour une Éducation nationale rénovée dans son livre L’école de demain (Éd. Odile Jacob).

3 ans C’est l’âge auquel le Président de la République a annoncé vouloir rendre l’instruction obligatoire dès la rentrée 2019. Actuellement, l’instruction est obligatoire à partir de 6 ans.

À la lecture de ce texte on ne peut a priori que se réjouir qu’il ait été écrit par notre actuel ministre de l’Éducation. Il y développe « une méthode d’action » reposant sur trois piliers : « l’expérience », « la comparaison internationale » et « la science ». Il prône une école de la liberté, « une liberté qui élève, c’est-à-dire fondée sur le savoir, sur une autonomie toujours plus grande de l’enfant devenant adolescent et adulte ». Il dit nourrir sa réflexion de différentes « techniques pédagogiques qui ont fait leurs preuves » comme celle du docteur Maria Montessori. Mais aussi d’études comparatives à l’échelle internationale comme PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves) ou PIRLS (Programme international de recherche en lecture scolaire). Et il voit dans les récentes découvertes en sciences cognitives, « un repère incontournable sur ce que nous pouvons savoir du cerveau humain, de son énorme potentiel et de la manière de faire réussir chacun dans sa voie propre ». Ces trois piliers posés, il déplore que « la courbe de financement de notre système éducatif » soit « à rebours des enseignements de la recherche, avec davantage de moyens consacrés au secondaire qu’au primaire », arguant les travaux du prix Nobel d’économie James Heckman selon lequel « un euro consacré à un très jeune enfant permet d’en économiser jusqu’à huit plus tard, dans les domaines de la santé, de l’éducation, de

la sécurité, de la justice ou des services sociaux ». Nommé ministre de l’Éducation nationale en mai 2017, Jean-Michel Blanquer a désormais les « moyens » de mettre en œuvre sa vision. 1,4 milliard d’euros, « C’est le budget numéro un de la nation, ça le reste » s’est-il félicité sur CNews en septembre 2017, à quelques heures de la présentation du projet de loi des finances 2018. Mais de quelles réformes parlons-nous ? LES ASSISES DE L’ÉCOLE ÉLÉMENTAIRE Pour Jean-Michel Blanquer, il faut donner la « priorité à l’école primaire » et dans un premier temps « repenser l’école maternelle pour en faire une véritable école du langage et de l’épanouissement ». Une réflexion amorcée les 27 et 28 mars 2018 lors des Assises de l’école élémentaire sous la direction du neuropsychiatre, éthologue et psychanalyste Boris Cyrulnik. Soit neuf heures de conférences au cours desquelles se sont succédés tout un tas de spécialistes, comme le directeur de recherche et membre du Conseil scientifique de l’éducation nationale Bruno Suchaut. Parmi les sujets exposés et discutés dans le vaste programme de ces assises : le développement de la mémoire chez l’enfant, le sommeil, la relation affective, la santé, le rôle de la musique, l’apprentissage du langage et son importance dans la lutte contre les inégalités, la manière dont les différents acteurs de la communauté éducative travaillent ensemble... Autant de « pistes pour accroître la contribution de l’école maternelle à la réussite et à l’épanouissement des enfants (…) Le début d’un processus destiné à consolider plus encore notre école maternelle, où se prépare le futur de nos enfants et celui de la Nation ». Affaire à suivre donc. 


ABAISSEMENT DE L’ÂGE DE L’INSTRUCTION OBLIGATOIRE À 3 ANS

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Le Président de la République a profité des Assises de l’école élémentaire pour annoncer l’une de ses mesures-phares : l’abaissement à 3 ans de l’âge de l’instruction obligatoire dès la rentrée 2019. Le plus bas des pays européens. Une réforme qui s’inscrit dans l’histoire de l’obligation scolaire en France instaurée par Jules ferry en 1882, et s’appuie sur les recherches qui montrent à quel point « la maternelle est un moment où se préparent, par des stratégies indirectes, les apprentissages fondamentaux et donc les réussites futures », comme ne manque pas de le souligner Jean-Michel Blanquer dans L’école de demain. Ce que le docteur Maria Montessori appelait déjà au début du XXème siècle « les périodes sensibles ». Autrement dit, six phases qui se jouent entre 0 et 6 ans, durant lesquelles l’enfant sera « mûr » pour acquérir des aptitudes spécifiques telle que le langage. Un instant T à ne pas rater, d’autant plus quand on sait que « à 4 ans, un enfant issu d’un milieu social défavorisé a entendu 30 millions de mots de moins qu’un enfant issu d’un milieu favorisé ».

‘‘À 4 ans, un enfant issu d’un milieu social défavorisé a

entendu 30 millions de mots de moins qu’un enfant issu d’un milieu favorisé’’

LE DÉDOUBLEMENT DES CLASSES DE CP ET CE1 EN REP ET REP+ C’est pour lutter contre ces inégalités que le gouvernement entend poursuivre et développer une mesure amorcée à la rentrée 2017 — et qui a suscité nombre de polémiques autour de sa mise en œuvre — à savoir le dédoublement des classes de CP et CE1 dans les zones dites des quartiers défavorisés REP et très défavorisés REP+, avec un taux d’encadrement d’environ un professeur pour 12 élèves. Cela concernait 2500 classes de CP en REP+ à la rentrée 2017. Cela en concernera 5600 de plus en CP REP et CE1 REP+


à la rentrée 2018 « grâce à 3881 postes d’enseignants supplémentaires devant élèves ». Cette mesure qui devrait s’étendre aux classes de CE1 en REP et REP+ dès la rentrée 2019, est accompagnée d’une pédagogie adaptée dite « structurée, progressive et explicite » à laquelle les enseignants sont censés être formés. Voilà pour la théorie.

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‘‘Il faut placer la lecture au cœur des temps et des espaces de l’enfant du XXIe siècle.’’ En pratique, et selon une étude menée entre avril et mai 2018 par le Syndicat national unitaire des instituteurs, professeurs des écoles et PEGC (SNUIpp-FSU), les choses sont beaucoup moins évidentes. D’abord par manque d’infrastructures. Sur l’échantillon représentatif de l’enquête, soit un peu plus de 10 % des classes concernées par la réforme en 2017, 18 % des classes dont les locaux trop restreints n’ont pas permis le dédoublement sont obligées de fonctionner avec deux enseignants pour une même classe ; quand le dédoublement ne s’est pas fait au détriment d’autres salles et principalement des bibliothèques... On comprend que cela puisse soulever quelques questions, surtout quand le ministre affirme dans L’école de la confiance (Éd. Odile Jacob) — ouvrage publié au printemps 2018, soit deux ans après L’école de demain, faisant état de ses projets de réformes. Un livre dans lequel il dit vouloir redonner foi en l’école — « Il faut (...) placer la lecture au cœur des temps et des espaces de l’enfant du XXIe siècle, dont l’attention est parfois excessivement captée par les écrans ». Autre mauvais point, pour 26 % des établissements, les dédoublements se sont soldés par une augmentation des effectifs dans les autres classes, notamment celles du cycle 3. De quoi semer le doute et l’incompréhension dans cette école de la confiance dont Jean-Michel Blanquer se veut l’artisan. D’autant plus lorsqu’il appuie ses convictions sur les travaux d’Adrien Bouguen, Julien Grenet et Marc Gurgand, démontrant l’impact des effectifs réduits dans la réussite scolaire des élèves. Impact d’autant plus positif que les élèves pourront en bénéficier plusieurs années. Quant aux effectifs des enseignants supplémentaires nécessaires au dédoublement, ils sont ponctionnés sur ceux de « Plus de maîtres que de classes », fragilisant ainsi cette mesure prise durant le quinquennat de François Hollande, largement plébiscitée par l’ensemble de la profession, et qui dans son fonctionnement

initial pourraient pourtant venir renforcer l’action de l’actuel gouvernement. En outre, à la question « avez-vous bénéficié d’une formation spécifique ? » 69 % des enseignants répondent oui, mais seulement 7 % d’entre-eux déclarent l’avoir choisie et 35 % disent qu’elle n’avait aucun rapport avec leurs pratiques de classe. Cerise sur la grosse part de gâteau que représentent les 1,4 milliard de budget dont se targue le ministre de l’Éducation, près de 30 % des enseignants déclarent avoir eu des contraintes d’achat de matériel tout en n’ayant pas bénéficié de budgets supplémentaires. Certains professeurs ayant décidé de payer de leur poche les outils demandés, parfois à hauteur de 400 euros. Pour certains, la réalité a donc encore du mal à égaler la fiction. Malgré tout, la réforme semble avoir un impact positif sur l’apprentissage et le bien-être des enfants qui ont pu pleinement en bénéficier : pour 71 % des sondés, les compétences sont acquises plus rapidement, 93 % des enseignants disent prendre des initiatives pour faire évoluer leurs pratiques, et 90 % voient le climat général de leur classe beaucoup plus apaisé alors que l’on observe une augmentation nette des interactions entre élèves. L’ÉCOLE DE LA CONFIANCE ? C’est ce genre de résultats que dit vouloir viser l’association Agir pour l’école. Présentée comme « une plateforme d’expérimentation de nouvelles méthodes d’apprentissage de la lecture fondées sur des recherches scientifiques sérieuses et avec des résultats convaincants » elle a été mandatée par l’Etat pour mener des expériences pédagogiques dans plusieurs écoles en France. Parmi ses partenaires, le ministère de l’Éducation nationale, mais aussi Axa, la Fondation HSBC, la Fondation Total ou encore le groupe Dassault... Une initiative critiquée par plusieurs syndicats comme Sud éducation ou le Snuipp-Fsu du Nord. D’abord parceque Jean-Michel Blanquer a présidé cette association aujourd’hui dirigée par Laurent Bigorgne, qui n’est autre que le président de l’Institut Montaigne, think tank libéral au sein duquel a été pensée L’école de demain et dont s’inspire très largement Emmanuel Macron. Mais aussi et surtout parce qu’ils y voient une atteinte à la liberté pédagogique des enseignants contraints de participer à ces programmes qui ne devraient avoir lieu que sur la base du volontariat. Malgré les intentions plus que louables d’Agir pour l’école, on peut comprendre qu’il soit difficile pour certains de faire confiance en cette école de demain.


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ÉDUCATION NATIONALE

De la liberté pédagogique Alors que la Cour des comptes préconise une réforme de la formation des enseignants et que de nombreux syndicats s’inquiètent pour leur liberté pédagogique, rencontre avec Perrine Berger, professeure à l’école du Neufeld à Strasbourg.

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Cela fait 10 ans que Perrine Berger enseigne. Quand on lui demande ce qui a changé en 10 ans, elle répond « l’expérience, tout simplement ». Elle ajoute : « Au début tu ne sais pas trop comment ça marche, donc tu fais un peu comme tout le monde fait ». Mais au fil des ans, elle se rend compte que « ce que tout le monde fait » ne lui convient pas. Elle décide alors de chercher des alternatives. À ce moment-là, on parlait beaucoup de l’expérience de Céline Alvarez à Gennevilliers. CARTE BLANCHE Déplorant les conclusions du rapport de 2007 du Haut Conseil de l’éducation selon lequel chaque année, 40% des élèves entrent au collège avec de graves lacunes en lecture, écriture et calcul, et persuadée que « notre système éducatif ne prend pas en compte les mécanismes naturels de l’apprentissage humain », Céline Alvarez obtient, en septembre 2011, « une carte blanche pédagogique » de l’Education nationale. Durant trois ans, elle mène une expérience sur une classe maternelle de 25 enfants ayant entre 3 et 4 ans, en ZEP « plan violence ». Elle aménage sa classe de façon « à permettre la pleine autonomie des enfants » et met à leur disposition du matériel didactique élaboré par les Dr Seguin et Montessori. Des tests menés par le CNRS de Grenoble dès la fin de la première année montrent des résultats plus que surprenants : « tous les élèves, sauf un (le plus absent durant l’année) progressent plus vite que la norme ». De leur côté les parents constatent que leurs enfants deviennent « calmes et autonomes », qu’ils font « preuve d’autodiscipline et de bienveillance spontanée envers les autres enfants ». Après trois années d’expérience plus que probantes, et malgré les nombreux courriers de soutien envoyés à l’Education nationale par nombre de scientifiques comme François Taddéi, directeur de rechercher à l’Inserm, Liliane Sprenger-Charolles, linguiste et directrice de recherche émérite au CNRS ou Stanislas Dehaene,

psychologue cognitif de renommée internationale, le ministère décide de stopper le programme. Céline Alvarez quitte l’Education nationale et commence à partager via un blog et des conférences, les contenus théoriques et les outils pédagogiques utilisés au fil de son expérience. « En deux ans, des centaines d’enseignants et des dizaines d’écoles maternelles publiques se sont inspirés de ces contenus ». « LES ENFANTS VONT CHOISIR LEUR ACTIVITÉ » Parmi ces enseignants il y a Perrine : « Je suis tombée sur son blog, j’ai lu, je me suis autoformée là-dessus en regardant ses conférences en ligne, en me documentant. Je me disais : il faudrait que je me lance. Mais remettre en question la manière dont on travaille ce n’est pas toujours évident ». Et cela est d’autant moins évident que tout ce travail de recherche, Perrine l’a fait en dehors des heures de formation continue imposées par l’Education nationale : « Quand tu vas sur le blog de Céline Alvarez et que tu regardes ses conférences, il y en a pour 18h, tu ne les comptes pas. C’est dommage ». Perrine déplore le système de formation de l’Education nationale dont certaines heures sont imposées et d’autres proposées : « On nous impose des formations qu’on n’a pas forcément envie de faire ». Soit parce que les enseignants sont déjà formés sur la question, soit parce qu’ils auraient tout simplement envie de suivre une des formations proposées mais il n’y a plus de place. Avant Perrine était à mi-temps, elle devait donc partager sa classe avec une autre enseignante qui n’était pas très motivée par la démarche. Mais à la rentrée 2017 Perrine, désormais à plein temps, partage les 60 élèves de la section bilingue avec sa collègue allemande, Sarah, elle aussi intéressée par l’expérience de Gennevilliers. Les deux femmes décident de se lancer. « Concrètement ce que j’ai mis en place, c’est que ce sont les enfants qui vont choisir leur activité. Normalement on fait des temps dit d’atelier. On regroupe les enfants par huit et on dit : maintenant vous allez faire ça. C’est moi qui choisis, ce n’est pas toi. Ce qui est presque contre-nature », car souvent les enfants sont plus intéressés par ce qui se passe sur la table d’à côté ou s’exécutent pour faire plaisir à la maîtresse.


Perrine et Sarah suppriment donc les temps d’atelier et réaménagent leurs classes. Chacune a 30 élèves mais il n’y a pas 30 places assises ce qui signifie « qu’on a le droit de travailler par terre ». En outre, les meubles sont ouverts et à hauteur d’enfant de façon à ce qu’ils puissent accéder au matériel pédagogique sans l’aide d’un adulte. À l’intérieur de ces meubles, des « jeux » individuels. « L’idée c’est que cela n’existe qu’en un seul exemplaire dans la classe. C’est voulu, cela fait travailler ce que l’on appelle le contrôle inhibiteur. C’est ce qui permet, lorsque tu réalises des tâches complexes, de rester concentré » et d’attendre ton tour si le jeu est déjà utilisé par un autre enfant. « Soit tu arrives à attendre, tu regardes et du coup tu vas apprendre plein de choses en regardant ce que l’autre fait. Soit tu n’arrives pas à attendre et tu vas chercher un autre jeu vers lequel tu ne serais pas allé aussi facilement ». Le contrôle inhibiteur étant l’une des trois fonctions exécutives que l’enfant doit travailler avec « la mémoire de travail » qui permet

‘‘ On trouve qu’ils apprennent mieux. On a l’impression d’être allées plus loin que l’année dernière. ’’ de retenir des informations, de les organiser, et « la flexibilité cognitive », siège de la créativité et de notre capacité à adapter nos réactions pour résoudre des problèmes. Tout dans la classe de Perrine est pensé pour stimuler ces fonctions exécutives. Perrine est catégorique : « On trouve qu’ils apprennent mieux. On a l’impression d’être allées plus loin que l’année dernière ». Et pourtant chacun apprend à son rythme. « Certains vont être à fond dans les lettres et d’autres pas du tout parce que ce n’est pas le moment. Quand ce sera le moment je n’aurai pas besoin d’aller les chercher ». Ce que le Docteur Maria Montessori appelait les « périodes sensibles ». Perrine ne force jamais, elle incite : « Si je vois un gamin qui ne découpe jamais je vais lui proposer qu’on essaye. Soit il va accrocher, soit il ne va pas accrocher, et j’y reviendrai plus tard dans l’année ».

pression par rapport aux programmes qui en maternelle consistent en un certain nombre de compétences à acquérir sur les trois ans du cycle. Mais Perrine sait qu’elle est sur la bonne voie. Elle dit trouver les enfants « plus heureux et plus épanouis, parce qu’on les considère comme de vrais individus qui ont le droit de choisir, et ça les enfants nous le rendent tout de suite. Par exemple, je n’ai pas besoin de leur demander de venir me dire bonjour ». Ils vont le faire spontanément et ils ont toujours quelque chose à lui raconter. « Avant je n’avais pas le temps, ou peut-être que je n’avais pas cette relation avec eux ».

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Perrine ajoute qu’elle connaît mieux les enfants que les années précédentes, « parce qu’on passe beaucoup plus de temps avec eux... Quand je vais vers un enfant, je m’en occupe individuellement ».

Bien que les enseignants aient la liberté pédagogique, certains collègues de Perrine ont du mal à entendre : « oui il ne sait pas encore le faire, mais ça viendra plus tard ». Les enseignants se mettant souvent beaucoup de

Mais surtout, ils passent plus de temps en activité. « Avant il y avait un temps d’accueil où on les laissait jouer ». Quand ils commençaient à être pleinement dans leur jeu, il était déjà temps de passer à autre chose,

Ci dessus : Perrine Berger


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aller aux toilettes tous ensemble ou se réunir en atelier alors que les enfants n’avaient pas forcément envie de faire tout ça au moment où on le leur imposait. « On était tout le temps en train de les arrêter ou de leur dire : fais pas ci, fais pas ça. Maintenant on reste de 8h20 à 10h, voire même 10h15 en activité libre ». Et si l’un d’eux à envie d’aller aux toilettes, il y va seul comme un grand. « ILS ONT APPRIS AVEC BONHEUR » Perrine aimerait pouvoir aller plus loin, suivre les enfants sur la totalité du cycle et mélanger les âges dans une même classe : « Pour moi c’est une aberration qu’on ait des classes de petits purs. D’ailleurs quand parfois on a des maitresses malades et qu’on a des plus grands avec nous c’est vraiment chouette. Et puis en début d’année pour les petits c’est dur d’arriver à l’école, c’est stressant. Quand il y en a un qui pleure, il y en a 10 qui pleurent. Si il y avait d’autres enfants avec eux qui connaissent déjà l’école, son fonctionnement, ça les rassurerait sans doute. Chaque année on se pose la question (des classes à plusieurs niveaux) mais concrètement c’est compliqué ». Le problème étant que la ville de Strasbourg n’octroie des postes entiers d’Atsem que pour les classes de petits. « Si on avait le même nombre d’enfants en petite section mais qu’ils étaient

répartis avec des moyens et des grands, on n’aurait plus que un demi poste d’Atsem par classe. On perdrait donc en tout un poste et demi sur l’école, c’est énorme. Du coup on en arrive à faire des choix pédagogiques qui n’ont pas de sens. » Et puis il y a la question des effectifs : « Je pense que globalement on est trop nombreux dans les classes. Tu viens quand ils sont 30, tu reviens quand ils sont 25 ou 17, ce n’est pas la même classe. Les enfants ne sont pas disponibles de la même manière. Quand ils sont 30 il y a toujours du bruit, quelqu’un qui va faire tomber un truc, quelqu’un qui va venir leur parler, etc. Et puis quand ils ne sont plus que 20, ça arrive rarement, on a plus d’espace autour de soi pour faire des choses ». Lors de son discours d’investiture, Jean-Michel Blanquer a prononcé trois mots avec lesquels il introduit son livre L’école de la confiance : République, excellence et bonheur. Dans la classe de Perrine cette année, les enfants et leur enseignante ont eu le temps et l’espace pour mieux se connaître et s’écouter. Ils sont allés plus loin dans leur apprentissage. Mais surtout ils ont appris avec bonheur. Cette expérience, ils la doivent à la liberté pédagogique de leur enseignante, mais aussi et surtout à son investissement personnel.


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De la nécessité d’apprendre

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Inspirées de la Sudbury Valley School, créée en 1968 à Framingham dans le Massachusetts, des écoles dites démocratiques ouvrent un peu partout en France depuis 2014. À Strasbourg elle s’appelle Novagora et fait sa seconde rentrée cette année. Visite guidée de cet endroit où chacun est libre de faire ce qui lui plaît dans la limite du respect des autres. Cindy Kaercher est l’une des cofondatrices de l’école Novagora. Sur le papier elle est directrice de l’école, « mais ici nous avons un fonctionnement horizontal, donc en réalité je n’ai pas une place différente des autres » insiste-t-elle. Cindy nous accueille un mercredi matin du mois de juin, il est 9 h, la plupart des enfants ne sont pas encore arrivés ou ne viendront pas car ils ont droit à un jour de repos par semaine, beaucoup ont choisi le mercredi. « Chaque matin ils peuvent arriver entre 8 h et 10 h 15 et ont l’obligation de rester 6 h par jour à l’école ». L’école Novagora est installée au rez-de-chaussée d’un immeuble récent au bord de la route du Rhin. C’est un grand espace commun sur deux niveaux avec une grande terrasse à l’extérieur. Une fois que les enfants ont signé la feuille de présence et retiré leurs chaussures, ils sont libres de faire ce dont ils ont envie dans cet espace où tout est pensé pour leur donner les moyens d’apprendre : « on a la liberté pédagogique mais l’obligation de donner les moyens d’accès à toutes les connaissances que chacun devrait avoir à 16 ans ». Ce que l’on appelle le socle commun. « À eux de choisir ce qui là-dedans fait sens pour eux ». Ce socle commun est affiché sur un mur du sous-sol de l’école. Les enfants qui le souhaitent peuvent ainsi vérifier où ils en sont, sans que cela ne soit une obligation. Cindy ouvre une porte. Derrière, un groupe d’enfants joue à un jeu vidéo plutôt violent. Dans la salle de cinéma juste à côté un jeune garçon

se construit une forteresse avec des fauteuils et des canapés dépareillés. L’ambiance n’est pas vraiment studieuse, et pourtant. « ET TOI, TU EN ES OÙ DU PROGRAMME ? » « J’ai commencé des études pour être professeure des écoles en primaire bilingue franco-allemand, raconte Cindy. Au fil de mes études j’ai travaillé à mi-temps dans une école et je me suis rendue compte que ce n’était pas ce je voulais. Le cadre proposé ne me satisfaisait pas. Je me sentais constamment sous pression et stressée et je voyais que c’était pareil pour les autres profs. Ils se demandaient dans la cour de récré : et toi t’en es où du programme ? Du coup j’avais 30 personnes en face de moi que je ne connaissais pas parce qu’il fallait absolument finir le programme ». Suite à cette expérience elle commence à s’intéresser à d’autres approches pédagogiques, comme Montessori ou Steiner, sans y trouver pleinement ce qu’elle recherche : « À chaque fois je trouvais ça génial et puis au bout d’un moment je me disais : ce n’est quand même pas ce que je veux. Mais je n’arrivais pas à conscientiser pourquoi ». Finalement elle décide de partir en voyage. Durant une année elle parcourt différents pays, découvre d’autres cultures, d’autres manières de penser, d’être au monde, « Ça m’a ouvert l’esprit ». C’est au cours de son voyage qu’elle découvre l’existence d’une école

‘‘Ça m’a paru plus juste d’envisager les enfants comme des personnes capables de faire leurs choix.’’ démocratique à Paris et s’inscrit à leur formation : « Quand je suis arrivée là-bas, j’ai compris pourquoi le reste ne m’avait pas plu. Dans les autres pédagogies ça restait l’adulte qui décidait


Cindy Kaercher

d’un chemin d’apprentissage pour les jeunes. Il y avait quand même ce rapport hiérarchique que je ne retrouvais pas dans les écoles démocratiques. Ça m’a paru plus juste d’envisager les enfants comme des personnes capables de faire leurs choix. Plus on a confiance en eux plus ils se montrent dignes de confiance. C’est un cercle vertueux. Ils sont comme on les pense. Pour moi ce qu’on fait ici c’est proposer un lieu où chacun peut prendre la pleine responsabilité de sa vie. Ce n’est pas forcément pour tout le monde, ce n’est pas l’école idéale. C’est pour ceux qui ont envie de faire cette expérience-là. De tendre vers une pleine responsabilité et du coup vers plus de liberté, parce que l’un ne va pas sans l’autre. »

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LE JEU RESTE LA CLÉ DE VOÛTE Cindy et les quatre autres adultes qui font partie des « membres staff » sont responsables de 26 enfants qui ont entre 4 et 17 ans, les « membres jeunes ». La majorité d’entre eux n’étaient pas bien dans l’école « classique », soit parce qu’ils souffrent de « troubles dys » comme la dyslexie, soit ce sont des enfants précoces qui s’ennuyaient à l’école, ou des enfants harcelés dans

‘‘Plus on a confiance en eux plus ils se montrent dignes

de confiance. C’est un cercle vertueux. ’’

leur collège et dont les parents cherchaient autre chose. Mais aussi des enfants déscolarisés : « En France l’école n’est pas obligatoire, c’est l’instruction qui l’est. Mais on peut choisir la manière dont l’instruction est donnée. À la maison il y a différentes manières de faire, il y a des parents qui instruisent leurs enfants avec des programmes, il y en a d’autres qui les laissent suivre leurs passions, leurs envies comme ce que l’on fait ici. L’avantage ici c’est qu’ils ont des copains avec qui apprendre et jouer ». Dans l’école Novagora, les apprentissages peuvent prendre différentes formes, mais le jeu reste la clef de voûte, surtout pour les plus petits. « C’est par le jeu qu’ils apprennent de façon libre


et autonome ce qu’ils ont besoin de savoir pour vivre dans le monde dans lequel ils vivent ». « Besoin », le mot est lâché. « Ils voient des écritures absolument partout, au bout d’un moment ça les énerve de ne pas savoir ce qu’il y a écrit ou bien ils ont juste envie de savoir, ils sont curieux. Certains ne demandent absolument rien et le lendemain ils savent lire. D’autres viennent sans cesse poser de petites questions : c’est quoi cette lettre, c’est quoi ce mot, ça veut dire quoi, tu peux me dire comment on écrit telle chose ? »

ou ce serait bien de leur faire découvrir ça, mais parce que moi ça me passionne, moi ça m’intéresse. Cette année j’ai découvert énormément de choses que je ne connaissais pas par les interactions avec les autres ». Selon la formule consacrée d’Abraham Lincoln, la démocratie est « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ». Cette année au sein de l’école démocratique Novagora, les « ados » du groupe ont proposé une expérience intéressante : « On est tous responsables de l’ambiance de ce lieu et des fonda-

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‘‘Ils ne sont pas obligés de passer le Bac, aucun diplôme d’ailleurs, mais ils peuvent le faire en candidat libre si cela fait partie de leur projet.’’

mentaux qu’on a définis en début d’année, à savoir liberté, responsabilité, confiance, respect, justice. C’està-dire que si on constate que quelqu’un met à mal cette ambiance, chacun se doit d’en informer le collectif dans ce qu’on appelle des constats : à telle heure, dans tel lieu, il s’est passé ça. Le lendemain en conseil de justice, on se met d’accord sur une version des faits, qu’est-ce qui s’est passé, quelles règles ont été transgressées et

Pour le calcul c’est la même chose : « Il y en a une qui pendant un temps allait tous les jours à la boulangerie avec quelques pièces en poche. Avant de partir, elle les mettait sur la table et elle disait : qu’est-ce que je peux acheter avec ça ? Ça ça vaut un euro, donc là il te reste un euro. Ok, qu’est-ce que je peux acheter avec 1 euro ? Elle a appris par ce biais-là ».

quelle est la conséquence. Par exemple si tu as mis le

Chacun fait donc comme il veut et à son rythme : « certains vont savoir lire à 4 ans et d’autre à 10 ans et ça c’est ok pour nous ».

d’abolir les règles et le conseil de justice. Ce jour-là le

Et quand les compétences ou les connaissances ne sont pas dans l’école, on peut les faire venir ou aller les chercher à l’extérieur. « Ils ne sont pas obligés de passer le Bac, aucun diplôme d’ailleurs, mais ils peuvent le faire en candidat libre si cela fait partie de leur projet. Il y a une jeune de 13 ans qui sait qu’elle veut être notaire. Pour elle le Bac c’est un moyen d’arriver à ce qu’elle veut après. Donc elle a demandé à ce qu’il y ait un prof de math qui vienne lui donner des cours pour qu’elle puisse se mettre à niveau ».

quoi sert-elle, la respecte-t-on par sens moral ou par

En outre, chacun est libre de proposer des ateliers pour partager ses passions ou ses envies. Sur le mur dédié aux ateliers, les propositions sont nombreuses et variées : café philo, atelier coiffure, astronomie, informatique, etc. Cela fait partie des choses qui sont discutées durant le conseil d’école. « Au même titre que n’importe quel autre membre de collectif on peut nous aussi proposer des choses, mais ce qui est important c’est que cela ne parte pas d’une envie d’éduquer. Je ne propose pas quelque chose parce que je me dis : ce serait bien qu’ils sachent ça

bazar dans la salle d’art et que tu ne l’as pas rangée, la conséquence peut-être que durant deux jours tu n’y vas pas, comme ça les autres sont sûrs d’avoir une salle d’art rangée pendant deux jours ». Un mode de fonctionnement qui semblait convenir à tout le monde jusqu’à ce que les adolescents proposent conseil d’école s’est transformé en cours d’éducation civique. Une heure de débat sur ce qu’est la règle, à obligation ? « C’était vraiment riche, intense aussi ». Le collectif a finalement décidé de faire une expérience de deux semaines sans règle ni conseil de justice. Quand nous avons visité Novagora en juin, ils étaient en plein milieu de cette expérience : « Il y en a toujours un qui va dire à l’autre : mais tu ne peux pas faire ça. Et l’autre répond : ben si, il n’y a plus de règles. Est-ce que tu fais les choses pour la règle ou parce que tu penses que c’est juste ? Si tu ne le fais que pour la règle, c’est que tu le fais pour quelque chose qui est extérieur à toi. Cela signifie donc que tu ne comprends pas le sens de cette règle. Ce sont de gros questionnements en ce moment » s’enthousiasme Cindy. Mais qui dit démocratique ne dit malheureusement pas pour tout le monde. Les frais de scolarité s’élèvent à environ 300 euros par mois. Certaines personnes qui aimeraient être là n’en ont tout simplement pas les moyens. En plein débat sur la manière de réduire les inégalités, c’est un vrai questionnement pour ces écoles démocratiques hors contrat non subventionnées.


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ÉDUCATION NATIONALE

Rythmes scolaires : Strasbourg s’interroge encore…

Gilles Varela Amélie Deymier

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OR PISTE

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Photo :

Alors que la plupart des communes françaises ont déjà tranché entre 4 jours et 4,5 jours d’école par semaine, la ville de Strasbourg a fait le choix de la concertation. Rencontre avec Françoise Buffet, adjointe au Maire en charge de l’éducation. Médecins, pédopsychiatres, chronobiologistes, tous les scientifiques s’accordent à dire qu’« il faut respecter le rythme biologique de l’enfant, c’est-à-dire sa capacité d’apprentissage limitée à 2 h 30 par jour » martèle Françoise Buffet. Mais aussi qu’il faut prendre en compte le rythme familial, l’heure du coucher, du lever, etc. Et que « toute coupure du rythme fatigue l’enfant. C’est le cas du week-end long, ce serait le cas de la rupture du mercredi » ajoute-t-elle. Cela a été dit et répété durant la première phase de la concertation lancée par la ville de Strasbourg autour de la question des rythmes scolaires : « une série de conférences-débats réparties sur l’ensemble du territoire qui se sont déroulées du mois de mars au mois de mai 2018. Ces conférences avaient pour objectif de s’informer auprès de spécialistes de ce qu’est le rythme biologique de l’enfant ». Et en quoi le respect de ce rythme biologique participe de la réussite scolaire expose Françoise Buffet. Malheureusement, la première phase de cette concertation a été très peu suivie par les 18 000 familles concernées que compte Strasbourg : « Cela m’inquiète un peu, car cela signifie que dans l’ensemble les familles ont déjà une idée de ce qu’elles souhaitent et cette idée-là repose sur l’organisation familiale ». Pour l’adjointe au Maire, qui insiste sur le fait que la ville n’imposera pas son point de vue, le principal problème de ce débat est qu’il est décentré de son enjeu principal à savoir le bien-être de l’enfant : « Aujourd’hui ce qui prime dans ce débat c’est l’organisation de chacun et c’est ce que nous souhaitons éviter. C’est pour cette raison que nous prenons le temps de tout remettre à plat. Les contraintes de chacun ne peuvent pas dominer le débat. À un moment donné, chacun aura à prendre ses  responsabilités ».

« IL Y A DONC TOUJOURS EU UN RYTHME DE 4,5 JOURS EN FRANCE » Pour Françoise Buffet, le premier à ne pas avoir pris ses responsabilités c’est le gouvernement actuel. Si les scientifiques sont unanimes, pourquoi n’a-t-il pas tranché en faveur des 4,5 jours ? Parce qu’il y a eu débat sur la fatigue des enfants durant la campagne présidentielle, « Emmanuel Macron s’est donc engagé à repositionner les choses, il n’avait pas le choix » dit-elle. Une fois élu Macron a donc coupé la poire en deux avec le décret du 27 juin 2017 permettant aux communes de choisir entre 4 jours et 4,5 jours  : « Je regrette qu’aujourd’hui le système dérogatoire ait tendance à se généraliser au détriment des 4,5 jours. On ne peut pas dire à la fois que 4,5 jours c’est mieux et en même temps permettre aux communes de repasser aux 4 jours. Soit on estime que les 4,5 jours sont bienfaisants pour l’enfant et permettent davantage de réussite scolaire, soit on n’en est pas certains. Mais si on en est sûrs, il faut s’en donner les moyens et l’affirmer ». Françoise Buffet rappelle que les 4,5 jours ont été la règle durant deux siècles : « On est le seul pays au monde à avoir une rupture en plein milieu de semaines. Elle est issue de la mise en place de l’école laïque obligatoire en 1881 par Jules Ferry ». Elle permettait aux enfants de suivre une éducation religieuse en même temps qu’une instruction laïque : « Nous avons tous connu une interruption en milieu de semaine, soit le jeudi jusque dans les années 70, soit le mercredi. Et on a toujours eu école le samedi. Il y a donc toujours eu un rythme de 4,5 jours en France ». Une exception qui n’existe dans aucun autre pays au monde. Conséquence, nous sommes le pays européen où il y a le moins de répartition des temps scolaires : « on est à peu près à 144 jours d’école par an avec 4 jours d’école par semaine et 160 quand on est à 4,5 jours ». La moyenne européenne étant de 182 jours d’école par an. En 2013, 85 % des enseignants voulaient garder le samedi matin et instaurer une interruption en milieu de semaine. « Mais les parents ont choisi à la même proportion de garder le mercredi matin », privilégiant les week-ends en famille. « Et c’est parce que évidemment les parents sont plus nombreux que le choix s’est porté


vue de la troisième phase de la concertation, à savoir l’élaboration de différents questionnaires destinés aux différents acteurs concernés (parents, enseignants, agents du périscolaire et autres associations qui interviennent). Des questionnaires qui devraient être diffusés dans le courant du mois d’octobre et qui ne poseront pas la question des 4 jours ou 4,5 jours, mais porteront sur l’organisation de chacun. « ON NE POURRA PAS SATISFAIRE TOUT LE MONDE… »

Françoise Buffet

‘‘Les contraintes de chacun ne peuvent pas dominer

le débat. À un moment donné,

chacun aura à prendre ses

responsabilités .’’

sur le mercredi ». Aujourd’hui ces mêmes parents se plaignent de la fatigue de leurs enfants. Mais Françoise Buffet reste confiante : « À la sortie des conférences, on a fait remplir un questionnaire aux participants. Beaucoup sont arrivés avec l’idée des 4 jours et sont repartis avec le sentiment que ce n’était peut-être pas le mercredi qui convenait le mieux et que la densité d’apprentissage n’était absolument pas ce qu’il fallait faire ».

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Un constat positif pour la suite de la concertation dont la deuxième phase, interrompue durant le mois d’août, a repris à la rentrée. Elle consiste en une plateforme numérique sur laquelle chacun peut s’exprimer sur sa propre expérience, et en des groupes de travail composés à la fois de volontaires issus de ces conférences, mais aussi de personnes tirées au sort qui n’ont pas participé aux conférences. L’objectif, mettre à plat tout ce qui ne fonctionne pas dans les 4,5 jours en

Paris, Nantes, Rennes sont restés à 4,5 jours dès la rentrée 2017, c’était un choix politique. Nice, dès le printemps 2017, et avant même que le texte de dérogation ne soit sorti, a décidé de passer aux 4 jours. Mais la plupart des villes ont attendu l’avis des premiers conseils d’école qui se tiennent en octobre, novembre. Or ces conseils d’école ont majoritairement opté pour les 4 jours. Conséquence, les villes s’y sont pliées, sans relancer la concertation. « Je dois dire que pour nous collectivités c’est moins coûteux, c’est plus simple de passer à 4 jours. On a moins de périscolaire, on économise des budgets... Mais à Strasbourg on s’est dit : non c’est trop caricatural. La question posée telle quelle est trop réductrice ». Autre exemple qui pose question : « À Nancy il y a eu une concertation qui a fait ressortir une majorité pour les 4,5 jours » sans toutefois pouvoir trancher entre le mercredi ou le samedi. La commune a donc décidé de rester aux 4 jours. Un choix absurde allant à l’encontre des résultats de la concertation. « À chaque fois qu’on m’interroge sur le sujet, je me dis que l’on a vraiment bien fait d’attendre ». Non seulement la ville de Strasbourg a pu ajuster sa méthode en fonction des erreurs de chacun, mais elle a pu y intégrer d’autres éléments à prendre en compte dans le débat tel que le « Plan mercredi » annoncé par Blanquer au mois de juin 2018. Françoise Buffet insiste d’ailleurs sur la rigueur de la méthode utilisée dans cette concertation : « Tout au long de cette procédure, nous sommes accompagnés par des parents, universitaires, sociologues qui nous ont proposé de nous accompagner dans la démarche. Ils ont appelé cela le “comité méthodologique”. Très franchement nous sommes totalement ravis, car nous souhaitons être irréprochables sur la méthode. Il ne faut pas que l’on puisse un jour nous dire : c’est vous qui avez pris la décision ». Résultat de cette grande concertation sur les rythmes scolaires à Strasbourg fin 2018 pour une mise en application dès la rentrée 2019. Mais ce qui est certain et que n’a pas manqué de rappeler Françoise Buffet, c’est qu’avec 18 000 familles concernées à Strasbourg  : « on ne pourra pas satisfaire tout le monde ».


MAKERS FOR CHANGE Quand « enchères » riment avec « solidaire » Vente aux enchères exceptionnelle le 28 octobre à la galerie AEDAEN : l’association « Makers for change » y proposera des œuvres d’artistes alsaciens inspirés par le vécu des migrants. Les signatures de Flore Sigrist et Tomi Ungerer étaient acquises dès cet été…

Photo :

DR Véronique Leblanc

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Selon l’Organisation des Nations unies, le monde compte aujourd’hui un milliard de migrants. Un habitant de la planète sur sept… Et cela effraye dans nos pays qualifiés d’accueil. Les images s’entrechoquent, les discours enflent, les préconçus prospèrent et avec eux la crainte et le repli sur soi. Comme un nœud qui nous étrangle et nous prive d’un supplément d’âme qui pourrait venir de tous ces ailleurs… « APPRENDRE SUR SOI-MÊME, SUR LES AUTRES ET SUR LE MONDE » Créé à Strasbourg en 2015, l’association « Makers for change » s’est donnée pour objectif de défaire – ou à tout le moins détendre - ce nœud en créant du lien entre les habitants de la ville et les nouveaux arrivants. « L’idée est née lors d’une rencontre au Shadock » raconte Cédric Bischetti, jeune juriste diplômé par ailleurs en sciences politiques et relations internationales. Une formation solide qui lui a ouvert les portes du Conseil de l’Europe mais qu’il a voulu utiliser de manière plus directe, « moins hiérarchique », plus en prise avec le terrain.  « Makers for change » est née de cette envie « d’agir, de faire grandir » et « d’apprendre tous les jours sur soi-même, sur les autres et sur le monde ». Trois ans après sa création, l’association a reçu le prix de l’initiative citoyenne du Parlement européen et a été sélectionnée dans nombreux réseaux internationaux comme récemment le « Global Governance Futures 2030 ». Elle compte 35 membres « très actifs » représentant 16 nationalités, 4 salariés et elle a d’ores et déjà à son actif une série d’événements musicaux, théâtraux, photographiques, culinaires etc. « Notre socle c’est la culture et plus exactement l’interculturel », résume Cédric Bischetti, « des choses émergent à chaque fois, les échanges sont réels ».

Cédric Bischetti

« EXILS / TRAVERSÉES / RENCONTRE (S) » De ce foisonnement permanent est née l’idée d’organiser cet automne une vente aux enchères d’œuvres d’artistes alsaciens interpellés par les thèmes « Exils / Traversées / Rencontre(s) », des mots d’une actualité brûlante mais dont le sens est réel depuis que le monde est monde. Consubstantiels à la vie humaine, ils mêlent la crainte et l’espoir, la désillusion et l’aboutissement, le rejet et l’accueil, le vide et le plein. Ils ne sont ni blancs ni noirs, ils sont comme la vie, à multiples entrées. Ils ne peuvent être qu’inspirants. Exposées à la galerie AEDAEN dès le 27 octobre, rue des Aveugles, les œuvres sélectionnées par un jury de professionnels seront mises aux enchères le 28 lors d’un événement qui sera parrainé notamment par Alain Fontanel, adjoint à la culture. SOUTENIR DES PROJETS INTERCULTURELS « La vente sera ouverte à tout le monde, souligne Cédric Bischetti. Et l’avant-après sera animé par des associations culturelles et artistiques locales. » Le but de l’événement est clair : soutenir financièrement les projets interculturels qui émergent au sein de « Makers for change ». Les soutenir mais en connaissance de cause et en étant assuré de les suivre au fil de leur développement par des points d’étape réguliers communiqués aux participants à la vente. Pour Cédric Bischetti et ses collaborateurs, l’échange doit rester au cœur du projet de l’association. Agir c’est agir ensemble et parler de ce que l’on fait.


Le burger des Copains

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La terrasse

Le restaurant

Le magret de canard

CUISINE FAITE MAISON TERRASSE OMBRAGÉE

Restaurant ouvert 7/7 jours de 12h00 à 14h00 et de 19h00 à 22h30, jusqu'à 23h00 le vendredi et samedi 11, Quai Finkwiller - 67000 STRASBOURG +33 (0)3 88 36 22 66 www.bistrotdescopains.com - strasbourg@bistrotdescopains.com


DANSE

Une pépite nommée CIRA...

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Texte : Benjamin Thomas

Photos : Or Norme – DR

Le Centre International de Rencontres Artistiques de Strasbourg existe depuis 1981. Créée par un groupe de passionnés de danses contemporaines, la structure a longtemps été dirigée par la même équipe. Le décès brutal de son président, il y a cinq ans a mis subitement en lumière l’absence totale de transmission sur fond de gros déficit financier. À l’évidence, des forces vives se devaient d’intervenir en urgence… C’est tout sourire dehors que Yoko N’Guyen s’attable pour nous parler des dernières années du CIRA, au bureau de l’association, place des Orphelins. « Tous nos voyants sont de nouveau au vert » dit avec fierté celle qui dirige le CIRA depuis cinq ans. « Les événements avaient beaucoup pesé sur l’existence même de la structure qui, jusqu’à la mort brutale de son président, avait toujours été dirigée peu ou prou par la même équipe depuis trente ans. Parmi ces passionnés, il y avait notamment Joëlle Smadja, l’actuelle directrice artistique de Pôle Sud qui fondit, avec d’autres, le CIRA en 1981. Aux difficultés de gouvernance et de projet s’ajoutaient d’importantes difficultés financières, un déficit de 30 000 € pesant sur l’avenir de la structure. Il a fallu à ce moment faire le tour de toutes les bonnes volontés car les difficultés avaient éloigné les personnes qui nous avaient précédés. Il a donc fallu s’astreindre à reconstruire l’image du CIRA auprès du public en reboostant à la fois la programmation dans le sens de propositions répondant à une volonté de renouvellement et en construisant une offre de stages vers des publics sans vrai lien avec le CIRA jusqu’alors. Aujourd’hui, le pari de renouveau a été tenu : le déficit est résorbé, nos rentrées financières ont doublé, notre public a lui aussi doublé : nous avons plus de 1 200 adhérents mais plus de 2 600 personnes participent à l’ensemble des activités que nous proposons. En conséquence, nos effectifs de permanents ont progressé aux aussi : nous sommes quatre femmes qui gérons la structure : j’ai proposé une forme de management participatif où chacune d’entre nous est à la fois autonome dans ses tâches mais aussi partie prenante dans l’association, ce qui lui permet de donner

le meilleur d’elle-même. Nous sommes d’ailleurs en train d’étudier un changement de statut pour le CIRA : la partie événementielle resterait dans le cadre associatif tandis que la partie formation et stages serait hébergée au sein d’une Société coopérative d’intérêt général (SCIG) sur le modèle de Citiz qui est la première SCIG d’Alsace. Ainsi, nous serions toutes quatre réellement associées au projet, en pleine responsabilité. En outre, ce statut permettra au CIRA, le moment venu, de ne pas se retrouver dans la situation pénible de non-transmission qu’il a connu au décès de son président historique… » précise Yoko N’Guyen.

‘‘Le CIRA est un espace hybride dans lequel on trouve beaucoup de pratiques différentes...’’ ATELIERS, STAGES, ÉVÉNEMENTS… Rassuré et radicalement transformé en terme de management, le CIRA est devenue une de ces pépites culturelles qui comptent à Strasbourg. La structure propose et organise annuellement presque 1000 heures d’activité, des ateliers hebdomadaires, des stages week-end et des stages plus longs pendant les vacances scolaires. « Nous sommes très fières de pouvoir désormais avoir un bel impact avec ces stages pour les enfants à partir de quatre ans » dit Yoko. « Au niveau des événements, je cite volontiers “ Strasbourg danse l’été” que nous avons créé il y a quatre ans qui est


De gauche à droite : Yoko N’Guyen Hélène Seguy Nawal Gillet Coralie Drutinus

devenu un grand événement de rentrée, porté par la Ville de Strasbourg à travers le centre Chorégraphique et tout cela sans être attachés à une ligne artistique unique. Nous sommes réellement pluridisciplinaires. Au CIRA, on a accès à la danse classique mais aussi à toutes les disciplines et pratiques contemporaines avec des intervenants, danseurs et chorégraphes renommés locaux, européens et de tous les continents. En fait, en permanence, il y a cette volonté de développer une véritable culture chorégraphique à partir de la danse elle-même. Nous n’avons pas vraiment de lieu à nous, pas encore, mais le CIRA est un espace hybride dans lequel on trouve beaucoup de pratiques différentes, populaires au vrai sens du terme mais sans déroger à une réelle rigueur artistique et à une vraie volonté de ne pas perdre le fil conducteur : l’art chorégraphique. En fait, nous nous développons sans relâche. Je me définis moi-même comme ce buffle qui aide les paysans dans les pays encore loin du modernisme agricole : j’avance méthodiquement et je ne cesse de creuser mon sillon… » « DIRIGER LE CIRA EST UN VÉRITABLE CADEAU… » Yoko est une authentique passionnée. « Le fil d’Ariane de ma vie a été le travail du corps qui m’a amené très vite à la danse. D’abord via le théâtre, et cette période de la Courneuve et d’Aubervilliers mise en place par Jack Ralite. Via les cours Simon, je me suis intéressée au travail corporel. Je suis partie jusqu’au Japon pour poursuivre un travail entamé à Paris avec un danseur japonais. Je dis souvent sur la danse que je ne sais pas si je la pratique bien, mais c’est en tout cas ce que je fais le mieux. C’est là où intellectuellement, mon esprit et mon corps sont raccords. Je touche tout à la fois le ciel et la terre sous la

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forme d’une réelle symbiose. Cet art m’a forgé une vraie capacité à m’adapter à tous les aléas de la vie. En fait, pour moi, diriger le CIRA est un véritable cadeau car je n’aurais jamais imaginé que ça puisse se faire. Après tout ce que j’ai vécu dans la vie je ne pouvais imaginer que je travaillerais à plein temps dans le domaine de la danse et surtout avec cette mission de développement permanent qui est mon truc depuis longtemps, je le sais. Au CIRA, le développement est dans notre ADN il nous est interdit de flancher, il nous faut être sans cesse très créatives. Si la réussite de notre pari de départ est devenue une réalité ; c’est parce qu’on a su monter en compétence mais, comme d’autres, nous sommes confrontées à une évolution des politiques culturelles : des prestations sur des lieux que nous utilisons, comme le Conservatoire par exemple, vont devenir payantes., nous le savons. Comment faire dans ces conditions pour développer notre programme de cours et de stages ? Les quatre nanas que nous sommes se sont prouvées à elles-mêmes d’abord qu’elles pouvaient réussir alors que nous n’avions aucune d’entre nous le profil classique requis en entreprise. Nous nous attaquons donc à cet autre challenge et réussir passera sans doute par bénéficier d’un lieu pour ne plus dépendre autant de nos partenaires. Il va falloir le dénicher. Je regarde un peu autour de moi : on peut tout à fait envisager une location si on parvient à développer nos activités comme on l’imagine… » Tout le détail des activités et événements du CIRA se découvre sur www.ciradanses.fr


Photos :

Laure Carion

Texte :

Eleina Angelowski

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PRÉAMBULE Je vous propose une série de textes inspirés par l’École de reportage littéraire du journaliste écrivain polonais Riszard Kapusinski. Dans le Varsovie des années 70, sur les pages de Gazeta Wyborcza commencent à paraître des textes qui restituent la réalité à travers une approche littéraire mêlant fiction et réalité. L’histoire des personnages interviewés est racontée telle qu’elle a été vécue par le journaliste-écrivain en la faisant résonner à ses propres histoires et à l’histoire des humains en général. C’est en réalité toujours une histoire d’amour, amour des êtres et de tout ce qu’ils font et pensent, malgré leur imperfection, c’est l’histoire d’un personnage, du journaliste, la tienne, la nôtre. À l’époque de la starisation qui vide la vraie relation entre public et artistes, je propose une série de textes sur des créateurs d’ici qui vivent dans leur « ailleurs », hors norme.

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Eleina Angelowski


ISAKA Ces deux-là

Le premier récit proposé par Eleina Angelowski est le fruit de la rencontre avec l’auteur - compositrice - interprète Isaka. Elle a composé son deuxième album Retrouver dans sa cabane, en solitaire, au cœur des Vosges du Nord. Le marc du café sèche au fond de sa tasse préférée - céramique italienne blanche, mouchetée d’un bleu roi. « Le bleu de l’invisible si on pouvait le voir », lui dit-elle d’un rire azur. Ce matin elle se réveille plus tard que d’habitude. 11 heures c’est très tard en pleine forêt, en plein été, en pleine chaleur. Les pattes des papillons tapent déjà sur la vitre. Oiseaux, abeilles et autres volants de toutes tailles bruissent des ailes depuis six heures du matin, faisant tourner l’air dans l’invisible moulin du soleil. Les tamis sonores des criquets filtrent tout dans la prairie : l’air, la lumière, les esprits… Le feu de leur chant, strident et doux à la fois, opère sous anesthésie. On a envie de fermer les yeux et de se laisser endormir pendant que l’âme passe au tamis Les pieds sur la rambarde de la petite terrasse, Isa essaye de se rappeler… un rêve ? Le vent décroche la mèche rangée derrière son oreille gauche. Était-ce un rêve ? Du givre en plein été, est-ce possible ? Elle remet les traits de sa vision d’hier dans la nuit sur le tableau du jour. Après quelques heures d’écriture, elle était sortie sur la terrasse de la cabane pour fumer, n’en pouvant plus de dompter cette chanson qui lui résistait. Ne gâche pas ce que tu as/Si tu n’as rien tant mieux pour toi/ Est-ce qu’une rose s’en laisse conter/Est-ce qu’une rose voit sa beauté… Ose être la rose/rien ne s’oppose/à la vie. Avant même d’allumer sa cigarette, elle fut bouleversée par la vision. La clairière brillait sous le feu blanc de la pleine lune reflétée par la gelée nocturne. D’un coup elle perçut leurs dos, énormes, dont les crêtes ne bougeaient pas. Une quarantaine de sangliers de différentes tailles se tenaient là, montagnes immobiles, fresque préhistorique…  « J’étais là, tu vois, mon grand, là sur ma terrasse ! Si ça ce n’est pas un beau cadeau de dame solitude », lui racontet-elle tout en continuant de le caresser, comme lorsqu’elle lui chante parfois ses textes qu’elle marie au piano, guettant les signes de son approbation. Elle sautille presque, comme si elle avait trouvé une solution... « Tu rêvais ailleurs toi, mais si tu m’avais vue, dos collé à la cabane en bois, le visage saisi par la fraîcheur cristalline et par la lune, comme un masque. Dans le silence tonnant, au fond du puits de la nuit, j’entendais, très distinctement, le bruit des groins qui

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labouraient la terre à la recherche de vers et de racines, un timbre si sensuel, oui mon vieux, si érotique. Comme si la terre s’ouvrait sous leurs caresses… sauvages… couleurs, senteurs, textures, pure révélation. Et cette sensation d’être enveloppée avec eux par un mystère, par l’éternité - Un amour étrange, fascinant, qui n’est pas le mien, mais qui se saisit de moi. Tu as vu et senti ça plein de fois aussi, non ? En hiver, tu sais, le garde forestier râle que c’est un putain de saccage, ces bêtes. Comme si la forêt lui appartenait, personnellement. » «C’est ça la mentalité paysanne de tous les temps. Et pourtant, jusque-là ils trouvaient un équilibre. La forêt leur donnait du bois… des ressources en tout genre dont ils avaient besoin. Mais aujourd’hui, ils viennent pour tout lui prendre, avec de grosses machines, armés jusqu’aux dents, ça c’est du saccage, du meurtre industriel. » Isa ressent, rêve, souffre avec la forêt, les arbres, les créatures vivantes qui appréhendent les jours de chasse. Des biches viennent souvent brouter dans la clairière devant la cabane comme si elle n’était pas là, sans crainte. Depuis 2013, où elle s’est installée pour vivre dans la cabane, se sont déjà passées quatre années. Depuis l’instant où elle l’avait repérée, abandonnée et vandalisée, au milieu de la forêt, seulement une semaine s’était écoulée avant qu’elle ne trouve la propriétaire pour la louer. La cabane ! Après

‘‘Les pieds sur la rambarde de

la petite terrasse, Isa essaye de se rappeler… un rêve ?’’

quelques travaux, elle y a fait son nid : une seule grande chambre avec une cuisinette au fond, et une mezzanine pour accueillir de temps à autre les amis et un wc/salle de bain : plus grand qu’un studio parisien. « Tu vois mon vieux, j’ai fui Paris mais j’ai au moins gagné Versailles,  en forêt ! » Le rire d’Isa lui plaît beaucoup, en toutes circonstances, même saupoudré d’ironie.


Il voit l’ironie ondoyer sur ses phrases comme la fine couche de crème sur le café, à la surface, tandis qu’il capte les courants souterrains de ses émotions - la forme première de ses pensées. Là, il entend : « J’ai répondu à l’appel, retrouver les pensées sauvages... Je suis sûre que les gens de la forêt, surtout les bûcherons, pensent que je suis une sorte de sorcière, venue ici de je ne sais où pour je ne sais quoi. Ils croient que les animaux ont fui depuis que je suis là et ils n’arrivent plus à chasser. Les gens ont juste du mal à comprendre la vraie raison de mes décisions, ce que l’on a du mal à exprimer avec des mots, que l’on cherche à partager à travers la chanson… »

Laure Carion Eleina Angelowski

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‘‘C’est là que je suis revenue à mon premier amour, le piano, la poésie.’’ Elle s’est assise sur ses genoux, « Je pensais trouver la liberté, à Paris.  Ici je vois le ciel/C’est mon échappée belle/Venez pas me chercher/J’ai cessé d’exister/Je ne suis pas celle/que vous avez aimée/Je ne suis plus telle/Que vous m’avez aimée. J’y ai cru mon grand, à la chanson, à la fuite aussi. Depuis toute petite, j’ai compris que j’appartenais à ailleurs, mais je ne savais pas où vraiment. Je ressentais juste la présence de cet endroit qui se rapprochait parfois, son étrange chaleur rejoignait la mienne, par la plante des pieds. C’est l’haleine maternelle de la forêt. Elle m’envahissait toute entière, me faisait sentir vivante, la forêt, ma grande consolatrice. Ce fut d’abord le refuge des buissons du jardin où personne ne me voyait, quand j’étais toute petite, puis la grande forêt, puis en me collant contre toi mon vieux, même de loin, même en rêve… » Elle ferme les yeux et rêvasse, allongée, la tête à ses pieds. Une fois encore, elle lui raconte, comme si elle chantait une chanson qu’elle aime redire, transformer, retisser… Sa profonde attention, comme une respiration retenue, appelle les mots d’Isa dans son creux, l’aidant aussi à garder le fil du récit tout en la laissant broder des détails inattendus. « Je te l’ai déjà dit, non ? La fac de droit, puis les études théâtrales, rattrapée au vol par Colette Weil. J’ai adoré la scène où je me suis sentie enfin reconnue : dans la vie on est tout le temps obligé de jouer un rôle, mais en jouant « vraiment », sur scène, je me suis sentie soulagée, libérée, pleine d’énergie. La sensation d’être hors le monde trouvait toute sa place sur les planches, ce n’était plus une maladie. J’ai fait partie d’une

troupe, j’ai enseigné le jeu théâtral à l’université… en fait, j’ai essayé de transmettre aux étudiants cette joie. J’ai trouvé une famille dans le Théâtre. » Un oiseau s’est posé sur le buisson, tout près d’eux. Il porte un bleu royal, éclatant, sur ses ailes. « Puis les contraintes et tout ça, il fallait sans cesse monter des dossiers, trouver des financements... tu le comprends ce mot, toi ? C’est là que je suis revenue à mon premier amour, le piano, la poésie. J’ai pris la décision après le premier concert… Une expérience inouïe... Tu es dans un état second, comme sur un fil, tendue et relâchée à la fois. Une expérience complète, comme quand on fait l’amour, on est transi par une présence au-delà de soi et du public, toujours cette trinité en amour. Soi et l’autre, ensemble, sur un fil. Et quand enfin tu lâches les amarres, c’est l’effusion d’amour. Avant les concerts, on a toujours envie de vomir, de mourir même. C’est parce que tu meurs vraiment en laissant derrière ta personnalité avant de te laisser envahir par la musique, tu prends le risque de te jeter dans le vide. C’est presque une cérémonie sacrificielle et les gens sont là pour y vivre leur propre nudité, leur fragilité, à travers la tienne. En chantant mes textes j’avais enfin le sentiment de pouvoir exprimer ce que je n’arrivais pas à dire, respirer avec cette haleine qui surgit du profond chez-moi. Comme écrire une lettre avec de l’encre si transparente, si intense. J’ai laissé tomber tout le reste. Après 15 ans de vie de comédienne, c’était la liberté et l’euphorie, comme quand on tombe amoureux… » L’après-midi s’est déjà installé dans la clairière avec ses reflets orange et rouille. Elle chantonne, en silence pendant qu’il souffle dans ses cheveux, murmure derrière ses oreilles. Chante ces petits bouts de toi/ces petits bouts de moi/tous ces tout petits pas/là, entre toi et moi, chante c’est là/ Chante ces petits bouts de toi/ailleurs il n’y en a pas/joue avec ces petits bouts de bois, do, re, mi, fa sol, la/chante avec ça… « Chanter... j’ai même cru pouvoir faire le pari du succès, comme tout le monde. J’ai réussi au début, mais je me suis encore une fois fait rattraper par la réalité de la production. T’en es où avec ton projet ? Tu dois le défendre ma belle, le vendre. Oui, mais non ! Un jour, j’ai pris mes cliques et mes claques, surtout mon piano numérique que je trimballe partout avec moi. Cap sur la terre natale, cap sur la forêt ! Hum, le mythe du retour à la nature et tout et tout… Mais toi tu sais à quel point je me sens comme un dauphin dans la mer ici. Je ne suis pas seule avec toi, et avec toutes les autres âmes de la forêt. Pourtant, la souffrance me rattrape partout. Les chasseurs, les bûcherons, la forêt pleure en mon sein, dans mes rêves, dans mon sang. Je me sens souvent envahie par le sentiment d’un monde qui se rétrécit sous la pression d’une civilisation étouffante. Et je ne peux plus fuir… c’est vain et ça ne m’intéresse plus. C’est fini la saison des premiers amours. »


Mais elle a un prix, toujours - Lubol. Tu connais ce mot ? C’est un chanteur russe qui me l’a appris. Il vient de deux mots russes любовь (amour) et боль (douleur). Pas d’amour, pas de vraie rencontre sans douleur sur la Terre. La vérité naît dans la rencontre. Deux existences se reconnaissent et se laissent transformer par l’union. Révélation, exaltation, puis le chemin de croix continue. L’important c’est que la rencontre ait lieu, sans regrets, sans prétentions. On se laisse danser par cette danse de la mort dans la vie qui nous apprend la partition de l’âme... » Il est temps de rentrer dans la cabane. La nuit reprend doucement possession de la clairière. Combien d’heures se sont écoulées ? Le temps ici reprend la chanson en spirale… Regarde, la première luciole !  « Avant de me coucher, il y a celle que j’ai écrite pour toi, mon ami…» Croître sans savoir/Croître sans vouloir/… La terre est aux arbres, mais les arbres ne possèdent rien/Le peuplier rêve que vous peupliez vos rêves/d’arbres/… soyons comme l’arbre qui ne soustrait, ni additionne/Soyons chêne, soyons roseaux/ selon les jours, les chemins, les cours d’eau/oublions, oublions, oublions/les décomptes et les bilans futiles/Soyons ensemble, soyons/emmêlons nos racines et que les murs en tremblent/ murmure le tremble.

saison 2018 / 2019

Elle perçoit sa respiration qui s’accélère légèrement. Comme s’il devait digérer une dose de CO2 plus importante que d’habitude. « Les gens sont en quête du bonheur, moi non. Je ne cherche pas l’illumination dans les parcs d’attraction spirituelle. La vérité n’apporte pas le bonheur. Moi, je n’ai pas envie de dormir debout avec des histoires New Age. Je cherche la vérité qui s’écrit en moi. J’essaye de la traduire, avec des lettres et des notes.

il a été ému ouve r la bi ture de llett erie 4

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j’ai été émue

Il lui souffle : « Tu as bien fait de ne pas dire mon nom dans la chanson. Si un jour on venait à raconter notre histoire sur les pages d’un journal, je ne veux pas être sur la photo. »

Chansons d‘Isaka en écoute libre ici : www.isaka.fr.

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Album Retrouver en vente à la librairie Kleber

de le voir ému

Saison 2018/2019 – conception graphique la fabrique des regards / M. Waerenburgh – licences n°2-1112060 et n°3-1112061

Elle l’enlace de toutes ses forces pour l’entendre au plus près. En le libérant, ses bras égratignés sont collants de résine fraîche et parfumée.


EXPO CharlElie Couture Il nous reçoit dans son bel appartement baigné de lumière du Faubourg Saint-Martin, à deux pas de la gare de l’Est. Le tutoiement est spontané, sans une once de stratégie de séduction. Quelques objets qui rappellent le chanteur des années 80, mais des toiles presque partout. Surtout des toiles… Et très vite, il en vient au sujet principal : la peinture, qu’il a pratiquée dès son entrée aux Beaux Arts de Nancy, bien avant les succès du chanteur… Rencontre avec un artiste.

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« Quand je parlais de ma peinture, on me rétorquait : oui, mais t’es chanteur, toi. Alors je répondais : non, je suis peintre. Et ils rajoutaient : oui, mais nous, on te connaît comme chanteur. Vous oui, mais bon…, je peins… » Avec ces simples mots, CharlElie Couture exprime ce qui l’a toujours taraudé depuis 1978, date de parution de son premier album et le succès formidable de Comme un avion sans ailes quelques années plus tard. 22 albums sont venus garnir une discographie exceptionnelle. Le 23ème, Même pas sommeil sortira début 2019. On pourrait aussi ajouter une vingtaine de bandes originales de films et une quinzaine de bouquins, juste façon de souligner ce talent protéiforme. « En partant vivre à New-York en 2003, j’ai compris finalement pas mal de choses : parmi elles, une qui est très importante. Une fois là-bas, la première chose que les gens que je rencontrais me demandaient, c’était : Salut toi, tu fais quoi ? Et là, je me suis rendu compte qu’enfin, ce n’étaient plus les autres qui parlaient de moi, mais moi qui parlais de moi. Personne ne parlait plus à ma place. Du coup, tu te construis toi-même ton propre cercueil, tu y enfonces tes propres clous mais bon, le cercueil, au moins, il est à ta taille ! Certes tu te mets dans un tiroir, mais c’est toi qui définis la taille du tiroir… Du coup, c’est simple, t’es un peu comme le loup qui a pissé pour marquer son territoire et ce territoire, tu le défends. Et tu le défends avec fermeté. Aux Etats-Unis, on considère que si quelqu’un est incapable de définir son territoire, alors ce quelqu’un est indéfini… Alors qu’en France, si on se définit

trop, on te dit : eh, pour qui tu te prends, toi ? Aux Etats-Unis, on te dit vite qu’il faut que tu te prennes pour quelqu’un car sinon, on ajoute : pour qui veux-tu qu’on te prenne si toi-même, tu ne te prends pas pour quelqu’un ? Là-bas, on regarde la partie du verre qui est remplie, c’est-àdire qu’on considère les choses pour ce qu’elles sont alors qu’en France, on va toujours te parler de la partie que tu n’as pas. Les Etats-Unis, c’est un pays de colons, pragmatique : on mange ce qu’on a dans l’assiette, avec ce qui est dedans : si c’est deux fayots, c’est deux fayots, l’important c’est de se nourrir avec ce qu’on a. Plus tard viendra peut-être l’opulence… » On croit comprendre que cet exil volontaire et total (la famille l’a rejoint un an après son arrivée) a été choisi pour pouvoir s’exprimer totalement au niveau plastique, sans avoir à continuer à tirer le boulet du chanteur. CharlElie corrige :

‘‘Tu te construis toi-même ton propre cercueil, tu y enfonces tes propres clous [...]’’


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« Non, je suis parti là-bas pour enfin me connaître. J’ai mis une douzaine d’années à comprendre : en France, je souffrais vraiment d’avoir été mis dans cette boîte du chanteur à succès, pour moi c’était extrêmement asphyxiant. À New-York, j’ai respiré, voilà, c’est tout simple… Et j’ai fini par me trouver. Il a fallu ce parcours pour qu’enfin on finisse par me dire, en France : mais, vous êtes vraiment un artiste, alors… Vous vivez là-bas, vous peignez là-bas… Ben oui, je répondais, je l’ai toujours dit, depuis le début, j’ai quand même fait une quinzaine d’expos avant de partir à New-York… » Il en aura donc fallu du temps pour que le véritable CharlElie émerge enfin (« pour qu’enfin on cesse de me considérer comme un simple chanteur qui se perche sur une branche de micro comme un oiseau qui soigne son ramage et son plumage » comme il le dit joliment). Il exprime


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‘‘J’ai toujours été comme ça : je suis entré aux Beaux-Arts avec l’intention de faire du cinéma, je voulais devenir décorateur de films !’’

alors longuement le fait qu’être artiste, « c’est une attitude. C’est un état d’être, je m’apparente plus aux artistes des mouvements conceptuels que spécifiquement lié à la notion de savoir-faire, de maîtrise des techniques. Bien sûr, évidemment, j’ai acquis un savoir-faire dans la musique, dans l’écriture, dans les arts plastiques, OK, mais les seules études que j’ai suivies sont celles des Beaux-Arts que j’ai clos par un titre de major de ma promo avec les félicitations du jury. Et j’ai eu depuis ce diplôme comme une fringale de création, je voyais le rôle de l’artiste comme à la recherche de l’universalité, à l’image de Jean Cocteau qui me fascinait et ce qui s’était passé avec Andy Wahrol et le Pop-Art. Certes, il n’était pas pluridisciplinaire mais avoue que ça grouillait partout dans la Factory autour de lui ! J’ai toujours été comme ça : je suis entré aux Beaux-Arts avec


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l’intention de faire du cinéma, je voulais devenir décorateur de films !.. C’est dans ce même état d’esprit que j’ai écrit, composé et édité à compte d’auteur mon premier disque. La musique me permettait de payer mes études d’artiste, c’est tout simple. Un truc en amenait un autre et ainsi de suite. J’étais déjà dans une démarche globale de création… » Quand on l’écoute raconter longuement son implantation à New-York, le plaisir de travailler dans son premier atelier, puis l’ouverture de sa galerie durant cinq ans (« tu en connais beaucoup toi, des artistes, même de renom, qui ont eu pendant cinq ans leur galerie là-bas ? »), on ressent bien ce jubilatoire parcours personnel à la découverte de soi-même qui l’a porté durant toute son aventure américaine.

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De nouveau résident parisien depuis l’automne dernier, CharlElie Couture sera donc à Strasbourg pour exposer ses œuvres (lire l’encadré ci-dessous). « À New-York, j’ai fait comme une remise à zéro de mes propres compteurs. Puisque j’avais enfin le droit

‘‘Il y a ce que l’artiste voit, le concret, comme tout un chacun et puis, il y a ce mystère de ce qu’il interprète, de ce qu’il restitue sur la toile.’’ d’être qui je voulais, alors qui étais-je ? Il était temps, j’avais 47 ans ! À Strasbourg, je présenterai ce qui est au centre de mon travail depuis New-York. Tout est dans le titre de l’expo : IN / OUT. Il y a ce que l’artiste voit, le concret, comme tout un chacun et puis, il y a ce mystère de ce qu’il interprète, de ce qu’il restitue sur la toile. À l’heure où on se parle, début juillet, la galerie AEDAEN doit encore faire son choix mais ce sera sur ce thème-là… ».

NEW-YORK IN / OUT Co-organisée par Delphine Courtay - Agence Des Artistes (qui a eu carte blanche et a elle-même choisi l’artiste) et la galerie AEDAEN, cette exposition rare présente une vingtaine de toiles et sculptures toutes réalisées à New-York par CharlElie Couture. La ville « qui ne dort jamais » devient un être vivant à part entière sous les coups de pinceau de l’artiste et sa technique où hyperréalisme et abstraction se mêlent intimement. Chacun porte en soi un regard à la fois intime et connecté au monde extérieur, cette intériorité et cette extériorité qui nous définissent si bien (IN / OUT). Dans une seconde scénographie plus muséale seront exposées pour la première fois des œuvres plus particulières qui permettront de découvrir une autre facette du talent de cet artiste « multiste ». NEW-YORK IN/ OUT Du 6 au 28 octobre Vernissage public en présence de CharlElie Couture le 6 octobre à 18h Galerie AEDAEN, 1 A rue des Aveugles à Strasbourg Ouverture du jeudi au dimanche de 12h à 20h et sur rendez-vous auprès de raphael.charpentie@gmail. com ou delphine@des-artistes.fr

A noter : un diner insolite est organisé par La Casserole le 4 octobre, avec la présence exceptionnelle de l’artiste CharlElie Couture. Renseignements et réservations au 03 88 36 49 68 restaurantlacasserole.fr/insolite


Des galeries présentant la création contemporaine européenne d’aujourd’hui

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David Douglas Duncan, Picasso at La Californie making Dish with fishbone, Canes, April 1957 Modern digital copy by inkjet, 50 x 60 cm, FDDD/9/84. © David Douglas Duncan’s Archive. Courtesy : Arxiu Museu Picasso de Barcelona © Succession Picasso 2018

INVITÉ D’HONNEUR

Museu Picasso Barcelona

Carrer Montcada, 15-23, 08003 Barcelona, Espagne www.museupicasso.bcn.cat/


ROCK&ROLL SUICIDE à la PopArtiserie

Or Norme - DR Charles Nouar

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Beaucoup a été dit sur la fin de la PopArtiserie, co-fondée par Erwann Briand et Solveen Dromson. Beaucoup de vide, de crainte qu’en laissant la porte trop ouverte aux médias, le Off n’influe trop sur le In et déstabilise les efforts de reprise. Toutes ces semaines durant, Or Norme était pourtant là, invité à vivre l’histoire de l’intérieur, gage d’une confiance de longue date. Avec cet engagement de notre part : ne rien dévoiler tant que la dernière ligne n’aura été paraphée par le cours des événements. La liquidation judiciaire prononcée, voilà bien plus qu’un article, aujourd’hui : ce qui aurait pu être la face B d’un Rock&Roll Suicide signé Bowie. Dernière semaine d’avril. Une terrasse de resto, quartier tribunal. Faisait un bout de temps qu’on essayait de caler nos agendas. La journée était plutôt ensoleillée, tout s’annonçait parfait et puis, cette nouvelle qui tombe : inimaginable, incompréhensible : « Je viens d’apprendre qu’Erwann mettait la PopArtiserie en liquidation ». En l’annonçant, Solveen peine à trouver les mots, sous le choc. Échange de regards en mode WTF ! « Mais c’est toi qui l’as cofondée, comment c’est possible ? » « Je ne sais pas, je ne comprends pas. Je viens juste de l’apprendre ». « Mais tu es associée, tu as ton mot à dire, non ? » « Oui, mais minoritaire. Alors oui, ok, ce n’est pas moi la gérante, mais tout de même, il aurait au moins pu m’alerter, on aurait au moins pu en discuter ! On l’a créée ensemble la Pop ! ».

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‘‘Cette nouvelle qui tombe : inimaginable, incompréhensible.’’ « C’est lui qui te l’a annoncé ? ». « Non, l’expert-comptable, par téléphone. A priori, Erwann a déjà quitté la ville, ou serait sur le point de, en laissant tout en plan ». « Sérieux ? » « Oui ». « Et là, qui gère ? ». « Qui veux-tu d’autre ? Pas le choix. Faut essayer de sauver la Pop tant que c’est encore possible ». LES ARTISTES, PREMIÈRE DES PRIORITÉS Cinq années pulvérisées en un coup de fil, sans explication, sans rien. Ces derniers mois, les photos de Solveen avaient déjà été progressivement effacées du compte Facebook de la Pop, comme un signe précurseur, sans davantage d’explications. Bien qu’en retrait du lieu depuis deux années, la chose l’avait marquée, attristée, l’avait fait pester,

même. Mais là, l’histoire est tout autre. Le mal, la douleur sont bien plus profonds. Dans les longues heures et jours qui suivent, les tentatives de joindre Erwann Briand, avec lequel Solveen Dromson a cofondé la structure, élue trois fois meilleur lieu culturel en cinq ans, se succèdent avec plus ou moins de réussite. Puis vient ce post, qu’il publie (ou fait publier) sur la page Facebook de la Pop : « Pour des raisons indépendantes de notre volonté, la PopArtiserie sera fermée jusqu’au 31 mai inclus. Nous vous attendons à nouveau à partir du 1er juin ». « Comment ça, le 1er juin ? Y a liquidation ou pas ? ». Solveen ne pige pas, pas plus que les quelques personnes mises dans la confidence. « Il joue à quoi, là ? ». Et les artistes, savent-ils seulement ce qui se passe ? Les a-t-ils seulement prévenus ? Nouveaux coups de fils, confirmation orale de la fin de l’histoire. Mais aucune officialisation. Les artistes, oui, les artistes, première des priorités : ne pas les planter, ne pas les tromper. Alors, Solveen appelle ceux qu’elle connaît, de ses programmations passées. Publierait bien un communiqué sur la page de la Pop mais n’en détient pas les codes, ni ne parvient à les obtenir. Seule solution, publier sur son propre mur et miser sur l’effet ricochet du réseau social : « C’est avec une immense tristesse que je vous annonce la fin de l’aventure de la PopArtiserie telle qu’elle existait... Il nous revient à présent, à nous les anciens de la Pop, de l’accompagner jusqu’à la fin, du mieux que nous pourrons, qu’elle soit reprise ou fermée définitivement », et de prévenir que « nous ferons notre possible pour qu’elle vive autrement ». AMBIANCE COMMANDO « Autrement ». Oui, à ceci près que le temps manque : trois semaines pour monter un projet avant que ne s’applique définitivement la procédure de liquidation, trouver des


CHOPER LA QUEUE DU MICKEY Alors que, depuis son appartement, quelques proches planchent avec elle sur le dossier, Solveen observe inlassablement rugir la sonnerie de son téléphone privé. « C’est dingue ! Ils l’ont eu comment mon mobile, tous ces journalistes ? ». « Tu te demandes vraiment ? », lâche machinalement l’un des membres de la petite tribu. Solveen explique alors aux gamins du manège médiatique qu’elle ne veut pas parler, que cela pourrait mettre en danger le projet de reprise et puis, quand bien même voudrait-elle s’exprimer, que dire, en l’absence d’accès aux pièces comptables et judiciaires, toujours bloquées ? La plupart comprennent mais une insiste, rappelle, parle et fait parler, beaucoup, au point de voir Solveen partir s’isoler dans la cuisine avec son combiné et de revenir, une quarantaine de minutes après, presque penaude, tête basse, consciente de s’être sans doute faite avoir : « Je sais, je n’aurais pas dû, mais elle m’a affirmé qu’ils publieraient demain, que je parle ou non ». « Mais ils n’ont rien à écrire si tu ne parles pas ! », lance une amie. «Oui, mais ils ont parlé avec plusieurs personnes et ils cherchent à joindre Erwann. Il fallait au moins que je dise que je ferai tout pour sauver la Pop ». Le lendemain, cette partie est bien retranscrite, mais l’article offre aussi une tribune au même élu qui souligne aussi la fragilité de l’économie du secteur culturel, qui plus est quand les projets relèvent du secteur privé. Pas de quoi rassurer d’éventuels investisseurs. Quant à Erwann, aucune citation de lui n’apparaît. Mais le plus difficile à encaisser à cet instant est ailleurs : associer des proches à un article sur la Pop, pourtant sans aucun lien avec le dossier. Au mieux une très grande maladresse, au pire, tout ou presque ce qui tue à petit feu la confiance envers les journalistes. BATAILLE JURIDIQUE

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financeurs, alors même que le flou règne encore sur la réalité du dépôt de l’acte de décès devant le Tribunal. Alors, Solveen, tout en essayant de comprendre la réalité judiciaire de la chose, réunit les proches, les anciens pour plancher en urgence sur un projet. Ambiance commando : jouer la transparence avec les artistes pour qu’ils récupèrent leur dû et leurs œuvres encore invendues ; accéder à l’inventaire, analyser les comptes pour pouvoir élaborer un business plan, trouver des repreneurs sur la base de celui-ci. Mais, voilà, une chose n’avait pas été prévue dans le plan monté en urgence : aux côtés de la force du réseau social qui a engendré une jolie vague de soutiens et d’émotions, le revers de la médaille : un élu qui partage l’info, se fend d’un petit mot sur son mur, d’un message via Messenger et d’un appel téléphonique de soutien qui suscitent l’intérêt des médias qui s’engouffrent dans le petit scoop de la semaine et se mettent en tête de choper la queue du Mickey.

Les jours qui suivent, plusieurs contacts sont néanmoins pris par l’infatigable petite tribu. Certains, même, pour bien connaître Solveen et se refusant à voir ce lieu disparaître, se manifestent d’eux-mêmes pour aider directement ou plus simplement pour conseiller sur le plan entrepreneurial : un gérant d’hôtel arty, un artiste chinois de renommée internationale, un ancien patron d’agence de com’, un serial entrepreneur qui demande avec une belle élégance : « Si je reprenais la Pop, tu y verrais un inconvénient ? ». Solveen est touchée, émue, par le positionnement de chacun, mais côté documents, toujours rien. Les rares échanges avec Erwann se tendent, d’autant qu’il est impossible de savoir ce qu’il reste sur place, faute d’accès aux clés, « dans la poche de quelqu’un à Strasbourg », mais qui ? Justifiées ou non, les craintes se multiplient alors au sein de la petite troupe, qui plus est après qu’un fournisseur ait indiqué que les locaux semblaient avoir été « vidés » de ce qu’on en apercevait de l’extérieur.


Nous sommes alors le 6 juin quand Solveen met ses proches dans la confidence : « Juste quelques mots pour vous dire qu’à force de me prendre des murs, j’ai décidé de passer la main au repreneur de la Pop. Le dialogue avec Erwann est totalement rompu. Je lâche. Je tourne la page ». Cinq jours après, le 11 juin, la Pop est liquidée judiciairement mais, contre toute attente, « pas de repreneur ferme », le serial entrepreneur ayant, dans l’opacité ambiante du dossier, finalement fait le choix de ne pas se présenter au tribunal. Malgré tous les efforts déployés : Game over. « LA POP : AVANT TOUT UN ÉTAT D’ESPRIT » Solveen Dromson

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‘‘Mais un état d’esprit, ne s’éteint pas. L’envie, les rêves ne s’effacent pas.’’ Forcer l’entrée, y aller ? La question se pose mais pas sans huissier. L’avocat de Solveen planche sur le dossier, exige des explications par expert-comptable interposé, ne serait-ce que pour obtenir copie du dépôt de bilan auprès du tribunal ainsi que l’état du stock qui devrait normalement faire « partie des pièces obligatoires » l’accompagnant. « En substance, indique Solveen à son petit commando: l’avocat s’occupe du juridique et nous de monter le projet de reprise ». «JE PENSE QUE MON AVOCAT VA S’ÉTRANGLER» Aidé d’un juriste combatif, l’espoir renaît mais deux jours plus tard, le 16 mai, Solveen affiche de nouvelles inquiétudes : « Je ne sais pas trop comment vous le dire mais, pour faire simple, la situation est actuellement la suivante: Erwann est ok pour retirer la déclaration de cessation d’activité, mais il refuse de transmettre les pièces comptables à mon avocat... et exige que j’en change pour prendre celui que l’expert-comptable aura choisi » Quant à la cession du fond de commerce, les exigences, à écouter Solveen, ne seraient pas moins ubuesques... « J’appelle mon avocat cet aprem, je pense qu’il va s’étrangler, poursuit-elle. Mais, surtout, le travail de sape se fait tellement en profondeur que mes forces s’amenuisent. Juste envie de laisser tomber. Dans ces conditions je ne peux rien faire. Et encore moins trouver quelqu’un qui voudra reprendre ce merdier ». Un, néanmoins, le serial entrepreneur, veut encore y croire, tenter de sauver l’héritage culturel du lieu.

Restent alors les témoignages amicaux : de A. qui relève que « redresser la barre quand les vents sont contraires, c’est fatigant ! » Et d’ajouter, positive : « Alors lâchons les amarres et regrimpons sur une autre caravelle ! » ; de N. qui se souvient des « soirées extraordinaires de la Pop qui aura servi à tant de belles choses, de belles histoires, de merveilleux souvenirs » ; de C., aussi, qui un jour avait dit à Solveen que « la Pop c’est avant tout un état d’esprit ». « Je suis allée au bout, répond émue celle qui se sera battue tout du long. Je voulais juste vous dire merci d’être toujours là. Et, que, finalement c’est grâce à la Pop que j’ai la chance de vous avoir pour amis ». L’élégance jusqu’au bout. La droiture, aussi, de celle qui obtiendra, avec le soutien de la mandataire judiciaire, que soient ouvertes les portes de la Pop deux après-midis durant pour que les artistes puissent y récupérer leurs œuvres. Ou une cession de mandat pour ceux qui n’auraient pu se déplacer afin que Solveen puisse leur restituer leur travail en mains propres. « Les artistes, première des priorités », s’était-elle engagée.   LES RÊVES NE S’EFFACENT PAS L’avenir? Beaucoup ont spéculé dessus. Nombreux sont ceux qui attendent. Pour l’heure, l’histoire a laissé des traces, pas que matérielles ou morales. Au sein de la petite tribu, tout le monde le sait. Une pause, un break est nécessaire. Mais un état d’esprit, ne s’éteint pas. L’envie, les rêves ne s’effacent pas. Tout le monde autour de Solveen le sait. Mad’âme Pop a d’ailleurs déjà été approchée pour redonner vie à un joli lieu, en toute transversalité. Inévitablement, elle n’y est pas insensible, a même eu un « véritable coup de coeur » pour ces murs dans l’alcôve desquels elle pourrait y nicher un très beau projet sur lequel elle a, en toute discrétion, déjà commencé à plancher. 2019, 2020, qui sait ? L’état d’esprit ne se mesure pas à un calendrier. Mais pour l’heure : reprendre souffle, récupérer et se donner le temps de jouer ses cartes en toute sérénité.


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Nicolas Roses - DR

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Barbara Romero

LA SYLVOTHÉRAPIE Une douche, un bain… de forêt

Si la pratique est ancestrale, elle fait le buzz depuis le printemps dernier : de plus en plus de Français se mettent à la sylvothérapie, ou « bain de forêt », capable selon des experts japonais de diminuer le stress, mais aussi de soigner de nombreux maux.

‘‘On n’est pas là pour faire de la consommation, mais

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pour se détendre, se mettre au contact avec la nature [...]’’

Dans les parcs strasbourgeois ou dans les forêts vosgiennes, il n’est plus rare de croiser des promeneurs enlaçant des arbres ou pratiquant une séance de méditation ou de Qi Gong. Si les bienfaits du sport en plein air sont acquis depuis plusieurs années, la pratique de la sylvothérapie émerge vraiment en Europe depuis cette année. Notamment depuis la sortie de l’ouvrage du Docteur Qing Li, membre fondateur de la société japonaise de sylvothérapie, Shinrin Yoku — L’art et la science du Bain de forêt Comment la forêt nous soigne (*). Médecin immunologiste au département d’hygiène et de santé publique à l’Université de médecine de Tokyo, il dirige des travaux de recherche sur le sujet depuis 2005. Grâce à des prises de sang, il a pu déterminer que passer trois jours et deux nuits en forêt permet de diminuer le taux de cortisol, l’hormone du stress, pendant… Un mois ! Sans guérir les maladies, la sylvothérapie améliore le sommeil, diminue la pression artérielle, et

augmenterait même, toujours selon l’expert, les cellules tueuses à savoir celles qui luttent contre les virus ou les cellules cancéreuses. « ON A BESOIN D’ÉTUDES POUR CROIRE AUX CHOSES » Pratiquée depuis 1982 au Japon, elle compte 30 centres au pays du soleil levant. En France, la pratique démarre tout juste comme en témoigne Eric Brisbare, auteur du livre Bain de forêt (**). Le guide de montagne propose en effet des week-ends de sylvothérapie dans les Vosges depuis 2012. Entre 2012 et 2016, il n’aura fait qu’un seul stage ! « Les médias ne s’y intéressaient pas encore, commente-t-il. Lorsque les études scientifiques japonaises sont sorties, ils en ont parlé. Nous sommes dans une société très cartésienne, on a besoin d’études pour croire aux choses… ». L’an dernier, 150 personnes ont suivi ses stages et ils seront près de 250 cette année, chaque sortie affichant complet. « La pratique se démocratise, et les gens anxieux,


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Nicolas Roses - DR Barbara Romero

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Géraldine Siberlin

en situation de stress, ont de plus en plus envie de découvrir des pratiques susceptibles de les aider. » Mais en quoi consiste précisément la sylvothérapie ? Encore un truc d’illuminés pensant que câliner un arbre allait leur donner des superpouvoirs ? « Personnellement, je n’aime pas parler d’énergie entre l’arbre et l’homme, car je ne l’ai pas perçue. On n’est pas là pour faire de la consommation, mais pour se détendre, se mettre au contact avec la nature, se recentrer sur soi. » La sylvothérapie consiste à développer ses cinq sens, à apaiser son mental, à travers différents exercices : regarder les herbes qui bougent, toucher les écorces des arbres, déterminer si elles sont douces ou rugueuses, marcher pieds nus, respirer pleinement, être à l’écoute…

‘‘La forêt n’est pas si calme mais riche de bruits apaisants.’’ DES CURES « VERTES » « La forêt n’est pas si calme mais riche de bruits apaisants, confie Géraldine Siberlin, coach et sylvothérapeute en Alsace. On est souvent pris dans des sons agressifs sans s’en rendre compte, alors que là on se

met à l’écoute du bruissement des feuilles, du chant des oiseaux, du clapotis des cours d’eau… » À l’ère du tout digital et de la course à la performance, Eric et Géraldine s’accordent sur les bienfaits de ces bains de forêts. « Je suis moi-même ingénieur pris dans la course folle du métro-boulot-dodo, précise Eric. Amoureux de la nature depuis ma tendre enfance, j’ai voulu partager ses bienfaits avec d’autres. Je me suis beaucoup documenté, je me suis aussi basé sur la phytothérapie. » Les résineux boostent ainsi l’énergie, les tilleuls apaisent, le hêtre améliore le sommeil. « C’est uniquement de l’expérimentation. Et quant au bout de trois jours les gens me disent qu’ils ont l’impression d’avoir eu une semaine de vacances, je suis heureux. » « En France, les médecins nous envoient faire des cures thermales, au Japon, il est normal d’aller faire des cures vertes », rebondit Géraldine. Elle en a fait l’expérience avec son propre fils – trop – branché sur ses écrans. « Je l’ai trouvé d’un coup très blanc, en “surcharge électrique”, un peu impulsif. Je lui ai parlé, il a décidé de partir faire un tour en forêt. Il est revenu une demi-heure plus tard avec des couleurs et le sourire ! » Après, il ne faut pas non plus faire n’importe quoi, ni partir avec n’importe qui. « Lorsque l’on part en montagne ou en forêt, il faut s’entourer de personnes responsables, rappelle Eric. Je suis professionnel de montagne, j’ai donc les formations et assurances nécessaires en cas de blessures, de piqure etc. Cela ne s’improvise pas. » « Le sylvothérapeute donne aussi des clés pour aborder la nature, rebondit Géraldine. Il y a par exemple des arbres plus farouches, comme le chêne, le roi de la forêt. Des arbres malades aussi, que l’on doit laisser tranquilles. Mais aller pique-niquer en forêt ou même dans un parc cela fait déjà un bien fou. » Familles, personnes âgées, enfants, urbains stressés… Et si on se reconnectait tous en cette rentrée ? (*)First Editions (**) Editions Marabout www.unbaindeforet.fr www.coachingformation.eu


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PRESSE

Le dernier kiosquier de Strasbourg

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Hicham Mansour devant son kiosque Kléber.

Bien épaulé par le clan familial, Hicham Mansour, 43 ans, gère les deux seuls kiosques presse encore en activité à Strasbourg, place Kléber et place Gutenberg. Et ce passionné d’actualité n’ignore rien des enjeux liés à la distribution des journaux et des magazines en France… Né en France de parents d’origine marocaine, ce volubile Strasbourgeois, qui a vécu toute son enfance et sa jeunesse à la Cité nucléaire de Cronenbourg, a d’abord obtenu un bac D avant de fréquenter la fac de pharmacie alors à Illkirch et de rater de peu le concours d’entrée en deuxième année (100ème, mais seulement 89 places étaient disponibles…). « J’avoue avoir alors été un peu dégoûté » se souvient-il aujourd’hui. « Je me suis inscrit en fac de bio mais au bout d’un an, j’étais saoulé par la fac. Alors, j’ai tenté un BTS analyses biologiques. Mais à l’issue du stage de fin de première année, j’ai constaté que ce job n’aurait pas beaucoup d’intérêt, les machines faisant tout le boulot ce qui relativisait beaucoup tout ce qu’on apprenait en BTS. Après une année de service civil au centre socio-culturel de mon quartier, j’ai monté un snack en restauration rapide qui a bien marché. Puis on m’a parlé des problèmes rencontrés par le kiosquier de la place Kléber. À l’époque, en 2003, le kiosque se situait directement sur le coin de la place, à moins de cinquante mètres de sa localisation

actuelle. Le kiosquier rencontrait trop de problèmes avec les dealers de shit qui squattaient à proximité jour et nuit, il n’y arrivait plus. J’ai pris la suite quasiment pour le fun, tout en conservant mon snack. Je me souviens bien de mes débuts : c’était un 2 janvier, il faisait -14 ° dehors et quasiment la même température à l’intérieur. Je suis resté assis une heure dans cette glacière en me demandant ce que j’étais venu faire là… Heureusement, il y avait, tout près, Roland, le fleuriste et sa machine à café ! Des débuts très difficiles. Après, j’ai vécu une situation conflictuelle. La Ville voulait remodeler complètement la place Kléber et supprimer mon kiosque et celui du fleuriste : quelqu’un les avait surnommées “ les verrues ”. Heureusement, la maire de l’époque, Fabienne Keller, son directeur de l’espace public, M. de Malliard et même un conseiller municipal d’opposition, Eric Elkouby, ont réellement œuvré pour qu’un kiosque presse subsiste ici. Je les cite volontiers car, sans eux trois, nous ne serions pas là aujourd’hui. Voilà mon histoire : quinze ans après le 2 janvier 2003 et ses -14 °, je suis encore là… » UNE BELLE HISTOIRE HUMAINE Entre deux clients qu’il salue chaleureusement (sa bonhomie est légendaire), Hicham se livre à une analyse lucide à la fois de son métier et des conditions de distribution de la presse en France


(lire l’encadré page 94). « Le problème est simple à comprendre. Tout le monde, et c’est heureux, veut que la presse soit facilement disponible un peu partout. Mais, pour que ce soit le cas, il faut que quelqu’un s’en occupe, y consacre beaucoup de temps et d’énergie. En fait, pour pouvoir survivre avec cette activité, il n’y a que deux solutions : soit tu bosses tout seul comme un acharné au moins treize heures par jour et tout ça pour un revenu minimum, moins de 1200 € par mois, soit tu trouves des gens qui pensent un peu comme toi, qui ne sont pas obnubilés par le côté argent et tu montes une petite équipe où tu vas bosser dans une bonne ambiance, sans prise de tête et où on va pouvoir tirer un minimum vital, sans compter nos heures. Pour pouvoir pérenniser cette activité, il faut aimer par-dessus tout sa liberté car ici, tu n’as personne pour te dicter ce qu’il faut faire ou ne pas faire. C’est notre cas à tous ici… Si tu rentres dans le cadre commun du business déshumanisé, la faillite sera inéluctablement au bout, si tu cultives le respect et l’amitié, tu t’en sortiras ».

‘‘La presse, ce n’est pas un

business comme un autre.’’ Pour assurer la viabilité de son entreprise, Hicham a donc recruté son cousin Zach et Alper, un ami qui, tout en continuant ses études (il révise ses cours et lit ses bouquins aux heures creuses, entre les passages des clients), a appris son métier au kiosque Kléber avant de prendre la responsabilité du kiosque Gutenberg après le départ en retraite du précédent occupant. Ce sont là les deux derniers kiosques de Strasbourg. Tous les autres, place Broglie, place du Corbeau, place d’Austerlitz, place de la Chaîne et place du marché à Neudorf ont fermé les uns après les autres depuis l’an 2000. DE LA PRESSE…

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« La presse, ce n’est pas un business comme un autre et ce n’est pas non plus du service public. C’est en quelque sorte entre ces deux notions » poursuit Hicham. « Tout le monde a besoin que la presse soit disponible tous les jours mais de moins en moins de gens l’achètent quotidiennement. Nous sommes cependant indispensables dans le paysage démocratique de notre pays. Chaque année, mille points de distribution de la presse ferment leurs portes (ce chiffre comprend les maisons de la presse, librairies, tabacs et bien sûr les kiosques dans les grandes agglomérations – ndlr) » note Hicham.

Ce père de famille (six enfants, entre deux mois et demi et 12 ans) revient sans cesse sur le facteur humain qui est au centre de son activité : « Je pense que la façon dont ça se passe dans ce boulot n’a fait qu’accentuer cette partie de moi qui délaisse le côté matériel et financier de la vie actuelle. Sans ce boulot, je me serais vraisemblablement perdu, comme la majeure partie des gens, à courir après des revenus sans cesse plus élevés pour posséder de plus en plus de choses dans une vie qui ne me satisferait pas et que je finirais par quitter, de toute façon. Alors, ce job, certes, ne me rapporte pas beaucoup mais je vis de façon tout à fait décente et en tous cas, infiniment plus sereinement. Au change, je pense que je suis gagnant car je vois bien la situation de la grande majorité des gens qui passent au kiosque…». Celles et ceux qui fréquentent régulièrement l’endroit connaissent bien l’appétence d’Hicham pour l’actualité : « Chaque jour, je me fais ma propre revue de presse » sourit-il. « J’aime me choisir un sujet et comparer son traitement dans l’ensemble des journaux ou magazines. Mais j’avoue que je sature régulièrement. En fait, je me rends compte que tout ce que la presse nous apprend, si on n’y prend pas garde, est très anxiogène et peut nous détourner de la vie réelle. Alors, je fais une pause de deux  semaines… » Par l’intermédiaire de la clientèle du kiosque, Hicham s’est déjà vu proposer maintes occasions de changer de voie professionnelle (avec quelquefois d’alléchantes propositions financières) mais il les a toutes refusées, toujours en accord avec sa philosophie profonde : « Qu’est-ce que je ferais avec plus d’argent ? Je m’achèterais de meilleurs baskets, un plus beau téléphone mobile, une plus grosse voiture ? Pff… J’ai tout ce qu’il me faut : un vélo pour venir au boulot, une voiture que je loue pour partir en vacances avec la famille… » En outre, ce passionné de presse lit lui-même la plupart des publications qu’il vend, surtout celles qui parlent de Strasbourg. Il le fait car ses clients comptent aussi sur lui pour bénéficier de quelques conseils. « C’est un aspect très important de mon métier » dit-il. « Quand un client prend en main un hors-série ou un hebdo national qui affiche des pages spéciales sur Strasbourg et qu’il demande ce que vaut le contenu, tu te dois de ne pas le gruger. Moi, je suis honnête : si c’est quelques pages rédigées à l’arrache par un journaliste parisien qui est venu le matin en TGV et est reparti le soir, dans le meilleur des cas, qui indique de bons restos qui en fait sont de piètre qualité, je le lui dis sans


hésiter : moi-même, je n’ai même pas reconnu ma ville dans ce truc-là alors que j’y suis né. Je préfère largement qu’il ne le prenne pas car s’il l’achète, il va penser ensuite que je l’ai pris pour un con et il ne reviendra plus dans mon  kiosque… » « Mon travail, ça fait longtemps que je ne le ressens plus seulement comme un simple travail » conclut Hicham avec un large sourire. Passez donc un jour lui faire un petit coucou, venez donc acheter l’un ou l’autre journal ou magazine au kiosque Kléber ou celui de Gutenberg, chez cet homme qui fait si bien son boulot et qui permet encore à la presse de trouver ses lecteurs. Il est le dernier kiosquier de Strasbourg…

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D E S LO I S D ’ U N AU T R E ÂG E QUI MENACENT TOUT UN SECTEUR Franchissez le Rhin par le pont de l’Europe et c’est tout de suite un autre monde pour la distribution de la presse. À Kehl comme dans toute l’Allemagne (ça vaut en fait pour la très grande majorité des pays européens), la presse quotidienne et périodique est disponible quasi partout : commerces de bouche, stations-service, grandes et moyennes surfaces, tabacs, épiceries de quartier, cafeterias et snacks… L’exception française est due aux lois sur la presse promulguées au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il y a donc plus de 70 ans. À l’époque (et c’était sans doute justifié en raison des conséquences de la longue occupation subie par le pays), on a voulu garantir l’indépendance de la presse en créant des monopoles au niveau de l’impression et la diffusion. C’est ainsi que les NMPP (Nouvelles messageries de la presse parisienne, devenues aujourd’hui Presstalis) bénéficient encore de nos jours d’une quasi-exclusivité de distribution dans les points de vente français (maisons de la presse, tabacs, quelques rares grandes surfaces, et c’est tout !...). Il en va de même pour l’impression des journaux quotidiens, nationaux ou régionaux. Le Syndicat CGT du Livre bénéficie d’un monopole d’embauche dans l’ensemble des imprimeries de ces journaux. Pour un éditeur, la liberté d’imprimer où il veut et avec qui il veut n’existe donc pas, il doit se soumettre aux effets de la convention collective du secteur, ce qui renchérit considérablement les coûts d’impression de la presse française. Aucune vraie tentative de réformer ces législations antiques n’a jamais vu le jour, le chantage à la grève et à la non diffusion étant à chaque fois de mise. La presse quotidienne, entre ses coûts de production et de diffusion et la progression fulgurante

de la lecture numérique va donc très mal. Et Presstalis, pour la distribution, a échappé de très peu à plusieurs dépôts de bilan et ne survit que par le biais d’importantes aides de l’Etat. En ce qui concerne plus particulièrement la diffusion, les chiffres cités par Hicham Mansour sont tout à fait justes. Malgré une prétendue concertation cet été pour réformer la loi Bichet, on peut d’ores et déjà prévoir le pire si l’on considère qu’à moyen terme, beaucoup de ces tabacs-presse encore existants ne manqueront pas de fermer en raison de l’augmentation effrénée des taxes sur le tabac. Pour le cas particulier des kiosques, qui ne touche que les grandes agglomérations, on peut être assez stupéfait du manque de considération de MediaKiosk, la filiale du groupe JCDecaux qui gère l’ensemble des kiosques français, envers ses kiosquiers. Pour Paris, un nouveau modèle de kiosque a été présenté en 2016 : soi-disant plus moderne et confortable, il ne prévoit toujours pas le confort d’un coin d’aisance qui est pourtant absolument nécessaire quand le kiosquier passe plus de dix heures par jour à son labeur. Pour les besoins de base, la bonne vieille bouteille plastique continue à faire discrètement affaire. Pour le reste, le kiosquier doit improviser : « Pour ma part, au pire, je demande à un client de confiance de tenir le kiosque pendant quelques minutes » soupire Hicham. Ce Moyen-Âge social et humain est tout à fait représentatif de l’hypocrisie qui, là comme ailleurs, règne sur ce secteur : pas un politique pour ne pas se préoccuper, la main sur le cœur, des enjeux de démocratie soulevés par l’existence d’une presse libre. Mais dès qu’il s’agit de passer aux actes et d’être concret…


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NON AUX ANIMAUX DANS LES CIRQUES

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Le beau combat de André-Joseph Bouglione

Cet authentique membre de la famille la plus célèbre du cirque français n’est pas reparti les mains vides de sa visite à Strasbourg début juillet dernier. Dans la foulée du vote de son vœu pour la non-présence de cirques avec animaux sur son territoire (la Ville ne peut pas juridiquement aller plus loin, pour l’heure), Strasbourg va soutenir le projet de cet homme parfaitement convaincu que le monde du cirque doit tourner la page de l’exploitation des animaux sauvages…

À l’évidence, le couple formé par André-Joseph Bouglione et son épouse Sandrine donne raison à l’adage qui proclame qu’il y a toujours une femme derrière un grand homme. Car, si ce duo a manifestement l’habitude de communiquer sur son sujet de prédilection (la mise au ban des cirques avec animaux) en mettant en avant le nom d’André-Joseph Bouglione, on sent en permanence que Sandrine, aux côtés de son mari, brûle elle aussi de cette conviction que le cirque moderne se doit enfin d’évoluer. Notre entretien a eu lieu début juillet dernier, quelques heures après la rencontre avec Roland Ries et ses adjoints concernés. Une initiative qui fait écho au vœu qui a été voté à l’unanimité par l’ensemble de l’assemblée municipale visant à rendre les cirques avec animaux indésirables sur le territoire de la Ville et de l’Eurométropole. Rappelons que c’est là l’ultime décision qu’une municipalité peut prendre (sauf en cas de maltraitance flagrante dûment constatée par un vétérinaire). La loi étant ce qu’elle est, tous les arrêtés d’interdiction pris par les municipaux sont retoqués par les tribunaux administratifs puisque l’exploitation des animaux dans les cirques n’est pas une activité illégale en France.

LE GRAND TOURNANT « Mon grand-père était Joseph Bouglione, le patriarche » annonce d’emblée André-Joseph. « Mon père, Joseph lui aussi, fut le dernier de ses fils. Je suis donc complètement né dans ce milieu-là, j’ai baigné dedans depuis ma plus petite enfance. Quatre décennies plus tard, et après une analyse profonde qui a débuté il y a dix ans, je me suis aperçu, et Sandrine partage complètement ce point de vue, que nous étions victimes d’une sorte de syndrome de Stockholm. Nous étions intellectuellement pris en otage, sous l’emprise de tous les anciens de chez nous, même ceux qui étaient morts depuis longtemps. D’ailleurs, quand j’ai eu mes enfants (le plus âgé a 23 ans - ndlr), on a nous-mêmes reproduit cela, cette même prise en otage intellectuelle à leurs dépens. Mais on ne s’en rendait pas compte, à l’époque. Le schéma est simple à expliquer : les animaux — les tigres, les lions, les chevaux, les éléphants — et la famille ne sont qu’une seule et même entité. Nous sommes tous la famille. Or c’est faux ! Nous avons tous été conditionnés pour que cette duperie soit naturelle pour nous. On s’en est aperçus progressivement. Et nous nous sommes aussi rendu compte que c’est compliqué d’argumenter contre une évidence qu’on nous a inculquée toute notre vie. D’autant plus qu’elle venait de la bouche de personnes qu’on aimait et qu’on respectait bien sûr formidablement. Attention : ce n’est pas propre à la seule famille Bouglione, c’est tout le monde du cirque qui raisonne comme ça. Par le passé, des dompteurs ont constaté des actes de maltraitance envers les animaux ou des problématiques importantes dans leur détention : pourquoi se taisaient-ils tous, pourquoi ne parlaient-ils pas ? Et bien parce que ça serait retombé sur l’ensemble du monde du cirque et son image. Et puis, ils auraient été mal vus par les ainés qui les auraient fait passer pour des pauvres d’esprit. Ce fut une omerta, tout simplement une omerta. La preuve : quand avec Sandrine nous avons démarré notre spectacle sans animaux, la famille nous a dit que nous avions raison, que c’était l’avenir parce qu’un jour ou l’autre une loi interviendrait pour interdire les cirques avec animaux. À l’unanimité, nous étions dans l’air du temps. Mais quand on a commencé à dire que nous n’aurions vraiment plus jamais aucun animal dans notre cirque, qu’il y avait énormément de problèmes dans le métier concernant le bien-être des animaux et que le cirque devait se réformer, là on s’est retrouvé devant un mur : vous osez parler de ça, mais non, vous n’avez pas le droit, ça ne se fait pas ! Notre action était vécue comme une trahison


Contre l’Exploitation Animale André-Joseph Bouglione Editions Tchou

du clan. Alors qu’au contraire, cela venait d’une profonde réflexion basée sur notre expérience. Les premiers tigres que nous avions eu vieillissaient. La femelle était à l’article de la mort, une mort naturelle due à l’âge, tout simplement. Ensuite, on a vu Madras, le mâle, qui était à ses côtés depuis tout jeune, péricliter après être tombé dans une profonde dépression. Il est devenu si faible qu’on a pris la décision qu’il ne rentrerait plus en piste. Il gisait dans sa cage, couché, car son arrière-train était paralysé. Et bien, lors de la représentation, quand il a entendu la musique qui traditionnellement annonçait l’entrée en scène des tigres, on l’a vu se traîner et tenter de pousser la porte pour suivre ses congénères. Ce fut pour nous un choc,

‘‘Et nous nous sommes aussi rendu compte que c’est

compliqué d’argumenter contre une évidence qu’on nous a inculquée toute notre vie’’

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là on a complètement réalisé que nous étions entièrement responsables de ça. Comment en étions-nous allés jusque-là, nous qui étions heureux d’être avec eux et qu’on imaginait heureux d’être avec nous ? Alors que nous étions heureux dans ce métier depuis tant d’années, on a alors développé un regard sur nous-mêmes et notre conclusion

a été qu’exercer notre métier ainsi nous rendait malheureux. On s’est aperçu, à terme, que nous ne rendions pas nos animaux heureux, comme nous l’avions toujours pensé. Quelque chose était cassé, on n’arrivait plus à retrouver l’innocence qui était la nôtre au départ… » conclut AndréJoseph, non sans avoir péniblement tenté de contrôler son émotion à plusieurs reprises. « À cette époque-là, il faut aussi comprendre que nous aurions dû renouveler notre cheptel d’animaux sauvages. Le faire nous aurait contraints à repartir dans ce système pour vingt ans et, surtout, enfermer nos propres enfants dans cette erreur infernale » tient à préciser Sandrine. « Nos deux ainés sont de vrais enfants de la balle, ils touchent un peu à tout, au jonglage, à la voltige à cheval, à la magie et on en passe… Et nous leur aurions transmis un système avec lequel nous n’étions plus en adéquation ? Pas question une seule seconde. » « Il a fallu affronter nos parents, nos cousins, nos confrères, les lobbies du cirque aussi… » reprend André-Joseph. « Les menaces n’ont pas manqué, jusqu’à celle d’enlever nos enfants. D’autres d’une violence extrême, non suivies d’effets, heureusement. Ensuite, ce furent les attaques personnelles : ne l’écoutez pas, c’est un drogué, ou un pédophile, ou encore un alcoolique, un malade… Mais aucun des arguments factuels que nous avancions n’était contredit. Je les ai même incités à me contredire point par point pour tout ce que j’écris dans mon livre. Rien, nada, pas un seul mot. Je sais bien pourquoi : ils savent que je peux tout préciser à tout moment : tel événement s’est passé en telle année, en tel cirque et son patron était M. Untel. Ça, ils ne veulent surtout pas. Nous avons eu raison de tenir bon… »


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et aller jusqu’à confisquer les animaux dans les cas les plus flagrants de maltraitance. Tout en prônant une action européenne pour créer les refuges-sanctuaires nécessaires. En attendant, le couple s’est lancé dans un projet d’éco-cirque très ambitieux dont il prépare la première tournée. Elle devrait débuter au printemps 2019 et Strasbourg serait sa deuxième étape pour une durée de 45 jours. «Nous avons longuement développé notre projet et l’accueil qui lui a été réservé à Strasbourg a été formidable. Tout autour du cirque, il y aura comme un grand village écologique avec une centaine d’exposants et dont l’accès sera gratuit, y compris les animations, les conférences et les spectacles, le financement étant assuré par les sociétés y participant. Notre pari est de créer un vrai cirque contemporain et populaire, avec des tarifs qui devront rester accessible par les familles avec un tarif moyen de 20 € et même moins pour les personnes défavorisées» tient à préciser André-Joseph.

UN PROJET DE « NOUVEAU CIRQUE » QUI VA ABOUTIR La réaction du public a été formidable. « Je ne savais pas à quel point les gens sont contre l’exploitation des animaux sauvages dans les cirques. Un sondage IFOP commandé par le magazine 30 millions d’amis en mai dernier les estime à 67 %. » Après avoir placé les quelques animaux qui leur restaient, en commençant par les tigres, dans des refuges (entre parenthèses, ont eux aussi été menacés par certains excités du milieu), AndréJoseph et Sandrine Bouglione se battent désormais pour l’avènement d’une loi qui « prenne en compte les réalités du cirque, qui ne mésestiment pas les difficultés de tous ces petits cirques familiaux qui n’ont pas de moyens pour se séparer de leurs animaux».  Aujourd’hui, André-Joseph Bouglione estime que ces cirques possèdent environ 2 000 fauves en France et environ une quinzaine d’éléphants. Il souhaite que le législateur réalise un audit, de façon à connaître la vraie situation de ce métier. Combien d’établissements, combien d’animaux, qui sont les dresseurs, quel est l’état sanitaire de ces animaux, quel est le bilan financier de chacun de ces établissements, etc. Il préconise aussi que la loi prévoit une période de transition (il parle de cinq ans) afin qu’on puisse stériliser dès le départ les animaux pour ne plus qu’il y ait de reproduction et ainsi briser le cercle infernal,

Et quand on lui demande qui assurera la direction artistique de ce nouveau cirque, il se retourne vers Sandrine et nous la désigne : « The best of the word ! » dit-il amoureusement. Pour le reste, ce sera motus et bouche cousue sur a teneur réelle du spectacle. Tout juste parviendrons-nous à leur arracher un « exemple » : «des jeunes très doués en street-dance mais qu’on va former aux métiers du cirque ; et on gardera certains codes du cirque traditionnel : les trapézistes volants avec leur cape, les lanceurs de couteaux, des casse-cous, des M. Muscle, des magiciens qui pratiquent des trucs extraordinaires, par exemple : mais tout sera remis à l’ordre du jour, en relation avec les plus grandes écoles de cirque du monde…»

‘‘Notre pari est de créer un vrai cirque contemporain et populaire’’ Nous aurons l’occasion de revenir sur la réalité concrète de ce tout nouveau cirque dans un futur numéro de Or Norme. En quittant le couple Bouglione, nous nous sommes simplement dit qu’il est heureux que cette prise de conscience de la maltraitance animale dans les cirques gagne ainsi tant de terrain, nous souvenant d’une citation de l’écrivain-philosophe Tristan Garcia : « C’est avec la culpabilité d’avoir indûment traité les êtres humains comme des animaux que le fait de ne pas traiter les animaux comme des humains commence à devenir intolérable…»


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LE PIÉTON DE STRASBOURG CE MOMENT OÙ UNE DEUXIÈME ÉTOILE S’ILLUMINE C’est l’instant précis où l’arbitre siffle la fin de la finale de la Coupe du monde, le 15 juillet dernier. Au Jardin des Deux-Rives comme dans tout le pays, des dizaines de millions de personnes éprouvent alors une joie indicible. Visage de Madonne aux yeux tricolores, drapeaux et portables brandis, des cris sortent des gorges de ces supporters heureux, tout simplement heureux. Nicolas Roses était là pour figer cet instant décisif…


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Alban Hefti Patrick Adler

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Ils sont frères : Jérôme, 41 ans et Édouard, 32 ans n’ont pas que ce lien familial en commun. Tous deux diplômés de l’INSA, l’école d’ingénieurs strasbourgeoise, comme l’ont été leur père et leur grand-père, fondateur de KS groupe. Tous deux passionnés par leur(s) métier(s), l’histoire de leur famille et de leur groupe : « Ni notre grand-père, ni notre père ne nous ont jamais rien imposé mais, sans nous en rendre compte, nous avons retranscrit, et de manière naturelle un schéma familial… » Fondée il y a 60 ans par Paul Sauer, suite à la reprise de deux entreprises, Ketterer et Sultzer, la société d’origine était concentrée essentiellement sur le gros œuvre et le béton. Ce n’est que dans les années 90 que Richard Sauer, le fils du fondateur, père d’Edouard et de Jérôme, a intégré le métier d’entreprise générale, c’est-àdire celui de contractant unique pouvant garder la responsabilité totale des chantiers, quitte à l’époque, à sous-traiter la plupart des métiers. Mais, fort de ce premier virage, le suivant fut tout aussi judicieux puisque le groupe allait s’organiser pour intégrer quasiment tous les métiers de l’entreprise générale de bâtiment.

‘‘Faire plus pour gagner

plus, c’est fini, et en tout cas eux ont décidé d’en sortir

et de donner du sens à tout ce qu’ils font.’’

Toute l’originalité de la croissance du groupe, est qu’elle ne s’est quasiment pas faite par croissance externe mais qu’il a créé en interne ses nouveaux métiers : à la manière d’un incubateur ou d’une pépinière d’entreprises intégrées, des managers ont trouvé au sein même du groupe, un cadre structuré pour développer de nouvelles activités et s’épanouir sur des projets capables de faire grandir l’entreprise mais également ses cadres et l’ensemble de ses salariés. Edouard et Jérôme ont ainsi de multiples exemples de salariés représentatifs de cette philosophie, et citent notamment le cas de leur filiale électricité, E3C, dirigée aujourd’hui par Patrick Gretzer, qui était conducteur de travaux, et dont le père était déjà responsable gros œuvre du temps de leur grand-père. C’est à Patrick qu’ils ont confié la création de cette société dont il est aujourd’hui le directeur. « Voilà quelqu’un qui a grandi chez nous et aujourd’hui sa fille nous a également rejoint en tant que responsable administrative… C’est la troisième génération à travailler avec nous ! ». Bien d’autres salariés ont suivi des trajectoires étonnantes, et pour certains même en débutant leur carrière chez KS par un métier pour finir par diriger une filiale dans un autre. Cette stratégie de développement originale a mené aujourd’hui KS Groupe à réaliser près de 100 millions d’euros de chiffre d’affaires l’an dernier grâce à ses 300 collaborateurs. Mais le caractère original de KS Groupe et du management des frères Sauer ne s’arrête pas là. À les entendre, « faire plus pour gagner plus, c’est fini » et en tout cas eux ont décidé d’en sortir et de donner du sens à tout ce qu’ils font. L’entrepreneuriat social les passionne et comme ils ont de la suite dans leurs idées et l’habitude de mettre leurs actes en conformité avec leurs paroles, les deux frères sont en train de créer la fondation KS Groupe pour structurer leur vision. Cette fondation aura pour objectif d’organiser et de hiérarchiser leurs projets, et de faire rentrer


leurs collaborateurs et leurs partenaires dans un cercle vertueux leur permettant d’être sensibles, et même d’adhérer à l’ensemble de ses projets. Cette fondation aura trois axes majeurs : la précarité énergétique, qui est le cœur de métier KS. Le deuxième axe sera le rapprochement vers l’emploi. KS possède déjà un organisme de formation et souhaite partager davantage encore cette expertise à l’extérieur de l’entreprise. Enfin le troisième axe est l’insertion du handicap qui fait complètement partie de leur ADN familial, car sensibilisés par le handicap de leur frère aîné. Mais elle fait également déjà partie de la stratégie de l’entreprise elle-même puisque KS Groupe est associé à SOLI’VERS, entreprise adaptée avec 80 % de salariés handicapés, qu’ils accompagnent en l’aidant à se structurer et en partageant avec eux leur expérience de développement.

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Fêter les 60 ans de KS Groupe ce 6 septembre a donc une signification particulière pour les deux frères. Car historiquement, en bonne entreprise alsacienne, elle n’avait pas l’habitude de trop communiquer, mais ils estiment qu’il est temps

d’expliquer la mue de l’entreprise « qui sait, par exemple, que nous avons livré il y a six mois une usine à Issenheim pour Danone, pour 45 millions d’euros intégrant non seulement la conception et la réalisation de l’usine mais également en allant jusqu’à l’obtention des performances ?! » Toujours passionnés par l’acte de construire, au sens le plus large du terme, les frères Sauer appellent tous ceux qui auraient des projets intéressants à se manifester auprès de KS, et forment également des vœux pour un grand projet autour de la réunion d’ETI* du Grand Est qui pourraient se fédérer intelligemment, afin d’être plus compétitives aux niveaux national et international… En dignes représentants d’un capitalisme rhénan dont ils se sentent issus, ils rappellent qu’ils ne sont que de passage, et que ce qui les motive « c’est de faire en sorte que le groupe perdure, afin que les salariés et leurs familles, ainsi que les générations suivantes s’y retrouvent, dans les meilleures conditions possibles. » * Entreprises de Taille Intermédiaire

À gauche : Jérôme Sauer À droite : Edouard Sauer


BUSINESS

NUMERIZE Adieu papier !

Nicolas Roses Barbara Romero

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Fondateur de la société de numérisation et d’indexation Numerize, Boris Coriol a eu le nez creux il y a dix ans en se lançant sur ce marché alors balbutiant. Aujourd’hui, le jeune PDG de 32 ans, père de 3 enfants, peut se targuer d’être leader français de la numérisation des registres d’état civil. Il se rêvait pompier de Paris ou opticien. Le bac en poche, Boris Coriol passe avec brio les deux concours mais doit patienter quelques mois avant de commencer l’une ou l’autre activité. Quelques jobs en intérim plus tard, il tombe par hasard sur une boîte de numérisation d’archives luxembourgeoise, qui vient de décrocher la numérisation du livre foncier Alsace-Moselle. Très vite il gravit les échelons : d’opérateur à responsable de production, il apprend sur le tas un univers qu’il voit tout de suite, « comme un métier d’avenir. La révolution numérique commençait. Cette société était l’une des seules entreprises en France à proposer ce service. À l’époque, il y avait six scanners dans le monde : quatre à la Walck et deux chez Google à la Sillicon Valley ! ». Depuis 1792, cela en fait des états civils à numériser… Et indexer. Mais en 2007, la société se fait racheter et retourne au Luxembourg. Du haut de ses 22 ans, Boris ne l’entend pas de cette oreille. « Je me suis dit que l’Alsace avait un patrimoine hyper riche et que je pouvais répondre à une demande locale des musées, des mairies, des notaires… J’ai fait une petite étude de marché, et je me suis lancé. » Avec le soutien de sa famille, Boris acquiert trois scanners de compétition. Un premier pour les registres doté d’un balancier et d’une caméra sur le dessus permettant de traiter 3000 à 6000 pages par jour. Un deuxième plus « classique », pour scanner des pages A4 à raison de 100 à 150 pages la minute. Et enfin un scanner à plans pour numériser les grands formats type des musées ou des bibliothèques en 2 à 5 minutes. « Au départ, j’ai démarché les entreprises du Bas-Rhin et les maires du département pour leur montrer l’intérêt de sauvegarder en version numérique les registres d’état civil dont ils ont la responsabilité, rappelle-t-il.

Depuis 1792, cela en fait des registres dans chaque commune ! Et au fur et à mesure, on s’est rendu compte que des pages étaient arrachées par des gens qui souhaitaient les conserver pour eux. Il existe des copies dans les tribunaux mais elles ne sont pas forcément à jour. » Deux ans plus tard, Boris innove en proposant aux maires d’indexer toutes les données de l’acte afin de faciliter les recherches. Il crée alors Numerize Madagascar et embauche à ce jour quelque 650 salariés pour la saisie des données. PDG, PAPA, MARATHONIEN… « Chaque acte compte trente-quarante champs à saisir» précise le PDG. «C’est impossible financièrement de faire faire ça en France. En revanche, j’ai mis un point d’honneur à n’embaucher que des Malgaches. » Pour repérer les erreurs inévitables sur des heures de saisie, il invente la « double saisie » avec un opérateur arbitre pour trouver l’éventuelle faute. À ce jour, Numerize compte 4500 mairies clientes, faisant de la société de Bischwiller le leader du marché. « On a du mal à suivre la demande, toutes les semaines on découvre de nouvelles commandes. Nous avons d’ailleurs eu de grosses difficultés résolues depuis peu car la banque a décidé de nous lâcher car on grandissait trop vite… » Fonceur, le marathonien n’a jamais baissé les bras. « Je n’ai pas peur d’affronter le danger, on s’est accroché. On est passé d’un chiffre d’affaires de 20 000 € la première année à 1,6 million d’euros cette année. La banque nous disait de réduire l’activité. Ce qui était impossible, nous devions réinjecter le bénéfice dans le matériel. » Il y a peu la Banque publique d’investissement décide de les suivre. « On a aussi la chance d’avoir des clients qui payent… Même si les délais de paiement sont longs. Avec un creux d’activité, on aurait fermé.


Mais on a persévéré sans aucun accompagnement. » Grâce à son mental d’acier et au sport, le jeune papa de 3 enfants de 5 mois à 10 ans, trouve l’énergie nécessaire pour continuer. Tous les matins, il fait une à trois heures de vélo. À midi, il nage. Le soir, il court. « Je vais offrir un abonnement à mes collaborateurs pour qu’il fasse du sport entre midi et deux, c’est important pour leur équilibre. » Boris n’a que 32 ans, mais une maturité que beaucoup pourraient envier. Et les idées qui fusent.

2018 / 2019 Jazzdor la saIson ! 2018 / 2019 Jazzdor la saIson ! VENDREDI 12 octobre Soirée d’ouverture de saison + présentation du festival Jazzdor 2018 + Theo Croker “STAR PEoPLE NATIoN” Fossé des Treize, Strasbourg ENTRÉE GRATUITE SUR RÉsERVaTION : BILLETTERIE@JAZZDOR.COM g g g g g g g g g g g g g

UN COFFRE-FORT NUMÉRIQUE POUR LES ENTREPRISES Prochain projet en date ? La création d’une « Numerize box » à l’attention des entreprises, une sorte de coffrefort numérique où toutes leurs données seront dématérialisées pour faciliter le travail des experts comptables, des RH ou des big boss… Boris Coriol prévoit également de déployer des succursales de Numerize dans cinq ou six villes françaises d’ici à 2019 pour travailler avec les entreprises en direct. Autre chantier d’envergure : accompagner les communes dotées d’une maternité qui doivent obligatoirement passer à la numérisation et intégrer le dispositif Comedec : « L’Etat a décidé de se moderniser, et c’est très bien ainsi », commente le PDG. Et quand tous les états civils seront numérisés ? « D’ici 5-6 ans, on aura en effet réalisé une grosse partie de l’état civil, mais il y aura toujours autre chose : les délibérations, les permis de construire, les fiches de payes, les demandes des mutuelles… » Et un Boris Coriol capable de donner des boîtes à outils à chacun pour retrouver en un temps éclair une précieuse information…

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09-23 novembre 33 e FESTIVAL JAZZDoR Avec Archie Shepp Quartet, David Murray Infinity Quartet feat. Saul Williams, John Scofield’s “Combo 66”, Michel Portal New Quintet, Michael Wollny Trio, JOëlle Léandre / NIcOle MItchell / Myra Melford “Tiger TriO”, Marc Ducret “Metatonal”, Pablo Held Trio, Yuko oshima “HIYOMÉKI”, Lucia Cadotsch “Speak Low”, Das KapItal “EIsler ExplOsIOn”, Jean-Marc Foltz “Wild Beasts” Quartet, PIerre De Bethmann TrIo, Claude TchamItchIan Solo, Quatuor Machaut… g g g g g g g g g g g g g Décembre 2018 → Juin 2019 Jazzdor : la saison ! Avec THÉo CECCALDI TRIo “DJANGo”, JIM BLACK “HUMAN FEEL”, VINCENT COURTOIS TRIO, CLAUDIA SoLAL / BENJAMIN MoUSSAY, FRANÇoIS CoRNELoUP QUINTET… ET BEAUCOUP D’AUTRES ! g g g g g g g g g g g g g Infos et billetterie sur www.jazzdor.com


STRASBOURG, DEMAIN...

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Or Norme - DR Alain Ancian

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Ils ont une Vision

Pour Vision Strasbourg, l’association qui a conçu et chapeaute ce large mouvement de recueil de l’opinion et des idées des citoyens en s’appuyant sur une technologie innovante, le sablier s’écoule et la fin de l’année approche. Ce sera le moment de tirer un premier bilan et surtout d’exploiter la masse des datas qui va être recueillie… Rencontre et tour d’horizon avec le président de Vision Strasbourg, Pierre Loeb et sa porte-parole, Charlotte Formhals. La Strasbourgeoise Charlotte Formhals a 22 ans et

Le troisième rapport, publié en février dernier, a

étudie le journalisme au sein de Sciences-Po. Pierre

permis de faire le pont sur les 120 recommandations

Loeb est à la fois plus âgé (30 ans) et plus connu aussi.

suggérées par les auteurs depuis six ans. « Une

À la tête depuis 2012 de l’Association européenne des

majorité d’entre elles a été mise en place » y affirmait

jeunes entrepreneurs, il est l’auteur de trois rapports

Pierre Loeb qui, par ailleurs, parlait sans langue de

sur les enjeux du siège du Parlement européen à

bois en proposant de « tester Strasbourg comme

Strasbourg dont la publication a été très remarquée.

seul siège permanent du Parlement, sur l’intégralité

Le premier, en 2012, donnait une masse d’éléments

du mandat 2019-2024, en raison du siège bruxellois

chiffrés et validés pour que les pro-Strasbourg se

en très mauvaise posture puisque ses bâtiments

fassent entendre (enfin !...) devant la meute des

sont en voie de s’effondrer. Dans ce cas de figure, il

partisans d’un seul siège à Bruxelles. Le deuxième,

faudrait bien sûr profiter de cette opportunité pour

à la veille des élections européennes de 2014, tirait

renforcer l’accessibilité de Strasbourg, qui est le

la sonnette d’alarme et stigmatisait la montée des

problème n° 1. Il faut sortir de ce débat qui existait

populismes. À juste titre : le lundi suivant l’élection, on

déjà avant ma naissance » ajoute-t-il en durcissant

constatait que quasiment 55 % des parlementaires

la voix, « on ne va quand même pas débattre trente

élus la veille étaient des anti-européens déclarés.

années de plus sur ce sujet !... » s’exclame-t-il…


107 Heineken Entreprise SAS RCS Nanterre 414 842 062


UN OUTIL DE LOBBYING POPULAIRE

Or Norme - DR Alain Ancian

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C’est fort de cette déjà longue expérience en lobbying (il est titulaire d’un master II dans ce domaine) que Pierre Loeb a donc décidé de « faire bouger les choses » au niveau des citoyens. « Je me souviens parfaitement de ce numéro de Or Norme il y a quelques années et dont le titre barrait la couverture : Strasbourg, bouge toi ! Votre rédaction était en fait déjà sur cette longueur d’onde qui nous anime aujourd’hui, au sein de l’association Vision. Il faut à tout prix rapprocher les citoyens des institutions et des collectivités. Ça, il n’y a pas un élu qui ne le dise ou ne le souhaite pas. Mais quid de la méthode ? Ils multiplient les rencontres dites citoyennes, comme ce fut le cas après le drame de Charlie, par exemple, mais il y en a eu beaucoup d’autres depuis : j’en ai suivi beaucoup. On y retrouve un public essentiellement formé par les associations qui sont partout - je ne les critique pas, elles jouent leur rôle -. Où sont les citoyens de base, les Monsieur et Madame Toutlemonde, celles et ceux que d’aucuns appellent la majorité silencieuse ? Ils ne sont pas là pour ces rencontres. Et c’est un peu la même chose sur les réseaux sociaux. Le constat qui a présidé à la mise en place de notre idée est que la démocratie ne parvient pas utiliser les nouvelles technologies à bon escient, alors, nous avons créé ce système d’intelligence artificielle, ça s’appelle un chatbot dans le jargon des geeks qui est illustré par ce petit robot, Tomy, qui peut recueillir tout ce que le grand public émet - remarques, critiques, idées, suggestions… - et l’ordonne dans une base de datas, une véritable base de données » développe avec enthousiasme Charlotte Formhals. « On s’adresse ainsi au très grand public : tu as un ou des problèmes qui concernent des secteurs de la vie publique, tu as des idées, des suggestions concrètes… alors fais-en part sur le site de Vision (www.visionstrasbourg.org - ndlr). Tu peux développer autant que tu veux. À toi de jouer… » La dead-line de toute cette opération est pour le 31 décembre prochain. « Ensuite, le moment sera venu de traiter cette gigantesque masse d’informations. Notre objectif de 50 000 contributions n’était pas une illusion : nous allons l’atteindre » dit Pierre Loeb. « Cet échantillon sera autrement plus représentatif sur l’opinion des citoyens qu’un sondage classique qui est réalisé au mieux sur un échantillon d’à peine plus de 1000 personnes. On transmettra bien sûr cette masse de datas aux collectivités concernées avec

‘‘Notre objectif de 50 000 contributions n’était pas une illusion : nous allons l’atteindre ’’ une note de synthèse qui fera l’objet de l’édition d’un petit recueil dans six mois. Bien sûr, je n’ignore pas que nous serons là à un tout petit peu plus d’un an des prochaines élections municipales » poursuit-il « et ça a été conçu dans cet objectif, justement. S’ils le veulent, les candidats à la gouvernance de la ville et de l’Eurométropole pourront y puiser des idées concrètes pour leur programme, pourquoi pas ? Pour être tout à fait transparent, je souhaite vraiment que cela soit le cas. C’est une vraie démarche citoyenne, il n’y a aucune stratégie politicienne souterraine ou partisane derrière notre initiative : à 95 %, les membres du conseil d’administration de Vision Strasbourg n’ont jamais été titulaires d’une carte de parti politique et la moitié d’entre eux n’avaient jamais été membre d’une quelconque association auparavant, ils et elles se sont simplement dit : c’est logique, c’est du bon sens, j’y vais !... » conclut Pierre Loeb qui ajoute néanmoins qu’il espère juste que le projet ne se transformera pas en gigantesque « défouloir » mais accueillera « un très grand nombre de propositions positives et raisonnablement réalisables sur la durée d’un mandat politique ». Réponse au début de l’année prochaine…


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C’est qui Maurice ? - Photos : M. Grasso, F. Kobi

SAISON 2018-2019


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Texte : Thierry Jobard 


PHILOSOPHIE

La nature, ça n’existe pas

Dieu créa l’homme à son image; mâle et femelle il les créa. (…) Et Dieu leur dit : « Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez- la. Soumettez les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et toute bête qui remue sur la terre ! » 1 . C’est là que les emmerdes commencent… l n’existe pas, et c’est regrettable, d’entrée « Nature » dans le Dictionnaire des idées reçues de Flaubert. Mais on peut imaginer, à destination des Bouvard et Pécuchet du XXIème siècle que nous sommes tous plus ou moins, la définition suivante : « S’émerveiller sur ses productions et déplorer qu’on la mutile. Craindre sa vengeance ». On retrouverait là les principaux éléments de l’idée qu’on se fait aujourd’hui de la nature. D’abord s’esbaudir des prodiges de la nature, de ses beautés sans cesse renouvelées : la parade nuptiale du pouillot véloce, la puissance du requin blanc déchiquetant une jeune otarie, l’ingéniosité de ces parasites qui dévorent vivant leur hôte de l’intérieur… La nature est merveilleuse. Et quoi de plus apaisant que de marcher en forêt, loin du tumulte de la ville, parmi les mille couleurs de l’automne ? On peut même, c’est très tendance, se frotter contre des arbres : « Collez votre joue à lui, fermez les yeux, respirez doucement, profondément, demandez à votre mental de se taire et… goûtez, savourez vos ressentis aussi longtemps que vous en avez envie. Prenez le temps de réaliser cette expérience, offrez vous ce moment de bonheur » 2. C’est-y pas mignon ?

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Et pourtant, derrière ces sentiments en apparence si simples qui nous portent vers la nature, que d’évolutions, que de constructions mentales

‘‘Et quoi de plus apaisant que de marcher en forêt, loin du tumulte de la ville, parmi les milles couleurs de l’automne ?’

accumulées depuis des millénaires. Ce n’est pas tant de la nature que nous parlons que de l’idée que l’on se fait d’elle. Autrement dit une fiction. Certes, nous pourrions utiliser un vocable plus actuel : l’environnement, les écosystèmes, la biodiversité… Mais d’une part ces termes ne vont pas sans poser problème ; d’autre part, si je dis nature, tout le monde sait de quoi on parle. Même si la nature n’est pas une notion si claire, ni une idée, mais ce qu’on appelle un métaconcept. Je ne sais pas vraiment ce que c’est mais j’aime ce mot. ORIGINE DE NOTRE IDÉE DE NATURE Étymologiquement, la nature c’est à la fois ce qui naît, et renaît, ce qui croît et le résultat de cette croissance. La nature est processus et résultat, nature naturante et nature naturée comme on dit familièrement. C’est ce qui nous est extérieur et notre plus intime. La nature de quelqu’un ou de quelque chose, c’est son être propre. Et selon l’usage occidental qui raisonne en termes d’oppositions, la nature s’oppose à la culture et à l’artifice, comme le corps à l’esprit, la raison à la passion et le sauvage au civilisé. Ce vieux travers dichotomique est la source de bien des misères. Pour les Grecs, les choses étaient plus simples. Au sein d’un tout organisé, le cosmos incréé, nous avons tous, humains et non-humains, une place qu’il s’agit d’occuper. Parallèlement, la naissance de la science entraîne pour eux une volonté de rationaliser le monde, de l’unifier à travers la régularité constatée. Avec le christianisme, la vision du monde n’est plus la même. Il y a la nature et il y a la grâce. La première est passive, cyclique et nécessitée ; la seconde active, orientée vers le Salut et libre.


s’industrialiser, à s’urbaniser, la part du naturel s’amenuise, déjà bien entamée par la déforestation, l’agriculture et l’élevage ancestraux. Mais c’est aux États-Unis que les choses prennent un tour intéressant. Les premiers colons qui débarquent au Nouveau Monde sont des croyants fervents. Cette terre vierge (pour eux), don du Seigneur, ils vont l’exploiter bien comme il faut, consciencieusement, radicalement. Et c’est pourtant là que naîtra la pensée écologique avec Emerson (1803-1882) et Thoreau (1817-1862), avançant que le Grand Partage (entre l’homme et la nature) n’a plus de raison d’être et que nous sommes partie de la nature. Ce qui implique de sortir d’un schéma ayant cours depuis deux mille ans. La chose n’est pas aisée.

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Or Norme Thierry Jobard

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Même si la nature peut apparaître, en tant que Création, comme reflet de Dieu, c’est dans l’opposition à elle que se construit l’identité humaine. L’homme, ce sera donc celui qui est doué de parole. Mais on se rendra compte que certaines espèces animales ont également un langage. L’homme, ce sera donc celui qui fabrique, qui travaille et se sert d’outils. Mais on se rendra compte que certaines espèces utilisent également des outils et que d’autres exploitent même des esclaves. L’homme, ce sera donc celui qui pense et qui peut symboliser. Mais on est en train de se rendre compte que c’est également le cas de certaines espèces… 3. Pour cela il aura fallu plusieurs siècles. C’est à mesure que l’homme s’éloignait de la nature qu’il construisait sa propre image et son propre idéal. La nature ce fût l’autre de l’humanité, l’animal l’autre de l’homme. Au-dessus de l’homme, Dieu, en-dessous, la bête. Nouvelle étape, dans laquelle nous sommes encore largement, celle des révolutions scientifiques du XVIIème siècle. Avec d’une part l’idée géniale de Galilée selon laquelle « La nature est un livre écrit en langage mathématique » ; d’autre part cette phrase si mal lue de Descartes pour qui « nous devons nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ». Le mot omis étant comme. Ce qui permet de considérer que la nature est à nous et qu’on peut en faire l’usage qui nous plaît. On voit où cela nous a menés. LA NATURE EST MORTE, VIVE LA NATURE Paradoxalement, c’est au moment même où la nature disparaît en tant que telle que l’on commence à s’inquiéter de sa préservation. Car l’idée même d’une nature-refuge, belle et noble, d’où vient-elle sinon du romantisme et de ses précurseurs ? C’est-à-dire bien tardivement dans notre histoire et au moment où s’ébranle la révolution industrielle. Se souciait-on avant cela de confier ses peines de cœur aux bois amis, de verser des pleurs amers sur la rive d’un lac ? Que nenni. Le vrai romantique ça crie, ça geint, ça se dépoitraille à pleins vents. Face aux éléments, l’attitude est nouvelle. Dans un monde qui commence à

Le 1er mars 1872 est créé le premier parc national des Etats-Unis, Yellowstone. Outre-Atlantique en effet, la rapidité et la violence avec lesquelles la nature a été asservie fait prendre conscience de la nécessité de la préserver. C’est là également que naît un amour de la nature sauvage (wilderness) et une interrogation sur la possibilité de poursuivre le même mode de développement économique. Les courants de pensée écologistes se développent et s’opposent. Faut-il conserver la nature ou la préserver ? Il y a une nuance. Faut-il considérer que l’homme doit rester totalement à l’extérieur de cette nature alors même qu’il se donne pour objectif de la protéger ? Certains espaces laissés libres de toute intervention humaine ont fini par dépérir d’eux-mêmes. Et lorsque les européens sont arrivés en Amérique, le territoire était déjà peuplé. Une certaine conception naïve voit les Indiens vivant dans une totale harmonie avec leur environnement. Mais eux aussi ont laissé leur trace dans le paysage. Si l’on veut des bisons, il faut des plaines. Si l’on veut des plaines, il faut déforester. On voit donc que, quel que soit le souci que peuvent avoir les hommes de leur milieu, il les marquent infailliblement. Il n’empêche que la question s’est désormais posée en d’autres termes, ceux d’une éthique de la nature ou de l’environnement. Qui dit éthique dit valeurs. Poser la valeur intrinsèque de chaque être vivant revient dès lors à ne pas en disposer comme bon nous semble. Mais peut-on sortir de notre vieux paradigme ? Admettons que nous cherchions vraiment un endroit où la nature a réellement été préservée, intacte de toute intrusion humaine. Je vous conseille la Mosquitia, au nord-est du Honduras. 50 000 km2 de végétation. Là vous verrez tapirs et pécaris passer près de vous sans se soucier de votre présence. Et pour cause, ils n’ont jamais vu d’humains et ne s’en méfient donc pas. La végétation y est d’une luxuriance sans pareille, faune et flore d’une diversité éblouissante. Il y aura aussi des norias de moustiques, des mouches minuscules qui vous piquent tout autant, des serpents fer à cheval


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dont le venin est mortel et qui peuvent le cracher à 2 m de distance. S’il pleut, ne vous embarrassez pas de vêtements imperméables, la pluie les traverse. Et je ne vous incite pas à vous frotter aux arbres, reptiles, insectes et chenilles urticantes vous le feront vite regretter. Enfin, si vous rentrez chez vous indemne, vous verrez sans doute apparaître au bout d’un mois une plaie sur votre peau. C’est la leishma-

‘‘ Il me paraît insensé de ne pas être timide vis-à-vis de quoi que ce soit de vivant. [...] Nous dérangeons à chaque mouvement. ’’

Or Norme Thierry Jobard

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JACQUES BREL

niose, saloperie parasitaire dont je ne vous inciterai pas à constater les effets sur le net. Vous aimez la nature ? En voilà une bonne dose. Certes l’exemple est choisi à dessein. Mais il montre bien que la nature n’est pas le milieu de part en part maîtrisé et anthropisé de nos latitudes. Parlez d’un retour à la nature, d’une nature pure, aux Bengalis qui manquent de se faire boulotter par les tigres, on verra ce qu’ils en pensent. On la leur baille bien bonne, nous qui avons exterminé toutes les espèces qui nous dérangeaient. Nous sommes en bonne voie pour étendre ce modèle à toute la planète. C’est aussi cela la biodiversité, faire ce que nous savons si bien faire : compter, mesurer, gérer : « Pour telle étendue il nous faut 20 merles, 10 campagnoles, 50 sauterelles, 3 biches et une licorne ». Et il est bien difficile, pour ne pas dire impossible de ne pas verser dans l’anthropomorphisme à tout crin qui nous caractérise. On parle d’une nature cruelle. Cruelle pour qui ? De catastrophes naturelles. Catastrophes pour qui ? On veut bien sauver les pandas, les dauphins et les bébés phoques mais les tiques, les virus, les limaces ? Eux aussi sont la nature. Je me souviens de mon étonnement face à l’acharnement que mettait un papy à trucider des doryphores. À quoi il me répondit : « Ben, si tu veux manger des patates… ». QUE FAIRE (DE NOUS) ? L’alternative se réduirait-elle à dominer la nature ou bien à la laisser hors de nous ? Il y a peut-être une (étroite) troisième voie. Si l’homme est dans la nature, de la nature, à lui d’agir de telle sorte qu’il nuise le moins possible aux autres formes de vie. Et puisque

la nature ne s’arrête pas aux frontières et que les crises environnementales sont globales, le remède doit l’être aussi. Simplissime. Pour cela il faudrait reconnaître que le genre humain est un et que les risques sont communs. Là ça devient délicat sachant que l’égoïsme est la chose du monde la mieux partagée. Pour cela il faudrait élaborer une cosmopolitique, une politique qui inclurait toute les formes de vie. Quelle volonté il faudrait. Or, sans verser dans un complotisme imbécile, on se rend compte que la collusion entre une partie de nos dirigeants et les industriels n’incite pas à l’optimisme. De plus, le temps des élections n’est pas celui de la terre. Pour Bruno Latour, la chose est entendue : les élites ont pris acte de la crise écologique et du fait qu’il n’y a plus assez de place sur terre pour elles et le reste des habitants. Elles nient le dérèglement climatique et produisent plus d’inégalités pour s’accaparer davantage de richesses 4. On est mal barré… On a coutume de dire que l’Humanité a connu trois blessures narcissiques majeures. La première a été de constater que la Terre n’est pas au centre de l’univers ; la deuxième que l’homme est un cousin du singe ; la troisième que notre vie psychique est déterminée par notre inconscient. Peut-être sommes-nous face à la quatrième : l’homme n’est qu’un vivant parmi d’autres, sans plus de droits qu’eux. Il faut du temps pour assimiler cela. Le sens de nos petites vies se résume souvent à consommer pour exister. C’est là sans doute la grande différence : pour nous, tout se vend et s’achète, même les âmes. La nature, elle, se donne. Alors que faire ? Attendre, tout simplement ? Attendre la prochaine catastrophe. Puisque nous ne voulons/pouvons pas comprendre ce qui arrive, puisque les effets des bouleversements planétaires ne nous affectent pas tant que ça ; puisqu’il faut voir pour croire, attendons... Il y a eu Tchernobyl, il y a eu Fukushima, mais c’est bien loin tout ça, nous continuons à supposer que la technique va nous sauver de la technique. C’est au pied du mur qu’on s’éclate la tête. J’aime réécouter le Radioscopie de Jacques Chancel consacré à Brel. Il y dit ceci : « Il me paraît insensé de ne pas être timide vis-à-vis de quoi que ce soit de vivant. Il s’agit de vivre sur la pointe des pieds. Nous dérangeons à chaque mouvement ». J’y vois comme une forme de sagesse. La sagesse ? Pas rentable. Sources : 1-Genèse 1/27-28 2- www.mieux-vivre-autrement.com 3- Voir Qu’est-ce qui fait sourire les animaux ? Carl Safina, 2018 4- Où atterrir ?, Bruno Latour, 2017


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LES ÉVÉNEMENTS

Alban Hefti

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ÉVÉNEMENTS

Photos :

Quelques instantanés de la rencontre du Club des Partenaires Or Norme, à l’occasion de la présentation de l’ouvrage consacré à la famille Hatt, au sein même de la Brasserie de l’Espérance/Heineken à Schiltigheim.


Vos soirées au cœur de Strasbourg...

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VU D’ICI… Le bloc-notes de l’actualité des derniers mois, malicieusement ou plus sérieusement revisitée par Or Norme. 18 MAI À Cannes, l’Alsacien Clément Cogitore remporte le Grand Prix Unifrance pour Les Indes Galantes, produit par l’Opéra de Paris.

DR- Région Grand Est - DDM Eric Genetet

Allo, Houston, on n’a pas de problème. Bretz’il et Bretz’elle sont dans une nacelle envoyée dans la stratosphère au moyen de ballons-sondes gonflés à l’hélium et personne ne tombe à l’eau. Des capteurs des étudiants de l’école d’ingénieurs ECAM permettent de collecter des données. 23 MAI La littérature perd un géant et son Portnoy. Philip Roth meurt à 85 ans. Il a reçu de nombreux prix dont le Prix Franz Kafka, la Légion d’honneur, mais jamais le Nobel. Il y a au moins un Roth dans la bibliothèque de ceux qui aiment la littérature.

05 JUIN Suite aux affirmations de favoritisme et de conflit d’intérêts du Canard enchaîné, le rapport remis au président Rottner affirme que Lilla Merabet a commis une erreur en omettant de modifier sa situation professionnelle auprès de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique, mais n’aurait commis aucune faute quant au financement de la société Fibermetrix, dirigée par son conjoint, ni dans son processus d’incubation. Elle conserve son siège de vice-présidente et ses délégations à la compétitivité, au numérique et à la filière d’excellence, mais elle doit quitter la présidence du SEMIA. « C’est mia » comme ça ?

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08 JUIN

26 MAI Les Reds de Liverpool s’inclinent face à Madrid. Zinedine Zidane devient le premier entraîneur de l’histoire à remporter trois finales de C1 d’affilée. On est loin du coup de boule de Berlin.

09 JUIN Laurent Heissler bat son propre record du monde de la plus longue flammenkueche, mesurée à 34,60 m. C’est beaucoup plus fort que le Strasbourgeois Pierre-Hugues Herbert qui remporte Roland Garros en double et que la SIG, dont l’aventure s’arrête en demi-finale face au Mans, à la fin de la prolongation du 5e match. Personne ne bat la SIG six fois de suite en finale. 11 JUIN La célèbre accordéoniste Yvette Horner décède à l’âge de 95 ans, de mort naturelle annonce son accordéon.

16 JUIN

ÉVÉNEMENTS

Texte :

Photos:

19 MAI

On me dit dans mon oreillette que Pierre Bellemare est mort après 60 ans de carrière télé et autant avec son extraordinaire histoire de moustache.

Angela Merkel souhaite que le Parlement européen « concentre son travail sur un site », ce qui peut sous-entendre à Bruxelles, pas à Strasbourg. Quelques jours plus tard, Roland Ries « consterné que quelques-uns aient choisi de relancer le débat », réagit et déduit que la « petite phrase » de la chancelière était « une maladresse de communication ».

Engagé à chaque instant de sa vie, il a réalisé la première greffe du coeur en Europe et la deuxième mondiale, et la première greffe cœur-poumon chez un enfant atteint de mucoviscidose: le professeur Christian Cabrol nous quitte dans un silence médiatique assourdissant.

20 JUIN Le Sénat canadien vote pour la légalisation du cannabis. Le Canada est le premier pays du G7 à autoriser la pleine consommation et production du cannabis. Trump, qui n’a pas besoin de


Or Norme. Pourquoi ce livre sur Joseph Mengele ? Il y a plusieurs choses et vraisemblablement cela tient beaucoup au caractère inouï de son histoire, bien sûr liée aux crimes monstrueux de celui qu’on a appelé l’ange de la mort à Auschwitz, mais également parce qu’il n’a jamais été attrapé. Et puis cette histoire d’un criminel surpuissant après-guerre, qui a multiplié les naissances de jumeaux en Amérique du Sud et notamment au Brésil....tout ça corroboré par toute une littérature dans les années 60-70 et par des films, surtout : « Marathon Man » inspirée de sa vie, et encore plus directement « Ces garçons qui venaient du Brésil » où Gregory Peck interprète clairement le personnage de Mengele. Ensuite, je suis tombé à plusieurs reprises sur Mengele en préparant le film « Fritz Bauer, un héros allemand ». Et puis, c’est toujours l’après qui m’intéresse : comment peut-on se remettre de tels évènements quand on est une victime, et comment, pour le meurtrier, vit-on après avoir fait le mal ? Or Norme. Pourquoi cette appellation de roman-vrai ?

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C’est la vraie histoire de Mengele en Amérique du Sud. Après, c’est aussi un vrai travail littéraire et comme on ne saura jamais tout sur les trente ans que Mengele a passés en Amérique du Sud, le passage par le roman était indispensable. Et puis, un personnage comme ça ne méritait pas de s’installer dans un roman historique classique : pour moi, il s’agissait simplement de raconter sa descente aux enfers et donc j’ai travaillé non pas comme un historien, mais j’ai énormément lu et je suis allé sur place, je suis allé à Günzburg, en Argentine à Buenos Aires, je suis allé voir toutes les maisons et les appartements où il a vécu. Je suis

‘‘Il ne s’agissait pas d’être là énième marionnette de

Mengele car son nom même fait frémir [...]’’


de drogue pour planer à dix mille, signe finalement et heureusement un décret pour éviter la séparation des familles migrantes.

24 JUIN

DR- Région Grand Est - DDM Eric Genetet

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Claude Lanzmann est mort. Le cinéaste, réalisateur de Shoah, s’est éteint à 92 ans. Défenseur de la cause d’Israël, auteur d’une dizaine de films, dont Shoah. Il était aussi écrivain, journaliste et philosophe. Nombre de Strasbourgeois se souviennent de ses venues à la librairie Kléber.

Il y a toujours des mecs pour gâcher la fête : sur les réseaux sociaux, des supportrices témoignent d’agressions qu’elles ont subies dans les fan zones. Mains aux fesses, sur la poitrine, etc. Quand le sport est aussi le reflet de la frustration. #MeTooFoot. 20 JUILLET

15 JUILLET

Un fait divers se transforme en affaire d’État. Le monsieur sécurité du Président, Alexandre Benalla, agite les manifestants, la France et l’Élysée, après l’identification sur une vidéo de violences commises le 1er mai. Emmanuel Macron déclare, bon pied, bon œil, que le seul responsable c’est lui. L’affaire est une épine dans un brin de muguet gouvernemental.

01 JUILLET Simone Veil entre au Panthéon. À Strasbourg, l’avenue de la Paix sera rebaptisée du nom de cette grande dame de la vie politique française et européenne. 04 JUILLET

ÉVÉNEMENTS

Texte :

Photos:

Après les premiers résultats des élections législatives et présidentielles en Turquie, les pro-Erdogan se rassemblent devant le consulat de Turquie. L’avenue des Vosges est bloquée et fermée à la circulation. Un concert de klaxons étonne des Strasbourgeois dubitatifs.

05 JUILLET

Russie à verser jusqu’à 16.000 euros de dommage moral à chacune des Pussy Riot, pour des faits antérieurs à la finale de la Coupe du monde.

Être une « choucroute d’Alsace » tu sais, c’est pas si facile. Maintenant, ça se mérite ! C’est l’Independence Day pour les 28.000 tonnes de choucroute alsacienne produites par an, désormais protégées par un label attendu depuis vingt ans.

La France est en liesse. Lors de sa 3e finale mondiale, la première sans Zidane et sans coup de boule, les héros frappés du coq remportent le titre de champion du monde. Maintenant, on dira : « À la fin, c’est toujours les Français qui gagnent… et qui font des « check » avec les Pussy Riot ». Le bonheur est collectif, loin de l’actualité russe. Deux jours plus tard, la Cour européenne des droits de l’homme condamne la Russie pour manquements dans l’enquête sur le meurtre de la journaliste Anna Politkovskaïa en 2006. La CEDH a estimé qu’il y avait eu violation de l’article 2 de la convention sur le droit à la vie. Journaliste, Anna Politkovskaïa avait enquêté sur des allégations de violations des droits de l’homme commises en Tchétchénie, elle avait vivement critiqué la politique du président Poutine. La CEDH épingle également Moscou pour violation de la liberté d’expression. La Cour condamne la

25 AOÛT Un Racing de feu pour débuter le championnat. Le club strasbourgeois bat une nouvelle fois son record d’abonnés (19 187 !) et, à l’issue de la deuxième journée, nos Bleus à nous ont déjà épinglé Bordeaux en Gironde et fait match nul contre Saint-Etienne à la Meinau. Un honnête début de championnat malgré la défaite à Lyon (2-0) le 25 août, jour de notre bouclage.


L’agence de communication nouvelle génération Or Norme. Pourquoi ce livre sur Joseph Mengele ?

Il y a plusieurs choses et vraisemblablement cela tient beaucoup au caractère inouï de son histoire, bien sûr liée aux crimes monstrueux de celui qu’on a appelé l’ange de la mort à Auschwitz, mais également parce qu’il n’a jamais été attrapé. Et puis cette histoire d’un criminel surpuissant après-guerre, qui a multiplié les naissances de jumeaux en Amérique du Sud et notamment au Brésil....tout ça corroboré par toute une littérature dans les années 60-70 et par des films, surtout : « Marathon Man » inspirée de sa vie, et encore plus directement « Ces garçons qui venaient du Brésil » où Gregory Peck interprète clairement le personnage de Mengele. Ensuite, je suis tombé à plusieurs reprises sur Mengele en préparant le film « Fritz Bauer, un héros allemand ». Et puis, c’est toujours l’après qui m’intéresse : comment peut-on se remettre de tels évènements quand on est une victime, et comment, pour le meurtrier, vit-on après avoir fait le mal ?

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PORTFOLIO Stéphane Spach

Quand elles échappent à l’esthétique carte postale, rares sont les images de nature brute qui nous parlent. Encore plus quand elles sont captées (tout à fait intentionnellement) à la morte saison, quand la nature est à nu… Stéphane Spach construit patiemment son décor, l’éclaire juste ce qu’il faut pour faire ressortir le mystère de cet univers végétal qui l’attire et le passionne. Ses photos de nature morte, en studio, sont tout aussi intrigantes. A la rédaction de Or Norme, on a été séduit par la pertinence et la qualité de ce travail…

spach.photographe@gmail.com


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LA LIBERTÉ SANS LIMITE PHOTOGRAPHIE RETOUCHÉE TOUJOURS PLUS RAPIDE

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BOUNDLESS ATTITUDE

LA MUSE SATIN II PORTÉE PAR CARA DELEVINGNE


C’EST NOTÉ PHOTOGRAPHIES Le talent se balade à vélo

Photos :

DR Benjamin Thomas

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ÉVÉNEMENTS

Texte :

Photographe et cycliste, Michel Friz sillonne depuis plusieurs années l’espace situé entre le Rhin et le Piémont des Vosges. Il y pratique l’art du détour, abandonne son regard à ce qui lui est donné de voir. À la manière d’un journal de bord, les 90 photographies présentées dans son livre témoignent de la diversité et de la photogénie d’un territoire... Inépuisable source d’inspiration ! Dans un petit vademecum du photographe-cycliste, Michel Friz livre aussi les secrets de ses parcours et donne ses meilleurs conseils pour réussir vos photos de paysage. 

Envies de paysages Format 20x12cm,124 pages, 90 photographies, 19,90 € + 5,20 € de frais de port Contact : michelfriz53@gmail.com

LA 33EME ÉDITION du Festival Jazzdor La programmation de la saison 2018-19 de Jazzdor est en ligne sur www.jazzdor.com. Elle sera bien sûr dominée par la 33ème édition du festival, du 9 au 23 novembre prochains, dans plus d’une dizaine de lieux de part et d’autre du Rhin. Archie Shepp le 23 novembre, David Murray le 20 novembre et Michel Portal le 15 novembre en sont les têtes d’affiche.


Strasbourg ———— Neuhof

#espacedjango

LA 11EME ÉDITION

du Festival Européen du Film Fantastique

SEPT. — DÉC. 18

THE ZAPP BAND L’ENTOURLOOP

OTIS TAYLOR

John Landis (American College, Trois Amigos !, Un fauteuil pour deux, Un Prince à New-York et Le Flic de Beverly Hills 3 avec Eddie Murphy ou encore Série noire pour une nuit blanche avec Michelle Pfeiffer ainsi que Les Blues Brothers -en formule drive-in le lundi 17 septembre-, comédie musicale qui réalise le tour de force de rassembler Ray Charles, Aretha Franklin, Cab Calloway, John Lee Hooker et James Brown à l’écran sans oublier son film d’horreur Le Loupgarou de Londres), en master-class le dimanche 16 septembre, des films à foison, un village du Festival, Daniel Cohen et sa redoutable team d’organisation et les affiches originales de films signées Michel Landi à la galerie AEDAEN : la 11ème édition du festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg sera forcément un grand moment. Dommage que ses trois premières journées se chevauchent avec les Bibliothèques Idéales, il va falloir se couper en deux. Pff…

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ALTIN G ÜN WINSTON MCANUFF & FIXI — PALATINE 10LEC6 — TIM DUP

SAMMY DECOSTER — YTRÉ REVERIE — GAVLYN — GÉABÉ DIX GRAMMES DE RIMES

BAL PYGMÉE — TEKOVA SQUAD

GAGA WEISS — LEOPARD DA VINCI

SINGE PROKOP — ANATOLIA

OPÉRA NATIONAL DU RHIN — KARAOKÉ LIVE

DJANGO BLIND TEST — CHRISTMAS SOUL TRAIN

CONCERT CACHÉ — CINÉMA — EXPO — JEUNE PUBLIC

espacedjango.eu


CharlElie COUTURE


OR CHAMP

NEW YORK IN / OUT Par CharlElie COUTURE - Août 20XVIII

Intérieur / extérieur, une question existentielle :

morceaux de bois récupérés dans la rue.

Quand on peut cesser de se poser les questions concernant la survie (boire, manger, un toit où dormir) on vient immanquablement à s’interroger sur la question de l’existence. TO BE or NOT TO BE ? Cogito ergo sum ? Qu’est-ce qui me prouve que j’existe ?

IN / OUT-OUT / IN.

À cela deux réponses :

Un jour, j’ai su que j’avais trouvé ce que je cherchais. Toutes les grandes métropoles sont des êtres vivants à part entière. La nuit elles dorment, en hiver elles

1- La théorie du REFLET dit qu’on se voit exister quand on se reconnaît dans le REFLET d’un « miroir » (ou œuvre, ou personne), à travers laquelle on a le sentiment de se retrouver.

hibernent… Comme les globules dans le sang, piétons

2- La théorie de l’EMPREINTE considère qu’on est l’auteur, responsable des traces qu’on laisse (sur le sol ou autre surface : page de papier, mur, toile, ordinateur). Utiles ou inutiles, toutes les créations sont le résultat d’une intention. L’homme préhistorique qui apposa sa main pleine d’argile sur la paroi d’une grotte, inventa de ce même geste l’écriture, la peinture et la psychanalyse / conscience de soi.

/ conçues /voulues, les villes ont l’esprit des pionniers

Dans la théorie du REFLET, le miroir vous préexiste, il est là, qu’on s’y reflète ou pas. Par « miroir », il faut entendre « tout ce qui est extérieur à vous ». C’est le reflet qui vous rassure : OUT / IN. L’EMPREINTE, c’est le fait de formaliser ce que l’on ressent, choisir (volontairement ou pas) de partager ce qui obsède, ou plus généralement les pensées ou les émotions, bref tout ce qui est intérieur : IN / OUT. NEW YORK IN / OUT La reconstruction.

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J’y suis resté 15 ans.

et véhicules circulent dans les artères de ces monstres plus ou moins mégalos. Comme les clones des (nombreux) démiurges et urbanistes qui les ont dessinés qui les ont inventées. NEW YORK est à la fois terriblement dure et complaisante. Elle vous stimule, elle vous tente et vous épuise aussi. Coûte que coûte. NEW YORK coûte très cher ! Elle vous réjouit, comme une maîtresse qu’on veut satisfaire, et vous êtes prêts à tout risquer pour elle, et même vous tuer au travail. NEW YORK vous encourage à vous dépasser. Elle vous pousse à outrepasser vos limites. Vous êtes conscient des risques et pourtant prêt à jouer, tout mettre sur le tapis. Et même si l’on ne gagne pas à tous les coups, pourtant vous ne lui en voulez pas, parce que vous en ressortirez grandi. Et puis au milieu de ce grand bazar matérialiste capitaliste, dans l’air il y a l’ART. La respiration de l’Art

Un an après le décès de mon père, je suis parti remettre mes compteurs à zéro à New York. Je me suis reconnu dans la ville, et j’ai commencé à la peindre.

Contemporain, dans sa spontanéité et tous ses para-

« Find your mission », oui la ville m’a en grande partie, révélé à moi-même.

croire...

Je me suis reconstruit dans une ville qui se reconstruisait aussi après 9/11. Mes sculptures étaient faites de

doxes. L’ART, grâce à qui, on peut s’émanciper… Mais ça c’est une autre histoire. Encore faut-il vouloir y

NEW YORK est une attitude, Celle de ceux qui, au ras du sol, rêvent d’altitude.


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Le Crédit Mutuel, banque coopérative, appartient à ses 7,8 millions de clients-sociétaires. Enquête réalisée par BearingPoint et Kantar TNS en novembre 2017 auprès de clients/usagers d’entreprises/administrations, issus d’un échantillon de 4 000 personnes. Caisse Fédérale de Crédit Mutuel et Caisses affiliées, société coopérative à forme de société anonyme au capital de 5 458 531 008 euros, 4 rue Raiffeisen, 67913 Strasbourg Cedex 9, RCS Strasbourg B 588 505 354 - N° ORIAS : 07 003 758. Banques régies par les articles L.511-1 et suivants du code monétaire et financier.

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Fulgurances | Or Norme #30  

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