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N°165 / JANVIER 2021 / GRATUIT

ART & CULTURE

Hauts-de-France / Belgique


SOMMAIRE LM magazine 165 - janvier 2021

NEWS – 08 SOCIÉTÉ – 12 Avoir 20 ans en 2020 La méthode Gorafi pour redresser la France

STYLE – 22 Tu bluffes Martoni ! Dossier boules à neige Avoir 20 ans en 2020 © Daniel Tafjord

PORTFOLIO – 46 Shira Barzilay

MUSIQUE – 54 Chilly Gonzales, Louis Chedid, Kery James, Ichon, Tim Dup, Fatoumata Diawara, Imany, Cyril Cyril, Miossec

CHRONIQUES DISQUES, LIVRES, FILMS – 70 © CharlotteChab

EXPOSITION - 82 Johan Muyle, Roy Lichtenstein, Rimbaud d’aujourd’hui, Niki de Saint Phalle, JonOne, Jeanne Thil, Le Genre de la dentelle, Peter Mitchell, Agenda...

THÉÂTRE & DANSE – 102 Festival Dire, La Mouette, Théâtre du Nord, Le Vivat, L’Afrique au Prato, _jeanne_dark_, Viril, Histoires en série, Élie Semoun, Sept ans de réflexion, Agenda… Chilly Gonzales © 2020 ANKA

LE MOT DE LA FIN – 122


MAGAZINE LM magazine – France & Belgique 28 rue François de Badts 59110 LA MADELEINE - F tél : +33 (0)3 62 64 80 09

www.lm-magazine.com

Direction de la publication Rédaction en chef Nicolas Pattou nicolas.pattou@lastrolab.com

Direction artistique Graphisme Cécile Fauré cecile.faure@lastrolab.com

Rédaction Julien Damien redaction@lm-magazine.com

Couverture Talk is Cheap Shira Barzilay photo All Blues Official www.koketit.com instagram @koketit

Publicité pub@lm-magazine.com

Administration Laurent Desplat laurent.desplat@lastrolab.com Réseaux sociaux Sophie Desplat Impression Imprimerie Ménard (Labège) Diffusion C*RED (France / Belgique) ; Zoom On Arts (Bruxelles / Hainaut)

Ont collaboré à ce n° : Thibaut Allemand, Shira Barzilay, Rémi Boiteux, Marine Durand, Hugo Guyon, Grégory Marouzé, Raphaël Nieuwjaer et plus si affinités.

LM magazine France & Belgique est édité par la Sarl L'astrolab* - info@lastrolab.com L'astrolab* Sarl au capital de 5 000 euros - RCS Lille 538 422 973 Dépôt légal à parution - ISSN : en cours

L’éditeur décline toute responsabilité quant aux visuels, photos, libellé des annonces, fournis par ses annonceurs, omissions ou erreurs figurant dans cette publication. Tous droits d’auteur réservés pour tous pays. Toute reproduction, même partielle, par quelque procédé que ce soit, ainsi que l’enregistrement d’informations par système de traitement de données à des fins professionnelles, sont interdites et donnent lieu à des sanctions pénales. LM magazine est imprimé sur du papier certifié PEFC. Cette certification assure la chaîne de traçabilité de l’origine du papier et garantit qu'il provient de forêts gérées durablement. Ne pas jeter sur la voie publique.

PAPIER ISSU DE FORÊTS GÉRÉES DURABLEMENT


The Bourdon Street Chemist © Lucy Sparrow gallery Lyndsey Ingram

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MÉDECINE DOUCE

The Bourdon Street Chemist

Cuvée Test Covid V2.0 © Chapelle Berard

À l’heure où le monde semble dirigé par des médecins, rien d’étonnant à ce que l’Anglaise Lucy Sparrow ouvre sa propre pharmacie. Baptisée The Bourdon Street Chemist, celle-ci est inaugurée ce 18 janvier dans la galerie Lyndsey Ingram, à Londres… et elle est plutôt spéciale. Flacons en laine, boîtes de médicaments en feutrine, organes de type peluches... Anti-vax ou pas, cette virtuose du tricot saura vous faire apprécier les aiguilles, tout en douceur. WWW.SEWYOURSOUL.CO.UK

BOUTEILLE À L’AMER On sait s’amuser dans les vignes. Après le "Clos Roquine" lancé en avril par un Belge, voici la cuvée "Test Covid". Eh oui, si vous parvenez à sentir et goûter ce vin, c’est que vous n’avez pas le coronavirus ! Voici l’argument de Jean-Christophe Mauro, propriétaire du vignoble de la Chapelle Bérard, dans le Bordelais, et désormais placé sur la liste noire des autorités sanitaires ET de la sécurité routière. CHAPELLE-BERARD.COM


ROCK’N BOLS

Rock’n Bols © Mathieu Renard

Le bol de Quimper en faïence (dit "à oreilles") estampillé de votre prénom, est une indéboulonnable tradition bretonne. Avec ses "Rock’n Bols", Mathieu Renard la hisse sur la scène rock. Ce graphiste rennais y grave des noms de groupes mythiques : AC / DC, The Ramones, New Order, Pink Floyd…  « J’aimais l’idée du chanteur de Motörhead, Lemmy Kilmister, en train d’y boire son chocolat ». Lui aussi aurait sans doute apprécié – et honoré son cacao d’une larme de whisky.

© Youtube - Ithuba Lottery

© Tobias «ToMar» Maier

WWW.FACEBOOK.COM/LES3RENARDS

NOM DE NOM

COMBINAISON MAGIQUE

Pour on ne sait trop quelle raison, les habitants de la petite commune de Fucking, en Autriche, ont décidé de la rebaptiser "Fugging". Dommage, ça sonne moins bien, et puis ça risque de porter un sale coup au tourisme local : tous les ans, des centaines de petits rigolos venaient se photographier devant les panneaux de signalisation. De quoi faire réfléchir le maire de Montcuq…

Le 5, le 6, le 7, le 8, le 9…. et le numéro complémentaire ? Le 10, évidemment ! Sans rire, ce sont les numéros sortis lors du tirage du loto sudafricain, le 1er décembre. De quoi titiller plus d’un Donald. D’ailleurs ce résultat improbable, « une première mondiale », n’a pas manqué d’attiser les suspicions de fraude. Reste qu’ils sont 20 à avoir parié sur cette combinaison, se partageant six millions d’euros. Les boules, quoi.


Deep are The Woods © Bara Srpkova

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SOLEILS NOIRS Lumineux rassemblement de chefs-d’œuvre de l’Antiquité à nos jours, Soleils noirs a rayonné malgré la crise sanitaire. Et l’on prolonge l’expérience avant que l’exposition ne s’éclipse. En assistant par exemple à la conférence de Marie Lavandier sur Pierre Soulages et à sa lecture musicale par Michel Vuillermoz. On ne manquera pas non plus Deep are the Woods d’Éric Arnal-Burtschy, mettant en scène… la lumière. Celle-ci est rendue tangible grâce à un léger brouillard diffusé dans la salle. JOURNÉE PIERRE SOULAGES DEEP ARE THE WOODS

: Lens, 10.01, Scène du Louvre-Lens, 15 h, 14 > 5 €

: Lens, 22 > 24.01, Louvre-Lens, en continu, ven : 14 h > 18 h

sam & dim : 10 h > 18 h, + exposition Soleils noirs : 13 / 3 € (-18 ans), www.louvrelens.fr

Aurélien Collewet © Maggie Vautrin

HIP OPEN DANCE Face au Covid, le Flow et les maisons Folie de Lille auraient pu baisser les bras. Au lieu de ça, ils concoctent une édition spéciale d’Hip Open Dance en trois temps. Le festival dédié à la danse hiphop se déploie ainsi jusqu’en juillet. On y découvrira, entre autres, les dernières créations de Flowcus ou de la compagnie Kilaï, inspirée par la résilience et une société… en rupture. Lille, février, avril & juillet, divers lieux maisonsfolie.lille.fr

TELEX Margaret Thatcher a toujours des fans : sa ville natale de Grantham veut lui élever une statue et 2 300 personnes promettent un lancer d’œufs durant l’inauguration. 7 Le Monde nous apprend que sur Spotify, 90 % des artistes gagnent moins de 1 000 € par an. 7 Sinon, en République Tchèque, un chasseur s’est fait piquer son fusil par un cerf, qui a coincé l’arme entre ses bois.


© Ehimetalor Akhere Unuabona

Motivés, motivés, il faut rester motivés.

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interview Propos recueillis par Julien Damien

CLAUDINE ATTIAS-DONFUT & MARTINE SEGALEN

© DRFP Odile Jacob

Avoir 20 ans en 2020

« Je ne laisserai personne dire que vingt ans est le plus bel âge de la vie ». Cette phrase de Paul Nizan résonne d’autant plus à l’aune du funeste Covid. Mais en quoi les vingtenaires d’aujourd’hui diffèrentils de ceux d’hier ou d’avant-hier ? Quelles sont les aspirations ou les craintes de cette génération née avec internet ? La sociologue Claudine Attias-Donfut et la sociologue et anthropologue Martine Segalen ont mené une passionnante enquête auprès de centaines d’étudiants. Intitulé Avoir 20 ans en 2020 - Le nouveau fossé des générations, leur ouvrage dessine un visage inédit de la jeunesse contemporaine.

Pourquoi avoir écrit ce livre ? Martine Segalen  : Il y a 25 ans nous avions travaillé sur la grandparentalité, découvrant alors cet âge nouveau et dont on parle désormais beaucoup avec l’allongement de la vie. Puis, en juillet 2019, nous avons voulu étudier la

génération de nos petits-enfants qui ont désormais 20 ans. Une jeunesse complètement différente des précédentes… Claudine Attias-Donfut  : Oui. Nous la qualifions de "génération désenchaînée", constatant une crise de la transmission.

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© Markus Spiske

en 2019. Il faut comprendre cette réponse par : «  cause toujours, tu appartiens à un autre monde ».

Les manifs ? Ça cartonne !

Que voulez-vous dire ? C. A.-D. : L’enchaînement des générations par confrontation et opposition est une constante de l’humanité. Or, pour la première fois de notre histoire, les jeunes ne sont ni pour ni contre leurs aînés. Ils vivent simplement à côté d’eux, dans leur propre bulle. Il y a donc un "désenchaînement" des âges, une rupture. À l’image du fameux « Ok boomer », lancé par un jeune à son grand-père lui faisant la leçon et qui a enflammé la planète connectée

Alors, qu’est-ce qui caractérise ces vingtenaires ? M.S.  : Cette génération née avec un téléphone portable dans la main observe des codes radicalement différents. Elle écoute sa propre musique, regarde ses propres séries… Là où les écrans rassemblaient, aujourd’hui ils séparent, isolent. Le numérique a favorisé les liens intragénérationnels et coupé les liens intergénérationnels. C. A.-D. : En effet, ils appréhendent le monde de manière horizontale. Les liens ou références de ces jeunes se situent exclusivement dans leur groupe de pairs, leur cercle amical. Ils nourrissent moins d’intérêt pour l’Histoire et le passé.

« LE NUMÉRIQUE A COUPÉ LES LIENS INTERGÉNÉRATIONNELS. » M. S. : Ils doivent aussi affronter de nouveaux défis hérités de leurs parents. Nous notons un rejet intergénérationnel dans la mesure où ils estiment leurs aînés coupables, à juste titre, de la situation climatique catastrophique dans laquelle ils se trouvent. société – 14


Quelles sont leurs préoccupations majeures ? M. S.  : Lorsque nous avons commencé à écrire, il y a un an, la situation économique n’était pas si mauvaise : le chômage baissait, l’apprentissage se développait… Ils s’inquiétaient alors du dérèglement climatique, puis du terrorisme, de la perte de démocratie, des relations entre les genres. La crainte du chômage n’était alors pas leur sujet principal. Désormais avec le Covid, nous aurions sans doute des réponses différentes… Malgré cela, qu’en est-t-il des liens affectifs entres les générations ? Se sont-ils affaiblis ? C. A.-D. : Malgré les désaccords évoqués précédemment, ils se sont renforcés depuis la fin du xxe siècle avec l’amélioration des retraites. Les aides

matérielles et financières accordées par les grands-parents constituent une nouveauté radicale.

« ILS DOIVENT AFFRONTER DES DÉFIS HÉRITÉS DE LEURS PARENTS. » Au xx e siècle, c’était le contraire : les jeunes devaient prendre en charge les personnes âgées et soutenir le travail dans les champs ou les mines. Les relations entre enfants, parents et grands-parents sont ainsi devenues le ciment de la famille.

© Anders Hellberg

Les jugent-ils pleinement responsables de la catastrophe écologique à venir ? C. A.-D. : Bien sûr ! Ils estiment que la surconsommation inhérente aux civilisations industrielles et postindustrielles a pillé la planète de ses réserves. Ils sont très sévères en particulier avec la génération qualifiée d’opulente, celle des boomers, des soixante-huitards, qui a le plus bénéficié des progrès sociaux et économiques.

Greta Thunberg réveille les consciences.

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© freepik Seuls ensemble !

Cette génération forme-t-elle un "tout cohérent" ? M. S. : Non, il y a plusieurs jeunesses : étudiante ou non, soutenue ou non par la famille, issue de l’immigration… On relève une grande diversité qui formera pourtant une génération  : celle du Covid. Cette crise mondiale aura des répercussions sur toute une classe d’âge durant des années. C. A.-D. : On remarque effectivement une grande diversité, dans tous les sens du terme  : il y a eu une accélération de l’immigration depuis le milieu du xxe siècle, et donc les jeunes sont plus cos-

mopolites que leurs aînés. À cette diversité culturelle s’ajoutent des inégalités sociales et territoriales importantes (zones péri-urbaines, ruralité, isolement…). Toutefois, c’est un âge globalement plus éduqué, l’entrée à l’université est massive, le diplôme plus répandu. Vous dites aussi que c’est une « génération post-matérialiste ». Qu’entendez-vous là ? M. S.  : C’est peut-être un peu contradictoire car ils sont les premiers à commander en un clic sur Internet, à être "consumateurs" du monde… Mais les vingtenaires souhaitent exercer un métier qui fasse


sens, notamment en liaison avec les incertitudes climatiques, et jouir différemment de la vie quitte à gagner moins d’argent. D’après vous cette génération serait « sans concession » voire « intransigeante » sur le plan des idées. Serait-elle moins tolérante que celle de ses aînés ? C. A.-D. : En effet, il y a des sujets que l’on va éviter en famille. J’ai moi-même huit petits-enfants âgés de 16 à 30 ans et je désamorce les disputes, par exemple lorsque certains m’ont reproché d’avoir vu J’accuse de Polanski, en me disant que je cautionnais le viol, ce qui est un peu excessif… M. S.  : En 1968 on proclamait «  il est interdit d’interdire  » et désormais ce serait plutôt : « il est interdit d’autoriser »… Les vingtenaires votent moins voire peu (1/3 seulement des 18 - 24 ans lors de la dernière présidentielle) mais sont-ils dépolitisés ? C. A.-D. : Non, ils sont politisés autrement. Ils sont engagés, manifestent, surtout pour l’écologie. Ils ont d’ailleurs permis la victoire des

Verts lors des européennes. Mais ils ressentent une grande méfiance à l’égard des élites, avec une tendance à se tourner vers les extrêmes et les idées populistes. À vous écouter, l’un des grands marqueurs de cette génération ne serait-il pas l’angoisse ? C. A.-D. : Il y a c’est vrai une grande anxiété chez ces jeunes, mais curieusement, aussi, une certaine confiance en leurs capacités.

« UNE PRISE DE CONSCIENCE URGENTE S’IMPOSE POUR LES AIDER. » Cette génération est-elle suffisamment armée pour affronter l’avenir ? M. S. : Ils sont finalement assez débrouillards, et parviennent à trouver des solutions grâce au Net. Ils sont emplis d’espoir. C. A.-D. : Oui, mais la grande inconnue reste les conséquences de cette crise sanitaire. Une prise de conscience urgente s’impose pour les aider. Il faut leur donner des armes pour relever leurs immenses défis.

/ Avoir 20 ans en 2020. Le nouveau fossé des générations (Odile Jacob), de Claudine Attias-Donfut & Martine Segalen, 224 p., 21,90 €, www.odilejacob.fr

À LIRE

À LIRE

/ La version longue de cette interview sur lm-magazine.com société – 17


legende

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interview Propos recueillis par Marine Durand

JEAN-FRANÇOIS BUISSIÈRE J.-F. Buissière © Skynesher / Istock Getty Images

Pour une France plus forte

Une crise sanitaire mondiale, une loi menaçant la liberté de la presse, un nouvel album de Patrick Bruel… 2020 ne nous a rien épargné. Il serait facile de céder à la déprime ambiante, mais voilà qu’un espoir jaillit. Jean-François Buissière, charismatique président du directoire de Gorafi News Network*, publie le livre-programme dont la France avait besoin pour relever la tête et se remettre sur pied (à moins que ça ne soit l’inverse). Soit 200 propositions ambitieuses (lutter contre le réchauffement climatique à coups de docus Netflix, nommer Éric Zemmour au secrétariat d’État des prénoms) et quelques pages premium réservées aux Français qui le valent bien. Entretien. Comment qualifieriez-vous cette année 2020, qui est enfin derrière nous ? Difficile. On a parfois eu l’impression qu’elle essayait de copier nos articles. C’était même une lutte de chaque instant de réussir à faire pire dans nos publications. Heureusement nous avons pu compter sur l’aide du gouvernement, ayant notamment annoncé que la grande roue de Lille tournerait, * fondé par Sébastien Liébus et Pablo Mira.

mais à vide, ou que les stations de ski ouvraient mais pas les remontées mécaniques. Que diriez-vous aux Français pour leur redonner espoir en ce début 2021 ? Que cette année sera moins dure, on l’espère en tout cas. Nous voulons croire qu’une lumière surgira au bout du tunnel, en espérant que ça ne soit pas le train. société – 19


Est-il vraiment nécessaire de redresser la France ? Et dans quels domaines ? MÉTHODE Bien sûr qu’il faut redresser la France  ! Partout dans le pays, des actionnaires ont besoin de CONSOMMATION regagner des dividendes. Il faut remettre les Français au travail le plus vite possible !

DonnerDANS à sesLE PAYS, « PARTOUT des prénoms DESenfants ACTIONNAIRES ONT BESOIN DE REGAGNER universels DES DIVIDENDES. »

À l’heure de la mondialisation, de l’expatriation et des visioconférences, des prénoms compréhensibles par Quelles seraient les premières tous sont hautement recommandés. mesures de votre programme ? Les trois prénoms les plus donnés Nous commencerons par le chapar les Français en 2025 : pitreIOS écologie, une thématique qui nousInbox tient réellement à cœur, c’est pourquoi nous l’avons placée à la Partnership fin Attention, du livre. les Il est important que les prénoms composés type Cash-flow ou Business font au Français se déguisent enPlan abeille un peu « coincé ». moins une fois par mois et miment

Instaurer une messe hebdomadaire dans les Apple Store Pour encourager la croissance, les citoyens seront invités à se rendre chaque dimanche dans un Apple Store pour prononcer quelques prières en faveur de la reprise économique, le tout sous la houlette d’un Apple Barista qui procédera à une quête et récitera des extraits de la biographie de Steve Jobs (un exemplaire sera disponible sur chaque pupitre pour suivre).

le butinage des fleurs. Nous avons baptisé cette action "le jour des abeilles", elle servira à sensibiliser ÉCONOMIE nos compatriotes à l’importance de ces insectes dans l’écosystème. Et sur le plan social, économique et politique ? Augmenter Il faudrait accorder de temps en la consommation temps une petite victoire à un des ménages membre de l’opposition, pour faire Chaque sera muni C’est comme sifoyer ellefrançais existait encore. d’un boîtier de qui s’assurera important, lescontrôle apparences. Côté que le ménage consomme assez afin économie je propose de soutenirenfin, la croissance du pays. à mes concitoyens de retrouver Dans le cas contraire, le ménagele plaisir se jeux verra du attribuer des Les pénalités sous de des cirque. combats forme d’impôts. gladiateurs seront remplacés par des combats de chômeurs. Cela permettra d’éradiquer ce fléau tout en divertissant le peuple. On Découvert autorisé pourrait d’ailleurs vendre les droits Chaque Français qui sera à découvert deavant diffusion à Canal +, de cesa sera le 15 du mois sera déchu plus palpitant que dans cette nationalité et envoyé un saison camp de de travail Ligue 1. dirigé par Muriel Pénicaud.

Prière Notre Jobs Notre Jobs qui est aux cieux Que tes impôts soient défiscalisés Que ton monopole règne, Que tes bénéfices soient décuplés En Asie comme en Europe Donne-nous aujourd’hui Notre Wi-Fi de ce jour Pardonne-nous nos dépenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui n’ont pas assez consommé Mais soumets-nous toujours à la tentation Et délivre-nous de l’ascétisme

Amen

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moment pour payer ses contraventions Acheter plusieurs SUV N’écoutez pas les Verts qui pleurent dès qu’ils voient un SUV. Au contraire, il faut soutenir l’industrie automobile. Aussi est-il recommandé d’acheter au minimum deux SUV par an. Les personnes qui dépasseront ce quota bénéficieront d’un abattement sur l’impôt sur la fortune. N’auriez-vous pas une proposition pour inciter les Français à se faire vacciner contre le Covid ? Si. Je propose que le vaccin ouvre des droits au chômage partiel. Ou qu’il vous autorise à vous éloigner à plus de 20 km du préfet Didier Lallement. Vievos quotidienne 12 Plusieurs de propositions font appel au journaliste spécialisé en économie François Lenglet. Est-ce lui l’homme fort de 1182220_gorafi 2020_inte@001.indd 12 la France pour demain ? Nous sommes fans de lui au ll passe d’ailleurs régulièrement à la rédaction pour faire des graphiques ou des PowerPoint. Il est clairement l’une des valeurs montantes de la France. Les gens ne le prennent pas assez au sérieux et je le regrette.

Quel serait votre gouvernement idéal ? Il y aurait moi, à tous les postes. Et François Lenglet en joker. Je garde aussi Jean Castex, car il connaît

Votre amende pour mauvais bien les territoires. Je m’étais promis stationnement est passée à 160 euros ? de placer le mot dans C’est génial, vous"territoires" remplissez les cette interview, c’est chose faite. caisses de l’État et soutenez l’effort collectif. Vous avez toute l’admiration Bruno Le Maire, ce qui devrait Quede diriez-vous de Philippe Katerine vous remonter le moral. pour au ministère de l’Intérieur, que les manifestants et les forces de l’ordre se fassent des bisous ? Je l’aime beaucoup et suis à Un de accès illimité l’écoute toutes les propositions. Dansàmon équipe, nous écoutons de la pornographie beaucoup. Nous nous écoutons Afin que chacun puisse à l’occasion beaucoup même plusieurs fois par se détendre après une rude journée, jour. un Mais surtout, onà ne change rien. accès illimité de la pornographie sera offert, avec du contenu de qualité Buissière 2022, cela pourrait donc comme des propos de Macron sur le discours de Hollande sur être l’écologie, une réalité ? finance au fait Bourget ou l’évocation Bienlasûr. Cela beaucoup trop du plan Marshall des banlieues longtemps que le système n’a par pas Nicolas Sarkozy. été représenté. Or je suis le parfait candidat du système. Et de la stabilité stable. À quoi pensez-vous le matin en vous rasant ? À mes actions. J’en possède dans des entreprises de vente d’armes, chez Amazon… Dans tous les domaines rapportant un maximum d’argent, en somme. Un petit mot à l’attention de nos lecteurs ? Je vous souhaite une excellente année 2021, et plein d’actions qui ruissellent de toutes parts.

/ La méthode Gorafi pour redresser la France (Flammarion), 96 p., 9,90 € editions.flammarion.com

À LIRE

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Tailles disponibles : 1 mois jusqu’à XXXL

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TU BLUFFES MARTONI ! La mode pour les Nuls Alain Chabat, Gérard Darmon, Dominique Farrugia et Chantal Lauby ont bien vieilli. Il en va de même pour La Cité de la peur. Sorti en mars 1994, le film d’Alain Berberian demeure, sinon un classique jamais égalé, un sommet de la gaudriole. Un Français a eu l’idée de lui rendre grâce à travers une marque de vêtements. Youpi, dansons la carioca avec Thomas Bossé. "Attention chérie, ça va couper". "Quand je suis content je vomis". "Meurs, pourriture communiste !". La Cité de la peur renferme un nombre incalculable de phrases légendaires, et Thomas Bossé les connaît par cœur. Pour cause  : «  J’ai eu un cancer à 18 ans et ce film m’a accompagné quotidiennement », explique-t-il, trouvant sa dose salutaire de rires dans le chef-d’œuvre des Nuls. Aujourd’hui guéri, le trentenaire a voulu rendre hommage à sa "thérapie" en lui dédiant une marque de vêtements pour hommes, femmes, enfants et même bébés.

Prenez un chewing-gum – Baptisée "Tu bluffes Martoni !", en référence à l’injonction du commissaire Bialès (aka Gérard Darmon), cette ligne décline quelques citations phares en t-shirts, sweats ou masques. En cela, le "Prenez un chewing-gum Émile" ou le "Barrez-vous cons de mimes" sont particulièrement de circonstance – on ne vise personne… Une manière élégante de transmettre le témoin aux jeunes générations, et surtout de servir une bonne cause. L’intégralité des bénéfices engrangés est en effet reversée à l’association "Dis camion  !", luttant contre le cancer du sein en sensibilisant chacune (et chacun) aux gestes de l’autopalpation. « C’est le cancer le mieux soigné et pourtant le plus meurtrier, soit un paradoxe insupportable ». Vous savez donc où cliquer pour qu’il ne vous arrive plus rien d’affreux maintenant – ça vous coûtera juste un doigt. Julien Damien À VISITER

/ www.tubluffesmartoni.fr • www.dis-camion.fr style – 23


La boule

à neige

Surannée, inutile, comble du mauvais goût ? Peut-être… mais toujours là ! Née en France au xixe siècle, la boule à neige traverse les époques et les classes sociales, s’invite sur le manteau de la cheminée, au théâtre et au musée. Symbole d’un savoir-faire à la française, madeleine de Proust ou objet de culte pour artistes inspirés, cette sphère transparente regorge d’histoires autant que de paillettes. Des petits mondes sous verre (ou plastique) où il fait souvent bon se perdre. À l’heure du Covid et du confinement, ce charmant globe offre aussi une mise en abyme inattendue mais poétique de nos vies sous cloche… Filons la métaphore de Concarneau à Biarritz, en passant par l’Ain et les scènes parisiennes. Évidemment, ça va secouer.

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Boule à neige © Yohanne Lamoulère, Tendance Floue

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Boule legende réalisée pour les 30 ans de Proludic, concepteur d’équipements ludiques © JLK France

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LES ÉTERNELLES

Boule qui roule

Au même titre que la baguette, le coq au vin ou la mauvaise humeur, la boule à neige reste une star du patrimoine français – et bien au-delà. De Lille à New York, de Jésus à Dark Vador, toutes les villes ou personnages que compte notre histoire se sont retrouvés (ou se retrouveront) un jour sous ce petit globe où les flocons sont éternels – pour peu qu’on ait le bon coup de poignet. Dans l’Ain, JLK France demeure l’une des deux dernières entreprises hexagonales à fabriquer ce fétiche de la culture populaire.

Chaîne de production © JLK France

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Du verrier courtisant sa bien-ai-

mée aux voyageurs soucieux de figer leurs souvenirs, les légendes autour de sa naissance sont aussi nombreuses que poétiques, mais l’histoire retiendra surtout une date. Comme un symbole, la boule à neige aurait fait son apparition en 1878 lors de l’exposition universelle de Paris. Œuvre d’un certain Pierre Boirre, le globe abritait alors

un petit bonhomme sous un parapluie – et servait de presse-papier. Depuis, cette passion ne s’est jamais démentie. Son charme agit comme une madeleine de Proust. Un peu kitsch dites-vous  ? Mylène Richard, elle, préfère parler de «  magie  ». Si 95  % de la production mondiale provient aujourd’hui d’Asie, deux entreprises françaises font toujours figure d’irréductibles, et sont toutes les deux situées dans

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Jean Paul Gaultier, Pierre et Gilles, 1990

l’Ain, place forte de la plasturgie nationale voire européenne : la société Bruot à Arbent, et JLK France à Meillonnas, dont notre interlocutrice demeure la responsable commerciale.

Sphère privée – Fondée il y a trois décennies, cette société familiale produit en moyenne 100 000 boules par an, sous la marque Les

Éternelles, principalement vendues dans l’Hexagone. Avec cette particularité : ici la conception reste artisanale, mais sait user d’une technologie de pointe – presse à injection, imprimante 3D… La dizaine de pièces constituant l’objet est assemblée par seulement deux personnes : du socle au dôme en plastique « haut de gamme, offrant une qualité de transparence supérieure au verre », en passant par l’ajout de liquide, de paillettes, de figurines ou de la colle, « fabriquée maison ».

« NOUS POUVONS CRÉER DES PIÈCES SUR-MESURE QUI RACONTENT VOTRE HISTOIRE » Monuments, paysages, sites touristiques, personnages célèbres… Les grands classiques sont toujours de la partie, et tout est bon pour Clip Les Flocons de l’été, Étienne Daho, 2017


être "enflaconné". Le petit plus ? Les boules sont personnalisées. «  Vous pouvez nous envoyer vos plans, croquis ou photos, et grâce à notre bureau d’études nous pouvons créer des pièces sur-mesure et raconter votre histoire, assure Mylène Richard. À partir de là, tout est envisageable.  La seule limite, c’est l’imagination ».

L’entrée des artistes – La boule neigeuse a donc bien changé en 150 ans, et cette approche « à la demande  » séduit les particuliers, les boutiques de souvenirs bien sûr, mais aussi les agences de publicité… et les artistes. JLK France compte ainsi quelques clients prestigieux comme Étienne Daho, qui a sollicité la société aindinoise pour

le clip de la chanson Les Flocons de l’été (2017). Citons aussi Jean Paul Gaultier, dont le portrait signé Pierre et Gilles brille sous une pluie de confettis, ou encore Hervé Di Rosa et le trublion Ben, qui ont dévoilé leurs œuvres originales (montées par JLK France) à Bayeux en 2013 lors d’une exposition fondatrice  : La Boule à Neige. Immersion dans l’art contemporain. En octobre dernier, notre petit gadget est même entré au théâtre, à la faveur d’un spectacle concocté par l’historien Patrick Boucheron et le metteur en scène Mohamed El Khatib. Des années qu’on vous le serine : le kitsch, c’est chic ! Julien Damien À VISITER

/ www.bouleaneige-jlkfrance.fr

© JLK France


Patrick Boucheron et Mohamed El Khatib © Yohanne Lamoulere / Tendance floue

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interview Propos recueillis par Julien Damien

MOHAMED EL KHATIB

Sphère publique

Qu’il mette en scène une femme de ménage (Moi, Corinne Dadat) ou des supporteurs du RC Lens (Stadium), Mohamed El Khatib n’aime rien tant que déconstruire les clichés en se frottant au réel. Dans cette nouvelle pièce, il s’associe à l’historien Patrick Boucheron pour agiter la boule à neige comme jamais. Cet objet populaire s’appréhende ici comme un théâtre miniature, où il est question de monde sous cloche, de neige de cendres, de mythes et de valeurs. D’où vous vient ce goût pour le théâtre documentaire ? Je tiens à rapprocher des personnes qui ne devraient pas se croiser, pour des raisons économiques, sociales… On sait que les plateaux de théâtre manquent de diversité, de langues et de corps. Alors je défends une approche démocratique. Il s’agit d’ouvrir la scène à ceux qu’on n’a pas l’habitude de voir ni d’entendre, et d’abolir la distance entre l’art et la vie. Comment l’idée de créer un spectacle sur la boule à neige est-elle née ? Par accident. Patrick Boucheron et moi souhaitions explorer une histoire populaire de l’art. Nous avons

d’abord envisagé la carte postale ou des gadgets vendus dans les musées, mais ça ne fonctionnait pas. Puis ont surgi les gilets jaunes et un tas de remarques méprisantes à leur égard, notamment leur manque de goût. C’est totalement arbitraire et souligne un rapport de classes.

« CET OBJET TRAVERSE LES CLASSES SOCIALES. » D’où la boule à neige ? Oui, nous y avons pensé au détour d’un spectacle précédent (Stadium) parce qu’une des supportrices du RC Lens les collectionnait. Nous avons trouvé cet objet prometteur  car il appartient à la culture style – 31


« LE KITSCH, C’EST DU ROMANTISME QUI A MAL TOURNÉ. » Quelle idée défendez-vous ? Il s’agit de déconstruire la question du mauvais goût, mais aussi de renverser la notion de la valeur, en dehors des normes marchandes. La boule à neige nous permet de bien distinguer le prix de la valeur. Elle ne coûte rien mais elle est chargée d’histoires, de souvenirs familiaux, d’enfance, de nostalgie, et ça c’est

inestimable. Et puis, au moment où nous écrivions ce spectacle est survenu le premier confinement… Comme une sorte de mise en abyme ? Oui, d’un coup nous nous sommes retrouvés sous cloche… or la boule à neige figure elle-même la mise sous cloche d’un monde que l’on veut conserver. Un tas de questions  ont alors surgi avec ce petit objet kitsch  : que voudrait-on garder  ? À quoi tient-on  ? Qu’est-ce que le temps suspendu ? Le considériez-vous ringard avant de vous y intéresser ? Pas du tout. Pour vous dire, je roule encore en Renault 12 (rires) et j’ai

Boule à neige © Yohanne Lamoulere / Tendance floue

populaire mais des artistes de premier plan comme Jeff Koons ou Maurizio Cattelan façonnent leurs propres modèles, en les vendant très chers.

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Boule à neige © Yohanne Lamoulere / Tendance floue

un début de collection en la matière. Patrick Boucheron affirme dans le spectacle que nous avons tous une prédisposition au kitsch. Cela vient sans doute de l’enfance. Le goût pour un objet naïf couve une forme d’innocence. Le kitsch, c’est du romantisme qui a mal tourné. Comment avez-vous repéré les collectionneurs nourrissant votre pièce ? C’est un petit milieu assez fermé, où tout le monde se connaît. Il suffit d’en trouver un pour découvrir les autres. Cela nous a emmené en Allemagne ou à Los Angeles où nous avons déniché le plus grand collectionneur au monde, avec plus de 20 000 boules.

Quel est le profil de ces passionnés ? Au début je m’attendais à tomber sur des gens issus de milieux populaires, mais j’ai découvert une grande mixité sociale. Cet objet traverse les classes : la très grande bourgeoisie, un banquier travaillant dans la haute finance, des ouvriers, un médecin… Quelles sont leurs motivations ? Il y en a autant que de collectionneurs. Cela peut débuter par accident : on vous en offre une et vous vous y mettez. Une maladie survient alors très vite : le syndrome de la boule manquante, et là ça devient compulsif. Cet objet suggère un geste d’art modeste qui devient beau avec le nombre. style – 33


Boule à neige © Yohanne Lamoulere / Tendance floue

Nous avons aussi repéré des fonctions très singulières. Certains l’utilisent comme un autel portatif. À Nuremberg, l’un des plus grands collectionneurs européens a placé les cendres de ses parents dans une boule à neige. D’une certaine façon, il a créé son rituel, dont on manque cruellement lorsqu’on n’est pas croyant. Quelle est l’histoire du spectacle ? Elle se déploie dans le temps et l’espace, raconte le développement de cette mode. Nous avons ainsi appris que la boule à neige est née au xix e siècle, en même temps que la boule de cristal et l’aquarium, des apparitions majeures dans les intérieurs bourgeois. Parallèlement, le récit est ponctué de rencontres avec des passionnés. Ils apparaissent à travers des

vidéos et apportent un aspect psychanalytique, sociologique. Nous dressons alors une galerie de portraits du collectionneur que chacun pourrait être. Que verra-t-on sur scène ? Nous sommes deux sur le plateau. Le public est très proche de nous, c’est une forme pour 200 personnes. Nous disséquons une cinquantaine de boules à neige pour appuyer nos réflexions, dans un amphithéâtre circulaire construit sur le modèle des théâtres anatomiques. Il prend des allures d’agora, de petite assemblée, comme sur un rond-point où l’on organiserait une discussion, une conférence un peu décalée, l’archéologie de la tendresse… BOULE À NEIGE

Une pièce de et avec Mohamed El Khatib et Patrick Boucheron


© Cyrille Maguer

3 questions à…

YVES LE TOLLEC

Qu’importe le flocon

Ringarde, la boule à neige ? N’allez surtout pas dire ça à Yves Le Tollec. Ce Concarnois en possède plus d’un millier, et a même dédié à cette petite sphère son tout premier festival international, dans le Finistère – dont on attend la sixième édition en 2022, Covid oblige. Notre homme est ce qu’on appelle un chionosphérophile (du grec "khiôn", signifiant neige) et demeure intarissable sur cette passion restant avant tout une affaire sentimentale. Propos recueillis par Julien Damien


D’où vient cette passion ? Je suis représentant en produits d’entretien et côtoie donc du monde, du particulier au restaurateur en passant par les collectivités. Il y a 27 ans, une cliente travaillant dans une crêperie m’a annoncé qu’elle partait en vacances aux États-Unis. Pour rigoler, je lui ai demandé de me ramener une boule à neige de San Francisco… ce qu’elle a fait ! Ma première pièce représente donc le Golden Gate sous la neige. Depuis ce jour-là, à chaque fois qu’un client ou un proche part en vacances, il me ramène une boule. Aujourd’hui, j’en possède exactement 1 006.

j’ai transmis le virus, histoire que tout le monde perde la boule ! Qu’est-ce qui vous passionne dans cet objet ? Au départ je m’en fichais un peu, et le trouvais même ringard. Je suis surtout intéressé par la relation humaine qu’il instaure, le fait que les gens pensent à moi, même à l’autre bout de la planète. Alors oui c’est un peu kitsch, mais j’assume totalement. C’est ma passion, je pourrais en parler durant des semaines comme d’autres le font avec les timbres.

« IL NE ME MANQUE QUE LA CORÉE DU NORD. » De quoi votre collection est-elle constituée ? Ce ne sont que des cadeaux. À chaque fois j’inscris le nom, le prénom et la date de réception sous le socle. Mes boules viennent du monde entier. Cela va de la ville de Concarneau à la dernière que j’ai reçue, représentant Lima au Pérou, en passant par Mexico, La Havane… et il y a très peu de doublons. Il ne me manque que la Corée du Nord, pas au top côté tourisme… Sinon j’en achète aussi mais seulement pour les offrir, car

© DR / City Coffee Mugs

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AUTOUR DU LOUVRE-LENS Au charbon !

Les terrils du bassin minier du Nord Pas-de-Calais méritaient bien, eux aussi, leur boule à neige. C’est chose faite depuis 2015, grâce aux designers d’Autour du Louvre-Lens (ALL). Inscrites sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, comme les pyramides d’Égypte ou la Grande Muraille de Chine, nos "montagnes noires" s’arrachent dans leur écrin de verre – à secouer pour moins de dix euros. Ces globes constituent l’un des grands succès d’une gamme d’œuvres originales reliant passé et avenir, patrimoine et création. Parmi ces petits trésors, citons aussi la brique à bougie, celle de bureau en forme de coron (idéal pour ranger ses crayons) ou encore le savon du mineur, enrichi en huiles essentielles d’eucalyptus, charbon et graines de pavot. Histoire d’avoir toujours bonne mine. / www.autourdulouvrelens.fr

© Yannick Cadart

À VISITER

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Paris © CharlotteChab

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CharlotteChab

CharlotteChab © Boul Rostan

Globe croqueuse Charlotte Bourrus (aka CharlotteChab) n’a pas attendu le confinement pour mettre le monde sous cloche. Voilà près de six ans que cette artiste installée à Biarritz pose une délicate chape de verre sur nos villes ou pays. De la Tanzanie à New-York, en passant par Berlin ou Lille, la diplômée de l’Ensad réinterprète nos cartes et questionne les notions de territoire. En résulte une géographie personnelle où se mêlent histoires vécues, architecture, mythes ou folklores propres à chaque destination. La capitale belge est ainsi symbolisée par un gigantesque Manneken-Pis, le café "À la mort subite" et bien sûr ses fameuses gaufres. « Il ne s’agit surtout pas de reproduire la réalité ni de concevoir une maquette, prévient cette grande voyageuse. Plutôt de traduire mes sentiments vis-à-vis d’un lieu, tout en respectant son "âme" : l’esprit zen du Japon, la verticalité de New-York ou le foutoir haussmannien de Paris ». Concrètement, la Française découpe et assemble moult images en papier dénichées au gré de ses recherches, jonglant avec les échelles et sa subjectivité. Ces collages en relief s’apprécient comme « des accumulations très bavardes, comme moi ! ». On se promène ainsi dans des villes-bulles hautes de 9 à 30 centimètres et fourmillant de détails. Au sein de son atelier où travaillent désormais jusqu’à huit personnes, plus d’un millier de globes sont fabriqués chaque mois à partir d’une soixantaine de modèles. Certaines pièces sont également ciselées sur-mesure, matérialisant les « micromondes » de clients parfois prestigieux (telle Salma Hayek). Charlotte offre dès lors autant de voyages intimes et immobiles, dont on ne revient pas tout à fait… Julien Damien À VISITER À LIRE

/ www.charlottebourrus.com

/ La version longue de cet article sur lm-magazine.com style – 41


© CharlotteChab

New York © CharlotteChab


Abidjan © CharlotteChab

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Lille Photo Š Fred De Bailliencourt


Bruxelles Photo Š Fred De Bailliencourt


© COS stores


SHIRA BARZILAY Traits d’union Installée à Tel-Aviv, Shira Barzilay fut d’abord illustratrice de mode. Mais en parallèle, dans ses carnets de croquis, se baladait une étrange figure : une jeune fille aux grands yeux et lèvres rouges. « Elle ressemblait au début à un cartoon », confie l’artiste. Puis elle a lentement évolué, ses formes se sont épurées, renvoyant aux traits cubistes de Picasso. «  J’ai opté pour le minimalisme, l’esquisse la plus pure et intuitive, confirme l’Israélienne. J’ai baptisé ce personnage Koketit, signifiant "coquette" en hébreu ». Soit une belle allégorie de la liberté et de l’élégance, du féminisme et de la sensualité. Notre "coquette" s’est alors échappée de sa prison de papier pour « flirter » avec toutes les images à portée de main, jusqu’à devenir « EN TANT QU’ARTISTE une signature, et même un alter ego. « Nous DIGITALE, JE N’AI PAS vivons tous à travers des avatars dans le DE LIMITES. » monde numérique, ils sont quasiment réels. D’ailleurs, mes créations sont presque toutes autobiographiques. Elles reflètent mon humeur ». Ici, cette composition filiforme se marie avec les traits du modèle pour souligner son expression, triste ou joyeuse, là elle s’étend sur un corps pour former un tout autre visage, toujours par petites touches. « En dessinant sur ces photographies, je décale la narration sans la bouleverser de manière radicale ». Koketit développe ainsi des histoires sur des portraits, des paysages ou la peau, via des tatouages éphémères. « En tant qu’artiste digitale, je n’ai pas de limites. Je peux dessiner sur un immeuble ou des nuages, et imaginer toutes les formes ». En somme, le monde est sa toile. Julien Damien

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À VISITER À LIRE

/ www.koketit.com

/ L’interview de Shira Barzilay sur lm-magazine.com

portfolio – 47


You Are Art, image by Thea Caroline Sneve Løvstad (@thealovstad)


image by Cody Klintworth (@programzero)


Relationship goals - image by Disha Dzham (@disha_dzham)


Bae of Light, image by Alex Vielfaure (@alexvielfaure)


© 2020 ANKA

musique – 54


interview Propos recueillis par Julien Damien

CHILLY GONZALES

Touches de folie

Showman virtuose et clownesque, plébiscité par Drake ou Daft Punk, le pianiste le plus déjanté de notre époque accorde comme personne pop et musique classique – entre autres détours de pistes. Chilly Gonzales, alias Jason Beck, s’est d’abord fait connaître avec ses morceaux electrorap avant de révéler via la trilogie Solo Piano un sens de la composition lui valant des comparaisons avec Erik Satie. Souvent en pantoufles mais jamais pantouflard, toujours recordman du monde du plus long concert solo (plus de 27 heures !), le Canadien est attendu au Nouveau Siècle, à Lille, pour une performance à son image : érudite et généreuse. Comment avez-vous découvert le piano ? Avec mon grand-père. J’ai commencé par jouer les morceaux classiques qu’il me suggérait et, en parallèle, je reproduisais ceux que j’écoutais à la radio.

« LE PIANO RAMÈNE TOUTES LES CHANSONS À L’ESSENTIEL. » Pourquoi cet instrument ? Le piano ramène toutes les chansons à l’essentiel, vers une forme presqu’atomique de musique. Lorsque je reprends un titre pop par exemple ou un cantique de Noël, je retire le superflu  : le kitsch d’une petite boîte à rythmes, le son

d’un synthé, la voix ou la reverb’… Bref, tous ces sons ou technologies qui datent la production. Ne reste au final que la mélodie sous la main droite, et les accords sous la gauche. Finalement, quels seraient les liens entre Drake, Chopin ou Daft Punk ? La musique occidentale recherche le "storytelling". Du classique à la pop, de Morrissey à Gabriel Fauré, il s’agit toujours de raconter une histoire. Généralement, les morceaux alternent moments de tension et de résolution, surprise et satisfaction. On forme ainsi des séquences assez complexes, notamment avec l’harmonie. musique – 55


Vos goûts semblent sans limites. Y-a-t-il des styles que vous n’aimez pas ? Je me sers de la musique comme d’un baume ou pour me donner de l’énergie, peu importe le genre. Alors c’est vrai, je n’écoute pas de reggae ni de rock, même s’il y a des exceptions comme AC/DC ou The Melvins. Mais les styles que je préfère restent le rap, le classique et le jazz. Au final, cela doit surtout me filer la "chair de poule", je n’intellectualise pas.

© 2020 ANKA

D’où vient votre goût pour les records ou les battles ? J’ai longtemps appréhendé la musique comme une performance. C’est presque une aberration. Les battles ne m’intéressent plus depuis les années 2000 et mon fameux record. Par contre je n’oublie pas

la fonction sociale du spectacle. Il s’agit de réunir les gens, et aujourd’hui plus que jamais. Je recherche désormais le partage, avec mes Re-introduction Etudes, mes masterclass ou le Gonzervatory

« LA MUSIQUE DOIT ME FILER LA "CHAIR DE POULE", JE N'INTELLECTUALISE PAS. » Comment les Solo Piano sont-ils nés ? Le premier volume était un accident. Alors que je travaillais dans un studio (à Paris pour Jane Birkin, ndlr), je me suis emparé d’un piano dans une petite pièce. Pour relâcher la pression, j’ai commencé à composer et à enregistrer librement. À l’époque, je ne me doutais pas que cet album séduirait un nouveau public ! Solo Piano m’a aidé à assumer mon côté plus sérieux et bon élève, jusque-là caché par mon personnage electrorap underground. Quel est le principe de votre dernier album, A Very Chilly Christmas ? Il est né durant l’été 2019. C’est bizarre de plancher sur des chansons de Noël durant cette période, mais j’en rêvais depuis une trentaine d’années. Depuis toujours je joue des chansons au piano en famille,


© 2020 ANKA

entouré d’amis. J’avais trouvé plein d’astuces, des petits "twist" pour revisiter ces morceaux, leur offrir un côté rafraîchissant via un prisme imparfaitement parfait. Comment avez-vous choisi les titres ? J’ai privilégié les morceaux de mon enfance et ces moments merveilleux où je jouais entouré de mes proches. Jarvis Cocker a participé au projet. Et avec Feist, nous avons écrit un titre original pour rendre le disque plus personnel.

Peut-on dire qu’il résonne avec "l’air du temps", étant par endroit assez mélancolique… Au moment de composer cet album je n’imaginais pas que l’année 2020 serait aussi triste. Mais si j’ai pu traduire ce sentiment, tant mieux ! Noël est certes propice aux morceaux optimistes, joyeux, mais avec des sourires parfois forcés. Quelques airs mélancoliques sont donc bienvenus. Cela dit, ce disque contient aussi de la lumière, c’est un mélange entre mineur et majeur, car la vie est ainsi.

Lille, 05.02, Auditorium du Nouveau Siècle, 19 h & 22 h, 33 / 27 €,onlille.com À ÉCOUTER

/ A Very Chilly Christmas (Gentle Threat / PIAS)

/ Plaisirs (non) coupables, Chilly Gonzales (Flammarion), 96 p., 15 €, editions.flammarion.com À LIRE À LIRE

/ La version longue de cette interview sur lm-magazine.com musique – 57


BALBUTIEMENTS

© DR

© Audoin Desforges

Ce fut le premier album de Louis Chedid (paru en 1973), hélas passé inaperçu par manque de soutien de sa maison de disques, Barclay. Pourtant, la galette contient quelques pépites funk comme Moi et mon Boeing, qu’on jurerait signée par son fils Matthieu. Partie remise…

MILITANT

MOUSTACHE

Derrière les ritournelles pop se glissent aussi des textes engagés. En 1985, la chanson Anne, ma sœur Anne (en référence à Anne Frank) dénonce ainsi la montée de l’extrême droite en France.

C’est un emblème des chanteurs français d’antan, des bacchantes tombantes de Christophe à celle, à l’américaine, de Francis Cabrel – qui n’est plus vraiment le même depuis qu’il l’a rasée. Depuis les années 1970, Louis Chedid n’a lui jamais quitté la sienne, portée façon brosse comme Brassens. Au poil, quoi.


T’AS BEAU PAS ÊTRE BEAU

LE CONTE EST BON

Sorti en 1978, c’est l’un de ses premiers succès populaires (150 000 exemplaires vendus). Pour la petite histoire, les chœurs sont assurés par ses enfants Émilie et un certain Matthieu.

En 2006, il crée le conte musical pour « les enfants et ceux qui le sont restés » : Le Soldat rose. Le disque reçoit la Victoire de la Musique du meilleur album de chansons / variétés de l’année.

LOUIS CHEDID AINSI SOIT-IL – Un monument discret, mais solide. Louis Chedid, c’est près d’un demi-siècle de chansons. Derrière la bonhomie moustachue du bon père de famille se cache surtout un musicien hors pair. Du funk-rock façon Satisfaction (Nous sommes tous des clowns) aux synthés new wave (il fut l’un des premiers à les utiliser en France) le fils d’Andrée (ou le père de Matthieu) a traversé tous les styles, avec des titres sucrés-salés. Il défend sur scène un 21e album, Tout ce qu’on veut dans la vie, mélancolique et faussement léger. À son image, quoi.

© DR

Béthune, 20.01, Théâtre municipal, 19 h, 34 > 17 €, theatre-bethune.fr Amiens, 11.04, Mégacité, 17 h, 45 €, megacite.fr

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CHACUN SA MILLEFA

GIVE ME

Dans la famille Chedid, demandez la mère poétesse (Andrée), l’épouse journaliste et styliste (Marianne), le fils chanteur (-M-), mais aussi la fille (Nach) ou même… la petite-fille (Billie, la fille de Matthieu) ! Affaire à suivre…

Hold Up (1974), T’as beau pas être beau (1978), Ainsi soit-il (1981) Anne, ma sœur Anne (1985), Tout ce qu’on veut dans la vie (2020)


© Koria

KERY JAMES

Remise à flow 7 S’il n’est pas le plus cité (à la différence de IAM ou NTM) Kery James est lui aussi un pionnier. Dès 1991, à 14 piges seulement, il pointait sur le titre Ragga Jam de MC Solaar. Puis fondait Ideal J, pas les plus finauds, mais parmi les plus hardcore, c’est certain. Un parcours de (vrai) délinquant juvénile poursuivi au sein de la Mafia K’1Fry, avant la découverte de l’Islam autour de la vingtaine. Avec un zèle de converti, il se perd dans une lecture un peu hasardeuse du Coran. Les instruments à vent et à cordes n’y sont nulle part interdits, mais Kery décide de les bannir au nom de sa foi (oubliant que pour chanter, il maniait ses… cordes vocales ?). Pas grave. Se chercher, se tromper, en tirer des leçons et quelques œuvres, n’est-ce pas le lot d’un artiste ? Sous ce rapport, le natif des Abymes (Guadeloupe) s’en est bien sorti. Désormais rappeur, comédien (au théâtre et à l’écran), scénariste et réalisateur (Banlieusards, 2019), Kery James a prouvé qu’il avait plus d’une corde à son arc – et ça, c’est pas du vent. Thibaut Allemand Jeumont, 22.01, Centre culturel André Malraux, 20 h, 20 > 10 €, www.lemanege.com Hem, 29.01, Le Zéphyr, 20 h, 30 / 25 €, www.zephyrhem.fr musique – 60


© Keffer

ICHON « Classez-moi dans la variet’ », clamait jadis Doc Gynéco, faux mou et vrai sale type. C’était de la provoc’, mais c’était visionnaire, puisque le hip-hop hexagonal est devenu la nouvelle variété. Nouvelle preuve avec Ichon, trentenaire venu de Montreuil mais passé par Blois, Angers, Rennes ou Melun au gré des internats. De Pour de vrai, son premier LP, émergent quelques titres nerveux et bien fichus (Noir ou blanc en tête) parmi un déluge de morceaux pas désagréables, mais pas toujours renversants, quelque part entre Christophe, Michel Berger, Katerine et Lomepal. L’intéressé cite Frank Ocean. On voit l’idée. Mais on mesure le décalage. À suivre… T.A. Bruxelles, 28.01, Botanique, 19 h 30, 21,50 > 15 ,50 €, botanique.be Tourcoing, 29.01, Le Grand Mix, 20 h, 16 > 6 €, www.legrandmix.com

© Andreas Torres Balaguer

TIM DUP Comme Eddy de Pretto ou Juliette Armanet, Timothée Duperray appartient à cette nouvelle génération pop regardant vers l’avenir sans occulter le passé (sa reprise de La Vie ne vaut rien de Souchon). Derrière le visage poupin et la voix fragile, on trouve des chansons mariant acoustique et electro, mais aussi angoisse et mélancolie, à l’instar de son deuxième album (Qu’en restera-t-il ?). Tim Dup, un Vianney qui a bien tourné ? On peut le dire. J.D. Woluwe-Saint-Pierre, 22.01, W : Halll, 20 h 30, 25 / 22 € www.whalll.be // Tourcoing, 23.01, Le Grand Mix, 20 h  17 > 6 €, legrandmix.com


© Aida Muluneh


FATOUMATA DIAWARA

La voix est libre

On ne sait pas avec qui Fatoumata Diawara a passé le Nouvel An, mais la liste des convives potentiels impressionne : la Malienne a travaillé avec Herbie Hancock, Dee Dee Bridgewater, Damon Albarn, Paul McCartney, Roberto Fonseca, Disclosure, la compagnie Royal de Luxe ou le regretté Bobby Womack. Vain name-dropping ? Attendez. Ces noms lancés un peu au hasard témoignent avant tout d’un parcours impressionnant, et de la façon dont chacun a pu, un jour ou l’autre, croiser la route de cette trentenaire jouant sous son nom depuis 2011 (le fameux Fatou). Malgré tout, il était temps pour cette guitariste accomplie et chanteuse magnétique de s’imposer sans une prestigieuse béquille. Et l’accueil réservé à Fenfo, troisième album, est encourageant. Il faut dire que ce disque ne joue pas avec la carte postale, mais puise dans les musiques maliennes pour proposer autre chose, nourri à la pop occidentale, au funk, au rock…

Résilience – C’est la signification de Fenfo, en bambara. Celle qui a rompu avec une famille un brin traditionaliste (doux euphémisme) pour prendre sa liberté en a beaucoup, des choses à dire. Elle rejoint, dans l’esprit, les traces de quelques grands anciens – Bob Dylan en tête – dans cette capacité à mettre en son les grandes angoisses du monde tout en cherchant la lumière, malgré tout. Ainsi, si la diva évoque les femmes meurtries de son pays (Takamba), elle finit lors de Mama par pardonner à sa mère, qui l’a rejetée. Autant dire que cette capacité à affronter le passé révèle une force intérieure qui rejaillit sur scène. Ses concerts sont des célébrations païennes, des fêtes multiculturelles dont on a terriblement besoin ces temps-ci. Thibaut Allemand Béthune, 28.01, Théâtre municipal, 19 h 30, 18 / 16 €, www.theatre-bethune.fr Bruxelles, 07.03, Ancienne Belgique, 20 h, 29 / 28 €, www.abconcerts.be

musique – 65


© Eugenio Recuenco

IMANY La corde sensible Profil élégant, voix chaude et rauque : à bien des égards, Imany aurait pu s’imposer en diva du R’n’B. Seulement voilà, la native de Martigues nourrit d’autres ambitions, cultivant un répertoire soul, folk et blues. Pour cette tournée elle revisite l’histoire de la pop, sans aucun artifice. Ce n’est pas dans une église que Nadia Mladjao a appris à chanter, mais à l’école militaire où l’avait envoyée son père. Toutefois, les charts attendront. À 19 ans, la voilà mannequin à New-York pour Calvin Klein. C’est justement à Big Apple qu’elle connaît la révélation, à l’écoute de Talkin’ Bout a Revolution de Tracy Chapman. Lassée de « faire le cintre », Imany ("foi", en swahili) suit alors les pas de l’idole américaine (comme ceux de Nina Simone ou Billie Holiday) et les chemins plus tortueux du folk ou du blues. Conciliant succès critique et public, elle signe quelques hymnes à la joie (Silver Lining), mélancoliques (You Will Never Know) mais aussi… un tube dance planétaire (le remix de Don’t Be So Shy par les Russes Filatov et Karas). Question : Imany pouvait-elle encore surprendre ? Eh bien oui. Pour son dernier projet, Voodoo Cello, elle s’entoure de huit violoncellistes et s’empare de l’histoire mondiale de la pop – rien que ça. Ainsi réarrangées, dépouillées de tout marqueur temporel, ces chansons pourtant archiconnues de Donna Summer, Radiohead, Bob Marley ou Nancy Sinatra (l’élégante reprise de Bang Bang) s’offrent sous un jour inattendu. Un joli tour de force, tout en douceur. Julien Damien Roubaix, 05.02, Le Colisée, 20 h 30, 43 > 15 €, www.coliseeroubaix.com Bruxelles, 06.02, Bozar, 20 h, 74 > 18 €, www.bozar.be Lille, 06.06, Casino Barrière, 18 h, 55 > 37 €, www.casinosbarriere.com

musique – 66


© Mehdi Benkler

CYRIL CYRIL Talk Talk, Duran Duran, Zombie Zombie, Django Django… ce goût pour le bégaiement se répète lui-même. Dans le cas de ce duo genevois, cela se tient : il est formé par deux Cyril (Yétérian et Bondi). Le premier est le fondateur du label Bongo Joe, couvant la fusion turque d’Altin Gun ou de Derya Yildirim. Le second a traîné ses guêtres au sein de La Tène, entre musiques expérimentales et traditionnelles. Ici, il est question de pop psyché. Nos Helvètes underground entonnent dans la langue d’Eicher des textes tragicomiques, accompagnés d’un instrumentarium hétéroclite : banjo branché sur la pédale d’effets, mélodéon… histoire de se payer une bonne transe. OK ? OK ? J.D. Tourcoing, 30.01, Le Grand Mix, 20 h, 10 > 6 € • Goûter-concert, 16 h, 5 €, legrandmix.com

© Richard Dumas

MIOSSEC Il y a 25 ans, Boire bousculait la chanson française comme on se cogne à l’arrière d’un vieux rade en fin de soirée. Depuis, Miossec a publié plus d’une dizaine d’albums, mais les mots crus et désabusés de son chef-d’œuvre restent indélébiles. Le Brestois relit ce disque culte entouré de cordes sensibles (guitares, violons) dont celles de sa compagne, Mirabelle Gilis, avec qui il vient de signer Falaises !, histoire de tomber toujours plus haut. J.D. Oignies, 29.01, Le Métaphone, 20 h 30, 21 > 15 € (rencontre : 18 h 15, gratuit), 9-9bis.com Mons, 24.04, Le Manège, 20 h, 25 > 18 €, surmars.be musique – 68


Bicep Isles (Ninja Tune)

Biberonnés à Dave Clarke et Underground Resistance, Laurent Garnier ou Aphex Twin, Matt McBriar et Andy Ferguson furent d’abord des passeurs, via leur blog FeelMyBicep fondé en 2008. Après avoir déterré quelques pépites italo disco, funk et bien sûr house, les NordIrlandais jouaient les gros bras au Shine, club techno de référence à Belfast. En 2017, un premier LP confirmait que Bicep était l’une des plus belles choses arrivées à l’electro britannique. Depuis ? À part un remix d’Opal signé Four Tet, on n’avait guère de nouvelles de nos musclés. Pour cause, ils s’attelaient au toujours-difficile-deuxième-album, à Londres où ils vivent désormais. Deux ans de travail auront été nécessaires pour extraire 10 titres parmi 150 démos. Le résultat est à la hauteur de l’attente suscitée. Isles s’annonce plus réfléchi, traduisant le paradoxe propre à leur île, écartelée entre l’isolement et l’ouverture, l’introspection et la joie. Le duo mêle ainsi UK garage (une de leurs signatures) et r’n’b (Saku), chants malawiens et percussions minimalistes des raves d’antan (Apricots), techno et spleen (Atlas, Hawk). Bref, il remue le corps comme l’esprit – histoire de se regonfler à bloc. Julien Damien

Wax Tailor The Shadow of their Suns

(Lab’Oratoire)

Révélé au début du millénaire par Que Sera, ce virtuose du sampling évolue en marge des modes et des labels – il s’autoproduit toujours. Dans ce sixième album, Jean-Christophe Le Saoût reste fidèle à ses principes : il nourrit ses titres de citations piochées çà et là, sur des beats ni electro, ni abstract hip-hop, mais un peu tout cela à la fois. Comme à son habitude, le Français ouvre son jeu. Citons la collaboration de Mark Lanegan lors d’une poignante ballade downtempo (Just a Candle) ou de Rosemary Standley (la chanteuse de Moriarty) sur le ténébreux Misery. Dans le fond, le disque est conçu comme un « long-métrage sonore » (et dystopique), soit une démarche singulière au temps du zapping audio. "À l’ombre de leurs soleils" donc, mais aussi des normes. Julien Damien


Des Jeunes Gens Mödernes - Volume 3 Compilation (Kwaïdan Records)

France, 1978-1983. Tandis que la variété et les tristes sires de Téléphone ont le vent en poupe, d’autres regardent vers Tangerine Dream, Suicide ou Kraftwerk. Le magazine Actuel de Jean-François Bizot les baptise "Jeunes Gens Mödernes". Si Daho, Taxi Girl et autres Elli et Jacno en furent les figures de proue, toute une scène alternative émergea çà et là, des petits appartements parisiens aux garages de Rennes (le centre névralgique). Loin de la pop en toc du Top 50, ces musiciens sont portés sur la coldwave et les synthés, le dandysme punk et le romantisme noir. Les textes sont abscons voire dada (Je tu nous de Nini Raviolette), les boîtes à rythmes et les guitares syncopées, les voix souvent sépulcrales. Le rétrofuturisme, c’était mieux hier ? N’exagérons rien, mais cette vague éphémère constituera une infinie source d’inspiration pour la french pop d’aujourd’hui – la soupe primitive, en quelque sorte. Ainsi d’Analoid dont le morceau Sans Issue ne jurerait pas sur un album de La Femme. En cela rendons grâce au travail de Jean-François Sanz et Marc Collin, qui compilent dans ce troisième volume une vingtaine de raretés et d’inédits pour mieux recomposer le passé, et éclairer le présent. Julien Damien

La Fille de la Côte Angoisse et Maracas (Kakis & Guarana / Modulor) Hors du temps. Hors du monde… ou presque. Tandis que chacun chouine sur 2020 (pensez-vous vraiment que 2021 sera mieux ?), un tandem de Clermont-Ferrand se fiche totalement du temps qu’il fait comme des mesures d’exception. S’en fiche, ou le feint divinement. Car il faut avoir une conscience réelle et aiguë de l’époque pour fournir de tels efforts afin de s’en échapper. Cécile et Yann Pons s’envolent vers la côte brésilienne, jouent avec la bossa nova comme avec une certaine idée de la pop française, celle de Pierre Barouh et la maison Saravah. Gravement futiles, sombrement ensoleillés, ces cocktails doux-amers permettent de fuir, l’espace d’une demi-heure, dans une bulle. On en a besoin, en 2021 aussi. Thibaut Allemand

disques – 71


Yuval Noah Harari, David Vandermeulen & Daniel Casanave Sapiens. La Naissance de l’humanité (Albin Michel) En 2011, Yuval Noah Harari réussissait un sacré pari : expliquer avec une remarquable limpidité comment les premiers humains, ces bipèdes «  insignifiants  », avaient pu conquérir et transformer la planète. Depuis la révolution cognitive il y a 70 000 ans, on apprenait, entre autres, par quels mécanismes nos ancêtres parvinrent à coopérer en très grand nombre, s’inventant des «  réalités imaginaires  » (la religion, la nation, l’entreprise). Les éditions Albin Michel relèvent un nouveau défi  : adapter en BD cet essai vendu à près de 10 millions d’exemplaires dans le monde, en évitant l’écueil de la simple version illustrée. De nouvelles recherches ont ainsi été menées par l’historien pour approfondir certains sujets. Secondé par le scénariste belge David Vandermeulen et l’illustrateur rémois Daniel Casanave (coauteur de quatre albums avec l’astrophysicien Hubert Reeves), l’Israélien injecte de l’humour dans son récit. Le trait est précis et les démonstrations sont rendues plus ludiques encore (donc accessibles) grâce à diverses astuces narratives – telle cette enquête policière prouvant que Sapiens massacra (eh oui, déjà…) la mégafaune australienne. À glisser dans toutes les grottes. 248 p., 22,90 €. Julien Damien

Jérémie Moreau Le Discours de la panthère

(2024)

Sur une île à la dérive, un buffle mourant tente d’éviter la fin du monde aux côtés du varan désolé qui l’a mordu. Un oiseau migrateur explore des routes inédites. Un éléphanteau cherche les sources de la mémoire de la Terre. Voilà, parmi quelques autres, un bouquet des contes philosophiques animaliers (tous reliés entre eux) qui composent Le Discours de la panthère. Ledit discours viendra clore l’ouvrage, au terme d’un voyage visuel et spirituel qui nous aura procuré bien des émerveillements grâce au talent de Jérémie Moreau. Simple, son trait rappelle les classiques (Little Nemo ou Babar) auxquels il trouve un équivalent contemporain et épuré. Ses personnages émeuvent autant que ses couleurs et ses paysages, dignes de Terrence Malick. Un chef-d’œuvre comme un chant du monde. 108 p., 26,90 €. R. Boiteux


Ray Carney Cassavetes par Cassavetes

Alain Deneault Bande de Colons

(Capricci)

(Lux éditeur)

Monumental, Cassavetes par Cassavetes l’est autant par son approche exhaustive d’une œuvre et d’une vie, que par le travail de collecte, de réalisation et de montage d’entretiens qu’il a nécessité. Mais ce livre-somme possède surtout le souffle insensé de John Cassevetes lui-même. Si Ray Carney en corrige les excès, démêlant la vie de la légende, il accueille également le goût de la fabulation de l’auteur de Faces (1968). Au fil de cette passionnante histoire orale, le lecteur se tient au plus près de la création, découvrant les méthodes, doutes et ambitions d’un indépendant forcené, qui aura toujours été fidèle à ses émotions et ses expériences. Trente ans après sa mort, l’énergie déchirante de l’Américain continue de nous manquer. 544 p., 45 €. Raphaël Nieuwjaer

Connu pour le concept de "médiocratie", mot-valise dénonçant la sélection de nos élites, le Québécois Alain Deneault s’est intéressé à pléthore de sujets politiques. Avec ce dernier essai, il revisite le roman national canadien par la figure du colon. Il la distingue de celle des Amérindiens colonisés et des colonisateurs qui décident des grandes lignes du processus hégémonique. Le colon serait entre les deux, petite main de l’occupation. Derrière ce constat, le philosophe analyse les dynamiques entre ces trois groupes. Malgré l’absence de réel liant narratif, l’ouvrage fourmille d’anecdotes et aide à comprendre l’histoire du pays du sirop d’érable. Le livre se termine sur une conclusion radicale : il faut démanteler le Canada… Alors, vive le Québec libre ! 210 p., 14 €. Hugo Guyon

George Orwell & Fido Nesti 1984 (Grasset) Ah, 1984. Le livre que tout le monde cite à tort et à travers sans l’avoir lu (voilà donc une bonne occasion), quitte à poser du "orwellien" à tire-larigot. Mine de rien, cette dystopie a excité tout ce que la réacosphère compte de complotistes : bah oui, les médias nous manipulent, le Covid est une création des forces obscures… Un comble pour George Orwell, ouvertement de gauche et qui visait, non pas la prophétie mais la satire, en l’occurrence du totalitarisme soviétique (nous n’y sommes pas encore, non ?). Soit, rendons grâce à cette adaptation BD de Fido Nesti. Le trait est précis et la palette restreinte du Brésilien joue subtilement avec le rouge et un nuancier de bleu et de gris, traduisant fidèlement l’oppression du récit originel. Tout en contrôle, quoi. 224 p., 22 €. Julien Damien livres – 73


© 2020 – 22h22 - Films du Cru - Cine / Apollo Films - Studiocanal - Praesens Film - Gapbusters / Photo Marie-Camille Orlando


CINQUIÈME SET La Balle au rebond Les films réussis sur le sport ne sont pas légion. De Rocky Balboa à Rasta Rockett, en passant par The Wrestler, le succès tient paradoxalement au fait que leur sujet (peu importe la discipline) demeure un prétexte servant d’autres enjeux, plus ambitieux : le dépassement de soi, l’abnégation ou la réécriture de son propre récit contre le cours du destin. C’est là tout le propos de Cinquième set.

À bien y penser, tout le discours de l’œuvre tient dans son premier plan. Cette petite balle jaune en suspension, tournant sur elle-même au ralenti sur un fond de ciel bleu ressemble à un soleil : elle éclaire nos gladiateurs des courts comme elle leur brûle les ailes. Voilà le parfait symbole d’un sport magnifique mais cruel – peu d’élus, beaucoup de galériens. Jadis tennisman luimême, Quentin Reynaud met en scène un ancien espoir français qui n’a finalement jamais brillé, à cause d’une blessure au genou et surtout d’une précoce demi-finale en Grand Chelem perdue, dont il ne s’est jamais remis…

femme et de sa mère-entraîneuse au rôle ambigu (a-t-elle révélé ou façonné son talent ?), l’athlète en sursis s’engage dans un aléatoire tournoi de qualification pour disputer Roland-Garros. Parfaitement campé par Alex Lutz (qui s’impose, après Guy, comme l’un des grands acteurs de sa génération) ce Don Quichotte de la raquette atteindrat-il le premier tour ? Au fond, peu importe. Si les scènes de match sont particulièrement réalistes, voire homériques, Quentin Reynaud saisit par petites touches (ici un regard, là un souvenir) le combat intérieur d’un homme se révoltant contre la fatalité. En cela son pari est gagné.

Match à l’ombre – Pourtant, à

Julien Damien

presque 38 ans, Thomas Edisson refuse d’abdiquer. Contre l’avis de sa

De Quentin Reynaud, avec Alex Lutz, Kristin Scott Thomas, Ana Girardot…

écrans – 75


© 2020 Universal Studios

FREAKY

Double tranchant

Avec Happy Birthdead I et II, le réalisateur Christopher Landon et le producteur Jason Blum avaient plongé le slasher dans la boucle temporelle d’Un jour sans fin. À travers Freaky, ils poursuivent leur entreprise de relecture décalée et (surtout) subversive d’un genre que l’on croyait épuisé. Depuis Black Christmas (Bob Clark, 1974) et Halloween (John Carpenter, 1978), le slasher reposait sur au moins deux règles : avoir une vie sexuelle vous condamnait à mourir dans d’atroces souffrances, et seule une jeune vierge pouvait venir à bout de la puissance destructrice s’abattant sur sa petite communauté. Freaky semble d’abord respecter ces codes à la lettre, lorsque deux couples d’adolescents libidineux se font massacrer à coups de raquette de tennis ou de bouteille de vin. Mais la malice de ce préambule singulièrement gore ne tient pas qu’à l’usage extravagant des accessoires criminels. Bientôt, le "Boucher de Blissfield" se retrouve dans le corps de celle qu’il a voulu tuer – et inversement. Leur caractère se trouve en même temps transposé : tandis que l’adolescente maladroite se démène avec la carcasse massive de Vince Vaughn, le tueur a désormais le charme fatal d’une jeune fille, parfaitement incarnée par Kathryn Newton. Le genre, affichant souvent une tendance puritaine, se trouve ainsi revitalisé par ce traitement queer. Et tandis qu’on passe à la moulinette les tenants d’une masculinité toxique, les femmes, mère et filles, et les gays gagnent leur émancipation. Raphaël Nieuwjaer De Christopher Landon, avec Vince Vaughn, Kathryn Newton, Celeste O’Connor… écrans – 76


© Diaphana / Artizan Films 2020

MÉDECIN DE NUIT

Noir, c’est noir

Médecin de Nuit est un électrochoc. Ce troisième film (très noir) d’Elie Wajeman révèle un Vincent Macaigne inédit, hallucinant, incarnant un médecin dont la vie n’est que chaos. Polar, thriller, déambulations nocturnes, violence et romanesque sont au cœur d’une œuvre saisissante. Depuis ses deux premiers films, Alyah (2012) et Les Anarchistes (2015), on suit le parcours d’Elie Wajeman avec intérêt. Sous influence du Nouvel Hollywood (Panique à Needle Park de Schatzberg, Taxi Driver de Scorsese) le réalisateur franchit un cap en nous plongeant au cœur d’un Paris nocturne, angoissant et remarquablement filmé. Mikaël (Vincent Macaigne), médecin de nuit, soigne des patients de quartiers difficiles. Tiraillé entre sa femme et sa maîtresse, entraîné par son cousin pharmacien dans un dangereux trafic de fausses ordonnances de Subutex (ce médicament de substitution utilisé par les toxicomanes), Mikaël doit reprendre sa vie en main… Veste en cuir noir sur les épaules, sacoche à la main, Vincent Macaigne sidère dans la peau d’un personnage humain, trop humain, plongé dans une violence dont il n’arrive pas à s’extirper. De Niro n’est pas loin… S’il ne recevait pas le César du meilleur acteur, ce serait d’ailleurs un scandale ! Les autres comédiens, dont Pio Marmaï (déjà au casting d’Alyah) et Sara Giraudeau, vibrent au même diapason. La mise en scène tendue comme un arc nous remue longtemps, et on ressort lessivé de ce voyage au bout de la nuit. Grégory Marouzé D’Elie Wajeman avec Vincent Macaigne, Sara Giraudeau, Pio Marmaï… écrans – 78


© Arizona Distribution / Sister Productions

FALLING Dire qu’on attendait le premier film de Viggo Mortensen est un euphémisme. On suit le grand acteur depuis tant d’années. Chez Cronenberg, Peter Jackson, Campion, De Palma… Pour Falling, il s’est réservé le rôle de John, homosexuel en couple, père adoptif d’une petite fille. Celuici accompagne les vieux jours de son père, Willis, conservateur, atteint de démence… N’en jetez plus : la coupe est pleine ! Le scénario (écrit par Mortensen himself) cumule clichés et poncifs. Falling tient plus du téléfilm vieillot que d’une véritable œuvre de cinéma. Que l’apprenti-réalisateur revendique l’inspiration du maître japonais Ozu pour sa mise en scène, laisse pantois. Lance Henriksen (l’androïde Bishop d’Aliens, le retour) est la seule raison de découvrir ce rendez-vous manqué. Grégory Marouzé

© Metropolitan Film Export

De Viggo Mortensen, avec lui-même, Lance Henriksen, Terry Chen…

SI LE VENT TOMBE Ce premier long-métrage de l’Arménienne Nora Martirosyan, porté par le rare Grégoire Colin, offre un récit inattendu. Alain vient expertiser l’aéroport d’une petite république du Caucase pour donner le feu vert de sa réouverture. Edgar, un gamin du coin, se livre à un commerce étrange autour de l’aéroport. Au contact de l’enfant et des habitants, Alain découvre cette terre isolée… Si le vent tombe transporte le spectateur dans un monde absurde (l’aéroport ne permettra pas aux avions de faire demi-tour), aux limites du fantastique. Nora Martirosyan ponctue son film de scènes fortes, rappelle la tragédie du peuple arménien, pose des questions sur la légitimité des frontières… Son œuvre comblera tout amateur de fictions libres, refusant le formatage. Grégory Marouzé De Nora Martirosyan, avec Grégoire Colin, Hayk Bakhryan…


Portrait © Johan Muyle

exposition – 82


JOHAN MUYLE Objets retrouvés Mondialement reconnu, mais trop discret sur ses terres, le Belge Johan Muyle bénéficie enfin d’une grande rétrospective après 35 ans de carrière. Cette trentaine d’œuvres, dont certaines rarement voire jamais montrées, donnent au MACS un air de cabinet de curiosités, où se télescopent motos, rhinocéros, sculptures antiques revisitées, robots… Par le prisme de ses objets, l’artiste liégeois détourne les cultures ou les mythes. Mieux, il souligne les contradictions du monde à travers d’énigmatiques assemblages. On imagine assez bien l’atelier de Johan Muyle comme celui d’un brocanteur un brin azimuté, amassant çà et là un bazar issu des quatre coins du globe. De cet étrange trésor, il conçoit des sculptures dont lui seul a le secret. Soit des assemblages d’objets hétéroclites souvent animés par de petits moteurs, multimédias, et que n’aurait pas reniés René Magritte.

« L’IRONIE NOUS SAUVE FINALEMENT DE LA TRAGÉDIE. » Au MACS, on croise par exemple une Harley Davidson (une de ses grandes passions) avec un fémur humain en guise de changement de vitesses,  une statue de Lucy (l’australopithèque) coiffée d’un

voilier, un tableau du roi Baudouin pleurant des lar mes dans une vasque… Bref, autant d’allégories reflétant notre monde tel qu’il va.

Le roi par la corne L’artiste n’hésite pas à railler les religions, la politique, la société du spectacle ou plus largement notre humaine condition, avec une égale ironie. « Elle nous sauve finalement de la tragédie. C’est une distance, une sorte de sérénité philosophique, commente-t-il. Et puis je suis Belge, traiter de choses graves sans se prendre au sérieux reste un trait commun de notre culture. D’une certaine manière, je m’inscris dans les pas de Brueghel ou James Ensor ».

exposition – 83


L’Impossibilité de régner, détail, 1991 © Johan Muyle Photo Pierre Huybrechts

No More Heroes © Johan Muyle Photo Dominique Libert

exposition – 84


Lucy I Have a Dream, 2008 © Johan Muyle Photo : Christian Mozar

exposition – 85


Ces deux légendes du plat-pays (pas les moins piquantes) auraient sans doute apprécié L’Impossibilité de régner, représentant un rhinocéros taxidermisé et dépourvu de corne, que l’animal a brisé en la frottant contre sa cage. Placé sur des roulettes, il ressemble à un monstrueux jouet. L’œuvre a été conçue en 1990. À cette époque le roi Baudouin (encore lui !) refuse de signer la loi dépénalisant l’avortement. Le gouvernement décide brièvement de placer ses pouvoirs entre parenthèses. De cet épisode, le plasticien a perçu « une connexion » et signé une parabole acérée de l’impuissance de l’autorité monarchique…

Au-delà du réel – Johan Muyle est né en 1956 à Charleroi, dans une famille d’électriciens. Rien ne le prédestinait à embrasser la carrière d’artiste. Il fut d’abord musicien avant de préférer la solitude de

« TRAITER DES CHOSES GRAVES SANS SE PRENDRE AU SÉRIEUX. » l’atelier du sculpteur, et commence à voyager dans les années 1990. On l’a vu à Kinshasa collaborer avec des artisans de rue, travailler en Inde avec les derniers peintres affichistes (jusqu’à la conception d’une gigantesque fresque animée à la gare du Nord de Bruxelles en 2003), désosser la contre-culture des bikers américains… Intitulée

B. au bord des lèvres, 1992 © Johan Muyle Photo : M. Lander

No Room for Regrets (« en écho à un morceau d’Amy Winehouse  ») cette exposition regarde 35 ans de création iconoclaste dans le rétroviseur, tout en allant de l’avant. Pour preuve cette installation monumentale façonnée pour l’occasion, mais dont notre interlocuteur préfère réserver la surprise. Disons qu’il y sera question de cinéma, d’Alice aux pays des merveilles, de notre rapport aux images et de caverne platonicienne « où l’on prend pour réalité l’ombre de nos objets ». Les mythes n’ont qu’à bien se tenir. Julien Damien

Hornu, jusqu’au 18.04, MACS mar > dim : 10 h-18 h, 10 > 2 € (gratuit -6 ans) www.mac-s.be À LIRE /

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Roy Lichtenstein, Sweet Dreams Baby!, 1965, Sérigraphie sur papier vélin blanc 95.6 x 70.1 cm, Collection Lex Harding © Estate of Roy Lichtenstein / SABAM 2020


ROY LICHTENSTEIN L’instinct de reproduction Après Keith Haring, Andy Warhol ou David LaChapelle, le BAM s’attaque à une autre icône du pop art. À Mons, cette exposition dresse un portrait inédit de Roy Lichtenstein, et pas seulement en pointillé. Empruntant aux techniques de l’imprimerie et de la typographie, son œuvre s’inspira de l’imagerie populaire pour marquer en retour la culture visuelle occidentale. D’ailleurs, on l’oublie (ou l’ignore ?), derrière ces images saisissantes se cache un remarquable expérimentateur.

Roy Lichtenstein, ou l’histoire d’un malentendu ? Sans doute est-ce le propre de tous les visionnaires. Incompris en son temps (Life le taxa à ses débuts de « pire artiste des États-Unis »), le New-Yorkais s’est d’emblée situé à contre-courant. Nous sommes pile au milieu du xxe siècle. L’heure est à "l’action painting" et l’abstraction (Jackson Pollock et consorts).

« LICHTENSTEIN FUT UN GRAND EXPÉRIMENTATEUR. » « Les artistes ont acquis une célébrité encore jamais atteinte  », rappelle Gianni Mercurio, le commissaire. Pourtant, il va s’intéresser à un tout autre sujet, et transformer en art ce qui a priori ne pouvait l’être  : la publicité, les comics…

Roy Lichtenstein, Reverie, 1965 Sérigraphie sur papier vélin blanc lisse 76.5 x 60.9 cm Collection Lex Harding © Estate of Roy Lichtenstein / SABAM 2020

exposition – 89


Bref, les images recouvrant le quotidien des Américains, cette société de consommation naissante qui finira par grignoter la planète – mais ça, personne ne le sait encore…

Forte impression – Pour sûr, Roy Lichtenstein a imposé un style. Une technique aussi : la reproduction mécanique (en fait, réalisée à la main). C’est le fameux point de trame Benday, traduisant à la perfection la pixellisation des imprimés d’époque, en particulier des premières BD, comme si ces images avaient été façonnées par la machine, dans une troublante mise en abyme de la réalité – ou

de sa perception. « Je veux cacher toute trace manuelle  », déclarait l’artiste. Un sacré tour de force. «  En effet, ses œuvres  donnent le sentiment d’avoir été réalisées en une fois. Elles montrent des aplats de couleur pure, sans modulation ni trace de pinceau, observe Xavier Roland, le directeur du BAM.

« IL A DÉCONSTRUIT LES ROUAGES DE NOTRE SOCIÉTÉ. » Or, ce résultat a nécessité un immense travail ! Lichtenstein fut un grand expérimentateur. Dans certaines pièces, il mêle lithographie, sérigraphie, pochoir, collage… ».

Roy Lichtenstein, Reflections on Girl, 1990, Lithographie, sérigraphie, relief et collage en PVC métallisé avec gaufrage sur du papier Somerset moulé, Collection Lex Harding © Estate of Roy Lichtenstein / SABAM 2020


Roy Lichtenstein, The Oval Office, 1992 Lithographie offset, 86.4 x 96.5 cm, Collection Lex Harding © Estate of Roy Lichtenstein / SABAM 2020

Formé au design industriel, l’Américain a également multiplié les supports : plexiglas, métal, tapisserie, émail ou même la céramique. Pour preuve cette sculpture de hot dog, immortalisant dans l’inconscient collectif un totem de l’alimentation mondiale. C’est là tout le propos de cette exposition : traverser le miroir et montrer « l’artisan » à l’œuvre, à travers une sélection de plus d’une centaine de ses créations.

Vide sidérant – Issues du monde entier, ces peintures, sculptures ou estampes sont réparties en huit thématiques, pour autant d’obsessions. Parmi elles on trouve bien sûr la représentation de la

figure féminine, d’abord « happy housewife » ou larmoyante romantique (la fameuse Crying Girl). Dans la section "objets du quotidien", ses miroirs absorbent le regard. Pour cause  : ils ne reflètent rien, comme s’il raillait déjà (bien avant la culture du selfie) le narcissisme vain de l’"homo consomus". «  Roy Lichtenstein faisait preuve d’une indéniable ironie », soutient Gianni Mercurio. «  Exposer cet artiste aujourd’hui est essentiel, termine Xavier Roland. Il a déconstruit les rouages de notre société. Il nous permet d’en considérer ses codes avec distance. C’est en l’étudiant que l’on parviendra à changer de modèle ». Point, à la ligne ? Julien Damien

Mons, jusqu’au 18.04, BAM, mar > dim : 10 h–18 h, 9 / 6 € (gratuit -6 ans), bam.mons.be À LIRE

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exposition – 91


RIMBAUD D’AUJOURD’HUI CharlÉlie Couture Les balades sauvages

Rimbaud - dessin Arthur Tattoed © CharlÉlie Couture, 2020

6 Août 1870. Le jeune Rimbaud, à peine 16 ans, fuit sa mère et Charleville-Mézières. Il saute dans le premier train pour Paris sans un sou. Contrôlé, il est emprisonné dans la capitale. Son professeur et ami Georges Izambard, en villégiature à Douai, lui envoie de l’argent puis l’héberge quelques jours. En octobre, rebelote ! Le poète globe-trotteur fugue à nouveau pour la cité de Gayant. Durant ses séjours dans le Nord il composera un recueil de 22  poèmes, baptisé Les Cahiers de Douai. Parmi eux, Le Dormeur du val et Ma bohème… Célébrant les 150  ans de cette double escapade douaisienne, le Musée de la Chartreuse donne carte blanche à CharlÉlie Couture, grand amoureux de Rimbaud, et expose une quarantaine de ses œuvres. Ces peintures et dessins ont tous été réalisés au cours de l’année 2020. En parallèle, les écrits de "l’homme aux semelles de vent" sont mis en musique par le chanteur (dont une version très folk de La Maline) et des artistes comme Sanseverino ou Jacques Bonnaffé. Vingt-deux clips ont également été tournés (en costumes d’époque) au château de Bernicourt, à Roost-Warendin. Cette fois, c’est bien le moment de rêvasser. J.D. Douai, jusqu’au 15.02, Musée de la Chartreuse, mer > lun : 10 h–12 h & 14 h–18 h 4,70 / 2,35 € (gratuit -18 ans), www.museedelachartreuse.fr

exposition – 92


Niki de Saint Phalle, Dawn jaune, 1995 © Niki Charitable Art Foundation / ADAGP, Paris, 2020 Photo : © Linda and Guy Pieters Foundation, Saint-Tropez

NIKI DE SAINT PHALLE : LA LIBERTÉ À TOUT PRIX Pour Niki de Saint Phalle, la liberté n’était pas un vain mot, elle qui délaissa mari et enfants pour sa passion. De cette artiste engagée on connaît bien sûr les Nanas monumentales et colorées, interrogeant la place des femmes dans la société. À bien des égards, cette autodidacte demeure un symbole d’émancipation. Cette exposition retrace son parcours en 40 œuvres, de la série des Tirs qui la vit canarder à tout-va (les hommes, la politique, la religion) au mirifique Jardin des tarots. Elle révèle, aussi, un pan plus méconnu de son travail  : la conception de mobilier, qui fit aussi entrer son art par essence "pop" dans les foyers – et les esprits. Le Touquet-Paris-Plage, jusqu’au 24.05 Musée du Touquet-Paris-Plage, lun, mer > ven : 14 h-18 h • sam & dim : 10 h-12 h & 14 h-18 h, 3,50 / 2 € (gratuit -18 ans) letouquet-musee.com

ROCK ! JonOne Né à Harlem au début des années 1960, John Andrew Perello passe son adolescence, comme tant d’autres, à "bomber" des trains et les murs du quartier. C’est la naissance du street-art. Aujourd’hui, JonOne est un peintre internationalement reconnu. Il s’est révélé avec un style mariant graff et expressionnisme abstrait. Ses toiles sont composées de répétitions de motifs et de couleurs éclatantes, traduisant l’énergie du geste. En un mot ? Rock ! L ille, jusqu’au 30.01, Galerie Provost Hacker, mar > sam : 10 h-12 h & 14 h-19 h gratuit, galerie-provost-hacker.com

Bad Boys In Paris - Acrylique sur toile © JonOne, 2020 200 x 200 - Repro 391 © Bruno Brouch

exposition – 94


PEINTURES DES LOINTAINS. VOYAGES DE JEANNE THIL C’est une figure majeure de la peinture orientaliste. Durant l’entre-deux-guerres, Jeanne Thil (1887-1968) rencontra un vif succès en France avec des toiles célébrant l’imaginaire exotique de l’empire colonial. Mais depuis, la native de Calais fut largement oubliée. Pas une exposition ne lui fut consacrée depuis sa disparation. Répartie en six sections, cette rétrospective retrace ses voyages de part et d’autre de la Méditerranée. Le témoignage d’un ailleurs alors fantasmé. Calais, jusqu’au 28.02, Musée des beaux-arts mar > dim : 13 h-17 h, 4 / 3 € (gratuit -5 ans), calais.fr

Edna, George Et Pat. Samedi 30 Avril 1977. Midi. Waterloo Road, Leeds. Trois joyeux bouchers défiant les vandales et le temps orageux © Peter Mitchell / RRB Photobooks

Jeanne Thil, L’Oasis de Gabès © Musée du quai Branly-J. Chirac

Foriane Delaville, Parure, chorégraphie d’une gestuelle © Véronique Huyghe

LE GENRE DE LA DENTELLE

PETER MITCHELL

Berceau d’un savoir-faire ancestral, Calais a toujours su tisser tradition et innovation. Cette exposition met en lumière les étudiantes de première année de l’École nationale supérieure de création industrielle de Paris. Ces artistes dévoilent leurs prototypes, dessins, textiles, installations ou vidéos. S’affranchissant de la notion de genre (point de départ du projet), elles ouvrent des voies nouvelles à leur art (en termes de motifs, de fibres) en toute transparence, évidemment.

Et si une sonde martienne débarquait sur Terre pour photographier la ville de Leeds ? Tel est le point de départ de Nouveau démenti de la mission spatiale Viking 4. Signée de l’Anglais Peter Mitchell, cette série d’images en couleur mythiques, prises entre 1974 et 1979, montre une cité dévastée par la crise économique. Ces petits commerces en friche ou manufactures décaties, devant lesquels posent employés ou ouvriers, rappellent certains paysages de Charleroi. Et traversent, elles aussi, le temps et l’espace.

Calais, jusqu’au 07.03, Cité de la dentelle et de la mode, tlj (sf mardi) : 10 h-17 h, 4/3 € (gratuit -5 ans), cite-dentelle.fr

Charleroi, jusqu’au 31.01, Musée de la Photographie, mar > dim : 10 h-18 h, 7 > 2 € (gratuit -12 ans), www.museephoto.be


LA COLÈRE DE LUDD

Charlotte Beaudry, Résilients, 2016, collection de la Province de Hainaut © BPS22

Dans La Colère de Ludd, l’historien de l’anarchisme Julius Van Daal narrait l’insurrection d’ouvriers. Sous la direction du général Ludd et en pleine révolution industrielle anglaise, ceux-ci s’opposèrent au progrès technique par la destruction de machines. Cette exposition illustre les sentiments de dépossession et de résistance qui nous enflamment. De Teresa Margolles à Jacques Charlier, elle réunit une quarantaine d’œuvres récemment acquises par la Province de Hainaut et, pour la plupart, jamais montrées. Charleroi, jusqu’au 24.01, BPS22 mar > dim : 10 h-18 h 6>3€ (gratuit -12 ans), www.bps22.be

PLANT FEVER

SOLEILS NOIRS

L’Homme a longtemps réduit les plantes au rôle de ressources ou de décoration. Pourtant de récentes découvertes montrent qu’il s’agit là d’êtres sensibles et "intelligents". Ils pourraient même devenir nos alliés face aux défis environnementaux. Cette exposition nous invite à envisager le futur d’un point de vue phyto-centré. Le CID dévoile une cinquantaine de projets de designers mêlant botanique et technologies, à l’image de l’Anglaise Helene Steiner, qui communique avec la flore grâce à un ordinateur.

Symbole des ténèbres, du mal, mais aussi de l’espoir ou de la modernité, le noir n’a cessé d’inspirer (ou d’effrayer) l’humanité et les artistes. De l’Antiquité à nos jours, cette exposition-événement rassemble quelque 180 chefs-d’œuvre signés Delacroix, Botticelli, Malevitch, Kandinsky, Soulages, Velázquez… entre autres ! Ces peintures, sculptures, vêtements, installations ou vidéos décryptent le sens et l’utilisation de cette couleur fascinante à travers les âges.

Hornu, jusqu’au 07.03, Centre d’innovation et de design, mar > dim : 10 h-18 h, 10 > 2 € (gratuit -6 ans), www.cid-grand-hornu.be

Lens, jusqu’au 25.01, Louvre-Lens tous les jours sauf mardi : 10 h-18 h 10 > 5 € (gratuit -18 ans), louvrelens.fr

JEAN DUBUFFET, LE PRENEUR D’EMPREINTES Père de l’Art brut, mais aussi écrivain, Jean Dubuffet nourrissait une fascination pour le papier, l’encre et l’imprimerie. Il pratiqua ainsi l’estampe des années 1940 à 1980, inaugurant même son propre atelier de lithographie. Parmi ses créations, citons les fameuses figures à chapeau, les "assemblages d’empreintes"… Sans oublier les 324 pièces de la série Phénomènes, qui constituent le cœur de cette exposition. Chacune de ces planches célèbre un aspect du monde naturel, formant un atlas poétique. La Louvière, jusqu’au 24.01, Centre de la gravure et de l’image imprimée mar > dim : 10 h-18 h, 8 > 3 € (gratuit -12 ans), www.centredelagravure.be exposition – 98


LA MAISON NATALE CHARLES DE GAULLE Certains lieux demeurent chargés d’Histoire. C’est le cas de cette grande bâtisse bourgeoise, située 9 rue Princesse à Lille, et qui vit naître le 22 novembre 1890 un certain Charles de Gaulle. Après de longs mois de travaux, la demeure ressemble le plus fidèlement possible à celle qu’a connue le général dans sa jeunesse. Entre trouvailles archéologiques et placards dérobés, le visiteur découvre moult trésors, expositions thématiques et revit l’enfance d’un chef. Salle à manger © Cédric Arnould

Lille, 9 rue Princesse, tous les jours sauf mardi : 10 h–18 h 6 / 4 € (gratuit -26 ans), maisondegaulle.fr

EUGÈNE DODEIGNE

PANORAMA 22 : LES SENTINELLES

D’Eugène Dodeigne, on connaît les sculptures monumentales en pierre bleue de Soignies. Ses œuvres demeurent familières des habitants des Hauts-de-France, jalonnant les espaces publics, parcs et écoles, de Lille à Landrecies, en passant par Marcq-en-Barœul – où l’on trouve son chef-d’œuvre : Le Groupe des dix. Pourtant, ce Français né en Belgique avait plus d’une corde à son arc. Cette rétrospective rend hommage à un artiste aussi habile avec le bois, le bronze, la peinture ou le fusain.

Sentinelle. Le mot recouvre bien des significations. Parmi celles-ci se dessine la figure de l’artiste, soit celui qui veille (éveille ?) et perçoit des choses en amont. Pour sa 22 e édition, ce rendez-vous révélant les travaux des étudiants du Fresnoy se pose au bord du monde. D’une balade organique dans les galeries souterraines de Paris (In-Urbe d’Ugo Arsac) au rêve d’un papillon (Le Vieil enfant de Felipe Esparza), ces vidéos ou installations nous transportent à la lisière du réel.

Roubaix, jusqu’au 28.03, La Piscine mar > jeu : 11 h-18 h • ven : 11 h-20 h sam & dim : 13 h-18 h, 11 / 9 € (gratuit -18 ans)

Tourcoing, jusqu’au 31.01, Le Fresnoy mer > dim : 14 h-19 h, 4 / 3 € (gratuit -18 ans) www.lefresnoy.net

LAURE PROUVOST Née à Croix, lauréate du prestigieux prix Turner en 2013, Laure Prouvost revient au LaM, qui a tant marqué sa jeunesse, pour mieux jouer avec ses espaces et sa collection. La plasticienne initie un dialogue avec des œuvres du musée (les fleurs de Séraphine Louis, les intrigantes poupées de Michel Nedjar…). Au cœur de ce voyage, elle réinterprète Deep See Blue Surrounding You / Vois ce bleu profond te fondre, plaçant la figure de la pieuvre au cœur de cette vaste (et tentaculaire, donc) installation. Villeneuve d’Ascq, jusqu’au 16.05, LaM, mar > dim : 10 h-18 h, 7 / 5 € (gratuit -12 ans) musee-lam.fr exposition – 100


Oona Doherty : Hope Hunt & The Ascension into Lazarus © Simon Harrison

théâtre & danse – 102


FESTIVAL DIRE

Mots pour maux

À l’heure où la culture n’aurait, semble-t-il, plus vraiment son mot à dire sur le monde tel qu’il déraille, la Rose des Vents se montre plus engagée que jamais. Comment ? Avec un festival conjuguant textes contemporains et arts de la scène pour conjurer des maux bien actuels. Qu’on se le dise, la littérature est un art bien vivant. C’est d’autant plus vrai à la Rose des Vents, qui projette les mots hors des livres pour engendrer des formes inédites : théâtre, danse, concert (ne ratez pas Ausgang !), lecture… Point de fil conducteur lors de cette deuxième édition, si ce n’est, selon Marie Didier, la directrice de la Scène nationale de Villeneuve d’Ascq, « une immense liberté ». De celle qui brûla par exemple Guillaume Dustan et Nelly Arcan. Dans Jamais je ne vieillirai, Jeanne Lazar rend grâce à ces hussards des lettres à travers un dispositif affranchi des carcans  : la mise en scène reproduit une émission de télévision, où ces figures underground excellaient tant.

Ceci est mon corps – Refus de l’assignation à un genre, audace, émancipation de la parole… Ces sujets animèrent aussi James Joyce, qui déploie dans le dernier chapitre de son Ulysse un sulfureux monologue. Celui de la femme du héros, Molly Bloom, dévoilant sans ponctuation (ni pudeur) sa vie sexuelle et ses infidélités. Ce parangon du féminisme avant l’heure est ici incarné par la grande Viviane De Muynck, dans un solo signé Jan Lauwers. Enfin, dernière mise en bouche, citons Hope Hunt & The Ascension into Lazarus. L’Irlandaise Oona Doherty a recueilli la parole de jeunes exclus de Belfast, dans une performance mariant argot, spoken word et danse. Bref, « ça déchire  », résume Marie Didier. Ça libère l’esprit, aussi… Julien Damien Villeneuve d’Ascq, 14 > 17.01, La Rose des Vents, Médiathèque & maison Folie Wazemmes (Lille), 21 € > gratuit, www.larose.fr SÉLECTION / 14.01 : Viviane De Muynck & Jan Lauwers : Molly Bloom 16.01 : Ausgang • Oona Doherty : Hope Hunt & The Ascension into Lazarus 17.01 : Jeanne Lazar : Jamais je ne vieillirai

théâtre & danse – 103


© Simon Gosselin

LA MOUETTE

De haut vol 6 Jeune écrivain, Konstantin veut impressionner sa mère, Arkadina, une actrice à succès. Il veut aussi séduire la belle Nina à qui il offre le rôle phare de sa pièce. Mais celle-ci s’amourache d’un auteur reconnu et amant… d’Arkadina. Tragicomédie en quatre actes, La Mouette de Tchekhov demeure un classique, et même l’une des pièces les plus jouées au monde. Dès lors, comment la renouveler ? En bousculant les traditions. En cela on peut faire confiance à Cyril Teste. Le metteur en scène du collectif MxM s’est révélé avec ses "performances filmiques", soit une hybridation entre théâtre et cinéma, telle qu’expérimentée avec Nobody ou l’adaptation de Festen (d’après Thomas Vinterberg). Ou comment réaliser un long-métrage en direct, tout en révélant des scènes (et sujets) horschamp. Empruntant à Cassavetes comme à Godard (cette manière de filmer caméra à l’épaule), Cyril Teste focalise ici sur la relation mère-fils. S’appuyant sur une nouvelle traduction d’Olivier Cadot, cette création effeuille un à un les tabous. Dans ce huis-clos familial, l’artiste transgresse le cadre original de l’intrigue et met en lumière toute la profondeur des personnages, pour mieux éclairer un complexe d’Œdipe sous-jacent… Julien Damien

Lille, 20 > 28.01, Théâtre du Nord, mar > sam : 18 h 30 • dim : 16 h, 25 > 8 €, theatredunord.fr théâtre & danse – 104


Marivaux… © Simon Gosselin

théâtre & danse – 106


THÉÂTRE DU NORD

Nouveau départ

Après une annus horribilis, le Théâtre du Nord aborde ce mois de janvier pied au plancher. Au programme ? Des classiques (largement) revisités, une histoire d’immortalité et d’éternel recommencement, et un poète qui a perdu ses mots. Prenez place, les trois coups retentissent déjà… Il faut d’abord le rappeler : aucun cluster ne s’est jamais déclaré dans une salle de théâtre. Le seul virus que l’on attrapera ici provoquera rires, larmes et réflexion. Pourtant, il est encore (un peu) question de confinement sur la scène lilloise, en l’occurrence dans Les Étoiles de Simon Falguières. Remarqué pour Nid de cendres, il met cette fois en scène un poète enfermé dans sa chambre. À la mort de sa mère, Ezra a perdu ses mots, dévasté par le chagrin. Allongé sur son lit, il entame alors un voyage métaphysique… « Pendant ce temps, la vie continue dans la maison, et deux histoires vont se raconter en parallèle  », s’enthousiasme Anne-Marie Peigné. Pour le coup, la directrice des publics et du développement n’a pas assez de mots pour louer « ce conte initiatique mêlant comédie, mélodrame et épopée ».

Sur la route – Les étudiants de l’École du Nord font eux le chemin inverse, quittant leur « nid douillet » pour jouer trois pièces de Marivaux aux quatre coins des Hauts-de-France, en passant par des lycées ou médiathèques, histoire d’apporter la bonne parole à tous les publics. Avant de réviser un autre classique avec Cyril Teste (La Mouette de Tchekhov – voir page 104) on se pose LA grande question avec l’adaptation par MarieChristine Soma de 7, le roman de Tristan Garcia. À savoir : et si c’était à refaire ? Entre théâtre et cinéma, Pierre-François Garel incarne un immortel recommençant sept fois sa vie, tentant à chaque fois d’y donner sens. Au risque de se perdre ? À vous de voir… Julien Damien Les Étoiles Lille, 07 > 10.01, Théâtre du Nord, jeu > sam : 17 h • dim : 16 h, 25 > 8 €, www.theatredunord.fr La Septième Tourcoing, 13 > 17.01, Théâtre de l’Idéal, mer > sam : 17 h • dim : 16 h, 25 > 4 € Marivaux sur les routes (La Surprise de l’amour, La Seconde Surprise de l’amour et Le Legs) Hauts-de-France, 20.01 > 01.02, divers lieux, horaires et tarifs théâtre & danse – 107


Si je te mens, tu m’aimes ? © Frédéric Iovino

LE VIVAT

Penser les plaies 6 Le théâtre ne serait donc pas essentiel. Et susciter l’émotion ou la réflexion, est-ce aussi superflu ? Le Vivat reste persuadé du contraire, proposant en janvier des spectacles en prise directe avec notre monde. Céline Milliat Baumgartner  y interroge par exemple la place des femmes. Dans une ambiance cabaret, elle croise le destin de sa grand-mère et celui de Marilyn Monroe, grandes amoureuses délaissées, ayant payé trop cher leur goût pour la liberté… Le Théâtre du prisme nous emmène lui à l’école, où une chamaillerie d’enfants dégénère quand les parents s’en mêlent. La pièce montre comment les angoisses des adultes détruisent, justement, ce qu’ils veulent protéger. Enfin, l’islamologue Rachid Benzine et la metteuse en scène Mounya Boudiaf s’intéressent au 17 octobre 1961. Oubliée, cette date renvoie à la violente répression perpétrée par la police française, à Paris, contre 30 000 Nord-Africains qui protestaient contre le couvre-feu imposé par De Gaulle, en réponse aux attentats du FLN. Près de 60 ans et 200 morts plus tard, ce huis-clos familial rouvre les plaies toujours à vif de la guerre d’Algérie, pour mieux comprendre (donc apaiser) une relation tourmentée – entre autres choses "non-essentielles"… J.D. Armentières, Le Vivat, www.levivat.net / 13.01 : Céline Milliat Baumgartner : Marilyn, ma grand-mère et moi 15.01 : Théâtre du prisme : Si je te mens, tu m’aimes ? // 19.01 : Mounya Boudiaf & Cie Kalaam : Née un 17 octobre // 22.01 : Le cercle / Muzzix, 20 h, 18 > 2 € SÉLECTION

théâtre & danse – 108


LE PRATO À l’heure africaine En résonance avec la saison Africa 2020, reprogrammée ces mois-ci à cause de vous-savez-quoi, Le Prato se met à l’heure africaine. Du Maroc à l’Éthiopie, le "théâtre international de quartier" accueille des artistes et histoires extraordinaires, où il sera question de voltiges, de racines, de femmes et de jubilation…

Cie Basinga © Katja Müller

Entre reprogrammations de dernière minute et vrai-faux déconfinement, la bonne humeur naturelle du Prato avait de quoi s’émousser. L’éclaircie de ce début d’année compliquée viendra donc d’Afrique. Langage international par essence, le cirque a ici valeur de tradition. En témoigne le Groupe Acrobatique de Tanger, qui perpétue depuis le xve siècle un héritage marocain séculaire : l’art de la voltige. Dans FIQ ! (réveille-toi !), la "circographe" Maroussia Diaz Verbèke ouvre ce (vieux) jeu à la gent féminine, mais aussi au breakdance, taekwendo ou foot freetsyle, dans une création mariant passé, pop culture et bien plus encore. « La force du cirque africain, c’est sa jeunesse et cette jubilation, ce plaisir palpable sur scène », assure Patricia Kapusta, la secrétaire générale du Prato. On peut compter sur les funambules de la compagnie Basinga pour nous transmettre cette énergie. En parlant de haut vol, l’autrice lilloise Samira El Ayachi a enfin pu glisser Gilles Defacque dans un avion (dont il a horreur) pour l’emmener à Marrakech. Ils en sont revenus bardés de souvenirs et d’histoires à raconter, lors d’un "banquet des timides" ouverts à tous et prévu à l’heure du thé – Inch’Allah, comme on dit là-bas… Julien Damien

Afriques en cirque & Afriquelqu’un Lille, 14.01 > 24.03, Le Prato, Le Grand Sud, Condition Publique (Roubaix), 17 € > grat., leprato.fr / 14 & 15.01 : Stéphane Titelein : D’Eckmühl à Eckmühl // 23.01 : Le Prato : De Lille à Marrakech, quelles histoires se raconte-t-on ? // 05 > 07.02 : Maroussia Diaz Verbèke et le Groupe Acrobatique de Tanger : FIQ ! (réveille-toi !) // 12 > 14.03 : Cie Basinga : Cabaret cirque panafricain 100 % féminin // 23 & 24.03 : Cie Kiaï & Fekat Circus : Cross

SÉLECTION


© Matthieu Bareyre

_JEANNE_DARK_ Magnifiquement porté par Helena de Laurens, ce solo créé par Marion Siéfert est le premier spectacle tourné et diffusé via Instagram. _jeanne_dark_, c’est le pseudo choisi par Jeanne, 16 ans. Harcelée par ses camarades, l’ado décide un soir d’exposer ses doutes, peurs et désirs, seule face à son smartphone et un public invisible – comme s’il tenait au creux de sa main. Dans un décor évoquant une chambre, l’actrice joue des métamorphoses de son visage, mais aussi avec les cadrages, les filtres, l’éclairage. Elle produit dès lors un film en direct, diffusé sur deux grands écrans verticaux et sur le réseau social. Un jeu de miroir saisissant. J.D. Douai, 14 & 15.01, Hippodrome, 19 h, 22 / 12 €, www.tandem-arrasdouai.eu

Mis en scène par David Bobée, ce concertlecture réunit Virginie Despentes, Béatrice Dalle et la rappeuse Casey. Soutenues par le groupe post‑rock Zëro, ces trois femmes puissantes portent les voix emblématiques des luttes raciales, sexuelles et de genre. Du sulfureux (et drôle) Scum Manifesto de Valerie Solanas aux écrits radicaux de l’Américaine transgenre Leslie Feinberg, elles dézinguent les discours dominants, et frappent là où ça fait mal. J.D. Béthune, 03.02, Le Palace, 20 h, 20 > 6 € comediedebethune.org Amiens, 16.03, Maison de la Culture, 21 h, 29 > 11 € maisondelaculture-amiens.com

© Gilles Vidal

VIRIL


Sylvain Prudhomme © Francesca Mantovani, Gallimard © wirestock

HISTOIRES EN SÉRIE

Sur la route

Débranchons un peu nos écrans pour suivre d’autres Histoires en série, en "vrai" cette fois. Temps fort de la saison du Bateau Feu, ce programme de lectures théâtralisées prend ses aises dans toute l’agglomération dunkerquoise. Après Arnaud Cathrine et Brigitte Giraud, la place du showrunner revient à Sylvain Prudhomme, qui nous emmène en Amérique… Sylvian Prudhomme est de cette espère (rare) d’écrivains suscitant rencontres et voyages pour nourrir ses récits. En 2018, le Français avait ainsi traversé les États-Unis d’Ouest en Est, le pouce en l’air, le long de la frontière mexicaine. Pour la troisième édition d’Histoires en série, ce grand baroudeur a composé cinq textes inédits, suivant un auto-stoppeur de la Californie au Texas. Sur le parcours, on croise des personnages singuliers qui dessinent l’Amérique et le Mexique d’aujourd’hui. Lus par cinq comédiens, ces Carnets de la frontière s’apprécient d’autant mieux en… voiture. Du 8 au 10 janvier, le Bateau Feu propose de suivre ces séances en mode drive-in, avec lectures filmées en direct, projetées sur la façade du théâtre et son diffusé en FM sur les autoradios ! De médiathèques en maisons de quartier, on effectuera d’autres allers-retours au pays de l’Oncle Sam. Notons l’adaptation d’Home Sweet Home d’Alice Zeniter et Antoine Philias, retraçant la fugue d’ados lors de la crise des subprimes en 2008. Pour couronner ces roadtrips, les ballades folk de Piers Faccini nous placent dans les pas de Leonard Cohen, vers de célestes rêveries… Julien Damien Dunkerque et son agglomération, 08 > 30.01, Le Bateau Feu et divers lieux, 9 € > gratuit, www.lebateaufeu.com théâtre & danse – 114


© Pascal Ito

ÉLIE SEMOUN ET SES MONSTRES Mine de rien, voilà 30 ans qu’Élie Semoun remplit les scènes de France et de Navarre. Trois décennies émaillées de quelques bides (ses incursions au cinéma ou dans la chanson) mais regorgeant de vannes mythiques et autant de personnages inoubliables. Pour son septième one-man-show, ce fin observateur de l’humaine condition ne déroge pas à ses habitudes, à rebours de la mode du stand-up. Qu’il danse avec l’urne de sa mère ou tente de reconquérir sa femme après 15 ans d’infidélités, il incarne une galerie de figures cyniques ou méprisables, mais qu’on adore détester – quitte à s’y reconnaître… J.D. Lille, 23.01, Théâtre du Casino Barrière, 20 h 30, 34 €, www.casinosbarriere.com Béthune, 19.02, Théâtre municipal, 20 h, complet !, www.theatre-bethune.fr Roubaix, 27.03, Le Colisée, 20 h, 43 > 15 €, www.coliseeroubaix.com

La robe de Marilyn Monroe qui se soulève au-dessus d’une bouche de métro : il n’en fallait pas plus pour immortaliser le film de Billy Wilder, qui fut d’abord une pièce jouée 18 000 fois à Broadway. C’est cette farce originelle qui inspire Stéphane Hillel. Guillaume de Tonquédec y incarne un père de famille en proie au démon de midi. Succombera-t-il aux charmes de sa jolie voisine ? Le voilà lancé dans un irrésistible combat intérieur… J.D. Roubaix, 27 & 28.01, Le Colisée, 20 h 30, 46 > 15 € www.coliseeroubaix.com // Béthune, 17.02, Théâtre municipal, 20 h, 42 > 26 €, www.theatre-bethune.fr

© Céline Nieszawer

7 ANS DE RÉFLEXION


Comment vit-on dans un quartier populaire et né de parents exilés ? Plutôt que de jouer les sociologues de pacotille, Ahmed Madani donne la parole aux principaux concernés. Dernier volet de la trilogie Face à leur destin, cette pièce met en scène des interprètes non-professionnels donc, mais pas moins éloquents. Âgé(e)s de 20 à 30 ans, ces jeunes hommes et femmes jouent, dansent et chantent leur quotidien et aspirations, entre réalité et fiction et dans une langue taillée sur-mesure. Valenciennes, 13.01, Le Phénix, 19 h, 18 > 10 €, scenenationale.lephenix.fr Amiens, 16 > 18.02, Maison de la Culture, mar & jeu : 19 h 30 • mer : 20 h 30, 20 > 8 € maisondelaculture-amiens.com // Armentières, 03.04, Le Vivat, 20 h, 18 > 2 €, www.levivat.net

STÉPHANE GUILLON 28 ans de carrière, quatre spectacles, des licenciements, des bides aussi… Est-ce une raison pour arrêter ? Enfin, ce sont ses "premiers adieux" – « il y en aura d’autres », promet Guillon. Mais pourquoi partir si jeune, à 57 ans  ? « Aujourd’hui on ne peut plus rien dire, il faut ménager tout le monde : les homos, les féministes, les vegans…  ». Et la politique ? « C’est compliqué, j’ai eu de tels clients : Sarkozy, DSK… Mais bon, il y a encore Castaner, le physique de Pasqua avec le QI de Morano ! ». Un vrai faux départ, donc. Hem, 15.01, Le Zéphyr, 20 h, 35 / 32 € www.zephyrhem.fr

PARA

David Van Reybrouck / Raven Ruëll Après Mission, souvenirs du Congo d’un père blanc, l’écrivain David Van Reybrouck, le metteur en scène Raven Ruëll et l’acteur Bruno Vanden Broecke déterrent un épisode oublié de l’histoire belge : son intervention militaire en Somalie, en 1992. Inspiré de témoignages de para-commandos, ce solo n’est ni un réquisitoire ni une plaidoirie. Construit comme une conférence virant à la confession, il tente d’analyser ces "opérations internationales de maintien de la paix" et leur issue tragique. Dunkerque, 19.01, Le Bateau Feu, 19 h, 9 € www.lebateaufeu.com

LA MÈRE COUPABLE Pierre Augustin Caron de Beaumarchais / Laurent Hatat et Thomas Piasecki Moins connue que Le Barbier de Séville et Le Mariage de Figaro, cette pièce clôt la trilogie du "roman de la famille Almaviva", signée Beaumarchais. On retrouve le Comte et Rosine, Figaro, Suzanne et les autres, qui ont quitté le Mexique pour Paris… en pleine révolution. Où il sera question d’émancipation féminine, de rapports de classes, d’enfants déshérités, de corruption… Laurent Hatat et Thomas Piasecki s’en donnent ici à cœur joie pour ballotter ce classique entre le drame et la comédie. Amiens, 19 > 22.01, Comédie de Picardie, mar & mer : 19 h 30 • jeu & ven : 20 h 30, 18 > 11 € comdepic.com // Dunkerque, 02 & 03.02, Le Bateau Feu, mar : 20 h • mer : 19 h, 9 €

© Madani Cie

INCANDESCENCES [Ahmed Madani)


© Estelle Hanania

CROWD (Gisèle Vienne) Performance physique et sensorielle, Crowd ("foule") s’apparente à une rave party hallucinée – et hallucinante. Sur un plateau figurant un terrain vague, une quinzaine de personnes se cherchent, forment des couples, se battent et jouent avec notre perception. Sur un fond musical electro, ils ralentissent le mouvement façon slow-motion ou l’accélèrent. Entre scènes de transe ou de séduction, cette fête païenne traduit dès lors notre besoin de spiritualité et d’élévation. Lille, 26 & 27.01, Opéra, 19 h 30, 23 > 5 €, opera-lille.fr

ALLEGRIA

WORK

Figure de la danse hip-hop française, Kader Attou n’aime rien tant qu’ouvrir son art à tous les styles (comme dans Un Break à Mozart 1.1). Le Lyonnais avance cette fois dans l’allégresse. Ces nombreux tableaux sont traversés d’airs electro ou d’opéra, et regardent en filigrane vers la poésie de Chaplin. Joyeuse et burlesque, inspirée de la BD comme du cinéma, cette chorégraphie pour huit interprètes souffle un vent d’optimisme (salutaire) sur cette rentrée.

Des clous, du bois, de la peinture, des outils… Claudio Stellato transforme le bricolage en spectacle. Après avoir jonglé avec des bûches (La Cosa), l’Italien nous emmène dans un atelier fantastique. À la croisée du cirque, de la danse et des arts plastiques, cette pièce sans parole met en scène des ouvriers facétieux et autres créatures extravagantes. D’abord banals, leurs gestes révèlent un ballet jubilatoire, jusqu’à reconstruire le décor sous nos yeux. Du beau boulot !

Calais, 30 & 31.01, Le Channel, sam : 19 h 30 dim : 17 h, 7 €, lechannel.fr Roubaix, 02.02, Le Colisée, 20 h 30, 35 > 10 €, coliseeroubaix.com

Arras, 02.02, Théâtre, 19 h, 10 / 8 € tandem-arrasdouai.eu // Uccle, 07.02, Centre culturel, 16 h, 18 > 9 €, www.ccu.be Maubeuge, 30.03, Le Manège, 20 h, 12 > 4 € www.lemanege.com

Compagnie Accrorap & Kader Attou

Claudio Stellato

AU CŒUR DE L’OCÉAN

Frédéric Blondy & Arthur Lavandier / Halory Goerger C’est un opéra sous-marin, une véritable odyssée aquatique. Le Lillois Halory Goerger (Germinal), le compositeur Arthur Lavandier (La Légende du Roi Dragon) et l’explorateur sonore Frédéric Blondy nous invitent dans des abysses loufoques et musicaux. Où l’on découvrira, entre autres « des poissons qui ont avalé une lampe de poche, des méduses aux filaments longs comme des autoroutes, des poulpes luminescents hermaphrodites… ». Alors, parés pour une plongée en eaux troublées ? Lille, 04 & 05.02, Opéra, 20 h, 23 > 5 €, www.opera-lille.fr


mot de la fin

Spaghetti Bâle, carved wood and steel, L. 320 x H. 253 x depth 168 cm, 2008 © Pablo Reinoso

Le

PABLO REINOSO

www.pabloreinoso.com

Vous le préférez comment votre banc ? Pablo Reinoso, lui, les tord dans tous les sens pour les servir façon spaghettis. Passé entre les mains de ce designer franco-argentin, le mobilier public étend ses lattes de bois sur les murs et jusqu’au plafond. Une jolie manière de s’assoir sur la morosité du quotidien.


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LM magazine 165 - Janvier 2021  

Art & Culture - Hauts-de-France & Belgique

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