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Intoccabile

La phénoménologie critique en tant que fondement des sciences

Philosophie - Épistémologie LES CARNETS DU RÉFORMISTE > 4


Né à Montréal, issu d'un milieu très modeste, Intoccabile, musicien et compositeur émérite, philosophe et auteur. Baccalauréat en Études Littéraires. Études en Théologie et sciences des religions, en Histoire de l'Art. Actuellement étudiant a Stanford. Membre de la société canadienne d'esthétique, de l'association internationale d'esthétique, de la société canadienne des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique.


Du même auteur 1. Mélanges. Mélanges. Fragments philosophiques 2. Scories. Scories. Langage, Vérité. Prolégomènes à une phénoménologie critique 3. Scories : Addenda. Addenda. Éléments de phénoménologie critique 4. La phénoménologie critique en tant que fondement des sciences 5. Doctrine de la science 6. Organon de la science. science. Sciences éidétiques pures et sciences empiriques Veuillez adresser questions et commentaires par courrier électronique :

Intoccabile@Fyutchaflex.ca Les Carnets du Réformiste ( 2012 ), une filiale du groupe Fyutchaflex. Entreprise enregistrée : 2261597126 Montage de la couverture : Gabriel Forget Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation en quelque langue et de quelque façon que ce soit réservés pour tous pays.


Intoccabile

I. La phénoménologie critique en tant que fondement des sciences Idées directrices en vue de la constitution d'une phénoménologie critique entendue comme doctrine ou fondement de tout science possible

II. Doctrine de la science

III. Organon de la science Sciences éidétiques pures et sciences empiriques

Halifax, 2012


TABLE DES MATIÈRES

Préface de l'auteur................................

I

A. Exigence de clarté................................

II

B. Exigence d'univocité ............................. C. Exigence de circonspection ...................... D. Du mode d'exposition dit « parataxique »........ E. Élucidation du « pourquoi » de l'ouvrage ........

IV V VII X

F. Phénoménologie critique et Verfall ..............

XXIII

G. La phénoménologie critique, glorieux chemin de croix.................................................

XXVI

H. Sources philosophiques

XXVII

.........................

1. Introduction générale et claire comme le jour à la phénoménologie critique entendue comme doctrine ou fondement de toute science possible....................................

1

1.1 Considérations préliminaires....................

1

1.2 Caractérisation sommaire de l'objet du présent ouvrage..............................................

10

1.2.1 La phénoménologie critique : un Grand chemin de Pensée

10

.............................................


TABLE DES MATIÈRES

....................... Conclusion .......................................... 1.2.2 Phénoménologie critique

15 17

2. La phénoménologie critique et la question de l'être.............................................

21

2.1 Récapitulation : retour sur le concept sommaire de phénoménologie critique tel que posé dans le corps de l'introduction...............................

21

2.2 Conception de l'être défendue par la phénoménologie critique ............................

22

2.3 Conséquence systématique de la conception par le phénoménologue d'un concept d'être en tant qu'incarné............................................

23

3. Vers une position plus rigoureuse du concept de phénoménologie critique...........

27

3.1 La phénoménologie critique en tant que question .............................................

27

3.2 Liminaire à une résolution de la question : une position plus rigoureuse du concept de phénoménologie critique ordonne une explicitation de ses concepts partiels. Mais quels sont ces concepts partiels ?...................................

29

3.3 Le concept partiel « objet »......................

30


TABLE DES MATIÈRES

........................ 3.3.2 Qu'est-ce que percevoir un objet ?..............

34

3.3.3 Imperfection originaire de la perception de l'objet

36

3.3.1 Qu'est-ce qu'un objet ?

................................................ 3.4 Le concept partiel « pensée »....................

30

38

3.4.1 Qu'est-ce que la pensée ? Qu'est-ce que penser un objet ?

38

3.4.2 Les intermittences du concept ; imperfection originaire de la pensée, du concept

40

...............................................

.....................

3.5 Synthèse ; tentative de résolution de la question ; caractère aporétique de la résolution ; césure et exposition du rôle du lecteur

...................................................... Conclusion .........................................

Idées directrices...................................

41 44

49

Appendices Appendice A : Chemins qui ne mènent « nulle part ..............................................

I


TABLE DES MATIÈRES

Appendice B : Phénoménologie et science du langage .........................................

III

Appendice C : Adorno et la dépragmatisation ..

VIII

Appendice D : Sur le mode d'exposition propre à cet ouvrage.....................................

X

Appendice E : Conception objectiviste de la Parole............................................

XI

Appendice F : Phénoménologie et politique

....

XIII

Appendice G : Liquidation du sujet et retour à l'objet ............................................

XII

Appendice H : Rien n'est à découvrir ….......

XVI

Appendice I : Nature de l'intuition en régime objectiviste.......................................

XVII


À propos de cet ouvrage S'il est une seule chose à retenir de cette trop brève, de cette galopante introduction au discours de la méthode phénoménologique critique - que la studiosité du grand public accueille ce médiocre exposé des principes -, c'est que nous, hommes, ne pensons plus. Nous ne pensons plus : ce grave constat ordonne la plus intime urgence d'un retour à la pensée. La phénoménologie critique, en tant que discipline de fond, se révèle voie d'accès vers ce paradis perdu de la pensée et voie d'échappée hors du bavardage. Par la mise en jeu de modes d'exposition et de réflexion tout à fait inhabituels, par le déplacement du lieu de productivité théorique vers l'objet et hors - en une mouvance d'éduction progressive - de la métaphysique moderne de la subjectivité, un chemin - celui de la phénoménologie critique - en ces pages s'ouvre pour l'homme, et dès lors se fait jour la possibilité d'un « sauvetage de la pensée », d'une rédemption de la vérité, d'une « Parole ». La phénoménologie critique est ce qui redonne à la pensée, en tant qu'appétition pour le vrai, son avenir. Le grand public saura-t-il prendre en vue et saisir « ce qui se joue » au nadir de cette discipline ? Cet ouvrage - nous l'avons mentionné - a pour fonction d'introduire à un exposé systématique de la méthode phénoménologique ( second volume ) dont nous traçons ci-bas l'esquisse :


DOCTRINE DE LA SCIENCE Pour une épistémologie phénoménologique

PRÉFACE DE L'AUTEUR INTRODUCTION A. Le problème de la vérité B. Insuffisance constitutive de la weltanschauungphilosophie, de la philosophie, de la phénoménologie traditionnelle en regard du problème de la vérité C. Nécessité d'une phénoménologie des essences chosales ou critique D. Caractérisation sommaire d'une discipline telle que la phénoménologie critique : les postulats de la pensée phénoménologique critique ; l'Idée d'une phénoménologie critique ; l'exigence critique en tant que principe transcendantal pratique ; phénoménologie critique, ontologie et métaphysique ; phénoménologie critique et épistémologie ; phénoménologie critique, psychologie, sciences cognitives et neurosciences E. Conséquences systématiques anticipées de la position du concept de phénoménologie critique F. Tâches de la phénoménologie critique G. Articulation de l'ouvrage


1. L'OBJET 1.1 L'objet : vues de différents auteurs sur la question ; discussion 1.2 Pré-entente phénoménologique de la notion d'objet 1.3 Deux classes d'objets : objets éidétiques purs et objets empiriques 1.4 Exposition phénoménologique de la teneur de chose inhérente à tout objet 1.4.1 Le noyau réique 1.4.2 Anticipations de la perception 1.4.3 Rétentions

1.5 Synthèses passives-constructives et genèse du complexe d'objet 1.6 Complexe d'objets et structures d'appel : le caractère injonctif du complexe d'objet 1.7 Exposition phénoménologique présentification inhérent à tout objet

du mode

de

1.8 Champs de présentification immédiats et médiats : 1.8.1 Champ de présentification immédiat : l'attenant 1.8.2 Champ de présentification médiat : le monde

1.9 Synthèse de la teneur de chose et du mode de présentification par l'imagination pure


2. LE SUJET 2.1 La perception : genèse du percept 2.1.1 Imperfection originaire de la perception : les blancs de la perception 2.1.2 La structure fonctionnelle des blancs de la perception

2.2 La pensée : genèse du concept 2.2.1 Imperfection originaire de la pensée : les blancs de la pensée 2.2.2 La structure fonctionnelle des blancs de la pensée

2.3 L'imagination : le rôle central de l'imagination pure 2.4 Articulation de la perception, de la pensée et de l'imagination à la problématique de la temporalité intime

3. L'ESSENCE 3.1 L'essence : vues de différents auteurs sur la question ; discussion 3.2 Le chemin vers l'essence : rétroversion du concept vers le contexte pragmatique d'effectuation des représentations 3.3 Exposition phénoménologique de la notion d'essence 3.4 Caractère dialectique de l'essence


3.5 L'Idée d'une discipline de la raison : l'exigence critique du retour sur les essences et des modes d'accès aux essences 3.6 La méthode du savoir absolu : la vision des essences en tant que fondement de toute science possible

4. CONCLUSION 4.1 La phénoménologie critique face aux sciences constituées : invalidation des prétentions du bavardage scientifique 4.2 L'acte de fondation du système des sciences


« L’aisance dans le parler pavane et s’affirme bien souvent, sans honte, en tant qu’aisance de qui n’a pas « grand chose à Dire ». Ce parler aisé se démultiplie en syntagmes indigents et par là se pose et s’impose comme bavardage. Au contraire, celui qui véritablement a quelque chose à Dire parle peu, et bienheureux celui qui aura réussi à lui soutirer quelques mots gros de la substance de son silence. Ce silence n’est pas celui qui installe les convives, à bout de « sujets », dans un embarras qui ne sera brisé que par l’irruption dans le champ de l’attention momentanée d’un nouvel objet dont ils se saisiront avec force soupirs de soulagement. Ce silence est d’une nature telle que les bavards peinent à le concevoir : ce silence, qui précède et clôt l’immanence du Dire, est le fracas du concept, le penser figé en un effort nerveux soutenu, dans l’effort de réflexion le plus exigeant. Ce penser se tient comme compact en lui-même - et c’est pourquoi le plus souvent il se refuse à la parole -, les gesticulations du non-penser qui par principe interne se retourne en bavardage lui sont étrangères. Ce penser est le bloc de marbre qui ne vacille jamais, la Vénus qui de ses yeux durs fixe le bavard et l’intime à la paix. Ce penser est perfection immobile, ataraxie. Lorsque le phénoménologue Parle, lorsqu’il consent à se poser en face de son haeccitas et à briser son silence pour Dire les choses telles qu’elles sont et par-là même nous convier en un chemin de pensée, nous pouvons être sûrs que l’heure est grave. »

Intoccabile Montréal, Québec, Mars 2010


« O wüsst ich doch den Weg zurück » ( « Oh, si je pouvais connaître le chemin du retour » ) Johannes Brahms, Op. 63, 53, No. 8 « Ah ! Je suis las de cette errance ! » Goethe, Wanderers Nachtlied I


I Préface La mouture initiale de cet important ouvrage de jeunesse - le plus important peut-être -, ouvrage rédigé dans les pires conditions et publié à la diable l'été de nos vingt ans, s'est avérée être un confus « désastre » éditorial, tant au point de vue de la présentation que de la matière. Mais qu'importe. Cette édition nouvelle et augmentée, qu'humblement nous présentons à un public qui au cours des ans s'est avéré compréhensif, et combien, se veut définitive. Nous tentions à l'origine, par le biais d'un Dire rigoureux, clair, précis dans son univocité et surtout circonspect, de poser les fondements d'un « régime » de connaissance nouveau ( que nous opposions jadis de façon sommaire à celui qui procède de la « métaphysique moderne de la subjectivité » ) au sein duquel notre rapport problématique aux objets, donc à nous-mêmes, serait à même d'être sursumé. Cet ouvrage est toujours d'actualité. Il n'est qu'à survoler les grands quotidiens ou à compulser la presse spécialisée pour se convaincre de ce que nous entretenons et trop souvent nous satisfaisons d'un commerce douteux et embarrassé avec les objets du « monde de la vie » ( Lebenswelt ). La résolution du plus important problème « méthodologique », soit celui de la position d'un fondement absolu sur lequel puissent être érigées la Vérité et les Sciences, les Sciences dans leur vérité et véridicité - celles-ci sont actuellement engagées sur le chemin du Doute ( Zweifel ) et du Désespoir ( Verzweiflung ) -, définies selon leur position, leur fonction dans l'édifice de la science, leur « région d'objet » et leurs formes de judication, telle est la tâche de cet ouvrage. Un certain nombre d'idées fortes, telles l'autonomie ontologique absolue de l'être-en-soi du Réel et la prééminence du Réel, de l'objet, au sein des procès de constitution du percept et du concept, ont été précisées. Le chercheur, le philosophe de profession, ne trouveront certes pas en ces modestes pages un ouvrage d'érudition. Que l'estimable studiosité du public daigne accueillir encore une fois les maigres efforts d'un penser continuellement soucieux de se rendre moins odieux par des œuvres utiles quoique trop timides en leurs médiocres avancées. « Suscipiat ergo studiositas tua praesentis expositionis munus exiguum, ex quo si profeceris, provocare me poteris ad maiora. »


II Intoccabile

A. Exigence de clarté Un ouvrage scientifique obscur, hermétique, à la fois aux niveaux conceptuel et discursif 1, est et demeurera à jamais un ouvrage scientifique non-lu et, conséquence immédiate et à vrai 1 C'est une erreur de méthode répandue que celle qui consiste à installer sur une chaise le conceptuel, ce qui relève de la pensée, et sur une autre chaise le discursif, ce qui relève de l'expression. O ludicram doctrinam, aedificantem simul et demolientem ! La seule approche valable, en ce qui concerne l'usage de ces concepts, est une approche dialectique, dialogique : ces deux termes qu'un dualisme irréfléchi aimerait préserver purs et définir comme pôles à « sursumer » de temps à autre en une unité plus substantielle, soit la pensée exprimée par ou dans le discours, se médiatisent l'un l'autre sans jamais se confondre. Le conceptuel n'est que par le discursif, et inversement. Ce en quoi ces termes peuvent être dits, suivant l'usage de cette ancienne scolastique aux yeux perçants, syncatégorématiques. Ni l'un ni l'autre ne sauraient prétendre à quelque auto-stance ( Hegel ) que ce soit ; mais vaut tout aussi bien la proposition selon laquelle ni l'un ni l'autre ne sauraient être tout simplement et sans autre forme de procès confondus. Nous n'affirmons là rien de nouveau : les littéraires, les poétologues en particulier, insistent depuis belle lurette - mais bien évidemment, personne ne leur prête attention, à ces croûtes - sur l'unité, tendue entre ses moments, de ce que nous devrons dans cet ouvrage nous résoudre à nommer forme et fond. Ce que nous avançons au sujet du caractère syncatégorématique de ces notions rejoint la critique, toujours actuelle, qu'Adorno ( « L'essai comme forme » in ADORNO, Wiesengrund Theodor. Notes sur la littérature. France, Flammarion, collection Champs, 1984, p.8 ) adresse aux positivistes quant à leur doctrine de la séparation protocolaire, à saveur vaguement « administrative», du fond et de la forme : « Selon l'usage positiviste, le fond, une fois fixé selon le protocole du modèle primitif, doit être indifférent par rapport à sa présentation ; celle-ci doit être conventionnelle et non pas résulter d'une exigence propre à la chose, et, pour l'instinct du purisme scientifique, tout mouvement expressif de la présentation menace l'objectivité qui surgirait


III Préface dire nécessaire, non-discuté. Nous désirons, bien évidemment, que cet ouvrage de science philosophique soit lu, et non simplement parcouru pour ainsi dire en vitesse, par nos savants collègues et devienne dans la sphère publique d'appropriation et de réappropriation objet de discussion 2 - et non de bavardage... le plaisant, le brillant verbiage qui prendra pour cible, pour objet cet ouvrage nous fera assurément, amèrement, regretter des années de patient et silencieux labeur -. Dès lors s'imposait à nous un devoir, le plus haut : celui de rédiger le tout en une langue claire - donc inutile de « cuisiner » le lecteur à coups de terminologie incompréhensible, de lui donner l'envie irrépressible de disparaître sous la table ou derrière les rideaux : le plus grand tort des philosophes est de croire que les ouvrages de philosophie sont destinés à d'autres philosophes 3 -, de mettre de côté le flou ( le Verschwommenheit ), l'orgueil et les figures trop complexes qui ne font qu'obscurcir le propos et rendent difficultueuse la lecture, celui de développer nos arguments en délaissant le ton, le style, la magie verbale voire la profondeur4 d'un Hegel - par exemple -, profondeur en tant brusquement, une fois le sujet éliminé, et du même coup la solidité de la chose, qui serait d'autant plus établie qu'elle compterait moins sur l'appui de la forme, bien que celle-ci ait précisément pour norme de donner la chose purement et sans rien y ajouter. Par son allergie aux formes, qu'il considère comme de simples accidents, l'esprit scientiste est proche de l'esprit dogmatique borné. » 2 Un ouvrage ne peut être dit scientifique, de tout façon, qu'en tant qu'il appelle l'interprétation et la discussion. Voir KOSIK, Karl. Die Dialektik des Konkreten [ La dialectique du concret ]. Paris, F. Maspero, traduit de l'allemand par Roger Dangeville, 1978, p. 138139. 3 Il s'agit ici d'une extension au domaine philosophique du fameux mot de Walther Bulst : « [...] jamais aucun texte n'a été écrit pour être lu et interprété philologiquement par des philologues » ( « Bedenkens eines Philologen » [ Les inquiétudes d'un philologue ], in Studium Generale, 7, p. 321-323 ). 4 « La profondeur est le symptôme d'un chaos que la vraie science veut transformer en un cosmos, en un ordre analysé, simple, absolument clair. La vraie science, aussi loin que s'étende sa doctrine


IV Intoccabile qu'immense nuit du pur sombrer dans l'abîme langagier, pour adopter un autre ton, celui, réservé, modeste, serein et prudent, à vrai dire kantien, de la Raison sûre mais non imbue d'ellemême et de ses moyens, celui de la Raison avant tout désireuse de rendre compte de ses transparents desseins. Nos fidèles lecteurs se réjouiront de la clarté du présent ouvrage, à tous égards. S'il est quelque difficulté, elle tiendra à la matière ellemême, et non à la manière - au mode d'exposition ou d'écriture5. Que l'on prenne pour exemple notre théorie de l'imagination, qui est en fait une esquisse analytique, un travail préparatoire en vue d'une théorie à venir, à joindre en une synthèse constructive au tout de la phénoménologie critique. L'exposition claire de la formation d'une variante imaginative ( ou autrement et peut-être mieux dit, d'une imaginification : le suffixe est un renvoi vers le caractère de procès de la formation des variantes imaginatives ) ne saurait rien changer au fait qu'il s'agit là d'un problème des plus épineux, difficile à saisir.

B. Exigence d'univocité Une certaine clarté dans les ordres du concept et du discours, personne ne le niera, est une condition nécessaire à l'intelligibilité d'un ouvrage tel que celui-ci, qui se pique, peutêtre à tort, de « scientificité »6. Mais il s'en faut de loin qu'elle effective, ignore la profondeur. » ( À ce sujet : HÜSSERL, Edmund. Philosophie als strenge Wissenschaft [ La philosophie comme science rigoureuse ]. Paris, Presses Universitaires de France, collection Épiméthée, traduit de l'allemand par Marc B. de Launay, 1998, p.83 ) 5 Matière et mode d'écriture : voir note 1. L'opposition entre les deux ne saurait être rigide. Il s'agit à chaque fois de recréer le sens de cette opposition. 6 La clarté, certes, est chose désirable. Par contre, l'on apprendra à se méfier de ces ouvrages trop clairs qui, charriant une matière indigente, ou charriant sans esprit une matière surabondante, ne


V Préface en soit la condition suffisante. Un effort supplémentaire est requis du philosophe, en tant qu'il désire se faire lire et - véritable luxe à l'ère du dubstep et de l'esthétique anything goes ( broche-à-foin ), de l'orthographe simplifiée et du cellulaire intelligent - se faire comprendre. Ce dernier veillera, quant à l'usage des concepts, à maintenir des significations univoques. Une fois un concept posé et défini en tant qu'unité d'idéation, le philosophe veillera au maintien de l'ipséité du concept de manière à ce que ce concept, saisi ou itéré en un contexte discursif ou un autre possède la même signification ou compréhension Une. Un concept ne pourra posséder un sens en un endroit du texte, et un autre sens ailleurs. D'une multiplicité de significations assignées à un seul et même concept ( la « sémantique du bon plaisir » ), nous le savons, procèdent confusion et même non-sens. Le maintien des concepts au sein d'une univocité salutaire est la marque du sérieux scientifique en acte.

C. Exigence de circonspection Clarté conceptuelle et discursive ( A ) et univocité des concepts ( B ) sont choses souhaitables et même nécessaires en ces temps de détresse intellectuelle sans précédent, en ces temps de troubles, lesquels rendent possible et donnent suite au « trouble », au « nébuleux » dans la sphère de l'Esprit. Lorsque s'y lie d'amour dame circonspection 7, oh bienheureux triangle !, il est permis d'espérer de bien grandes choses. donnent pas à penser. L'intelligibilité de tels ouvrages est un renvoi vers la pauvreté d'auteurs assimilant clarté et vide de pensée. 7 Certains préféreront au terme de circonspection celui de prudence ( Klugheit ) ou de perspicacité ( Schafsinn ).


VI Intoccabile Le phénoménologue est infiniment circonspect 8. La circonspection - le naturel, la conversation 9, les fréquentations recommandables n'y ont pas peu de part ! -, vertu morne et sombre, est un gage de véracité de la parole et de la conduite scientifiques. Ne rien avancer qui n'ait de fondement en raison et dans l'empirie. Refuser de suivre le fil, ce qui serait véritablement « perdre le fil », d'opinions extravagantes quoique piquantes, ces marchandises prohibées ( Kant ). Une attention soutenue au contenu de la pensée tout autant qu'à sa forme. Des considérations d'ordre éminemment phénoménologiques, telles celles abordées dans le présent ouvrage, imposent une certaine cruauté envers soi, une ascèse10, une véritable constance dans l'abnégation, dans la retenue et dans la juste et amoureuse administration de mortifications bien assaisonnées, bref, une discipline sévère qui ne pardonne aucun écart. Beaucoup de plaintes se sont élevées, tant de larmes ont été versées, au sujet d'une certaine perte de tension, de rigueur, de la pensée philosophique contemporaine, qui trop souvent verse dans le radotage en charriant derrière 8 Le manque de circonspection dans l'ordre de la théorie est ce que l'on nomme communément niaiserie ou sottise. 9 « Comme nostre esprit se fortifie par la communication des esprits vigoureux et reiglez, il ne se peut dire combien il perd et s'abastardit par le continuel commerce et fréquentation que nous avons avec les esprits bas et maladifs. » ( « De l'art de conférer », in MONTAIGNE, Michel de. Essais. Livre 3. Paris, Garnier-Flammarion, 1979, Chapitre VIII, p. 137 ) 10 « On voit ainsi que l'oeuvre philosophique, surtout quand elle est proprement métaphysique, requiert une technique de l'intelligence rigoureuse et difficile à acquérir. Il y faut un effort persévérant et une pénible abnégation à l'égard du matériel imaginatif, une sorte d'ascèse intellectuelle. Cela est nécessairement rare, comme tout ce qui est difficile. Et de là vient que, faute de cette longue et dure préparation, les certitudes philosophiques et métaphysiques sont sans force sur beaucoup d'intelligences. » ( JOLIVET, Régis. Traité de philosophie. Paris, Emmanuel Vitte, 1955, Tome I, p. 34 )


VII Préface elle les lieux communs nigauds d'une certaine philosophie spontanée, bonhomme guimauve de la pensée auquel notre astucieuse, entreprenante et toujours perspicace philosophie universitaire croit échapper par des excès de pédanterie qui, en bout de ligne, la couvrent de ridicule. Cette perte de tension - il s'agit là d'une hypothèse - ne pourrait-elle pas être attribuée à un défaut de circonspection, de discipline, bref, à une perte du sens de la vérité en tant que visée d'un impardonnable travail sur soi-même ? Lorsqu'un exposé scientifique se révèle n'être pas rigoureusement conséquent, mais tout simplement honnête, lorsqu'au sein de cet exposé, par exemple, des considérations purement hypothétiques se voient mélangées - suivant le bon plaisir de l'auteur - à des considérations apodictiques et se prévalent sans rougir du même statut, bref, lorsqu'un exposé manque de circonspection, de retenue, alors il est permis d'affirmer que l'auteur d'un tel exposé n'aura pa su assez souffrir.

D. Du mode d'exposition dit « parataxique » Cet ouvrage - un ouvrage tel qu'il n'aurait pu être pondu par l'un de ces maudits intellectuels 11 a en commun avec les précédents 11 Le détestable intellectuel se tient en retrait du monde, donc en retrait du matériau et de la structure intentionnelle de la Pensée qui est Pensée du matériau. L'intellectuel est cette complaisance infinie dans le royaume de l'esprit, de l'abstrait. Paul Valéry ( Rhumbs ) a bien vu le caractère abstrait du faire intellectuel : « Le métier des intellectuels est de remuer toutes choses sous leurs signes, noms ou symboles, sans le contrepoids des actes réels. Il en résulte que leurs propos sont étonnants, leur politique dangereuse, leurs plaisirs superficiels. Ce sont des excitants sociaux avec les avantages et les périls des excitants en général. »


VIII Intoccabile son mode d'exposition dit parataxique - lequel est un renvoi vers la totalité fragmentée12. Parataxique ? Qu'entendons-nous par là ? Il partage avec les ouvrages pris au sens traditionnel du terme - ce qu'il n'est assurément pas - une entrée en matière, une introduction. Mais il élude et contourne, tourne autour de ( para- ) l'obligation d'une transition vers un « développement » et une « conclusion ». Et c'est la raison pour laquelle certains consommateurs de culture convaincus soupireront, rouleront des yeux et claqueront de la langue - sans parler de tout le mal qu'il se donneront pour nous dire de grandes sottises 13 - en exigeant du dissident « anti-intellectuel » que nous prétendons être un mode d'exposition moins dépaysant, plus conforme, pour ainsi dire, aux normes hypostasiées du bon goût littéraire, 12 Sur le caractère de renvoi du mode d'exposition parataxique : « Il est fort probable qu'en cette étape de l'exposé le lecteur nourrisse de sérieux doutes quant à notre capacité réelle à pondre un texte « dans les règles » : les fragments et textes courts qui à leur propre manière constituent la partie principale de notre exposé n’ont pas été réunis en un tout linéaire. Crimen laesae majestatis... La trame est molle, lâche, elle nous lâche. Encore une fois n’allons-nous pas justifier cette incapacité par l’exigence parataxique ? Deus ex Machina ! Nous répondons que la fragmentation de l'espace scriptural est un choix, et non une nécessité dont la détermination concrète serait inscrite en nos capacités en apparence limitées. Nous ne croyons plus réellement à la possibilité d’une totalité, et ceci n'est pas sans incidences sur ce que nous devrons nous résoudre à nommer, non sans amertume et agacement, contenu et forme. Contenu : fragmentation de l’argumentation ; forme : fragmentation de l’espace graphique. Et bien évidemment, l’un renvoie à l’autre. Nous avons le sentiment que toute autre façon de procéder nous mettrait hors mesure, hors de l’enmesure, de dire ce qui se doit d’être dit, la Vérité de et dans la brisure du contexte d’énonciation. Cette poétique, cette pure fantaisie issue d’un esprit qui se croit apparemment libre de toutes règles, réaction adolescente à un « académisme étouffant », la société et l’état des forces productives esthétiques nous l’ordonnent. Ceci dit, le choix se retourne en nécessité. » ( Intoccabile, Scories ) 13 Un clin d'oeil au « Noe iste magno conatu magnas nugas dixerit » de Térence ( Heautontimoroumenos, III, v, 8 ).


IX Préface du bien comme il faut sauvagement pris à partie par les innombrables avant-gardes du vingtième siècle, que l'on s'efforce d'oublier les dents serrées et avec la force du dernier désespoir. Le mode d'exposition parataxique se veut tout simplement la disposition autour d'un centre, d'un noyau dur, de fragments, de miettes. Le noyau dur ( Kerngehalt14 ), l'étymon, ( lexie que nous empruntons au Leo Spitzer des Stilstudien15 mais qui dénote, dans le contexte de cet ouvrage, une réalité toute autre ), est la substance même du propos et ces fragments se veulent des vecteurs, des points d'entrée vers ce noyau dur et vers les autres fragments. Le lecteur se saisit de ces fragments et procède à la constitution 16, à la « création continuée » durant le procès de lecture de la substance du propos et des autres fragments, lesquels sont autant d'autres voies vers le « centre »17. Tel est le mode d'exposition parataxique, qui exige une participation et une attention d'autant plus intenses de la part du lecteur que la trame du texte est relâchée, brisée, en morceaux. L'on se reportera avec profit aux obsolètes Mélanges et aux Scories pour de plus amples 14 HÜSSERL, Edmund. Logische Untersuchungen. Zweiter Band. Untersuchungen zur Phänomenologie und Theorie der Erkenntnis [ Recherches logiques 2. Recherches pour la phénoménologie et la théorie de la connaissance. Première partie ( recherches I et II ) ]. France, Presses universitaires de France, collection Épiméthée, traduit de l'allemand par Hubert Élie, Arion L. Kelkel et René Schérer, 2005, p. 212 15 SPITZER, Léo. Stilstudien [ études de style ]. Paris, Gallimard, collection « Bibliothèque des Idées », traduit de l'anglais et de l'allemand par Alain Coulon, Michel Foucault et Éliane Kaufholz, précédé de Leo Spitzer et la lecture stylistique par Jean Starobinski, 1970, 536 pages. 16 Constitution a ici la même teneur que concrétisation au sens que lui donne Roman Ingarden dans sa phénoménologie de l'expérience littéraire ( Vom Erkennen des literarischen Kunstwerks [ L'oeuvre d'art littéraire ] ). 17 Le lecteur remarquera avec un sourire amusé que refus et volonté de sortie du système se résolvent ici en « système ». L'inéluctable systématisation de toute tentative de sortie du « système » !


X Intoccabile précisions sur ce mode formel d'exposition, qui a choqué et su faire s'hérisser le poil sur tant de têtes de poules universitaires.

E. Élucidation du pourquoi de l'ouvrage Référons-nous au titre, « quelque peu » arrogant - il s'en faut de peu que les caractères d'imprimerie ne rougissent de tant d'impudence - : « La phénoménologie critique en tant que fondement des sciences ». Rien de plus clair : l'auteur de ces lignes cherche à poser la phénoménologie critique en tant que doctrine ou fondement des sciences - il aurait fallu écrire : de toute science possible. Quelques précisions s'imposent quant à la nature de cet ouvrage, de ce projet. Il ne s'agit pas d'un exposé systématique de la phénoménologie critique et de ses ambitions, parataxis oblige ( D ), mais plutôt de la position de fragments, d'idées directrices, de principes18, devant mener droit à la phénoménologie critique en tant que fond. Cet ouvrage assume en outre le rôle d'une propédeutique philosophique : il déblaie 18 La présente proposition laisse entendre très clairement, par l'usage du procédé énumératif, qu'il y aurait identité de compréhension entre « fragments », « idées directrices » et « principes ». Mais qu'entendons-nous précisément par principes ? Une élucidation sommaire de la lexie ne manquera pas de jeter une lumière bienvenue sur les deux autres moments du triangle. Principe procède de principium, le commencement. Principium : cela même à partir de quoi « quelque chose » se détermine quant à ce qu'il est. Quel est donc ce « quelque chose » ? La phénoménologie critique même. Principe : le fondement sur lequel « quelque chose » se tient, proposition fondamentale, ou encore fondementielle. Position de principes : position de l'ensemble des propositions fondementielles sur lesquelles repose la phénoménologie critique en tant que fondement des sciences.


XI Préface et prépare le terrain en vue d'un exposé plus systématique ( second volume ). Cet ouvrage possède, finalement, un caractère programmatique, puisqu'il contient, sous forme de programme - le programme des tâches futures, très nombreuses, de la phénoménologie critique en tant que « discipline de fond » - notre doctrine en son entier. Répétons-le : il ne s'agit pas de l'exposé systématique de la phénoménologie en tant que fondement des sciences ; et encore moins d'un exposé systématique de l'organon ( le complexe des sciences pures éidétiques et empiriques ) qui doit en procéder ( troisième volume ). Nous dessinons à même le cadre de ces pages les contours du canon de toute science possible. Mais pourquoi donc vouloir poser les idées directrices d'une discipline telle que la phénoménologie critique en tant que fond, en tant que chemin vers le fonds ? A quelle fin ? N'avonsnous rien de mieux à faire ? Assurément, il est des tâches plus urgentes ? Nous sommes pressés de nous justifier. Voudrionsnous, verrue universitaire, croûte « intellectuelle antiintellectuelle » que nous sommes et ne cesserons jamais d'être, à coup d'éclairs de pensée élevés et d'idées graves et géniales, refonder les sciences par la voie phénoménologique - et que l'on prenne la mesure de l'énormité de cette prétention - pour le simple plaisir de les refonder, par pur caprice sceptique ? Avons-nous cette prétention ? Mais quelle est donc cette lubie ! Les sciences constituées ne sont-elles pas « assez fondées » et assurées en leur état actuel ? Avons-nous la prétention, en tant que nous désirons fonder encore une fois le système des sciences constituées, d'être plus « scientifiques » que la science elle-même ? Le sublime « intellectuel anti-intellectuel » que nous prétendons être semble avoir poussé trop loin l'audace. Qu'il nous soit permis de procéder en quelques lignes à l'élucidation du pourquoi de l'ouvrage. Et nous ne pourrons répondre à cette question - pourquoi ? - qu'en procédant ici même, dans le corps de la préface, à une série de « prolepses »,


XII Intoccabile d'anticipations. Réitérons la question à propos de l'écrit et ce faisant rendonsnous quelque peu attentifs à sa « fin » : pourquoi cet ouvrage ? Il semble que nous ayons perdu tout rapport concret avec les objets du « monde de la vie », avec le « digne-de-question » ( das Fragwürdige ). Nous ne sommes plus en mesure de nous rapporter concrètement à ou vers ce qui est digne de question en sa manifesteté ( in das Fragwürdige seiner Offenbarkeit ). Notre « Parole » continuellement élude la nécessité d'une rétroversion vers le réel dans sa concrétude, sa densité, sa consistance objective. Nous sommes hors d'une quelconque entente. Ce que sont les objets en eux-mêmes se révèlent être pour nous hors de portée19. Il sont hors de portée, en outre, puisqu'il s'avère que nous les acceptons immédiatement à partir de l'à-peu-près intelligible que l'intelligibilité habituelle ou autrement dit, l'être-dans-la-moyenne de notre propre langue leur prête à l'avance. Combien il serait utile de procéder à une description sommaire, en termes phénoménologiques et psycho-systématiques, de ce progressif « détachement » des représentations, de ce mouvement d'éduction ( e-ductio, littéralement : sortir de ). La parole, non-ancrée dans le réel en sa consistance objective, se tourne finalement vers elle-même, tourne en rond autour d'ellemême ; le viser-soi-même de la parole procède d'un « manque de base ».20 19 Nous taisons l'articulation de l'être-hors-de-portée ( Abhandenheit ) à la problématique de la temporalité. Voir à ce sujet : HEIDEGGER, Martin. Die Grundproblem der Phänomenologie [ Les problèmes fondamentaux de la phénoménologie ]. Paris, Gallimard, collection Bibliothèque de philosophie, traduit de l'allemand par Jean-François Courtine, 1985, 410 pages. 20 Sur le problème de l'abstraction croissante des représentations, du détachement croissant des représentations de leur fondement réique, voir le Cours de linguistique de Gustave Guillaume, année 1938-


XIII Préface Nous sommes entourés d'objets mais ne saurions affirmer avec certitude que nous sommes « au fait » de ce qui nous entoure. « Il ressort » du fait que nous ne sommes pas ou plus en phase avec l' « entour » que nous entretenons - et le plus souvent nous nous en satisfaisons - une relation ignorante, faussée aux objets. Cette relation ignorante, faussée, cette déchéance ou chute au sein des objets ( Verfall ), suite nécessaire d'un oubli de la vérité des objets au profit d'une invasion de l'entour non pensé dans son essence, est aujourd'hui notre vérité. Cette idée de la vérité est un vivant témoignage des ténèbres qui caractérisent cette époque de détresse intellectuelle éclairée au néon, cette époque trouble en jeans moulants et aux dents trop blanches. Du fait que nous ne sommes pas ou plus en termes, bons ou mauvais, qu'importe, avec l'entour, du fait de l'absence d'un rapport véritable et concret aux choses, du fait que notre monde21 se résout ultimement en inconnues, en indéterminités, du fait que nos idées n'adhèrent plus au « monde de la vie » ( lebenswelt ) ou, comme l'affirmait Antonin Artaud, « à la vie » ( Antonin Artaud, le théâtre et son double ), nous nous révélons être des « étrangers »22 parmis des objets présupposés 1939. On y trouve des perles telles que celle-ci : « Or cette impulsion subductive, ainsi que, d'une manière générale, tous les faits d'entendement de ce genre, n'est pas quelque chose de limité, d'arrêté, mais quelque chose qui tend à se développer à l'extrême, jusqu'à l'ultime possibilité. » Ou encore : « Quand la subduction s'est ainsi intériorisée, le sens en devient proportionnellement impénétrable : on se saurait, en termes de langage, définir exactement le sens d'un auxiliaire. » 21 La totalité des objets en tant qu'ils s'avèrent exprimables selon leur être et leur être-tel ( ens in quidditate sensibili existens ). 22 L'homme n'est « plus chez lui », il est étranger. En tant qu'étranger littéralement jeté en un monde devenu étrange, il n'est plus libre. Notons qu'Hegel, dans son cours d'Esthétique, établit un lien entre l'être ( ou le ne pas être ) chez soi et la liberté : « La loi générale [...] est que l'homme doit être comme chez lui dans le monde qui l'entoure, et que l'individualité doit apparaître comme acclimatée dans la nature et dans l'ensemble de sa situation extérieure, et donc comme libre. »


XIV Intoccabile connus23 mais non connus, devenus pour nous « familièrement étranges », des apatrides ou « sans patrie »24 exclus du sein de ce qui nous est le plus proche, le plus « propre ». Exilés de la vérité de l'être ( ausgestossen aus der Warheit des Seins ) - il faut comprendre qu' « être » ici n'est pas un concept « métaphysique » ou une notion « existentiale » mais un concept d'ontologie matérielle -, de la « patrie », du Vaterland, nous ne saurions même affirmer avec un degré de certitude suffisant ce qu'est un objet. Voilà aujourd'hui où nous en sommes. Poussons : hors de la vérité des objets en tant que quidditas sensibilis ( Saint Thomas ), c'est le sujet lui-même qui s'avère problématique, si l'on suppose avec Platon qu'une âme qui ne comprend pas ou plus la vérité en général ne peut prendre figure humaine, c'est-à-dire se constituer en tant qu'ipséité:

23 Ces objets, en tant qu'ils possèdent un « caractère de connu » ( Charakter der Bekannheit, voir A. Riehl, Der philosophische Kritizismus, t. II, première partie ), une « qualité de connu » ( Bekannheitsqualität, voir H. Höffding, Ueber Wiedererkennen Assoziation und psychische Aktivität, Vierteljahrsschrift für wissenschaftliche Philos., t. XIII, p. 425 ), en tant qu'ils sont présupposés connus, ne sont pas réellement connus ! La présupposition du connu a le caractère d'une Deckbild ( représentation-écran ; à ce sujet ADORNO, Wiesengrund Theodor. Jargon der Eigentlichkeit [ Jargon de l'authenticité ]. Paris, Payot, collection critique de la politique Payot, traduit de l'Allemand par Eliane Escoubas, 1989, 198 pages ) voilant le réel qu'il s'agit d'appréhender et de porter à « stance » dans la Parole. 24 « L'absence de patrie qui reste ainsi à penser repose dans l'abandon de l'être [...] Elle est le signe de l'oubli de l'être. Par suite de cet oubli, la vérité de l'être demeure impensée. » [ Die so zu denkende Heimatlosigkeit beruht in der Seinverlassenheit des Seienden. Sie ist das zeichen der Seinsvergessenheit. Die ser zufolge bleibt die Warheit des Seins ungedacht. ] ( Martin Heidegger, Über den Humanismus )


XV Préface

« Car une âme qui n'a jamais vu la vérité, c'est-à-dire qui ne comprend pas la vérité en général et comme telle, ne pourra jamais prendre figure humaine [ se constituer en tant qu'ipséité. N.D.A. ], car l'homme doit, conformément à son mode d'être comprendre l'étant en l'abordant dans l'optique de l'essence. »

La pensée, et au premier plan l'entreprenante pensée scientifique, constamment préoccupée de s'ôter à elle-même, avec le succès que l'on sait, toute possibilité d'accès à la Pensée, se fourvoie constamment dans l'erreur et l'illusion. Certaines sciences, purs produits d'une naïveté de niveau supérieur25, ne sont que des modes ou actualisations de ce fourvoiement dans l'erreur et l'illusion, de cette errance, de cet exil hors de l'être26. C'est bien la raison pour laquelle, 25 Telles les mathématiques et sciences subordonnées, dont le point de départ et leur base positive, la relation d'identité, constitue un terme premier, au mauvais sens du terme, un moment immédiat. Mais toute science en tant qu'elle désire être véritablement science ne saurait se satisfaire de points de départ irréfléchis acceptés aveuglément comme tels. 26 Que l'on considère l'histoire de l'Art, ou encore la situation plutôt désespérante de l'Esthétique ou de la Christologie. Cette dernière, malgré les efforts de générations de chercheurs, n'a pas réussi à se constituer en science véritable. Il n'est pas certain qu'elle le puisse. Bien sûr, l'on retrouve le terme « science » dans les énoncés de titres de monographies et d'articles scientifiques intéressant la Christologie, mais une analyse sommaire de l'usage de la lexie montrerait qu'il s'agit là de simples intentions programmatiques et non de l'énoncé d'un état de faits, à savoir que l'on aurait affaire à de la « science » : la science christologique demeure un souhait. Étant donné l'échec de l'entreprise christologique, de son incohérence patente, tous les efforts en vue d'accroître la connaissance christologique devraient être suspendus mais non pas brutalement ignorés en une manière d'épochè jusqu'à la résolution du problème fondamental, celui de la détermination de la possibilité intrinsèque d'une chose telle que la Christologie, problème qui est lui lié au problème de la déterminabilité d'un objet tel que le


XVI Intoccabile actuellement, « une inquiétude étrange parcourt les sciences »27. L'exil hors de l'être ( l'absence d'un rapport véritable et concret aux choses ) est le seuil au-delà duquel la science dégénère en logique de l'apparence ( Kant ), entendue comme « art sophistique de donner à son ignorance, et même aussi à ses illusions ( Blendwerken ) préméditées, l'apparence de la vérité, en imitant la méthode de profondeur que prescrit la logique en général et en se servant de la topique de cette Christ. La situation est d'un ridicule. Combien distingue-t-on de christologies aujourd'hui ? J. Hadot ( La formation du dogme chrétien des origines à la fin du IVè siècle ) en dénombre sept, soit trois christologies d'en-bas ( royale, prophétique, sacerdotale ) et quatre christologies d'en-haut ( Fils de l'homme, Christ au-dessus de tous les anges, Fils de Dieu, Verbe de Dieu ). Il en est assurément d'autres ( christologies féministes, christologies asiatiques... ). Ce serait faire preuve d'une impardonnable candeur théorique que de vouloir lier l'ensemble de ces « points de vue » en une synthèse substantielle et bien nourissante, sous prétexte que ces points de vue sont partiels - donc partiellement valides - et ne sauraient nous livrer la totalité de l'objet - donc prétendre à une validité absolue - ! L'histoire de l'Art, l'Esthétique, la Christologie - lesquelles ne donnent pas à l'esprit une pleine satisfaction, faute de procurer une évidence rationnelle, c'est-àdire fondée en la saisie intuitive de l'être et de ses lois absolues -, du fait de leur incapacité à réfléchir sérieusement la relation du sujet à l'objectivité, du fait de leur incapacité à poser leur objet même, s'enfoncent en palabres, pour-parlers et en redites, ces derniers pouvant être définis sommairement comme « être-pour-autrui » de l'erreur et de l'illusion. Ces péripéties de la science contemporaine font songer au mot savoureux de Kant sur les difficultés qu'éprouvaient les juristes de son temps à définir leur objet, ou encore aux railleries d'un Schopenhauer sur le « manque de fondement » de l'éthique par lui identifiée à la morale, situation qui perdure d'ailleurs : « Sans doute, il est décourageant de songer que l'éthique, une science qui intéresse directement notre vie, ait eu un sort aussi malheureux que la métaphysique même, cette science abstruse, et qu'après les bases posées par Socrate, après tant de travaux incessants, elle en soit encore à chercher son premier principe [...] Et c'est bien pour cela que les gros livres, les doctrines et les leçons de morale, sont aussi inutiles qu'ennuyeux. »


XVII Préface science pour colorer les plus vaines allégations ». Mais cette profonde ignorance quant à la « nature » de l'entour, des objets, ne semble pas poser problème. Au contraire. Le pensiero debole contemporain s'en accommode avec un sourire. Cette ignorance, laquelle donne suite au « chuter au sein des objets » ( Verfallen ), se voit hissée au rang de « savoir » : ne nous prouve-t-elle pas par là à quel point elle s'ignore en tant qu'ignorance ? Cette ignorance qui s'ignore, en tant qu'elle n'est pas source de désarroi pour nous, se révèle être le plus grand désarroi de la Science. Pour maints « exilés », cette ignorance bien spécifique, prodigue en phrasés bestiaux, donc tout à fait adaptés à l'esprit du temps, se renverse en source de distinctions, de joies inépuisables. C'est sur le sol de cette ignorance inavouée que nous osons bavarder, c'est-à-dire ne rien dire, ne rien dire sans fin et sans jamais rougir au sujet de la totalité des objets du monde connaissable, au moyen d'une langue qui, ayant subi les sévices du pédantisme grossier des « sciences de la communication » et lancée tête première à travers le moulin des procédés de la « communication » scientifique, en est venue à sonner « creux », et avec laquelle - là aussi - il est devenu impossible d'entretenir un rapport concret. Tout Verbe qui d'un « dehors » chercherait à mettre en doute les sublimes prétentions du bavardage scientifique est déclaré d'avance suspect et non avenu. Bref, nous bavardons au sujet de l'étant « au moyen » d'une langue, aujourd'hui réduite à sa dimension strictement instrumentale 28 ( comme en témoigne 27 « Ainsi l'inquiétude dans les sciences dépasse-t-elle de beaucoup la simple incertitude de leurs concepts fondamentaux. On est inquiet dans les sciences et pourtant l'on ne peut pas dire pour quelle raison ni à quel sujet, en dépit des multiples discussions sur les sciences. » ( « Science et méditation » , in Vorträge und Aufsätze [ Essais et Conférences ]. Paris, Gallimard, collection Tel, traduit de l'Allemand par André Préau, 1980, 349 pages ) 28 « Le langage se livre bien plutôt à notre pur vouloir et à notre activité comme un instrument de domination sur l'étant. » [ Die Sprache überlässt sich vielmehr unserem blossen Wollen und


XVIII Intoccabile le triomphe des sciences de la communication sur les Belles Lettres et l'Esprit en général ), que nous ne maîtrisons pas ou plus29. Aveugles et sourds face aux objets du monde empirique « loin de la patrie » ( Hölderlin ), nous modernes, noyés dans notre orgueil, « avons perdu la parole ». Nous ne saurions être plus éloignés de quelque chose comme une parole sur les objets du monde de la vie. Et en effet, la plupart du temps, rien n'est Dit « à leur sujet ». L'ignorant, le « perdu », l'exilé, l'apatride, ne saurait rien Dire au sujet de l'entour. Il n'est pas a priori exclu que certains fruits de ce bavardage aux gros sabots, de ce rien-dire incessant sur l'étant puissent faire partie, comme par hasard - on n'aura pas fait exprès -, de la sphère de l'explication totale ou partielle d'une région d'objet particulière et puissent servir de matériau en vue de la constitution d'une véritable scientia de omnii rei scibilis [ science de la totalité des choses connaissables ]. Mais nous constatons que, le plus souvent, les fruits de ce bavardage n'ont, pas aucune valeur significative ou mieux dit, aucune validité, mais simplement une validité limitée. Toute science digne de ce nom, au contraire, toute science en tant qu'elle est science, et non Dire creux et vide, enthousiasme en tant qu'intuition intellectuelle de l'entour et saisie directe de l'absolu ( Schwärmerei ), tarte à la crème, plaisanterie ou Spiegelfechterei 30 mauvaise blague se donnant des airs d'importance par voie de systématisation pédante, cherche, subséquemment à la mise en question du sens et de la validité Betreiben als ein Instrument der Herrschaft überdas Seiende. ] ( Heidegger, Über den Humanismus ). 29 D'où la nécessité de faire sauter la langue ( Scories ), l'exigence d'un parler du dehors. Parler du dehors reviendrait en quelque sorte à « délier », à libérer la langue en vue d'une articulation plus rigoureuse de la pensée. 30 Pantalonnade.


XIX Préface de toute production théorique non fondée sur une saisie rigoureuse de ses objets et des concepts, modes de judication et des méthodes nécessaires à une entente de ces objets, à poser des jugements « à l'épreuve des bombes » sous forme de propositions d'extension universelle, valant « une fois pour toutes » ( le principe de validité absolue ) et pour lesquels il s'avère possible de fournir une déduction garantissant leur légitimité31 dans la sphère inter-subjective : « Conformément à l'essence de la science, il appartient donc au rôle de ses fonctionnaires d'exiger en permanence ou d'avoir la certitude personnelle que tout ce qui est porté par eux à l'énonciation scientifique soit dit « une fois pour toutes », que cela soit « établi », indéfiniment reproductible dans l'identité, utilisable dans l'évidence et à des fins théorétiques et pratiques ultérieures. »32

C'est le propre de la science d'être un « titre pour des valeurs absolues intemporelles »33, pour des vérités absolument nécessaires, pour des vérités qui ne sont pas seulement dites, pensées, affirmées, ainsi que l'avance Hüsserl dans son Introduction à la Logique et à la théorie de la connaissance. Au nom de la science et peut-être contre la science, pour le plus grand bien de la science, l'amorce d'une sortie hors du rien-dire scientifique, qui n'est qu'un mode parmi tant d'autres du bavardage considéré en sa pure généralité, vers un autre régime de connaissance, revêt un caractère d'urgence. L'urgence de la situation requiert rigueur de la pensée, attention au dire et 31« L'obligation d'une déduction, c'est-à-dire d'une démarche garantissant la légitimité d'une espèce de jugements, n'intervient que si le jugement prétend à une nécessité. » ( Kant, Critique de la faculté de juger ) 32 Edmund Hüsserl, L'origine de la géométrie 33 Edmund Hüsserl, La philosophie comme science rigoureuse


XX Intoccabile économie des mots 34. Le phénoménologue est seul en mesure de satisfaire à ces requisits. Qui ne ressent la nécessité d'un changement de régime de connaissance, au sein duquel les phénomènes s'offriraient tels qu'ils se trouvent à être réellement, au sein duquel notre ignorance se retournerait en connaissance, au sein duquel notre bavardage se retournerait en Parole et le Verfall en Assomption ? La phénoménologie critique, qui n'est pas sortie toute armée et casquée, telle Athéna, du cerveau de quelque verrue de faculté 35, nous précipite vers, ou plutôt, nous installe en cet autre régime de connaissance, que nous avons baptisé dans les Scories et ailleurs : objectiviste 36. La phénoménologie critique en tant que canon ou propédeutique à la science - puisqu'elle n'est pas le système déployé de la science luimême - nous donne accès à un monde par-delà notre monde, elle rend possible la sursomption de notre construction actuelle du monde ( régime subjectiviste ) en un autre monde, celui du savoir absolu ( régime objectiviste ). La phénoménologie critique est une apocalypse de la nature ( Thomas Carlyle ), une subversion totale, l'ouverture d'horizons inédits, non ourdis : une « révélation du secret » - mais il s'avère que le secret n'en est pas tout à fait un. La fin, le pourquoi de cet ouvrage est la position d' « idées directrices », de principes37, lesquels nous donneront enfin les moyens d'accéder, par la voie insigne d'une phénoménologie bien entendue, au seul régime de connaissance acceptable. Le seul régime de connaissance acceptable, disons34 Martin Heidegger, Über den Humanismus. 35 Tout théoricien aujourd'hui se doit d'être averti contre le « dogmatisme clos des systèmes qui sortent tout armés de la tête d'inventeurs solitaires, superbement ignorants de ce qui a été pensé en d'autres lieux ou d'autres temps. » ( Jean Starobinski, dans sa préface à l'ouvrage d'Hans Robert Jauss, Pour une esthétique de la réception ) 36 En opposition au régime de connaissance qui procède de la subduction du procès de connaissance à la figure du sujet. 37 Ici, principe traduit, prinzip [ proposition fondamentale ], Grundsatz.


XXI Préface nous, car nous, amis de la science et ennemis du bavardage, ne saurions nous contenter de moins : un moindre bien compterait ici pour un mal ( Minus bonum habet rationem mali ). Au sein de ce régime de connaissance il s'avère possible de porter au langage ( zur sprache bringen ) les choses en leur essence ou quiddité sensible38 ( St-Thomas ), de mettre fin au Verfallen en tant que condition inéluctable d'une humanité qui « tourne en rond » autour d'elle-même. Par voie de conséquence, cette phénoménologie critique, qui dépasse les cheveux dans le vent les intentions naïves de cette simple « ontologie de l'étant-làdevant »39, en tant qu'elle nous fait ou laisse accéder au régime de connaissance au sein duquel les phénomènes peuvent être saisis en leur essence même, en leur concrétude, au seul régime de connaissance acceptable, se révèle être la doctrine fondementielle par excellence, la propédeutique à toute science comprise au sens prégnant du terme 40, et c'est bien pourquoi, en tant qu'elle fonde et rend possible quelque chose comme la scientificité, elle s'avère plus scientifique que la « science » elle-même41. 38 Essence et quiddité sensible ( quidditas sensibilis ) sont identifiés dans cet ouvrage. À ce sujet, St-Thomas d'Aquin, De ente et essentia, c.I : « Comme par ailleurs ce par quoi la chose est déterminée à son genre et à son espèce propre est ce que l'on signifie par la définition qui indique ce qu'est ( quid ) la chose, il en résulte que le terme d'essence est muté par les philosophes en celui de quiddité, quidditas [ quidditas sensibilis ] ; c'est aussi ce qu'Aristote appelle souvent le quod quid erat esse, c'est-à-dire « ce qui fait qu'une chose soit ce qu'elle est ». 39 HEIDEGGER, Martin. Sein und Zeit [ Être et Temps ]. Paris, Gallimard, collection Bibliothèque de philosophie, Série Martin Heidegger, traduit de l'allemand par François Vézin, 1986, p. 212. 40 La phénoménologie critique nourrit cette ambition, qu'assurément certains contesteront et qu'il nous reviendra de justifier, d'être au fondement des sciences. Elle désire occuper cette position à partir de laquelle toute science, tout questionnement sur l'étant devient possible. 41 Hüsserl, dans Introduction à la Logique et à la théorie de la connaissance : « La science ne fait pas qu'affirmer, la science veut


XXII Intoccabile À nous, et à nous seuls phénoménologues, revient la tâche d'arracher les « hommes sans formation »42, en un effort zélé et presque exalté, au chuter au sein des objets 43, à l'abîmement dans le rien-dire scientifique, au Verfall, et d' orienter leur regard vers les étoiles. Le phénoménologue, en tant que fonctionnaire d'une humanité exilée, prend sur lui la responsabilité du mandat de l'être. C'est en pantoufles et en robe de chambre que se parcourt le sentier de terre battue qui mène à la science ( au rien-dire scientifique ) telle que l'entendent intellectuels et têtes de poules universitaires, c'est-à-dire au Verfall ( chute ) en tant qu'événement silencieux ( Stilles Eiregnis ) et désastreux par excellence ; c'est en vêtements cléricaux que tranquillement convaincre; mais elle ne veut pas persuader, elle veut convaincre au moyen de fondements. La science n'avance rien au hasard, la science fonde. » 42 « L'homme sans formation [...] n'a pas l'oeil ouvert et ne voit pas ce qui est à ses pieds. Sa vision et sa saisie demeurent subjectives. Il ne voit pas la chose. Il ne sait qu'à peu près comment elle est faite, et cela d'une manière qui n'est même pas correcte, car seule la connaissance des points de vue universels conduit à ce qu'il faut essentiellement considérer, ou constitue déjà elle-même ce qui est capital dans la chose, en contient déjà les matières principales [...] » ( HEGEL, Georg Whilhelm Friedrich. « Doctrine des devoirs, ou morale », dans Propédeutique philosophique. Paris, Éditions de Minuit, 1963, 236 pages ) 43 En arrachant les hommes au chuter au sein des objets ( Verfall ) et en posant cet arrachement en tant que tâche morale, le phénoménologue du même coup proclame son être-au-monde, qu'il est lié et pour le monde. Le phénoménologue, celui qui Dit les choses telles qu'elles sont est joyeux dans la foule des hommes, se révèle lié à eux du fait de cette tâche morale, il est « amis de tous » : « Car l'hymne un jour est né sur les lèvres humaines / D'un souffle de paix, notre chant s'est prodigué, / Dans l'heur et le malheur réjouissant / le coeur de l'homme et depuis lors / Nous aimons, chantres du peuple, être auprès des vivants / Joyeux dans leur foule assemblée, amis de tous, / Ouverts à tous » ( Hölderlin, Timidité ).


XXIII Préface s'avance le solitaire Aufklärer - le phénoménologue - vers l'essence et par l'essence, vers le système de la science absolue et absolument déployée.

F. Phénoménologie critique et Verfall Nous sommes, au terme de ces considérations liminaires, au fait du pourquoi de l'ouvrage. Cet ouvrage, n'est-ce pas ?, a été mis en train afin de mettre un frein au Verfall en tant que condition inéluctable d'une humanité qui, en exil hors de l'être, hors de toute possibilité d'entente concrète, hors de toute « entente » quelle qu'elle soit, « tourne en rond » autour d'ellemême. Cet ouvrage, en tant qu'intervention et interpellation, en tant que position de principes devant mener à une sursomption du régime de connaissance actuel ( passage du régime subjectiviste, lequel procède de cette diadokè de l'erreur que nous avons cru bon nommer métaphysique moderne de la subjectivité, au régime objectiviste ), ou en d'autres termes, à une discipline telle que la phénoménologie critique, répond au fait que nous ne pensons plus, ne savons plus penser. Nous devrons réapprendre la Pensée. En tant que discipline de fond, en tant que fonds essentiel, la phénoménologie critique, le type même de toute philosophie scientifique aujourd'hui, se révèle voie d'accès vers ce paradis perdu de la pensée et voie d'échappée hors du bavardage, du Verfall. En ces pages, se fait jour pour l'homme la possibilité d'un « sauvetage de la pensée », d'une rédemption de la vérité. La phénoménologie critique, entité judicative44 ( pars iudicativa ) de l'édifice des 44 Entité judicative : la phénoménologie critique possède un pouvoir d'appréciation ou de jugement vis-à-vis des sciences inférieures, subordonnées ; non seulement d'appréciation, mais aussi de régence. En tant que régente des sciences inférieures, qu'elle fonde, elle possède un caractère pratique, ce qui finit de problématiser sa


XXIV Intoccabile sciences puisque son jugement sur les sciences qui lui sont subordonées - qu'elle fonde - comporte lui-même la certitude de la science ( certitudine scientiae ), redonne à la pensée, denrée rare qui aujourd'hui rougit de n'être pas universellement effective, un avenir ; gravement, elle montre du doigt son triomphe et sa gloire futurs. La réaction au demeurant combien éclairante de l'intellectuel au Verfall en tant que suite d'une ignorance bien spécifique intéressant les objets du monde de la vie - que l'on mesure par là la médiocrité, la petitesse de la figure de l'intellectuel - sera d'amasser, en une injustifiable frénésie, connaissances sur connaissances, de se complaire dans cet infini amasser qui n'est que l'expression de la vacuité de sa personne, et de croire qu'au bout du tunnel de cet infini amasser un antidote au Verfall surgirait du néant. Au contraire, c'est seulement dans cet acte d'abandon de l'amasser vide des connaissances, du mauvais infini des connaissances abstraites, ou autrement dit, dans l'anti-intellectualisme - mais cet anti-intellectualisme est en fait un intellectualisme anti-intellectuel -, que la Connaissance, qu'un authentique antidote au Verfall s'offre à la vue de qui aspire véritablement savoir. La situation présente, celle d'une humanité bornée au bord du gouffre d'un âge noir, ordonne non pas l'amasser vide et sans limites de l'intellectuel collectionneur de papillons que l'attention soutenue à la Pensée et au langage. Moins de connaissances, plus de Pensée : tel devrait être le mot d'ordre. L'amasser de l'intellectuel, amasser que nous désignerons à partir de maintenant par le terme d'intellectualisme, ce voir rien que pour voir, ce repoussement infiniment réitéré de la limite, de la satiété, est un dérangement d'esprit et un néant qui ne saurait avoir de terme, car en tant que visée de l'infini, il se poursuit à l'infini. L'intellectuel, dans l'exercice infiniment réitéré de cette visée de l'infini, ou autrement et peut-être mieux dit, du néant, réitère infiniment la subsomtion sous le type de science spéculative-théorétique, traditionnellement défini en opposition au type pratique.


XXV Préface médiocrité de sa personne. Cet amasser qui vise l'infini des connaissances, le non-réalisable, vise le rien, et l'intellectuel, en tant que prisonnier de sa curiosité proprement insatiable et de son amasser vide, n'est rien. L'intellectualisme a ceci en commun avec le scepticisme tel que défini par Hegel qu'il finit avec « l'abstraction du néant ou de la vacuité », et qu'il lui faut attendre « si et quoi d'aventure s'offre à lui comme nouveau, pour le jeter dans ce même abîme vide ». L'intellectualisme, ce dérangement de l'esprit, ce rêve - le rêve d'en savoir toujours plus, rien que pour savoir, et pourquoi ? Parce que - au sein duquel est poursuivi « ce long chemin, toujours plus loin et plus loin, à perte de vue »45, est la grande affection d'une génération absolument perdue pour la Pensée, d'une époque vulgaire qui, cellulaire intelligent en main, évolue toujours plus loin de l'Esprit et toujours plus profondément au sein d'un Verfall auquel elle croit échapper en se repaissant de la nourriture douteuse de connaissances livrées en ballots dociles.

G. La phénoménologie critique, glorieux chemin de croix La phénoménologie critique en tant que Wissenschaftlehre ( littéralement : doctrine de la science, fondement de la science ) et non Wissenschaftleere ( absence de science ), entendue comme « arrêt de mort » du Verfall, rédemption et culte continuel de la vérité, saint transport en un régime de connaissance au nadir duquel l'entour s'offre tel qu'il est, fait 45 Au sujet du mauvais infini : HEGEL, Georg Whilhelm Friedrich. Wissenschaft der Logik [ Science de la logique ]. Paris, Aubier Montaigne, collection Bibliothèque de philosophie, traduit de l'allemand par Pierre-Jean Labarrière et Gwendoline Jarczyk, 1972, tome I, livre I.


XXVI Intoccabile figure pour nous, modernes, en tant que nous désirons être en termes, bon ou mauvais, qu'importe, avec l'environnant ( et être au fait de l'environnant ), et en tant que nous désirons être libres, libres du « chuter au sein des objets », de nécessité. Cette nécessité est pour nous riante liberté. La sapientia phénoménologique, par contre, n'est pas donnée à quiconque la désire tout simplement. La phénoménologie critique est une maîtresse sévère qui ordonne ce long et pénible chemin de croix - le travail de la culture phénoménologique lui-même - à travers le désert glacial de la spéculation philosophique ; une maîtresse combien généreuse à qui sait se montrer à la hauteur de ses attentes vertigineuses. Qui saura rendre justice au sirénique appel des choses encore à Dire ? Seul saurait y parvenir celui qui, calme et fier, sacrifie sur l'autel du dieu Pensée heures, plaisirs, amis et même avenir pour faire sien le joug de la riche indigence du solitaire Diseur. Seul saurait y parvenir celui qui, contre les tendances lourdes de cette époque de parfaite culpabilité scientifique, radicalement se refuse à la paresse de la vie, à l'embourgeoisement et à l'empâtement, pour se dresser - le dresser est ici un s'adresser mais sur un mode antagoniste -, raide et vigoureux, et par la Pensée, en regard du Verfall.

H. Sources philosophiques La phénoménologie critique n'émerge pas, tel un éléphant blanc dans le paysage intellectuel 46, d'un inconcevable et invraisemblable vide théorique, mais au contraire se constitue en un dialogue vivant et toujours renouvelé avec certains grands courants de la tradition. 46 Référence au mot de Rilke : « Und dann und wann ein weisser Elefant » [ Et puis de temps en temps vient un éléphant blanc ].


XXVII Préface Elle procède, entre autres, des acquis, on s'en doute, de la Phénoménologie : en Allemagne, l'illustre Edmund Hüsserl, ainsi que ses nombreux collègues de travail et disciples, Eugen Fink, Roman Ingarden, Martin Heidegger ; en France : Maurice Merleau-Ponty, Paul Ricoeur, Mikel Dufrenne. Elle procède en outre de la déjà ancienne - en effet, il nous faut avouer qu'elle n'a plus la fraîcheur du matin - Gestalttheorie ou Gestaltpsychologie [ Psychologie de la Forme ] telle qu'exposée dans le maître ouvrage de l'illustre Wolfgang Köhler ( aussi : Koffka, Perception. An introduction to the Gestalttheory et Principles of Gestalt Psychology ). La Rezeptionsästhetik [ esthétique de la réception ] telle qu'elle prit forme naguère dans les écrits de : Wolfgang Iser, Roman Ingarden, Hans Robert Jauss, Rainer Warning, Jurij Striedter, Wolfgang Preisendanz, Manfred Fuhrman, Karlheinz Stierle, sans oublier leurs collègues et disciples du département de science littéraire de l'université de Constance, travaille la phenomenologie critique en son fonds. Finalement, la phénoménologie critique emprunte, avec des effets plus ou moins heureux, certain concepts fondamentaux à l'inévitable analytique existentiale heideggerienne - qui se situe aux antipodes des phrases ronflantes, involontairement comiques sans être très drôles, d'un existentialisme aux gros sabots du style : l'existence précède l'essence. L'existentialisme, doctrine infecte et pour ainsi dire, « tirée par les cheveux », s'avère être philosophiquement intenable et d'un point de vue strictement épistémologique, insoutenable. Elle emprunte aussi aux nombreux et combien heureux prolongements herméneutiques que l'analytique existentiale trouve chez Gadamer ( Vérité et Méthode ).


1 La phénoménologie critique

1. Introduction générale et claire comme le jour à la phénoménologie critique entendue comme doctrine ou fondement de toute science possible1 1.1 Considérations préliminaires : échéance et déchéance de la philosophie; réception anticipée de l'ouvrage Humblement, nous livrons au jugement que nous voulons - en une anticipation présomptive charitable - éclairé du grand public cette oeuvre grande et importante, appelée à faire scandale et époque. Il s'agit d'un authentique ouvrage de science philosophique 2. Il ne saurait être ramené sans mauvaise foi au rang de marmelade universitaire pour employés de bureau fatigués3, desiderata auquel trop d'ouvrages de soi1 Un clin d'oeil au Sonnenklarer Bericht an das größere Publikum über das eigentliche Wesen der neuesten Philosophie de J. G. Fichte, dont nous reprenons, à notre manière, le mandat, l'intention de clarté. 2 Science philosophique : « Philosophie » aura, dans le contexte de cet ouvrage, le sens de « science ». Ce qui revient à dire que la lexie aura le sens qu'elle possédait pour un Heidegger, selon qui il suffit de dire « philosophie » pour que cela implique l'idée de science purement et simplement. Pradines abonde dans le même sens lorsqu'il affirme, dans son Traité de psychologie générale, que « [...] la philosophie ne fait qu'un [...] avec la science même » et qu'il faut « accepter de parler de philosophie en ce sens ou se résigner à ne rien dire qui puisse satisfaire en ces matières l'esprit le moins exigeant. » 3 Ces employés de bureau fatigués, les yeux tournés vers leurs saints patrons, à savoir - entre autres - Normand Holland ( The dynamics of


2 Intoccabile disant philosophie aujourd'hui se plient non sans zèle hystérique. Il dépasse, les cheveux dans le vent, ces ouvrages de demi-science philosophique outrecuidante 4 et d'histoire des doctrines ( passe-temps estimable ). Nous livrons cet ouvrage au regard de nos contemporains... tout en étant fermement convaincus que l'heure de la philosophie est bel et bien échue. Échue ? L'heure de la philosophie ? L'assertion est en apparence assez contradictoire, puisqu'il s'agit là d'un ouvrage, n'est-ce pas ?, de philosophie. Elle dérange d'autant plus qu'elle est le fait d'un philosophe, et non d'un quelconque dilettante ou « essayiste ». L'heure de la philosophie serait échue. Ah ? Vraiment ? Et quoi encore ? Le lecteur, sourcillant, et pourquoi pas, suant - il croyait, jusque là, le malheureux, en avoir pour son argent - nous presse de justifier une assertion, passablement « osée », et de fonder cette pro-position ( une position pour l' « être-échu » de la philosophie ) en raison, bref, de lui fournir, séance tenante, des « explications ». Il va de soi que les « explications » qui suivent - prononcées du bout des lèvres et pour ainsi dire en marmonnant puisqu'elles vont de soi -, lesquelles soulèvent des points assez sensibles literary response, New York, 1968, p.174 ) et I.A. Richards ( Principles of literary criticism, London, 1926, p.242 sq. ), selon lesquels la littérature serait d'une part objet de détente et de réconfort, d'autre part « piqûre de vitamines », bref, ravigorant massage de pieds intellectuel, sont les premiers à hausser le ton et se répandre en scènes dès lors que le scripteur, tel un lutin sautillant, s'applique en ricanant à troubler leurs trop rares temps de lecture, à y mettre le feu, en dépassant, ne serait-ce qu'un peu, le seuil de difficulté qu'eux jugent acceptable. 4 Pour référence : le bavardage au sujet de l'existence de supposés reptiliens, le bavardage jovialiste, le bavardage immatérialiste, andragogique, sans oublier le bavardage gauchiste, etc.


3 La phénoménologie critique d'esthétique de la réception, de sociologie de la littérature et en creux, de l'institution littéraire, auront le caractère d' anticipations présomptives tant et aussi longtemps qu'elles ne se verront pas coroborrées, c'est-à-dire fondées matériellement, par de nombreuses enquêtes, rigoureusement contrôlées, et analyses critiques. Le lecteur devra pour l'instant se contenter de ce pain noir et sec. Échue, l'heure de la philosophie, disions-nous. Il faudrait faire nôtre, en une déformation spécifique, le mot - d'une actualité surprenante - de Windelband 5 à propos de la Phénoménologie de l'esprit de Hegel. Ce mot détourné à notre profit nous offrira un point de départ intéressant vers une explication de l'être-échu de l'heure de la philosophie, nous ouvrira un chemin de pensée. Quelle est donc la teneur de ce mot ? Windelband affirme que « la génération qui serait susceptible d'entendre la Phénoménologie de l'esprit de Hegel est en voie de disparition. Dès à présent, il faudrait compter ceux qui n'ont fait que la lire du début à la fin » 6. Étendant le domaine de validité de ce mot à l'ensemble de la philosophie, nous obtenons la chose suivante, qui synthétise de manière combien heureuse notre pensée : « la génération qui serait susceptible d'entendre la philosophie est en voie de disparition [ A ]. Dès à présent, il faudrait compter ceux qui n'ont fait que lire un ouvrage de philosophie du début à la fin [ B ]. » 5 Wilhelm Windelband ( 1848-1915 ). Élève de Kuno Fischer, fondateur de l'école néo-kantienne de Bade 6 « Das Geschlecht, das Hegels « Phänemenologie des Geistes », verstehen könnte, ist im Aussterben. Schon jetzt dürften diejenigen, die sie auch nur von Anfgang bis zum Ende gelesen haben, zu zälen sein. »


4 Intoccabile Rendons-nous attentifs à la matière du mot détourné et tentons, non dans la mesure du possible mais de notre possible, de nous élever ce faisant à la hauteur de cette question décisive : pourquoi l'heure de la philosophie est-elle échue ? L'heure de la philosophie est échue, puisque cette dernière est lancée « dans le vide », elle s'adresse à si peu d'entre nous 7, c'est-à-dire à ces quantités négligeables qui encore s'acharnent à lire et commenter des ouvrages de philosophie au lieu de contribuer de façon plus heureuse à la vie économique : les amants ( philos ) de la sapience ( sophos ), ceux qui sont ou seraient susceptibles d' « entendre » et de « faire entendre » la philosophie, sont « en voie de disparition » [ A ]. En outre, il n'est pas même assuré que ces quantités négligeables qui s'adonnent à la lecture d'ouvrages philosophiques possèdent la culture nécessaire préalable et la capacité de comprendre ce qu'ils ont là en main, ce qui ne manque pas d'être alarmant tout autant que décourageant8. Il faudrait nous estimer heureux qu'il y ait même, ici et maintenant, des amateurs de philosophie, nous en étonner, ne pas leur faire grief de leur fréquente incompétence et procéder, en quelque sorte pour nous consoler, à un « dénombrement » [ B ]. Voici ce que le mot de l'excellent Windelband, spécifiquement déformé à notre intention, semble vouloir « dire ». Si l'heure de la philosophie se révèle échue, peut-être devrait7 L'heure d'une discipline qui s'adresse à si peu d'entre nous et qui ne nous « touche » plus, avec laquelle nous ne sommes plus en mesure d'entretenir un rapport concret et authentique, est échue et doit peutêtre faire figure de simple moment dans l'histoire universelle de la pensée. 8 Il n'est souvent pas permis de trouver réunies, au stade de la réception, les conditions de possibilité d'une appropriation véritable de la philosophie.


5 La phénoménologie critique elle céder son pouf à des formes de pensée plus, disons, en phase avec l'époque : le tarot, l'astrologie ou encore, nec plus ultra, l'andragogie. Il semble que règne dans le champ de la culture une extraordinaire prévention contre la philosophie. Ceci pourrait expliquer en partie ce désintérêt pour la philosophie, le progressif amenuisement du public, ce disparaître des véritables amis de la sagesse. Cette prévention contre la philosophie se double, paradoxalement, d'un culte de cette dernière et des grandes figures intellectuelles. D'un côté, les individus issus de cette génération bien nourrie mais idiote qui échange volontiers le gedanken pour la heineken, le gegenstand pour le dubstep, qui porte aux nues le sacrifizio dell'inteletto, prennent un peu trop au sérieux le conseil de ménagère de ne pas pousser la réflexion « trop loin » et de s'en tenir « au concret », un « concret » que l'on oppose sommairement et sans trop réfléchir à l'abstrait, ou en d'autres termes, à la pensée identifiée à la ratiocination, qui, si l'on se fie aux rumeurs qui courent les rues, ne mène à rien ; de l'autre côté, l'on s'empresse de chanter à la suite des pédants ridicules dont on rit en cachette les louanges de théories dont on ignore la teneur et de « figures intellectuelles glorieuses ». Mais ce culte des théories et des figures intellectuelles ne procède pas d'un plongeon dans la chose même, dans la philosophie, d'une authentique intelligence de la chose philosophique ; ce service divin continuel procède d'une directive, en quelque sorte, administrative. La consécration obligatoire des grands philosophes et des grandes théories ou doctrines, le culte sur commande des hommes sans esprit pour l'Esprit, procède d'une injonction, celle de battre des mains au rythme de la nullite d'une époque qui ne sait que tourner en rond autour d'ellemême. Ainsi, d'un côté, on tient la philosophie pour « chose aimable »,


6 Intoccabile « louable », et de l'autre, on n'y tient pas trop et on lui préfère le concret, que l'on oppose automatiquement à la pensée abhorrée. L'échéance de l'heure de la philosophie et l'extraordinaire prévention qui règne dans le domaine public à son égard ne procèdent-ils pas tous deux du fait que l'on préfère aujourd'hui à la Pensée considérée en son acception véritable son succédané bourratif, la philosophie comme sens de la vie ? La Pensée est chose très ardue, combien difficile. La philosophie spontanée ( comme sens de la vie ), celle qui procède du sentiment de la vie ( Lebensgefühl ) ou selon l'expression de Dilthey, du sentiment de notre existence ( Gefühl unseres Daseins ), cette philosophie spontanée qui trop souvent dégénère en enthousiasme, nous met immédiatement en possession de points de vue arrêtés sur la Nature, les hommes, l'Infini. La maîtrise de cette philosophie spontanée ne nécessite aucune éducation ou entraînement spécial. Elle est potentiellement le propre de tous les hommes doués de raison. Il n'est pas étonnant, dès lors, qu'on la préfère à cette philosophie scolaire qui en puissance ne peut être l'apanage que de quelques uns. Cette préférence, ce regard presque exclusif tourné vers la philosophie comme sens de la vie prend, d'une part, la forme d'une prévention à l'égard de cette philosophie scolaire, prévention qui, nous l'avons vu, se double d'un culte pour ainsi dire obligatoire des doctrines et des grandes figures de la tradition et d'autre part, la forme d'une perte de légitimité de la philosophie qui ne finit plus de la porter vers son êtreéchéant. ... Ce regard presque exclusif tourné vers la philosophie en son acception cosmique ( Kant ) nous fait croire que nos contemporains ne ressentent plus le besoin d'entretenir un dialogue avec la philosophie scolaire et que dès à présent, ils sont en mesure de se contenter de son succédané bourratif, qui


7 La phénoménologie critique finira de réléguer la philosophie entendue comme science dans le garde-robe ou grenier - l'on choisira - de l'oubli. Le penser commun, le bon sens philosophique 9, qui infailliblement dégénère en « je-crois-que », en bavardage ou pire, en « philosophie du sentiment pur»10, ce penser rude, proprement bestial11, qui ne s'est jamais formé à la philosophie véritable 12, qui à coups de baguette magique en arrive à des sentences sur l'homme, l'être, la Nature et autres choses semblables, bouscule 9 Le « bon sens philosophique » converge avec l'idée d'une Weltanschauungphilosophie, d'une philosophie comme « sens de la vie ». Une référence implicite à : Schelling, Einleitung zu dem Entwurf eines Systems der Naturphilosophie ( 1799 ). Le bon sens philosophique se définit en opposition à la philosophie entendue comme science. La distinction que nous opérons entre « bon sens philosophique » et « philosophie scientifique » correspond, en gros, à la distinction que Kant opère dans l'introduction de sa Logique entre la philosophie dans son concept scolaire ou scolastique et la philosophie dans son concept « cosmique » ( Kant, Werke, Édition Cassirer, t.VIII, p. 342 sq. [ traduction Guillemet, p.24 ] ). Thomas De Konink ( « Dire Dieu aujourd'hui », Laval Théologique et philosophique, Canada, volume 58, numéro 3 ( Octobre 2002 ), p. 503-530 ) offre une caractérisation du bon sens philosophique que nous aimerions retenir : « Tout être humain a une philosophie implicite, consciente ou point, certes souvent quelque peu fragmentaire ou non critiquée, mais qui commande toute sa vie. Ici et maintenant, par exemple, chacune et chacun d'entre nous entretient en son for intérieur une vision plus ou moins articulée de sa propre vie, du sens ou du non-sens de ce qu'il y fait, tentant ou ne tentant pas d'assumer de manière pratique, concrète, sa liberté, avec aussi une certaine idée de l'autre. [...] Consciemment ou point, cette vision dépasse l'immédiatement pratique, et comporte une idée de ce qu'est le réel, de ce qui est, voire de ce qui compte à ses yeux, autrement dit du bien, du « bonheur » ». 10 Allusion évidente à l'esthétique du sentiment pur ( Ästhetik des reinen Gefühls ) du Néo-Kantien Hermann Cohen. 11 Un penser tel qu'énoncer son contenu et le réfuter est une seule et même chose. 12 Qui est par nature « quelque chose d'ésotérique qui n'est pas fait


8 Intoccabile la pensée philosophique, revêt la toge, la perruque poudrée et les autres insignes du pouvoir de la Pensée, et s'estime capable d'effectuer le travail que la pensée philosophique effectuait avant ce dérangement, quitte à appeller au secours la philosophie scolaire abhorrée si les choses « tournent au vinaigre ». Difficile est, satiram non scribere ! Les tribuns téléphoniques, les situationnistes en herbe et post-gauchistes de toutes tendances, les commères et les ignorants, ces spécialistes de la manipulation du bon sens philosophique, ou en termes rigoureusement équivalents, ces « Jean-Saucisse » de la pensée13 - ce sont probablement les mêmes qui propagent les rumeurs selon lesquelles Jésus aurait été le récipiendaire d'un certificat de stage en Inde 14 - sont les héros philosophiques de notre temps ; ceux qui n'ont rien à voir avec la philosophie scolaire seraient les plus aptes philosophes 15 : apothéose du dilettantisme. Nous avons conscience que cet ouvrage ne trouvera probablement pas son public, et qu'il ne sera pas nécessairement compris. Nous avons conscience que cet ouvrage trouvera un adversaire de taille en la figure d'un penser commun, d'une pensée philosophique « patate-molle » et dévergondée qui pavane, se dandine, hennit et atteint sans cérémonies, miraculeusement, l'Absolu, tout comme elle transforme l'eau en vin et l'herbe en pâte à pain. Il sera mal reçu pour le vulgaire, ni pour être mis à la portée du vulgaire » ( Hegel, « L'essence de la critique philosophique », Gessammelte Werke, 4, 124-125, traduction fr. B. Fauquet ). Cette assertion, sans être tout à fait fausse, manque assurément de sel dialectique. 13 « Dans le vieux théâtre de marionnettes allemand, à côté de l'empereur, ou du héros quel qu'il fût, on ne manquait pas de placer le Hanswurst [ le « Jean-Saucisse » ] : chaque parole, chaque geste du héros, le Hanswurst les répétait aussitôt, à sa manière à lui, en exagérant. » ( Schopenhauer, Le fondement de la morale ) Ainsi du profanum vulgus : il mime le penseur et fait siens ses tours langagiers que les autres vulgaires ne manqueront pas de porter aux nues. Le Hanswurst fait de la Pensée une simple affaire de « jargon » ( ie. Adorno, Jargon der Eigenlichkeit ) philosophique.


9 La phénoménologie critique du fait qu'il refuse d'agiter les grelots de l'irrationnalisme ambiant, de s'y confondre : cet ouvrage fait à sa tête et ne plie pas. Nous avons conscience de ce que cet ouvrage, lancé dans la sphère de la circulation des marchandises à l'heure noire du cellulaire intelligent, du dubstep et du déclin de la philosophie, arrive peut-être « un peu trop tard ». … Nos lecteurs trouveront exposées ici de manière lâche, nonsystématique - conformément à l'obligation parataxique - mais non sans rigueur, nos idées directrices ( ou principes ) en vue de la constitution d'une phénoménologie critique en tant que doctrine ou fondement de toute science possible. Cet ouvrage propédeutique, puisqu'il conduit vers un exposé systématique de la méthode phénoménologique critique, fait suite aux Scories et aux Addenda. Un douloureux regard rétrospectif sur ces oeuvres, pour ne pas dire erreurs de jeunesse, finit de nous convaincre de leur obsolescence. La chose est malheureuse étant donné qu'elles constituent la seule introduction possible et valable à notre pensée et les conditions de possibilité de quelque chose comme un tournant ou changement de régime de connaissance16. 14 Voirt : Grönbold, G., Jesus in Indien. Das Ende einer Legende [ Jésus en Inde. La fin d'une légende ]. Münich, 1985. Selon Hans Küng ( histoire du christianisme ), cette légende a surtout été propagée par N. Notowitsch en 1894 et à une époque plus récente par S. Obermeier, entre autres. 15 « [...] la réflexion sur les choses de l'esprit devient le privilège des hommes sans esprit. » ( Adorno, « L'essai comme forme », dans Notes sur la littérature ) 16 Changement de régime de connaissance disons-nous. Le régime actuel : un régime de transition. L'esprit doit rompre « avec le monde, le mode de son être-là et de son représenter jusqu'alors en vigueur ; il doit concevoir d'abîmer tout cela dans le passé et le travail de sa reconfiguration. » ( Hegel )


10 Intoccabile La publication de cet ouvrage ne pouvait plus attendre, et c'est pourquoi il a été publié dans la précipitation. Ce publier dans la précipitation comporte un caractère de praxis. En effet, l'heure est sombre : l'universel travail de sape de la vérité avance tant et si bien que même à ceux qui font profession de science échoit en partage le bavardage comme Dire impropre de l'étant en sa totalité. Cet ouvrage veut mettre un frein à ce travail de sape, à ce Verfall, à cet échec de la raison discursive, veut imposer le baillon à toutes ces grenouilles et têtes de poules universitaires, pour qui les ignorants s'extasient et battent chaudement des mains, et rendre possible un « tourner-le-dos » au bavardage, c'est-à-dire une « Parole ». Qui « tourne le dos » au bavardage17 - il faut bien se détourner du bavardage, du riendire, pour se tourner vers la science, tout comme Calvin s'est détourné d'eux pour se tourner vers le Christ 18 - à la divagation étourdie, au commérage, non pas ouvre mais s'ouvre à un monde de possibilités inouïes, c'est-à-dire non encore entendues ou ourdies, avant toutes la possibilité insigne de redonner à la vérité, à la science, son avenir.

17 Bavarder est, entres autres choses, « pour-parler » au moyen de savoirs dont on ignore l'origine et dont on ne saurait prouver hors de tout doute raisonnable la validité. 18 Calvin, Jean. Institutio religionis christianae ( 1559 ), IV, 2, 6, Corpus Reformatorum, Braunschweig, t.30, 1864, col. 772.


11 La phénoménologie critique

1.2 Caractérisation sommaire de l'objet du présent ouvrage 1.2.1 La phénoménologie critique : un Grand chemin de Pensée La question que le lecteur assurément se pose à la lecture du titre pompeux comme un tapis rouge, et à bon droit, est : qu'est-ce que la phénoménologie critique ? Il nous faut répondre : la phénoménologie critique est avant tout un chemin de pensée fécond, un Grand chemin - en opposition aux chemins qui ne mènent nulle part 19. Nous ne pouvons exclure a priori la possibilité que par inexpérience philosophique le néophyte tombe, à propos de ces chemins qui ne mènent « nulle part », en un étonnement admiratif, se laisse prendre à la toile d'araignée des mots 20 et honore en eux une génialité combien excellente et profonde. Mais il est de notre humble avis que de la confrontation expresse de ce Grand chemin, que nous proposons, et de ces chemins qui ne mènent nulle part, devra procéder un jugement défavorable quant à la 19 Nous reproduisons en appendice ( ref. : Appendice A ) ce que nous avons pu écrire dans le passé au sujet de ces « chemins qui ne mènent nulle part ». 20 Référence au mot de Saint Thomas : « Habet enim oratio ( quod dictum olim est de Solonis legibus ) simile aliquid telae aranearum ; nam naerent in verbis et illaqueantur ingenia tenera et fastidiosa, fortia autem perrumpunt » ( « La langue et la parole ressemblent aux toiles d'araignée ( on l'a dit aussi des lois de Solon ) : les esprits légers et fragiles s'attachent aux mots et s'y laissent prendre, tandis que les forts brisent cette enveloppe. »)


12 Intoccabile validité, quant à l'intérêt absolu de ces derniers. Reprenons. Un Grand chemin, en opposition aux chemins qui ne mènent nulle part, donc : un chemin qui mène, en définitive, quelque part. La phénoménologie critique est donc un Grand chemin, et encore, un chemin qui mène quelque part. Soit ! Où donc mène ce chemin ? Vers la pensée. Ainsi donc, de ces considérations préliminaires singulièrement superficielles nous pouvons conclure que la phénoménologie critique nous mène quelque part. Où ? Vers la pensée. Affirmer que la phénoménologie critique est un Grand chemin ou de Grand chemin, qu'elle se définit de manière oppositionnelle aux chemins qui ne mènent nulle part - elle leur « tourne le dos » - est affirmer en quelque sorte que seule elle nous mène quelque part : elle est, pour ainsi dire, l'antichambre du Penser par excellence. Nous nous laissons mener, entraîner sur ce chemin, tirer par les cheveux même, par la phénoménologie, vers la pensée. Mais qu'est-ce que penser ? Le Penser, en tant que structure intentionnelle21, se réfère à « quelque chose ». Penser est avant 21 L'illustre Franz Brentano, dans sa Psychologie d'un point de vue empirique ( 1874 ), fortement influencé par la scolastique mais aussi par Saint Thomas et Suarez, a montré que l'ensemble des comportements, y compris donc la pensée, ont en commun l'intentionnalité, le caractère du se-diriger-sur-quelque-chose. Hüsserl


13 La phénoménologie critique tout penser quelque chose, penser-vers, donc prendre en vue 22, accueillir 23 un ob-jet24. Et qu'importe la nature de l'objet - puisqu'un objet peut posséder une teneur réique ou encore être un objet d'entendement, un souvenir, une image, etc 25 -. [ Ce n'est ni le lieu ni le moment de procéder à l'énumération et caractérisation exhaustives des objets de l'intention. Nous y reviendrons. ] analyse, dans ses Recherches logiques, ainsi que dans ses Idées..., la structure de l'intentionnalité. 22 Au sens métaphorique, impropre, de l'expression. 23 « Accueillir ce qui est présent-là » ( Hegel, Logique ) 24 Caractérisation de la pensée selon F.D.E. Schleiermacher ( Dialectique ) : « D'abord qu'est-ce que la pensée ? Réponse : l'activité de l'esprit qui s'achève dans l'identité avec le discours et qui se rapporte à quelque chose qui est posé à l'extérieur de l'activité ellemême. » Que l'on pense aussi à ce que J.G. Fichte, dans ses méditations personnelles sur la philosophie élémentaire, affirmait au sujet de la pensée : « L'intelligence n'est pas référée à elle-même, mais à ce qu'elle intellige. L'intelligence est et reste tournée vers l'extérieur. » Jean-Paul Sartre affirme à son tour, dans L'être et le néant, qu' « il n'y a pas d'être pour la conscience en dehors de cette obligation précise d'être intuition révélante de quelque chose. » ( Nous soulignons ) Heidegger, dans Les problèmes fondamentaux de la phénoménologie ( Édition Gallimard, page 81 ), affirme : « Ce que nous nommons « perception » c'est, de façon plus explicite, le fait de s'orienter perceptivement sur le perçu de telle sorte que le perçu soit compris en tant que tel dans sa perceptité [...] » H.Rickert ( Der Gegenstand der Erkenntnis, troisième édition, page 3 ) affirme que « Les concepts de sujet et d'objet s'exigent l'un l'autre. » P. Natorp ne dit pas autre chose ( voir sa caractérisation de la Bewusstsein - « êtreconscient » - dans Allgemeine Psychologie nach Kritischen Methode, Tübingen, 1912, p.24 ). Merleau-Ponty affirme dans sa Phénoménologie de la perception que « dès qu'il y a conscience, et pour qu'il y ait conscience, il faut qu'il y ait quelque chose dont elle soit conscience, un objet intentionnel, et elle ne peut se porter vers cet objet qu'autant qu'elle s'irréalise et se jette en lui, que si elle est toute entière dans cette référence à... quelque chose, que si elle est un pur


14 Intoccabile Penser et objet sont liés en vertu d'une nécessité d'essence : aucune pensée sans objet. La phénoménologie - contrairement à cette « philosophie de batraciens » plus préoccupée de troubler l'ordre public par des sentences exubérantes que de déployer des jugements vrais 26 ainsi, se révèle voie royale vers la pensée, donc vers l'objet. Que recherche, que désire réellement, ardemment, la phénoménologie critique ? Assurément plus que la satisfaction, le prestige de se voir sacrée voie royale vers la pensée et vers l'objet. La phénoménologie recherche des vérités d'essence. Elle recherche la « vérité » sur l'objet, présumé27 bien connu28, en acte de signification. » Nous pourrions multiplier sur des pages entières les références à l'histoire de la philosophie et les auteurs cités, malgré la multiplicité des orientations et Écoles, convergeraient en majeure partie vers cette thèse un peu fade qu'il n'est de pensée sans objet. 25 Ou en d'autres termes, un objet est soit immanent ou transcendant : « Or, il n'y a que deux espèces d'objets des sens [...] ceux des sens extérieurs, par suite l'ensemble de ces objets, la nature corporelle [...] l'objet du sens interne et, suivant les concepts fondamentaux de l'âme en général, la nature pensante. » ( Kant ) 26 Cette philosophie de batraciens, entre autres choses, encourage et nourrit par ses croassements humides la « conscience vile », laquelle, et parfois il est vrai non sans raison, voit dans l'autorité « une chaîne et une oppression de l'être-pour-soi, et par conséquent hait le souverain, n'obéit qu'avec sournoiserie, et se tient toujours prête à la rébellion. » ( Hegel, Phénoménologie de l'Esprit ) 27 Présumé : cette connaissance, qui en fait n'en est pas une, a le caractère d'une présomption. ( Hüsserl ) 28 « Le bien-connu en général, pour la raison qu'il est bien connu, n'est pas connu. C'est la façon la plus commune de se tromper et de tromper les autres, à propos du connaître, que de présupposer quelque chose comme bien connu, et de l'accepter ainsi. » ( Hegel )


15 La phénoménologie critique tant qu'essence. Nous avons maintenant en notre possession un pré-concept de la chose phénoménologique : chemin vers la pensée en tant que prise en vue d'objets se résolvant en connaissances d'essence sur ces même objets. [ Note sur le caractère d'intentionnalité de la pensée. Nul ne saurait sérieusement contester le caractère d'intentionnalité de la pensée. « Si un être est conscience, affirme Merleau-Ponty, il faut qu'il ne soit rien qu'un tissu d'intentions. » Qui le conteste pense quelque chose et par làmême se contredit. Le caractère d'intentionnalité de la pensée, en tant que cette dernière se réfère, par essence, à un quelque chose qui lui est extérieur ou transcendant, est - nous pouvons en dire autant de l'existence du cogito, du je = je - une « évidence rationnelle ». Il est tout bonnement impossible qu'à son endroit quelqu'un puisse mentir ou se tromper 29. Le caractère d'intentionnalité est non-conditionnel, c'est-à-dire qu'il n'est pas tenu pour vrai à cause d'une supposition, telles ces choses qui sont admises à la suite d'une convention 30. Le caractère d'intentionnalité ne saurait être acquis par démonstration ou par un procédé semblable : il doit survenir comme naturellement, « de sorte qu'il soit connu de façon quasi naturelle et non par mode d'acquisition »31. C'est toujours en 29 Ce qui pour Saint-Thomas s'applique au principe le plus manifeste, le principe de contradiction, pour nous s'applique tout aussi bien à l'intentionnalité en tant qu'évidence rationnelle. Les citations de SaintThomas dont nous ferons usage ici sont tirées de son brillant commentaire de la métaphysique d'Aristote : Métaphysiques, IV, I. 6, n. 597-599. Et nous citons : « [...] quod circa hoc non possit aliquis mentiri, sive errare. » 30 « [...] est ut sit non-conditionale, idest non propter suppositionem habitum, sicut illa, quae ex quodam condicto ponuntur[...] » 31 « [...] ut non acquiratur per demonstrationem, vel alio simili modo ;


16 Intoccabile vertu de la lumière naturelle que des principes premiers tels que celui-ci deviennent manifestes 32. Le caractère d'intentionnalité de la pensée est, comme l'affirmait DesCartes au sujet de l'idée de Dieu, fort clair et distinct ( clara et distincta ), et il contient en soi plus de réalité objective qu'aucune autre. Il n'y en a point qui soit de soi plus vraie ( nulla est per magis vera ), ni qui puisse être moins soupçonnée de fausseté ( nec in quâ minor flasitatis suscipio reperiatur ). ]

1.2.2 Phénoménologie critique Mais pourquoi critique ? Pourquoi notre phénoménologie estelle critique ? Parce qu'au moyen de la phénoménologie nous avons en vue la constitution d'une critique superficielle de la société industrielle dévergondée ou de quelque autre absurdité sociologisante du genre ? Parce qu'elle sort de son rang et cède aux délices puérils de la liquidation de la « fausse conscience », de la « démythification », vaches à lait de ces sociologues vendeurs de souliers qui fouettent leurs ventes en réchauffant ces « concepts-vedettes » d'un peu de psychologie, ou pire, d'existentialisme ? Parce qu'au moyen de cette phénoménologie nous avons en vue une critique de l'usage des concepts rationnels ( Kant ) ? Pourquoi donc ? Pour l'unique raison que cette phénoménologie, autotélique en son déploiement, tourne les talons et fait retour sur les connaissances d'essence et les critique à l'aune de leur prétention à la scientificité la plus rigoureuse ; cette phénoménologie pense le pensé en tant que sed adveniat quasi per naturam habenti ipsum, quasi ut naturaliter cognoscatur, et non per acquisitionem. » 32 « Ex ipso enim lumine naturali intellectus agentis prima principia fiunt cognita[...] »


17 La phénoménologie critique connaissance d'essence. De plus, cette phénoménologie se pense comme pensée en un redoublement op-posant. Cette phénoménologie des essences chosales, cette ontologie matérielle33, et non du pur « quelque chose en général », répond à l'exigence d'une dialectique du connaître, d'une discipline de la raison34. La phénoménologie critique prend conscience de l'exigence de fond épistémologique ne se contente pas d'en arriver tout bonnement, en remuant les fesses et en clignant des yeux, à des connaissances d'essence ; elle ne dégénère pas en dogmatisme assertorique ; au contraire, elle valide ou invalide, en devenant à elle-même étrange ( verfremdung ) et comme un autre, en devenant problème radical, ses propres modalités 33 La phénoménologie critique en tant qu'ontologie matérielle se distingue très nettement de l'ontologie entendue en son sens traditionnel. L'ontologie matérielle se saisit des étants et résout cette saisie en essences tandis que l'ontologie traditionnelle « [...] est cette science ( formant une partie de la métaphysique ) qui constitue un système de tous les concepts d'entendement et des principes, mais seulement dans la mesure où ils se rapportent à des objets qui peuvent être donnés aux sens et par conséquent justifiés par l'expérience. » ( Kant, « Sur la question mise au concours par l'Académie des Sciences de Berlin : Quels sont les progrès réellement accomplis par la métaphysique en Allemagne depuis Leibniz et Wolff ? », dans WW., Édition Cassirer, t. VIII, p.238 ) 34 Notre phénoménologie critique doit répondre à l'exigence d'une discipline de la raison au sens kantien du terme, soit ! Mais qu'il soit dit que nous ne souscrivons pas à ce que Kant entend par raison ! Que l'on garde cela en tête en lisant l'extrait suivant, tiré de la Critique de la raison pure ( « L'usage discursif de la raison d'après des concepts et l'usage intuitif au moyen de la construction des concepts » ) : « Il semble alors que soit nécessaire une législation toute spéciale, mais négative qui, sous le nom de discipline, institue, à partir de la nature de la raison et des objets de son usage pur, comme un système de la précaution et de l'examen de soi-même devant lequel aucune apparence fausse et sophistique peut subsister, mais doit au contraire se trahir aussitôt, nonobstant toutes les raisons dont elle peut se farder. »


18 Intoccabile d'accession aux essences et ces essences elles-mêmes en y faisant retour35. Afin d'éviter l'erreur - horreur -, il n'est d'autre moyen que de mettre en train ces profondes et combien épuisantes recherches qui nous mettent en position de réfléchir le procès de production des essences.

Conclusion Si donc nous voulions résumer cette introduction générale en quelques mots pleins, nous pourrions dire que la problématique qui intéresse cet ouvrage est celle de l'accès à la Pensée, à l'objet en son immanence, dans « l'auto-consistance de ses prédicats36 » ( Heidegger, dans Les problèmes fondamentaux de la phénoménologie ) ou marques distinctives 37 ( Merkmale ). La 35 C'est Merleau-Ponty qui, thématisant ce qu'il faudrait nommer l'exigence critique, en tant qu'exigence de l'effectuation d'une prise de conscience plus radicale, affirmait, dans sa Phénoménologie de la perception, que « [...] la réflexion ne peut être pleine, elle ne peut être un éclaircissement total de son objet, si elle ne prend pas conscience d'elle-même en même temps que de ses résultats. Il nous faut non seulement nous installer dans une attitude réflexive, dans un cogito inattaquable, mais encore réfléchir sur cette réflexion [...] » 36 Das-Auf-sich-selbst-gestellsein 37 Voir : HÜSSERL, Edmund. Logische Untersuchungen. Zweiter Band. Untersuchungen zur Phänomenologie une Theorie der Erkenntnis [ Recherches logiques 2. Recherches pour la phénoménologie et la théorie de la connaissance. Première partie ( recherches I et II ) ]. France, Presses universitaires de France, collection Épiméthée, traduit de l'allemand par Hubert Élie, Arion L. Kelkel et René Schérer, 2005, 288 pages. En page 28 : [...] les « marques distinctives » ( Merkmale ) au sens originel du mot, en tant que propriétés « caractéristiques » destinées à faire connaître les


19 La phénoménologie critique phénoménologie critique, qui se veut résolution de l'opposition superficielle entre réalisme et spiritualisme38 dans un refus total de l'option relativiste 39, se révèle voie royale vers le Penser, donc vers la science qui est prise en vue de l'objet dans sa concrétude. L'accès à la Pensée s'effectue en une perspective critique : la phénoménologie fait retour vers ellemême. Nous avons ici affaire à une phénoménologie des essences chosales, ou autrement dit, à une phénoménologie qui élude le psychologisme inhérent à la métaphysique moderne de la subjectivité - cette phénoménologie, pour ainsi dire, change de trottoir - pour aller droit aux choses elles-mêmes 40 ( « zu den objets auxquels elles adhèrent. 38 Opposition apparue pour la première fois dans le Philosophische Lexikon de J.G. Walch ( Leipzig, 1726 ). Voir aussi : Chr. Wolff, Psychologia rationalis ( 1756 ) 39 Qui n'en est pas réellement une si l'on prend la peine de penser les choses à fond. En effet, « [...] il est impossible que la subjectivité personnelle en tant que telle puisse être principe du savoir. » ( Schleiermacher, Notes sur la dialectique de 1811 ). L'accession à un être qui vaut par-delà les êtres relatifs et se vérifie comme le monde universel des réalités ( Realitätenwelt ) exige l'abolition de la subjectivité en tant que fondement ou principe premier du savoir. 40 Il serait intéressant d'apprécier ici à quel point l'impulsion phénoménologique, « l'aller aux choses mêmes », converge avec une certaine conception schopenhauerienne de la métaphysique. Selon Schopenhauer ( ie. Die Welt als Wille und Vorstellung ), tout métaphysicien ( et en particulier Kant ! ) commet une pétition de principe lorsqu'il affirme que la métaphysique ne peut puiser dans l'expérience ses concepts et ses principes fondamentaux. La métaphysique saute par-dessus l'expérience, renverse la méthode naturelle pour ne s'attacher qu'à des formes vides qui nous sont connues a priori. Ne serait-il pas plus naturel, lance-t-il, que la science de l'expérience en tant que telle, la métaphysique, puise aux sources de cette expérience ? Qu'elle n'en fasse pas tout bonnement abstraction ? Le devoir de la métaphysique, lance-t-il encore, n'est point de passer par-dessus l'expérience ( die Erfahrung zu überfliegen ) en laquelle seule consiste le monde ( thèse que


20 Intoccabile sachen selbst » : il s'agit du mot d'ordre de l'école phénoménologique ). Ce que notre doctrine cherche à accomplir, c'est de paver la voie vers un retour aux objets qui nous entourent, au monde41, et de résoudre ce rapport à l'attenant en connaissances non seulement probables, non seulement vraisemblables ( non-contradictoires en ellesmêmes ), mais en connaissances dépassant la simple intuition 42 et la représentation, en connaissances d'essence, toujours en une perspective critique. Cette phénoménologie, en tant que Nietzsche, comme on le sait, fera sienne ), mais au contraire d'arriver à comprendre à fond l'expérience ( sie von Grund aus zu verstehen ). Ou en d'autres termes, de porter l'expérience à la quiddité. Or tel est le mandat de la phénoménologie critique. Ceci dit, il nous est permis d'avancer que la phénoménologie critique est foncièrement, d'une part, anti-métaphysique en ce qu'elle va droit vers les objets, donc vers la Pensée en tant que structure intentionnelle, et d'autre part, métaphysique, mais au sens schopenhauerien du terme. 41 La phénoménologie critique, en tant qu'explicitation de la vie préscientifique de la conscience qui seule donne leur sens complet aux opérations de la science, est explicitation du monde. 42 Mais par contre, l'intuition est nécessaire au procès de production de l'essence. Par l’intuition seule le sujet produit une vue de la chose pour lui seul : la multiplicité des systèmes perceptifs condamne la communauté des sujets au relativisme. Ce en quoi l'entendre phénoménologique n'est pas l'intuition. Mais par contre, l’entendre phénoménologique n’advient que par l’intuition : on en arrive progressivement à l’essence en la sursumant par la représentation et en enrichissant cette dernière d'une rétroversion vers ce dont procède toute perception. C’est insensiblement que l’essence nous est dévoilée, pour finalement s’imposer à l’entendement comme évidence, comme une nécessité à la fois rationnelle et lumineuse : l’essence est ce qui attendait, elle n’est pas dévoilée, elle n’était pas cachée. L’essence est telle qu’elle se révèle, à la réflexion, comme absolument inconcevable en tant que non-existante. Tout doute imaginable par rapport à son existence est dépourvu de sens. L’essence peut être définie par sa nécessité... étant donné un existant, l’essence est en quelque sorte la structure dont découle tous les prédicats nécessaires.


21 La phénoménologie critique rapport à l'environnant, au proche comme au lointain, se résolvant en connaissances d'essence fonde le système des sciences, fonde toute question possible sur l'étant. Lorsque nous affirmons que la phénoménologie critique fonde le système des sciences, nous n'avançons pas qu'elle fait figure d'étape nécessaire quoiqu'un peu moins scientifique que les sciences elles-mêmes 43. La philosophie n'est pas le cousin laid de la science. Au contraire, la phénoménologie critique en tant que ce qui rend possible toute science, en tant que doctrine de toute science possible, se veut plus scientifique que les sciences mêmes, étant ce sur quoi doit être placé et calqué toute science.

43 Une référence au rapport entre spéculation philosophique et sciences chez Georg Simmel ( Les problèmes de la philosophie de l'histoire ) : « Ainsi que je l'ai souligné avec insistance, la spéculation philosophique joue par rapport à la science le rôle d'un précurseur. Elle développe des vues d'ensemble, elle saisit de manière intuitive des mécanismes dont personne n'a encore les moyens de démontrer l'existence. Elle construit des combinaisons conceptuelles qui tiennent provisoirement lieu d'une observation plus systématique. Elle propose des synthèses que la recherche empirique confirme souvent, mais qu'elle réfute aussi fréquemment. Même dans ce dernier cas, la spéculation philosophique contribue à mettre en évidence les grandes lignes de certaines formes de connaissance et de certains objectifs cognitifs. Et lorsque, avec le développement de la science, ces cadres reçoivent un autre contenu, la philosophie peut se vanter d'avoir posé les premiers jalons de la vérité. Et bien souvent, elle met en évidence des éléments que le progrès scientifique contribue seulement à combiner de façon plus heureuse. »


22 Intoccabile

2. La phénoménologie critique et la question de l'être 2.1 Récapitulation : retour sur le concept sommaire de « phénoménologie critique » tel que posé dans le corps de l'introduction générale C'est faire preuve de « profondeur », mais au mauvais sens du terme, que de « faire sortir un concept du chapeau », puis de réitérer sans fin le concept ainsi posé tandis que la chose demeure dans le plus grand vague : apothéose de l'incompétence. Ainsi sommes-nous pressés, liés comme nous le sommes à cet esprit de rigueur, de sérieux philosophique qui caractérise si bien la phénoménologie, laquelle s'avère être le type même de toute philosophie scientifique possible, de préciser la teneur du concept d'être : il en va de la bonne marche du discours. Qu'entend donc le phénoménologue par être ? On s'en doute, la phénoménologie critique défend une conception bien particulière de l'être, de l'essence - lexies synonymes dans le contexte de cet ouvrage. Quelle en est donc la teneur ? Il conviendrait, avant de procéder à la résolution de cette question décisive, de faire retour, afin de consolider nos acquis, sur le concept sommaire de phénoménologie critique tel qu'il s'est trouvé à être posé dans le corps de l'introduction. Que nous est-il permis, au stade actuel de l'exposé, d'affirmer au sujet de la phénoménologie critique ?


23 La phénoménologie critique La phénoménologie critique en tant que Grand chemin, en tant que discipline de fond - au fond des sciences -, ou autrement dit pré-scientifique, ce qui n'est pas dire moins scientifique, au contraire : plus scientifique que les sciences elles-mêmes, rend possible la prise en vue, la saisie de l'être des objets et ainsi, pour faire le lien avec la matière de la préface, permet le rétablissement de l'homme dans sa « patrie ». Le rétablissement de l'homme dans sa patrie, le retour de l'exil loin de l'être, est l'acte de mise à mort du Verfall, du « chuter au sein des objets ». Pour l'homme revenu du vide d'un monde prosaïque et désertique, au sein duquel l'être n'est qu'oubli, à la chaleur du foyer, au parfum du familier de la « substantielle patrie » s'ouvre un monde, celui de la Pensée, puis de la Parole, définie, nous l'avons vu, en opposition au « bavardage ». La possibilité de la saisie de l'être des objets, de leur essence, en une perspective critique par la phénoménologie est la possibilité de la scientificité en général. Sonnons le glas de cette récapitulation en réitérant que c'est sur le fondement de la vision des essences, telle que la rend possible notre discipline, que devra se constituer le système des sciences : les objets saisis en leur ipséité se répartissent en régions d'objets, en domaines pris en charge par des sciences particulières, soit empiriques, soit purement éidétiques, selon la nature des objets saisis en leur essentielle généralité.

2.2 Conception de l'être défendue par la phénoménologie critique Ayant fait retour sur nos précieux acquis, ayant compris en un regard la totalité du « chemin de pensée » jusqu'ici parcouru, il nous est permis d'aborder l'esprit en paix la question de l'être.


24 Intoccabile Il a été question jusqu'ici d' « être », mais qu'entendons-nous donc par là ? Qu'est donc cet « être », cette vapeur, ce nuage rose diront certains, avec lequel cette verrue universitaire intellectuel anti-intellectuel, si l'on en croit les rumeurs - nous rabat si bien les oreilles ? La très circonspecte et sereine phénoménologie, avec ses hautes prétentions de rigueur et de prudence scientifiques, ferait-elle usage d'un concept d'être indéterminé ? Quelle conception de l'être la phénoménologie critique défend-elle ? Le principe de clarté discursive nous ordonne de fournir au lecteur les précisions nécessaires. Et le phénoménologue que nous ne cessons jamais d'être s'empresse de sauter dans l'arène, de déchirer sa chemise et de donner satisfaction au lecteur. En ce qui concerne notre discipline, la phénoménologie, l'être est le sensible même, l'objet en chair et en os. L'être n'est pas Idée, supra-sensible, ou encore arrière-monde vaguement sublime, sphère plus « authentique ». L'être, pour le phénoménologue est le fait même. La vision de l'étant, de l'existant, du « devant-moi », est vision de l'essence, de l'être. La constellation des apparaîtres de l'objet est l'être. Aucune distinction entre le sensible et l'être. En quelque sorte, pour reprendre en déformant, selon notre habitude, une formule philosophique à la mode, la transcendance est l'immanence.


25 La phénoménologie critique

2.3 Conséquence systématique de la position par le phénoménologue d'un concept d'être en tant qu'incarné Une telle conception de l'être - le concret et l'être ne font qu'Un -, toute innocente, « terre à terre » et plate qu'elle paraisse, affecte d'une manière absolument remarquable l'ensemble du système des sciences constituées, et plus particulièrement le complexe des sciences humaines. Précisons notre pensée. Que l'on considère la psychologie des profondeurs, la sociologie sous la forme de la critique des idéologies ou critique de la domination ( Ideologiekritik ), la sociologie de la connaissance, ou encore le matérialisme historique, etc. Ces disciplines, qui étrangement rappellent le dédain des linguistes transformationnels pour la structure superficielle 44, procèdent par sursomption de l'apparence pour en arriver à l'essence : l'apparence serait le faux ou le problématique qu'il faudrait surmonter et nier pour en arriver au vrai, à l'au-delà du faux, à l' « être », justement. L'apparence, toujours inconsistante et inessentielle, « inauthentique », exerce un charme et en tant que Deckbild voile le réel véritablement réel. L'affinité, chez 44 Iser, Wolfgang. L'acte de lecture. Théorie de l'effet esthétique. Bruxelles, Pierre Mardaga éditeur, traduction d'Evelyn Sznycer, p. 66 ( citation de Fisch rapportée par Iser ) : « Il y a une tendance, du moins dans les écrits de certains linguistes, à dévaluer la structure superficielle - la forme des énoncés proprement dite - en lui donnant le statut d'une enveloppe, d'une couverture ou d'un voile, d'une excroissance qui doit être épluchée, percée ou écartée pour arriver au noyau. »


26 Intoccabile certains théoriciens, du monde de l'apparence avec le rêve et le délire ( caractère phantasmatique de l'apparence ) est évidente et fonde justement cette démarche sursomptive qui saute pardessus la tête du monde des « apparences illusoires », fonde cette démarche archéologique « qui creuse en profondeur ». Ainsi, pour la psychologie des profondeurs, le contenu manifeste, l'immédiat, doit être dépassé, car ses déterminations concrètes sont inscrites dans le latent, le plan du vrai. Pour le matérialisme historique, la conscience sociale fausse se doit d'être sursumée par la conscience vraie des rapports de production, lesquels ne sont pas sans posséder une certaine teneur injonctive. Le mode d'opération de la sociologie de la connaissance est à rapprocher de celui de la critique littéraire d'inspiration psychanalytique - à l'interprétation littéraire en général : la critique psychanalytique n'en est qu'une modalité « conçue comme recherche de significations cachées 45 » ou encore de la théorie artistique dite « des intentions » ( le commerce des intentions dégénère inévitablement en impressionnisme ou en biographisme ), laquelle sursume le dit ou le fait pour aller au tu : le dit, le fait, n'ont de valeur que pour autant qu'ils rendent possible, en tant que coquille vide à abandonner là-derrière, l'accès au bonbon - le monde des choses « vraies ». Bref, tout un ensemble de sciences - et non seulement humaines - opèrent par sursomption de l'apparence, cette sursomption de l'apparence étant conçue comme condition de possibilité de l'apparition du vrai. Ce mode d'opération procède d'une entente de l'être, du vrai, en tant que séparé, distinct du montré, de l'immédiatement 45 La critique littéraire en tant que recherche de significations cachées « abandonne le texte comme une coquille vide après en avoir retiré la signification » ( Iser, idem, p. 26 ).


27 La phénoménologie critique saisissable par les sens, du concret. Mais si l'on affirme - la démonstration de cette affirmation, effectuée en un dialogue vivant avec les grands auteurs de la tradition métaphysique, devra attendre le second volume -, avec le phénoménologue, que l'être n'est pas au-delà, ou derrière, ou même sous l'étant, mais est l'étant même, c'est ce mode d'opération commun à certaines sciences humaines qui se voit invalidé. Du même coup, les résultats obtenus à l'aide de ce mode d'opération deviennent immédiatement problématiques. Il n'est plus possible, si nous voulons être conséquents, d'admettre ces résultats tels quels si la conception de l'être qui fonde la démarche critique par sursomption devient elle-même question, et par là-même, éminemment questionnante. Si l'être n'est pas derrière le sensible mais est le sensible même, si le vrai n'est pas le tu mais le dit-sans-détour, si le vrai est l'apparence, le simple montré, alors cette démarche qui consiste à considérer la signification vraie en tant que trésor, à sauter par-dessus la tête de l'immédiatement saisissable, du concret, pour aller vers l'Autre posé en tant que plus authentique, plus vrai, ne tient plus la route. La position d'un concept d'être en tant qu'incarné dans l'étant ne laisse pas l'édifice des sciences intact. Il problématise les résultats obtenus à l'aide de la méthode de la sursomption de l'apparence en tant que condition obligatoire d'accès au vrai.


28 Intoccabile

3. Vers une position plus rigoureuse du concept de phénoménologie critique 3.1 La phénoménologie critique en tant que question La phénoménologie critique en tant que fond / fonds insigne sous-tient une conception de l'être bien particulière. Elle se veut un vecteur vers... une voie d'accès au Penser. Non pas une voie, si l'on en croit ses hautes prétentions qui devront en passer par l'instance épistémologique afin d'être définitivement établies dans leur droit, mais la voie d'accès au penser par excellence. Ce qui signifie : une voie d'accès au Penser d'une nature telle qu'elle invalide et réduit à néant les prétentions, les présomptions des autres voies/voix - donc, aussi, de la voie universitaire, mère de la nuit, du chaos, de la division et de la non-entente dans les sciences -. Jusqu'ici, c'est-à-dire au terme de la position d'un concept sommaire de phénoménologie critique, tout s'avère clair et distinct. Mais - et il y a toujours un mais - de la clarté et de la distinction de propositions dont la teneur ne pose pas problème surgissent des points, des noeuds d'interrogations. N'y a-t-il pas là de quoi être étonnés ? Car tout semblait jusqu'à présent, n'est-ce pas ?, éminemment clair. Notre vilaine propension à tout remettre en question - y compris et jusqu'à notre vilaine propension à tout remettre en question - nous faitelle imaginer des problèmes là où il ne saurait y en avoir, nous fait-elle « halluciner » ? Armons-nous de courage et tâchons d'aller au fond des choses.


29 La phénoménologie critique Nous avons vu que la phénoménologie est voie d'accès au Penser, et que penser est avant tout prendre en vue un objet ( en vertu de ce qui a été révélé au sujet de la structure intentionnelle de la pensée ). La phénoménologie conduit à la Pensée, mais à la pensée en tant qu'elle se résout en connaissances d'essence. Mais qu'est-ce qu'un objet ? Qu'est-ce que penser un objet ? Qu'est-ce que percevoir un objet, puisqu'il faut que l'objet pensé soit avant tout, n'est-ce pas, perçu ? La phénoménologie ploie sous les coups, se révèle partiellement indéterminée et devient pour nous objet d'interrogation, devient question. En effet, qu'en est-il de l'objet, de la pensée, de la perception, concepts dont nous faisions usage il y a si peu impunément et sans trop y réfléchir, avec confiance, comme s'ils allaient de soi, tandis qu'il n'en est rien ? Ces concepts sont présumés bien connus, et c'est bien la raison pour laquelle ils s'avèrent pour nous, en définitive, inconnus. Voici des points, des noeuds embarrassants que la pensée philosophique superficielle de notre époque - sans mentionner le « bon sens philosophique », lequel se voit trop souvent hissé au rang de pensée philosophique authentique par des paysans qui souvent s'estiment brimés dans leur estime de soi intellectuelle -, qui n'est probablement pas en mesure d'y satisfaire, s'empresse, avec le zèle de l'ignorance, de balayer sous le tapis, pour ensuite se tourner en se frottant les mains vers des tâches plus importantes, plus urgentes, par exemple : discourir sur la possibilité du monde empirique. Nous avons fait usage des termes de pensée et d'objet, sans même les définir. Nous sommes pressés de préciser, d'expliciter les concepts partiels qui donnent à notre ( pré- ) entente de la phénoménologie critique tout son sens : l'urgence de la position de la compréhension des traits pertinents ou concepts partiels du concept emphatique de phénoménologie critique, laquelle s'offre maintenant à nous comme question, nous met en demeure d'agir de la sorte.


30 Intoccabile

3.2 Liminaire à une résolution de la question : une position plus rigoureuse du concept de phénoménologie critique ordonne une explicitation de ses concepts partiels. Mais quels sont ces concepts partiels ? Du fait de l'indétermination de certains caractères, de certaines marques distinctives ( merkmale ) du pré-concept de phénoménologie critique ( tel qu'il a été défini dans l'introduction ), celle-ci se retourne en question. Il s'agira ici, en un simple et rapide exercice de sémantique, de poser avec une rigueur suffisante les traits pertinents, les composantes, pour l'instant indéterminées, du concept de phénoménologie critique afin de pourvoir le lecteur d'un concept qui pour ainsi dire ira plus loin que notre concept de départ. Par l'explicitation, ou plutôt, par le dés-enveloppement de la compréhension des traits pertinents troubles du concept de départ, et ensuite par la synthèse de ces concepts partiels explicités avec le noyau de notre pré-concept de départ en un nouvel et unique horizon de sens, nous serons en mesure de fournir au lecteur un concept enrichi et non-équivoque de phénoménologie critique. Maintenant, quels sont ces traits pertinents ? Nous n'avons qu'à revenir au concept introductif de la phénoménologie critique et à procéder à une analyse rapide 46, ou autrement dit à une 46 Cette analyse rapide, première étape de ce processus d'explicitation des éléments du pré-concept de phénoménologie critique, n'obéit pas rigoureusement à la seconde des quatres règles du Discours de la méthode : « la division de l'objet en autant de parcelles qu'il se pourrait et qu'il serait requis pour les mieux résoudre. » ( Descartes,


31 La phénoménologie critique séparation des déterminants du concept préalablement posé : elle est une voie d'accès au penser, et ce dernier est nécessairement penser d'objet. Ainsi, les traits pertinents tels que : objet, penser ( penser d'objet ), et implicitement percevoir, ordonnent une délimitation satisfaisante. Telle est ici et maintenant notre tâche.

3.3 Le concept partiel « objet » 3.3.1 Qu'est-ce qu'un objet ? L'objet est le « posé en-face ». La chose semble évidente. N'est-ce pas ? L'objet est là , en face, et il se tient coi, en attendant pour ainsi dire d'être saisi par le premier venu. Pourquoi même itérer cette question, à savoir : qu'est-ce qu'un objet ? Question oiseuse, digne d'un intellectuel posant avec sérieux pour la caméra. Je regarde à gauche, à droite, et face à moi je relève des « posés en-face », des objets bien concrets, bien réels, parmi lesquels je me « situe ». Ce cendrier est un objet. Cette calculatrice est un objet. Ce livre que je tiens est un autre objet. Le monde se présente aux sens comme la totalité extensive et intensive des objets. L'objet se tient là-devant et s'offre à la configuration de mes « Discours de la méthode », dans Oeuvres et Lettres, La Pléiade, Gallimard, 1958, p.138 )


32 Intoccabile sens. L'interaction entre mes sens et l'objet se résout en percept, en une présentification intuitive de l'objet. Tout cela relève, n'est-ce pas, de l'évidence et ne mérite guère que l'on s'y attarde. Mais le plus essentiel à notre époque, et le plus important, est l'attention, et une attention grave et soutenue, à « ce qui ne mérite guère que l'on s'y attarde ». Mais peut-on réellement donner notre assentiment aussi rapidement à une telle entente de l'objet comme « posé enface » ? ... La Galaxie Gutenberg de Marshall McLuhan 47 peint un tableau il est vrai rapide mais lucide et combien éclairant de l'histoire secrète des sens. Selon cet ouvrage, le sens de la vue en est venu à prendre une place de plus en plus grande au point de déterminer, au fil du temps, quant à leur forme les modes de cognition de l'homme occidental. Ceci dit, lorsque le commun ou même le philosophe affirme que l'objet est ce qui se tient devant le sujet, il ne faut pas manquer de voir l'importance qu'a prise pour nous le sens de la vue - devant lequel les objets se tiennent en tant qu'objets à appréhender - qui en est venu à dominer l'ensemble des sens, réunis en un équilibre synesthétique toujours précaire. Le sens de la vue en est venu à « éclipser » tous les autres, rejetés à la périphérie de notre équilibre sensoriel. Ce primat du sens de la vue sur les autres sens est problématique et rend problématique cette assertion selon laquelle l'objet est ce qui se tient face à l'objet. ... 47 McLuhan, Marshall, La Galaxie Guntenberg : la genèse de l'homme typographique, Montréal, Hurtubise HMH, 1967, 428 pages


33 La phénoménologie critique Mon chapeau, n'est-ce pas là un objet ? Oui, et pourtant, il n'est pas posé en-face, mais bien sur ma tête, ou entre mes mains que je ne vois pas, etc. Et mes cheveux, coupés ras, ne sont-ce pas là des objets ? Je ne les vois pas et pourtant ils sont. Ils sont en tant qu'objets. Et que dire de mes souvenirs tactiles, ne sont-ils pas des objets ? Et pourtant, je ne puis les voir. Et que dire de ce parfum ? La définition de l'objet comme posé en-face pêche par imperfection : les cas non-subsumés ( les objets ne sont jamais nécessairement en-face ) remettent en cause son caractère opératoire. Nous ne pouvons nous en tenir à cette définition de l'objet, qui se dissipe sous le poids de la critique en petits nuages roses, comme « posé en-face » ( ob-jet, d'objectus, ce qui est posé ou mis devant, offert au regard ). Ce que nous désirons, en fait, c'est une définition de l'objet omni-englobante, universelle, c'est-à-dire une définition de l'objet qui puisse s'appliquer à l'ensemble des perceptibles. Une définition telle que celle-ci : l'objet est le poser-contre-lessens. L'objet est ce qui se pose contre ma vue, mon toucher, mon sens interne, etc. L'objet est ce qui se projette vers mes sens, il est ce qui fait en sorte qu'il soit perçu par eux 48. L'objet est ce qui se presse contre ma vue, mon odorat... Tous les objets, en tant qu'ils sont perceptibles par nous, tombent nécessairement sous cette caractérisation. ... L'objet - le poser-contre-les-sens, ce qui s'auto-présente à mes sens - en tant qu'entité spatio-temporelle 49, possède plusieurs 48 L'objet immanent pourrait être défini comme ce qui se presse contre le sens interne. 49 Nous verrons dans le second volume ( Doctrine de la Science ) que les objets internes, ceux qui se pressent contre le sens interne, sont


34 Intoccabile dimensions ou aspects ( ou notes ). Donc, nécessairement, des dimensions que moi, posé ou pressé contre cet objet ici et maintenant, je ne perçois pas. Je ne puis percevoir l'objet dans toutes ses dimensions en un seul regard, en un seul moment. Cela va de soi. Ceci dit, et considérant ce qui a été dit antérieurement, l'objet pourrait être défini comme suit : l'objet, le se-projetant contre mes sens, est l'union de dimensions, celles que je perçois ici, maintenant, de l'anticipation de dimensions non-encore perçues 50 et de la rétention de dimensions perçues dans le passé 51 et que je ne perçois pas / plus actuellement, bref, l'union d'une présence ( dimensions dites in praesentia ) et d'une absence ( dimensions dites in absentia ). L'objet, en tant qu'objectivité présentée 52( dargestellte Gegenständlichkeit ) est la projection vers les sens d'un noyau réique ( ce que je perçois, le présent de perception, ce qui se presse contre mes sens ) assorti d'une marge ou frange de protentions ( anticipations de perceptions ) et de rétentions ( ce que je ne perçois plus ). L'objet, en définitive, pourrait être défini comme le géométral d'une totalité de perspectives ( celles que je perçois, ai perçu et percevrai ) liées par le fil d'Ariane de la temporalité intime du sujet constituant. Voici une définition de l'objet un peu plus satisfaisante. des objets purement temporels. 50 Une anticipation par avance du contenu de la perception. L'imagination en tant que facultas praevidendi ( faculté d'anticipation ) joue ici un rôle crucial. 51 La rétention d'une dimension est un acquis durable qui reste continuellement « sous la main » et disponible dans le ressouvenir. 52 Une notion que nous empruntons à l'éminente « phénoménologie de l'expérience littéraire » d'Ingarden mais qui désigne ici une réalité toute différente ( Vom Erkennen des literarischen Kunstwerks, ainsi que Gegenstand und Aufgaben der Literaturwissenschaft. Aufsätze und Diskussionsbeiträge ).


35 La phénoménologie critique

3.3.2 Qu'est-ce que percevoir un objet ? Sur la base de cette entente phénoménologique de l'objet... qu'est-ce que percevoir ? Les théoriciens de la connaissance, sous l'influence néfaste de la métaphysique moderne de la subjectivité 53, laquelle oriente, aujourd'hui, toute problématique philosophique en fonction du sujet devenant par là-même principe premier 54, ont longtemps assigné à l'objet un rôle plutôt passif [ assigné à résidence l'objet dans la passivité ], second, dans le procès de la constitution du percept ( et du concept ). Il en était tout autrement dans l'Antiquité et au Moyen-Âge. La question n'a pas toujours été tranchée, comme aujourd'hui, de manière aussi unilatérale en faveur du sujet. Ce durcissement de la modernité en faveur du sujet est un aveuglement. Pour 53 « Il y a une tradition philosophique qui veut que toute certitude ait sa source dans l'expérience originelle du sujet pensant prenant conscience de soi : elle va de Descartes à Kant, de Kant à la phénoménologie [...] » ( Spinoza, Oeuvres complètes, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, traduction nouvelle de Roland Caillois, Madeleine Francès et Robert Misrahi, 1954, p. 17 ) 54 L'idéalisme allemand en général, et Fichte en particulier, radicalise cette tendance lourde de la philosophie moderne en portant le moi aux nues : la philosophie devient subjectiviste, pose dorénavant ses problèmes de manière unilatéralement subjectiviste. La philosophie Antique est orientée vers le sujet sans pour autant être subjectiviste. Écoutons à ce sujet Heidegger ( Les problèmes fondamentaux de la phénoménologie, Édition Gallimard, page 99 ) : « l'orientation vers le sujet [...] était déjà celle qu'avait prise la problématique ontologique de l'Antiquité, celle de Platon et d'Aristote, sans pourtant être orientée de manière subjectiviste au sens moderne. »


36 Intoccabile Aristote, par exemple, et ultérieurement pour Saint-Thomas, lequel, comme on le sait, commente et s'inspire abondamment d'Aristote, l'objet est le principe actif. Le sujet, second, souffre l'objet, il pâtit. Considérant notre conception de l'objet en tant que se-projetant vers... en tant que principe actif dans le procès de constitution du percept et du concept, il est permis d'affirmer que, en quelque sorte, nous effectuons un retour à la conception de l'objet d'Aristote telle qu'exposée dans sa Métaphysique et dans De Anima ( un retour vers Aristote effectué sur le mode de l'analogie ). Nous affirmons, contre la métaphysique moderne de la subjectivité, donc contre DesCartes, Kant, Hegel, Leibniz, Fichte, Husserl et leur suite, avec le Stagirite, Saint-Thomas et Spinoza55, entres autres, que l'objet participe activement au procès de constitution du percept et du concept et s'avère premier. Ceci dit, qu'est-ce que le percevoir ? Toutes les dimensions de l'objet, ses multiples aspects et dimensions, sont en fait des structures ou schèmes d'appel qui mettent en demeure la sensibilité d'accueillir la chose en son immanence. Ce qu'il est important de retenir ici, c'est que l'objet est en soi un complexe de structures d'appel qui sans répit ordonnent au sujet de lui prêter attention. La subjectivité, ce grand et noble principe de la philosophie moderne, n'a pas du tout le « choix » de poser ou non ses sens contre tel ou tel objet, elle est littéralement appelée à le faire. Moi, dans cette galerie de peinture, suis appelé par cette statuette en bois polychrome. Les caractéristiques de ce matériau ont fait en 55 « Spinoza voit d'abord l'objet, sa nature et sa perfection propre. » ( Spinoza, Oeuvres complètes, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, traduction nouvelle de Roland Caillois, Madeleine Francès et Robert Misrahi, 1954, p. 22 ).


37 La phénoménologie critique sorte que je me suis tourné vers elle, et non vers telle autre, pour lui prêter attention. De même que cette odeur nauséabonde font que je me tourne vers la source supposée, présumée, de cette odeur. Jamais je ne choisis mon objet. L'objet, fait premier, lance vers moi pour ainsi dire des crochets - ie ses dimensions - et m'attire vers lui, à lui, malgré moi je vais à son encontre et transforme l'appelant en objet d'examen, d'analyse, etc. Une structure d'appel est en quelque sorte un vecteur : elle fait entrer, elle entraîne le sujet en un champ impressif, en un domaine spécifique au sein duquel les caractéristiques de l'objet, ses dimensions, s'impriment sur les sens du sujet, font impression ( on se souviendra de notre phénoménologie de la première impression ). Le champ impressif n'est autre que l'espace du rapport sujet-objet. Bref, percevoir, ce n'est pas choisir d'aller, tout bonnement, à la rencontre d'un se-projetant-vers-les-sens, d'un objet, et saisir son effectivité, mais plutôt se rendre disponible, s'ouvrir aux appels lancés puis, subséquemment se laisser installer en un champ impressif au sein duquel les dimensions ( présentes, retenues, anticipées ) de l'objet, de l'appelant, s'impriment, font impression sur les sens d'un sujet que nos contemporains s'imaginent franchement un peu plus souverain.

3.3.3 Imperfection originaire de la perception de l'objet Le sujet, pressé par son objet, ne saisit au départ qu'une part de la totalité de ses caractéristiques objectives, de la totalité de ses dimensions offertes. Le propos ici est on ne peut plus clair et s'impose à l'esprit, au


38 Intoccabile stade présent de l'exposé, du moins nous l'espérons, avec une singulière évidence. La nécessaire incomplétude, non-plénitude, de la connaissance intuitive : le sujet n'est pas, au départ, - ne peut être - en possession de la totale compréhension de son objet. Le sujet, n'étant pas en possession de la totalité de son objet, forge à son usage, en manière de compensation, un savoir à caractère présomptif. D'un complexe formé par l'ajointement d'un noyau réique et d'un savoir présomptif procède une représentation imparfaite. ... Pourquoi maintenant ne pas agrémenter le discours d'un exemple tiré de la vie quotidienne ? Prenons l'exemple d'un édifice. Je me tiens face à cet édifice. Pour l'instant, je n'en perçois que l'élévation frontale. Mais tout de même, un percept, puis subséquemment, un concept de la chose se fera jour dans mon esprit. Les façades latérales, l'intérieur de l'édifice, ne sont pas présents pour moi, qui suis à l'extérieur et qui jamais n'ai porté les yeux sur eux. Mais à partir de perceptions passées similaires, de préjugés, du fait de mon imagination surabondante, etc., je puis pour mon propre compte effectuer des projections, des « prolepses », des anticipations quant à la teneur de chose de l'édifice pris dans son ensemble. Je ne possède pas l'ensemble des traits pertinents de l'édifice. Mais je comble les trous par des anticipations et des souvenirs, par des « il devrait en être ainsi ». Ces anticipations présomptives, ces rétentions, qui ont le caractère non d'un savoir définitif mais


39 La phénoménologie critique d'hypothèses de travail pour mes sens, seront ultérieurement confirmées ou infirmées par mon exploration de la chose, par ma saisie des apparaîtres de la chose. C'est pourquoi nous avons écrit ailleurs, et avançons qu'il est exact d'écrire, que la compréhension, la saisie de la totale compréhension d'un objet, passe par l'auto-correction intuitive et progressive du tout des anticipations présomptives ( passe aussi par le retour vers le contenu propre des rétentions, problème qui nous occupera ailleurs ).

3.4 Le concept partiel « pensée » 3.4.1 Qu'est-ce que la pensée ? Qu'est-ce que penser un objet ? Synthétisons nos acquis avant de nous enfoncer plus en ce chemin vers le fonds. L'objet, un noyau réique ( de : res, chose ) assorti d'une frange d'anticipations et de rétentions quant aux autres dimensions de l'objet que je ne perçois pas ou plus actuellement en un présent de conscience, se projette littéralement contre mes sens, il m'appelle ( référence à la notion de structure d'appel ) et me met en demeure de lui prêter attention ; qui plus est, il m'installe bien malgré moi en un champ impressif ( l'espace de jeu sujet-objet ) au sein duquel le contenu propre des dimensions de l'objet peuvent s'imprimer sur mes sens, faire « impression ». ...


40 Intoccabile Maintenant, qu'est-ce que penser un objet ? La pensée est la présentification encore une fois, ou en d'autres termes, la re-présentation de l'objet dans la conscience. L'objet perçu est « dé-pragmatisé », abstrait de la dimension spatiotemporelle et est transposé dans la conscience du sujet ; en termes sémantiques, le trait pertinent implicite qui dénote l'existence, le « est », est tout simplement aboli 56. Penser un objet est être en possession du concept de l'objet, est avoir en main l'objet hors de l'existence 57. Je pense à ce chat que j'ai vu ce matin. J'ai en main un concept de ce chat particulier, mais ce chat ne m'est pas présent, toutes ses caractéristiques objectives sont retenues, ce qui fait en sorte que je puis me rapporter à lui en tant qu'objet Un même s'il ne se presse pas ici et maintenant contre mes sens. La pensée de l'objet en tant que contenue dans le concept peut être rapprochée du verbum mentis de SaintThomas : « Une telle conception, ou « verbe », par laquelle l'intelligence [ et non les sens ( n.d.a ) ] saisit une chose autre qu'elle, procède donc d'une chose et en représente une autre : elle procède de l'intellect par son 56 Une référence directe à la théorie humienne des idées comme impressions affaiblies. 57 Wolfgang Iser au sujet de la philosophie des formes symboliques d'Ernst Cassirer : « Dans sa Philosophie des formes symboliques, Ernst Cassirer avance que la disposition caractéristique du concept consiste... en ceci que à la différence de la perception directe, il doit toujours repousser son objet au loin à une sorte de distance idéelle [ le projeter hors de l'existence ] pour l'introduire dans sa perspective ; il doit dépasser la présence brute pour aboutir à la représentation. En tant qu'il est un cas particulier de l'usage symbolique, le concept rend possible la connaissance par la traduction de ce qui est donné en ce qui ne l'est pas. » ( Lire : Ernst Cassirer, Philosophie der symbolischen Formen III, Darmstadt, 1964, p.358 sq. T.F. : Philosophie des formes symboliques III, Paris, 1972, p.342 sq. ).


41 La phénoménologie critique acte, et elle est la similitude de la chose connue. »58

[Notons qu'un parallèle fructueux pourrait être établi entre l'abstraction du concept et la théorie de l'immatérialité de la connaissance intellectuelle de Saint-Thomas.] La pensée peut être définie de façon très sommaire comme étant la faculté des concepts, la faculté, entres autres, de se représenter les objets in absentia, en leur absence.

3.4.2 Les intermittences du concept ; imperfection originaire de la pensée, du concept Soit une représentation malheureuse ( sur la base d'un percept imparfait ). Les disjonctions dans le concept, les inconnues, ordonnent l'ouverture de périmètres de possibilités de conjonctions. Une disjonction, une indétermination dans le concept, indétermination qui procède d'une indétermination dans le percept, entraîne l'apparition de possibilités conjonctives. Rien de plus clair. Il nous faut maintenant comprendre que ces possibilités trouvent leur point d'appui dans l'étymon, ou autrement dit, le noyau du concept disjoncté. Le passage de la puissance à l'acte des possibilités conjonctives ne s'effectue pas n'importe comment, au bon plaisir. L'étymon se pose comme règle, comme indication en vue de la constitution de 58 « Huismodi ergo conceptio, sive verbum, qua intellectus noster intelligit rem aliam a se, ab alio exoritur, et aliud repraesentat. Oritur quidem ab intellectu per suum actum ; est vero similitudo rei intellectae. » ( De Potentia, q. 8, a. I, circa medium )


42 Intoccabile possibilités, en vue de la résolution de cette situation aporétique dans le saint des saints du concept qui consiste à opérer, c'est-à-dire à ne pas opérer du tout en fait, sur le mode de la disjonction. En quelque sorte, le noyau de toute représentation imparfaite est entouré d'un halo de vide ; mais ce vide n'est pas un néant, un nichts au sens prégnant et inquiétant du terme, c'est un vide qui appelle un plein, sous forme de possibilités conjonctives actualisées. L'étymon du concept agit comme une règle pour la faculté imaginative ( la faculté des variations ) ; et en tant que règle, elle est préfiguration ( vorzeichnung ), ou, autrement et peut-être mieux dit, la détermination concrète des possibilités conjonctives à actualiser est inscrite à même cet étymon.

3.5 Synthèse ; tentative de résolution de la question ; caractère aporétique de la résolution ; césure et exposition du rôle du lecteur Nous arrivons maintenant au terme de ce court voyage à travers le désert glacial de la spéculation philosophique, au terme de cette ardue tentative d'explicitation du pré-concept de phénoménologie critique entendue comme fond et comme question. En regard de ce qui a été affirmé précédemment concernant l'objet, la perception et la pensée ( les concepts partiels indéterminés du concept de phénoménologie critique ), nous devons maintenant procéder à une synthèse des concepts partiels et du noyau de notre pré-concept de départ, synthèse devant se résoudre en un concept plus riche que cette caractérisation sommaire qui nous aura servi de point de


43 La phénoménologie critique départ. Satisfaction ayant été donnée à l'exigence de définition des concepts partiels, à l'urgence définitoire, il ne nous reste plus qu'à rendre en discours la compréhension enrichie du concept qui les englobe. ... Nous reposons la question : qu'est-ce que la phénoménologie critique ? Question décisive à laquelle nous pouvons maintenant répondre, et répondre mieux, n'est-ce pas ? Amis, un peu de courage. La phénoménologie essaie de résoudre l'objet - un noyau réique assorti d'une marge ou frange de protentions et de rétentions sous forme d'essence. Le percept se veut une image de l'appelant, c'est-à-dire qu'il se veut un doublet de l'objet, incluant le trait pertinent d'existence. La pensée, elle, élimine le concept partiel d'existence et produit sous la forme du concept une forme abstraite de l'objet, ou si l'on veut, elle reproduit l'objet mais hors de ses coordonnées spatiales et temporelles, pragmatiques ( les traits pertinents sont dépragmatisés ). L'objet visé par le percept et le concept, leur référent, est le même ; l'objet exprimé par leur forme - la signification diffère. La phénoménologie critique cherche à dépasser le percept et le concept pour rendre les objets sous la forme de l'essence. ...


44 Intoccabile Ceci dit, que faut-il entendre par essence ? Nous avons omis, à dessein, d'inclure au nombre des concepts partiels troubles celui d'essence, d'expliciter la notion d'essence et d'intégrer le concept partiel explicité au tout de l'horizon de sens. Il faudrait nous atteler, de toute urgence, à la tâche qui consiste à définir une notion telle que l'essence, ce qui reviendrait à préciser la différence entre percept, concept et essence, qui se définissent différentiellement, et à poser cette autre question : comment en arrive-t-on à l'essence ? Quel est le chemin qui mène à l'essence ( s'il en est un seul ) ? Poser cette question est poser la question de la possibilité de la phénoménologie, car il va de soi que si nous ne sommes pas en mesure d'en arriver à un savoir d'essence de l'essence, si nous ne trouvons pas le moyen d'y parvenir, la phénoménologie est en principe impossible, puisqu'elle est savoir d'essence ( ie notre préconcept ). Il va de soi que la question de l'accès à l'essence est aussi la question du droit de la phénoménologie en tant que doctrine fondementielle. Et c'est ici que le travail du lecteur commence véritablement. Le phénoménologue se tait. La confortable et tranquille exposition phénoménologique du problème, à savoir celui de la définition de la phénoménologie prend fin. Des éléments de réponse, des idées directrices sont fournies au lecteur, à lui de se forger ses propres réponses à ces questions : qu'est-ce que l'essence ? En quoi diffère-t-elle du concept et du


45 La phénoménologie critique percept ? Comment y parvenir ? Une phénoménologie définie comme saisir de l'essence est-elle possible ? Le problème de l'essence, de la distinction de l'essence, du percept et du concept, celui de l'accession à l'essence, donc de la possibilité même, du droit de la phénoménologie - et des autres problèmes y afférant -, relève maintenant de sa compétence. Mais pourquoi s'en remettre tant au lecteur ? C'est que l'essence en tant que résultat, en tant que signification imposée, ne vaut rien, fleure le mort : « Car la chose n'est pas épuisée dans sa fin, mais dans son exécution, pas plus que le résultat n'est le tout effectif, mais de concert avec son devenir » ( Hegel, Phénoménologie de l'esprit, préface )

Ce qui importe est l'effectuation des représentations à partir du donné, des idées directrices [ en vue de la constitution de l'essence, donc de la phénoménologie, puisque cette saisie essentielle de l'essence doit être articulée au concept aporétique sur lequel nous avons débouché et ainsi, non seulement donner tout son sens mais aussi justifier la phénoménologie en tant que discipline fondementielle ] que nous fournissons au lecteur. [ Notons en passant que la constitution des représentations à articuler au concept de phénoménologie à partir du donné ici fourni au lecteur est la phénoménologie même : le devenirforme du matériau mis en face du lecteur doit se résoudre dans son esprit en méthode. ]


46 Intoccabile

Conclusion La question posée par l'auteur dans cette section de l'ouvrage est d'une simplicité presque paysanne : qu'est-ce que la phénoménologie critique ? L'auteur de ces lignes, dans la préface et l'introduction, s'est appliqué à poser un pré-concept sommaire de phénoménologie critique propre à faire saisir au lecteur la nécessité d'une telle discipline et son rôle anticipé dans le système des sciences empiriques et éidétiques pures ( un rôle fondementiel ). Mais c'est de science qu'il s'agit ici : il n'est pas possible de se contenter d'un vulgaire pré-concept dont certains traits pertinents se sont révélés, en bout de ligne, indéterminés. Un travail d'explicitation s'imposait. Cette explicitation du concept sommaire passait par une analyse, une dissociation du concept devenu question en ses concepts partiels, puis par une explicitation du contenu de certains concepts partiels troubles. Ces concepts partiels explicités, ne restait qu'à procéder à la synthèse en un horizon de sens unique des concepts partiels et du noyau de notre pré-concept de départ, à la com-position d'un concept enrichi de phénoménologie critique, à la sursomption ou au dépassement du concept sommaire ou initial, qui n'est pas liquidé mais plutôt porté à un niveau sémantique supérieur. Mais voilà.


47 La phénoménologie critique Au stade de la synthèse des concepts partiels et du noyau de notre pré-concept de départ, le résultat anticipé nous échappe, nos mains se referment sur du vide. C'est que l'auteur a sciemment omis 59 de décliner l'essence en tant que concept partiel trouble, donc d'expliciter le contenu de la notion d'essence. Du fait de cet « oubli », l'on ne pouvait déboucher que sur un concept problématique, grotesque même, de phénoménologie critique. L'explicitation du concept partiel d'essence, et l'articulation de cette explicitation au concept problématique de phénoménologie critique, afin de donner à ce dernier tout son sens, voilà ce qui en temps normal devait occuper notre auteur. C'est à ce moment que l'exposé se brise. Il y a césure. L'ex-position phénoménologique de la phénoménologie prend fin. L'auteur affirme qu'il ne revient pas à lui mais au lecteur de procéder à la constitution du concept d'essence 60. À cette fin, 59 Laurence Sterne déclarait au sujet des omissions volontaires : « [...] aucun auteur, averti des limites que la décence et le bon goût lui imposent, ne s'avisera de tout penser. La plus sincère et la plus respectueuse reconnaissance de l'intelligence d'autrui commande ici de couper la poire en deux et de laisser le lecteur imaginer quelque chose après vous. » ( Laurence Sterne, Tristam Shandy II, 11, Londres, Everyman's library, 1956, p.79 ) L'omission volontaire, qui s'inscrit contre le terrorisme des significations imposées, stimule l'imagination, faculté anticipatrice et constitutrice, du lecteur. Le lecteur conscient de cette omission par l'auteur se met au travail et cherche à combler les « trous » créés par l'omission. 60 L'essence, concept partiel non-explicité à constituer et à articuler


48 Intoccabile des idées directrices sont posées face à lui pour l'aider dans ce travail de constitution. Le lecteur devra, dans la section de l'ouvrage qui s'ouvrira sous peu, lire, trier, fuir les tentatives de diversion, désamorcer les nombreux pièges tendus. Il devra en arriver lui-même 61, puisque l'essence en tant que pur résultat ne vaut rien, à l'essence et intégrer, ou plutôt articuler, le constitué au concept problématique, au fruit de la synthèse ratée. Ces idées directrices en vue de la constitution de l'essence se révèlent être en bout de ligne des idées directrices en vue de la constitution de la phénoménologie critique entendue comme fondement de toute science possible.

au pré-concept de phénoménologie critique sur lequel nous avons « débouché », est en fait une indétermination au sens de la théorie de la réception ( Wolfgang Iser, L'acte de lecture. Théorie de l'effet esthétique ). Toute indétermination, tout vide, stimule l'imagination du lecteur, mis en demeure de substituer ses projections au blanc. La constitution, la levée de l'indétermination, ne s'effectue pas au bon plaisir, il ne s'agit pas, ou plutôt, il ne peut s'agir d'un procès arbitraire. Les « idées directrices » sont à la fois matériau à la disposition du sujet constituant, et directives, en tant qu'elles dirigent et bornent l'activité de l'imagination. L'essence, en tant que lieu d'indétermination, marque l'inachèvement de l'objet « phénoménologie critique », son ouverture ; dès lors, l'essence en tant que vide, en tant que nichts ( mais ce nichts n'est pas rien ), en tant que pas encore... doit être occupé par les représentations du sujet lors du procès de constitution. 61 Plaisant effort : « La lecture ne devient un plaisir que si la créativité entre en jeu, que si le texte nous offre une chance de mettre nos aptitudes à l'épreuve » ( Wolfgang Iser, L'acte de lecture. Théorie de l'effet esthétique, Pierre Mardaga Éditeur, p. 198 )


49 La phénoménologie critique

Plan de cette section 1. Certains concepts partiels ( Pensée, objet, perception ) du pré-concept de phénoménologie critique tel que posé dans la préface et l'introduction générale se sont avérés indéterminés. 2. L'indétermination de ces concepts partiels plonge notre préconcept dans le « trouble ». La phénoménologie critique s'avère elle-même indéterminée : elle devient question. 3. L'explicitation, le dés-enveloppement de la compréhension de ces concepts partiels et subséquemment la synthèse en un seul horizon de sens de ces concepts partiels explicités au noyau du pré-concept de phénoménologie critique tel qu'exposé dans la préface et l'introduction générale est le chemin qui mène à la résolution du noeud, de la « question ». 4. Ces pré-concepts explicités et la synthèse effectuée, nous réalisons que notre concept de phénoménologie critique demeure partiellement indéterminé et pour cause : le concept partiel d'essence n'a pas été inclus au nombre des concepts partiels à expliciter. Le pré-concept de phénoménologie demeure « dans le trouble ». 5. L'élucidation du concept partiel « essence » et la synthèse du concept élucidé au pré-concept de phénoménologie enrichi des acquis de la première tentative de détermination est la voie qui mène à la résolution du noeud. 6. Assignation de la tâche de l'explicitation du concept partiel « essence » au lecteur. Cette explicitation du concept partiel « essence » s'effectue à l'aide des Idées directrices ( seconde


50 Intoccabile partie de l'ouvrage ) en tant que matériau posé en vue de la constitution de la compréhension du concept.


IDテ右S DIRECTRICES


La phénoménologie critique . Le point de départ d'une phénoménologie critique bien « entendue », bien sentie, est l'identité du « je » : le je=je ou autrement dit le savoir du maintien de la conscience, de la substance pensante dans la totale consistance de ses qualités structurales. . De la permanente concordance du je avec lui-même, du je=je, il est permis de passer sans trop de difficultés à l'existence d'une chose telle que le vécu immanent, à la multiplicité, compossibilité et successivité des représentations. Les représentations ou vécus immanents étant des substituts, des tenant-lieu, des représentants ( Stellvertreten ) de substrats, l'une des tâches du phénoménologue critique sera de suivre le fil qui va des représentations aux « choses mêmes », de faire retour vers les substrats du vécu immanent. . Le je, structure formelle de la représentation comme telle, grâce à laquelle quelque chose comme du représenté devient seulement possible, n'est rien sans la représenation. Kant souligne avec insistance que le je demeure en relation avec ses représentations et qu'il ne serait rien sans elles. . Qu'est-ce que la « révolution copernicienne de la Pensée » en tant qu'acte de naissance de la métaphysique moderne de la subjectivité ? La position de la sphère des commencements absolus au centre du procès de constitution de la connaissance.


55 La phénoménologie critique

Essence et mode de présentification Le phénoménologue considère, d'une part, la teneur de chose d'un objet, ce qu'un objet est en lui-même, la somme de ses traits pertinents, de ses prédicats nécessaires. Un chien, par exemple, est son museau, son poil, ses pattes, ses griffes, etc. 62 Un chien est l'ensemble de ce qui s'offre à moi, sujet percevant, un véritable complexe de caractéristiques objectives, l'ensemble de ce que je vois et entends et touche et sens. Le phénoménologue considère d'autre part le mode de présentification de l'objet, c'est-à-dire le mode d'apparition, de déploiement63 de l'objet, de la somme de ses traits pertinents. La question qui constamment se pose à lui est celle-ci : comment donc cet objet là, qui se tient devant moi, m'est apparu ? Quelle est sa « dis-position » à mon égard ? Comment m'est-il survenu, comment me survient-il actuellement dans ce présent de conscience lié en une « synthèse passive » à cet autre présent de conscience, puis encore à cet autre...? Comment m'est-il effectif ? 62 Un objet est la somme, la constellation de ses apparences. L'être est le paraître. Il ne saurait y avoir d'arrière-monde, de « bonbon » à saisir derriere la façade. Dès lors, une démarche qui sursume, qui dépasse l'apparence pour en arriver à l'être, nous pensons à une tiefenpsychologie imbue d'elle-même, au matérialisme historique, à une histoire de l'art subjectiviste en tant que chasse au trésor vers les intentions, bref, à l'ensemble des sciences sociales naïves, devient problématique. 63 Franz Brentano ( dans De la signification multiple de l'étant chez Aristote ) remarque que l'étant se déploie de multiples manières, conformément à son être. Ceci vaut des bibliothèques entières d'ouvrages philosophiques.


56 Intoccabile « La première impression » ( Mélanges ), constitue, en ce sens, un naïf essai d'élucidation d'un mode ( car il en est plusieurs ) de présentification d'objet. [ La saisie du mode de présentification étend notre connaissance de l'objet : on ne peut tirer le mode de présentification d'aucune analyse d'objet, il est en-dehors de l'objet, bien qu'en relation avec lui. ] Il est clair que les questions concernant la teneur de chose de l'objet ( le quid ) et le mode de présentification de l'objet ( le quomodo, le comment du quoi ) procèdent de deux plans bien distincts. Il s'agit là de deux « plans d'explication » à ne pas confondre. En effet, l' « ex-sistence » ( le fait pour un objet d'être sis hors, ex, de soi, d'être « sis » ainsi et pas autrement ), le fait pour un objet d'être effectif de telle ou telle façon, ne fait pas partie de la réalité de l'objet, mais vient s'y ajouter 64. Une saisie rigoureuse ordonne la résolution de ces noeuds ou questions : qu'en est-il de la teneur de chose de cet objet-ci, de son essence ? Qu'en est-il de son mode de présentification ? Qu'un seul doute subsiste quant à la teneur de chose ou quant au mode de présentification d'un objet, et il est permis d'avancer que l'objet n'aura pas été saisi avec toute la rigueur, la force nécessaires. Il est d'excellente méthode de soulever un doute quant à la validité d'une telle saisie de l'objet, quant à la validité de théories procédant d'une telle saisie ( puisque d'une saisie problématique procèdent des jugements problématiques, donc des théories problématiques ). Une saisie rigoureuse est la condition de possibilité d'une chose telle que la science entendue comme système de propositions vérifiables et possédant une validité à caractère apodictique. 64 « Accidens dicitur large omne quod non est pars essentiae ; et sic est esse in rebus creatis. » ( Saint Thomas, Quaest. Quodl., XII, qu. V, art. 5 )


57 La phénoménologie critique

L'histoire de l'art : une « science » problématique Ceci dit, l'histoire de l'art s'avère être une « sagesse de l'art », une connaissance présomptive de l'art, un « système d'opinions informées » sur l'art, et n'a pas encore atteint au statut d'une science de l'art, malgré ses airs et poses. L'histoire de l'art pérore, ou autrement dit, elle ne fait qu'émettre des propositions au sujet d'objets, avec conviction et autorité. La condition de son accession au statut de science serait, entre autres, la prise en compte du mode de présentification de son objet. Il est vain de chercher à saisir la teneur de chose d'un objet d'art pour ensuite feigner d'ignorer le comment de sa venue-au-monde. L'articulation du mode de présentification aux résultats acquis n'irait pas sans exercer des effets systématiques importants.

Du mode de présentification de la personne divine Quel est le mode selon lequel la substance divine se présente à nous êtres finis - son mode de présentification ? Ce qui se présente à nous s'avance vers nous sujets mais en une disposition bien spécifique. C'est dire que la question de la présentation ou de l'auto-présentification de la personne divine se confond avec celle de L'Oikonomia. À explorer en d'importantes recherches parallèles !


58 Intoccabile . Qu'est-ce qu'un objet d'art ? Sa teneur chosale, son essence ; son mode de présentification. Une réponse satisfaisante à la question posée suppose de prendre en une vue englobante les deux moments. C'est l'exigence absolue que, justement, certains adeptes du pensiero debole, issus des insulae du crétinisme universitaire, refusent d'honorer : c'est qu'il s'agirait là de métaphysique. . Ce qui pour certains clôt l'immanence du questionner, l'absolue certitude que l’œuvre d'art est l'en-face, qu'elle n'est que l'en-face ( donc qu'elle n'est que teneur chosale ) et qu'elle se tient devant nous, que par l'intuition, faculté active, nous la présentifions en sa pleine teneur, sera pour nous simple point de départ. Pourquoi ne pas nous attacher à saisir comment l'objet d'art survient au sujet, à saisir quelle relation elle entretient avec l'intuition, ou en termes rigoureusement équivalents, pourquoi ne pas nous attacher à un essai d'élucidation de son mode de présentification ? . La matière des objets d'Art ( teneur de chose ) ne serait-elle pas tout simplement offerte, donnée au sujet qui de son site attend et tient par-devers lui prêtes, aurait « sous la main », en vue de la constitution du percept, les intuitions pures de l'espace et du temps ? Une telle assertion ne peut-elle pas être corroborée par une lecture objectiviste ( qui donne la primauté à l'objet sur le sujet ) de la Critique de la raison pure de Kant ? Une telle lecture ne fait pas violence à la lettre de la Critique. Elle semble au contraire lui rendre justice. S'esquisse dans l'Esthétique transcendantale, mais aussi dans tous les passages récapitulatifs relatifs à l'Esthétique, une priorité de l'objet sur le sujet. Cette priorité de l'objet est portée dans l'oeuvre de Kant par certains passages, tels ceux-ci, au sein desquels l'auteur tranche pour la réceptivité du sujet :


59 La phénoménologie critique

« [...] l'intuition n'a lieu qu'autant que l'objet nous est donné [...] ce qui n'est possible qu'à la condition que l'objet affecte d'une certaine manière notre esprit.»65 « Que toute notre connaissance commence avec l'expérience, cela ne soulève aucun doute. En effet, par quoi notre pouvoir de connaître ( Erkenntnis vermögen ) pourrait-il être éveillé et mis en action ( zur Ausübung erweckt ), si ce n'est par des objets qui frappent nos sens et qui, d'une part, produisent par eux-mêmes des représentations et d'autre part, mettent en mouvement notre faculté intellectuelle, afin qu'elle compare, lie ou sépare ces représentations et travaille ainsi la matière brute des impressions sensibles pour en tirer une connaissance des objets, celle qu'on nomme l'expérience ? »

Soulignons que dans ce dernier passage, lequel accuse une forte tendance « objectiviste », il est dit que le pouvoir de connaître est excité et éveillé, mis en action par les objets. L' « objectivisme » - la priorité de l'objet sur le sujet - chez Kant n'est pas le résultat d'une interprétation violente de notre part : une simple et sommaire interprétation littérale suffit pour faire « ressortir » cette « tendance ». Et encore, dans tel autre passage, la sensibilité est définie comme cette capacité essentiellement réceptive, comme cette « [...] capacité de recevoir [...] des représentations grâce à la manière dont nous sommes affectés par les objets ». 66 . Le sujet se laisse affecter par le donné ( lequel a été défini 65 Kant, Immanuel, Kritik der reinen vernunft [ Critique de la raison pure ], traduction française avec notes par A. Tremesaygues et B. Pacaud, Paris, Presses universitaires de France, 1975, p.53 66 Kant, Immanuel, op. Cit., p.76


60 Intoccabile dans l'introduction comme se-projetant-vers... se presssantsur... ), qui en quelque sorte vient vers le sujet et fait contact avec les intuitions pures. La realitas de l'objet est donnée au sujet qui, tenant ferme position, reçoit. L'objet s'avance et laisse sa trace ( Wirkung ) sur le sujet. Ce qu'il est important de retenir ici, c'est cette priorité, esquissée dans l'oeuvre de Kant, de l'objet sur le sujet. . Aucune intuition sans donation, sans auto-donation de l'objet en sa teneur. . Heidegger ( dans son Interprétation phénoménologique de la « Critique de la raison pure » de Kant, aussi dans Kant et le problème de la métaphysique ) ne semble pas dire autre chose lorsqu'il affirme que le survenir et le surprendre sont les modes de manifestation de l'en-face. Le sujet attend l'objet qui se pose sur le mode du survenir et du surprendre. Ce qui survient et surprend précède la faculté intuitive dans le déploiement de son activité ; non seulement précède, mais rend possible. Ne fait aucun doute pour Heidegger et Kant la préséance de l'objet, sa dimension insigne. . Le Gadamer de Warheit und Methode 67, implicitement, donne raison à Kant et Heidegger lorsqu'il affirme que c'est l'objet luimême qui ouvre le champ à partir duquel il se manifeste. . Une caractérisation préliminaire de l'objet d'Art rendu en son mode de présentification dans le cadre de ce qu'il faudrait appeler monde de la vie, lebenswelt68, nous montre bien qu'il 67 GW 1, Hermeneutik I. Wahrheit und Methode. Grundzüge einer philosophischen Hermeneutik, p. 465 ( la pagination est reproduite en marges de la traduction intégrale, Vérité et méthode, Paris, Seuil, 1996, trad. P. Fruchon, J. Grondin, G. Merlio ). 68 Au sujet du « monde de la vie » : Hüsserl, Edmund, Analysen zur


61 La phénoménologie critique est moins inerte, pour ainsi dire, que nous le croyions. En effet, l'objet précède et rend possible l'intuition, il précède et rend possible la faculté donatrice d'intuitions dans le déploiement de son activité. Il rend possible et précède l'intuition, ou autrement dit, crée le précédent. . L'objet est le non-inerte, car il précède et crée le précédent : il s'avance et parle de son immanence sa teneur de chose, teneur que la sensibilité, essentiellement réceptrice, saisit pour ainsi dire au vol. L'objet ainsi entendu n'est pas tant Gegenstand, objekt, simple posé en face, que Gegenüber ( l'en-face qui survient et surprend l'homme ), Gegenwurf ( la teneur chosale de l'objet est projetée, proposée au sujet ) ou encore Gegensatz ( ce qui se pose contre le sujet ). L'objet, le non-inerte, a aussi ceci de spécifique qu'il met en demeure la sensibilité de saisir sa teneur. L'objet ordonne le saisir. Il tourne vers le sujet un visage dur et raide, celui d'une injonction. Il met dans l'obligation de... L'objet frappe pour ainsi dire la table du poing. Quand l'objet frémit, la sensibilité se retrousse les manches. Face à l'objet, le sujet sentant est sommé de se saisir à pleines mains de « quelque chose ». Quoi donc ? Du parler de l'objet. Ce parler est l'énoncé des caractéristiques objectives de l'objet 69 ( Merkmale ). Ces caractéristiques objectives s'unissent en une synthèse passive, dans l'esprit du sujet en un horizon unique qui est percept. . S'agissant du sens d'un artefact posé là-devant : le problème du sens ne sera abordé qu'une fois le mode de présentification de l'objet déterminé rigoureusement... nous donnons ici un passiven Synthesis [ De la synthèse passive. Logique transcendantale et constitutions originaires ], traduit de l'Allemand par Bruce Bégout et Jean Kessler, avec la collaboration de Natalie Depraz et Marc Richir, Millon ( Collection « Krisis » ), Grenoble, 1998 69 Les caractéristiques objectives de l'objet inscrites en un contexte : voilà donc pourquoi nous avons utilisé le terme « énoncé ».


62 Intoccabile aperçu des difficultés à venir. La constitution du sens soulève des problèmes d'esthétique de la réception ( rezeptionsästhetik ) en ce que la constitution du sens s'effectue à partir de notre horizon propre, ainsi qu'à partir de l'horizon ( reconstitué ) du public auquel l’œuvre est destinée 70. . L'objet, donc, rend possible l'intuition ; il la précède, crée le précédent, comme un voleur il survient et surprend ; il est le fait premier 71 ; il ordonne la faculté donatrice d'intuitions, la met en demeure de se saisir de son parler. L'objet, à la fois actif et injonctif : tel serait la nature du mode de présentification de l'objet d'art. 70 Pour une introduction à la théorie de la réception : Iser, Wolfgang, Der akt des lesens.Theorie asthetischer wirkung [ L'acte de lecture. Théorie de l'effet esthétique ], ouvrage traduit par Evelyne Sznycer, Belgique, Pierre Margada éditeur, collection « Philosophie et langage », 1985. Voir aussi : Iser, Wolfgang, « Die Wirklichkeit der Fiktion », dans Rezeptionsästhetik. Theorie und Praxis, Munich, Rainer Warning éditeur, 1975 ; Ingarden, Roman, Das literarische kunstwerk : eine untersuchung aus dem grenzgebiet der ontologie, logik und literaturwissenschaft [ L'oeuvre d'art littéraire ], traduit de l'Allemand par Philibert Secretan avec la collaboration de N. Luchinger et B. Schwegler, Lausanne, L'Age d'Homme, collection « Slavica », 1983. Il existe une traduction en anglais du Vom Erkennen des literarischen Kunstwerks d'Ingarden par Ruth Ann Crowley et Kenneth R. Olson. Aussi : Schmidt, Siegfried, Grundriss der empirischen Literaturwissenschaft [ Foundation for the empirical study of literature ], traduction de Robert Beaugrande, Hamburg, H. Buske, collection « Papers in textlinguistics », 1982 ; Jauss, Hans Robert, Die Theorie der Rezeption: Ruckschau auf ihre unerkannte Vorgeschichte [ Pour une esthétique de la réception ], traduit de l'allemand par Claude Maillard, Paris, Gallimard, 1990. 71 Cette idée du caractère premier de l'objet va à l'encontre de la métaphysique moderne du sujet ; elle est au fondement d'une phénoménologie critique, d'une phénoménologie des essences chosales, qui élude le « psychologisme » d'une théorie de la connaissance subjectiviste et donne la préséance au donné.


63 La phénoménologie critique . La forme de l'objet est l'unité ( le géométral ) pour nous d'une multitude de perspectives - unité constituée par la médiation du corps propre72. Mais cette unité n'est pas tant le fait du sujet que de celui de l'objet qui, survenant et surprenant, met en demeure la faculté donatrice, appelle à la constitution du percept. La perception de l'objet n'est pas le fait d'un sujet qui choisirait de porter un regard inquisiteur sur... mais est le fait de l'objet lui-même, lequel s'auto-présente et fait impression, fait effet. . Qu'il nous soit permis d’interpeller, d'apostropher ceux qui par les cheveux tirent les oeuvres d'art dans la boîte du confesseur. On ne saurait « arracher » à l’œuvre de secret. L’œuvre par contre est ce qui s'avance, enjoint et installe dans le secret : elle est le fait premier. Elle ouvre un monde ou osons dire avec Heidegger, es weltet, « ça monde ». La volonté de rendre, en histoire de l'Art, à la vérité son domaine propre exige de considérer l’œuvre comme ce qu'elle n'a jamais cessé d'être : le fait premier.

Imagination ( « facultas formandi » ), noyau réique et paradigme : une esquisse phénoménologique Procéder à des variations imaginatives signifie : assembler et faire permuter autour d'un noyau réique, autour d'un étymon, des éléments. Un noyau réique, un noyau de perceptions, se présente à l'esprit et autour de ce noyau, en viennent à graviter une série 72 Merleau-Ponty, Maurice, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard ( Collection « Tel » ), 1945


64 Intoccabile d'éléments. Le tout paraît sous la forme d'un complexe : un noyau d'intuition et une frange d'éléments. Le complexe est l'image même. Ces éléments périphériques sont instables, à vrai dire, changeants. Changeant, car en effet, chaque élément fait partie d'une classe, d'un paradigme, et les membres de ce paradigme ont la possibilité de permuter, de changer d'assise, ce qui signifie que tous les membres du paradigme sont en puissance des éléments effectivement attachés au noyau réique. En réalité, un seul élément de chaque paradigme est attaché au noyau réique ; mais la possibilité, bien distincte, que tous les autres membres des paradigmes deviennent des membres liés, attachés au noyau est bien réelle. Un seul élément d'un paradigme donné est attaché au noyau, est en mode in praesentia, tandis que tous les autres sans exception sont en dormance, se trouvent hors du champ de l'effectivement conscient. Mais il arrive que la conscience, à la recherche de possibilités autres, en vienne à aller fouiller, si l'on veut, dans l'arrière-cour d'un élément - dans son arrière-fond d'éléments co-présents ( mitbewusst ) mais non co-visés ( mitgemeint ) [ le continuum perspectif sous-jacent ] - et choisisse de faire permuter ce dernier, de faire changer d'assise l'élément in praesentia et l'élément en dormance choisi pour ses qualités de forme ou matérielles. Les deux éléments changent de chaise, de sol, et alors se constitue ce que nous pourrions appeler une variante imaginative du complexe. Le jeu du noyau et des éléments inscrits en leur paradigme [ le paradigme des éléments de sens perspectifs ] est d'une singulière richesse. Notre conception de la formation des variantes imaginatives converge de façon remarquable avec celle d'Hegel ( Propédeutique philosophique ) pour qui le jeu intérieur de l'imagination consiste, « à partir de l'intuition d'un objet [ le noyau réique ], à évoquer l'image [ par transfert d'éléments


65 La phénoménologie critique marginaux ] d'un autre objet qui est lié ou qui fut lié au premier objet d'une manière quelconque ». Il est absolument nécessaire, pour que se constitue une variante imaginative, que le regard passe de l'avant-plan des éléments périphériques in praesentia à l'arrière-plan des éléments périphériques in absentia. Des éléments in absentia ainsi visés passent à l'état de data de conscience effectifs, de termes visés et donnés ( zu Gemeintheiten und Gegenbenheiten ). [ Un élément de l'arrière-fond, en dormance, par l'acte de visée, devient effectif, et s'élève à la clarté et à la déterminité. ] . Profondeur virtuelle du paradigme. . Non-concrétion de l'axe vertical. Non-concrétion puisqu'en puissance ; axe vertical en opposition à l'axe horizontal, syntagmatique. . Les éléments du paradigme, hormis le seul actualisé, in praesentia, sont posés dans la conscience intentionnelle sous le mode hypothétique : ils sont susceptibles d'être actualisés. . Le noyau réique est un point de départ pour la production d'une multiplicité de variantes ouvertes à l'infini. . Le principe de l'analogie de la variante imaginative : les complexes toujours nouveaux obtenus par voie imaginative doivent être, dans leur concrétion, analogues à l'image originelle. Dans les figures successives doit s'imposer une unité, une cohérence dans la multiplicité. Un examen de la notion d'analogie s'impose. . L'étymon ou noyau réique : une image originelle, un invariant se maintient comme condition nécessaire sans laquelle quelque


66 Intoccabile chose comme une imaginification ( Verbildlichung ) ou encore image-fantasmée ( Phantasiebild ) serait impensable. . Altérer quelque chose par l'imagination signifie un être-autre continuel, ou plutôt un devenir-autre, et pourtant un être-lemême, individuellement le même dans un devenir-autre incessant. Une véritable « dislocation de l'ipséité ». Extrêmement important ! . Une prise en vue de la structure, du complexe, inclut nécessairement une prise en vue des variantes imaginaires. . Imagination : un élément permutable possède, en mode in praesentia, une valeur déterminée et positive, en mode in absentia, une valeur indéterminée et négative. . La valeur des éléments du paradigme est relative à celle de l'élément ( il ne saurait y en avoir plus qu'un ) in praesentia. . Comment s'explique le fait que l'entendement, suite à une comparaison extrêmement rapide de la teneur en matière et en forme des éléments in praesentia et in absentia, choisisse de faire permuter certains éléments ? Une chose est sûre : la permutation est motivée par des besoins expressifs momentanés. . L'imagination n'est pas l'évocation d'une image, ni le souvenir. ... . Le percept fait appel à la faculté des intuitions empiriques, la sensibilité. Le concept fait appel à la pensée, à la faculté des concepts. Quelle faculté est donc mise en jeu dans la production des essences ?


67 La phénoménologie critique . La tendance d'abord dirigée sur la chose se retirera de la perception non-réfléchie pour se diriger sur la perception ellemême. . Le concept est par essence polémique, agonistique, il est ce que les autres concepts ne sont pas. Ses traits pertinents s'affirment sur un mode différentiel. Il cherche à repousser hors de son cercle les traits pertinents qui ne lui appartiennent pas. En repoussant ainsi les autres traits pertinents de l'enceinte du concept, il combat l'ambiguïté, le vague, se pose dans le polemos en tant que concept, c'est-à-dire s'oppose. La logique de constitution du concept est une logique de l'exclusion ( que la société en son ensemble mime. À développer en d'importantes recherches parallèles ). Il s'agit d'exclure du concept ce qui ne lui appartient pas et ceci en vue de la constitution d'un système différentiel de concepts.

Savoir d'objet et connaissance d'objet ; supériorité de la connaissance d'objet ; vanité et inutilité du savoir Le savoir d'essence, ou encore, la connaissance, c'est-à-dire le « rendu » de l'immanence de l'objet, de l'en-face pris en vue, « rendu » qui se résout en jugements énoncés sous forme de propositions ( les jugements sont posés pour les autres : proposition ) ayant un caractère apodictique, voilà l'idéal, le chéri du phénoménologue critique 73. Jamais le phénoménologue n'énoncera de jugements sous forme de propositions qui n'aient leur fondement dans la chose prise en vue, qui n'aient de fondement réique ( res ) : 73 Savoir d'essence et connaissance auront dans cet ouvrage une compréhension identique.


68 Intoccabile

« La constitution des choses présuppose leur certitude première dans le rapport originaire du corps à la connaissance, coupant ainsi à tout développement idéaliste de la dimension transcendantale. »74

Le phénoménologue tient en horreur les propositions sans sol, sans racines, qui « flottent dans les airs ». L'urgence de la position du fondement réique, frein à l'exercice de la raison ratiocinante, frein au plongeon ratiocinant du savoir en luimême à partir de lui-même, frein à l'intellectualisme, régit, en tant que principe transcendantal pratique du savoir, l'activité du phénoménologue et lui interdit de poser quelque jugement que ce soit qui n'ait les deux pieds dans la réalité, dans la gadoue. Quiconque contourne cette exigence de la position du fondement réique se convainc de bavardage. La raison ratiocinante, la raison bavarde, le bon sens philosophique, se soucient peu des questions fondementielles qui au contraire tourmentent le phénoménologue, pour qui seul n'a de sens ce qui se présente en regard d'une intuition. Et c'est la raison pour laquelle la raison ratiocinante - qui ne saurait dire au sujet de quoi elle bavarde tant au fait - dont les jugements ont pour point de départ des fondements non-avérés, se « perd » de ratiocination en ratiocination. Le savoir pur, crotte fumante laissée là-derrière par un bon sens philosophique qui avance solennellement sur son chemin, contrairement au savoir d'essence, ou encore à la connaissance, est sans fondement, sans référence. Sans fondement, puisque ce savoir, n'étant pas en liaison avec un objet de l'intuition, ne peut être justifié par rien. Et il n'est rien. Lorsque la raison 74 Hüsserl, Autour des méditations cartésiennes


69 La phénoménologie critique ratiocinante déploie ses ailes et prend son envol toujours elle aboutit dans le havre de la désolation du savoir pur, de la sophistique ( Vernunftlei ). Il n'est jamais nécessaire que le savoir pur corresponde à la réalité, aux états de faits qu'il s'agit en bout de ligne de saisir. Les concepts du savoir pur [ ens rationnis, concepts vides sans objet ] peuvent être dits problématiques, au sens kantien de l'expression : « J'appelle problématique un concept qui ne renferme pas de contradiction, qui aussi, comme limitation de concepts donnés, s'enchaîne à d'autres connaissances, mais dont la réalité objective ne peut être connue en aucune manière. »75

… . La doctrine phénoménologique veut être le canon de toute connaissance possible, de l'ensemble des sciences pures éidétiques d'une part, de l'ensemble des sciences empiriques d'autre part76. . De la vérité-sujet, par le sujet énonciateur 77, passons à la 75 Kant, Critique de la Raison pure 76 C'est ce qu'Hüsserl, implicitement, affirme dans les Analysen zur passiven synthesis : la phénoménologie veut être « la science en tant que science et de tous les types scientifiques que contient en elle l'idée de science ». Consulter aussi : Schelling, Leçons sur la méthode des études académiques ( 1803 ) 77 Kant nous fournit le modèle de la vérité-sujet dans sa préface à la seconde édition de la Critique de la raison pure : « Que l'on essaie donc une fois de voir si nous ne serions pas plus heureux dans les tâches de la métaphysique, en admettant que les objets doivent se régler sur notre connaissance, ce qui s'accorde déjà mieux avec la


70 Intoccabile vérité-objet : la vérité n'est plus ce que le sujet énonce 78 à propos du posé en face ; le posé en face parle sa teneur [ selbstgebung ] et met en demeure le sujet de rendre cette teneur dans le concept puis l'essence [ Auslegung, explicitation ]. . Nous avons dans les Scories et les Addenda ( ouvrages complémentaires ) remis en question la validité du procédé de mise entre parenthèse du mode doxique de position, pour la simple raison que la constitution des modes stylistiques de la conscience ne peut faire l'économie de la transcendance comme le claironnait Husserl. . Cette ontologie matérielle ou encore phénoménologie des essences chosales ( critique ) n'est pas du tout préoccupée par la problématique psychologiste de la constitution de la subjectivité transcendantale et de ses modes d'opération. . Le concept est l'objet encore une fois. Mais cet encore une fois est dénué de tout caractère d'existence 79. Il est permis d'affirmer, en empruntant au registre de la sémantique, que les traits pertinents de l'objet sont transposés dans le concept, sauf possibilité demandée d'une connaissance a priori de ces objets. » 78 On se doute bien que l'utilisation du verbe « énoncer » fait directement référence aux acquis de la théorie de l'énonciation, entre autres choses aux conditions pragmatiques du Dire. 79 « La reproduction cependant, reproduit, reconstitue ; dans une modification spécifique ( eigentümlich ), elle accomplit la constitution sur le mode du « comme-si », en quoi elle se donne elle-même en ellemême comme modification et renvoie à la conscience originaire dans toutes ses composantes et opérations. » Voir Hüsserl, Edmund, Analysen zur passiven Synthesis [ De la synthèse passive. Logique transcendantale et constitutions originaires ], traduit de l'Allemand par Bruce Bégout et Jean Kessler, avec la collaboration de Natalie Depraz et Marc Richir, Millon, collection « Krisis », Grenoble, 1998, p. 294.


71 La phénoménologie critique le trait qui donne à l'objet son caractère d'objet présent à l'intutition, et dont la transposition en régime verbal serait le « est ». . L'essence est la mise en relation, par la faculté imaginative, du concept et de la présence de l'objet, en quelque sorte, un retour à l'intutition donatrice par la médiation du concept ( ! ) : voilà l'essence, nous sommes dans l' « entente ». . Lorsqu'il est affirmé que l' « objet parle » ( on se reportera pour plus de précisions aux développements contenus dans les Scories ), nous entendons ceci : le perdurant étend, lance des structures d'appel vers le sujet ( appellstruktur ). Es ist uns etwas aufgegangen ( « quelque chose s'ouvre pour le sujet », vers le sujet ! ). À chaque apparaître, variation, ou encore facette de l'objet correspond une structure d'appel, ce qui est dire que chaque objet, multiplicité de facettes, se résout en un complexe de structures d'appel. Les structures d'appel installent le sujet en un champ impressif au sein duquel la forme de la chose se fait jour à travers un procès d'interaction entre le moi intentionnel et la chose. . Au sein du champ impressif, une multitude de modes de mise à jour du concept et de saisie de l'essence sont compossibles 80. Le mode phénoménologique est le plus rigoureux, parce que tout simplement plus méthodique. À partir de ces modes de mise à jour du concept et de saisie de l'essence, divers modes de prise de position langagiers sont compossibles. . Au terme des Scories, il a été affirmé que le contenu d'essence de la conscience monadique devait nécessairement concorder avec le contenu d'essence de la conscience inter-monadique 80 Hüsserl dans Autour des méditations cartésiennes : « [...] il pourrait y avoir de multiples systèmes de savoir dont chacun serait en lui-même irréfutable. »


72 Intoccabile sous peine d'invalidation. Ceci soulève le problème épineux de la constitution de la sphère de l'objectivité, de la sphère de l' « entente inter-individuelle ». . Le chemin qui mène à l'essence ne passe pas par la réduction phénoménologique, à propos de laquelle nous avons émis force réserves. Husserl lui-même à la fin de sa vie doutait de la possibilité d'un tel procédé. La réduction conserve ici pour nous son caractère éminemment problématique. . L'attitude doxique naturelle 81 ne peut être mise entre parenthèses. . Dire que l'objet est premier est implicitement renverser la perspective kantienne, non seulement kantienne mais idéaliste en général, qui place le sujet « constructeur » en amont du procès de constitution de toute connaissance. . L'objet, premier, déploie des structures d'appel ( es kommt heraus ) ; l'objet parle sa teneur, ses apparaîtres. Les apparaîtres dévoilent l'être, et ne sont pas, comme en régime subjectiviste, en-travers du chemin vers l'être. L'objet parle, disons-nous. Ce parler est absolument contraignant. Le sujet, mis en demeure de répondre à l'appel, est installé in medias res, en un champ impressif d'où procèdent une multitude d'attitudes noétiques, de modes de saisie. Le sujet, à travers un mode de saisie, s'empare de l'objet dans la continuité ( ou forme ) de ses apparaîtres. La continuité des apparaîtres de l'objet est le résultat d'une synthèse passive, pré-conceptuelle. . L'essence est la mise en relation de la re-présentation et de la 81 L'attitude doxique naturelle est l'orientation normale dont nous devons nous détourner pour nous emparer thématiquement de quelque chose de nouveau ( la vie intentionnelle pure ) dans notre vécu de conscience.


73 La phénoménologie critique source jaillissante d'où procède la représentation, ou encore, du concept et de la Présence ( voici donc un commerce scolastique de la vérité, un retour en douce à l'adequatio rei et cogitatum ).

« Pensée » universitaire En vain sommes-nous à l'affût de quelque chose comme une Pensée universitaire. Soit, il est une bougeotte intellectuelle universitaire. Il est un aller-ici-et-là, un désir délirant de savoir82, une frénésie curieuse, fouilleuse et bavarde universitaires. Frénésie curieuse dont l'image la plus prégnante serait cette voracité documentaire de la « recherche de pointe », qui dégénère en la corne d'abondance du parler-de-tout-et-derien ( « l'être-tabloîde » universitaire ), chose que l'on confond à tort avec la Pensée. Rien comme une Pensée ; rien qui n'engage, ou autrement et mieux dit, mette en demeure, bouleverse, et qui, de sa parfaite rondeur ne rende possible des chemins de ou vers la Pensée, des voies d'accès vers un « Dedans » qui déconcerte ce mystère que jamais nous ne cessons d'être pour nous mêmes. Il est écrit que nous cherchons, sans trouver, une Pensée universitaire, et non pas que les ouvrages universitaires manquent. Les ouvrages, au contraire, abondent. Mais l'abondance de ces ouvrages semble être la preuve qu'au sein même du trop-plein de pensée l'accès à la pensée se dérobe. S'il serait naïf, et même bête, de blâmer cette absence de personnalité et cette stupidité professionnelle 83, plus répandue 82 Et non de connaître. 83 La stupidité professionnelle est la disposition, le propre de qui fait preuve de stupidité, ou autrement dit manque de jugement dans


74 Intoccabile qu'on ne le croit, qui dans les milieux de la recherche tiennent lieu d' « ethos professionnel », qu'il nous soit au moins permis de pointer un doigt vers ce mode de la confusion des genres, ou synecdoque, qui fait passer la méthode pour de la Pensée. Un ouvrage au sein duquel un thème de recherche, quel qu'il soit, est prétexte au montrer d'une méthode impeccable n'est pas un ouvrage qui brille de par la force de sa Pensée. La méthode n'est pas encore la Pensée. Elle ne l'est, en fait, qu'en un sens négatif. La question dont procède la métaphysique occidentale devrait se renverser ici en un « Pourquoi y a-t-il du néant plutôt que de l'être ? ». Puisque là où il n'y a que méthode, il n'y a rien. Le culte de la méthode témoigne de ce que dans ces têtes, il n'y a rien : ces boules ne seraient là que pour les poux. La méthode n'est rien de moins, mais jamais plus, que la condition formelle ou négative de la théorie ; et non la théorie elle-même. l'exercice de sa profession. Kant, à ce sujet, affirme : « Le manque de jugement est proprement ce que l'on appelle stupidité, et à ce vice il n'y a pas de remède. Une tête obtuse ou bornée en laquelle il ne manque que le degré d'entendement convenable et de concepts qui lui soient propres, peut fort bien arriver par l'instruction jusqu'à l'érudition. Mais, comme alors, le plus souvent, ce défaut ( secunda Petri ) accompagne aussi l'autre, il n'est pas rare de trouver des hommes très instruits qui laissent incessamment apercevoir dans l'usage qu'ils font de leur science ce vice irrémédiable. » Le jugement est un don naturel et ne saurait être enseigné aux professionnels qui font montre de stupidité : « [...] on voit donc que si l'entendement est capable d'être instruit et armé par des règles, le jugement est un don particulier qui ne peut pas du tout être appris, mais seulement exercé. Aussi le jugement est-il la marque spécifique de ce qu'on nomme le bon sens ( Mutterwitzes ) et au manque de quoi aucun enseignement ne peut suppléer ; car, bien qu'une école puisse présenter à un entendement borné une provision de règles, et greffer, pour ainsi dire, sur lui des connaissances étrangères, il faut que l'élève possède par lui-même le pouvoir de se servir de ces règles exactement, et il n'y a pas de règle que l'on puisse lui prescrire à ce sujet et qui soit capable de le garantir contre l'abus qu'il en peut faire quand un tel don naturel lui manque. »


75 La phénoménologie critique Si la méthode est hissée au firmament, et qu'elle en vient à prendre toute la place au sein de la conjonction « matière et méthode », c'est que nous ne sommes plus en mesure de Penser. L'anarchisme bon-enfant de ces universitaires révolutionnaires en pantoufles et pyjama 84, qui agitent les bras et tapent du pied à la mention du mot « méthode », ne doit pas retenir notre attention : à toute pensée, la méthode est absolument indispensable. Sinon, c'est le bavardage, le jargon, la « magie verbale »85. La méthode est ce qui distingue le Penseur du dilettante et de la ménagère qui expose ses « théories » en tribune-radio. Mais le problème de la recherche actuelle est qu'elle tend à liquider la subjectivité, la Pensée, les « Idées », puis à boucher le trou par le plâtre de l'objectivité douteuse de la méthode renversée en Pensée.

Mais qu'en est-il du Penser ? La question à laquelle nous sommes tenus de répondre est celle-ci : qu'en est-il du Penser ? Caractériser le Penser serait en creux répondre à cette autre question : pourquoi ne pense-on pas ? Penser, ce n'est pas, du haut d'un je, ou encore, du haut d'instance énonciatives mises en place d'un je, dire quelque chose « sur » un objet : il est un abîme entre le bavardage informé et la Pensée faite chair dans la Parole. Penser ce qui 84 Ces tenants de la « non-méthode de la rancoeur et de l'enthousiasme » ( Hegel ). Le mépris de la méthode est le mépris de la scientificité en général. 85 Schleiermacher : « [...] car il est bien clair que celui qui méprise la technique restera toujours immature dans son élan vers la philosophie. »


76 Intoccabile nous est attenant - das Anliegende -, n'est rien d'autre qu'être dans l'entente. Être dans l'entente de l'attenant, de l'objet, c'est aller au-delà du saisir de l'objet dans le concept ; c'est mettre en relation le concept à la Présence jaillissante, à la source dont procède le concept 86 ( ou pour user de la terminologie de la sémantique : le contexte pragmatique d'effectuation des représentations ). L'entente, la Pensée, n'est pas une représentation, l'objet encore une fois en un concept qui ne comporte aucun caractère d'existence, mais un retour vers l'objet par la médiation du concept. Être dans l'entente d'un objet, c'est saisir le « parler », l'essence de l'objet. Le saisir dans le concept est, au mieux, une pré-entente de l'objet. La phénoménologie critique, qui présente un visage descriptif et explicatif, offre à qui désire l'entente les moyens théoriques d'y arriver. Elle est descriptive, puisque par elle, une entente de la teneur chosale des objets devient possible. Explicative, aussi : se fait jour, par elle, la possibilité d'une compréhension 87 du « pourquoi » de la teneur chosale des objets. On aura compris que sous la douillette de l'antinomie descriptif / explicatif se démène le « couple » immanent / transcendant ( ce qui dépasse l'objet mais le concerne ) : si l'on cherche à saisir ce que l'objet est en lui-même, l'immanentisme va de soi ; si par contre l'on cherche à saisir le pourquoi de la teneur chosale d'un objet, la démarche devra se faire transcendante et dépasser les cheveux 86 D'une pré-entente de l'objet ( le concept ) on passe à une authentique entente ( l'essence ) lorsque la teneur du concept, ou en langage hüsserlien, de la signification, se voit validée par la mise en relation du concept et de l'objet en sa Présence. Cette mise en relation effectuée, l'essence se montre comme ce qui attendait. L'objet en sa présence est avant tout objet vérifiant ( Wahrmachender gegenstand ) ; il joue un rôle clé dans le passage du concept à l'essence. 87 Comprendre ( comprehendere ), concevoir ou saisir dans le concept avec ( com- ), signifie savoir quelque chose à partir ou dans la totalité à laquelle elle appartient, ou qui réunit en soi l'entière détermination qui fait que cette chose est ce qu'elle est.


77 La phénoménologie critique dans le vent l'objet, lier en une configuration, en un horizon de sens, le divers des éléments fournis par l'entour de l'attenant. La phénoménologie est ce qui redonne à la vérité son avenir, rend possible un entendre au sens le plus radical du terme.

De la Pudeur : une esquisse phénoménologique D'une immanence affermie, un " retenir ". Le retenir, en tant que structure intentionnelle, vise un quelque chose, est nécessairement un retenir de quelque chose. Un retenir... mais de quoi ? Il nous faut répondre : des « atouts ». La pudeur est la force tranquille qui tient et retient près de soi les atouts et ainsi élude le donner-indifférent qui est dispersion et perte. Mais pour retenir, encore faut-il, n'est-ce pas ?, posséder, et se savoir possédant. L'intelligence du posséder précède et clôt le retenir des atouts. La pudeur est ce dur travail de la culture de soi qui exige sérieux et travail. Elle ne saurait être donnée en partage à celles qui simplement retiennent pour retenir. Le dur travail de la pudeur rejaillit dans la « pose ». La pose en tant que montrer de la pudeur distingue la femme pudique de la prude - celle qui par excès de discipline ne donne jamais - et de celles qui trop facilement donnent et montrent. La femme pudique donne, mais jamais indifféremment ; son présenter des atouts est un


78 Intoccabile présenter réfléchi qui prend d'autant plus de valeur qu'auparavant il se pro-posait sur le mode du digne et altier refus. Aujourd'hui, en vain cherchons-nous des femmes pudiques. Nous ne connaissons que des femmes publiques, ou autrement dit : libérées. Libérées de quoi, en fait ? Du Penser. Ce penser libéré s'offre à nous comme abolition de l'entente des atouts. Sitôt hors du terreau de la tradition, on troque le an-denken pour la heineken, puis on se précipite dans l'hors-de-mesure du laisser-aller, qui accompagne, comme les légumes le rôti, le fait d'être hors de l'entente. L'ainsi-de-suite du caquetage des industries de la monstration et du bien-être s'épuise à fournir des airs de légitimité au laisser-aller. Cet ainsi-de-suite de la réflexion irréfléchie nous fait croire qu'au sein de la pensée même, l'accès à la pensée est refusé. Les femmes, ces « monstres » ( monstration ) publics s'épuisent dans le montrer ici-et-là de l'impudicité, et dans la monstration excessive prouvent qu'en définitive elles ne sont guère à la hauteur de l'àfaire, de l'entente, guère en mesure de réfléchir l'atout dans sa teneur, bref qu'elle ne sont « rien », car qui donne indifféremment ne sait rien de l'atout, et ne saurait se poser comme soi possédant. ... . Qu'est-ce qui, en définitive, distingue le concept de l'essence, en tant que pures constructions de l'entendement ? Le concept est l'objet encore une fois, mais sans le moindre caractère d'existence. Les caractéristiques objectives de l'objet sont abstraites du domaine spatio-temporel en un tout qui est concept. L'essence consiste en un rapprochement du concept à la présence de la chose même. La chose même devient le critère de véridicité de l'essence : le concept, ainsi, affirme


79 La phénoménologie critique quelque chose à propos du réel, et ce quelque chose est mis en regard par ce mouvement de synthèse du concept et de la présence de la chose. . L'essence doit être conçue comme le produit d'un processus dialectique dont les pôles seraient le concept et la chose, la présence. La mise en relation du concept et de la présence assure l'abstraction d'un fondement ontique. Mais, tout comme le percept est tension entre les aperçus, les caractéristiques objectives de l'objet unies en une sythèse passive, et non repos dans l'appétition ; tout comme le concept est tension, jeu des propriétés abstraites ; le produit du procès dialectique se meut entre deux pôles qui sont l'essence de la chose et le concept, il n'est jamais lui-même, mais se fuit. La phénoménologie que nous proposons se veut dynamique et cherche à éviter le piège d'une saisie de l'essence sans jeu, sans tension. . Lorsque l'on prie le phénoménologue de prendre position parrapport aux sujets brûlants de l'actualité, tranquillement il referme la porte de l'atelier ; ce faisant, il prend position pour l'essence en tant qu'Unum, Verum et Bonum et contre la mesquinerie de l' « actualité ». . Trahison ontologique : la diaspora haïtienne se pose en sousjacence par-rapport aux haïtiens du pays ; puis en position de sous-jacence par-rapport à elle-même, à mesure que le procès d'intégration, qui est un procès d'abstraction, mine les fondements, ou autrement dit, les conditions pragmatiques d'effectuation de l'être-là-haïtien. . Une chose reste à développer : le mécanisme de vérification de l’essence obtenue par abstraction du donné sensible tel qu’esquissé dans les Scories. . L’essence, transposée dans le corps du langage - passage du


80 Intoccabile verbum mentis au verbum oris -, est communiquée aux autres. L'intersubjectivité fait figure de garde-fou car c'est par elle que l'essence nous est confirmée comme n'étant pas pur fantasme. . Une existence peut se démontrer dans le contexte de l'expérience mais par de purs concepts l'on n'atteint jamais que d'autres concepts et non des réalités ni même des possibilités. . L'absolue nécessité de mettre en rapport le concept et la chose en sa présence en vue de la constitution de l'essence. . Phénoménologie : une fois franchies les portes du Temple, il n'est plus permis de retrouver le monde Pagan. . Retour à la Présence : monde, une fois de plus tu m'es donné. . Ces grenouilles errent, hors de l' « entente ». . L'essence met en demeure : elle ordonne et prescrit. Un jugement d'essence est à vrai dire, et non seulement en quelque sorte, un jugement moral. Ainsi la moralité est absolument indissociable du juger-vrai. . Nul ne saurait se dire dans l'entente et demeurer indifférent. L'indifférence est distance et l'entente est proximité. Or la proximité lie et oblige. . La Présence ( anwesen ) comme essence ( wesen ). . Toute chose est une réalité en tant qu'unité de ses apparences en une connexion réglée. . L'ego cogito est le pivot de la constitution de l'étant. . Tout déterminer est un distinguer. En effet, la détermination


81 La phénoménologie critique détache l'objet d'un fonds, et c'est en ce sens qu'elle est distinction. . Le déterminer, le détacher de l'objet d'un fonds, est en quelque sorte une mise en relation, du détaché et du fonds, qui sont coprésents [ se co-présentent ] l'un à l'autre. . Par la détermination, l'objet est détaché d'un fonds, c'est-à-dire que ses caractéristiques objectives sont définies, ainsi que les relations entre ces caractéristiques objectives. De la détermination procède la teneur de la substance du contenu ( caractéristiques ) et de la forme du contenu ( relations ). . De la diversité des modes de saisie de la structure des objets. Le je est installé au sein d'un champ impressif au sein duquel l'objet se donne. Le je va à la rencontre de l'objet. Cet aller à la rencontre de... peut se faire et en fait s'effectue selon plusieurs modes. Tous ces modes du aller à la rencontre de... ont ceci de commun qu'ils sont des modes d'actualisation, ou de développement, de l'intuition, du sentir, du se-laisser-affecter en allant à la rencontre de... Il y a plus. Non seulement divers intuitionners sont compossibles, mais plusieurs modes d'accès à la structure interne de la chose sont compossibles. Heidegger, dans son Interprétation phénoménologique de la critique de la raison pure : « Suivant ce que l'étant est à chaque fois selon sa teneur réale ( sachhaltigkeit ), se diversifient l'accès à lui, son exploration et, corrélativement, la conceptualité et le type de preuve qui peuvent s'y appliquer. » . Aucune conscience évaluative, en tant que conscience constituante de la teneur en déterminations de la matérialité spécifique d'un étant, ne peut seule contribuer en quoi que ce soit à la consistance éidétique. . Il s'agit de présentifier des séries de perceptions en connexion


82 Intoccabile continue dans lesquelles l'objet perçu est un seul et même objet et, ce faisant, manifeste de façon toujours plus parfaite, dans la progression des perceptions, ce qu'il recèle, j'entends, ce qu'implique son essence. . Toute appréhension potentielle inclut des horizons vides de perceptions possibles, des espaces de disjonction. . Ce qui, dans Scories, a été nommé disjonction, existe sur le mode de l'indétermination dans le concept. Cet exister est tel qu'il ouvre des possibilités spécifiques de détermination. . Le cherché a cette propriété d'être toujours déjà pour nous un trouvé : voilà que les choses prennent pour le lecteur un tour plus intéressant. . Une véritable phénoménologie de la religion s'impose, contre les « insensés » qui brandissent le discours laïque sur la religion contre le discours de la religion sur elle-même. Il s'agirait de saisir la chose même afin que tout énoncé à son sujet soit fondé en vérité. Ce que les laïques affirment au sujet de la religion procède d'une nichée conceptions problématiques. Une entente de la religion qui pourrait être articulée avec une phénoménologie de l'expérience religieuse et qui pourrait servir de point de départ à un système moral phénoménologique. . La tâche traditionnellement dévoyée à la philosophie, celle d'assigner un lieu à la vérité dans la parole, se complique aujourd'hui du fait que nous ne savons plus trop ce qu'est la vérité, ce qu'il en est. La parole philosophique, disons-nous, cellulaire intelligent en main, se révèle problématique du fait de l'indétermination du concept de vérité ; et c'est insensiblement qu'elle dégénère en bavardage. Celui qui se contente de pérorer avec un air important sur la vérité en


83 La phénoménologie critique éludant la critique, combien nécessaire, du devenu du concept se convainc de mensonge. Une réflexion sur le concept de vérité, non, poussons, un « sauvetage de la vérité » s'impose, pour qu'une chose telle que la philosophie s'avère même possible. Mais - et telle est la position que nous défendons - un sauvetage de la vérité est du même coup un sauvetage de l'apparence. Nous avons cru jusqu'ici qu'en critiquant l'apparence qui voile l'essence nous en arriverions au voilé, au Vrai. Mais en liquidant l'apparence, le sujet saisit du vide, ses mains se referment sur du rien. Nous avançons que les apparaîtres sont l'essence, la vérité même. L'aller-simple vers le vrai oblige à une rédemption de l'apparence. La phénoménologie critique est cette discipline qui redonne à l'apparence sa dignité et son avenir.

Il est d'autres modes de saisie de la teneur de l'objet ; La phénoménologie est le plus rigoureux de ces modes de saisie ; Art et phénoménologie La phénoménologie en tant que mode de saisie, ou plutôt, d'écoute, des étants qui se donnent dans le logos, est un mode de saisie. C'est dire qu'il en est d'autres. Il est par contre, le plus rigoureux. L'Art est l'un de ces autres modes de saisie du donné en tant qu'il s'offre. L’Art et la phénoménologie convergent dans leur volonté de Dire ce qui se présente sous le mode de l'offrande. L’Art et la phénoménologie sont tous les deux poésie, poésie entendu ici comme mode rigoureux d’écoute et de nomination de l’étant. Michel Butor, ayant pressenti cette affinité entre l’Art - plus spécifiquement le roman, mais ses observations pourraient sans trop de problème être étendues au domaine entier de l'Art - et la science de la saisie des essences,


84 Intoccabile affirme que le roman, une forme de récit parmi tant d’autres, « est le domaine phénoménologique par excellence, le lieu où étudier de quelle façon la réalité nous apparaît ou peut nous apparaître.»88 Par excellence ? Nous ne le croyons pas. D’autant plus que le roman est élaboré en vertu de cette esthétique de l’effet dont nous nous méfions, en majeure partie pour un public : et c’est bien pourquoi l’exigence phénoménologique se voit submergée sous celle de plaire et d’amuser ; le marché invalide le roman en aval comme entendre et expression du dire de l'objet rigoureux. Michel Butor lui-même laisse glisser que les objets non pas découverts mais retrouvés par le roman comme Dire sont « [...] plus intéressants que les réels ». Tout est dit. N’empêche que le roman, en se faisant l’instrument imparfait ( le dedans est articulé sur le dehors du désir ) du Dire de l’objet dans ses infinies variations participe de l’intention phénoménologique en général. Nous aimerions avancer ici, quitte à approfondir cette intuition plus tard, que le roman et la phénoménologie diffèrent dans leur teneur de Vérité en ce que face au Dire de l'objet comme champ d’action sur le sujet, ils s’organisent comme des espaces de prises de position différenciés au sein desquels des répertoires de possibilités de re-présentation de l'objet dans son Dire apparaissent. Et nous pourrions multiplier les exemples d'artistes ou de philosophes qui ont pressenti cette affinité entre l'Art et la phénoménologie. L’artiste, tout comme le solitaire phénoménologue ont affaire au mystère. La chose, le mystère, leur dicte le mode d’apparition qui lui convient afin qu’elle puisse paraître telle qu’elle est, devant nous, pour nous. ... . L'objet ne se laisse pas appréhender mais fait appréhender. 88 Michel Butor, « Le roman comme recherche », dans Répertoire. Études et conférences, 1948-1959. Éditions de minuit.


85 La phénoménologie critique . Divers modes d'appréhension sont compossibles. . Des positions langagières spécifiques échoient à ces modes d'appréhension. . L'attention met en jeu la possibilité de se fixer sur un moment du champ impressif de la chose. . La phénoménologie critique nous donne à atteindre un niveau de grammaticalité plus fondamental, plus originaire, que celui des grammaires constituées. . Les disjonctions sont en quelque sorte des espaces de jeu. . Réponse signifie toujours transformation de la disjonction problématique en une conjonction non problématique. . Voici donc une philosophie qui, si l'on en croit les rumeurs, se dit rigoureuse. Et qui, en plus, se veut « critique ». Mais pourquoi donc, critique ? Parce qu'elle rage et condamne, tape du pied et emporte la conviction ? Une philosophie de tribuns, la nôtre ? Non pas. Serait-elle critique, alors, dans l'acception kantienne du terme ? Nous n'y sommes pas. . À l'ombre d'une inflexible discipline de la raison, la phénoménologie critique réfléchit à la légitimité de choses telles que des jugements d'essence ainsi qu'aux modes d'accès à ces jugements d'essence. . Phénoménologie explicative : toute chose est enserrée en un réseau de choses. Le pourquoi de son ipséité est inscrit dans ce réseau de dépendances mutuelles. C'est ce qu'Hüsserl entend par « causalité substantielle ». Toute réalité n'est ce qu'elle est qu'en rapport avec d'autres réalités... Hüsserl en outre affirme que la dépendance d'un étant est fonction d'un autre étant ou


86 Intoccabile d'une possibilité d'étant. . Présomption de la validité des méthodes en histoire de l'art. . Qu'il ne subsiste qu'un seul doute - un doute raisonnable quant au mode de présentification de l'objet en histoire de l'art, et il est permis d'avancer que son domaine d'investigation ainsi que les méthodes avec lesquelles on se propose d'investir ce domaine, ne sont guère assurés. Lorsque l'objet en son mode de présentification - et nous n'en sommes pas mêmes à la teneur, ou autrement dit à la matière et à la forme de la matière qui ont leur pendant, dans notre théorie du signe, en la substance du contenu et la forme du contenu - s'offre à nous, comme aujourd'hui, sous la forme d'une vague présomption ( l'on se contente de suivre la carte d'état-major de cette fumeuse ontologie moderne ), il y a lieu de craindre le pire. . Les questions du droit - quid juris - de la science historique de l'art sont des questions d'ontologie matérielle. . L'absence d'une assurance réelle quant au mode de présentification de l'objet d'art n'est cependant pas un obstacle au succès pratique, au caractère purement utilitaire de cette discipline historique spéciale. . Tant que l'objet en son mode de présentification ne sera pas rendu avec une certitude toute apodictique, nous ne saurons pas ce qu'accomplit en fait l'histoire de l'art et comment elle l'accomplit, aucun jugement sur la valeur définitive de cette discipline, prudence oblige, ne saurait être formulé. . Le mode de présentification serait, en ontologie matérielle, non une opinion vague, une pensée vide ou une fiction, mais un donné qui rend de par sa teneur indéfendable, intenable, la position contraire.


87 La phénoménologie critique . Toute parole véritable est Parole de l’être, sur l’être, non pas dévoilement mais montrement, non de ce qui est banalement, non de ce qui se présente à nous sous la forme du simulacre, mais de ce qui est en tant qu’il est en soi. . La parole ne nous montre pas l’être dans toute sa pureté et sa nudité aveuglante, elle nous donne plutôt l’idée de la présence asymptotique de l’être : une pure tendance-vers, qui finit par y toucher sans jamais s’y identifier tout à fait. Idée de l’être qui est comme la métaphore d’une logique de la dislocation, d’un conceptualisme qui refuse de céder à l’illusion de l’identité, qui crache sur la définition scolastique du savoir comme pure adéquation ( adequatio rei et cogitatum ). Visio specularis. Le parler est le pointer du doigt vers l’être, effleurement… Le parler parle l’être, mais sans jamais s’y confondre. Nous entrevoyons par contre la possibilité d’une vision de l’essence, d’une vue directe de l’essence... Utopie du langage. Telos de la phénoménologie critique ! … . Dans l’affairement général, dans l’épuisement et l'empâtement où nous laissent jeux, sorties, internet, sexe et beuveries, qui parle encore, sinon le poète ? Ce Christ, ce solitaire, sauvage irrécupérable perdu au sein de la société industrielle avancée, Parle, mais qui écoute ? Combien de poètes empaillés en cures fermées - emmurés en eux-mêmes -, les yeux hagards, surpris de tant d’incompréhension de la part de ceux à qui s’adresse le langage des choses mêmes ? On le croit fou. Mais cette folie, ou encore cette apparence de folie, est la folie qui dévoile les chiffres d'une transcendance à jamais perdue. Ignoré de tous, le poète chante encore. C’est le corps meurtri de l’indifférence des autres, qu’il témoigne à une humanité ingrate et véritablement pervertie le plus grand amour qui est sacrifice de soi, agapè, perte de soi dans l’altérité, et montrer de… à


88 Intoccabile l’Autre. Est-il plus fol amour que celui d’un poète ? Amour plus désespéré ? Plus grand ? Amour plus tragique que celui de qui aime sans relâche pour ensuite se voir écarté comme mouche du revers de la main par une vermine qui ne méritait pas même en premier lieu d’être aimée ? L’humanité irrémédiablement corrompue mérite-t-elle même cette Parole véritablement divine ? Est-elle en mesure de se tenir droite et fière comme une sphère consciente de sa parfaite rondeur, à la hauteur de cette Parole au front altier ? Tente-t-elle de le faire qu’elle retombe à hauteur de ceinture, voire d’orteils, les forces lui manquent. Le poète est le « berger », le gardien, le fonctionnaire de l’être, devenu inutile et quelque peu ridicule eu égard au discrédit dans lequel est tombée l’idée même d’être. Oh ! Amis poètes ! ... . Nous avons dans les Addenda clarifié la notion de signe linguistique et suite à l'exposition d'une théorie qui rend compte de la forme de la chose visée dans la langue - la forme du contenu -, nous avons analysé le phénomène de la dépragmatisation - déperdition de sèmes contextuels, ceux rattachés à la substance du contenu. . Le mode de présentification est pour nous une brique de plus posée dans l'édifice d'une théorie de la connaissance inversée, c'est-à-dire qui donne le primat à l'objet plutôt qu'au sujet. . Une chose telle que l'épochè hüsserlienne - la mise entre parenthèse du monde de la vie - est indéfendable, du fait de l'insécabilité, du caractère « syncatégorématique » du cogito et du cogitatum : si l'on considère que l'obtention de la forme stylistique des vécus de conscience présuppose les contenus


89 La phénoménologie critique d'objets que l'épochè prétend oblitérer, la chose est on ne peut plus claire. . Le jeu de la langue dans la phénoménologie hüsserlienne : par l'épochè, Husserl espérait se couper du monde de la vie, et des thèses sur le monde de la vie, mais la langue husserlienne présuppose ce monde, ou autrement dit, la langue d'Husserl pose l'abolition de sa propre condition de possibilité, son inscription dans la lebenswelt. Voilà donc ce qui nous pousse à promouvoir une langue autre, qui, contre toute espèce de mathesis universalis, rende justice à ce dont le phénoménologue ne saurait faire l'économie, à savoir le monde de la vie. ... . En régime objectiviste, l'objet nous parle, ou autrement dit, « ça ressort », es kommt heraus. L'objet nous parle lorsqu'en déployant des structures d'appel il fait signe à l'attention et s'avance dans son logos, se fait pro-pos. Les structures d'appel, c'est ce qui « ressort ». Ainsi, lorsqu'il est dit : « ça ressort », cela signifie que l'objet parle et appelle le sujet intuitionnant par et dans son déploiement. Les structures d'appel, c'est ce qui « ressort » ; elles interpellent en parlant la teneur chosale de l'objet qui se pro-pose dans son logos et fait signe dans son avancée, dans son c'est-ainsi ( so ist es ). . Rendre justice à l'oeuvre d'art - et telle est la prétention du phénoménologue de l'art -, ce n'est pas du haut d'une chaire lui intimer, grille de lecture en main, de faire état de son sens. Ce n'est pas, des altières hauteurs du concept, la presser, avec moult clins d'oeil, de décliner sa compréhension ou encore son « message » une fois pour toutes. Une analyse digne de ce nom ordonne le plongeon dans la chose même, ordonne de s'exposer à l'oeuvre hors de la zone de confort conceptuelle, de laisser


90 Intoccabile aux soins du portier du temple de l'Art ( ou aux agents de sécurité ) les grilles de lecture que nous gardons toujours pardevers nous. Une analyse rigoureuse ordonne, du moins pour un temps, de poser comme problématique la validité des concepts et grilles de lecture existantes 89. Il s'agira pour nous, en une skepsis relative, en une willing suspension of belief, de mettre entre parenthèses concepts et grilles ( tout en tenant compte de la possibilité d'une contamination du percevoir malgré la skepsis ), leur validité, et ce afin d'éluder la possibilité d'une prédétermination du contenu d'objet de la contemplation esthétique 90. . Lorsque Kant affirme, dans l'édition de 1781 de sa Critique, que l'être n'est pas un « prédicat réel, c'est-à-dire un concept de quelque chose qui pourrait s'ajouter au concept d'une chose », cela signifie tout simplement que l'être ne fait pas partie de la compréhension de l'objectum, mais est tout simplement la position des traits pertinents de l'objectum dans la sphère de l'effectivité. Ceci rend problématique notre conception de la représentation ou conceptualisation ( le percept sans le trait pertinent « être » ). . Nous disons « lire l'oeuvre d'art », mais qu'est-ce à dire ? Lire une oeuvre, c'est avant tout prendre position par-rapport-à..., c'est poser le corps propre contre l'oeuvre. En prenant position par-rapport-à..., en posant le corps propre d'une certaine 89 Bien évidemment, l'idée d'une lecture purement a-conceptuelle relève de la fantaisie, et appelle d'elle-même sa critique : les concepts, somatisés, se retournent en prédispositions esthétiques, ce qui rend la notion d'une expérience esthétique naïve tout à fait indéfendable. Il est permis de faire état du caractère « conceptuel » de la contemplatio naïve. Ceci dit, la démarche du sceptique dogmatique, qui abolit l'attitude doxique afin de rétablir une soi-disant pureté de l'expérience esthétique, fleure l'aporétique. 90 Les grilles de lecture sont ces cartes d'état-major qui enjoignent, comme le patron enjoint son employé à...


91 La phénoménologie critique manière dans le topos, dans le tout se-projetant de l'oeuvre, en projetant le corps dans l'arène, nous actualisons des possibilités de perception parmi un éventail de possibilités de perception. . La condition de possibilité d'une analyse digne de ce nom, qui laisse parler la chose en son avancée, semble être l'épochè 91, mouvement d'éduction, de retrait du soi doxique, théorique. L'analyste aboutit ainsi à des concepts d'une validité incontestable à partir de la confrontation de son corps, inscrit dans le contexte d'auto-présentation de l'oeuvre ; des concepts a posteriori, qui ont leur fondement dans la chose même. L'analyste a ainsi la preuve que ce qu'il avance ne flotte pas « dans les airs » et a de sûres fondations dans l'oeuvre. . De sérieux doutes surgissent quant à la possibilité même d'une épochè radicale ( une épochè relative semble tout à fait possible en principe ) : les contenus d'objets ne subsisteraientils pas dans la conscience... mais sous une forme si éminemment abstraite qu'ils ne seraient plus saisis comme contenus d'objets ? . L'entente, ou autrement dit, la mise en regard du concept et de la chose en sa présence jaillissante, possède un caractère injonctif, c'est-à-dire que le sujet est sommé de prendre position par-rapport à... l'essence ob-lige, ordonne : « La plus intime urgence de la décision du dasein » ( Heidegger ) est donnée avec l'auto-présentation de l'étant. . La distinction est pourtant claire. Ce qu'un étant est, d'une part, et d'autre part, le mode de présentification des caractéristiques objectives, ou en d'autres termes, des traits pertinents de la chose. Le quid et le quomodo ( le comment du quoi ). Par exemple, cette table. Ses caractéristiques objectives ( bois, couleur, etc. ) sont tout autre chose que son mode de 91 Pas au sens qu'Hüsserl donne à ce terme. Une épochè relative.


92 Intoccabile présentification. Le mode de présentification n'est autre que le mode de survenance de l'objet, la modalité d'effectivité. L'objet me surprend-il ? Survient-il brusquement au sujet qui pour l'occasion fait montre de surprise ? Ou se tient-il là devant lui, passif, attend-il que sa sensibilité s'en saisisse ? Le mode de présentification à l'intuition, la dis-position, nous le voyons, ne saurait être confondue avec les caractéristiques objectives, ou traits pertinents, de l'objet pris en vue. . Ce qui est recherché est par là-même déjà présent. . Une confusion telle entoure le concept d'objet en histoire de l'art qu'il nous est permis de douter de la capacité de l'historien à poser, avec toute la rigueur nécessaire, un concept d'objet d'art qui rende superflue toute interrogation quant à sa teneur de chose. . Si un seul doute raisonnable persiste quant au mode de présentification de l'objet d'art, alors le concept d'objet d'art est problématique, il n'a pas été posé avec toute la rigueur nécessaire. D'un concept d'objet problématique procèdent des jugements problématiques. De jugements problématiques procèdent des théories problématiques. . La totalité des caractéristiques objectives de l'objet, du Gegenstand entendu comme posé face à moi, est englobé en une conscience synthétique surplombante ( übergreifende ). Ainsi seulement l'objet, par l'acte de synthèse de la conscience, devient et demeure un. . L'histoire de l'art fourmille d'exigences non encore satisfaites mais nécessaires. . Aucune théorie ne peut être vraie dans laquelle on relèverait un doute raisonnable quant au mode de présentification de son


93 La phénoménologie critique objet. . La réflexion phénoménologique est véritablement la science portée à un niveau de conceptualité tel qu'il corresponde à la pleine saisie de son effectivité. . Le tout de l'étant est le déjà-donné. Il est entendu que l'étant est ce qui dans sa teneur de chose attend que nous le prenions au sérieux. Le plus souvent, nous ne faisons que sombrer dans le ridicule en opposant à l'étant la plus exécrable indifférence. . Une entente médiocre de la langue est une entente médiocre des contenus d'objet. D'où nos trop fréquents sursauts d'horreur à la lecture de nos collègues. . Cette crainte monacale de la présence sensible correspond à la lâcheté de la pensée abstraite. . L'abstraction de la pensée moderne se traduit en une répugnante distance par-rapport au moment du sensible. . À partir de Descartes, l'ego cogito devient le fondement sur lequel s'installe toute philosophie, toute sapienda universalis authentiquement rationnelle. . La connaissance en son sens téléologique est l'auto-correction progressive des projections ou présomptions ( anticipations présomptives ). . Si nous transposons la problématique de l'anticipation présomptive dans les termes de notre phénoménologie critique : le sujet posé dans le champ impressif du surgissant, du parlant, du se-projetant-vers..., n'est pas en mesure, au départ, de se saisir de la totalité des apparaîtres de la chose. Le sujet est appelé à prendre position en vue de la résolution d'une tension


94 Intoccabile due à l'incomplétude de son savoir de la chose. . La phénoménologie critique se plie à la chose, à son bon vouloir. . Les intentions, les visées du sujet, s'éteignent dans l'objet. Ce n'est que dans la mesure où les intentions s'y abîment qu'il est permis, sans rire, de parler d'une chose telle que l'extrême contention du concept. . Il s'agit d'être à même de se laisser adresser la parole par les phénomènes. . La dénonciation du point de vue comme perspective-sur, comme préfiguration d'une teneur de chose par la voie d'un biais, est encore un point de vue. On n'en sort pas. Dès lors, déplacer le propos hors du paradigme pour-contre, hors même du cercle malfaisant de la dialectique. Où ? En régime objectiviste : exit le point de vue. Le régime objectiviste est la mort du point de vue. En régime objectiviste, point de position face-à, point d'objet au sens de Gegenstand, mais surgissement de la chose dans l'immanence de la conscience, et déplacement du surgissement dans la pro-position. La pro-position est la mise à disposition dans la parole de la libre avancée. Le sujet, en régime objectiviste, ne s'exprime pas au sujet de... il Nomme cette chose qui parle par son organe, ce qui est autrement différent. . La possibilité subsiste que la préfiguration à partir d'un biais se substitue à la chose même. Danger inhérent au point de vue. Nécessité, donc, d'une phénoménologie critique, d'une phénoménologie des essences chosales. . Autant de biais, autant de possibilités de préfigurations.


95 La phénoménologie critique . Toute perspective dans laquelle l'Absolu est visé manque l'Absolu, parce que toute perspective en tant que telle est finie. . Das Absolute soll reflektiert werden : nous voici donc en régime objectiviste. . Si l'on est conséquent, on tire les conclusions de l'ethos athée et existentialiste, on laisse derrière soi l'essentialisme, et dès lors, les arrières-mondes posés en opposition aux mondes de l'apparence tombent à plat. . Si le sociologue s'exprime en termes d'idéologie, de fausse conscience, ces termes étant à prendre en opposition à la vérité sur la société, à la conscience véridique, il convainc par là le fondement de sa démarche d'idéalisme malsain. . Les anticipations d'objet se modifient au contact de nouveaux aspects mais persistent. Il n'y a pas dépassement au sens d'abolition mais plutôt au sens d'intégration des éléments de départ au sein d'un plus riche complexe de sens. . La phénoménologie critique en tant que science n'a pas le droit de s'appuyer sur un dogme préalable, une conviction a priori de quelque ordre qu'elle soit. Car ce qui la caractérise par essence, c'est la volonté d'être une science absolument fondée, ou plus simplement, d'être une science pure et de n'être rien d'autre que science. Par principe, elle ne peut prendre pour point de départ que des fondements originaires absolument évidents et ne peut progresser que grâce à une méthode de fondation absolument dénuée de préjugés, justifiant chacune de ses démarches par des principes évidents. . L'Idée de Platon, l'energeia d'Aristote, le noumène de Kant, le concept absolu d'Hegel, la volonté de puissance de Nietszche, la Volonté de Schopenhauer ( volonté de la volonté dans


96 Intoccabile l'éternel retour du même ) ; toutes notions posées contre l'apparence. . Voici donc une - trop rapide - esquisse analytique de notre phénoménologie du mythe de la femme, à intégrer dans le corps de vastes études intéressant l'Idée d'amour, ou plus spécifiquement concernant la problématique ardue de la constitution de la sexualité sur le mode inter-monadique. . Nécessité de ne pas hypostasier les traits pertinents du mythe, de faire comme s'ils étaient tombés tout prêts du ciel : leur saisie soulève des problèmes ardus de phénoménologie génétique ou explicative. . Le mythe de la femme devient véritablement mythe lorsque sous l'effet de l'émancipation socio-économique se produit un mouvement d'éduction de la femme hors de la sphère du mythe. . L'émancipation socio-économique est aussi une émancipation par-rapport à l'obligation de l'auto-subsomption sous le mythe. . « Libération » de la femme - elle n'en est pas tout à fait une : mettre en regard la métaphysique moderne du sujet. , Le mythe, qui avait une fonction normative et qui enjoignait l'homme à prendre position par rapport-à... en certains modes spécifiques ( le caractère injonctif du mythe de la femme ordonnait la galanterie, la courtoisie, la badinerie, le fin amor. Le mythe en tant que question à laquelle répondent ces usages réglés ), n'opère plus. . Il ne disparaît pas tout simplement, mais son sens subsiste ; seule sa valeur pour nous s'évanouit. En termes techniques, la substance du contenu du mythe demeure, mais la substance de la forme, c'est-à-dire la signification qu'a pour nous la présence


97 La phénoménologie critique du mythe de la femme dans la sphère de l'objectivité intermonadique se perd. . Si le mythe n'opère plus, c'est qu'il a perdu son caractère injonctif : dès lors, les modes de prise de position y afférant tombent. . Suite à cette perte de valeur du mythe de la femme, une subjectivisation absolue de la morale féminine concommitante à une désimbrication des ordres moral et esthétique, qui subsistent purement l'un hors de l'autre, et qui croissent l'un hors de l'autre. Référence au problème de l'abstraction chez Hegel ( à développer dans d'importantes recherches parallèles ). . Cette subjectivisation n'est pas l'effet du hasard : elle s'inscrit dans le cadre de l'ontologie post-cartésienne qui place le sujet en amont. . Qui dit subjectivisation de la morale dit nécessairement nivellement « vers le bas » du contenu des catégories de la morale inter-monadique. . C'est une grave erreur de méthode que de confondre l'évidence assertorique de l'existence d'un fait isolé avec l'évidence apodictique de l'existence d'une loi générale ! . Le savoir est simple regard porté vers. La connaissance est l'expérience vécue de la concordance entre la pensée et la chose, entre l'énoncé abstrait ( au sens hégélien du terme ) et l'état de fait. . Une phénoménologie des formes-type de conscience des classes inférieures, en commençant par une phénoménologie de l'être-batracien.


98 Intoccabile . Réfléchir ( à ) une question, ce n'est pas satisfaire les impatients, lesquels de toute façon préfèrent la heineken au denken, en apportant ici et maintenant, en une totale absence de pensée, des éléments de réponse bien nourissants. C'est, au contraire, prendre vue sur la question, c'est, dans un souci de vérité, tourner autour, retourner la question, com-prendre en une visée les éléments constitutifs de la question, et dans cette saisie des multiples apparaîtres de la question ainsi com-prise, préparer le terrain à une résolution du noeud. . Cette conception implicite, parce que non expressément formulée, de la langue scientifique. . La langue serait une pure substance phonique et graphique, par laquelle nous serions à même de communiquer de la « pensée », ici, la pensée scientifique, dans un souci de neutralité axiologique. Voici une conception, pour ainsi dire, humoristique, et malheureusement très répandue, de la langue en tant que pur instrument de communication. La pensée, d'une part, et la langue, qui « exprime » ou transmet la pensée, d'autre part. Tout est fait pour maintenir l'opposition, les membres de l'opposition, dans leur pureté. . Le bon sens ordonne de réfléchir l'opposition langue / pensée ; mais le bon sens universitaire saute par-dessus le bon sens et signifie aux fidèles qu'il n'y aurait qu'à éluder la réflexion sur la langue, qu'il n'y aurait qu'à respecter la directive administrative pour être admis au paradis de la rectitude méthodologique. . Afin de minimiser l'incidence de bruits, on aseptise la langue ( car moins il y a de subjectif, mieux c'est ), on ne dévie pas de l'idéal de neutralité axiologique - sauvagement pris à partie d'ailleurs par une exubérante sociologie de la connaissance - ; on élimine ( en apparence ) tous les éléments relatifs au contexte d'énonciation ( les déictiques, les embrayeurs de


99 La phénoménologie critique signification ), on remplace le locuteur, le « je », par une instance locutive anonyme ( le « nous » ) et on signe le fait qu'avec l'évacuation de la réflexion c'est le « je » qui en réalité a été liquidé. . La langue est de part en part pensée. La pensée, elle, est médiatisée, absolument, par la langue. Il est impossible, a priori, d'affirmer que la pensée se tient d'un côté du ring, et la langue de l'autre côté, et que de leur affrontement résulterait une plus haute unité dialectique : la pensée exprimée par la langue ! Il n'y a pas la langue d'un côté et la pensée de l'autre. La pensée pure est déjà langue, et la langue est déjà pensée. Quelle est la portée d'une telle remarque en ce qui concerne une critique de la langue scientifique ? Le rapport langue / pensée est faussé par les chercheurs du fait qu'ils choisissent d'adopter sans examen la directive administrative ( celle de gommer le subjectif et de présenter leurs résultats à l'aide d'une langue axiologiquement neutre ) venue d'en-haut. Si la langue est déjà pensée c'est qu'elle recèle des éléments de sens, et dès lors, ne saurait être axiologiquement neutre. . Neutralité axiologique. Qu'on ait choisi de déconsidérer la langue pour en faire l'instrument d'une pensée pure, qui attendrait sur le banc des joueurs le moment propice à l'expression, est hautement significatif. . La langue des chercheurs est privée de son identité : les connotations sont évacuées ( liquidation de la lexie en tant que « comportement », en tant que lié à son contexte pragmatique d'effectuation ), la subjectivité mise de côté, et tout est mobilisé en vue de l'effectuation de l'objectif qui est l'expression de la pensée « pure », dont la subjectivité s'avère être le coût de revient. . Les instances anonymes universitaires, les chercheurs, se


100 Intoccabile saisissent de la langue comme d'ouvrières spécialisées sans nom ni lieu. . Ainsi, la langue serait un instrument neutre, axiologiquement parlant ? Quel est donc cet a priori ? La science a-t-elle le droit de prendre appui sur une entente préalable de la langue ? La science, au contraire, cherche à éviter les a priori irréfléchis, de quelque ordre qu'ils soient. Car ce qui la caractérise par essence, la science, c'est la volonté d'être une science absolument fondée, ou plus simplement, d'être une science pure et de n'être rien d'autre que science. Par principe, elle ne peut prendre appui que sur des fondements originaires absolument évidents et ne peut progresser que grâce à une méthode de fondation absolument dénuée de préjugés - de préjugés sur la langue - , justifiant chacune de ses démarches par des principes évidents. . L'arrière-plan noétique : le champ libre et illimité de la vie pure de la conscience. Son corrélat noématique : le monde. Que de vastes horizons de recherche s'offrent, s'ouvrent ici à nous. . Déchirante impossibilité de la réduction phénoménologique : en saisissant l'immanence de la conscience transcendantale, je saisis aussi son au-delà. . Naïveté : croire que subséquemment à la saisie d'un état de fait, nous prenons l'initiative de nous y rapporter de telle ou telle manière. C'est oublier que la saisie d'un état de fait possède un caractère injonctif. . La structure de l'horizon « propre » : mon milieu familier, avec ses pré-ceptions d'objets inconnus, c'est-à-dire d'objets que je dois acquérir, mais que j'anticipe déjà dans leur structure d'objets...


101 La phénoménologie critique . Connaissance présomptive : dans chaque perception extérieure, les côtés de l'objet qui sont réellement perçus renvoient à des côtés qui ne le sont pas encore, qui ne sont qu'anticipés dans l'attente d'une façon non-intuitive ( seulement formelle ) comme aspects à venir dans la perception. . Caractère pro-tentionnel de la perception des objets de l'horizon propre. . Un objet est à la fois : teneur, c'est-à-dire matière ( substance du contenu dans notre théorie du signe ) ; forme, c'est-à-dire ajointement de matière ( forme du contenu ou encore, « forme du sens » ) ; mode de présentification, c'est-à-dire déploiement en un mode spécifique de la matière ajointée. Toute analyse qui « oublie » l'un des moments est partielle et ne saurait prétendre à l'exhaustivité. . La structure d'appel est en elle-même une invite. Je réponds à l'invite, ou plutôt, aux invites, puisqu'un objet est un complexe de caractéristiques objectives appelantes, de structures d'appel, et pénètre en un champs à partir duquel, dans lequel, se constitue pour moi, selon des modes qui sont à exposer, la teneur en matière et en forme de l'objet. Ce champ est le lieu même de la relation sujet-objet. Être dans le monde est être parmi les choses, et donc constamment répondre à des invites. . La phénoménologie des essences chosales ne doit pas dégénérer en ontologie formelle, en théorie du « quelque chose en général ». . Un objet formel se présentifie à vide. . L'objet non encore connu possède un horizon de validité anticipée : la présence comme déjà prescrite, mais non encore spécifiée et déterminée.


102 Intoccabile . Une transcendance de sens est attachée à chaque perception singulière : la présence. . Il est ce que l'on pourrait nommer des dé-présentations : elles forment l'horizon ex-centrique transcendantal de toute représentation. . Le noyau, ou pour reprendre la savoureuse expression du Spitzer des stilstudien, l' « étymon spirituel », est l'invariant d'un étant assuré de son identité à soi à travers le flux de la variation imaginaire des transformations possibles. . L'objet est ce qui se donne initialement comme une potentialité d'irruption / d'éruption possible. . La structure du champ de présentification : le champ de présentification ( ou monde de la vie ) est ainsi structuré qu'il fait apparaître dans la proximité un riche relief, une riche différenciation pour passer ensuite dans une indéterminité croissante et finir dans un horizon ouvert. Cet horizon ouvert constitue la totalité mondiale de la présence. . La notion de communauté formelle du Husserl d'Expérience et jugement possède un pouvoir descriptif satisfaisant en ce qui concerne ces assemblages d'éléments que sont les oeuvres hybrides, telles que définies dans nos Scories. . La nécessité de fonder tous les concepts dans l'intuition donatrice. Qui voudrait, pourrait donc se contenter de la maigre pitance des vulgaires concepts d'entendement ? . Critiquer le jugement en son exercice : une validation continue des fruits du jugement ! . Avant la prise en vue de toute matière sous la forme d'un


103 La phénoménologie critique questionnement, des conditions minimales se doivent d'être satisfaites. Sinon c'est le bavardage, les échanges de bruits d'animaux. . Quelles sont les conditions de possibilité d'un accès non pas à la discussion mais vers la discussion ? . En régime objectiviste, le bavard se voit réduit au silence et au dépaysement le plus total. . Le plus important, en matière de phénoménologie critique, est de faire le saut, de passer du régime subjectiviste en régime objectiviste. Quelles sont les conditions de ce saut ? . Les singularités multiples formant la signification idéellement Une sont naturellement les moments d'actes correspondant du signifier, les intentions de signification. Ainsi, la formulation du problème de la constitution de la signification doit tenir compte de la dimension temporelle du procès. . À toute expression son fondement réique et son contexte d'effectuation. . Traits pertinents, ou marques distinctives, au sens originel du mot, c'est-à-dire destinées à faire connaître les objets auxquels elles adhèrent. . Il est certain que l'idée de rationalité est une notion téléologique, en quelque sorte un horizon au sein duquel il ferait assurément bon que nos actes de pensée s'inscrivent. . Le questionnement en tant qu'aspiration et anticipation d'un règlement par le jugement. . Ce qui précède le questionnement dans la sphère passive est


104 Intoccabile un champ unifié de possibilités problématiques. . Le sujet questionnant anticipe déjà consciemment certaines formes possibles de réponses et elles interviennent déjà dans l'expression des questions elles-mêmes comme contenus de questions. . La phénoménologie génétique procède de cette ferme croyance que l'objet n'est pas isolé, qu'il est le point-milieu d'un complexe de choses. . Horizon interne de l'objet en tant qu'halo de propriétés encore indéterminées mais pourtant déterminables. . Le concept est une conscience d'identité qui passe par-dessus les apparaîtres pour exercer sa prise ( übergreifende ), une conscience qui prend en rassemblant ( zusammengreifende ). . La phénoménologie est ouverture vers la pensée, donc vers l'objet. La pensée et l'objet, voilà ce qui intéresse la phénoménologie. Cette dernière pourrait être décrite comme une ouverture descriptive vers les phénomènes en leur ipséité, et, corrélativement, comme une ouverture vers les divers modes intentionnels attachés aux objectivités prises en vue. . À vouloir serrer de trop près le réel, on s'interdit ipso facto de le voir tout entier, le réel s'étendant fort au-delà de ce qui tombe sous le coup de l'observation directe. . L'opération de détermination d'un substrat se brise en autant de moments que le substrat contient de caractéristiques simples. . Noyau réique : une forme primitive à partir de laquelle on peut dériver des modifications.


105 La phénoménologie critique . La modifiabilité en soi ( théorie de l'imagination : modifiabilité de la frange du noyau réique ) est une diversité indéterminée qui ne peut être enserrée par le concept. . Régime subjectiviste : les thèses peuvent être vraies, mais seulement de manière limitée. . Qu'est-ce que le néant ? L'abolition de la visée de toute position d'être. . De la possible articulation de la phénoménologie et du matérialisme historique. Assurément, puisque les deux procèdent et font retour aux conditions réelles d'engendrement de la vérité. . Ici commence la véritable phénoménologie. Ici sont posés les fondements d’un discours insigne, fondamentalement différent, sur l’effectif, et nécessairement sur son au-delà, ici est esquissé un Dire qui ignore et dépasse, les cheveux dans le vent, le bavardage des insensés qui au nom du solide bon sens voudraient liquider la philosophie, Parole au sens emphatique du terme. La phénoménologie s’impose comme mode de saisie, d’énonciation par excellence : rédemption de l'apparence. Ce n’est qu’après avoir traversé le grand désert glacial de la spéculation qu’une chose telle que l’espoir nous sera donnée. Ici s’amorce un mouvement de « sortie » ; la souffrance accumulée des exclus et des sans-voix nous l’ordonne. . La méthode phénoménologique critique cherchera à se dépasser en « philosophie phénoménologique du contenu », ou autrement elle dépérira et s'assèchera en tant que pur formalisme de l'entendement, lequel reste toujours extérieur au contenu qu'il s'agit de « prendre en main ». La méthode phénoménologique, en tant que chemin vers le fonds, chemin vers la pensée, acte de mise-à-mort du Verfall, est la tentative


106 Intoccabile désespérée de mener la philosophie du contenu de notre jeunesse à un stade supérieur d'effectivité. C'est dire que cette exposition brisée des principes de la méthode phénoménologique critique s'inscrit dans le sillage des Mélanges, qui se voulaient l'illustration exemplaire mais combien tourmentée d'une philosophie du contenu prenant sur elle l'astreinte du concept qui plonge vers l'objet au lieu de le transcender solennellement par la pensée. . La pensée calculante est un dire-le-néant, ein Nichts-sagen ( Hegel ) et ainsi, absence de pensée et vanité à l'égard du contenu. . La pensée calculante passe allègrement du qualitatif au quantitatif, et ce passage de l'un à l'autre ne semble poser aucun problème d'ordre méthodologique. . L'identification du qualitatif au quantitatif ou encore, la priseen-main du qualitatif par les méthodes sereines du penser calculant, sont en creux une invalidation du penser qualitatif qui élude, mais jamais nécessairement, le moment de la quantité. C'est ainsi que se creuse le fossé entre sciences dures et sciences molles. . Penser, ce n'est pas se tenir à bonne distance du réel et de cette distance abstraire pour développer l'épure d'une compréhension de la réalité qui serait coupée de son contexte pragmatique d'effectuation. Penser est encore moins se complaire dans une soumission aliénante aux faits dépourvus d'esprit. Entre le théoriser abstrait et le positivisme sans esprit, au sein desquels nombre de nos contemporains se complaisent, la phénoménologie critique, laquelle revient par l'esprit au contexte d'effectuation des représentations, vers la Présence, et ainsi constitue l'essence des pris-en-vue. La phénoménologie critique revendique pour elle et pour elle seule la Pensée.


107 La phénoménologie critique . Une dure critique du socio-constructivisme scolaire en une perspective phénoménologique-critique s'impose en tant qu'antidote à l'absence de Pensée du pédagogisme étatique. . Les réactions au pédagogisme intellectualiste ( abstrait ) sontelles mêmes intellectuelles et par-là dépourvues de Pensée. . « L'enfant au centre » : la métaphysique moderne du sujet dans toute sa splendeur. . L'intellectuel qui se contente de représentations abstraites se meut dans l'absence de pensées, et dans cette absence de pensées il croit avoir atteint la pensée qui le nargue mais de haut. . Si j'ai conscience de l'identité de mon moi rassemblant ( ce qui est rassemblé, ce sont les objets de l'immédiat [ l'attenant ] ou du lointain [ le « monde » ], ou encore les caractéristiques objectives d'un objet pris-en-vue ) en différents temps, alors je suis véritablement un je Unique. L'identité du moi est un axiome de la pensée phénoménologique. . L'identité du moi rassemblant est une réalité qui ne saurait être remise en question. . L'idéal de la détermination complète des représentations. Toute représentation est imparfaite [ puisque toute représentation procède du percept, nécessairement imparfait ]. L'esprit aspire à la plus grande, la plus précise détermination des représentations. Donc, à l'élimination progressive des espaces d'indétermination dans le concept, suivant des règles a priori. Cette élimination progressive des indéterminations prend appui sur le noyau réique du concept : le noyau réique agit en tant que règle pour la constitution des déterminations. L'élimination progressive des indéterminations du concept


108 Intoccabile s'effectue en regard du contexte pragmatique dont le concept procède. L'imagination pure met en rapport le concept et le contexte. Par l'imagination pure on procède à la rétroversion du concept vers le monde de la vie. . L'intuition en tant que faculté, passive et active, des percepts ; l'entendement en tant que faculté des concepts ( elle procède par abstraction ) ; l'imagination pure en tant que faculté des essences. . Insister sur le caractère dialectique de l'essence. . Le concept est le lieu de l'effondrement de l'effectivité dans sa conservation. En effet, les traits pertinents de l'objet réel sont conservés, mais cette conservation dans la pensée de l'objet se paie de son anihilation : le concept est une entité réelle abstraite. Ce en quoi la pensée s'avère en quelque sorte meurtre, trahison à l'égard du réel ( trahison ontologique ). Mais s'esquisse l'insigne possibilité d'un retour vers le réel par le concept, en quelque sorte, une rédemption du concept, une assomption. . L'exigence du retour des représentations dans leur contexte d'effectuation en vue du remplissement de ces représentations abstraites, de l'abolition des indéterminations dans le concept, est en fait l'exigence de l'essence. . L'exigence du retour vers le contexte d'effectuation des représentations est l'exigence insigne d'une sursomption du concept. . Le concept, en tant que le faux, est inclus dans l'essence en une sursomption qui ne l'abolit pas, tout simplement, mais le porte à un niveau de validité, de sens, supérieurs.


109 La phénoménologie critique . L'important, c'est que le retour vers le contexte d'effectuation des représentations ou contexte pragmatique ( ceci renvoie à notre théorie du langage et à nos recherches parallèles sur la dépragmatisation ) soit constitué et non tout simplement imposé d'en-haut comme résultat. Ce retour vers le contexte d'effectuation en tant que résultat n'aurait pour le sujet aucun sens. Le résultat sans le devenir du résultat ne serait pas la vérité ! . Nous perdons graduellement et nécessairement le sens de l'ancrage des représentations dans le contexte de leur effectuation. Les représentations, sédimentées en systèmes de représentations, tendent à devenir autonomes et, s'affirmant dans leur cohérence propre, à liquider d'elles-mêmes toute référence aux réalités dont elles procèdent. Cette inexorable mouvance de liquidation des références, ou autrement dit, ce procès d'abstraction des représentations, ne les laisse pas indemnes. Ces représentations, comme l'affirme Hegel ( Science de la logique, premier tome : l'Être ), « interdisent l'approche vraie du réel en disposant comme une grille de lecture entre lui et l'esprit connaissant ». L'abstraction des représentations est une trahison ( un trahere, un tirer hors de... ) à l'égard du réel. Il revient au phénoménologue de faire retour, par l'imagination pure, vers le réel. Aussi, de mettre en regard représentations abstraites et réel, ce qui est traiter avec égards les premières : le réel ainsi agit à titre de confirmation de la teneur chosale des représentations ; par le réel, on est à même de remplir les blancs, les disjonctions du concept. Le retour des représentations vers le réel est un retour de la pensée vers la présence d'où procède toute pensée. Exigence d'un retour des représentations vers la présence, d'une pensée du présent, du contingent. Exigence, donc, d'une phénoménologie critique.


110 Intoccabile . La phénoménologie critique en tant que proposition au fondement des sciences, ou encore, proposition fondamentale ( Grundsatz ). . La phénoménologie critique n'est pas la détermination rigoureuse du connaître en tant que recherche des lois du penser subjectif, mais l'exposition de la réalité en tant que seprojetant auto-présenté. . Nulle essence n'est hors du procès qui la justifie en la déterminant. . Le procès de détermination de l'essence en tant que mise en regard de la représentation à la présence, en tant que retour vers le contingent, est un aller de la représentation vers le dehors, mais un aller vers le dehors qui est tout aussi bien un aller vers le dedans ou détermination du dedans. . L'essence n'est rien d'autre que l'être pur qui vient au jour à partir du concept. . Caractère dialectique de l'essence : elle tient le milieu entre la représentation et la présence, elle n'est pas simple résolution ou abîmement de la représentation dans l'essence. . La phénoménologie critique est intellectualiste, en ce sens qu'elle accepte comme absolument fondées les idées du vrai et de l'être dans lesquelles s'achève et se résume le travail constitutif de la sphère des commencements absolus. . L'analyse phénoménologique critique repose toute entière sur une idée dogmatique de l'être et en ce sens elle n'est pas une prise de conscience radicale. . Une élucidation phénoménologique critique de la fonction de


111 La phénoménologie critique substitution est la condition de possibilité d'une description, menée avec rigueur et esprit de sérieux, du procès d'imaginification. . L'imagination est au coeur même du retour du concept vers le monde de la vie. . L'essence est en elle-même une modification fondamentale du concept, par laquelle le trait de non-existence attaché à chaque trait pertinent est liquidé. Les traits pertinents acquièrent ainsi le caractère de l'existence. Cette substitution du trait de nonexistence par celui de présence est l'oeuvre de la faculté imaginative. . Le procès d'imaginification est au coeur du retour aux choses, de la subsomption du concept à la présence. . La phénoménologie critique, tout comme la logique, porte sur des conditions de droit et fournit des règles d'exercice et de validité. . Pour une méthodologie du jugement phénoménologique ! ... . Les principes de l'analyse musicale ( notes de travail en vue d'une phénoménologie de l'art ) : A. Dissociation de la chaîne musicale en ses éléments premiers ( niveau morphologique de l'analyse... une certaine exigence de rigueur ordonne de ne pas négliger le problème épineux de la distinction des niveaux de l'analyse musicale ). B. Identification des éléments avec tout leur cortège de paramètres ( résonance, action des proceseurs et des effets ) et


112 Intoccabile d'opérateurs ( les opérateurs modifient les valeurs des paramètres ). C. Pour chaque élément : par la permutation avec des éléments appartenant à un même paradigme, évaluation préliminaire de la fonction de l'élément musical dans la chaîne. D. Cette fonction a, bien évidemment, des prolongements à la fois stylistiques, sémantiques, esthétiques... E. Ces prolongements peuvent être traduits en termes psychologiques ( esthétique de la réception ). F. Le niveau syntaxique de l'analyse : on cherchera à cerner l'interaction des éléments entre eux, la dialectique entre les éléments premiers et les structures qui les englobent. ... . Le véritable devenir du concept est le parvenir à l'essence et le revenir dans le fondement. . La phénoménologie ne pénètre pas dans le saint des saints des phénomènes pour en tirer leur essence de force. Elle ne tire pas par les cheveux les objets dans la boîte du confesseur. La véritable phénoménologie se laisse porter par un univers saturé de « Dires ». Elle tente désespérément de tisser les configurations des variations des existants, leur essence. Le phénoménologue tente de porter ses tentatives dans le corps de la langue. Un Parler qui exprime l'étant dans son essence même atteint à ce qu'il faut nommer visio per essentiam. . Le mouvement du concept vers l'essence en tant qu'acte de retour dans le fondement.


113 La phénoménologie critique . La Raison préside, en tant que principe téléologique au fondement de la constitution des essences par la subjectivité constituante, à la pleine rétroversion du concept dans le monde de l'expérience par l'organe de l'imagination pure. . Suite au cataclysme cartésien, la métaphysique se constitue et se reconstituera tout au long de la modernité sur des principes « anthropomorphiques ». . Importante tâche parallèle : une élucidation ou phénoménologie génétique de la métaphysique moderne de la subjectivité. . Il faut avoir la conscience radicale des problèmes et surtout avoir la force d'éviter les faux problèmes. . De la nécessité d'opérer une rétroversion vers le concret des saintes écritures afin de fonder les commentaires qui en procèdent en vérité. La rétroversion et la position du commentaire en regard des saintes écritures en tant que frein au Räsonieren théologique ( principe transcendantal pratique ). . Mettre en regard textes et commentaires est traiter avec égards les premiers et maintenir les seconds au sein d'une continuelle validité. . La rétroversion du commentaire vers le réel du texte est un retour de la pensée vers la parole du Dieu révélé d'ou procède la Pensée. ... . L’objet doit être compris comme un pôle autour duquel la pensée libre se meut. Ainsi, une multiplicité de points de vue, de « variations », assure une rigueur certaine dans la démarche


114 Intoccabile descriptive. La définition telle que nous l’entendons n’est pas synthèse, mais bien libre association des « variations ». La définition n’est pas un donné stable, refroidi, mais une tension, une figure en ébullition dont les points sont, justement, ces variations. « En tant qu’il est devant moi et offre à l’observation ses variations systématiques, l’objet extérieur se prête à un parcours mental de ses éléments et il peut au moins en première approximation, être défini comme la loi de leurs variations. » ( Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception ).

... . La phénoménologie critique n’est * jamais * un choix. On ne choisit pas la phénoménologie, elle nous choisit. Le péril est grand pour le malheureux qui a répondu à l’appel des choses encore à dire : sa raison, son existence même sont en jeu. Il n’est pas d’exister plus risqué. Ce malheureux ne pourra faire autrement que de vivre par le concept, dans lui. Une fois franchi le pas de la porte, on ne peut plus reculer : le phénoménologue l’est pour la vie. Lorsque les circonstances mettent un frein à son activité productive, il tombe dans un état de déchéance physique et mentale inexplicable pour qui ne comprend pas cette étrange « nécessité du concept ». . Un regard tente d'entrer en phase avec des étants et de les dire pour ce qu'ils sont. Une pensée tend l’oreille pour arriver à entendre le langage des choses à dire. . Il n’est pas exclu que le silence soit seul en mesure de « rendre» les choses dans leur idiosyncrasie. Il n’est pas exclu que notre démarche soit aporétique et qu’une chose telle que l’essence nous soit inaccessible.


115 La phénoménologie critique . Le « monde » juif, en tant qu’objet-visé, en tant que porté audevant d'une intention ironique ( l'intention ironique du Christ de l'histoire ) n’est pas tout simplement le corrélat des actes de langage du Christ : d’un point de vue génétique ou constitutif, il est ce fonds ou l’arrière-plan d’où l’ironie émerge - autant dire sa condition de possibilité - ; d’un point de vue pragmatique, il est ce contre quoi l’ironie comme pratique ou praxis langagière se pose. Il ressort de ce qui précède que le « monde de la prose » juif présente cette caractéristique tout à fait remarquable d’être à la fois le principe ou la condition de possibilité de l’ironie christique. . L'ironie christique est liée au « monde de la prose » juif ( ce contexte contre lequel elle se pose et duquel elle tire tous ses éléments de sens, ses « notes » ) en vertu d'une nécessité d'essence. Le contexte est en effet le principe de l'ironie du Christ, c'est-à-dire ce sans quoi l'ironie du Christ ne saurait même se concevoir. Il est permis d'affirmer, en vertu du postulat de la liaison d'essence de l'ironie à son contexte, qu'une interprétation de la portée et du sens de l'ironie du Christ qui refuserait d'intégrer dans l'horizon de sa compréhension le contexte, la « constellation » ( Adorno ) des éléments socio-historiques, serait une interprétation décontextualisante, abstraite, donc fausse. Une interprétation valide de l'ironie du Christ procède d'une lecture de cette dernière effectuée en regard de sa condition de possibilité. . Théologie et science convergent en ce que tous deux cherchent à rendre leur objet par ou dans le concept. La connaissance conceptuelle reproduit l'objet, quelle que soit sa nature, dans la liquidation de son caractère d'existence. L'objet, par la médiation de la connaissance conceptuelle, devient pour nous, mais en même temps, comme l'affirme Wolfgang Iser dans un court commentaire sur la philosophie des formes


116 Intoccabile symboliques d'Ernst Cassirer 92, il se trouve repoussé à une sorte de distance idéelle. S'il est vrai que la connaissance conceptuelle introduit l'objet dans notre perspective, l'introduction de l'objet dans notre perspective, justement, disloque l'ipséité ou - n'ayons pas peur des archaïsmes - la quiddité sensible de l'objet : rapprocher l'objet par le concept, résoudre l'objet dans le concept nous en éloigne. . La théologie, tout comme la science, s'exprime dans le langage. Mais la science et la théologie se font les championnes de conceptions radicalement différentes du langage. Pour le scientifique, le langage est une pure substance phonique et graphique, par laquelle il est à même de communiquer de la « pensée », ici, la pensée scientifique, dans un souci constant de neutralité axiologique. Le discours scientifique ordonne une présentation neutre et pure, d'où devrait être exclue toute subjectivité, tout subjectivisme, de manière à laisser transparaître l'objectivité, pur produit résiduel résultant d'une problématique soustraction de la subjectivité constitutive. Le discours scientifique en tant que « scorie », en tant que ce qui demeure après l'évaporation ou liquidation du sujet - ce qu'il faudrait démontrer. Le théologien, qui cherche à rendre Dieu dans le concept et par le langage, sait bien que son effort est asymptotique et que la parole ne saurait Dire son objet, ici, Dieu, dans toute sa pureté et sa nudité aveuglante. Le langage, pour le théologien, est l'instrument imparfait d'une pensée finie. Dieu déborde le langage, et les syntagmes se brisent sous la pression d'une source trop vive. Le langage dit en bout de ligne quelque chose ( ce qui est mieux que rien ), qui n'est pas Dieu mais qui s'y apparente : la théologie, en bout de ligne, ne contribue qu'à 92 Iser, Wolfgang. L'acte de lecture. Théorie de l'effet esthétique. Bruxelles, Pierre Mardaga éditeur, traduction d'Evelyn Sznycer, p. 117


117 La phénoménologie critique nous donner l'idée de la présence asymptotique de Dieu sans jamais le Dire dans son intégralité. ...

Éléments en vue d'une phénoménologie critique du Dieu Révélé La théologie est définie sans circonvolutions, sans ambiguïté dans l'Introduction à l'étude de la théologie de Gaston Rabeau, en tant que science prenant pour ainsi dire « en vue » Dieu sous le rapport de sa divinité 93. La théologie, selon notre auteur, ne se contente pas de poser Dieu en tant qu'objet intentionnel 94, en tant qu'intentum de son intentio connaissante. Elle se propose de le connaître tel qu'il est en lui-même, en sa vie intime95 : l'auteur affirme le caractère nécessaire d'un plongeon - tête première - dans l'immanence divine, d'une rétroversion vers la chose même ( zu den sachen selbst ! ) et du caractère extérieur, abstrait, donc faux, de spéculations philosophiques qui se tiennent, les bras croisés, à bonne distance de l'objet de la théologie. En outre, l'objet de la théologie a ceci de tout à fait remarquable qu'il est révélé aux hommes : la théologie, en 93 Rabeau, Gaston. Introduction à l'étude de la théologie. Paris, librairie Blou et Gay, 1926, p. 231 94 Sur les objets intentionnels : Hüsserl, Edmund. Ideen zu einer reinen Phänomenologie und phänomenologischen Philosophie [ Idées directrices pour une phénoménologie pure et une philosophie phénoménologique ]. Paris, Gallimard, traduit de l'allemand par Paul Rocoeur, 1985, 567 pages ; Ingarden, Roman. Das literarische Kunstwerk [ L'oeuvre d'Art littéraire ]. Lausanne, L'Âge d'homme, traduit de l'allemand par Philibert Secretan, avec la collaboration de N. Lüchinger et B. Schwegler, 1983, p. 111-112 95 Ibid., p. 178


118 Intoccabile effet, est dite « science de Dieu en tant qu'il nous révèle luimême sa vie intime »96. Enfin, quoique la théologie fasse usage de vérités provenant d'autres domaines du savoir, elle est et demeure, en tant que régente, « maîtresse souveraine de toutes les vérités étrangères qu'elle emploie »97. René Latourelle, pour sa part, avance une définition concoctée dans un esprit similaire. Il affirme que la théologie, en tant qu' « oeuvre conjointe de l'esprit et de la Lumière de foi » 98, est « la science qui a pour objet Dieu »99. C'est en regardant Gaston Rabeau par-dessus l'épaule qu'il s'empresse d'ajouter que cette visio s'effectue « à partir de la révélation »100, qu'elle trouve son fondement dans le corps des données de la révélation accueillies par l'esprit empli de foi 101. La théologie « parle » Dieu, ou plutôt : tend vers Dieu en un effort asymptotique. Cette pure tendance, sans être parole intégrale de l'objet « Dieu » révélé dans toute sa pureté, partage avec cet idéal du Dire un « air de famille ». La théologie, donc, parle Dieu, mais dans la seule mesure où son caractère révélé « peut nous introduire à une connaissance plus profonde de son mystère intime. »102 Enfin, l'objet « Dieu », selon notre auteur, s'avance vers le sujet, s'auto-présente, s'auto-manifeste pour le sujet connaissant, car il est dit que « Dieu, dans la surabondance de son amour »103, « sort » de son mystère pour « engager avec l'homme un dialogue de vérité »104. 96 Ibid., p. 233 97 Ibid., p. 138 98 Latourelle, René. Théologie. Science du Salut. Paris, Desclée de Brouwer, collection essais pour notre temps, section Théologie, 1968, p.43 99 Ibid., p. 18 100Ibid., p. 19 101 Ibid., p. 19 102Ibid., p. 19 103Ibid., p. 27 104Ibid., p. 27


119 La phénoménologie critique Hans Waldenfels abonde dans le même sens lorsqu'il avance que la théologie est la science de Dieu, de Dieu en tant qu'il se fait connaître « dans son automanifestation ou son autocommunication comme acteur-locuteur. »105 L'emphase est mise dans son ouvrage sur le caractère premier de Dieu prenant l'initiative dans son auto-manifestation. Dieu « ouvre » le « dialogue », ou encore, des périmètres de possibilités de dialogues : la théologie parle de Dieu pour cette raison que « Dieu lui-même a d'abord parlé »106. La transposition par l'auteur de notions tirées des domaines de la théorie de l'énonciation et de l'herméneutique de la question et de la réponse dans le corps de la théologie ( comme en témoignent les propositions précédentes et maintes pages de son ouvrage ) rend possible l'ouverture d'un espace de discussion au sein duquel peuvent-être abordées les questions de la légitimité épistémologique de la transposition de ces notions et de la productivité théorique escomptée d'une telle transposition. Pour le cardinal Joseph Ratzinger, la théologie, qui tire du domaine philosophique sa méthode, fait de Dieu son « affaire » et de la parole sur Dieu son à-faire : « La théologie a affaire à Dieu et elle pose ses questions à la manière philosophique » 107. La théologie, en tant qu'elle désire « rester fidèle à son point de départ historique - l'événement du salut dans le Christ tel qu'il est attesté par la Bible »108, transcende l'histoire et tient ses yeux rivés vers son objet, Dieu lui-même. Transcende l'histoire : est-ce à dire que la théologie transcende ou devrait transcender le contingent, ou autrement dit, les conditions de 105Waldenfels, Hans. Manuel de théologie fondamentale. Paris, Les éditions du Cerf, collection Cogitation Fidei, 1990, p. 27 106Ibid., p. 30 107Ratzinger, Joseph. Les principes de la théologie catholique. Esquisse et matériaux. Paris, Tequi, collection croire et savoir, 1982, p. 358 108 Ibid., p. 361


120 Intoccabile possibilité d'effectuation du discours théologique, la « constellation » ( Adorno ) des éléments qui donnent au discours théologique tout son sens ? Enfin, selon notre auteur, la théologie, plus qu'être visée toujours recommencée d'un Dieu abscons, mystérieux, est pensée du Dieu révélé et pensée de l'irruption du Dieu révélé dans la lebenswelt ou « monde de la vie »109. Charles George Hebermann, de son côté, dans son exposé « clair comme le jour », définit la théologie en tant que la science qui concerne Dieu ( « the science concerning God ( doctrina de Deo ) »110 ). La théologie en effet est cette science qui prend en charge Dieu, non en tant qu'objet passif d'examen, mais en tant que Révélé à nous 111 il s'avance et nous presse d'accueillir sa Présence insigne. Il ressort clairement de ce que les auteurs précédemment convoqués ont pu avancer sur la nature de la théologie qu'ils partagent une seule et même conception de l'objet Dieu. Dieu, le Révélé, s'avère pour eux le fait premier. S'il est possible pour l'homme d'aller à l'encontre ou à la rencontre du Dieu Révélé, c'est pour cette raison toute simple qu'en premier lieu, on l'aura deviné, il se révèle, se donne, s'automanifeste. Dieu précède l'homme en toutes choses et crée le précédent de la rencontre 109 On consultera avec profit : Hüsserl, Edmund. Analysen zur passiven Synthesis [ De la synthèse passive. Logique transcendantale et constitutions originaires ]. Grenoble, Million, Collection Krisis, traduit de l'Allemand par Bruce Bégout et Jean Kessler avec la collaboration de Natalie Depraz et Marc Richir, 1998, 431 pages 110 Hebermann, Charles George. The Catholic Encyclopedia. An international work of reference on the constitution, doctrine, discipline, and history of the catholic church. New York, The encyclopedia Press, 1913, volume XIV, p. 580 111« In a higher and more perfect sense we call theology that science of God and Divine things which, objectively, is based on supernatural revelation ». Ibid., p. 580


121 La phénoménologie critique par la révélation divine. Cette autodonation, cette avancée vers le sujet enjoint ce dernier à se tenir en un champ au sein duquel s'ouvrent pour lui des périmètres de possibilités dans les règnes conjoints du comprendre et de la parole. Il est clair que Dieu, qui semble être pour nos auteurs le principe même de la théologie, si l'on entend par principe ce de quoi procède la théologie, n'est pas tout simplement Gengenstand, Objekt, simple objet posé en face du sujet. Dieu ne serait-il pas plutôt, pour ces auteurs, Gegenwurf ou Gegensetzung ( op-position ), puisque la teneur essentielle de Dieu est dite jetée vers ou contre le sujet ? Ou, pourquoi pas, Entwurf112, puisqu'il s'avère que Dieu, dans son avancée, n'est pas inerte, ne se tient pas tout simplement immobile, les bras croisés, en face du sujet ? Cette notion de la primauté du Dieu Révélé en théologie met bien à mal cette diadoké ou tradition philosophique pour laquelle toute certitude aurait sa source « dans l'expérience originelle du sujet pensant prenant conscience de soi »113 et qui va « de Descartes à Kant, de Kant à la phénoménologie »114. En effet, si Dieu se Révèle, si le procès de connaissance de Dieu trouve son impulsion première en Dieu, qui fait don de sa « personne » ( on excusera le langage anthropomorphique ) et s'avance, pour ainsi dire, de lui-même, le sujet ne se trouve-t-il pas rélégué au second plan ? Dire que le sujet se retrouve au second plan, c'est dire que l'approche subjectiviste moderne 115, 112 Entwurf signifie littéralement « brouillon », « épreuve », mais prend, comme maints autres termes issus de la langue de tous les jours, une signification spéciale dans le corps de la philosophie heideggerienne. Nous proposons de traduire ce terme par « jet ». Cette traduction a l'avantage de conserver, et c'est ce qui importe ici, la connotation « dynamique » du terme allemand. 113 Spinoza. Oeuvres complètes. Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, traduction nouvelle de Roland Caillois, Madeleine Francès et Robert Misrahi, 1954, p. 17 114Ibid., p. 17 115 « [...] l'orientation vers le sujet [...] était déjà celle qu'avait prise la


122 Intoccabile que commente Heidegger dans Les problèmes fondamentaux de la phénoménologie, se trouve renversée : il n'est pas permis, en théologie, de poser le problème de Dieu de façon unilatéralement subjectiviste, c'est-à-dire, à partir et en fonction d'un sujet porté aux nues ou, manière de dire les choses autrement, de poser la question de Dieu dans la perspective, limitée et étroite, du sujet créé. ... . Le Christ est considéré comme objet là-devant par rapport auquel le sujet se situe et émet des points de vue selon telle ou telle perspective. La relation entre le Christ et le sujet est calquée sur celle de l'ontologie du là-devant. Mais si l'on procède à un retournement liminaire de la métaphysique moderne de la subjectivité, qui place le sujet au centre du procès de la connaissance, et qui trouve ses expressions les plus claires chez Kant, Fichte, DesCartes... si l'on procède à un retournement afin de replacer l'objet au centre du procès de connaissance, alors une Christologie sur une base nouvelle est possible. . Regards sur Fichte. Prolégomènes à l’élucidation de l’essence de la métaphysique moderne de la subjectivité ( en parallèle à la doctrine de la science ). . La phénoménologie critique est un corps de savoir tel qu’il ouvre un espace de sursomption du système des sciences constituées, problématiques en ce qu’elles procèdent de la problématique ontologique de l'Antiquité, celle de Platon et d'Aristote, sans pourtant être orientée de manière subjectiviste au sens moderne. » À ce sujet, consulter : Heidegger. Martin. Les problèmes fondamentaux de la phénoménologie. Paris, Gallimard, collection bibliothèque de philosophie, traduction de Jean-François Courtine, page 99.


123 La phénoménologie critique métaphysique moderne de la subjectivité. . Dialectique négative du particulier et de l’universel de l’administration, cette relation purement agonistique qui ne se résout pas en un rapport riche de sens et substantiel… les moments du rapport demeurent en leur auto-stance agonistique et posés pour ainsi dire l’un en face de l’autre… en faisant retour à l’événement indépassable du Christ en tant que source d’une morale pour notre temps. La sursomption de cette dialectique négative par la médiatisation du Christ en tant que particulier ayant une résonnance universelle. Il est probable qu’une résolution du principe de la société contemporaine, qui est un principe agonistique, passe par une rétroversion vers le Christ. . Le savoir d'essence est dans le présent de pensée, dans la visée de l'objet qui m'est actuellement présent, et non dans l'avoir-pensé [ Gedacht-haben ] rendu disponible sous forme de « documents ». . La cohabitation plus ou moins harmonieuse en un seul et même espace discursif d'une multiplicité de « points de vue » concurrents sur le Christ, devenu objet d'une « science » qui en est venue à présumer de ses forces, est assurément problématique. Le constat de la multiplicité de ces « points de vue » sur le Christ nous enjoint à une réflexion sur... à une élucidation du rapport à l'objet qui s'avère être au fondement de ces interprétations. Au terme d'une telle réflexion, il serait relativement simple de démontrer qu'une seule et même entente de l'objet, qu'un seul et même rapport sujet-objet sous tend la totalité de ces interprétations. Ce « rapport sujet-objet » procède de cette métaphysique moderne de la subjectivité, de cette diadokè de l'erreur philosophique qui pose le sujet au centre du procès de connaissance et qui fait du Christ une simple chose ( un ob-jet ) sur laquelle il est possible d'émettre à


124 Intoccabile l'envi des « points de vue », au sujet de laquelle il est possible, en une perspective bien spécifique, de se prononcer et de se répandre en palabre et redites. Le « retournement » de cette métaphysique moderne de la subjectivité, retournement par la grâce duquel l'objet ( le Christ ) et le sujet opèrent une rétroversion vers le lieu qui est véritablement le leur ( ce lieu qui était le leur avant le tremblement de terre Cartésien ), semble être la condition de possibilité d'une christologie sur des bases nouvelles, d'une parole sur le Christ qui procède d'un autre lieu théorique. Le retournement de la métaphysique moderne de la subjectivité ( de cette tradition philosophique pour laquelle toute certitude aurait sa source dans l'expérience originelle du sujet pensant prenant conscience de soi et qui va de DesCartes à Kant, de Fichte à la phénoménologie ) ouvre, ou plutôt, désobstrue un espace au sein duquel une sursomption des résultats des christologies constituées, contemporaines, devient possible. La tâche qui s'ébauche est celle de la libération de la christologie du joug du point de vue, de son é-duction des règnes du bavardage christologique et du conflit interprétatif, conséquence nécessaire et à vrai dire immédiate de la cohabitation de points de vue concurrents « au sujet » du Christ. . Il s'avèrera nécessaire d'effectuer des recherches préliminaires afin d'être à même d'offrir une caractérisation précise de cette fameuse ou fumeuse métaphysique moderne de la subjectivité. Aussi... procéder à une caractérisation du paradigme antérieur, puisqu'il est dit que le sujet et l'objet devront opérer, suite à un éventuel retournement, une rétroversion vers le lieu qui est le leur. Ensuite, réfléchir à la signification, aux incidences d'un retournement de cette métaphysique de la subjectivité... quelles en seront les conséquences du point de vue de la théorie de la connaissance ? Tant à faire... et si peu de temps !


I APPENDICES

Appendice A Chemins qui ne mènent « nulle part » C'est avec allant et même entrain que les zélotes de la recherche universitaire s'engouffrent en ces chemins qui ne mènent « nulle part ». Ces zélotes se meuvent tous dans la recte ligne et ne sauraient faire outrage au parfait ciment d'un conformisme devenu seconde nature : on enseigne, avant toute matière, le silence et la méthodologie du marcher-droit. Maints zélotes ressentent l'aiguillon de l'embarras et de l'ennui : ils pressentent qu'ils se livrent entre ces murs à une activité tout-àfait absurde. Mais au fil du temps, la contrainte affecte de devenir préférence. Avec un sérieux d'emprunt sont élaborées des hypothèse et mises en marche des locomotives théoriques et épistémologiques en vue de la résolution de « questions » qui n'intéressent en définitive personne. Le caractère irrationnel de toute cette activité de recherche est que souvent nous refusons de réfléchir aux thèmes de recherche mêmes, devenus simples prétextes au brandissement de méthodes et d'appareils critiques tous plus sophistiqués les uns que les autres. Le bavardage des sciences humaines provient de ce que souvent sont empruntés ces chemins qui ne mènent nulle part. Les publications universitaires, dans leur grisaille, se font l'organe de ce bavardage. Les questions véritables, celles qui intéressent de manière radicale le monde, donc notre relation au monde, sont laissées de côté, tandis que le travail de complexification, de renforcement du penser comme occultation du monde en tant que question radicale va bon train. Le nulle-part est préféré au quelque-part, le rien au quelque chose. Contre le bavardage des sciences humaines, la nécessité de quelque chose comme une Parole. Parole au sens phénoménologique du terme : le


II INTOCCABILE « rendu » des objets urgents, importants, qui nous pressent de nous mettre à l'ombre de l'avancée de leur propos, de leur Dire. Ces objets urgents convainquent de nullité ces thèmes de recherche qui se disputent la première place dans les congrès, symposiums et conférences qui marquent de leur sceau la pensée bavarde.


III APPENDICES

Appendice B Phénoménologie et science du langage La question de la distinction de l'essence et du concept, ainsi que celle du chemin qui mène à l'essence, à la Pensée, à l'objet, sont les questions du droit de la phénoménologie critique en tant que discipline fondementielle. Maintenant que le droit de la phénoménologie, c'est-à-dire la pertinence et la validité d'une notion telle que l'essence et la praticabilité du chemin qui doit y mener, ont été établies, il nous faut poser maintenant cette question : comment dire l'essence ? Comment se dit l'essence ? C'est ce qui doit aujourd'hui, plus que jamais, retenir notre attention. ... Comment donc dire l'essence ? Une essence ne saurait être énoncée que par une langue apte à rendre l'essence. Voilà un truisme d'une bien faible portée et qui ne nous mène nulle part. Porter jugement sur l'aptitude ou l'inaptitude de la langue, telle que nous l'entendons actuellement, à énoncer l'essence, telle est l'affaire de la science du langage, et de nulle autre. Que nous apprend la science du langage au sujet du pouvoir d'énonciaton de la langue ? Advenant l'incapacité de la langue à énoncer l'essence, la science du langage nous offre-t-elle des ébauches de solutions ? …


IV INTOCCABILE La langue, telle qu'elle se donne à nous aujourd'hui, telle que nous l'entendons, est-elle propre au saisir de l'objet ? En quoi consistent ses possibilités propres, ses limites ( « limite » est entendu ici comme face sombre de la possibilité, versant négatif ). ... Abstraction de plus en plus poussée de la langue. À nous de mettre en lumière, par analyse, ces mécanismes, aussi nombreux qu'efficaces, qui font de la langue une abstraction de son « essence originaire ». Cette abstraction de la langue la rend moins apte à exprimer l'essence, c'est-à-dire, l'objet qui en se posant dans la langue, se pro-pose et s'avance vers nous. Peut-être une langue moins abstraite est-elle la condition de possibilité du Dire phénoménologique rigoureux ? ... Abstraction de plus en plus poussée de la langue. Les mots perdent progressivement leur charge connotative profonde, leur ancrage dans leur réalité référentielle, ils deviennent littéralement les fantômes de ce qu'ils étaient. Autrement dit, ils se placent en position de sous-jacence spirituelle par-rapport à eux-mêmes. Ils s'installent de plus en plus profondément dans la pensée et toujours plus loin du réel dont ils procèdent, dont ils sont le souvenir. L'abstraction de la langue trouve son expression dans la complexification, l'alourdissement de la phrase, dans des faits de syntaxe et la morphologie. ... Les éléments de signification liés à la présence d'un signe linguistique dans un certain contexte, ou autrement dit, les connotations, disparaissent, s'affaiblissent. Nous nommons dépragmatisation ce phénomène d'évidement des connotations,


V APPENDICES dont nous décrivons à l'instant, et de manière très succincte, la dynamique. La dépragmatisation, phénomène de désémantisation, de perte de sens. Tous les signes, en puissance, en sont affectés, et ce, peu importe la nature dy système linguistique dont ils sont partie. La dépragmatisation est aveugle. La dépragmatisation est source d’effets multiples, aux plans syntaxique et sémantique. Il serait préférable, avant même de continuer vers des considérations de cet ordre, d’introduire le lecteur à notre théorie du signe. Double nature du signe linguistique : une expression ( une forme, le substrat matériel du signe ) et un contenu. Expression et contenu à leur tour peuvent être scindés en : forme de l’expression, substance de l’expression ; forme du contenu, substance du contenu. La substance du contenu est le dénoté, le référent ; la substance de l’expression est le connoté. Il se trouvera plus d’un linguiste pour contester cette scission des plans que nous proposons ici. La dépragmatisation a lieu lorsque la substance de l’expression, le connoté, se voit réduite, affaiblie. Une désémantisation du signe à ce niveau, équivaut à une neutralisation de la langue ; ou, autrement dit, à une abstraction de la langue. La substance de l’expression est le tout de ces représentations liées au contexte d’énonciation. Lorsqu’il y a déperdition, évacuation de représentations liées à ce niveau de structure du signe, il y a désémantisation. Un déficit au niveau de la substance de l’expression est immédiatement compensé par un gonflement de la forme de l’expression : de nouvelles possibilités syntaxiques se font jour ; des combinaisons qui auparavant ne l’étaient pas sont


VI INTOCCABILE maintenant « disponibles ». Dépragmatisation, donc, rime avec fonctionnalisation accrue des éléments. Un élément dépragmatisé, dont les éléments liés au contexte ont été liquidés, est un élément plus disponible, plus fonctionnel, en ce qu’il peut dès lors être utilisé dans une multitude de contextes. Ces nouvelles combinaisons syntaxiques sont productrices d’effets de sens nouveaux. En bout de ligne, la désémantisation entraîne dans le signe linguistique un roulement de sèmes ( un déficit dans la substance de l’expression est ultimement compensé par un plus dans la substance du contenu ). ... Lorsque je « dépragmatise » un signe, j'extrais un signe linguistique de son contexte, ce qui signifie: je liquide des éléments de signification liés au contexte. Si la substance de l'expression, le connoté, dépend du contexte, et que l'on élimine le contexte, ou que l'on déplace le signe linguistique ( on le transpose dans un autre contexte ), alors on liquide les connotés. Lorsqu'un déficit se crée dans la SE ( substance de l'expression ), celui-ci est contrebalancé par un + dans la FE (forme de l'expression ). Soit : FE ( + ) SE ( - ) FC SC Le signe linguistique puisqu'il a été déplacé ou abstrait, ce qui revient au même, n'est plus lié à un environnement, un contexte spécifique. Il a été déplacé, donc peut être utilisé ailleurs. C'est ce qu'il faut comprendre par fonctionnalisation accrue des éléments. Le plus de la FC signifie un accroissement de possibilités syntaxiques ( d'association avec d'autres signes ) et


VII APPENDICES morphologiques. Tout accroissement dans la FE est à son tour générateur de sens ( génération d'effets de sens nouveaux ): FE ( + ) SE ( - ) FC SC ( + ) La loi selon laquelle tout élément abstrait de son contexte d'origine ne possède plus en définitive la même signification ne souffre aucune exception. On abstrait un signe linguistique, les connotations sont réduites, ce qui se traduit par un accroissement dans la forme de l'expression, puis par un plus dans la substance du contenu.


VIII INTOCCABILE

Appendice C Adorno et la dépragmatisation L'Adorno du « Jargon de l'authenticité » a pressenti le caractère meurtier de la dépragmatisation ( Apendice B ). La dépragmatisation liquide les éléments de signification liés au contexte d'énonciation - les sèmes de la substance de l'expression -, ce qu'il nomme la constellation ; ceci permet un usage illégitime des atomes langagiers, qui peuvent signifer ceci ou cela, la signification étant soumise au bon plaisir du locuteur. Implicitement est affirmée l'existence d'un fonds objectif, d'une substance objective des mots, que la dépragmatisation liquide ou dénature. Chez Adorno, la constellation n'est pas tout simplement le contexte immédiat, le synchronique, mais aussi le diachronique, l'histoire. Pour Adorno, le contexte d'énonciation immédiat n'est qu'un fragment de la constellation. Le synchronique et le diachronique convergent en ce que le synchronique est en luimême du diachronique organisé en « couches sédimentaires », pour ainsi dire, et il est du ressort de l'herméneutique et de la critique historique de déplier, de faire voir l'histoire contenue à même l'immédiat. La dépragmatisation est cette « logique de l'atomisation », cette logique de la dislocation, pour jouer avec les mots, par laquelle les mots sont isolés de la constellation qui leur donne sens. Les sèmes de la substance de l'expression sont éliminés, le terme déraciné, ce qui permet au locuteur d'utiliser le terme dans une multiplicité de contextes, ce qui ouvre la porte à la « polysémie », puisque le terme dans un contexte n'entretiendra


IX APPENDICES pas une relation identité avec lui-même dans un autre contexte. Non une hiérarchie de significations mais un éventail de significations, toutes valant autant que les autres. Les termes déracinés sont « dépouillés de la relation à ce qui est pensé et deviennent des signaux ». Ils sont déchargés par le mécanisme de la dépragmatisation des couches d'expérience accumulées en eux. L'oubli de l'histoire, donc, la position d'une certaine immédiateté langagière, la révocation du temps, est le résultat de la séparation de la substance de la forme et du contenu. L'oubli de la constellation, de l'histoire, est une abstraction, une trahison.


X INTOCCABILE

Appendice D Sur le mode d'exposition propre à cet ouvrage L’ouvrage - n’en déplaise à certains qui s’attendaient à ce que l'auteur se soit débarrassé de ses soi-disant « mauvaises » habitudes d’écriture - n’est pas offert sous forme « continue » : écriture au kilomètre. Les textes « pleins » sont entrecoupés de fragments. C’est l’illusion de la totalité esthétique qui ici encore nous dérange et nous dicte notre mode d’exposition. Sous le refus de la totalité, les fragments et les textes viennent se regrouper en petits paquets dociles.


XI APPENDICES

Appendice E Conception objectivise de la « Parole » En régime objectiviste, le monde se parle lui-même, en mettant le philosophe dans l’obligation de dire sa teneur : « La nomination poétique [ Heidegger ici entend évidemment poésie en son sens le plus large, en tant que mode de la nomination le plus rigoureux ] dit ce que l’invoqué lui-même, selon son essence, met le poète dans la nécessité de dire. » ( Heidegger, Approche de Hölderlin ).

Le phénoménologue est sommé de dire quelque chose. Tout dire de quelque chose est fixation de quelque chose dans la substance de la langue. Toute fixation est fixation de quelque chose qui s’offre. Qui parle ? L'objet. L'objet attend, mais n'attend pas inerte. Il attend en parlant sa teneur ainsi disposée. Il attend un dire qui saisira son Dire. Dès lors, le Dire originel n'a plus une origine subjective. Le sujet n’est rien. Les objets, le lebenswelt ou monde de la vie, parlent à travers lui, vulgaire outil. Un flux de mots se produit sans aucune véritable intention de parler qui les gouverne. Telle est la Parole originaire, la Parole phénoménologique, mimésis de la parole des étants, celle qui laisse être les choses dans leur haeccitas, leur être-ainsi, ou idiosyncrasie. Le philosophe Parle avec rigueur, c’est-à-dire qu’il fait accéder, laisse accéder les choses à la formulation qu’elles exigent pour exister devant nous. C’est par cette Parole phénoménologique - cet aller-vers le Dire, cette ouverture au Dire -, résolument objectiviste, et par elle seule que les choses acquièrent l’existence pour nous,


XII INTOCCABILE qu’elles paraissent devant nous telles qu’elles sont. La langue phénoménologique, en tant qu'aller vers le Dire et transposition du Dire dans la langue, est une « révélation de l’être intime », une explicitation du natürlichen weltbegriff, du préconceptuel. Le parler est enveloppé dans la chose. La nécessité de dire la chose met le philosophe dans l’obligation de développer, déballer, le parler. Le parler se décentre vers son objet, s’échappe et ultimement nous échappe.


XIII APPENDICES

Appendice F Phénoménologie et politique Aucune praxis authentique n’est possible aujourd'hui sans phénoménologie. Aucune action au sommet comme à la base n’est valable sans le recours / secours de la discipline qui voit les phénomène dans leur idiosyncrasie. Cette dernière peut participer d’une Aufklärung, pensée en et du progrès, à la seule condition qu’elle soit prise au sérieux et qu’on ne la tronque pas pour les besoins immédiats de la praxis. On ne peut sérieusement songer à mettre en question le caractère de praxis de la science des phénomènes. Toutes les sondes que lance vers l’empirie le Dire phénoménologique ont ou peuvent avoir de sérieuses incidences sur le réel. La souffrance des exclus et des disparus nous ordonne cette phénoménologie nouvelle, nous ordonne de donner aux praticiens les moyens théoriques afin qu’ils soient à même de penser les phénomènes en leur ipséité, de se réfléchir dans leur fausseté ou fausseté potentielle et ainsi faire dévier le cours des choses dans une direction plus humaine. Une phénoménologie en bonne et due forme est un outil de réforme.


XIV INTOCCABILE

Appendice G Liquidation du sujet et retour à l'objet Les « Temps Modernes » glorifient le sujet en tant que « sphère des commencements absolus », en tant que principe premier de la connaissance. Le sujet, au sein de la théorie de la connaissance, fait figure de pétition de principe. Si le sujet est au fondement de la connaissance, si ce que l'objet est en luimême dépend en dernière instance du « je », toutes les dérives - solipsisme méthodologique, relativisme, immatérialisme, idéalisme transcendantal - sont possibles et en effet se sont faites effectives. Dire que le sujet, ce principium grande, magnum et nobilissimum, est principe premier de la connaissance, c'est dire que les objets ne sont pas saisis pour ce qu'ils sont. Cette connaissance fondée sur le sujet, c'est déjà, en principe, le sujet qui se parle lui-même et se pose lui-même avant de dire quelque chose sur le monde. Il découle de ceci une conception de la vérité comme coextensive à la conscience qui la produit. Sainte horreur. ... La subjectivité, de sphère des commencements absolus qu’elle était, doit devenir réceptrice, dactylographe, fonctionnaire : un simple matériau dans le déploiement du dire. Le sujet n’est rien que cette chose qui tient rassemblées dans un même horizon toutes les traces dont est constitué le Dire de l'objet par luimême. Retour à l'objet et liquidation du sujet énonciateur. Tel est le mot d'ordre.


XV APPENDICES La connaissance n'est plus ce que je dis de l'objet mais ce que l'objet dit de lui-même par mon organe. La connaissance dont le fondement est l'objet même, voilà ce que nous nommons et ce qu'il faut entendre par objectivité. L'essence est l'objectivité de l'objet dans sa pleine consistance en tant qu'elle se fait expression dans mon esprit à moi qui est posé en face, qui fait face à l'objet. ... Nous rêvons d’une réhabilitation de la Vérité : nous tenons en horreur cette pan-relativité, cette pansubjectivité douteuse qui fonde une connaissance, éthique, une morale friables. La volonté de rendre à la Vérité son avenir exige de considérer le sujet comme ce qu’il n’a jamais cessé d’être : un simple matériau du dire de l'objet par lui-même.


XVI INTOCCABILE

Appendice H Rien n'est à découvrir Si de l'objet procède la connaissance, si l'objet parle, s'offre, et si la totalité de l'étant se tient déjà-là devant nous, alors tout nous est déjà donné. Rien n'est à « découvrir ». Si le monde parle, et si le monde est déjà-là devant nous, alors tout est offrande, est offert. Tout est déjà « découvert ». La Vérité n’est pas ce Deus absconditus enrobé d’une couche chocolatée et savoureuse de mystère dont les peaux tombent à mesure que les sciences progressent dans leurs méthodes. La Vérité est le regard-posé sur ce qui - le Tout - se parle et en se posant, se pro-pose à nous comme logos. L’empirie Parle, et comme bêtes nous sommes faits pour la bêtise, nous ne savons pas écouter. Tout est clair, à l’origine. Toute connaissance authentique naît d’une écoute attentive. La démarche phénoménologique consiste en un fantastique décrottement d’oreilles ; elle aiguise notre faculté d’écoute. La phénoménologie ne nous fait pas découvrir les objets, qui nous sont déjà donnés de toute façon. Elle nous met en mesure d'écouter ce qui se dit. L'exercice phénoménologique est cette ascèse de la conscience, douche froide qui la met en mesure de voir les phénomènes, leur essence pure et absolue. Elle est un écouter du déjà-là.


XVII APPENDICES

Appendice I Nature de l'intuition en régime objectiviste Si le bon rôle est assigné à l'objet, si l'objet est déjà donné et se parle lui-même, si nous n'avons qu'à écouter, alors qu'est-ce qu'intuitionner ? L'intuition est la saisie de ce qui est porté à stance, à « station » devant nous, saisie de l'objet qui se présente sous le mode de l'offrande et se pro-pose dans le logos. L'intuition n'est pas tant un se-saisir d'un objet inerte, qu'un pâtir d'un objet parlant qui s'autoprésentifie et s'offre à l'intuition. Une passivité. Mais dans le se-saisir de l'offert, l'intuitionner se révèle aussi activité. Telle est l'intuition, dans son ambiguïté originaire. ... Intuitionner, c'est avant tout pâtir et se laisser « impressionner », ou encore, se laisser installer par l'action d'un objet dans un champ impressif au sein duquel l'objet nous est donné.


OUVRAGES CONSULTÉS Phénoménologie et Ontologie critique BUYTENDIJK, Frederik Jacobus Johannes. Phénoménologie de la rencontre. Paris, Desclée, collection « Textes et études philosophiques », traduction de Jean Knapp, 1952, 59 pages FINK, Eugen. Studien zur Phänomenologie [ De la phénoménologie ]. Paris, Éditions de Minuit, collection « Arguments », traduit de l'allemand par Didier Franck, 1974, 245 pages FINK, Eugen. Le statut du phénoménologique. Grenoble, J. Millon Éditeur, collection « Krisis », 1990, 285 pages FINK, Eugen. Proximité et distance : essais et conférences phénoménologiques. Grenoble, J. Millon Éditeur, collection « Krisis », traduit de l'allemand par Jean Kessler, 1994, 265 pages HARTMANN, Nicolaï. Grundzüge einer Metaphysik der Erkenntnis [ Les principes d'une métaphysique de la connaissance ]. Paris, Aubier, collection Philosophie de l'esprit, 1945, 411 pages. Mis en regard d'un Heidegger que les existentialistes convaincus aimeraient accrocher près de Kirkegaard et Jaspers bien en vue au-dessus de la cheminée, le froid Nicolaï Hartmann ne serait, dixit nos contemporains, pas assez « existentiel », authentique : inintéressant. Nous répondons que l'inintéressant est ce qui, en ces temps de « troubles » où dominent les accents exaltés du vécu religieux aux gros sabots plutôt que ceux de l'objectivité du phénomène, devrait éveiller le plus l'intérêt. La métaphysique de la connaissance de Nicolaï Hartmann, auteur honteusement oublié aujourd'hui - cet oubli témoigne peut-être d'un certain désarroi de la théologie contemporaine - s'avère pour notre exposé essentielle. Sa démarche pose comme point de départ la phénoménologie du premier Hüsserl - celui des recherches logiques - mais s'en


OUVRAGES CONSULTÉS écarte rapidement en ce qu'il développe des principes qui établissent des limites claires à l'exercice de la raison ratiocinante phénoménologique et empêchent toute envolée dans la sphère transcendantale sous la forme d'un Räsonieren débridé. L'effort d'Hartmann s'inscrit, avec la phénoménologie du premier Hüsserl et le réalisme ontologique de Roman Ingarden, au coeur même du noyau méthodique qui caractérise notre approche du Sola Scriptura. HEIDEGGER, Martin. Phänomenologische Interpretation von Kants Kritik der reinen Vernunft [ Interprétation phénoménologique de la Critique de la raison pure de Kant ]. Paris, Gallimard, collection « Bibliothèque de philosophie. Oeuvres de Martin Heidegger », traduit de l'allemand par Emmanuel Martineau, 1982, 393 pages HÜSSERL, Edmund. Zur Phänomenologie der Intersubjektivität [ Autour des méditations cartésiennes ]. Grenoble, J. Millon Éditeur, collection « Krisis », traduit de l'allemand par Natalie Depraz et Pol Vandevelde, 1998, 307 pages HÜSSERL, Edmund. Die Krisis der europaischen Wissenschaften und die transzendentale Phänomenologie [ La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale ]. Paris, Gallimard, collection « Bibliothèque de philosophie », traduit de l'allemand par Gérard Granel, 1976, 589 pages HÜSSERL, Edmund. Aktive Synthesen [ De la synthèse active ]. Grenoble, J. Millon Éditeur, collection « Krisis », traduit de l'allemand par Jean-François Pestureau et Marc Richir, 2004, 196 pages HÜSSERL, Edmund. Analysen zur passiven Synthesis [ De la synthèse passive : logique transcendantale et constitutions originaires ]. Grenoble, J. Millon Éditeur, collection « Krisis », traduit de l'allemand par Bruce Bégout et Jean Kessler avec la collaboration de Natalie Depraz et Marc Richir, 1998, 431 pages HÜSSERL, Edmund. Erfahrung und Urteil [ Expérience et jugement. Recherches en vue d'une généalogie de la logique ].


OUVRAGES CONSULTÉS Paris, Presses universitaires de France, collection « Épiméthée », traduit de l'allemand par Denise Souche, 1970, 497 pages HÜSSERL, Edmund. Die Idee der Phänomenologie [ L'idée de la phénoménologie : cinq leçons ]. Paris, Presses universitaires de France, collection « Épiméthée », traduit de l'allemand par Alexandre Lowitt, 1993, 136 pages HÜSSERL, Edmund. Ideen zu einer reinen Phänomenologie und phänomenologischen philosophie [ Idées directrices pour une phénoménologie ]. Paris, Gallimard, collection « Traduire, écrire, lire », traduit de l'allemand par Paul Ricoeur, 1985, 567 pages HÜSSERL, Edmund. Logische Untersuchungen. Zweiter Band. Elemente einer Phänomenologischen Aufklärung der Erkenntnis [ Recherches logiques 3. Éléments d'une élucidation phénoménologique de la connaissance ] Paris, Presses universitaires de France, collection Épiméthée, 1974, 324 pages. Toute représentation ou intention de sens non pleinement ancrée dans le concret de la Parole peut être dite « abstraite »... et en tant qu'abstraction, elle ne saurait prétendre à quelque validité que ce soit. C'est ce que Wyclif, Luther et Calvin, entre autres, ont perçu avec une acuité déconcertante. L'intérêt de cet ouvrage procède de la description par Hüsserl de l'essence de la représentation abstraite ( qu'il faudrait mettre côte à côte avec la théorie hégélienne de l'abstraction ) et du procès de vérification ( Verifikation ), opération judicative et synthétique - synthétique puisque l'on vise par cette opération ce qui dépasse nécessairement la représentation soit : l'instance justificatrice, le concret - par laquelle la sphère des commencements absolus effectue une mise en regard de la teneur de sens de la représentation et du concret, de la « chose elle-même ». HÜSSERL, Edmund. Einleitung in die Logik und Erkenntnistheorie [ Introduction à la logique et à la théorie de la connaissance : cours, 1906-1907 ]. Paris, Vrin,


OUVRAGES CONSULTÉS collection « Bibliothèque des textes philosophiques », traduit de l'allemand par Laurent Joumier, 1998, 439 pages HÜSSERL, Edmund. Philosophie als strenge Wissenschaft [ La Philosophie comme science rigoureuse ], Paris, Presses universitaires de France, collection « Épiméthée », 1955, 199 pages HÜSSERL, Edmund. Vorlesungen zur Phänomenologie des inneren Zeitbewussteins [ Leçons pour une phénoménologie de la conscience intime du temps ]. Paris, Presses universitaires de France, collection « Épiméthée », traduit de l'allemand par Henri Dussort, 1983, 205 pages HÜSSERL, Edmund. Vorlesungen uber Bedeutungslehre sommersemester [ Leçons sur la théorie de la signification ]. Paris, Vrin, collection « Bibliothèque des textes philosophiques », traduit de l'allemand par Jacques English, 1995, 352 pages HÜSSERL, Edmund. Formale und transzendentale Logik [ Logique formelle et logique transcendantale : essai d'une critique de la raison logique ]. Paris, Presses universitaires de France, collection « Épiméthée », traduit de l'allemand par Suzanne Bachelard, 1984, 446 pages HÜSSERL, Edmund. Cartesianische Meditationen ; Pariser Vorträge [ Méditations cartésiennes ; Les Conférences de Paris ]. Paris, Presses universitaires de France, collection « Épiméthée », traduit de l'allemand par Marc de Launay, 1994, 237 pages HÜSSERL, Edmund. Notes sur Heidegger. Paris, Éditions de Minuit, collection « Philosophie », 1993, 152 pages HÜSSERL, Edmund. Die Frage nach dem Ursprung der Geometrie als intentionalhistorische problem [ L'origine de la géométrie ]. Paris, Presses universitaires de France, collection « Épiméthée », traduit de l'allemand par Jacques Derrida, 1974, 219 pages


OUVRAGES CONSULTÉS HÜSSERL, Edmund. Philosophie der arithmetik [ Philosophie de l'arithmétique : recherches psychologiques et logiques ]. Paris, Presses universitaires de France, collection « Épiméthée », traduit de l'allemand par Jacques English, 1992, 462 pages HÜSSERL, Edmund. Erste Philosophie [ Philosophie première ]. Paris, Presses universitaires de France, collection « Épiméthée », traduit de l'allemand par Arion L. Kelkel, 1990, HÜSSERL, Edmund. Problèmes fondamentaux de la phénoménologie. Paris, Presses universitaires de France, collection « Épiméthée », traduit de l'allemand par Jacques English, 1991, 365 pages HÜSSERL, Edmund ; TWARDOWSKI, Kasimierz. Zur Lehre vom Inhalt und Gegenstand der Vorstellungen... Eine psychologische Untersuchung [ Sur les objets intentionnels ]. Paris, Vrin, collection « Bibliothèque des textes philosophiques », traduit de l'allemand par Jacques English, 1993, 426 pages HÜSSERL, Edmund. Vorlesungen über Bedeutungslehre [ Sur la théorie de la signification ]. France, Vrin, collection Textes philosophiques, 1995, 352 pages. Une rigoureuse mise en regard d'une part, des oeuvres de Luther et de Zwingli et d'autre part, de la deuxième recherche logique d'Hüsserl s'avère fascinante et combien instructive. Force est de constater que les trois auteurs convergent dans leur volonté de ne pas se contenter de simples mots, dans leur volonté d'aller vers les choses mêmes, afin d'être à même de fonder les intentions de sens. Soit, « concret » n'a pas la même signification de part et d'autre ! Pour Luther et Zwingli, il s'agit bien sûr du concret de la Sacra Pagina ; pour Hüsserl, il s'agit du concret des vécus intentionnels ! Une lecture phénoménologique de cette exigence radicale du retour vers le concret de la Lettre s'avère - en principe - tout à fait possible et même désirable. INGARDEN, Roman. Hüsserl, La controverse Idéalisme –


OUVRAGES CONSULTÉS Réalisme. France, Vrin, collection Textes et commentaires, 2001,265 pages. STEENBERGHEN, Fernand Van. Ontologie. Louvain, Publications universitaires de Louvain, collection « Cours publiés par l'Institut supérieur de philosophie », 1966, 288 pages TYMIENIECKA, Anna-Teresa. Essence et existence. Étude à propos de la philosophie de Roman Ingarden et Nicolaï Hartmann. Aubier, collection philosophie de l'esprit, 1957, 253 pages. VAN BREDA, H. L. Warheit und Verifikation. Akten des vierten Internationalen Kolloquiums für Phänomenologie [ Vérité et Vérification. Actes du quatrième Colloque International de Phénoménologie ]. Pays-Bas, Martinus Nijhoff, collection Phenomenologica, 1974, 224 pages. VAN DER LEEUW, Gerardus. La religion dans son essence et ses manifestations : phénoménologie de la religion. Paris, payot, collection « Bibliothèque scientifique », traduction de Jacques Marty, 1948, 692 pages

Analytique existentiale / Phénoménologie du Dasein HEIDEGGER, Martin. Unterwegs zur Sprache [ Acheminement vers la parole ]. Paris, Gallimnard, collection « Classiques de la philosophie », traduit de l'allemand par Jean Beaufret, Wolfgang Brokmeier et François Fédier, 1976, 260 pages HEIDEGGER, Martin. Erläuterungen zu Hölderlins Dichtung [ Approche de Hölderlin ]. Paris, Gallimard, collection « Classiques de la philosophie », traduit de l'allemand par Henry Corbin, 1962, 194 pages HEIDEGGER, Martin. Holzwege [ Chemins qui ne mènent nulle


OUVRAGES CONSULTÉS part ]. Paris, Gallimard, collection «Traduire, écrire, lire », traduit de l'allemand par Wolfgang Brokmeier, 1986, 461 pages HEIDEGGER, Martin. Grundbegriffe [ Concepts fondamentaux ]. Paris, Gallimard, collection « Bibliothèque de philosophie. Oeuvres de Martin Heidegger », traduit de l'allemand par Pascal David, 1985, 163 pages HEIDEGGER, Martin. Vom Wesen der Warheit [ De l'essence de la vérité ]. Louvain, E. Nauwelaerts Éditeur, collection « Les philosophes contemporains », traduit de l'allemand par Alphonse de Waelhens et Walter Biemel, 1946, 106 pages HEIDEGGER, Martin. Voträge und Aufsätze [ Essais et conférences ]. Paris, Gallimard, collection « Traduire, écrire, lire », traduit de l'allemand par André Préau, 1980, 349 pages HEIDEGGER, Martin. Sein und Zeit [ Être et Temps ]. Paris, Gallimard, collection « Bibliothèque de la philosophie », traduit de l'allemand par Rudolf Boehm et Alphonse de Waelhens, 1964, 324 pages HEIDEGGER, Martin. Inführung in die Metaphysik [ Introduction à la métaphysique ]. Paris, Gallimard, collection « Traduire, écrire, lire », traduit de l'allemand par Gilbert Kahn, 1980, 226 pages HEIDEGGER, Martin. Kant und das Problem der Metaphysik [ Kant et le problème de la métaphysique ]. Paris, Gallimard, collection «Bibliothèque de philosophie », traduit de l'allemand par Alphonse De Waelhens et Walter Biemel, 1953, 308 pages HEIDEGGER, Martin. Über den Humanismus [ Lettre sur l'humanisme ]. Paris, Aubier, traduit de l'allemand par Roger Munier, 1964, 188 pages HEIDEGGER, Martin. Der Satz vom Grund [ Le principe de raison ]. Paris, Gallimard, colelction « Traduire, écrire, lire », traduit de l'allemand par André Préau, 1983, 270 pages HEIDEGGER, Martin. Was heisst Denken [ Qu'appelle-t-on


OUVRAGES CONSULTÉS penser ? ]. Paris, Presses universitaires de France, collection « Épiméthée », traduit de l'allemand par Aloys Becker et Gérard Granel, 1959, 262 pages HEIDEGGER, Martin. Die Frage nach dem Ding [ Qu'est-ce qu'une chose ? ]. Paris, Gallimard, collection « Traduire, écrire, lire », traduit de l'allemand par Jean Reboul et Jacques Taminiaux, 1998, 254 pages HEIDEGGER, Martin. Was ist das - die Philosophie ? [ Qu'estce que la philosophie ? ]. Paris, Gallimard, traduit de l'allemand par Kostas Axelos et Jean Beaufret, 1957, 50 pages HEIDEGGER, Martin. Aufenthalte [ Séjours ]. Monaco, Éditions du Rocher, collection « Alphée », traduit de l'allemand par François Vezin, 1992, 112 pages

Phénoménologie de la lecture, esthétique de la réception ISER, Wolfgang. Der Akt des Lesens [ L'acte de lecture : théorie de l'effet esthétique ]. Bruxelles, Pierre Mardaga Éditeur, traduit de l'allemand par Evelyne Sznycer, 1985, 405 pages JAUSS, Hans Robert. Pour une esthétique de la réception. Paris, Gallimard, collection « Traduire, écrire, lire », traduit de l'allemand par Claude Maillard, 1990, 305 pages

Philosophie du langage, Idéalisme allemand, philosophie herméneutique, critique de l'idéologie ADORNO, Theodor Wiesengrund. Der Positivismusstreit in der Deutschen Soziologie [ De Vienne à Francfort : la querelle allemande des sciences sociales ]. Bruxelles, Complexe, collection « Textes », traduit de l'allemand par C. Bastyns et al., 1979, 278 pages


OUVRAGES CONSULTÉS ADORNO, Theodor Wiesengrund ; HORKHEIMER, Max. Dialektik der Aufklärung [ La dialectique de la raison : fragments philosophiques ]. Paris, Gallimard, collection « Traduire, écrire, lire », traduit de l'allemand par Eliane Kaufholz, 1983, 281 pages ADORNO, Theodor Wiesengrund. Negative Dialektik [ Dialectique négative ]. Paris, Payot, collection « Petite bibliothèque Payot », traduit de l'allemand par le groupe de traduction du Collège de philosophie, 2003, 533 pages ADORNO, Theodor Wiesengrund. Minima moralia : réflexions sur la vie mutilée. Paris, Payot, collection « Critique de la politique », traduit de l'allemand par Eliane Kaufholz et JeanRené Ladmiral, 2001, 243 pages ADORNO, Theodor Wiesengrund, Eingriffe, neum kristiche modelle [ Modèles critiques : interventions, répliques ]. Paris, Payot, collection « Critique de la politique », traduit de l'allemand par Marc Jimenez et Éliane Kaufholz, 2003, 350 pages ADORNO, Theodor Wiesengrund. Prismen [ Prismes : critique de la culture et société ]. Paris, Payot, collection « Critique de la politique », traduit de l'allemand par Geneviève et Rainer Rochlitz, 2003, 300 pages ADORNO, Theodor Wiesengrund. Asthetische theorie [ Théorie esthétique ]. Paris, Klincksieck, collection « Collection d'esthétique », traduit de l'allemand par Marc Jimenez, 1974, 347 pages ADORNO, Theodor Wiesengrund. Drei Studien zu Hegel [ Trois études sur Hegel ]. Paris, Payot, collection « Critique de la politique », traduit de l'allemand par le séminaire de traduction du Collège de philosophie, 2003, 148 pages APEL, Karl-Otto. Die Erklären-Verstehen-Kontroverse in transzendental-pragmatischer Sicht [ La controverse expliquercomprendre : une approche pragmatico-transcendantale ]. Paris, Éditions du Cerf, collection « Passages », traduit de


OUVRAGES CONSULTÉS l'allemand par Sylvie Mesure, 2000, 374 pages AQUINAS, Thomas. De ente et essentia [ L'être et l'essence ]. Paris, Éditions du Seuil, collection « Points », traduit du latin par Alain de Libera et Cyrille Michon, 2000, 257 pages BRENTANO, Franz. De la diversité des acceptions de l'être d'après Aristote. Paris, Vrin, collection « Bibliothèque des textes philosophiques », traduit de l'allemand par Pascal David, 1992, 208 pages BRENTANO, Franz. Psychologie du point de vue empirique. Paris, Montaigne, collection « Philosophie de l'esprit », traduit de l'allemand par Maurice de Gandillac, 1944, 461 pages DAMASCIUS. Commentaire du Parménide de Platon. Paris, Les Belles lettres, collection « Universités de France. Série Grecque », traduit du grec par Joseph Combès et A.-Ph. Segonds, 1997-2003, 4 volumes DANEK, Jaromir. Von der Warheit [ De la situation vers la vérité ]. Sainte-Foy, Presses de l'université Laval, collection « Logos et Mythos. Études philosophiques », 1993, 121 pages FICHTE, Johann Gottlieb. Méditations personnelles sur la philosophie élémentaire. Paris, Vrin, traduit de l'allemand par Isabelle Thomas-Fogiel et Anne Gahier, 1999, 192 pages FREGE, Gottlob. Schriften zur Logik und Sprachphilosophie [ Ecrits logiques et philosophiques ]. Paris, Éditions du Seuil, collection « L'Ordre philosophique », Traduit de l'allemand par Claude Imbert, 1971, 233 pages FREGE, Gottlob. Idéographie. Paris, vrin, collection « Bibliothèque des textes philosophiques », traduit de l'allemand par Corine Besson, 1999, 213 pages GADAMER, Hans-Georg. La philosophie herméneutique. Paris, Presses universitaires de France, collection « Épiméthée », traduit de l'allemand par Jean Grondin, 1996, 259 pages


OUVRAGES CONSULTÉS GADAMER, Hans-Georg. Wahrheit und Methode [ Vérité et méthode : les grandes lignes d'une herméneutique philosophique ]. Paris, Éditions du Seuil, collection « L'Ordre philosophique », 1996, 533 pages GEHEL, G.W. Friedrich. Phänomenologie des Geistes [ Phénoménologie de l'esprit ]. Paris, Aubier, collection « Bibliothèque philosophique », traduit de l'allemand par JeanPierre Lefebvre, 1991, 565 pages HEGEL, G.W. Friedrich. Propédeutique philosophique. Paris, Éditions de Minuit, collection « Arguments », traduit de l'allemand par Maurice de Gandillac HERDER, Johann Gottfried. Abhandlung über den Ursprung der Sprache [ Traité sur l'origine du langage ]. Paris, Presses universitaires de France, collection « Écriture », traduit de l'allemand par Denise Modigliani, 1992, 345 pages HJELMSLEV, Louis. Omkring sprogteoriens grundlæggelse [ Prolégomènes à une théorie du langage ]. Paris, Éditions de Minuit, collection « Arguments », traduit du danois par Una Canger et Annick Wewer, 1971, 231 pages HORKHEIMER, Max. Traditionelle und kritische Theorie [ Théorie traditionnelle et théorie critique ]. Paris, Gallimard, collection « Traduire, écrire, lire », traduit de l'allemand par Claude Maillard et Sibylle Muller, 1996, 324 pages ISER, Wolfgang. Der Akt des Lesens [ L'acte de lecture : théorie de l'effet esthétique ]. Bruxelles, Pierre Mardaga Éditeur, traduit de l'allemand par Evelyne Sznycer, 1985, 405 pages Qui sait lire, mais vraiment lire, trouvera dans cette oeuvre grandiose des éléments en vue d'une élucidation de la position de Luther et de Zwingli par-rapport au problème de l'interprétation ; aussi des éléments en vue d'une critique de la technique de la quadruple interprétation, et un chemin en vue d'un dépassement de la situation de conflit interprétatif résultant de l'usage intensif de cette technique au moyen-âge.


OUVRAGES CONSULTÉS KANT, Immanuel. Kritik der reinen Vernunft [ Critique de la raison pure ]. Paris, Presses universitaires de France, collection « Quadrige », traduit de l'allemand par A. Tremesaygues et B. Pacaud, 1986, 584 pages KÖHLER, Wolfgang. Gestalt psychology [ Psychologie de la forme. Introduction à de nouveaux concepts en psychologie ]. Paris, Gallimard, collection « Idées », traduit de l'anglais par Serge Bricianer, 1964, 383 pages PÄCHT, Otto. Questions de méthode en histoire de l'art. Paris, Macula, collection « La littérature artistique », traduit de l'allemand par Jean Lacoste, 2000, 167 pages PATOCKA, Jan. Papiers phénoménologiques. Grenoble, J. Millon Éditeur, collection « Krisis », traduit de l'allemand et du tchèque par Erika Abrams, 1995, 298 pages RAHNER, Karl. Geist in welt [ L'esprit dans le monde : la métaphysique de la connaissance finie chez saint Thomas d'Aquin ]. Montréal, Guérin, traduit de l'allemand par Robert Givord et Henri Rochais, 1997, 398 pages RICKERT, Heinrich. Kulturwissenschaft und Naturwissenschaft Zur Lehre von der Definition [ Science de la culture et science de la nature ; suivi de Théorie de la définition ]. Paris, Gallimard, collection « Bibliothèque de philosophie », traduit de l'allemand par Anne-Hélène Nicolas, Carole Prompsy et Marc de Launay, 1997, 292 pages SCHELLING, Friedrich Wilhelm Joseph. Einleitung zu seinen Entwurf eines Systems der Naturphilosophie [ Introduction à l'Esquisse d'un système de philosophie de la nature ]. Paris, Le livre de poche, collection « Classiques de la philosophie », traduit de l'allemand par par Franck Fischbach et Emmanuel Renault, 2001, 187 pages SCHLEIERMACHER, Friedrich. Dialektik [ Dialectique. Pour une logique de la vérité ]. Paris, Éditions du Cerf, collection « Passages », traduit de l'allemand par Christian Berner et Denis Thouard, 1997, 352 pages


OUVRAGES CONSULTÉS SCHLEIERMACHER, Friedrich. Hermeneutik [ Herméneutique. Pour une logique du discours individuel ], Paris, Éditions du Cerf, collection « Passages », traduit de l'allemand par Christian Berner, 1989, 202 pages SCHOPENHAUER, Arthur. Uber die Vierfach Wurzel des Statzes vom Zureichenden Grunde [ De la quadruple racine du principe de raison suffisante ]. Paris, Vrin, collection « Bibliothèque des textes philosophiques », traduit de l'allemand par François-Xavier Chenet, 1997, 223 pages SIMMEL, Georg. Die Probleme der geschichtsphilosophie [ Les problèmes de la philosophie de l'histoire : une étude d'épistémologie ]. Paris, Presses universitaires de France, collection « Sociologies », traduit de l'allemand par Raymond Boudon, 1984, 244 pages SIMMEL, Georg. Sociologie et épistémologie. Paris, Presses universitaires de France, collection « Sociologies », traduit de l'allemand par L. Gasparini, 1981, 238 pages SONTAG, Susan. At the same time. Essays and speeches. New York, Farrar Straus Giroux, 2007, 235 pages. SONTAG, Susan. L'oeuvre parle. Paris, Éditions du Seuil, 1968, 344 pages SONTAG, Susan. Temps forts. France, Christian Bourgois Éditeur, 2005, 451 pages WITTGENSTEIN, Ludwig. Philosophische Bemerkungen [ Remarques philosophiques ]. Paris, Gallimard, collection « Tel », traduit de l'allemand par Jacques Fauve, 1984, 330 pages WITTGENSTEIN, Ludwig, Philosophische grammatik [ Grammaire philosophique ]. Paris, Gallimard, collection « Folio », traduit de l'allemand par Marie-Anne Lescourret, 2001, 630 pages WITTGENSTEIN, Ludwig, Philosophische Untersuchungen


OUVRAGES CONSULTÉS [ Recherches philosophiques ]. Paris, Gallimard, collection « Bibliothèque de philosophie », traduit de l'allemand par Françoise Dastur, 2005, 367 pages WITTGENSTEIN, Ludwig. Uber Gewissheit [ De la certitude ]. Paris, Gallimard, collection « Idées », traduit de l'allemand par Jacques Fauve, 1976, 151 pages

Christologie, Théologie fondamentale, théologie systématique, méthodologie théologique ABRAHAM, William J. The divine inspiration of holy Scripture. Oxford, Oxford University press, 1981, 126 pages. ACHTEMEIER, Paul J. The inspiration of the Scripture. Problems and proposals. Philadelphia, The Westminster press, collection Biblical perspectives on current issues, 188 pages. Cet ouvrage fascinant, qu'on lit de bout en bout malgré soi, expose avec brio les différentes théories de l'inspiration ( inspiration des mots, des concepts, plénière, partielle, communautaire, de la transmission, etc. ) et articule ces dernières à la notion d'autorité. Les positions catholiques et évangéliques en matière d'inspiration et d'autorité sont longuement décrites et critiquées. La lecture de cet ouvrage est venue éclaircir notre compréhension de la position conservatrice tout en nous fournissant des éléments d'autocritique bienvenus. BARR, James. Holy Scripture : Canon, Authority, Criticism. Philadelphia, Westminster Press, 1983, 181 pages. BAUMGARTNER, Mireille. L'Église en Occident des origines aux réformes du XVIè siècle. Paris, Presses universitaires de France, collection Histoires, 1999, 275 pages. BARTLETT, David L. The shape of Scriptural Authority. Philadelphia, Fortress Press, 1983, 161 pages.


OUVRAGES CONSULTÉS BEDOUELLE, Guy. La Réforme du Catholicisme. 1480-1620. Paris, Les éditions du Cerf, 2002, 162 pages. L'auteur, qui cherche en quelque sorte à renforcer l'estime de soi intellectuelle d'un grand public quelque peu dépassé par les innovations de la recherche universitaire en matière d'histoire de la Réforme, propose un ouvrage compact ( 162 pages ) au sein duquel est posée la « constellation » des événements qui ont mené à cette dernière. Une emphase particulière est mise sur les tentatives infructueuses de Réforme dans l'église catholique romaine elle-même, et le lecteur est à même de constater le caractère superfétatoire de « mesures » ( on pense aux cahiers de doléances ) administratives et de réaménagements partiels, qui laissent en plan l'essentiel, soit un retour, riches en incidences pratiques, vers la Lettre. Nous avons tiré de cet ouvrage quelques éléments qui sont venus embellir et étoffer notre exposition de la nécessité d'un retour vers la Parole ( première partie du développement ). BEUMER, J. L'inspiration de la Sainte Écriture. Paris, les Éditions du Cerf, collection Histoire des dogmes, 1972, 128 pages BULTMANN, Rudolf Karl. Jesus [ Jésus, mythologie et démythologisation ]. Paris, Seuil, traduit de l'allemand par Florence Freyss, Samuel Durand-Gasselin et Christian Payot, 1968, 253 pages CASALIS, Georges. Luther et l'église confessante. Paris, Éditions du Cerf, collection Semeurs, 1983, 146 pages. CHAUNU, Pierre. Le temps des Réformes. Histoire religieuse et système de civilisation. France, Fayard, collection Le monde sans frontière, 1975, 570 pages. Cet ouvrage offre des éléments d'histoire intéressant le développement de la doctrine de l'écriture seule, et décrit sommairement le sens que pouvait avoir cette doctrine pour Jean Hus et les Hussites, Wyclif et les Lollards d'Oxford, Luther et Calvin.


OUVRAGES CONSULTÉS CLÉVENOT, Michel. Un siècle qui veut croire. Paris, Éditions Retz, collection Les hommes de la fraternité, 1988, 231 pages. DELUMEAU, Jean. Le Catholicisme entre Luther et Voltaire. Paris, Presses Universitaires de France, collection Nouvelle Clio, 1971, 358 pages. DORNER, J.A. History of Protestant Theology particularly in Germany, viewed according to its fundamental movement and in connection with the religious, moral and intellectual life. New York, AMS Press, 1970, translated by the Reverend George Robson and Sophia Taylor, 444 pages. ECHEGARAY, Hugo. La práctica de Jesús [ La pratique de Jésus : essai de Christologie ]. Paris, Le Centurion, 1984, 172 pages GABORIAU, Florent. L'écriture seule ? Paris, FAC Éditions, collection Théologie nouvelle, 1997, 269 pages. Nous trouvons dans cet ouvrage des éléments d'analyse du Scriptura Sola en une perspective diachronique. Quelques développements intéressent l'antinomie Écriture / Tradition, de plus en plus remise en question. L'ouvrage offre un portrait nuancé de Wyclif, qui dans ses premiers écrits accepte le témoignage des Pères de l'Église et ne conteste pas comme le robot qu'on l'accuse d'être la validité des institutions qui n'auraient pas leur fondement dans les Écritures. L'auteur, qui se fait une gloire d'avoir découvert chez le docteur Commun ( St-Thomas ) le syntagme Sola Scriptura, qui ne serait apparemment pas chez Luther, du moins pas littéralement, met à la question le problème de l'interprétation à vide, ce type d'interprétation qui met entre parenthèses la Tradition en tant qu'obstacle à la saisie directe et immédiate du sens prima facie de l'écriture. GARRETT, Duane A. ; MELICK, Richard R. Authority and Interpretation. A Baptist perspective. Michigan, Baker Book House, 1987, 220 pages. GIBERT, Pierre et al. Le cas Jésus Christ : exégètes, historiens


OUVRAGES CONSULTÉS et théologiens en confrontation. Paris, Bayard, 2002, 475 pages GNUSE, Robert. The authority of the Bible. Theories of inspiration, Revelation and the Canon of Scripture. New York, Paulist Press, 1958, 153 pages. L'Écriture seule, oui, puisque seule elle peut prétendre à quelque autorité en tant que theopneustos, en tant que pleinement inspirée. Mais qu'entend-on précisément par inspiration, et comment articuler cette notion épineuse à celle d'autorité ? Sans l'ouvrage de Robert Gnuse, peut-être notre travail n'aurait pas été possible ! L'auteur nous offre un excellent exposé des différentes théories de l'inspiration ( inspiration sociale, communautaire, inspiration sctricte, plénière, non-textuelle, modèles christocentriques et existentialistes, etc. ) défendues tant du côté protestant que romain catholique. Les points forts et faibles des théories présentées sont mis en évidence. HURLEY, Michael. Scriptura Sola. Wycliff and his critics. New York, Fordham University Press, collection Pontificia Universitas Gregoriana, 1960, 78 pages Cet ouvrage passe au crible les écrits de Wyclif, les premiers comme les plus tardifs, pour y trouver une variante, pour ainsi dire, douce du Sola Scritura, qui évolue en harmonie et sait intégrer les jugements des Pères de l'Église ainsi que les faits de Tradition en harmonie avec la Lettre et une variante dure, plus intransigeante, qui consiste, pour faire court, en une sorte de court-circuitage, en une mise entre parenthèse du monde de la Tradition. JOHNSTON, Robert. Evangelicals at an impasse : Biblical authority in practice. Atlanta, Knox Press, 1979. KELSEY, David H., The uses of scripture in recent theology. Philadelphia, Fortress Press, 1975, 227 pages. L'autorité ( de la Parole ), loin d'être une notion monolithique et univoque, est une victime notable de cette sémantique du bon plaisir des théologiens, ce qui signifie que la compréhension de cette notion, à géométrie variable, change selon l'auteur mis à


OUVRAGES CONSULTÉS la question. Les conceptions de l'autorité d'auteurs tels que Bartsch, Bultmann, Moltmann, Warfield, sont exposées dans cet ouvrage incontournable pour qui cherche à articuler les notions d'autorité et d'inspiration. LOCHMAN, Jan Milic. Christus oder Prometheus ? [ Christ ou Prométhée? : la question cruciale du dialogue entre chrétiens et marxistes ]. Paris, Desclée, Série Jésus et Jésus Christ, 1977, 121 pages LUTHER, Martin. Les grands écrits Réformateurs. À la noblesse chrétienne de la nation allemande. La liberté du chrétien. Paris, Flammarion, traduit de l'Allemand par Maurice Gravier, 1992, 273 pages. LUTHER, Martin. Oeuvres complètes. France, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1999, 1601 pages. LUTHER, Martin. Oeuvres. Tome IV. Genève, Labor et Fides, traduit de l'allemand par Franck D. C. Gueutal, 1958, 271 pages. MEYER, Carl. S. Luther's and Zwingli's propositions for debate. The ninety-five theses of 31 October 1517 and the sixty-seven articles of 19 January 1523. Leiden, E.J. Brill, collection Textus minores, new english translation, introduction and bibliography by Carl S. Meyer, 1963, 59 pages. Carl Meyer nous offre, en leur langue originale, les thèses de Luther et les articles de Zwingli. Un ouvrage qui s'est avéré essentiel puisqu'il nous permet de constater les prolongement pratiques de cette exigence du retour vers le concret de la Lettre. MEYER, Ben F. The aims of Jesus. London, SCM Press, 1979, 335 pages MILLER, Donald G. The Authority of the Bible. Michigan, William B. Eerdmans publishing company, 1972, 139 pages. MOREAU, E. ; JOURDA, Pierre ; JANELLE, Pierre. La Crise


OUVRAGES CONSULTÉS religieuse du XVIè siècle. France, Bloud et Gay, collection Histoire de l'église depuis les origines jusqu'à nos jours, 1950, 461 pages. POFFETT, Jean-Michel. L'autorité de l'Écriture. Paris, les Éditions du Cerf, collection Lectio divina, 202, 305 pages. RAPP, Francis. L'Église et la vie religieuse en occident à la fin du moyen age. Paris, Presses universitaires de France, collection Nouvelle Clio, 1971, 381 pages. RATZINGER, Joseph. Les principes de la théologie catholique. Esquisse et matériaux. Paris, Tequi, collection croire et savoir, 1982, 445 pages SAINT AUGUSTIN,. Oeuvres de Saint Augustin. 29, Traités anti-donatistes, volume II. De baptismo. Paris, Desclée de Brouwer, traduction de G. Finaert, introduction et notes par G. Bavaud, 1964, p. 133-134 SCHWEITZER, Albert. Von reimarus Zu Wrede [ The quest of the historical Jesus. A critical study of its progress from Reimarus to Wrede ]. 3ème édition, London, Adam and Charles Black, 1963, 410 pages SKILLRUD, Harold C. ; STAFFORD, J. Francis ; MARTENSEN, Daniel F. Scripture and Tradition. Lutherans Catholics in dialogue IX. Minneapolis, Augsburg Fortress, 1995, 62 pages. Un documents fascinant pour qui s'intéresse aux tentatives de rapprochement effectuées aux États-Unis entre Catholiques et Luthériens sur la base de la prééminence des Écritures et de la reconnaissance du rôle joué par les institutions ( la Tradition ). La pertinence de ce document pour mon exposé procède de ce qu'il présente en une forme extrêmement condensée et sous forme de points l'essence de la doctrine du Sola Scriptura telle que l'entendait Luther.


OUVRAGES CONSULTÉS WALDENFELS, Hans. Kontextuelle fundamentaltheologie [ Manuel de théologie fondamentale ]. Paris, Les éditions du Cerf, collection Cogitation Fidei, 1990, 874 pages WITHERINGTON, Ben. The christology of Jesus. Minneapolis, Fortress Press, 1990, 310 pages

Pragmatique, sémantique ARMSTRONG, Paul B. Conflicting readings. Variety and validity in interpretation. Chapel Hill, The University of North Carolina Press, 1990, 192 pages. FONAGY, Ivan. Situation et signification. Philadelphie, J. Benjamins publishing company, 1982, 160 pages GARDINER, Alan Henderson. The theory of speech and language [ Langage et acte de langage : aux sources de la pragmatique ]. Lille, Presses universitaires de Lille, collection Psychomécanique du langage, traduit de l'anglais par Catherine Douay, 1989, 308 pages GUILLAUME, Gustave. Leçons de linguistique de Gustave Guillaume 1938-1939. Québec, Les presses de l'Université Laval, 1992, 412 pages. Le mécanisme de la subduction des morphèmes, décrit par Gustave Guillaume, est d'une grande utilité pour qui cherche à mettre en lumière le destin des intentions de sens non ancrées dans la Lettre. Les intentions de sens non ancrées en viennent à viser de moins en moins la Lettre puis finissent par se viser elles-mêmes et c'est ainsi que, devenues autotéliques, elles deviennent plus « abstraites » et pour ainsi dire, les fantômes de ce qu'elle étaient. Le destin des intentions de sens nonancrées dans la Parole est décrit, dans la première partie du développement, en termes de psychosytématique du langage avant de l'être en termes phénoménologiques et ontologiques critiques.


OUVRAGES CONSULTÉS KLEIBER, Georges. Recherche en pragma-sémantique. Paris, Klincksieck, 1984, 233 pages MOTSCH, Wolfgang. Situational context and illocutionary force in SEARLE, J.L. Et al. Speech act theory and pragmatics. Dordrecht, Kluwer Boston, 1980, 317 pages PARRET, Herman et al. Le Langage en contexte : études philosophiques et linguistiques de pragmatique. Amsterdam, J. Benjamins publishing company, collection Linguisticae investigationes.Supplementa, 1980, 790 pages

Rhétorique CLAUDE, Alie. Approche sémantico-discursive du trope : étude de cas d'une métaphore. Montréal, Université de Montréal, 1992, 128 pages KONRAD, Hedwig. Étude sur la métaphore. 2ème édition, Paris, Vrin, 1958, 171 pages LEBLANC, Suzanne et al. La métaphore et les figures : textes fondamentaux de rhétorique et de philosophie. Montréal, Université du Québec à Montréal, collection Recherches et théories, no. 11, 1976, 313 pages SCHULZ, Patricia. Description critique du concept traditionnel de métaphore. Berne / New-York, P. Lang, collection Sciences pour la communication, 2004, 233 pages VINSAUF, Geoffroy de. Documentum de modo et arte dictandi et versificandi [ Instruction in the method and art of speaking and versifying ]. Milwaukee, Marquette university press, collection Mediaeval philosophical texts in translation, traduit du latin par Roger P. Parr., 1968, 105 pages


OUVRAGES CONSULTÉS Philosophie générale SPINOZA, Benedictus de. Oeuvres complètes. Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, texte traduit, présenté et annoté par Roland Caillois, Madeleine Francès et Robert Misrahi, 1976, 1576 pages STRAUSS, Leo. Die Religionskritik Spinozas als Grundlage seiner Bibelwissenschaft [ La critique de la religion chez Spinoza ou les fondements de la science spinoziste de la Bible : recherches pour une étude du « Traité théologico-politique » ]. Paris, les éditions du Cerf, collection la Nuit surveillée, traduction par Gérard Almaleh, Albert Baraquin et Mireille Depadt-Ejchenbaum, 394 pages KOSIK, Karel. La dialectique du concret. Paris, Éditions François Maspero, collection Bibliothèque socialiste, 1970, 171 pages. SAYRES, Sohnya. Susan Sontag. The elegiac modernist. New York, Routledge, Chapman and Hall, 1990, 170 pages. SIPHER, Wylie. Loss of the self in modern literature and Art. New York, Random house, collection Vintage books, 1962, 179 pages.


Si vous appréciez les volumes de cette collection et si vous désirez être tenu au courant des publications des Éditions Les Carnets du Réformiste, veuillez remplir et adresser ce bulletin à : Les Carnets du Réformiste C.P. De la Pointe C.P. 24057 Montréal, Québec, Canada H1A 4Z2 Nom : ____________________________ Prénom : _________________________ Profession : _______________________ Adresse : _________________________ _________________________________ Je m'intéresse aux disciplines suivantes : ACTUALITÉ, MONDE MODERNE __ ARTS ET LITTÉRATURE __ ETHNOGRAPHIE, CIVILISATIONS __ HISTOIRE ET GÉOGRAPHIE __ PHILOSOPHIE, ÉPISTÉMOLOGIE __ PSYCHOLOGIE, PSYCHANALYSE __ SCIENCES NATURELLES, PHYSIQUES __ SOCIOLOGIE, DROIT, ÉCONOMIE __


La phénoménologie critique en tant que fondement des sciences  

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