Magazine L'Ecran Janvier 2020

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n°27


Édito

manny CALAvERA Rédacteur en chef

Le frisson de la nouvelle année se fait-il plus fort en ce premier mois d’une toute nouvelle décennie ? 2020, un numéro étrangement symétrique, presque parfait. Chaque année qui passe recèle son lot de promesses et d’objectifs dont on espère qu’aucun ne sera déçu en cours de route, mais ce coup-ci, on pourrait sûrement se risquer à rêver non pas à l’année qui arrive, mais aussi à celles qui suivront ! Il y a dix ans, ce magazine et l’association qui lui donne vie n’existaient pas ; qu’en sera-t-il en 2030 ? L’entreprise est parfois tellement usante pour les petits bénévoles que nous sommes que l’on a la sensation d’avoir ferraillé pendant des siècles ; on est presque heureux de constater que le temps ne passe pas si vite au final ! Que nous réserve donc cette cuvée 2020 ? Bien curieux de le découvrir, on a pas l’intention de la laisser se dérouler sans nous ! Les projets fleurissent, d’autres mûrissent sagement, et plus que jamais notre magazine devient l’une des nombreuses facettes que recèle notre activité, qui tend de plus en plus à s’étendre vers le web (via notre site bien sûr, mais aussi la web radio) et l’événementiel culturel. Des actions et des supports eux-mêmes en perpétuelle évolution, à commencer par notre site qui sort d’une longue « hibernation », le temps de se refaire une beauté numérique (quelques réglages encore à venir, des articles à transférer, des trucs à bidouiller… bref, c’est pas tout à fait fini mais le gros du travail est accompli et, vu l’ampleur de la tâche, on est plutôt soulagés !). Notre émission radio, elle, continue son petit bonhomme de chemin avec son nouveau format – plus léger et plus régulier – d’une émission toutes les deux semaines, à retrouver désormais sur ce nouveau site tout neuf. On y parle toujours d’un ou deux films, selon l’humeur, suivi d’un quiz généralement totalement barré, le tout monté avec amour sur le Mixcloud de Good Morning Toulouse (qui nous héberge toujours).

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Côté événements, si la Nuit du Cinéma occupe une place de choix (euphémisme) dans nos agendas et nos « to do list », elle ne sera pas seule à célébrer le cinéma dans les mois à venir, car nous allons proposer en partenariat avec le festival LGBTQI+ Des Images Aux Mots une séance spéciale sur l’université Toulouse Jean Jaurès, au cours de laquelle les réalisateurs des films projetés seront présents pour échanger avec le public. Toujours aussi proches des festivals toulousains, nous allons aussi avoir le plaisir de coorganiser une Nuit du Cinéma avec CinéLatino le 6 février prochain, un peu plus d’un mois avant le lancement de la 32e édition du festival (fin mars) ! C’est presque un retour aux sources pour certains d’entre nous, qui étions déjà mobilisés sur les toutes premières Nuits du Cinéma se déroulant au CIAM en partenariat avec le même festival de cinéma d’Amérique latine il y a presque 10 ans. La formule qui a fait son succès sera reprise à l’identique par les équipes sur le projet – épaulées par nous autres, les « vétérans » de L’Écran – pour un résultat que l’on espère aussi réussi que pour notre dernière Nuit de l’année 2019 ! Autant le signaler maintenant : une autre Nuit du Cinéma (intégralement organisée par nos soins ce coup-ci) est en préparation pour avril… on vous en dira plus dans les prochains mois, histoire que vous réserviez votre soirée ! En revanche, s’il y a bien une chose qui ne changera pas pour 2020 ou pour toutes les années qui verront L’Écran perdurer, c’est notre besoin de sang neuf ! Rédacteurs, animateurs, chroniqueurs, chargés de projets, communicants, graphistes, webmasters… les talents et les compétences disponibles sont toujours les bienvenus, et ils sont même très prisés pour certains ! Alors si écrire des articles sur les films/séries/jeux vidéo vous branche, que vous avez envie de faire chanter votre belle voix sur les ondes radiophoniques du net, que vous brûlez d’envie de vous frotter à l’organisation d’événements qui vous ressemblent, que vous souhaitez parfaire vos connaissances en matières de création graphique, numérique ou d’écriture, ON EST FAIT POUR VOUS ! Venez, on est bien, on a des cookies (des fois) et des idées plein la tête : il ne manque plus que les vôtres pour compléter la collection !

Bonne année 2020 à toutes et tous !

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© pexel.com

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Sommaire

PRENEZ PLACE éditorial 2

. De La Haine à Les Misérables 8 30 ans que les banlieues frappent à la porte de l’État

. Box-office :

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Une belle équipe De Mohamed Hamidi (2020)

. Le Ring :

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. Rétrospective :

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Les parapluies de Cherbourg De Jacques Demy (1964)

. Quentin Dupieux Par Gonzobob

LA rencontre

. CallMeKevin et RTGames Youtubers irlandais

Photo couverture : pexels.com Chef rédacteur : Manny Calavera Maquettiste : Célia Hassouni Rédacteurs : César Noguera Guijarro, Listener, Supertramp, Dolores, Stella, Chloé Naberac, Gonzobob et Dolores Correctrice : Adeline Dekockelocre

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Doctor Sleep De Mike Flanagan (2019)

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Critique

BOX-OFFICE

CRITIQuE BOX-oFFICE

Pépite : Jeanne et le garçon formidable Olivier Ducastel et Jacques Martineau (1998) © Gaumont Distribution

Une belle équipe, sortie le 15 janvier 2020 De Mohamed Hamidi

une belle équipe : le mérite aux courageux Le SPAC est une équipe de foot petite en trophées, mais grande en tradition. Après une bagarre qui conduit à la suspension de l’ensemble de ses joueurs, l’entraîneur Marco (Kad Merad) se tourne vers les courageuses femmes du village pour sauver l’équipe, même si cela bouleverse le quotidien des habitants. Courage et bouleversement, deux mots qui définissent le nouveau film de Mohamed Hamidi, le réalisateur de La vache et de Né quelque part.

D’abord, on a le courage des scénaristes Alain-Michel Blanc, Camille Fontaine et le même Hamidi qui ont décidé de créer une histoire militante pour les droits des femmes en utilisant le football comme intermédiaire. Certes, le sport roi s’est beaucoup répandu parmi les femmes ces dernières années mais, acceptons-le, il est toujours le sport préféré des hommes. Et c’est justement sur les codes et traditions du foot masculin et ses passionnés que la plume de ces auteurs est plus pointue.

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Nous avons ensuite le bouleversement : la femme au foyer, la mère de famille, la bombe sexy, la fille délicate... tout ça change pour quelques semaines grâce au SPAC, et ce sont donc les hommes qui doivent entretenir leurs maisons et prendre soin de leurs familles pendant que les femmes s’entraînent ou boivent un coup après les matchs. Avec tout le bonheur qu’apporte le sentiment d’appartenance chez le nouveau groupe d’amies, et le gros bordel dans la vie individuelle de leurs compagnons. Nous voyons ainsi une représentation de notre société dans ce microcosme qui est le village fictif de Clourrières, au nord de la France.

cependant, une mise en scène propre au cinéma et du même niveau que son histoire. Très rarement, on voit des jolis plans ou une belle photographie. Les lieux de tournage ou même les tenues des acteurs et des actrices sont à peine pensés pour les rendre crédibles, étant très loin d’une approche artistique ou, au moins, esthétique. Je ne pourrais pas les qualifier de laides ou mal faites, mais disons qu’il n’y a pas une recherche de beauté dans les images. Par contre, là où l’on voit vraiment un manque de maîtrise, c’est dans les scènes de sport. Dommage, car pour un film de foot les expectatives sont toujours hautes et, malheureusement, ce sont justement les moments où l’on remet plus en question la crédibilité du film.

C’est comme ça que très tôt dans le film nous voyons les clichés s’écrouler. Heureusement pour nous, c’est traité avec beaucoup d’humour. Et donc, la critique sociale et le message de fond passent avec légèreté sans alourdir le tout. Kad Merad y contribue énormément avec son air sympathique, mais il n’y a pas que lui. Toute la distribution apporte un petit quelque chose, tant chez les garçons que chez les filles. Les moments d’importance sont intelligemment distribués entre plusieurs personnages. Une formule qui sert à dissimuler le manque d’autres vedettes.

En effet, ces images laissent beaucoup à désirer. Mais j’aimerais finalement vous quitter avec tous les compliments faits au début, puisque c’est comme cela que je me souviens de ce film quand j’y pense. Définitivement, une approche nécessaire dans le monde d’aujourd’hui ; et plus de monde le verra, plus nombreux nous serons à ouvrir les yeux face aux situations inégales dont on passe au-dessous sans s’en rendre compte. - César Noguera Guijarro -

Une belle équipe concentre toute son attention sur le récit, ses tournures et son humour. Il manque,

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Chronique

CHRonique

Pépite : American Honey, Andrea Arnold (2016)

© SRAB Films - Rectangle Productions - Lyly films

De La Haine à Les Misérables 30 ans que les banlieues frappent à la porte de l’État « C’est l’histoire d’un homme qui tombe d’un immeuble de cinquante étages. Le mec, au fur et à mesure de sa chute, il se répète sans cesse pour se rassurer : «Jusqu’ici tout va bien... Jusqu’ici tout va bien... Jusqu’ici tout va bien.» Mais l’important c’est pas la chute. C’est l’atterrissage ».

Aujourd’hui, Ladj Ly, coréalisateur du documentaire À voix haute : la force de la parole et créateur de Kourtrajmé, une école de cinéma gratuite et ouverte à tous, vient porter au public mais aussi aux yeux et aux oreilles de l’État son premier long métrage : Les Misérables. Le cinéaste fait un écart temporel non négligeable entre l’œuvre littéraire de Victor Hugo parue en 1862 et son film réalisé à Montfermeil, quartier d’origine du réalisateur. L’écho du passé résonne donc fortement dans le présent.

En 1995, La Haine de Mathieu Kassovitz fait une entrée fracassante dans le cinéma français avec cette réplique d’ouverture désormais culte qui viendra également clôturer le film. Les années sont passées, mais à l’aube des trente ans de La Haine, qu’en est-il du changement ?

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Tout comme Kassovitz l’a fait, Ladj Ly s’en prend aux bavures policières et à un État qui ferme les yeux et passe son chemin. « Si vous ne réglez pas le problème maintenant, ça va vous revenir dans la gueule dans vingt ans. » : tel était le message de Mathieu Kassovitz à travers son film, corrélé avec une esthétique filmique en noir et blanc pour l’aspect atemporel, sombre et aux allures d’archives. À l’époque, La Haine s’inspirait de l’affaire Makomé M’Bowolé, un garçon noir de 17 ans tué d’une balle dans la tête dans un commissariat. Si ce meurtre a conduit l’inspecteur Pascal Compain en prison, nombreuses sont les bavures policières qui ne sont pas reconnues ou passées sous silence. Les Misérables, en couleurs vives cette fois, ancre son ouverture dans le bleu-blancrouge de la Coupe du Monde 2018, et revient comme un boomerang sur le grand écran. La séquence finale n’est pas sans rappeler celle de La Haine : un face à face terrible entre deux êtres au bord du gouffre, un jeune de quartier et un policier de la BAC. On les voyait déjà venir, les commentaires rapidement jetés sur la toile virtuelle qui fustigeaient le film de « cliché », ou de caricature « méchant flic, gentil banlieusard » avant même sa sortie. Mais n’en déplaise à ceux-là, le film parvient à montrer avec finesse le cercle vicieux de la violence sans tomber dans un

manichéisme mal placé. Il filme sans détour comment une violence – une bavure policière – impliquant sévices corporels et psychiques et qui est de surcroît camouflée, engendre une riposte sans pitié. Quand la justice ne fait pas son travail, la colère et la haine s’étendent comme une traînée de poudre. Et si la violence est une conséquence de l’injustice, elle est aussi malheureusement tout comme cette dernière, une huile de moteur pour faire fructifier la misère. L’État et le peuple en sont-ils réduits à rester coincés dans ce triste schéma ? Ladj Ly parvient justement à coupler responsabilité individuelle au sein d’un quartier et au cœur d’une unité de la BAC, avec la responsabilité collective des politiques. Sans communication profonde et sans actions concrètes et intelligentes, la machine ne cessera de s’enrayer. L’hostilité qui divise ces hommes de la BAC et ces jeunes de quartiers fait souvent oublier que c’est une misère économique et sociale qui les réunit malgré eux dans un même camp. En recevant le Prix du Jury au Festival de Cannes, Ladj Ly a modestement prononcé ces mots : « Mon film, Les Misérables, parle du rapport entre les différentes communautés dans ce territoire et en fait le seul ennemi qu’il y a en commun entre ces habitants et les policiers, c’est la misère. Donc je vais dédier ce prix à tous les misérables de France

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et d’ailleurs ». Le cinéaste a envoyé une copie de son œuvre au Président Emmanuel Macron et ce dernier s’est dit “bouleversé” : véritable émotion ou démagogie perpétuelle, aujourd’hui des actes doivent être posés. Le cinéma de banlieue prouve qu’il a encore des choses à faire, encore des maux à dire et à penser pour mieux les dénoncer et les panser. Souhaitons-lui une plus grande visibilité et une plus grande écoute, pas seulement dans l’univers guindé du Festival de Cannes, mais au-delà, car les élans esthétiques et politiques qui s’y jouent méritent d’être portés plus haut et plus loin qu’un discours à huis clos. - Chloé Naberac -

© www.mouv.fr

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© Imdb


RING

Critique

LE RING

Pépite : Dolores : Tous les Dieux du Ciel, Quarxx (2019) Listener : Les Contes de la crypte, William M. Gaines (1989-1996)

© Imdb

Doctor Sleep

De Mike F lanagan (2019) Doctor Sleep est une adaptation du roman du même nom écrit par Stephen King. Presque 40 ans après la sortie de Shining (Stanley Kubrick, 1980), le réalisateur Mike Flanagan s’attèle à la réalisation de sa suite. Un film qui n’aura pas laissé nos rédactrices Dolores et Listener indifférentes… Mais pas toujours dans le meilleur sens du terme !

let's fight ! 12


Dolores : Après bonjour Tristesse, voici bonjour Ennui ! Et pourtant, je suis tolérante avec les films lents et contemplatifs, mais là… Les 2 heures 30 du film m’ont paru en durer le double. N’est pas Scorcese qui veut, et Mike Flanagan, à trop étirer son film, a rendu le résultat proche de son titre : Soporifique.

Listener : Et bien le bonjour à toi aussi Dolores ! Je conçois que l’on puisse s’ennuyer, j’ai même franchement l’impression que j’étais la seule à fond dans la salle tellement ça se mettait à bavarder allègrement après les deux tiers du film… Mais clairement, le film a aussi été imaginé et conçu comme une expérience… d’hypnose ! Entre l’espèce de bourdon régulier dans le fond musical, l’environnement nocturne, et le titre même du film/livre… Eh bien moi j’étais envoûtée, dans un état partagé entre somnolence et fascination !

Dolores : Tu t’es donc totalement laissée hypnotiser par ce film au point d’en oublier ton esprit critique ! Prends donc aussi les références grossières qui sont faites constamment à Shining : une ouverture sur des scènes tirées du film de Kubrick, le retour à l’Overlook, des scènes tournées “à la manière de” sans jamais avoir le génie de l’original… On sombre même dans l’écueil grossier de faire réapparaître Jack Torrance, avec un faux Nicholson qui fait ce qu’il peut mais souffre grandement de la comparaison !

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Listener : Alors là, je ne suis pas d’accord ! Certes, le final overlookien de l’adaptation, on aurait pu s’en passer… mais je trouve au contraire qu’il y a une opération de désacralisation du mythe, dans la visite d’un Overlook délabré, pourri et toujours peuplé de fantômes. Là où Spielberg faisait évidemment dans un rejeu “fun” de Shining avec son Ready Player One (2018), Flanagan se contente de balader sa caméra et d’incarner la mémoire traumatisée de Danny. C’est même là, pour moi, que l’on voit que le réalisateur a su faire le pont entre Kubrick et King, dans son propre style. C’est quand même un tour de force que de filmer une hippie bobo se la jouer superwoman sans être ridicule !

Dolores : Ah ben tiens, son style justement, parlonsen ! Oh, on ne peut pas dire que Mike Flanagan manque de style, ses images sont très belles, ses compositions soignées, son montage fluide et cohérent… Mais qu’est-ce que ça peut être lourd et démonstratif ! Face à un tel vide scénaristique, on se demande à quoi bon créer de si belles images pour proposer un film si froid, si vide d’émotion. Un détachement qui se ressent aussi dans l’écriture de ses personnages : on ne ressent aucune empathie pour les protagonistes du film qui évoluent au sein d’un décor très beau, mais restent des enveloppes creuses, uniquement esquissées par leur apparence physique.

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Listener : Mais quelle sans cœur ! L’émotion, moi, je l’ai trouvée aussi dans cette imagerie ésotérique qui fabrique un contraste saisissant entre la beauté nocturne et la cruauté noire de ses méchants. D’ailleurs, ça m’a rappelé cette horreur creepy et en même temps enfantine des années 90, à la Contes de la crypte, dans son traitement des personnages les plus jeunes (et même Danny au fond reste un gosse dans Doctor Sleep). Puis je sais pas, moi, cette idée des liens à nouer ou briser, de mémoire hantée, de petit enfant perdu, ça m’émeut toujours.

Dolores : Parce que tu penses qu’Ewan McGregor a eu du cœur en interprétant son personnage ? Il signe là son rôle le plus plat et anti-charismatique de sa carrière ! Il fait d’autant plus tâche que les autres acteurs - et particulièrement les actrices - s’en sortent honorablement et tentent de donner vie à des personnages terriblement mal écrits. Le pauvre Ewan McGregor n’est définitivement pas “l’élu” sur ce coup-là !

Listener : Je reconnais que c’est pas son rôle le plus charismatique, mais à mon sens, Danny n’est jamais le héros de cette histoire. Il s’efface - littéralement - pour mieux valoriser cet antagonisme surprenant entre Rose et Abra, comme tu le dis, très bien interprétées.

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La Rencontre

LA RENCONTRE

Pépite : Euphoria, Sam Levinson (2019)

© L’Écran

CallMeKevin et RTGames Youtubeurs irlandais En visite à l’Insomnia Gaming Festival de Dublin, Supertramp a pu interviewer deux grands youtubers irlandais, CallMeKevin et RTGames, et connaître leur vision de l’univers vidéoludique des dernières années. Youtube a-t-il changé votre vie et votre manière de vivre ? Prenez-vous le temps d’apprécier un jeu vidéo comme un joueur lambda ou jouez-vous seulement pour vos vidéos ? CallMeKevin : À présent je passe moins de temps sur les jeux vidéo, mais c’est plutôt bénéfique, puisque je peux davantage les apprécier ! En plus, notre métier fait qu’on joue à une variété très dense de jeux, ce qui nous permet de nous diversifier. Lorsque je jouais seul, j’avais tendance à passer des heures sur le même jeu. Maintenant, je peux découvrir des jeux auxquels je n’aurais jamais pensé !

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RTGames : Le seul inconvénient à ce genre d’approche, c’est qu’on ne peut pas rester sur le même jeu très longtemps, même si on l’apprécie. Lorsque l’on fait beaucoup de vidéos sur un sujet, on a tendance à avoir peur d’ennuyer l’audience, alors on change. Donc on n’a souvent pas le temps d’apprécier un jeu à sa juste valeur. Il faut maintenir une variété pour que le public ne décroche pas. En tant que youtubers, voyez-vous l’industrie du jeu vidéo différemment ? Par exemple, lorsqu’un jeu est annoncé à l’E3, le percevez-vous comme un jeu intéressant pour vous – sur lequel vous pouvez vous amuser – ou un jeu profitable à vos spectateurs ? CallMeKevin : En fait, je les répartis exactement dans ces catégories. Soit c’est intéressant pour moi, soit pour mes abonnés, soit ça ne vaut pas la peine. Il y a certains jeux que je sais que je vais adorer mais qui ne fonctionneraient pas dans un format vidéo youtube. RTGames : Exactement. Par exemple, j’adore les jeux de rôle tactique comme Fire Emblem (Nintendo) et je peux passer six heures à créer mon personnage. Mais je ne peux pas streamer ce genre de choses, ce n’est pas possible, les gens s’ennuient au bout de dix minutes ! Avec tous les packs payants, les DLC et les paiements mobiles que nous avons actuellement dans le nouveau monde vidéoludique, pensez-vous que nous sommes réduits à devoir accepter une nouvelle forme du jeu vidéo où celui-ci sera découpé en épisodes, en remaster et deviendra donc beaucoup plus cher ? CallMeKevin : En fait, le problème est que les jeux d’aujourd’hui ont tendance à nous livrer le contenu au compte-gouttes. Au lieu de nous donner un jeu complet et de nous offrir du contenu bonus (le principe traditionnel du DLC), ils profitent des 20% de joueurs qui sont prêts à dépenser des milliers dans des packs et des jeux supplémentaires. Les jeux comme Fortnite (Epic Games, 2017), où l’on doit dépenser de l’argent pour avoir des armes ou des tenues, seront toujours présents dans l’univers du jeu vidéo. Mais je doute que tous les jeux puissent s’adapter et devenir épisodiques ou jonchés de paiements supplémentaires, ce serait trop risqué.

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Pensez-vous qu’il existe un genre qui peut apporter une révolution dans le jeu vidéo ? RTGames : Je pense que la réalité virtuelle est le futur. Il y a eu quelques avancées un peu douteuses où l’on pensait que cela ne percerait jamais, mais à présent, et plus que jamais, la réalité virtuelle présente un accès généralisé aux joueurs réguliers et aux amateurs. Il est plus simple pour un débutant en matière de jeux vidéo de manier un casque VR qu’une manette qui comprend plusieurs touches et une technique particulière. Je pense que cela deviendra de moins en moins cher et de plus en plus développé pour toucher une audience beaucoup plus large. Pour terminer, très rapidement : jeu favori, genre détesté et plaisir coupable ! CallMeKevin : Pour mon jeu favori : je suis sûr à 100% que c’est Red Dead Redemption 2 (Rockstar, 2018). Je déteste les jeux qui sont trop détaillés et qui nécessitent plusieurs heures de compréhension comme les jeux de stratégie par exemple. Et mon plaisir coupable serait League of Legends (Riot Games, 2009), même si je n’ai plus trop le temps d’y jouer ! RTGames : En ce qui concerne le jeu préféré, je dirai Pokémon Blanc et Noir 2 (Nintendo, 2012). Sinon, je pense que les jeux vidéo d’horreur sont ceux que je déteste le plus. Pour le plaisir coupable, je pencherai plus vers les RPG lents comme World of Warcraft (Blizzard Entertainment, 2004) ! - Supertramp -

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© esportsfinder


- Instant PUB L'écran s'agrandit avec une Émission webradio Diffusée deux fois par mois

Si vous voulez nous réécouter en replay, rendez-vous sur : www.mixcloud.com/ radiogmt/ Émission en collaboration avec GMT

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© Allociné


RÉTRO

Critique

CRITIQue

rétroSPECtIvE

Pépite : The Get Down , Baz Luhrmann (2016)

© Imdb

Les Parapluies de Cherbourg (1964) De Jacques Demy

Les Parapluies de Cherbourg : derrière les illusions, une œuvre radicale Honte à moi, j’ai longtemps confondu les Parapluies de Cherbourg avec une autre comédie musicale de Jacques Demy, Les Demoiselles de Rochefort. Pourtant, le contraste entre les deux films est étonnant : là ou Les Demoiselles, bien que teintée de mélancolie, est une œuvre magique et lumineuse, Les Parapluies cache une dimension autrement plus désenchantée, dépoussiérant un genre jusqu’ici typiquement hollywoodien.

Au démarrage du film, j’ai eu envie de tout arrêter, prise de court par la mise en scène d’une fantaisie surréaliste et par la (totalité !) des dialogues chantés. Mais croyez-moi, il faut tenir bon. Car au bout de quelques minutes, on se fait au langage du film et la magie finit par opérer. Les mélodies de Michel Legrand donnent une vraie intensité dramatique aux dialogues. Tantôt les mots deviennent cris de joie ou de désespoir, tantôt ils résonnent

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dans la rue, se met à glisser littéralement comme sur un tapis roulant, ou que Deneuve lance soudain un regard à la caméra, le film nous dévoile son artifice. Demy, au fond, filme des rêves décus.

creux dans la banalité du quotidien. Et justement, mêler le tragique au banal, c’est tout le programme du film. On a tendance à se représenter les comédies musicales comme des bulles de réalité rêvée et fantasmée, mais elles vont parfois bien au-delà de cette naïveté enfantine. Celles qui m’ont le plus touchée sont justement celles qui ont pleinement conscience de leur caractère illusoire. Dans La La Land, lorsque l’on comprend qu’une certaine séquence majeure raconte ce qui ne se produira jamais, la fantaisie grandiose de la mise en scène prend une tout autre allure, comme un dernier élan de nostalgie teinté de regret.

Car derrière la fantaisie transparaît la vraie vie, faite d’échecs et de sacrifices : la guerre d’Algérie (le cinéaste est d’ailleurs l’un des rares évoquer ce sujet tabou à l’époque), mais aussi la rigidité du patriarcat. Le film pourrait alors verser dans le tragique, mais il reste étonnement simple, cédant au grandiose l’ennui du quotidien. Il raconte des existences infiniment proches des nôtres, et c’est cela qui le rend profondément émouvant, à l’image de la dernière réplique d’une banalité déconcertante, jetée un aprèsmidi neigeux sur le parking d’une stationservice, mais qui résonne plus vrai et plus fort que bien des emphases poétiques.

Les Parapluies de Cherbourg est découpé en trois chapitres. Dans le premier, Geneviève (Catherine Deneuve), qui tient une boutique de chapeaux avec sa mère, et Guy (Nino Castelnuovo), mécanicien fauché et insouciant, s’aiment libres comme l’air, malgré les réticences de la mère. Mais lorsque Guy est appelé pour la guerre d’Algérie, les deux parties suivantes déconstruisent complètement la fantaisie de la première. Grossesse, difficulté de la relation à distance, dettes : le quotidien fait une irruption brutale dans le film qui, sous son flot incessant de musique et ses papiers peints criards, apparaît finalement comme assez radical. Demy n’hésite pas à transgresser les règles de la mise en scène pour mieux nous ramener à la réalité : lorsque le couple, marchant

Tout l’univers de Jacques Demy est ainsi imprégné d’une fantaisie qu’on aurait tort de considérer comme naïve. Son œuvre cache en réalité des thématiques sociales parfois très sombres, jamais déconnectées de la réalité dans laquelle il a vécu. Une Palme d’or amplement méritée : pour ce film plus engagé esthétiquement et socialement, il faut le dire, que My Fair Lady de George Cukor, sorti quelques mois plus tard. - Stella -

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Par GonzoBob

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© 2012 Jeff Vespa - Image courtesy gettyimages.com

Quentin Dupieux

LGDC


Vaste et vaine entreprise que de tenter de résumer le personnage Quentin Dupieux en ces quelques paragraphes. Mais l’ardeur de la tâche n’ayant d’égal que ma profonde admiration pour l’œuvre du gaillard, je vais la tenter malgré tout.

Il est ardu de rester tout à fait insensible à son cinéma, en général soit on adore soit on déteste. Il faut dire que tous ses films explorent plus ou moins le domaine de l’humour absurde et du non-sens. C’est notamment le cas de son premier tour de force filmique, j’ai nommé Rubber (2010), un thriller ancré dans les paysages de l’Ouest américain et qui propose au spectateur de suivre l’odyssée meurtrière de Robert, un pneu aux puissants pouvoir télékinésiques qui prend vie de manière aussi soudaine qu’inexplicable. Ce film restera pour moi comme son premier chef-d’œuvre, et il n’est pas passé inaperçu puisqu’il a développé depuis sa sortie un certain culte comme l’ultime incarnation d’un nouveau cinéma indépendant, qui n’hésite pas à s’affranchir des codes les plus évidents du médium cinéma.

Il se fait, dans un premier temps, connaître en tant que musicien sous le pseudonyme Mr Oizo. Il sévit dans le registre électro bien vénère entre expérimentations perchées et sonorités gentiment noize, depuis 1999, et son tube Flat Beat dont le clip et la marionnette jaune Flat Eric ont marqué une partie de la pop-culture. C’est comme cela que je l’ai connu, et bien que n’étant pas spécialement féru de musique électronique, j’ai tout de suite été attiré par son univers atypique et le son unique qu’il développe tout au long d’une discographie fournie.

Rubber est le premier d’une série de trois films que l’on pourrait appeler la « Trilogie américaine » de Quentin Dupieux. Il est suivi des excellents Wrong et Wrong Cops, respectivement de 2012 et 2013. Le réalisateur y perfectionne sa patte et son identité visuelle forte, en plus de filer deux rôles absolument délectables à son pote Eric Judor, qui figurait avec Ramzy Bédia au générique de son premier film, l’incompris et mésestimé Steak (2007). Ces trois films sont tournés intégralement en langue anglaise et avec un casting d’acteurs américains, au sommet duquel on peut citer les

Cependant, le bonhomme a creusé depuis un peu plus d’une décennie un sillon bien à part dans le paysage cinématographique français et même mondial, osons le dire. Ainsi, de son premier moyenmétrage Nonfilm en 2001 à son dernier film en date Le Daim présenté au dernier Festival de Cannes lors de la Quinzaine des Réalisateurs, Quentin Dupieux s’est à mon sens imposé comme l’un des réalisateurs les plus originaux et innovants de sa génération.

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immenses, et trop peu connus, Mark Burnham et Jack Plotnick, notamment. L’esthétique développée est elle clairement américanisante, issue d’une volonté claire de Dupieux de s’inscrire dans ce contexte géographique et culturel si particulier. Si l’on peut tout à fait ne pas adhérer à l’atmosphère si particulière de ses films, il est néanmoins impossible de nier leur profonde beauté plastique, de la colorimétrie à la composition complexe des plans. Et à la maestria technique, notre camarade barbu allie le talent d’écriture, étant donné qu’il scénarise lui-même tous ses films, en plus d’en signer bien souvent la bande originale. Le résultat donne des intrigues extrêmement complexes et souvent à tiroirs, remplies de fausses pistes et de mises en abyme, rythmées par des dialogues ciselés et délicieusement absurdes.

réaliser son projet de film d’horreur si, et seulement si, il parvient à trouver le meilleur gémissement de l’histoire du cinéma. Mr Oizo expérimente ici avec la temporalité et la notion de réalités qui cohabitent, se chevauchent et se confondent, et continue d’explorer une thématique qui lui est chère : celle de la mise en scène et de la représentation. Son film suivant poursuit sur le même sujet, Au Poste narrant un interrogatoire interminable entre un policier et son suspect au sujet d’un homme retrouvé mort non loin. Benoît Poelvoorde et Grégoire Ludig se donnent la réplique dans ce huis clos génial fourmillant d’idées de scénario toutes plus osées les unes que les autres. Enfin, Le Daim décrit la quête absurde de Georges, incarné par Jean Dujardin, un mec qui kiffe tellement son blouson en daim qu’il se met en tête qu’il doit être le seul sur Terre à pouvoir en porter un.

Dans la suite de sa carrière, Quentin Dupieux retourne du côté du cinéma français pour nous livrer une géniale série de films espacés seulement de quelques années. Il semble avoir trouvé son rythme de croisière, tout en gardant cette approche du cinéma bien à lui qu’il décrit comme totalement amateur. Il signe tout d’abord Réalité en 2014 et offre un rôle en or à Alain Chabat, celui de Jason Tantra, un réalisateur de télévision en pleine remise en question professionnelle, qui pourra

Dupieux étant manifestement un stakhanoviste, il prépare dores et déjà son retour au cinéma avec Mandibules, prévu pour 2020, et qui réunira au casting les deux compères du Palmashow, aux côtés d’Adèle Exarchopoulos et Roméo Elvis, entre autres. Nul besoin de vous dire que je trépigne déjà d’impatience et attends de pied ferme le nouveau délire du génial réalisateur.

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- Top 5 Du Rédac -

1 - Rubber (2010) 2 - Réalité (2014) 3 - Wrong Cops (2013) 4 - Au Poste ! (2018) 5 - Wrong (2012) © Image : Imdb

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Pépite : A Bittersweet Life, Kim Jee Woon (2005)


Tu as du retard sur ta lecture cinéphile, sériephile, gamophile ?!

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