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n°31


Édito

manny CALAvERA Rédacteur en chef

Décidément, cette année n’aura pas été de tout repos. Oui, nous sommes en mai 2020, il est déjà l’heure de tirer le bilan de cette saison qui s’achève prématurément. Je l’écrivais déjà dans l’édito précédent : jamais nous n’avions connu d’année aussi difficile, et le cloisonnement sanitaire de ces derniers mois (que les historiens de 2124 qualifieront sûrement de Grand Confinement coronarien de l’an de grâce 2020) a tout eu d’une exécution en règle. Le confinement reconduit sur ordre présidentiel jusqu’au 11 mai nous a contraints à mettre un terme définitif à la plupart de nos actions pour l’exercice 2019/2020, notamment la plus centrale, à savoir l’édition et la distribution de notre présent magazine sur la Ville Rose. La perspective d’une reprise – hypothétique – de l’activité nationale à la mi-mai ne nous permet pas raisonnablement de changer cet état de fait. Cependant, nous continuons sa rédaction et sa diffusion numérique, tel un capitaine refusant d’abandonner son frêle esquif, fendant la tempête avec un enthousiasme et un optimisme indéfectibles. C’est notre dernier mag de la saison, on allait pas le lâcher comme ça ! Cependant, ce sera sans doute le plus bref de mes éditos, tant l’actualité cinématographique et audiovisuelle en général est jugulée par la force des choses. Le mois de mai était traditionnellement consacré au plus fameux des festivals international du septième art, mais la progression du Covid-19 a fini par avoir raison même du paquebot cannois, ou presque ; initialement reporté à fin juin/début juillet, l’interdiction de reprise des festivals et manifestations rassemblant du public avant la mi juillet a rendu caduque cette nouvelle prévision. Pierre Lescure, Thierry Frémeaux et leurs équipes planchent désormais sur un report à l’automne, voire à l’hiver 2020 (avant décembre, vraisemblablement). Ce qui est certain en revanche, c’est qu’ils se refusent à proposer une version «

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dématérialisée » (comme le font de nombreux autres festivals audiovisuels) et que la manifestation sera dans tous les cas amputée de ses sections parallèles que sont la Quinzaine des réalisateurs et la Semaine de la critique. Un coup dur, mais un maigre espoir, dans un contexte où la plupart des festivals culturels préfèrent l’annulation pure et simple, par sécurité. Mais plus encore que les festivités cannoises, ce sont toutes les salles de cinéma qui sont dans l’inquiétude (voire même en péril, pour les indépendantes et les plus modestes) si le mois de juillet n’est pas synonyme de « déconfinement » pour les salles obscures, qui sont privées de revenus depuis maintenant deux mois. Quand bien même cela aurait lieu rapidement, personne ne se fait d’illusions : cette reprise se fera dans un cadre sanitaire strict, au même titre que les restaurants, les bars et autres lieux accueillant du public, avec son lot de précautions notamment une réduction de 50% des jauges d’accueil. Qu’on se le dise : la bouffée d’air n’est pas pour demain ! Bon gré, mal gré, on a au moins eu du temps à consacrer à autre chose ! Oui, enfin, en théorie. La léthargie profonde dans laquelle nous plonge ce confinement nous rend cette période plus proche de la stase cryogénique que de l’affairement le plus productif qui soit. Mais nous ne nous sommes pas tournés les pouces pour autant, avec notamment une refonte de notre site internet qui a traîné en longueur mais qui se dirige désormais vers des lendemains glorieux ! Nos magazines, nos podcasts (que l’on espère reprendre bientôt !), nos articles inédits : il n’a jamais été aussi complet, et ça ne fait que commencer ! L’occasion d’y découvrir notre petit « carnet de bord du confinement heureux », où la rédac’ s’est fait un plaisir de partager ses occupations et idées pour passer au mieux cette phase pénible...mais aucune raison de ne pas découvrir les œuvres qui y sont évoquées en temps « déconfiné » ! Il y a là de quoi occuper vos sessions farniente de l’été...en espérant qu’elles seront moins contraintes par les événements qu’au cours des semaines précédentes. On croise les doigts ! Bel été à tous, et rendez-vous en septembre/octobre...sous de meilleurs auspices !

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Sommaire

PRENEZ PLACE éditorial

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. Imaginons un futur: La réalité virtuelle Par Supertramp

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. Le Ring :

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Validé Par Chloé Naberac Dr Who VS Dr House Par Doc Aeryn & The Watcher

. Rétrospective :

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High Rise Par The Watcher

. Sidney Lumet Par The Watcher

Photo couverture : pixabay.com Chef rédacteur : Manny Calavera Maquettiste : Lola Canales Rédacteurs : Supertramp, César Noguera Guijarro, The Watcher, Doc Aeryn & Chloé Naberac Correcteur : Antoine Rousselin

LA rencontre

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. Box-office :

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. Anastasia Mikova A propos du film Woman Par César Noguera Guijarro

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À NE PAS LouPER

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Critique

BOX-OFFICE

CRITIQuE BOX-oFFICE

q © Mandarin Télévision

VALIDE De Franck Gastambide ( 2020 ) Une série sur le Rap français ou sur les guerres d'égo ? Visionnée plus de 10 millions de fois en une dizaine de jours, la nouvelle série de Franck Gastambide s’envole haut vers le succès. Le réalisateur et acteur de films potaches tels que Les Kaïra (2012), Pattaya (2016) ou encore Taxi 5 (2018), s’est lancé dans un genre plus dramatique et sombre avec cette première saison sur le Rap français. Un

record d’audience qui est sans doute dû à un coup de main de ce confinement inédit, mais ce serait être mauvaise langue que de dire que Validé ne doit sa popularité qu’à cela, car la France compte un des plus grands nombres d’auditeurs de Rap au monde. Alors quand une série décide de s’emparer du genre musical comme sujet, ça ne

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tombe pas dans l’oreille d’un sourd, et les amoureux du Rap français comme moi se sont bien sûr précipités pour découvrir ça.

déjà les codes pour jouer un rôle et se mettre en scène, mais la réalisation d’un clip diffère de celle d’un film ou d’une série, et on peut dire que la direction d’acteurs novices qui façonnent le triophare de cette saison a bien été menée.

Clément alias Apash sature de sa vie de dealer. Par son audace, son charisme et son talent, il fait une entrée fracassante dans l’industrie du rap : le jeune homme devient subitement un adversaire dérangeant malgré lui, à l’image de son blaze, inspiré de la tribu amérindienne d’Amérique du Nord, car apache signifie « ennemi » en langue zuñi. Il découvre alors un milieu où les frères sont peu nombreux, et les ennemis multiples quand la reconnaissance et l’argent s’en mêlent. À ses côtés, se trouvent William son meilleur pote fidèle et ambitieux, ainsi que Brahim, surnommé « Chinois », le cousin pataud, gaffeur et drôle : un trio de potes bien composé, efficace et attachant. Gastambide campe le rôle de Dj Sno, un beatmaker, et Sabrina Ouazani, actrice depuis ses débuts dans L’Esquive de Kechiche, et compagne du cinéaste dans la vie, joue ici le rôle d’Inès, une manageuse déterminée.

Validé nous plonge directement au cœur du système médiatique qui gravite autour du rap français, se rapprochant de la docu-fiction par moment avec des médias tantôt passionnés, tantôt charognards ou putassiers. On y retrouve l’une des voix les plus légendaires des ondes radiophoniques : Fred de Skyrock, mais également Pascal Cefran de la Radio Mouv, les reportages de Konbini, et même Cyril Hanouna incarnant son propre rôle de présentateur-télé, jubilant de ses coups de buzz grossiers, alimentant polémiques en tout genre. On ne peut évidemment pas s’empêcher de penser aux clashs pathétiques qui se sont poursuivis via les réseaux entre Booba et Kaaris, et leur fameuse bagarre générale qui a éclaté en plein aéroport d’Orly en 2018, ou encore aux règlements de compte entre Rohff et Booba qui ont duré plusieurs années. Quand on parle du rap aujourd’hui, il est quasiment impossible qu’un rappeur ne soit pas associé à une polémique au cours de sa carrière (les rappeuses n’ont pour la plupart visiblement pas ce problème, beaucoup trop occupées à se faire leur place dans un milieu encore bouillonnant de testostérone).

Si certains rappeurs comme Orelsan, Gringe, Nekfeu ou encore Sneazzy s’essaient au cinéma, Gastambide a opté pour un rappeur encore peu connu du grand public, Hatik, afin d’éviter une identification trop évidente qui desservirait la construction du personnage. La plupart des rappeurs ont

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On finit par avoir l’impression que le rap s’englue dans une pauvre image de télé-réalité : l’important est qu’on parle de soi, d’écraser l’autre, et il n’est plus seulement question d’égo trip incisif propre à la culture rap.

diminue au profit des jalousies et du business qui l’entourent, bien que la débrouillardise et la répartie d’Apash nous offrent aussi de beaux moments de revanches insolentes et créatives. Pour cette première saison, Validé parvient à tenir les spectateurs en haleine à coups de rebondissements et de bâtons dans les roues, et comme toute fin de saison qui se respecte, nous offre un final percutant, bien que doucement pressenti. On espère que la saison 2 privilégiera l’essentiel en s’élargissant sur une vision plurielle du rap français - qui ne cesse de muter depuis sa naissance dans les années 80 -, et qu’il lui restera assez de flow et de salive pour nous offrir plus de créativité scénaristique.

Plus ciblée sur le Rap game que sur le Rap français sous sa forme la plus pure, attention à ne pas tourner uniquement dans le cercle infernal des guerres d’égo entre rappeurs ou à cristalliser certains clichés. Si la série veut montrer à quel point la course à l’argent et à la première place peuvent américaniser grossièrement le rap français, c’est une réussite, mais elle en finit parfois par oublier l’essence même du rap, qui ne se réduit certainement pas à un vulgaire TV-show. Le premier épisode, très bien taillé, démarre pourtant bien l’histoire, avec un héros principal qui rappe avec ses tripes et sa verve. Mais cette aura

- Chloé Naberac © Mandarin Télévision

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Chronique

CHRonique

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© www.realite-virtuelle.com

Imaginons un futur : la réalité virtuelle Cela fait plusieurs mois que je dis vouloir faire un article sur la réalité virtuelle (ou VR, de l’anglais virtual reality). Tout le monde en parle, c’est dans toutes les vidéos Youtube, et avec la sortie du jeu vidéo Half-Life : Alyx (Valve, 2020) je me suis dit : et pourquoi pas ! N’ayant pas l’argent pour me procurer un casque de réalité virtuelle, j’écris donc cet article dans le but d’entamer une réflexion sur la VR en général et sur la place qu’elle tient dans ce fameux « futur des jeuxvidéo ».

notamment avec l’apparition de l’Oculus Rift. Mais la réalité virtuelle existe depuis très longtemps ! On pense notamment au casque SEGA VR sorti en 1991 pour ses arcades puis le Virtualboy de Nintendo. Sega a d’ailleurs dû annuler la sortie du casque VR à cause des gros problèmes de nausées quand on jouait avec. Ironique en sachant que l’HTC Vive et l’Oculus Rift ont été commercialisés en ayant exactement les mêmes problèmes. Bref, ainsi commence l’épopée colossale d’extirper les jeux-vidéo hors de l’écran. Fortement popularisée dans les salons tels que l’E3, la VR propose aux joueurs de dépasser les barrières du réel

La VR est devenue extrêmement populaire ces dernières années

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© L’Ecran


casques VR ne sont pas accessibles à tous. On pense aussi au fait que la plupart requièrent une installation assez spacieuse pour pouvoir se déplacer dans l’espace. De plus, les jeux sont aussi assez coûteux et une majorité d’entre eux sont des adaptations rapides et mal faites de jeux déjà sortis. La VR a besoin de temps pour se développer, car des actionnaires, elle en a des tas (Facebook a racheté l’Oculus Rift pour près de 2 milliards de dollars en 2014). Malgré tout, il est compréhensible que les pionniers des jeux vidéo commencent à s’intéresser à cette innovation, et que dans quelques décennies nos jeux vidéo ressembleront certainement à After the Fall (Vertigo Games, 2020) ou Vacation Simulator (Olwchemy Labs, 2019).

puisqu’ils sont propulsés directement dans le monde proposé par le jeu. Ainsi, leurs yeux deviennent les yeux du protagoniste de l’œuvre. Explorer un monde dans ses moindres détails en pouvant regarder par nous-mêmes les décors ; accorder les mouvements de notre tête et de nos bras avec ceux transcrits dans le jeu ; pouvoir manipuler des objets comme s’ils étaient vraiment dans nos mains : quelques exemples d’une technologie phénoménale qui, quand elle sera perfectionnée, pourra atteindre des niveaux de réalité quasi-semblable aux machines de Total Recall (Paul Verhoeven, 1990). Bien que la course à l’appropriation de la VR soit déjà enclenchée, on se doit de rester sur nos gardes. Certes, le Playstation VR de 2016 ou le Nintendo LABO de 2018 montrent un véritable intérêt des grands éditeurs pour cette nouvelle technologie. De plus, Half-Life : Alyx, dont je parlais plus tôt, nous donne espoir d’une adaptation officielle des plus grandes franchises de jeu vidéo. Mais il ne faut pas ignorer le fait que la VR est encore une technologie en développement. Ainsi, elle n’est pas encore adaptée au marché des jeux vidéo tel que nous, joueurs, y participons.

Quoiqu’il arrive, la VR a indubitablement sa place comme innovation du futur. Mais il ne faut pas perdre de vue que l’industrie du jeux-vidéo a cette qualité qu’elle est une des entreprises artistiques qui a tout particulièrement besoin de la science pour progresser (et vice-versa parfois). Beaucoup de projets verront le jour avec l’aide de la VR, mais pour l’instant je pense qu’elle ne fera pas son apparition dans les salons, pas avant quelques années, voire dizaines d’années. Mais la technologie arrive toujours à me faire mentir….

Au-delà des casques en carton pour mobiles et des prototypes qui font vomir au bout de trente minutes, les

- Supertramp -

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© L’Ecran


RING

Critique

LE RING

g © Bethesda

Dr WHO VS Dr HOUSE Pandémie, confinement, crise sanitaire … en cette période sombre, l’humanité a besoin de héros. Elle a besoin … d’un docteur. (TUM DUM DUM TUM DUMDDUM WOOOWHEEEE WHOOOO WHEEEWOOOHOOO). Dr Qui ? NON , DR WHO ! Ou alors un vrai docteur avec des diplômes, un hôpital et un service de soin genre Dr Gregory House. Science contre science-fiction, espoir contre misanthropie, bistouri contre tournevis …

La tension (artérielle) est à son comble, l'affrontement inévitable ! 11


The Watcher (House M.D) : Il manquait plus qu’un lunatique avec des troubles de l’identité, un tournevis clignotant et une perception de l’espace fluctuante pour rajouter du trouble au merdier actuel. T’as pas une poubelle à roulettes à exterminer plutôt ?

Doc Aeryn (Dr Who) : Pour vaincre ce “bazar” et sauver l’humanité, faudrait déjà en avoir quelque chose à cirer. Partout où je passe, l’espoir renaît. J’ai pas régénéré 13 fois pour me faire insulter par un accro à la VICODIN dépressif. Tu crois que tu connais la souffrance mais je suis le dernier de mon espèce que j’ai vu détruite pour empêcher la destruction du Temps. Ne fais pas le malin avec tes “mes choix sauvent des vies.”

The Watcher : Ajoutons “complexe du messie” à la liste de tes symptômes. Tu ne soignes pas, tu repousses. Tu n’es qu’un seigneur de guerre déguisé en sauveur. Mais le champ de bataille aujourd’hui c’est l’hôpital avec le manque de moyens, les assu-rances qui pinaillent à la moindre dépense, les patients qui préfèrent mentir qu’assumer leur stupidité, les faux prophètes et autres colporteurs de fake news … Tout le monde ment ! 12


Doc Aeryn : Tu te caches derrière des chiffres, des modélisations, des expériences et ton équipe pour ne pas affronter la mort en face. Tu t’intéresses plus à l’énigme et au défi intellectuel comme un Sherlock Holmes de pacotille. Je suis en première ligne à voir mes amis mourir et je continue le combat. Quand on a besoin d’un génie, c’est moi qu’on appelle mais je n’en fais pas cas et laisse les autres prendre la lumière.

The Watcher : Tu n’arrives pas à sauver tes acolytes mais je dois laisser tomber des gens que je peux sauver car d’autres ont pris la décision pour moi. Avoir la réponse ne signifie pas forcément pouvoir appliquer la solution en médecine. On ne peut pas tous voyager dans le temps pour réparer les erreurs.

Doc Aeryn : Changer le cours du temps ? J’ai déjà essayé, ça s’est mal passé. A croire que cette pandémie est un point fixe dans le temps tout comme ton incapacité à éprouver de l’empathie pour la situation actuelle. Je te laisse, j’ai à faire, j’ai mon TARDIS en double file.

Cet article est dédié à la maman de Doc Aeryn, qui sauve vraiment des vies pas parce que c’est une héroïne mais parce que c’est un métier ! Soyez sauf, restez à la maison même si c’est pas un Tardis plus grand à l’intérieur qu’à l’extérieur.

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La Rencontre

LA RENCONTRE © L’Ecran

RENContre avec Anastasia Mikova

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CO - Realisatrice de Woman

Woman est un projet mondial qui donne la parole à 2.000 femmes à travers 50 pays différents. Cette très large échelle n’empêche pas le film d’offrir un portrait véritablement intimiste de celles qui représentent la moitié de l’humanité. Woman, qui repose sur des entretiens à la première personne, aborde des thèmes aussi variés que la maternité, l’éducation, le mariage et l’indépendance financière, mais aussi les règles et la sexualité. 15


J’ai rarement vu des films documentaires dans une salle de cinéma. C’est peut-être ma faute ou le manque de choix de ce genre au panneau d’affichage, je ne sais pas. Mais en tout cas, c’est grâce au Gaumont Toulouse que j’ai eu la chance de découvrir celui-là en grand écran et un mois avant sa sortie mondiale. Construit avec les témoignages de plus de 2000 femmes de 50 pays différents, il arrive à concentrer des sujets forts et importants pour la société actuelle, dans à peine 1 heure et demie. Avec beaucoup d’élégance et d’honnêteté, Anastasia Mikova nous a expliqué (à moi et d’autres journalistes de la scène culturelle toulousaine) comment elle et Yann Arthus-Bertrand ont rencontré cet équilibre, à mon avis très réussi, entre les histoires drôles ou de pudeur, et celles de tension ou tristesse. Un équilibre qui en effet nous bouleverse et nous touche autant les femmes que les hommes. Anastasia Mikova sur le film

Quand on a commencé à travailler sur le film, on n’était pas du tout d’accord sur ce qu’il fallait faire. […] En tant qu’activiste, [Yann] avait envie de dénoncer « à la chaîne », les discriminations. Et moi, je lui ai dit « Bah non ! En tant que femme, moi, ce que j’aimerais faire, c’est plutôt essayer d’aller au plus profond de nous-mêmes. De se dire « qu’est-ce que c’est que d’être une femme dans le monde d’aujourd’hui ?». Et pour moi, tout le film revient à un sujet quasi central, qui est le corps de la femme. […] Pour moi c’est le thème central, mais aussi bien dans des choses très positives que dans des choses surprenantes ou négatives. Ce n’est pas tant une énumération des problématiques auxquelles les femmes font face à travers le monde, comme un manifeste de tous les problèmes... c’est plutôt quelque chose, j’espère, d’introspectif. Anastasia Mikova sur elle-même

Je vais être honnête avec vous, moi je pensais que j’étais quand même plutôt dans la norme de ce que vivent les femmes à travers le monde. 16


C’est-à-dire que, voilà, je suis née dans une famille où mes parents m’ont poussée, m’ont donné tous les moyens, m’ont envoyée à l’étranger pour étudier […] j’ai un mari à la maison qui fait tout, […] j’ai un homme avec qui je travaille qui me respecte énormément, et pourtant qui est un grand artiste reconnu, qui me met tout le temps au centre, qui me laisse toute la place. Moi, je pensais que c’était quand même la vie de la plupart de femmes sur cette terre. Bon, en faisant ce film j’ai vraiment compris que non ! En fait, j’ai compris à quel point, et c’est terrible à dire, je suis encore une exception. Mais à un point que je ne soupçonnais pas ! [...] Et moi j’espère qu’en faisant ce film, [...] je serai un tout petit peu moins une exception demain quoi. Malgré toutes les atrocités dont on parle dans le film, je [avec Yann] ne voulais surtout pas qu’on ait le sentiment que les femmes sont des victimes, incapables de faire quoi que ce soit de leur vie. Je voulais surtout qu’on se dise « OK tout ça existe, c’est dur, mais regardez à quel point les femmes sont fortes, regardez à quel point les femmes sont formidables ! ». D’ailleurs la dernière interview [...] dit « moi j’ai pris ma place et personne ne peut me prendre ma place », et je pense que le message pour le monde de demain c’est celui-là, prenons notre place !

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© IMDB


Anastasia Mikova sur le format

Je vais être honnête, la première fois que’il [Yann] m’a annoncé son idée [...] je lui ai dit : « Jamais ça va marcher, jamais, mais t’es fou ! Comment tu penses que tu vas mettre quelqu’un devant une caméra. Lui dire de regarder dans la caméra et de l’oublier en même temps. Tu lui mets une lumière dans la gueule comme si c’était la police. Tu poses des questions super intimes et tu dis oubliez tout, livrez-vous... Mais jamais ça va marcher !». Et j’avais complètement tort, Yann avait raison, parce que finalement les gens petit à petit oubliaient le contexte extérieur, oubliaient tous les problèmes quotidiens, etc. [...] Ce n’était plus un dialogue, c’était vraiment un monologue, quelque chose d’introspectif. Une discussion avec soi-même. Et c’est comme ça que petit à petit on allait de plus en plus en profondeur. Et la personne livrait des choses qu’elle ne pensait pas du tout livrer je pense, avant l’interview. Et qu’elles n’avaient, pour certaines, jamais livré avec personne. César Noguera Guijarro, avec des propos recueillis dans la rencontre organisée par le Cinéma Gaumont de Toulouse.

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© L’Ecran


RÉTRO

Critique

CRITIQue

rétroSPECtIvE

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© DCM

HIGH RISE Un film haut perché Ce film est une adaptation du livre IGH (High - Rise en version originale) de J. G. Ballard.

Aujourd’hui c’est High Rise un film de 2015 réalisé par Ben Wheatley que je vous propose de passer au crible. J’ai pu le voir pour la première fois lors du Festival Extrême Cinéma qui se déroulait à la Cinémathèque de Toulouse début février (vous savez, ce moment où nous pouvions encore assister à des événements culturels en extérieur), et j’avais alors énoncé dans le carnet de bord le fait que je vous en ferai une critique.

Selon une partie de la critique à la sortie du film, c’est une adaptation ratée, car elle mériterait une approche plus Cronenbergienne, avec un traitement bien plus cru des images montrant la chair et les corps notamment. Mais je me pose ici en tant que personne innocente qui n’a pas lu le livre.

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© Bethesda


Pour vous situer : l’intrigue se déroule dans un univers rétro-futuriste qui ressemblerait à une ambiance des années 70/80. On suit au début un jeune médecin qui vient s’installer dans un grand immeuble. Cette construction pourrait être le symbole d’une pyramide sociale, telle une petite ville à plusieurs étages (puisque dans cet immeuble on trouve un supermarché, une piscine, une salle de sport). En bas les pauvres ; en haut les riches (un ordre par partition des différentes classes sociales qui n’est pas sans rappeler Snowpiercer de Bong Joon-Ho, 2013). On suit la vie de différents protagonistes et en particulier celle de ce médecin qui vient de s’installer et commence à rencontrer certains de ses nouveaux voisins. Au tout début du film, tout se passe «à peu près normalement». On découvre peu à peu des personnages atypiques dont on essaye de percer à jour les mystères sous-jacents. Quels

sont leurs buts ? Pourquoi vivent-ils dans cet endroit ? Qu’est-ce qui les lie ? À vrai dire, toutes ces questions restent en suspens une bonne partie du film et pour certaines jusqu’au générique de fin. On sent donc dès le départ que bien des choses ne tournent pas rond avec les habitants de ce lieu. Progressivement les habitants de l’immeuble commencent à vivre quasi tous confinés sans sortie de l’édifice, excepté le médecin qui continue à travailler à l’extérieur (ça ne vous rappelle rien ? #covid-19). Au sein de l’édifice les habitants se livrent au début à une guerre plutôt originale : à qui fera la meilleure fête entre les pauvres ou les riches. Mais la pyramide sociale commence à se craqueler, les fissures finissent par ne plus pouvoir être comblées et dans ce microcosme tout devient chaotique.

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© DCM


Pour tout avouer, j’étais plutôt mitigée à propos de ce film.

un peu décalées de notre réalité mais finalement pas tant que ça. Cette réflexion sur l’ordre social de cet édifice rempli d’inégalités, où les plus riches accusent les plus pauvres de trop tirer sur les ressources (typique), n’est pas sans rappeler notre réalité quotidienne.

D’un côté je n’aimais pas certaines longueurs qui s’installaient au fur et à mesure du long-métrage. Et puis ce chaos qui arrive et chamboule tout. L’ordre apparent du début laisse place au désordre et fait de la folie la maîtresse des lieux. De plus le déchaînement de violences m’était plutôt pénible à regarder : viols, meurtres tout y passe...C’est complètement barré (et ça j’aime), mais au bout d’un moment je commençais à avoir du mal à suivre...

Quoiqu’en disent les détracteurs de cette œuvre qui trouvent que c’est un univers vu et revu, je trouve vraiment que c’est un objet filmique peu commun. Il est assez complexe quant à la compréhension de l’intrigue. Cela dit, au final ça ne me dérange pas tellement. Au contraire, lorsque je regarde certains films, j’aime me torturer l’esprit (oui ! chacun ses passions !). À mes yeux, ne pas tout comprendre au premier visionnage et y réfléchir longtemps après c’est, généralement, plutôt positif. Une curiosité cinématographique qui mérite d’être vue, mais un conseil : accrochez-vous !

Cela dit, je me suis accrochée, car je ne pouvais m’empêcher d’apprécier le côté totalement perché du film (et je ne dis pas ça parce que ça se passe dans un immeuble). De plus la photographie du film et son décor sont traités parallèlement à cette montée crescendo vers le chaos. Au début tout est très lisse, plutôt lumineux et ouvert. Alors qu’au fur et à mesure que les dysfonctionnements de ce microcosme s’accumulent, les appartements sont de plus en plus encombrés de détritus et oppressent les personnages. Comme un piège qui se referme sur eux.

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L’univers rétro-futuriste fonctionne parfaitement et contribue à cette immersion du spectateur dans un monde parallèle, où les choses sont

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- Lilith -


LGDC

Sidney Lumet © Pinterest

Cinéaste du confinement 22


Quand on est obsédé comme moi par les acteurs, par leur jeu, leur travail, leurs tics etc, il est un réalisateur qui est assez incontournable. Sidney Lumet, lorsque l’on écoute les bonus DVD et commentaires des acteurs sur les films, était un formidable directeur d’acteur qui savait tirer le meilleur d’eux-mêmes sans les maltraiter.

(il combattra en Asie). Il reprendra la route des planches en rentrant avant de devenir réalisateur pour la télévision. Mais c’est avec l’adaptation d’une pièce de théâtre qu’il deviendra réalisateur pour le cinéma. 12 hommes en colère de 1957 est un chef-d’oeuvre du drame judiciaire, un huis clos qui suit les délibérations d’un jury de procès pour meurtre. La justice est une des constantes de l’oeuvre lumetienne que ce soit avec les films de procès (Le Verdict en 1982, l’Avocat du diable en 1993, Jugez-moi coupable en 2006 avec un Vin Diesel méconnaissable) ou sa trilogie de la corruption sur la police de New-York (Serpico en 1973, Le Prince de New-York en 1981 et Contre Enquête en 1990).

Il m’aura fallu pourtant un certain temps pour cibler mon attrait pour sa réalisation et non pas seulement pour son casting. Car il y a bien un “style” Lumet qui est à l’image de l’homme, de son histoire. Né en 1924 à Philadelphie, Sidney Lumet est d’abord un homme de théâtre : son père est acteur d’un théâtre yiddish et sa mère danseuse. Il montera dès ses 15 ans sur scène à Broadway notamment sous la direction de Joseph Losey, une des futures victimes du maccarthysme à Hollywood. Il restera marqué par les injustices de la Grande Dépression et nourrira un désir de les dénoncer par la mise en scène que n’atténuera pas la Seconde Guerre mondiale dans laquelle il s’engage à 17 ans

Mais avoir une conscience sociale n’empêche pas d’avoir de l’humour comme le prouvent les satires Network, main basse sur la télévision en 1971 et Les Coulisses du pouvoir en 1986 qui sont d’une troublante actualité. Que ce soit dans une petite banque de Brooklyn (Un Après

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midi de chien, 1975), un train (Le Crime de l’Orient Express, 1974) ou un chalet à la montagne (Piège Mortel, 1982 avec un Michael Caine cabochard et un Christopher Reeves stratosphérique) ou la famille ( A bout de course, 1988 et Family Business, 1989), Sidney Lumet est un cinéaste de l’enfermement. Il sait comme personne composer un cadre dans lequel les personnages évoluent sans réellement d’espoir d’en sortir tel des poissons dans un l’aquarium que forme l’écran. Mais cet enfermement est aussi une superbe scène où ses interprètes s’expriment en toute confiance, souvent renouvelée (Sean Connery gagnera ses lettres de noblesses d’acteur grâce aux cinq films qu’ils tourneront ensemble.)

contenant de nombreux éléments autobiographiques, Making a Movie qui d’après la critique mettrait sur la paille toutes les écoles de cinéma par la justesse de son propos. L’impact sur la nouvelle génération est bien plus important qu’on ne peut le présager puisque de nombreux youtubers (Karim Debbache pour ne citer que le plus connu) citent ce livre comme une précieuse source de conseils . - The Watcher -

La critique ne s’y trompe pas puisque 11 des ses films totalisent 18 nominations aux oscars pour meilleur acteur, actrice, second rôle dont 4 lauréats ainsi qu’un prix d’interprétation collectif au festival de Cannes en 1962 pour Un Long Voyage vers la nuit .

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En 1996, il rédige un petit livre de méthodologie cinématographique

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- Top 5 Du Rédac -

1 - Network, Main basse sur la télévision 2 - 12 hommes en colères 3 - 7h58 ce samedi là 4 - Un Après midi de chien 5 - The Offence © Image : Swashbuckler Films

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À ne pas louper

à NE PAS LouPER ! Spécial confinement

- Shadowz - La Cinémathèque -

- Open Culture-

openculture.com/ freemoviesonline

Restez chez vous

>> lacinemathequedetoulouse. >> com

Sur ton canapé shadowz.fr

© Shadowz

>>

A la maison

© Open Culture

Sur tout le territoire national, les Cinémathèques proposent leurs collections d’archives et leurs programmation en ligne gratuitement pendant le confinement. ça vaut le coup d’aller fouiller dans les catalogues aux quatre coins de la France, mais on ne peut que vous conseiller de donner la priorité à la Cinémathèque de Toulouse pour votre prochaine aprem’ de binge watching.

© La Cinémathèque de Toulouse

En attendant la réouverture des salles de cinéma, Internet recelle toujours de trésors qui nous permettent de découvrir, gratuitement, des pépites du septième art. Sur Open Culture, en plus de MOOC et formations en ligne, vous disposez d’un catalogue de films internationaux libres de droit, du plus récent au film d’archive en passant par le documentaire et le film expérimental.

Une plateforme de streaming 100% dédiée au cinéma de genre débarque en France. Pour 5€ par mois, Shadowz propose une sélection de films d’horreur, de SF et des thrillers, du classique au cinéma indépendant. Le catalogue est mis à jour régulièrement avec la promesse de se faire le relai des festivals comme le BIFF ou Gerardmer pour nous dégoter des pépites introuvables. Et bien sûr la première semaine d’essai est gratuite ! De quoi poncer leur catalogue pendant le confinement...

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- Cinéma -

Pinocchio (fantastique) de Matteo Garrone, sortie le 4 mai, Amazon Prime

Geppetto, un pauvre menuisier, fabrique dans un morceau de bois un pantin qu’il prénomme Pinocchio. Le pantin va miraculeusement prendre vie et traverser de nombreuses aventures. Ce film prévu initialement pour une distribution en salles connait une sortie VOD à soutenir. Les films de Matteo Garrone brillent toujours par leur ambiance visuelle hors normes et le choix d’histoires atypiques. On peut compter sur le génial Roberto Benignigni pour apporter la touche d’émotion pour parfaire un ensemble alléchant.

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- Série -

THE GOOD Doctor - saison 4 (drame) de David Shore, ABC

Fans de Doctor House, ruez-vous sur The Good Doctor qui entame sa quatrième saison au mois de mai. C’est l’émotion qui fait avancer l’histoire. Le visage et l’attitude de Highmore. La foi de Schiff et le poids moral. La curiosité et la générosité de Thomas. Une série tenue par ses personnages sur fond d’intrigues médicales, avec un humour mordant qui vise toujours juste.

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- Jeu Vidéo -

song of horror - Ep.5(Survival Horror) sortie le 7 mai (PC)

Si vous êtes en manque de frisson après avoir terminé le remake de Resident Evil 3 sorti le mois dernier, cette série de survival horror épisodique dont le dernier épisode sort ce mois-ci devrait combler vos attentes. Song of Horror est une aventure de survie d’horreur. Affrontez les manifestations de La Présence, une IA imprévisible et surnaturelle qui réagit à votre façon de jouer : vous ne vivrez jamais deux fois la même aventure.

Les pépites du 7ème art selon nos Rédacteurs

chloe NABERAC: Call me by your name de Luca Guadagnino, 2017

Cesar Noguera GUIJARRO : Chef’s Table Netflix Depuis 2015 Supertramp : This War of Mine 11 bits Studio, 2014 The Watcher : Johnny Roi des Gangster Mervyn Leroy, 1941

Lilith : Castlevania Ady Shankar, 2017

Doc Aeryn : The Dark Side of the Ring Vice, 2019

- Dolores -

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Magazine L'Ecran Mai 2020  

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