Femmes 213

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CARNET HUMANITAIRE

Avant que ne s’éteignent les dernières femmes de réconfort Parcourir le monde tout en apportant, modestement, une aide aux oubliés de tous, tel est le credo de Bekaï. Cet ancien directeur marketing et communication d’une holding à Luxembourg, a troqué son porte-documents pour son backpack d’aventurier pour se consacrer entièrement à ses projets humanitaires. Femmes Magazine vous invite à découvrir quelques extraits de ses carnets d’initiatives humanitaires inspirantes.

N°213

BEKAÏ

Près de 200 000 durant la Guerre de Quinze Ans (1931 - 1945), une écrasante majorité de coréennes, elles ne sont, à la date où paraît ce numéro, plus que 19. 19 nonagénaires témoins vivantes des atrocités commises par l’armée impériale japonaise et qui ont été affublées du doux euphémisme de « femmes de réconfort » qui cache une réalité bien plus crue. Celle d’adolescentes arrachées à leurs familles pour être enrôlées dans des bordels disséminés dans toute l’Asie, afin de satisfaire le contingent de soldats nippons.Alors que ce lourd passé, qui empoisonne les relations bilatérales entre le pays du matin calme et le pays du soleil levant est plus que jamais d’actualité, direction Séoul, en Corée du Sud, à la House of Sharing, lieu de retraite de 6 de ces survivantes qui ont gardé un silence de 50 ans et dont le dernier combat, avant de pousser leur dernier soupir, est de parler pour toutes celles qui se sont tues. Rendez-vous avec l’Histoire.  Rendez-moi ma fille !  Toutes raconteront plus ou moins la même histoire, avec les mêmes yeux embués et la même émotion dans la voix. Après plus de 70 ans, elles tremblent encore en délivrant leurs récits glaçants, ponctués de longs silences et de réminiscences de moments de calvaire qu’elles souhaitent taire. Leurs mémoires, qui reposent ici,

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dans le musée attenant, parlent pour elles. Cette histoire, c’est celle d’une enfance volée, d’une impitoyable rafle organisée par le colonisateur japonais. Adolescentes, elles ont été violement arrachées à leurs familles pour, prétendument, participer à l’effort de guerre en travaillant dans des usines. Leur destinée était tout autre, l’armée nippone fomentant de sombres desseins. A cet instant, enfermées dans un wagon de marchandises avec d’autres compagnes d’infortune apeurées, en route pour une lointaine contrée, qui aurait pu imaginer que ces jeunes filles en fleur, au printemps de leur vie, allaient perdre si tôt leur innocence, être asservies et dépossédées de leur vertu. « J’avais seulement 14 ans ! » ne cessera de marteler l’une des grand-mères…  Emmurées vivantes  D’une voix tremblante, la mémoire troublée mais pas suffisamment pour oublier son sordide passé, l’une des survivantes dépeint, les yeux emplis de ressentiments, le quotidien d’une esclave sexuelle dans toute son horreur. Devant la station de réconfort, composée d’une quinzaine de petites pièces à peine éclairées, dotées d’une couchette rudimentaire et d’une bassine d’eau pour faire une toilette intime et laver les préservatifs entre chaque soldat, les troupes s’impatientent. Tous devront payer au tenancier le prix indiquée sur une immonde grille tarifaire accrochée

au mur, variant selon le créneau horaire, le grade militaire et l’origine de la fille, sans qu’évidemment, aucune d’entre elles ne perçoivent le moindre centime. En fonction des jours, elles devront satisfaire entre 10 et 30 hommes, parfois beaucoup plus les weekends. Durant plus de 15 heures par jour, elles ne connaitront aucun répit, même la menstruation et les implorations n’y feront rien. Elles devront assouvir les désirs de ces mâles qui attendent fébrilement leur tour et subir le déferlement de violence de certains. Passives, résignées et meurtries dans leur chair, elles s’abandonneront et tenteront de se détacher de leur corps mais la douleur la rappellera fatalement à ce dernier. Emprisonnées dans ce cachot dans lequel résonne leur désespoir et enfermées dans ce corps devenu simple objet, réceptacle de toute la frustration des hommes, seule la mort, qu’elles attendent ou qu’elles se donnent, sonne la délivrance…  De l’autre côté du mur  Que reste-t-il une fois le soldat parti emportant avec lui sa bestialité exacerbée ? Des insultes qui résonnent en tête et qui finiront par les achever, quelques précieuses secondes de répit pour réaliser l’indicible, de chaudes larmes difficiles à contenir, ce même goût de sang auquel elles ne s’habituent pas, une peur impossible à apprivoiser, des lèvres fendues, des visages