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MAGAZIN - MARS 2021 - N˚2 - 2 EUROS MAGAZINE DE L’ÉCOLE PUBLIQUE DE JOURNALISME DE TOURS (EPJT)

LA FORÊT en quête d’essences Elles envoient du bois Depuis cinq ans, quatre femmes s’entraînent au bûcheronnage sportif dans un village alsacien. Elles sont les seules en France.

La Crise s’Enracine

Les menaces remettent en question la gestion des forêts françaises.

Sur son Arbre Perché L’écrivain-voyageur Édouard Cortès s’est isolé du monde pendant trois mois au sommet d’un chêne et a repris goût à la vie.


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MAGAZIN

édito

Feuilletez la forêt

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Le Chaperon rouge, Hansel et Gretel, le petit Poucet, tous se sont perdus en forêt. Et nous, les 14 journalistes de la spécialité presse écrite de l’École publique de journalisme de Tours, aussi. Puis, nous avons bravé tous les dangers, loups et créatures sylvestres, pour réaliser le deuxième numéro de Magazin. Mais promenez-vous dans les bois sans crainte, nous vous avons balisé le chemin avec nos reportages, nos enquêtes et nos interviews. Trentedeux pages pour parcourir les forêts de France et d’ailleurs, de la microforêt urbaine parisienne aux communautés agroforestières de la vallée du Congo, en passant par Sommedieue, près de Verdun, pour une séance de sylvothérapie. Nous avons voulu voir Vierzon et nous y avons découvert les 2,5 hectares de bébés séquoias. À Fontainebleau, la neige avait chassé les grimpeurs mais nous avons e ­ scaladé les blocs glissants et r­ encontré les passionnés. Trente-deux pages. À une unité près le p ­ ourcentage de surface boisée en terre métropolitaine. Pour nous, le défi était grand. Pas autant que celui de l’urgence climatique. Incendies, ­surexploitation, sécheresse, déforestation… Partout, la forêt est menacée. Depuis 1990, 178 millions d’hectares ont disparu dans le monde. Soit trois fois la surface de la France. L’an dernier, chaque minute, l’équivalent de deux terrains de foot partaient en fumée. À l’orée du bois, nous avons croisé celles et ceux qui font la forêt et qui la réinventent. Les pionnières du ­bûcheronnage sportif qui ont fait d’un petit village alsacien leur quartier général. Les écrivains Édouard Cortès et Geoffroy Delorme, l’homme-chevreuil, qui ont quitté quelques temps le monde des humains pour prendre de la hauteur. Et la philosophe ­Catherine Larrère qui nous a appris à regarder la nature autrement. Nous avons pris conscience de la richesse de nos ­écosystèmes, écouté le miaulement des buses, caressé les écorces et fait craquer les feuilles sous nos pas. Nous avons retroussé nos manches et chaussé nos bottes de pluie pour sortir des sentiers battus. L’herbe n’est pas plus verte ailleurs. Et l’Hexagone pourrait presque faire figure de bon élève. Notre forêt croît. Mais à quel prix ? Le 21 mars, journée mondiale des forêts, celles-ci seront à l’honneur. Mais cet événement ne doit pas nous faire oublier qu’il faut les respecter et les célébrer chaque jour de l’année. Il est maintenant l’heure de partir à l’aventure. Suivez vos 14 garde-forestiers d’un jour pour découvrir la forêt sur tous les plan(t)s. LA RéDACTION


SOMMAIRE

MAGAZIN

SOMMAIRE

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PERCHÉs dans leurs cabanes

Pour trois mois ou pour une nuit, écrivain-voyageur ou touristes prennent de la hauteur.

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Le bûcheronnage au féminin

Sportives ou technicienne, ces pionnières tronçonnent tous les clichés.

MAGAZIN n° 2. Mars 2021. Magazine de l’École publique de journalisme de Tours/ Université – IUT de Tours, 29, rue du Pont-Volant, 37002 Tours Cedex. Tél. 02 47 36 75 72. ISSN : 2740-1855. Directeur de publication : Laurent Bigot. Coordination : Mariana Grépinet (rédaction en chef), Stéphan Cellier (direction artistique), Laure Colmant (secrétariat général de la rédaction). Rédaction : Noémie Baudouin, Victoria Beurnez, Émilie Chesné, Bastien David, Marie Désévédavy, Lucie Diat, Victor Dubois-Carriat, Caroline Frühauf, Mélanie Guiraud, Rachel Herman, Alice Porcher, Lydia Reynaud, Cassandre Riverain et Amel Zaki. Secrétariat de rédaction : Victoria Beurnez, Émilie Chesné, Bastien David, Marie Désévédavy, Lucie Diat, Caroline Frühauf, Alice Porcher, Lydia Reynaud et Amel Zaki. Maquette : Noémie Baudouin, Victor Dubois-Carriat, Rachel Herman et Cassandre Riverain. Iconographie : Mélanie Guiraud. Photo couverture : Éric Girardot. Publicité : Lucie Diat et Victor Dubois-Carriat. Imprimeur : Picsel, Tours.

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Grand entretien La philosophe et l’ingénieur agronome Catherine et Raphaël Larrère, s’interrogent sur l’évolution des forêts.

Chasseurs

Immersion avec ceux qui assurent protéger et réguler la biodiversité.

Forêts urbaines Face au défi du changement climatique, les villes se végétalisent.

Sylvothérapie Dans la Meuse, les curieux apprennent à se ressourcer au cœur de la nature.

Arbres d’exception

Un voyage dans quatre lieux hors du commun.

SOS forêts en détresse

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Face aux menaces, la gestion des bois français est remise en question.

garde-­mangers à ciel ouvert

En Sologne, JeanPhilippe Beau-Douëzy plante des jardinsforêts à déguster sans modération.

Les femmes en première ligne

Dans les communautés agroforestières de la vallée du Congo, elles pensent à demain.

à l’assaut de fontainebleau Avant l’arrivée de l’escalade aux JO de Tokyo, les passionnés continuent leur ascension.

Sous toutes les cultures

L’univers sylvestre inspire le cinéma, la littérature et les jeux vidéo.

En bref

Infos insolites, lectures, playlist et remerciements à nos donateurs.

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« SEUL UN REGARD éduqué permet

ENTRETIEN

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d’apprécier la beauté de la nature »

LA RELATION DES HOMMES À LA FORÊT ET LEUR MANIÈRE DE L’APPRÉHENDER ONT CHANGÉ AU FIL DES SIÈCLES. LA PHILOSOPHE CATHERINE LARRÈRE ET SON ÉPOUX, RAPHAËL, INGÉNIEUR AGRONOME SPÉCIALISTE D’ÉTHIQUE ENVIRONNEMENTALE, ESTIMENT ESSENTIEL D’ÉDUQUER NOTRE REGARD POUR MIEUX LA PROTÉGER.

PROPOS RECUEILLIS PAR VICTOR DUBOISCARRIAT ET CASSANDRE RIVERAIN

Comment nos usages de la forêt ont-ils évolué ? Raphaël Larrère. C’est un espace ambigu. Au Moyen Âge, elle est un lieu de liberté pour les nobles qui y chassent, de refuge pour les ermites ou les brigands et d’annexe pour les habitants des villes et de la campagne. Les riverains y possèdent des droits d’usage, pour ramasser les glands et les bois morts, exploiter les arbres dont les nobles ne peuvent pas tirer profit ou faire paître les bêtes. La forêt est alors un lieu de conflits entre tous ces acteurs. Au XVIIe siècle, malgré des tentatives de régulation juridique, elle est surexploitée  : les villes se développent et consomment énormément de bois de chauffe et de construction. Pour le pouvoir, la forêt représente un ensemble de ressources stratégiques. Que change la révolution industrielle ? R. L. Le charbon devient la principale source de chauffage en ville et le bois de chauffe est délaissé. Si la forêt est toujours perçue comme une ressource, de nouveaux discours émergent sur ses bienfaits : elle permet de lutter contre l’érosion, de nourrir le gibier, d’adoucir le climat et même les mœurs. Mais à cette époque, elle a été saccagée par la

révolution industrielle, les propriétaires qui coupent trop et le système agropastoral. La forêt serait donc à l’origine de l’une des premières prises de conscience écologique ? Catherine Larrère. C’est même une matrice du discours environnemental français : la vision du long terme. R. L. Oui, c’est la vision d’une forêt multifonctionnelle. Les premiers discours sur les bienfaits de la forêt et les méfaits du déboisement apparaissent à la Révolution française. L’ingénieur François-Antoine Rauch, père fondateur de la pensée écologique française, établit la transition entre le discours de l’économie de la nature et le discours forestier, écologique. Mais il faudra attendre 1 848 pour que l’élite culturelle se laisse convaincre. Ce discours va guider l’administration forestière qui va reboiser les montagnes afin d’éviter l’érosion des sols. La gestion des forêts a-t-elle évolué depuis ? C. L. Il existe de grandes différences entre forêts publiques et forêts privées. R. L. L’administration forestière, qui gère le domaine public d’État, a généralement pour objectif la futaie. Elle laisse les arbres atteindre leur pleine croissance

avant de les exploiter. Dans les forêts communales comme dans les privées, le reboisement avec des essences de résineux a été privilégié. C. L. Cette même administration a été accusée de viser le profit maximum en plantant des résineux qui permettent une rentabilité rapide. Le développement des parcs nationaux s’est donc accompagné d’un conflit entre les objectifs de protection et de rentabilité. Ce conflit existe-t-il toujours ? C. L. Oui. Pendant le XIXe siècle, les forestiers représentaient la bonne vision écologique de la forêt. Ce qui a été remis en cause dans la deuxième moitié du XXe siècle. R. L. Mais ils se sont adaptés. L’importance de la biodiversité est devenue de plus en plus évidente et ils ont dû changer leurs pratiques. L’ONF [Office national des forêts], qui gère les forêts publiques françaises, a donc mis en place une stratégie pour développer la biodiversité. Il a créé des réserves biologiques gérées et des réserves biologiques intégrales dans lesquelles il est interdit d’entrer. Le conflit aujourd’hui porte sur une autre question : faut-il laisser le bois mort et couper les arbres vieillissants dans les forêts gérées par l’ONF ?


ENTRETIEN

Éditions Premier Parallèle

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Raphaël et Catherine Larrère dans leur appartement parisien. Ils s’interrogent sur l’environnement au prisme de la philosophie et de la science.

C. L. Parce que ce sont des écosystèmes. R. L. Chaque arbre est à lui seul un biotope. Des petits insectes viennent le manger et donc attirent les piverts. Une forêt laissée en libre évolution sur une longue période, avec du bois mort au sol, est plus riche qu’une forêt exploitée. Mais créer des îlots de sénescence, c’est-à-dire des endroits où on laisse le bois vieillir, ce n’est pas du tout la vision de l’ONF.

préservation d’une nature sauvage. À l’époque, des forestiers ou des gérants de parc national m’ont pris à partie. La France est hostile aux milieux fermés où l’humain n’intervient pas et laisse la forêt se développer seule. R. L. La libre évolution est très critiquée. C. L. Les réserves intégrales existent en France mais nous n’aurons pas de politique qui ira dans le sens de la wilderness américaine.

La gestion française actuelle repose sur l’implication des hommes. Une protection sans intervention est-elle possible ? C. L. Dans les années quatrevingt-dix, j’ai importé les textes anglophones de l’éthique environnementale qui théorisent la deep ecology ou l’écologie radicale et la wilderness, la

Qu’en pensez-vous ? C. L. La wilderness est un mythe. Cette représentation américaine de la nature vient des colons européens, arrivés en Amérique du nord au XVIIIe et XIXe siècle. Ils découvrent alors un lieu inhabité et s’imaginent face à une nature vierge. Or, ils sont sur un continent où 90 % de la population est morte à cause de germes importés par les invasions européennes. Dans l’imaginaire commun, la forêt amazonienne est vierge et sauvage. Mais dans certains travaux d’écologie historique, on y observe des zones d’implantation humaine qui n’étaient pas du tout destructrices. Pour revenir à ces zones de protection fermée, il est inutile de se régler sur une protection de la nature dont

« Il n’y a pas une nature authentique. La question n’est pas de savoir quelle nature il faut protéger, mais de comprendre comment la protéger dans sa diversité. »

Biographie Philosophe de l’environnement, professeure émérite à l’université de Paris Panthéon-Sorbonne, Catherine Larrère travaille sur les questions d’éthique environnementale. Elle a introduit en France la pensée de chercheurs anglo-saxons, comme celle du philosophe américain John Baird Callicot. Raphaël Larrère est ingénieur agronome et sociologue, spécialisé en zootechnie, à savoir les sciences et techniques mises en œuvre dans l’élevage pour obtenir des produits à destination des humains. Il a notamment travaillé sur la forêt et les conflits qu’elle génère. En 1985, il est nommé au Conseil de protection de la nature. Il s’intéresse alors aux usages et représentations de la nature. Ensemble, ilsont écrit Penser et agir avec la nature, une enquête philosophique (éd. La Découverte, 2015) et Le pire n’est pas certain, essai sur l’aveuglement catastrophiste (éd. La Découverte, 2020).


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ENTRETIEN

MAGAZIN l’homme est absent puisque ce serait se conformer à une chose qui n’existe pas. Il n’y a pas une nature authentique et d’autres qui seraient fausses. La question n’est pas de savoir quelle nature il faut protéger, mais de comprendre comment la protéger dans sa diversité. R. L. Pour rapporter cela aux forêts françaises, il est possible de les protéger et de les développer de plusieurs manières. Dans un parc national, nous pouvons délimiter des zones à vocation pastorale, d’autres destinées à l’exploitation et enfin des zones où la nature est en libre évolution. Dans vos ­recherches, vous dites que la biodiversité est une norme qui permet de créer du débat. Qu’entendez-vous par là ? C. L. Lorsqu’on se fixe des objectifs de protection de la nature, le plus simple consiste à se référer à la science. Certains scientifiques affirment que la nature finit par atteindre un état d’équilibre, appelé climax. Pour d’autres, le climax n’existe pas et les lieux naturels sont structurés par les perturbations humaines ou naturelles. La forêt amazonienne est le fruit d’une coévolution de l’homme et de la nature et non pas une nature sauvage. Si nous suivons cet exemple, il n’existe pas qu’une expertise scientifique concernant la biodiversité, mais plusieurs, et autant de solutions. Les discussions peuvent se faire entre scientifiques et administrateurs mais aussi avec la société civile. Ainsi, la biodiversité pourrait devenir un moyen d’ouvrir un débat démocratique. Mais, dans les faits, elle fait l’objet d’une gestion technocratique d’experts. R. L. Un éleveur que j’ai interrogé sur la biodiversité a lancé à mon équipe : « M’en parlez pas Monsieur, c’est de la paperasse ! » Pour lui, elle est façonnée par les politiques européennes. Chaque discipline des sciences du vivant ­— biologie, zoologie, botanique,

agronomie, etc. — s’est fixé une définition spécifique. Dès lors, la biodiversité unique n’existe pas, elle est plurielle. Il faut choisir à quel niveau intervenir. Par exemple, faut-il préférer la diversité génétique d’une seule population ou celle de l’écosystème dans son ensemble ? La réponse n’est pas évidente. En quoi les représentations de la forêt diffèrent-elles en fonction des acteurs ? C. L. Notre vision de la bonne conduite à tenir avec la nature est socialement très marquée. Une élite a forgé ce qui serait la bonne perception de la protection de la forêt et a tendance à délaisser celle des populations locales. R. L. Notre regard est formé par un savoir. Le forestier ne voit pas la forêt de la même manière que l’ornithologue ou le spécialiste des arachnides. Ils ont des connaissances et une vision du paysage différentes. En parallèle, les personnes qui l’habitent lui portent un regard plus intime. Pour une étude, l’équipe de l’Inra d’Orléans a présenté des photos de sous-bois sauvages, d’autres désordonnés mais avec une présence humaine, comme un chemin et d’autres avec des futaies régulières. Les forestiers ont préféré les sous-bois ordonnés tandis que les retraités et les étudiants appréciaient davantage les sousbois désordonnés. Faudrait-il davantage éduquer le regard ? C. L. Il y a certainement beaucoup à faire. Les critères esthétiques ont joué un grand rôle dans la protection de la nature, c’est parce qu’on la trouve belle qu’on veut la protéger. Quand il énonce la maxime de son éthique de la terre, Aldo Leopold, forestier et écologue américain, mentionne la beauté. Mais il ne s’agit pas toujours de la même beauté. La majorité d’entre nous voit le beau à partir de critères artistiques, c’est ce qui mérite d’être représenté : le pittoresque. Leopold critique les hordes de touristes qui se précipitent dans les parcs nationaux pour en admirer le spectacle. Il leur faut des cascades, des rochers, des forêts sombres… Ce faisant, ils ignorent complètement d’autres beautés de la nature, comme celles de la grande prairie

américaine qu’ils trouvent ennuyeuse. Seul un regard éduqué par la botanique et une vision historique de l’écologie permet d’apprécier ce genre de formation végétale. Pour en comprendre la beauté, il faut se libérer d’une appréciation purement esthétique et chercher la beauté dans la nature ellemême et pas dans l’art. Si la beauté nous attire vers la nature, il faut aussi accepter de questionner nos normes esthétiques car elles sont déterminées socialement et culturellement. Il faut donc former notre regard par des connaissances scientifiques mais, plus encore, par l’expérience, dans une relation sensible avec la nature. Et celle-ci n’a pas besoin d’être spectaculaire pour être appréciée. Un marais peut être aussi beau qu’une perspective vertigineuse. En quoi la philosophie peut-elle aider à protéger la forêt ? C. L. La dimension normative ne fait pas partie du travail des scientifiques. La formulation des problèmes, des questions, des règles constitue celui des philosophes. Mais ce type d’éthique doit être informé. Si vous ne savez pas ce qu’est un écosystème ou la biodiversité vous ne dites pas grand-chose ou alors vous risquez de dire de grosses bêtises. R.L. Pour un travail en éthique, il est nécessaire d’étudier et d’analyser précisément des cas concrets. C. L. Nous pratiquons la philosophie de terrain. Pour reprendre ce que nous disions dans notre jeunesse maoïste : « Qui n’a pas fait d’enquête n’a pas le droit à la parole. » n


Noémie Baudouin/EPJT

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En Anjou, les chasseurs prétendent protéger les écosystèmes forestiers.

Les chasseurs, mission régulation

Grandin, directeur technique de la ­Fédération départementale des chasseurs du Maine-et-Loire. Mais la chasse permet de maintenir un équilibre entre la faune, la flore et les intérêts économiques. » Et, surtout, de limiter la surpopulation de cerfs, de chevreuils ou de sangliers. Troncs détruits par le MALGRÉ LES CRITIQUES ANTICHASSE, frottement des bois de cerf, consommassive de jeunes pousses LA PRATIQUE RESTE EFFICACE mation d’arbres ou encore dégradation des sols POUR PROTÉGER LES FORÊTS. par les sangliers et déterrement des plants de végétaux : l’Office national des forêts (ONF) dépense 15  millions d’euros par an pour Un samedi de janvier, une vingtaine de chasseurs, réparer les dégâts causés par ces grands mammifères. bottes aux pieds, veste fluorescente sur le dos et fusil L’office ­estime qu’un tiers de ses bois est aujourd’hui au bras, se déploie dans la forêt. À la lisière des bois de en situation de déséquilibre sylvocynégétique, c’est-àSaint-Lambert-du-Lattay, un village niché au cœur de dire entre la forêt et le gibier. Depuis 1990, le nombre l’Anjou, ils viennent protéger les cultures agricoles des de sangliers a été multiplié par six. « La forêt est imbrianimaux sauvages, ceux qu’ils appellent « les nuiquée à l’activité humaine, précise Sylvie Arcoutel, sibles ». Bruno Levoye, président du syndicat de chasse ­responsable communication territoriale de l’ONF de la commune, briefe ses troupes : « Aujourd’hui, on Centre-Ouest-Aquitaine. Partout, il y a des routes, des chasse le chevreuil. On essaie d’en prendre deux. Penvillages, des cultures agricoles… Et il n’y a plus de sez bien à respecter les règles de sécurité. » grands prédateurs comme les loups ou les ours. Le seul Tous se mettent en place. Aux aguets, oreilles tendues, régulateur qui reste, c’est l’homme. » yeux écarquillés. « Les chevreuils sont friands de nos Chaque année, la Fédération nationale des chasseurs vignes qui côtoient la forêt, murmure Valentin Bernier, indemnise à hauteur de 60 millions d’euros les agricul20  ans, ouvrier agricole. Quand il y en a trop, ils teurs victimes de destruction. Paradoxalement, si le ­détruisent tout. » Cette année, la Fédération départenombre d’ongulés ne cesse de croître en France, les mentale des chasseurs du Maine-et-Loire leur a chasseurs en sont aussi responsables. « La chasse aug­octroyé un quota de 12 chevreuils à abattre, un chiffre mente aussi le niveau de stress des animaux, ce qui équivalent aux années précédentes. favorise la reproduction et l’augmentation des populations », souligne ainsi Jean-Michel Feuillet, responMaintenir un équilibre entre la faune, la flore sable projet naturaliste de la Ligue pour la protection et les intérêts économiques des oiseaux en Touraine. En cause également, l’agrainage, une technique consistant à nourrir les sangliers Au cœur des bois, Adèle Nauleau, 20 ans, accompagne dans la forêt afin de les tenir éloignés des cultures agril’équipe de chasseurs qui lève le gibier. Avec eux, coles. Mais qui maintient, voire augmente, le nombre quinze chiens, des anglo-français de petite vénerie, d’animaux. qui dénichent et traquent l’animal puis le mènent aux Depuis trois ans, l’agrainage est interdit dans le massif chasseurs qui le tirent. « On s’intéresse au comportede Villandry, en région Centre-Val de Loire. « On ment des bêtes sauvages, on observe leurs ruses », ­commence à avoir moins de sangliers, donc une baisse ­explique Adèle Nauleau. La jeune femme est passionde la reproduction et une diminution des dégâts », née de chasse depuis qu’elle y a goûté pour la première constate Franck Berré, adjoint au chef de service de fois, il y a cinq ans. Elle voit dans cette pratique un bon l’Office français de biodiversité Centre-Val de Loire. Il moyen de respecter la biodiversité et de préserver assure pourtant qu’en l’état actuel, « on ne peut pas se l’équilibre naturel. passer de la chasse car la forêt n’arrive pas à se regénéCes arguments ne plaisent pas aux associations de rer seule ». Alors, activité essentielle ou pas ? Pendant le protection animale. « Chaque espèce a son rôle à jouer confinement, le gouvernement a tranché en autorisant et la régulation doit se faire de manière naturelle », ­répète un porte-parole de la Fondation Brigitte-­ la chasse « pour des raisons d’intérêt général ». n PAR NOÉMIE BAUDOUIN Bardot. « J’entends les antichasse, tempère Stéphane


MAGAZIN

la ville

enquête

se met au vert

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Depuis la vague écologiste aux municipales de 2020, les grandes métropoles multiplient les initiatives pour se végétaliser et s’adapter au changement climatique.

PAR CAROLINE FRÜHAUF, RACHEL HERMAN

« Là où j’habite, à Tours nord, au milieu des immeubles, il y a plu­ sieurs espaces verts, mais aucune plantation, je trouve que cela manque. » Le 17 ­février, dans le jar­ din des Prébendes de Tours, Anne, 70 ans, est venue avec sa belle-fille planter des arbres. Comme 300 autres Tourangeaux, elles se sont inscrites à l’initiative municipale Aux arbres citoyens ! En une jour­ née, 330 arbres et 660 arbustes ont été mis en terre pour verdir jar­ dins, parcs et parkings. Partout en France, les projets de végétalisa­ tion et de plantation se multiplient. Lutte contre le changement clima­ tique, restauration de la biodiver­ sité, rafraîchissement de l’air, les

­ ey-Berland où une vingtaine P d’arbres doivent être plantés. Cette initiative s’inscrit dans un objectif plus large : 1 million d’arbres en plus sur le territoire de la métro­ pole en dix ans. Toulouse a, elle, prévu 100  000 arbres sur dix ans et souhaite créer 5 grands parcs ­métropolitains. En 2020, la Ville rose a investi 4,8 millions d’euros à l’entretien et au développement des espaces verts sur 147 millions d’euros de budget annuel. « Nous devons apporter une réponse au défi environnemental », insiste Clément Riquet, élu aux espaces verts et à la biodiversité. Une posi­ tion partagée par Betsabée Haas, adjointe (EELV) déléguée à la nature en ville à ­ Tours : « Les prévi­ sions de Météo France pour 2050 sont très alarmantes et les arbres vont mettre vingt ans à pousser. Il faut agir maintenant. » Elle regrette que le budget alloué à la végétalisation ait été rogné au fil des ans et souhaite, pour compenser, dévelop­ per des partenariats publics avec la ré­ À Bordeaux, l’ancien parking va devenir une micro-forêt. gion ou faire a­ ppel à des entreprises loca­ bénéfices sont nombreux. Cela les. Le budget d’investissement ­répond aussi à une demande de la 2021 prévoit 35,8 millions d’euros, population, lasse du bitume et de la dont 760 000 euros consacrés à la chaleur estivale. végétalisation des parcs, jardins et À Paris, la municipalité a promis espaces publics. Un million d’euros 170 000 nouveaux arbres d’ici 2026. supplémentaires serviront à réa­ Ils s’ajouteront aux 200 000 exis­ ménager et à végétaliser les cours tants. À Bordeaux, les travaux de d’écoles de la ville. Christophe végétalisation ont commencé il y a Bouchet, ancien maire de Tours et quelques semaines place conseiller municipal d’opposition, Mairie de Bordeaux

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soutient ces initiatives mais cri­ tique un manque d’ambition de la majorité écologiste : « Le budget devrait être quatre à cinq fois ­supérieur. La végétalisation, pilier de leur programme, ne semble plus être une priorité. » La municipalité a tout de même investi 20 000 eu­ ros pour la journée Aux arbres ci­ toyens ! Et d’autres projets sont prévus, comme la forêt urbaine du quartier Saint-Symphorien, dont le chantier commencera fin 2021. De son côté, Lyon a imaginé un plan canopée pour adapter la ville au changement climatique, proté­ ger les arbres existants et en plan­ ter de nouveaux. Elle souhaite faire passer son indice de canopée, qui mesure sa surface arborée, de 12 % en 2016 à 30 % en 2050. Pour rafraî­ chir ses rues, la ville de Bordeaux va créer 5 microforêts, dont une de 240 mètres carrés qui remplacera 11 places de stationnement. une trame verte contre le changement climatique « Nous allons lutter contre les îlots de chaleur et l’effondrement de la biodiversité en créant une trame verte, une sorte de charpente de la ville qui reliera les espaces verts les uns aux autres », expose Didier Jeanjean, adjoint au maire de Bor­ deaux chargé de la nature en ville. Dans cette démarche, les munici­ palités s’appuient souvent sur la technique du botaniste japonais Akira Miyawaki. Elle consiste à transformer de petites zones (entre 200 et 1 000 mètres carrés) aux sols pollués ou dégradés en espaces forestiers. Pour cela, il faut planter des essences variées avec une den­ sité cinq à dix fois plus élevée que dans une forêt classique. Tandis


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Caroline Frühauf/ EPJT

enquête

Caroline Frühauf/ EPJT

En un jour, quelque 1 000 végétaux sont repiqués.

Dans le jardin des Prébendes, à Tours, des habitants plantent des arbres.

que celle-ci met plus de deux cents ans à pousser, une microforêt croît jusqu’à dix fois plus vite. Passés trois ans, elle ne nécessite plus d’entretien. « Nous voulons changer le regard des citoyens » D’après une étude de l’association Toulouse en transition, créer une forêt urbaine de 200 mètres carrés coûterait moins de 6 000  euros, soit 30  euros le mètre carré; un prix raisonnable. « Ces microforêts répondent à des enjeux de protec­ tion de la flore locale avec un objectif d’appropriation par les ­ habitants », détaille Frédéric Ségur, paysagiste et responsable du ser­ vice arbres à la métropole de Lyon. Il souligne que « parler de forêt pour quelque chose qui fait la taille d’un salon est un abus de langage. » Le terme de bosquet lui paraît plus approprié. Avec la multiplication des canicules, la végétalisation est un outil précieux pour contrer les îlots de chaleur causés par la béto­ nisation. « À Lyon, l’écart de tem­ pérature peut monter jusqu’à 11 °C entre le centre et la périphérie en période de canicule », assure-t-il. Les villes cherchent à ­impliquer les citoyens dans l’amélioration de leur quotidien. Comme les Touran­ geaux qui ont mis les mains dans la

terre avec Aux arbres citoyens ! « Nous avons planté quatre arbres ce matin, c’était ­génial. Nous avons vécu un moment de partage entre générations et appris plein de choses », s’enthousiasme Célia, ­venue avec deux amies. « Ça per­ met de se rapprocher de la nature et de créer des souvenirs tout en prenant soin de sa ville », se félicite Annaelle ­Schaller, adjointe délé­ guée à la citoyenneté. Les autres communes écologistes suivent la démarche. ­Bordeaux envisage de créer une application mobile pour permettre aux c­ itoyens de signaler les endroits pouvant être végétali­ sés  : façades d’immeuble, jardi­ nières, bac à fleurs, etc. « Nous vou­ lons changer le regard des citoyens », défend ­Didier Jeanjean. Mais planter en ville n’est pas simple. Les projets sont souvent contrariés par les réseaux souter­ rains et les infrastructures (métros, parkings, tramways) impossibles à déplacer. À Bordeaux, pour végéta­ liser la place Pey-Berland, les arbres sont alignés afin de respec­ ter son caractère historique et sa charte architecturale. Olivier ­Papin, responsable innova­ tions de la société Arbre en ville, est pragmatique : « On s’inscrit dans une approche pédagogique pour aider les villes à mettre les bons arbres aux bons endroits. » Il a créé

cet outil de solutions s’appuyant sur six indicateurs : la capacité d’une essence à stocker le carbone, sa résistance au changement cli­ matique, son impact sur les îlots de chaleur urbains, l’intérêt pour la biodiversité, la lutte contre la pol­ lution atmosphérique et son po­ tentiel non allergisant. Planter bien ne veut pas dire planter vite Après les promesses, les élus doivent s’adapter aux réalités du terrain. Caroline Mollie, paysagiste et autrice du livre Des arbres dans la ville, se méfie des chiffres mirobo­ lants et des effets d’annonce. « Dire qu’on crée des forêts urbaines à Paris est un contresens », insiste-telle. Elle rappelle que la forêt est un milieu naturel qui met plusieurs siècles à devenir un écosystème équilibré. Selon elle, le végétal en ville est trop souvent pensé comme un simple décor. « Des arbres sont arrivés dans des minibacs, comme une solution miracle pour verdir la ville, or ils ont besoin de volume pour se développer. » Avant de se lancer dans de grands chantiers, les mairies pourraient aussi davantage veiller à préserver l’existant. Un arbre adulte capte davantage de CO2 qu’une jeune pousse et offre plus d’ombre. A Pa­ ris, une vingtaine de platanes ont été déterrés du quai d’Ivry en oc­ tobre 2020. Par l’intermédiaire de sa présidente, Christine Nedelec, France nature environnement Pa­ ris avait accusé la mairie de favori­ ser l’extension de la constructibili­ té en bord de Seine. Les stratégies de végétalisation adoptées ne sont donc pas toujours les bonnes. Fré­ déric ­Ségur résume : « Il faut peutêtre planter moins d’arbres, mais dans de bonnes conditions. Ce qui compte n’est forcément pas le nombre, ­mais l’efficacité. » n

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TENDANCE

La sylvothérapie bien hêtre grandeur nature

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Dans la Meuse, Marielle Mangin fait découvrir les bienfaits de cette pratique aux amoureux de la nature.

Lydia Reynaud/EPJT

Redevenez des enfants, émerveillez-vous… », invite Marielle Mangin, dynamique quinquagénaire experte en sylvothérapie. Capes de pluie, sacs à dos, chaussures chaudes, les cinq participants sont parés pour une promenade bien-être dans la forêt domaniale de Sommedieue, une commune au sud de Verdun dans la Meuse. En ce dimanche de janvier, ce rendez-vous ravit Christine Verdisson, une adepte de 47 ans, habituée aux séances dominicales : « Ça fait plaisir, ça faisait longtemps. » La crise sani­taire avait suspendu les ateliers depuis des mois. « Je veux faire sortir les gens du marasme de la vie quotidienne », explique ­Marielle Mangin. Bains de forêt, thérapie fores­tière… La pratique est apparue dans les années quatre-vingt au Japon et Axelle Demanche a fait son choix : ce chêne est censé l’apaiser. elle émerge depuis quelques années en France. La praticienne, sion, les corps se libèrent. Les cris elle, a découvert cet univers en éraillés des geais se font entendre. 2017 grâce à l’ouvrage de Peter Les activités se veulent ludiques. Wohlleben, La Vie secrète des arbres. Pour l’une d’elles, des binômes Elle a suivi la formation proposée se créent : le premier participant par Laurence Monce, naturopathe ferme les yeux tandis que le second et sylvothérapeute, et propose ses devient sa « caméra ». L’objecpropres ateliers depuis un an et tif ? Créer une image mentale. La demi. Elle fait également partie de « caméra » guide son compagnon l’association Espace sylvothérapie à travers la forêt et le positionne qui regroupe les professionnels au plus près d’un élément naturel. francophones. Une fois l’autorisation donnée, le premier recouvre la vue. Les yeux Créer une image mentale rivés sur l’objet, il devient un « appour se détendre pareil photo ». Il prend alors une capture de l’élément devant lequel L’histoire hante la forêt de Verdun il se trouve, qu’il conservera en parsemée de trous d’obus. ­Marielle mémoire. « Lorsqu’ils se sentiront Mangin demande de ramasser stressés, ils pourront faire appel à un objet dans la nature et de le cette technique pour se détendre », conserver. Un peu plus loin, elle indique la praticienne. met les participants en cercle et les Elle propose ensuite de jouer aux fait se tourner. Les yeux clos, ils se moutons et aux bergers. Dispoconcentrent sur ce qui les entoure. sés en cercle, des participants en La pluie coule le long des joues. appellent d’autres qui, les yeux Un corbeau croasse. Le cercle se fermés, doivent les rejoindre en ­reforme pour des exercices de resse fiant à ce qu’ils entendent. « On piration. Après des mois de tentravaille la coordination », précise

Axelle Demanche. Cette dernière est accompagnante de lycéens en situation de handicap. Elle est aussi l’unique novice de l’atelier. « Il y a un décalage avec le monde du travail » Quelques pas plus tard, un temps est dédié aux arbres. Hêtre, charme ou tilleul, il leur faut en choisir un. Quand c’est fait, Marielle ­Mangin les ­encourage : « Prenez le temps de l’observer, de le toucher. » Elle regrette le manque d’odeurs et d’énergie à cette période de l’année où les arbres sont en dormance. Les feuilles crissent sous les ­semelles. « On prend du temps pour soi. C’est apaisant, il y a un décalage avec le monde du travail », confie Christine Verdisson. Elle apprécie les hêtres bien droits : « Peut-être un ­reflet de ma personnalité ? » La séance se termine par la cérémonie du thé, avec une boisson à base de gingembre et de curcuma aux vertus énergisantes et détox, selon la praticienne. Après trois heures de marche et d’activités vient le moment de présenter les objets collectés au début. Axelle Demanche dépose une mousse verte. « Je suis attirée par la couleur, le toucher est doux, on décou­ vre toujours quelque chose dessous », glisse-t-elle. Christine Verdisson a choisi un morceau d’écorce « pour son côté symbolique car elle protège l’arbre ». L’immersion dans la nature s’achève. Pas de câlins aux arbres ce jour-là. « Chacun fait selon sa sensibilité », rappelle Marielle Mangin. Mais un vrai moment de sérénité. n PAR LYDIA REYNAUD

Pratique : 30 euros la séance collective pour trois heures, 90 euros la séance individuelle. Renseignements : 06 78 41 15 71 ou sylvotherapie.meuse@gmail.com.


PRATIQUE

Magazin

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Au cœur des forêts

les plus insolites Sonse

Pour voyager au-delà ­de nos contrées, nous avons sélectionné quatre sites exceptionnels. PAR VICTOR DUBOIS-CARRIAT

Dead vlei, souvenir d’une vie

Rod Waddington

Le désert de Namibie recèle un cimetière de forêt. Près du désert de sel et d’argile du Sossuvlei, des acacias morts, noirs et desséchés trônent au milieu du sable. Ils sont le fruit d’une inondation survenue, il y a neuf cents ans, qui leur a permis de pousser durant quelques années. Puis, des dunes de sable rouge ont encerclé le site, asséchant le point d’eau. Avec la chaleur, le bois ne se décompose pas. Les troncs carbonisés se révèlent être les tombeaux poétiques et sinistres de leur vie passée.

L’arbre au sang de dragon

Une valse de troncs En Pologne, les 400 arbres de la forêt ­tordue, ou Krywy Las-forest, semblent valser. La magie de ce lieu tient en p ­ artie à l’énigme de leurs ondulations mystérieuses. Des déformations qui restent inexpliquées par les scientifiques qui se sont, ­pourtant, beaucoup intéressés au phénomène. S ­ elon la théorie la plus p ­ lausible, au début des années trente, des hommes auraient ­volontairement fait plier les arbres durant leur croissance, pour les utiliser dans la fabrication d’objets a­ rrondis, comme des coques de bateaux.

Des baobabs indétrônables L’allée des baobabs, située dans la région de Menabe, à l’ouest de Madagascar, rassemble une ­douzaine d’arbres de 30 mètres de haut et de 5 mètres de diamètre en moyenne. Âgés de plus de 800 ans, ils sont les vestiges des anciennes forêts ­tropicales primaires de l’île. Aujourd’hui, seuls 10 % de ces forêts ont été préservés, le reste a été coupé pour les besoins agricoles. Mais le site naturel, qui a bénéficié d’une protection temporaire par le ­ministère de l’Environnement en 2007, demeure menacé. Aeroceanaute

Pixabay/ Ivabalk

L’île yéménite de Socotra, dans l’océan Indien, est souvent citée pour ses décors extraterrestres. Et le dragonnier de Socotra y est pour beaucoup. Cette essence a été surnommée « arbre au sang de dragon » en raison de la sève rouge qu’elle produit. Ses entrelacs de branches surplombent les paysages de l’île. C ­ apable de pousser jusqu’à 1 600 mètres d’altitude, le dragonnier de Socotra fait partie des 700 espèces­­endémiques de l’île classées au ­Patrimoine ­mondial de l’Unesco.


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MAGAZIN

La crise DOSSIER

s’enracine

L

[PAR VICTORIA BEURNEZ, ÉMILIE CHESNÉ ET BASTIEN DAVID]

LES BOIS FRANÇAIS SONT MENACÉS PAR LE CHANGEMENT CLIMATIQUE. MALGRÉ LEURS EFFORTS POUR LES SAUVEGARDER, LA MARGE DE MANŒUVRE DES ACTEURS SUR LE TERRAIN EST FAIBLE. MANQUE DE MOYENS, MORCELLEMENT DE LA FORÊT… LES DIFFICULTÉS S’ACCUMULENT.

Bastien David/EPJT

’intersyndicale de l’Office national des stockage du carbone des forêts constitue le principal forêts (ONF) attaque l’État en justice pour levier pour atténuer le changement ­climatique. Mais ce « mise en danger de la vie d’autrui ». Elle dernier les a aussi fragilisées. Les chercheurs s’alarl’a annoncé dans un communiqué de ment, notamment après les étés de 2018 à 2020, parmi presse, le 27 janvier 2021. Ces vingt derles plus chauds enregistrés en France depuis 1960. Le nières années, les effectifs de l’ONF ont 28 juin 2019, le record en Métropole a été battu, avec un fondu de 40 %, passant de 12 866 agents en 2000 à 7 963 pic de 46 °C dans l’Hérault. en 2020. Et le gouvernement prévoit, dans le nouveau contrat 2021-2026, 500  suppressions de postes Le mauvais reboisement des forêts françaises supplémentaires. « Au quotidien, c’est davantage de stress, l’allongement des journées de travail, l’aban« Si les espèces ne supportent pas la hausse annoncée don de certaines missions, une zone plus grande à des températures, alors les plantations vont périr et le couvrir seul… Alors que nous avons besoin de bras problème va s’aggraver », analyse Daniel Joly. Il est pour lutter contre le changement climatique », regrette géographe spécialisé en climatologie à l’université de Xavier Mandret, secrétaire d’union de la section Franche-Comté et directeur de recherche au CNRS. Centre au Snupfen Solidaires, le principal syndicat de Pour lui, si rien ne change, la forêt telle qu’elle existe l’ONF. En quinze ans, 51  agents ont mis fin à leurs va finir par disparaître. jours, soit un taux de suicide deux fois supérieur à la Une inquiétude partagée par Éric Rigolot, écologue et moyenne nationale. Une situation maintes fois dénondirecteur de l’unité de recherches forestières cée par « des audits externes, des enquêtes du CHSCT méditerranéennes à l’Institut national de la recherche [Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de agronomique (Inra), qui constate que les feux de travail] et des expertises agréées indépendantes », ­forêts, habituels dans le grand sud, remontent de plus souligne l’intersyndicale qui souhaite désormais « plaen plus vers le nord et à des fréquences plus élevées.  cer les décideurs devant leurs responsabilités ». Dans le sud, les essences présentes ont développé un Ironie de l’histoire, si le nombre d’agents diminue, la tronc résistant au feu, mais elles ne sont pas adaptées surface boisée, elle, ne cesse de progresser, avec près aux forêts ayant connu peu d’incendies, comme celles de 17 millions d’hectares en Métropole, soit environ 31 % des Pays-de-la-Loire. Ainsi, le chêne sessile, très prédu territoire. Deux fois plus qu’au XIXe siècle… ­Annik sent dans la moitié nord de la France, est incapable de Schnitzler est profesfaire face aux flammes seure d’écologie à alors que son cousin, l’université de le chêne-liège, ty­Lorraine. Chercheuse pique du climat médiau CNRS, elle déplore terranéen, a un tronc les choix de l’État et du épais qui stocke l’huministère de l’Agriculmidité et le rend plus ture : « Parmi les foresrésilient. tiers, certains sont Ce qui ne l’empêche sincères dans leur pas d’être menacé. ­volonté de protéger les Car le changement forêts. Le problème, ce climatique provoque sont les ordres de des étés encore plus l’État. Il dit créer de la chauds et encore plus biodiversité alors qu’il secs. La moindre fait du productiétincelle peut entraîvisme. » La capacité de ner des ravages. Et les séquestration et de massifs boisés médiAlexis Hachette, responsable ONF à Vierzon (Cher) prend soin des séquoias.


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Émilie Chesné/EPJT

DOSSIER

La forêt d’Amboise (Indre-et-Loire) appartient à des propriétaires privés, comme 75 % de la surface boisée française.

bois fait fonctionner tout une ­filière. Avec autant d’acteurs, les compromis se révèlent difficiles. La propriété forestière représente déjà un enjeu. En France, 75 % de la surface boisée appartient à des propriétaires privés. L’État en gère 10 % et les collectivités les 15 % restants. La majorité de la surface est donc détenue par plus de 3,5  millions de personnes. Et parmi elles, 62 % possèdent moins de 1 hectare. L’industrie du bois part en lambeaux Pour encadrer la gestion forestière, l’État a mis en place les centres ­régionaux de la propriété forestière (CRPF) grâce à la loi Pisani de 1963. Il en existe aujourd’hui onze, ­répartis sur le territoire métropolitain. Les agents des CRPF conseillent les propriétaires pour les aider à mieux exploiter leurs forêts. Leur mission première, inscrite dans la loi, consiste à favoriser la production et la sylviculture intensive. Mais les enjeux environnementaux et patrimoniaux ­actuels ont élargi leurs attributions. Les agents des CRPF sont désormais chargés « d’agréer des plans

Fibois Nouvelle-Aquitaine

terranéens sont affaiblis. « Une forêt fragilisée brûle plus facilement, souligne Éric Rigolot, inquiet de l’intensification des feux de forêts et des canicules. Si rien n’est fait, nous verrons ­apparaître des mégafeux en France comme en Australie, au Portugal ou en Grèce. Celui de ­Rognac, en 2016, aux portes de Marseille, aurait dû sonner comme un avertissement. » Pourtant, les forêts françaises continuent à être repeuplées massivement avec des essences uni­ ques, dont la qualité n’est pas toujours au rendez-vous. Adeline Favrel, responsable du réseau forêt à France nature environnement (FNE), déplore ainsi la plantation massive de douglas vert : « Pour ­exploiter un chêne, il faut attendre cent vingt ans. Un douglas est coupé au bout de quarante ans. Donc pour un chêne, on peut faire trois douglas. Même s’il a moins de ­valeur à l’unité, avec un prix moyen de 59 euros par mètre cube contre 163  euros par mètre cube pour le chêne, il est économiquement plus rentable. » Des pépiniéristes aux ­industries du meuble, en passant par les scieries, le bâtiment, le bois-énergie ou la papeterie, le

La société Fibois accorde une grande ­importance aux différentes essences de bois.

31 %

C’est la part de surface boisée du territoire métropolitain français. suite en page 15 


Photos: Émilie Chesné/EPJT

AU parc, on ne touche plus à rien En Haute-Marne, l’ONF et l’équipe du premier parc national de forêts français préparent la forêt de demain. Pensée pour survivre aux problématiques climatiques, elle ressemble à celle d’hier. PAR VICTORIA BEURNEZ ET ÉMILIE CHESNÉ

Le premier parc national de forêts s’étend sur le plateau de Langres. Dans le massif d’Auberive (HauteMarne), en février, les arbres ont perdu presque toutes leurs feuilles. Seule la mousse est restée verte. Pourtant, le spectacle ne manque pas dans cet écrin où l’homme a cessé d’intervenir ­depuis une ­cinquantaine d’années. Des amadouviers, ­gigantesques champignons aux allures d’assiettes ­grisâtres, couvrent le tronc de chênes et d’hêtres, tombés ­depuis longtemps. « Le parc est né d’un constat émis au Grenelle de l’environnement en 2009 : en France, nous manquons de parcs forestiers et plus spécifiquement de feuillus », décrit Morgan Martin, technicien forestier au sein de l’équipe du parc. La mobilisation de toute une équipe dédiée a fini par aboutir, en 2019, à la ­labellisation de ces 240 000 hectares de forêt en parc national. Les agents forestiers y ont fait le pari de la libre évolution. Encore peu répandue en France, elle consiste à ne plus intervenir au sein d’une parcelle de forêt. « La forêt n’a jamais eu besoin de nous » Laisser les arbres morts se décomposer et la nature faire son travail : voilà le principe de ces réserves intégrales défendues par Jean-Jacques Boutteaux, technicien de l’ONF. « J’ai proposé, en 1999, de laisser 50 hectares de forêt évoluer seuls, dans un terrain qui, déjà, n’avait pas été géré depuis un certain temps. Le projet s’est finalement étendu sur 230 hectares. Il est reconnu comme réserve biologique intégrale depuis 2004. Cela fait désormais plus de cinquante ans que nous ne coupons plus rien dans le bois des Ronces », explique ce responsable qui gère, avec sa ­dizaine de collègues, les 17 000  hectares de leur unité territoriale et responsable de l’unité territoriale du massif d’Auberive. Dans ces pans de forêt, les arbres morts sont indispensables à l’écosystème. « Un quart des espèces est lié aux arbres en décomposition », explique Jean-Jacques Bout-

teaux. Il préseente quelques photos des spécimens du coin: des chauves-souris, des sabots de Vénus – une ­variété d’orchidée – des ­écrevisses à pattes blanches, ou encore l’hericium ­cirrhatum, un champignon semblable à un amas de nuages spongieux qu’il est le premier à avoir remarqué dans la région. Si le bois des Ronces est l’une des premières ­réserves biologiques intégrales, la création du parc national des forêts va permettre d’aller plus loin. À une trentaine de minutes d’Auberive, relié par une route cahoteuse aux paysages majestueux et inondés, se trouve Arc-en-Barrois. « Ce massif abrite une partie des 3 100 hectares de ce qui devrait officiellement devenir la plus grande réserve intégrale de France », précise François Camuset, responsable de l’unité territoriale d’Arc-en-Barrois. Ici, les feuilles craquent sous les pas et le sol exhale une odeur d’humus. On trouve, ça et là, des grumes, ces tas de troncs qui portent des traces de peinture, permettant à François Camuset et à ses collègues d’identifier les arbres. Pour l’instant, cette forêt ressemble à celles gérées par l’ONF. Mais elle va se transformer comme celle d’Auberive. « Il faut la laisser retrouver sa naturalité, précise Morgan Martin. Quand les arbres meurent, la forêt continue d’évoluer : elle n’a jamais eu ­besoin de nous, c’est nous qui avons besoin d’elle. » Ce processus pourrait, à terme, devenir un modèle pour les forêts françaises dont s’occupe l’ONF, souvent critiquée pour sa gestion productiviste. JeanJacques Boutteaux a aussi mis en place des formations auprès de l’Office, notamment sur la pratique de la ­futaie irrégulière. Dans cette gest­ion durable, le cycle de vie de chaque arbre est pris en compte, permettant, in fine, d’obtenir des forêts, plus résistantes. Un ­modèle complémentaire de la réserve ­intégrale et validé par la meilleure des inspectrices : la cigogne noire, ­oiseau emblème du parc dans lequel elle trouve à la fois le gîte et le couvert. n L’amadouvier, champignon présent dans le parc .


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simples de gestion (PSG), obligatoires pour les propriétaires de plus de 25 hectares », explique Franck Massé, technicien forestier au CRPF. Responsable de l’Indre-et-Loire, il délivre ces documents pour une durée de dix à vingt ans. Des objectifs de coupe et de plantation sont fixés avec les 600  propriétaires ayant signé un PSG. Ceux-ci ­détiennent à eux seuls plus de la moitié des forêts du département. Pour faire respecter les plans, Franck Massé mise sur la relation de confiance instaurée avec ses interlocuteurs. « Dans l’ensemble, ça se passe plutôt bien », assure-til. Il n’a pas vraiment le choix. Car, contrairement aux agents de l’ONF, le technicien forestier n’a aucun pouvoir pour les sanctionner. Du côté de la filière bois, la grande diversité des acteurs complexifie aussi leur coordination face aux enjeux. Dès 2009, le rapport Puech soulignait ce paradoxe : « La forêt s’étend, c’est un potentiel dormant, et l’économie correspondante stagne avec une industrie en souffrance. » Si certains grands sites industriels parviennent à se maintenir, comme les papeteries ­Clairefontaine, dans les Vosges, qui ont vu leur chiffre d’affaires grim-

suite de la page 13 

per de 17 % entre 2016 et 2019, ­l’industrie du bois demeure fragile. Les plus petites entreprises peinent à relever la tête, à l’image des scieries. Alors qu’on en comptait 5 000 en 1980, il en reste moins de 1 500 aujourd’hui. L’interprofession de la filière bois, Fibois Centre-Val de Loire, ne désespère pas. « Ce matériau représente une solution évidente à la crise climatique, précise le délégué général Éric de la Rochère. Le secteur du bâtiment se révèle très dynamique et le bois y est indispensable. »

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« Ce qui est expérimenté à Vierzon pourrait servir d’exemple pour les autres forêts » Alexis Hachette, responsable ONF

massif de ses forêts avec des arbres plus résistants, adaptés à un climat méditerranéen. Reste à convaincre les propriétaires. « Nos prévisions pour le climat futur ne sont que des prédictions. Nous ne sommes sûrs de rien », souligne Antoine Hubert, chargé de mission amont et exploitation forestière à Fibois. Au milieu des chênes de la forêt domaniale de Vierzon (Cher), dans un vaste terrain vague, l’ONF a tenté une expérience pour répondre aux enjeux climatiques. En apparence, on ne distingue qu’un sol détrempé et argileux, recouvert de molinie, une plante aux longues tiges ­jaunies, et de fougères en ­décomposition. En réalité, ce champ de 2,5 hectares abrite une

Des séquoias pour remplacer des chênes Pour faire perdurer la production, il conseille de prendre en compte les différentes essences et de planter plus intelligemment, avec des ­espèces plus résistantes et stockant davantage de CO2. Il propose ainsi de pratiquer la « migration assistée d’essence », c’est-à-dire de sélectionner des arbres méridionaux pour les planter dans les ­régions septentrionales. La plupart des organisations non-gouvernementales, des scientifiques et des agents sur le terrain s’accordent sur ce besoin de diversification. L’ONF travaille à un repeuplement

L’exploitation de la forêt en France

Travail du bois 119 500 emplois

2,6 milliards de m3 de bois sur pied Bois de construction 131 400 emplois

Dessins : Émilie Chesné/EPJT

378 000 emplois directs

La filière bois en chiffres

19,6 millions de m3 de bois d’œuvre 10,5 millions de m3 de bois d’industrie

Combien rapporte la filière bois en France *

Bois énergie 40 000 emplois

Exploitation forestière et scierie 35 400 emplois Source : Onisep, 2020

8 millions de m3 de bois énergie Source : DGPE données 2019 et Fédération nationale du bois

60,3 milliards pour e l’ensemble de la filièr

42

13

2,7 2,6

Bois de consommation (construction, meubles, papeterie) Travail du bois (sciage, charpentes, placages) Bois énergie Exploitation forestière

Source : France bois industries entreprises, 2014

(*) En milliards d’euros de chiffre d’affaires


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Fibois Nouvelle-Aquitaine

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Pour certains experts, la plantation linéaire d’arbres n’est pas la meilleure option pour reboiser.

nouvelle forêt. Nichés sur de ­petites buttes de terre, 915 plants de séquoias toujours verts grandissent malgré le froid hivernal. « C’est incroyable ! Ils poussent déjà alors que nous venons tout juste de les planter », s’émerveille Alexis ­Hachette, responsable à l’ONF de l’unité territoriale de la forêt de Vierzon. Il montre un jeune plant déjà plus grand que ses congénères. Ces ­séquoias, plantés en décembre 2020, représentent un espoir de régénération pour cet espace où les chênes pédonculés ont dépéri à cause de la sécheresse. La terre ici offre peu d’atouts : sols pauvres et argileux, contraste entre périodes de fortes chaleurs et de grands froids, pluviométrie irrégulière. Des études climatologiques montrent en effet que, d’ici 2100, les températures pourraient augmenter de 2 à 5  °C et atteindre à Vierzon celles que nous connaissons aujourd’hui dans le sud de la France. La plupart des essences ne survivent pas dans de telles conditions. Les séquoias, si ! « Nous n’avons pas l’intention de couvrir la forêt de séquoias, précise toutefois Alexis Hachette. Mais je pense qu’il est ­intéressant de diversifier nos essences. » Dans quelques semaines, 300 arbres seront ajoutés aux 5 900 séquoias plantés sur un terrain plus à l’ouest de la forêt. D’autres

seront introduits à l’automne. ­L’industrie de la construction ­apprécie ce bois. Il est parfait pour les menuiseries extérieures et le bardage. Son écorce liégeuse lui permet aussi de résister à la sécheresse et aux incendies. Originaire d’Amérique du Nord, le séquoia reste pour l’instant rare dans l’Hexagone.   D es mesures gouvernementales jugées insuffisantes L’idée de l’introduire à Vierzon vient de l’observation de trois spécimens déjà présents sur le site. Avec leurs racines tentaculaires, leurs troncs d’environ 1,5 mètre de diamètre et leur cime culminant à 30 ou 40  mètres de hauteur, ces géants se sont acclimaté avec ­aisance aux conditions difficiles de la Sologne. « Ce qui est expérimenté ici pourrait servir d’exemple pour les autres forêts », espère Alexis Hachette. À Vierzon, l’ONF teste également la plantation de 50 450 pins rigides, de 500 chêneslièges ou encore de 1 250  pins de Salzmann, aussi appelés pins noirs. Mais l’introduction de ces essences exotiques, comme l’épicéa, n’est pas une solution pour le géographe Daniel Joly. Il évoque les forêts de l’Est de la France, fragilisées par les sécheresses consécutives depuis 2017, devenues la proie des scolytes. Ce parasite profite de leur

faiblesse pour les ravager. Tous les épicéas plantés à moins de 500 mètres d’altitude, ont été ­infestés et ont dû être coupés. Pour le climatologue, cela aurait pu être évité : « L’épicéa est un végétal habitué au ­climat de montagne. La plantation faite dans la région par l’ONF a été abusive. » Annik ­Schnitzler abonde : « Cette stratégie est ridicule. La crise du scolyte a prouvé que les directives du ministère de l’Agriculture sont écologiquement inadmissibles, en plus d’être un gaspillage d’argent ­public. » Elle redoute que l’État, à force de rajeunir les forêts, les amaigrisse et détruise des espèces végétales et animales. Avec son plan de relance forestier, l’État persiste dans cette direction. Une erreur selon Adeline Favrel, pour qui le reboisement n’est pas une solution. Elle attend de l’État « un véritable plan d’adaptation au changement climatique », avec bien plus de moyens que ceux annoncés lors du lancement du Fonds forêts, en septembre dernier. Le ministère de l’Agriculture a affiché son but : « Reboiser les forêts françaises, poumons verts de notre territoire. » Pour régénérer celles qui ont dépéri et adapter les peuplements à l’évolution du climat, il prévoit de planter 45 000 hectares. « Ce n’est pas à la hauteur pour un pays qui compte 17 ­millions d’hectares », juge Adeline Favrel. Sur les 200  millions d’euros de ­dotation prévus sur deux ans, seuls 150  millions sont destinés au reboisement. L’Allemagne, elle, va ­investir 800  millions d’euros sur dix ans. Pour sortir de cette impasse, Annik Schnitzler propose la création de gigantesques parcs dans lesquels la nature reprendrait ses droits, comme en Allemagne. Le parc ­national de la forêt de Bavière, vaste de 25 000  hectares, avait fait scandale lors de son ouverture en 1970. « Les propriétaires d’épicéas aux alentours s’y sont opposés. Ils ont été envahis par les scolytes, car les arbres atteints par les insectes avaient été laissés sur place. Mais ­aujourd’hui, on a un net gain en biodiversité et les citoyens sont bien plus éveillés sur cette question. Ce genre de projet devrait nous inspirer. » En France, le premier parc national de forêts, sur le plateau de Langres, a vu le jour fin 2019. Sur les 240 000 hectares qui le ­composent, 3 100 sont dédiés à la plus grande réserve intégrale de France, où l’homme n’interviendra pas. n


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Reboisement

Des entreprises financent des opérations de plantation d’arbres. État des lieux.

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Planter des arbres pour compenser ses émissions de gaz à effet de serre est-il une solution ou une utopie ? Collectivités et entreprises misent sur le reboisement pour ralentir le réchauffement climatique. Tout au long de sa croissance, grâce à la photosynthèse, l’arbre capte le ­ ­carbone présent dans l’atmosphère, en partie responsable du réchauffement climatique. Le protocole de Kyoto, entré en vigueur en 2001, fixe pour la première fois des objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre pour les pays industrialisés. Le marché de la compensation carbone se scinde en deux : celui du marché de conformité et celui du marché volontaire. Le premier concerne les cinq secteurs les plus polluants, à savoir le papier, le verre, l’acier, la raffinerie et la production d’électricité. Le second est destiné aux entreprises, aux collectivités, aux associations ou encore aux particuliers qui visent la compensation de leurs émis­ sions en achetant des crédits carbone qu’ils peuvent ensuite ­revendre.

Photos : Amel Zaki/EPJT

entre miracle et mirage

L’association Semeurs de Forêts plante des arbres à Enghien-les-Bains(Oise).

existe différents types de programmes pouvant générer les crédits carbone : les énergies ­renouvelables, les nouvelles technologies, les ­déchets. Et le reboisement. En 2019, le marché carbone volontaire pesait, pour les projets liés aux forêts et aux usages des terres, 36,7 milliers de tonnes d’équivalent CO2 séquestrés ou évités, pour une valeur totale d’environ 131  millions d’euros de crédits carbone contre 16,6 ­milliers de tonnes pour 52,1 millions d’euros en 2017. Ces dernières années, les entreprises qui reboisent en France ont vu leurs commandes exploser. Toutes ne font pas de la compensation carbone, qui est soumise à de nombreuses conditions. « Les six premières années, nous avons planté pas moins de 5 millions d’arbres. C’est autant que sur la seule

Soutenir la préservation de la biodiversité Mais tout le monde ne peut pas Marie-Agnès Dugué, bénévole, prépare un trou pour planter. générer ces crédits. Ceux qui le souhaitent doivent suivre une méthodologie afin d’obtenir une cer­année 2020 », se réjouit Nicolas Blain, tification de la part de labels. « Pour fondateur de l’entreprise Refoles projets de reboisement, ils rest’action qui propose de financer le doivent prouver la permanence de la reboisement via le mécenat. Ethic séquestration des émissions, en Drinks, négoce de spiritueux biolodonnant la garantie que ces arbres giques, fait appel depuis 2020 à Refone seront pas coupés », détaille rest’action. Cela lui permet de reboiNathalie Martinez, ingénieure au ­ ser et donc de compenser les pôle Trajectoires bas carbone à émissions de carbone qui ne peuvent l’Agence de l’environnement et de la être évitées. «Je voulais développer maîtrise de l’énergie (Ademe). Il mon activité tout en étant respec-

tueux de l’environnement de A à Z », explique Mickael Alborghetti, fondateur de l’entreprise. Parmi les marques qu’il commercialise, Wine To Tree donne la possibilité aux consommateurs de financer la plantation d’un arbre par l’achat ­ d’une ­bouteille de vin. Autre modèle d’entreprise, EcoTree propose d’investir dans le reboisement et d’en tirer des bénéfices économiques. ­ « Parmi nos clients, 60 % sont des entreprises qui veulent soutenir la préservation de la biodiversité à travers des projets ­locaux », précise Baudouin Vercken, cofondateur de cette startup créée en 2016.

Ne pas induire le consommateur en erreur Mais attention au greenwashing. Souvent, les termes utilisés pour des projets qui n’ont pas été certifiés par un label sont ­incorrects. « L’entreprise ne peut pas dire “ je suis neutre en carbone ”, mais plutôt “ je contribue aux objectifs nationaux d’atteinte de la neutralité carbone ” », explique Nathalie Martinez en rappelant que le principe de neutralité carbone ne peut s’appliquer qu’à l’échelle d’un pays. Lucas Winkelmann, chargé de programme climat et carbone au sein de l’ONG Geres, ajoute : « Il y a beaucoup de fantasmes autour de la forêt sur la captation du carbone. On essaie de se battre contre les raccourcis trop rapides. » Une terminologie incorrecte peut valoriser l’image d’une entreprise, tout en induisant le consommateur en er­ reur : « L’imaginaire collectif donne du crédit à ces projets de reboisement », conclut-il. n PAR VICTOR DUBOIS-CARRIAT ET AMEL ZAKI

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INITIATIVE

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JEAN-PHILIPPE BEAU-DOUËZY A CRÉÉ DES FORÊTS COMESTIBLES, ÉCOSYSTÈMES RICHES ET DURABLES, POUR REVIGORER DES SOLS INFERTILES. « L’avenir appartient aux humains qui planteront des arbres fruitiers. » Jean-Philippe BeauDouëzy, naturaliste, est bouleversé par cette prédiction d’un Amérindien, rencontré lors d’une expédition en Amazonie. En 2002, il plante son premier arbre au Bouchot (Loir-et-Cher), dans une ancienne ferme de polyculture, au sol rongé par les produits chimiques. Après trente-cinq ans à militer pour la conservation de la nature, il se forme en autodidacte à la permaculture et choisit une nouvelle forme d’engagement. Désormais, il ne se contente plus de protéger la biodiversité, il la reconstruit. Avec sa compagne, Anne Beau, il ravive « les braises du vivant » en imaginant deux ­jardins-forêts. Ces derniers sont créés sur les principes de la permaculture : prendre soin de la terre et des hommes, créer de l’abondance et la partager équitablement. « Nous souhaitons devenir autonome avec nos propres productions de fruits et de ­légumes », explique Jean-Philippe Beau-Douëzy. Ces écosystèmes, dans lesquels s’élancent arbres champêtres,

fleurs et arbustes fruitiers, bourgeonnent dans toute la France. Ainsi, à Diconne (Saône-et-Loire), Fabrice Desjours, ancien infirmier psychiatrique, a aménagé une ­forêt nourricière de 2,5 hectares où poussent pas moins de 1 000 espèces comestibles. Publié en 2019, son livre, Jardins-forêts, un nouvel art de vivre et de produire, s’est vendu à plus de 7 000 exemplaires en un mois. « Nous sommes ce que nous absorbons » Dans la cuisine du Bouchot, une odeur soufrée s’échappe de la ­cocotte. Un chou-fleur baigne dans l’eau bouillante. « Nous sommes ce que nous absorbons, glisse Jean-Philippe BeauDouëzy. La meilleure alimentation est celle qui sort de la terre. » Ses jardins boisés de 1 800 mètres carrés et 4 300 mètres carrés chacun, ­regorgent de centaines de variétés, agencées en un mandala géant pour qu’elles « cohabitent entre elles et se protégent mutuellement ». Des plantes couvresol (fraisiers, menthe) tapissent les premières strates de végéta-

Mélanie Guiraud/EPJT

Les apprentis jardiniers s’affairent à l’entretien de Nelson, premier jardin-forêt créé en 2009.

Mélanie Guiraud/EPJT

Garde-mangers à ciel ouvert

tion, entourées d’arbustes (nashis, argousiers) et de grimpantes (kiwis, vignes). Des arbres fruitiers (pommiers, abricotiers) et des arbres de haut jet (érables, chênes) composent l’extrémité de cette spirale végétale. Orientée en fonction des quatre ­éléments et des quatre points cardinaux, l’imposante figure géométrique remet de « l’ordre dans le chaos » : au nord, l’eau facilite la culture des salades ; à l’ouest, la terre ­favorise la culture des légumes ­racines ; à l’est, l’air avantage le développement des plantes à tiges creuses ; au sud, le feu sert la culture des plantes aromatiques.

Le naturaliste voue sa vie à protéger la biodiversité.

Ce verger abondant nourrit « des gens de passage qui, en retour, participent à son entretien », précise Jean-Philippe Beau-Douëzy. Il enfile ses bottes pour montrer le premier jardin-forêt qu’il a planté, il y a douze ans, baptisé ­Nelson en hommage à Mandela. Sous la pluie battante, dix apprentis jardiniers désherbent le tour des arbustes avant d’y glisser du fumier et de la paille pour « nourrir la terre ». Nelson et son cadet, Seligonia, ont été créés dans un mélange granuleux de sable et d’argile, peu propice au développement des arbres. Il a fallu fabriquer de l’humus à partir de déchets végétaux et attendre trois ans pour que la nature se régénère. Zigzaguant dans les allées, le naturaliste s’arrête devant un pommier belle fille de l’Indre : « J’utilise la technique ancestrale du greffage pour échapper à la complexité du sol de Sologne. Elle permet de multiplier la variété des arbres fruitiers. »Jusqu’à trois greffes, détaille le permaculteur. C’est la magie de la nature.  Ainsi, les arbres vieillissent mais conservent une certaine jeunesse et le jardin-forêt du Bouchot, une vie éternelle. n PAR MÉLANIE GUIRAUD


Refacof

INTERNATIONAl

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Des femmes participent au reboisement d’une mangrove, au Cameroun.

Les sentinelles de la forêt

DANS DES COMMUNAUTÉS AGROFORESTIÈRES DE LA VALLÉE DU CONGO, LA GESTION PAR LES FEMMES DE LA FORÊT SE RÉVÈLE BÉNÉFIQUE. Les femmes sont-elles l’avenir de la forêt ? « Quand elles prélèvent, elles pensent à demain. Elles préfèrent cueillir les fruits, plutôt que d’abattre l’arbre », analyse Cécile Ndjebet, ingénieure agronome et présidente du Réseau des femmes africaines pour la gestion communautaire des forêts (Refacof). « Elles récoltent feuilles, herbes, champignons, fleurs mais s’occupent également des champs, défrichent, font du brûlis », ajoute Eulalie ­Guillaume, consultante indépendante pour l’ONG Rem et cofondatrice de l’entreprise Gaïchaïn. Avec son système de traçage, cette ­société londonienne œuvre pour une plus grande transparence dans l’exploitation des ressources. Pour ces deux professionnelles, l’accès des femmes aux postes ­décisionnels est une question primordiale. Toutes les activités culturelles, agricoles ou économi­ ques sont organisées par les commu­nautés ­forestières. Cellesci sont gérées par des ­comités de gestion au sein ­desquels les femmes ont peu de place. Cécile Ndjebet prend l’exemple du Cameroun : « Les femmes sont reléguées à des postes de secrétaire ou de ­trésorière. ». ­Actuellement, aucune ne siégerait à un poste de déléguée. En Républi­que ­démocratique du

Congo (RDC), en 2015, sur les onze membres du comité du village de Boku, il n’y avait qu’une femme. Aucune dans celui de la commune voisine de Botulu. Les femmes vivant en milieu rural doivent également faire face à des barrières législatives. Selon le ­Refacof, seules 2 % d’entre elles ont accès à la propriété foncière sur le continent africain. S’ajoutent les barrières culturelles. « Elles refu­ sent parfois de prendre ces postes, puisque l’on leur a souvent répété que ce n’était pas leur place », précise Cécile Ndjebet. Développer leur leadership et leur esprit d’entreprise Des associations ou des ONG travaillent sur le terrain en accord avec les gouvernements et les ­organisations internationales. Au Cameroun, le Refacof organise des sessions de formation. L’objectif : les inciter à collaborer les unes avec les autres ou à développer leur leadership et leur esprit d’entreprise, afin que leurs activités soient budgétisées et prises en compte. Après des études menées en 2018 dans la région du Lobaye, en ­République centrafricasine, Norma Guitinzia, spécialiste du genre pour le Centre pour l’information

environnementale et le développement durable (CIEDD), constate des améliorations : « Dans les comités, des femmes ont été nommées conseillères et les hommes se sont rendus compte de leur effet positif. » Les bénéfices pour la forêt sont réels, particulièrement chez les peuples autochtones. Dans ces communautés, les femmes ont une éducation forestière, comme ­l’explique Norma Guitinzia : « Elles connaissent les secrets des plantes. Elles cherchent à conserver les ­forêts, elles ont conscience de protéger leur lieu de vie. » Après le passage de l’équipe d’Eulalie ­Guillaume, une femme a été désignée conseillère à Botulu. De son côté, Cécile Ndjebet a observé la prise de pouvoir ­économique et la sécurisation du statut des femmes dans les ­communautés camerounaises. Par chance, les sociétés évoluent aussi. « Après des déceptions en villes, de nombreuses jeunes femmes éduquées retournent dans leurs villages natals et s’engagent dans les communautés », note ­Cécile Ndjebet. Les prémices d’une nouvelle ère peut-être. n PAR CASSANDRE RIVERAIN

À Bornéo, l’or rouge de la discorde. En flashant ce QR Code, retrouvez notre article sur les ravages de la production d’huile de palme.


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PORTRAIT

MAGAZIN

Elles envoient du bois Depuis cinq ans, quatre femmes s’entraînent au bûcheronnage sportif à Schirrhein, village alsacien qui abrite la seule section féminine française de cette discipline.

Par Marie Désévédavy

s

ous l’œil avisé de son époux, elle se repositionne sur la bûche horizontale, ses jambes, protégées par des cottes de mailles, de part et d’autre de l’entaille du morceau de bois. Elle empoigne la hache rouge de 3 kilos. Malgré la nuit qui tombe et le couvre-feu, Rachel ­Paggin, 40  ans, continue de s’entraîner au ­b ûcheronnage sportif avec une de ses coéquipières, Laure Strebler. Exceptionnellement, c’est un jeudi soir qu’elles se retrouvent au camp ­d ’entraînement de Schirrhein ­( Bas-Rhin), un village à une quarantaine de kilomètres au nord de Strasbourg. Ce préau en bois, c’est son mari, Élie Paggin, bûcheron au sein de l’équipe de France, qui l’a construit, juste derrière la maison familiale. «  Fais attention au poids du corps  » , conseille ce dernier. Rachel Paggin a le visage fermé, les yeux clairs rivés sur le rondin, la respiration forte, saccadée, bruyante. À mesure qu’elle frappe le bois de gauche à droite, celui-ci se fissure. Un creux se dessine. «  Oh que c’est dur  ! s’exclame-t-elle avant de le taper une nouvelle fois. C’est l’épreuve qui nous demande le plus de technique.  » Épuisée, elle descend de la bûche pour s’asseoir un instant. Le but de cette épreuve de hache horizontale (­u nderhand)  : fendre en deux le billot. Au début, Rachel Paggin frappait avec son mari, pour le plaisir. «  Élie a tou-

Le passe-partout est une scie dentée de deux mètres.

jours voulu partager le bûcheronnage avec moi  » , confie-t-elle. Lui pratique ce sport américain depuis 2005 et il n’imaginait pas sa vie de couple autrement  : «  L a discipline est très prenante. Pour les compétitions, nous partons trois voire quatre jours. Si elle n’avait pas fait de bûcheronnage, ça n’aurait pas été possible entre nous.  » Cette mère de famille de trois enfants est passionnée. C’est en 2016 qu’elle décide, elle aussi, de se lancer dans l’aventure. Sous sa houlette, la première section féminine de bûcheronnage sportif de France voit le jour à Schirrhein. L’unique ­encore à ce jour. Trois autres femmes la ­rejoignent dans la foulée. Nadine Hoffmann, son amie et secrétaire de 49 ans, la suit dans toutes ses aventures sportives. Aude Seel, étudiante en économie s­ ociale de 23 ans, a, elle, eu connaissance de cette section par le


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Cyrille Fleckinger

MAGAZIN

Cyrille Fleckinger

Marie Désévédavy/EPJT

Laure Strebler, Rachel Paggin, Aude Steel et Nadine Hoffmann composent l’équipe de France féminine.

La hache horizontale est l’épreuve la plus technique.

biais de son petit ami, ­Lucas Schott, membre de l’équipe ­alsacienne de ­bûcheronnage. Quant à Laure ­Strebler, cuisinière de 21 ans, elle a été recrutée au club de basket du cercle Saint-­ Nicolas, où ­s’entraîne ­Thibaut, l’aîné des enfants ­Paggin. « J’avais 17  ans quand j’ai essayé le ­bûcheronnage ­sportif. L’année d’après, je participais au concours amateur de Schirrhein », se souvient-elle. Depuis trente-neuf ans, le ­village alsacien organise, chaque premier week-end de juillet, ce traditionnel concours ­amateur ainsi qu’une ­compétition inter­nationale, ­réservée aux ­professionnels. Ce n’est pas un hasard si ces rencontres se déroulent à Schirrhein  : jusque dans les années soixante-

dix, plus de 300 bûcherons y exerçaient encore. C’est donc ici que le premier club féminin français a ­naturellement pris ses racines. Aujourd’hui, l’équipe ne cherche pas à s’agrandir. «  I l est compliqué d’accueillir d’autres ­personnes. Il faut choisir le bois, le payer, trouver des sponsors pour financer le matériel  » , énumère ­R achel Paggin. « il faut du mental, du physique et du bon matériel » Toutefois, elle aimerait que d’autres équipes se constituent dans l’Hexagone. En attendant que leur discipline se développe, elle transmet son hobby à ses enfants. Car chez les Paggin, le bûcheronnage sportif est une af-

faire de famille. Jemmy, 15 ans, s’essaie déjà à cette discipline, en parallèle du basket. «  E lle s’entraîne avec nous quand elle a envie de sortir de sa chambre, s’amuse sa mère. Nous avons ­attendu qu’elle ait 13  ans pour que son dos soit assez solide et musclé.  » La cadette, ­Maurine, 11  ans, doit encore patienter quelques années. En attendant, elle est responsable chrono. Chaussures à piques aux pieds, Laure Strebler s’approche de l’épreuve suivante  : celle du passe-partout (single buck). Avec une scie dentée de 2  mètres de long, elle doit découper une rondelle de bois en moins d’une minute. Ses mains aux ongles vermillon saisissent la scie. Élie Paggin réalise une entaille dans

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MAGAZIN

Chez les Paggin, le bûcheronnage sportif est une affaire de famille. Jemmy, 15 ans, s’essaie déjà à cette discipline

sciure blonde. En une vingtaine de s­ econdes, elle termine l’épreuve. Peu connu, le bûcheronnage sportif est considéré comme le tout premier sport extrême. Le premier championnat du monde officiel s’est déroulé en 1891, en Australie. Les techniques d’abattage et de ­f açonnage développées là-bas ont donné naissance aux épreuves de hache et de scie. L’ingénieur allemand Andréas Stihl révolutionne la discipline en inventant la tronçonneuse en 1959. Par la suite, il sponsorise le bûcheronnage sportif et crée les compétitions Stihl Timbersports series® aux États-Unis en 1985. En France, la première édition voit le jour en 2003.

le bois pour positionner l’outil. « Allonge un peu plus ton mouvement », insiste-t-il. Après plusieurs secondes de va-et-vient, la rondelle tombe au sol. Les mains sur les genoux, les joues rougies et le dos penché vers l’avant, la jeune femme r­ eprend son souffle. « L’épreuve du passepartout est celle qui nous ­demande le plus de cardio  » , note Rachel Paggin. «  Pour cette disci- Plusieurs compétitions pline technique, il faut du men- se sont tenues à distance tal, du physique et du bon matériel », complète son époux. La Le bois utilisé est choisi en pratique et la prudence n’em- ­a ccord avec les garde-­forestiers. pêchent pas les blessures. Lors «  À partir d’un certain nombre du concours de Schirrhein, d’années, le bois ne fournit plus ­Nadine Hoffmann s’est entaillée d’oxygène  » , justifie Rachel Pagla cuisse avec la hache, ce qui lui gin. Après utilisation, il est recya valu quatre points de suture. clé et transformé en palettes ou Pas de quoi démoraliser la en granules. doyenne de cette discipline en Dans le monde, ils seraient plus de 1  2 00 à pratiquer le bûcheronFrance… Verre d’eau avalé, Laure ­Strebler nage sportif. Les ­c ompétitions se dirige vers la troisième et der- masculines bénéficient de ménière épreuve des compétitions féminines : la tronçonneuse (stock saw). Ses cheveux châ­tains tirés en chignon, elle ­ramène des mèches rebelles derrière ses oreilles avant de placer par dessus le casque antibruit et d’ajuster ses ­lunettes de protection. Elle enfile e ­ nsuite un pantalon noir anticoupure. Le ronronnement de la machine couvre le calme environnant. « Elle doit couper deux rondelles de bois, de haut en bas et de bas en haut, qui doivent rester entiè­res et ne pas excéder 10 centimètres d’épais­­seur », précise Élie Paggin. Concentrée, la jeune femme ­débute la coupe. Le plancher se couvre Avec la tronçonneuse, casque antibruit, lunettes de protection et pantalon anticoupure sont obligatoires. pro­gressivement de

diatisation sur la chaîne L’Équipe 21. Il n’en est pas de même pour les femmes. « O n nous prend pour des chochottes, ­d éplore Rachel Paggin. Mais le regard commence à changer. » La vision parfois genrée et stéréotypée de la discipline ne les empêche pas de persévérer. « Le b ûcheronnage nous permet de ­ nous défouler et de progresser ­e nsemble  » , s’accordent-elles à dire, complices. Mais la rivalité leur plaît aussi. Des drapeaux de précédentes c­ ompétitions organisées à ­S tuttgart, à Prague ou à Liverpool habillent les poutres du préau. Laure Strebler se souvient surtout du championnat d’Europe de Sedan, en septem­ bre  2019. Elle avait ­terminé huitième, deux places derrière ­Rachel ­Paggin. « Se retrouver, partager et échanger » Avec l’incertitude qui règne sur la tenue de prochaines échéances, l’impatience grandit. Du fait de la Covid-19, plusieurs compétitions se sont ­tenues à distance. Pour le championnat d’Europe masculin, Stihl ­T imbersports®, a envoyé du bois à chacun des quatorze meilleurs sportifs du continent. Un arbitre s’est e ­nsuite d éplacé à domicile ­ pour filmer et chronométrer leurs performances lors des six épreuves, le 27 décembre 2020. Pour les femmes, ­aucune ­c ompétition n’a pu se dérouler. Mais ­Rachel ­Paggin ne ­désespère pas. Elle qui avait ­annoncé qu’après ses 40 ans elle raccrocherait, s’est inscrite au concours international de ­ b ûcheronnage de Palaiseau (Esson­ ne) qui se ­déroulera les 25 et 26 septembre. L’occasion pour l’Alsa­c ienne « d e se ­retrouver, de partager et d’échanger ». Hache à la main, Rachel Paggin se prépare à ­ affronter ses adver­ saires  : « L ­ ’objectif est de rester la meilleure française et de réussir toutes les épreuves.  »  n Marie Désévédavy/EPJT

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PORTRAIT

MAGAZIN 23

Hugo Huaume

un sentier semé d’embûches

Pour Dominique Pirio, devenir bûcheronne a nécessité une détermination sans failles.

Lorsqu’on lui a fermé la porte au nez, Dominique Pirio est passée par la fenêtre. « Je suis bretonne alors, vous savez, je suis têtue et je ne lâche rien », glisse-t-elle avec malice. Installée à Arradon, dans le Morbihan, la jeune retraitée retrace son parcours, rappelant cet objectif qui semble simple de prime abord. « Depuis petite, je voulais devenir technicienne forestière. » À l’époque, un projet professionnel comme le sien interroge. Elle choisit de suivre son instinct. « J’ai toujours été très sensible aux émotions que me procure la nature, explique-t-elle. Dans les années soixante-dix, on me prenait pour une joyeuse hurluberlue. » Mais intégrer les formations de garde forestier ou de technicien forestier est alors impossible. Les écoles affichent la couleur en trois mots : « Interdit aux filles. » Qu’importe ! La jeune Bretonne gagne Nancy en stop pour passer le concours d’entrée de technicien forestier. Avec son prénom épicène, l’administration accepte son inscription. Jusqu’à ce qu’elle se présente physiquement à l’épreuve où elle est recalée. Elle joue avec son prénom neutre pour accéder au milieu forestier Une seule formation reste accessible : le bûcheronnage. « Il faut comprendre que c’est un choix par défaut, surtout que j’ai un petit gabarit, je fais moins de 1,60 mètre », soulignet-elle. Pour s’inscrire, elle joue, là encore, avec son prénom, sans dévoiler son genre. En parallèle, elle s’exerce au maniement de la tronçonneuse avec un garde forestier. « J’ai aimé ça et grâce à ces entraînements, j’ai obtenu une dérogation pour être admise. » Le 2 février 1978, elle intègre l’école des bûcherons de Charleville-Mézières, dans les Ardennes. Huit jours avant, elle venait d’être titularisée dans un emploi administratif. Elle lâche tout et devient ainsi la toute première bûcheronne de France. Après plusieurs années de travail, Dominique Pirio découvre l’existence d’un brevet de technicien forestier à distance. Il lui permettrait d’exercer ce métier, son rêve d’enfant. Aucune photo n’est demandée à l’inscription. Elle peut suivre les cours sans indiquer qu’elle est une femme. Toutefois,

les épreuves physiques nécessitent la présence des élèves. Son genre découvert, l’administration scolaire lui mène la vie dure, l’obligeant à passer son diplôme en trois ans au lieu des deux règlementaires. « Le formateur avait entendu dire que je savais manier la tronçonneuse. Il m’avait volontairement attribué le plus gros arbre pour l’examen », raconte-t-elle. Elle bûche mais jamais ne trébuche devant les obstacles qu’elle rencontre. Grâce à sa force de caractère, elle obtient le précieux sésame et devient officiellement technicienne forestière. La première, une fois encore. Connue comme la première bûcheronne de France, elle profite de son statut pour faire la promotion du milieu forestier auprès des femmes. Sans réel succès. « Dans les années quatre-vingt, j’ai participé à une formation d’élagage, se souvient-elle. Nous étions cent et j’étais la seule femme. » Il faut attendre les années quatre-vingt-dix pour qu’elles se saisissent des haches. Devenue entre-temps formatrice, Dominique Pirio transmet tout son savoir technique aux nouvelles générations de bûcherons. Et de bûcheronnes. « La présence de filles était rare. Certaines ont intégré la formation car elles m’avaient rencontrée dans un salon ou vu à la télévision », s’amuse-t-elle. Source d’inspiration de la nouvelle vague de techniciennes forestières, elle rappelle que les femmes restent encore minoritaires dans les professions de terrain en forêt. Sa tronçonneuse rangée au placard, elle confie un regret, l’unique de sa carrière, celui de n’avoir pu travailler à l’étranger : « Une place était disponible dans un pays musulman mais, étant une femme, j’ai été retoquée d’office. » Depuis 2015, cette pionnière s’est lancée dans la lutte contre le changement climatique. Cofondatrice de plusieurs associations, dont Clim’actions Bretagne Sud qu’elle préside, elle a lâché la hache au profit de la pelle afin de planter des arbres. « Pour notre programme de plantation, nous travaillons avec les techniciens forestiers qui sont, pour beaucoup, mes anciens élèves et avec les organisations forestières qui sont mes anciens patrons, souligne-t-elle. Nous pouvons dire que la boucle est bouclée. » n PAR LUCIE DIAT

Dominique Pirio a été une source d’inspiration pour les femmes du milieu forestier.


MAGAZIN

DOSSIER

Renouer avec le vivant

Fatigué de l’existence, l’écrivain-voyageur Édouard Cortès a décidé de s’isoler trois mois dans une cabane, au sommet d’un chêne. PAR MARIE DÉSÉVÉDAVY édouard Cortès et sa cabane nichée en haut d’un chêne, près de Sarlat.

Agriculteur endetté, Édouard Cortès est contraint de vendre sa ferme lors de l’été 2018. À l’image d’une brebis égarée, l’écrivainvoyageur cherche un sens à la vie. De ses propres mains, il construit une cabane dans la forêt de son enfance, près de Sarlat, en Dordogne. Pendant trois mois – de fin mars à fin juin 2019 –, ce père de trois enfants y trouve refuge. Depuis ce cocon vitré et hexagonal, il observe la nature. Une manière pour ce quadragénaire de « s’enforester » avec le monde qui l’entoure mais, surtout, avec lui-même. Comment a réagi votre entourage quand vous leur avez annoncé

SUR MA CABANE PERCHéE PAR LYDIA REYNAUD

La crise sanitaire a renforcé la soif de nature des Français. Nous avons sélectionné trois cabanes pour prendre de la hauteur.

votre volonté de vous isoler en haut d’un arbre ? Ça a beaucoup amusé mes enfants. Pendant un mois, ils ont assisté à la construction de la cabane. Pour mon fils de 3 ans, 6 mètres de haut, c’est impressionnant. Ce n’est pas une cabane d’enfants, fabriquée avec des branches, quelques feuilles mortes et un peu de ficelle, mais une vraie petite maison dans un arbre. Elle a quelque chose de féérique. À la fin du printemps, mes enfants sont venus, à tour de rôle, passer un peu de temps avec moi dans la cabane. Mathilde, mon épouse, m’a soutenu dans ma détresse. Elle préférait voir un

homme vivant dans un arbre qu’un homme mort à la maison. Elle a pris avec bienveillance le fait que je puisse m’échapper et vivre un temps seul. Votre cabane était nichée au niveau des oiseaux. Votre rapport à l’infiniment grand et à l’infiniment petit a-t-il changé ? Oui et notamment à l’infiniment petit par le microcosme ­environnemental. Quand on est perché dans un arbre, on se regarde un peu comme un gland (rires). On se trouve petit face à l’immensité du cosmos, petit face à la sagesse d’un chêne, petit face à ce monde minuscule qui s’agite autour de soi. J’avais

la plus design  Les cabanes du Domaine de Salagnac, aux façades vitrées, ne font qu’un avec la végétation corrézienne. « Pour nous, la nature ne s’oppose pas au confort », souligne Marie-Claude Terrier, la propriétaire. C’est sa fille, l’architecte Apolline Terrier, qui les a imaginées. Pour les construire, elle s’est inspirée du modèle des cabanes scandinaves : « L’idée est de conjuguer architecture et nature. » Ouverts en 2013, les six abris ont tous la même taille. Seules leurs couleurs varient et les rendent uniques grâce à l’utilisation d’une lasure de bois. 210 euros la nuit. Domaine de Salagnac

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édouard Cortès

DOSSIER

Quel souvenir de « votre » chêne gardez-vous ? Ce chêne, c’est mon ami, mon compagnon de vie. Je suis marié, je ne veux pas faire d’infidélité avec un arbre ! Mais c’est vraiment un très bon ami. J’ai cru que c’était moi qui l’avais choisi, mais c’est plutôt lui qui m’a adopté, en m’ouvrant son monde, sa forêt, ses branches. Me faire dorloter par un chêne fut une expérience s­ alutaire pour ma vie intérieure. J’y ­retourne encore régulièrement aujourd’hui. Cette aventure a pris fin le 24 juin 2019. Comment s’est passé le ­retour à la civilisation ?

Par la force des arbres, Édouard Cortès (2020), édition des Équateurs, 18 euros.

la plus exotique  En plein Périgord vert, en Dordogne, une dizaine de cabanes dans les arbres sont construites sur les 20 hectares du Moulin de la Jarousse. Parmi elles, la Belle étoile, dont les murs latéraux de bois et de verre se déploient au gré des envies des clients. Dans la ­B ollywood, ceux-ci s’évadent dans le monde indien tandis que la Zen les emmène au pays du Soleil-Levant. Olivier Loux, instigateur du projet, a fait réaliser les premières il y a douze ans. Un petit village indonésien de trois cabanes, en cours de construction, ouvrira en 2022. Entre 70 et 240 euros la nuit. Nid’en’Ô

Moulin de la Jarousse

une loupe de botaniste et je me suis émerveillé en la ­posant sur l’écorce, sur les fourmis, sur un bourgeon, sur une feuille. Ça n’a pas de prix. Moi qui ai voyagé autour du monde, j’avais l’impression d’être passé à côté de la b ­ eauté singulière des forêts françaises. Quand on ne va pas bien, on veut toujours essayer de s’évader et de changer de lieu. Mais je suis heureux d’avoir vécu cette exploration immobile, qui m’a permis de réajuster mon œil à la beauté la plus simple. Ce n’est pas la merveille qui manque sous nos yeux : c’est notre regard qui manque à la merveille.

Très bien. Je me suis réconcilié avec la vie. Grâce à mes compagnons les arbres, j’ai été repris dans le tourbillon du vivant. ­Aujourd’hui, je peux à nouveau avancer. Cette force de la forêt a fait jaillir une ­lumière nouvelle qui m’aide à me tenir droit comme un chêne. J’ai fait un petit tour de trois mois dans ma cabane mais aussi un petit tour en moi-même. Ça ne m’a pas effrayé. J’étais plutôt heureux de pouvoir enfin comprendre les raisons de mon désespoir. Qu’avez-vous appris sur vous-même ? Il faut arrêter de courir après le bonheur et se contenter de ce qui est à portée de main. Accepter que l’on puisse apprendre de ses souffrances et de ses erreurs. Elles font partie de soi-même, il ne faut pas chercher à s’en détourner mais plutôt essayer de les intégrer, comme l’arbre le fait avec son bois mort, qu’on appelle le duramen. Dans l’arbre, le vivant est à l’extérieur, pas à l’intérieur. Il se construit sur sa propre mort. À sa façon, j’essaie de m’élever de mes propres morts, de mes propres tribulations et souffrances. En s’enforestant, on retrouve le goût pour la vie intérieure et on apprend à observer la beauté du monde qui nous entoure. n

la plus récente  Christelle Bravo et son conjoint Philippe Marcou ont créé les trois cabanes Nid’en’Ô, près de Lamothe-Fénelon (Lot). La Cartoon aux fenêtres tordues et à l’intérieur coloré est la plus originale. La Carrelet, adaptée aux personnes à mobilité réduite, est inspirée d’une cabane de pêcheur. Depuis La Cocoon, on peut observer les étoiles. Magique ! Ouvert à partir du 30 avril. De 220 à 240 euros la nuit selon la saison.

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MAGAZIN

être à bloc

SPORT

à fontainebleau PLUS DE CENT ANS APRÈS LA NAISSANCE DE L’ESCALADE LIBRE, LES ROCHES DE LA FORÊT DE FONTAINEBLEAU CONTINUENT D’ATTIRER LES GRIMPEURS DU MONDE ENTIER.

«

PAR MÉLANIE GUIRAUD ET ALICE PORCHER

Mélanie Guiraud/EPJT

Collection Pierre Allain

L’escalade est un sport coup de foudre », ­voltige. Cette multitude de possibilités affirment Jo et Françoise Montchaussé, permet aux sportifs de tout niveau de se couple de professeurs retraités. Alors que côtoyer. « J’ai déjà grimpé dans les mêmes tous les gamins de Fontainebleau « vont sur blocs qu’une femme de 60 ans », se ­souvient les rochers », ces deux sportifs élancés, Paul Marty. Lieu de partage et de conviviaoriginaires de Barbizon, un village voisin, lité, Fontainebleau attire chaque année découvrent, eux, la discipline tardivement. 10 millions de visiteurs, dont deux millions Un de leurs collègues les emmène grimper de grimpeurs, selon l’Office national des pour la première fois à 30  ans. « Cela m’a forêts (ONF). Tous se baladent avec un procuré les mêmes sensations que lors de crashpad sur le dos. Ce matelas se place au nos voyages dans le Sahara, décrit Jo. La pied de la roche pour amortir les chutes. solitude et le risque. » Depuis, l’escalade a « En montagne, on ne tombe pas car le rythmé leur vie à deux, puis à quatre : leurs risque est mortel. Dans l’escalade de bloc, fils, Marc et Tim, ont grimpé avec eux. ça arrive tout le temps », indique le couple « D’abord passion, ce sport devient ensuite Montchaussé. Ce sont d’ailleurs eux qui un mode de vie », confie le couple. ont importé et commercialisé, en France, Sur ces massives roches de grès dissémicette invention ­américaine. Avec cette nées entre bouleaux, hêtres, pins et mers ­sécurité, l’escalade à ­Fontainebleau n’est de sable, on pratique l’escalade libre. Les plus limitée par la ­hauteur des rochers. amateurs ou professionnels ­gravissent ces Car si la majorité d’entre eux n’excèdent blocs en s’appuyant sur les prises ­formées pas 6  mètres, ­certains culminent tout de naturellement. « Il faut les ­toucher, les senmême à 15 mètres. tir pour savoir quelles sont les ­meilleures », décrit le professeur d’escalade, Paul Marty, Escalade, randonnée, équitation, les mains blanchies par la ­magnésie. Sur les tout le monde cohabite L’alpiniste Pierre Allain dans les années trente. parois, des chiffres et des flèches colorés En bas, les sables du ­ indiquent le niveau de ­difficulté et se Les Montchaussé ne sont pas les ­premiers Cul-de-chien. mêlent aux traces blanches laissées à mettre au point des outils qui facidans les creux par cette poudre qui litent la pratique de l’escalade. Dans l’équipement améliore l’adhérence. ­Cul-de-chien, les années trente, lorsqu’il s’entraîne indispensable Diplodocus, ­Cathédrale : quelque à Fontainebleau, l’alpiniste Pierre 27 000 voies ­— dont les noms, souvent ­Allain invente les chaussons à gomme 1. Un crashpad : placez le matelas au amusants, s’inspirent de la forme des caoutchoutée, le mousqueton en bas de la roche avant de grimper, pour rochers — font de ce jardin de sculp­alliage et le sac de couchage en ­duvet amortir les chocs. Les blocs peuvent tures de 23 000 hectares la Mecque de naturel. Des innovations qui lui ont atteindre 15 mètres de haut. la varappe. ensuite permis d’ouvrir de ­nouvelles 2. Les chaussons d’escalade : assurezvoies à Chamonix et dans le Montvous une adhérence parfaite à la roche, La forêt attire deux millions Blanc. « Il y a toujours eu une applicagrâce à leur semelle lisse. de grimpeurs par an tion de ce qui était créé à ­Fontainebleau 3. Un paillasson : enlevez le sable sous pour grimper à la montagne, relève vos chaussons avec lui. 4. Un pof : enveloppez de la résine dans « ll faudrait tout une vie pour la l’alpiniste David Chambre. Et toujours un chiffon pour nettoyer les prises et connaître sur le bout des doigts », des gens pour innover. » Au siècle augmenter leur adhérence. souffle Jérémy Bonder, triple ­dernier, l’escalade en forêt de 5. La magnésie : frottez vos doigts avec ­champion de France de bloc, un ­Fontainebleau servait à préparer les cette poudre pour ­grimpeur poids plume de 55  kilos ­alpinistes aux ascensions de haute qu’elle boive l’humidité. ­aussi souple qu’un acrobate de haute montagne. Sculptées par la mer


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Françoise Montchaussé

SPORT

Jo Montchaussé s’entraîne sur les blocs de Fontainebleau. Au sol, un crashpad, qu’il a importé en France.

­ ’autrefois, ces roches « microscod piques » leur offraient un terrain d’entraînement pour peaufiner leur technique, en travaillant force et équilibre sur quelques mètres. Mais les Bleausards (grimpeurs de Fontainebleau) sont vite devenus aussi efficaces sur ces rochers qu’en altitude. Pionniers de l’escalade libre, ils forment, en 1924, ­autour de Pierre Allain, le Groupe de Bleau (GDB). Douze ans plus tard, ils réalisent la première expédition française dans ­l’Himalaya. Bloqués à 7 000 mètres, ils n’atteignent pas le sommet du ­Hidden Peak (8 080 mètres) mais les ­spécialistes ­saluent l’exploit. Et leur gymnastique sur les blocs de Bleau, jusqu’alors un peu raillée, ­commence à être prise au sérieux. À cette époque, l’escalade libre reste encore une pratique confidentielle : pour entrer dans le GDB, il faut être « coopté », précise David Chambre dans son ouvrage Le 9e  Degré (éd. Mont-Blanc). À la fin des années quatre-vingt, les grimpeurs ont l’impression d’avoir fait le tour du grès bellifontain et de toutes ses voies. Le train ou l’avion leur ­permettent d’aller découvrir les gorges du Verdon dans le sudest de la France, ou la vallée californienne de Yosemite, aux ÉtatsUnis. Si la fréquentation ne faiblit pas, ­Fontainebleau perd son statut de Mecque de l’escalade libre.

Aujourd’hui, le ­bloqueur de l’équipe de France, Jérémy Bonder, ­s’inquiète pour cette forêt dans ­laquelle on vient aussi randonner, faire du VTT ou de l’équitation : « Pour l’instant, tout le monde y cohabite dans une ambiance plutôt saine, mais ça ne me surprendrait pas qu’un jour la fréquentation soit régulée. » Une augmentation de 64 % des licenciés en dix ans Si la plupart des grimpeurs ont conscience des risques de la ­pratique pour la forêt, certains se ­révèlent peu respectueux. Pour pallier ce problème, des associations se créent, comme Respect Bleau, pour initier les ­débutants aux bonnes pratiques de la grimpe et pour éviter de dégrader les blocs. Pour préserver le site naturel, l’ONF a déjà réglementé la discipline en limitant à 180 le nombre de circuits autorisés. Associé au ­Comité de défense des sites et ­rochers d’escalade, l’Office a établi un partenariat dans le cadre du projet Fontainebleau, forêt d’exception 2018-2022. Ils nettoient les tags, ­ramassent les déchets, ou ­sécurisent les blocs dangereux. L’objectif : lutter contre l’érosion des rochers, sensibiliser les grimpeurs, baliser et entretenir les sites. « Le grimpeur est avant tout un bon nettoyeur », insiste Jo ­Montchaussé, en désignant la

perche qu’il a créée et qu’il ­commercialise au prix de 36 euros pour ­nettoyer la roche en surplomb. La pratique séduit toujours plus . La Fédération ­française de la montagne et de ­l’escalade compte près de 100 000 licenciés, soit une augmentation de 64 % en dix ans. Cela pourrait s’accélérer avec l’arrivée de la ­discipline aux jeux Olympiques à ­Tokyo cet été. Une reconnaissance qui arrive trente-cinq ans après le premier championnat de France d’escalade outdoor, à Troubat, dans les Hautes-­Pyrénées. « Tout sportif de haut niveau rêve des jeux », se réjouit Jérémy ­Bonder. Pourtant, le trentenaire n’ira pas au Japon  : le format de l’épreuve qui combine bloc, difficulté et ­vitesse ne convient pas à son petit gabarit (1,68 mètre). Il peste contre cette course qu’il compare à « de l’athlétisme sur un mur » : « On a inventé cette discipline pour créer quelque chose de plus médiatique et spectaculaire. » Étrange choix en effet que celui du Comité international olympique (CIO) de regrouper trois disciplines rarement pratiquées par les mêmes grimpeurs. Aux jeux de Paris, en 2024, deux épreuves les départa­geront : un combiné bloc/ difficulté et une épreuve de ­vitesse. Une vraie chance pour ­Jérémy Bonder, bien décidé, cette fois, à atteindre le sommet, au littéral comme au fi ­ guré. n

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CULTURE

magazin

PARAMOUNT PICTURES

Frontière entre les mondes  Ville versus forêt, progrès versus espace brut. « La forêt est un espace poreux entre deux mondes où se rencontrent des êtres civilisés et sauvages, comme Jane et Tarzan. Elle peut aussi être un lieu magique, hors de la raison et de laquelle l’humain ne ressort pas indemne », explique Teresa Castro, enseignante-chercheuse en études cinématographiques à l’université SorbonneNouvelle. Exemple emblématique : le film Sleepy Hollow, la légende du cavalier sans tête (1999), réalisé par Tim Burton. L’obscur univers sylvestre incarne un pont entre notre univers et le surnaturel, entre New York et le village de Sleepy Hollow dans lequel les événements semblent outrepasser la réalité.

STUDIO GHIBLI

Zone à défendre  « Figure oubliée du cinéma occidental, la forêt se révèle

aussi un lieu vivant et sensible qu’il faut sauvegarder », rappelle Teresa Castro. Les productions japonaises d’Hayao Miyazaki braquent un projecteur sur cet univers à protéger, avec les héroïnes de Nausicaä de la Vallée du vent (1984), ou de Princesse Mononoké (1997). Dans le jeu vidéo Firewatch (2018), la forêt du Wyoming accueille Henry, un garde-forestier qui surveille les départs d’incendie. Ce n’est pas juste une simulation du quotidien d’un pompier. L’immersion est totale et la forêt de Firewatch, seul point d’ancrage, est omniprésente. La progressive prise de conscience écologique confère une forme de splendeur à l’espace forestier représenté comme un personnage à part entière.

La forêt sous toutes les cultures

[PAR LUCIE DIAT ET VICTORIA BEURNEZ]

Lieu d’apprentissage

DR

Découvrir un espace inconnu et se découvrir soi-même, telle est la promesse des contes initiatiques. Bien que l’espace forestier paraisse familier, des mésaventures arrivent parfois. Que ce soit dans Alice au pays des merveilles (1865), de Lewis Caroll, dans Le Livre de la jungle (1894) de Rudyard Kipling, dans le film musical pour enfants Le Magicien d’Oz (1939) de Victor Fleming, ou dans les différentes versions du célèbre jeu vidéo Pokémon, le héros, ou l’héroïne, s’aventure dans la nature. « À la fois lieu de perdition, de rencontre et de métamorphose », selon les mots de Teresa Castro, la forêt devient un terrain d’apprentissage dont l’entrée et la sortie marquent le début et la fin.

Espace de danger 

WALT DISNEY PRODUCTION

Effrayante ou accueillante, ses multiples facettes inspirent le cinéma, la littérature et les jeux vidéo.

Oppressant et effrayant, l’univers sylvestre a souvent des allures de zone de non-droit. Il devient un terrain de jeu pour la chasse animale ou humaine… « L’esthétique et le graphisme, avec les zones d’ombre, favorisent l’immersion du joueur », précise Mélissa Fletgen, doctorante en anthropologie (rédactrice d’un article sur la forêt dans les jeux vidéo). Affrontement avec des loups, des dragons et des spriggans, démoniaques, sortes de nymphes des bois, dans The Elder Scrolls V : Skyrim (2011), mauvaise rencontre pour Hansel et Gretel dans le conte des frères Grimm (1812), ou nature anthropomorphe qui attaque Blanche-Neige dans le film d’animation Disney (1937), la forêt sait se montrer menaçante dans la culture populaire. Tous les scénarios sont envisagés… Y compris la mort.

Terrain de ressources  Malgré les dangers qui guettent, la forêt demeure, depuis toujours, un lieu de

ressource pour l’homme. Dans de nombreux jeux vidéo, à l’instar des jeux de gestion Age of Empires (1997) ou Dawn of Man (2019), le bois est un matériau essentiel au développement de la civilisation. L’idée prend une dimension particulière dans Minecraft (2011), jeu de construction et de survie. Il permet de construire sa maison et de faire face aux monstres qui rôdent. Les plus grandes sagas s’inspirent aussi de la forêt ressource. Dans Hunger Games (2008), de Suzanne Collins, l’héroïne Katniss doit se rendre illégalement dans la forêt attenante à son district pour y chasser le gibier nécessaire pour nourrir sa famille. Cet espace constitue, à bien des égards, une réserve indispensable à la subsistance de l’humanité. MOJANG/STEVEN SAUS

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Pixabay

vos papiers, sève vous plaît ?  Les 200 000 arbres de la capitale possèdent une carte d’identité informatique. Elle indique leur date de plantation, la fréquence des arrosages, les élagages et leur état sanitaire. Ce système « diagnostique les arbres dangereux », précise la ville. Les 190 essences plantées sont issues des pépinières du centre de production horticole de la ville de Paris, situées à Rungis et à Achères. n

EN BREF [PAR NOÉMIE BAUDOUIN, ÉMILIE CHESNÉ, MARIE DÉSÉVÉDAVY, CAROLINE FRÜHAUF, ALICE PORCHER ET LYDIA REYNAUD]

Opération Canopée

Le plaidoyer du biologiste et botaniste Francis Hallé pour la création de forêts primaires  « Une forêt est considérée primaire après dix siècles sans intervention humaine. Nous avons décidé de chercher une forêt ancienne et de ne plus rien toucher sur 70 000 hectares. Ni prélèvements ni plantations. De nombreux pays ont gardé leurs forêts primaires, les États-Unis, la Russie, l’Australie ou encore le Chili. Je ne suis pas d’accord pour que l’Europe se satisfasse de forêts secondaires. Les forêts primaires sont plus belles, plus hautes, les arbres sont plus grands, aux troncs plus gros. Les sols et la biodiversité y sont plus riches. Cela permet d’augmenter la fixation du carbone atmosphérique. » n

Elia Conte Douette

Le ginkgo biloba tourangeau médaille d'or  Cet arbre remarquable du jardin botanique de Tours (Indre-et-Loire) a remporté, en janvier 2021, le prix coup de cœur du concours de l’Arbre de l’année, organisé par l’Office national des forêts et le magazine Terre sauvage. En septembre dernier, un jury a choisi 14 finalistes parmi les 300 candidatures d’arbres français. Ensuite, 32 766 Français ont voté pour leur préféré. Planté à la création du jardin en 1843, ce ginkgo biloba s’élève à 23 mètres et affiche une circonférence de 7,36 mètres. Il avait déjà remporté le label Arbre remarquable de France en 2011, attribué par l’association Arbres. n

E. Boitier / Terre sauvage

L’Étonnante Vie des plantes, de Francis Hallé et Rozenn Torquebiau, Actes Sud (sortie prévue en mai 2021), 19 euros.

la nature pour dernière demeure  Reposer au pied d’un arbre est désormais possible. La ville d’Arbas, en Haute-Garonne, a ouvert la première forêt funéraire en octobre 2020. Preuve du succès de ce projet, les trois quarts des 216  emplacements ont été vendus avant l’ouverture du site. Le principe : les cendres du défunt, recueillies dans une urne biodégradable, sont enterrées au pied d’un arbre. Une plaque en bois portant son nom est attachée par un cordon autour du tronc. Les prix sont plus abordables que dans un cimetière classique. Il faut compter entre 45 et 450 euros pour l’urne en tissu, feutre ou bois. L’emplacement, pour une seule urne coûte 250  euros. Pour en accueillir 5  à  10, comptez de 1 000 à 2 000 euros. Chez nos voisins allemands, le concept est bien plus répandu. Depuis l’ouverture de leur première forêt cinéraire en 2001 à Rheinau (BadeWurtemberg), plus de 200 ont vu le jour à travers le pays. n

LE CHIFFRE

43 000 000 C’est le nombre d’hectares de forêts qui ont disparu entre 2004 et 2017, selon un rapport de la WWF de janvier 2021. Cela représente presque les trois quarts du territoire de la France métropolitaine. Les régions tropicales et subtropicales représentent plus de deux tiers du couvert forestier mondial perdu et 20 % des forêts tropicales du monde sont menacées, notamment par l’expansion de l’agriculture. n

jour de fête de la reine verte  L’année 2011 était dédiée aux forêts internationales. Depuis, une journée leur est consacrée : le 21 mars. En France, l’association Teragir coordonne le projet. Avec le parrainage d’une personnalité bien connue du monde scientifique : Jamy Gourmaud. Des activités seront organisées pour tous les publics : balade sensorielle en forêt à Montmelard (Saône-etLoire), matinée dédiée aux mares forestières, à Fay (Sarthe)… n


BRÈVES

MAGAZIN

LIVRES

Migrants et forêts, la double peine des déracinés

GEOFFROY OU LA VIE SAUVAGE

Les Arènes

Human Rights Observers

Soudanais, Syriens, selon HRO, plus de 1 500 migrants se trouvent actuellement entre Calais et Grande-Synthe. « Ils s’installent dans les forêts pour s’abriter du vent, de la pluie et pour planter leurs tentes. Les déboisements sont du harcèlement caché », s’insurge Pénélope Gambi. Contactée, la mairie, qui inonde également le tunnel sous la Manche pour empêcher le passage des migrants d’un pays à un autre, n’a pas souhaité répondre. François Guennoc encourage les associations environnementales à saisir la justice pour protester contre la destruction d’espaces naturels : « Je ne sais pas si elles gagneraient, mais elles pourraient essayer de faire cette démarche. » n

Les sons de la rédac La forêt se “déchêne” en musique

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Strange Fruit - Billie Holliday (1964) A Forest - The Cure (1980) Lemon Tree - Fool’s Garden (1995) Forest - System of a Down (2001) La Forêt - Lescop (2011) The Big Tree - Stand High Patrol (2012) The Way to the Forest - Frànçois and The Atlas Mountains (2014) Out of the Woods - Taylor Swift (2014) La Mort dans la pinède - Feu! Chatterton (2015) Meet Me in the Woods - Lord Huron (2015) No Roots - Alice Merton (2016) Tree Hunt - Emancipator (2017) Canopée - Polo & Pan (2017) Forever forêt - Dionysos (2020)

Un grand merci à nos donateurs

Laura Alliche, Pauline Auffret, Pierre-Marie Baudouin, Jean-Michel Beurnez, Paul Boyer, Gilles Boyer, François Breton, Frédérique Cave, Jacqueline Cave, Élodie Cerqueira, Élise Cesbron, Laure Colmant, Lucie Corre, Nathalie Dautin, Guilhem Dedoyard, Daniel Désévédavy, Christine Diat, Dominique Frühauf, Noémie Furling, Barbara Gabel, Alexis Gaucher, Catherine Gautier, Victoria Geffard, Anaïs Gorge, Ariel Guez, Jérôme Guiraud, Francis Herman, Véronique Hummel, Tanguy Homery, Marine Jamet, Marie Le Brun, Clémentine Le Ridée, Enzo Maubert, Florie Maurin, Alexandre Pellerin, Julien Porcher, Monique Porcher, Sylvie Porcher, Chloé Rebaudo, Anne-Lise du Rise, Chadi Yahya, Souad Zaki. n

« Là où la forêt disparaît, la terre est meurtrie », écrit l’auteur et voyageur Sylvain Tesson dans ce beau livre photo qui invite à voir comment l’homme tente de sauver les forêts qu’il a détruites. En cinquante ans, l’Éthiopie a perdu près de 90 % de sa surface forestière au profit de chantiers voués à développer l’économie locale. Depuis 2009, vingt millions d’arbres ont été plantés à travers le monde avec l’aide de la fondation Yves-Rocher. Pour un livre acheté, cinq arbres seront plantés par cette dernière. n Au nom de l’arbre, de Sylvain Tesson, Albin Michel (sortie prévue en mai 2021), 39 euros.

UNE AMITIÉ SOLIDE COMME UN CHÊNE

Actes Sud

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Daguet, Chévi, Prunelle ou encore Fougère ont été plus que des chevreuils pour Geoffroy Delorme. Dans L’Homme-chevreuil, l’auteur et photographe animalier décrit ses sept ans de vie sauvage dans la forêt de Louviers, en Normandie, de ses 19 à ses 26 ans. Scolarisé à domicile, il se prend à rêver de la nature. Après sa rencontre avec un jeune chevreuil qu’il surnomme Daguet, il s’installe en forêt. Délaissé par sa famille, l’auteur s’en trouve une nouvelle : « Chévi m’intègre à sa vie […] Grâce à lui, je me sens un peu chevreuil. » Revenu chez les humains, il dénonce la déforestation intensive et ses conséquences. Il souhaite devenir « sans aucune prétention » leur porte-parole. n L’Homme-chevreuil, sept ans de vie sauvage, de Geoffroy Delorme, Les Arènes (2021), 19,90 euros.

OBJECTIF PLANTATION

Albin Michel

Depuis 2015 et le démantèlement de la Jungle, la municipalité de Calais (Pasde-Calais) multiplie les déboisements de forêt. Des centaines d’hectares auraient été rasés. « Cette politique a pour but d’empêcher les migrants de s’installer », explique Pénélope Gambi, bénévole depuis cinq mois au sein de l’ONG Human Rights Observers (HRO). La dernière action de déboisement remonte à octobre 2020, à l’ouest de la ville. « Sur le secteur Fort-Nieulay, il y avait environ 300 migrants quand ils ont commencé. Aujourd’hui, il en reste 150 », estime François Guennoc, président de l’association L’Auberge des migrants. Afghans, Érythréens, Éthiopiens, Irakiens, Iraniens,

PLAY LIST

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Quercus a 240 ans. Ce chêne pédonculé, doyen de la forêt de Rambouillet (Yvelines), a survécu à de nombreux dangers. Responsable biodiversité de l’Office national des forêts, Laurent Tillon décrit l’histoire de sa rencontre avec son « arbre-compagnon » et la longue vie de ce dernier. Adolescent, l’auteur s’est tout de suite senti attiré par ce géant majestueux. Au-delà d’un hommage à Quercus, le livre dépeint l’évolution du rapport de l’homme à la forêt. n Être un chêne, sous l’écorce de Quercus, de Laurent Tillon, Actes Sud (2021), 22 euros.


© Université de Tours - Illutrastions : Pierre Gibert

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Magazin n°2 La Forêt en quête d'essence  

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