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Annie Skau-Berntsen Svenn Otto Brechan

Une infirmière norvÊgienne missionnaire en Chine


Le cœur grand comme la Chine Autobiographie de la missionnaire norvÊgienne Annie Skau-Berntsen (1911-1992)


Annie Skau-Berntsen Svenn Otto Brechan

Le cœur grand comme la Chine Une infirmière norvégienne missionnaire en Chine


Dans la même collection : Miracle dans la jungle – Joanne Shetler et Patricia Purvis L’impact de la Bible sur une tribu des Philippines

Édition originale publiée en langue anglaise sous le titre : And the Word came with Power Wycliffe Bible Translators, Inc. • P.O. Box 628200 Orlando • FL • 32862-8200 • USA © 1992, 2000 et 2002 Wycliffe Bible Translators, Inc. Tous droits réservés. Édition en langue française : © 2005 Éditeurs de Littérature Biblique Rue de Maubeuge • 59164 Marpent • France Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés. Traduction : Antoine Doriath Couverture, mise en page et impression : AES • Rue de Maubeuge • 59164 Marpent • France Les citations bibliques sont tirées de La Nouvelle Version Segond Révisée (Bible à la Colombe) © 1978 Société Biblique Française. D. 2005/0135/5 Nº ELB 004 146-7 ISBN 2-8045-0149-9


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Introduction

Qui est Annie Skau ? Annie Skau est aujourd’hui un personnage légendaire dans sa Norvège natale. Son travail missionnaire infatigable et sa personnalité noble et généreuse lui ont valu l’admiration de tout un peuple. En parlant d’elle, quelqu’un a dit un jour : « En Norvège, Annie Skau est aussi connue que le roi ! »

Née le 29 mai 1911 à Oslo, Annie est l’aînée de cinq enfants. Pendant la première guerre mondiale, ses parents, Johan et Maria Skau, quittent la capitale pour s’établir à Horten, petite ville située à quatre-vingt-dix kilomètres au sud d’Oslo. C’est donc là qu’Annie passe la plus grande partie de son enfance et de sa jeunesse. Reçue en 1932 comme élève infirmière à l’Hôpital d’Ullevål à Oslo, elle y termine ses études trois ans plus tard. Mais le Seigneur l’appelle à être missionnaire. Elle suit donc une formation complémentaire de neuf mois au centre de la Mission à l’intérieur de la Chine à Londres et s’embarque pour la Chine en automne 1938. Après sept années de travail missionnaire intense dans le nord du pays, elle retourne en Norvège en 1945 pour une


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période assez courte. Elle repart en Chine et y restera jusqu’en 1951, une longue période durant laquelle elle connaîtra la persécution et toutes sortes de privations.

Malade et affaiblie, elle revient dans son pays natal. Mais son amour pour la Chine brûle toujours dans son cœur. Au fur et à mesure que ses forces lui reviennent, elle entreprend de grandes tournées dans les églises pour parler des besoins du peuple chinois.

Une guerre civile déchire la Chine. Après la victoire des troupes communistes sur l’armée nationaliste, le pays tout entier passe sous l’autorité des rouges, sauf la colonie portugaise de Macao et la colonie britannique de Hong Kong. La plupart des soldats nationalistes et leurs familles cherchent refuge dans l’île de Formose, appelée plus tard Taïwan. Une foule de réfugiés afflue également à Hong Kong. En 1953, Annie Skau prend une fois de plus le bateau en direction de l’Extrême-Orient, pour Hong Kong cette fois. Son but est d’entreprendre un travail missionnaire parmi les réfugiés chinois en grand nombre dans cet îlot de liberté.

À l’époque où Annie Skau et ses amis commencent leur action, on estime que 250 000 réfugiés vivent dans des cabanes dispersées dans les montagnes autour de la ville. Plus de 70 000 occupent ailleurs des abris misérables et 40 000 trouvent refuge sur les trottoirs et les plates-bandes des grands boulevards de Kowloon. C’est dans cette immense misère humaine qu’Annie Skau et ses amis viennent apporter aide humanitaire et secours spirituel.

Fondé en 1955, le Port de l’Espérance est le nom donné à l’œuvre d’Annie Skau à Hong Kong. Les véritables résultats de ce travail sont connus de Dieu seul. Au fil des ans, des dizaines de milliers de malades y sont soignés. Beaucoup


Qui est Annie Skau ?

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d’entre eux deviennent chrétiens et rejoignent les diverses églises de la colonie. Des enfants handicapés et des personnes âgées sont également accueillis au Port de l’Espérance et à son annexe, le Coteau du Soleil.

L’Union des Églises Évangéliques Libres de Norvège qui a envoyé Annie Skau à Hong Kong y délègue d´autres missionnaires après elle. Ceux-ci ont la vision de fonder des œuvres complémentaires telles que des crèches, des écoles, un institut de formation et une union d’églises. Dieu bénit richement ces efforts. Au cours des années, des milliers d’enfants pauvres ont la possibilité de recevoir un enseignement et d’entendre la Bonne Nouvelle de l’Évangile. L’institut compte à ce jour 1 200 étudiants. Lors de retraites spirituelles pour les nouveaux étudiants, beaucoup manifestent le désir de devenir chrétiens. Les églises devenues totalement autonomes totalisent environ 1 300 membres. Actuellement, tout fonctionne grâce à un personnel chinois qualifié. Depuis l’année 2000, il n’y a plus aucun missionnaire étranger sur place. En 1966, Annie Skau épouse Reidar Berntsen, un homme d’affaires norvégien qui a fortement à cœur l’œuvre missionnaire. Il abandonne ses activités à Oslo pour rejoindre Annie à Hong Kong. Bien qu’il n’ait jamais appris le chinois, il est pendant de longues années une aide précieuse dans les multiples activités du Port de l’Espérance.

À la fin des années 1970, Annie voit approcher l’âge de la retraite. Elle songe par moments à retourner en Norvège. Malgré une excellente santé et une robustesse peu commune, les quarante années de travail missionnaire sans relâche ont épuisé ses forces. Un Chinois frappé par sa haute taille – elle mesurait 1 m 82 – et sa large carrure la décrit ainsi :


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« Elle mesure deux mètres de haut et un mètre de large, et son cœur est plus grand que son corps ! »

Mais Annie Skau doit un jour reconnaître que ses forces ne sont pas inépuisables. En 1978, elle décide de retourner en Norvège où elle s’installe avec son mari à Horten, la ville de son enfance.

S’habituer à vivre sans ses chers Chinois n’est pas facile pour elle. Elle commence alors un véritable ministère d’intercession pour le peuple chinois. Beaucoup de portes s’ouvrent dans les églises qui l’invitent à parler de la mission. Elle participe également à la fondation d’une église chinoise à Oslo. Annie Skau reçoit pour son œuvre humanitaire à Hong Kong plusieurs distinctions honorifiques : la croix des Chevaliers de l’Ordre de St Olav, la médaille de Florence Nightingale et également la haute distinction de Member of the British Empire.

En 1985, à l’âge de soixante-quatorze ans, Annie se voit offrir une occasion unique de porter son témoignage devant un public plus vaste que jamais. La télévision norvégienne lui propose de réaliser une émission sur sa vie et son travail missionnaire sous le titre Voici ta vie ! Non sans crainte, Annie accepte l’offre. Elle a ainsi l’occasion de parler de sa conversion, de sa vocation missionnaire et de ses expériences en Chine et à Hong Kong. Un grand nombre de collaborateurs et collaboratrices, d’amis et de proches parents participent à l’émission et racontent des souvenirs et des anecdotes de la vie d’Annie.

Cette émission télévisée a un impact extraordinaire dans le pays. Les Norvégiens sont émus aux larmes ce soirlà. Jamais un témoignage chrétien télévisé n’a été si vrai, si


Qui est Annie Skau ?

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sincère, si humble et si convainquant. Même les rédacteurs athées de certains journaux antireligieux sont touchés. Ils expriment leur profond respect et leur admiration envers cette grande vieille dame missionnaire qui les a totalement désarmés par son sourire et sa chaleur humaine. Suite à cette émission, les dons pour le Port de l’Espérance à Hong Kong affluent plus que jamais de tous les milieux et de toutes les régions du pays. À l’occasion d’une autre émission télévisée quelques jours avant Noël, Annie raconte l’histoire émouvante du Noël d’une vieille grand-mère chinoise, relatée dans le dernier chapitre de ce livre. Comme toujours lorsqu’Annie prend la parole, le public norvégien est profondément ému et impressionné. Cette émission sera rediffusée après son décès.

Annie est veuve depuis deux ans lorsqu’elle s’endort à son tour dans la paix du Seigneur en novembre 1992. Elle a 81 ans.

Il existe plusieurs livres sur sa vie et son œuvre. Elle a elle-même publié ses mémoires ainsi qu’une partie de son journal intime. Le présent livre est la traduction condensée des deux ouvrages autobiographiques d’Annie Skau écrits en norvégien avec la collaboration de Svenn Otto Brechan : Min kinesiske dagbok (Mon journal chinois) et Min fars datter (La fille de mon père). Divers enregistrements sur cassette vidéo et audio ont permis de le compléter. Un petit livre avec quelques extraits de l’autobiographie d’Annie Skau a été publié en français par les Éditions Croire et Servir en 1997 sous le titre Mon aventure en Chine.


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Nous sommes persuadés que le témoignage de cette fidèle servante du Seigneur sera une source de bénédiction pour tous les lecteurs francophones. Stig Andreasson, traducteur – Novembre 2005.


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Prologue

Décembre 1947 – La menace de l’armée rouge nous oblige une fois de plus à fuir. Une seule solution s’offre à nous : quitter notre station missionnaire de Lung Chü Chai et nous réfugier à Shan Hsien. Mais comment y arriver ? Les voitures et les bus ne circulent plus. On ne trouve plus que des camions qui pour la plupart transportent du charbon de bois.

Les autorités de la ville nous autorisent avec d’autres habitants à grimper sur un de ces camions. Je me retrouve pêle-mêle parmi une trentaine de passagers assis ou debout sur le chargement et nous partons, le cœur serré.

À Yeh Tsun, le camion s’arrête brusquement. Le moteur a calé mais un coup de manivelle devrait le faire repartir. Il faut descendre. Au même instant, nous apercevons au loin des soldats de l’armée rouge qui dévalent les pentes escarpées de la montagne. Ils se dirigent vers nous baïonnettes au canon. Des coups de feu éclatent de tous côtés. La panique s’empare des passagers. Affolés, ils courent en tous


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sens autour du camion. Quelques-uns crient : « Maman ! », d’autres invoquent le « Vieux père céleste », d’autres encore s’évanouissent. Reste le camion. Redémarrer demeure notre seul espoir. Mais le chauffeur s’épuise à tourner vainement la manivelle de toutes ses forces. Seule, assise sur le chargement, je regarde la scène. C’est alors que je me sens comme élevée dans les airs. J’ai l’impression d’être transportée au-dessus de ce tas de charbon de bois. Et je reçois de Dieu la révélation qu’il interviendra. Il va nous tirer d’affaire. Je crie de toutes mes forces :

– Venez vite ! Remontez tous sur le camion ! Et toi, chauffeur, tourne la manivelle encore une fois ! Dieu fera en sorte que nous arrivions sains et saufs à Shan Hsien ! Tout le monde obéit, chacun reprend sa place. Exténué, le chauffeur tente un dernier tour de manivelle. Miracle ! le moteur redémarre. En cinq secondes nous repartons et arrivons sains et saufs à Shan Hsien, comme Dieu l’a promis.

J’ai vu Dieu intervenir bien des fois durant mes quarante années en Chine. Il m’a fidèlement accompagnée jour après jour, parfois de façon surprenante. C’est dans ma Norvège natale qu’il m’a appelée à son service. J’étais encore jeune lorsqu’il a déversé dans mon cœur son amour pour les Chinois. Jamais je n’oublierai le jour où le Seigneur m’a parlé pour la première fois. C’était la veille du nouvel an et j’avais sept ans…


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Chapitre I

À la recherche du sens de la vie J’ai sept ans. Nous passons les fêtes de fin d’année chez mes grands-parents. La veille du Nouvel An, mon grand-père et mes deux tantes sont allés assister au culte de minuit et je reste seule avec ma grand-mère à la maison. Ma grand-mère est une vraie chrétienne, son cœur brûle de ferveur pour le Seigneur. Sa vie de chaque jour est imprégnée d’une foi profonde en la Parole de Dieu. C’est elle qui m’a guidée dans mes premiers pas sur le chemin de la foi.

Nous avons un hiver typiquement norvégien. Le froid pénètre jusqu’à la moelle des os. Grand-mère m’installe dans un coin confortable de la cuisine bien chauffée et m’explique les vérités de la Parole de Dieu. Dix minutes avant minuit, elle m’emmène dans sa chambre pour prier. Elle s’agenouille et intercède pour chaque membre de notre famille, les remettant un par un dans les mains de Dieu. Une fois la prière terminée, elle me propose :


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– Annie, tu peux aussi prier le Seigneur Jésus maintenant !

– Mais, Grand-mère, je ne connais pas d’autres prières que le Notre Père !

– Dis seulement à Jésus ce que tu ressens dans ton cœur et demande-lui de vous sauver, ta maman, ton papa et toi.

Je ressens que ce moment est grave et solennel. D’abondantes larmes coulent sur mes joues alors que je demande au Seigneur de nous sauver, moi et mes parents. Lorsque j’ai fini de prier, la nouvelle année a déjà commencé. Nous retournons toutes les deux dans le coin chaud de la petite cuisine et Grand-mère me dit :

– Mon enfant, ce soir la bonne semence a été plantée dans ton cœur. Elle germera, poussera et produira du fruit petit à petit.

J’ai l’impression d’entendre encore ces paroles comme un écho d’une époque lointaine. Je ne les ai jamais oubliées. Sept ans plus tard, un événement marque notre famille. Nous sommes le 7 septembre 1925. Mes deux tantes rendent visite à ma grand-mère car elles ont l’habitude de lire régulièrement la Bible ensemble. Ce jour-là, elles lisent dans le livre des Actes et s’arrêtent au verset 32 du chapitre 20 : « Et maintenant, je vous confie à Dieu et à la parole de sa grâce, qui a la puissance d’édifier et de donner l’héritage parmi tous ceux qui sont sanctifiés ». Après cette lecture, ma grand-mère ajoute :

– Merci mon Sauveur, ces paroles concernent mes fils. Je peux les confier à ta grâce. Tu peux maintenant me prendre auprès de toi.


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Cinq minutes plus tard, elle s’éteint paisiblement. Cet événement touche profondément toute ma famille. Les derniers mots de ma grand-mère sont calligraphiés, mis sous verre et encadrés.

J’aime bien quand mon père m’emmène parfois faire un tour sur le fjord dans notre petit bateau. D’autres fois, nous partons nous promener en forêt ou à la montagne. Il est toujours très gentil avec moi. Il m’aide à cueillir des fleurs et me raconte beaucoup de choses sur notre pays. C’est lui qui m’a transmis un grand amour pour ma patrie. C’est un socialiste idéaliste et il me répète souvent : – Tout ce que tu fais, fais-le pour le bien des autres.

Ses paroles brûlent encore dans mon cœur : « Pour le bien des autres ! »

Dès l’âge de douze ans, je commence à m’intéresser à l’étude de l’histoire. Je suis fascinée par le philosophe grec Socrate dont j’admire l’humilité et la sincérité. J’ai aussi beaucoup d’estime pour Karl Marx. C’est pourquoi j’accepte, à l’âge de seize ans, de devenir membre d’un groupe de jeunesse, le Club Karl Marx. Je suis rapidement élue responsable, la plus jeune de toute la Norvège, paraît-il. Dans nos réunions, nous ne discutons pas seulement du manifeste communiste, mais aussi de toutes les questions possibles et imaginables. Je m’engage dans le travail politique avec ferveur en espérant trouver un sens à ma vie. Mais au bout d’un an d’activités, mon cœur est toujours aussi vide, assoiffé et insatisfait. Ni Socrate ni Karl Marx n’apportent de réponses satisfaisantes à toutes les questions que je me pose. Je commence alors à lire d’autres grands écrivains et penseurs et je me passionne pour l’auteur norvégien


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Henrik Ibsen. Son amour pour la vérité et son mépris de toute hypocrisie me touchent. Je pense souvent à ses paroles :

– Ce que tu es, sois-le en entier ; pas avec un cœur partagé, pas à moitié.

Le désir le plus cher de mes parents est de me voir devenir institutrice dans une école norvégienne. Mais à dix-huit ans, je sais déjà que je serai infirmière. C’est ma vocation. Ma déception est grande lorsque ma candidature est refusée à l’école d’infirmières parce que je suis encore trop jeune. Mais cela me donne l’occasion d’approfondir l’étude de l’anglais et de l’allemand, et de me perfectionner en musique.


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Chapitre 2

Ma nouvelle naissance J’ai vingt ans et je pose à nouveau ma candidature pour entrer à l’école d’infirmières à Oslo. Je n’ai pas une foi profonde, ni la certitude du salut, et pourtant j’écris sur ma demande : « Dieu m’a appelée à être infirmière ». La directrice de l’école me trouve encore trop jeune. Les candidates doivent avoir entre vingt-trois et vingt-cinq ans, mais quand elle voit ma haute taille et ma robustesse, elle change d’avis et m’accepte. Parmi les soixante élèves de ma classe, je suis la plus jeune… et la plus grande ! La formation d’infirmière commence non par un enseignement théorique, mais par des stages en hôpital. Nous apprenons directement la pratique des soins aux malades. Pour mieux connaître nos aptitudes et notre équilibre mental, on nous teste en nous plaçant entre autres auprès d’un patient mourant. La première semaine déjà, je suis de garde auprès d’un jeune malade atteint de tuberculose. Cette maladie fait de terribles ravages au début des années 1930. On me dit que,


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si l’état du malade s’aggrave, je peux demander de l’aide. Mais je ne dois quitter la chambre sous aucun prétexte. Je reste donc à côté de ce jeune homme, et je m’aperçois que la crainte de la mort s’empare peu à peu de lui. Je l’entends soudain crier : – Aidez-moi ! Aidez-moi !

Hélas, je n’ai aucun moyen de le sauver. Je supplie sa mère qui est assise de l’autre côté du lit de secourir son enfant, mais elle est aussi désemparée que moi. Le jeune homme s’agite de plus en plus et crie : – J’ai peur de mourir ! Aidez-moi !

La profonde angoisse de ses yeux me fait peur. Je ne peux plus supporter ce regard. J’oublie totalement l’interdiction de quitter la chambre. Paniquée, je m’enfuis. Mon seul désir est de rentrer à la maison. Pour la première fois, je comprends ce qu’est la crainte de la mort.

J’interpelle la première infirmière que je rencontre dans le couloir et lui demande :

– Savez-vous comment réconforter quelqu’un qui a peur de mourir ?

– Oui, je sais comment, me répond-elle avec un sourire paisible.

Elle entre dans la chambre. Mais moi, j’ai bien trop peur pour la suivre et je reste plantée devant la porte un long moment. Annie, tu n’es plus une petite fille, tu as vingt ans ! Tu dois reprendre ta garde. Discrètement, je retourne auprès du malade. Il ne crie plus. Il repose paisiblement sur son lit. Plus étonnant, son regard qui, tout à l’heure, exprimait une si grande angoisse, est devenu serein. Il me dit :


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– Sœur Annie 1, je n’ai plus peur de mourir ! D’ailleurs, je ne vais pas vraiment mourir : j’ai reçu la vie éternelle ! Mais ce dont moi j’avais besoin pour mourir, vous en avez besoin pour vivre. Il vous faut le salut en Jésus-Christ !

Et c’est paisiblement que le jeune homme s’endort pour rejoindre son Sauveur l’après-midi même.

Ses dernières paroles m’ont bouleversée. Je n’ai jamais combattu la foi chrétienne, je suis seulement sceptique visà-vis de la religion. Mais ce que je viens de vivre m’a profondément touchée. Je réalise tout à coup que l’expérience de ce jeune malade est la réponse à ce que je cherche depuis mon enfance. Moi aussi j’ai besoin de Jésus-Christ. Il est sans doute le seul à pouvoir répondre à mes questions, à pouvoir étancher ma soif et à remplir le vide de mon cœur. Le lendemain, je m’achète une Bible et je commence à la lire régulièrement. Ma soif spirituelle augmente de jour en jour. Les paroles de Jésus en Jean 6 : 37 me touchent particulièrement : « Je ne mettrai pas dehors celui qui vient à moi ». Quelle invitation et quelle précieuse promesse ! Je la saisis avec empressement. Mais le doute s’empare aussitôt de mon cœur : je ne peux peut-être pas être sauvée, puisque je ne sais pas vraiment comment aller à Jésus. Je m’y prends probablement très mal. Comment puis-je m’adresser à Dieu, d’une manière qui soit acceptable à ses yeux ?

Pendant neuf mois, je lis assidûment la Bible pour y trouver le chemin du salut. Nous sommes en 1932. J’ai vingt et un ans. Peu avant Pâques, ma soif spirituelle est tellement intense que je crie au Seigneur :

En Norvège, il est courant d’appeler sœur toutes les infirmières, qu’elles soient religieuses ou laïques (N.D.T.).

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– Seigneur Jésus, je ne sais pas vraiment comment venir à toi. Mais j’espère que tu veux me recevoir malgré tout, car j’ai tant besoin de toi !

Et pour me rassurer, je note dans ma Bible, avec la date : « Aujourd’hui, je suis venue au Seigneur ».

Le jour de Pâques, les infirmières et les stagiaires se rassemblent tôt le matin dans le grand couloir de l’hôpital pour chanter des cantiques qui célèbrent la résurrection. De cette façon, les malades peuvent nous entendre. En Norvège, nous chantons un cantique de Pâques particulièrement beau. Il parle de Marie-Madeleine qui s’en va vers le tombeau pour embaumer le corps de Jésus et qui rencontre le Ressuscité.

Alors que nous chantons ce cantique, j’ai soudain le sentiment indescriptible de me trouver en face du Sauveur vivant. Il vient à ma rencontre ! Je saisis alors sa promesse par la foi en mettant toute ma confiance en lui. À cet instant, je ressens un changement total à l’intérieur et autour de moi. Même les fleurs, les arbres et le ciel me paraissent plus beaux qu’avant. La paix de Dieu inonde mon cœur. Je sais que je suis enfin née de nouveau.


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Chapitre 3

Temps de réveil Au début des années trente, la Norvège connaît des conflits politiques et des conditions de vie très difficiles, comme beaucoup d’autres pays du monde. Les églises chrétiennes sont également en proie à des conflits internes. Chaque dénomination a ses principes et ses convictions et les leaders se critiquent souvent mutuellement. Ils ont tendance à considérer que les autres croyants sont plus ou moins dans l’erreur. Il existe peu de véritable communion fraternelle entre chrétiens de confessions différentes.

Mais en août 1932, le Saint-Esprit manifeste sa puissance. Il commence par agir au sein du groupe de jeunes de l’église évangélique libre d’Oslo appelée Église de Bethléhem. Ces adolescents sont pour la plupart des enfants de membres d’église. Au cours d’une étude biblique tenue par le pasteur Daniel Brandeland, ils sont convaincus de péché sous l’action de la Parole de Dieu. Après s’être humiliés devant le Seigneur, ils sont remplis d’une joie débordante et d’un zèle extraordinaire dans le témoignage.


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Suite à ce réveil dans l’église de Bethléem, Frank Mangs, un prédicateur suédois originaire de Finlande, est invité à tenir des réunions d’évangélisation à Oslo. Il discerne immédiatement les obstacles au véritable réveil : ce sont précisément ces murailles érigées entre les différentes dénominations chrétiennes. Sa prédication commence par dénoncer tout esprit de parti et toute étroitesse sectaire. Beaucoup de chrétiens sont profondément touchés. Ils se mettent à confesser leurs fautes les uns aux autres et prient pour l’unité de tous les croyants ainsi que pour le salut des très nombreux « croyants » qui ne fréquentent aucune église. Un puissant réveil s’ensuit.

À cette époque, je suis toujours stagiaire à l’école d’infirmières. J’assiste presque chaque soir comme beaucoup de mes camarades aux réunions d’évangélisation. En automne et en hiver, les réunions se tiennent dans le grand temple protestant de la rue de Calmeyer. Bien qu’il puisse contenir plus de trois mille personnes, il s’avère souvent trop petit. C’est pourquoi en été, un vaste chapiteau est dressé à Majorstuen, une grande place d’un beau quartier d’Oslo. Le dimanche, sept mille personnes se pressent sous les toiles pour écouter la Parole de Dieu. Et en semaine, c’est environ quatre mille auditeurs qui sont présents chaque soir. Les prédications me parlent. Je ressens un grand désir de m’impliquer davantage dans les activités d’évangélisation. J’ai envie de faire partie de la chorale qui interprète chaque soir de magnifiques cantiques du haut de l’estrade. Je remarque aussi que beaucoup de chrétiens s’engagent comme conseillers spirituels auprès des nombreuses personnes qui désirent se convertir. À la fin de chaque réunion, ils accueillent dans une partie séparée du grand chapiteau


Temps de réveil

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tous ceux qui souhaitent, soit un entretien spirituel, soit que quelqu’un prie avec eux.

Un jour, une camarade de classe m’invite à l’accompagner à l’église de Bethléhem. Bethléhem ? Je ne connais pas d’autre Bethléhem que le lieu de naissance de Jésus. La jeune fille m’explique alors que l’église évangélique libre a donné ce nom biblique à son petit temple. J’accepte l’invitation et promets de me rendre ce soir-là à l’église dont elle m’a parlé. Je ne sais pas encore que c’est précisément dans cette église que le mouvement de réveil a commencé. Celui-ci a d’ailleurs pris une telle ampleur que le temple est depuis longtemps trop petit pour contenir les foules assoiffées d’entendre l’Évangile. Seulement le culte et certaines autres réunions s’y tiennent encore. À peine arrivée dans le temple, je suis émerveillée par l’ambiance chaleureuse et vivante qui y règne. Je ressens immédiatement que j’ai trouvé là mon foyer spirituel. Je deviendrai plus tard d’ailleurs un membre actif de cette église.


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Chapitre 4

Travail et bénédiction à l’hôpital Peu de temps après ma conversion, en 1933, je suis placée dans un service pour malades chroniques. L’infirmière qui dirige ce service est chrétienne, elle aussi. Chaque jour, nous chantons des cantiques avec les patients et sommes remplies de joie en accomplissant notre travail. C’est dans ce service que le Seigneur me donne un jour une leçon sur l’importance d’obéir aux directives du Saint-Esprit.

Un après-midi, je suis occupée à arranger quelques fleurs. L’Esprit me met soudain à cœur de me rendre à la chambre numéro 24 pour y apporter le message du salut à un certain patient. Je n’y vais pas tout de suite, pensant que je dois d’abord terminer ce que je fais. Mais le Seigneur insiste : je dois m’y rendre sans tarder. Lorsque j’entre dans la chambre 24, le patient est déjà inconscient. Je m’approche de son oreille et essaie de lui annoncer comment être sauvé. C’est malheureusement peine perdue, je suis arrivée trop tard. J’en suis très attristée. Ma conscience me reprend : les


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fleurs ne seront-elles pas bientôt fanées ? Comment n’ai-je pas réalisé leur peu de valeur par rapport à une âme devant la porte de l’éternité ?

Alors que je travaille dans un autre service, le Seigneur me teste à nouveau. Il m’enjoint de me rendre à la chambre 245, cette fois pour y chanter un cantique. Mais je n’ai jamais chanté toute seule ! Et les patients de cette chambre ne m’ont rien demandé ! Et ne serait-ce pas déplacé de m’imposer de cette manière ? Mais la leçon de Dieu a porté ses fruits. J’arrive à surmonter mes craintes et entre dans la chambre. Je choisis d’interpréter le cantique Mets ta confiance en Dieu quand les nuages assombrissent ton ciel. Ce soir-là, j’ai la joie de voir trois patients ouvrir leur cœur pour recevoir le salut en Jésus-Christ !

Depuis lors, je chante tout le temps pendant mes heures de travail, ce que n’apprécie pas tellement la nouvelle infirmière-chef. À plusieurs reprises, elle me demande « de ne pas casser les oreilles de tout le monde » et « de me montrer un peu plus discrète ». Ce qui ne m’empêche pas, quelques minutes plus tard, de chanter à nouveau. Après une énième remarque, les patients qui aiment m’entendre chanter trouvent une solution. Ils vont surveiller les allées et venues de l’infirmière-chef pour m’avertir de sa présence. Désormais, je peux chanter librement. Une malade de l’hôpital souffre depuis longtemps de la colonne vertébrale. Une partie de son corps est paralysée, c’est pourquoi elle n’est pas autorisée à quitter son lit. Elle en serait bien incapable d’ailleurs. Mais voilà qu’un jour elle m’annonce : – Sœur Annie, Jésus m’a guérie !


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Cette femme doit être victime d’une hallucination due à sa longue maladie. Mais elle persiste à proclamer que Jésus l’a guérie et qu’elle pourrait quitter son lit si on voulait bien l’y autoriser ! J’avertis donc l’infirmière responsable du service et demande au médecin de venir l’examiner.

La patiente tient le même discours devant le docteur : c’est bien Jésus qui l’a guérie, et elle désire se lever. Devant son insistance, le médecin lui fait signer une décharge que l’infirmière responsable et moi-même paraphons également en tant que témoins. Une fois le papier en ordre, quelle n’est pas notre stupéfaction de voir la femme se lever et se mettre à marcher sans difficulté ! Mon étonnement est total ! C’est la toute première fois que j’assiste à un miracle de guérison accompli par la puissance du Seigneur Jésus. Trente ans plus tard, j’aurai l’occasion de revoir cette dame après une réunion à Oslo, toujours en bonne santé. Un soir, je suis sur le point de quitter mon poste quand j’aperçois une malade que je connais bien. Je sais qu’elle doit se faire opérer du ventre. On est en train de la transporter à la salle de bains pour les soins préparatoires à l’intervention.

– Sœur Annie, ne partez pas ! Priez avec moi, j’ai tellement peur ! implore-t-elle en m’apercevant.

Sans hésiter, je me rends dans la salle où se trouve la patiente. Je m’agenouille à côté de son lit, place mes mains sur son ventre et prie : – Seigneur Jésus, viens à son secours ! Toi seul tu peux la guérir.

C’est la première fois que j’ose imposer les mains à quelqu’un et prier pour sa guérison.


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Dans la salle d’opération, le médecin qui est aussi un chirurgien expérimenté, attend sa patiente. Après l’avoir auscultée plusieurs fois, il s’exclame :

– Qu’est-ce qui s’est passé ici ? Il y a deux heures votre ventre n’était pas comme cela !

– J’ai demandé à sœur Annie si elle voulait bien prier pour moi, explique la dame. J’avais tellement peur de subir une opération supplémentaire ! Depuis qu’elle a prié, je n’ai plus mal ! – L’opération n’est plus nécessaire, conclut le chirurgien. Ramenez-la dans sa chambre. Le lendemain, ce médecin croise mon chemin.

– Vous voulez me faire de la concurrence maintenant ? Cette fois-ci, vous avez gagné, mais ce ne sera peut-être pas le cas la prochaine fois. Ces paroles ne me troublent pas. Je ressens seulement une immense reconnaissance envers le Seigneur qui a manifesté sa puissance et sa grâce dans cet hôpital. Car malgré tout notre savoir, nous y sentons souvent notre impuissance devant la souffrance humaine.


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Chapitre 5

Puissance d’en haut Le 15 mai 1935, l’administration de l’hôpital décide de m’envoyer travailler à la clinique de Dikemark. Cela m’attriste, car cette clinique se trouve bien loin du centre d’Oslo. Je ne pourrai plus assister aussi souvent aux réunions d’évangélisation. Mes chers patients et moi sommes désolés de devoir nous séparer. Le matin de mon départ, un médecin m’interpelle : – Tout ceci est vraiment désolant ! Les patients restent totalement silencieux dans leurs lits et vous, vous pleurez ! Dois-je supplier la direction de ne pas vous envoyer làbas ?

Non, ce n’est pas ce que je désire. Dieu a sans doute son plan et je sais qu’il ne se trompe jamais. Dès après mon arrivée à Dikemark, le directeur me convoque avec six autres infirmières. Sa première question nous surprend :

– Lorsqu’un patient atteint de tuberculose tousse, est-ce que vous vous mettez en colère ?


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Le cœur grand comme la Chine

– Bien sûr que non, répondons-nous, car il s’agit là d’un symptôme évident de sa maladie.

– Alors rappelez-vous donc ceci, conseille le directeur en nous regardant droit dans les yeux. Lorsqu’un patient vous crache à la figure ou vide le contenu de son pot de chambre sur vous, ce sont également des effets de son état. Il ne se contrôle plus, et vous ne devez en aucun cas vous mettre en colère 2 !

Je vis et travaille deux années dans cette clinique isolée et éloignée de la ville. Je ne peux plus assister régulièrement aux grandes réunions auxquelles j’étais habituée. Cela m’apprend à compter davantage sur le Seigneur seul. Le plus important n’est-il pas de partager avec les autres ce que l’on a reçu au lieu de toujours recevoir ? J’éprouve de plus en plus le besoin d’être remplie du Saint-Esprit et revêtue de sa puissance. J’ai déjà compris certains points concernant la plénitude du Saint-Esprit, mais mon cœur est encore insatisfait. Au printemps 1936, j’exprime mon souhait à Dieu dans une prière :

– Seigneur, j’ai lu beaucoup de livres sur le Saint-Esprit mais maintenant je me tourne vers ta Parole. J’ai entendu beaucoup d’hommes parler de la plénitude et du baptême de l’Esprit, maintenant parle-moi toi-même et fais-moi comprendre ce que c’est !

Ma prière terminée, j’ouvre ma Bible. Mes yeux tombent sur ces versets : « Jean a baptisé d’eau, mais vous, dans peu de jours vous serez baptisés du Saint-Esprit. […] Vous recevrez une puissance, celle du Saint-Esprit survenant sur vous, et vous serez mes témoins » (Actes 1 : 5, 8). À cette époque, les hôpitaux n’utilisent pas encore les médicaments antidépresseurs et autres tranquillisants.

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Puissance d’en haut

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Quelques mois plus tard, le 6 septembre 1936 précisément, je me tiens seule devant Dieu très tôt le matin. Je ressens alors comme des vagues d’amour et de puissance qui sont déversées sur moi. Un langage de prière et de louange que je ne comprends pas m’est donné en même temps. Durant cette expérience, mon cœur est rempli de paix et de la certitude absolue que tout cela vient de mon Sauveur. Je peux pleinement me reposer sur l’œuvre rédemptrice accomplie par Jésus-Christ. Je ressens une immense reconnaissance de ce qu’il a versé son sang à la croix pour me racheter. J’ai l’impression de me trouver au bord d’un vaste océan et d’entendre le Seigneur me dire d’avancer en pleine eau. Sa présence est si réelle que je n’éprouve aucune crainte. Je peux placer ma main si faible et si petite dans la sienne qui est si puissante. Il est plus près de moi que toute autre chose. Je sais qu’il intercède pour moi. Je peux lever mon regard vers lui et lui parler très intimement. Je suis la petite sœur qui s’adresse à son grand frère céleste. Le Saint-Esprit remplit non seulement mon cœur mais aussi toute la pièce où je me trouve ! Je pensais qu’une personne remplie du Saint-Esprit devait se sentir forte. Mais moi je me sens comme un bébé nouveau-né qui repose dans les bras du Sauveur.

Depuis ce jour merveilleux, j’attristerai encore bien des fois mon Sauveur. Mais une communion intime s’est installée entre lui et moi. Nous sommes devenus inséparables. Plus tard, lors de ma lecture biblique journalière, le verset de Romains 6 : 6 me parle particulièrement : « Nous savons que notre vieille nature a été crucifiée avec lui, afin que ce corps de péché soit réduit à l’impuissance et que nous ne soyons plus esclaves du péché ». En sondant mon cœur, j’ai l’impression de ne pas être vraiment crucifiée avec Christ. Beaucoup de mes pensées, paroles et sentiments sont encore


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Le cœur grand comme la Chine

des effets de ma vieille nature, de mon moi, ce qui empêche la vie de Jésus de se manifester en moi. Pourtant la Bible dit bien que ma vieille nature est déjà crucifiée avec lui. Je n’ose pas mettre en doute la Parole de Dieu, mais il me semble que dans mon expérience personnelle, je n’y suis pas encore parvenue. Petit à petit, le Saint-Esprit me fait comprendre que je ne peux pas accomplir les exigences de la Parole de Dieu ni vivre une vie victorieuse sur le péché par mes propres forces. Tout ce que j’ai à faire est de permettre à Jésus d’être le Seigneur de ma vie. Alors mes actes et mes paroles ne seront plus dictés et inspirés par le moi, mais par lui. Quelle précieuse vérité !


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Chapitre 6

Veux-tu aller en Chine pour moi ? Mon appel missionnaire confirme que la volonté de Dieu est d’avoir des enfants obéissants. Depuis un certain temps, un combat intérieur se livre en moi à propos du baptême. C’est en lisant ma Bible que Dieu m’en révèle avec clarté la signification, sans que j’en parle à qui que ce soit. Je saisis qu’il s’agit d’un acte d’obéissance, d’une confession publique de la foi. Selon la Bible, le baptême est un ensevelissement de notre vie passée et une résurrection pour une vie nouvelle. Cet acte doit suivre la conversion et l’acceptation de l’Évangile. Lorsque j’informe mon pasteur que je désire me faire baptiser, il me répond simplement : – Je t’attendais !

Le soir de mon baptême, le 25 novembre 1934, Dieu me donne la conviction qu’il m’appelle à le servir comme missionnaire en Chine. Toute ma vie sera une obéissance à cet appel.


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Le cœur grand comme la Chine

Je commence immédiatement à suivre des cours d’anglais. Pour m’entraîner, j’utilise cette langue pour écrire mon journal personnel. Le pasteur Johnsen me prête des livres anglais et américains, dont la biographie d’Hudson Taylor, le grand missionnaire pionnier en Chine. Le témoignage de cet homme de Dieu m’ouvre les yeux sur la dimension de la foi dans le travail missionnaire. Je discerne plus clairement le chemin que je dois suivre. J’acquiers une certitude : si le Seigneur veut vraiment m’envoyer en Chine pour le servir, il pourvoira à mes besoins. Je n’aurai pas besoin de m’adresser à une société missionnaire. Il m’arrive de douter de ma vocation par moments. Je me demande si ce n’est pas Satan qui veut m’induire en erreur. En mai 1935, j’ai l’occasion de me rendre à Larvik pour assister à une rencontre de jeunes de quelques jours. Chaque soir, le pasteur Frank Mangs commente le Psaume 51. Ses études suscitent en moi une soif accrue de sainteté et de profondeur dans ma vie spirituelle. Et ce conflit intérieur dû à mon incertitude qui continue à faire rage en moi ! Un soir, je ressens le besoin de m’éloigner dans une jolie hêtraie pour être seule. Là, à genoux au pied d’un arbre, j’épanche mon cœur devant le Seigneur :

– Père, je n’arrive pas à être complètement sûre de mon appel pour la Chine. Je suis décidée à rester ici jusqu’à ce que tu me donnes une certitude absolue, même s’il faut que je reste dans ce bois jusqu’à ce que je meure de faim ! Faismoi comprendre quelle est ta volonté. Aussitôt, une voix douce et pleine d’amour se fait entendre au-dedans de moi : – Mon enfant, veux-tu aller en Chine pour moi ?


Veux-tu aller en Chine pour moi ?

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Cette parole venant de l’Éternel est claire et précise. Je m’empresse de répondre :

– Seigneur, si c’est ta volonté que j’aille en Chine, j’accepte !

Dès mon « oui » à son appel, Dieu déverse dans mon cœur un amour intense pour la Chine et pour son peuple. À l’instant même, j’ai l’impression de devenir comme une Chinoise et la Chine devient comme mon propre pays.

Après cette soirée mémorable, je n’ai plus qu’un désir : partir le plus vite possible pour la Chine et y servir mon Seigneur. Je ne parle pas beaucoup de ma vocation autour de moi. Je pense que le Seigneur va lui-même ouvrir les portes au moment voulu. Après quelques mois pourtant, je me dis que je devrais parler de mon projet à Auguste Abell, le président de nos églises. Je me prépare à me rendre à son bureau et suis à nouveau en proie à des sentiments de doute et d’hésitation. Et si jamais je me trompais malgré tout ? Ma vocation n’est-elle pas qu’une illusion ? Une fois de plus, je recours à la prière : – Seigneur, tu sais que si je me trompe, je préférerais être écrasée par une voiture plutôt que de vivre en dehors de ton plan. Ma peur n’est pas de mourir, mais d’être en dehors de ta volonté ! J’arrive au quartier général des églises évangéliques libres et explique de mon mieux au président que Dieu m’a appelée pour la Chine. Sans mettre en doute ma vocation, il me répond que l’union des églises n’a pas d’argent pour envoyer une missionnaire dans ce pays. Ces paroles n’enlèvent heureusement pas ma paix intérieure. Dieu m’a appelée, j’en suis certaine, et il saura réaliser lui-même son plan pour moi.


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Le cœur grand comme la Chine

Au printemps 1937, j’ai le sentiment que mon départ pour la Chine approche. À part le président de l’union, seule ma mère est au courant de mon appel missionnaire. Or, un dimanche, à l’église de Bethléhem, le pasteur Johnsen m’invite après le culte à venir prier avec lui dans son bureau. Nos relations sont très affectueuses. Il a l’habitude de me parler d’une manière très paternelle et moi, je l’appelle Papa Johnsen. Sa prière est simple et courte : – Dieu, tu as adressé un appel à Annie et nous t’en remercions. Maintenant, veuille lui aplanir le chemin.

Je suis fort surprise d’entendre sa prière, car jamais je n’ai dit un mot au pasteur de ma vocation !

– N’est-ce pas vrai que le Seigneur t’a choisie pour aller en Chine ? ajoute-t-il en se tournant vers moi. – Comment est-il possible que vous soyez au courant de la volonté de Dieu pour moi ?

– Mon enfant, depuis le jour de ton baptême, je sais dans mon esprit que le Seigneur t’appelle pour le servir en Chine. Pendant plus de deux ans, j’ai attendu que tu viennes me l’annoncer !

Je profite de l’occasion pour faire part au pasteur Johnsen des paroles du président de l’union. Apprendre que l’union n’a pas les moyens de me soutenir financièrement ne l’affecte pas. D’un large sourire, il me rassure :

– Ne t’inquiète pas, ma fille, Dieu pourvoira à tes besoins. L’autre jour, trois jeunes dames de notre église sont venues me voir. Elles m’ont demandé si je connaissais une jeune femme de notre église qui aurait reçu un appel missionnaire… pour la Chine ! Annie, le Seigneur a appelé ces dames à soutenir financièrement et par les prières cette


Veux-tu aller en Chine pour moi ?

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jeune missionnaire ! Notre union d’églises n’aura donc pas de charges supplémentaires à cause de toi !

Ces paroles me comblent de joie. Je remercie le Seigneur de tout mon cœur. Les voies de Dieu sont vraiment merveilleuses !

Le 27 juin 1937, ma consécration doit avoir lieu durant le congrès annuel de l’union des églises évangéliques libres de Norvège. Sans être directement soutenue par l’union, je suis quand même considérée comme envoyée par elle. Le président m’invite au début de cette grande rencontre à monter sur l’estrade pour témoigner de mon appel missionnaire. Il conclut mon intervention par une question qu’il me pose devant un auditoire d’environ mille personnes : – Êtes-vous prête à vous consacrer entièrement au travail missionnaire pour Christ et pour le peuple chinois ? Êtes-vous prête à vivre chaque heure et chaque minute pour ce peuple ?

Je n’ai jamais imaginé devoir un jour répondre à ce genre de question, et encore moins devant un tel auditoire ! La peur m’envahit soudain. Je veux vivre pour Christ et pour le peuple chinois, mais je connais ma propre faiblesse. Puis-je promettre que dans dix, vingt ou trente ans, je vivrai encore entièrement pour Christ et pour la tâche qu’il m’a confiée ? Je n’ose répondre immédiatement. Dans la grande salle, tout le monde a les yeux fixés sur moi. Que puis-je faire ? Prier Dieu ! Dans mon cœur je lui demande de m’aider à répondre avec sagesse. La douce voix du Seigneur me rassure sans tarder : – Mon enfant, ma grâce te suffit, car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse.


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Le cœur grand comme la Chine

J’ai l’impression que Jésus lui-même me tient la main. Il m’assure qu’il me soutiendra à chaque heure, chaque minute. M’appuyant sur sa promesse et sa puissance, j’arrive enfin à ouvrir la bouche. D’une voix ferme, je déclare devant la grande assemblée : – Oui, je suis prête !

Tout le monde pousse un soupir de soulagement. En septembre 1937, je quitte mon emploi d’infirmière pour suivre un cours spécialisé en Angleterre afin de me préparer à mon travail missionnaire en Chine.


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Chapitre 7

Dans l’esprit d’Hudson Taylor Au mois d’octobre 1937, je rejoins à Londres le centre de formation de la Mission à l’intérieur de la Chine fondée par Hudson Taylor. Je me retrouve dans un groupe de trentequatre jeunes femmes venues se préparer pour la Chine. Nous venons de pays tels que l’Allemagne, la Hollande, la Pologne, la Suède, le Danemark et la Norvège. Nous formons une grande famille dans laquelle règne une excellente ambiance. Chacune prend part aux divers travaux domestiques. Tous les matins nous nous réveillons à 5 h 30. Entre 6 et 7 heures, nous consacrons une heure à notre culte personnel. Puis arrive le petit-déjeuner suivi des cours. Chaque soir, de 21 h 30 à 22 heures, nous nous réunissons pour un moment de prière obligatoire dans le grand salon. Le dimanche, nous avons le droit de rester au lit une demi-heure de plus et de prendre notre petit-déjeuner sur le bord du lit. Mais nous devons garder le silence et saluer les


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autres par un simple sourire. À 6 h 30, nous nous consacrons à la lecture de la Bible et à la prière personnelle, puis à 9 h 30 nous participons à une réunion de prière en commun. En semaine, nous devons prier à haute voix en anglais, mais le dimanche, nous sommes autorisées à utiliser nos langues maternelles respectives. Après cette réunion de prière, chacune peut aller à l’église de son choix.

L’enseignement donné par la directrice du centre m’impressionne beaucoup. Elle nous rappelle sans cesse que même les plus humbles travaux peuvent être accomplis pour la gloire de Dieu. Nous apprenons aussi à mieux connaître le fondateur de la Mission, le célèbre Hudson Taylor, décédé en 1905. Sa foi inébranlable en Dieu est pour moi une source d’encouragement permanente. Des missionnaires de retour de Chine viennent régulièrement nous rendre visite. Leur témoignage de la fidélité de Dieu nous touche beaucoup. Ils nous encouragent à remettre tous nos soucis entre ses mains et à nous attendre à lui seul.

Selon le règlement, nous devons payer notre pension le 21 de chaque mois, avant 10 heures. Elle comprend la nourriture, le logement et les cours. C’est le bureau de la mission norvégienne qui me transmet les dons qui me sont destinés. Mais ce mois-ci, quelques jours avant le 21, je n’ai encore rien reçu. Je prie avec insistance, sans rien voir venir. Je suis sur le point d’écrire une lettre à mes amis en Norvège, quand quelque chose me retient. Peut-être devrais-je faire appel à ma mère ? Elle m’a dit avant mon départ qu’en cas de besoin, je n’avais qu’à lui faire signe. Non, je préfère compter sur le Seigneur et sur lui seul. D’ailleurs je n’aurais même pas assez d’argent pour m’acheter un timbre ! Je repense à la question de ma mère avant mon départ pour l’Angleterre :


Dans l’esprit d’Hudson Taylor

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– Annie, quel sera ton salaire lorsque tu seras missionnaire ? – Je ne sais pas, Maman.

– Tu ne t’es pas informée à ce sujet ? Le ton de sa voix exprime son angoisse. Tu dois être folle de partir sans savoir de quoi tu vivras ! – Maman, ne t’en fais pas, puisque Jésus m’a appelée, il prendra aussi soin de moi !

Nous sommes le 21. Ce matin, à la réunion de prière commune, nous devons intercéder particulièrement pour l’annonce de l’Évangile dans le monde et les traducteurs de la Bible. Habituellement je ne suis pas la première à prier à haute voix, car j’ai du mal à m’exprimer en anglais. Mais cette fois, c’est différent. Quoique je n’aie pas reçu de quoi payer ma pension, des paroles de reconnaissance et de louange à Dieu sortent spontanément de ma bouche.

Déjà avant la réunion de prière commune, le Seigneur m’a rappelé ses promesses dans Luc 12, aux versets 22 et 27 : « Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous serez vêtus. Considérez comment croissent les lis ; ils ne travaillent ni ne filent, cependant je vous dis que Salomon même dans toute sa gloire n’a pas été vêtu comme l’un d’eux ». J’ai la certitude qu’avant 10 heures du matin le Seigneur me donnera ce dont j’ai besoin. À la fin de la réunion de prière, mes camarades se pressent autour de moi pour me demander si j’ai reçu quelque chose.

– Je ne sais pas, mais j’ai la certitude qu’avant 10 heures, le Seigneur fera quelque chose de particulier pour moi. Il me l’a dit !


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Au même instant, une étudiante court vers moi. Elle m’apporte une lettre en provenance de ma mission en Norvège. Je m’empresse de l’ouvrir et j’y lis : Ton pasteur vient régulièrement à notre bureau apporter le montant de ton soutien. Mais le responsable du transfert a oublié de faire le mandat quand il est parti dans le nord de la Norvège. Avec toutes nos excuses !

Le pasteur Johnsen a avancé le montant de ma pension pour qu’elle m’arrive à temps. Pour moi, il est toujours le fidèle Papa Johnsen. La lettre avec le mandat est arrivée à 8 h 45. Oui vraiment, le Seigneur ne vient jamais trop tard !

Le temps passé au centre de la Mission à l’intérieur de la Chine est riche en enseignements. Il me donne aussi de vivre une précieuse expérience de vie communautaire. Nous partageons notre chambre à deux et parfois quatre étudiantes. Parfois, il faut changer de camarade de chambre, ce qui permet de mieux nous connaître, nous qui venons d’horizons si divers. Être confrontées à des habitudes et des tempéraments très différents constitue une bonne école pour de futures missionnaires !

Avant de quitter le centre, je dois faire une promesse par écrit : ne jamais réclamer de l’argent à qui que ce soit ni pour mes besoins personnels ni pour l’œuvre que le Seigneur me confiera. C’est bien conforme à l’esprit et aux principes d’Hudson Taylor. Je remercie sincèrement le Seigneur d’avoir pu suivre ce cours indispensable pour ma formation.


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Chapitre 8

Un voyage aventureux Après mon retour en Norvège au mois de juillet 1938, notre union d’églises m’envoie pour une tournée missionnaire dans l’est du pays. Au centre de formation à Londres, j’ai appris comment préparer un discours, mais je n’ai jamais parlé en public. Je me sens donc dépendante du Seigneur pour qu’il m’inspire le texte biblique à choisir et le message à préparer pour chaque réunion. En réponse à mes prières, le Saint-Esprit me pousse surtout à témoigner de ce que Dieu a fait dans ma vie et de la manière dont il m’a appelée.

C’est le mois d’août et mon départ pour la Chine approche. Alors que je suis rarement malade, me voilà obligée de garder le lit. J’ai beaucoup de fièvre, peut-être à cause du vaccin contre la variole et des autres piqûres. Dans mon lit, je pense à la grande fidélité de Dieu, même dans nos moments de faiblesse. Mon départ est fixé au 3 septembre. La veille, je tiens une réunion d’adieu à Oslo. Pour cette occasion, l’église a loué un local plus grand dans la même rue. Il faut du temps


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pour se rendre de Horten, ma ville natale, jusqu’à Oslo. Je prends un taxi puis embarque sur un bateau qui m’emmène du fjord à la capitale. Avant de partir, il faut que je dise au revoir à mes proches. La séparation est douloureuse. Les larmes de ma mère me remuent et je lutte pour retenir les miennes. Ce qui accentue ma peine, c’est que ni ma mère ni mon père ne sont nés de nouveau.

L’épreuve de la séparation est adoucie par l’amour de Dieu que je ressens plus profondément que jamais. Je ne pourrais imaginer aucun autre avenir pour moi que celui de missionnaire en Chine. Ce départ est sans doute plus dur pour ma mère que pour moi. Car l’amour pour le peuple chinois me porte, tandis qu’elle doit accepter le départ de son enfant vers ce pays lointain avec lequel elle n’a aucun lien particulier. De plus, les nouvelles alarmantes de la guerre entre la Chine et le Japon augmentent son angoisse.

Lors de la réunion d’adieu à Oslo, je parle de mon appel pour la Chine. Je rends le même témoignage que lors des autres réunions d’adieu tenues ailleurs en Norvège. Deux anecdotes me marquent spécialement. À la fin d’une réunion d’adieu, une dame s’approche de moi et s’exclame toute joyeuse :

– Annie, c’est le plus beau jour de ma vie ! Maintenant je comprends pleinement comment l’Esprit du Seigneur conduit toutes choses !

Elle me raconte que trois ans auparavant, elle a ressenti comme un lourd fardeau sur son cœur. En passant de longs moments dans la prière, elle a été conduite à prier pour que Dieu m’envoie en Chine pour y annoncer l’Évangile ! Voilà pourquoi, en entendant mon témoignage, son cœur a débordé de joie et de reconnaissance ! Combien je voudrais qu’il y ait


Un voyage aventureux

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beaucoup d’intercesseurs comme elle, capables de supplier le Maître d’envoyer des ouvriers dans sa moisson !

L’autre épisode s’est passé lors du congrès de nos églises en 1937. Je suis logée dans la même maison qu’une sœur en Christ de la ville de Trondheim. Un soir, elle s’adresse à moi d’un ton grave et solennel :

– Écoute Annie, je dois te dire quelque chose. Dieu t’a appelée à travailler pour lui en Chine. Rappelle-toi qu’aucun être humain ni aucune circonstance ne doit jamais t’empêcher de partir ! – Mais quel genre de personne ou de circonstance pourrait bien m’empêcher de partir ? Cela me paraît impossible !

– Ne dis pas que c’est impossible. Il y a vingt ans, j’étais dans la même situation que toi. Je me préparais pour aller en Afrique comme missionnaire et j’étais remplie de joie. Peu après, j’ai rencontré l’homme qui est aujourd’hui mon mari. Et j’ai abandonné mon projet. C’est vrai, nous accomplissons tous les deux un service pour le Seigneur dans notre église. Mais au fond de mon cœur, je sais très bien que ce n’était pas le plan initial de Dieu pour moi. J’espère que tu ne commettras jamais la même erreur que moi ! Après cette conversation, nous prions toutes les deux à genoux pendant ce qui me semble une demi-heure. Mais lorsque nous nous relevons, ma montre indique que nous avons prié pendant presque cinq heures ! Les paroles de cette sœur en Christ m’aideront à ne jamais oublier que le plus important dans la vie est d’être là où Dieu nous veut. Alors nous n’avons à craindre ni les obstacles ni les épreuves ni l’adversité.


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Le matin du 3 septembre 1938, j’embarque à bord du Kong Dag à destination de Copenhague où un autre navire, le M. S. Potsdam, nous attend pour continuer le voyage jusqu’en Chine. Je quitte Oslo les bras chargés de fleurs. Mes amis m’ont gâtée. Je ne me sens ni seule ni abandonnée. Je sais que les prières de mes fidèles intercesseurs norvégiens me suivront jusqu’en Chine. J’ai aussi de la compagnie sur le bateau. Six futures épouses de missionnaires partent rejoindre leurs fiancés qui les attendent en Chine. Cinq autres missionnaires voyagent également avec nous. Quelques jours plus tard, je me promène à l’aube sur le pont supérieur du Potsdam. Mon cœur est puissamment fortifié par ces paroles de la Bible : « Le Tout-Puissant a établi son règne » (Apocalypse 19 : 6). « Je reconnais que tu peux tout » (Job 42 : 2). Et les paroles de Jésus : « Tout pouvoir m’a été donné dans le ciel et sur la terre » (Matthieu 28 : 18).

Un mois plus tard, nous arrivons à Hong Kong où je reste deux semaines. Je découvre ce peuple chinois que j’aime déjà tant. J’ai également le plaisir de rencontrer des frères et sœurs en Christ dans cette grande ville. Dans les réunions chrétiennes, mon cœur est touché de voir un grand nombre de jeunes consacrer leur vie à Jésus-Christ. La guerre entre la Chine et le Japon fait rage déjà depuis longtemps. Les routes vers mon futur champ de mission dans le nord du pays sont fermées à la circulation. Un seul moyen d’accès reste à ma disposition : prendre un bateau jusqu’à Hanoï au Vietnam, et puis un train jusqu’à Kunming en Chine. Le train traverse un pays inhabité, lorsqu’il s’arrête subitement. Des combats sont fréquents dans cette région et un avion militaire s’est écrasé près de la ligne du chemin de fer. Deux soldats chinois gisent dans l’herbe. Je m’occupe des deux blessés avec une autre infirmière rencontrée dans le


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train. Nous les soignons avec les moyens du bord. L’un des soldats m’exprime sa reconnaissance par ces mots :

– Dieu t’a envoyée en Chine pour nous sauver. Je l’en remercie !

À Kunming, j’achète ma première Bible en chinois. Il me semble alors que les caractères chinois sont comme les Chinois eux-mêmes : ils se ressemblent tous et je crains de ne jamais pouvoir les distinguer les uns des autres !

Chongquing est la prochaine étape de notre long voyage. Nous apercevons les hautes montagnes de l’autre côté de la rivière. Pour atteindre le sommet, il nous faut gravir des sentiers escarpés pourvus de centaines de marches. Les voyageurs empruntent des chaises à porteurs pour traverser la montagne. Pour ma part, je refuse de m’asseoir dans ces chaises, même si je remarque que les missionnaires qui m’accompagnent n’ont pas les mêmes scrupules. Me faire véhiculer par des hommes qui appartiennent au peuple vers lequel Dieu m’envoie pour témoigner de Jésus-Christ ? Jamais ! Pas question de prendre place dans cette chaise portée par trois hommes ! Je ne me rends pas compte que ceux-ci interprètent mal mes protestations. Comme je ne peux parler en chinois, ils croient que je conteste le prix du voyage. À cause de mon refus, un attroupement se forme autour de nous. Tout le monde parle en même temps et la confusion devient totale. Le missionnaire Asbjorn Aavik m’ordonne de prendre place dans la chaise à porteurs sans plus tarder. – Non, je ne veux pas !

Il est en colère et me rappelle que je dois lui obéir puisqu’il est le plus âgé de nous deux. Il se montre inflexible. Les gens nous regardent, abasourdis. Finalement, je me résous à prendre place dans la chaise. Mais des larmes ruissellent


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sur mon visage jusqu’à notre arrivée en haut de la montagne. Là, une vieille missionnaire aux cheveux blancs me console par ces paroles : – Si nous n’acceptons pas de voyager ici en chaise à porteurs, nous enlevons à beaucoup de gens leur seul gagnepain. Ces paroles me calment un peu. Dans une maison à proximité, je suis heureuse de prendre mon premier bain depuis trois semaines.

Un matin vers 10 h 30, les sirènes se mettent à hurler. Alerte aérienne ! Je suis la foule vers les abris. Je suis étonnée de n’éprouver aucune crainte. La présence de Jésus me rassure. Il me procure un sentiment bienfaisant de paix et de confiance

Dans la ville de Szechwan, je rencontre beaucoup de soldats venant du nord. Ils ne comprennent pas pourquoi je me dirige dans cette direction. C’est là que se trouve la zone des combats et les Japonais avancent de plus en plus. Ne sachant plus que faire, je demande au Seigneur de me montrer sa volonté. Veut-il que je reste à Szechwan afin d’y travailler pour lui ? Le 8 novembre, il me répond par la Bible : « Confie-toi en l’Éternel de tout ton cœur et ne t’appuie pas sur ton intelligence » (Proverbes 3 : 5). Les paroles d’un psaume me réconfortent aussi : « Il les dirigea en sécurité et ils ne tremblèrent pas » (Psaumes 78 : 53). En attendant de pouvoir continuer mon long voyage, je me rends à Chengdu. J’y assiste à des réunions organisées par un des plus grands leaders chrétiens chinois, le pasteur Jia Yu Min. Même si je ne comprends pas un seul mot de ses sermons, je suis heureuse d’être là. Je ne suis pas encore en mesure de lire ma Bible en chinois, mais mon cœur s’il-


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lumine de joie quand je peux distinguer trois mots : Jésus, amen et alléluia.

Notre voyage est souvent entrecoupé de longs moments d’attente. Même en nous levant à quatre heures du matin, nous arrivons parfois trop tard pour acheter un billet d’autobus. Tout est déjà vendu au marché noir. Dans une des villes, il nous faut attendre une semaine pour avoir enfin quelques places dans un bus ! En arrivant à Mien Hsien, nous sommes d’humeur maussade à cause de ces contrariétés. Mais notre irritation est rapidement remplacée par la louange à Dieu. Les gens de la localité nous apprennent en effet que notre bus est le premier qui soit arrivé à destination sans problème depuis toute une semaine ! Tous les autres ont été attaqués par des bandes de brigands ! Grâce aux bus, aux trains et aux camions, j’arrive enfin à Sian, dans la province de Shensi. Le pasteur Nordmo, le doyen des missionnaires norvégiens, vient m’y accueillir avec beaucoup de joie. Nous sommes le 23 novembre, deux mois après mon départ de Hong Kong !


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Chapitre 9

À Shen Nan, je suis chez moi ! C’est dans un camion que le missionnaire Nordmo me conduit de Sian (province de Shensi) à Shang Hsien. Notre champ de mission comprend aussi Shan Yang, Lonan, Shang Nan, Lung Chü Chai et Chin Tze Kuan (province de Honan) Pendant le trajet, le pasteur Nordmo m’avertit que je devrai affronter de nombreux inconvénients dans cette région en voie de développement. Ma future demeure ne possède en effet ni eau courante ni électricité. Mais le pasteur espère que, par la grâce de Dieu, je m’habituerai à ce manque de confort. Lorsque nous arrivons à Shang Hsien, le pasteur Nordmo prend ma main et prie :

– Merci, Seigneur, d’avoir envoyé notre sœur Annie pour travailler avec nous !

Aucun nouveau missionnaire n’est venu à Shang Hsien depuis quatorze ans. Voilà pourquoi il est si reconnaissant envers Dieu. De plus, peu de temps avant mon arrivée, le


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missionnaire Riis est retourné en Norvège avec sa famille. Recevoir du renfort réjouit vraiment la famille Nordmo !

Nous entrons à Shang Hsien par la porte occidentale. De nombreux frères et sœurs chinois ont quitté leur travail pour venir saluer la nouvelle missionnaire. En traversant le village, j’observe qu’un homme lance une remarque à haute voix et que celle-ci provoque une certaine animation. Les gens sourient et se mettent à se parler les uns aux autres. Intriguée, je demande à Monsieur Nordmo : – Que se passe-t-il ?

– Eh bien, lorsque le frère a vu ta haute taille, il s’est exclamé : « Dieu soit béni de nous avoir envoyé une missionnaire forte et robuste ! Elle est faite pour travailler dans nos montagnes ! »

Ce chrétien a raison. J’aurai bien souvent l’occasion de remercier Dieu pour ma bonne santé et ma résistance physique.

Après m’avoir fait visiter leur église, les frères et sœurs chinois m’emmènent dans la maison que je vais occuper. Il me semble que je connais déjà cet endroit tant il me paraît familier ! Je ressens l’agréable impression d’être enfin arrivée chez moi, dans le lieu qui m’est comme prédestiné. Quel sentiment étrange !

Le soir, je suis invitée à participer à une réunion à l’église. Le local est déjà rempli de fidèles lorsque nous y entrons. Le refrain du premier cantique qu’ils entonnent restera à jamais gravé dans ma mémoire : Entre dans mon cœur, Seigneur Jésus, c’est aujourd’hui l’instant béni, viens dans mon cœur, Seigneur Jésus !


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À part le nom de Jésus, je ne comprends pas un traître mot du chant. Mais j’essaie de prononcer les voyelles en observant les lèvres de la personne assise à côté de moi. Après le culte, je suis déconcertée de voir de nombreux Chinois se presser autour de moi pour me parler. Je pense qu’en m’entendant « chanter », ils ont cru que je connaissais leur langue ! Mais il n’en est rien, hélas ! Après Noël, le pasteur Nordmo me propose de prendre un peu de repos avant de me lancer dans l’étude du chinois. Mais j’ai hâte de commencer, d’autant plus que le manuel d’études de la Mission est arrivé. Il me trouve donc un professeur, Monsieur Ma, qui viendra me donner des leçons. Beaucoup de missionnaires éprouvent de grandes difficultés à apprendre le chinois, mais mon professeur se révèle être un homme fort patient. Dès que j’ai appris quelques mots, je les répète sans cesse et je les utilise aussi souvent que possible.

Le 19 janvier 1939, je suis capable de réciter Jean 1 : 29 en chinois : « Voici l’agneau de Dieu qui ôte le péché du monde ». Je m’empresse de citer ce verset à tous ceux que je rencontre ! Peu à peu, mon vocabulaire s’enrichit, et il m’arrive de descendre sur la place du marché pour m’exercer. J’accoste les gens et leur demande s’ils croient en Jésus. Le plus souvent, ils hochent la tête. Malheureusement, mes connaissances en chinois sont encore trop limitées pour que je puisse leur annoncer la Bonne Nouvelle, ce qui m’incite à redoubler d’efforts ! À Shang Hsien, l’hôpital est réservé aux soldats blessés. Le pasteur Nordmo s’y rend régulièrement pour annoncer l’Évangile. Un jour, il m’invite à l’accompagner. Devant les gens du pays, je n’ai plus peur de parler mon chinois écorché, mais en présence du pasteur Nordmo, c’est différent.


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Je n’ose pas ouvrir la bouche. Aussi, en arrivant à l’hôpital, je lui suggère : – Moi, je vais aller de ce côté et vous n’avez qu’à rester prêcher ici. loir.

Et sans attendre sa réponse, je m’éloigne dans le cou-

J’entre dans une des salles de l’hôpital. Malgré mes moyens limités, j’y annonce la Bonne Nouvelle. En prenant congé des patients, j’aperçois Monsieur Nordmo derrière la porte. Il a probablement voulu m’écouter parler chinois, ce qui me met mal à l’aise. Mais je suis rassurée lorsque, de retour à la station missionnaire, je l’entends déclarer à sa femme :

– Annie se débrouille bien ! Elle sait déjà expliquer aux gens comment aller au ciel et elle peut les mettre en garde contre la perdition !

À la fin du mois de février, le pasteur Nordmo et son épouse Esther me confient la garde de leurs deux enfants car ils doivent se rendre à Shan Yang. Rowland, le plus jeune des enfants, tombe subitement malade. Il est atteint d’une congestion pulmonaire et son état m’inquiète énormément. Ma seule ressource est de prier le Seigneur et de compter sur lui. J’envoie un télégramme aux parents pour les informer de l’état de leur fils. Au cours de la nuit suivante, notre merveilleux Sauveur permet que l’état du petit garçon s’améliore.

Deux jours plus tard, Madame Nordmo est de retour à la maison. Elle comprend très bien l’angoisse que j’ai éprouvée en son absence. C’est pourquoi elle me propose de me rendre moi-même à Shan Yang pour seconder son mari, tandis


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qu’elle restera à la maison pour s’occuper de ses enfants. J’accepte volontiers.

Pour me rendre de Shang Hsien à Shan Yang, je dois parcourir soixante-dix kilomètres à pied. Le voyage n’est pas de tout repos ! Avec quelques frères et sœurs chinois, nous devons emprunter une route en mauvais état, escalader des montagnes et traverser soixante-dix fois la même rivière. Plusieurs fois durant le trajet, je regarde avec crainte les sommets à gravir. Mais chaque fois le verset reçu le jour de ma consécration missionnaire me fortifie : « Ma grâce te suffit, car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse ».

Nous progressons pas à pas et voilà que la neige commence à tomber abondamment. Nous cherchons refuge dans un petit temple situé le long du chemin. Une femme est assise à l’intérieur et je m’approche d’elle pour lui demander : – Crois-tu en Jésus ?

– Qui est Jésus ? s’enquiert-elle. Je n’ai jamais entendu ce nom !

En pensant aux millions de Chinois qui n’ont encore jamais entendu parler du Sauveur, je suis si émue que je ne peux retenir mes larmes. Je prends le temps d’expliquer à cette femme les premiers rudiments de l’Évangile et nous repartons dans le but d’atteindre Shan Yang si possible avant la tombée de la nuit. Enfin, nous arrivons à destination ! Les chrétiens de l’église venus à notre rencontre nous accueillent à l’entrée du village. Ils nous souhaitent la bienvenue avec des chants. Le premier à me donner sa salutation de paix est un ancien de l’église appelé frère Feng. J’ai l’impression que l’amour de Jésus-Christ déborde du cœur de tous ces croyants. L’affection qu’ils me témoignent me touche beaucoup,


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d’autant que je suis une étrangère. Ils me conduisent à la station missionnaire, me lavent les pieds et me préparent une bonne assiette de soupe. J’ai des ampoules et des écorchures aux pieds qui me font très mal. Mais l’ambiance d’amour fraternel qui règne autour de moi semble atténuer mes douleurs. Après un moment de repos, je suis prête à suivre mes nouveaux amis à l’église.

Le lieu de culte ici à Shan Yang est bien plus vaste que celui de Shan Hsien. Il est pourtant déjà rempli quand j’arrive. C’est le pasteur Nordmo qui prêche. À la fin de sa prédication, il invite ceux qui veulent donner leur vie à Christ à s’avancer vers l’estrade. Quelqu’un pourra ainsi prier et s’entretenir avec eux. Plusieurs personnes se lèvent et quelle n’est pas ma surprise d’entendre le pasteur Nordmo m’interpeller en norvégien : – Petite sœur, viens prier avec ceux qui cherchent le salut ! – Ce n’est pas possible, frère Nordmo, je ne prie pas assez bien en chinois !

– Annie, notre Père céleste comprend aussi le norvégien. Viens m’aider !

Beaucoup de gens viennent s’agenouiller devant l’estrade pour implorer la grâce de Dieu. Je me mets à genoux à côté d’une jolie fillette et demande à Jésus de la sauver. Ce soir-là, elle donne son cœur à Jésus. Bien plus tard, elle deviendra une des responsables de cette église de Shan Yang !

Quelle journée extraordinaire ! D’une part, une marche épuisante, et de l’autre, l’éclatante manifestation de l’amour de Dieu !


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Chapitre 10

Une moisson abondante À cinq heures le lendemain matin, les chrétiens de Shan Yang sont déjà réunis dans l’église pour prier. Le déroulement de cette réunion est assez différent de ce que j’ai connu en Norvège. Beaucoup de ces frères et sœurs chinois ont été si profondément touchés par les prédications du pasteur Nordmo qu’ils ont décidé de se réunir très tôt le matin. Ils cherchent la face de Dieu, confessent leurs péchés à genoux et implorent le pardon du Seigneur. Ils demandent aussi aux autres d’intercéder pour eux. L’Évangile perce réellement dans cette région où le bouddhisme est prépondérant depuis longtemps.

Au milieu de la journée, les chrétiens organisent une réunion de bienvenue en mon honneur. Jamais je n’oublierai les paroles que le frère Feng m’adresse en tant qu’ancien de l’église ! Je suis heureuse de donner mon témoignage et c’est le pasteur Nordmo qui me traduit. La rencontre se termine dans une grande joie. Des chants de reconnaissance au


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Le cœur grand comme la Chine

Seigneur fusent de partout. Ils retentissent dans les rues de la ville de sorte que beaucoup de non-chrétiens s’exclament : – Les chrétiens sont en train de remporter des victoires. Ceux qui croient en Jésus sont dans la joie !

Le pasteur Nordmo tient trois réunions par jour de deux heures chacune. Les Chinois sont déçus si on ne prêche pas longtemps, particulièrement ceux qui viennent de loin pour entendre la Parole de Dieu. Il n’est pas étonnant qu’au bout de plusieurs jours d’un programme aussi chargé, le frère Nordmo se sente épuisé. Quelques personnes lui conseillent de prendre un peu de repos. Mais, un sourire aux lèvres, il réplique :

– Non, ça va bien ! Vous savez, user ses forces pour le Seigneur est une bonne chose ! Cependant, après une réunion, il est si las qu’il n’arrive même plus à manger.

– Annie, je n’ai plus beaucoup de force pour travailler, me confie-t-il. Je voudrais que le Seigneur me prenne auprès de lui. – Ne voulez-vous pas prendre un peu de soupe, frère Nordmo ?

– Non, je n’éprouve qu’une envie : tout quitter pour être avec le Seigneur !

À l’instant où le pasteur Nordmo termine sa phrase, quelqu’un frappe à la porte. C’est une jeune fille de seize ans nommée Yo Kuei. Elle voudrait voir le pasteur. Je lui explique qu’il doit se reposer, lorsque je l’entends répondre de l’intérieur de la maison : – Non, non, laisse-la entrer, je ne suis pas si fatigué !


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Yo Kuei s’avance vers le pasteur pour épancher son cœur. – Il faut que je confesse mes péchés, avoue-t-elle tout en sanglotant. Voulez-vous prier pour moi ?

Nous prions tous les trois. La jeune fille reçoit le pardon de Dieu et est libérée de son fardeau. Elle quitte notre maison rayonnante. – Je ne souhaite plus mourir et partir vers le Seigneur ! s’écrie le pasteur. Je veux vivre et gagner encore des âmes à Christ ! As-tu dit que tu avais un peu de soupe pour moi ?

Cet homme de Dieu est vraiment un serviteur fidèle et consacré ! Il reprend du service et la semaine suivante, nous sommes tous les deux de retour à Shan Hsien. Au mois de juillet 1939 a lieu à Shan Hsien un cours biblique de deux semaines organisé par le pasteur Nordmo. Malgré la chaleur pesante, un grand nombre de chrétiens de tous âges arrivent d’endroits très différents. Souvent ils se regroupent pour faire la route ensemble. Parmi eux, un frère du nom de Liu a parcouru plus de cent kilomètres pour venir écouter la Parole de Dieu ! Tous ces chrétiens sont heureux de se retrouver à la station missionnaire pour plusieurs semaines.

Le programme est chargé. Il débute tous les matins à cinq heures par une réunion de prière de deux à trois heures. Puis c’est l’heure du petit-déjeuner, après quoi les études bibliques peuvent commencer. Les femmes qui assistent à ces semaines bibliques n’ont jamais été à l’école. Aussi le pasteur Nordmo me demandet-il de leur apprendre à lire et à écrire. Elles mettent tout leur cœur dans l’apprentissage. Elles possèdent toutes une Bible


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Le cœur grand comme la Chine

et un livre de cantiques. Un des chants reprend le verset de Jean 3 : 16 : « Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique afin que quiconque croit en lui ne périsse point mais qu’il ait la vie éternelle ». Lorsque ces femmes ont appris ce cantique par cœur, je leur montre les caractères qui représentent les mots du texte. Je leur recommande ensuite de parcourir l’Évangile de Jean et de faire un petit cercle autour des mots-clés tels que Dieu, amour, le monde, etc. Leur compréhension s’améliore petit à petit et à la fin du cours biblique, elles sont capables de lire quelques caractères du texte biblique et de réciter plusieurs versets importants.

Outre le cours biblique, le pasteur Nordmo prépare quotidiennement une réunion d’évangélisation. Je suis surprise de voir un jour dans l’assistance Li, un infirmier de l’hôpital. Quelque temps auparavant, il m’a vue annoncer l’Évangile aux malades et m’a maudite en me traitant de diable étranger ! Le sujet de la prédication est le commandement : « Tu honoreras ton père et ta mère ». Du fait de la présence de l’infirmier, j’aurais préféré que le pasteur Nordmo parle du salut en Jésus-Christ. Mais à la fin de la prédication, j’entends Monsieur Li s’exclamer :

– Ce diable étranger parle comme notre grand K’ongFou-Tse (Confucius) !

Et plus étonnant encore, ce même soir, Monsieur Li exprime une prière sincère à Dieu en ces mots : – Ô Dieu, je ne crois pas en toi, mais si vraiment tu existes, permets que je puisse te connaître ! Non seulement je ne crois pas en toi, mais j’ai l’impression que je te hais. Alors, si vraiment tu m’aimes, aide-moi à comprendre ton amour !


Une moisson abondante

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Aussitôt les frères et sœurs présents ce soir-là se mettent à prier intensément pour lui, et il ne tarde pas à donner sa vie à Jésus. Quelques jours plus tard, il vient me trouver tôt le matin pour m’avouer :

– Ma sœur, il faut que tu me pardonnes de t’avoir traitée de diable étranger. Je n’aurais pas dû cracher non plus comme je l’ai fait. J’en suis vraiment désolé !

Monsieur Li devient, à partir de ce moment, un témoin fidèle auprès des incroyants. Quand ceux-ci le maudissent en le traitant de chien étranger – insulte désignant les Chinois convertis au christianisme – il répond toujours « Merci, merci ! » Et, profitant de l’étonnement de ses interlocuteurs, il leur recommande de lire la Bible dans laquelle il est écrit que la récompense sera grande dans le ciel pour tous ceux qui sont persécutés pour la justice. – C’est Jésus lui-même qui l’a dit ! ajoute-t-il. Ne devrais-je pas vous remercier lorsque vous me maudissez ?

C’est ainsi qu’un grand nombre de personnes touchées par le témoignage de Monsieur Li sont amenées à la foi.


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Chapitre 11

Secours divin en des temps difficiles Au mois de mars 1940, je suis envoyée à Shan Yang pour y travailler. Beaucoup de gens n’osent plus venir à l’église par crainte de subir des mauvais traitements. L’année dernière déjà, le frère Feng est parti avec d’autres frères chinois pour évangéliser une région. Ils ont tous été sauvagement battus – presqu’à mort – et ramenés à la station missionnaire grièvement blessés. Tous les chrétiens sont en danger de mort dès qu’ils se déplacent ou partent en voyage. La situation est bien peu rassurante dans le secteur. Je n’ai guère envie de quitter la station pour m’aventurer dans les rues ou sur les routes. Je crains de rencontrer ceux qui respirent la haine et le meurtre contre les chrétiens. Mais en même temps, je ne peux oublier que Dieu m’a appelée à annoncer l’Évangile à ce peuple.


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Les instituteurs des écoles sont en grande partie responsables de cette recrudescence de violence. Beaucoup enseignent qu’il faut haïr et mépriser les étrangers :

– Si vous voyez un de ces diables étrangers, tuez-le ! n’hésitent-ils pas à dire. N’ayez pas de scrupules ! Et faites de même si vous rencontrez un de ces chiens de la religion étrangère (les Chinois convertis à la foi chrétienne) !

Je pense souvent aux paroles de l’apôtre Paul qui a lui-même connu la persécution : « Nous avons été accablés à l’extrême, au-delà de nos forces, de telle sorte que nous désespérions même de conserver la vie. Mais nous, en nousmêmes, nous avions accepté notre arrêt de mort, afin de ne pas placer notre confiance en nous-mêmes, mais en Dieu qui ressuscite les morts. C’est lui qui nous a délivrés et qui nous délivrera d’une telle mort. Oui, nous espérons qu’il nous délivrera encore » (2 Corinthiens 1 : 8-10).

Cette vague de persécution n’est pas encore terminée qu’une autre épreuve s’abat sur nous. Un jour d’avril, vers midi, je reçois un télégramme du pasteur Nordmo. Il m’annonce la terrible nouvelle de l’occupation de la Norvège par l’Allemagne nazie, en sorte que la mission ne pourra plus envoyer de soutien financier aux missionnaires à l’étranger. Lorsque je quitte la poste avec ce télégramme en main, mes pensées s’envolent vers ma famille, mes parents et mes frères et sœurs en Norvège. Sont-ils en sécurité ? Je m’inquiète aussi pour mon propre avenir. Sans le soutien des amis de la mission, vais-je pouvoir survivre ?

De retour à la maison, j’ouvre ma Bible et lis les paroles de David : « Ô Éternel, que mes ennemis sont nombreux ! Quelle multitude se lève contre moi ! Combien disent à mon sujet : Plus de salut pour lui auprès de Dieu ! » (Psaumes 3 : 2). Je m’identifie vraiment à l’auteur de ce psaume. Et pourtant,


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en même temps je me dis : Dieu ne peut pas nous abandonner. En poursuivant ma lecture, mes yeux tombent sur ces paroles : « Mais toi, ô Éternel mon bouclier, tu es ma gloire, tu relèves ma tête ! De ma voix je crie à l’Éternel, et il me répond de sa montagne sainte » (Psaumes 3 : 4-5).

Je me mets à genoux dans ma petite chambre et je dis au Seigneur :

– Ce ne sont pas seulement ma mission et mes amis chrétiens de Norvège qui m’ont envoyée ici en Chine, mais c’est toi, Seigneur. Alors, quoi qu’il arrive, je me confie en toi !

Deux jours plus tard, je reçois un courrier d’une amie et collègue que j’ai connue au foyer de la mission d’Hudson Taylor à Londres. Elle travaille maintenant dans une autre ville de Chine. Écrite avant l’invasion des Allemands en Norvège, sa lettre m’annonce ceci : Je sais que la mission norvégienne soutient plusieurs de vos évangélistes chinois et que tu es toi-même soutenue par des chrétiens de ton pays. Je ne comprends pas toujours les voies du Seigneur, mais chaque fois que je prie ou lis la Bible, Dieu me dit que je dois t’envoyer la dîme de ce que je reçois moi-même.

Quelques jours plus tard, l’argent qu’elle a envoyé me parvient. Mais j’apprends peu après la nouvelle de son décès. Cette fidèle missionnaire est partie rejoindre Christ pour toujours suite à une maladie.

Nous connaissons bien des jours sombres et difficiles pendant cette période de persécution et de pauvreté. Mais Dieu pourvoit malgré tout à nos besoins. Comme toujours, il utilise des hommes et des femmes pour le faire. Un jour, un chèque de 1 500 dollars nous arrive des États-Unis.


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Le cœur grand comme la Chine

Comment expliquer un tel miracle ? Eh bien, cette somme provient du pasteur Frank Mangs, si puissamment utilisé par Dieu pour allumer la flamme du réveil en Norvège.

Il faisait une tournée en Amérique dans le but de demander une aide pour les victimes de la guerre en Finlande. Après avoir appris l’occupation de la Norvège par les armées allemandes, il a immédiatement compris que les missionnaires norvégiens se trouveraient sans ressources. Il a donc appelé les chrétiens américains à ne pas oublier ces missionnaires. Les Américains ont manifestement pris sa requête très à cœur et leurs dons allaient se renouveler plusieurs fois par la suite.

Quant à nos évangélistes chinois qui dépendent d’un soutien accordé par la mission, nous devons leur annoncer la triste nouvelle qu’ils ne recevront plus d’aide régulière. Pourtant, aucun ne démissionne. Ils sont tous prêts à compter sur Dieu seul pour leurs besoins et ceux de leurs familles. Dieu ne nous envoie pas toujours un chèque de 1 500 dollars ! Un jour, je dois effectuer une très longue marche pour rentrer chez moi en compagnie de ma fidèle amie Yü Chien. Pour arriver à la maison avant la nuit, nous devons partir avant l’aube. Mais comment avoir la force de marcher toute la journée sans rien manger ? Nous n’avons plus un seul centime pour acheter de la nourriture. En partant, je dis à Yü Chien que Dieu ne permettra pas que nous souffrions de faim et de soif tout en étant à son service. La seule chose que je me demande, c’est de quelle manière le Seigneur interviendra pour nous secourir. Après environ une heure de marche, Yü Chien m’interpelle : – Grande sœur, arrête un moment !


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Je me retourne et aperçois une petite femme qui court derrière nous. C’est une chrétienne de la région. Reprenant son souffle, elle me dit d’une voix hésitante : – Grande sœur, je ne sais pas comment te dire…

– Si tu as quelque chose à me dire, vas-y sans crainte.

– Je sais bien que ce n’est pas très poli de m’adresser à toi de cette façon, mais si je ne le fais pas, j’aurai beaucoup de peine. Je commence à m’impatienter :

– Ce que tu as à me dire, dis-le vite, car nous sommes pressées.

– D’accord, grande sœur, c’est le Seigneur qui veut que je vienne te voir et que je te parle. J’espère seulement que tu ne seras pas fâchée contre moi…

– Non, tu n’as aucune raison d’avoir peur. Je ne serai pas fâchée, insisté-je.

– Le Seigneur veut que je te donne ceci, ajoute-t-elle en sortant un billet d’un dollar de sa poche. Il me l’a répété plusieurs fois. Je lui ai répondu à chaque fois « non », lui objectant que la grande sœur est une étrangère et qu’elle a sûrement beaucoup plus d’argent que moi ! Si je lui offre un si petit billet qui ne vaut qu’un dollar, elle va se sentir offusquée. Mais ce matin je ne pouvais plus résister. C’est pourquoi je t’ai rattrapée sur le chemin pour te donner ce billet. Je devais obéir. La gêne de cette petite femme disparaît bien vite lorsque je lui explique que Yü Chien et moi n’avons plus un sou pour acheter de quoi manger. Voilà comment Dieu pourvoit à notre pain quotidien ce jour-là, grâce au sacrifice d’une Chinoise venant elle-même d’une famille très pauvre.


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Chapitre 12

Vicissitudes de la vie et fidélité de Dieu Les chrétiens de Shan Yang Hsien ont déjà subi plusieurs vagues de persécution dans le passé. Un de nos évangélistes, le frère Yen, a été menacé de mort, à moins de renier Christ et de revenir à la foi de ses ancêtres. Il a refusé et a été assassiné par une bande de brigands. Sa veuve est ma collaboratrice Yü Chien. Après la mort de son mari, elle s’est consacrée entièrement à Dieu. Dès le début de ma vie en Chine, j’ai apprécié son aide précieuse, particulièrement durant mes premières années comme missionnaire. Elle est devenue mon bras droit. C’est elle qui coud tous mes vêtements, tricote mes chaussettes et m’accompagne dans tous mes déplacements. Les Chinois ici à Shan Yang m’affublent du surnom de diable étranger. Il n’est pas facile de gagner la confiance d’une population si méfiante et hostile. Heureusement, mes connaissances comme infirmière et mon bon contact avec les enfants m’ouvrent des portes. C’est pourquoi je consacre


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du temps à jouer avec les enfants d’une famille chrétienne que je connais. Au départ, les enfants des voisins osaient à peine nous regarder par la porte de leur maison. Mais peu à peu leur crainte a disparu. Je peux maintenant jouer avec tous les enfants du quartier. Ils sont tout heureux quand je leur distribue des biscuits et des noisettes. Même les parents commencent à changer d’attitude à force d’entendre leurs enfants répéter : – Non, la grande dame étrangère n’est pas un diable. Elle est une tata-maîtresse qui aime jouer avec nous !

Un nouveau gouverneur vient d’être nommé à Shan Yang. Il s’appelle Monsieur Ling et son épouse attend un bébé. Elle est venue elle-même un jour à l’église me demander si je pouvais l’assister pour son accouchement. J’ai accepté volontiers car j’ai suivi une formation de sagefemme lors de mes études d’infirmière. La famille Ling a déjà quatre filles, aussi espère-t-elle que leur cinquième enfant sera un garçon. Leurs vœux sont exaucés à la naissance d’un beau petit garçon. Toute la famille est euphorique !

Cet heureux événement a une conséquence inattendue pour moi. D’autres futures mères viennent régulièrement me demander de les assister lors de leur accouchement. Et chose curieuse, à chaque fois elles donnent naissance… à des garçons ! Comme les Chinois sont particulièrement fiers de leurs fils, je vois ma popularité monter en flèche ! Et l’attitude de la population non-chrétienne envers moi change aussi de façon radicale. Je peux enfin parler très librement de l’amour du Seigneur. Mais cette situation comporte aussi ses revers. Il arrive que des Chinois me témoignent leur confiance de manière excessive. Leur ignorance et leur superstition les amènent parfois à s’imaginer des choses sans fondement.


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Ainsi, depuis que j’aide les femmes à accoucher, certains s’imaginent sûrement que j’ai le pouvoir de faire naître des garçons !

Un jour, il m’arrive pire encore. Un jeune homme arrive en courant à la station. Il veut me parler immédiatement. Pourquoi ? Il est pourtant un adversaire farouche de l’Évangile ! – Viens vite ! Viens vite ! implore-t-il tout essoufflé. Ma mère vient de mourir ! – Mais si ta mère est morte, je ne peux plus rien pour elle !

Il me saisit la main et me tire dehors en insistant de plus belle :

– Il faut que tu viennes ! Ma mère est morte mais tu peux encore nous aider !

Sans doute aime-t-il beaucoup sa mère, pensé-je. J’accepte de suivre le jeune homme jusqu’à la maison où je trouve la femme à moitié assise dans son lit et penchée vers l’arrière. Elle est soutenue par plusieurs personnes. Très affaiblie suite à une grave hémorragie, elle a perdu connaissance. Je ne sens plus son pouls, bien que son cœur batte encore très faiblement. J’explique aux personnes présentes que la malade n’est pas morte, mais simplement inconsciente et très faible. Je leur conseille de l’allonger au lieu de la maintenir dans cette position mi-assise. Mais ils refusent sous prétexte que son sang monterait au cerveau. Je ne comprends pas pourquoi ils veulent empêcher que le sang monte à son cerveau, puisque cette femme est morte, d’après eux ! Face à leur entêtement, je les avertis en m’avançant vers la porte :


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– Si vous ne faites pas ce que je vous demande, je m’en vais !

– Non, non, reste ! Ne t’en va pas, nous ferons ce que tu nous demandes ! Ils étendent enfin la malade sur son lit et je réussis à arrêter l’hémorragie.

– Elle n’est pas morte, dis-je à la famille pour la rassurer. Elle doit simplement se reposer et vous verrez qu’elle ira bientôt mieux.

En effet, cette maman ne tarde pas à ouvrir les yeux et à revenir à elle-même. J’ai beau répéter qu’elle n’a jamais été morte, la rumeur se répand comme une traînée de poudre que « la grande dame missionnaire a le pouvoir de ressusciter les morts » ! Par ces expériences, le Seigneur me montre combien mes capacités d’infirmière sont un moyen efficace pour ouvrir les cœurs à l’Évangile. Le travail médical occupera d’ailleurs une place de plus en plus grande dans la suite de mon ministère.

J’aime mon travail, mais au bout d’un certain temps, je dois me rendre à l’évidence. J’ai surestimé mes forces. Une lassitude est en train de s’installer en moi, alourdie par un sentiment d’ennui et de découragement. Plusieurs choses me pèsent. Je ne maîtrise pas encore totalement le chinois. Or je ressens par moments un profond besoin de parler norvégien avec quelqu’un, ce qui est impossible ici. Il y a aussi la façon de penser des Orientaux qui est si différente de la mienne ! Ajouté à cela, des rats dans la maison m’empêchent souvent de dormir tranquillement la nuit… Je me raisonne en me disant que tout cela fait partie de la vie missionnaire !


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Heureusement, le docteur Stockley de Sian passe me dire bonjour durant cette période difficile. Il discerne immédiatement que quelque chose ne tourne pas rond. – Annie, souffres-tu de quelque chose ? s’inquiète-t-il. Est-ce que tu te plais vraiment ici ? Ne trouves-tu pas que c’est dur de vivre toute seule dans ce coin perdu ?

– Je ne suis pas seule. Je suis entourée de nombreux frères et sœurs dans la foi et les anciens de l’église m’aident souvent… Le docteur Stockley m’écoute et s’en va sans ajouter un mot. Dès son retour à Sian, il envoie une lettre à notre doyen, le pasteur Nordmo, pour lui faire part de son souci :

– Annie a perdu son sourire, lui écrit-il, et cela m’inquiète. Il est dangereux pour une jeune européenne de vivre trop longtemps seule dans une région aussi perdue. Il faut absolument qu’Annie vienne ici à Sian pour se reposer pendant quelque temps.

À la lecture de cette lettre, le pasteur Nordmo décide sur le champ d’aller me conduire chez le docteur Stockley. Je quitte donc mes montagnes et arrive à Sian. J’ai l’impression d’atterrir dans un autre monde. Dans ma région, les gens portent des habits simples en tissu bleu, comme moi d’ailleurs. Les maisons de nos villages sont très rudimentaires, voire misérables. À Sian par contre, beaucoup de gens sont habillés élégamment et je remarque partout de très belles maisons. Lorsque l’on me sert le thé à mon arrivée, je suis émerveillée de voir le raffinement des tasses. Elles contrastent tellement avec les simples gobelets en terre cuite que j’ai l’habitude d’utiliser !

Je réalise petit à petit que je suis « sous-alimentée » en ce qui concerne la beauté et les joies simples de la vie. Là-


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haut dans mes montagnes, tout est trop gris, trop triste, trop terne. Cette prise de conscience ne m’apporte pas la guérison, bien au contraire. Je sombre encore plus profondément dans le découragement et la mélancolie. Je ne m’imagine pas une minute retourner dans mon coin perdu dans les montagnes. Par moments, je prie même le Seigneur de bien vouloir me prendre auprès de lui. Je n’ai plus aucun goût à vivre. Qui pourrait croire que quelques semaines plus tard, cette période sombre ne sera plus qu’un mauvais souvenir ? Le docteur et son personnel sont aux petits soins pour moi. Ils font tout pour me sortir de là. Une missionnaire qui s’appelle Dorothy Curtis s’occupe spécialement de moi. Chaque soir, elle reste près de mon lit jusqu’à ce que je trouve le sommeil. Elle me réconforte en me parlant de la fidélité du Seigneur. Et le miracle se produit ! Les forces et la joie de vivre me reviennent progressivement. Je reçois un jour de la part du Seigneur un appel renouvelé pour mon champ de mission. À partir de ce moment, la vie solitaire là-bas ne me fait plus peur et je peux envisager de retourner dans mes montagnes, et même avec joie.

Avant mon départ, Dorothy et ses amis me comblent de délicates attentions, des cadeaux destinés à rendre ma vie un peu plus gaie. Je reçois entre autres de belles tasses en porcelaine, des bibelots et beaucoup d’objets utiles pour ma vie quotidienne. Ils vont même jusqu’à me cueillir de magnifiques fleurs sauvages afin que mon voyage de retour soit agrémenté de parfums agréables. C’est donc fortifiée et renouvelée que je retourne à mon travail.


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Chapitre 13

Une pluie torrentielle Mon physique atypique ne me facilite pas toujours la vie dans ce pays où les Chinois, et surtout les Chinoises, sont généralement de petite taille. Moi qui suis déjà considérée comme très grande dans mon pays natal, je passe ici pour une géante ! Par ailleurs, avec mes cheveux châtain clair, les gens me trouvent bien étrange car tous les Chinois ont les cheveux noirs comme du jais. Et mes yeux bleus n’arrangent pas les choses ! En effet, seules les statues des divinités possèdent des yeux de cette couleur. Je cours donc le risque d’être prise pour un être quasi surnaturel et c’est d’ailleurs ce qui va arriver lors d’un déplacement. Je dois me rendre à Shan Yang Hsien en compagnie de ma collaboratrice Yü Chien. Avant de partir, le pasteur Nordmo me conseille de porter un chapeau de paille et des lunettes de soleil par cette chaleur torride. Nous protéger des coups de soleil est indispensable car nous devons parcourir une soixantaine de kilomètres à pied à travers les montagnes en une seule journée.


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Durant ce long voyage, nous nous arrêtons plusieurs fois pour nous reposer et prendre un peu de nourriture. Alors que nous nous délassons un moment au cours de cette journée éprouvante, nous sommes intriguées par des bruits étranges qui se rapprochent en s’amplifiant. Nous distinguons peu à peu l’origine de tout ce tintamarre : il s’agit de gongs frappés par les habitants d’un village voisin qui défilent en procession. Ils ont sorti leurs dieux du temple pour les inciter à accorder au peuple la pluie nécessaire après une longue sécheresse. Ces idoles dressées sur des chaises à porteurs au bout de grandes perches pèsent très lourd. Il faut quatre hommes pour transporter chacune d’elles. Nous décidons de ne pas nous attarder car il nous reste vingt kilomètres à parcourir pour atteindre Shan Yang Hsien. Alors que nous nous levons pour reprendre la route, nous apercevons deux hommes portant chacun un gros bâton qui courent dans notre direction. Leurs intentions ne semblent pas les meilleures ! Je me mets à prier intérieurement. Je sais que lors de ces processions d’idoles, des cas de possession démoniaque se manifestent fréquemment. Les deux hommes ne tardent pas à nous rejoindre. L’un d’eux m’ordonne immédiatement : – Enlève ton chapeau ! Enlève ton chapeau !

Je lui demande aimablement pourquoi je devrais enlever mon chapeau de paille qui me protège de la chaleur du soleil. – Nous sommes en train de prier pour avoir de la pluie, répond-il fort énervé. Nous n’avons pas eu une seule goutte de pluie depuis deux mois ici. Nos récoltes sont en danger. Enlève vite ton chapeau ! Les dieux n’aiment pas voir de la paille sur la tête de quelqu’un. Dépêche-toi, sinon nous n’aurons pas de pluie !


Une pluie torrentielle

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Enlever son chapeau est un signe de respect. Comment pourrais-je enlever mon chapeau par déférence pour des idoles ? Non, pas question ! Je refuse de m’incliner devant les faux dieux, quitte à perdre la vie ! Je m’enhardis à demander aux deux hommes : – Vous ne connaissez donc pas le seul vrai Dieu ?

– Non, nous ne le connaissons pas ! répondent-ils en hochant la tête.

Sans réfléchir aux conséquences de mon geste, j’enlève alors mes lunettes noires, regarde les hommes en face et leur déclare : – Le vrai Dieu du ciel est mon Père et je suis son enfant ! C’est lui qui m’a envoyée ici !

En découvrant mes yeux bleus, ils ne disent plus un mot. Je comprendrai par la suite pourquoi ils sont si impressionnés de me voir sans lunettes de soleil. C’est que, dans les peintures, les divinités chinoises ont souvent les yeux bleus. Je poursuis alors simplement : – Retournez au village et dites à tout le monde d’arrêter de taper sur les gongs et les tambours. Priez tous le vrai Dieu et il vous donnera de la pluie aujourd’hui avant minuit !

Les deux hommes m’ont écoutée attentivement. Ils se retirent avec force courbettes respectueuses. Au bout d’un moment, les gongs et les tambours se taisent. Je suis tout heureuse et c’est en chantant des louanges à Dieu que nous poursuivons notre chemin. À notre arrivée à Shan Yang Hsien, je m’empresse de raconter ce qui vient de se passer à Monsieur Feng, l’ancien de l’église. Je suis très fière de moi. Je pense avoir accompli une grande œuvre pour Dieu. Mon visage rayonne de joie


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Le cœur grand comme la Chine

pendant que je raconte mon exploit au frère Feng. Mais je remarque que le visage du frère Feng se défait au fur à mesure qu’il entend mon récit. D’un air désespéré, il finit par s’exclamer : – Que pouvons-nous faire avec ces jeunes missionnaires insensées ? Tu as commis là une énorme bêtise, accompagnée d’une terrible imprudence !

Il m’explique alors que lorsque les gens de la région invoquent leurs dieux pour obtenir de la pluie lors d’une sécheresse. Leur coutume veut qu’ils arrêtent une personne sur la route pour lui poser cette question : « Aurons-nous de la pluie tel ou tel jour ? » Si la personne répond « oui » et que la pluie arrive, elle sera considérée comme investie de pouvoirs divins. Mais s’il ne pleut pas, ils diront que c’est un mauvais esprit qui a parlé par sa bouche, et cette personne risque d’être mise à mort ! Le frère Feng réunit rapidement tous les frères et sœurs de l’église pour prier. Après avoir marché soixante kilomètres sous un soleil de plomb, je suis moi-même trop épuisée pour participer. Je m’affale sur mon lit comme une masse. J’ai à peine le temps de m’assoupir que quelqu’un frappe à ma porte :

– Lève-toi vite ! Viens remercier le Seigneur avec nous ! Il pleut, il pleut beaucoup !

En effet, il pleut dehors, et à torrents ! Combien je suis reconnaissante au Seigneur qui a eu pitié de moi, de mon ignorance et de mon imprudence. Il sait que je suis encore jeune et que je n’en suis qu’à ma deuxième année en Chine. Mais il a également fait preuve de miséricorde envers les paysans de la région de Shan Yang Hsien qui avaient tant besoin d’une bonne récolte de maïs pour faire vivre leurs familles !


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Chapitre 14

Pardon et libération Un jour de l’automne 1940, le pasteur Nordmo me demande de me rendre à Shang Hsien afin de seconder Anna Christensen, une missionnaire de la Mission à l’intérieur de la Chine. Il l’a invitée à tenir des réunions d’évangélisation dans les villages de notre champ de mission. Originaire du Danemark, elle a cinquante-quatre ans. Je vais être sa collaboratrice pendant deux mois car des rassemblements sont prévus pendant une semaine dans chaque village.

Lorsqu’elle parle en public, Anna Christensen utilise le chinois mandarin qui est bien compris de tout le monde. Elle prêche les mêmes messages dans tous les villages, sans jamais rien y changer. Pendant les trois premiers jours, elle parle de l’état de péché de l’humanité. Le quatrième et le cinquième, elle parle de la grâce pleinement suffisante de Jésus-Christ. Le sixième jour, elle fait une étude sur la mort et la résurrection de Christ et le septième jour, elle aborde le thème du retour du Seigneur.


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Assistant à toutes les réunions, j’entends ces mêmes messages à plusieurs reprises. Je pourrais les trouver vieillis ou périmés. Mais non, bien au contraire ! Je ne me lasse pas d’écouter les mêmes vérités de la Bible qui deviennent à chaque fois plus précieuses pour moi. Je vois le Saint-Esprit agir avec puissance dans les réunions et transformer la vie d’un grand nombre de Chinois. Pour inviter les gens à Shang Hsien, nous posons de grandes affiches qui attirent beaucoup de personnes, parmi lesquelles quelques officiers de l’armée. L’un d’eux a dû subir les moqueries de ses collègues pour être venu plusieurs fois déjà à l’église. Sans se décourager, il se rend à la première réunion d’évangélisation pendant laquelle Anna Christensen a la joie de le conduire à Christ.

Un officier plus âgé est également touché par le message. La corruption sous diverses formes est très répandue au sein de l’armée. Profondément convaincu de péché, l’officier nous demande un entretien. Il a le cœur assoiffé de pardon et de paix mais a l’impression que ses péchés sont trop grands pour que Dieu puisse lui pardonner. Le voyant perdu et désespéré, je lui demande :

– Qu’est-ce qui vous empêche de croire que Jésus peut pardonner et libérer de tout péché, de n’importe quel péché ?

La Parole de Dieu le convainc. Il arrive finalement à mettre toute sa confiance en Christ. Il quitte la salle de réunion rempli de joie et deviendra un témoin fidèle de la grâce de Dieu dans son entourage.

Anna Christensen tient à ce que ce soit moi qui m’occupe de la cure d’âme de ceux qui répondent à l’appel. Cela doit même primer sur toute autre activité comme la prépa-


Pardon et libération

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ration des repas par exemple. Si elle désire que je sois en contact avec ces personnes, c’est parce qu’elle est consciente qu’après son départ, c’est moi qui me chargerai du travail de suite. En parlant avec ceux qui cherchent le salut, nous citons souvent ce texte : « Certains pourtant l’ont accueilli ; ils ont cru en lui (en Jésus). À tous ceux-là il a accordé le privilège de devenir enfants de Dieu. Ce n’est pas par une naissance naturelle, ni sous l’impulsion d’un désir, ou encore par la volonté de l’homme qu’ils le sont devenus ; mais c’est de Dieu qu’ils sont nés » (Jean 1 : 12-13). Nous sommes bien conscientes que Dieu seul peut éclairer ces cœurs qui le cherchent et leur faire comprendre la vérité. Tard un soir, alors que je viens de m’endormir, quelqu’un frappe à ma porte. C’est Madame Wang qui semble en grande détresse.

– Pardonne-moi de venir à une telle heure, me dit-elle en sanglotant, mais le poids de mon péché est trop lourd à porter. J’ai transgressé tous les commandements de Dieu. Mes péchés se sont accumulés comme une montagne plus haute que le mont Taï. Veux-tu prier pour moi ?

– Je veux bien prier pour toi, mais c’est à toi de confesser tes péchés devant Dieu. Madame Wang s’agenouille alors dans un coin de ma chambre et répand la détresse de son cœur devant Dieu. – Maintenant, j’ai tout confessé devant le Seigneur, déclare-t-elle en se levant. J’ouvre alors ma Bible et lui montre qu’en mourant sur la croix du Calvaire, Jésus a déjà expié tous les péchés qu’elle a commis. Citant le texte d’Ésaïe 53, je remplace les pronoms par le nom de Madame Wang :


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– Il était blessé pour les péchés de Madame Wang, brisé pour les iniquités de Madame Wang. Le châtiment qui donne la paix à Madame Wang est tombé sur lui, et c’est par ses meurtrissures que Madame Wang est guérie.

Madame Wang semble avoir compris. Le cœur débordant de joie, elle rentre chez elle en chantant des cantiques. Voyant sa transformation, je suppose qu’elle a fait l’expérience de la nouvelle naissance. Mais le lendemain matin, alors que nous sommes en train de prendre notre petit-déjeuner composé de bouillie de maïs et de pommes de terre, Madame Wang revient me voir :

vée !

– Grande sœur, grande sœur, je ne suis pas encore sau-

– Mais hier tu as confessé tous tes péchés et mis ta confiance en Jésus, le Sauveur ! – Je ne suis pas sauvée, s’exclame Madame Wang en me prenant la main. Je n’ai pas changé de vie ! Je suis la même que j’ai toujours été, je commets les mêmes péchés qu’avant. J’ai encore volé du pain ce matin !

Madame Wang a souvent volé du pain pour nourrir ses deux enfants. Elle a donc récidivé. Attristée d’avoir péché le lendemain de sa conversion, elle considère qu’elle ne peut plus se considérer comme une véritable chrétienne. – Lorsque tu volais autrefois, lui fais-je remarquer, étais-tu aussi triste et désolée que maintenant ?

– Non, pas du tout. Plus j’arrivais à voler sans être vue, plus j’étais fière de moi. – Tu n’es donc plus du tout la même qu’autrefois, tu as vraiment changé. Tu n’es plus fière de tes exploits coupables. Au contraire, tu les regrettes et tu es triste de les avoir


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commis. Hier soir, tu as mis ta confiance en Jésus et tu as reçu une vie nouvelle par le Saint-Esprit. Voilà pourquoi ta conscience te rappelle maintenant à l’ordre ! Tu es tombée de façon occasionnelle dans le péché mais tu ne peux plus vivre dans le péché. Madame Wang a saisi la vérité. Elle s’humilie une nouvelle fois devant le Seigneur et ne tarde pas à mettre sa vie en règle. Elle continuera à marcher dans les voies de Dieu. Un jour, j’entendrai le témoignage de celle qui restera toujours une très chère sœur en Christ pour moi : – Le péché que je pratiquais joyeusement auparavant me fait souffrir maintenant, et je ne suis pas prête à recommencer !

Ainsi le Saint-Esprit est à l’œuvre de bien des manières et nous devons être sensibles à sa voix. J’en fais encore une fois l’expérience lors d’un jour d’été très chaud.

– S’il te plaît, viens prier chez moi, me demande un nouveau converti d’un village voisin. Ma fille est possédée d’un mauvais esprit.

Je me rends donc avec ce père dans sa famille venue récemment à l’Évangile. La fille d’environ douze ans est couchée et comme dans un état second. Lorsque j’essaie de prier, je ressens immédiatement une terrible résistance spirituelle. Je m’enquiers aussitôt :

– Avez-vous ici des objets qui ont été utilisés dans des rites ou cérémonies idolâtres ? – Non, rien…, m’assurent-ils.

Je tente à nouveau de prier mais un mur invisible semble se dresser devant moi.


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– Quelque chose empêche le Saint-Esprit d’agir, dis-je avec assurance. Je ne sais pas ce qu’il faut faire. Je ne crois pas pouvoir vous aider.

Je quitte la maison, désemparée. Après avoir marché quelques pas dans la rue, j’entends la mère courir derrière moi.

– Reviens, reviens, supplie-t-elle, je vois que le vrai Dieu est très sévère ! Nous rebroussons chemin jusque chez elle. En rentrant dans la maison, elle me montre un endroit dans le mur juste au-dessus du lit où est couchée la fillette.

– Là-dedans il y a une idole en bronze que notre famille a adorée depuis des générations, avoue-t-elle en sanglotant. Nous avons jeté toutes les autres idoles que nous avions à la maison, mais je n’avais pas envie de me débarrasser de celle-là. Alors, je l’ai emmurée. – Alors, que comptez-vous faire maintenant ?

– Il faut que ma fille soit libérée ! s’écrie-t-elle.

Sans hésiter, la mère cogne le mur, enlève une brique, sort l’idole et la jette sur le tas de fumier à l’extérieur. Je peux enfin prier librement ! La fille est libérée et guérie !


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Chapitre 15

Réveil des consciences Un peu plus tard, la mission me propose de m’installer à Lung Chü Chai pour y remplacer la missionnaire Marie Syltevik. Cette proposition m’inquiète pour plusieurs raisons. D’abord, je n’ai pas très envie de quitter Shan Yang ni Monsieur Feng, le frère ancien qui m’est un soutien constant et un précieux conseiller. De plus, lors de ma visite à Lung Chü Chai avec Anna Christensen, les chrétiens m’ont donné l’impression d’être plutôt renfermés et peu accueillants. M’accepteront-ils comme leur nouvelle missionnaire ?

D’autre part, depuis mon arrivée en Chine, je n’ai encore jamais porté seule la responsabilité d’une église locale, je n’ai été que collaboratrice. Et pour couronner le tout, j’ai appris qu’un conflit a surgi au sein de l’église de Lung Chü Chai peu avant le départ de Marie Syltevik ! C’est donc le cœur lourd que je pars en automne 1941.

Les troubles dans cette église ont commencé quand Marie Syltevik a accueilli un groupe de chrétiens et leur a donné la parole dans l’église. Ces chrétiens, appelés La


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famille de Jésus, mettent fortement l’accent sur le don de prier en langues. Probablement tout n’est-il pas authentique et sans mélange et peut-être y a-t-il des points de doctrine sujets à discussion. C’est pourquoi le pasteur Nordmo a jugé bon de donner congé à ce groupe. Et Marie Syltevik est simplement partie avec ces « pentecôtistes » chinois. Ils se sont établis dans une tout autre région et habitent des grottes situées dans un vallon resserré 3.

À ma grande surprise, les frères et sœurs de Lung Chü Chai me reçoivent avec un amour qui dépasse toutes mes attentes. Ainsi mes craintes d’un accueil plutôt froid n’étaient pas fondées. Je me sens immédiatement comme un membre d’une grande famille. Je tombe également sous le charme de Lung Shü Chai que je trouve l’endroit le plus magnifique du monde. J’y séjournerai jusqu’à mon retour en Norvège, à l’exception des périodes pendant lesquelles je serai obligée de m’enfuir pour échapper à de multiples dangers. Mon travail dans cette église se fait en collaboration avec un bon nombre de courageux et bien-aimés frères et sœurs chinois. Deux fois par an, j’organise un cours biblique durant une semaine. Des centaines de personnes viennent à chaque fois de tout le district pour étudier la Parole de Dieu. Ils logent à la station missionnaire et jouissent ainsi d’une communion fraternelle très étroite. Chaque printemps et chaque automne, je m’en vais avec quelques chrétiens dans une dizaine de villages des alentours et j’y tiens des réunions et des cours bibliques. Dieu bénit ce travail. Il nous arrive d’organiser des réunions pendant Lorsque bien plus tard j’aurai l’occasion de les visiter, je constaterai que ces chrétiens vivent dans une communion fraternelle admirable. Il m’arrive d’être triste aujourd’hui encore en pensant combien peu nous tolérons la diversité dans nos églises, en Chine et ailleurs.

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trois jours et des cours durant toute une semaine dans les villages.

Tenir autant de réunions et de classes en divers lieux n’est pas un travail facile. Cela me demande un important travail de préparation. Les gens qui habitent des endroits reculés et qui ne peuvent venir régulièrement à l’église veulent de longs messages. Je dois parler au moins deux heures à chaque réunion, sinon ils sont déçus. Au printemps 1942, je me mets en route pour une première évangélisation à Tieh Li Pu, à trente kilomètres de Lung Chü Chai. Chaque journée commence par une réunion de prière à quatre heures du matin, suivie de trois autres réunions. Les Chinois s’attendent à ce que je leur délivre un message biblique à chacune de ces rencontres. Le premier jour, vers sept heures du matin, je me sens tout à coup sans force alors que je dois prendre la parole. Malgré une très bonne préparation, je suis incapable de m’exprimer d’une manière claire et convaincante. Cette impuissance à proclamer la Bonne Nouvelle m’écrase. Après cette première réunion, je ne suis pas d’humeur à bavarder avec qui que ce soit. Comment puis-je continuer à parler plusieurs fois par jour dans ces conditions ? J’en suis incapable. Le cœur triste et abattu, je monte sur une colline pour y rechercher la solitude. Là-haut dans le silence, je demande au Seigneur de me montrer ce qui empêche le Saint-Esprit de m’utiliser. Au bout d’un moment, le Seigneur vient à mon secours en me rappelant un incident.

Quelque temps auparavant, j’ai emprunté un objet sans permission, une faute qui peut paraître insignifiante. Mais c’est une faute quand même. Au risque de perdre la face, je


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prends la décision d’écrire immédiatement à la personne concernée par cet emprunt et de lui demander pardon. Lorsque je descends de la colline, mon cœur déborde de joie. Je sais que ma faute est pardonnée et que le Seigneur pourra maintenant m’utiliser librement.

Lorsque je reviens dans la salle de réunions, un vacarme terrible parvient à mes oreilles. Je découvre une femme qui saute et crie, apparemment possédée par le diable. Satan vient de connaître une défaite là-haut sur la colline. Sans doute veut-il mettre maintenant un autre obstacle sur ma route. Tout en priant ardemment, je m’arme de courage, me place face à cette femme et déclare : – Au nom de Jésus-Christ, je t’ordonne de sortir de cette femme !

C’est la toute première fois de ma vie que je commande à un démon de sortir, et il sort ! La femme retrouve immédiatement son calme et son équilibre. Et suite à cette délivrance, j’assiste à une œuvre merveilleuse du Saint-Esprit parmi les non-chrétiens. Ils se convertissent en grand nombre et n’hésitent pas à témoigner de Jésus autour d’eux. Le réveil est là ! Mieux que jamais, je comprends l’importance des paroles de l’apôtre Paul : « Si donc quelqu’un se purifie, il sera un vase d’un usage noble, sanctifié, utile à son maître, propre à toute bonne œuvre » (2 Timothée 2 : 21).

À Kuei Shu Wa, il se passe aussi quelque chose d’inoubliable. Bien que nous soyons en pleine période de moisson, les femmes sont réunies pour un cours biblique d’une semaine. Pendant que les hommes travaillent toute la journée dans leurs champs de maïs, les femmes sont disposées à étudier la Bible.


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Je choisis le thème des dix commandements. Lorsque j’arrive au sixième qui dit « Tu ne tueras point », je ressens comme un lourd fardeau sur mon cœur qui me pousse à leur affirmer :

– Vous avez transgressé ce commandement ! Vous aussi vous avez tué !

Les femmes ne semblent rien comprendre. L’une d’entre elles me demande : – Veux-tu dire par là que nous n’aimons pas assez notre prochain ?

– Non, vous avez tué des êtres humains. Vous avez tué vos propres enfants ! À l’écoute de ces paroles, elles se mettent à rire et s’exclament à l’unisson :

– Non, cela ne compte pas ! Nous n’avons pas tué d’êtres humains. Ce n’étaient que des bébés filles !

Selon une vieille coutume à l’intérieur de la Chine, les mères ôtent la vie à leurs propres bébés filles si elles estiment qu’il y en a trop. Cette coutume barbare est bien admise, et ces femmes qui suivent ma leçon biblique ne semblent pas y attacher une grande importance. Je leur pose alors la question qui brûle dans mon cœur depuis un moment :

– Si ces petits bébés filles dont vous parlez ne doivent pas être considérés comme des êtres humains, qu’est-ce que vous étiez, vous alors, lorsque vous étiez petites ? Vous étiez bien des bébés filles, vous aussi, au moment de votre naissance ! Sachez que ces bébés filles à qui vous avez ôté la vie étaient vraiment un bien précieux aux yeux du Seigneur Jésus. Il les aimait autant qu’il vous aime vous-mêmes.


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Soudain, les femmes ne disent plus un mot. Au fond de mon cœur, je ne cesse de prier pour que le Seigneur les éclaire et leur montre la gravité de leur péché. Après un long moment de silence, elles commencent les unes après les autres à essuyer des larmes. Touchée par leur tristesse, je les encourage à confesser leurs péchés et à implorer le pardon de Dieu. Un moment de prière des plus émouvants suit mon appel. Comment ne pas penser à ce que dit Dieu dans Proverbes 28 : 13 ? « Rien ne réussit à celui qui cache ses fautes, mais Dieu pardonne à celui qui les avoue et y renonce ». Une de ces femmes se lève et s’exclame :

– Un fardeau qui pesait au moins une tonne est tombé de mes épaules aujourd’hui. Je me sens tellement soulagée !

Cette femme a tué trois de ses enfants de ses propres mains. Sa tristesse est palpable. En confessant son péché, elle est libérée de ce lourd fardeau qui pesait sur sa conscience. Plusieurs autres font la même expérience. Je pense qu’elles ont réalisé la gravité de leurs actes lorsqu’elles m’ont entendue leur déclarer : – Vous étiez bien des bébés filles, vous aussi, quand vous êtes venues au monde !


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Chapitre 16

Dieu ouvre des portes Dans la région de Lung Chü Chai, beaucoup de villages n’ont jamais été évangélisés. Un de ces villages non atteints s’appelle Chu Lin Kwan. Des missionnaires ont essayé bien avant 1942 d’y planter la semence de l’Évangile, mais sans succès. Les villageois les ont immédiatement chassés. Avec mes frères et sœurs de Lung Chü Chai, je prie sans relâche pour tout le district, dont ce village fermé. Et Dieu exauce nos prières !

Pour me rendre de Kwei Shu Wa à Ku Shan Ping, je suis obligée de traverser une rivière à gué. Je passe ainsi tout près de Chu Lin Kwan, ce village hostile à l’Évangile. Un jour, après avoir marché quarante kilomètres depuis Kwei Shu Wa, j’entreprends de traverser le cours d’eau. Sur la rive, quelques enfants du village qui m’observent me crient méchamment : – Grand-père du ciel 4, grand-père du ciel, fais que le diable étranger tombe dans l’eau ! Les Chinois utilisent les expressions grand-père du ciel et vieux père céleste pour désigner celui qu’ils considèrent comme le dieu du ciel.

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Heureusement leurs prières n’ont pas d’effet et le Seigneur me permet d’atteindre saine et sauve le rivage opposé. Une autre fois en revanche, ma collaboratrice et moi perdons pied toutes les deux en traversant la même rivière en crue. Nous sommes rapidement emportées par le courant. Je lance un cri vers le Seigneur : qu’il vienne à notre secours, qu’il conduise quelques-uns de nos intercesseurs à prier ! Quelques instants plus tard, le courant me projette sur un grand rocher au milieu de la rivière. Je m’y hisse et parviens à tirer ma collaboratrice vers moi. Nous voilà saines et sauves au milieu du courant rapide. Fort heureusement, des villageois ne tardent pas à nous aider et nous regagnons la rive sans encombre.

Les habitants des villages de Ku Shan Ping et de Kwei Shu Wa font tous profession d’être chrétiens. Lors d’une réunion à Ku Shan Ping présidée par un frère chinois, un jeune homme entre tout essoufflé dans la salle. Il est originaire de Chu Lin Kwan, ce village si hermétique à l’Évangile. Il insiste pour que j’aille rendre visite sans tarder à sa mère. Ma surprise est totale car jamais ces villageois n’ont encore permis aux diables étrangers de pénétrer dans leur bourgade.

Pourquoi ce jeune homme est-il venu me chercher ? Il me raconte que sa mère a depuis quelque temps des problèmes aux yeux. Sans docteur dans le village, elle était allée comme tout le monde prier les divinités du temple, mais sans résultat. Le soir où j’ai traversé la rivière près de son village, elle a beaucoup souffert de ses yeux. À ce moment, quelqu’un lui a appris qu’un de ces diables étrangers était passé près de chez elle. En entendant que j’allais annoncer la Parole du Dieu des étrangers à Ku Shan Ping, elle s’est agenouillée.


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En tapant sa tête contre le sol, elle s’est adressée à ce Dieu qui lui était inconnu :

– Dieu des étrangers, je m’adresse à toi ! Je te demande de me pardonner de ne pas me prosterner devant ton image, car je n’en ai pas. Je ne sais pas du tout à quoi tu ressembles. Mais si tu veux bien guérir mes yeux, je mettrai sûrement à part toute une journée pour te remercier !

Le lendemain, ses yeux ne la faisaient plus souffrir. Elle s’est dépêchée d’envoyer son fils à Ku Shan Ping pour me contacter. Elle voulait que je vienne chez elle et que j’organise une réunion pour remercier le Dieu des étrangers !

Une fois les réunions à Ku Shan Ping terminées, je suis tout heureuse de me rendre à Chu Lin Kwan. Dieu a enfin exaucé nos prières pour ce village réfractaire. Quel privilège de pouvoir évangéliser un nouveau village ! Je m’attends à ce que beaucoup de gens se tournent vers le Seigneur.

En arrivant au village, je m’aperçois rapidement que les cœurs des habitants ne sont pas si ouverts à mon message que je l’espérais. Personne ne m’écoute attentivement lorsque je parle de Jésus. Leur seul intérêt est la curiosité de voir de près un de ces diables étrangers. Une foule de femmes et d’enfants tournent autour de moi. Ces Chinoises qui n’ont jamais vu une femme avec de si grands pieds se demandent si je suis un homme ou une femme ! Certaines poussent même l’audace jusqu’à les mesurer ! Elles regardent avec stupéfaction mes yeux bleus et mon grand nez et examinent mes vêtements. Elles s’intéressent à tout ce qui concerne ma personne, mais ne manifestent aucun intérêt pour le message chrétien. Malgré mes efforts pour faire comprendre l’Évangile, de toute la journée, aucun villageois n’exprime le moindre


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désir de connaître le Sauveur. À minuit passé, je m’écroule, totalement épuisée et découragée.

Je plie mon lit avant l’aube, bien décidée à partir. Je dis rapidement au revoir au jeune homme qui était venu me chercher à Ku Shan Ping. Au moment de prendre mes bagages, une femme fait irruption dans la maison en s’écriant :

– Est-elle partie ? Nous a-t-elle déjà quittés ? Il faut que je lui parle ! J’ai quelque chose à lui dire. Soulagée de me voir encore là, elle s’approche de moi. En me prenant les mains, elle s’exclame :

– Oh femme étrangère, femme étrangère, il faut que je naisse de nouveau ! – As-tu donc compris le message d’hier ?

– Non, je n’étais pas au village hier soir. J’étais partie rendre visite à un membre de ma famille. En rentrant chez moi, mon fils m’a raconté ce que vous avez enseigné : qu’il faut naître de nouveau ! C’est bien ce que vous avez affirmé, n’est-ce pas ? Je ne comprends absolument pas ce que cela veut dire. Mais j’y ai pensé toute la nuit sans fermer l’œil un instant. Il fallait que je vienne vous demander une explication. Je passe un moment à lui parler de la nouvelle naissance, de cette vie nouvelle que Jésus-Christ nous donne lorsque nous venons à lui. Je lui explique qu’en plus de nous pardonner et de nous délivrer de nos péchés, il met sa vie en nous.

– Il faut que tu saches ceci, ajouté-je : si tu crois en Jésus, ta vie ne sera pas facile dans ce village. Tu ne pourras plus mentir, maudire ou tromper les gens ni adorer les idoles. Certaines personnes vont probablement te faire des misères et t’appeler chienne de la religion étrangère. Tu


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devras répondre avec douceur et ne jamais te venger. Vivre en chrétien à Chu Lin Kwan ne sera pas facile.

Elle semble très bien comprendre mes paroles. Sans hésiter, elle s’écrie :

– Quelles que soient les conséquences, il faut que je naisse de nouveau !

La grâce de Dieu est vraiment merveilleuse ! Elle a agi dans le cœur de cette femme ! Nous nous agenouillons toutes les deux pour prier. Cette Chinoise est la toute première personne du village Chu Lin Kwan à expérimenter une vie nouvelle en Christ. Je quitte ce lieu remplie de reconnaissance mais avec le sentiment d’être comme une mère contrainte de se séparer de son enfant nouveau-né.

J’ai l’occasion de revenir dans le village de Chu Lin Kwan quelques mois plus tard. J’ai la joie de retrouver cette première chrétienne. Je constate que malgré ses connaissances rudimentaires en matière de foi chrétienne, elle a témoigné de Jésus à de nombreux villageois. La première réunion rassemble près de quatre-vingts personnes dans sa maison. Elles écoutent respectueusement mon message. Aucune ne sachant lire, je ne peux étudier la Bible ni utiliser des livres de chants. Mais ma collaboratrice Yü Chien leur apprend rapidement à reconnaître plusieurs caractères d’écriture et à réciter des versets bibliques par cœur. C’est ainsi que la Parole de Dieu prend racine dans ce village qui autrefois refusait d’accueillir un seul missionnaire. Lorsque les circonstances me forceront à quitter le pays, une assemblée chrétienne nombreuse aura vu le jour à Chu Lin Kwan. Et cinquante ans plus tard, l’église de ce village sera une des plus fortes et des plus vivantes de toute la région !


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Lung Wang Miao est le dernier village que nous visitons habituellement lors de nos tournées. Chang, une veuve, y habite avec un fils unique. Bien qu’elle ne sache pas lire, elle a réussi à mémoriser une quantité impressionnante de textes bibliques. Elle connaît par cœur l’essentiel des Évangiles, les épîtres aux Romains et aux Éphésiens et beaucoup de versets des Psaumes. Elle récite toujours les promesses de Dieu pour consoler et réconforter ceux qui sont dans la détresse.

Dans ce petit village, une vingtaine de personnes suivent généralement le cours biblique. Nous vivons tous ensemble pendant une semaine. Toutes nos activités se déroulent dans la même petite pièce : les cours, les repas et le logement. Mon lit, le kang, est fait de briques. On peut allumer un petit feu en dessous de ce lit pour le réchauffer. J’apprécie particulièrement cette chaleur en hiver, quand le vent du nord souffle fort. Parfois, je me débats aussi avec le problème des puces et des poux. Mais j’oublie ces inconvénients quand je vois la soif des Chinois pour la Parole de Dieu.

Quatre années durant, de 1941 à 1945, Dieu me donne la force et la santé pour sillonner les montagnes. Yü Chien m’accompagne partout pour semer le bon grain de l’Évangile de village en village. Malgré la persécution et d’autres difficultés, la bénédiction de Dieu repose sur notre travail. Beaucoup de Chinois sont transformés par la puissance de Dieu et la joie du salut remplit leurs cœurs et leurs foyers.


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Chapitre 17

Messagers de paix en temps de guerre Après avoir assumé la charge de l’église de Lung Chü Chai et de ses annexes pendant quelque temps, je reçois du Seigneur d’autres tâches et de plus grandes responsabilités. Le pasteur Nordmo m’emmène à Shang Nan et à Ching Tzu Kuan où se trouvent deux églises dont il a la charge. Comme il doit rentrer en Norvège sous peu, il compte me préparer à prendre sa succession après son départ.

Shang Nan est situé à quatre-vingt-dix kilomètres de Lung Chü Chai, et Ching Tzu Kuan – province de Honan – à cent cinquante kilomètres. En visitant ces deux églises, je constate que Dieu a richement béni le travail du pasteur Nordmo. Les églises sont vivantes et florissantes et les chrétiens vivent unis dans l’amour du Christ. Le pasteur Nordmo m’accompagne sur le chemin du retour jusqu’à Lung Chü Chai.


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Le cœur grand comme la Chine

Des temps difficiles se préparent. La traversée de la frontière de Honan par l’armée japonaise oblige beaucoup de missionnaires à quitter cette province. Pour se diriger vers le nord-ouest, ils doivent passer par Lung Chü Chai. C’est ainsi que je fais la connaissance de Madame Trudinger, une Australienne de soixante-treize ans. Elle travaille comme missionnaire dans la province de Honan depuis l’âge de vingt ans. Elle vit seule depuis le départ de son mari pour la patrie céleste. En voyant que je suis seule moi aussi, elle me propose : – Je suis une vieille maman qui a besoin d’une fille, et vous, vous devez sans doute avoir besoin d’une vieille maman.

Ainsi, au lieu de continuer son voyage vers le nord-ouest, elle décide de rester avec moi jusqu’à la fin des hostilités. Mais elle se prépare activement à retourner vers le peuple de Honan qu’elle aime tant pour continuer à annoncer Jésus.

Un jour, la Mission à l’intérieur de la Chine nous envoie un télégramme pour nous recommander de partir vers le nord sans tarder, car l’armée japonaise avance à grands pas. Nous partons donc pour Feng Hsien où je fais la connaissance d’un petit-fils d’Hudson Taylor et d’une collègue nommée Gladys Aylward 5. J’ai la joie de partager une chambre avec Gladys avec qui je me lie d’amitié. Une profonde communion spirituelle en Jésus-Christ s’installe entre nous. Gladys Aylward (1902-1970) deviendra plus tard un personnage légendaire. Grâce à son courage, une centaine de petits orphelins chinois seront sauvés et mis en sécurité au milieu des hostilités. L’histoire émouvante de la vie de Gladys a été relatée par Alan Burgess dans son livre The Small Woman. Ce best-seller international a connu de nombreuses éditions et traductions et est à l’origine du film L’auberge du sixième bonheur, un classique cinématographique (N.D.T.).

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Peu de temps après notre arrivée à Feng Hsien, un autre télégramme nous arrive de la direction de la mission à Shanghai. Il nous annonce que les Japonais avancent vers Tong Kwan et qu’il vaudrait mieux nous réfugier à Lung Hsien. Quelques jours plus tard, l’occupation de Tong Kwan est effective et nous devons partir. Dès le lendemain, nous préparons nos bagages que nous arrivons péniblement à charger sur trois voitures tirées par des mulets. C’est à contrecœur que je me résous à quitter Feng Hsien. Tout d’abord, il fait très chaud et je crains que ma collègue Madame Trudinger ne supporte pas ce long trajet à cause de son âge. De plus, ce déplacement m’éloignera encore davantage de Lung Chü Chai. Mais je suis la plus jeune de notre groupe et je dois me plier aux avis des autres. Les préparatifs terminés, je m’éloigne dans le jardin pour lire ma Bible. Mes yeux tombent alors sur ce verset : « Je vais mettre en lui un esprit tel que, sur une nouvelle qu’il recevra, il retournera dans son pays ; et je le ferai tomber par l’épée dans son pays » (2 Rois 19 : 7). Ce texte me donne immédiatement la certitude que les Japonais n’atteindront jamais Feng Hsien. Je cours vers la maison et annonce à Gladys que les Japonais ne viendront jamais jusqu’à nous. Elle partage ma conviction. Nous prions ensemble, demandant au Seigneur qu’il ne permette pas que nous fassions deux jours de route inutilement. À midi, tout est prêt pour le départ et les mulets sont attelés, lorsqu’un homme accourt vers nous et nous avertit :

– Attendez un peu ! Ne partez pas tout de suite ! On nous annonce qu’une partie de la marine américaine s’approche du Japon. Les Japonais ont très peur que leur propre pays soit envahi et leurs forces armées se préparent à rentrer chez elles !


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Le cœur grand comme la Chine

Ce revirement nous épargne un pénible voyage de plusieurs jours. Cependant, la situation reste très confuse et il n’est pas question que je retourne pour le moment à Lung Chü Chai. Gladys Aylward et moi prenons la décision d’aller évangéliser les villages aux alentours. C’est ainsi que j’ai le privilège d’être témoin d’une action puissante du SaintEsprit dans une nouvelle région. Dans une des localités que nous visitons, je parle de la vie éternelle : – Jésus a le pouvoir de nous libérer de nos péchés, de nous aider à vivre une vie nouvelle et de nous donner enfin une éternité de bonheur avec lui.

Avant même la fin du message, deux hommes s’approchent. Le premier, un moine bouddhiste au crâne rasé, me demande : – Est-ce vrai que Jésus peut me donner une vie éternelle qui ne périra jamais ? Peut-il vraiment m’assurer que j’irai au ciel ? – Oui, il donne la vie éternelle à tous ceux qui mettent leur confiance en lui. J’ai moi-même cette assurance que je vivrai avec lui pour toujours.

Mais le moine bouddhiste m’avoue que croire tout cela est vraiment trop difficile pour lui. Je lui donne un exemplaire de l’Évangile de Jean et il s’en va. L’autre, Monsieur Wang, est un homme totalement désespéré. Il verse des larmes en m’expliquant qu’il est fumeur d’opium et que son vice l’a contraint à vendre sa maison, ses terres et même les membres de sa propre famille. Il a vendu sa femme comme concubine à un autre homme, et ses enfants à des couples qui n’en ont pas.


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Je lui lis Jean 3 : 16 en personnalisant le verset : Car Dieu a tant aimé Monsieur Wang, qu’il a donné son Fils unique, afin que Monsieur Wang croie en lui, ne périsse point mais qu’il ait la vie éternelle. Puis je lui recommande de faire appel à Jésus chaque fois que l’envie de fumer de l’opium se fera sentir. Monsieur Wang saisit la promesse du Seigneur et se confie en lui. Lorsque je reviens dans la même localité un mois plus tard, deux hommes se présentent devant moi. Ils me demandent si je les reconnais. Oui, le premier est bien Monsieur Wang, le fumeur d’opium, mais sa peau est plus jaune et plus sèche que d’ordinaire. J’apprends avec stupéfaction qu’il est totalement libéré de l’esclavage de l’opium et qu’il a déjà racheté son épouse et plusieurs de ses enfants ! Et l’autre est le moine bouddhiste qui s’est laissé pousser les cheveux ; il me déclare être profondément heureux de posséder la vie éternelle par la foi en Jésus-Christ !

Dans tous ces événements, je vois le plan merveilleux de Dieu. Ni la guerre ni mon départ forcé de Lung Chü Chai n’arrête la progression de l’Évangile. Bien au contraire, la Bonne Nouvelle est propagée encore plus loin !


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Chapitre 18

Retour en Norvège Malgré le revirement des activités militaires survenu pendant mon séjour à Feng Hsieng, la guerre n’est pas finie. Elle fait encore rage deux ans plus tard, en mars 1945. Le consulat norvégien de Shanghai me conseille vivement de me rendre à Szechwan, car, selon les rumeurs, les Japonais pourraient envahir la province de Shensi d’un jour à l’autre. Je suis donc obligée de quitter une fois de plus mes chers frères et sœurs de Lung Chü Chai.

Je passe un mois à Chengdu dans la province de Szechwan, puis un avion militaire américain me transporte jusqu’à la ville de Kunming. La Croix Rouge a établi un centre tout près de là et j’y travaille pendant trois mois. De nombreux réfugiés malades et blessés viennent se faire soigner. En discutant avec deux missionnaires norvégiens en visite, je cherche mes mots dans ma langue maternelle. Je remarque ainsi pour la première fois que je parle plus facilement le chinois que le norvégien !


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Je suis en plein travail à l’infirmerie au moment où arrive un télégramme annonçant la capitulation des Japonais. Nous apprenons que les Américains ont lancé une bombe atomique sur Hiroshima avec pour conséquence la fin définitive de la guerre. La mégalomanie des Japonais est écrasée. Cette nouvelle produit une explosion de joie dans tout le pays. Partout en Chine les gens descendent en foule dans les rues avec des cris de triomphe.

Peu de temps après, une autre guerre commence à faire rage un peu partout. Il s’agit cette fois d’une guerre civile. Dans toute la Chine, les communistes ont lancé une attaque massive dans le but de s’emparer du pouvoir. Le chef de la Croix Rouge à Kunming craint pour ma sécurité et me recommande vivement de prendre un avion pour Calcutta en Inde. Je quitte donc la Chine à la fin du mois d’août. Pendant le vol, mes pensées s’en vont continuellement vers ma famille et mon pays natal si loin d’ici. Je n’ai pas vu mes proches depuis sept ans, tout contact ayant été rompu à cause de l’occupation de la Norvège par l’armée allemande. À Calcutta, je me rends immédiatement au consulat norvégien. Je veux savoir dans combien de temps je pourrai rentrer dans mon pays. Hélas, selon le consul, c’est pratiquement impossible. La guerre est à peine finie et les moyens de communication sont encore mal rétablis. De plus, les soldats et les militaires ont priorité absolue. Tous les bateaux et tous les avions sont réservés aux hommes en uniforme. Le consul remarque ma déception mais il ne peut rien faire. Il me conseille de rejoindre les autres missionnaires dans les montagnes de l’Himalaya pour me reposer et attendre patiemment une solution à mon problème. Au pied des belles montagnes à quatre cents kilomètres au nord de Calcutta, cent cinquante missionnaires norvégiens attendent


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une occasion de rentrer en Europe. En Inde depuis un an ou deux déjà, ils n’ont pu rejoindre ni la Norvège ni la Chine. La maison où nous logeons se trouve près de la frontière du Népal et le paysage est magnifique. Chaque jour, nous jouissons de tout notre temps pour lire la Bible, prier, parler, et bien sûr, nous reposer.

Nous décidons un jour de nous réveiller très tôt pour admirer le lever du soleil sur les montagnes. Éclairé par les premiers rayons du soleil, le Mont Everest étincelle de splendeur ce matin-là. C’est un spectacle à couper le souffle. Nous nous mettons spontanément à chanter : Dieu tout-puissant, quand mon cœur considère Tout l’univers créé par ton pouvoir, Le ciel d’azur, les éclairs, le tonnerre, Le clair matin et les ombres du soir, De tout mon être alors s’élève un chant, Dieu tout-puissant, que tu es grand ! Mais quand je songe, ô sublime mystère, Qu’un Dieu si grand a pu penser à moi, Que son cher Fils est devenu mon frère, Et que je suis l’héritier du grand Roi, De tout mon être alors s’élève un chant, Dieu tout-puissant, que tu es grand ! Quand mon Sauveur, éclatant de lumière, Se lèvera de son trône éternel, Et que, laissant les douleurs de la terre, Je pourrai voir les splendeurs de son ciel, De tout mon être alors s’élève un chant, Dieu tout-puissant, que tu es grand !


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Pendant ce séjour en Inde, je descends souvent à Calcutta pour aller voir le consul. Mais sa réponse ne varie pas et il se montre parfois même un peu dur :

– Beaucoup de missionnaires attendent depuis des années pour partir, me fait-il remarquer. Pourquoi êtes-vous si impatiente ? Je ne peux m’empêcher de pleurer comme une Madeleine devant ce monsieur vénérable, ce qui ne manque pas de le surprendre.

– Jamais je n’ai vu une missionnaire aussi déterminée que vous ! Bon, je vais voir si je peux trouver une solution. Êtes-vous prête à travailler sur un bateau ? Un paquebot doit bientôt quitter l’Inde pour la Hollande et deux garçons de mess chinois viennent de démissionner. Si vous voulez, je demanderai au capitaine s’il veut vous engager. Mais réfléchissez bien ! C’est un travail très dur !

Comment pourrais-je laisser échapper une telle possibilité de revenir en Europe ? Je dois tenter ma chance. Le consul doit me communiquer la décision du capitaine le lendemain. La réponse est affirmative, ma collègue Borgliot Borgen et moi-même sommes engagées comme « filles de mess » !

Le capitaine nous souhaite la bienvenue à bord. Il ajoute qu’il n’a jamais vu un missionnaire capable de faire autre chose que de prendre un air pieux et de se promener avec une grosse Bible sous le bras ! Notre travail s’avère effectivement très dur. Il faut nettoyer à la brosse les couloirs et les ponts du navire et frotter sans relâche les planchers jusqu’à ce qu’ils soient parfaitement propres. Le soir, nous avons mal partout. Un jour, le premier lieutenant de bord m’informe qu’il a l’habitude de prendre son premier café à cinq heures du


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matin et que mon prédécesseur chinois se chargeait de le lui servir. Le lendemain, lorsque je lui apporte son café, le lieutenant me dit : – Le Chinois m’apportait toujours deux tasses.

Le matin suivant, je monte chez lui avec deux tasses de café. Il me reçoit avec un grand sourire : – Je ne bois qu’une tasse. La deuxième est pour toi !

À partir de ce jour, il ne s’est plus jamais moqué de moi. Tous les matins, nous prenons notre café ensemble tout en échangeant des propos au sujet de la foi et des problèmes de la vie. Nous recevons un salaire très confortable pour notre travail sur le bateau. Comme il est dangereux de naviguer en ces temps d’après-guerre, le salaire normal est augmenté de cinquante pour cent. Pendant une escale en Égypte, je peux me permettre d’acheter un beau manteau de poil de chameau et de nombreux petits cadeaux pour ma famille. Le 17 décembre 1945, nous arrivons enfin à Amsterdam. Neuf lettres de mes parents m’attendent, car je les avais prévenus depuis l’Inde de mon arrivée. Chaque missive se termine par les mêmes paroles : Très chère Annie, cette année il faut que tu sois avec nous pour Noël ! Signé : Maman et Papa.

Mais le capitaine du bateau ne croit pas que nous puissions arriver en Norvège pour Noël. – Il y a peu d’avions, peu de trains et les militaires sont prioritaires partout, nous avertit-il. Tout le monde veut rentrer pour Noël ! Seuls ceux qui ont participé à la guerre


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Le cœur grand comme la Chine

pendant cinq ans peuvent obtenir une place. Vous, les missionnaires, vous n’avez aucune priorité.

Ma déception est grande. J’imagine les larmes d’émotion de Maman lorsqu’elle a écrit ces lettres. Elle aura certainement le cœur brisé de ne pas m’accueillir à la maison pour Noël. Humainement parlant, cela semble impossible, me dis-je. Mais si Dieu le veut, il peut permettre que je sois à Horten pour la fête de Noël. En me promenant dans les rues d’Amsterdam, je m’adresse au Seigneur : – S’il faut que je passe Noël à bord de ce bateau, d’accord, je le ferai sans me plaindre. Mais si tu veux que je sois avec les miens en Norvège, tu peux arranger cela. Seigneur, pour toi, tout est possible.

À cet instant, mes yeux s’arrêtent sur l’enseigne d’une agence de voyage. J’entre pour demander s’il y a une possibilité de se rendre en Norvège avant Noël. Un employé me reçoit très poliment et me demande de décliner ma situation sociale ou plus exactement mon rang dans la société. Je lui réponds que je suis une femme tout à fait ordinaire. En me fixant du regard, il me rétorque : – Non, vous ne l’êtes pas !

Je réfléchis quelques secondes à ces paroles pour le moins énigmatiques. Je me dis que si cet employé ne me considère pas comme ordinaire, c’est que peut-être je ne le suis pas. Après tout, je suis une enfant de Dieu et ce n’est pas rien ! Mon Père céleste est le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs.

– En réalité, je suis la fille d’un Roi, répliqué-je à l’employé.


Retour en Norvège

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J’ai le sentiment que l’employé de l’agence est chrétien, et sa réponse me le confirme :

– Aujourd’hui, le 18 décembre, deux Suédois devaient prendre un vol de Stockholm à Bruxelles avec retour le 23 décembre. Je viens d’être informé par téléphone qu’ils ne sont pas partis et que leurs places sont libres. Revenez le 23 à 10 heures du matin et je vous dirai si vous pouvez avoir une de ces places. – Attendez, il y a une autre fille de Roi qui désire se rendre en Norvège aussi ! Pourriez-vous lui attribuer la seconde place libre ?

Pas de problème ! Puisque nous sommes tous les trois enfants du même Père, fils et filles de Roi, je n’ai pas besoin d’argumenter davantage. Le 23 au matin, les deux filles de Roi se préparent à quitter le bateau pour se rendre à l’agence et à l’aéroport. Au moment du départ, le capitaine nous dit : – Nous nous verrons à l’heure du déjeuner !

Il est persuadé que nous n’obtiendrons pas les places dans l’avion et que nous serons de retour pour le repas de midi. Mais le Roi des rois a ouvert une porte que personne ne peut fermer. Les deux places dans l’avion sont toujours libres et réservées pour nous. L’avion décolle à l’heure et atterrit à Stockholm l’après-midi du 23 décembre. De Stockholm à Oslo, il faut compter environ douze heures de voyage par le train. Nous nous renseignons tout de suite pour savoir si un train de nuit circule. Oui, nous pouvons arriver à Oslo le matin du 24. Le seul problème est que nous n’avons pas d’argent suédois ou norvégien, seulement des billets de banque anglais et américains. De plus,


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c’est dimanche et toutes les banques sont fermées. Mais tout s’arrange grâce à l’intervention de l’aimable directeur d’un institut biblique. Il convainc le directeur de l’hôtel où nous sommes descendues de changer nos livres et dollars contre des couronnes.

Avant de monter dans le train, j’envoie un télégramme à mes parents pour leur annoncer mon arrivée à la maison le 24 décembre. Ils vont être surpris car je leur ai écrit d’Amsterdam que je ne serais probablement pas avec eux à Noël. Leur angoisse va ainsi faire place à la joie et la certitude. Le départ est proche, j’ai juste le temps d’acheter quantité de bonnes choses à manger. Je sais qu’en Norvège on connaît encore la privation dans bien des domaines, ce qui n’est pas le cas de la Suède. J’ai remarqué durant ma courte halte que ce pays a beaucoup moins souffert que la Norvège pendant ces cinq années de guerre.

Mon cœur déborde de bonheur à la pensée que je reverrai bientôt mes proches après sept années de séparation. Durant tout ce temps, nous avons tous connu les atrocités de la guerre, eux en Norvège et moi en Chine. Si le Seigneur ne nous avait pas gardés et protégés, nous ne serions pas réunis pour un Noël inoubliable.


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Chapitre 19

Les pieds en Norvège, le cœur en Chine Mes amis de l’église de Bethléhem m’attendent à la Gare de l’Est à Oslo. Quel accueil chaleureux ! Mes larmes coulent abondamment. Ces amis ont prié fidèlement pour moi chaque jour depuis sept années ! Nous sommes déjà le 24 décembre et je sais que ma famille m’attend avec impatience pour la fête de Noël. L’après-midi, je prends donc le premier train pour la ville de Moss. Là, encore une petite heure en ferry-boat et je serai enfin à Horten, la ville de mon enfance, située de l’autre côté du fjord. En descendant du train à la gare de Moss, je remarque un jeune homme qui me fixe intensément. Comme je ne le connais pas, je continue à marcher vers le bateau. Mais je l’entends courir derrière moi et appeler : – Annie ! Annie !

Je me retourne… et réalise que le jeune homme n’est autre que mon petit frère ! Lors de mon départ pour la Chine,


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Le cœur grand comme la Chine

il avait à peine dix ans. Il a tellement grandi et changé que je ne l’ai pas reconnu tout de suite. Une heure plus tard, j’ai la joie de serrer aussi ma mère dans mes bras.

Cette veille de Noël 1945 est pour moi un moment inoubliable. Après sept longues années à l’autre bout du monde, je me retrouve au milieu de ma famille réunie. Nous chantons des cantiques et lisons la Parole de Dieu autour d’un sapin de Noël. Beaucoup de voisins ont appris mon retour et viennent m’apporter quantité de cadeaux. Toute cette générosité me réchauffe vraiment le cœur. Après les fêtes de Noël et du Nouvel An, beaucoup d’églises m’invitent à venir parler de la mission en Chine.

Au bout de quelques mois, je ressens à nouveau la nostalgie de ce grand pays à l’autre bout du monde… Mais la Chine est toujours en proie à une guerre civile sanglante entre communistes et nationalistes. Aussi, la plupart de mes amis norvégiens pensent qu’il serait vraiment trop dangereux pour moi d’y retourner. Pourtant, une conviction intérieure de plus en plus forte me dit que mon travail parmi les Chinois n’est pas encore terminé.

Pour connaître de façon tout à fait sûre la volonté de Dieu, je prends la décision suivante : je ne demanderai pas à la mission de payer mon retour en Chine. Si le Seigneur veut vraiment m’envoyer là-bas une nouvelle fois, il me donnera lui-même l’argent de mon billet de retour, sans que je le demande à personne. Ma prière est audacieuse, j’en ai conscience, mais j’ai besoin d’une certitude absolue. Un soir, je suis invitée à parler dans une réunion de jeunes à Kristiansand, dans le sud de la Norvège. Après la réunion, deux jeunes filles s’approchent de moi et me font part de leur grand rêve : pouvoir un jour s’acheter un piano.


Les pieds en Norvège, le cœur en Chine

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Elles appartiennent à la classe ouvrière et n’ont pas fait de longues études. Elles ont travaillé pendant six ans et réussi à économiser trois mille couronnes norvégiennes pour réaliser leur rêve. Elles m’expliquent qu’au cours de la soirée, elles ont toutes les deux reçu une très forte conviction : le Seigneur leur demande de donner cet argent à Annie Skau pour son billet de retour en Chine !

Je me sens tout à la fois bouleversée et désolée. Je commence par refuser l’offre de ces deux jeunes filles, mais leur détermination est telle que je finis par accepter. Je suis cependant désemparée. J’avais espéré que le Seigneur demanderait à des personnes plus fortunées de payer mon voyage de retour. Parmi les chrétiens norvégiens, de riches armateurs propriétaires de grands navires auraient pu me payer un billet d’avion pour la Chine sans aucun problème. Pourquoi demander à deux jeunes ouvrières de renoncer à toutes leurs économies à cause de moi ? Cette expérience m’affecte profondément. J’ai besoin de confier mon désarroi à mon pasteur, mon cher Papa Johnsen. Il arrive à me rassurer par ces mots : – Annie, ne t’inquiète pas. Le Seigneur ne sera redevable de rien envers ces deux jeunes filles.

L’avenir lui donnera raison. Quelques années plus tard j’apprendrai que les deux jeunes jumelles se sont mariées et que chacune d’elles possède un beau piano. Le Seigneur est vraiment extraordinaire et admirable dans son amour et sa fidélité !


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Chapitre 20

La puissance de Dieu Je quitte la Norvège au mois de novembre 1946 en compagnie de plusieurs autres missionnaires. Un bateau norvégien nous transporte en Inde d’où nous embarquons au bout de trois semaines sur un bateau américain pour Shanghai. J’ai l’immense joie de revoir peu de temps après mes chers Chinois à Lung Chü Chai !

Dès mon retour en Chine, je constate que l’Évangile a progressé grâce au travail inlassable des chrétiens chinois, et cela malgré l’absence des missionnaires. En effet, le pasteur Nordmo est retourné en Norvège. Mais quelques autres missionnaires sont revenus à peu près en même temps que moi et habitent à Shang Hsien.

Ma première tâche est d’enseigner les femmes pendant une semaine d’études bibliques dans cette localité. Elles viennent nombreuses pour écouter la Parole de Dieu. J’ai choisi de baser mon enseignement sur l’Évangile selon Jean. Il renferme des oppositions très fortes, telles que mort et vie, ténèbres et lumière, amour et haine… Tandis que je souligne


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ces contrastes, je remarque une des femmes qui opine de la tête : – Oui, c’est exactement ça ! C’est vrai, je l’ai vécu. Je connais les ténèbres, je connais la lumière. Jésus a fait toutes choses nouvelles ! À la première occasion, je lui demande de me raconter son histoire :

– J’ai été une médium réputée durant quinze ans. Lorsque les habitants du village voulaient connaître ce que les dieux avaient à leur dire, ils venaient chez moi. Ils considéraient ma réponse comme venant directement du monde des esprits. Un grand nombre d’idoles et de faux dieux provenant des temples de notre grand village ont été transportés dans ma maison.

Je restais là, tout le temps assise sur mon lit comme un Bouddha. Je ne quittais jamais ma maison. Tout le monde me considérait comme dotée d’un pouvoir spécial pour communiquer avec l’au-delà.

Avec les années, ma santé a commencé à se détériorer. J’ai commencé à souffrir de douleurs atroces dans les deux jambes. Les dieux que j’avais chez moi ne semblaient pas entendre mes prières pour la guérison.

J’ai alors entendu parler de l’évangéliste Kao, qui habitait un village voisin. Je l’ai fait venir pour qu’il demande à son Dieu de soulager mes douleurs. Mais à la vue de toutes les idoles que je possédais dans ma maison, il a refusé de prier chez moi. « Débarrasse-toi d’abord de tous ces faux dieux » me dit-il. Mais je craignais de le faire. Un peu plus tard, j’ai appris que le pasteur Nordmo était de passage et j’ai envoyé quelqu’un le chercher. Mais il m’a


La puissance de Dieu

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dit la même chose que l’évangéliste Kao : il ne prierait pas chez moi tant que je ne me serais pas débarrassée de toutes mes idoles.

Mes douleurs sont devenues tellement insupportables que j’ai ordonné à mes collaborateurs de sortir tous les dieux de ma maison. Ils ont alors brisé les statues d’argile et brûlé les images en papier. Après quoi, le pasteur Nordmo a accepté de venir prier chez moi. Il m’a parlé de Jésus et a intercédé pour moi. Ma santé s’est améliorée progressivement. Jésus m’a sortie des ténèbres, et de quelles ténèbres ! Je suis entrée dans la merveilleuse lumière de Dieu.

J’aime tellement t’entendre parler de Jésus et de tout ce qu’il a fait pour nous sauver ! C’est exactement ce que j’ai vécu. Mon cœur déborde de joie car il y a six mois, je suis devenue une nouvelle créature. Les choses anciennes sont maintenant passées et toutes choses sont devenues nouvelles. Tu sais, j’ai fait quarante kilomètres à pied pour venir suivre les études bibliques ici avec toi ! Je le sais, je suis passée de la mort à la vie, de la puissance de Satan à Dieu !

Son visage est rayonnant de joie lorsqu’elle termine son récit en prenant mes deux mains dans les siennes.

Après la semaine d’études bibliques, je décide de me rendre à Lung Chü Chai. La situation a vraiment changé depuis mon départ l’année précédente. Je ne peux plus circuler librement ni pour visiter les villages, ni pour m’occuper des nouveaux chrétiens qui ont besoin d’aide spirituelle. Un fonctionnaire de l’État me conseille même de ne plus effectuer aucun déplacement sans escorte militaire. Toute la population vit dans une grande insécurité. J’ai du mal à accepter


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ces changements qui me freinent dans mes activités et je suis triste de ne pouvoir être libre de mes mouvements. J’ai l’impression que les chrétiens chinois sont unis comme jamais. Rien ne peut arrêter la croissance de l’Église. Pourtant, l’influence des communistes s’accroît de plus en plus et leur philosophie athée se répand parmi la jeunesse.

Mais le Saint-Esprit est lui aussi à l’œuvre. La guerre avec les Japonais étant terminée, les gens ont l’esprit plus libre pour penser à autre chose. Des intellectuels, des professeurs et des fonctionnaires de l’État se montrent plus ouverts que jamais. Ainsi, un certain John Ma s’est converti. Lui qui magouillait pour empocher de l’argent facile, conduit de nombreuses personnes à Jésus-Christ par le témoignage de sa vie honnête et sainte.


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Chapitre 21

Un nouveau service Durant la guerre, environ 350 000 soldats allemands ont occupé la Norvège. Le gouvernement norvégien a reçu un important stock de médicaments en prévision d’éventuels combats. Mais comme la capitulation et le départ des Allemands se sont déroulés sans incidents, la Croix Rouge norvégienne a décidé d’offrir ces médicaments aux champs de mission. C’est ainsi que nous avons reçu trois grosses caisses pour notre travail en Chine. Le fils de mon pasteur, le docteur Gordon Johnsen, a aussi réussi à nous procurer le matériel nécessaire pour installer une petite clinique.

Je ne saisis pas immédiatement le pourquoi de tout ce matériel. Mais devant les besoins médicaux immenses de notre province, je comprends que Dieu me prépare pour un nouveau service. Je commence un véritable travail médical à Lung Chü Chai. Notre station missionnaire s’est transformée en clinique dans laquelle un nombre croissant de patients afflue chaque jour. Je suis l’unique infirmière de toute la province et donc la seule capable de prodiguer des soins aux malades.


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Je deviens rapidement incapable de faire face à tous ces besoins toute seule. Ma fidèle collaboratrice Yü Chien s’est remariée pendant mon séjour en Norvège et n’est plus aussi disponible qu’auparavant. Deux autres volontaires, Yin Chie et Feng Chen, m’ont heureusement rejointe, ainsi que Grand-mère Chang, une femme exceptionnelle de prière et de foi âgée de soixante-dix ans. Elle peut passer des heures à prier pour certains malades. Elle est la première personne à avoir accepté le message de l’Évangile à Lung Chü Chai. Souvent le soir, lorsque je suis trop épuisée pour m’endormir, Grand-mère Chang reste près de mon lit et prie jusqu’à ce que je trouve le sommeil. J’apprends bien des leçons sur la foi grâce à elle ! Parmi tous les patients qui viennent à la clinique, une femme atteinte d’un cancer de la langue est venue demander des soins. Comme je ne possède aucun remède pour la guérir, je lui propose quelques bains de bouche. Je sais qu’ils n’auront aucun effet sur sa maladie mais au moins ressentirat-elle une sensation de fraîcheur.

Un mois plus tard environ, nous avons la joie d’entendre cette femme nous annoncer que sa langue est totalement guérie ! Je constate qu’elle dit la vérité. Je suis bouleversée. Ma surprise est telle que je cours apprendre cette nouvelle extraordinaire à Grand-mère Chang qui me répond simplement : – As-tu oublié nos journées en prière pour cette femme ? La puissance de Jésus dépasse de loin les capacités des médecins et infirmières norvégiens ! Tu le sais, non ? Rien n’est jamais trop difficile pour le Seigneur !

Ces paroles de Grand-mère Chang dépassent mon entendement. Pourtant, elles suscitent en moi le courage de m’occuper même des cas les plus désespérés.


Un nouveau service

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Un dimanche matin, je suis invitée à une réception organisée par le maire de notre ville, qui partage notre foi chrétienne. De hauts dignitaires militaires, ainsi que le missionnaire Riis et moi-même sommes présents. Au cours de la réception, une forte conviction me saisit subitement : il faut que je retourne à la station missionnaire immédiatement ! Quitter si précipitamment ces interlocuteurs haut placés paraîtra sans doute impoli, mais je n’ai pas le choix. Une vive inquiétude me pousse à me dépêcher. En arrivant à la mission, j’aperçois une foule de gens autour de ma maison. En me voyant, ils crient à l’adresse de quelqu’un : – Ne crains rien ! La missionnaire arrive !

Je m’approche et découvre, allongé à terre, un jeune homme dans un état désespéré. Il s’appelle Pao Chang et a été blessé par balle dans les montagnes. Personne ne sait s’il a été attaqué par des brigands ou des communistes. Quoi qu’il en soit, quelques « bons Samaritains » l’ont transporté couvert de sang jusqu’à notre station car sa mère a entendu dire que nous savions tout faire ! Pao Chang a perdu tellement de sang que je ne peux malheureusement rien pour lui. Je demande donc à ses amis de le ramener chez lui. Et je murmure à sa mère : – Ramène ton fils à la maison. Nous ne pouvons plus rien pour le sauver. Elle qui ne sait rien de la foi chrétienne, me saisit alors la main et s’exclame :

– Toi, tu ne peux rien faire, mais ton Dieu, lui, peut sauver mon fils !


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Le jeune blessé et sa mère sont originaires d’un village où nous n’avons encore jamais prêché l’Évangile. La mère a seulement vaguement entendu parler de notre foi en Dieu. Émue de compassion, je m’agenouille à côté du blessé et d’une voix forte, je lui dis dans l’oreille : – Pao Chang, crois au Seigneur Jésus, et tu seras sauvé ! Jésus peut te purifier de tous tes péchés. Il peut te donner la vie éternelle !

Je place ensuite un miroir devant sa bouche. Y a-t-il de la buée ? Respire-t-il encore ? Non, rien sur le miroir ! Pourtant, il ne semble pas être déjà mort. Nous pouvons en effet entendre un faible sifflement qui provient de la blessure causée par la balle qui lui a traversé un poumon. Si ce jeune homme est encore en vie, il est manifestement aux portes de la mort !

Je répète à sa mère et à ses amis qu’il faut le ramener rapidement à la maison. Je connais trop bien la croyance des Chinois selon laquelle tout homme possède trois âmes. L’une d’elles doit rester dans le foyer du mort, tandis que les deux autres l’accompagnent à la tombe. Si quelqu’un meurt en dehors de chez lui, la première âme peinera pour retrouver le chemin de la maison et risquera alors l’errance. C’est pourquoi, lorsque quelqu’un meurt loin de sa maison, les villageois font parfois le tour du village pendant plusieurs nuits, tapant sur leurs gongs afin de chasser ces esprits errants loin de chez eux. Soudain Grand-mère Chang apparaît. Elle m’a entendue parler à la mère et n’hésite pas à me reprendre :

– Tu devrais avoir honte ! Cette mère qui ne connaît rien de l’Évangile croit que son fils peut être sauvé, et toi tu n’y


Un nouveau service

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crois même pas ! Transportez-le à la chapelle ! Je vais prier pour lui.

Les amis placent alors doucement le jeune blessé sur une civière de fortune dans notre petite chapelle. Grand-mère Chang s’agenouille à ses côtés et ne le quitte pas pendant plusieurs jours. Elle mange, dort et prie près de lui jusqu’à ce qu’il finisse par se réveiller de son coma profond. Lorsqu’il revient enfin à lui, je suis présente. Je le vois ouvrir les yeux et je l’entends prononcer ces quelques mots d’une voix faible : – Jésus m’a sauvé !

Puis il se rendort presque aussitôt. Pour le fortifier, je lui fais des piqûres et lui donne des médicaments. Après un long moment, il se réveille à nouveau. Je lui pose alors la question qui me brûle les lèvres : – As-tu déjà entendu parler de Jésus ? – Non, jamais ! me répond-il.

– Comment alors as-tu pu dire « Jésus m’a sauvé » ? C’est bien ce que tu as dit en te réveillant la première fois, n’est-ce pas ? – Oui. Je sentais que je descendais, que je descendais de plus en plus bas. À un moment, j’ai entendu une voix lointaine me dire : « Crois au Seigneur Jésus et tu seras sauvé ! Jésus peut te purifier de tous tes péchés. Il peut te donner la vie éternelle ». Alors que je descendais toujours, je me suis écrié : « Je crois, sauve-moi ! » Immédiatement, j’ai commencé à remonter des profondeurs. J’étais comme porté, j’avais l’impression que je m’envolais toujours plus haut.


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Le cœur grand comme la Chine

Jésus a sauvé Pao Chang. Il se fortifie de jour en jour. Un vrai miracle ! Au bout de peu de temps, il arrive même à manger normalement et à se lever. Avec l’aide de Grandmère Chang, il se met à apprendre la Parole de Dieu car, bien que ne sachant pas lire, elle connaît un nombre impressionnant de passages bibliques par cœur. Elle sait même où les trouver dans la Bible !

Pao Chang reste trois mois à la station. Pendant ce temps, il écoute les prédications et assiste régulièrement aux études bibliques. Une fois guéri, il nous quitte pour retourner dans son village où les habitants vivent dans l’ignorance de la Bonne Nouvelle. Là il deviendra un témoin fidèle de Jésus auprès de sa famille, de ses amis et de ses voisins.


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Chapitre 22

Sous les nuages sombres de la guerre civile L’Église grandit considérablement. Notre salle de culte devient trop petite pour contenir tous ceux qui désirent entendre l’Évangile. Beaucoup de non-chrétiens viennent à l’église. La puissance de Jésus se manifeste souvent en transformant des vies.

Il nous faut un bâtiment plus vaste que je décide d’acheter au prix de 50 millions de dollars chinois dévalués. La Mission à l’intérieur de la Chine m’a transmis cette somme en argent liquide en la mettant dans une grande boîte à biscuits. Ce prix correspond à la valeur de 3,5 kg de graisse de porc dont nous nous servons pour fabriquer une pommade.

À propos de graisse de porc, une anecdote me revient à l’esprit. Elle démontre comment la population nous considère ici. Un jour, je confie sept millions de dollars à un collaborateur afin qu’il achète une livre de cette graisse chez le


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Le cœur grand comme la Chine

boucher. Je remarque son trouble lorsqu’il revient et me demande : – Annie, m’as-tu donné six ou sept millions pour acheter cette graisse ? – Il me semble que je t’ai remis sept millions.

– Eh bien, en comptant les billets chez le boucher, je n’ai trouvé que six millions !

– Ne t’en fais pas, un million de plus ou de moins, ce n’est pas grave ! Nous arrangerons cela plus tard. rant.

J’ai à peine fini de parler que le boucher arrive en cou-

– J’ai trouvé le million qui manquait ! Une petite liasse de billets était tombée entre le comptoir et le mur.

– Tu fais preuve d’une grande honnêteté ! lui fais-je remarquer. Il me semble que les Chinois non chrétiens ne se distinguent pas particulièrement par leur droiture, et encore moins envers les étrangers ! – Qui oserait te tromper ? me rétorque le boucher. Ce serait s’exposer à des ennuis !

Je constate ainsi que grâce à notre travail inlassable, la population éprouve un certain respect envers nous. De nombreuses personnes souffrent de dysenterie, de fièvre typhoïde et de typhus. Nous devons nous occuper de ces cas qui se multiplient. La guerre civile entre communistes et nationalistes nous amène également beaucoup de soldats à soigner. Parmi eux, nous comptons non seulement des blessés, mais aussi des jeunes qui souffrent de malnutrition. Certains ont contracté des maladies dues à des carences en


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vitamines. Grâce aux médicaments enrichis en vitamines que je leur administre, ils arrivent souvent à guérir. Un officier de la garnison de Lung Chü Chai nous amène un jour un de ses hommes atteint de dysenterie. Nous n’avons malheureusement pas de place pour le garder. Après lui avoir donné des médicaments, je demande à son supérieur de le ramener à la garnison. Je ne peux faire mieux pour le moment.

Le lendemain matin, toute la garnison part pour Lonan… en laissant leur camarade malade devant la porte de notre station ! Nous devons tenter de soigner ce malade, même si ses jours ne semblent pas comptés. Yin Chie et Feng Chen s’occupent de lui à tour de rôle. Elles lui donnent des remèdes toutes les heures. Mais ce malade manifeste un tempérament si exécrable qu’il jette à la figure de l’infirmière le verre qu’elle lui présente avec les médicaments. Yin Chie et Feng Chen n’en peuvent plus. Je prends alors la décision de lui donner ses remèdes moi-même. N’osant pas agir de la même façon avec moi, il boit le contenu du verre. Et peu à peu il se calme. À force de prendre les médicaments, il commence même à aller mieux. Sa mauvaise humeur, en revanche, ne s’améliore pas ! Un jour, il me lance :

– Rien que le fait de te voir me donne des maux de tête !

Lui donner ses remèdes toutes les heures jour et nuit devient une véritable corvée pour moi.

Je suis presque soulagée de devoir m’absenter pendant trois jours pour soigner le missionnaire Riis qui est tombé malade. De retour à la station, mon étonnement est grand de


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Le cœur grand comme la Chine

voir notre soldat d’habitude si désobligeant m’accueillir avec ces mots et un large sourire : – Bonjour, grande sœur !

Quelle transformation soudaine ! Que s’est-il passé ? C’est que, pendant mon absence, Grand-mère Chang s’est occupée de lui. Elle a commencé par le remettre sérieusement à sa place :

– La grande sœur renonce parfois à ses repas à cause de toi. Elle se lève même la nuit pour venir régulièrement te soigner. Et toi, tu ne montres aucune reconnaissance. Tu n’arrêtes pas de jurer, hurler et crier ! Tu brises les verres avec les remèdes que l’on te donne. Crois-tu que tu agis bien ainsi ?

La réprimande de la grand-mère a fait son effet. Il a réfléchi à son attitude. Par la suite, elle a pu lui expliquer le chemin du salut par la foi en Jésus-Christ et prier avec lui. Le soldat a alors confessé ses péchés en s’humiliant et a mis sa confiance en Christ. Ainsi s’explique le changement opéré en lui pendant mon absence !

À cause de la guerre civile, garder les soldats trop longtemps à la station s’avère risqué. Nous pouvons être accusées de cacher volontairement un ennemi. Comme notre soldat se porte nettement mieux, je téléphone au chef de la garnison à Lonan. Il m’interrompt rapidement dans mon explication :

– Nous vous enverrons de l’argent pour vous dédommager. – Mais je ne vous demande pas d’argent !

– Si, nous voulons vous payer pour les frais de nourriture et d’enterrement.


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– Quoi ! Mais votre soldat n’est pas mort ! Il est en bonne santé ! Il faut venir le chercher ! Manifestement, le commandant n’a jamais imaginé que son soldat se remettrait de sa maladie. Pour nous remercier de l’avoir gardé et soigné pendant deux mois, il nous offre un grand sac de farine.

Le jour du départ de ce soldat restera gravé dans notre mémoire. Le Seigneur l’a transformé si radicalement que nous nous sommes attachées à lui. Grand-mère Chang, les jeunes infirmières et moi-même sommes toutes émues aux larmes. Le soldat lui-même pleure comme un enfant. Quelle émotion de le voir s’en aller !

Peu après, nous recevons une lettre dans laquelle il nous annonce son retour chez lui. Il a été libéré de ses devoirs militaires à cause de sa grave maladie. Sa gratitude s’exprime particulièrement envers Grand-mère Chang qui l’a guidé sur le chemin de la repentance et de la foi. Il nous dit être reconnaissant d’avoir traversé cette période de maladie qui lui a donné l’occasion de connaître l’Évangile. Être un témoin pour Christ dans son milieu le rend particulièrement heureux.

Nous sommes au mois d’avril 1947. Nous apprenons que l’armée rouge s’approche de Shang Hsien. Le consul de Norvège nous ordonne, à Monsieur Riis et moi-même, de nous rendre à Sian. Là, je fais la connaissance du pasteur Wang Ming Tao, connu sous le nom de Jean-Baptiste chinois. Il prêche principalement la repentance et la vie sainte et ses prédications ne durent jamais moins de deux heures. En l’écoutant, je frémis parfois de peur pour lui car il ose dire la vérité. Je l’entends un jour déclarer à de grands chefs militaires :


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– Vous qui portez les étoiles de la gloire sur vos uniformes, je connais le montant de vos salaires mensuels ! D’où tenez-vous l’argent pour payer vos dîners et vos festins où les invités sont nombreux et où l’alcool coule à flots ?

Il lui arrive aussi de critiquer les missionnaires étrangers pour leur niveau de vie beaucoup plus élevé que celui de la population chinoise. Ce serviteur de Dieu ne semble avoir peur de rien ni de personne ! Il m’impressionne fortement.

Au mois de mai, je retourne à Lung Chü Chai. Désormais, chaque soir, ma valise est bouclée avec des vêtements, ma Bible et le nécessaire de voyage. Je me tiens prête à fuir à tout moment vers Shan Hsien ou ailleurs.

Pendant l’été 1947, nous recevons en moyenne une centaine de patients chaque jour. Nous sommes vraiment débordées. Grand-mère Chang prie continuellement en faisant sa ronde auprès des malades. Et tous les matins, entre quatre et six heures, un groupe de chrétiens se réunit pour prier. Je peux parfois entendre ces fidèles intercesseurs prier ainsi pour le travail médical : – Seigneur, permets que pour chaque malade qui entre en clinique, il y en ait au moins un qui sorte guéri ! Oui, les places sont limitées mais maintes fois nous constatons la grande efficacité des prières des croyants.

Durant la période des moissons, beaucoup de paysans de notre région dorment dans les champs pour empêcher les voleurs de venir dérober leurs récoltes. Une nuit, un petit garçon est victime d’un grave accident. Il dort paisiblement dans un pré aux côtés de sa mère, lorsqu’un loup l’attaque et le blesse sérieusement à la tête et au visage. Désemparés, les parents tentent de le soigner en mettant de la bouse de


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vache sur ses blessures. Puis ils se mettent en route pour la clinique de la mission.

L’enfant se trouve très mal lorsqu’il arrive. Il a perdu connaissance et brûle de fièvre. C’est Grand-mère Chang qui le prend en charge en restant des nuits entières à prier au chevet de l’enfant. Elle lui donne des soins et lui fait avaler des médicaments toutes les quatre heures. Après deux longues semaines, l’enfant reprend enfin connaissance. Dieu a répondu aux prières et sauvé ce petit !

La détresse humaine autour de nous est telle que nous sommes souvent à bout de forces. Nous vivons une période d’intense activité. En plus du travail médical, nous organisons des réunions bibliques tous les soirs, car un souffle de réveil spirituel se répand dans le pays. Nous avons parfois du mal à trouver le temps de prendre un bain et de changer de vêtements. Si mes fidèles collaboratrices ne m’obligeaient pas à me reposer durant certaines heures de la nuit, je me demande si je pourrais survivre. En automne 1947, l’armée rouge avance de plus en plus. Durant les deux années qui suivront, de 1947 à 1949, nous devrons nous tenir prêtes à nous enfuir à tout moment. Un texte biblique me réconfortera souvent tout au long de ces temps difficiles : « Qui nous séparera de l’amour de Christ ? La tribulation, ou l’angoisse, ou la persécution, ou la faim, ou le dénuement, ou le péril, ou l’épée ? […] Mais dans toutes ces choses nous sommes plus que vainqueurs par celui qui nous a aimés » (Romains 8 : 35-37).


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Chapitre 23

Toujours en fuite mais jamais abandonnée Décembre 1947 – La menace de l’armée rouge nous oblige une fois de plus à fuir. Une seule solution s’offre à nous : quitter notre station missionnaire de Lung Chü Chai et nous réfugier à Shan Hsien. Mais comment y arriver ? Les voitures et les bus ne circulent plus. On ne trouve plus que des camions qui pour la plupart transportent du charbon de bois.

Les autorités de la ville nous autorisent avec d’autres habitants à grimper sur un de ces camions. Je me retrouve pêle-mêle parmi une trentaine de passagers assis ou debout sur le chargement. Nous partons, le cœur serré.

À Yeh Tsun, le camion s’arrête brusquement. Le moteur a calé mais un coup de manivelle doit pouvoir le faire repartir. Il faut descendre.

Au même instant, nous apercevons au loin des soldats de l’armée rouge qui dévalent les pentes escarpées de la


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montagne. Ils se dirigent vers nous baïonnettes au canon. Des coups de feu éclatent de tous côtés. La panique s’empare des passagers. Affolés, ils courent en tous sens. Quelquesuns crient : « Maman ! », d’autres invoquent le « Vieux père céleste ! », d’autres encore s’évanouissent. Reste le camion. Redémarrer demeure notre seul espoir. Le chauffeur s’épuise à tourner vainement la manivelle de toutes ses forces.

Seule, assise sur le chargement, je regarde la scène. C’est alors que je me sens comme élevée dans les airs. J’ai l’impression d’être transportée au-dessus de ce tas de charbon de bois. Et je reçois de Dieu la révélation qu’il interviendra. Il va nous tirer d’affaire. Je crie de toutes mes forces :

– Venez vite ! Remontez tous sur le camion ! Et toi, chauffeur, tourne la manivelle encore une fois ! Dieu fera en sorte que nous arrivions sains et saufs à Shan Hsien ! Tout le monde obéit, chacun reprend sa place. Exténué, le chauffeur tente un dernier tour de manivelle. Miracle ! Le moteur redémarre. En cinq secondes, nous repartons et arrivons sains et saufs à Shan Hsien, comme Dieu l’a promis.

Le lendemain, c’est dimanche. Mes nouveaux amis de voyage m’accompagnent à l’église. Ils désirent connaître le Dieu qui les a miraculeusement protégés. Une fois de plus, je vois le Seigneur utiliser des situations inextricables afin de se révéler à ceux qui n’ont jamais entendu parler de lui.

Cette guerre civile nous semble interminable. L’excitation augmente de jour en jour. La menace constante de l’armée rouge m’oblige à m’enfuir huit fois en six mois ! Je peux heureusement revenir chaque fois à la mission. Fin décembre, l’armée nationaliste est vaincue sur tous les fronts. Il faut nous préparer à vivre sous un régime communiste.


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Lors d’une de mes nombreuses échappées, je me retrouve à Cheng Tu où j’entre en contact avec l’université. Là, un groupement chrétien m’invite à tenir des réunions pour les étudiants. Je suis heureuse de m’entretenir avec ces jeunes avides de connaissances, autant spirituelles que profanes. Ils sont touchés par l’Évangile et beaucoup donnent leur vie à Jésus-Christ. Par la suite, ils devront subir beaucoup de souffrances et de persécutions. Cette soif spirituelle se remarque également dans toute la population qui accueille la littérature chrétienne avec enthousiasme. Entre Cheng Tu et Sian, nous réussissons à distribuer plus de cinquante mille tracts, sans que personne ne les refuse ni ne nous lance de pierres. Au contraire, le message est lu avec attention. Nombreux sont ceux qui se tournent vers le Seigneur dans cette région de Cheng Tu. Suite à des réunions de maison, je suis témoin d’une soixantaine de conversions, et cela malgré les calomnies terribles répandues sur moi.

Lors de ces rencontres, un missionnaire américain de passage saisit l’occasion pour projeter des diapositives sur la vie de Jésus. Ces images impressionnent beaucoup de gens dont un garçon de douze ans. Lorsqu’il voit la représentation de Jésus sur la croix, il saisit ma main et me demande : – Il est vraiment mort pour moi ? – Oui pour toi et pour moi.

– Jésus, je t’aimerai jusqu’à la fin de ma vie ! s’exclamet-il alors.

Un peu plus tard, je suis appelée à suivre un officier nationaliste jusqu’à son hôtel. Il me demande de l’aider à dénouer un drame qui s’y déroule. Quatre femmes menacent


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de se suicider : les épouses de deux officiers, et deux jeunes filles enceintes de ceux-ci. Bien que déjà mariés, les deux hommes ont promis à leurs maîtresses respectives de les épouser car la polygamie est autorisée en Chine. Mais leur supérieur hiérarchique s’y est opposé. Ne voulant pas nuire à leur carrière, ils ont donc décidé de renoncer à prendre chacun une deuxième épouse. C’est dans l’hôtel où je me trouve que les deux officiers ont annoncé aux jeunes filles leur décision de rompre leur promesse de mariage. Celles-ci sont à ce point désespérées qu’elles menacent maintenant de se suicider. Les épouses trompées, quant à elles, sont venues rejoindre leurs maris à l’hôtel où elles ont découvert le pot-aux-roses. Criant leur douleur, elles aussi veulent mettre fin à leurs jours.

Me voilà avec quatre candidates au suicide ! Je passe une journée et une nuit à les convaincre que le suicide n’est pas la bonne solution. Finalement, les deux jeunes filles seront accueillies à l’hôpital de la mission et les bébés seront proposés à l’adoption. Même si tous les problèmes ne sont pas résolus pour autant, je suis soulagée de ce qu’un drame épouvantable ait pu être évité.

*** La victoire des communistes crée une situation nouvelle, surtout pour nous les étrangers. Le missionnaire Riis a décidé de rentrer en Norvège. Personnellement, j’ai envie de rester en Chine et de poursuivre mon travail. Mais je pense qu’il appartient aux responsables des églises chinoises de trancher la question de mon avenir. Je réunis donc des représentants des diverses communautés et leur déclare ouvertement :


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– Si ma présence devient un fardeau pour vous et si elle risque d’aggraver la situation des chrétiens, je préfère partir. Veuillez prier le Seigneur afin qu’il nous montre sa volonté. Après un moment de silence, un des responsables prend la parole :

– Le missionnaire Riis doit retourner en Norvège pour rejoindre sa femme et ses enfants. Mais toi, Annie, tu n’as personne qui t’attend. De plus, nous ne voyons pas qui pourrait te remplacer dans le travail médical. Si tu retournes en Norvège par peur du danger, tu n’es pas digne d’être considérée comme une vraie servante du Seigneur.

Dans mon cœur, je réponds « amen » à ces paroles ! Nous nous prenons alors tous par la main, et nous remettons nos vies sous la protection du Seigneur. Nous sommes décidés à affronter ensemble tous les dangers et à tout partager, jusqu’au dernier bol de riz. Nous nous donnons comme priorité de demeurer unis et de rester fidèles au Seigneur, même si cela doit nous coûter la vie.

Les frères et sœurs chinois tiennent parole. Devant la pression et la haine du communisme envers les étrangers, ils m’assurent de leur soutien indéfectible. « La missionnaire est restée parce que nous le lui avons demandé. Elle est là pour nous aider » reconnaissent-ils. Vraiment, ils se révèlent être tous des chrétiens solides et des amis merveilleux.


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Chapitre 24

Au banc des accusés En ce début du mois de juin 1949, l’armée nationaliste quitte définitivement Lung Chü Chai. Les communistes prennent totalement le pouvoir. Quelque temps auparavant, tous les fonctionnaires du service administratif ont quitté la ville. Le maire a même reçu l’ordre de faire évacuer la population, chose pratiquement impossible. Les femmes âgées dont les pieds ont été bandés pendant leur enfance sont incapables de marcher longtemps. Et comment trouver de la nourriture pour une population aussi nombreuse partie dans la nature ? Les communistes acceptent donc qu’un certain nombre d’habitants restent chez eux. J’aimerais faire partie de ces privilégiés ! Pour ce faire, je prends contact avec le maire et lui demande la faveur d’être considérée comme une vieille femme aux tout petits pieds. Sa réponse me remplit de joie : – Pas de problème. Tu as déjà brûlé tous les ponts derrière toi, tu dois donc rester ici !


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Le cœur rempli de reconnaissance, je retourne à la clinique. Je suis si heureuse de rester, même si mes chères collaboratrices se font beaucoup de souci pour moi ! Le soir du 4 juin, les troupes communistes entrent dans Lung Chü Chai. Nous nous y attendions. Ceux qui n’ont pas dû quitter la station se réfugient dans la chapelle qui donne directement sur la rue principale. Nous fermons soigneusement portes et fenêtres. Celles-ci n’ont pas de vitres, mais sont couvertes de papier neuf et propre. Habituellement, je demande aux enfants de ne pas faire de trous dans le papier pour regarder dehors. Mais cette fois-ci, ma curiosité l’emporte ! Je ne peux m’empêcher de percer un trou et de jeter un coup d’œil sur ce qui se passe.

J’ai entendu tant d’histoires sur la cruauté et l’extrême violence des troupes communistes que je m’attends à voir dans cette armée redoutable des hommes pas tout à fait comme les autres. À ma grande surprise, je vois défiler devant moi un cortège interminable de jeunes Chinois en uniforme, maigres, pâles et épuisés. Je me tourne vers mes amis et laisse échapper cette phrase : – Mais ce sont des Chinois comme tous les autres !

Au même instant, l’amour de Christ pour les communistes me submerge. Par la grâce de Dieu, je peux les aimer eux aussi ! Cette expérience m’aidera beaucoup par la suite. Le dimanche qui suit l’entrée de l’armée rouge à Lung Chü Chai, notre lieu de culte est bondé de frères et sœurs décidés à rester fidèles au Seigneur. Beaucoup craignent qu’il m’arrive quelque chose. Certains même pleurent en me voyant entrer dans l’église. Mais la peur n’a pas de prise sur moi et mon cœur reste en paix. J’en ai la certitude, l’en-


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droit le plus sûr au monde pour moi est mon lieu de travail. N’est-ce pas le Seigneur qui m’y a conduite ?

Chanter avec mes frères et sœurs chinois, prier avec eux et lire les textes bibliques qui nous ont souvent puissamment encouragés dans le passé me fait un bien énorme. Nous sommes heureux de savoir notre avenir entre les mains de notre Dieu. Pendant les premiers temps du nouveau régime, tout se passe sans bouleversements. Chaque dimanche, nous organisons le culte et l’école du dimanche avec les enfants comme d’habitude. À la clinique qui jouxte l’église, nous sommes toujours aussi débordés de travail. Sans cesse de nouveaux patients viennent se faire soigner. Pourtant, dès le lendemain de l’invasion communiste, je reçois la visite de deux officiers. L’un d’eux, le chef des unités du Sud-Shensi, s’assied sur la chaise que je lui présente et, sans aucune gêne, met les pieds sur la table. Ma réaction l’amuse :

– Tu as l’air surprise que je mette les pieds sur la table !

– Oui, j’ai déjà vu des étrangers se comporter ainsi, mais jamais un Chinois !

– Eh oui ! Tout est changé maintenant ! dit-il en souriant. Ta façon de voir les choses est terriblement démodée ! Tout à coup son sourire disparaît et sa voix devient beaucoup plus dure.

– Sais-tu que normalement tu aurais dû être exécutée aujourd’hui ? – J’y suis préparée, lui dis-je calmement.


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Manifestement très surpris par ma réponse, il s’exclame :

– Toi, tu as vraiment du cran ! Je t’annonce que tu devrais être exécutée, et cela ne te fait ni chaud ni froid ! Par contre, je mets les pieds sur la table et là, tu es choquée ! – Je n’ai pas peur de mourir. Si j’avais peur, je me serais enfuie loin d’ici il y a longtemps ! Après un court moment de réflexion, il ajoute :

– Je change d’avis à ton sujet. Tu ne seras pas exécutée aujourd’hui, car tu as beaucoup aidé les pauvres.

Brusquement, il se lève et part en prononçant quelques mots d’avertissement.

Je me demande comment il sait que nous avons secouru les pauvres ? J’apprendrai plus tard que cet officier a parcouru pendant dix ans toute la région de Shensi déguisé en mendiant. Il a noté avec précision les jours, les mois et les années au long desquels nous lui avons donné à manger ou apporté de l’aide. Il se souvenait parfaitement de tout. Le même jour, je reçois la visite d’un autre officier, un certain Monsieur Wang. Au début de l’entrevue, il se montre extrêmement poli et me déclare avec un grand sourire :

– Missionnaire, tu n’as rien à craindre. Tu peux continuer ton travail. Nous n’y mettrons pas d’obstacle. Nous allons simplement veiller à ce que tous les gens d’ici soient rééduqués. Ainsi, dans quatre ou cinq ans, plus personne dans toute la Chine ne croira à l’existence de Dieu. D’après l’expression de son visage, je vois qu’il est persuadé d’avoir prononcé une vérité d’une profondeur exceptionnelle. Je lui fais remarquer :


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– Monsieur Wang, un chrétien n’est pas quelqu’un qui adhère simplement à des dogmes et à un système de pensée comme vous le faites, vous qui croyez à la doctrine communiste. Un vrai chrétien connaît une personne divine, le Seigneur Jésus-Christ. Et savez-vous comment il sait que Jésus est vivant ? Il le sait car il est entré en relation avec lui. Aujourd’hui par exemple, je vous ai reçu dans ma maison et je vous ai parlé. Si donc dans quelque temps quelqu’un vient me dire que Monsieur Wang n’existe pas, que lui répondraije ? Je dirai que c’est faux puisque je vous ai vu et que je vous ai parlé pendant cinq minutes ! Vous voyez, Monsieur Wang, le Seigneur Jésus, je le connais depuis plus de vingt ans. Si quelqu’un prétend qu’il n’existe pas, je peux tout autant affirmer que c’est faux ! Monsieur Wang m’a écoutée jusqu’à la fin. Il se lève et quitte ma maison sans dire un mot. Je crains que suite à sa visite une vague de persécution ne déferle sur nous. Mais j’apprendrai un peu plus tard que Monsieur Wang a été élu maire de Shan Yang.

*** Avec mes fidèles collaboratrices, j’arrive à poursuivre mon travail à la clinique, mais dans une atmosphère de plus en plus tendue. De jeunes soldats heureusement plutôt aimables viennent parfois jeter un coup d’œil dans ma maison. Ils s’attendent probablement à me voir vivre dans un certain luxe, comme d’autres étrangers. Mais ils découvrent bien vite que ma maison, mes habits et ma nourriture sont conformes au train de vie d’un Chinois ordinaire. Un officier reconnaît même un jour que « ces gens d’église donnent un bel exemple de désintéressement et de générosité ».


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Parmi les patients de la clinique, nous accueillons souvent des soldats souffrant de maladies des yeux causées par une carence en vitamines. Grâce à mon stock de multivitamines, beaucoup sont guéris. Et voilà que certains se mettent à répandre la nouvelle extraordinaire qu’à la clinique, nous savons rendre la vue aux aveugles !

Nous avons la joie de voir un de ces soldats ainsi guéris revenir souvent à l’église pour entendre la Parole de Dieu. Des chrétiens prennent le temps de lui expliquer le chemin du salut et il ne tarde pas à recevoir Jésus-Christ comme Sauveur. Il vient fidèlement à l’église pour approfondir sa connaissance de la Bible. Je suis très heureuse à chaque fois que je le vois, car je pressens que cette situation ne durera pas longtemps. En effet, quelques dimanches plus tard, je suis sur le point de commencer ma leçon d’école du dimanche lorsque deux soldats armés s’introduisent dans l’église. Beaucoup d’enfants sont assis devant moi, ainsi que le jeune soldat nouvellement converti. Les deux hommes armés le saisissent et l’emmènent sans dire un mot. J’ai le cœur serré. Que vat-il se passer ? Je ne reverrai plus jamais notre jeune soldat. Je tenterai de savoir ce qu’il est devenu mais personne n’arrivera à me renseigner.

Deux ans plus tard, pourtant, j’aurai de ses nouvelles. À cette époque, je suis sur le point de quitter la Chine. Alors que je me promène dans les rues de Shang Hsien, je sens qu’un homme met furtivement dans ma main un petit bout de papier. Je m’empresse de le lire : Très chère grande sœur ! est-il écrit. J’ai appris que tu vas bientôt quitter la Chine. Mais je sais que nous nous


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reverrons au ciel. J’aime toujours le Seigneur Jésus. Ton petit frère soldat.

Qui a mis ce papier dans ma main ? Le soldat lui-même ou quelqu’un d’autre ? Je ne le saurai jamais. En tout cas, j’ai l’assurance que ce frère en Christ est sous la protection du Seigneur et que nous nous verrons un jour, avec tant d’autres, dans la gloire. Mais revenons à l’arrestation de notre jeune soldat lors de notre culte. Cet événement marque un changement dans l’atmosphère qui règne autour de nous. J’apprends que je suis accusée par les communistes de commettre des actes qualifiés de véritables crimes. De quels délits suis-je donc coupable ? J’ai soigné des soldats nationalistes et guéri ceux qui ont été blessés par les communistes. J’ai répandu une religion qui a poussé des soldats communistes à renier la doctrine de Mao et que sais-je encore… Le communisme introduit une nouvelle conception de la morale : soigner un soldat communiste dans notre clinique, c’est rendre un service au peuple, mais soigner un soldat nationaliste devient un acte illégal, et même un crime contre le peuple.

Bientôt, les autorités locales commencent à faire pression sur les habitants pour les contraindre à confesser les fautes commises envers le peuple chinois. Tous ceux qui ont été en désaccord avec la révolution communiste doivent le reconnaître et s’en humilier. En sortant visiter des malades en ville, je vois parfois des officiers parler avec des gens. Et lorsque je rencontre ces mêmes personnes un peu plus tard, je remarque leur air grave et triste et je vois les femmes pleurer. Je ressens que quelque chose de grave est en train de se passer.


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Pendant ces jours difficiles, le ciel est constamment assombri par des nuages menaçants. Je pense souvent aux paroles de l’apôtre Paul : « Toutes choses coopèrent au bien de ceux qui aiment Dieu, de ceux qui sont appelés selon son dessein » (Romains 8 : 28). Je sais que Dieu m’a appelée à demeurer là où je suis. Chaque jour, je me tiens prête à donner ma vie pour la cause de l’Évangile. Par moments, j’éprouve le désir de m’en aller au ciel pour voir mon Sauveur face à face. Mais sa présence chasse quotidiennement toute crainte et toute tristesse de mon cœur.

Une arme redoutable utilisée par les communistes est l’organisation de tribunaux populaires. Un jour, tous les chefs de famille de notre ville reçoivent la convocation de se rendre sur la place publique où aura lieu une réunion d’accusation dirigée contre moi. C’est la première fois que je me trouve en pareille situation.

Je ne peux refuser la convocation, ce serait un signe de rébellion envers le gouvernement. Je me demande qui sera le président du « tribunal ». Je sais qu’il n’est pas directement investi d’un pouvoir émanant du parti communiste, mais qu’il est en général choisi en fonction de son rang dans la commune et de ses capacités intellectuelles. Beaucoup de jeunes de notre église se rendent au rassemblement. En arrivant, je remarque tout de suite que le président est extrêmement peiné et gêné. Je peux aisément comprendre le tourment de son cœur, car je le connais. Peu de temps auparavant, j’ai sauvé la vie de sa fille. Et voilà qu’il doit maintenant inciter une foule de 6 000 personnes à proférer des accusations contre moi ! Quelle tâche difficile pour cet homme !

Pendant une heure et demie, la foule ne répond rien, elle reste totalement muette et silencieuse. Finalement, le


Au banc des accusés

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président se lève. C’est en versant des larmes qu’il s’adresse une nouvelle fois à la foule :

– Personne ne veut donc accuser la missionnaire ? N’at-elle vraiment jamais commis de fautes contre le peuple ?

Tout à coup, il change sa manière de poser ses questions :

– N’a-t-elle pas sauvé des vies humaines parmi nous ? N’apporte-t-elle pas continuellement de l’aide à notre peuple ? Alors, du fin fond de cette masse humaine agglutinée sur la place, j’entends des jeunes crier à voix haute : – Elle n’a fait que du bien à notre peuple !

Suite à ces paroles, le président clôture la séance du tribunal et renvoie la foule ; celle-ci se disperse.

Un peu plus tard, je reçois à nouveau une convocation d’un fonctionnaire communiste. Il me donne rendez-vous dans un temple où il m’attend avec un pharmacien de Lung Chai. Je suis accusée d’avoir causé du tort à ce pharmacien par la concurrence de la petite pharmacie de la clinique. Mais le fonctionnaire ne sait pas que nous sommes de bons amis, le pharmacien et moi. À cause de l’amitié qui nous lie, celui-ci avoue ouvertement que les rouges l’ont forcé à proférer des accusations contre moi, mais qu’il y renonce. Le fonctionnaire fulmine. En vociférant, il m’accuse d’avoir donné de l’argent au pharmacien pour le faire changer d’avis. Mais subitement, une voix retentit du fond du temple et l’interrompt :

– N’oublie pas que tu dois te conduire comme un être humain, et non comme une bête sauvage !


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Le cœur grand comme la Chine

C’est la voix du vieux professeur du fonctionnaire. Il est venu au temple pour écouter les dires de son ancien élève et s’est vu obligé de le réprimander. C’est ainsi que se termine cette réunion d’accusation.

Si je suis délivrée de mes ennemis accusateurs, c’est sans doute grâce aux prières de mes amis de l’église et de la Norvège qui tous intercèdent pour moi durant ces moments difficiles. À travers ces interventions divines, les gens autour de moi reconnaissent que mon Dieu est certainement plus puissant que le communisme ! Après toutes ces tribulations, les accusations portées contre moi s’estompent pour un temps. Les dirigeants veillent sans doute à ne pas se rendre trop impopulaires dans le secteur.

Mais une autre raison guide sûrement leur prudence relative : le nouveau régime chinois désire être reconnu par les Nations Unies. Il lui faut donc se montrer tolérant, faire semblant de respecter la liberté politique et religieuse, et montrer que la sécurité des étrangers en Chine est bien garantie. Il essaie de se montrer sous son meilleur jour. Mais certains petits fonctionnaires ne saisissent pas les subtilités de cette nouvelle politique globale et montrent un zèle excessif dans l’exercice de leur pouvoir.


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Chapitre 25

Lorsque tout concourt au bien La révolution communiste n’arrive pas à mettre fin au progrès de l’Évangile. À ma connaissance, aucun chrétien n’a rétrogradé ou renié sa foi. Dans les maisons, nos réunions attirent toujours beaucoup de monde. Avant la fin de l’année 1949, nous voyons plus de cent nouvelles personnes embrasser la foi et demander à être baptisées. Elles deviennent ainsi des membres fidèles de notre église. Durant cette période, Dieu accomplit des prodiges étonnants.

Commençons par l’histoire de la famille Li qui compte trois membres : le père Li, un homme coléreux et violent, la mère Li, une chrétienne dévouée qui aime le Seigneur et son peuple, et leur fils unique de douze ans. Pendant de longues années, le père Li a maltraité cruellement sa femme à cause de sa foi. Chaque fois qu’elle revient de l’église, il la bat, parfois si durement qu’elle doit garder le lit pendant plusieurs jours. Mais dès qu’elle le peut, elle retourne à l’église, même s’il lui faut se déplacer avec difficulté et en boitant.


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Un jour, Monsieur Li se dit que cet état de choses ne peut plus durer. Car lorsque sa femme reste au lit, il est obligé de faire la cuisine, de porter de l’eau et de chercher du bois, sans compter son travail dans les champs. Il prend donc la décision de déménager, mais pas n’importe où. Il veut trouver un village sans église et où personne ne croit en Jésus. Pour la famille Li, déménager ne pose pas de problème. Ils possèdent si peu de chose que trois personnes suffisent facilement pour porter leurs maigres biens. Une petite marmite sur la tête, quelques couvertures sur l’épaule, les bols et les baguettes dans des paniers, et les voilà partis ! Ils laissent derrière eux une misérable petite cabane qu’ils quittent sans regrets. Dans chaque village qu’ils traversent, le père Li s’informe si quelqu’un croit en Jésus. Il s’entend invariablement répondre « oui » jusqu’au jour où ils atteignent un tout petit hameau dans lequel des cabanes en tiges de maïs bordent une unique rue. Ici, personne n’a jamais entendu parler de Jésus ! Enfin satisfait, Monsieur Li décide sur-le-champ de s’y installer avec sa famille. Une journée suffit pour construire une petite cabane et fabriquer un lit avec quelques petites planches. Le père Li pense être désormais tranquille. Il n’est pas question de Jésus dans ce hameau ! Une chose lui échappe cependant : puisque Jésus habite dans le cœur de sa femme, il est présent dans leur nouveau domicile. Le père Li s’en rend compte le jour où il trouve sa femme à genoux en train de prier. Il est saisi d’une telle rage qu’il se met à la battre plus sauvagement que jamais. Suite à ces coups, la mère Li devient quasiment infirme et le restera longtemps. Peu de temps après l’arrivée de la famille Li, un malheureux incident vient brusquement troubler le calme du petit


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hameau. Au milieu de la nuit, quelques nationalistes qui tentent encore de résister au nouveau régime tombent nez à nez avec quelques soldats communistes dans l’unique petite rue du hameau. Un combat s’engage, des coups de feu éclatent. Et voilà qu’une balle perdue traverse les tiges de maïs de la cabane où dort la famille Li ! Elle traverse le visage du fils, arrachant une partie de sa mâchoire et quelques dents. Sa joue est affreusement abîmée. Dans le trou laissé par la balle, on peut voir jusque dans la gorge du pauvre garçon. Que faire ? Il faut une semaine de marche pour atteindre l’hôpital le plus proche et trouver un médecin ! Le garçon ne pourrait certainement pas survivre aussi longtemps. La mère Li, toujours au lit à cause du mauvais traitement infligé par son mari, prie ardemment pour son fils. Désespéré et saisi de remords, le père Li s’effondre en s’écriant : – Si Dieu sauve mon fils, je croirai en lui ! Je permettrai à ma femme de croire en Jésus et de témoigner pour lui.

À trente-cinq kilomètres du hameau, Monsieur Yang, un frère ancien de l’église, est à ce moment précis en train de prier lui aussi. Il reçoit tout à coup la conviction qu’il faut partir vers le nord. Il se met immédiatement en route et, après une longue marche, arrive au petit hameau. Devant la cabane de tiges de maïs de la famille Li, une voix intérieure lui dit : « Entre ici ! »

À sa grande surprise, le frère Yang découvre Madame Li, cette chrétienne qui avait disparu si subitement de l’église sans donner de nouvelles ou d’explication. En voyant le malheureux garçon si grièvement blessé, Monsieur Yang fait simplement un geste vers le ciel et s’exclame : « Dieu peut ! » Monsieur Li, quant à lui, est toujours aussi accablé et rempli de remords. Il renouvelle sa promesse à Dieu :


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– Si tu guéris mon fils, je croirai en toi, je permettrai à ma femme de croire en Jésus et de témoigner de lui !

Le frère Yang essaie alors de soigner la joue du jeune garçon en mettant les bouts de chair en place. Puis il s’installe auprès du jeune blessé et passe deux nuits et une journée entière dans la prière et dans le jeûne.

Un miracle se produit : le garçon est guéri ! Bien qu’une partie de la mâchoire et plusieurs dents manquent, seule une grande marque sur la joue témoigne de sa blessure. Cette marque a la forme d’une croix.

Le père Li tient sa promesse. Ayant été témoin de la puissance de Jésus, il l’accepte comme son Sauveur. Sa petite maison devient rapidement un lieu de rassemblement pour l’annonce de l’Évangile. Madame Li et son fils miraculé vont souvent parcourir les alentours pour témoigner de ce que Jésus a fait pour eux. La mère parle et le jeune garçon confirme par sa présence la réalité du miracle qu’il a vécu. Grâce à leur témoignage, beaucoup de gens mettent leur foi en Jésus-Christ.

*** Parallèlement aux progrès de l’Évangile, les accusations des communistes à mon encontre se multiplient. On m’accuse, entre autres méfaits, d’avoir empoisonné plusieurs rivières et incendié une dizaine de villages !

Un jour, je me trouve dans un village où nous avons baptisé onze nouveaux chrétiens. Mais il faut que je me rende à Shang Nan, un autre village. Deux de ces nouveaux convertis, frère Li et frère Sung, proposent de m’accompagner. Après avoir marché un moment, nous voyons deux soldats s’approcher de nous pour contrôler nos papiers. Ils me lais-


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sent continuer ma route mais retiennent les deux Chinois afin de leur faire subir un interrogatoire plus minutieux.

Lorsque j’arrive le soir à Shang Nan, mes deux compagnons n’ont toujours pas donné signe de vie. C’est seulement le troisième jour que quelqu’un me donne de leurs nouvelles : ils ont tous les deux été jetés en prison. Les militaires qui les ont arrêtés ont lu les tracts que les deux jeunes chrétiens portaient avec eux. Ils ont trouvé que leurs contenus étaient de nature illégale.

Un des tracts pose la question suivante : « Pourquoi disons-nous que nous vivons en l’an 1950 ? » Réponse : « C’est parce que Jésus-Christ est né il y a 1 950 ans pour sauver les pécheurs ». Le gouvernement communiste venait juste de supprimer le vieux calendrier chinois et l’avait remplacé par le calendrier grégorien, selon lequel nous sommes bien en 1950. Associer le nouveau calendrier avec la venue de Jésus-Christ dans le monde constitue pour les rouges un crime contre le peuple, même si cela repose sur un fait historique. Le message du tract soulève également la question importante de savoir depuis quelle date la religion dite chrétienne existe.

Il faut que je prenne la responsabilité de cette affaire, car c’est moi qui ai donné les tracts à mes jeunes compagnons. Je prends immédiatement la décision de retourner à Hsi Ping où ils sont emprisonnés. Après avoir prié avec le pasteur Liu à Shang Nan, je pars donc en direction de cette bourgade où l’Évangile n’a encore jamais pénétré. À l’entrée de la ville, une foule de gens m’attendent. Ils me suivent jusqu’à l’hôtel de police où se trouve la prison. Ma conversation avec le chef de la police prend rapidement un tour humoristique. Lorsque je lui demande aima-


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blement si je peux visiter deux de mes frères qui se trouvent dans sa prison, il semble fort étonné par ma question : – Tes frères ? Non, je ne les connais pas. Nous n’avons pas d’étrangers dans la prison ici. – Mais ils ne sont pas étrangers. Ils sont chinois !

– Comment, toi qui es une étrangère, peux-tu avoir des frères chinois ?

La seule façon de répondre correctement à cette question est évidemment de lui annoncer l’Évangile. Je lui explique que par sa mort sur la croix, Jésus a renversé le mur de séparation entre les différents peuples de la terre. – Alors, comment s’appellent tes frères ? – Li et Sung.

Avec mon nom « Skau » et ceux de mes deux frères chinois, cela fait trois noms de famille différents. Et pourtant, nous prétendons être frères et sœur ! Cela dépasse l’entendement du chef de police. Il va pourtant chercher Li et Sung qui laissent éclater leur joie en me voyant : – Grande sœur, que fais-tu ici ?

– Je suis venue vous remplacer, car c’est moi qui vous ai donné ces tracts à cause desquels vous êtes en prison !

Mais Si et Sung ne veulent absolument pas que j’aille en prison. Je dois insister et nous nous chamaillons même un bon moment à cause de cela ! Le chef a dû entendre bien des disputes entre prisonniers, mais probablement jamais comme celle-ci. D’habitude, ils rejettent la responsabilité les uns sur les autres pour échapper à la prison. Nous, au contraire, nous nous querellons pour y rester tous les trois !


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Finalement, c’est moi qui remporte la victoire. Li et Sung peuvent sortir libres. Une fois dehors, ils en profitent pour annoncer avec enthousiasme la Bonne Nouvelle de Jésus à la foule des curieux rassemblés devant la prison. Quant à moi, je suis conduite dans une petite cellule très sombre et inconfortable. Après un moment, quelqu’un m’apporte une couverture épaisse et chaude. J’apprendrai plus tard qu’elle provient d’une vieille femme du village qui m’a fait don de la seule couverture qu’elle possédait ! Tout au long de cette nuit en prison, mon cœur est rempli de joie et de louanges envers le Seigneur. Je chante même des cantiques pendant un bon moment. J’ai la conviction que Dieu a permis tous ces événements pour que l’Évangile soit connu à Hsi Ping. Le lendemain, quelqu’un m’annonce que l’acte d’accusation dirigé contre moi n’est pas prêt. Je suis accusée de fautes si graves qu’il faut que je sois jugée dans une plus grande ville. Je dois donc me rendre à Hsi Chia Kou, à soixante-dix kilomètres de Hsi Ping. On me permet d’y aller à bicyclette, accompagnée d’un gardien. Pendant tout ce trajet, mon cœur jouit d’une tranquillité parfaite et j’ai l’impression d’être portée par un immense fleuve de paix divine.

Au commissariat de Hsi Chia Kou, un jeune fonctionnaire très sympathique vient m’interroger. Il me salue poliment et me demande, un sourire aux lèvres : – Mademoiselle Skau, avez-vous une idée de l’immensité de l’amour de Dieu ? Je comprends immédiatement qu’il est chrétien.

– Oui, je connais l’amour du Seigneur, mais je crois que sa profondeur, sa hauteur, sa longueur et sa largeur dépassent tout ce que le monde peut imaginer !


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Le jeune fonctionnaire m’explique qu’il a fait des études dans un institut biblique à Shan Tung pour être pasteur. Mais les communistes l’ont enrôlé de force et lui ont confié de hautes responsabilités à cause de son bon niveau intellectuel. Cela, après lui avoir fait subir une bonne rééducation maoïste, bien entendu.

Le jour même de mon arrivée à Hsi Chia Kou, il aurait dû quitter la ville. Mais un autre fonctionnaire connu pour sa haine envers tous les étrangers avait changé son programme à la dernière minute. Il lui avait confié les affaires courantes, dont mon cas. En quelques minutes, ce jeune fonctionnaire balaye toutes les accusations contre moi :

– On ne peut pas emprisonner quelqu’un pour avoir répandu le message de ce tract. Tout y est conforme aux données historiques. Et puis, je connais les églises et les villages aux alentours. Je sais que ces rivières empoisonnées et ces villages brûlés n’existent pas. Vous pouvez retourner chez vous.

Nous éclatons de rire tous les deux ! Il s’empresse d’envoyer un télégramme pour annuler l’acte d’accusation contre moi et réprimander la police de Hsi Ping pour son zèle excessif. Ainsi se termine mon premier séjour en prison.

À mon retour à Hsi Ping, le chef de la police se montre très poli envers moi. J’ai le plaisir de rencontrer la vieille dame qui m’a envoyé sa bonne couverture pour que je n’aie pas froid dans la cellule.

Le plus beau de tout, c’est que grâce à tous ces troubles, l’Évangile est annoncé à de nouvelles personnes. Comme le proverbe le dit, « tout est bien qui finit bien ! » La Bible, elle, affirme que « tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu ».


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Chapitre 26

Le temps des miracles n’est pas passé J’aimerais raconter l’histoire de Lung, un chef de brigands. Il habite un petit village situé dans la province de Honan à cinq kilomètres de Ching Tzu Kuan. Il est aveugle et a entendu dire qu’à la station missionnaire, Dieu rendait la vue aux aveugles. C’est pourquoi il décide de s’y rendre et là, il a une longue conversation avec les frères anciens. Il se convertit et lorsque les anciens prient pour lui, un miracle se produit : il recouvre la vue ! Il rentre chez lui et commence à bâtir une église. Un jour, il reçoit la visite de quelques fonctionnaires communistes qui veulent le forcer à devenir membre du parti à cause de son éducation. Mais Lung tient ferme, il ne peut renier Jésus, son Sauveur. La transformation de cet homme est un vrai miracle ! Par la foi en Jésus, cet ancien brigand est passé des ténèbres à la lumière et d’une vie de péché à une vie de sainteté. Malgré l’insécurité dans notre secteur, je peux de temps en temps visiter les villages autour de la station. À Kuan, j’ai


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l’occasion de parler devant un auditoire assez nombreux. Je suis en train de lire un texte biblique qui mentionne la toute-puissance du Seigneur Jésus lorsqu’une femme se lève soudain en face de moi et me lance :

– Tu dis que ton Dieu peut tout ! Ton Jésus est tout-puissant ! Regarde, est-ce qu’il peut changer cela ?

Tout en parlant, elle enlève le pansement qui entoure sa main. Une affreuse odeur de chair morte se répand autour d’elle. Elle agite alors cette main toute noire devant l’assemblée et poursuit :

– Alors, tu ne dis plus rien ? Est-ce vrai que ton Dieu peut tout ? Tu dis la vérité ou tu mens ?

Chaque mot que j’ai prononcé est vrai, je le sais. Mais à la vue de l’épouvantable état de la main de cette malheureuse femme, je sens ma foi s’évanouir. D’un point de vue médical, la seule solution serait d’amputer cette main rongée par la gangrène. Mais je n’ai pas les moyens de procéder à une amputation sur place. Dans ma faiblesse, j’avoue alors au Seigneur mon manque de foi. Je n’ose même pas prier en chinois, je prononce cette misérable petite prière dans ma langue maternelle, le norvégien. J’entends une voix intérieure me dire : « Ce n’est pas ta foi qui peut accomplir quoi que ce soit, mais seulement la puissance du Seigneur ». À l’instant même, une force remplit mon cœur et je peux déclarer à la femme :

– Jésus-Christ te guérira. Je ne sais pas quand ni comment, mais va en paix et rentre chez toi !

Le lendemain, la femme revient vers moi… la main totalement guérie ! À part une toute petite marque, sa main est redevenue aussi belle et saine que la mienne. Oui, Dieu


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accomplit des miracles étonnants, de même qu’il bénit les soins que nous donnons aux malades à la clinique.

Peu de temps après, je vois revenir à la mission cette femme à la main guérie. Elle vient me demander si je peux rendre visite à son neveu qui est totalement aveugle et père de six enfants. Elle espère qu’il pourra expérimenter une bénédiction semblable à celle qu’elle a reçue et qu’il recouvrera la vue. À ma question de savoir à quelle distance de chez nous habite ce neveu, elle me répond :

– Avec tes pieds, tu irais là-bas en deux jours, mais moi, il m’en faut quatre.

J’aimerais me rendre chez son neveu, mais un problème se pose : on m’attend dans plus d’une douzaine de villages durant les prochaines semaines. Je propose donc à cette femme de se rendre elle-même chez son neveu pour lui rendre témoignage et prier pour lui.

– Moi ? Non, je ne peux pas faire cela ! s’écrie-t-elle effrayée. Dieu ne m’entendra pas. Je viens juste de me donner à lui, je suis une toute petite enfant avec une toute petite foi. Dieu ne m’écoutera pas. Toi, tu es une grande enfant de Dieu, il t’écoutera. – Combien d’enfants as-tu ? lui demandé-je.

– J’en ai huit, et le plus jeune a seulement huit mois.

– L’aîné de tes enfants sait sûrement manger tout seul. Quand il a faim et te demande à manger, tu lui donnes quelque chose, n’est-ce pas ? Et quand ton tout petit bébé pleure parce qu’il a faim, je suppose que tu ne dis pas qu’il ne mérite rien, car il ne sait pas encore parler ni demander comme il faut. Tu lui donnes sa nourriture à lui aussi. Tu traites certainement


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tes enfants sur un plan d’égalité. Eh bien, Dieu fait pareil, il répond aussi aux prières de ses plus petits enfants.

La femme a compris. Elle se met en route vers le village de son neveu, le cœur rempli de doute et de crainte. Six mois plus tard, je découvrirai le résultat de sa visite lorsque j’aurai l’occasion de me rendre moi-même dans ce village. Ce que je vois est extraordinaire ! Le neveu a recouvré la vue et c’est lui qui lit la Bible à ses enfants ! Alléluia au Seigneur pour ce miracle ! Par la suite, le neveu invitera aussi les chrétiens de Ching Tzu Kuan à venir annoncer l’Évangile chez lui et un grand nombre de personnes se tourneront vers le Seigneur. Ces nouveaux chrétiens bâtiront une église, une maison d’adoration, comme disent les Chinois. Si je suis venue dans ce village, c’est pour annoncer la Parole de Dieu. C’est la première fois que je peux le faire. Dans une maison, une centaine de personnes se pressent autour de moi. Je commence une histoire biblique à l’aide d’un tableau de feutre sur lequel des figurines illustrant le récit biblique adhèrent facilement. J’aime bien utiliser cette méthode visuelle car les histoires se retiennent ainsi plus facilement. Je suis en train de raconter l’histoire de la résurrection de la fille de Jaïrus quand quelques femmes se mettent à faire un vacarme incroyable à l’entrée de la maison. L’une d’elles s’avance et me demande d’interrompre la leçon. Derrière elle se tient une femme tenant dans ses bras un tout petit enfant, apparemment sans vie. La baguette d’encens qu’elle tient à la main indique qu’elle se rendait au temple pour brûler de l’encens afin que son enfant ne meure pas. Invitée à prendre place, elle s’installe juste devant moi. Le calme est revenu et je peux reprendre le fil de mon histoire. À l’aide de mes figurines, je montre comment Jésus


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prit la main de la fille morte en ordonnant : « Enfant, lèvetoi ! » J’explique que son esprit revint en elle et qu’à l’instant elle se leva. Arrivée à ce moment de mon récit, je suis à nouveau interrompue. La mère assise devant moi tombe à genoux et élève son petit enfant sans vie aussi haut qu’elle le peut en s’écriant : – Fais-le encore une fois ! Dieu, fais-le encore une fois !

Immédiatement, toute l’assemblée se met à scander la même phrase à l’unisson : – Dieu, fais-le encore une fois ! Fais-le encore une fois !

Peu à peu, le calme revient. Un silence religieux plane sur l’assistance. Plus personne ne bouge. Soudain, nous entendons le petit enfant émettre quelques faibles gazouillements puis pousser un petit cri en cherchant le sein de sa mère. Nous voyons alors la mère se lever d’un bond et tenir le petit devant toute l’assemblée en proclamant, radieuse : – Regardez, il l’a fait encore une fois ! Il l’a fait encore une fois !

Cet enfant était resté silencieux et sans vie pendant trois jours ; il n’avait pris aucune nourriture. Devant la joie de cette mère dont le petit enfant s’est mis à téter avidement le sein, toute l’assemblée éclate spontanément en louanges. C’est à peine si j’arrive à finir mon histoire car plus personne n’écoute, surtout pas l’heureuse maman ! À la fin de la réunion, nous la voyons sortir en courant pour aller annoncer au père la merveilleuse nouvelle de la résurrection de leur enfant. La Bonne Nouvelle de l’Évangile se répand de village en village, comme une épidémie. Dieu se sert de ceux qui ont été « contaminés » par le bon « virus » de sa Parole. Les


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parents du petit miraculé sont devenus chrétiens et beaucoup d’autres à leur suite. Dans un village, plus de quatre-vingtdix familles se sont données au Seigneur. Ils ont tous cessé de planter et de vendre de l’opium. Bien que ce commerce de drogue ait toujours été leur principale source de revenus, ces nouveaux chrétiens y ont renoncé afin de ne pas déshonorer le nom de Dieu. Dieu a même utilisé mon séjour en prison pour faire connaître son salut. Un homme de Hsi Ping a entendu dire que j’avais exprimé ma joie par des chants durant une partie de la nuit. Il s’est rendu à Ching Tzu Kuan pour connaître le Dieu qui pouvait procurer aux humains une telle paix et une telle joie, même en prison. Par la suite, cet homme a rassemblé une trentaine de personnes autour de l’Évangile dans sa propre maison. La réaction des communistes ne s’est pas fait attendre. Trois dimanches de suite, les soldats sont venus arrêter tous les participants au culte pour les mettre en prison deux jours durant. Mais comme ces nouveaux chrétiens sont retournés au culte le dimanche suivant, le chef de la police s’est découragé. Il a pensé qu’être obligé de nourrir trente personnes pendant deux jours sans aucun résultat n’en valait pas la peine. Il a fini par les laisser en paix.

Durant toute cette période, je me déplace beaucoup, car je suis l’unique missionnaire étrangère encore en poste. À Shan Yang Hsien, les sœurs en Christ me reçoivent toujours avec beaucoup d’affection. Après chaque longue marche, elles me lavent les pieds, comme mes collaboratrices et moimême le faisons souvent. Mais un jour, un fonctionnaire local me prie de me présenter à son bureau. Il désire me poser une question :


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– Est-ce vrai que tu obliges les gens de l’église à te laver les pieds ?

Je lui réponds que je n’ai jamais forcé qui que ce soit à me laver les pieds, mais que les chrétiens se rendent souvent ce service lorsque quelqu’un a marché sur de longues distances. Je lui raconte aussi comment Jésus a lavé les pieds de ses disciples et combien les vrais chrétiens se montrent disposés à accomplir les tâches les plus humbles pour manifester leur amour du prochain. Le fonctionnaire me croit sur parole et me laisse partir.


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Chapitre 27

Sous le régime totalitaire des rouges Aujourd’hui, je dois me rendre à la station missionnaire de Shang Hsien. Je désire prendre avec moi quelques manuels destinés à l’école du dimanche. Avant de quitter Lung Chü Chai, je demande à mes amis chrétiens de vérifier qu’aucun papier compromettant ne soit oublié entre les pages de ces livres. Parfait, tout est en ordre, je peux me mettre en route.

À mon arrivée à Shang Hsien, des soldats m’arrêtent et fouillent minutieusement tous mes bagages. Mon sang ne fait qu’un tour lorsqu’ils découvrent deux vieilles lettres restées entre les pages d’un de ces manuels ! L’une d’elles, datée d’avant 1949, a été écrite par un officier de l’armée nationaliste et je me rappelle qu’il y traitait les soldats communistes de brigands rouges.

À la lecture de ces lignes, les soldats deviennent nerveux. Ma vie ne tient plus qu’à un fil. Je suis désemparée, car totalement sans défense. Je n’ai même pas la force de


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prier. Je ne peux qu’espérer que Dieu parlera à quelques-uns de mes fidèles intercesseurs et qu’ils prieront pour moi. La peur au ventre, je vois un des soldats courir tout excité avec les lettres vers le bureau de ses supérieurs. Il croise plusieurs soldats parmi lesquels un camarade qui lui dit :

– Remettez-moi les lettres de la missionnaire norvégienne pour que le capitaine les examine.

Je deviens blême. Je me dis qu’ici se termine la vie d’Annie Skau ! Quelques secondes plus tard, le camarade réapparaît avec les lettres. Il s’avance vers moi, me salue et me dit aimablement :

– Missionnaire, excuse-moi, mais les soldats qui ont fouillé tes bagages ne te connaissent pas. Ils ne savent pas qui tu es. Il ne faut pas leur en vouloir.

Tout en parlant, il me remet discrètement les deux lettres que je m’empresse de glisser dans mon sac. Enfin, je commence à revivre, mon corps peut se détendre ! Et je me rappelle soudain que ce soldat envoyé par le Seigneur pour me sauver est venu dans le passé se faire soigner à la clinique. Il est l’un des premiers à avoir été guéri d’une maladie des yeux grâce aux vitamines. Mon cœur est rempli de reconnaissance tout au long du chemin du retour ! Mais dès mon arrivée à la station missionnaire, mon premier souci est de brûler les lettres compromettantes. Deux ans plus tard, j’aurai l’occasion de savoir comment le Seigneur est intervenu pour me sauver du danger. Je suis en visite chez des amis, la famille Olsen, dans le nord-ouest de la Norvège. Nous bavardons lorsque je vois Madame Olsen s’éclipser un moment et revenir avec son journal personnel. Elle me montre une page sur laquelle elle a noté une date et une heure précises.


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– Annie, me demande-t-elle, ce jour-là, à cette heure-là, tu étais bien en Chine, n’est-ce pas ?

En tenant compte du décalage horaire entre la Chine et la Norvège, j’arrive à la conclusion qu’il s’agit bien du jour et de l’heure de la fouille de mes bagages par les soldats. Je me revois, tremblante d’effroi, au moment où ils découvrent les lettres qui mettront ma vie en péril.

Mais pourquoi Madame Olsen a-t-elle spécialement marqué ce jour et cette heure dans son journal ? C’est avec la plus grande attention que j’écoute son récit : – Bien avant l’aube, alors que nous étions encore en train de dormir, Wenche, la plus jeune de nos filles, est entrée brusquement dans notre chambre à coucher. En voyant son air affolé, j’ai tout de suite pensé qu’elle avait fait un cauchemar. Mais elle s’écria : ger !

– Tante Annie est en danger ! Elle est en très grand dan-

Je l’ai prise auprès de moi dans mon lit et j’ai proposé que l’on prie quelques instants pour tante Annie.

– Non, ça ne suffit pas ! insistait Wenche, ce n’est pas suffisant de rester au lit et de prier. Il faut qu’on se mette à genoux. Tante Annie est en très grand danger ! Mon mari s’est réveillé lui aussi et nous nous sommes mis à genoux tous les trois au pied de notre lit. Jamais nous n’avions entendu notre petite Wenche prier d’une manière aussi intense ! Sans cesse, elle répétait : – Seigneur Jésus, sauve et protège tante Annie ! Délivrela et garde-la !

Après avoir intercédé ainsi pendant au moins cinq minutes, elle a terminé par ces mots :


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– Merci, Seigneur Jésus ! Puis, en se tournant vers nous, elle a ajouté : – Tante Annie n’est plus en danger. Maintenant je vais me recoucher pour dormir encore un peu.

Son récit terminé, Madame Olsen marque une pause et me pose la question qui lui brûle les lèvres : – Dis-moi, Annie, que s’est-il passé ce jour-là ?

Ma joie est grande de raconter en détail à la famille Olsen le déroulement de cette journée éprouvante. Et comment le Seigneur a permis que les lettres compromettantes me soient restituées, comme par miracle, ce qui m’a probablement sauvé la vie. Il avait donc choisi la petite Wenche en Norvège pour intercéder en ma faveur ! Combien les voies de Dieu sont merveilleuses !

*** Mais revenons à Shang Hsien. Peu de temps après mon arrivée, j’apprends que le gouvernement communiste demande aux églises de chaque province d’organiser des rencontres entre responsables. Lors de ces réunions, trois chrétiens délégués par le gouvernement ont la charge de présenter une directive du parti qui dit en substance ceci : Vous confessez que Jésus-Christ est un personnage historique, ce que nous ne pouvons pas nier. Mais une confession qui présente Jésus comme la Parole divine incarnée, comme étant ressuscité des morts et monté au ciel d’où il reviendra pour régner, doit être considérée comme périmée et prohibée.


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Il est clair que les communistes n’acceptent ni la rédemption, ni la résurrection, ni l’ascension, ni le retour de Christ ! Ils exigent donc que les églises chrétiennes du nord-ouest se mettent d’accord pour présenter une confession de foi commune qui soit acceptable à leurs yeux. Le parti prétend vouloir créer un dialogue entre chrétiens et communistes, mais aux conditions définies par lui-même, bien sûr !

L’église de Shang Hsien m’invite à la représenter à la réunion des responsables qui se tient à Sian. J’accepte d’autant plus volontiers que l’enjeu de cette rencontre est capital. Près de cinq cents représentants, dont je connais un grand nombre, sont présents à Sian. Il nous faut donc écrire une nouvelle confession de foi et la soumettre aux chefs politiques. Le matin du second jour, nous nous réunissons par petits groupes d’environ vingt personnes. Nous traitons de la grande question du contenu de notre confession de foi et consacrons du temps à la prière. Nous arrivons à la conclusion que nous ne pouvons nier ou passer sous silence les grandes vérités de la foi. Jésus est bien le Fils de Dieu mort sur la croix pour nos péchés, ressuscité le troisième jour et monté à la droite de Dieu. Il reviendra un jour juger les vivants et les morts et établir son règne. L’après-midi de ce même jour, un représentant de chaque petit groupe doit donner un compte rendu des débats du matin. Mais avant qu’un premier représentant de groupe n’ait eu le temps de prendre la parole, nous voyons un homme se lever et déclarer :

– Nous devrions minimiser ces questions et nous exprimer avec une certaine prudence. Nous pourrons bien entendu garder notre foi chacun dans notre cœur, mais sans nécessairement la proclamer officiellement.


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À peine a-t-il cessé de parler, qu’un autre responsable d’église se lève pour proclamer :

– Frères et sœurs, il faut confesser notre foi ouvertement et sans équivoque, autrement nous le regretterons plus tard ! Nous subirons des persécutions, nous serons emprisonnés, et peut-être même mis à mort. Mais nous ne pouvons pas renier les vérités de l’Évangile. Quelles que soient les épreuves qu’il nous faudra traverser, restons fermes et unis pour proclamer les vérités de la Parole de Dieu !

Je prie dans mon cœur que Dieu bénisse ce courageux frère.

Chaque représentant rend ensuite compte de la décision de son groupe et finalement un vote collectif à mains levées détermine ce que nous voulons : une confession de foi amputée et conforme au souhait du parti communiste, ou une confession conforme à l’Écriture Sainte. À part quatre voix, les cinq cents responsables d’églises votent pour une confession fidèle à la Parole de Dieu !

Les trois chrétiens délégués par le gouvernement pour présenter le point de vue du parti prennent alors la parole et expliquent qu’il s’agit sans doute d’un malentendu. Selon eux, nous n’aurions pas bien compris le problème. Ils demandent à ce que l’on vote une seconde fois. Lors de ce second tour, une seule voix soutient la proposition du gouvernement. À part quelques missionnaires étrangers, tous les votants sont des chrétiens chinois. La grande rencontre se termine par la prière et dans une communion fraternelle merveilleuse. Nous sommes tous conscients que notre décision aura de fâcheuses conséquences pour les églises, mais nous sommes bien décidés à combattre pour « la foi transmise aux saints une fois pour


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toutes » selon les termes de la Bible. Nous ne pouvons pas renier notre Sauveur, lui qui est mort afin de nous racheter de nos péchés pour nous donner la vie éternelle.

*** Un des trois responsables venus à Sian pour présenter la proposition gouvernementale restera pour moi un personnage inoubliable. À trois reprises, cet évêque luthérien me raconte comment il a fait la connaissance d’une missionnaire norvégienne nommée Marie Monsen, venue en Chine avant moi. L’évêque avait invité cette missionnaire à Hsüchon pour y tenir une série de réunions. Ce qu’il ne savait pas, c’est que Marie Monsen avait l’habitude, en serrant la main de quelqu’un, de poser la question : – Êtes-vous né de nouveau ?

En saluant l’évêque, elle n’a pas fait exception à cette règle. Très irrité, ce haut dignitaire s’est exclamé :

– J’ai enseigné dans une école chrétienne pendant trente ans, on m’a consacré pasteur il y a vingt-cinq ans et je suis même évêque depuis quinze ans ! Et vous osez me demander si je suis né de nouveau ?

Sur ce, il refusa de présider la réunion et quitta la salle de méchante humeur. Il ne voulait pas collaborer avec cette femme étrange. Cependant, la question qu’elle lui avait posée ne lui donnait aucun repos. Pendant trois jours, un combat intérieur fit rage en lui. Sa conscience lui disait : « Si tu es né de nouveau, pourquoi es-tu fâché et pourquoi n’as-tu pas répondu simplement « Oui, je le suis, Dieu soit loué ! » Et si tu n’es pas né de nouveau, pourquoi ne pas le reconnaître et demander que l’on prie pour toi afin que tu le


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sois effectivement ? » L’évêque capitula enfin. Il alla trouver Marie Monsen pour lui avouer : – À vrai dire, je ne sais pas si je suis né de nouveau. Voudriez-vous prier pour moi afin que je fasse moi aussi cette expérience ? Ce jour-là, l’évêque naquit de nouveau !

Par la suite, pendant la guerre avec les Japonais, il ira vivre à Sian où il s’occupera d’une église. À plusieurs reprises, lorsque je serai obligée de quitter mes montagnes pour me réfugier à Sian, il m’invitera à parler dans son église. Il sera plus tard jeté en prison à cause de sa foi et devra y rester de longues années. D’après ce que j’apprendrai par la suite à Hong Kong, sa détention aura duré de 1954 à 1979.

Il écrira à quelqu’un que depuis notre rencontre à Sian en 1950, il priait pour moi tous les jours ! Je penserai souvent avec beaucoup d’émotion à cet homme enfermé pendant vingt-cinq ans dans une cellule de prison en Chine et qui priait pour moi ! Il avait accepté de présenter le point de vue du nouveau gouvernement en 1950, mais depuis sa nouvelle naissance, il était devenu un homme de foi. Une fois la rencontre des responsables d’églises terminée, je retourne à Shan Hsien. Je sens immédiatement que mes jours sur le sol chinois sont comptés. Un lourd fardeau pour les villages encore non évangélisés des alentours pèse pourtant encore sur mon cœur. Nous prions sans cesse pour le salut des habitants de ces villages.

*** Le Seigneur continue à agir et à se servir de ses enfants. L’histoire de la rencontre entre une chrétienne et une femme


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païenne se dirigeant vers le temple d’idoles en est une belle illustration. Un jour, la femme chrétienne se met en route pour l’église. Elle croise sur son chemin un tout petit bout de femme, une païenne qui se rend au temple d’idoles, ses baguettes d’encens à la main. « Comme cette femme paraît triste et abattue ! se dit la dame chrétienne. Il n’y a pas si longtemps, j’étais moi-même comme elle. Il faut absolument que je lui parle ! » – Viens avec moi ! Viens avec moi ! l’invite-t-elle.

– Où veux-tu m’emmener ? s’enquiert la petite femme tout étonnée.

– Je t’emmène dans un lieu où des gens comme toi peuvent devenir comme moi !

– Mais comment pourrais-je devenir comme toi ? Tu sembles si heureuse que tu dois avoir beaucoup de fils !

– Non, je n’ai aucun fils, même pas une fille ! Mais je suis heureuse parce que Jésus m’a sauvée. Il a enlevé le fardeau de mon péché et m’a donné la paix. Viens, tu pourras recevoir la même chose !

Elle accepte d’accompagner la chrétienne à la mission. C’est moi qui anime la réunion ce jour-là. Pour cette femme païenne qui n’a jamais vu un étranger de toute sa vie, le choc est grand de voir quelqu’un de ma stature. Elle n’arrête pas de me dévisager de haut en bas d’un air incrédule. Et plutôt que d’écouter ce que j’ai à dire, elle fixe son attention sur ma haute taille et mes yeux bleus ! J’arrive avec peine à lui apprendre quelques versets bibliques et une strophe d’un cantique sur l’amour de Jésus.


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Sur le chemin du retour, elle demande à sa nouvelle amie : – Suis-je en train de devenir comme toi maintenant ?

– Oui, j’ai l’impression que tu te sens mieux et plus heureuse, n’est-ce pas ? – C’est vrai, je me sens mieux !

Chaque semaine, nous nous réjouissons de voir cette femme revenir à l’église pour en apprendre davantage sur Jésus. Elle parcourt plusieurs dizaines de kilomètres à pied pour assister au culte. Chaque fois, elle amène avec elle un nombre toujours croissant de voisines. Et le dimanche, elle vient régulièrement accompagnée d’une trentaine de femmes venant du même village !

Mais lorsqu’arrivent les tempêtes d’automne, un problème se pose aux villageoises. Un des ponts qu’elles doivent emprunter pour franchir une rivière est devenu impraticable. Il faudrait que quelqu’un les porte une par une pour leur faire traverser le courant. Il faut trouver une meilleure solution. Elle est rapidement trouvée ! Moi qui suis bien plus grande et plus robuste que ces petites femmes chinoises, je n’ai pas peur d’affronter le courant. Il ne pourra pas m’emporter si facilement. Je décide donc d’aller moimême vers ce village où les cœurs sont si ouverts. J’ai la joie de récolter le fruit de mes efforts, car beaucoup de gens se tournent vers le Seigneur. Un dimanche, un peu plus tard, Chang, un frère de notre église, décide d’aller évangéliser les alentours. Nous sommes inquiets de ne pas le voir revenir le soir. Deux jours plus tard, il est enfin de retour ! Il nous raconte qu’il a été mis en prison parce qu’il avait prêché en plein air. Nous constatons que, si le gouvernement garantit la liberté religieuse sur papier,


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toute prédication en dehors des lieux de culte et des salles destinées au service religieux est désormais interdite.

Le lendemain, la femme qui a amené une trentaine de ses voisines à l’église vient nous rendre visite à la mission. Elle demande au frère Chang : – Il faut que tu viennes prêcher chez nous dimanche prochain !

Frère Chang paraît un peu hésitant. Son séjour en prison l’a quelque peu refroidi. Sa réponse est claire :

– Il faut d’abord qu’il y ait une église ou tout au moins un lieu de culte chez vous !

– Mais il y en a un, frère Chang ! J’ai vidé et nettoyé une pièce dans ma maison. Et j’ai mis un grand papier rouge au-dessus de la porte d’entrée sur lequel j’ai écrit à l’encre noire Maison d’adoration. Que ces chrétiens sont inventifs !

Malheureusement, les épreuves du frère Chang ne sont pas finies. À deux reprises, il est jeté dans une grande fosse où les paysans entassent leur fumier. Il réussira à s’en extirper et, après s’être lavé, il retournera prêcher la bonne parole ! Il recevra un jour une machine à tricoter avec laquelle il pourra fabriquer des chaussettes. Les soldats et les policiers le prendront souvent pour un petit vendeur ambulant et il pourra ainsi assez librement annoncer l’Évangile. Un autre exemple de persévérance dans l’épreuve nous est donné par deux chrétiennes qui sont arrêtées et ligotées, puis enfermées toute une nuit dans un temple. À leur sortie, elles se déclareront heureuses d’avoir été outragées à cause de leur foi en Jésus !


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Moi-même, en tant qu’étrangère, je n’ose pas toujours me déplacer à l’extérieur de la porte de la ville. Aussi le témoignage chrétien est-il souvent apporté par des Chinois, parfois même par des nouveaux convertis sans grande connaissance.

*** J’ai appris qu’une femme devenue chrétienne récemment est allée prier et imposer les mains à un homme qui souffrait du ventre, afin qu’il reçoive la guérison. Le Seigneur l’a exaucée et l’homme s’est rétabli. Or, cette nouvelle convertie n’avait entendu que quelques prédications, dont certainement aucune sur le thème de la guérison. D’où tenait-elle que Jésus pouvait guérir les malades ? Personne ne lui en avait encore parlé, car ce n’est pas la première chose que l’on enseigne aux nouveaux chrétiens. Un jour, j’ai l’occasion de rencontrer cette femme. Je m’empresse de lui poser cette question qui m’intriguait : – Comment as-tu su qu’un chrétien peut prier pour les malades ? Est-ce que quelqu’un te l’avait enseigné ? – Non, personne !

– Comment le savais-tu alors ?

– Tu ne comprends pas ça, toi ?

Je vois dans l’expression de son visage ce qu’elle pense : une missionnaire devrait être moins ignorante que cela. – Si, je sais et je comprends que l’on peut prier pour les malades. Mais je me demande comment toi, une chrétienne nouvellement convertie, tu as compris cela !


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– C’est simple. Puisque Jésus a pu enlever la tumeur du péché que j’avais dans mon cœur, j’ai pensé qu’il pouvait de la même façon guérir quelqu’un qui souffre de douleurs au ventre. Tu comprends maintenant ? Ces chrétiens possèdent une foi invincible. Ni la pression du gouvernement ni les persécutions et la violence ne peuvent éteindre cette flamme que Dieu a allumée dans le cœur de ses enfants !


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Chapitre 28

De l’or purifié par le feu Juin 1950. Les responsables de l’église de Ching Tzu Kuan m’invitent à me rendre chez eux. Une autorisation des autorités locales est nécessaire pour ce voyage et certains chrétiens me mettent en garde contre les dangers d’un tel déplacement. Mais j’éprouve le même sentiment que l’apôtre Paul lorsqu’il déclare : « Des liens et des tribulations m’attendent. Mais je ne fais aucun cas de ma vie, comme si elle m’était précieuse, pourvu que j’accomplisse avec joie ma course, et le ministère que j’ai reçu du Seigneur Jésus : rendre témoignage de la bonne nouvelle de la grâce de Dieu » (Actes 20 : 23-24). Je décide donc d’aller à Ching Tzu Kuan et quelques frères anciens n’hésitent pas à parcourir plusieurs dizaines de kilomètres pour venir à ma rencontre sur la route. Ils me racontent que les croyants de la région subissent sans cesse toutes sortes de persécutions de la part du nouveau régime.


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Mais ils préfèrent parler de tout ce que le Seigneur accomplit plutôt que de se plaindre de leurs misères. Les cas de guérisons et de vies transformées sont nombreux et spectaculaires, comme si Dieu voulait montrer aux communistes athées qu’il est bien vivant !

Dès mon arrivée à Ching Tzu Kuan, je suis convoquée par la police locale et, chose incroyable, je suis accusée d’être… une espionne britannique ! Le chef décide sur le champ de m’envoyer à Hsi Chouan pour y être interrogée. Je reprends donc la route sous bonne garde. Deux soldats armés de fusils m’escortent, l’un marchant devant et l’autre derrière moi. Je trouve la situation assez cocasse : une missionnaire gardée par des soldats armés et accusée d’espionnage !

Je me demande comment finira cette aventure et pourquoi le Seigneur permet de telles circonstances. Alors que je suis plongée dans ces pensées, le texte biblique de Romains 8 : 28 me vient à l’esprit : « Toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu ». La certitude que Dieu conduira toutes choses pour le bien de son peuple remplit mon cœur de joie et je ne peux m’empêcher de chanter. Les deux soldats semblent surpris de m’entendre louer le Seigneur malgré ma situation peu enviable. Je saisis l’occasion pour leur parler de ma confiance en Dieu et de ma certitude que tout va bien se terminer pour moi. Ils se montrent si ouverts qu’à la fin de notre trajet, ils n’hésitent pas à marcher à mes côtés. Nous faisons route ensemble comme trois amis ! Arrivée à la prison de Hsi Chouan, j’informe le chef de la police que je ne connais aucun chrétien dans cette région, mais que d’autres missionnaires norvégiens issus d’une mission sœur de la mienne ont déjà travaillé dans cet endroit. Bien entendu, je nie être une espionne britannique,


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expliquant que c’est Dieu qui m’a envoyée en Chine, et non un gouvernement occidental. Après quelque temps dans la prison, j’entends le chef de la police s’approcher de moi et me crier : – Tu mens !

– En quoi vous ai-je menti ?

– Tu as dit que tu ne connaissais personne ici. Or tout à l’heure, une femme est venue demander si elle pouvait venir partager la cellule avec toi pour que tu ne sois pas toute seule !

Bien sûr, comment ce chef pourrait-il comprendre qu’une chrétienne qui ne me connaît pas personnellement fasse ce genre de démarche ? Quel bel exemple d’amour chrétien ! Durant les jours suivants, je reçois bien d’autres preuves de la solidarité des croyants de la région. Sans me connaître, ils témoignent d’une grande sollicitude à mon égard en me faisant parvenir de la nourriture, ainsi qu’une Bible que j’avais demandée. Je profite de ce repos forcé pour lire les lettres de l’apôtre Paul écrites en prison.

Après une semaine, le chef de la prison décide de me relâcher. Il a reçu une confirmation de Shang Hsien comme quoi je suis bien une missionnaire norvégienne. Quelle n’est pas ma surprise de découvrir deux cents croyants qui m’attendent à ma sortie de prison ! Je réalise combien les Norvégiens sont aimés dans cette région. Ces gens m’accueillent comme une reine puis me conduisent à leur église où nous prions tous ensemble. Si le portrait de Mao est accroché au mur, c’est Jésus qui est présent au milieu de nous. Puis ils me lavent les pieds avant de m’offrir à manger. J’ai l’impression de participer à un véritable festin et je me sens prête à reprendre la route.


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Mes nouveaux amis m’accompagnent jusqu’à la rivière en chantant un cantique évoquant le grand rendez-vous des rachetés auprès de Dieu. Un frère me donne son chapeau de paille pour me protéger du soleil et les sœurs remplissent mes poches de belles poires qui me rafraîchiront pendant la marche. Après un jour de repos à Ching Tzu Kuan, je poursuis mon chemin vers Lung Chü Chai. J’arrive fort fiévreuse à la mission et suis contrainte de me mettre au lit. Ma santé commence rapidement à décliner. Je suis atteinte de la fièvre récurrente, une maladie infectieuse transmise par les piqûres de puces et de poux qui pullulaient dans la cellule de la prison. Cette maladie est si redoutable qu’elle peut entraîner la mort. Mes collaboratrices me font des piqûres et Grand-mère Chang prie avec moi. Heureusement, la fièvre me quitte au cours de la nuit.

Tard dans la soirée, un prêtre catholique vient me trouver pour m’enjoindre de quitter la ville très tôt le lendemain matin. Il a entendu dire que des communistes fanatiques voulaient profiter de mon état de faiblesse pour s’en prendre à moi. Ils entendent trop souvent le peuple déclarer que le Dieu de la missionnaire est plus fort que le communisme. Mais le lendemain matin, mes forces sont renouvelées et j’échappe au complot en quittant momentanément la ville à bicyclette. Je reçois peu de temps après une convocation du chef de la police de Shang Hsien. L’inquiétude me gagne, car ce genre de convocation ne présage habituellement rien de bon. Tous mes amis à la station se réunissent pour prier. Pourtant, cette fois-ci, c’est différent. Le chef de la police me convoque pour une raison inhabituelle. Sa jeune épouse vient de sortir de l’hôpital de Sian où les médecins ont diagnostiqué


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une tuberculose. Le chef a pu se procurer de la streptomycine et il voudrait que je fasse des piqûres à son épouse.

Quelques minutes après mon arrivée au poste de police, le chef prie les personnes présentes dans son bureau de bien vouloir nous laisser seuls. Il me confie :

– Même si je reconnais l’efficacité de ce nouveau médicament, je sais qu’il ne guérira pas mon épouse. Probablement ne suis-je pas un très bon communiste en te demandant ce qui va suivre, mais j’aime beaucoup ma femme et je souhaite en toutes choses faire le maximum pour elle. Je sais que tu peux l’aider à trouver la même paix et la même joie que tu possèdes. – Savez-vous d’où viennent ma paix et ma joie ?

– Oui, je le sais, mais ne parle pas si fort !

– Voulez-vous que je parle de Jésus-Christ à votre femme ?

– Oui, c’est ce que je veux, mais surtout ne répands pas cette nouvelle partout !

Suite à cette entrevue, je reçois la jeune épouse du chef de police à la station matin et soir pour lui faire sa piqûre. Chaque fois, elle se repose un moment sur mon lit et je profite alors de l’occasion pour lui parler du salut en Jésus-Christ. Cette jeune femme à l’âme noble et ouverte met bientôt sa foi en Jésus. Nous devenons ainsi deux sœurs en la foi, unies par une profonde amitié. Lorsque plus tard je tomberai moimême malade, elle me sera d’un grand secours. De nouvelles menaces d’arrestation circulent continuellement autour de nous. Nous entendons parler de missionnaires mis en accusation devant des tribunaux populaires. Par moments, l’excitation est telle que je sens


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approcher la fin de ma carrière missionnaire en Chine. La Mission à l’intérieur de la Chine a déjà ordonné à tous ses missionnaires de quitter le pays. Peut-être serait-il sage que j’en fasse autant ! Mais lorsque j’en parle aux anciens de l’église, ils me répondent :

– Nous pensions que notre missionnaire possédait un réel discernement spirituel et qu’elle était capable de distinguer la voix de Dieu de celle du diable. Elle qui accomplit un travail tellement utile parmi nous ! Et voilà qu’elle croit maintenant que c’est le Seigneur qui lui dit de partir !

Je peux comprendre mes frères chinois. Ces amis extraordinaires sont autant attachés à moi que moi à eux. Mais brusquement, une crise de malaria détériore mon état de santé. Une congestion pulmonaire accompagnée d’une bronchite et de dysenterie suit immédiatement. Je pense que Dieu cherche, par ces épreuves, à me faire comprendre que l’heure de partir a sonné. Au mois de mars 1951, je demande donc un permis de quitter le pays. Je confie ma lettre à un des anciens pour qu’il la porte au commissariat de police. En remettant la lettre au commissaire, ce frère ajoute un commentaire sur ma situation : – Vous savez, monsieur le commissaire, notre missionnaire ne tient pas tant que cela à partir. Elle nous aime bien, elle nous aime même plus que tout ! Seulement, elle reçoit tout le temps des lettres de partout lui disant qu’il faut partir ! – Si votre missionnaire ne veut pas partir, vous n’avez qu’à déchirer la lettre avec sa demande, répond le commissaire en haussant les épaules. Le frère ancien s’exécute aussitôt.


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Un bon mois plus tard, la jeune épouse du chef de la police vient me rendre visite et me suggère : – Malade comme tu es, tu ferais mieux de demander un permis de quitter le pays. – Je l’ai déjà fait, il y a assez longtemps. Mais je n’ai toujours pas reçu de réponse ! – Quoi ! Le frère ancien ne t’a pas dit qu’il avait déchiré ta lettre ?

Non, il ne me l’a pas dit ! Je dois donc renouveler ma demande par écrit. Il faut me montrer patiente et confiante tout en gardant le lit. Ce qui me procure une immense joie lorsque je suis malade, c’est la visite des enfants. Je les trouve charmants, tel ce petit garçon qui m’annonce un jour : « Notre instituteur dit qu’il n’y a pas de Dieu, mais moi je sais bien que Jésus habite dans mon cœur ! » Quand je pense à ces jeunes enfants chinois souvent opprimés et persécutés, je ne peux m’empêcher de pleurer.

Je suis si gravement malade – peut-être même de façon incurable – que les autorités permettent mon transfert à l’hôpital baptiste de Sian. Avant mon départ, le chef de la police de Shang Hsien me demande une entrevue en privé. Il éprouve le besoin d’ouvrir son cœur devant quelqu’un. Il me raconte qu’à l’âge de treize ans il a reçu Jésus-Christ comme son Sauveur, mais que deux ans plus tard il s’est laissé influencer par le mouvement communiste qui travaille parmi les jeunes dans les écoles.

À cette époque, les communistes ne mettaient pas l’accent sur l’athéisme ou le communisme mais sur le nationalisme. Leur but était de faire de la Chine la nation la meilleure et la plus puissante du monde. Le jeune adolescent s’est engagé à fond. Plus tard, il a été envoyé en Union


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Soviétique pour mieux étudier la doctrine communiste. Pendant de longues années, il a essayé de se persuader que cette philosophie athée disait la vérité, mais sa conscience lui avait sans cesse répété : « Tu sais qu’il y a un Dieu et un Sauveur, Jésus-Christ qui est mort pour toi ! »

À la fin de son récit, ce chef de police, un homme grand et fort, confesse devant moi être un lâche et un menteur, puisqu’il a accepté de servir un système qu’il savait être faux. Cachant son visage dans ses mains, il se met à pleurer et m’avoue : – Il fallait que j’ouvre mon cœur à quelqu’un et tu es la seule personne à qui je pouvais le faire. Promets-moi de n’en parler à personne tant que tu résideras en Chine. Je le lui promets et je tiendrai ma promesse.

*** Je dois quitter cette région tant aimée. Malade et épuisée, je suis transportée dans une charrette à deux roues tirée par deux jeunes gens dont Hsing Lung, qui est comme un fils pour moi. Il nous faut cinq jours pour nous rendre à Sian. À l’hôpital, on diagnostique un tout petit début de tuberculose et de typhus et l’on m’y soigne pendant un mois. Après quoi, les médecins estiment que je peux continuer mon voyage.

On m’installe dans le train à destination de Hong Kong. En apercevant le drapeau anglais, le fameux Union Jack de l’autre côté du pont qui traverse la rivière de Shum Chun, un seul mot traverse mon esprit : « liberté » ! À côté de moi, quelques religieuses catholiques se mettent à scander ce mot « liberté » de toute leur force. Je leur conseille de ne pas crier trop fort pour ne pas compromettre leur sortie de la


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Chine communiste. Ces religieuses ont subi tant de mauvais traitements qu’elles sont à bout de forces. Elles ont souffert bien plus que moi. Je les réconforte et les encourage de mon mieux.

À la douane, tout se passe bien grâce à quelques grandes affiches communistes que j’ai achetées à Sian. Je les ai mises dans ma valise au-dessus de mes vêtements. Les rouges utilisent ces affiches pour leur propagande et j’ai pensé que mes amis en Norvège pourraient être intéressés de voir à quel point la propagande maoïste est mensongère. En ouvrant ma valise, les douaniers poussent un cri de joie en découvrant les affiches : – Elle va repartir dans son pays pour faire de la propagande pour nous. On n’a pas besoin de contrôler ses bagages !

Après avoir obtenu mon visa d’entrée à Hong Kong, je peux enfin organiser mon voyage de retour en Norvège. Il doit s’effectuer en avion via Bangkok. Je suis sans doute la dernière missionnaire à quitter la région du nord. Les chrétiens chinois sont désormais livrés à eux-mêmes, ils ne peuvent plus compter sur aucune aide extérieure.

Plus de trente ans après mon départ, quelqu’un me racontera qu’il avait connu des chrétiens opprimés mais heureux dans les villages de montagne. Ils devaient se contenter de salaires plus bas que celui des autres et leurs enfants étaient exclus de certaines écoles. Ils étaient traités comme des citoyens de seconde zone. Mais même sans missionnaires ni pasteurs, ils restaient attachés au Seigneur et sereins dans la foi. Ceux qui possèdent cette « foi éprouvée bien plus précieuse que l’or périssable, cependant éprouvé par


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le feu » dont parle l’apôtre Pierre peuvent se réjouir, malgré les épreuves et les afflictions.

Pour ma part, en ce jour chaud et humide d’août 1951, je n’éprouve qu’un sentiment de profonde tristesse. Tristesse de devoir quitter la région qui a été mon champ de mission pendant treize ans. Tristesse de devoir abandonner mes Chinois bien-aimés des montagnes du nord sans grand espoir de les revoir un jour. Ce sentiment douloureux prend même le pas sur le désir de retrouver mon pays natal et ma famille. Mais je n’ai pas le choix. Malade et fatiguée comme je le suis, je dois me résoudre à rentrer en Norvège. De toute façon, je sais que le Seigneur tient ma vie entre ses mains. Je peux compter sur sa fidélité !


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Chapitre 29

Me voici, envoie-moi ! Quitter la Chine de Mao et revenir en Norvège revient à sortir d’une tempête violente et accoster dans un havre de paix ! Je n’arrive cependant pas à oublier la tempête, même dans l’ambiance paisible de la maison familiale. Je me réveille parfois en sursaut la nuit, croyant entendre le bruit fracassant des camions militaires défilant dans les rues : les communistes envahissent le village ! Et par-dessus tout, mes frères et sœurs chinois me manquent énormément.

Je dois me rendre à l’évidence : je sombre progressivement dans la tristesse et la mélancolie. J’ai vécu longtemps sous un régime de terreur, et je me sens affaiblie physiquement par une longue maladie. Je suis également marquée sur le plan psychique. Il me faudra du temps pour retrouver mes forces et mon équilibre.

J’apprends avec effroi que la révolution de Mao est en train de déclencher un véritable génocide en Chine. Tous les opposants sont systématiquement éliminés, souvent fusillés et enterrés par centaines dans de grandes fosses communes. On estimera plus tard le nombre de victimes à environ trois


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millions. On pourrait sans doute y ajouter un million de plus si beaucoup d’opposants au régime n’avaient pas réussi à s’enfuir à Taïwan, Hong Kong ou Macao. Constatant mon état de faiblesse, le docteur norvégien qui me soigne décide de m’envoyer à l’hôpital puis à la maison de repos de l’Armée du Salut. C’est là que le Seigneur m’interpelle un jour :

– Pourquoi te lamentes-tu ? Ne vois-tu pas qu’avec une telle disposition de cœur tu n’aides personne ? Pourquoi n’utilises-tu pas tes forces pour intercéder en faveur de ce peuple que tu aimes tant ?

À partir de ce moment, je prends conscience que la prière ne connaît aucune limite. En priant, je peux aller partout en Chine : dans les prisons, dans les églises persécutées et même dans les bureaux des chefs communistes ! Je peux intercéder pour mes frères, mais aussi pour les tyrans. Grâce à cette redécouverte de la prière se renouvelle dans mon cœur mon appel pour la Chine. J’acquiers la certitude qu’un jour je retournerai là-bas.

Ce ministère d’intercession me fait un bien énorme. Il m’aide à détourner mes regards de moi-même et à m’occuper des besoins des autres, en particulier ceux de mes chers Chinois. Je ressens ma situation de la même façon que lors de mon premier retour en Norvège en 1946 : j’ai les pieds en Norvège, mais le cœur en Chine ! Durant ce temps de convalescence, je me sens un peu dépaysée dans les réunions d’église. Je suis habituée aux assemblées chinoises où l’on ne voit que des vêtements tissés de gros fils de couleur bleu marine. En Norvège, c’est tout différent, les hommes portent des cravates de couleurs vives et les dames des robes aux couleurs les plus variées. Elles


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Me voici, envoie-moi !

mettent aussi des chapeaux ornés de plumes multicolores, tout cela uniquement pour se faire belles. En Chine, je n’ai jamais rien vu d’autre que de simples chapeaux de paille pour se protéger du soleil. Ici en Norvège, tout me semble un peu trop beau, voire luxueux et mondain !

Un jour, je suis invitée à une rencontre pour épouses de pasteurs. La responsable de la réception a préparé une belle table, avec entre autres le légendaire gâteau à la crème norvégien. Même si le pays n’a pas encore retrouvé sa prospérité d’avant-guerre, la nourriture y est déjà abondante. En voyant tous ces gâteaux étalés sur une table magnifiquement dressée, un souvenir de Chine surgit subitement dans mon esprit. Je revois devant moi un jeune couple avec leur petit garçon âgé d’environ un an. Ces jeunes parents en sont réduits à vendre leur bébé afin de pouvoir acheter quinze kilos de blé pour nourrir les vieux beaux-parents. Le contraste entre l’abondance de cette table et la misère en Chine provoque une sorte de court-circuit dans mon esprit. Je ne peux m’empêcher de pleurer au beau milieu de cette belle réception !

Un autre jour, une amie a la gentillesse de m’emmener en ville car j’ai besoin de chaussures. Je repère dans la vitrine d’un magasin une paire qui me plaît. Mais lorsque je lis le prix affiché, je me sens incapable de les acheter. Dépenser autant d’argent pour mon propre confort, alors que tant de gens croupissent dans la misère et la famine me paraît injuste. Je réalise combien je suis marquée par toutes ces années passées auprès d’un peuple extrêmement pauvre.

*** Au bout d’un an et demi, mon état de santé s’est nettement amélioré. Pendant l’été 1952, je parcours pratiquement


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tout le pays pour tenir des réunions missionnaires dans les églises. Mais je pense toujours à mon retour en Chine et je prie le Seigneur comme je l’ai fait en 1946 après ma première période missionnaire. Je lui demande de me donner l’argent nécessaire pour mon billet de retour, sans en parler au conseil de la mission. Voilà qu’un jour, dans une localité du nord, une institutrice m’invite à dîner. Après le repas, elle me remet une somme d’argent en me précisant : – C’est pour payer ton retour en Chine.

Puisque je possède maintenant l’argent pour mon voyage, le moment est venu d’informer les dirigeants de la mission de mon désir de retourner en Extrême-Orient. Ils m’écoutent, mais leurs avis sont plutôt partagés. Certains veulent m’envoyer au Congo, d’autres en Indonésie, d’autres encore me verraient bien dans le nord de la Norvège. Mais je réponds inéluctablement que Dieu m’a appelée à aller vers les Chinois.

La mission accepte finalement que je parte pour Hong Kong. Elle m’accorde un soutien de trois cents couronnes par mois pour mes besoins personnels, mais rien pour un budget de travail, car mon lieu de travail n’est pas encore fixé. À Hong Kong, je pourrai demander un visa pour Taïwan où se trouvent des millions de Chinois. C’est d’ailleurs le seul moyen d’aller à Taïwan, car la Norvège n’a pas de relations diplomatiques directes avec ce pays. Mais travailler à Taïwan ou à Hong Kong m’importe peu, pourvu que je sois avec des Chinois !

Alors que les responsables en sont encore à tergiverser sur ma destination, je reçois une lettre d’une missionnaire infirmière norvégienne, Hanny Grønlund, qui travaille parmi


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les réfugiés à Hong Kong. Avec sa collègue écossaise Helen Wilson, elle vient de commencer une petite œuvre médicale dans un camp de réfugiés. Dans sa lettre, Hanny m’explique qu’Hélène est totalement épuisée et qu’elle doit rentrer en Écosse pour se reposer. Immédiatement, l’idée me vient que je pourrais la remplacer pendant son séjour en Europe. Il me sera toujours possible de demander ultérieurement un visa pour Taïwan.

Il me semble alors entendre la voix de mon Père céleste : « Voici, j’ai mis devant toi une porte ouverte ». C’est avec joie que je réponds : – Seigneur, me voici, envoie-moi !

Enfin, je peux penser à organiser mon voyage pour Hong Kong ! Le jour de mon départ approche à grands pas. Depuis un moment, j’ai envie d’acheter une nouvelle robe de chambre, mais j’hésite à me lancer dans une telle dépense. En ai-je réellement besoin ? Je n’ai pas encore tranché la question lorsque je me rends à une réunion à Oslo. J’y rencontre une dame qui a l’habitude d’offrir un édredon à tous les missionnaires en partance pour le tiers-monde. Peu avant la réunion, elle me dit :

– J’offre habituellement un édredon à tous les missionnaires qui quittent le pays, mais comme je ne sais pas si tu en as vraiment besoin, voici cent couronnes. Tu pourras acheter ce que tu veux pour ton départ. Je n’ai vraiment aucun mal à trouver comment dépenser cet argent : ce sera pour acheter une robe de chambre ! Je ne peux cacher ma satisfaction. Mais à la fin de la réunion, mon regard est attiré par une petite femme plutôt effacée et à l’air très abattu. J’entends une voix intérieure me dire : – Donne-lui les cent couronnes que tu as reçues !


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Je suis gênée de m’approcher de cette dame que je ne connais pas et de lui remettre cet argent. Mais j’obéis au Seigneur. Quand elle reçoit les cent couronnes, elle éclate en sanglots et m’explique que son mari et elle viennent tous les deux de traverser une période de maladie. Ils ont dû emprunter cent couronnes et doivent les rembourser ce jour même ! En quittant la réunion ce matin-là, devinez qui de nous deux se sentait la plus riche !

Un peu plus tard dans la journée, je me retrouve attablée avec un grand nombre de participants de cette réunion pour un repas en commun au restaurant de l’église de Philadelphia. En face de moi, un frère en la foi originaire d’une ville voisine me regarde avec un grand sourire. Je ne peux m’empêcher de lui demander : – Pourquoi me regardez-vous ainsi en souriant ?

– Eh bien, juste en ce moment, quelque chose me dit que je dois remettre un billet de cent couronnes à Annie Skau !

J’éclate de rire et je lui raconte ce que je viens de vivre avant et après la réunion. Tout en riant lui aussi, il conclut : – J’ai bien l’impression que le Seigneur veut que vous partiez avec une belle robe de chambre dans la valise ! En quittant le restaurant, je décide d’aller rendre visite à mes tantes qui habitent dans les environs. J’emprunte la rue qui passe devant l’église de Bethléhem et j’aperçois quelqu’un qui marche en sens inverse. Immédiatement, la même voix intérieure me parle : « Les cent couronnes que tu viens de recevoir ne te sont pas destinées. La personne de l’autre côté de la rue en a besoin ! »


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Cette fois, je n’hésite pas. Je traverse la rue et remets l’argent à la personne en lui expliquant que c’est de la part du Seigneur. Ainsi pour la seconde fois en une journée, quelqu’un en grande détresse reçoit le secours dont il a besoin. Tout en continuant mon chemin, j’ai l’impression non pas de marcher mais de voler, tellement mon cœur déborde de joie ! Après toutes ces péripéties, je rentre à Horten dans ma famille. Et j’apprends qu’un marchand de tissus que je connais bien désire me voir. Il voudrait m’offrir un métrage de tissu ! Tout en le déployant devant moi, il m’explique :

– Annie, j’ai un problème avec ce coupon de flanelle. C’est un très bon tissu fabriqué en Allemagne. Tu vois, il m’en reste trop pour une robe de taille moyenne mais trop peu pour deux, même petites. J’ai donc pensé à toi. Il te faut à peu près cela pour te coudre une robe, n’est-ce pas ? Le morceau de flanelle fait parfaitement l’affaire. Mes parents et mes sœurs unissent leurs efforts pour me faire une jolie robe de chambre. Tout marche à merveille grâce à ma sœur Gunvor qui a appris à coudre. Et c’est ainsi que je peux partir à Hong Kong avec, dans mes bagages, la robe de chambre tant désirée !


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Chapitre 30

Les petits commencements En août 1951, j’avais quitté Hong Kong sous une chaleur humide et accablante. Vingt mois plus tard, c’est-à-dire fin mars 1953, me voilà de retour ! Tout au long des six ou sept dernières années, une foule de réfugiés du nord et du centre de la Chine sont arrivés dans cette petite colonie britannique. Parmi eux, beaucoup d’anciens soldats de l’armée nationaliste, dont un certain nombre de mutilés de guerre. Le gouvernement a installé les réfugiés les plus nécessiteux dans un camp appelé Rennes Mill. Vingt-cinq mille personnes s’y entassent dans un spectacle saisissant de pauvreté, de misère, de maladie et de désespoir. Mais Dieu n’oublie pas les réfugiés de Rennes Mill. Plusieurs personnes ont déjà tenté de leur porter secours, tel notamment un médecin chrétien qui a séjourné un court moment à Hong Kong. Une infirmière d’un certain âge a essayé de poursuivre son action pendant quelque temps,


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mais elle a dû abandonner son projet pour des raisons de santé. C’est à ce moment qu’est arrivée Helen Wilson, la missionnaire et infirmière écossaise.

Malgré la misère omniprésente, je suis heureuse d’être de retour en Extrême-Orient. Lors de mes visites dans le camp, les habitants me sourient et me saluent cordialement. Me voilà enfin revenue auprès de ce peuple que j’aime ! Les réfugiés habitent dans de petites cabanes d’environ trois mètres sur trois construites avec quelques briques, des plaques de tôle, du papier goudronné et des cartons. Ils sont vingt-cinq mille à se partager une surface vitale relativement petite. Je peux en effet traverser le camp à pied d’un bout à l’autre en un quart d’heure. Et dix minutes me suffisent pour grimper du bord de la mer jusqu’au sommet de la colline !

Notre première « clinique », une cabane de vingt mètres carrés, est divisée en deux parties par une cloison en carton. La première est utilisée pour les soins aux malades et la deuxième n’est autre que la chambre que je partage avec la sœur Hanny. Cette cabane est située sur une pente escarpée. Un de ses côtés repose sur des fondations assez solides et l’autre est comme suspendu en l’air. Malgré la nature rudimentaire de nos installations, nous recevons jusqu’à six cents patients par jour pendant l’été 1953. Et ce ne sont là que les petits commencements ! Car dès le début, Dieu me donne une vision : du haut de la colline d’où je peux contempler cette immense misère humaine, j’entrevois que ce désert sera un jour transformé en un lieu plein de sources. Notre « clinique » devient rapidement le centre de Rennes Mill. Nous y accueillons tous les malades, ainsi que les personnes en quête de réconfort. Nous ouvrons la clinique tous les matins à 8 heures, et déjà une longue queue s’est formée devant notre cabane. Vêtus misérablement, les


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patients grelottent sous le soleil timide. On voit bien qu’ils ne mangent pas à leur faim. Seuls des tickets leur permettent chaque jour de recevoir un peu de riz et de légumes. Il leur est pratiquement impossible de trouver du travail. Ceux qui réussissent malgré tout à en trouver doivent peiner du matin au soir pour un salaire de misère. De plus la sous-alimentation généralisée provoque diverses maladies. L’union missionnaire de la Norvège a construit une chapelle dans le camp. Elle nous sert de salle d’attente et ne désemplit pas de 6 heures du matin à 16 heures. À tour de rôle, nous y annonçons l’Évangile aux patients qui attendent leurs soins.

Grâce à des dons provenant de Norvège, nous disposons d’un stock important d’huile de foie de morue riche en vitamine A. Son effet bienfaisant sur certaines maladies est bien connu. Nous avons appelé l’envoi de cette huile Opération huile de foie de morue. Son histoire mérite d’être racontée.

Margit, une de mes amies d’Oslo qui m’aide efficacement dans bien des domaines, est l’instigatrice de cette opération. Elle a commencé par parler de la situation des réfugiés chinois à ses collègues d’un hôpital d’Oslo. Cellesci ont alors décidé de mettre chaque mois une somme d’argent de côté afin d’acheter de l’huile de foie de morue pour Rennes Mill. À mon arrivée à Hong Kong, j’ai trouvé pas moins de cinq tonneaux de cent kilos de ce produit précieux. Ces dames m’ont ensuite envoyé de l’argent pour que je puisse acheter du lait en poudre pour bébés et de la levure de bière très riche en vitamine B.

Tout ceci parvient aux oreilles de quelques membres du Conseil de nos églises qui me font part de leur désapprobation. Je ne dois sous aucun prétexte recevoir de l’argent de


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cette façon. « Tout doit passer par la direction centrale de la mission », m’expliquent-ils. Il faut savoir qu’à l’exception de mon amie Margit, aucune des donatrices d’Oslo n’est membre de notre mission ni même de notre union d’églises. J’adresse une lettre au président du Conseil avec quelques réflexions et questions telles que celles-ci : Est-il permis de prier Dieu afin d’obtenir de quoi nourrir les affamés ? Puis-je gérer les dons destinés à cet objectif ? Pouvons-nous demander au Seigneur de répondre à nos besoins selon sa volonté et par les moyens qu’il choisira ?

Le président, un homme au cœur bon, me répond par un « oui » chaleureux. Il me souhaite même la bénédiction du Seigneur sur notre opération huile de foie de morue. Mais il lui a fallu une certaine sagesse pour convaincre tous les membres du Conseil ! Tout est rentré dans l’ordre maintenant. Les généreux donateurs qui ne désirent pas passer par une lente et lourde administration peuvent continuer à envoyer leurs dons.

L’anecdote suivante montre combien l’huile de foie de morue est d’un grand secours aux réfugiés qui souffrent de privations de toutes sortes. Un jour, une mère venant de l’intérieur de la Chine arrive à la frontière de Hong Kong avec sa petite fille. Mais seule celle-ci réussit à passer en zone libre. La petite n’a sur elle qu’un bout de papier sur lequel est inscrit le nom d’une tante réfugiée au camp de Rennes Mill, avec la demande d’y conduire la fillette. Nous la recueillons à la clinique et partons chercher la tante que nous connaissons bien car elle vient de recevoir Christ dans


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sa vie. Je constate que la petite a des plaies dans la bouche et sur le corps. Il lui faut des soins, et aussi des vitamines. Je prépare donc un flacon d’huile de foie de morue non seulement pour elle, mais aussi pour l’oncle et la tante dont l’état d’anémie m’inquiète. L’huile est à consommer par petites doses pendant deux semaines. Mais la fillette profite d’un moment d’inattention pour s’emparer du flacon. Avant que nous ayons le temps d’intervenir, elle boit l’huile d’un trait comme si c’était de l’eau ! Cet incident heureusement sans conséquence montre combien ces gens souffrent de nombreuses privations. Ma collègue Hanny et moi travaillons sans relâche. Nous n’avons qu’une formation d’infirmière, et pourtant nous sommes bien souvent amenées à faire fonction de médecins. Nous accomplissons nos tâches médicales tous les jours sans relâche, sauf les week-ends.

Mon premier été à Hong Kong est jalonné de difficultés. Plusieurs épidémies de typhus et d’autres maladies infectieuses font des ravages parmi les réfugiés. Le nombre de malades atteints de tuberculose augmente sans cesse. Bientôt, une autre cabane est mise à notre disposition pour les soigner. Nous y accueillons une douzaine de patients, chacun d’eux disposant d’à peine deux mètres carrés pour son lit et ses biens. Nous nous sentons bien limités et impuissants devant toute cette détresse ! Tous nos efforts paraissent si insuffisants ! Dans nos prières, nous supplions le Seigneur de nous donner les moyens d’être plus efficaces. Sa réponse ne tarde pas.

Un médecin norvégien, le docteur Harvesen, accepte de venir à Rennes Mill une fois par semaine. Il travaille avec son épouse à l’intérieur de la Chine depuis de longues


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années. Nous pouvons lui confier les cas les plus difficiles et il nous donne des conseils sur la manière de les soigner. Les tuberculeux lui tiennent particulièrement à cœur. Il prie toujours avec chacun lors de ses visites. J’ai remarqué qu’il n’éprouve pas la moindre peur d’être contaminé lui-même.

En regardant le docteur Harvesen soigner un patient, un réfugié me dit un jour : – Il a sûrement la tuberculose !

– Et pourquoi penses-tu qu’il a la tuberculose ?

– Eh bien, quand je vois que le docteur prie intensément pour son patient avec son bras autour de lui, je me dis qu’il doit être sûrement contaminé !

À l’exemple de notre Seigneur, ce docteur manifeste une grande compassion et un grand amour pour les malades. Il me fait souvent penser à ce verset : « Le soir venu, après le coucher du soleil, on lui amena tous les malades et les démoniaques. Et toute la ville était rassemblée devant la porte. Il guérit beaucoup de malades qui souffraient de divers maux » (Marc 1 : 32). Quel réconfort de savoir que le Seigneur Jésus est le même encore aujourd’hui !


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Chapitre 31

Une avalanche de générosité Chaque jour, nous sommes confrontés à quantité de problèmes humains. Nous essayons de soulager la souffrance dans un abîme de misère sans grands moyens. Il n’est pas étonnant qu’un sentiment de frustration et de découragement nous envahisse par moments durant cette première année à Rennes Mill. Nous sommes trop peu nombreux pour nous occuper convenablement des malades. Les médicaments et pansements manquent souvent, ainsi que l’argent pour renouveler les stocks. Pourtant, le Seigneur nous aide au travers de plusieurs personnes.

La fameuse opération huile de foie de morue continue toujours grâce au dévouement extraordinaire et infatigable des dames d’Oslo. Des amis de Horten, la ville de mon enfance, ont commencé à nous envoyer des vêtements pour bébés. Depuis le début de notre travail à Hong Kong, il m’arrive souvent d’assister les mamans qui accouchent.


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J’ai vu naître bon nombre de petits Chinois, dans des cabanes misérables sans hygiène ni confort. Grâce aux colis de mes amis de Horten, je peux habiller tous les nouveau-nés de belles layettes propres. Quelle joie de voir ces petits trésors vêtus comme de vrais princes et princesses ! Désormais chaque naissance se vit comme une fête malgré le manque de confort dans les foyers. Parmi les donateurs généreux dont les interventions m’ont sérieusement encouragée, j’aimerais mentionner un couple norvégien désirant fêter leurs vingt-cinq ans de mariage. Ils ont mis de l’argent de côté dans le but de célébrer leurs noces d’argent avec leurs enfants. Mais quand ils ont entendu parler de la misère des réfugiés de Hong Kong, ils ont décidé de renoncer à leur fête et d’envoyer l’argent économisé à notre œuvre de Rennes Mill.

Un autre exemple concerne une dame norvégienne – probablement d’un certain âge – qui nous a envoyé une somme d’argent assez importante accompagnée de ce petit mot : Pendant plusieurs années, j’ai mis de l’argent de côté pour pouvoir m’acheter un manteau de fourrure. J’étais sur le point de réaliser mon rêve quand le Seigneur m’a parlé : « Tu seras bientôt auprès de moi. Tu n’auras pas besoin de ce manteau de fourrure. Envoie plutôt cet argent pour secourir les réfugiés de Hong Kong ». Voilà qui est fait !

Grâce au Seigneur, des personnalités importantes et influentes nous rendent régulièrement visite. J’ai l’honneur d’accueillir Edward Hambro, le représentant norvégien de l’Office Mondial de la Santé. Il a pour mission d’écrire un rapport sur la situation des réfugiés à Hong Kong. Je com-


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mence la visite en lui montrant nos installations rudimentaires et la cabane où logent les tuberculeux. Je lui décris aussi les cabanes misérables où les bébés viennent au monde, puis lui présente de nombreux mutilés de guerre. Ce contact a des conséquences heureuses.

Après avoir pris congé, Monsieur Hambro s’envole directement pour Taïwan où il a sollicité un rendez-vous avec le Président de la République. Une proposition nous parviendra six mois plus tard : tous les mutilés de guerre et leurs familles sont invités à se rendre à Taïwan où ils seront pris en charge par le gouvernement. Ces familles prendront le bateau pour la république nationaliste de Taïwan où un nouvel avenir s’ouvrira devant eux. Bien des années plus tard, j’aurai moi-même l’occasion de rendre visite à plusieurs de ces familles et je constaterai qu’elles y mènent une vie heureuse.

Un peu plus tard, un écrivain américain impliqué dans diverses activités pour l’amélioration du sort des réfugiés se rend également à Rennes Mill. Le fait de nous suivre durant une journée de travail suffit pour qu’il se rende compte de la nécessité et de l’urgence du secours. S’il ne peut cacher son étonnement devant notre petite « clinique » accrochée à la pente escarpée de la colline, sa stupéfaction est à son comble lorsqu’il découvre les conditions lamentables dans lesquelles nous travaillons. Pour faire une piqûre, par exemple, nous devons demander à tout le monde de rester absolument immobile. Pourquoi ? Dès que quelqu’un se déplace, la cabane tangue comme un navire en pleine tempête, et introduire l’aiguille au bon endroit devient impossible ! L’écrivain ne manque pas de remarquer aussi le piteux état du plancher de la cabane.


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Cette visite le convainc d’agir. De Hong Kong, il se rend directement en Suisse pour participer à un congrès international traitant des problèmes des réfugiés. Lors d’une séance à laquelle assiste un représentant de Hong Kong, notre écrivain prend la parole. Après avoir donné une description détaillée du camp de Rennes Mill, il termine son allocution par ces mots :

– Il faut de toute urgence bâtir une autre clinique à Rennes Mill car une grande et solide infirmière norvégienne risque fort de passer à travers le plancher de la misérable cabane qui lui sert de clinique !

Les craintes de l’écrivain américain ne sont hélas que trop bien fondées. Peu de temps après sa visite, des lames du parquet cèdent sous mon poids dans notre « cabane-clinique » ! Mais grâce à son intervention, le Conseil Œcuménique des Églises nous attribue une somme d’argent suffisante pour construire une nouvelle clinique bien mieux adaptée à nos besoins. La cabane rudimentaire qui avait choqué notre visiteur américain n’est plus qu’un mauvais souvenir. Ce don permet même de bâtir un foyer pour les infirmières, rendu nécessaire depuis l’arrivée dans notre petite équipe de Rose, une jeune Chinoise. La nouvelle clinique et le foyer sont inaugurés en 1954.

La fête de Noël approche. Cette année, je désire qu’elle manifeste notre reconnaissance. La Bible enseigne qu’il convient d’inviter les plus pauvres et les plus misérables aux fêtes que nous organisons. Il n’est donc pas question de nous limiter aux membres de l’équipe et à des amis sélectionnés. Il nous faut inviter également les vingt-quatre habitants de notre cabane pour tuberculeux.


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Mais un problème se pose : deux d’entre eux ne s’entendent pas du tout. Or un Chinois ne peut jamais manger à la table de son ennemi. Je me sens comme une maman dont les deux fils refusent de venir manger à la table familiale à cause d’un conflit. Je décide donc de parler avec mes deux patients. En leur expliquant combien leur absence me gâcherait cette fête de Noël, je verse des larmes de tristesse. Un Chinois ne pleure pas facilement, mais le Seigneur réussit à toucher le cœur de ces deux hommes, et ils se réconcilient. Notre deuxième année à Rennes Mill se termine ainsi dans la joie.


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Chapitre 32

Une vision naît d’une catastrophe Nous sommes le dimanche 28 août 1954, un jour qui restera à jamais gravé dans ma mémoire. Très tôt le matin, je suis réveillée par le sifflement d’un vent violent. Nous les infirmières, nous sommes mieux logées depuis la construction du foyer, mais les tuberculeux occupent toujours la cabane située au bord de la mer. Remplacer cette cabane par un vrai hôpital n’est encore qu’un rêve.

En regardant par la fenêtre du foyer, je remarque que le vent fait dangereusement bouger le toit du logement des tuberculeux. Je dois me rendre à l’évidence : un véritable ouragan dont la force et la violence croît à vue d’œil est en train de s’abattre sur nous. Je crie à mes collaboratrices qu’il faut se dépêcher de faire sortir les malades de la cabane avant qu’elle ne s’écroule sur eux. Tout le monde se précipite dehors. En huit minutes, nous atteignons la cabane. Mais nos malades semblent moins inquiets que nous :


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– Mais non, ça va se calmer. Pas de panique ! nous assurent-ils. Cependant, le sifflement du vent se transforme peu à peu en hurlement. C’est sûr, la cabane ne résistera pas longtemps. Mettre les malades en sécurité et les éloigner de la mer devient urgent.

– Nous viendrons chercher les tapis, les casseroles et les couvertures plus tard, leur dis-je en les pressant. C’est vous qui êtes précieux, il faut d’abord vous sauver, vous ! Tout le monde accepte de quitter les lieux et, en quelques minutes, nos malades se trouvent en sécurité. Je m’empresse de sortir toutes les affaires lorsqu’une énorme vague s’abat sur la cabane. En temps normal, le niveau de la mer se trouve à plus d’un mètre au-dessous du plancher mais subitement, l’eau m’arrive jusqu’à la taille. Je m’accroche à un pilier et peux rester debout, mais tout ce que je viens de sortir est emporté par la vague ainsi que la cabane. J’assiste impuissante à un triste spectacle. L’ouragan a frappé fort, la désolation règne partout sur le camp de Rennes Mill. Sept cents familles ont perdu en un seul jour leur cabane ainsi que tous leurs biens. Nos tuberculeux sans abri sont installés dans notre nouvelle clinique. Je leur recommande de garder les fenêtres bien fermées afin que le vent impétueux n’emporte pas le toit. Mais plusieurs de ces malades souffrent de problèmes respiratoires. Pendant que je suis occupée ailleurs, l’un d’eux en profite pour ouvrir une fenêtre. En quelques secondes, le toit de notre nouvelle clinique s’envole. Quel désastre !

Il ne reste qu’une solution : entasser les tuberculeux dans notre petite « maternité » en espérant qu’aucune naissance n’ait lieu aujourd’hui. Mais voilà qu’une maman sur


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le point d’accoucher vient solliciter mon aide d’urgence. Je n’ai plus qu’à l’installer dans ma chambre, sur mon propre lit ! Et c’est ainsi que vient au monde un beau petit garçon que l’on surnomme le prince.

Vers la fin de l’après-midi, la tempête se calme quelque peu. Mais des grosses vagues continuent à déferler contre le rivage. Des objets emportés par le vent flottent ici et là sur cette mer en furie. Je vois des réfugiés tenter d’en sauver quelques-uns. Partout les pleurs des enfants et les cris des désespérés se mêlent au bruit des flots. J’entends un homme hurler de douleur comme s’il avait perdu la raison.

Devant tant de désolation, mon propre cœur est en proie à un immense désarroi. Le spectacle de ce camp ravagé par la tempête et de tous ces gens si durement éprouvés m’est insupportable. J’ai soudain envie de mourir et de voir enfin le royaume éternel de Dieu. Là, plus d’ouragan, plus de réfugiés pourchassés par des tyrans dictateurs, plus de malades et plus de tristesse. L’idée de retourner dans ma petite Norvège bien paisible et confortable ne me traverse même pas l’esprit. Pendant quelques instants, j’en ai assez de vivre dans cette vallée de larmes. Un ardent désir de rejoindre le séjour bienheureux auprès du Seigneur submerge mon cœur. C’est alors que j’entends la voix de Dieu :

– Je t’ai envoyée ici pour que tu sauves des vies humaines et que tu viennes au secours des malheureux. Veux-tu maintenant t’enfuir ? Si tu ressens un fardeau pour ce peuple, c’est parce que tu as reçu une goutte de mon amour dans ton cœur. Mais sache que mon amour est comme un océan ! Jésus m’apparaît alors dans une vision tel qu’il est aujourd’hui. Je saisis qu’il n’a pas seulement souffert en mourant sur la croix mais qu’il a aussi partagé toute la


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souffrance de l’humanité. Il n’est pas un spectateur neutre et indifférent. Il est ému de compassion pour les hommes. La Bible dit bien qu’« après les tourments de son âme, il rassasiera ses regards » (Ésaïe 53 : 11). Je réalise que le cœur du Seigneur est soulagé lorsque les affamés sont nourris, les malades soignés et les perdus sauvés. Pour des raisons qui me dépassent pour le moment, le Seigneur n’a pas encore mis fin à la souffrance de l’humanité. Mais je comprends ce qu’il attend de moi pour que son œuvre et sa volonté s’accomplissent. Et c’est là l’essentiel. Après lui avoir demandé pardon pour mon égoïsme et l’envie de fuir mes responsabilités, je l’entends me préciser :

– Tu connais ma volonté pour toi. Tu dois bâtir un foyer, un centre plus grand et plus solide pour accueillir un plus grand nombre de personnes. Et un hôpital pour les tuberculeux.

– Mais Seigneur, je n’ai pas les moyens d’accomplir tout cela ! Je ne vois pas comment je peux entreprendre de telles constructions sans un centime !

– Si, tu peux ! As-tu oublié ma fidélité envers toi durant toutes ces années en Chine ? Non, je n’ai pas oublié. Peu de temps après, j’ai l’occasion de partager ma nouvelle vision avec le docteur Harvesen qui possède une clinique privée en ville. Dès lors, chaque dimanche, il se joint à mes collègues et quelques amis chinois pour un petit tour en voiture afin de chercher un endroit propice où construire un nouveau centre.

Un dimanche du mois de novembre 1954, nous sommes tous convaincus de l’avoir trouvé ! Du haut d’un sommet, avec une vaste région étendue à nos pieds, nous ressentons


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la même certitude. C’est ici, oui c’est bien ici que nous allons bâtir le centre qui nous permettra de mieux secourir les réfugiés de Hong Kong ! Plus tard, ce sommet recevra le nom de Montagne de la Vision. Bientôt, les premiers plans et dessins voient le jour. Nous nous réunissons souvent au sommet de cette montagne pour prier afin de remettre jour après jour ce grand projet entre les mains de Dieu.


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Chapitre 33

Trophées de la grâce Hong Kong accueille beaucoup d’adolescents et de jeunes hommes chinois totalement démunis. Le personnel médical est profondément ému par un de ces jeunes venus se faire soigner, tant son histoire est triste et tragique. Comme il est très malade, nous décidons de faire à tout prix quelque chose pour lui. Aucun lit n’étant disponible ailleurs que dans la cabane des tuberculeux, nous nous voyons contraints de l’y loger. Je pressens que ce jeune homme ne vivra pas longtemps. Comme il n’a jamais entendu parler de JésusChrist, je ne tarde pas à lui annoncer la Bonne Nouvelle. Son cœur est ouvert et il reçoit immédiatement Jésus comme son Sauveur.

Une nuit calme, je me tiens à son chevet. Seul le bruit doux des petites vagues se jetant contre les pierres rompt le silence. À l’aube, le jeune homme ouvre les yeux et me confie d’une voix faible :

– Mère, je vais partir pour être avec Jésus. Mais je n’ai pas peur. Je sais que tu es là, et Jésus est près de moi !


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Dans la journée, il meurt paisiblement. Je suis heureuse qu’il m’ait appelée « Mère » car j’ai le sentiment d’avoir désormais un fils au ciel !

Un autre jeune homme nous arrive gravement malade. Un de ses poumons est sérieusement abîmé par la tuberculose. Ses vêtements se réduisent à un short et une chemise à manches courtes. Je lui prépare une place dans la cabane des tuberculeux et lui fais suivre un traitement.

Quelque temps plus tard, nos installations s’améliorent et le docteur Paterson, chirurgien de la London Missionary Society, peut pratiquer des opérations. Il décide alors d’enlever le poumon abîmé de ce jeune homme. L’intervention réussit à merveille et le malade se remet assez rapidement. Nous connaissons une joie supplémentaire, celle de le voir donner son cœur à Dieu.

Depuis son opération et sa guérison, ce jeune homme ne cesse de me témoigner une très grande affection. Il sait que je suis née au mois de mai et que ma naissance spirituelle a eu lieu le jour de Pâques. Lors de la première fête de Pâques qu’il passe avec nous, il m’offre un grand gâteau avec l’inscription : À ma mère spirituelle. Avec mes meilleurs vœux pour l’anniversaire de sa nouvelle naissance !

Il fera des études dans un institut biblique et deviendra un pasteur dévoué au service de Dieu et de son église. Il épousera une charmante jeune femme et leurs deux fils réussiront des études dans une université au Canada ! De 1958 jusqu’à mon retour en Norvège en 1978, il m’apportera tous les ans un gâteau le jour de Pâques, gâteau qui me semblera toujours plus grand d’année en année !

Un adolescent de quinze ans seulement a trouvé refuge chez nous après bien des péripéties pour traverser la fron-


Trophées de la grâce

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tière. Pour ne pas être découvert et fusillé comme les autres, il a dû rester tapi pendant cinq jours et cinq nuits dans l’herbe mouillée sous les allers et retours des faisceaux des puissants projecteurs.

Depuis son arrivée chez nous, sa santé est vraiment chancelante. Son séjour dans l’herbe humide lui a laissé à la nuque une raideur et de fortes douleurs. Une fois remis sur pied, ce garçon nous annonce qu’il a consacré sa vie au Seigneur. Je suis heureuse de pouvoir l’engager comme secrétaire car il sait écrire le chinois correctement et d’une très belle écriture. Ce jeune homme s’avère être vraiment l’homme de la situation ! Très doué et doté d’une capacité de travail remarquable, il se montre toujours extrêmement correct et poli. Il est typiquement chinois dans son éducation et son comportement. Il partira plus tard pour Taïwan pour suivre des études et devenir professeur. Après mon retour en Norvège, il m’enverra chaque année, à Noël et pour mon anniversaire, un colis contenant des mets et des fruits chinois. La grâce de Dieu agit souvent de façon étonnante parmi les plus démunis. Ainsi, nous recueillons un jour un bébé trouvé dans une porcherie. C’est une petite fille probablement abandonnée par des parents désespérés. Nous l’élevons dans notre centre qui a commencé à prendre forme. Elle deviendra par la suite une étudiante fort douée et une enseignante très capable.

Ma rencontre avec une autre petite fille restera également gravée pour toujours dans ma mémoire. Il s’agit de Sau Ping, une petite orpheline de cinq ans. Ses parents devaient être des opposants au régime communiste, car ils ont été condamnés à mort par pendaison. Elle nous raconta un jour qu’elle et son petit frère Peter ont été obligés d’assister à


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Le cœur grand comme la Chine

l’exécution de leurs parents. La petite fille aurait voulu tourner le dos à ce spectacle insupportable, mais les soldats l’ont forcée à regarder ses parents mourir pendus devant leur propre maison. Ces deux enfants ont été emmenés à notre foyer par une femme qui a réussi à passer la frontière avec eux.

Le visage de la petite Sau Ping se distingue de celui des autres enfants : il est figé et sans vie comme les traits d’une statue. Jamais elle n’esquisse le moindre sourire. Son regard lointain semble toujours fixé sur quelque chose qu’elle ne parvient pas à oublier. J’essaie souvent de raconter quelque chose qui pourrait faire apparaître un tout petit sourire sur les lèvres de Sau Ping, mais c’est toujours en vain.

Un jour, nous avons la visite d’un journaliste norvégien venu faire un reportage sur les réfugiés à Hong Kong. Il choisit Sau Ping et son frère pour un article qu’il intitule Un visage que je n’oublierai jamais. Il est publié dans le journal norvégien Notre pays. Après le départ des mutilés de guerre pour Taïwan, nous disposons enfin d’une cabane destinée aux femmes et aux enfants atteints d’une tuberculose plus bénigne. Pour commencer, quatre femmes et onze enfants, dont Sau Ping et son petit frère, vont occuper le bâtiment. Grâce aux dons généreux de chrétiens norvégiens, nous disposons de draps et de serviettes neufs et de petites tables de nuit. Tout est préparé avec amour. Nous en profitons pour repeindre à neuf la cabane en jaune et vert ; tout est vraiment mignon.

Quel jour mémorable que celui de l’installation de nos pensionnaires ! Pour nous y rendre, nous prenons un petit bateau car la cabane transformée en foyer se trouve un peu


Trophées de la grâce

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à l’écart. Pendant le trajet, la petite Sau Ping prend ma main et me demande : – Maman, tu ne m’emmèneras pas chez les gens qui étaient si méchants avec mon père et ma mère, n’est-ce pas ?

– Mais non, Sau Ping, comment peux-tu imaginer une chose pareille ? Je vais t’installer dans la belle maison que Jésus nous a permis de bâtir pour toi, ton frère et les autres enfants. Juste derrière le cap, tu regarderas dans la direction que je te montrerai et alors tu verras cette belle petite maison. Dès qu’elle est visible, je pointe mon doigt vers la nouvelle habitation de Sau Ping et je lui dis : – Un deux trois, la voilà !

La petite fille découvre alors sa future demeure. Je vois enfin son visage s’illuminer. Elle me fait le don de son tout premier sourire, un grand sourire qui exprime un immense bonheur ! Notre bateau accoste, son petit frère court vers la cabane, suivi par Sau Ping. Ils se sentent enfin chez eux.

Puis le temps vient où, graduellement, Sau Ping se met à raconter ses souvenirs effrayants devant toute la maisonnée. C’est toujours avec des larmes que les femmes écoutent son histoire. Mais petit à petit, les blessures profondes de ce petit cœur d’enfant se cicatrisent. Bien plus tard, Sau Ping deviendra infirmière, elle se mariera et deviendra mère de deux beaux enfants.

Voici encore un trophée de la grâce ! Un jeune garçon vient nous trouver, portant son père malade dans les bras. Je crains que le père soit atteint d’une péritonite. Il devrait être admis à l’hôpital, mais le médecin en ville refuse son


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admission. Le manque de place interdit toute aide aux mourants. En d’autres mots, il n’y a plus rien à espérer pour cet homme, humainement du moins.

Ma collègue Hanny et moi décidons alors de lui apporter quotidiennement des soins nous-mêmes et de prier le Seigneur pour lui. Si un médecin ne peut plus rien, le Seigneur, lui, n’a pas encore dit son dernier mot ! Tous les jours, le fils marche une demi-heure avec son père dans les bras jusqu’à notre clinique. Nous administrons des soins au vieil homme et, après quelques jours, nous avons la joie de le voir se rétablir. Il parvient à marcher seul et retrouve rapidement des forces. Il vivra encore longtemps, reconnaissant et heureux de l’intervention miraculeuse de Dieu dans sa vie. Le fils, lui, deviendra plus tard notre cuisinier au Port de l’Espérance.


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Chapitre 34

Le Port de l’Espérance Le gouvernement de Hong Kong a accepté de nous louer le terrain pour la somme symbolique d’un dollar par an. Mais lorsqu’il nous accorde le permis de construire, il spécifie qu’il ne pourra pas nous attribuer de subventions. Nous n’en avons d’ailleurs pas fait la demande. Ce ne seront pas les problèmes financiers qui ébranleront ma joie et ma paix. Je garde en mémoire les promesses que Dieu m’a données dans sa Parole. C’est ainsi que nous commençons le terrassement en vue d’une construction importante, sans avoir un centime en caisse !

C’est le 26 mars 1955 qu’est enlevée la première pelletée de terre pour creuser les fondations de notre centre hospitalier. Ce moment solennel se déroule en présence de nombreux amis. Une journaliste anglaise du South China Morning Post est très impressionnée par notre joie et notre détermination. Cependant, malgré notre acte de foi, nous


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Le cœur grand comme la Chine

nous demandons quand les travaux pourront véritablement commencer. Le Seigneur ne tarde pas à répondre. Quatre jours après cette journée du 26 mars, les événements se succèdent avec une rapidité étonnante. Une missionnaire américaine au service de l’église luthérienne retourne aux États-Unis après avoir collaboré quelque temps avec nous. Elle y parle un peu partout des besoins urgents des réfugiés chinois à Hong Kong. Un jour, elle se rend dans une petite école primaire rurale du Wisconsin. Les élèves sont tout ouïe lorsqu’elle raconte comment de nombreux enfants vivent dans la misère et sans manger à leur faim en Chine. Un petit garçon particulièrement attentif lève la main et déclare :

– Madame la missionnaire, moi je vais vous aider à nourrir tous ces enfants chinois !

– Comment comptes-tu t’y prendre, mon petit ? interroge la missionnaire surprise. Tu sais, c’est un problème très difficile pour les missionnaires, et même le gouvernement ne sait pas comment le résoudre.

– Mais Madame, j’ai donné mon cœur à Jésus pour le servir, et j’ai une tirelire ! Je vais la vider et je donnerai tout mon argent aux enfants de Hong Kong ! Le petit garçon prononce ces mots avec un visage si rayonnant que toute la classe s’écrie à l’unisson :

– Mon cœur et ma tirelire pour Jésus et les enfants de Hong Kong !

La flamme d’amour qui s’empare de ces enfants n’est qu’un début. Bientôt, les autres classes de l’école emboîtent le pas. Dans les écoles de la région, on ne parle plus que des enfants de Hong Kong. Partout, des enfants vident leur tire-


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lire au profit des réfugiés chinois. Ainsi, un petit bonhomme de sept ans a déclenché une véritable épidémie de générosité. En l’espace de quelques jours, la missionnaire est en mesure de nous envoyer un chèque de 25 000 dollars de la part des petits écoliers américains. Quel encouragement pour nous ! Dans nos rêves les plus optimistes nous n’avions jamais espéré être en mesure de bâtir un refuge contenant seulement vingt lits. Et maintenant, deux refuges de quarante lits peuvent être rapidement construits !

En apprenant comment tout a commencé dans cette petite école du Wisconsin, je me rappelle le passage de l’Évangile où le Seigneur est entouré d’une foule affamée. Il n’y a rien à manger dans cet endroit désert. Mais un petit garçon apporte quelques provisions, cinq pains et deux poissons. Pas grand-chose pour nourrir plusieurs milliers de personnes ! Cependant, Jésus dit : « Apportez-les-moi ici ! » Il bénit les pains et les poissons et la foule est rassasiée. Dans le Wisconsin aussi une multiplication a eu lieu, la multiplication générée par un élan de générosité et d’amour. Comme dans l’Évangile, tout a commencé par un garçonnet prêt à tout donner pour Jésus et pour des hommes en détresse !

Je pense souvent à la question posée dans le verset 19 du Psaume 78 : « Dieu pourrait-il dresser une table dans le désert ? » Ma réponse est « oui », nous le voyons maintenant. Avec la fondation du Port de l’Espérance, beaucoup de choses vont changer dans le camp de Rennes Mill et ailleurs. Notre mission porte bien son nom car nous savons à quel point le désespoir ronge le cœur des réfugiés. Il faut bien un Port de l’Espérance au milieu de toute cette misère !


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Le cœur grand comme la Chine

Le soleil est au rendez-vous en ce beau jour du 10 octobre 1955. C’est la fête nationale en Chine libre 6. Ce jour-là, il règne en général une bonne ambiance qui me rappelle un peu la fête nationale norvégienne qui a lieu le 17 mai. À Hong Kong comme en Norvège, on voit des drapeaux partout et des gens en habits de fête. Sans avoir annoncé leur arrivée, trois médecins du Ministère de la Santé se présentent au Port de l’Espérance en ce jour de fête.

Ils désirent voir les installations qui commencent à être assez importantes grâce aux généreux donateurs. Les Chinois sont inventifs et nos patients ont donné des noms aux petits bâtiments où sont logés les différents malades. Nos visiteurs découvrent les maisons de la charité, du courage, de la bonté, de la miséricorde, de la patience, de la joie, de la fidélité, etc. Ils admirent le long bâtiment qui réunit la lingerie, la laverie, un dépôt, une cuisine et d’autres installations sanitaires. Leur visite se termine par le bâtiment qui contient une petite pharmacie, ma chambre et une salle de séjour avec réfectoire. Celle-ci est destinée au personnel qui est toujours plus nombreux. Plutôt impressionnés par tout ce qu’ils ont vu, les trois médecins me demandent :

– Sœur Annie, pourquoi n’avez-vous pas adressé une demande de soutien financier au gouvernement ? – Je n’en ai jamais eu l’idée !

– Et pourquoi ne le feriez-vous pas ?

Annie Skau parle de la Chine nationaliste comme étant la Chine libre. La révolution communiste de Mao a communément été appelée La libération de la Chine, nom utilisé même par certains leaders religieux et chrétiens. Annie Skau ne partage manifestement pas cette façon de voir (N.D.T.).

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–Vous savez, lorsque nous avons demandé le permis de construire, le gouvernement nous a donné son accord pour bâtir un centre hospitalier. Il nous a loué le terrain pour seulement un dollar par an. Mais il nous a spécifié qu’il ne pourrait nous offrir aucune subvention. Voilà, puisque je sais d’avance que je n’obtiendrai rien, je ne demande rien. D’ailleurs, je sais que les autorités sont assez sceptiques en ce qui concerne les œuvres indépendantes qui cherchent à secourir les réfugiés. Avant de les subventionner, elles veulent avoir la preuve qu’elles peuvent subsister. – C’est vrai, mais maintenant nous sommes persuadés que le Port de l’Espérance est une œuvre pleine de vie qui continuera à fonctionner. Alors il est de notre devoir et de notre responsabilité de vous donner notre soutien. – Mon principe est de ne jamais demander de l’argent directement à qui que ce soit. Mais si vous me dites vousmêmes de le faire, alors c’est différent.

– Oui, faites une demande sans tarder. Demandez une subvention qui couvre les frais médicaux, les soins et les vivres pour vingt personnes.

Je suis sans tarder le conseil des trois médecins. Le 22 octobre 1955 a lieu l’inauguration officielle du centre hospitalier. Quatre cents personnes sont réunies dans la joie et la communion fraternelle. Presqu’un an après, une réponse positive nous arrive. Une aide gouvernementale nous est allouée, mais strictement réservée au travail médical. C’est seulement à partir de 1977 que le gouvernement se chargera d’une part bien plus importante du fonctionnement du centre hospitalier. Nous construisons aussi une église et nous nous fixons pour objectif d’évangéliser les seize villa-


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ges situés aux alentours. Ce travail est possible uniquement grâce à des dons volontaires. Nous sommes continuellement confrontés à des problèmes humains extrêmement divers qui ne peuvent être résolus sans intervention divine. Nos appels au secours montent alors vers le Seigneur et les réponses qu’il daigne nous accorder remplissent nos cœurs de joie et de reconnaissance.

C’est l’expérience que je fais avec une Chinoise qui vient de temps en temps faire de petits travaux au Port de l’Espérance. Elle a quatre enfants et son mari est malade. Elle me demande un jour une entrevue et m’annonce qu’elle est enceinte et désire avorter. La famille est assez pauvre et cette mère ne peut supporter l’idée d’élever un cinquième enfant. L’avortement lui semble être la seule solution. Je lui explique que ma vocation est de sauver des vies humaines et non de les supprimer. Je ne peux donc l’aider. La femme explose alors dans une violente colère et il me faut un bon moment pour la calmer. Devant son désarroi, je m’engage à tout faire pour que son bébé soit pris en charge financièrement par un organisme. Cette aide lui permettra de l’élever convenablement. D’accord avec cette proposition, elle renonce à se faire avorter et repart soulagée.

Mais comment honorer cette promesse ? Je n’ai en réalité aucune certitude de pouvoir lui venir en aide financièrement. C’est dans la prière que je confie ce souci au Seigneur. Là encore, sa réponse ne se fait pas attendre. Un mois seulement après notre entrevue, je reçois une lettre de Horten, la ville de mon enfance. Une famille désire assurer le parrainage à distance d’un enfant chinois issu d’un milieu pauvre ! Cet enfant est tout trouvé ! Dans quelques mois, la maman à qui j’ai promis une aide aura accouché. La famille


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de Horten a ainsi le bonheur de s’engager pour le bébé déjà avant sa naissance !

Le bébé qui a échappé à l’avortement est une ravissante petite fille que les parents prénomment Ruth. Le parrainage à distance permet une relation personnelle avec l’enfant. Au cours des années, des lettres et des cadeaux arrivent régulièrement de la famille de Horten pour la petite Ruth. La fillette est ravie de savoir qu’elle a une « tante » et un « oncle » dans un pays éloigné appelé la Norvège. Un jour, un grand événement est annoncé au Port de l’Espérance : un groupe de visiteurs norvégiens doit arriver dans quelques jours, parmi lesquels la « tante » et l’« oncle » de la petite Ruth ! Une belle réception est organisée pour ces visiteurs venus de l’autre bout du monde. La petite Ruth est là avec sa maman et la seule chose qui l’intéresse est de savoir qui sont sa tante et son oncle. Je les lui indique du doigt, et immédiatement la petite Ruth court vers le grand monsieur et l’accueille par un gentil Uncle ! en anglais. Un moment émouvant !

Avec l’accord de sa mère, je raconte au groupe norvégien comment la mère de Ruth avait décidé de se faire avorter dans un moment de désespoir. Tout le monde a les larmes aux yeux. Comment ne pas être ému à la pensée que cette délicieuse petite fille n’aurait pas été parmi nous si sa mère n’avait pas trouvé une solution à son désespoir !

Ruth deviendra une jolie jeune fille et une pianiste virtuose reconnue. Elle travaillera dans un bureau à Hong Kong et sera un soutien indispensable pour sa mère. Celle-ci répétera souvent : – Qu’est-ce que je deviendrais si je n’avais pas ma fille Ruth ?


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Le cœur grand comme la Chine

Cette histoire est un bel exemple parmi tant d’autres où l’avortement paraissait la seule solution à une situation de crise, et où l’enfant est devenu une réelle bénédiction pour ses parents.

*** Les années passent et le Port de l’Espérance se développe dans tous les domaines. Chaque mois de décembre est illuminé par la fête de Noël qui est toujours une expérience extraordinaire. Une foule de gens venus se faire soigner ou en séjour chez nous ne connaissent pas cette fête. Ils l’appellent tout simplement l’Anniversaire de Jésus.

À l’approche de Noël, nous faisons en sorte que les malades qui se portent le mieux puissent rentrer chez eux. Mais certains semblent très déçus. Ils aimeraient découvrir cette belle fête dont ils ont seulement entendu parler. Ils pensent que le Port de l’Espérance est le seul endroit où fêter Noël ! À chaque fois, nous profitons de l’occasion pour annoncer Jésus. Notre but suprême est de leur faire connaître le Sauveur des perdus. Au cours des années, nombreux sont les réfugiés chinois qui placent leur foi en lui et reçoivent le salut et la vie éternelle.


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Chapitre 35

Appelle-moi et je te répondrai ! Tous les mercredis, Victor Tsu, un jeune pasteur chinois doté d’une très belle voix, vient au Port de l’Espérance pour nous chanter des cantiques. Sa voix mélodieuse remplit alors le plus grand de nos bâtiments. Cependant, le but premier des visites de Victor n’est pas de nous faire écouter sa voix magnifique. Il vient voir sa fiancée qui fait partie de nos premiers patients au Port de l’Espérance. C’est une jeune chrétienne fervente mais, hélas, en très mauvaise santé. La tuberculose a déjà sérieusement détérioré un de ses poumons. Nos infirmières et le docteur Mary Ashton font tout pour soigner cette jeune malade. Mais en dépit de leurs efforts, l’état de la malade s’aggrave de jour en jour et ses forces diminuent progressivement.

Un mercredi, Victor vient me trouver. Il désire me parler de sa fiancée :


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Le cœur grand comme la Chine

– Elle se sent très faible maintenant, me confie-t-il. Elle m’a dit d’oublier qu’elle est ma fiancée, et de chercher quelqu’un d’autre avec qui me marier. Elle ne veut pas que je continue à attendre sa guérison. Ce sera trop long et peut-être même ne guérira-t-elle jamais. Mais je ne veux pas penser à cette issue ! Annie, y a-t-il encore quelque chose que nous puissions faire pour elle ?

Non, je ne vois pas ce que nous pourrions encore faire, sauf prier et pratiquer l’onction d’huile comme le recommande Jacques : « Quelqu’un parmi vous est-il malade ? Qu’il appelle les anciens de l’église, et que ceux-ci prient pour lui, en l’oignant d’huile au nom du Seigneur ; la prière de la foi sauvera le malade et le Seigneur le relèvera » (Jacques 5 : 14). Je connais un missionnaire luthérien qui prie avec ferveur pour les malades. Je propose donc à Victor :

– Ne voudrais-tu pas demander à cet homme de venir prier pour ta fiancée ?

– Non, je ne crois pas. Si nous faisons venir ce missionnaire, elle va penser que sa fin est proche. D’ailleurs, je ne veux rien de spectaculaire. Il faut surtout qu’elle garde l’espoir. J’ai en tête un autre texte biblique. Jésus a bien dit : « Si deux d’entre vous s’accordent sur la terre pour demander quoi que ce soit, cela leur sera donné par mon Père qui est dans les cieux » (Matthieu 18 : 19). Toi et moi, les deux personnes les plus proches de ma fiancée, ne pourrions-nous pas nous appuyer sur cette promesse de Dieu et nous mettre d’accord pour demander sa guérison ? J’acquiesce et nous passons un moment dans la prière. Un peu plus tard, le docteur Paterson, notre chirurgien, conseille à la jeune fiancée de Victor de se faire opérer. Il précise


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qu’il faudra six mois de repos total avant l’intervention. Elle donne son accord et s’arme de patience. Six mois plus tard a lieu l’opération qui s’avère difficile. Mais tout se termine bien et le docteur avoue lui-même que le résultat heureux de l’intervention est une réponse à la prière plus qu’autre chose ! Deux ans après son hospitalisation, la jeune fiancée est déclarée guérie. Vêtue d’une belle robe blanche, elle unit sa vie à celle de son cher Victor qui l’a fidèlement attendue. Quel beau couple ! Victor se fera consacrer pasteur dans une église à Hong Kong et deux fils naîtront de cette union harmonieuse. Au cours d’un voyage en Norvège, Victor rendra même un témoignage au sujet de la guérison de son épouse dans mon église à Oslo. Depuis notre accord de prière, il me considère en quelque sorte comme sa belle-mère !

Notre vision de départ en fondant le Port de l’Espérance ne concernait pas seulement les soins médicaux, mais aussi l’évangélisation des villages aux alentours. Des équipes composées de nos élèves et de nos collaborateurs sont régulièrement parties dans ces bourgs pour annoncer l’Évangile. Pendant longtemps elles ont été plutôt bien reçues par la population. Mais en été 1962, un changement inexplicable se produit. Les villageois se montrent soudain très hostiles et nos équipiers commencent à être persécutés. Cette situation préoccupante devient notre principal sujet d’intercession lors de notre réunion de prière. Dans mon désarroi, je supplie le Seigneur : – Père céleste, si c’est vraiment ta volonté que nous continuions à évangéliser ces villages, montre-le-nous clairement ! Fais quelque chose de spécial afin que nous puissions comprendre ce que nous devons faire !


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Le cœur grand comme la Chine

Tard dans la soirée, je reviens dans mon petit bureau. Une femme en larmes m’y attend. Elle a six enfants et vient de perdre son mari subitement. Elle me confie son désarroi :

– Comment vais-je pouvoir continuer à payer les frais d’école de mes enfants ? sanglote-t-elle. J’ai besoin que quelqu’un m’aide !

J’essaie de réconforter cette malheureuse veuve et lui promets qu’elle ne sera pas abandonnée. Je suis épuisée après une très longue journée, et sans trop réfléchir, je lui signe un chèque. Au moins ses enfants pourront-ils ainsi continuer d’aller à l’école. Elle part heureuse et rassurée. Mais au moment de me mettre au lit, je ne peux m’empêcher de me faire des reproches :

– Qu’est-ce que tu as encore fait ? Tu as signé un chèque et tu l’as donné à cette veuve ! Tu sais pourtant que tu n’as pas cet argent sur ton compte ! Tu as fait un chèque sans provision ! Quand est-ce que tu vas commencer à te conduire comme une adulte ? Mon seul recours est d’exposer la situation au Seigneur dans la prière : – Tu sais ce qui s’est passé ce soir, Seigneur. Que pouvais-je faire en voyant la détresse de cette femme ? Il fallait bien que je lui vienne en aide ! Je sais que je n’ai pas cet argent sur mon compte. Seigneur, occupe-toi de cette affaire, s’il te plaît !

Le lendemain est une journée très agitée. Vers 17 heures, je prends le temps d’ouvrir mon courrier. Alors que je lis une lettre, quelqu’un s’approche derrière moi. C’est Hou,


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une jeune femme originaire d’un de ces villages où la population s’est montrée si hostile ces derniers temps.

– Missionnaire, avant de finir la lecture de cette lettre, il faut que tu pries avec moi, me presse-t-elle. Je veux devenir une vraie chrétienne, je veux être sauvée. Je dois retourner dans mon village, mais je n’y retournerai pas sans avoir la certitude d’être vraiment une enfant de Dieu !

La Bible ne dit-elle pas que « quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé » ? C’est ce nom qui sauve Hou ce soir-là. Ensemble, nous faisons monter nos prières et nos louanges à Dieu. Je cours ensuite vers mes collègues pour leur annoncer l’extraordinaire nouvelle de la conversion de cette femme. Elle est la première personne adulte originaire d’un des villages à accepter Jésus-Christ. Dieu nous montre ainsi clairement qu’il faut continuer à évangéliser les villages réfractaires. Et pour confirmer sa volonté, le Seigneur pousse une vieille dame en Norvège à envoyer une lettre accompagnée d’un don pour le Port de l’Espérance. Et savez-vous ce qu’elle a écrit dans sa lettre ? « Don destiné à l’évangélisation des villages autour de vous ». La réponse de Dieu ne peut pas être plus claire !

Et mon chèque sans provision ? Là aussi, Dieu exauce ma prière. Mon amie Hanny fait souvent connaître les besoins des différentes familles à ses amis et proches en Norvège. Une dame nous a fait parvenir le message suivant : Depuis des années, je consacre chaque mois une somme d’argent à ma vieille maman. Comme elle vient de décéder, j’ai décidé de destiner cet argent au Port de l’Espérance. Il servira à payer les frais d’école des six enfants de cette veuve venue vous trouver.


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Dieu nous dit bien dans sa Parole : « Invoque-moi et je te répondrai ! » Combien de fois au cours des années au Port de l’Espérance n’avons-nous pas reçu ce genre de réponse de la part de Dieu dans des situations précaires !


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Chapitre 36

Dieu fait croître Nous sommes littéralement débordés dans nos activités à certaines périodes. Les patients arrivent souvent trop tard pour être soignés efficacement, et nous assistons à de nombreux décès dans notre clinique ; et cela à côté des nombreuses guérisons dont nous sommes témoins, qu’elles soient surnaturelles ou le résultat de longs traitements. Parfois, il faut courir de bâtiment en bâtiment et se précipiter d’un lit à l’autre pour assister les plus faibles dans les derniers moments de leur vie. Un jour me vient l’idée de demander à quelques patients en voie de guérison de me rendre de petits services. Une fille et deux garçons sont ravis de m’aider. Ils exécutent des tâches qui ne requièrent aucune compétence médicale. Le lendemain, mes trois volontaires viennent me trouver :

– Maman, hier tu nous as demandé de t’assister dans ton travail.


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Le cœur grand comme la Chine – Oui, et vous avez été formidables et je vous en remer-

– Maman, as-tu l’intention de nous engager aujourd’hui aussi ? – Je n’ai pas encore eu le temps d’y penser. Mais pourquoi pas, puisque vous êtes presque guéris tous les trois ? Un peu d’activité vous fera du bien. Voulez-vous commencer tout de suite ? – Oui, mais à une condition.

– Ah, vous posez des conditions maintenant ! Laquelle ?

– Que tu nous enseignes les rudiments des soins aux malades !

– Bon, d’accord. Quand voulez-vous commencer à suivre quelques cours ?

– Aujourd’hui ! s’exclament les trois convalescents de concert.

C’est ainsi que démarre notre premier petit cours pour aides-soignants. Le besoin se fait rapidement sentir d’étendre notre action. Quelque temps plus tard, nous organisons une formation de six mois pour ceux qui désirent travailler avec nous. Une jeune infirmière, Mary, accepte de renoncer au salaire élevé qu’elle touchait dans un hôpital en ville pour devenir responsable de ces cours. Nous arriverons même à former notre propre personnel quand le gouvernement décidera de nous soutenir davantage.

Quelques hommes se joignent à notre personnel féminin. Nous avons le cas de John, un réfugié de Pékin qui a une bonne formation d’infirmier et qui est arrivé presque mort de faim à Hong Kong. Un autre Chinois, Lawrence Hou,


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vient aussi de nous rejoindre après sa conversion à Rennes Mill. Il était médecin militaire à l’intérieur de la Chine et il est maintenant responsable de notre laboratoire.

Notre premier médecin, Mary Ashton, a elle aussi renoncé à un meilleur salaire pour travailler ici. Elle a quelques difficultés avec le chinois, mais sa bonté et son sourire font d’elle un médecin hautement estimé et aimé de tous les malades. Parmi mes collaboratrices chinoises, outre Rose, j’aimerais mentionner Grace, une orpheline venue à Hong Kong avec les réfugiés. Elle n’a pas encore fini ses études d’infirmière, mais est très douée et dotée d’une capacité de travail remarquable. Elle semble infatigable, à tel point qu’elle renonce à ses jours de congé si elle voit que nous sommes débordés ! Une autre jeune Chinoise, Lilly, déborde d’amour pour les enfants et s’en occupe admirablement bien. Elle-même a été abandonnée tout bébé sur une marche d’escalier devant la maison d’un missionnaire. Si j’ai toutes les raisons de remercier Dieu pour ces collaborateurs et collaboratrices, je ne peux cacher les difficultés. Chaque jour apporte son lot de soucis. Ainsi, un certain Monsieur Kan s’est présenté récemment pour le poste de comptable. Après avoir vu le budget de l’année à venir, il m’a demandé : – As-tu des garanties concernant ce budget ?

– Non, en dehors des promesses d’aide de Dieu, je n’en ai aucune ! – Alors je regrette, mais je ne pourrai pas travailler avec vous dans ces conditions.

Et le voilà parti. Mais il est revenu à plusieurs reprises et a pu constater que le Port de l’Espérance fonctionnait bien. Il nous a alors avoué :


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Le cœur grand comme la Chine

– Je pense que je me suis trompé. Je vois qu’il est possible de vraiment compter sur l’aide de Dieu.

Depuis longtemps, nos jeunes infirmières et aides-soignantes ont besoin d’être mieux installées. Ce problème de logement est enfin résolu lorsqu’un monsieur chinois très distingué, membre du Rotary Club de Hong Kong, vient visiter notre centre hospitalier. Il est très frappé par l’étroitesse du logement de nos collaboratrices. Suite à sa visite, il nous fait parvenir un chèque de 25 000 dollars destiné à la construction d’un nouveau foyer.

Il fait plutôt froid en ce jour d’hiver. Une Chinoise dont la détresse est criante demande à me voir. Un enfant à chaque main, elle porte un troisième sur le dos. Elle vient de Macao, la colonie portugaise proche de Hong Kong où elle s’est réfugiée. Il me semble l’avoir déjà vue quelque part, mais où et quand ? Soudain, je me souviens ! Cette femme est l’une des épouses que j’ai réussi à dissuader de se suicider à l’hôtel de Cheng Tu, dans la province de Shensi. Son mari est un colonel de l’armée nationaliste. La défaite de cette armée a plongé toute la famille dans la misère. Je donne à cette malheureuse mère un repas et un peu d’argent, et la regarde repartir vers Macao. Mais je m’inquiète pour elle. Elle a bien peu de ressources pour élever ses six enfants. Comment l’aider d’une manière plus efficace ? Je me rappelle qu’elle a reçu une bonne éducation. Je suis certaine qu’elle ferait une bonne enseignante ! Je décide donc d’en faire un sujet de prière. Peu de temps après, je profite de la visite de deux amis missionnaires travaillant à Macao pour leur demander : – Avez-vous l’intention d’ouvrir une école à Macao ?

– Pourquoi cette question ?


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Je leur raconte ma rencontre avec l’épouse de l’ancien colonel, leur assurant qu’elle serait tout à fait capable d’enseigner les enfants. Surpris, mes amis me confient qu’ils ont bien l’intention d’ouvrir une école pour les nombreux enfants pauvres ! Les locaux sont déjà trouvés. Il ne leur manque plus que les enseignants et les fonds pour leurs salaires. Mes amis se réjouissent de voir que le Seigneur a déjà pourvu au premier besoin, celui d’une enseignante. Quant au problème du salaire, il est vite résolu : une amie fidèle d’Oslo se propose de le prendre en charge. Plus, nous aurons nous aussi une institutrice au Port de l’Espérance, fournie et rétribuée par la Croix Rouge de Hong Kong. Et grâce à d’autres dons, plusieurs écoles pourront s’ouvrir. Depuis mon arrivée à Hong Kong, j’essaie de garder le contact avec mon pays en écoutant la radio. J’apprends ainsi en 1957 la mort du Roi Haakon. Cette nouvelle m’émeut d’autant plus qu’un de nos grands malades nous quitte le même jour. C’est un réfugié sans aucun bien dont le corps n’est plus qu’un squelette dissimulé sous la couverture. Les voilà partis tous les deux, le roi a quitté son château et le réfugié sa cabane. Mais une fois auprès du Seigneur, plus question de roi ni de réfugié. Leur identité est celle de pécheurs sauvés par grâce.

Un jour, j’ai même l’immense joie d’accueillir au Port de l’Espérance le prince royal Harald et son épouse, la princesse royale Sonja. Ils désirent assister à notre réunion d’évangélisation du soir. Elle rassemble quotidiennement les patients libérés de l’esclavage de la drogue. Lorsque le couple princier arrive à la maison des anciens drogués, certains pensionnaires veulent à tout prix leur chanter un cantique de bienvenue :


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– Avez-vous le temps d’écouter un cantique ? m’informé-je, un peu gênée, auprès du couple princier. – Oui, bien sûr !

Ces hommes, dont plusieurs ont déjà fait de la prison, se mettent à chanter avec enthousiasme. La joie se lit sur leurs visages. Je traduis les paroles en norvégien et la princesse Sonja écoute attentivement. Quel beau témoignage de la puissance transformatrice de l’Évangile ! Je crois que c’est ce chant des anciens drogués et l’ambiance de notre nouveau foyer pour enfants handicapés qui impressionnent le plus nos visiteurs. L’intérêt grandissant des autorités de mon pays pour le Port de l’Espérance est un encouragement continuel pour moi. Je reçois un jour un appel téléphonique du consul norvégien de Hong Kong. Il m’annonce qu’une action nationale a été organisée en Norvège en faveur des réfugiés dans le monde. Le résultat de l’action ayant dépassé tous les espoirs, une partie des fonds récoltés est affectée au Port de l’Espérance. Le consul précise qu’il faut que je me prépare à gérer un demi-million de couronnes ! Je dois dresser une liste de nos besoins les plus urgents. Des semaines durant, je passe mes soirées à réfléchir. Comment utiliser un demi-million de couronnes ? Les besoins me paraissent tellement immenses que je ne sais par quel bout commencer. Peut-être le consul a-t-il mal compris, ou exagéré ? N’ai-je pas rêvé ? Comment une somme pareille pourrait-elle nous être affectée ? Mais vient le jour où le ministre norvégien des affaires sociales se déplace jusqu’à Hong Kong. Impressionné de découvrir tout le travail accompli au Port de l’Espérance, il n’en oublie pas moins les besoins non comblés.


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– Vous allez recevoir une partie de la grande collecte nationale en faveur des réfugiés, m’informe le ministre. Avez-vous déjà établi un budget pour vos futures installations ?

– J’ai essayé, mais cette somme d’un demi-million de couronnes me paraît si incroyable ! J’ai autre chose à faire que passer mon temps à bâtir des châteaux en Espagne. – Écoutez, préparez-vous plutôt à gérer un million de couronnes plutôt qu’un demi ! Dépêchez-vous donc de dresser une liste de vos projets ainsi qu’un budget provisoire. Et ceci n’est pas une proposition, mais un ordre !

J’ignore le montant total de cette collecte en Norvège, mais la partie allouée au Port de l’Espérance s’élève à 1 137 000 couronnes ! Tout change rapidement. Beaucoup d’enfants peuvent enfin être soignés à temps. Ils n’attraperont plus cette terrible maladie contagieuse qu’est la tuberculose. Un bâtiment leur est construit, ainsi qu’un véritable sanatorium. Bien d’autres réalisations voient le jour grâce à cette première collecte, et d’autres suivront.

Je vois clairement la main de Dieu dans cet élan de compassion envers les réfugiés, comme je la vois aussi dans le choix de cette armée de collaborateurs et collaboratrices qui viennent offrir leurs services au Port de l’Espérance. La vision née le jour du terrible ouragan devient petit à petit une réalité.


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Chapitre 37

Dieu donne une famille aux isolés Le 25 septembre 1957 vient au monde notre premier bébé dans la nouvelle installation du petit service de maternité. C’est une petite fille appelée Ling Ling dont je m’occupe dès sa naissance. Plus tard, elle deviendra ma fille adoptive.

Ling Ling a un an quand nous recevons la visite de M. Brown, le représentant d’une organisation philanthropique américaine désireuse de nous soutenir. Je l’invite à prendre le thé au salon et nous nous asseyons côte à côte en face de quelques-unes de nos collaboratrices chinoises. Elles s’amusent beaucoup de voir des « géants » tels que nous. Il faut dire que nous avons tous les deux une stature imposante, aussi bien en hauteur qu’en largeur ! – Sœur Annie, outre ce que vous allez me montrer, j’aimerais visiter votre appartement, me dit le visiteur américain à brûle-pourpoint.


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Cette demande me gêne car ma petite chambre est meublée de façon très sommaire : un grand lit, le berceau de Ling Ling, et les petits lits de deux autres bébés. Et dans un coin de la chambre s’amoncelle un stock de médicaments. Mon intérieur n’a vraiment rien d’attrayant ! J’ai honte de montrer mes conditions de logement à un étranger. Mais devant l’insistance de mon ami américain, j’accède à son désir.

– Et les autres pièces ? s’enquiert-il après avoir vu ma chambre. Voulez-vous dire que c’est tout ce que vous avez ? Ce n’est pas possible ! Cela ne peut pas durer. Aussi vrai que je m’appelle M. Brown, je vais entamer quelque chose pour que vous soyez mieux logée ! Cet homme honore sa promesse. Un peu plus d’un an après sa visite à Hong Kong, il nous envoie un don important et, avec ma fille adoptive, je peux m’installer dans un appartement plus confortable.

Les événements tragiques de la Chine ont souvent pour conséquence l’éclatement des familles. Il arrive parfois qu’un seul membre d’une famille réussisse à franchir la frontière, les autres étant obligés de rester en Chine communiste. C’est pourquoi le Port de l’Espérance est devenu pour beaucoup un nouveau foyer grâce à son ambiance chaleureuse et familiale. C’est particulièrement vrai pour Hsüeh Chen, une jeune femme qui a trouvé refuge ici. Elle a réussi à obtenir un visa pour Hong Kong parce qu’elle est atteinte de tuberculose. Elle a dû laisser son mari et ses deux fils à l’intérieur de la Chine. Trop malade pour assister aux réunions à l’église, Hsüeh Chen écoute les prédications du dimanche matin par le haut-parleur qui les diffuse dans tous les bâtiments. Le pasteur Philips prêche la Parole de Dieu avec ferveur un


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certain dimanche. À la fin de son message, il a l’impression qu’il doit faire un appel : demander à ceux qui désirent recevoir Jésus dans leur cœur de lever la main. Nous pratiquons rarement ce genre d’appel à main levée dans nos cultes. Mais ce jour-là, je partage le sentiment du prédicateur et le lui dis :

– Faites-le, cela pourra aider quelques personnes à se décider à recevoir Jésus aujourd’hui.

À notre grand étonnement, personne ne lève la main dans l’église. Mais lors de ma ronde dans le bâtiment de Hsüeh Chen, une chrétienne m’appelle d’un signe :

– Maman, il faut que tu ailles parler à Hsüeh Chen. Dimanche, je l’ai vue répondre à l’appel du prédicateur. Elle a levé la main.

Quelle bonne nouvelle ! Je m’empresse d’aller parler à Hsüeh Chen dont le visage reflète la tristesse. Elle me raconte qu’elle a bien levé la main avec sincérité, mais que Jésus ne doit pas l’avoir vue puisqu’elle se trouvait hors de l’église. Je lui explique que le Seigneur la voit n’importe où, aussi bien à l’église qu’au refuge. Mes paroles réconfortent cette femme qui ignore tout de Dieu et du Seigneur Jésus. Je passe un moment avec elle à prier et lire des textes de la Bible. Hsüeh Chen s’attache au Seigneur de tout son cœur et je lui donne une Bible et un livre de chants. Sa foi grandit rapidement car elle aime beaucoup lire la Parole de Dieu. Un jour, elle vient me trouver dans mon bureau. La question qu’elle me pose me semble pour le moins surprenante : – Maman, est-ce que je peux déchirer ma Bible ?


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Le cœur grand comme la Chine

– Qu’est-ce que tu dis ? Déchirer la Bible que tu aimes tant ? Quelle drôle d’idée ! – Oui, j’aime la Bible, mais mon mari et mes fils ne savent rien de la Parole de Dieu. Ils n’en ont même pas une seule page. Si je déchirais ma Bible, je pourrais mettre une ou deux pages dans les lettres que je leur envoie. Et ainsi ils connaîtront la Bonne Nouvelle eux aussi !

– Ah, je comprends maintenant ce que tu veux dire ! D’accord, tu peux leur envoyer des pages de ta Bible quand tu leur écris. Je t’en donnerai une autre pour toi.

C’est ainsi qu’au fil des envois, des pages de la Bible sont lues avec grand intérêt par son mari et ses fils. Quelque temps plus tard, Hsüeh Chen a la joie de recevoir une lettre de son aîné lui annonçant leur conversion à tous les trois. Luimême, son papa et son petit frère ont mis leur confiance en Jésus-Christ ! Le fils ajoute que si, par malheur, il ne devait plus revoir sa mère ici-bas, il sait qu’il la reverrait auprès de Dieu dans le royaume éternel. Ce jour-là se réalisera parfaitement la promesse de Dieu qui donne une famille à tous les isolés, séparés et abandonnés. Pour moi aussi, Dieu accomplit de grandes choses. Ma vie personnelle prend un tournant radical avec la rencontre d’un certain Reidar Berntsen, un homme d’affaires d’Oslo. Comme moi, il a ses racines spirituelles dans le mouvement de réveil des années trente. Pourtant, je ne me rappelle pas l’avoir jamais vu dans les grandes réunions organisées à cette époque. Reidar est un chrétien fervent qui porte un grand intérêt au travail missionnaire. Il a déjà rendu de nombreux services à notre œuvre et il est venu à plusieurs reprises nous voir au Port de l’Espérance.


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247

Lors d’une courte visite que j’effectue en Norvège, Reidar propose de mettre sa voiture à ma disposition et me conduire lui-même aux réunions. Après mon retour à Hong Kong, une correspondance de plus en plus fréquente s’établit entre nous. Je trouve très agréable et édifiante cette relation avec ce frère en Christ que j’apprécie beaucoup. Peu à peu, cette amitié fraternelle se transforme en un attachement plus profond et je me mets à envisager un avenir possible ensemble. Mais une question me préoccupe. Que vont penser les amis de la mission ? Pourraient-ils comprendre qu’une missionnaire qui travaille à Hong Kong unisse sa vie à un homme d’affaires ayant ses activités à Oslo ? J’en suis à ce stade de mes réflexions lorsque j’apprends que trois de nos infirmières chinoises ont été invitées au congrès de nos églises en Norvège. Elles doivent s’y rendre depuis l’Angleterre où elles suivent actuellement une formation.

– Si tu pouvais être là pour accueillir ces trois infirmières à l’aéroport d’Oslo, me lance une amie, ce serait formidable !

J’informe Reidar par courrier de cette suggestion. Il me répond sans tarder que si je désire venir, il me payera le voyage. Il aimerait que ma petite Ling Ling – elle a six ans maintenant – m’accompagne. C’est ainsi que je m’envole pour la Norvège en compagnie de Ling Ling, mon rayon de soleil. Ce séjour consolide notre relation.

Il nous faudra quelques années de mûre réflexion avant que Reidar et moi prenions la décision de nous marier. La cérémonie a lieu à Oslo dans l’église de Bethléhem, en présence d’un petit nombre d’amis et de membres de nos familles. Malheureusement ma mère, malade, a dû rester


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Le cœur grand comme la Chine

chez elle en compagnie d’une infirmière. Après la cérémonie, nous partons en voyage de noces pour un merveilleux séjour dans les montagnes norvégiennes, le plus beau voyage de ma vie.

Mais le travail au Port de l’Espérance m’attend, et mon mari ne peut pour le moment liquider ses affaires à Oslo. Je repars donc avec Ling Ling, sachant que Reidar nous rejoindra à Hong Kong dès qu’il le pourra. Une fois réunis, nous nous installerons ensemble avec notre chère petite Ling Ling dans un appartement à proximité de notre lieu de travail. Mon mari n’apprendra jamais le chinois, mais sera une aide précieuse dans de nombreux domaines.

Durant nos années à Hong Kong, les enfants et les jeunes au Port de l’Espérance appelleront Reidar Papa ou Papi. Et après notre retour en Norvège, Dieu nous accordera une vie de famille heureuse pendant de longues années. « Dieu donne une famille aux isolés », dit la Bible. C’est bien vrai ! En plus de ma grande famille spirituelle, il m’a donné un bon mari et une merveilleuse fille adoptive !


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Chapitre 38

Le Noël d’une vieille grand-mère Environ un mois avant Noël, je travaille dans mon bureau. J’aperçois par la fenêtre deux hommes qui courent vers la grande route. J’ai l’impression qu’ils veulent quitter notre établissement sans être vus. Je sors de mon bureau et je bute sur une petite vieille étendue là devant la porte. Elle a l’air malade et fatiguée. J’apprends que les deux hommes l’ont portée depuis la frontière pour la déposer chez nous et qu’ils sont vite repartis pour ne pas avoir à s’occuper des formalités d’ensevelissement. Manifestement, ils devaient la considérer comme moribonde. En effet, ses deux poumons sont gravement atteints. Nos infirmières l’installent dans une salle avec d’autres malades. Le soir, au cours de ma ronde, je m’arrête près de son lit et lui demande : – Dis-moi, Grand-mère, as-tu déjà entendu parler de Jésus ?


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– Jésus ? Non. Quel drôle de nom ! Est-ce quelqu’un comme toi et moi ?

Elle ne connaît visiblement rien de l’Évangile. Après avoir cité Jean 3 : 16 et prié avec elle, je continue ma ronde. Une semaine plus tard à peine, Grand-mère a l’air si heureuse et paisible que tout le monde en est frappé. Je lui demande alors si elle a mis sa confiance en Jésus et comment elle a compris qu’elle pouvait le faire. Le plus naturellement du monde, elle me répond :

– Oui, je connais Jésus maintenant. Tu te demandes comment, n’est-ce pas ? Mais cette boîte au mur parle tout le temps de lui ! explique Grand-mère tout en désignant le haut-parleur. Les infirmières aussi parlent de lui quand elles chantent ! Et hier soir, Jésus est venu vers moi. Je ne l’ai pas vu, mais je savais que c’était lui. Il m’a dit qu’il pouvait me pardonner tous mes péchés et me donner la vie éternelle si je le recevais dans mon cœur. Alors je lui ai dit : « Viens, Seigneur Jésus, car maintenant je sais que tu m’aimes ». Depuis, je suis vraiment contente ! – Oui, ça se voit sur ton visage, Grand-mère !

La veille de Noël, vers trois heures de l’après-midi, je l’entends me demander : – Est-ce aujourd’hui l’anniversaire de Jésus ?

– Oui, nous fêtons Noël en souvenir de sa naissance.

– Je voudrais bien aller vers lui aujourd’hui pour lui souhaiter un bon anniversaire et le remercier d’être mort sur la croix pour moi !


Le Noël d’une vieille grand-mère

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– Mais, Grand-mère, te sens-tu plus mal aujourd’hui qu’hier ?

– Non, mais faut-il que je sois plus gravement malade pour aller voir Jésus ? – Non, pas forcément. Mais comme tu vas plutôt mieux en ce moment, tu fêteras sûrement Noël avec nous, au Port de l’Espérance. Et je t’assure que c’est une belle fête ! Après, nous verrons bien ce que Jésus te préparera pour l’an prochain. – D’accord, mais j’aimerais quand même bien voir Jésus aujourd’hui !

Le soir, vers dix heures, l’infirmière de garde me téléphone pour me dire que Grand-mère désire me voir de toute urgence. Y a-t-il un changement dans son état de santé ? Non, son pouls est normal, elle se porte relativement bien. Lorsque j’entre dans sa chambre, la petite femme est assise dans son lit. Elle commence par me dire :

– Tu sais, cette fois les choses ne se passeront pas comme tu l’as dit, mais comme moi je le souhaite.

Elle me demande alors de la prendre dans mes bras et de chanter pour elle. Elle m’exprime son souhait de partir directement de mes bras dans ceux de Jésus ! Je suis perplexe. Certes, elle est gravement malade, mais elle va mieux depuis son arrivée. Son décès ne semble nullement imminent. Sans doute délire-t-elle un peu ! Mais pour ne pas la contrarier, je chante quelques strophes puis je prends cette toute petite grand-mère dans mes bras pour la bercer comme le font les Chinoises avec leurs enfants. Soudain elle s’exclame :


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– Il vient maintenant ! Remercie tous ceux de ton pays qui ont permis que nous ayons un Port de l’Espérance ici et que nous connaissions Jésus. Merci aux médecins et aux infirmières, merci à toi, Maman, mais avant tout merci à Jésus ! Vivez bien ! Au revoir à tous ! Le voici !

Après avoir prononcé ces paroles, Grand-mère lève les bras et tombe doucement en arrière. Je ne tiens plus dans mes bras la vieille femme, mais seulement son enveloppe terrestre détériorée par la vieillesse et la maladie. Son âme est allée vers un monde meilleur où il n’y a plus ni mort, ni maladie, ni souffrance.

Quel sort enviable ! Je ressens un brin de jalousie envers cette vieille grand-mère. Je serais bien partie avec elle. Quel départ sublime ! Elle a entendu le nom de Jésus pour la première fois il y a seulement un mois, et la voilà partie avec son Sauveur la veille de Noël ! Et moi qui connais le Seigneur depuis de longues années, je dois encore rester. Rester au Port de l’Espérance, au milieu de toute cette souffrance humaine. Pourquoi ? À peine cette pensée m’effleure-t-elle que le Seigneur me parle. Des perdus et des naufragés ont encore besoin d’être guidés vers le port céleste. Non, mon travail n’est pas encore terminé au Port de l’Espérance !

Fin


253

Table des matières

Introduction : Qui est Annie Skau ?............................5

Prologue................................................................... 11

Chapitre 1 À la recherche du sens de la vie.............................13

Chapitre 2 Ma nouvelle naissance............................................17

Chapitre 3 Temps de réveil.......................................................21 Chapitre 4 Travail et bénédiction à l’hôpital..........................25 Chapitre 5 Puissance d’en haut................................................29 Chapitre 6 Veux-tu aller en Chine pour moi ?.........................33


254

Le cœur grand comme la Chine Chapitre 7 Dans l’esprit d’Hudson Taylor..............................39

Chapitre 8 Un voyage aventureux............................................43

Chapitre 9 À Shen Nan, je suis chez moi.................................51 Chapitre 10 Une moisson abondante.........................................57 Chapitre 11 Secours divin en des temps difficiles.....................63

Chapitre 12 Vicissitudes de la vie et la fidélité de Dieu............69 Chapitre 13 Une pluie torrentielle..............................................75 Chapitre 14 Pardon et libération................................................79 Chapitre 15 Réveil des consciences............................................85

Chapitre 16 Dieu ouvre les portes..............................................91

Chapitre 17 Messagers de paix en temps de guerre..................97 Chapitre 18 Retour en Norvège................................................103

Chapitre 19 Les pieds en Norvège, le cœur en Chine............. 111 Chapitre 20 La puissance de Dieu............................................ 115


Table des matières

255

Chapitre 21 Un nouveau service............................................... 119

Chapitre 22 Sous les nuages sombres de la guerre civile........125 Chapitre 23 Toujours en fuite mais jamais abandonnée........133 Chapitre 24 Au banc des accusés..............................................139

Chapitre 25 Lorsque tout concourt au bien............................149 Chapitre 26 Le temps des miracles n’est pas passé................157 Chapitre 27 Sous le régime totalitaire des rouges...................165 Chapitre 28 De l’or purifié par le feu.......................................179

Chapitre 29 Me voici, envoie-moi !...........................................189 Chapitre 30 Les petits commencements..................................197 Chapitre 31 Une avalanche de générosité................................203

Chapitre 32 Une vision naît d’une catastrophe.......................209 Chapitre 33 Trophées de la grâce.............................................215 Chapitre 34 Le Port de l’Espérance.........................................221


256

Le cœur grand comme la Chine Chapitre 35 Appelle-moi et je te répondrai.............................229 Chapitre 36 Dieu fait croître.....................................................235

Chapitre 37 Dieu donne une famille aux isolés.......................243 Chapitre 38 Le Noël d’une vieille grand-mère........................249


a été infirmière et missionnaire norvégienne en Chine et à Hong Kong de 1938 à 1978. C’est dans cette ville qu’elle fonde en 1953 le Port de l’Espérance qui secourt les réfugiés de la Chine communiste. Elle adopte une petite Chinoise et se marie en 1966. De retour en Norvège en 1978, elle sensibilise les églises aux besoins de la Chine et participe à la fondation d’une église chinoise à Oslo. Auteur de plusieurs ouvrages autobiographiques, Annie Skau est devenue une figure nationale en Norvège. Svenn Otto Brechan est pasteur norvégien à la retraite, éditeur et journaliste, coauteur des livres d’Annie Skau.

« Elle  mesure  deux  mètres  de  haut  et  un  mètre  de  large,  et  son  cœur est plus grand que son corps ! » C’est ainsi qu’un Chinois décrit la missionnaire norvégienne Annie Skau. Pour naïf qu’il soit, quel beau portrait de celle qui tant aimé le peuple chinois ! Annie Skau part en Chine à l’âge de vingt-sept ans après des études d’infirmière. Sa personnalité noble et généreuse lui permet d’y accomplir un travail médical et missionnaire remarquable, une œuvre de quarante années dont les fruits sont encore visibles aujourd’hui. Dans son récit, Annie Skau relate les petits et grands événements de sa vie, ses rencontres, les nombreux miracles dont elle est témoin et les temps de persécution intense. La vie de cette humble servante du Seigneur montre de façon saisissante combien Dieu est capable de sauver, transformer, délivrer et guérir. Riche en péripéties, son parcours a été comparé à celui d’Hudson Taylor, le pionnier en Chine qui a marqué le monde missionnaire ISBN 2-8045-0146-9 / N ELB 004 146-7 en son temps. o

Chine

Annie Skau-Berntsen (1911-1992)

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Svenn Otto Brechan Une infirmière norvégienne missionnaire en Chine Autobiographie de la missionnaire norvégienne Annie Skau-Berntsen (1911-...

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