MEIWAY: «Lezoblazo est un pont entre le passéetlefutur»
HÉRITAGES
SOULEYMANE BACHIR DIAGNE: «J’appelle de mes vœux un dialogue descultures»
SORTIR DU NOUVEAUPIÈGE DE LA DETTE + BD
JAMALOUAZZANI metenlumière les féminismes musulmans
BUSINESS
N° 473-FÉVRIER 2026
L13888 -473 - F: 4,90 € -RD
L’EMPIRE ET NOUS TRUMP
Le 47e présidentdes États-Unis estbien décidé àimposer une lexamericana surl’ensembledumonde,ycompris en Afrique, où lesenjeuxstratégiques et migratoiresfinissent par prévaloir. É
ET NOS AMIS CHINOIS?
C’est une tradition: le premier déplacement officiel annuel du ministre chinois des Affaires étrangères se fait en Afrique. C’était le cas cette année, avec la tournée de Wang Yi début janvier en Éthiopie, en Somalie, en Tanzanie et au Lesotho. Une tradition observée depuis plus de trois décennies. Et qui fonctionne comme un signal politique répété : le continent n’est pas un théâtre secondaire de la diplomatie chinoise, mais un espace stratégique inscrit dans la durée.
Une durée qui semble enjamber le maelstrom de l’actualité mondiale, les reconfigurations des équilibres et des alliances. Un « mariage » qui rapproche deux géants démographiques, comptant plus de 3 milliards de personnes (environ 1,4 milliard de chaque côté). Et qui fête ses noces de platine ! 2026 marquera les 70 ans de relations diplomatiques entre la Chine et l’Afrique. Le 30 mai 1956, l’Égypte devient le premier pays africain à reconnaître la République populaire Un acte politique majeur pour le tout nouveau jeune leader égyptien Gamal Abdel Nasser L’alliance de deux régimes révolutionnaires soucieux de s’émanciper de l’hégémonie occidentale, de participer à la création d’un nouveau monde…
Ce mariage sino-africain trouve aussi ses racines dans une même mémoire douloureuse de la colonisation et de l’occupation étrangère. La Chine a subi, au XIXe et au début du XXe siècle, l’humiliation, les guerres de l’opium, les concessions occidentales (Shanghai) et l’occupation partielle de son territoire (par le Japon). Une expérience traumatisante pour un empire à l’histoire millénaire Et qui nourrit une communauté de destin avec une Afrique qui sort ellemême bien difficilement de la longue nuit coloniale
À l’aube des années 1960, la Chine de Mao s’impose alors naturellement comme un partenaire privilégié de l’Afrique et du «tiers-monde» émergent Pour
le leadership de la place Tiananmen, le continent est déjà un élément clé de la «ligne extérieure», de cette stratégique nécessité de contrecarrer la domination de l’Occident, de se préserver un espace d’action dans le «troisième monde», celui de nouvelles nations naissantes. Mais l’époque est rude. La République populaire est une nation immense et pauvre, soumise à de violentes convulsions internes: les ravages de la politique du Grand Bond en avant (à partir de 1958), la crise avec la Russie soviétique, la Grande Révolution culturelle prolétarienne (1966)
Tout change au début des années 1980, lorsque le pays rompt avec les impasses idéologiques du passé et s’engage, sous l’impulsion de Deng Xiaoping, dans un formidable mouvement de réformes économiques. À partir des années 1990, et sous l’impulsion de Jiang Zemin, se formalise une stratégie de développement extérieur, perçue comme un levier de modernisation accélérée et « d’accumulation de puissance». En moins de quarante ans, la grande nation s’impose comme l’une des toutes premières puissances mondiales, rivalisant de fait avec les États-Unis Le changement de paradigme est systémique La Chine populaire, malgré ses fragilités, est sur le toit du monde.
Dans cette montée en puissance, l’Afrique joue un rôle essentiel. La Chine s’implique dans des projets d’infrastructures majeurs, que personne d’autre ne veut ni financer ni réaliser Et pour de nombreuses élites du continent, elle s’impose plus que jamais comme un modèle, rare et inspirant, d’émancipation L’Afrique «amie» devient surtout un point clé de la formidable chaîne logistique et stratégique chinoise, un fournisseur de matières premières (pétrole, gaz, cuivre, cobalt, terres rares, etc.), un réseau d’amitiés à faire valoir sur la scène internationale et dans les organisations multilatérales
PAR ZYAD LIMAM
Dès 2010, la Chine s’impose comme le premier partenaire économique du continent. En 2023, le commerce bilatéral sino-africain atteint la barre des 280 milliards de dollars (devant l’Union européenne, avec 220 milliards, et les États-Unis, avec 80 milliards). Pourtant, malgré l’ampleur de ces chiffres, l’Afrique ne représente que 3% du commerce extérieur chinois (alors que la Chine représente 15% de ses échanges extérieurs). Et le déficit en défaveur du continent s’approche des 70 milliards de dollars.
Cette asymétrie structurelle est renforcée par les prêts chinois. Depuis 2000, leur volume est estimé à près de 180 milliards de dollars. Ils sont principalement orientés vers le financement d’infrastructures (rails, routes, stades, ponts, infrastructures urbaines, etc.) et de projets « structurants » de développement (ports, zones franches, mines, zones de développement économique, etc.). En un peu plus de deux décennies, la Chine est ainsi devenue un acteur incontournable de la dette africaine (60% du volume hors institutions financières internationales). Créant des liens forts de dépendance, en particulier pour une dizaine de pays (RDC, Angola, Nigeria, Djibouti, Zambie, Congo…).
Pour la Chine du XXIe siècle, l’Afrique, c’est aussi, et de plus en plus, un marché incontournable pour ses entreprises Y compris celles liées aux technologies innovantes : téléphonie, réseaux, robotique, câbles sous-marins, batteries, solaire, voitures électriques – que l’on voit fleurir dans les grandes villes du continent…
Ce dynamisme économique et commercial entraîne une dimension sécuritaire et stratégique plus ample qu’on ne le croit. Officiellement, la Chine est dans un modèle de non-ingérence: elle ne se mêle pas des affaires intérieures africaines Et vice versa, d’ailleurs Les libertés et la démocratisation sont hors sujet de part et d’autre… Mais Pékin surveille ses intérêts et tisse sa toile. Il s’agit de sécuriser les investissements, les ressortissants et les routes commerciales C’est la logique de l’ouverture à Djibouti, en 2017, de la seule base militaire hors de Chine. Sur l’une des routes commerciales les plus importantes du monde, le détroit de Bab el-Mandeb, à l’embouchure de la mer Rouge et sur la route du canal de Suez
À ce maillage discret s’ajoute un développement soutenu de la vente d’armes sur le continent: drones, blindés légers et équipements militaires à coût réduit, proposés avec peu de conditions politiques,
accompagnant souvent aussi les grands contrats d’infrastructures.
L’Afrique est devenue un élément constitutif de la stratégie globale de puissance de Pékin, l’une des pièces d’un échiquier stratégique nettement plus vaste. Un Rubik’s Cube complexe où se combinent sécurisation des ressources et des voies commerciales, et influence économique, culturelle, normative, politique. Et si les 3% du commerce peuvent paraître faibles pour les stratèges chinois, qui ont comme méthode de voir sur le très long terme, l’Afrique reste et restera pour les décennies à venir un enjeu majeur. Par sa démographie, par sa croissance économique, par la valeur potentielle de son marché, par l’émergence de ses classes moyennes Par son poids numérique sur la scène politique internationale aussi. Et par ses richesses naturelles, ses minéraux rares… En clair, l’un des champs déterminants de la compétition stratégique entre la Chine, les États-Unis, et plus largement l’Occident
L’avenir, pourtant, n’est jamais écrit d’avance. Si la trajectoire de la Chine paraît immuable, le pays fait face à d’importants défis systémiques. Avec une importante crise démographique et une population jeune en baisse Le chômage s’installe Le modèle d’expansion engagé dans les années 1980-1990, basé sur l’investissement massif, l’exportation et l’immobilier, semble à bout de souffle. Il faut développer un autre schéma, qui s’appuie sur la consommation intérieure, l’innovation technologique et la transition énergétique. Une inflexion complexe à mettre en œuvre, avec des coûts sociaux élevés Une inflexion qui limite aussi les marges financières extérieures, et impose des choix en matière d’investissements extérieurs, en particulier en Afrique…
À ces facteurs de changements économiques s’ajoutent des tensions internes au sommet du pouvoir. À Pékin, les épurations spectaculaires se succèdent (tout récemment visant les plus hauts niveaux de l’armée), soulignant à la fois la force du président Xi Jinping, mais aussi les fragilités possibles du système. Le débat sur la démocratisation, même relative, est au point mort Cette Chine puissante avance sur une ligne étroite: accroître son influence mondiale, s’ouvrir à l’extérieur tout en resserrant son contrôle intérieur et la stabilité du pouvoir. Promouvoir le développement durable tout en sécurisant ses ressources, afficher la
coopération Sud-Sud tout en défendant strictement ses intérêts nationaux…
Pour l’Afrique, les enjeux sont clairs. L’amitié et le partenariat avec la République sont indispensables Il faut s’inscrire durablement dans cette alliance porteuse d’avenir Mais là aussi, rien d’immuable Il faut aussi sortir progressivement de l’asymétrie et de la dépendance La Chine se veut un acteur différent, soucieux de favoriser l’émergence réelle de ses partenaires Engageons-la plus activement sur ce terrain Faisons valoir nos atouts Cherchons à sortir des «logiques extractives», où la valeur ajoutée demeure hors du continent, tandis que les coûts environnementaux et sociaux sont supportés localement. Négocions des partenariats réels sur les questions clés : industrialisation, transformation des matières premières, des produits agricoles, montée en gamme, création d’emplois qualifiés, et maîtrise des dépendances technologiques Développons des deals gagnant-gagnant sur les ressources essentielles à l’économie du
Et sur les énergies renouvelables. Soyons, ensemble, des acteurs majeurs de la transition énergétique… L’autre chantier, sans doute le plus difficile, sera celui du lien humain. La Chine demeure, pour beaucoup d’Africains, une puissance lointaine, mal connue, au soft power inégal et souvent abstrait Et pour nombre de Chinois, l’Afrique reste une terra incognita, un mystère encombré par les stéréotypes et la méconnaissance. En soixante-dix ans, la relation sino-africaine s’est structurée, densifiée, économiquement et stratégiquement consolidée Mais elle reste largement une relation de flux, de chantiers, de contrats et d’influences globales Le véritable défi est ailleurs: dépasser la géographie des infrastructures pour inventer un espace particulier d’échanges, de circulation des idées, des personnes, des savoirs et des expériences. Passer du partenariat d’intérêts au dialogue des cultures
Tout cela peut paraître très naïf, mais c’est le chemin à prendre. ■
Des visiteurs du musée du Parti communiste chinois de Pékin passent devant des images où figure le président Xi Jinping.
N°47 3 FÉ VR IE R 20 26
ÉDITO
3 Et nos amis Chinois? par Zyad Limam
ON EN PARLE
8 C’EST DE L’ART, DE LA CULTURE, DE LA MODE ET DU DESIGN Dynamisme Dada
26 PARCOURS
Laura Nsafou par Astrid Krivian
29 C’EST COMMENT? Indignons-nous! par Emmanuelle Pontié
90 VINGT QUESTIONS À…
Brice Anoh par Astrid Krivian
TEMPS FORTS
30 Trump: l’Empire et l’Afrique par Cédric Gouverneur
40 Souleymane Bachir Diagne: «J’appelle de mes vœux un dialogue des cultures» par Astrid Krivian
46 Jamal Ouazzani: Faire la lumière sur les féminismes musulmans par Luisa Nannipieri
50 Samira El Ayachi: «Je transgresse par l’écriture» par Astrid Krivian
56 Meiway: «Le zoblazo est un pont entre le passé et le futur» par Jihane Zorkot
62 Superfoods africaines: le goût authentique par Amélie Monney-Maurial
66 Pablo César: «Pendant des décennies, les afrodescendants ont été invisibilisés dans l’histoire argentine» par Catherine Faye
72 Jellel Gasteli: «Hortus» et les mystères d’Hammamet par Shiran Ben Abderrazak
BUSINESS
78 En 2026, s’extraire du piège de la dette
82 Claver Gatete: «Nous devons élargir et stabiliser nos bases de financement nationales»
86 Le transport aérien ouest-africain, à la recherche d’un nouveau décollage
87 Le Gabon renoue avec la norme ITIE
88 La filière cacao sous pression
89 Réconciliation pragmatique entre Barrick Gold et Bamako par Cédric Gouverneur
C’est maintenant, et c’est de l’art, de la culture, de la mode, du design et du voyage
L’un des salons lounge du lieu, idéal pour une pause.
ARCHI
DYNAMISME DADA
À MARRAKECH, une ancienne gare routière sur la place JEMAA EL-FNA a été transformée en un lieu culturel et gastronomique insolite qui anime la médina.
ALORS QUE LA CÉLÈBRE PLACE Jemaa el-Fna change de visage et se prépare à une réouverture au public après des mois de travaux, la vieille ville évolue aussi. Près de l’esplanade a récemment poussé un lieu insolite et inattendu. Dada est un hub culturel et gastronomique qui est venu occuper l’enceinte de l’ancienne gare routière: un bâtiment moderniste de 4000 m2 qui avait été morcelé et découpé au fil du temps pour créer des volumes disparates anonymes et indépendants «Nous avons entièrement retracé la déambulation pour relier entre eux tous ces espaces déconnectés», explique l’architecte d’intérieur Anne Favier Forte de sa connaissance du Maroc, où elle travaille depuis plus de vingt ans, elle a employé des matériaux simples et caractéristiques, comme le zellige et le tadelakt, ou intemporels, comme les miroirs et le béton, pour façonner les lieux. Si l’on peut circuler librement entre la galerie d’art contemporain, la cafétéria, la librairie, le restaurant et son rooftop, le salon lounge arboré avec sa petite cour, le club dancing, ou encore l’espace de projection évolutif, chaque lieu a une personnalité bien définie à travers la déco sur-mesure et la couleur qui le caractérisent. Élément de rappel et hommage à la place Jemaa el-Fna, l’orange (la couleur et le fruit) pointe son nez çà et là, depuis la façade principale en béton, avec ses grandes assises rondes et emblématiques, jusqu’au mobilier et aux zelliges @dadamarrakech ■ Luisa Nannipieri
Le lieu est réputé pour sa cuisine marocaine et internationale À déguster dans des espaces à l’esthétique moderne et inspirante.
ALLERSRETOURS
AR T «CORRESPONDANCES», RoméoMivekannin, FondationH,Antananarivo(Madagascar), jusqu’au 21 mars 2026. fondation-h.com
ÀTRAVERS DESŒUVRESTEXTILESBRODÉES,inspirées parles cartes postales coloniales,etune installation monumentaleenmétal,composéed’autelsportatifs vaudousservant àcommuniquer avec lesancêtres, Roméo Mivekannin exploreles récits coloniaux, lesmémoires spirituelles et lescirculationsentre la France,leBénin et Madagascar.Ces troispays– l’un où il vit, l’autredontsa familleest originaire,ledernier où se tientl’exposition–luipermettentdetisserdes liensentre témoignagesdu passéetgestescontemporains de réparation.Depuis plusieursannées, l’artistedéveloppe unepratiquefondée surlaréappropriation d’images d’archives,qu’il déconstruit et recomposepar destechniquespicturalesettextiles. Àtravers cesgestes, il inscritlecorps noir,etnotamment le sien,aucœurd’undialoguecritiqueavecl’histoire et lesreprésentations dominantes.Comme autant de correspondancesvenantposer lesmêmes questions: qui écritl’histoire? Pour qui? Et dans quel but? ■ CatherineFaye
SOUNDS
Àécouter maintenant !
Oum, Dialddar, Ternaire/Modulor Records.
Avec le bien nommé Dialddar, la chanteusemarocaine auxoriginessahraouies signeunnouvelalbum bâti uniquement surlavoixet lespercussions,laplupart fabriquées artisanalement àMarrakech,sanscordesnivents, mais avec l’ouddufidèleYacir Rami. Uneexpérienceimmersive et hypnotique, où le féminin exprimesaforce collective
AbrahamRéunion, Jadenannou,Aztec Musique.
Pour sonsecondalbum,lafine équipe familialepropose un méli-mélosavantde gwoka, maloya,sonorités brésiliennes,créoles et expérimentations jazz Mettantenlumière leur héritage caribéen,Zacharie(contrebasse), Cynthia(voix)etClélya(piano) cultiventunluxuriant jardin musical qu’iletelles composentàhuitmains… mais toujours de façontrèsintime.
Jill Scott, To Whom This MayConcern, BluesBabeRecords/The Orchard.
C’estlegrand retour de cetteartiste pluridisciplinaire (chanteuse,poétesse, actrice) couronnéede troisGrammyAwards, emblèmeimmuablede la soul depuis WhoIsJillScott?,paru en 2000.Sur cetalbum attendudepuis dixans,ellefaitappel àAdamBlackstone, DJ Premier, Eric Wortham, ou encore Ab-Soulpourunécrin de chansons ultrarésilientes ■ Sophie Rosemont
Sœurs et épouses
«BÉNIN ALLER-RETOUR. REGARDS SUR LE DAHOMEY DE 1930», musée départemental Albert-Kahn, Boulogne-Billancourt (France), jusqu’au 14 juin
LE PASSÉ COLORISÉ DU DAHOMEY
D’extraordinaires clichés en couleurs sur la vie d’il y a un siècle au Bénin dialoguent avec l’art contemporain dans un PARCOURS IMMERSIF.
LE MUSÉE DÉPARTEMENTAL ALBERT-KAHN, en région parisienne, conserve les Archives de la planète. Un patrimoine visuel inscrit par l’Unesco au registre «Mémoire du monde». De cet important corpus sortent les 1102 autochromes (photos en couleurs) et les 140 bobines de films au cœur de l’exposition «Bénin aller-retour. Regards sur le Dahomey de 1930». Réalisés par l’opérateur Frédéric Gadmer sous la direction du père Francis Aupiais, dont la mission visait à documenter de façon inédite les pratiques culturelles et religieuses locales, ces clichés montrent cérémonies royales, pratiques vaudoues, scènes du quotidien et portraits avec une précision chromatique remarquable. Les deux hommes ont couvert près de 1600 kilomètres, en train et en automobile, depuis Porto-Novo jusqu’à Natitingou, en passant par Abomey Récemment numérisés en haute définition et projetés en grand format tout au long d’un parcours immersif, les films constituent le fil rouge de l’expo, autour des enjeux et de la postérité d’une mission atypique. De nombreux objets, prêtés notamment par le musée du Quai Branly, font écho aux images historiques. Les clichés entrent aussi en résonance avec des œuvres d’artistes contemporains du continent, tels qu’Ishola Akpo, Sènami Donoumassou et Roméo Mivekannin, dont plusieurs ont été créées pour l’occasion Leur regard artistique questionne la réception contemporaine des images de 1930, servant de mise en perspective et de contrepoint critique, et offrant ainsi une lecture renouvelée du patrimoine dahoméen albert-kahn.hauts-de-seine.fr ■ L.N.
Ishola Akpo, Trace d’une reine I, 2020
Portait du chef de canton Zodéougan, Zado, Dahomey, Bénin, 1930
du chef Justin Aho, Dahomey, Bénin, 1930
MUSIQUE
IMARHAN TOUAREG SPIRIT
Entre héritage ancestral et expérimentations électroniques, le groupe de TAMANRASSET continue de dessiner les contours de la musique berbère.
«LA MUSIQUE NOUS DONNE LA LIBERTÉ D’EXPÉRIMENTER», affirme Sadam, le chanteur et guitariste d’Imarhan. Du haut des dunes de Tamanrasset, le quintette enturbanné œuvre, depuis 2006, à dynamiser le desert blues dans le sillage du désormais légendaire Tinariwen. Tout en imposant sa propre identité. Autour de Sadam, Tahar Khaldi (basse), Haiballah Akhamouk (percussions), Hicham Bouhasse et Abdelkader Ourzig (guitares) cultivent avec dextérité un assouf teinté de psychédélisme d’inspiration américaine Sans jamais perdre de vue leurs origines sahariennes. Essam signifie «éclair» en tamasheq. Et il incarne son patronyme depuis «Ahitmanin», le premier titre aux pulsations contagieuses, jusqu’à la planante conclusion d’«Assagasswar». L’album alterne ballades tendres, comme «Tamiditin», et démonstrations de riffs fiévreux («Tin Arayth», aux chœurs galvanisants). Enregistré dans le studio Aboogi et produit par le Français Maxime Kosinetz, avec l’aide d’Émile Papandréou (du duo synth-pop UTO), Essam mêle synthés modulaires, boîtes à rythmes et samples, notamment de calebasses, conférant au disque une densité doublée d’une grâce poétique. Sur cet opus à la fois immédiat et qui se laisse découvrir, les femmes de Tamanrasset brillent aux cordes de l’imzad et du tambour qu’est le tindé, mettant en relief leur place centrale dans la société touareg, en dépit d’un patriarcat toujours persistant au sud de l’Algérie. Car Imarhan puise dans l’actualité, comme le veut l’assouf, né dans les années 1970 afin de porter la mémoire et les luttes du peuple touareg. De quoi rappeler que la tradition n’est pas toujours là où on l’attend, car elle n’est jamais figée. Un album électrisant, forcément, mais aussi fédérateur… Ce dont nous avons, plus que jamais, cruellement besoin. ■ S.R.
IMARHAN, Essam, City Slang.
Vuede l’exposition.
INTERFÉCONDITÉ
De BenEnwonwu àElAnatsui,PLUSDE 50 ARTISTES NIGÉRIANSà la Tate Modern.
AVEC PLUS DE 250PIÈCES, dont despeintures, dessculptures, destextiles, descéramiquesetdes œuvres surpapierprovenant d’institutions et de collectionsprivées d’Afrique, d’Europe et desÉtats-Unis, l’établissement londoniend’art contemporain offreune occasion rare de découvrirles forces créativesqui ontrévolutionnél’art moderneauNigeria.L’expositioncommencedansles années 1940,aumilieudes appels àladécolonisationà traversl’Afrique et sa diaspora.Constatantl’engouement du modernisme occidental pour l’artafricain, de nombreux artistes se formentenGrande-Bretagne,adoptantles techniques artistiqueseuropéennes.Cinquante ansplus tard,Uzo Egonu, àqui l’événementconsacreunfocus, explorelamanière dont lesartistesdelafin du XXe siècle répondentaux identitésnigérianesmondiales.Entre ces deux périodes,plasticiens et autres créateursvontréagir àl’évolution du paysagepolitique et social du Nigeria, remettantenquestionles idéesreçuesetimaginant de nouveaux avenirs. Ilsse réapproprientnotamment
lestraditionsindigènes pour créerune nouvelle vision africainedumodernisme. Despoteriesà motifs de la céramistepionnière Ladi Kwaliaux portraitsfiguratifsde personnalitésdelasociété de Lagosd’AinaOnabolu,en passantpar lescoups de pinceaudupèredumodernisme BenEnwonwu,oupar lesscènestiréesdes légendes et de l’histoire yorubasd’Akinola Lasekan, sans oublier lescouleursvibrantes de ClaraEtsoUgbodaga-Ngu, qui ainfluencé touteune génération d’artistes masculins, nombre d’œuvres ontdonné lieu àunhéritageartistique dynamique. Chacun desartistesposant, d’unemanière ou d’uneautre,des questionsessentiellessur l’état de la société contemporainequi lesentourait.Dansune perspective forte: cellederaconterdes histoirescontextualisées selon un regard nigérian,des histoiresliées àtousles aspects, de l’indépendance politiqueàlavie quotidienne. Et ce au sein d’unenationmulticulturelle et multiethnique. ■ C.F. «NIGERIANMODERNISM», Tate Modern, Londres(Royaume-Uni),jusqu’au10mai 2026
TA-NEHISI COATES, Le Message, Autrement, 256 pages 21€ , .
DÉCONSTRUIRE LESMYTHES
Le nouvel ouvragedeTa-Nehisi Coates proposeune EXPLORATION INTIMEdes lieuxd’injustice extrêmeetdupouvoir de l’écriture pour bâtir un avenir lumineux.
EN 2000,L’ÉCRIVAINE FRANÇAISEd’origine libanaise Andrée Chedid publiait un courtroman mémorable, portant le même titreque le nouvel essaideTa-Nehisi Coates. Commesices deux «messages»,écritsàvingt-cinqans d’intervalle,faisaient écho àunmêmedessein.L’unen mettantenscène unejeune femmedansune villeravagée parlaguerre, tentantderejoindre l’hommequ’elle aime pour luiremettreune lettre de réconciliation,l’autre en se rendant surtrois sitesmarquants –Gorée,Gaza, puis Columbia –pour explorer la façondontles histoiresque nous racontons, ou non, façonnentnos réalités.Fiction et essais’élevant ainsi ensemble contre la guerre,la violence et l’oppression,dans un questionnement continuelsur la conditionhumaine
On ne présente plus Ta-NehisiCoates. En 2015,cejournaliste américaincréel’événement avec Unecolèrenoire,auréolé par le National Book Award, un essaiconçu commeune longue missiveadresséeàson fils,où il dénonceleprocessus
intrinsèquededestruction du corpsnoir, effetdélétère d’un héritage historique national.Unmanifeste surle racismeviscéraldelasociété américaine et uneréflexion surlamémoire de l’esclavage. Aprèsêtrepassé parlafiction avec La Dansedel’eau (2021, Fayard), il signeici sonretour avec Le Message,danslequelilsoulève la question de la légitimité de tout projet d’émancipation face àlatentation de la domination.«Ce quenousfaisons de nosvies, leschangements quenoussouhaitonsleurapporter, dépendentdirectement de la qualitédelalumière dont nous leséclairons.C’est au cœur de cettelumière quenos idées prennent forme. Cesidées àtravers lesquelles nous cherchonsnotre magieetl’accomplissons.» Citant l’essayiste et poétesse américaine AudreLorde,ilappliqueses mots tant àl’écriture, sous toutes sesformes, qu’aux raisonsdeson engagement,soulignantqu’«onnepeutpas agir surcequ’on ne voit pas».Etqu’il esttemps de se mettre en marche. ■ C.F.
Saba Traoré et son fameux dibi d’agneau accompagné d’oignons rouges.
À fond le dibi
En région parisienne, la tradition VIANDARDE malienne et ouest-africaine est remise au goût du jour par des chefs entrepreneurs qui privilégient la QUALITÉ.
AU NIGER, C’EST LE TSIRÉ, en Côte d’Ivoire le choukouya, au Nigeria le suya. On le retrouve aussi dans les rues du Sénégal, et surtout au Mali, où on a même dédié un festival à la tradition du dibi haoussa, de la viande épicée puis grillée doucement au feu de bois dans des fours en terre cuite. Les méthodes de cuisson et les noms varient, mais le résultat est toujours tendre, juteux et unique. Depuis peu, le dibi est arrivé jusque sur les tables parisiennes, grâce à des férus de ce plaisir gourmand, comme Saba Traoré. Ce précurseur propose depuis cinq ans son dibi d’agneau et oignons (au Mali, on sert plus souvent du mouton) chez Faso Dibi Un boui-boui à Montreuil où il cuit patiemment la viande sur des barbecues américains alimentés aux granulés de bois. Le succès est tel qu’il vient de reprendre l’ancien resto d’un foyer où les clients pourront enfin s’attabler, et même profiter de soirées
thématiques dans une déco conviviale, hors des idées reçues. À l’occasion de l’ouverture, prévue fin février, il envisage de troquer les barbecues contre un véritable four à bois. Si Traoré conseille de déguster le dibi tout seul, ou de «l’accompagner avec du thé vert ou à la menthe», le chef Lassana Sissakho de O’Grillades fumées, dans le XIIIe arrondissement, aime y associer du riz thieb ou des allocos. Celui qui a repris l’ancienne boulangerie de son quartier pour en faire un fast-food, sans chichi mais de qualité, travaille son dibi d’épaule d’agneau avec sel, poivre et kankan, un mélange d’arachides et d’épices sourcé directement au Mali. Ouvert en mai 2024, le resto est réputé aussi pour ses brochettes de poulet (de la cuisse désossée), de bœuf (basse côte) et de brebis, toutes à un euro pièce. Un prix très accessible, qu’il s’engage à ne pas augmenter. fasodibi.fr / ogrilladesfumees.fr ■ L.N.
Traiteur et resto de grillades, l’établissement propose des mets savoureux.
SUR LA TERRE COMME AU CIEL?
La viepas toujours facile d’IvoiriennesenTunisie: le nouveaufilm chorald’Erige Sehiri estplusque jamais ANCRÉDANSL’AFRIQUE D’AUJOURD’HUI.
MARIE,JOURNALISTE DE CÔTE D’IVOIRE reconvertie en pasteure (Aïssa Maïga, toujours aussicharismatique), exerce sa missionévangélique dans unemaisondeTunis depuis de nombreuses années…Elley accueilledes compatriotes de troisgénérations:une femmesans-papiers quicherche àgagnerl’Europe, uneétudiante en règle quipoursuitses études,etbientôt uneenfantsauvéedu naufrage d’un canotparti traverserlaMéditerranée. Cesquatredestins féminins disent beaucoup de l’Afriquedu XXIe siècle.Alors quedenombreuxfilms montrent la tentationdel’Europe, peuracontent la vie
de ceux quis’exilent au sein du continent. On retrouve la formechorale et un peudel’aspectdocumentairede Sous lesfigues (2021),maiscette fois,Erige Sehiri insuffle du mystique et nous perd parfoisdanscehuisclos. Il faut dire qu’iln’a pasété facile de tourneren extérieur [voirl’interview de la cinéaste franco-tunisienne dans AM 471-472],les migrants subsahariens étant particulièrement malvus… ■ Jean-Marie Chazeau
PROMIS LE CIEL (Tunisie), d’ErigeSehiri. Avec AïssaMaïga,LaetitiaKy, Debora Lobe Naney. En salles depuis le 28 janvier.
CINÉ MA
Ci-contre, des pièces de la collection «Ngano» présentées lors de la Portugal Fashion Week Ci-dessous, la styliste dans son atelier.
MODE
ENTRE FANTAISIE ET ANCRAGE
La marque zimbabwéenne Haus of Stone matérialise l’HÉRITAGE
CULTUREL fantastique du pays dans des habits texturés discrets, captivants et durables.
LA ZIMBABWÉENNE DANAYI MADONDO se définit comme une «alchimiste de la mode», qui opère au croisement entre habillement, conscience et culture. Depuis qu’elle a lancé sa marque de slow fashion à Harare en 2018, elle est restée fidèle à sa philosophie: le tissu n’est pas juste une matière mais un portail, un vecteur de guérison et de réinvention du futur. Le rôle du designer est de se transformer en archiviste vivant, capable de mélanger récits ancestraux et conception moderne pour régénérer et élargir le discours culturel. «Mon travail s’inspire de la tradition shona du Kugovera Nhumbi, qui voit dans les vêtements le réceptacle de l’âme, explique-t-elle. Je crée en ayant conscience que chaque point est une archive et chaque textile un portail par lequel voyage la mémoire.»
À travers son label Haus of Stone, un nom qui évoque ses racines et leur solidité (Zimbabwe, ou Dzimba dze mabwe, signifie littéralement «maison de pierre»), elle s’adresse aux voyageurs conscients et cosmopolites, en quête de sens Ses collections sont des expériences
sensorielles immersives qui puisent dans le fantastique et les traditions pour proposer des vêtements sobres et chics. Ils racontent des histoires zimbabwéennes contemporaines, subtilement imprégnées de patrimoine et de nuances culturelles. Comme sa dernière ligne en date, «Ngano» (contes fantastiques ou folkloriques shona), où les silhouettes fluides et minimalistes, les robes et les tailleurs vaporeux, font des répétitions intentionnelles et poétiques leur force discrète Chaque pièce célèbre la beauté complexe du devenir, rappelant qu’aucune histoire n’est jamais ni unique ni figée. Madondo se laisse guider par l’intuition lors du processus créatif, mais sa réflexion sur les matériaux et les techniques la conduit à privilégier les fibres naturelles, comme le coton et le lin cultivés au Zimbabwe. Fidèle aux principes de l’économie circulaire, elle a d’abord travaillé à partir de stocks invendus. Aujourd’hui, elle transforme même les chutes de tissu en détails qui donnent à ses créations des textures riches et captivantes. hausofstone.online ■ L.N.
Les mannequins
ÀLAVIE ÀLAMORT
ProvoquantàlafoisATTRAIT ET RÉPULSION, lesmomiesdumusée de
l’Hommelivrent leurssecrets.
PARLEURSIMPLEÉVOCATION,les momies ravivent tout un imaginaire quiramèneà l’Égypte antique. Pourtant,lamomification dépasselargement ce cadrespatio-temporel.Les plus anciens corpsmomifiésconnusà ce jour,découvertssur un territoire situéentre le PérouetleChili actuels, datent de 9000 anset appartiennentàlaculture desChinchorros.Alors quelemusée de l’Hommecélèbre lesdix ansdesaréouverture,une exposition événementdévoile l’universcaptivant de cesdéfunts.Elle revientparallèlement surlamanière dont lescollections se sont constituéesetont étéexposéesà partir de la findu XVIIIe siècle, et analysel’évolution de notreregardsur cescorps défiantle temps. De Myrithis,à la chevelureetàladentition impeccables, découverte parl’égyptologue français Albert Gayeten1903dans la nécropoled’Antinoë,enÉgypte, àlajeune filledeStrasbourg, vêtue d’unerobeensoieetdentelledestyle élisabéthain,en passantpar l’enfant Chancay, un paquet funérairecontenant la dépouillemomifiéed’unenfantsud-américain,datantdu XIIIe siècle,ces restes humainsparfaitementconservés dévoilent l’importance et la diversitéd’une pratique rituelle àtravers le monde, et interrogentses processusdepatrimonialisation. Enrichie d’objets funéraires,dedocuments scientifiquesetd’œuvresd’art contemporain inspiréespar cestraditions, l’exposition s’empare égalementdequestions sociétaleetsymbolique, exploreles rites et techniques ancestrales, ainsique lesrecherchesmenéesautour desindividus momifiés.Qui se voient ainsiréhumanisés. ■ C.F.
selonABDULRAZAK GURNAH,prixNobel de littérature2021.
L’ARRIVÉEDEDAOUD en Angleterre, en pleine èreThatcher, n’ariendu nouveaudéparttantespéré. L’exil du jeunemigrant tanzanienest fait d’humiliationsrépétées, de rancunes ravalées:«Commentpouvez-vous affirmer croire en la coexistencedes races, commeles touchesnoireset blanches surunpiano,puisnous exploiter, moietles miens, de cette manière?»Publiéen1988, le deuxième romand’AbdulrazakGurnah, enfin traduitenfrançais, racontelalente dégradationd’unhomme quitente de rester debout.Danscetexte fondateur s’esquissent déjà leslignesdeforce d’une œuvreendevenir:lacomplexitédes identités, la douleurdudéracinement, la mémoirecomme territoire fracturé, la violence ordinairedes sociétés postcoloniales.L’expériencemigratoire yest racontée sous l’angledel’intime. Et de l’autodérision. ■ C.F.
GURNAH, La Voie despèlerins, Denoël,336 pages, 22€.
HI STOIRE
ABDULRAZAK
DE SI GN
ÉCHOS CULTURELS
Art, culture et amour pour l’héritage nord-africain se mêlent subtilement dans le MOBILIER PRÉCIEUX, élégant et imaginatif de Mehdi Dakhli.
LA CÉLÈBRE FOIRE DESIGN MIAMI a fêté son vingtième anniversaire en décembre dernier, présentant un projet spécial dédié à l’avenir du secteur. L’exposition «Design Miami 2.0» a réuni huit studios internationaux, qui ont chacun mis en scène de façon sculpturale une collection capsule de nouvelles créations Parmi eux, le designer et commissaire d’exposition d’art contemporain Mehdi Dakhli s’est fait remarquer. Déjà collaborateur de personnalités de renom, comme l’architecte Francis Kéré, le Franco-Tunisien vit et travaille entre Venise, Paris et Londres, où il crée des pièces avec une esthétique particulière, réinterprétant les références nord-africaines. Comme ce scarabée funéraire, symbole de renaissance dans l’Égypte antique, qui prend la forme d’un curieux cabinet en chêne ébonisé. La foire américaine a été l’occasion d’imaginer une nouvelle itération de l’une de ses premières œuvres, la chaise Sidi Bou (2024), qui évoque la toile de Wassily Kandinsky, Loses im Rot, rendant hommage à la ville de Sidi Bou Saïd et au lien du peintre avec la Tunisie. Rebaptisée chaise Muravey, «fourmi» en russe, elle est réalisée en bois d’ivoire rose, arbre du peuple zoulou autrefois réservé à la famille royale, et tapissée en cachemire Loro Piana. mehdidakhli.com ■ L.N.
La chaise Muravey affiche une silhouette contemporaine
NAGUIB MAHFOUZ, LesCailles en automne, ActesSud, 192pages, 19,50€
RÉCIT
D’UN RÉGIME ÀL’AUTRE
UN
CHEF-D’ŒUVRE INÉDIT de Naguib Mahfouz, premier écrivain arabeàavoir reçu le prix Nobeldelittérature.
PUBLIÉ EN ARABEEN1962, justeaprès Le Voleur et lesChiens,qui dénonçaitla cruautésociale faisantd’unhonnête hommeuncriminel, ce livre poignant,inéditenfrançais, fait partie du cycledit «philosophique»del’écrivain, centré surledésarroi et la désillusion. Le romans’ouvre surl’incendie du Caire, en janvier1952, historiquement connu sous le nomdeSamedinoir. Unesérie d’émeutes et de sinistres, de type insurrectionnel, quiébranle de manièreirréversibleles fondements de la monarchieparlementaire,par la proclamation de l’État d’urgenceetlerenversementduWafd. Traduitdansune vingtainedelangues,l’ouvrage racontelachute d’Issa,hautfonctionnaire promis àunbrillantavenir et fiancé àune filledepacha, quivoitson destin basculer,six mois aprèsla révolte, lors du coup d’État militairedes «officiers libres», forçantleroi Farouk Ier à abdiquer.Enexilà Alexandrie,ilaffronte alorsl’amertumedeladéfaite et de la solitude, dans uneÉgypteenpleinemutation. ■ C.F.
LESAUTRES
Le HaïtienLyonelTrouillot composeune ODEAUX ANONYMES de sonpays.
ALORSQUE LESÉLECTIONS PRÉSIDENTIELLES
haïtiennes de 2026 approchent àgrandspas,leromancier et poète, d’expressionscréoleetfrançaise,donne une nouvelle fois la voix auxpetites histoires, auxpetits événements.Aux vies auxquelles personne ne s’intéresse. Avec en toiledefondles urgences de la réalitéinsulaire, et de tous leslieux du monde, où desoubliés subissentla dureté de quotidiens difficiles,demorts tragiques. Desexistencesmodestes, abandonnéesausilence,comme celledeManie,lapetitebossuedelarue desFronts-Forts, ou de Macho, gérant de l’unique barduborddemer dépeuplé.Des destinsqui nous rappellent celuideJeanne, dans Unevie,deMaupassant, ou celuidePauline,dans La Joie de vivre,deZola. Saisissants. Dans Lettre àMatys surlalittérature et autres choses humaines (Project’îles), paru en 2024,LyonelTrouillot ouvraitaulecteur son atelierd’écrivain, partageant sesquestionnements,ses aspirations: «Jeressens cetteobligationdeparticiperau tracédecette épopée deshumbles,des vaincus.» Cettediscriminationdanslahiérarchiedes biographies n’ajamaiscessé de le traverser. Présentésdansdes typographies différentes, leschapitres de sonnouvel ouvragesont, pour la plupart, courts.S’y élèventde multiplesvoix, venues briser l’ordreetlatranquillité. Et réclamantleurdû, leur droitàlapostérité.«Tu vois,petit. Lesmorts,ils sont commeles vivants. Dans le fond,ya une seulechose qu’ils réclament, on appelleçal’égalité.» ■ C.F. LYONEL TROUILLOT, Bréviaire desanonymes, ActesSud, 192pages, 19€.
UN CAKE EN IRAK
Uneécolièremiséreuse estdésignéepourconfectionner un gâteau d’anniversaire pour Saddam Hussein. Elle va donc devoir trouver lesbonsingrédients dans un pays soumis auxsanctions internationales et àUNE DICTATUREFÉROCE… Caméra d’or et prix du public au dernierFestivaldeCannes.
EN 1991,COMME CHAQUE ANNÉEDANSLERÉGIMEDE
SADDAM HUSSEIN, un tirage au sort alieudansles écoles d’Irak pour contribuer àl’anniversaireduprésident Uneobligationpourles élèves,souspeine de punition, consistantpourles plus chanceux àfournir un simple bouquetdefleursou, plus coûteux, àconfectionner un gâteau d’anniversaire.Maisoùtrouver desœufs, de la farine,dusucre et de la levure quandonvit misérablement dans lesmarécages de Mésopotamie? C’estl’équationque va devoir résoudre la petite Lamia, élevée seulepar sa grandmère dans un abri flottant (ellevaenclasseenbarque),et désignée pour cettemission impossible –que d’autres évitentencorrompantl’instituteur…Lamia se lancedans unecourseimprobable, soncartablesur le dosetson coqHindi –particulièrementintrépide! –attaché en bandoulière, accompagnéedesagrand-mèreBibietd’un petitvoisincomplice. Le pointdedépartdecepremier film du cinéaste irakienHasan Hadi peut sembleranecdotique, mais c’estaucontraire unefaçon originaleetinédite de
s’immerger dans uneépoqueetunpaysbienpeu montrés au cinéma,endehorsdes épopéesmilitaires. L’authenticité estgarantie: tourné entièrementenIrak, avec desacteurs nonprofessionnels, le film estinspiré despropres souvenirs d’enfanceduréalisateur,àune époque où la figure de Saddam Husseinétait particulièrement crainte. Pasde messagepolitique,pourtant, dans cettefable.C’est avant tout uneode àladébrouillardise et àlacamaraderie,etun moyenpar la fictiondedocumentercette périodeetcepays. Lesimagessontsuperbes, sans enjoliverl’époque, et les rebondissementssouvent inattendus:onycroiselepireet le meilleurdel’humanité. Lesapprentis comédienscrèvent l’écran, dans un tempoetune mise en scèned’une telle fluidité quelefilmembarquelespectateursansavoir besoin d’en rajouter,danslecomique commedansletragique. Un bondosage, cléd’une recetteréussie! ■ J.-M.C
LE GÂTEAU DU PRÉSIDENT (Irak), de HasanHadi. Avec Baneen AhmedNayyef, SajadMohamad Qasem, Waheed Thabet Khreibat.Ensallesle4 février.
FILM
L’actriceEllaRumpf auxcôtés de la mannequinet actricesoudanaise
Anyier Anei
LONG -MÉTRAGE
DE FILENAIGUILLE
Le récittisse lesTRAUMATISMESd’une cinéaste américaine,d’une top-modèle soudanaise et d’une maquilleuse pendantlapréparation d’un DÉFILÉ DEMODEparisien.
ANGELINA JOLIEÉTAIT EN DÉCEMBRE AUXPORTESDE GAZA pour dénoncer l’aide humanitairebloquée parIsraël. La voiciaujourd’hui àl’affiche d’un film français tourné dans le milieu du luxe et de la mode!Elleyincarne avec la même intensitéMaxine, uneréalisatriceaméricainefrancophone, engagéepourtourner un court-métragedestiné àêtrediffusé pendantledéfiléd’une maison de hautecouture,etqui met en vedetteune top-modèle sud-soudanaise débutante, Ada. Unedes maquilleusesduplateau,Angèle, lesobserve et devientleurconfidente. Maxine cacheà tout le mondequ’un chirurgien (Vincent Lindon)vient de luiannoncerqu’elle souffred’uncancerdusein, traçantsur sa poitrine en vue de l’opérationdes marquesqui ressemblentà celles quel’on fait surunpatrondecouture.C’est aussiuntroublant effet miroir de la propre histoire de la star hollywoodienne,qui
avaitrévélésadoublemastectomie préventive…Deson côté,Ada découvre lescoulisses du mannequinat, et c’est sans doutelapartielaplusauthentique (avecletravail des couturièresdansles vraisateliersdeChanel).Cette jeune beauté noireimmergéedanscemonde blancetéphémère veut bien faire, et gardelelienavecsafamille quifuitla guerre au Soudan du Sud… QuantàAngèle, elle pense surtoutàécrireetàsefaire publier, en vain,maisprend desnotes.Laréalisatrice françaiseAlice Winocour ditavoir voulu«coudre le destin de cestrois femmes venues de mondes différents», et parler du corpsféminin.Dommage queles fils du scénario soient aussiapparents. ■ J.-M.C
COUTURES (France),d’Alice Winocour, avec Angelina Jolie, Anyier Anei,EllaRumpf.Ensallesle18février
DESIGNERS unis et multiples
À Lomé, une CONSTELLATION DE VOIX SINGULIÈRES
vient nous rappeler qu’un autre design, conçu et créé en Afrique de l’Ouest, existe. Et qu’il peut s’affirmer.
DEPUIS SA RÉNOVATION ET SA RÉOUVERTURE fin 2019, le Palais de Lomé s’est affirmé comme un centre d’art et de culture unique en Afrique de l’Ouest. Une plate-forme créative devenue incontournable sous l’impulsion de sa directrice, Sonia Lawson, qui a notamment mené pour la première fois le Togo à la Biennale d’architecture de Venise. Elle est aussi derrière la conception de l’exposition «Design en Afrique de l’Ouest: unité dans la multiplicité», qui célèbre la diversité créative de la région à travers les œuvres de 22 designers plus ou moins connus. Organisé par l’architecte Nicolas Bellavance-Lecompte, l’événement explore trois dimensions majeures au fil d’un parcours qui se déploie dans les magnifiques espaces de l’ancien palais des Gouverneurs, symbole du pouvoir colonial mis au service des nouvelles propositions issues du continent. La première dimension est celle de la transmission. Les objets et installations font émerger des récits où cohabitent mémoire, spiritualité, gestes artisanaux et innovations. Au sein de la région,
la tradition est centrale dans l’acte créatif. Elle irrigue les formes, les usages et les échelles On le voit dans le potomitan de Kossi Hemadzro Assou: ces assises au sol évoquent les pratiques du Sahel. Un deuxième volet aborde la multiplicité comme force, qui fait de la coexistence et de la complémentarité des différences régionales l’étincelle d’une créativité unique. Sans oublier pour autant l’existence d’une histoire commune. Steve Kwami Gbeteglo en propose une lecture saisissante avec une table où chaque pied représente une communauté d’esclaves: un geste symbolique qui redonne une présence partagée à des entités qui ne se connaissent pas. À travers des œuvres inédites et des recherches collaboratives, l’exposition ouvre aussi des perspectives sur les futurs possibles, affirmant le rôle du design en tant que langage de résistance, de mémoire et de vision. ■ L.N. «DESIGN EN AFRIQUE DE L’OUEST: UNITÉ DANS LA MULTIPLICITÉ», Palais de Lomé, Lomé (Togo), jusqu’au 15 mars palaisdelome.com
Vue de l’exposition
Sonia Lawson est la directrice du Palais de Lomé
L’architecte Nicolas Bellavance-Lecompte a organisé l’événement.
EXPO
Laura Nsafou
Dans son quatorzième ouvrage, l’autrice française retrace les mille vies de Toni Morrison, disparue en 2019. Intimiste et documentée, cette BIOGRAPHIE ROMANCÉE raconte comment l’écrivaine afro-américaine, prix Nobel de littérature, a profondément marqué les lettres et les consciences américaines. propos recueillis par Astrid Krivian
Née d’une mère martiniquaise et d’un père congolais, Laura Nsafou écrit depuis l’enfance des histoires de fées et de princesses noires, absentes des livres et des dessins animés Après des études de lettres, elle analyse sur son blog, Mrs Roots, le manque de représentation des femmes noires dans la littérature française. Paru en 2018, son album pour enfants Comme un million de papillons noirs, le récit d’une petite fille qui apprend à aimer ses cheveux crépus, rencontre un grand succès. Au fil de ses livres pour la jeunesse, éducatifs et poétiques, ou pour adultes, elle ouvre les imaginaires et explore la richesse des cultures diasporiques. Sa trilogie afrofuturiste Nos jours brûlés puise dans les cosmogonies et les mythologies d’Afrique de l’Ouest, centrale, et des Caraïbes. Dans sa biographie romancée Écrire avant l’aube, elle raconte la vie exceptionnelle, «digne d’une épopée», de l’écrivaine afro-américaine Toni Morrison, première femme noire lauréate du prix Nobel de littérature, en 1993. En se glissant dans son intériorité, elle dévoile la femme derrière le monument, retrace les mille vies de la romancière, née Chloe Ardelia Wofford en 1931, dans un pays ségrégationniste. Diplômée en littérature, Toni Morrison devient enseignante, puis éditrice chez Random House, à New York. En pleine lutte pour les droits civiques, elle publie les ouvrages de figures du Black Panther Party, comme Stokely Carmichael ou Angela Davis. Et bataille pour faire inscrire la période de l’esclavage dans les manuels scolaires d’histoire. «Elle fait partie des premières personnes noires qui ont eu accès à l’instruction. Elle avait conscience du pouvoir de la mémoire à travers la littérature. La majorité des imaginaires sur les communautés noires était raciste. Elle a vite compris le besoin de restituer leur vie. Une transformation de la société se jouait aussi par le livre. En avance sur son temps, elle a fait traduire des œuvres africaines, participant à ouvrir l’œil américain», précise Laura Nsafou. Dans ses romans, l’autrice de Beloved, mue par une quête de vérité, de complexité, bouscule le lectorat: ses personnages sont à rebours d’une vision magnifiée, essentialisée des communautés noires. «Elle visait une représentation plurielle, incluant le bon et le mauvais. Des générations ont subi tant de violence qu’ils l’ont reproduite. Victimes de racisme, ils ont intériorisé la haine de soi, le colorisme. Elle se sentait investie d’une mission, d’un devoir de mémoire – ses travaux reposaient souvent sur des archives.»
Écrire avant l’aube, Albin Michel Jeunesse, 368 pages, 17,90 €.
Dans une perspective intimiste, l’ouvrage explore par ailleurs comment elle conjugue l’écriture, ses activités professionnelles et son rôle de mère. «C’est important de ne pas glamouriser l’écrivaine: elle était une mère célibataire de deux enfants, très précaire, qui a survécu aussi grâce à l’aide d’autres mères célibataires. Je relate également sa vie amoureuse pour créer une proximité avec elle, montrer sa vulnérabilité, la mettre en regard de l’image mystifiée de la grande autrice invincible Dans les années 1960-1970, privilégier sa carrière et refuser d’être une femme au foyer, ce n’était pas la norme. Cela explique l’écriture féministe de nombre de ses titres » ■
«En avance sur son temps, Toni Morrison a fait traduire des œuvres africaines, participant à ouvrir l’œil américain.»
C’ESTCOMMENT?
PAR EMMANUELLE PONTIÉ
INDIGNONS-NOUS!
Le monde est devenu fou. En quelques mois, la tornade Trump a montré qu’elle n’avait aucune limite, et l’ordre mondial s’en trouve complètement bouleversé. Les équilibres d’hier vacillent, les pactes de non-agression, tacites ou officiels, volent en éclats, la souveraineté des États et le respect des frontières ne sont plus des notions immuables.
Dans ce maelstrom dont personne n’entrevoit vraiment l’issue, l’Afrique semble plus ou moins hors circuit, ou tout au moins impuissante. Lorsqu’à son arrivée, le locataire de la Maison-Blanche a stoppé net l’USAID sur le continent, certaines élites africaines ont constaté avec effroi que la santé de la population dépendait des États-Unis. Parfois jusqu’à 60%, comme en Angola
Ces dernières ont dans l’ensemble jugé la mesure salutaire, capable de donner un coup de fouet aux États, les forçant à trouver des fonds pour leur propre prise en charge Certains pays, comme le Nigeria, ont débloqué immédiatement un budget colossal pour pallier le retrait américain. Mais globalement, des pans entiers d’Africains pauvres ont été redoutablement impactés. Mortellement.
En Afrique, on a l’habitude des pouvoirs forts, et le trumpisme en tant que tel ne choquait fondamentalement pas tant que ça, quand il a commencé à sévir. Mais peu à peu, celui qui avait traité les nations du continent de «pays de m…» dès son premier mandat s’est immiscé dans les affaires de certaines d’entre elles, montrant par là même son appétit pour leurs richesses L’Afrique du Sud, en s’impliquant dans des décisions souveraines, la République démocratique du Congo en faisant mine d’aider à la résolution du conflit avec le Rwanda, ou encore le Nigeria en bombardant à Noël au motif fallacieux de vouloir éradiquer un terrorisme antichrétiens. Et tout à coup, ce n’est plus seulement l’Occident, ce monde lointain, qui se retrouve sous les feux du businessman président.
Pas mal de chancelleries africaines avouent en off qu’elles espèrent qu’il les oubliera Peu à peu,
les phrases habituelles que l’on entendait en ville, déjà à l’époque de l’invasion de l’Ukraine par la Russie – du genre: «Ah mais ça, c’est chez vous Nous, on n’est pas concernés ! » –, retentissent moins souvent. Comme une prise de conscience lente et progressive que l’Afrique fait partie du monde global, et que le retour des impérialismes, du côté de Monsieur Poutine ou de Monsieur Trump, ne doit pas inquiéter seulement la «planète blanche».
Le continent noir a pris l’habitude d’évoluer dans son coin, presque à part, peut-être à force d’être marginalisé, d’avoir une voix faible dans la plupart des grandes instances internationales et d’être handicapé par des économies fragiles Sûrement aussi parce qu’il est préoccupé par des soucis majeurs au quotidien: éradiquer la pauvreté, maintenir la sécurité, lutter contre la montée des islamismes, développer, moderniser, absorber des démographies galopantes, rembourser la dette… Et, bien sûr, parce qu’il est dépendant de l’aide internationale, en grande partie américaine donc
Mais des amis africains s’indignent aujourd’hui du silence assourdissant de pays qui se laissent traiter de noms d’oiseau sans réelle réaction ou n’imaginent même pas une réciprocité de la suspension des visas, par exemple. Ne serait-ce que par principe Zéro son de cloche du côté de l’Union africaine également, rappelle-t-on. La situation est plus que complexe, certes. Et très probablement sans issue réelle à ce jour Mais au moins, osons le dire : même au minimum, s’indigner, c’est bien Et ouvertement, jusqu’au fin fond des maquis, c’est encore mieux.
D’autant que l’impérialisme et les ravages qu’il entraîne, le continent les a bien connus en d’autres temps. L’Afrique fait partie du monde. Alors quand ce dernier devient fou, ce doit être aussi un sujet de préoccupations pour lui, pour sa population, pour ses jeunes Et en prendre conscience pleinement, se sentir concerné au premier chef, c’est déjà un préalable important. ■
AM vous a offert les premières pages de notre parution de Février
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