Raissa Alingabo-Yowali M’bilo, Julien Del Percio, Simon Lionnet, Elli Mastorou, Quentin Moyon, Katia Peignois, Thibault Scohier, Camille Wernaers
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LE CINÉMA EST UN SERVICE PUBLIC
Les temps sont durs pour la culture et celleux qui la font. Et le cinéma n’est pas épargné par cet air du temps. Outre-Atlantique, Donald Trump fantasme un "effondrement d’Hollywood" et menace de taxer lourdement tous les films produits hors des ÉtatsUnis. Chez nous, un président de parti claironne qu’il peut réaliser un film des frères Dardenne tout seul, avec une caméra et son talent en bandoulière…
Il y a dans tous ces discours la même méconnaissance du travail culturel, le même irrespect pour l’investissement et la créativité de celleux qui œuvrent dans ce secteur. Et ces discours ont aussi pour obsession de réduire ou de supprimer le financement public du cinéma. C’est faire l’impasse sur une réalité éclatante : c’est dans les pays qui investissent dans leur cinéma que celui-ci fleurit. La France en est sans doute l’exemple le plus frappant (et de manière générale, l'Union européenne, qui investit régulièrement dans les productions internationales), mais aux États-Unis aussi de nombreux films sont produits grâce à des réductions fiscales ou des subsides des États cherchant à attirer des tournages… exactement comme le mécanisme du Tax Shelter en Belgique.
Quand vous tournez les pages d’un Surimpressions, il y a de grande chance que les films sur lesquels nous écrivons aient été réalisés grâce à une forme de soutien public. Cela permet d’entretenir un écosystème riche et divers, de supporter le lancement de nouveaux talents, de proposer des formes de divertissement ou de réflexion qui sauteront les frontières pour partager des sentiments et des idées. Sans ce financement, des longs-métrages ambitieux dont nous parlons dans ce numéro, comme La Mer au loin, Les Enfants rouges ou Trois kilomètres avant la fin du monde, n’auraient pas vu le jour.
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L’acteur Arieh Worthalter a touché juste, lors de la dernière cérémonie des Magritte, quand il a déclaré : "Lorsqu’on a de l’aversion pour son prochain, il faut chercher ses racines dans le dégoût de soi-même. On le connait tous, ce dégoût de soi-même. Beaucoup de gens le traversent, et il y a un grand remède pour ça, qui reste la culture". C’est pour cette raison que le cinéma est aussi, un peu, un service public.
Thibault Scohier Rédacteur de Surimpressions.
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cinéma est un service public
The Life of Chuck de Mike Flanagan
Faut-il trahir Stephen King pour l’adapter avec succès ?
La Mer au loin de Saïd Hamich
Rencontre avec le cinéaste
One d'India Donaldson
Armand de Halfdan Ullmann Tøndel
kilomètres jusqu'à la fin du monde de Emanuel Pârvu
Le Répondeur de Fabienne Godet
Motel Destino de Karim Aïnouz
Les Enfants rouges de Lotfi Achour
Wes Anderson : Slow (E)motion
Les cascades sauveront-elles Hollywood ?
Boyle, de 28 jours à 28 ans plus tard
cinéma peut-il être éco-responsable ?
des festival en Belgique
sélection officielle du festival de Cannes
les pas d’Alice Guy
L’intendant Sansho de Kenji Mizoguchi
Guépard de Luchino Visconti
Festen de Thomas Vinterberg
L’équipe en bref
offrent un contre-point aux moments plus bavards. Il réussit à trouver un équilibre délicat entre la littérarité du texte de Stephen King et les phases purement basées sur le plaisir scopique et auditif, toujours époustouflantes.
Film résolument optimiste, The Life of Chuck semble parfois appartenir à une autre époque, celle du cinéma américain des années 1990, dans la veine d’un Darabont ou d’un Zemeckis. The Life of Chuck est un feel-good movie comme on en fait plus, qui cherche à convaincre son public que la vie mérite d’être vécue, même quand on a conscience de sa mortalité, même face à un avenir croulant sous les catastrophes. Or, à un moment où l'industrie du spectacle hollywoodien est davantage dominée par l'ironie, le pessimisme et le cynisme, la sentimentalité et les valeurs du film semblent presque anachroniques.
évacuent complètement ses enjeux1. La puissance de son message - il faut vivre sa vie pleinement même face à la mort et à une possible destruction de la planète - aurait eu plus de sens s’il l’avait inscrite dans le besoin impérieux de nouveaux modèles, de nouvelles manières de faire individu et société.
UNE JOLIE ÉCHAPPÉE HORS DU PRÉSENT
Au-delà de cette lecture, The Life of Chuck demeure un film profondément aimable et émouvant. Il possède une énergie et une sincérité qui manque à Hollywood. Ils sont trop rares les longs-métrages desquels on ressort un sourire au coin des lèvres et le cœur un peu chahuté. Et il faut admettre que c’est parfois ce dont on a besoin pour supporter le poids du monde.
Réalisé par Mike Flanagan (États-Unis, 110 minutes) avec Tom Hiddleston, Jacob Tremblay, Samantha Sloyan, Chiwetel Ejiofor.
Avec la figure de Chuck, individu moral, faillible mais bienveillant, l’exemple du "bon père de famille", il fantasme une représentation de l’homme idéal (le masculin est de rigueur) fort nostalgique et un peu dépassé. Et même quand le film mobilise l’imaginaire de l’effondrement écologique, très en phase avec le présent, il en fait un simple décor et un prétexte pour des discussions existentielles qui
Découvrez le film dans les salles proches de chez vous grâce à
1.
STEPHEN KING Faut-il trahir
pour l'adapter avec succès ?
- PAR ADRIEN CORBEEL -
De toutes les adaptations de Stephen King, la plus populaire et la plus admirée demeure, 45 ans après sa sortie, le Shining de Stanley Kubrick. C'est aussi une des adaptations les plus infidèles, une "trahison" du roman original telle que King l'a complètement répudiée. L'œuvre avait en effet fait de Jack Torrance un homme monstrueux, au-delà de toute salvation, un choc pour le romancier américain qui avait mis beaucoup de lui-même dans ce personnage alcoolique, et dans la rédemption finale de celui-ci. Le dégoût fut si grand qu’il scénarisa en 1997 une mini-série, adaptation fidèle et malheureusement fort oubliable.
De là à dire qu'il faut être complètement infidèle à King pour réussir à le porter à l'écran avec succès constitue sans doute une exagération. Des films comme Misery ou Stand By Me, tous les deux signés Rob Reiner, restent fort
proches des textes d'origine (quelques petites libertés mises à part), et comptent parmi les meilleures adaptations de Stephen King. Mais il est également vrai que dans beaucoup de cas, prendre ses distances avec ce qu’il écrit n’est pas une mauvaise idée.
Même un cinéaste fan de King comme Mike Flanagan (dont nous évoquons le Life of Chuck dans les pages précédentes) peut en attester. En 2017, il est parvenu à porter à l’écran un de ses romans les moins aimés, Jessie Réputé inadaptable, ce récit qui se passe en grande partie dans l’esprit de son héroïne, menottée à un lit, ne se prête à priori guère au grand écran. Tout en conservant les grandes lignes du récit, le cinéaste en change de multiples éléments narratifs pour en faire quelque chose de plus cinématographique. Son plus grand défaut ? Avoir conservé la fin, superflue et grotesque, du roman.
C’est presque systématique avec les romans de King : on enchaîne les chapitres avec avidité, pour se retrouver étrangement désappointé par les dernières pages. Ce talon d’Achille, que même ses fans les plus ardents lui reconnaissent, a mené plusieurs scénaristes à altérer les fins. C’est le cas de The Mist de Frank Darabont qui transforme la conclusion un peu vague de King en un climax diabolique.
A vrai dire, les meilleures adaptations des romans de King sont souvent le fait d’auteurs avec une patte bien marquée, comme Brian De Palma ( Carrie ), John Carpenter ( Christine ) ou David Cronenberg ( Dead Zone ). C’est à travers une sensibilité qui leur est propre que ces cinéastes parviennent à mettre en valeur les talents de conteur de King…quitte à lui désobéir quelque peu. Et n’en déplaise à ce dernier, le film de Kubrick est de cette catégorie-là : une trahison qui contredit le texte original, mais l’enrichit et le complexifie.
DE SHINING À THE LIFE OF CHUCK
Mais le plus souvent, le septième art gomme les aspérités de King. Et si on est gré à Andrés Muschietti d’avoir complètement fait l’impasse sur la fameuse “orgie d’enfants” dans son adaptation en deux parties de Ça, on peut regretter que cette adaptation tout à fait convenable érode quelque peu la puissance maléfique convoquée par le roman de King, et la rend presque banale. Difficile aussi de ne pas être déçu devant le Simetierre de 2019, qui s’appuie sur des jump-scares peu efficaces pour provoquer la peur, là où le roman de King créait un extraordinaire sentiment d’angoisse et de désespoir. Firestarter et The Boogeyman , pour citer d’autres exemples récents, souffrent du même problème : ce n’est pas tant leurs déviations du récit qui posent souci, mais leur incapacité à traduire la terreur de l'œuvre de King, recyclé à travers un
Mike Flanagan ne s’y est d’ailleurs pas trompé avec son adaptation de Doctor Sleep, la suite qu’a écrite King à Shining. Dans ce curieux objet filmique, Ewan McGregor incarne Danny Torrance, le fils de Jack, qui revit à sa manière les tourments de son père. Tout en étant fidèle aux questions de rédemption si chères au romancier, le réalisateur change la fin, et la place au cœur du Overlook Hotel, tout en convoquant allègrement les images du film horrifique de Stanley Kubrick, nous offrant une fascinante tentative de réconciliation entre ces deux auteurs.
Jessie de Mike Flanagan (2017).
Shining de Stanley Kubrick (1980) / Doctor Sleep de Mike Flanagan (2019).
LA MER AU LOIN
Entre deux rivages
- PAR JULIEN DEL PERCIO -
La Mer au loin. Un titre évocateur et énigmatique, qui interpelle d’emblée. Mais de quelle mer parle-t-on, au juste ? Celle que Nour a bravée clandestinement, à l’aube des années 90, lorsqu’il a quitté le Maroc pour la France ? Celle qui s’étend quelque part devant lui, à l’horizon, où flotte l’hypothèse d’un retour triomphant au pays ? Dans tous les cas, “La mer au loin”, c’est l’idée du voyage, de la traversée, et par extension, du sentiment d’exil, celui qui hante et qui s’enracine au cœur de l’identité.
UNE CHRONIQUE
BOULEVERSANTE SUR L’EXIL
SORTIE : LE 21 MAI
La trajectoire de Nour prend la forme d’une vaste chronique romanesque, où les rencontres et les portraits se succèdent, interrogeant successivement les notions d’appartenance, de sexualité, d’émancipation et d’assimilation. Un programme parfois trop exhaustif dans sa dimension sociologique mais régulièrement magnifié par le regard du réalisateur Saïd Hamich, dont l’écriture ne réduit jamais ses portraits à des clichés et s’emploie toujours à en extraire les paradoxes et les vérités.
L’ensemble baigne dans une atmosphère cotonneuse et nostalgique profondément ancrée dans les années 90. Les vestes en jeans et les lourds pulls en laine très caractéristiques jouent beaucoup, mais c’est surtout la musique raï qui donne son souffle au film. Ponctuant le récit, les scènes de danse dans les quartiers interlopes de Marseille apparaissent comme les rares moments d’osmose pour Nour, ceux où toutes les cloisons culturelles s’évaporent enfin au profit d’une euphorie collective. C’est d’ailleurs une scène de danse qui conclut le film : sans réponse définitive face au dilemme identitaire qui le ronge, Nour se résigne et rejoint la valse, acceptant l’incertitude comme seule promesse d’avenir.
Réalisé par Saïd Hamich (Belgique/France/Maroc, 117 minutes) avec Ayoub Gretaa, Anna Mouglalis, Grégoire Colin.
3 QUESTIONS AU RÉALISATEUR DE LA MER AU LOIN
- PAR JULIEN DEL PERCIO -
À l’occasion de la sortie de ce beau mélodrame, nous nous sommes entretenus avec le réalisateur et scénariste du film, Saïd Hamich.
Ça a été très difficile. D’abord, il fallait un acteur qui parle français avec un certain accent. Je ne voulais pas un acteur qui puisse singer l’accent, ça marche rarement. Il fallait aussi qu’il puisse danser, et surtout, il fallait qu’il sache jouer en écoutant. Nour, c’est quelqu’un qui existe grâce aux autres. L’acteur devait être dans cette concentration de l’écoute. Je crois que c’est extrêmement difficile pour un comédien de ne rien faire et d’écouter. J’ai trouvé ça chez Ayoub. Et puis il avait quelque chose d’essentiel au film, il avait cette capacité d’être très lumineux, de pouvoir partir d’un rire solaire très franc, puis de très vite glisser vers la mélancolie.
Est-ce qu’il y a une part d’autobiographie ?
Je ne dirais pas autobiographique, mais il y a une part personnelle. Ce que j’essaye de faire avec ce film, c’est de donner un sentiment de l’exil, d’essayer de faire ressentir aux spectateurs et spectatrices cette sensation de l’absence. Et c’est quelque chose de très difficile à expliquer aux autres personnes, même proches - je l’ai vu dans ma vie personnelle. Moi, j’ai grandi au Maroc, je suis arrivé en France à onze ans, et je me sens dans cette sensation d’exil. C’est quelque chose de difficilement palpable,
et je me suis dit que c’était un beau défi de cinéma de tenter de le raconter.
À Marseille, Nour subit régulièrement du racisme. Lorsqu’il rentre au Maroc, sa famille l’accuse d’être trop occidentalisé et de s’être marié à une femme blanche. Pour vous, le sentiment d’exil, c’est quelque chose de sans fin ? Oui, c’est le propre de l’exil. L’exil c’est la double absence. Ce sentiment de ne jamais être chez soi. Il y a deux fantasmes là derrière. D’abord, le fantasme du départ, on pense à l’aventure et à la fête, mais on se heurte souvent à la dureté du pays d’accueil, les problèmes de papiers, de racisme, la difficulté d’épouser des nouveaux codes. Et puis, il y a le fantasme du retour. On se rattache à un souvenir et on se dit qu’on va retrouver quelque chose qu’on connaît. Mais c’est faux. Quand on part, on perd ce qu’on avait. On peut retrouver la terre, les paysages, les gens, mais tout a changé. Les gens ne vous attendent pas. Il y a une phrase qui m’a beaucoup habité qui dit “On part en héros et on revient en traître.” Cela ne veut pas dire qu'on ne peut pas reconstruire quelque chose avec notre pays d’origine. Personnellement, j’ai renoué avec le Maroc, parce que j’y travaille, je suis producteur là-bas aussi. Mais il faut reconstruire autre chose, on ne retrouve jamais ce qu’on a abandonné.
GOOD ONE
Suivre le bon chemin
- PAR CAMILLE WERNAERS -
Àen croire certaines critiques déçues, il ne se passerait pas grand-chose dans Good One, premier long métrage de la réalisatrice américaine India Donaldson. Pourtant, le film est passionnant dans ses enjeux, éclairant d'un jour nouveau le fameux débat qui a beaucoup fait parler de lui sur les réseaux sociaux1 : pourquoi les femmes préfèrent-elles se trouver face à un ours plutôt que face à un homme dans une forêt ? Pour explorer ces questions , la réalisatrice nous convie à une randonnée, en suivant Sam, 17 ans (brillante Lily Collias, dont c’est le premier rôle), qui part en week-end dans les montagnes avec son père (James LeGros), et un ami de celui-ci (Danny McCarthy). Si d’autres films de randonnée ont présenté la marche comme un moyen de se (re)trouver (citons par exemple Wild de Jean-Marc Vallée avec Reese Witherspoon), dans Good One, les seules choses que Sam trouve sur son chemin sont le sexisme larvé et la condescendance.
à coup de longs silences et de conversations encore plus longues pour Sam, dont le visage traduit un malaise grandissant. Il illustre aussi comment les femmes sont amenées à prendre soin des autres, et la charge mentale qui en découle. La paternité et un certain type d’amitié entre hommes, toujours à la limite de l’agressivité, sont aussi abordées de manière fine. Le cadre forestier, baigné d'une lumière naturelle, est plus qu'un simple décor.
TENDU, CONTEMPLATIF ET PASSIONNANT
India Donaldson a expliqué avoir voulu créer un sentiment de claustrophobie qui contraste avec les grands espaces dans lequel se déroule l’histoire, certains passages prenant d’ailleurs un tour plus contemplatif. Good One n’est pas un film d’action, le plus important ici se joue dans les non-dits.
Curieux mélange de huis-clos et de road movie, le film fait progressivement monter la tension,
Réalisé par India Donaldson (États-Unis, 89 minutes) avec Lily Collias, James LeGros, Danny McCarthy
SORTIE : LE 14 MAI
ARMAND
La folie c’est les autres
- PAR THIBAULT SCOHIER -
Face au synopsis du premier long-métrage d’Halfdan Ullmann Tøndel, on peut s’attendre à une œuvre sociale étudiant les mécanismes scolaires : Elizabeth (Renate Reinsve) est convoquée par l’école de son jeune fils, Armand, qui aurait agressé un autre élève. Or, rien n’est plus éloigné de la réalité. Armand est un film viscéral, décalé, parfois à deux doigts de perdre pied.
UNE PLONGÉE ARDUE ET DÉSTABILISANTE
Dès le départ, nous sommes plongés dans une ambiance poisseuse – celle d’une journée d’été pluvieuse et étouffante ; les couloirs de l’école craquent, menaçants ; les couleurs elles-mêmes sont à la fois désaturées et trop envahissantes. Plus le temps passe, plus le film se déleste des amarres du réalisme, jusqu’à proposer des visions métaphoriques. Les affects de ses personnages envahissent alors la diégèse, comme avec le bleu d’un projecteur qui change la colorimétrie de l’image ou les scènes de lutte d’Elizabeth chorégraphié comme de la danse.
À travers cette esthétique “expressionniste”, le cinéaste questionne la vérité et l’arbitraire.
: LE 14 MAI
L’histoire tourne autour d’un événement rapporté par et aux différents protagonistes ; personne ne peut dire avec certitude ce qui s’est passé. En revanche, chacun·e l’interprète en fonction de ses propres biais, voire de ses intérêts. L’intelligence du cinéaste norvégien est de ne pas isoler la neuro-atypie d’Elizabeth mais au contraire de montrer l’incommunicabilité à travers une perte de repères générale, qui touche tous les personnages.
Poussant le public dans ses retranchements avec une scène de fou rire difficile à regarder, il donne à l’actrice Renate Reinsve, révélée à l’international par Julie en 12 chapitres en 2021, un nouveau rôle à performance. Armand n’est pas un film aimable, et souffre de quelques longueurs, mais sa capacité à fissurer la réalité pour lui donner du sens est magistral.
Réalisé par Halfdan Ullmann Tøndel (Norvège, Suède, Allemagne, Pays-Bas, 117 minutes) avec Renate Reinsve, Ellen Dorrit Petersen, Thea Lambrechts Vaulen.
SORTIE
THE BIBI FILES À
n’en plus pouvoir
- PAR ELLI MASTOROU-
Àpartir de 2016, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu est visé par une enquête pour corruption. Ses collègues et collaborateurs sont interrogés par les autorités israéliennes. Netanyahu lui-même et sa femme Sara sont questionnés. Si des enregistrements sonores avaient déjà circulé, les images que la réalisatrice Alexis Bloom a obtenues étaient restées inédites. À les entendre, tout ça n’est évidemment que mensonges et machinations. Le Premier ministre répète qu’il n’est qu’une pauvre victime d’une vilaine campagne de désinformation. Son unique préoccupation a toujours été bien sûr la défense des intérêts nationaux.
réformes fiscales pour favoriser ses amis, jusqu’aux fameuses valises pleines de billets destinées au Hamas. Sans oublier les coalitions avec des fascistes et la destruction de milliers de vies.
UN RÉCIT GLAÇANT DE LA CORRUPTION DE NETANYAHU
Et pourtant… porté par les témoignages face caméra d’ex-collègues et de proches, The Bibi Files remonte le temps pour explorer le parcours de celui qui, depuis 1996, a mené trois mandats à la tête du pays. Il nous raconte sa jeunesse. Mais aussi les premiers scandales passés sous le tapis, qui lui ont, au fil des années, conféré un sentiment d’impunité. Des boîtes de cigares et caisses de champagne en passant par les
Si ce qui est aujourd’hui considéré par beaucoup de monde, y compris plusieurs ONG et instances de l’ONU1, comme un génocide contre le peuple palestinien commis par Israël n’est pas le sujet ici, The Bibi Files offre cependant une mise en contexte cruciale pour comprendre comment on en est arrivé là. Il tire le portrait glaçant d’un homme prêt à rester au sommet à n’importe quel prix - y compris celui de son propre pays. Classique dans sa forme, le film condense en près de deux heures beaucoup d’informations, et aurait sans doute gagné à être un peu plus resserré et plus épuré. Mais le résultat, limpide et documenté, est une nécessaire mise en lumière de l’actualité2. En filigrane, The Bibi Files raconte aussi tous ces hommes dont la soif de pouvoir mène inévitablement à la destruction.
Réalisé par Alexis Bloom (États-Unis, 115 minutes).
Nicolas Cage peut tout jouer, et surtout lui-même. Cet étrange paradoxe semble être à l’origine d’un revirement de carrière étonnant : l'acteur met désormais son aura et ses performances grimaçantes au service de jeunes auteurs aux idées fantasques, loin des gros studios. Aujourd’hui, le voici donc surfeur sous la caméra de Lorcan Finnegan, cinéaste irlandais qui s’était déjà distingué avec le curieux Vivarium.
UN TRIP FIÉVREUX ET JUBILATOIRE
En pur Nicolas Cage-movie, The Surfer présente un postulat aussi séduisant que saugrenu : un homme d’affaires accompagné de son fils désire aller surfer dans la baie de son enfance et se heurte à l’hostilité des locaux, prêts à violenter quiconque pose un pied sur leur plage. Le début d’une descente aux enfers pour notre héros, qui refuse de déserter les lieux…
Projet inclassable, The Surfer étonne et prend progressivement la forme d’une fable fiévreuse sur l’échec de la masculinité. En effet, alors que les jours se succèdent et que notre personnage se dégrade, troquant son téléphone contre un café, son alliance contre une pièce, le doute
: LE 14 MAI
s’immisce : le Surfeur est-il réellement un businessman ? A-t-il vraiment une ex-femme et un fils ? Combien de temps s’est-il écoulé depuis qu’il a posé le pied sur le sable chaud de cette plage édénique ? Ce sans-abri qui rôde aux alentours, est-il un écho de son passé ou une projection de son avenir ? Dans cette spirale existentielle, le groupe de surfeurs qui garde farouchement la plage, proche d’une secte, apparaît bientôt comme une solution : des hommes semblables à des bêtes, absurdement fiers de leur virilité, prêts à dissoudre leur passé dans un amalgame de drogues, de violence et d’eau salée.
Certes, The Surfer s’éparpille, le scénario s’amusant davantage à multiplier les motifs insolites et les indices qu’à assembler un puzzle cohérent et abouti. Qu’importe, à la manière de nos chers surfeurs, on finit par étouffer nos instincts analytiques pour mieux glisser sur cette vague étrange et enivrante concoctée par Lorcan Finnegan et Nicolas Cage.
Réalisé par Lorcan Finnegan (Australie/États-Unis, 99 minutes), avec Nicolas Cage, Julian McMahon.
SORTIE
TROIS KILOMÈTRES JUSQU’À LA FIN DU MONDE
Fuir le paradis
- PAR THIBAULT SCOHIER -
La fin du monde, c’est le delta du Danube ; terre enclavée, luxuriante, à la fois solitaire et paradisiaque. Une côte de la mer Noire qui ressemble à la Méditerranée. La fin du monde c’est aussi le jeune Adi (Ciprian Chiujdea) qu’on a tabassé un soir et dont les parents découvrent subitement l’homosexualité. Pour ce couple croyant et traditionaliste, il est moins important de punir les coupables que de dissimuler la vérité et d’essayer de “guérir” leur fils.
À travers le sort de son personnage, c’est la sclérose de la vieille société patriarcale qui intéresse Pârvu. Tous les pères s’unissent pour sauver les agresseurs du jeune homme et sont prêts à le sacrifier sans vergogne au nom de la foi, de l’honneur, de l’argent ou du confort. À l’inverse, ses deux seules alliées sont des femmes : sa meilleure amie Ilinca (Ingrid Micu-Berescu) et une inspectrice de la Protection de l’enfance.
UN FILM D’UNE
Le cinéaste Emanuel Pârvu s’inscrit dans la droite lignée de la Nouvelle vague roumaine et de grands noms comme Cristian Mungiu ou Cristi Pui. Il privilégie les plans fixes, souvent longs et composés avec soin : chaque déplacement de ses comédien·nes est minutieusement chorégraphié La caméra ne bouge que lorsque c’est nécessaire, particulièrement pour suivre les recherches et les fuites impossibles des protagonistes. Faussement mécanique, la cinématographie regorge en fait de sens qui, de lents zooms en surcadrages, fait d’un banal village balnéaire une prison terrifiante.
JUSTESSE TRANCHANTE
Parfois difficile à regarder à cause des souffrances d’Adi, Trois kilomètres… touche incroyablement juste. On pourrait trouver ses effets trop littéraux – comme cette ouverture sur une aube naissante – s’il n’avait pas cette simplicité, à la fois sèche et douce. Queer Palm au Festival de Cannes 2024, il dénonce l’homophobie et l’hypocrisie sociale en décortiquant finement la froide raison des bourreaux.
Réalisé par Emanuel Pârvu (Roumanie, 105 minutes) avec Ciprian Chiujdea, Bogdan Dumitrache, Ingrid Micu-Berescu.
SORTIE : LE 4 JUIN
MOTEL DESTINO
Mauvais coup d’un soir
- PAR SIMON LIONNET -
Pour sa deuxième sélection consécutive en Compétition officielle à Cannes, dont il est reparti bredouille, le cinéaste Karim Aïnouz quitte les palais britanniques du Jeu de la reine (2023) pour revenir sur la côte nord-est de son Brésil natal avec Motel Destino. Le décor est brûlant, constamment sous 30°C, propice aux débordements : un triangle amoureux se tisse entre un jeune fugitif, une tenancière de motel et son mari alcoolique, annonçant un thriller fiévreux et sensuel.
L’ESTHÉTIQUE LÉCHÉE NE SUFFIT PAS
Visuellement, le travail de la directrice de la photographie Hélène Louvart (La Chimera, Disco Boy) fonctionne à merveille: stroboscopie oppressante, néons rouges agressifs et tonalité aride. Une atmosphère qu’épouse parfaitement la bande originale électro d’Amine Bouhafa (remarqué sur Le Sommet des Dieux et Timbuktu ), insufflant une énergie aussi lancinante que brutale. Malheureusement, l’esthétique léchée du film ne suffit pas à masquer les limites d’un scénario qui tourne à vide.
Pensé comme un hommage aux néo-noirs et aux thrillers érotiques des années 90, Motel
Destino en embrasse les codes sans jamais les réinventer. On se retrouve avec une écriture de personnages qui les condamne à incarner des archétypes plus qu’à exister pleinement, empêchant alors toute empathie du début à la fin. Le récit, lui, s’enlise dans des rebondissements timides et prévisibles, entraînant avec lui le rythme du film qui s'essouffle violemment pour ne reprendre de rares couleurs que dans un final expédié peinant réellement à lâcher les chevaux.
Karim Aïnouz démarrait pourtant plutôt bien, mais son ennuyeux respect de ses aînés et la grande faiblesse de son scénario tuent d’emblée toute tension dramatique et sexuelle. Ni véritablement crade, ni franchement sexy, on ne tire finalement pas grand-chose de ces trop longues nuits prises au Motel Destino.
Réalisé par Karim Aïnouz (Brésil, 112 minutes) avec Iago Xavier, Nataly Rocha, Fábio Assunção.
SORTIE : LE 11 JUIN
LES ENFANTS ROUGES
- PAR JULIEN DEL PERCIO -
En 2015, en Tunisie, un jeune berger est brutalement décapité par un groupe de djihadistes, qui confie la tête de la pauvre victime à son cousin cadet, en guise d’avertissement. Un crime d’une cruauté épouvantable, qui repousse toutes les frontières de la représentation. Le cinéma peut-il réellement appréhender une telle barbarie ? À l’horreur des faits, le cinéaste Lotfi Achour répond avec une empathie sans borne, nous plaçant dans le point de vue d’Achraf (Ali Helali), le petit témoin, l’autre grande victime de l’histoire. Au travers de son regard, nous découvrons le quotidien d’une communauté aux
abois, isolée, sans soutien des autorités face à l'inhumanité qui rôde. Mais le film surprend surtout par sa mise en scène : la culpabilité, la douleur et le choc d’Achraf sont traités avec une imagerie onirique inspirée, qui permet aux Enfants rouges
de dépasser la dénonciation pour dresser le portrait d’une innocence meurtrie.
Réalisé par Lotfi Achour (Belgique/ France/Tunisie/ Pologne/Arabie Saoudite /Qatar, 98 minutes) avec Ali Helali, Wided Dadebi, Yassine Samouni.
|EXPLOREZ LE CINÉMA BELGE|
Famille Choisie
d’Eliza VDK - sortie le 14 mai Iels ont pour nom de scène et de queen Blanket la goulue, Drag Couenne, Mama Tituba et Dame Lilybeth . Elles sont toutes les quatre des drag queens qui évoluent et performent essentiellement à Bruxelles. Talons hauts, sequins débridés et maquillage volontairement outranciers et décapants, elles pratiquent avec fougue le drag, outil d’expression performatif et de genre qui vient “réparer autant celle et celui qui le fait que celleux qui le reçoivent et le regardent.”
Lire la suite sur Cinergie.be
SORTIE : LE 21 MAI
MAIS AUSSI....
JEUNES MÈRES
SORTIE : LE 28 MAI
THE PHOENICIAN SCHEME
de Wes Anderson
Notre avis sur le premier film d’espionnage de Wes Anderson, à retrouver sur surimpressions.be dès le 21 mai.
de Jean-Pierre et Luc Dardenne
La critique du nouveau film des frères Dardennes sera en ligne le 23 mai, après sa projection à Cannes.
KIKA
d’Alexe Poukine
SORTIE : LE 18 JUIN
Après les excellents documentaires Sauve qui peut et Sans frapper, le premier long-métrage de fiction de la réalisatrice Alexe Poukine. Critique disponible à partir du 11 juin.
SORTIE : LE 4 JUIN
LA VENUE DE L’AVENIR
de Cédric Klapisch
Retrouvez notre critique de cette comédie dramatique entre deux époques, dès le 28 mai.
J’ai découvert le cinéma de Wes Anderson au tournant des années 2000, à l’époque où j’étais une étudiante cinéphile. C’est le succès de Bottle Rocket, son court-métrage sur des cambrioleurs texans pas très doués, qui donna l’impulsion à ce cinéaste autodidacte de l’adapter pour son premier long-métrage, avec le même titre1. Vinrent ensuite Rushmore et La Famille Tenenbaum. Cette comédie désabusée sur une famille dysfonctionnelle compte encore aujourd’hui parmi mes films favoris. J’ai été conquise par cet univers cinématographique parfaitement ordonné fait de couleurs saturées, de costumes rétro et de cadrages millimétrés. Mais au-delà de la forme, c’est aussi beaucoup les relations entre les personnages qui m’avaient touchée. Que ce soit Max, le lycéen entêté de Rushmore, les dépressifs anxieux de la fratrie Tenenbaum, ou encore Steve Zissou, l’océanographe excentrique de La Vie Aquatique, les héros d’Anderson sont des êtres mélancoliques qui drapent leur blessures dans une quête d’aventures. Un univers où les
adultes parlent comme des enfants et vice-versa, où l’humour a la politesse du désespoir, et où la famille est une notion très large. Cette façon de dédramatiser le passage à l’âge adulte en montrant que les adultes ne sont finalement que de grands enfants, a résonné chez la jeune adulte indécise que j’étais. Derrière ses ambitions esthétiques, Anderson est un cinéaste avec une vive sensibilité. La forme influence le fond, et dans sa mise en scène, il a, ou plutôt, il avait, régulièrement recours à une technique afin d’accentuer les émotions : le slow motion.
Ce dernier arrive lors de scènes chargées émotionnellement, et il est accompagné de musique, invariablement. Comme celle où Richie Tenenbaum attend nerveusement Margot, et que celle-ci descend enfin du bus et avance vers lui sur l’air de These Days de Nico. C’est Dignan qui tire fièrement sa révérence à la toute fin de Bottle Rocket. C’est encore Peter Whitman qui court derrière le train Darjeeling Limited censé l’emmener vers ses frères,
et qui est parti sans lui ; ou encore Sam et Suzy, les gamins rebelles de Moonrise Kingdom, qui après s’être mariés lors d’une cérémonie scout, entament une marche nuptiale triomphale sur une mélodie d’Alexandre Desplat. Wes Anderson ralentit le temps pour faire durer ces moments précieux un peu plus. J’ai beau les avoir vues des dizaines de fois, devant ces scènes irrémédiablement je sens les larmes perler. Parce qu’au fond, elles parlent d’amour. Romantique, amical ou familial, c’est un amour souvent empêché ou frustré, mais qui finit par se frayer un chemin. Le ralenti est une façon de le célébrer.
Au fil des années, Wes Anderson est passé de cinéaste hipster méconnu du grand public à une superstar. Mais plus ses films grimpaient les marches des festivals, moins je les trouvais convaincants. De l’influence austro-hongroise de Budapest Hotel à l’inspiration japonaise de L’Île aux Chiens en passant par l’hommage au journalisme de French Dispatch, ses derniers opus, bien que visuellement très aboutis, me laissaient sur ma faim. En creusant j’ai fini par comprendre. Le slow motion avait quasiment disparu, laissant moins de temps aux émotions de s’ancrer. Avec le temps, la forme l’avait emporté sur le fond. Il y a bien quelques brèves apparitions, notamment le joli et court flashback de Grand Budapest où le héros évoque feu sa fiancée. Mais globalement,
de Léa Seydoux dans French Dispatch, Saoirse Ronan dans Grand Budapest ou encore Scarlett Johansson dans Asteroid City, les émotions désormais sont confinées au passé, dans un bref souvenir d’amour pour une femme disparue, inacessible ou décédée.
LE RALENTI, UN VECTEUR D’ÉMOTIONS CHEZ WES
ANDERSON
Et surtout, plus rien, ou presque, ne vient ralentir ce rythme effréné dans lequel plusieurs récits s’entremêlent. On ne s’attache plus aux personnages, qui servent surtout de prétexte à la mise en images.
Au Festival de Cannes 2023, j’ai réussi à obtenir le micro, et lui poser directement la question : où est passé le slow motion, Mister Anderson ? Sa réponse fut, en résumé : "Je note ! Peut-être que je devrais le réintroduire... ". Reste plus qu’à voir The Phoenician Scheme pour savoir s’il a écouté mes merveilleux conseils avisés.
À bord du Darjeeling Limited (2007).
Moonrise Kingdom (2012).
LES CASCADES
vont-elles sauver Hollywood ?
- PAR JULIEN DEL PERCIO -
En mai et juin sortiront Mission : Impossible - The Final Reckoning et F1, deux mastodontes hollywoodiens menés par deux supers stars - Tom Cruise et Brad Pitt - qui partagent une promesse similaire : offrir un spectacle riche en adrénaline reposant en grande partie sur d’impressionnantes cascades filmées sur le plateau.
CGI : MISSION INVISIBLE
D’abord, parce que malgré l’authenticité des scènes d’action, les cascades des derniers Mission : impossible sont souvent retravaillées en post-production. C’est particulièrement le cas du fameux plongeon en parachute au-dessus de Paris dans le sixième opus, où le caméraman a dû sauter à la suite de Tom Cruise pour capturer la chute libre en un seul plan-séquence. Des images impressionnantes, qui sont hélas défigurées dans le long-métrage, notamment lorsqu’un éclair en CGI vient frapper le personnage d'Henry Cavill, surenchère peu nécessaire qui dénature le vertige de la prouesse originelle. Une sensation qui se prolonge dans le septième opus, où la portée des sauts à moto et autres locomotives jetés dans le vide se trouve constamment amoindrie par la présence entêtante d’un numérique trop visible. D’où l’impression paradoxale de trouver les making-of plus fascinants que le résultat final…
Le cas de Top Gun 2 est plus complexe. Ici, aucun mauvais effet spécial ne vient entacher le plaisir du spectacle et l’on serait tenté d’y voir un blockbuster effectivement tourné sans artifice numérique. Pourtant, en 2022, Maverick a bel et bien été nommé aux Oscars des meilleurs effets visuels. Normal, étant donné qu’il en contient… 2400, soit presque autant que Spider-Man : No Way home, aussi en lice cette année-là. Cela ne constituerait évidemment pas un problème si le travail des équipes était reconnu à sa juste valeur. Sauf que ces 2400 plans en CGI ne résonnent pas avec le narratif mis en place par le studio, qui souhaite avant tout mettre en valeur le Tom Cruise pilote-star-actioner et la réalité des engins utilisés. Un traitement injuste, dans la mesure où le labeur de l’équipe des effets visuels est d’autant plus époustouflant qu’il est quasiment imperceptible au sein du film.
L’IMPASSE DE L’ACTION
Tom Cruise et Joseph Kosinski ne sont évidemment pas les seuls garants de l’authenticité au sein de la machine à grand spectacle. La franchise John Wick repose en grande partie sur les hauts faits martiaux de Keanu Reeves, tandis que Christopher Nolan n’en finit plus de prôner l’usage de la pellicule et des effets analogiques - comme le mécanisme qui permettait de faire vriller un couloir sur lui-même dans la fameuse scène d’action onirique d’Inception. Derrière ces approches, il y a évidemment des artistes nostalgiques, dont la vision s’accorde mal avec les fonds verts et les outils numériques, qui réduisent la matérialité des tournages. Pourtant, on aurait tort de balayer d’un revers de main toutes les démarches à base d’imagerie en CGI. Déjà, parce que celle-ci a montré qu’elle pouvait faire des merveilles lorsqu’elle était incorporée avec intelligence et talent, au service d’un véritable point de vue d’auteur - voir Avatar, La Planète des singes ou encore les récents Dune. Ensuite, parce que l’illusion, et l’artifice qu’elle sous-tend, se loge au cœur du septième art depuis ses balbutiements : nous n’avons pas besoin de savoir que tout est vrai, l’important est d’y croire. Finalement, des films comme Top Gun : Maverick et leur campagne marketing un brin opportuniste constituent, à leur manière, un autre aspect du fantastique manège à simulacre qu’est Hollywood. Il n’appartient qu’à nous d’en scruter les failles, ou de simplement fermer les yeux.
L’AUTHENTICITÉ, FER DE LANCE DU CINÉMA D’ACTION HOLLYWOODIEN ?
Top Gun: Maverick de Joseph Kosinski (2022).
Rencontre avec
DANNY BOYLE
- PROPOS RECUEILLIS PAR ADRIEN CORBEEL -
En pleine post-production de 28 ans plus tard (dont la sortie en salles est prévue pour le 18 juin), le réalisateur a fait un détour par Bruxelles, pour donner une masterclass au BIFFF. L'occasion de se pencher avec quelques journalistes sur ce projet fort attendu.
28 jours plus tard a une esthétique digitale très particulière, très crue et dépouillée. Mais les premières images qui ont été dévoilées de 28 ans plus tard suggèrent une autre direction visuelle.
28 jours plus tard était le premier film tourné en digital à être distribué en masse. L'image était laide, brute et rugueuse, et ça correspondait très bien à l'histoire, et à son cadre urbain.
Nous avons voulu poursuivre un peu dans cette direction pour 28 ans plus tard , en utilisant des iPhones pour certaines séquences. Mais nous avons utilisé toute une variété de caméras différentes, car c'est un autre film, avec une autre apparence. Le nouveau film est davantage orienté vers la nature.
séparément, de manière indépendante. Vous n'aurez pas besoin de voir les autres pour en voir un. Mais nous n'avons pas encore réuni les fonds pour le troisième...
Il prend place en campagne, dans ce qui était la Northumbrie, un grande zone du nord-est de l'Angleterre. C'est là qu'on a tourné le film. Le film débute sur Lindisfarne, qu'on appelle aussi "Holy Island”, une île séparée du continent de l'Angleterre par une chaussée submersible. Cette chaussée est leur protection contre les zombies infectés.
Le monde a changé depuis la sortie de 28 jours plus tard. Nous avons notamment vécu une pandémie..
Oui, et on y fait des références indirectes. L'autre changement majeur depuis qu'on a tourné le premier film est que la Grande-Bretagne ne fait plus partie de l'Union Européenne. Cette idée d'isolation est présente [dans 28 ans plus tard]. Ce n'est pas un film politique à ce niveau-là, mais il y a certaines choses que vous reconnaîtrez...
L'isolation et la claustrophobie reviennent souvent dans votre cinéma, comme Petits meurtres entre amis ou 127 heures. Pourquoi ?
C'est une vision particulièrement britannique de ce qui est cinématique je pense. Nous n'avons pas les grands paysages qu'a l'Amérique. Même s'il y a de beaux endroits bien sûr... Mais j'aime beaucoup ce sentiment de compression. Cette tension, entre l'individu et le groupe.
28 ans plus tard est une suite à 28 jours et 28 semaines plus tard, mais c'est aussi le premier volet d'une trilogie.
Nous voulions poursuivre l'histoire, et la raconter en trois films. Mais chaque film existera
Vous avez plus de budget pour 28 ans plus tard que pour 28 jours plus tard. Est-ce que ça encourage ou est-ce ça décourage votre créativité?
On a plus de budget, mais ça ne change rien : on arrive toujours à cours, de la même manière que lorsqu'on tourne pour trois fois rien. Pour ce film-ci, nous avons utilisé l'argent pour filmer dans des lieux difficilement accessibles. Nous voulions nous éloigner de toute présence humaine, ce qui n'est pas facile. Il y a des traces humaines partout aujourd'hui... Ça coûte cher de filmer dans ces lieux éloignés, mais on a préféré utiliser le budget là-dedans plutôt que dans un tas d'effets spéciaux.
Lorsque vous achevez un film, est-ce qu'il correspond à celui que vous aviez en tête au début ?
C'est impossible pour moi de me souvenir comment j'envisageais le film initialement. Parce que ça évolue, ça change. C'est comme si j'étais devenu amnésique, je ne peux pas me rappeler de ce qu'était mon idée de départ. [Le film terminé] diffère sans aucun doute, mais c'est ça le processus.
NOUS VOULIONS POURSUIVRE
L'HISTOIRE ET LA RACONTER
EN TROIS FILMS
LE CINÉMA PEUT-IL ÊTRE ÉCO-RESPONSABLE ?
- PROPOS RECUEILLIS PAR KÉVIN GIRAUD -
Le cinéma est, par essence, l’un des arts les plus polluants de par les moyens techniques qu’il nécessite et les méthodes de production qu’il met en œuvre. Est-il dès lors possible de penser d’allier création cinématographique et conscience écologique ? Oui, selon Jeanne Clerbaux , cofondatrice et coordinatrice de Cinécolab. Initiée en 2022 et réunissant quatre écoles belges de cinéma (IAD, INSAS, HELB et La Cambre), l’association se positionne comme vecteur de sensibilisation vis-à-vis des défis environnementaux et sociétaux auxquels l’industrie du cinéma fait face aujourd’hui, dans un secteur où beaucoup reste à faire.
Jeanne Clerbaux, qu’est-ce qui vous a poussé à monter ce projet ?
Je crois que c’est au cours de mes études de réalisation à l’IAD qu’est véritablement née ma conscience écologique. Au fur et à mesure de ces cinq années, j’ai ressenti un inconfort et une dissonance de plus en plus forte entre d’une part notre formation, où l’impact climatique n’était pas du tout évoqué, et d’autre part le contexte de crise globale dans lequel nous vivons aujourd’hui. C’est suite à ce constat que je me suis tournée vers la direction de l’école, avec cette envie de créer quelque chose qui dépasserait les murs de l’établissement.
Avec quels objectifs, concrètement ?
Nous travaillons sur deux axes. Le premier, c’est celui de la formation et de la sensibilisation. Nous proposons différents modules, allant de deux heures à plusieurs jours, pour changer les pratiques de tournages et tendre vers l'écoresponsabilité, tout en proposant de nouveaux récits plus écoconscients. Et le second, c’est celui du recensement des initiatives qui existent déjà dans le milieu du cinéma, ou de celles qui pourraient être appliquées au secteur. Et ce, au travers de ressources concrètes, et du partage d’expérience.
Qu’entendez-vous par “nouveaux récits” ?
Nous partons du constat qu’il est facile d’imaginer 2050 en termes d’apocalypse climatique ou de pandémie, mais il n’existe pas ou peu d’imaginaire collectif souhaitable pour notre futur. Je n’aime pas trop le mot “utopie”, mais il est néanmoins possible de raconter le monde pour que chacun·e puisse s’identifier dans celui-ci. Il y a plein d’autres histoires qui attendent d’être racontées, au travers d’approches éco-responsables et inclusives.
Comment tourne-t-on un film éco-responsable aujourd’hui ?
Tout d’abord, il faut dépasser le green washing. Et pour cela, il est nécessaire d’intégrer dès le début du processus de création cette réflexion d’éco-responsabilité, afin que l’écriture, les repérages, le tournage mais aussi la post-production se déroulent selon ces objectifs. C’est là qu’est né le métier d’éco-référent·e, avec pour mission de superviser le bilan carbone des productions, de sensibiliser chaque chef·fe de poste à ces problématiques, et créer une vraie stratégie de durabilité. Ce n’est pas toujours facile, notamment en raison d’une forte résistance au changement, mais si l’intégration est bien menée, cela peut aboutir à de très belles aventures de production.
Est-il possible de tourner un film complètement éco-responsable aujourd’hui ?
Le film le plus éco-responsable, c’est malheureusement celui qui n’existe pas. Cela étant dit, nous ne remettons pas en cause l’existence du cinéma. Je suis convaincue que l’art et la culture sont importants dans notre société, et que le cinéma peut faire évoluer les mœurs, sensibiliser et être vecteur de changement. Il est cependant important de prendre en compte l’impact de telles productions, et d’être cohérent dans sa démarche. Quelques chiffres : un film étasunien à gros budget peut dégager entre 3 et 5.000 tonnes de CO 2, et qu’un film français du même type représente en moyenne 2.840 tonnes de CO2 dégagé, soit l’équivalent de ce qu’un·e Belge dégage en 284 ans ! Et pourtant, un film comme le premier Avatar de James Cameron, extrêmement polluant, a pu sensibiliser un public énorme à la question environnementale à sa manière. Cela pose question et reste un débat intéressant. En tant qu’artistes, nous avons une responsabilité, d’où l’importance de conscientiser la profession tant sur la forme que sur le fond.
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CHAFF (CHARLEROI FESTIVAL DE FILMS AU FÉMININ)
Charleroi - les 22 et 23 mai
Trois ans après sa dernière édition, le CHAFF fait son retour ! Pendant les deux jours de festival, sept films réalisés par des femmes seront projetés au Quai 10 (Côté Parc) à Charleroi. On retrouve trois fictions dans le programme de cette année: TKT, qui parle de harcèlement scolaire, Hola Frida, film d’animation autour de Frida Khalo et Oxana, le biopic d’une des membres fondatrices des Femen. Les documentaires ont la cote pour cette édition, avec Électrons libres, qui suit le parcours de six femmes scientifiques, Echo(es), un docu consacré au soin et Sous les coûts, un court-métrage qui se penche sur les violences économiques. Le CHAFF se clôturera avec Britney sans filtre, un programme de cinq épisodes qui s’interrogent sur le parcours de la célèbre chanteuse.
Infos:quai10.be
BRUSSELS INTERNATIONAL FILM FESTIVAL
Bruxelles - du 20 au 28 juin
À l’heure où sont écrites ces lignes, c’est bien simple : on ne sait rien de la programmation du Brussels International Film Festival, celle-ci n’ayant pas encore été dévoilée. Ce qui ne nous empêche pas d’attendre de pied ferme ce festival, qui lance la saison estivale. Pendant neuf jours, le BRIFF (à ne pas confondre avec le namurois FIFF et le fantastique BIFFF) fera vibrer la capitale avec une sélection de films belges, européens et internationaux. Le festival, qui entame déjà sa huitième édition, constitue aussi un rendez-vous important pour les professionnel·les du cinéma, particulièrement les talents émergents, qui auront l’occasion de se rencontrer et de collaborer ensemble.
Infos: briff.be
BRUXELLES FAIT SON CINÉMA
Bruxelles - du 27 juin au 15 juillet
Chaque année, Bruxelles fait son cinéma propose un programme de séances en plein air particulièrement alléchant. Cette édition 2025 n’y déroge pas, réunissant une sélection de films qui ont fait les beaux jours des salles de cinéma comme Le Comte de Monte Cristo, Vingt Dieux, Conclave, L’histoire de Souleymane ou En Fanfare. L’événement est réparti sur 19 jours, afin de faire le tour des 19 communes de Bruxelles. Une occasion pour ses organisateur·ices d’inviter à la redécouverte de Bruxelles dans toute diversité, et “de rappeler, à la sauce méditerranéenne, une tradition de convivialité : celle les cinémas de quartiers, presque tous disparus aujourd'hui”.
Infos:bruxellesfaitsoncinema.be
DANS LES PAS D’ ALICE GUY
- PAR CAMILLE WERNAERS -
Figure majeure de notre matrimoine, Alice Guy (1873-1968) a non seulement marqué l’histoire des femmes, mais aussi celle du cinéma. Comme tant d’autres personnalités féminines avant elle, elle a été reléguée aux marges de notre histoire pendant des années. Mais différentes initiatives récentes ont depuis participé à garder sa mémoire vive. Pour comprendre pourquoi ses films, vieux de plus d’un siècle, continuent de fasciner, nous avons mis nos pas dans ceux d’Alice Guy.
Quand ni l’écriture, ni la photographie, et encore moins le cinéma n’existaient, la transmission des histoires se faisait oralement. Selon l'anthropologue belge Jacinthe Mazzocchetti, c’est via les légendes, les contes et les mythes que l'humanité cherchait à répondre aux grandes questions qui l’animaient, par exemple celles autour de la naissance et de la mort. Et c’étaient notamment les femmes qui se chargeaient de cette transmission 1. Au 17 e siècle, en France, la conteuse Marie-Catherine d'Aulnoy publie le recueil Les Contes des Fées (1697) qui forgera l’expression qui nous est restée pour qualifier ces histoires qu’on raconte toujours aujourd’hui. À travers les méandres du temps, cette révolution fait écho à une autre, qui se produit deux siècles plus tard, en France toujours : la sortie du premier film de fiction réalisé par une femme, La Fée aux choux, en 1896.
UNE RÉALISATRICE PRÉCURSEUSE
LA PREMIÈRE FÉE DE L’HISTOIRE DU CINÉMA
Dans un jardin en noir et blanc, filmé en plan fixe, la première fée du cinéma, médium qui vient lui-même de naitre, donne vie à des bébés en les sortant des choux. On doit ces images à Alice Guy, jeune dactylographe au sein de l’entreprise Gaumont, qui fabrique des caméras. Elle a assisté, un an plus tôt, à une projection des frères Lumières. Le cinéma existe déjà, mais les films de l’époque se contentent souvent d’être des photographies animées : on filme un train qui passe ou des vagues qui s’écrasent sur le rivage. Alice Guy est la fille d’un libraire, elle a vécu toute sa vie entourée de ces histoires que les êtres humains ont besoin de se transmettre. Elle voit dans le cinéma une nouvelle manière de les raconter. “C’est intéressant que l’un des plus anciens personnages de fiction cinématographique soit une fée, qui fait naître des bébés toute seule”, s’amuse Marie Vermeiren, fondatrice du festival de cinéma belge Elles Tournent2, qui met en avant le travail des réalisatrices du monde entier et dont le nom ne doit rien au hasard, et beaucoup à Alice Guy : ”Pour elle, le fait de raconter des histoires était lié aux femmes, donc le cinéma l’était aussi ! Un jour, dans une conférence devant un public féminin, elle a lancé : ‘Mesdames, tournez !’. Avec notre festival, nous répondons : ‘Eh bien, elles tournent !’“
Alice Guy aussi a énormément tourné, essentiellement des courts-métrages muets pour faire la promotion du chronophotographe commercialisé par Gaumont. Son travail se complexifie et elle crée des techniques spécifiques, le gros plan par exemple qu’elle emploie pour la première fois dans Madame a des envies (1907) qui suit, avec une grande liberté de ton, une femme enceinte volant de l’absinthe ou une cigarette pour les consommer face caméra. Un an auparavant, en 1906, elle a tourné ce qui est toujours considéré comme le premier péplum, La Vie du Christ, en 25 scènes. Les personnages évoluent dans différents décors, avec de nombreux costumes. Elle utilise aussi les figurants à différents endroits de ses cadres pour donner de la perspective et, surtout, elle y utilise des effets spéciaux. Elle est d’ailleurs citée comme l’inventrice de la surimpression.
En 1906 encore, confirmant un peu plus son rôle de précurseuse, elle réalise Les Résultats du féminisme, dans lequel elle inverse les rôles genrés pour mieux critiquer la charge domestique : ce sont les hommes qui cuisinent et s’occupent des enfants, tandis que les femmes se prélassent sur des fauteuils. Dans nombre de ses films d’ailleurs, les femmes tirent au revolver, sont irrévérencieuses ou tiennent tête aux hommes.
Elle est aussi une pionnière dans ses techniques cinématographiques. Si elle s'envole pour les États-Unis en 1907, c'est pour promouvoir les phonoscènes, des courts films synchronisés avec une bande sonore enregistrée à part, un procédé compliqué qui sera finalement abandonné, mais qu’Alice Guy a employé pour
La Fée aux choux (1896).
L’INTENDANT SANSHO
- PAR THIBAULT SCOHIER -
L’Intendant Sansho est souvent considéré comme un des grands films marquants du cinéma japonais d’après-guerre. À raison ?
Il constitue en tout cas une des plus belles réussites de son réalisateur, Kenji Mizoguchi. Grand récit épique et moral, il suit le destin (il faut bien l’appeler ainsi) de Zushiô, fils d’un seigneur exilé du Japon médiéval. Arraché à sa mère par des marchands d’esclaves et vendu avec sa soeur à l’intendant Sansho, il découvre l’horreur des conditions de travail des “serfs” japonais et devra faire un choix : devenir une petite brute, rouage du système, ou alors s’enfuir, retrouver sa grandeur familiale et combattre la pratique de l’esclavage.
L’esclavage sert de base à une pyramide de domination où siège, tout en haut, les seigneurs heureux de jouir du sale travail de leurs intendants.
UN GRAND FILM DE KENJI MIZOGUCHI
Fable éminemment morale donc, on peut même dire sans exagérer manichéenne. Le film sort sur les écrans en 1954, à une époque où le cinéma japonais s’interroge sur les causes et les méfaits de la guerre, sur l’impérialisme de son ancien régime militariste aussi. Réflexions qu’on retrouve aussi, très tôt et de manière plus ouvertement politique, dans Je ne regrette rien de ma jeunesse d’Akira Kurosawa en 1946. Dans L’Intendant Sansho les curseurs sont poussés au maximum : Zushiô représentant la tradition humaniste et éclairée est opposé à un Sansho violent et industrieux.
On voit dans le film de Mizoguchi la matrice de tout un cinéma épique qui viendra plus tard, non seulement au Japon mais aussi aux ÉtatsUnis où son influence est conséquente. Pour autant, sa réalisation reste ancrée dans une conception originale de la composition : les plans sont très construits, ne craignent pas d’être fixes et de beaucoup s’appuyer sur le jeu des acteurs et des actrices. Sa dimension épique l’éloigne toutefois des travaux les plus austères de son réalisateur ou de son compatriote Yasujirō Ozu. Magie de la puissance des images : en 2025 le long-métrage n’a pas pris une ride et ravira les yeux connaisseurs ou néophytes du cinéma japonais.
Réalisé par Kenzi Mizoguchi (Japon, 124 minutes) avec Kinuyo Tanaka, Kyōko Kagawa, Eitarō Shindō.
Cannes, 1963. Le jury décerne la Palme d’or au Guépard, fastueuse fresque historique de trois heures qui entérine le changement de cap artistique de Luchino Visconti, auparavant attaché à un cinéma militant aux reflets naturalistes. Adapté de l’unique roman de Giuseppe Tomasi Di Lampedusa, le film nous plonge dans l’aristocratie sicilienne du XIXème siècle, alors que l’Italie est en passe d’être unifiée, par décrets et par conquêtes.
ensuite, en particulier Alain Delon et Claudia Cardinale, symbole d’une jeunesse magnifique et cynique, dont le triomphe opportuniste est ratifié par un chassé-croisé mémorable dans les amples corridors du palais.
UN CLASSIQUE
De ces bouleversements socio-politiques, nous ne verrons pas grand-chose. Visconti préfère investir les intérieurs opulents de la noblesse, personnifiée avec flegme et mélancolie par Burt Lancaster. À travers son regard résigné, nous constatons l’effondrement progressif et silencieux de son âge d’or.
SOMPTUEUX ET NOSTALGIQUE
Mais derrière cette magnificence, les symptômes du déclin sont partout. Des nobles filmés comme des statues de cire, un palais qui évoque un mausolée géant, et surtout, un long climax sous forme de bal, où les corps poisseux et transpirants se couvrent sous de resplendissantes étoffes.
Le Guépard s’est inscrit dans l’imaginaire collectif grâce à sa grande beauté visuelle. Beauté esthétique d’abord, avec ces environnements bucoliques, cette architecture imposante, ces décors richement ornés, que la caméra de Visconti s’échine à balayer, à figer, dans un geste virtuose et nostalgique. Beauté des comédiens
Le Guépard capture l’éclat grandiloquent d’une époque pour mieux en scruter le caractère éphémère et superficiel. À rebours des festivités, l'œil méditatif, la mine sombre, le Prince Salina prend lentement la mesure de son étiolement, et quitte bientôt la scène pour rejoindre la ville au dehors, arpentant une dernière fois ce monde au crépuscule de sa splendeur.
Le Guépard est à découvrir sur La Cinetek.
Réalisé par Luchino Visconti (Italie/France, 186 minutes), avec Burt Lancaster, Alain Delon, Claudia Cardinale.
Tout avait pourtant bien commencé. Pour célébrer les 60 ans du père de famille, Helge Klingenfelt (Henning Moritzen), une fête - littéralement festen - est organisée dans le domaine familial. Au fur et à mesure, ses enfants, Christian (Ulrich Thomsen), Michael (Thomas Bo Larsen) et Hélène (Paprika Steen) se joignent au bal. Mais quelqu’un manque à l’appel : la jumelle de Christian qui s’est suicidée, il y a de cela quelques semaines. Ce qui n’empêche pas les convives de se délecter avec avidité des mets présentés. C’était sans compter sur Christian qui, une fois le banquet bien entamé et son discours d’hommage à sa soeur disparue initié, jette un pavé dans la mare : son père est coupable d’inceste, le tabou ultime.
UN HUIS CLOS CRU ET REALISTE
Cru, réaliste et brut, ce huis clos l’est aussi dans sa forme. Il faut dire que l'œuvre répond aux règles établies dans le manifeste du Dogme95, un mouvement que le cinéaste a cofondé avec Lars Von Trier et qui vise à mettre au goût du jour un cinéma-vérité où l’artifice et le trucage n’ont pas leur place. Le film a d’ailleurs tout autant remué les non-dits familiaux que nos habitudes de cinéphiles : Festen tremblote, dérive, expérimente. Tourné avec une des pires caméras digitales du marché, d’une manière faussement amateure, c’est un ovni qui traduit le malaise de ses protagonistes par son esthétique. Un brûlot toujours d’une grande justesse à l’époque du #MeTooInceste.
Si, à l’époque, certains pontes du secteurs cinématographiques ont essayé de lui faire troquer l’inceste par le sida, sujet semble-t-il plus consensuel, Thomas Vinterberg s’accroche à son idée : le cadavre dans le placard est une thématique plus qu’universelle qui ne manquera pas de faire réagir tout un chacun. Mission accomplie . Le film à petit budget a autant de succès qu’il ne cause de traumatismes.
Festen est à (re)découvrir dans les salles belges à partir du 28 mai.
Réalisé par Thomas Vinterberg (Danemark, 105 minutes) avec Ulrich Thomsen, Henning Moritzen, Paprika Steen
En partenariat avec le distributeur Belga Films, nous vous offrons 20 x 2 places pour The Life of Chuck le film en couverture de ce numéro.
Troisième adaptation de Stephen King par Mike Flanagan (Doctor Sleep, The Haunting of Hill House), The Life of Chuck prend la forme d’un feel-good movie existentiel et poétique, qui nous amène à considérer les moments-clés de notre existence. Une proposition singulière et précieuse, portée par les interprétations touchantes de Tom Hiddleston, Chiwetel Ejiofor, Karen Gillan et Mark Hamill. Sortie le 11 juin.
Pour participer, rendez-vous sur surimpressions.be/concours, entrez vos coordonnées et tentez votre chance. Le tirage au sort aura lieu le 6 juinne traînez donc pas trop.
D’autres concours sont par ailleurs proposés sur nos réseaux et notre site web, soyez attentifs !
20X2 PLACES THE LIFE OF CHUCK
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