Actuel25

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Actuel  n o 25

l’estampe contemporaine

Actuel est une émanation du groupe Facebook

« Parlons Gravure »

Comité de sélection : Sabine Delahaut

Jean-Michel Uyttersprot Catho Hensmans

Comité de rédaction : Sabine Delahaut

Pascale De NĂšve Richard Noyce Christine Pinto Jean-Michel Uyttersprot

Mise en page : Jean-Michel Uyttersprot Pierre Guérin Relecture : Annie Latrille

Hector Saunier pour l’estampe en couverture et pour le tirage de tĂȘte de ce numĂ©ro : un tirage pour la revue et limitĂ© Ă  20 exemplaires (ci-dessus).

Sauf indication particuliĂšre, les visuels appartiennent aux auteurs.

Les légendes des images sont à lire de gauche à droite et de haut en bas, les mesures sont celles de la surface imprimée, hauteur par largeur, sauf indications contraires.

Pour toutes informations : magazine.actuel@gmail.com www.actueldelestampe.com Éditeur responsable : K1L Ă©ditions.

(4) Cédric Lestiennes (12) Alice Amoroso (18) Anneke Walch (24) Géraldine Daniel (30) Jullien-Clément (36) Michael Woolworth (42) Noh Jungsuk (48) Pascal Girard (54) Atelier Kasba (60) Matthieu Perramant (66) Sonia Mottier (72) Beirut Printmaking Studio

Prix de vente : 20 €

ISSN : 0774-6008

EAN : 978-2-930980-45-4

Ont collaborĂ© Ă  l’écriture de ce numĂ©ro : CĂ©dric Lestiennes, Alice Amoroso, Anneke Walch, GĂ©raldine Daniel, Jean-François Jullien-ClĂ©ment, Geum Hee Jeong, Pascal Girard, Luis Porquet, Kasba, Matthieu Perramant, Nohad Elhajj

La tempĂ©rature extĂ©rieure dans certaines rĂ©gions du Royaume-Uni au moment oĂč j’écris cet Ă©dito est supĂ©rieure Ă  36 °C. Au pays de Galles, oĂč je vis, il fait plus frais, 34 °C. Pendant ce temps, Ă  Londres, la politique gouvernementale est parvenue Ă  un croisement entre cirque et sĂ©rie de mauvaises blagues. Dans ce pays, nous ne sommes pas accoutumĂ©s Ă  de telles tempĂ©ratures, mais malheureusement nous ne sommes devenus que trop habituĂ©s Ă  notre monde politique bizarre. Mais assez de cela, vous avez peut-ĂȘtre lu en partie ce qui se passe, et je n’en ajouterai pas plus. Cependant, la folie du monde actuel m’amĂšne Ă  rĂ©flĂ©chir Ă  la condition plus large de la gravure et Ă  la façon dont les artistes-imprimeurs produisent une variĂ©tĂ© toujours croissante d’Ɠuvres. À n’importe quelle exposition, ou dans n’importe quel concours, ou sur les pages de revues de gravure, il est possible de trouver des Ɠuvres allant de l’extrĂȘmement sĂ©rieux, porteuses d’un haut niveau d’habiletĂ© dans les techniques traditionnelles – bien que parfois sans rĂ©elle profondeur de sens –, Ă  des chefs-d’Ɠuvre visionnaires et ensuite Ă  des Ɠuvres qui dĂ©montrent un haut degrĂ© d’humour, de satire et l’équivalent graphique d’un « opĂ©ra bouffe » – souvent avec un message politique ou social sĂ©rieux –, en passant par des reprĂ©sentations dĂ©licates du paysage et de la nature morte qui ne sont rien de plus que cela. Quelque chose de nouveau, alors ? Pas du tout. L’histoire de l’art a Ă©tĂ© infiniment renforcĂ©e par le travail des satiristes du XVIIIe siĂšcle, comme cela a Ă©tĂ© le cas avec les caricaturistes et les graphistes du XIXe qui ont concentrĂ© leur attention et leur art sur les inĂ©galitĂ©s sociales de leur Ă©poque.

Les problĂšmes et les scandales qui ont inspirĂ© les chefs-d’Ɠuvre des XVIIIe et XIXe siĂšcles se sont peut-ĂȘtre dĂ©colorĂ©s Ă  vue, mais ceux, profonds, des XXe et XXIe siĂšcles continuent d’inciter les caricaturistes Ă  rĂ©pondre Ă  l’injustice et Ă  la cupiditĂ© de nos jours. Ceci doit ĂȘtre saluĂ© et encouragĂ©, car sans cela, la vie serait moins colorĂ©e et notre sociĂ©tĂ© encore plus polarisĂ©e. Quelqu’un a exprimĂ©, lors d’une confĂ©rence il y a de nombreuses annĂ©es,

le point de vue que « tout art est politique, et s’il n’est pas politique, alors ce n’est pas de l’art » . J’y ai pensĂ© rĂ©cemment, comme beaucoup de fois auparavant, et j’estime qu’il y a plus qu’un lambeau de vĂ©ritĂ© dans cette affirmation.

Je suis un admirateur des estampes qui montrent une technique qui a Ă©tĂ© perfectionnĂ©e. J’ai passĂ© des heures dans des jurys Ă  examiner les points les plus fins, par exemple de belles linogravures abstraites Ă  grande Ă©chelle, mais j’ai compris qu’en fin de compte, elles signifient trĂšs peu au-delĂ  du niveau de compĂ©tence.

Au cours des mĂȘmes jurys, j’ai Ă©galement Ă©prouvĂ© une grande excitation Ă  la dĂ©couverte d’un nouvel artiste dont le travail fait preuve d’habiletĂ©, mais dont les idĂ©es et le message vĂ©hiculĂ©s sont stimulants et trĂšs pertinents pour nos vies contemporaines. Un exemple puissant de cette derniĂšre catĂ©gorie peut ĂȘtre trouvĂ© dans le travail d’Alice Amoroso, prĂ©sentĂ© dans ce numĂ©ro d’Actuel Nous vivons une pĂ©riode trĂšs difficile : le changement climatique est maintenant clairement Ă©vident, de nombreux politiciens ont perdu le contact avec les personnes qui les ont Ă©lus pour servir, il y a des guerres violentes sur des revendications territoriales contradictoires, et le fossĂ© entre les trĂšs riches et les trĂšs pauvres continue de se creuser. Nous avons besoin, maintenant plus que jamais, d’artistes prĂȘts Ă  crier et Ă  contester tout ce qui est injuste dans notre sociĂ©tĂ©. Les arts, dont la gravure, doivent redevenir dangereux.

juillet 2022

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Cédric Lestiennes

PassionnĂ© par le dessin et l’estampe, grand amateur de l’art du dĂ©tournement, CĂ©dric Lestiennes dĂ©veloppe depuis quelques annĂ©es un travail d’inventaire un peu particulier. À la maniĂšre des planches naturalistes Deyrolle, cette sĂ©rie d’affiches sĂ©rigraphiĂ©es rĂ©pertorie des espĂšces qui n’ont jamais disparu, fruits d’hybridations improbables. S’inspirant de nos objets du quotidien, de rĂ©fĂ©rences Ă  la littĂ©rature ou Ă  la culture populaire, l’artiste rĂ©interprĂšte la nature par le prisme du culturel jusqu’à la malmener parfois. Qu’on s’en inquiĂšte ou qu’on s’en Ă©merveille, ces transformations tĂ©moignent bien de l’incroyable source d’inspiration que reprĂ©sente la nature.

Entre jeux de formes et jeux de mots, c’est au grĂ© de l’inspiration que se dĂ©veloppe ce recensement fictif. Et c’est souvent Ă  travers une vision trĂšs anthropomorphique que les idĂ©es prennent forme. L’affiche des escargots est symptomatique de notre habitude anthropomorphique Ă  envisager la coquille comme une habitation, et c’est cette habitude qui est Ă  l’origine de l’idĂ©e de faire de notre gastĂ©ropode prĂ©fĂ©rĂ© l’occupant privilĂ©giĂ© des plus grands monuments du monde. L’occasion de dĂ©couvrir le mollusque de Moscou, l’escargomium de Bruxelles ou le colimaçon de Rome. Un voyage architectural au rythme de celui qui sait prendre son temps.

Mais toutes les planches ne sont pas que pure fiction, elles tĂ©moignent parfois de notre rapport au monde. À l’animal aquatique, la planche Terre/Mer se contente d’associer l’animal terrestre qui apparaĂźt dans son nom vernaculaire. Ainsi le poisson-chat, l’élĂ©phant de mer ou le poisson-vache Ă  quatre cornes n’ont pas Ă©tĂ© inventĂ©s. Ces noms existent rĂ©ellement et tĂ©moignent de notre facultĂ© Ă  dĂ©couvrir un monde aquatique Ă  travers le prisme du monde terrestre auquel on appartient et que l’on croit mieux connaĂźtre. C’est par ce type d’analogie physique que l’homme a parfois imaginĂ© de fausses parentĂ©s entre espĂšces.

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Cette nomenclature non exhaustive est aussi caractĂ©ristique de l’intĂ©rĂȘt de l’artiste pour la matiĂšre. La sĂ©rigraphie est une technique qui fait la part belle aux textures, Ă  la qualitĂ© du papier et de l’encre. La densitĂ© de la couleur et la qualitĂ© des aplats apportent une sensualitĂ© particuliĂšre Ă  l’estampe. Bien que plus rarement utilisĂ©e pour restituer la finesse d’un travail Ă  la plume, une approche plus technique permet de retrouver la matiĂšre et les dĂ©tails des dessins. C’est par un travail de trames et de hachures que l’auteur cherche Ă  recrĂ©er le veloutĂ© d’un pelage, l’éclat d’une Ă©caille ou la texture d’un plumage. LĂ  encore, le monde animal et vĂ©gĂ©tal offre une variĂ©tĂ© considĂ©rable qui devient un terrain de jeu hors norme pour le dessinateur. Les premiĂšres planches d’accumulations (iceberg, nuages) cherchent Ă  dĂ©velopper une matiĂšre plastique, un grouillement visuel inspirĂ© d’une faune et d’une flore de tous horizons.

L’observation est le terreau de l’imagination. Imaginer, ce n’est pas partir de rien, c’est dĂ©tourner, rĂ©interprĂ©ter, envisager les choses diffĂ©remment. Si cet inventaire d’inventions propose des hippopopoulpes, des tortueuses, des arbres Ă  cadabra, des cumulopachydermus, des bolets basques et autres calamartichauts, ce n’est qu’à condition de rester dans le vraisemblable. Chaque espĂšce est issue d’une observation, d’une rĂ©fĂ©rence culturelle ou d’une orientation esthĂ©tique. C’est un travail qui propose au public de devenir complice. C’est une invitation Ă  partager une culture populaire, des rĂ©fĂ©rences communes ou Ă©nigmatiques, et Ă  faire semblant d’y croire. Ces affiches sont un travail graphique et illustratif qui mĂȘle le naturel et l’artificiel. Un vagabondage imaginaire au pays des zoobjets. Un univers empreint de rĂ©fĂ©rences oĂč un canard peut ĂȘtre Ă  la fois un animal, un journal, un morceau de sucre plongĂ© dans le cafĂ© ou une fausse note. Un recensement fictif oĂč se croisent des crĂ©atures Ă  l’encre de Chine qui se multiplient en estampes sĂ©rigraphiques. Une liste d’espĂšces qui existent par un travail de trames, de textures et de matiĂšres. Des crĂ©atures de papier aux couleurs pop qui tentent de nous mettre dans la confidence. Un bestiaire vraisemblable qui cherche Ă  s’extirper du monde auquel il se rapporte.

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Cédric Lestiennes est né en 1979 à Chùtillon-sous-Bagneux (92, France), il vit et travaille au Plessis-Robinson. www.cedriclestiennes.fr

Couverture : Nubibus, 2021, sĂ©rigraphie, 70 × 50 cm, dĂ©tail 4e de couverture : Terre/Mer, 2020, sĂ©rigraphie, 70 × 50 cm

Page 4 : Les Poulpes, 2019, sĂ©rigraphie, 70 × 50 cm

Page 5 : Le Chien, 2015, sĂ©rigraphie, 50 × 40 cm, Le Cocoricus, 2021, sĂ©rigraphie, dĂ©tail, Le Chenevlu, 2021, sĂ©rigraphie, dĂ©tail

Page 6 : La GeĂŽliĂšre, 2019, sĂ©rigraphie, dĂ©tail, Le reptilluminĂ© , 2019, sĂ©rigraphie, dĂ©tail, La Tortue Ă  l’italienne, 2019, sĂ©rigraphie, dĂ©tail, La Tortue de terre battue, 2019, sĂ©rigraphie, dĂ©tail, L’Infusion marine, 2019, sĂ©rigraphie, dĂ©tail, La Tortue Ă  sonnette, 2019, sĂ©rigraphie, dĂ©tail

Page 7 : La Tortue 2, 2019, sĂ©rigraphie, 70 × 50 cm

Page 8 : Bizarre, 2017, sĂ©rigraphie, 60× 40 cm

Page 9 : L’Altosciurus, 2021, sĂ©rigraphie, dĂ©tail, L’Escargomium, 2019, sĂ©rigraphie, dĂ©tail, L’Étoile catalane, 2019, sĂ©rigraphie, dĂ©tail, La BoĂźte Ă  limace, 2019, sĂ©rigraphie, dĂ©tail, Le Babelopode, 2019, sĂ©rigraphie, dĂ©tail, Le Brancusi Ă  branches, 2020, sĂ©rigraphie, dĂ©tail

Page 10 : Isbergues, 2008, sĂ©rigraphie, 70 × 50 cm, Isbergues 2, 2008, sĂ©rigraphie,40 × 30 cm

Page 11 : Champignons, 2017, sĂ©rigraphie, 70 × 50 cm

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Alice Amoroso

Ma premiĂšre approche de la gravure est intervenue dans une pĂ©riode clef de mon dĂ©veloppement artistique et personnel, au moment mĂȘme oĂč se construisait en moi une conscience politique. Alors que je m’étais engagĂ©e dans l’aide aux demandeurs d’asile, la gravure m’a permis de raconter cette rĂ©alitĂ©. D’abord l’expression de mon dĂ©sarroi face aux violences de notre monde, mon travail s’est Ă©largi et aborde Ă  prĂ©sent les conditions de dĂ©shumanisation des sociĂ©tĂ©s, la reconnaissance des responsabilitĂ©s, mais aussi l’expression d’une solidaritĂ© et d’une humanitĂ©. Il interroge Ă  la fois des problĂ©matiques trĂšs contemporaines, tout en voulant poser une filiation avec l’art occidental mĂ©diĂ©val, de la Renaissance et expressionniste. C’est Ă  l’École nationale supĂ©rieure des Arts dĂ©coratifs de Paris, Ă  partir de 2020, puis dans le secteur image imprimĂ©e, que ma dĂ©marche a pu se nourrir davantage, notamment grĂące au prĂ©cieux suivi de Coralie Nadaud, technicienne de l’atelier de gravure. Elle a aussi bĂ©nĂ©ficiĂ© de mon Ă©panouissement intellectuel au sein d’un cursus universitaire en anthropologie. Et, parce que je pratique autant la taille d’épargne que la taille-douce, j’ai choisi de prĂ©senter ici deux projets dans l’une et l’autre des techniques.

Alice Amoroso, bi-cursus Ensad en image imprimée et anthropologie, militante pour un accueil plus digne des réfugiés, travail engagé et humaniste. Alice vit et travaille à Paris. instagram : alice_amoroso

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La France aux deux visages

est une sĂ©rie de xylogravures qui explore le regard que la France porte sur son histoire. Celle-ci se dĂ©ploie sous deux facettes. D’une part, on retrouve une histoire de lumiĂšres mĂȘlant luttes sociales, dĂ©fense des droits et des libertĂ©s pour un monde plus juste : depuis l’édit de Nantes jusqu’au mariage pour tous, en passant par les grĂšves ouvriĂšres, le Front populaire, le droit de vote des femmes, le droit Ă  l’avortement
 Mais derriĂšre ces glorieux Ă©vĂšnements, dont la France revendique l’hĂ©ritage, se cache une histoire noire, faite de rĂ©pression et de sang : le massacre de la Saint-BarthĂ©lemy, la colonisation et l’esclavage, le massacre des Italiens d’AiguesMortes, l’affaire Dreyfus, la guerre d’AlgĂ©rie et les restrictions de libertĂ© que nous vivons actuellement
 C’est ce dĂ©calage, cette tension entre deux visions difficilement rĂ©conciliables que je cherche Ă  interroger par la superposition des deux plaques. Dans cette sĂ©rie de trente tirages tous diffĂ©rents, le rapport de force entre les deux images est sans cesse modifiĂ©. TantĂŽt, l’une des facettes prend le dessus, elle devance l’autre et la masque complĂštement. TantĂŽt, l’image occultĂ©e conserve une prĂ©sence par fragments et parvient mĂȘme Ă  brouiller le premier plan.

Et parfois, aucune des deux images ne l’emporte : elles s’annulent et ne sont plus lisibles. Ces jeux de pouvoir dĂ©pendent de la saturation, de la teinte et de la valeur des couleurs choisies pour les plaques et le fond ainsi que de l’ordre d’impression. Mais ils varient aussi au grĂ© des supports : parfois, l’une des plaques prend la forme d’un cyanotype, comme si elle Ă©tait le nĂ©gatif de l’autre. Ou bien la plaque « sombre » de l’histoire de France est remplacĂ©e par une carte gĂ©ographique de Verdun ou de la colonisation. Ainsi, les combats d’une France libre et juste sont remis en question par la superposition des images avec une toponymie restĂ©e tristement cĂ©lĂšbre. Au-delĂ  du conflit qui opĂšre dans la façon de prĂ©senter un passĂ© qui n’est, en rĂ©alitĂ©, ni tout blanc ni tout noir, j’ai voulu souligner aussi la fragilitĂ© de nos « LumiĂšres » françaises. Les libertĂ©s et les acquis sociaux peuvent cacher le non-droit sans pour autant l’effacer, et ce dernier peut resurgir soudainement dans nos dĂ©mocrat ies contemporaines. Il suffit de voir le recul que connaĂźt le droit Ă  l’avortement en Europe et la montĂ©e d’une extrĂȘme droite xĂ©nophobe et homophobe. Cette sĂ©rie propose donc de « vivre avec le trouble », d’accepter la complexitĂ© d’une histoire trop souvent simplifiĂ©e. Elle dĂ©fend une posture de mĂ©moire sachant Ă  la fois rendre justice aux victimes du passĂ© et hommage aux combats gagnĂ©s.

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Turquie/GrĂšce -

de part et d’autre de la frontiĂšre, est la troisiĂšme gravure de la sĂ©rie des Retables contemporains et questionne plus gĂ©nĂ©ralement le rapport Ă  l’autre – un Ă©lĂ©ment au cƓur de la pensĂ©e religieuse occidentale du Moyen Âge. Elle retrace le drame qu’a constituĂ© l’ouverture de la frontiĂšre turque vers l’Europe, la manipulation qu’a exercĂ©e le prĂ©sident Erdogan sur les populations immigrĂ©es pour les encourager au dĂ©part, et la violence qu’a reprĂ©sentĂ©e la rĂ©ponse militaire de la GrĂšce, dĂ©fendue par l’Europe. En esquissant les deux camps, le cĂŽtĂ© grec composĂ© de policiers et le cĂŽtĂ© turc oĂč sont bloquĂ©s les migrants, la gravure travaille une sĂ©rie d’oppositions symĂ©triques. La vulnĂ©rabilitĂ© d’hommes remplis d’espoir se heurte au rejet et Ă  la brutalitĂ© omniprĂ©sents dans le camp grec. Alors que le couronnement du retable traduit la solidaritĂ© qui s’organise dans la zone turque, prĂšs de la frontiĂšre, la plaque centrale raconte la dĂ©shumanisation que subissent les groupes d’hommes arrĂȘtĂ©s par la police grecque, battus puis renvoyĂ©s de l’autre cĂŽtĂ©, dĂ©pouillĂ©s de leurs vĂȘtements. Le mĂ©pris de l’altĂ©ritĂ© va jusqu’à mettre en pĂ©ril les besoins primordiaux du corps, illustrĂ©s par quatre fragments au centre : l’homme privĂ© de repos, d’air, assoiffĂ©, entravĂ©. Les affrontements Ă  armes inĂ©gales entre les deux camps sont soulignĂ©s par la douceur des portraits de familles (parents et enfants) situĂ©s dans des plaques en forme de voĂ»tes. L’ensemble illustre les mĂ©canismes de refus et de peur qui semblent une constante de notre sociĂ©tĂ©, Ă  l’opposĂ© des messages d’amour et d’accueil prĂ©sents dans les retables religieux de la prĂ©-Renaissance. Mais il alerte aussi sur l’interchangeabilitĂ© des rĂŽles, en plaçant le spectateur « de part et d’autre de la frontiĂšre », en confondant les visages adverses, en mĂȘlant les points de vue. Agresseurs et agressĂ©s sont les facettes d’une mĂȘme dynamique de pouvoir qui peut, au fil de l’histoire, s’inverser.

Page 12 : La France aux deux visages, 2021, xylogravure en deux plaques sur fond sĂ©rigraphiĂ©, 45 × 60 cm, JS Swan 300 g

Page 13 : La France sombre, 2021, xylogravure imprimĂ©e sur carte gĂ©ographique marouflĂ©e sur Rosaspina 285 g, 45 ×60 cm, La France aux deux visages, 2021, xylogravure en deux plaques sur fond sĂ©rigraphiĂ©, 45 × 60 cm, JS Swan 300 g, La France aux deux visages, 2021, xylogravure sur cyanotype, 45 × 76 cm, BFK Rives 250 g et JS Swan 300 g

Page 14 : Beyrouth - Par delà les ruines I, 2021, lithographie en 8 ex., 38 × 56 cm, BFK Rives 250 g, Par delà les ruines II, 2021, lithographie en 9 ex, 38 × 56 cm, BFK Rives 250 g

Page 15 : Turquie/Grùce - de part et d’autre de la frontiùre, 2020, eau-forte et aquatinte sur cuivre en 30 plaques, 10 ex., 110 × 95 cm, Laurier 300 g

Pages 16 et 17 : La Fuite, 2020, eau-forte et aquatinte sur cuivre, 11 plaques, 10 exemplaires, 44,5 × 78 cm, BFK Rives 250 g

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La

série des

Retables contemporains

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initiĂ©e il y a trois ans, constitue quant Ă  elle mon plus grand projet en taille-douce. Elle vise Ă  questionner et rĂ©investir des images religieuses sous une lumiĂšre athĂ©e et reprend la forme du retable prĂ©-Renaissance, car, au-delĂ  de la mise en regard avec un discours religieux, celui-ci offre la possibilitĂ© d’une narration contemporaine laĂŻque, par juxtaposition des formes, des points de vue et des images. Alors que la premiĂšre piĂšce de cette sĂ©rie s’était intĂ©ressĂ©e Ă  la vision chrĂ©tienne de l’Enfer, la deuxiĂšme, intitulĂ©e La Fuite, reprend plutĂŽt le rĂ©cit thĂ©ologique de l’exode hors d’Égypte. Car si, aujourd’hui, des peuples entiers entreprennent rĂ©ellement un voyage pour fuir les souffrances, la mer ne s’ouvre pas pour les laisser passer, elle engloutit les corps. Le voyage des migrants d’aujourd’hui est une mĂȘme errance Ă  travers les monts et les dĂ©serts, mais la terre promise n’est plus qu’un mirage. L’Europe, destination fantasmĂ©e, se dĂ©robe et l’esclavage, Ă  l’origine du dĂ©part mythique du peuple juif, est souvent la seule perspective pour l’exilĂ© subsaharien contemporain. Cette gravure retrace deux histoires, deux trajets prĂ©sentĂ©s en miroir : Ă  droite, la fuite du migrant du MoyenOrient ou de l’Asie centrale, Ă  gauche, celle du migrant africain. L’un et l’autre sont unis par une mĂȘme rĂ©alitĂ©, l’épreuve du voyage (au centre) et un mĂȘme rĂȘve d’une Europe accueillante mais dont la rĂ©alitĂ© s’avĂšre bien plus amĂšre.

De cet exode contemporain, oĂč aucun dieu ne semble plus intervenir, je ne veux montrer que la fuite : les visages, silencieux, inquiets et fatiguĂ©s, guettent le danger. La terre promise reste invisible, comme si elle Ă©tait inatteignable, et on n’en devine, dans le couronnement (espace plus long que large placĂ© au sommet du retable), que la garde montĂ©e par un militaire afin d’en dĂ©fendre farouchement l’accĂšs.

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Anneke Walch

Un monde en noir et blanc, ou

presque


Membre d’Empreinte, atelier de gravure Ă  Luxembourg – le seul atelier de gravure collectif du Grand-DuchĂ© –, je travaille la taille-douce et surtout l’impression en relief. Mes motifs sont basĂ©s sur des croquis, souvent des paysages, des Ă©lĂ©ments naturels, et la figure humaine. Je dessine de prĂ©fĂ©rence in situ, ou d’aprĂšs mes propres photos.

Le dessin force l’observation, me pousse Ă  la recherche active des informations. Plus que la diffĂ©rence entre voir et regarder, c’est la diffĂ©rence entre voir et comprendre. L’interprĂ©tation par le croquis est consciente, elle poursuit les Ă©lĂ©ments que j’aimerais saisir. J’essaie de capter l’essentiel, les structures sous-jacentes, le caractĂšre universel d’un lieu, d’une plante, d’une pose. Travailler en sĂ©ries me permet de mieux saisir et dĂ©velopper mes sujets. Aussi, de pousser mon sujet vers l’abstrait, doucement, tout en gardant des liens reconnaissables avec le point de dĂ©part
 L’image se forme dans l’Ɠil du spectateur, les lignes et traces prennent sens.

Dessiner, c’est le plaisir de prendre son temps
 De choisir son endroit, s’installer, dĂ©ployer son matĂ©riel, d’observer, de cadrer, de marquer les premiĂšres traces sur le papier, au fusain de prĂ©fĂ©rence, ou Ă  la sanguine, avec une belle abrasion sur un papier un peu rugueux.

À l’atelier vient le deuxiĂšme plaisir, celui de choisir les meilleurs croquis, de les retravailler, de les interprĂ©ter. Dessiner, puis redessiner Ă  partir du prĂ©cĂ©dent. Finalement, les accepter dans l’état.

Transfert sur la plaque, en bois naturel, en bois reconstitué, en lino, selon les exigences du motif.

Enfin, sortir les gouges, creuser les blancs, épargner les noirs.

Trouver les marques qui se prĂȘtent Ă  ce jeu binaire en noir et blanc, interprĂ©ter les gris
 J’aime ce cĂŽtĂ© franc, la clartĂ© du geste – coupĂ©, pas coupĂ©, il n’existe rien d’intermĂ©diaire. Je ne peux pas revenir en arriĂšre, non plus. C’est un geste agrĂ©ablement physique, un peu rĂ©pĂ©titif, presque inconscient, et la pensĂ©e, par moments, se promĂšne ailleurs.

Le plaisir d’ajouter au dessin d’origine cette qualitĂ© typique de la xylogravure, au moment mĂȘme de couper. La libertĂ© d’interprĂ©ter, « en route », les lignes et les surfaces, de m’égarer dans le labyrinthe des dĂ©tails, Ă  ce point que les traces perdent momentanĂ©ment leur signification. Et le plaisir de dĂ©couvrir, Ă  l’encrage de la matrice, le motif miroitĂ©, qui rĂ©unit toutes les lignes, les marques et surfaces, les noirs et les blancs, en une seule image.

Puis le test final, l’impression, et l’estampe qui rĂ©vĂšle si tout tombe en place : si le chaos des marques et des traces, chaque noir et chaque blanc, prĂ©sente Ă  l’Ɠil l’illusion d’une image cohĂ©rente et comprĂ©hensible.

Anneke Walch

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Page 18 : Tree I, II, 2019, 58 × 94 cm, sĂ©rie de 3 xylogravures, basĂ©es sur un croquis de l’arbre dĂ©formĂ© par les vents de Bretagne. Motif dĂ©veloppĂ© du figuratif au plus abstrait

Page 19 : Touch I, II, 2019, 48 × 38 cm, sĂ©rie de 3 linogravures, l’exploration d’une relation, d’un mouvement, d’un contact, d’un Ă©quilibre entre deux volumes, ou deux forces

Page 20 : Clouds II, 2019, 42 × 30 cm, sĂ©rie de 3 linogravures, paysages Ă  l’horizon bas, sous un grand ciel

Page 21 : April III, 2019, impression en relief sur MDF, 68 × 48 cm

Pages 22 et 23 : 
 Inter Pares, 2021, 38 × 28 cm, sĂ©rie de 6 xylogravures, un jeu de cache-cache avec notre cĂŽtĂ© animal, notre origine biologique, notre sentiment (ou notre conviction) erronĂ© d’ĂȘtre une race Ă  part

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Anneke Walch est nĂ©e en 1968 Ă  Luxembourg, oĂč elle vit et travaille. www.annekewalch.com

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Géraldine Daniel

de l’intimitĂ© Ă  la mĂ©moire collective

GĂ©raldine Daniel pratique la photogravure et la gravure sur cuivre, en couleurs. Graphiste de formation, elle a toujours fait des images. Elle est venue Ă  la gravure par les arts graphiques et le monde de l’imprimerie. L’expĂ©rimentation sur la matiĂšre, l’encre et le papier et les procĂ©dĂ©s alternatifs ont toute leur place dans son univers. Elle mĂšne un travail qui a trait Ă  la subjectivitĂ© de la perception, notamment lorsqu’elle oscille entre le singulier et l’universel. Son travail de l’image permet de passer de l’un Ă  l’autre en offrant Ă  chacun une possibilitĂ© de projection et d’appropriation. Il crĂ©e une intimitĂ© partagĂ©e oĂč la sensibilitĂ© individuelle entre en rĂ©sonance avec la mĂ©moire collective.

Dans le mĂȘme ordre d’idĂ©es, elle travaille aussi sur la mĂ©moire, sur le souvenir en tant qu’image mentale qui se dĂ©construit et reconstruit sans cesse. Par le choix des sujets et des formats, par la

Géraldine Daniel est née à Rennes (Ille-et-Vilaine, Bretagne) en 1971. Elle vit et travaille à Douarnenez (FinistÚre, Bretagne). www.geraldine-daniel.fr Instagram : geraldine_daniel_

maĂźtrise du flou et des couleurs, elle met en place un mĂ©canisme d’appropriation qui fait dĂ©border les images de la sphĂšre privĂ©e pour leur donner une portĂ©e beaucoup plus large.

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Les gravures de la sĂ©rie Miniatures explorent les limites de l’intime, montrant comment une reprĂ©sentation a priori anecdotique peut prĂ©tendre Ă  une certaine universalitĂ©. Cette petite image qui ne peut ĂȘtre vue que par une seule personne Ă  la fois gĂ©nĂšre un rapport personnel Ă  l’Ɠuvre. Elle demande aussi un effort pour y entrer parce qu’elle ne s’impose pas, elle est Ă  l’opposĂ© du spectaculaire.

« Je travaille Ă  partir de photos banales issues d’albums de famille, un support de mĂ©moire d’un intĂ©rĂȘt limitĂ© aux proches. Je les utilise comme des images sources, que ce soient mes photographies ou pas. Il y a comme une Ă©vidence de l’image et un rapport d’intimitĂ© se met tout de suite en place. Je les dĂ©construis en crĂ©ant des zones de non-dits, des zones de flou. Je les traite de façon Ă  gommer toute individualisation du sujet pour tenter d’en tirer l’essence, car au-delĂ  du portrait, il y a beaucoup de choses contenues dans ces documents de maniĂšre sous-jacente. Ils peuvent par exemple dire une Ă©motion, un Ă©vĂšnement, une Ă©poque ou un environnement social. L’objectif est de permettre Ă  chacun de se les approprier. Le spectateur se retrouve ainsi face Ă  une image qu’il ne connaĂźt pas a priori, mais qui lui est Ă©trangement familiĂšre. La sensibilitĂ© individuelle et la mĂ©moire collective entrent en rĂ©sonance, crĂ©ant ce qu’on pourrait appeler une intimitĂ© partagĂ©e, un patrimoine sensible. C’est paradoxal, mais c’est justement ce paradoxe qui m’intĂ©resse. »

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La gravure Le Portrait, issue de la sĂ©rie De mĂ©moire, est un travail sur le souvenir en tant que reprĂ©sentation mentale perpĂ©tuellement reconstruite ; une approche de cette perception qui est volatile. Cette mĂ©canique intime produit en chacun de nous des images dĂ©licates. Évanescentes, mais Ă©vocatrices. Le sujet apparaĂźt en apesanteur dans un jeu de superposition de calques qui donnent Ă  l’image sa matĂ©rialitĂ©, son relief et sa profondeur. L’image monte progressivement comme resurgissent en nous les souvenirs. DĂ©calages, variations de couleurs et d’intensitĂ© rendent cependant toute mise au point impossible. Les souvenirs ainsi nous Ă©chappent, mais nous troublent par leur prĂ©sence immatĂ©rielle.

Cette technique [encadré ci-contre], mise au point en 2018, a été récompensée par le prix de la création technique du concours de gravure On Paper en 2019.

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Le travail se fait principalement en photogravure, mais aussi ponctuellement en gravure traditionnelle, teintĂ©e de procĂ©dĂ©s alternatifs. C’est dans ce cas l’expĂ©rimentation qui amĂšne l’image : aquatinte au bicarbonate, Ă  la laque, ver nis mou, pastels gras et rouge Ă  lĂšvres, sucre, eau-forte. Les techniques se mixent et se superposent.

« Dans mon approche de la photogravure, je joue avec les diffĂ©rentes Ă©tapes de transfert de l’image pour amener la perte et ne garder que l’essentiel. Dans un premier temps, il y a perte avec le passage de la photographie en numĂ©rique pour l’impression de typons, l’insolation, le dĂ©pouillement, le passage aux acides et l’encrage. À chaque Ă©tape, il y a des choses qui apparaissent et d’autres qui disparaissent. Et c’est dans ce qu’il reste de l’image que l’essentiel Ă©merge. À partir de lĂ , je commence Ă  jouer avec les encres, les couleurs, les superpositions. »

Le travail est en couleurs, toujours en couleurs et en paillettes. « Alors lĂ , je ne peux pas dire grand-chose
 Tout a Ă©tĂ© dit, je crois, sur la couleur
 Je me contente de reprendre avec plaisir la citation de ChĂ©ri Samba : “J’aime la couleur”. »

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Page 24 : Au jardin, 2018, pointe sùche, gaufrage, 16 × 11 cm

Page 25 : Le Portrait, 2018, photogravure couleur, 34 × 26 cm

Page 26 : Extrait : Le Portrait, 2018, photogravure couleur, 34 × 26 cm, Printemps 2020, les baigneuses, 2020, photogravure, 21 × 18 cm

Page 27 : Jean-Claude et son chien, 2015, photogravure, 5 × 4 cm, Germaine au jardin, 2018, photogravure couleur, 6,5 × 4,5 cm, Devant la maison, 2018, photogravure couleur, 6,5 × 4,5 cm

Page 28 : Bibendum bibendum, 2020, photogravure, 11 ×15 cm

Page 29 : Rose is a rose is a rose, 2021, sucre, aquatinte, vernis mou, 39 × 29 cm

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Jean-François Jullien (nom d’artiste : Jullien-ClĂ©ment) est nĂ© en 1958 Ă  Marseille. Il vit et travaille depuis vingt ans dans le Var, en Provence. jullien-clement.odepo.com

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Jullien-Clément

La gravure a plus de liens de parentĂ© avec la sculpture indirecte qu’on ne le croit. Le travail sur le mĂ©tal et les notions d’empreintes nĂ©gatives leur sont communs. Dans toute crĂ©ation graphique (peinture, pastel, fusain et aussi gravure), il y a les

L’humour, mĂȘme grinçant, et la dĂ©rision me sont indispensables, ne serait-ce que pour relativiser et ne pas se prendre trop au sĂ©rieux dans ce monde d’ici-bas oĂč tout est Ă©phĂ©mĂšre et transitoire. MĂȘme sur les sujets graves, l’humour peut persister. Tout n’est pas perdu, car l’humain est toujours lĂ .

Dans mes projections gravĂ©es, j’incorpore de nombreux personnages : humains, hybrides et animaux naturalistes ou fictifs puisĂ©s dans ma sculpture. Chacun joue son rĂŽle dans ces dĂ©cors de carton-pĂąte du théùtre de la commedia dell’arte oĂč les regards se croisent et s’interpellent. Dans les parties basses des estampes, vous trouverez souvent des pastiches d’autoportraits avec dĂ©guisements.

artistes qui vont privilĂ©gier les masses colorĂ©es aux contours plus ou moins dĂ©finis, et ceux qui prĂ©fĂ©reront travailler le tracĂ© et la ligne bien nette. Je fais partie des seconds. En effet, le trait est selon moi le moyen le plus convaincant pour traiter mes reprĂ©sentations toujours narratives Ă  la facture surrĂ©aliste et fantastique teintĂ©e d’onirisme, d’ironie et d’angoisse existentielle, et parfois aussi de satire engagĂ©e.

Au dĂ©but, j’ai eu quelques difficultĂ©s dans la transition de l’Ɠuvre spatiale Ă  celle dans un cadre restreint en deux dimensions. C’est pour cela que j’essaye toujours d’occuper tout le pĂ©rimĂštre qui m’est imposĂ© ; d’oĂč cet effet d’empilement un peu baroque et composite qui nĂ©cessite un commentaire pour l’aide visuelle et la comprĂ©hension du signifiant. Cependant, mon style gravĂ© restera toujours une aventure hermĂ©tique que l’on dĂ©couvre pas Ă  pas en ouvrant les tiroirs. Le paradoxe de la gravure, malgrĂ© l’ingratitude des matĂ©riaux, est qu’elle permet l’exubĂ©rance et le foisonnement de l’imaginaire.

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Page 30 : Sciences naturelles, 2021, pointe sùche sur plexiglas, 36 × 36 cm

Page 31 : Le Grand Salvador, 2021, pointe sùche sur plexiglas, 50 × 40 cm

Page 32 : Jury au Salon, 2020, eau-forte, aquatinte, pointe sùche sur cuivre, 30 × 40 cm, Hommages des animaux à Monsieur Buffon, 2020, eau-forte, aquatinte et pointe sùche sur zinc, 30 × 40 cm

Page 33 : Fidùle, 2018, pointe sùche sur plexiglas, 39 × 28 cm

Pages 34 et 35 : Tournoi sous les feux de la rampe, 2019, eau-forte, aquatinte, pointe sùche, 30 × 40 cm

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Atelier Michael Woolworth

Michael Woolworth, nĂ© aux États-Unis dans le Maine en 1960, est imprimeur et Ă©diteur d’art Ă  Paris depuis 1985. Les nombreuses distinctions reçues pour la qualitĂ© de son travail font de son atelier un lieu important et incontournable de la crĂ©ation contemporaine dans le domaine de l’estampe, des images imprimĂ©es aux Ă©ditions d’art.

Christine Pinto : Nous sommes au 2, rue de la Roquette, à Paris, passage du Cheval-Blanc. Quelle est l’histoire de ce lieu ?

Michael Woolworth : Ce lieu prĂ©cis Ă©tait Ă  l’origine un dĂ©pĂŽt de meubles, liĂ© comme la plupart des espaces de ce passage et du quartier Ă  l’industrie du meuble. Tout a pĂ©riclitĂ© Ă  la fin des annĂ©es 1980, au moment oĂč s’est installĂ© le lithographe Franck Bordas, avec lequel j’ai entamĂ© ma carriĂšre en 1979. En 2005, nous sommes tombĂ©s d’accord pour que je reprenne ce lieu, dans lequel resteraient ses machines d’impression traditionnelles, le temps de leur trouver une nouvelle place.

Vous ouvrez votre propre atelier en 1985. Qu’est-ce qui a dĂ©clenchĂ© chez vous le dĂ©sir de devenir imprimeur puis Ă©diteur d’estampes ? Je n’ai pas eu le choix. AprĂšs ma premiĂšre annĂ©e universitaire, je suis arrivĂ© Ă  Paris pour les vacances d’étĂ© et pour faire un tour d’Europe. Je cherchais du travail lorsque j’ai rencontrĂ© Franck Bordas, qui venait d’ouvrir son atelier. Quand j’ai commencĂ©, j’avais dix-huit ans et je ne savais absolument pas ce que j’allais faire de ma vie. Je n’avais aucune idĂ©e de ce qu’était une impression. Quand je m’y suis mis, j’ai su tout de suite que cela me correspondait. Je me suis immergĂ© totalement dans ce monde et dans ce contexte professionnel, Ă  la diffĂ©rence de beaucoup de gens que je forme aujourd’hui. Ces jeunes artistes et Ă©tudiants d’écoles françaises, europĂ©ennes ou amĂ©ricaines

ont une fascination pour l’impression ; ce n’était pas mon cas au dĂ©part.

Comment dĂ©cririez-vous les spĂ©cificitĂ©s de votre atelier aujourd’hui par rapport Ă  d’autres lieux ? Je pense qu’il y a plusieurs choses. Tout d’abord, en ce qui concerne l’impression, il n’y a pas d’électricitĂ© ici, rien n’est mĂ©canisĂ©. Nous sommes dans le monde du petit tirage, jusqu’à cent exemplaires par exemple. C’est une volontĂ© de ma part dans la droite ligne de mes dĂ©buts avec Bordas en 1979. Par la suite, en 1982, on a installĂ© avec lui une machine qui a permis de mĂ©caniser l’impression.

C’était formidable, mais cela m’intĂ©ressait finalement beaucoup moins pour conduire mon entreprise qu’un atelier Ă©quipĂ© de presses manuelles afin d’explorer avec les artistes. L’autre spĂ©cificitĂ©, c’est que l’on propose aux artistes cinq Ă  six techniques d’impression diffĂ©rentes telles que la lithographie, la gravure sur mĂ©tal ou sur bois, la photogravure, la linogravure, voire le monotype, que j’explore davantage aujourd’hui. Lorsque nous commençons

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une discussion sur les maniĂšres de construire une image, on peut les associer ou pas. Cette richesse et cette souplesse sont importantes pour moi en tant qu’imprimeur et Ă©diteur. Je pense que la famille des imprimeurs-Ă©diteurs est nĂ©e principalement Ă  la fin des annĂ©es 1970. Il y en a encore et c’est un principe de vie et d’économie qui m’a tout de suite intĂ©ressĂ©. Être l’éditeur et le fabricant Ă  la fois Ă©tait primordial. Je n’avais que ce modĂšle de toute façon dans la mesure oĂč nous avions commencĂ© ainsi avec Franck Bordas.

Votre position en faveur des techniques traditionnelles est à la fois singuliÚre et marginale. Comment parvenez-vous à défendre cette différence auprÚs du public et de vos collectionneurs ?

Cela me semble d’abord naturel et une Ă©vidence par rapport Ă  ce que je peux offrir aux artistes et aux clients. Ce que l’on arrive Ă  faire ici prend corps Ă  travers la maniĂšre dont l’encre et l’image se fixent sur la feuille puisque nous le faisons Ă  la main. Nous parvenons Ă  produire, avec nos artistes, quelque chose de sexy, quelque chose qui suinte, ce qui est parfois difficile Ă  comprendre quand il s’agit d’une estampe. Cette matiĂšre que l’on dĂ©gage de l’impression manuelle est absolument jouissive et extraordinaire. Cela a, Ă  mon sens, une importance capitale pour la personne qui en fait l’acquisition. Toutefois, je privilĂ©gie l’Ɠuvre Ă  la technique de l’estampe, car c’est l’art qui m’intĂ©resse. Toutes les façons modernes d’impression avec le digital, du point de vue du marchĂ© de l’art, me semblent plus compliquĂ©es Ă  comprendre pour le client par rapport Ă  une Ă©dition limitĂ©e Ă  quinze exemplaires, numĂ©rotĂ©s et signĂ©s, dont les matrices sont ensuite dĂ©truites, jetĂ©es ou recyclĂ©es.

C’est une position finalement assez proche de celle des dĂ©fenseurs de l’estampe originale Ă  la fin du XIXe siĂšcle ? Entre la fin du XIXe et le dĂ©but du XXe siĂšcle, je pense qu’il n’y avait pas d’autre horizon que celui d’inventer un marchĂ© « surfin » oĂč l’on numĂ©rotait et signait les Ă©preuves, pratique beaucoup moins rĂ©pandue avant. En limitant les exemplaires, vous pouvez faire des choses beaucoup plus complexes et raffinĂ©es que ce qui est destinĂ© Ă  des centaines d’exemplaires. Cela nĂ©cessite une stabilitĂ© de l’image, en termes de composition, et une fidĂ©litĂ© entre les Ă©preuves alors que nous n’y sommes pas contraints, ce qui est trĂšs diffĂ©rent.

La crĂ©ation d’une estampe est issue d’un travail collaboratif que l’on a tendance Ă  oublier lorsqu’on est face aux Ɠuvres dans les expositions. Selon vous, quel est le rĂŽle de l’imprimeur dans l’avĂšnement d’une estampe ? Êtes-vous un « serviteur inspirĂ©1 » ou bien un « imprimeur-artiste » ? « Serviteur inspirĂ© », certainement pas. Artiste non plus. L’imprimeur est plus un collaborateur, une sorte de compagnon de voyage. La majoritĂ© des artistes avec lesquels je travaille ne sont pas des graveurs professionnels. Quand ils viennent ici, ils sont obligĂ©s de partager leur plus grande « intimitĂ© » avec moi et on dĂ©marre ensemble une aventure. Je leur indique comment obtenir certains effets, comment dĂ©velopper une stratĂ©gie de montage pour les images que nous construisons ensemble. C’est pour cette raison que je fais ce mĂ©tier et que je suis encore lĂ . Ce n’est pas par intĂ©rĂȘt financier mais vraiment pour la collaboration. Je suis Ă  la fois producteur, ingĂ©nieur, diffuseur et technicien. Je tiens aussi les comptes.

Comment entre-t-on dans le travail d’un artiste ? Comment l’amĂšne-t-on Ă  trouver sa voie dans l’estampe ? C’est facile ! Cela se passe grĂące Ă  la rencontre humaine. Parce qu’il y a rencontre, il y a une curiositĂ© de la part des artistes envers la maniĂšre dont leurs images vont pouvoir s’adapter Ă  cette contrainte nouvelle qu’est l’estampe. Mais cela vient naturellement Ă  mon sens. Une fois que l’on a dĂ©cidĂ© de travailler ensemble, tout le monde joue le jeu et nous en sommes tous satisfaits.

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Comment guidez-vous les artistes qui dĂ©couvrent dans l’estampe un facteur d’écart entre le projet original dessinĂ© ou peint et la rĂ©alisation finale ?

Il y a toujours une forme de transformation. Elle est d’ailleurs souvent souhaitĂ©e ou bien c’est une surprise. Selon les cas, si c’est un dessinateur au travail prĂ©cis, on va essayer d’aller dans ce sens avec la technique lithographique assez proche du dessin, par exemple. Le corps de l’impression, ils commencent Ă  le comprendre dĂšs que les essais dĂ©marrent. Dans d’autres cas, on travaille sur une approche inverse Ă  la pratique de certains artistes afin de crĂ©er un Ă©lectrochoc physique au niveau du rĂ©sultat. D’autres vont essayer d’ĂȘtre trĂšs prĂ©cis par rapport Ă  leurs idĂ©es mais personne ne vient avec une Ɠuvre Ă  reproduire. Tout se fait en direct dans l’atelier avec Ă©ventuellement des documents de travail et on cherche progressivement. L’impression est un mĂ©dium dont les artistes dĂ©couvrent les contraintes comme les possibilitĂ©s.

Quels sont les imprimeurs qui, par le passĂ© ou plus rĂ©cemment, ont Ă©tĂ© pour vous des modĂšles ? Il y a bien sĂ»r certains AmĂ©ricains, des Français tels que Fernand Mourlot, Aldo Crommelynck
 Je pense Ă©galement aux pressiers de l’atelier Mourlot, que j’ai bien connus Ă  la fin de leur vie et que j’ai vus Ă  l’Ɠuvre. Ensuite, le successeur de Clot, Peter Bramsen, qui a commencĂ© avec CoBrA dans les annĂ©es 1970, et a fait des choses absolument fabuleuses, avec Asger Jorn, notamment. C’est certain qu’en tant qu’éditeur, Ambroise Vollard a Ă©tĂ© une rĂ©fĂ©rence. Avant cela, le NorvĂ©gien Edvard Munch ainsi que quelques Russes de la mĂȘme Ă©poque, comme MikhaĂŻl Larionov, sont des modĂšles absolus au dĂ©but du XXe siĂšcle parce que ce sont des artistes qui faisaient souvent eux-mĂȘmes. Peu importe comment c’était fait, ce qui compte Ă©tant de crĂ©er avec la matiĂšre. Je m’inspire surtout de cela. Pour d’autres, comme Edmond Desjobert ou Alfred Lemercier, je n’ai pas assez de visibilitĂ© sur la maniĂšre dont ils procĂ©daient. J’aurais tendance Ă  regarder surtout la production des artistes comme les petits bois incroyables de Gauguin ou les monotypes de Degas. D’ailleurs, si je pouvais voler des estampes Ă  la BibliothĂšque nationale de France, je le ferais sans aucun scrupule. La salle consacrĂ©e aux estampes du XIXe siĂšcle contient des trĂ©sors planĂ©taires, inĂ©galables et inestimables, que peu de gens connaissent, contrairement Ă  ceux qui s’y rendent et peuvent dĂ©couvrir tout Delacroix, GĂ©ricault ou Manet dans des portfolios.

Vous accueillez chaque annĂ©e de nombreux projets. Entre les dĂ©buts de l’atelier et les artistes avec lesquels vous travaillez actuellement, le rapport Ă  l’estampe a-t-il changĂ© ?

Rien ne change. On n’a pas assez de temps pour changer. On continue d’apprendre un peu plus de techniques et, par consĂ©quent, on offre davantage d’approches aux artistes. Quel que soit le format, le principe de fabrication de l’estampe demeure tel qu’il a Ă©tĂ© inventĂ©, sans changement majeur. Ensuite, la libertĂ© que je peux donner aux artistes pour s’exprimer Ă  travers cet art est une fraĂźcheur que j’essaie d’apporter Ă  ce monde du multiple.

Définiriez-vous votre approche comme expérimentale ?

Notre approche n’est pas spĂ©cialement expĂ©rimentale. Personnellement, j’ai un grand amour et une fascination pour les estampes mĂ©caniques bien faites ainsi que pour le fait qu’on appartienne Ă  une industrie. Pour autant, on ne cherche pas Ă  crĂ©er une maestria supplĂ©mentaire. On emploie les mĂȘmes mĂ©canismes utilisĂ©s depuis la nuit des temps.

Le travail de Gilgian Gelzer, exposĂ© actuellement dans nos murs pendant trois mois 2, est un bon exemple de ce que nous faisons ici. Nous avons rĂ©alisĂ© des piĂšces sĂ©rielles et uniques Ă  partir du procĂ©dĂ© de gravure Ă  bois perdu qui ont donnĂ© lieu Ă  des variations 3. Puis, nous avons rĂ©utilisĂ© les matrices fatiguĂ©es par les tirages sĂ©riels pour produire des tirages uniques. La gravure sur bois lui apporte une autre façon de voir son travail de dessinateur et l’influence en retour. Il est ainsi reparti vers la peinture. Il s’agit d’utiliser toutes ces machines nĂ©anderthaliennes comme une rĂ©elle force de frappe crĂ©ative parce que tout est fait Ă  la main. On ne me convaincra jamais du contraire et je n’arrĂȘterai jamais de procĂ©der ainsi.

N’estimez-vous pas innover d’un point de vue technique ? Je pense que nous inventons des approches plutĂŽt que des techniques. Je n’estime pas que l’on fasse quelque chose d’incroyable. C’est uniquement le cas des artistes. JosĂ© MarĂ­a Sicilia, par exemple, est celui avec lequel j’ai le plus poussĂ© la cĂ©rĂ©bralitĂ© de l’impression. Son travail est Ă©blouissant comme art. Sa maniĂšre d’utiliser la pression et le papier est intelligente mais n’a rien de techniquement compliquĂ©e. Nous avions notamment observĂ© le travail du designer italien Gaetano Pesce qui,

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pour sa sĂ©rie de chaises « Pratt » dans les annĂ©es 1980, injectait des couleurs pour singulariser les exemplaires en rĂ©sine transparente. Nous avons travaillĂ© pendant dix ans avec cette forme de pensĂ©e. Pour son Ɠuvre Somos un pozo que mira al cielo (2004), sur carreaux de plĂątre, exposĂ©e au Louvre, je me suis souvenu de la façon dont ils faisaient de la porcelaine Ă  Limoges : ils imprimaient les images sur un papier transparent qu’ils transfĂ©raient sur les piĂšces avant cuisson. Nous avons adaptĂ© cette idĂ©e en transfĂ©rant l’encre fraĂźche des lithographies sur le plĂątre. C’est encore une fois un des privilĂšges de travailler avec un nombre limitĂ© de tirages : on a la joie d’ĂȘtre sur des approches plus hasardeuses mais tellement stimulantes. Je ne suis pas lĂ  pour inonder la planĂšte d’images mais pour crĂ©er des Ɠuvres imprimĂ©es avec des artistes. Je suis pour « l ’original multiple », c’est-Ă -dire partir d’une matrice qui se rĂ©pĂšte mais avec des diffĂ©rences. Des images exposĂ©es au mur jusqu’aux livres d’artistes, je cherche Ă  multiplier les propositions.

Vous ĂȘtes le cocrĂ©ateur du salon Multiple Art Days avec Sylvie Boulanger. De quelle nĂ©cessitĂ© est nĂ© ce projet ? Qu’est-ce qui vous a dĂ©cidĂ© Ă  ouvrir l’estampe Ă  d’autres pratiques comme le film et la cĂ©ramique ? Avec l’évolution de l’art contemporain, beaucoup d’artistes se sont intĂ©ressĂ©s au multiple et ont explorĂ© d’autres façons de diffuser leurs Ɠuvres. Aujourd’hui, quand vous faites un salon d’édition d’art contemporain, il faut embrasser et confronter ces diffĂ©rents mondes pour qu’ils puissent s’associer. Le salon MAD est nĂ© de cette rĂ©flexion puisque Sylvie et moi-mĂȘme venons respectivement de l’édition lĂ©gĂšre et de l’édition lourde. Le mariage des deux nous paraissait intĂ©ressant plutĂŽt que de se regarder en chiens de faĂŻence avec nos cheptels isolĂ©s. Au contraire, profitons de nos expĂ©riences pour que cela marche puisque nous sommes tous dans le mĂȘme bateau !

On utilise beaucoup l’ordinateur de nos jours. Le numĂ©rique a apportĂ© de nouvelles façons de fabriquer des matrices Ă  partir de films ou de fichiers que l’on transmet par les moyens de la photogravure. Quand un artiste Ă©labore un travail en partant de la photographie couleur, par exemple, on ne peut pas le faire ici. Par contre, Ă  partir d’une impression numĂ©rique, on peut continuer Ă  travailler avec le bois, la linogravure ou la gravure. C’est effectivement une possibilitĂ© que l’on n’avait pas il y a trente ans. Toutefois, l’écran n’est jamais une finalitĂ© mais une sorte d’esquisse pour nous. Tout change une fois que c’est imprimĂ©.

RĂ©trospectivement, quels conseils donneriez-vous Ă  un jeune imprimeur et Ă©diteur ? C’est un choix de vie extraordinaire, sachant que c’est Ă©videmment une lutte Ă©conomique constante, mais c’est merveilleux ! Il faut avant tout s’armer d’idĂ©es pour crĂ©er une Ă©conomie viable, avoir une vision afin que le public ressente Ă  quel point cela a du sens. En ce qui me concerne, c’est en prenant des commandes qui me permettent d’une part de financer les frais courants et de payer les salaires tout en ayant accĂšs Ă  de vastes projets que je ne pourrais pas financer seul, et d’autre part en faisant des Ă©ditions que je vends au public, qui, potentiellement, gĂ©nĂšrent un bĂ©nĂ©fice. C’est la somme de ces deux parties qui me semble extrĂȘmement sage actuellement. Le plus important est de trouver des artistes qui vont intĂ©resser le public et de communiquer en utilisant diffĂ©rents moyens. Je pense qu’il y a une place importante aujourd’hui pour la crĂ©ation d’ateliers, encore peu nombreux en Europe par rapport aux États-Unis, Ă  l’image de l’ULAE (Universal Limited Art Editions) fondĂ©e par Tatyana Grosman en 1957.

Quelles dĂ©marches un artiste souhaitant travailler avec votre atelier doit-il entamer ? Les artistes qui viennent ici ont gĂ©nĂ©ralement un financement personnel ou institutionnel. Pour les Ă©ditions, je vais davantage moi-mĂȘme Ă  leur rencontre.

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Quels sont les prochains projets trùs attendus de l’atelier pour 2022-2023 ?

Le prochain projet que nous allons rĂ©vĂ©ler est celui du bĂ©dĂ©iste flamand Brecht Evens, qui est un wunderkind du roman graphique. Brecht Evens conçoit toutes les images, les textes ainsi que le scĂ©nario de ses livres. Avec lui, on a une approche trĂšs singuliĂšre et assez emblĂ©matique des raisons qui nous amĂšnent Ă  crĂ©er des images ensemble : son univers s’exprime par la crĂ©ation de livres, des volumes de trois cents Ă  cinq cents pages, imprimĂ©s gĂ©nĂ©ralement Ă  des milliers exemplaires. La seule façon d’avoir Brecht Evens ici Ă©tait qu’il rĂ©alise des images spĂ©cifiques pour des moments de son scĂ©nario. Celles-ci seront ensuite scannĂ©es pour ĂȘtre intĂ©grĂ©es homothĂ©tiquement au livre, Ă  l’image du prĂ©cĂ©dent ouvrage, Les Rigoles 4 (2018). Nous exposerons en dĂ©cembre, dans l’atelier, une cinquantaine de piĂšces issues de notre nouvelle collaboration comprenant des Ă©ditions de vingt Ă  quarante exemplaires que nous vendrons Ă  part. C’est un geste Ă©ditorial Ă©norme et ce sera certainement spectaculaire. Chacune de ces piĂšces tĂ©moigne du besoin chez l’artiste d’explorer une prĂ©sence de l’image autre que celle de l’aquarelle par les moyens de la lithographie, du bois ou de la gravure.

Le mot de la fin ? Nous vivons ici une vĂ©ritable expĂ©rience humaine oĂč tout est trĂšs lent. Nous crĂ©ons une forme d’utopie tels des fermiers dans une grande ville. Nous sommes spĂ©cialisĂ©s dans ce que l’on appelle le slow cooking, en opposition Ă  la maniĂšre dont la sociĂ©tĂ© est gĂ©rĂ©e actuellement. Arriver Ă  crĂ©er un tel Ă©quilibre oĂč tout le monde est payĂ© est une gageure mais fonctionne dĂ©sormais. Cela signifie que c’est possible. Ce que l’on fait est une niche. À travers cette forme de haute couture de l’estampe et de l’édition, nous cherchons Ă  crĂ©er des Ɠuvres dotĂ©es d’une identitĂ© diffĂ©rente dans un espace oĂč les artistes explorent un mĂ©dium et ne viennent pas simplement reproduire quelque chose qu’ils font habituellement. Au bout d’un moment, le public le comprend.

Entretien menĂ© par Christine Pinto et rĂ©alisĂ© le 10 juillet 2022 dans l’atelier de Michael Woolworth Ă  Paris.

Page 77 : Brecht Evens, L’Eau douce, 2018, lithographie, 124 × 98 cm, Ă©d. 25, lithographie rĂ©alisĂ©e par l’Atelier Michael Woolworth pour Les Rigoles, Ă©ditions Actes Sud, 2018, Gilgian Gelzer, Soul Tracks X, 2021, gravure sur bois, 164 × 124 cm, Ă©d. 10

Atelier Michael Woolworth

2, rue de la Roquette, Passage du Cheval-Blanc, Cour Février, 75011 Paris, France www.michaelwoolworth.com

1. Pernoud, Emmanuel, Le Serviteur inspirĂ© : portrait de l’artiste en travailleur de l’ombre, Paris, Les Presses du rĂ©el, 2020

2. Exposition « Soul Tracks » de Gilgian Gelzer, Atelier Michael Woolworth, Paris, du 5 mai au 29 juillet 2022 (photos)

3. Voir notamment Gilgian Gelzer, Soul Tracks X, ci-dessus.

4. Voir notamment Brecht Evens, L’Eau douce, ci-dessus.

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Noh Jungsuk

NĂ©e en 1963 Ă  Hampyeong , Noh Jungsuk obtient une licence en arts asiatiques Ă  l’UniversitĂ© nationale de Chonnam puis se spĂ©cialise dans la gravure pour son master Ă  l’UniversitĂ© pour femmes Sungshin. Enfin, elle obtient un doctorat en thĂ©ories de l’art Ă  l’UniversitĂ© de Chonnam. Durant trente annĂ©es, Noh enseigne Ă  l’UniversitĂ© nationale de Chonnam avec cette passion d’aider la jeune gĂ©nĂ©ration Ă  s’épanouir. Elle est aussi une artiste reconnue mondialement puisqu’elle a Ă©tĂ© invitĂ©e Ă  une vingtaine de reprises pour rĂ©aliser des expositions individuelles en France, aux ÉtatsUnis, au Japon et en CorĂ©e.

Elle a Ă©galement participĂ© Ă  plus de 330 expositions collectives en Russie, aux États-Unis, en France, en Mongolie, en Malaisie, Ă  TaĂŻwan, au Japon, en Chine et en CorĂ©e. En 2015, elle est co-commissaire d’une exposition spĂ©ciale d’art contemporain Ă  la Biennale de Moscou et a aussi Ă©tĂ© la directrice des performances/expositions corĂ©ennes au Festival de George Town Ă  Penang, en Malaisie. Actuellement, elle est Ă  la tĂȘte de la « RĂ©sidence Labyrinthe crĂ©atif » et est la directrice du Festival international des arts des femmes et de l’Association internationale de la culture et des arts visuels.

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Selon Noh Jungsuk, dans une sociĂ©tĂ© contemporaine toujours Ă  la recherche de technologie de pointe, exprimer l’art Ă  travers des mĂ©thodes traditionnelles relĂšve presque d’une attitude religieuse.

L’expĂ©rimentation constante de la recherche d’un nouveau langage d’expression basĂ© sur les techniques traditionnelles de gravure sur cuivre fait se briser les frontiĂšres entre la vie quotidienne et l’art.

À travers les propriĂ©tĂ©s particuliĂšres de la plaque de cuivre, la corrosion, le temps passĂ©, Noh traduit par la profondeur du noir et du blanc une densitĂ© qui semble reflĂ©ter les profondeurs de la pensĂ©e humaine.

L’étape de l’impression fait naĂźtre de nouvelles couleurs qui, imbriquĂ©es et superposĂ©es, font ressortir les charmes et les lignes uniques de la plaque de cuivre.

La spĂ©cificitĂ© de la plaque de cuivre, sa popularitĂ© et le facile accĂšs Ă  ce matĂ©riel font d’elle un moyen de communication unique, qui permet Ă  Noh d’aborder non seulement les enjeux contemporains, mais aussi de pratiquer ce qu’elle appelle l’art du partage.

L’intĂ©ressant mĂ©lange entre les innombrables couleurs et le papier traditionnel corĂ©en (le hanji, utilisĂ© avec la technique du « chine appliquĂ© ») fait ressortir une nouvelle sorte de rupture entre la gravure et la peinture. Noh expĂ©rimente l’assemblage entre les propriĂ©tĂ©s de la gravure et les diffĂ©rentes applications du hanji prĂ©imprimĂ© ou non. Cette rencontre offre un moyen d’interaction original, avec ce papier hanji (qui reflĂšte aussi les caractĂ©ristiques asiatiques), en augmentant encore la libertĂ© que Noh prenait dĂ©jĂ  en rĂ©utilisant et permutant ses matrices.

Page 42 : L’Ombre du vide, 2008, eau-forte, 60 × 40 cm

Page 43 : CrĂ©ation 5-18, 2018, mezzotinte et hanji appliquĂ©, 60 × 80 cm

Page 44 : À la recherche des ombres, 2008, eau-forte, 60 × 40 cm, Les Frontiùres de la vie, 2008, eau-forte, 60 × 40 cm, L’Existence, 2008, eau-forte, 30 × 20 cm, L’Ombre solitaire, 2020, eau-forte, 30 × 20 cm

Page 45 : Distance de sĂ©curitĂ© 3-1, 2020, eau-forte, 30 × 20 cm

Page 46 : Le Son du lys, 2008, eau-forte, 30 × 20 cm

Page 47 : Jardin des souvenirs, 2020, eau-forte et hanji appliquĂ©, 60 × 80 cm

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CommencĂ©e Ă  partir des annĂ©es 2000, la sĂ©rie de gravures L’Ombre du vide, dont le titre donne le sens, reprĂ©sente une quĂȘte pour cicatriser ses blessures. Elle se poursuit, vingt annĂ©es aprĂšs, par une interrogation sur le changement du quotidien face Ă  la Covid-19.

Byun Kisook, conservateur du musĂ©e Woo Jaegil, est particuliĂšrement admirateur de la palette de superposition des couleurs créées pour L’Ombre du vide. Les couleurs qui la remplissent semblent reflĂ©ter la nature en symbiose. Étant le rĂ©sultat de l’accumulation de plusieurs couleurs, l’ombre du vide n’est autre que la source d’inspiration de toute imagination.

La silhouette fĂ©minine, muette et gardant la tĂȘte baissĂ©e, paraĂźt stimuler le dĂ©sir du spectateur de comprendre l’Ɠuvre et Ă  la fois de la vider de tout sens.

Le vide entourant la silhouette et les espaces gĂ©nĂ©rĂ©s par l’intersection de lignes qui semblent ĂȘtre tracĂ©es Ă  l’improviste crĂ©ent en mĂȘme temps le confort et la tension que nous ressentons lorsque nous nous tenons devant son travail. Ils paraissent jouer un rĂŽle de catalyseur d’imagination dont parle Gaston Bachelard.

L’ombre du vide vue Ă  travers les Ɠuvres de l’artiste Noh Jungsuk n’est pas nihiliste au sens philosophique occidental, mais construit plutĂŽt une sorte d’écran mĂ©ditatif qui permet de se pencher sur notre capacitĂ© Ă  crĂ©er quelque chose Ă  partir de rien.

L’annĂ©e 2020 a marquĂ© le dĂ©but d’un quotidien bouleversĂ© par la distanciation sociale, la solitude et la vanitĂ© de la vie. ParallĂšlement, elle a permis de se pencher sur les relations entre la vie et la mort, et sur le lien qu’entretient l’homme avec la nature. C’est une quĂȘte de la raison d’ĂȘtre, de l’art et de la vie.

Noh utilise ici la technique qu’elle a perfectionnĂ©e au fil du temps pour crĂ©er un fond abstrait, et choisit la femme et l’oiseau pour exprimer l’harmonie entre l’abstrait et le concret. La gravure devient un moyen de reprĂ©sentation du rĂ©el et de l’irrĂ©el.

On peut apercevoir une femme accroupie se trouvant sur un fond de superposition de plusieurs « couches ».

C’est la reprĂ©sentation de la galaxie, comme le commencement et la fin de tout questionnement existentiel, tel que « d’oĂč venons-nous et vers oĂč nous dirigeons-nous ? ; qui suis-je ? ».

Ainsi, cette combinaison entre la recherche de l’existence humaine de 2020 et la philosophie a permis Ă  Noh de vĂ©hiculer un nouveau langage d’expression Ă  travers sa gravure.

Noh utilise la fleur pour reprĂ©senter une vie luxueuse, et le vent pour incarner la futilitĂ©, pour illustrer l’idĂ©e qu’une opulence importante creuse davantage le vide.

La posture debout, dĂ©tachĂ©e, semblant embrasser son destin, recherche le monde de l’esprit plutĂŽt que le matĂ©riel, et le tout intĂ©riorisĂ© n’est rien d’autre que d’authentiques vĂ©ritĂ© et bonheur. C’est en partie liĂ© aux idĂ©es du yin et du yang de la philosophie orientale.

L’harmonie créée par les dualitĂ©s de l’abondance et du vide, de la possession et de la dĂ©possession, de l’homme et de la femme, et du ciel et de la terre, semble montrer le dĂ©veloppement naturel de la galaxie.

Hee Jeong (critique d’art et doyen de l’École d’art de l’UniversitĂ© nationale de Chonnam)

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Geum

Page 48 : 37 jours, 2017, carborundum, 37 gravures de 5 × 5 cm

Page 50 : Un rayon de soleil se blottit parfois entre les herbes et les branches, 2017, eau-forte, 40 × 50 cm

Page 51 : Tournesols, 2015, eau-forte, 100 × 33 cm, Souvenirs de moments disparus, 2017, eau-forte, 100 × 33 cm

Pages 52 et 53 : 54 jours, 2017, carborundum, 54 gravures de 5 × 5 cm

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Pascal Girard

J’ai dĂ©couvert la gravure il y a maintenant prĂšs de quarante ans Ă  l’École des beaux-arts de Rouen, et elle reste pour moi un mode d’expression unique. Je la pratique essentiellement sur plaques de mĂ©tal (cuivre ou zinc) et principalement au moyen des multiples possibilitĂ©s de l’eau-forte.

Les nombreuses techniques de gravure en tailledouce permettent en effet de « graver » une matrice (avec des outils ou de l’acide) tout en donnant la possibilitĂ© de « peindre » sur celle-ci, avec les vernis et les encres. Ces diffĂ©rentes pratiques opposent d’ailleurs souvent peintres et graveurs
 Mais la gravure ne se traduit pas non plus et seulement par l’acte de graver : l’impression (ou estampe) en est sa continuitĂ© et son aboutissement. L’expression gravĂ©e se poursuit ainsi par le choix des encres et des papiers, et les multiples estampes obtenues nous rapprochent souvent de la peinture.

L’évolution et l’aboutissement d’une gravure s’inscrivent aussi dans le temps, depuis la conception de la matrice jusqu’à son rĂ©sultat imprimĂ©. Cela passe mĂȘme trĂšs souvent par des Ă©tapes assez longues dans le travail, demandant constamment rĂ©flexion, patience et persĂ©vĂ©rance.

La gravure exige aussi de multiples connaissances, de la concentration et de la prĂ©cision gestuelle. Mais il faut pouvoir dĂ©passer ces maĂźtrises techniques et savoir jouer sur l’image. Car si le rĂ©sultat que l’on recherche doit ĂȘtre prĂ©sent dans toutes nos rĂ©flexions, et cela avant mĂȘme de l’obtenir, il faut aussi ĂȘtre Ă  l’écoute de l’accidentel et de la surprise Ă  venir
 L’expression maĂźtrisĂ©e passe donc par une certaine forme de traduction libre.

Enfin, mes sources essentielles d’inspiration sont la nature et plus particuliĂšrement l’arbre. LiĂ© Ă  l’homme depuis la nuit des temps, l’arbre exprime en effet Ă  lui seul couleurs, mouvements, lumiĂšres, matiĂšres et profondeurs. Il rĂ©unit le ciel et la terre et nous entraĂźne vers la lumiĂšre, tout en prenant ses racines dans l’obscuritĂ© de la terre. VĂ©ritable axe du monde, il est un chemin entre le visible et l’invisible. Il est depuis trĂšs longtemps associĂ© Ă  l’homme en rĂ©vĂ©lant sa profonde sensibilitĂ©.

Nature et arbre traduisent tous les deux le temps qui passe, avec nos rĂȘves et nos Ă©motions. Ils expriment par la mĂȘme occasion nos doutes et nos espoirs. Ils sont symboles de vie et de mort. Dans les diffĂ©rents Ă©tats d’une mĂȘme estampe se manifestent les valeurs immuables (et en mĂȘme temps fugitives) qui se rĂ©pĂštent sans cesse, reprĂ©sentant un renouvellement permanent de l’éphĂ©mĂšre.

Faire apparaĂźtre les Ă©tats successifs d’un paysage, ou d’un vĂ©gĂ©tal. DĂ©finir des espaces et des reflets changeants. Chaque rĂ©alisation est le moment ou le paysage d’un instant.

L’ensemble est un hommage Ă  la terre, source des forces vitales de l’homme. Les couleurs diffĂ©rentes nous renvoient aux Ă©lĂ©ments naturels, succession des jours qui se ressemblent et qui sont exceptionnels. RĂ©pĂ©tition d’un geste ou d’une mĂȘme figure. Paysages petits et grands formats, rĂ©alitĂ©s liĂ©es Ă  la mĂ©moire. Variations de l’existence. Comme le jour de la nuit, la vie renaĂźt de la mort.

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Pascal Girard est né en 1960 en Seine-Maritime. Il est diplÎmé des Beaux-Arts de Rouen (1983). Il vit et travaille à Grand-Couronne (prÚs de Rouen). Pascal enseigne la peinture et la gravure aux adultes et aux enfants dans la région rouennaise. www pascalgrav.wix.com/pascalpeintregraveur

Reliant la terre au ciel, l’éphĂ©mĂšre Ă  la stabilitĂ©, l’arbre comme la fleur est l’image mĂȘme de la vie toujours renaissante. AncrĂ© au sol, il voyage Ă  travers le temps. Il est tentant de voir en lui un symbole autant qu’un modĂšle. La patience infinie qu’il dĂ©ploie Ă  grandir et se dĂ©velopper est une leçon d’humilitĂ© et de sagesse dont nous gagnerions Ă  tirer profit, nous qui nous agitons vainement dans un monde dĂ©pourvu de sens, un monde qui, comble d’absurditĂ©, a fait de la vie mĂȘme une intruse quand ce n’est pas une ennemie. Les arbres de Pascal Girard nous invitent Ă  faire silence pour mieux reprendre haleine. Leur ramure est habitĂ©e par le souffle ardent de l’Esprit. Le jour et la nuit les revĂȘtent d’une aura de mystĂšre, offrant tour Ă  tour une escale bienveillante au promeneur (
).

Comme pour les maĂźtres japonais, le rythme immuable des saisons, dont nous ne savons mĂȘme plus savourer les nuances, est pour Pascal Girard une perpĂ©tuelle source d’inspiration. Si tout recommence chaque annĂ©e, rien n’est jamais pareil Ă  qui sait accueillir l’instant dans sa beautĂ© et sa plĂ©nitude.

Luis Porquet, journaliste, critique d’art et poùte, 2018

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L’atelier Kasba, 25 ans

Atelier de gravure et lithographie
 oui,

mais


Introduction olfactive

L’odeur envoĂ»tante de l’atelier. Tout artiste qui a gravĂ© sait, au nez, qu’il s’approche d’un atelier de gravure (et une seule envie lui vient alors, inĂ©vitable, mettre les mains Ă  l’encre). Une porte, deux portes, un Ă©troit escalier en colimaçon et, marche aprĂšs marche, une odeur, cette odeur de plus en plus prĂ©gnante
 Pas de doute, de l’autre cĂŽtĂ© de la porte devant laquelle vous arrivez, on grave ! Vous entrez. Une piĂšce baignĂ©e d’une douce lumiĂšre vous accueille. À la vue : des pierres, des presses, de larges tiroirs (et dedans, des caractĂšres en plomb), des bouteilles, des flacons, des outils, Ă©tranges et variĂ©s, sept bureaux, autant de tabourets, un doux dĂ©sordre, une table, une cafetiĂšre italienne et, enfin, une tablette de chocolat noir 78 % du Guatemala. Au nez : une plaque qui a Ă©tĂ© polie, une autre dĂ©graissĂ©e, un pot d’encre ouvert, de l’encre malaxĂ©e, le plateau d’une presse nettoyĂ©e, deux pierres poncĂ©es, un peu d’éthanol renversĂ©, de la colophane chauffĂ©e, des carbonades Ă  la flamande rĂ©chauffĂ©es, et enfin du cafĂ©, tout chaud, prĂȘt Ă  ĂȘtre partagĂ©. L’atelier collectif c’est ça, chacun y travaille, et chaque travail laisse son empreinte, sur le papier et dans les airs. Et peut-ĂȘtre peut-on se mettre Ă  imaginer que, dans ce chaos sensoriel, se baladent encore quelques molĂ©cules odorifĂ©rantes de la toute premiĂšre gravure rĂ©alisĂ©e, il y a vingtcinq ans, Ă  Kasba.

Kasba est d’abord et avant tout un atelier d’artistes graveurs, graveuses et lithographes, un atelier de crĂ©ation donc et non d’impression de commande. Respect de la tradition, audace de la nouveautĂ©, c’est ce doux mĂ©lange qui, au fil des nombreuses expositions, a fait sa rĂ©putation dans le monde de la gravure et des amateurs d’art. NichĂ© dans un coin charmant de Watermael-Boitsfort, entre la ville et la forĂȘt de Soignes, il a accueilli, depuis 1997, de nombreux artistes sĂ©dentaires ou de passage, partageant leur expĂ©rience, leur enthousiasme et leur matĂ©riel, multipliant les contacts avec des graveurs Ă©trangers dans un esprit d’ouverture propre Ă  la discipline.

Et c’est dans cet esprit d’ouverture que, chaque annĂ©e, les membres de l’atelier, aidĂ©s d’artistes invitĂ©s, mobilisent leurs talents autour de la crĂ©ation d’une Ă©dition. TĂ©moignage de la vie d’un atelier, mais aussi de la scĂšne de la gravure belge (et parfois Ă©trangĂšre) de ce dernier quart de siĂšcle, ces Ă©ditions partent gĂ©nĂ©ralement d’un thĂšme comme : CarrĂ© blanc ; Gaspard, Melchior et Balthazar ; Fantom ; Noir ; Sans gravitĂ© ; La marquise sortit Ă  cinq heures ; Chaud-Froid ; TĂȘtes , ou encore La LĂ©gende du pendu dĂ©pendu

Vous retrouverez plus d’informations sur l’atelier, les artistes qu’il accueille et a accueillis, les techniques, la vie d’atelier ou encore les Ă©ditions Kasba en visitant le site.

www.atelier-kasba.be

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Chris Delville

Entre errance et dĂ©licatesse, Chris construit ses images par poĂ©sie interposĂ©e. Ses gravures sont le reflet d’un grouillement intĂ©rieur, d’une vie souterraine qui, par le biais de la pointe sĂšche, remonte Ă  la surface de la plaque, pour s’estamper enfin sur le papier.

Regarder, 2011, pointe sùche, 25 × 20 cm

Nicolas Mayné

Nicolas aime aborder la gravure par tous ses bouts. Y injectant narration, tendresse, humour, il lie et tisse, par les images, la vision singuliùre qu’il a du monde qui nous entoure. www.nicolasmayne.com

SĂ©rie Carnations : en conversation, 2020, pointe sĂšche, 18 × 12 cm

Anne-Françoise Quoitin

Une prĂ©cision Ă©vanescente, ce n’est sans doute que par un oxymore qu’on peut dĂ©finir au mieux le travail d’Anne-Françoise qui, Ă  force de dĂ©tails et de prĂ©cisions, devient paradoxalement irrĂ©el et poĂ©tique.

Denis, 2021, burin rehaussĂ© Ă  la pointe sĂšche, 53,5 × 39,5 cm

Élisabeth Bronitz

InfluencĂ©e par la culture pop, Élisabeth concasse, mĂąche et avale le rĂ©el, le digĂšre avec son imagination, et nous le restitue ensuite avec malice, gravĂ© et imprimĂ© (et un brin dĂ©jantĂ©). www.art-elisabethbronitz.com Atomic TV, 2022, xylographie, 30 × 20 cm

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Gilles Hébette

L’alliance du geste de l’artisan et du dĂ©sir incandescent de l’artiste, voici ce qui a poussĂ© Gilles vers la gravure. Depuis, il multiplie les multiples, liant par le biais de la gravure l’ancien au nouveau, l’art populaire Ă  l’art avec un grand A, l’Orient Ă  l’Occident.

Variantes avec la Madone, 2019, xylographie, 107× 76 cm

Jean-Pierre Lipit

Faites d’os et de boues saumĂątres, de crocs et de papes obscĂšnes, de gaz moutarde et de corneilles hilares, les gravures de Lipit nous donnent Ă  voir, avec ironie, sarcasme et parfois aussi un peu de tendresse, la ComĂ©die humaine dans toute sa splendide futilitĂ©.

www.sites.google.com/view/toutlipit

Exposition Lipit n° 6, 2020, lithographie 33,5 × 23,5 cm

Ludmila Krasnova

La matiĂšre Ă  graver (le cuivre, la pierre, le bois), le papier qui accueille l’image et cette odeur si particuliĂšre de l’encre d’imprimerie, voilĂ  ce que Ludmila affectionne le plus dans la gravure. Morceaux littĂ©raires et de musique, moments vĂ©cus, vus, entrevues se dĂ©cantent dans des images tendres, poĂ©tiques ou Ă©nigmatiques.

Sans titre, 2020, pointe sùche, 23 cm × 20 cm

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Page 60 : Le Caucase, 2014, aquatinte, 34 × 40 cm

Page 62 : Loup 1, 2009, pointe sùche, 14 × 9 cm, Pater, 2009, eau-forte, aquatinte, pointe sùche, 60 × 30 cm, Loup 2, 2009, eau-forte, aquatinte, pointe sùche, 14 × 9 cm

Page 63 : Loup 3, 2009, eau-forte, aquatinte, pointe sùche, 14 × 9 cm, Loup 4, 2009, eau-forte, aquatinte, pointe sùche, 14 × 9 cm, Un refuge : la plaine, 2021, eau-forte, aquatinte, pointe sùche, 50 × 70 cm

Page 64 : Un refuge : la pensĂ©e, 2022, eau-forte, aquatinte, pointe sĂšche, 50 × 60 cm

Page 65 : Un dĂ©part, 2018, eau-forte, aquatinte, pointe sĂšche,40 × 60 cm, Un refuge : l’intĂ©rieur, 2021, eau-forte, aquatinte, pointe sĂšche, 60 × 50 cm

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Matthieu Perramant

Mon aventure commence Ă  Paris, avec l’école Estienne et les Ateliers Moret comme théùtres de ma formation Ă  la gravure. DMA en poche, je prends alors la route du QuĂ©bec. Tout au long de ce parcours, j’ai la chance d’apprendre un mĂ©tier auprĂšs d’artisans passionnĂ©s, talentueux : Didier Manonviller et Daniel Moret Ă  Paris, Alain Piroir Ă  MontrĂ©al. J’expĂ©rimente ensuite l’impression en sĂ©rigraphie aux cĂŽtĂ©s d’Éric Seydoux, devenant pour un temps son Ă©lĂšve, lorsqu’il est nommĂ© MaĂźtre d’art. La diversitĂ© des artistes, la qualitĂ© du travail et la dĂ©couverte du rĂŽle d’imprimeur/Ă©diteur marqueront ma formation d’imprimeur d’art. Depuis 2009, je travaille aux Ateliers Moret que j’ai repris en janvier 2015 avec mes camarades artisans Didier Manonviller et Thomas Fouque. Combinaison intĂ©ressante, je dispose donc Ă  prĂ©sent de la double fonction d’imprimeur et d’artiste graveur.

Le travail avec mes artistes, que ce soit en impression ou en gravure, m’apporte Ă©normĂ©ment, tant aux points de vue artistique et technique qu’au point de vue amical.

Mon travail maintenant ! Je m’exprime principalement Ă  travers les techniques d’aquatinte, de sucre, de lavis et de pointe sĂšche. Si j’observe mes gravures depuis quelques annĂ©es, je peux distinguer les thĂšmes qui en Ă©mergent comme l’empĂȘchement, le souvenir, la perte, l’absence et le passage.

Mon travail oscille entre abstraction et figuration, avec pour thÚmes visuels récurrents le paysage et le corps.

Au dĂ©part du processus de crĂ©ation, il y a le travail photographique, la reprĂ©sentation d’hommes et de femmes par figuration, puis celle des lieux par abstraction figurative.

Je souhaite ainsi prĂ©senter des histoires, des tĂ©moignages de personnes ayant traversĂ© ces lieux qui, s’ils sont dĂ©sormais vides, gardent malgrĂ© tout la trace, le souvenir de leurs passages.

Par ces images, j’évoque le sentiment d’empĂȘchement et de doute opposĂ© Ă  la volontĂ© d’extraction.

J’en appelle aux voyages, aux paysages et aux mythes ayant pour dĂ©nominateur commun l’idĂ©e d’une lutte mĂȘlĂ©e d’espoir, thĂ©matiques que l’on retrouve dans deux sĂ©ries de gravures consacrĂ©es aux figures mythologiques de PromĂ©thĂ©e et des dieux lieurs.

À travers le mythe de PromĂ©thĂ©e, c’est une rĂ©elle narration que j’ai pu dĂ©velopper, une narration traitant de l’empĂȘchement, de la violence, mais aussi de l’engagement.

Les dieux lieurs sont venus donner suite à ce projet, avec pour épisode central la délivrance de Prométhée, et le souvenir de cette scÚne inscrit jusque dans sa chair.

J’ai ainsi gravĂ© AprĂšs le lien, une sĂ©rie basĂ©e sur la version d’Eschyle, dans sa piĂšce PromĂ©thĂ©e enchaĂźnĂ© HĂ©phaĂŻstos, dieu lieur et maĂźtre du feu, emprisonne PromĂ©thĂ©e Ă  un rocher Ă  l’aide de nƓuds d’acier inextricables.

C’est ce corps fragmentĂ©, la mĂ©moire encore vive de cet emprisonnement, contenue jusque dans la matiĂšre, que je donne Ă  voir dans mon travail.

Le corps Ă©mergeant de l’obscuritĂ©, les traces des liens encore visibles Ă  mĂȘme la peau, sont les seules sources de lumiĂšre de la composition, les seules traces du passĂ©, Ă©voquant l’empĂȘchement de vivre du corps et, par extension, de l’esprit.

Matthieu Perramant est nĂ© Ă  Versailles en 1982. Ancien Ă©lĂšve du MaĂźtre d’art en sĂ©rigraphie Éric Seydoux, il est imprimeur et codirigeant des Ateliers Moret (Paris) depuis 2015.

Instagram : matthieuperramant

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Ma derniÚre série, intitulée Un refuge, synthétise mon travail des années précédentes.

Dans la forme, j’ai gravĂ© des grands formats, aux techniques d’aquatinte, de sucre, de lavis et de pointe sĂšche expressives, violentes, prĂ©sentes et affirmĂ©es.

Dans le fond, je retrouve mes thĂšmes du passage avec ces portes, du souvenir, de l’absence par les lieux et de la narration par cette sĂ©rie de cinq gravures opĂ©rant des changements de valeurs, de mise Ă  distance par leurs sujets : l’intĂ©rieur, la plaine, le train, le lac et enfin la pensĂ©e, ultime planche de paysage abstrait se dĂ©tachant du monde.

De nouveaux paysages apparaßtront bientÎt sur mes plaques de cuivre. Je trouverai des portes, des passages, des souvenirs, et continuerai de les représenter avec la sensibilité et la présence nécessaires.

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Sonia Mottier

Il fut une Ă©poque oĂč beaucoup de gens considĂ©raient que l’art et la science occupaient deux secteurs diffĂ©rents et distincts de l’imagination humaine – l’art relevant du domaine cĂ©rĂ©bral et la science du domaine rationnel. Dans ce contexte, suggĂ©rer qu’il y avait un endroit oĂč les deux royaumes pourraient se croiser et se fondre pour crĂ©er une forme hybride aurait Ă©tĂ© considĂ©rĂ© comme une folie. Cette sĂ©paration entre l’art et la science a maintenant presque disparu, les scientifiques et les artistes trouvant un terrain d’entente et une comprĂ©hension mutuelle. Dans le cas de Sonia Mottier, les deux royaumes fusionnent parfaitement. Sa formation et son expĂ©rience pendant de nombreuses annĂ©es ont Ă©tĂ© impliquĂ©es dans l’enseignement de la postproduction et de la gestion de projet dans les logiciels 3D, dĂ©pendant d’une compĂ©tence analytique approfondie et d’une comprĂ©hension des mathĂ©matiques. Ses intĂ©rĂȘts plus larges englobaient la spiritualitĂ©, la thĂ©orie du chaos et la physique quantique, thĂšmes dans sa pensĂ©e qui l’ont amenĂ©e Ă  suivre des cours de peinture, de dessin et d’art numĂ©rique Ă  l’École des beaux-arts de Troyes. Elle s’est familiarisĂ©e avec le travail d’un large Ă©ventail d’artistes d’hier et d’aujourd’hui, et s’en est inspirĂ©e, privilĂ©giant le mezzotinte, la plus exigeante de toutes les techniques de gravure. En plus de sa pratique en atelier, l’artiste est Ă©galement active dans la prĂ©sentation de son travail dans des expositions et lors d’évĂ©nements internationaux, y compris deux festivals Mezzotint Ă  Ekaterinbourg et le premier Mezzot-Inde, ainsi que dans la prĂ©sentation de cours de mezzotint en collaboration avec le MusĂ©e-atelier de l’imprimerie de Nantes. Des exemples de son travail peuvent ĂȘtre trouvĂ©s dans des collections publiques et privĂ©es. Sonia Mottier a Ă©galement Ă©tĂ© l'initiatrice et la coordinatrice du projet « Berceau bleu » qui a rĂ©uni le travail de vingt-cinq artistes internationaux de mezzotinte, ce qui a donnĂ© lieu Ă  une grande exposition et Ă  la production de portfolios qui ont permis de recueillir des fonds pour le projet Sea Shepherd Global, mettant en Ă©vidence les dĂ©fis et les problĂšmes auxquels sont confrontĂ©s les ocĂ©ans du monde.

Son travail dĂ©montre le contrĂŽle nĂ©cessairement complexe du processus de mezzotinte. Des images inspirĂ©es par sa pensĂ©e scientifique et philosophique profonde, dĂ©veloppĂ©es par le dessin, puis par le traitement informatique, transfĂ©rĂ©es Ă  l’envers sur une feuille de cuivre. LĂ , grĂące Ă  l’interface d’outils nets sur une surface prĂ©parĂ©e, ils deviennent la source des images de ses Ă©ditions imprimĂ©es complexes. Pour Mottier, il existe une ligne directe d’évolution tout au long du processus, qu’elle dĂ©crit comme « le voyage d’un artiste Ă  la rencontre de Dieu
 ». L’échelle de son travail varie entre de petits tirages de 18 × 18 cm, dont certains comprennent du gaufrage et de la feuille d’or, et des tirages plus grands, jusqu’à 60 × 80 cm. En outre, elle travaille Ă  l’achĂšvement d’un mezzotinte « magnum opus » qui mesurera plus de 200 cm de largeur, une Ɠuvre qui l’occupe depuis deux ans. De par sa nature, le mezzotinte exige la force physique et intellectuelle d’un artiste, il ne peut pas ĂȘtre prĂ©cipitĂ© et il n’y a pas de raccourcis. En tant que tel, il peut vraiment ĂȘtre dĂ©crit comme travaillant Ă  la prĂ©sentation de « l’image durement gagnĂ©e », en particulier lorsque l’aspect superficiel de l’estampe rĂ©vĂšle des couches de spiritualitĂ©, de mysticisme et de profondeur scientifique.

Le travail de Sonia Mottier est sans aucun doute visuellement saisissant, mais au-delĂ  de cette surface, on trouve des profondeurs de sens et d’intuition qui continuent d’intriguer le spectateur pendant longtemps. À une Ă©poque oĂč tant de choses semblent ĂȘtre transitoires et peu exigeantes, c’est quelque chose qu’il est rare de rencontrer et qui nĂ©cessite non seulement une rĂ©ponse immĂ©diate, mais aussi un respect qui grandit avec une vision et une considĂ©ration rĂ©pĂ©tĂ©es.

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Sonia est nĂ©e en 1969 en France. AprĂšs avoir enseignĂ© en conception 3D-CAO/DAO et avoir Ă©tĂ© chef de projet 3D et effets spĂ©ciaux postproduction, elle suit durant plusieurs annĂ©es des cours du soir Ă  l’École des beaux-arts de Troyes. En 2015, elle dĂ©couvre la maniĂšre noire en lisant un article sur Mikio Watanabe, artiste contemporain. C’est un coup de foudre pour cette technique !

Progressivement, sa prĂ©sence aux biennales et triennales fait connaĂźtre son art. L’opportunitĂ© d’ĂȘtre invitĂ©e Ă  des expositions majeures lui est offerte, confirmant ainsi la reconnaissance de son travail avec ce mĂ©dium.

Elle commençe par s’initier aux diverses mĂ©thodes de gravure, avec une prĂ©dilection certaine pour la maniĂšre noire. Par la suite, l’artiste Deborah Chapman lui transmettra les bases afin de progresser dans cet art trĂšs exigeant. En 2017, elle dĂ©cide de faire son premier voyage au Mezzotint Festival Ă  Ekaterinbourg, en Russie, pour y parfaire ses connaissances. DĂ©sormais, elle en a fait son mĂ©tier en devenant artiste-auteur-graveuse professionnelle en art visuel. Depuis 2019, elle vit et travaille Ă  Nantes oĂč elle berce et grave elle-mĂȘme ses plaques de mĂ©tal (aux dimensions variables de 10 × 15 cm Ă  60 × 80 cm avec plusieurs types de berceaux), et oĂč elle imprime et enseigne la maniĂšre noire au MusĂ©e-atelier de l’imprimerie.

Depuis 2017, ses travaux se dĂ©veloppent sur le thĂšme de la cosmogonie. Ses domaines d’investigation tournent autour de la spiritualitĂ©, de la thĂ©ologie et des sciences sur les Ă©tudes mĂ©taphysiques, scientifiques et mathĂ©matiques. S’inscrivant dans la filiation des artistes visionnaires, elle met en scĂšne la complexitĂ© de l’univers au travers de formes fractales, parfois mĂȘlĂ©es au figuratif. La transcription allĂ©gorique et quasi mystique des textes religieux fondateurs est sa trame principale de recherche.

Par le biais de ces mĂ©taphores cosmogoniques, la graveuse rĂ©ussit Ă  retranscrire ces Ă©nergies qui rĂ©gissent l’univers ; tantĂŽt dĂ©miurge, tantĂŽt grand architecte, son expression visuelle est multidimensionnelle.

Plusieurs mois de dĂ©veloppement sont nĂ©cessaires pour la crĂ©ation des compositions d’une future plaque : cela commence par des recherches bibliographiques, historiques, et des Ă©critures anciennes. Puis vient l’élaboration des fractales conçues par des logiciels infographiques, avant l’étape de la gravure proprement dite.

Page 66 : Coeleste, plaque en cours d’élaboration, reprĂ©sentation des hiĂ©rarchies cĂ©lestes, enceinte royale ou « paradis » [cf. pairidaēza (voc. Avestique)]

Page 68 : Sonia Mottier sur la presse du MusĂ©e-atelier de l’imprimerie de Nantes

Page 69 : Au commencement, 2020, mezzotinte, 40 × 50 cm. MĂ©taphore des Ă©lĂ©ments architectes, basĂ©e sur áŒ€ÏÏ‡ÎŹÎłÎłÎ”Î»ÎżÏ‚ / arkhĂĄngelos, qui veut dire « commencement », Descensus in limbus, 2021, mezzotinte, 40 × 50 cm. Descente du Christ dans les limbes des patriarches, dans l’HadĂšs

Page 70 : Convergence, 2020, mezzotinte, 40 × 50 cm. ReprĂ©sentation allĂ©gorique de l’union du Divin masculin et du Divin fĂ©minin d’aprĂšs les principes fondateurs

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Sonia Mottier vit et travaille Ă  Nantes, en France. www.soniamottier.com
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Beirut Printmaking Studio

NOTRE HISTOIRE JUSQU’À PRÉSENT

Cette annĂ©e marque la quatriĂšme annĂ©e dans notre studio de GemmayzĂ©. Depuis notre dĂ©mĂ© nagement en 2018, nous avons Ă©tĂ© tĂ©moins de grands bouleversements et de grandes fortunes. Nous avons naviguĂ© Ă  la fois fidĂšles Ă  notre mis sion et Ă  notre vision, ĂȘtre dĂ©brouillards, crĂ©atifs et reconnaissants. Plus important encore, nous avons gardĂ© les portes du studio ouvertes pour notre communautĂ©.

Les deux derniĂšres annĂ©es ont Ă©tĂ© particuliĂšrement difficiles Ă  gĂ©rer en raison des consĂ©quences de l’explosion au port de Beyrouth, de la flambĂ©e des loyers et de la dĂ©valuation de la lire libanaise. Il est prudent de les dĂ©crire comme des annĂ©es de survie et de persĂ©vĂ©rance.

Avec le recul, nous nous rendons compte de la quantitĂ© de travail que nous avons pu accomplir. Vernissage de l’exposition The Hand That Prints - 2e Ă©dition de notre premiĂšre cohorte de boursiers. Participation Ă  deux expositions internationales. Partenariat avec Terdad Initiative, Arab Image Foundation (AIF) et PACE. Mise en Ɠuvre de notre premier programme de master class.

Nous sommes fiers d’avoir reçu le soutien du Fonds arabe pour l’art et la culture (AFAC) et de l’Initiative solidaire. Nos programmes de bourses et de rĂ©sidence autonome ont ainsi pu ĂȘtre lancĂ©s. Nous Ă©tions dĂ©solĂ©s de retarder certains de nos plans en raison des incertitudes auxquelles nous faisions face.

Nos efforts sont maintenant payants pour un avenir fondé. Nous travaillons stratégiquement pour devenir un studio durable et financiÚre ment autonome qui prÎne la transmission de connaissances des techniques traditionnelles en photographie et en gravure. Nous continuerons à placer délibérément la gravure sur la carte de la scÚne artistique libanaise. Le studio restera accessible et inclusif pour notre communauté croissante et diversifiée.

« Une Ă©cole d’art gratuite (non conventionnelle) » est notre objectif ultime Enfin, nous serons Ă©ternellement reconnaissants pour le formidable soutien que nous avons reçu et que nous recevons encore de notre communautĂ© internationale et locale, en particulier Sabine Delahaut, Jean-Michel Uyttersprot, Matthieu

Coulanges, Rima Kaddissi, l’équipe du Fonds arabe pour l’art et la culture, l’équipe des ressources culturelles, l’équipe de la Arab Image Foundation, la Fondation Taylor, Antalis France,Joop Stoop Printmakers ink & paper, nos assistants d’atelier et notre communautĂ©.

Nous savons que la construction d’un Ă©cosystĂšme artistique solide ne peut se faire que grĂące Ă  des efforts interdĂ©pendants et Ă  des aspirations incessantes.

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EXPOSITIONS ATELIER

NOTRE MISSION

La diffusion de connaissances pour l’interdisciplinaritĂ© pratique dans toutes les techniques de gravure traditionnelles.

Le studio attire l’attention sur la pratique de la gra vure au Liban et encourage les graveurs dans leur effort en fournissant un espace de travail Ă©quipĂ© de tous les besoins de base. Le studio travaille Ă©galement sur la promotion de la gravure et des graveurs au Liban au travers de la culture et de l’art, et propose des ateliers et des cours de gravure traditionnelle et de photographie argentique.

NOTRE VISION

Le studio s’engage Ă  devenir une rĂ©fĂ©rence comme un lieu inclusif pour l’enseignement et la pratique de techniques traditionnelles de gravure ; Ă  offrir un service d’archives pour les institutions, les musĂ©es et les professionnels ; et Ă  servir d’atelier hors campus oĂč les Ă©tudiants universitaires peuvent apprendre ces pratiques.

NOS PROGRAMMES

BOURSES

Ouvert aux Ă©tudiants universitaires, ce programme offre un apprentissage d’un an entiĂšrement financĂ© pour apprendre les diffĂ©rentes techniques de gra vure aboutissant Ă  une exposition collective. Nous avons pu le lancer avec le soutien de SolidaritĂ© avec Beirut Printmaking Studio. La premiĂšre cohorte de sept boursiers titulaires a terminĂ© son apprentissage par une exposition collective, « The Hand that Prints » – 2e Ă©dition, Ă  Beyrouth. Le fruit de leur travail vendu a financĂ© un groupe de huit autres boursiers pour la deuxiĂšme annĂ©e.

RÉSIDENCE

Ouverte aux artistes Ă©mergents, une rĂ©sidence d’un an entiĂšrement financĂ©e est proposĂ©e pour pratiquer la gravure et produire des Ɠuvres originales. Les rĂ©sidents montreront leur Ɠuvre dans une exposition collective. Nous avons mis en place le premier groupe de rĂ©sidents avec le soutien de l’AFAC et de la Culture Ressource. Les cinq rĂ©sidents terminent actuelle ment leur rĂ©sidence et l’appel pour la rĂ©sidence de l’annĂ©e prochaine a Ă©tĂ© lancĂ©.

MASTER CLASS

Ce programme réunit des graveurs, photographes analogiques et chambres noires, techniciens du monde entier, pour un atelier intensif de trois semaines. Le stage professionnel est gratuit pour la communauté et il est proposé pour une somme

modique au public. Le premier stage a eu lieu en octobre 2021 avec le soutien de l’AFAC et ressource culturelle. Nous avons invitĂ© Sabine Delahaut, artiste plasticienne belge et graveur vivant Ă  Paris. Elle enseignait la gravure au burin, la roulette et les diffĂ©rentes techniques d’impression. Le but de ce programme est de faire se rencontrer notre communautĂ© et des spĂ©cialistes techniques de gravure et de photographie. En plus de fournir un espace d’échange entre eux et l’artiste invitĂ©, en particulier la bourse des titulaires et des rĂ©sidents. Les programmes de bourses et de rĂ©sidences visent Ă  former une nouvelle gĂ©nĂ©ration de graveurs Ă  travers un modĂšle d’apprentissage inclusif et alternatif. Mais aussi Ă  leur offrir plusieurs opportunitĂ©s (localement et internationalement) pour prĂ©senter leur travail.

EXPOSITIONS

PRINTEDDIALOGUE – Belgique

Exposition des travaux des boursiers Ă  l’École supĂ©rieure des arts Saint-Luc de LiĂšge, organisĂ©e par Bernard Minguet. Le travail de nos boursiers en liaison avec celui des Ă©tudiants du dĂ©partement gravure a pu ĂȘtre prĂ©sentĂ©.

THE HAND THAT PRINTS – 2e Ă©dition - Liban

Exposition de fin d’annĂ©e du premier groupe de boursiers. L’exposition publique a eu lieu Ă  ARTLAB Beyrouth. 42 Ă©ditions de 140 tirages rĂ©alisĂ©s par les boursiers ont Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©es.

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EXPOSITIONS ATELIER
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ATELIER

SUBVENTIONS ET SOUTIENS

SOLIDARITÉ AVEC BEIRUT PRINTMAKING

STUDIO - ATELIER DE GRAVURE

Cette initiative, initiĂ©e par Sabine Delahaut et Jean-Michel Uyttersprot, et soutenue par plus de 120 artistes en France et dans le monde, a Ă©tĂ© une bouĂ©e de sauvetage pour l’acquisition de matĂ©riel de gravure fondamental pour la poursuite des travaux de l’atelier.

Les tirages donnés ont été présentés lors de trois expositions :

1. LA JOURNÉE DE L’ESTAMPE 2020 – Place SaintSulpice, Paris

2. BEIRUT REPRINT à la galerie de L’OpenBach, Paris

3. BEIRUT REPRINT 2 au Musée de la Boverie, LiÚge.

FONDATION TAYLOR

Avec le soutien de la Fondation, nous avons reçu du matĂ©riel de gravure qui nous a permis de prĂ©parer des expositions comme « Impressions from a col lection », « JournĂ©e de l’estampe contemporaine 2022 », place Saint-Sulpice, Ă  Paris, et le festival « Lire le monde », en Corse.

AFAC (ARAB FUND FOR ART AND CULTURE)RESSOURCE CULTURELLE

Grùce à son fonds de solidarité, le studio a reçu une subvention de 15 000 $ qui ont été utilisés pour :

1. le financement du premier programme de résidence BPS ;

2. le financement pour le dĂ©but de notre programme de master class avec deux graveurs invitĂ©s ; 3. les Ă©quipements qui Ă©taient vitaux pour notre chambre noire, un film Jobo processeur, un agrandisseur grand format LPL et un processeur d’impression couleur Fujimoto.

ANTALIS FRANCE, JOOP STOOP, MATTHIEU COULANGES

GrĂące Ă  leur gĂ©nĂ©rositĂ©, nous avons reçu une abondance de matĂ©riel de gravure qui permettra Ă  notre communautĂ© de faire l’expĂ©rience d’un accompagnement diffĂ©rent et de choix pour les techniques de gravure.

PARTENARIATS

IMPRESSIONS FROM A COLLECTION avec ARAB IMAGE FOUNDATION (AIF)

Le projet est un dialogue entre estampes et pho tographies oĂč BPS et AIF « se tiennent la main » Ă  travers l’implication de leurs deux communautĂ©s. Nos graveurs sont passĂ©s par la vaste collection de l’AIF afin de sĂ©lectionner une image avec laquelle ils aimeraient dialoguer. Ensuite, notre Ă©quipe de chambre noire a rĂ©alisĂ© des tirages photographiques d’anciens nĂ©gatifs qui n’ont pas Ă©tĂ© agrandis depuis plus de 70 ans.

La photographie et la taille-douce, les tirages seront prĂ©sentĂ©s sous forme de diptyque dans l’exposition qui fera le tour du Liban et qui fut l’objet rĂ©cemment d’une exposition Ă  la John Moore University International Study Centre pendant le Arab Arts Festival en juillet 2022.

ATELIERS DANS LE CADRE DE TERDAD 2021

Créé par l’Unesco, Terdad visait Ă  relancer la vie culturelle de Beyrouth aprĂšs l’explosion au port de Beyrouth.

Nous étions parmi les institutions culturelles qui offraient des activités ouvertes au public. Nous avons proposé un atelier de deux jours de gravure sur bois et monotype pour 24 participants qui se sont initiés aux techniques de gravure.

ACCOMPAGNEMENT ARTISTIQUE AVEC PACE –

À travers son projet phare, Project for Artistic Collaboration and Experimentation, Rima Kadissi guide les artistes Ă  travers un parcours exploratoire et un processus crĂ©atif holistique qui les aidera Ă  relever des dĂ©fis et Ă  Ă©largir leur identitĂ© artistique. Cette collaboration (volontaire) est nĂ©e de la nĂ©cessitĂ© de donner Ă  notre communautĂ© une expĂ©rience d’apprentissage qui allie connaissances techniques, rĂ©flexion et croissance artistique.

EXPOSITION SOUTIEN AUX GRAVEURS

LIBANAIS

Une exposition à découvrir en septembre 2022 à la Fondation Taylor.

Du 1er au 24 septembre 2022, la Fondation Taylor et des associations de graveurs en France s’associent pour soutenir les artistes graveurs de la rĂ©gion de Beyrouth durement touchĂ©s par la situation Ă©conomique du Liban. ParrainĂ©e par le peintre-graveur Assadour, cette exposition a pour objectif d’apporter un soutien moral et matĂ©riel aux artistes, par l’intermĂ©diaire du Beirut Printmaking Studio. La communautĂ© des graveurs : une solidaritĂ© Ă  toute Ă©preuve.

Le peintre-graveur libanais Assadour est le parrain de cette exposition organisĂ©e en soutien aux graveurs de la rĂ©gion de Beyrouth. NĂ© au Liban en 1943 et initiĂ© au dessin Ă  Beyrouth, il poursuit sa formation Ă  l’École des beaux-arts de Paris dans l’atelier de Lucien Coutaud. Son Ɠuvre fait partie aujourd’hui de connexions publiques et privĂ©es en France et Ă  l’international.

Ci-dessous : Assadour - Urbino, 1978, pointe sĂšche.

EXPOSITION SOUTIEN AUX GRAVEURS LIBANAIS

Fondation Taylor, association des artistes peintres, sculpteurs, graveurs, architectes et dessinateurs 1, rue La BruyÚre - 75009 Paris Du 1er au 24 septembre 2022 Entrée libre du mardi au samedi de 13 à 19 heures

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photo Sabine Delahaut

au profit de Beirut Printmaking Studio SituĂ© Ă  800 mĂštres de l’épicentre de l’explosion qui a dĂ©truit toute une partie de la ville le 4 aoĂ»t 2020, le Beirut Printmaking Studio est un lieu d’ap prentissage, de pratique et d’expĂ©rimentation de l’estampe. Il permet Ă  de nombreux graveurs, malgrĂ© des conditions matĂ©rielles trĂšs dĂ©favorables, de crĂ©er, d’échanger et de dĂ©velopper un travail artistique sur la durĂ©e, comme en tĂ©moignent les Ɠuvres prĂ©sentĂ©es dans le cadre de cette exposition.

La Fondation Taylor prĂ©sente l’exposition au profit de Beirut Printmaking Studio avec les dons d’associations de graveurs et de collectionneurs avec la participation d’Assadour graveur et peintre libanais

Inauguration Jeudi 1er septembre de 15h Ă  21h

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Exposition du 1er au 24 septembre 2022 1, rue La BruyĂšre 75009 Paris ‱ TĂ©l. 01 48 74 85 24 contact@taylor.fr ‱ Ouverture des salles d’exposition du mardi au samedi de 13h Ă  19h Tarifs 2022 Abonnements, frais de port compris Belgique Europe Monde 1 an, 4 numĂ©ros plus 1 gratuit 100 € 120 € 150 € 2 ans, 8 numĂ©ros plus 2 gratuits 180 € 200 € 280 € Tirage de tĂȘte, avec une estampe par numĂ©ro 1 an, 4 numĂ©ros plus 1 gratuit 300 € 320 € 370 € avec gravures signĂ©es et numĂ©rotĂ©es 2 ans, 8 numĂ©ros plus 2 gratuits 580 € 600 € 700 € avec gravures signĂ©es et numĂ©rotĂ©es Pour vous abonner, il vous suffit de virer le montant sur le compte : BE39 0689 0083 8219 BIC : GKCCBEBB avec en communication : abonnement Ă  Actuel de l’estampe, votre nom, votre adresse et votre numĂ©ro de tĂ©lĂ©phone. Ou d’aller sur le site
www.actueldelestampe.com

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