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Cerveau & Psycho

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Février 2020

N°118

N° 118 Février 2020

M 07656 - 118 - F: 6,90 E - RD

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LES MACHINES PEUVENT-ELLES AVOIR UNE CONSCIENCE ?

LE MYSTÈRE DES GAUCHERS

Pourquoi leur cerveau est différent

LE MYSTÈRE DES

GAUCHERS Pourquoi leur cerveau est différent

NEUROSCIENCES VERS UN TRAITEMENT DE LA TRISOMIE ?

RÊVERIE COMPULSIVE QUAND L’IMAGINAIRE DEVIENT DÉBORDANT   AÎNÉS ET CADETS QUELLES DIFFÉRENCES ? ADOS MYTHOMANES CES JEUNES QUI MENTENT COMME ILS RESPIRENT BEL : 8.90 € / CAN : 12.49 $CAN / CH : 15.50 CHF / DOM : 8.90 € / LUX : 8.90 € / TOM : 1200 XPF


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N° 118

NOS CONTRIBUTEURS

ÉDITORIAL

p. 14-16

SÉBASTIEN BOHLER

Yann Hérault et Véronique Brault

Chercheurs à l’Institut de génétique et de biologie moléculaire et cellulaire, à Illkirch, ils étudient les maladies dues à un nombre « anormal » de chromosomes, comme la trisomie 21.

p. 18-23

Christof Koch

Président de l’institut Allen pour les sciences du cerveau, à Seattle, aux États-Unis, il analyse les conditions sous lesquelles les machines pourraient un jour être dotées d’une conscience.

p. 52-56

Gwenaëlle Douaud

Professeuse associée au Wellcome centre for integrative neuroimaging, à l’université d’Oxford, elle mène des recherches sur les maladies de Parkinson et Huntington, et sur l’interprétation clinique des big data de l’imagerie du cerveau, dont celles de la UK Biobank.

p. 58-64

Charline Schmerber

Praticienne en psychothérapie, elle a réalisé la première étude sur les manifestations et les causes de l’éco-anxiété auprès d’un échantillon de plus de 1 000 participants.

Rédacteur en chef

Vous voulez vraiment des robots conscients ?

O

n veut que les machines soient conscientes. En page 18 de ce numéro, Christoph Koch, un des spécialistes mondiaux de la conscience et de l’intelligence artificielle, analyse les conditions qu’il faudrait réunir pour qu’un robot soit doué de cette capacité. Mais il faudrait peut-être éviter d’en arriver là ! L’autre jour, j’ai failli mourir à cause de la conscience. Je descendais une côte à vélo, en vallée de Chevreuse. Un autre cycliste me devançait. Là, une automobiliste inattentive arrivant en sens inverse, le regard attiré par un marché de Noël tout proche, franchit la ligne pointillée inopinément, sans regarder, coupant la trajectoire du cycliste. L’homme freine, bascule en avant et s’étale sur son pare-brise. Je m’arrête de justesse. L’autre se relève, ivre de rage, et se met à injurier la conductrice distraite. Cela ne serait jamais arrivé avec une voiture autonome dépourvue de conscience et totalement indifférente aux pères Noël en baudruche. La conscience nous fait penser à autre chose, elle nous fait commettre des erreurs. Regardez les rêveurs compulsifs (page 82), qui passent plusieurs heures par jour à s’évader dans de pures représentations conscientes, au point de perdre leur travail ! Regardez les ados mythomanes, comme Sophia (page 24), qui invente n’importe quoi sur sa mère qui la battrait ! Regardez les éco-anxieux, qui se rongent les sangs en pensant à l’avenir de la planète (page 58) ! Tout ça à cause de la conscience. Alors, si un jour on donne une conscience aux machines, nous aurons encore plus d’accidents de la route, d’angoissés du climat, d’arrêts de travail pour rêverie et d’élucubrations d’ados remontés contre leurs parents. Laissez donc les machines tranquilles, on a assez de problèmes comme ça avec notre propre conscience ! £

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SOMMAIRE N° 118 FÉVRIER 2020

p. 6

p. 14

p. 18

p. 39-56

Dossier

p. 24

p. 6-37

DÉCOUVERTES p. 6 ACTUALITÉS Le sucre, ennemi du sommeil et de la bonne humeur Plus fort(e) que la tentation ! Les bouchons sans le stress ! Respirez ! pour mieux penser… Bientôt la greffe de neurones… Découverte d’une zone des graphèmes Sclérose en plaques : soupçons sur le microbiote La dépression, en partie héréditaire p. 14 FOCUS

Trisomie 21 : l’espoir d’une thérapie ?

Pour la première fois, les retards mentaux liés à la trisomie ont été corrigés… chez des souris. Yann Hérault et Véronique Brault

p. 24 CAS CLINIQUE GRÉGORY MICHEL

Sophia ou les dangers de la mythomanie

Quand Sophia, 10 ans, invente de toutes pièces que sa mère la bat, tout le collège et les services sociaux se mettent en branle. Comment sortir de ce guêpier ? p. 32 NEUROSCIENCES

Dormir avec la moitié de son cerveau

Certains animaux comme les dauphins ne dorment que d’un hémisphère. L’intérêt ? Garder un œil sur les dangers potentiels… Gian Gastone Mascetti

p. 18 INTELLIGENCE ARTIFICIELLE

p. 39

LE MYSTÈRE DES

GAUCHERS p. 40 NEUROSCIENCES

LE MYSTÈRE DES GAUCHERS

On les dit plus créatifs, mais aussi plus fragiles… En sport, ils ont souvent l’avantage. Peut-être à cause de certains gènes ou d’un développement intra-utérin différent. Florian Sturm

p. 48 INTERVIEW

LA GUERRE DE 1914-1918 A CHANGÉ LE STATUT DES GAUCHERS Pierre-Michel Bertrand

Une machine peut-elle être consciente ?

p. 52 GÉNÉTIQUE

UN CERVEAU DIFFÉRENT

Après l’intelligence artificielle, les chercheurs espèrent conférer aux robots une subjectivité et le sentiment d’exister.

Des mutations génétiques modifieraient la structure intime du cerveau des gauchers, pouvant leur conférer un avantage dans le domaine du langage.

Christof Koch

Gwenaëlle Douaud, Akira Wiberg et Dominic Furniss Ce numéro comporte un encart abonnement First Voyages sur une sélection d’abonnés en France métropolitaine. En couverture : © Shutterstock.com/Preto Perola

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p. 96

p. 58 p. 66

p. 70

p. 88 p. 92

p. 58-68

p. 70-81

ÉCLAIRAGES

VIE QUOTIDIENNE LIVRES

p. 58 PSYCHOLOGIE

p. 70 NEUROPSYCHOLOGIE

Éco-anxiété : l’homme malade de la planète

Devant la menace liée au réchauffement climatique, une nouvelle souffrance psychique voit le jour : l’éco-anxiété. Est-ce pour autant une pathologie psychiatrique ? Charline Schmerber

p. 66 L’ENVERS

DU DÉVELOPPEMENT PERSONNEL

YVES-ALEXANDRE THALMANN

Arrêtez de vous autocensurer

En surveillant son langage pour ne pas être taxé de sexisme, de racisme ou de sectarisme, on devient de moins en moins intéressant pour ses auditeurs.

p. 92-97

Les pièges de l’impulsivité

Les impulsifs ont tendance à agir d’abord, et à réfléchir après . Une tendance exacerbée par une société éprise d’instantanéité. Christian Wolf

p. 76 TEST IMPULSIVITÉ Grégory Michel

p. 92 ANALYSE DE LIVRES Pop & Psy Docteur Feel Good Votre cerveau est un super-héros Préparer les petits à la maternelle Le Plaisir de la musique Le Temps de méditer p. 96 NEUROSCIENCES ET LITTÉRATURE

p. 78 L’ÉCOLE DES CERVEAUX

Grandir à l’ère du « mais »

Sous le feu d’injonctions contradictoires, les jeunes se sentent coupables. Jean-Philippe Lachaux

p. 80 LA QUESTION DU MOIS Christiane Eichenberg

p. 82 PSYCHOLOGIE

La rêverie compulsive : les accros à l’imaginaire Ils s’imaginent vivre des aventures folles jusqu’à huit heures par jour ! Stefanie Uhrig

p. 88 LES CLÉS DU COMPORTEMENT

Aînés et cadets : quelles différences ?

Les aînés seraient des leaders, les cadets, des rebelles. Simple idée reçue ou fait réél ? Corina Hartmann et Sara Goudarzi

N° 118 - Février 2020

SEBASTIAN DIEGUEZ

Melville : décryptage d’une arnaque

Dans son roman Le Grand Escroc, Herman Melville montre que la capacité à gagner la confiance d’autrui est une arme redoutable.


DÉCOUVERTES

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p. 14 Trisomie 21 : l’espoir d’une thérapie ? p. 18 Une machine peut-elle être consciente ? p. 24 Sophia ou les dangers de la mythomanie

Actualités Par la rédaction NUTRITION

Le sucre, ennemi du sommeil et de la bonne humeur Une envie subite de sucre ? Parce qu’il fait froid, que vous êtes déprimé, fatigué… Mieux vaudrait vous abstenir pour ne pas aggraver ces troubles. D. J. Reis et al., Medical Hypotheses, vol. 134, art. 109421, 2020. J. E. Gangwisch et al., The American Journal of Clinical Nutrition, le 11 décembre 2019.

© Shutterstock.com/stockcreations

C

’est l’hiver, vous vous sentez fatigué, déprimé, manquez de soleil et trouvez du plaisir à manger un bon morceau de chocolat ou une pâtisserie délicieusement sucrée, avant de vous mettre au lit. Car vous espérez un bon sommeil réparateur. Malheureusement, vous ruminez vos soucis, et n’arrivez pas à vous endormir. Et si tous ces problèmes – l’envie de sucre, l’humeur morose et l’insomnie – étaient liés ? Dans nos régions, en hiver, le manque de soleil perturbe les rythmes biologiques qui contrôlent nos périodes d’éveil et d’endormissement. Avec un effet négatif que ressentent environ 30 % des adultes : une humeur et une énergie au plus bas, et même la dépression pour 5 à 10 % de la population, selon Daniel Reis, de l’université du Kansas, et ses collègues. Quel est alors le remède ? Manger quelque chose de sucré. Car l’ingestion de sucre procure effectivement un plaisir instantané qui soulage momentanément les symptômes dépressifs. Mais à long terme, c’est une autre histoire.

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p. 32 Dormir avec la moitié de son cerveau

PSYCHOLOGIE RETROUVEZ LA PAGE FACEBOOK DE CERVEAU & PSYCHO

Plus fort(e) que la tentation ! L. Z. Williamson et B. M. Wilkowski, Personality and Social Psychology Bulletin, le 28 octobre 2019.

DE NOMBREUX EFFETS NÉGATIFS Tous ces effets négatifs du sucre expliquent peut-être aussi pourquoi la pâtisserie avalée juste avant d’aller au lit n’est pas une bonne chose. James Gangwish, de l’université Columbia, à New York, et ses collègues, ont analysé l’alimentation de 50 000 femmes pendant trois ans, ainsi que la qualité de leur sommeil. Les chercheurs ont distingué les

sucres consommés selon leur indice glycémique, c’est-à-dire selon leur effet sur la glycémie durant les deux heures suivant l’ingestion. Les sucres raffinés, comme les sucreries, les boissons sucrées et le riz blanc, ont un indice élevé, car ils augmentent tout de suite la glycémie, alors que les sucres complexes, comme ceux des céréales complètes ou des fruits, ont un indice faible (les fibres ralentissant l’absorption du sucre). Ainsi, plus les femmes consommaient de sucres à indice glycémique élevé, plus elles souffraient d’insomnie. À l’inverse, plus elles mangeaient de fruits et légumes, mieux elles dormaient. Car la hausse rapide de la glycémie entraîne la sécrétion d’insuline, d’où une chute de la glycémie qui provoque souvent la libération d’autres hormones, comme l’adrénaline et le cortisol, des molécules du « stress » et de l’agitation. De sorte qu’il est certain, pour les chercheurs, que trop de sucre amplifie un mal-être général et est susceptible d’augmenter le risque de dépression et de troubles du sommeil, sans que l’on sache quel est le seuil maximal à ne pas dépasser. En effet, en termes d’alimentation, chaque personne ne réagit pas de la même façon. Les associations de santé suggèrent toutefois que 25 grammes de sucres ajoutés par jour sont raisonnables… Une limite hélas souvent vite dépassée… £ Bénédicte Salthun-Lassalle

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ace à une envie que l’on sait peu raisonnable, il est parfois tentant de s’y exposer un peu, afin d’y goûter à moindres frais. Vous aimez un peu trop les viennoiseries ? Passer devant une boulangerie vous permettra au moins de respirer une délicieuse odeur de croissant chaud ! Hélas, c’est un piège, comme l’ont montré Laverl Williamson et Benjamin Wilkowski, de l’université du Wyoming. Les participants de leur étude ont indiqué leurs principaux objectifs à long terme, avant que leur progression vers ces objectifs et leurs stratégies pour résister aux tentations perturbatrices ne soient suivies pendant une semaine. Les mesures étaient calibrées pour évaluer cinq grandes stratégies de maîtrise de soi. Quatre d’entre elles consistent à anticiper le désir pour mieux le gérer : soit en évitant la situation tentatrice (prendre un chemin qui ne passe pas devant son bar favori), soit en la modifiant (couper son téléphone pour travailler), soit en détournant son attention (éviter de regarder ce délicieux cookie qui nous fait de l’œil), soit en procédant à une réévaluation cognitive pour rendre la tentation moins forte (après tout, les pâtisseries sont un peu écœurantes et donnent mal au ventre). La cinquième stratégie consiste à s’intimer simplement de résister aux désirs qui se présentent. Résultat : cette dernière stratégie s’est révélée la moins efficace, tandis que les quatre autres ont entraîné des progressions comparables vers les objectifs à long terme. Pour résister aux tentations, donc, un maître mot : anticipation. £ Guillaume Jacquemont

© Shutterstock.com/TijanaM

Dans une vaste revue de la littérature scientifique, les chercheurs américains ont en effet montré que la consommation de sucres ajoutés ou transformés amplifie les symptômes dépressifs en perturbant plusieurs fonctions de l’organisme. D’abord, l’inflammation dans tout le corps : le sucre est une substance pro-inflammatoire, et l’inflammation augmente le risque de souffrir de dépression. Les effets sont aussi néfastes sur notre microbiote intestinal, constitué par l’ensemble des bactéries inoffensives de notre organisme ; le sucre favorise le développement d’espèces pro-inflammatoires, ce qui a un impact sur la santé mentale. D’autres mécanismes sont mis en avant : la résistance à l’insuline (l’hormone qui diminue la concentration sanguine de sucre ou glycémie), la perturbation du système cérébral de la récompense (car le sucre agit comme une drogue), ainsi qu’un état de stress cellulaire.


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DÉCOUVERTES Intelligence artificielle

Une machine peut-elle être consciente ?

Par Christof Koch, directeur scientifique et président de l’institut Allen pour les sciences du cerveau, à Seattle, aux États-Unis.

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Nul doute que les ordinateurs deviendront de plus en plus « intelligents ». Mais la question de la subjectivité et du sentiment d’exister est autrement plus débattue.

ans les décennies à venir, les progrès rapides des algorithmes d’apprentissage engendreront des machines d’une intelligence comparable à la nôtre. Capables de parler et de raisonner, elles auront leur place dans une myriade de domaines, comme l’économie, la politique et, inévitablement, la guerre. La naissance d’une véritable intelligence artificielle affectera profondément l’avenir de l’humanité et conditionnera l’existence même d’un tel avenir. Prenez par exemple la citation suivante : « Encore aujourd’hui, des recherches sont en cours pour mieux comprendre ce que les

EN BREF £ Deux théories s’opposent sur la nature de la conscience : « l’espace de travail neuronal global » et « l’information intégrée ». £ L’une implique que les machines deviendront conscientes lorsqu’elles auront des capacités suffisamment sophistiquées, l’autre non. £ Ces théories sont actuellement testées par une collaboration internationale.

nouveaux programmes d’IA seront capables de faire, tout en restant dans les limites de l’intelligence d’aujourd’hui. La plupart des programmes d’IA actuellement programmés se limitent principalement à prendre des décisions simples ou à effectuer des opérations simples sur des quantités relativement faibles de données. » Peut-être avez-vous eu l’impression que quelque chose clochait dans ce paragraphe ? Cette citation est l’œuvre de GPT-2, un robot linguistique que j’ai testé l’été dernier. Développé par OpenAI, un institut basé à San Francisco qui promeut les IA « vertueuses », GPT-2 est un algorithme d’apprentissage fondé sur un réseau de neurones artificiels. Ses entrailles contiennent plus d’un milliard de connexions simulant des synapses, les points de jonction entre neurones.

© Sarah Holmlund / hsutterstock.com

IL NE COMPREND RIEN, ET POURTANT… La tâche du réseau est apparemment stupide : confronté à un texte de départ arbitraire, il doit prédire le mot suivant. Il ne « comprend » pas les textes comme le ferait un humain. Mais durant sa phase d’apprentissage, il a dévoré des quantités astronomiques de textes – huit millions de pages internet en tout – et ajusté ses connexions internes pour mieux anticiper des suites de mots.

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Sophia ou les dangers de la mythomanie

© Shutterstock.com/Stanislav Ratushnyi

Le jour de ses 10 ans, Sophia déclare que sa mère la bat… Tout le monde la croit. La justice s’en mêle et sa famille explose. En réalité, elle a tout inventé. Qu’est-ce qui pousse une enfant à devenir mythomane au point de tout détruire autour d’elle ?

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DÉCOUVERTES Cas clinique

GRÉGORY MICHEL

Professeur de psychopathologie et de psychologie clinique à l’université de Bordeaux, psychologue et psychothérapeute en cabinet libéral.

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£ En fait, Sophia a menti. Tout comme elle s’est créé une vie extraordinaire via les réseaux sociaux ; elle est mythomane, une forme de mensonge pathologique.

’est le père de Sophia qui me téléphone le premier, au comble de l’inquiétude. Sa fille refuse de plus en plus souvent d’aller au collège. Il a peur qu’elle fasse une phobie scolaire, évidemment. Je propose de recevoir Sophia à mon cabinet. Nous sommes un après-midi de janvier et la jeune fille vient accompagnée de ses parents. Premier détail : dans la salle d’attente, elle s’assoit tout près de la porte de sortie, à l’opposé de ses parents. Et reste complètement ratatinée sur elle-même, enveloppée dans un immense long manteau noir – avec une capuche. Comme nous passons dans mon bureau, elle me serre la main en évitant mon regard. Avant de choisir le fauteuil le plus éloigné de moi et de ses parents à la fois, où elle s’installe, le dos voûté, les mains crispées, les genoux serrés, la tête penchée en avant et regardant le sol ! Son visage paraît à peine derrière ses longs cheveux châtain clair qui lui tombent devant les yeux. Contact visuel inexistant.

£ Dans l’enfance de Sophia, une étape semble manquer : celle où les petits apprennent à faire la distinction entre imaginaire et réalité.

UN ENTRETIEN HOULEUX… Le père, agité, prend la parole : « Nous sommes désemparés, notre fille ne veut plus aller en classe. On a peur qu’elle fasse une phobie scolaire. Elle doit retourner à l’école comme toutes

EN BREF £ Sophia, 12 ans, est très isolée et ne veut plus aller au collège… Sa mère a quitté le domicile familial tellement elle ne la supporte plus. £ La raison : la jeune fille a un jour raconté que sa mère la battait. Les services judiciaires et sociaux ont pris le dossier en main, déstabilisant toute la famille.

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© Giulia Neri

Dormir

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DÉCOUVERTES Neurosciences

avec la moitié de son cerveau Par Gian Gastone Mascetti, neurophysiologiste à l’université de Padoue, en Italie, et professeur émérite.

Dauphins et otaries partagent avec d’autres animaux une remarquable capacité : dormir avec un seul hémisphère cérébral. Ce qui leur permet de garder un œil sur ce qui se passe autour.

L

’une des caractéristiques les plus frappantes des organismes vivants est la façon dont leur physiologie et leur comportement se sont adaptés pour suivre l’alternance du jour et de la nuit. Chez les animaux, certains rythmes biologiques varient sur un cycle d’environ vingt-quatre heures, contrôlé par une horloge cérébrale et qualifié de circadien (du latin circa et diem, signifiant respectivement « environ » et « un jour »). C’est notamment le cas du cycle éveil-sommeil. Ainsi, à intervalles réguliers, les animaux s’endorment : les multiples mouvements de l’éveil laissent la place à une relative immobilité, tandis que les sens perdent le contact avec l’environnement. Cette perte périodique de conscience laisse

EN BREF £ Presque totalement immobile et coupé du monde extérieur, un animal qui dort est une proie facile. £ Certains animaux ont trouvé le moyen de maintenir un niveau suffisant de vigilance pendant leur sommeil : seule une moitié de leur cerveau s’endort, tandis que l’autre veille. Cet entre-deux porte le nom de « sommeil unihémisphérique ». £ L’étude de ce phénomène aide à comprendre le sommeil et sa fonction, voire les troubles du sommeil humain.

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une signature claire sur les enregistrements électroencéphalographiques (EEG) : le sommeil profond s’y traduit par des oscillations lentes et de grande amplitude. L’éveil, en revanche, s’y manifeste par des oscillations rapides et de faible amplitude. Cependant, le sommeil demeure en grande partie un mystère. Pourquoi un animal se déconnecte-t-il ainsi de son environnement pendant plusieurs heures, au risque d’être attaqué par un prédateur ? L’interruption des activités sensorielles et motrices de base pose en outre un défi de taille aux mammifères aquatiques, qui doivent respirer et maintenir la température de leur corps durant leur sommeil. Certains animaux ont résolu ce problème par une astuce étonnante : ils dorment d’une seule moitié de leur cerveau, tout en restant éveillés de l’autre – un comportement connu sous le nom de sommeil unihémisphérique à ondes lentes. D’autres s’engagent dans ce type de sommeil dans certaines circonstances, mais mettent leurs deux hémisphères au repos si nécessaire. Des mammifères marins, des oiseaux et peut-être des

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COMPLÉTEZ VOTRE COLLECTION DÈS MAINTENANT ! N° 113 Septembre 2019

Cerveau & Psycho

Cerveau & Psycho

Cognition incarnée

QUAND LE CORPS STIMULE LA PENSÉE

Septembre 2019

N°113

M 07656 - 113S - F: 6,50 E - RD

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LA TÉTINE ENTRAVE-T-ELLE LE DÉVELOPPEMENT DES ENFANTS ?

Cognition incarnée QUAND LE CORPS STIMULE LA PENSÉE

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NEUROSCIENCES NOTRE CERVELET, UN DEUXIÈME CERVEAU BIEN UTILE

CONCENTRATION COMMENT GÉRER SES SAUTES D’ATTENTION CULTE LES MESSES EN SOUVENIR DE JOHNNY

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SYNDROME DE BAMBI QUAND LES DESSINS ANIMÉS TRAUMATISENT

D : 10 €, BEL : 8,5 €, CAN : 11,99 CAD, DOM/S : 8,5 €, LUX : 8,5 €, MAR : 90 MAD, TOM : 1 170 XPF, PORT. CONT. : 8,5 €, TUN : 7,8 TND, CH : 15 CHF

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N° 117 (janv. 20) réf. CP117

N° 116 (déc. 19) réf. CP116

N° 115 (nov. 19) réf. CP115

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N° 111 (juin 19) réf. CP111

N° 110 (mai 19) réf. CP110

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N° 108 (mar. 19) réf. CP108

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N° 113 (sept. 19) réf. CP113

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N° 112 (juil.-août 19) réf. CP112

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Dossier 39

SOMMAIRE

p. 40 Le mystère des gauchers p. 48 Interview La guerre de 1914-1918 a changé le statut des gauchers

LE MYSTÈRE DES

GAUCHERS

p. 52 Un cerveau différent

« Tiens, toi aussi tu écris

de la main gauche ? » Il n’en faut souvent pas plus pour nouer une conversation, voire enclencher une complicité. La phrase qui suit est, plus d’une fois sur deux : « Il paraît que les gauchers sont plus créatifs ? » Si vous êtes gaucher et que vous vous retrouvez dans ce genre de situation, voici un conseil pour impressionner votre vis-à-vis : apprenez-lui que vous êtes probablement, l’un(e) et l’autre, porteurs de mutations qui renforcent les connexions entre les deux moitiés de votre cerveau. Ou alors, que dans le ventre de vos mamans respectives, des particularités de la grossesse ont amené votre hémisphère droit à prendre l’ascendant sur le gauche. Il en faut moins que ça pour fasciner, voire séduire… Ajoutez un peu de vernis historique : heureusement que vous êtes né(e)s à la fin du xxe siècle, car au Moyen Âge, on aurait dit que vous aviez la main du diable. Mais c’est la main du diable, la divine main gauche de Michel-Ange, qui a peint la chapelle Sixtine… Là, vraiment, vous ne pourrez plus vous plaindre d’être gauchers. Sébastien Bohler

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Dossier

LE MYSTÈRE DES GAUCHERS

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Pourquoi 12 % de l’humanité utilise-t-elle « l’autre main » ? Aux racines de cette différence, on trouve l’influence des gènes, mais aussi un développement cérébral altéré « in utero ». Ce qui conférerait aux gauchers certains avantages en sport ou en créativité… Par Florian Sturm, journaliste scientifique.

£ Le cerveau humain se spécialiserait dans le maniement d'une main par économie d’énergie. £ Dans le passé de l'humanité, utiliser la main gauche aurait procuré un avantage dans les duels. £ Le patrimoine génétique expliquerait en partie pourquoi on est gaucher, mais le développement intra-utérin jouerait aussi un rôle.

La préférence manuelle s’observe parfois dès le développement intra-utérin. La partie droite du cerveau, qui commande la main gauche, se développe la première.

© Getty Images/Science Photo Libra

£ Certaines études suggèrent que les gauchers seraient plus créatifs que la moyenne.

T

out commence par la sensation froide et gluante d’un gel appliqué sur mon cuir chevelu. Deux chercheurs injectent méticuleusement cette substance dans 64 électrodes plaquées sur mon crâne, le seul moyen de mesurer les impulsions électriques émises par les milliards de cellules nerveuses de mon cerveau. Sur un écran juste devant moi, je vois ces 64 lampes verdir peu à peu. Nous voilà prêts à partir : je me penche en avant et pose mon menton sur une petite planche en bois fixée au bureau par une solide construction en acier. « Maintenant, s’il vous plaît, on ne bouge plus, on évite de cligner des yeux et on ne serre pas non plus les mâchoires », intime l’un des deux, Sebastian Ocklenburg, avant de disparaître dans la pièce à côté. Par une fenêtre, je le vois maintenant assis devant deux écrans de contrôle. « Prêt ? » demande-t-il. Je lève le pouce et l’expérience peut commencer. Je suis dans un laboratoire de l’université de la Ruhr, à Bochum, et je vais vérifier de ce pas à quel point je suis gaucher. Mais là n’est pas le seul but de ma visite. Au-delà d’une enquête journalistique incarnée, j’entame aussi un voyage personnel. Je me suis toujours interrogé sur les raisons qui avaient fait de moi un gaucher. Pourquoi y avait-il plus de droitiers autour de moi ? Pourquoi suis-je gaucher comme deux de mes frères, mais pas comme mon troisième frère, ni mes parents, ni mes grands-parents ? Pourquoi utilise-t-on une

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INTERVIEW

PIERRE-MICHEL BERTRAND HISTORIEN, SPÉCIALISTE DE L’HISTOIRE DES GAUCHERS

LA GUERRE DE 1914-1918 A CHANGÉ LE STATUT DES GAUCHERS Aujourd’hui les gauchers intéressent, voire fascinent. Par le passé, ils ont souvent été stigmatisés. Quand a-t-on commencé à les pointer du doigt en disant qu’ils n’étaient pas « comme les autres » ? Dans la Bible, comme dans la plupart des textes monothéistes, abondent les interdits qui portent sur la main gauche. Cette main a été considérée comme mauvaise, et prohibée dans la plupart des usages à forte valeur symbolique, comme

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l’écriture, le signe de croix, ou la prise d’aliments. C’était la main honnie de Dieu, lequel lui préférait de toute éternité la droite et placerait les justes à sa droite au jugement dernier. Au Moyen Âge, la situation était simple : on n’utilisait tout simplement pas sa main gauche pour les actes importants. Au xviiie siècle, l’ecclésiastique Jean-Baptiste de la Salle établit ainsi une liste détaillée d’interdits en ce sens, qui s’appliquaient à tout le monde. Les gauchers ont-ils donc été persécutés très tôt ? En fait, malgré cette symbolique et ces interdits, on peut estimer qu’ils ont connu une existence plutôt tranquille jusqu’au xvie siècle. En effet, jusqu’à cette époque, le problème de la droite ou de la gauche ne se posait pas vraiment au quotidien. Je m’explique. Placez un gaucher et un droitier côte à côte, donnez-leur une fourche, une masse ou une faux : rien ne permet de les distinguer. En Europe, la population était essentiellement constituée de paysans, et les outils étaient pour la plupart bimanuels, donc… honnêtement on ne voyait rien. Il y avait certes des interdits religieux portant sur la main gauche, mais ils n’étaient pas difficiles à suivre, même pour un gaucher. Faire le signe de croix ou serrer la main n’est pas difficile, même avec votre moins bonne main. Quand les choses ont-elles commencé à se gâter pour les gauchers ? Avec la massification de l’éducation. Ce processus s’est amorcé au xvie siècle, et il est ensuite monté en puissance, jusqu’à Jules Ferry avec l’instruction obligatoire et l’école gratuite pour tous. À ce moment, lorsqu’on a commencé à donner au gaucher une plume pour écrire, il s’est fait repérer. L’écriture est une activité monomanuelle, précise, pour laquelle la main préférée est immanquablement utilisée. C’est alors que pour le gaucher, les ennuis ont commencé. Il est devenu la brebis galeuse ! On a vu dans son

Dans les écoles, on attachait la main des gauchers dans leur dos comportement une forme de mauvaise volonté. À cette époque, on était encore bien loin de la valorisation de l’individu qui a cours dans notre société contemporaine. Dans l’enseignement comme ailleurs, il n’y avait tout simplement qu’une façon de faire, celle du plus grand nombre, qui avait été instituée pour le bien de la collectivité et était légitimée par la connaissance éternelle des écritures. Alors, le gaucher est passé du statut d’invisible à celui d’un anormal sommé de rentrer dans le rang. Ce fut l’époque des gauchers contrariés. Comment ont-ils traversé cette épreuve ? Cette page de l’histoire, qui a duré pratiquement un siècle, fut véritablement douloureuse. À cette époque, le gaucher fut accusé de tous les maux, et non pas seulement de ne pas respecter une règle. On l’accusa de tares physiques, de perversions, et il fut même catégorisé parmi les sous-hommes, les « dégénérés », pour reprendre le terme du médecin Victor Galippe à la fin du xixe siècle. Cette façon de classer les individus en fonction de leurs caractères phénotypiques ou supposément héréditaires semble découler du scientisme très en vogue à cette époque, dont le criminologue italien Cesare Lombroso fut un ardent promoteur, à travers sa théorie du « criminel-né ». Entre 1850 et 1950 les gauchers ont beaucoup souffert.

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On les a brutalisés. Dans les écoles on attachait la main des enfants dans le dos. Ils subissaient des humiliations verbales, physiques, tout cela pour les préserver des perversions qui pouvaient les guetter, y compris sexuelles puisque la masturbation était paraphrasée comme une « littérature pour la main gauche »… Tous les gauchers de cette époque ont-ils été traumatisés ? C’est tout de même assez peu probable, car la préférence pour la main gauche n’est pas une question de tout ou rien. Il y a des gauchers plus prononcés que d’autres. Pour les gauchers « légers » dotés d’une forte volonté et d’une intelligence bien faite, il était possible de subir la contrainte sans trop de dommages et de se forcer à écrire de la main droite. Le problème était plus grave pour les gauchers très marqués, pour qui il est plus difficile de s’adapter. Ceux-là s’enfermaient dans leur maladresse. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’on associe encore gaucherie et maladresse, car le gaucher fait tout « de manière gauche » avec sa main droite. Il en souffre dans de multiples situations de sa vie. Si vous ajoutez à cela ce climat de suspicion et cette brutalité, vous obtenez des personnes qui ont vécu leur enfance comme un supplice. Un gaucher contrarié devient une personnalité souffrante, mal dans son corps, mal


DOSSIER LE MYSTÈRE DES GAUCHERS

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UN CERVEAU DIFFÉRENT

Les deux hémisphères du cerveau communiquent en permanence pour produire la conscience, le langage, la créativité. Chez les gauchers, ils communiqueraient… encore mieux.

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Le cerveau des gauchers pourrait être différent de celui des droitiers. Des mutations dans leur génome, en modifiant la structure de leurs neurones, conféreraient une meilleure communication entre les deux hémisphères. Gwenaëlle Douaud, Akira Wiberg et Dominic Furniss.

EN BREF

£ Ces mutations modifient la structure intime de leur neurone et la connexion de leurs hémisphères cérébraux. £ Les zones du langage apparaissent mieux connectées....

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© Jolygon / shutterstock.com

£ En étudiant de vastes banques de données génétiques, les neuroscientifiques ont découvert que les gauchers possèdent des mutations particulières.


ÉCLAIRAGES

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p. 58 Éco-anxiété : l’homme malade de la planète p. 66 Arrêtez de vous auto-censurer

Éco-anxiété : l’homme malade de la planète Par Charline Schmerber, praticienne en psychothérapie.

A

Dérèglement climatique, effondrement de la biodiversité, catastrophes naturelles, migrations, conflits, pénuries : pour une majorité de Français, les enjeux environnementaux sont devenus la première des préoccupations. Et pour une partie d’entre eux, un motif nouveau d’anxiété.

près l’été 2019 et ses records de chaleur, j’ai vu arriver dans mon cabinet de psychothérapie des patients présentant des troubles anxieux d’un type nouveau. Le motif de leur visite ? La peur de l’avenir. Et tout particulièrement d’un avenir sombre et incertain annoncé régulièrement par les rapports scientifiques sur le réchauffement climatique et l’effondrement de la biodiversité. Pour ces patients, se projeter dans un tel futur était tout simplement effrayant, anxiogène, voire désespérant. C’est ainsi que le terme d’éco-anxiété a récemment fait son apparition dans le discours public et dans les médias, au moment où un récent sondage révèle que l’environnement est désormais la première préoccupation des Français, devant le pouvoir d’achat et les questions sociales. Que représente exactement cette notion ? Comment doit l’interpréter un thérapeute confronté régulièrement dans sa pratique aux troubles anxieux « classiques » ? Et au fond,

EN BREF £ Devant l’avenir menaçant que prépare le réchauffement climatique, une angoisse d’un type nouveau a vu le jour : l’éco-anxiété. £ Les éco-anxieux vivent une forme de traumatisme par anticipation : le choc pré-traumatique. Certains sont tétanisés, d’autres changent radicalement de vie. £ L’éco-anxiété n’est pas une maladie. C’est plutôt une conscience plus aiguë des problèmes futurs, qui jouerait le rôle de sentinelle de la société.

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que nous dit ce nouveau phénomène sur l’état de notre société et de la planète ? Les patients qui venaient me voir pour ces raisons m’ont convaincue qu’il devait y avoir un phénomène de grande ampleur lié à ces inquiétudes nouvelles. J’ai donc décidé de lancer une enquête en ligne, en diffusant une annonce sur internet. Cette annonce appelait les personnes qui le désiraient à répondre à des questionnaires sur leur éco-anxiété, telle qu’elles la vivaient. En quelques semaines, je croulais sous les contributions. Moi, qui n’ai pourtant pas la force de frappe d’une institution de santé, je les ai vues affluer au rythme de 40 par jour, pour un total de 1 200 entre le 10 septembre et le 10 octobre 2019. Et certaines des personnes qui répondaient au questionnaire livraient des déclarations qui faisaient réfléchir : « Je suis souvent prostré. J’ai du mal à me projeter dans l’avenir. Je suis très cynique vis-à-vis des gens de mon âge qui font des enfants, alors qu’ils vivront dans un monde apocalyptique. » Ce type de posture


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ÉCLAIRAGES L’envers du développement personnel

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YVES-ALEXANDRE THALMANN Professeur de psychologie au collège Saint-Michel et collaborateur scientifique à l’université de Fribourg, en Suisse.

Arrêtez de vous autocensurer

I

l y a quelques mois, j’ai été invité à donner une conférence sur le thème de l’affirmation de soi. J’y ai abordé l’importance que nous accordons au regard d’autrui ainsi que les moyens possibles de s’en libérer. En fin de présentation, après plusieurs échanges au sujet des idées présentées, une main se lève encore : « Est-ce que vous vous rendez compte, Monsieur, du nombre de clichés sexistes que vous avez propagés durant votre conférence ? Les femmes à la cuisine, les hommes au travail ! On est au xxie siècle, vous savez ! »

PREMIÈRE ACCUSATION DE SEXISME C’était la première fois, en plus de vingt ans de prises de parole en public, que l’on m’assénait pareille critique. Je savais alors que je n’échapperais pas à une introspection sans concession… Il est vrai que j’utilise moult exemples pour

Tout le monde veut paraître plus vertueux que le voisin en dénonçant les stéréotypes, en fustigeant le sexisme et en évitant de dire des mots comme « vieux » ou « obèse ». Manque de chance : les débats perdent alors leur richesse, voire leur intérêt. illustrer les propos avancés lors de conférences. Des exemples choisis pour que le plus de personnes possible puissent s’y reconnaître, et qui sont pour cette raison volontairement caricaturaux. Mais il s’agit surtout d’exemples véridiques, c’est-à-dire tirés de situations vécues. Et j’ai souvent entendu des femmes reprocher à leur compagnon de ne pas les aider suffisamment à effectuer les tâches ménagères. En fait, c’est rarement le contraire… Il est donc temps de changer ma façon de m’exprimer ! À mon mea culpa, j’ajoute que je vis en couple et que notre répartition des tâches ménagères et éducatives penche de mon côté : c’est mon épouse qui travaille davantage à l’extérieur. Sans doute est-ce pour cela que je n’avais pas conscience du poids des exemples utilisés. Soit ! À l’avenir, je serai attentif à équilibrer mes

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illustrations à la faveur des deux sexes. Dorénavant, je dirai que c’est l’homme qui demande à sa compagne – ou à son compagnon afin d’englober toutes les diversités et ne stigmatiser personne – de rentrer plus tôt du travail… Mais aurai-je raison de procéder ainsi ? Car ce faisant, je devrai me concentrer davantage sur mes formulations et perdrai donc en spontanéité. Or, un orateur qui soupèse trop ses mots devient moins captivant, davantage scolaire, voire ennuyeux. De plus, on peut imaginer que dans l’esprit de la majorité des auditrices et des auditeurs, il sera nécessaire de renverser l’exemple pour l’adapter à leurs propres stéréotypes. En souhaitant trop lisser le discours, ne risque-t-on pas de l’appauvrir ? De même que ma contradictrice s’était plus intéressée au libellé de mes exemples qu’à leur contenu, le


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© Helena Ohman / shutterstock.com

public ne risque-t-il pas d’investir ses précieuses ressources attentionnelles à détricoter mes exemples plutôt que d’en extraire le sens ? MOINS CONTRÔLÉ, PLUS INTÉRESSANT C’est en tout cas ce qui semble ressortir d’études menées à ce sujet par le professeur Evan Apfelbaum et ses collègues. Leur idée centrale est simple : dans nos sociétés, le respect des diversités est une valeur qui se doit d’être respectée, afin de ne stigmatiser personne. Au risque de devoir aseptiser la conversation de thèmes pourtant intéressants et porteurs ! Mais que se passet-il si les interlocuteurs se mettent à parler de manière plus débridée ? Pour le savoir, il suffit de les amener à relâcher la surveillance qu’ils exercent sur eux-mêmes. Comme cette dernière

demande un effort mental, un moyen d’y arriver consiste alors à leur imposer des tâches cognitives au préalable, pour que leurs capacités de contrôle s’amenuisent. Par exemple, on demande à ces volontaires de réaliser des calculs mentaux juste avant la conversation durant laquelle ils sont censés maîtriser leurs interventions. L’équipe d’Evan Apfelbaum a amené des sujets ainsi « épuisés cognitivement » à interagir avec une personne d’un autre groupe ethnique. Cette conversation – moins « contrôlée » – a alors été plus appréciée de 25 % par les interlocuteurs, de même qu’elle a été considérée comme moins partiale par des observateurs externes issus de cette minorité ! Enfin, il est 70 % plus probable que la question de la diversité soit abordée, ainsi que les moyens d’y faire face constructivement, ce qui est plutôt positif.

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VIE QUOTIDIENNE

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p. 70 Les pièges de l’impulsivité p. 76 Test p. 78 Grandir à l’ère du « mais» p. 80 La question du mois p. 88 Aînés et cadets

Les pièges de l’impulsivité Par Christian Wolf, journaliste scientifique.

Ne pas tweeter n’importe quoi sans réfléchir, ne pas accélérer quand le feu passe à l’orange, ne pas se « gaver » de crème glacée à la moindre contrariété : tous les jours, nous devons freiner nos pulsions afin de prendre les bonnes décisions. Quels sont les mécanismes cérébraux en jeu ? Pourquoi certaines personnes sont-elles trop impulsives ?

C

omment le petit Donald se serait-il débrouillé au laboratoire de recherche face à un marshmallow ? Trump, alors âgé de 4 ans, aurait-il succombé à la tentation dès qu’on lui aurait présenté la guimauve, ou aurait-il réussi à résister pour en avoir deux fois plus quelque temps après ? Quoi qu’aurait fait le président américain lors de ce test – qui mesure la maîtrise de soi –, quand il était jeune, il est probable qu’il ne résisterait pas longtemps maintenant tant il semble impulsif, à en croire ses décisions « instinctives », ses tweets inconsidérés, ses attaques furibondes contre des opposants politiques… En politique ou dans tout autre domaine, y compris dans notre vie quotidienne, il est important de ne pas céder immédiatement à toute envie ou pulsion. Sinon, nous serions constamment en

EN BREF £ Au quotidien, il est important de ne pas céder immédiatement à toutes nos envies, que ce soit pour agir ou prendre des décisions. Mais les impulsifs ont des difficultés à les contenir. £ Il existe différentes formes d’impulsivité qui reposent sur des mécanismes cérébraux distincts. Toutefois, le circuit cérébral de la récompense et les régions corticales frontales jouent un rôle important pour contrôler nos pulsions. £ Les personnes atteintes de trouble déficitaire de l’attention, les individus addicts et les personnalités borderline sont souvent impulsifs.

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train d’agir sur un « coup de tête », sans réfléchir, par exemple en achetant des produits ou des services sans intérêt, comme le dernier smartphone tout juste sorti, ou en appuyant violemment sur la pédale d’accélérateur quand le feu de signalisation passe à l’orange… NE PAS CÉDER À LA MOINDRE TENTATION Déjà Sigmund Freud (1856-1939) et le pionnier de la psychiatrie, Emil Kraepelin (18561926), expliquaient que les « têtes brûlées » souffrent d’une sorte de « maladie du contrôle des pulsions » : leurs actes instinctifs et irréfléchis prédominent sur leurs actions bien pensées. Le concept d’impulsivité en tant que trait de personnalité n’a cependant été étudié précisément qu’à partir des célèbres expériences du marshmallow imaginées par le psychologue de l’université Stanford, Walter Mischel, à la fin des années 1960. Ce trait de caractère a plusieurs visages, ou plusieurs dimensions, et nous allons en aborder deux : l’impulsivité motrice et l’impulsivité décisionnelle. Si une personne souffre d’impulsivité motrice, elle a beaucoup de difficultés à réprimer


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VIE QUOTIDIENNE Psychologie

La rêverie compulsive : les accros à l’imaginaire Passer plusieurs heures par jour à s’imaginer en superhéros, pilote ou infirmière, et à vivre des aventures étonnantes : telle est la manie – souvent incontrôlable – des rêveurs compulsifs. Problème : ils en souffrent, et on ne sait pas encore très bien comment les guérir. Par Stefanie Uhrig, docteure en neurosciences et journaliste scientifique.

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VIE QUOTIDIENNE Les clés du comportement

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Aînés et cadets : quelles différences ?

Par Corinna Hartmann et Sara Goudarzi, journalistes scientifiques.

B

ien qu’ils partagent leur environnement et une partie de leurs gènes, frères et sœurs ne se ressemblent pas toujours autant qu’on pourrait s’y attendre. Les caractères varient notamment en fonction de l’éducation reçue, et celle-ci n’est pas forcément identique pour un aîné et pour un cadet. Le psychothérapeute autrichien Alfred Adler (18701937), fondateur de la psychologie de l’individu, soupçonnait déjà, il y a presque un siècle, que ce facteur jouait un rôle de premier plan. Grossièrement, Adler considérait les aînés comme des névrosés, parce qu’après avoir eu la jouissance exclusive de leurs parents pendant des années, ils descendaient de leur piédestal lorsqu’un puîné se présentait. Assumant le rôle de « gardiens de l’ordre », ils auraient en outre tendance à être à la fois consciencieux et conservateurs. Les benjamins, de leur côté, passant leur enfance au milieu de frères et sœurs plus grands, développeraient une forte ambition. Enfin, les enfants “du milieu” seraient placés de façon optimale dans la famille et se distingueraient par leur stabilité émotionnelle. Adler lui-même était le deuxième d’une famille de sept enfants...

Les aînés seraient des leaders, les cadets, plutôt des rebelles. Simple idée reçue ou fait réel ?

EN BREF £ Les premières recherches scientifiques sur le sujet ont semblé confirmer l’idée, populaire, que les aînés sont plus conservateurs et autoritaires, et les cadets plus rebelles et tolérants. £ Toutefois, ces travaux comportaient plusieurs faiblesses méthodologiques et des études à large échelle plus récentes ont fortement nuancé leurs conclusions. £ Le rang de naissance semble en revanche influer sur l’extraversion, le leadership et le QI, légèrement plus élevé chez les aînés.

DARWIN, MARX, MUSSOLINI, STALINE… Le psychologue américain Frank Sulloway, au milieu des années 1990, a cherché à identifier une influence du rang de naissance sur le caractère,

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en s’intéressant à l’histoire de personnages célèbres : les leaders emblématiques sont-ils des premiers-nés et les grands rebelles des « petits frères » ? Il semble que oui : parmi les cadets, le psychologue a trouvé des penseurs novateurs et des révolutionnaires, tels que Charles Darwin, Karl Marx et le mahatma Gandhi. Parmi les aînés, il a découvert des leaders autoritaires comme Joseph Staline et Benito Mussolini. Son explication ? Chaque enfant s’installe sur un certain créneau au sein de la famille et utilise ensuite ses propres stratégies pour s’en sortir dans la vie. Les aînés et les enfants uniques ont moins de raisons de remettre en cause le statu quo et s’identifient plus fortement à la vision du monde de leurs parents. Les frères et sœurs plus jeunes, qui doivent trouver une niche inoccupée au sein de la famille pour attirer l’attention de leurs géniteurs, explorent d’autres chemins. Cette catégorisation est populaire parce qu’intuitive, et du fait que chacun trouve facilement un exemple de grande sœur raisonnable et de petit frère rebelle dans son entourage. De fait, les idées d’Adler apparaissent encore régulièrement dans les guides éducatifs et continuent de faire écho dans l’esprit des parents. Certaines recherches ont semblé confirmer l’idée que le rang de naissance façonnerait la personnalité. En 1968, le psychologue américain Richard Nisbett a par exemple montré que les


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LIVRES

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p. 92 Sélection de livres p. 94 Décryptage d’une arnaque à la confiance

SÉLECTION

A N A LY S E

Par Jérôme Palazzolo

TECHNOLOGIE Votre cerveau est un super-héros Anatole Lécuyer Humensciences

PSYCHIATRIE Pop & Psy Jean-Victor Blanc Plon 2019, 256 pages, 18 euros

E

nchaîne-t-on obligatoirement les provocations en tout genre lorsqu’on est bipolaire, à l’instar du rappeur Kanye West, lui-même atteint de ce trouble ? La schizophrénie ressemble-t-elle à un dédoublement de personnalité comme dans le film Black Swan ? Qu’est-ce qu’une série comme 13 Reasons Why raconte de l’état psychologique des adolescents ? Les artistes sont-ils condamnés au destin tragique de Amy Winehouse, morte d’un abus d’alcool à l’âge de 27 ans ? Répondre aux questions fréquemment posées sur la santé mentale en s’appuyant sur la culture pop, tel est le pari – brillamment réussi – du psychiatre Jean-Victor Blanc. Les troubles psychiques fascinent, et nombre d’œuvres de fiction les mettent en scène. Avec une certaine ambivalence. D’un côté, les représentations artistiques de ces troubles sont souvent terrifiantes et prises pour argent comptant par le public. Bien sûr, c’est le propre d’un film ou d’un roman que de jouer avec la réalité – Jean-Luc Godard ne disait-il pas du cinéma qu’il est « la plus belle escroquerie du monde » ? Mais le risque est de renforcer les préjugés, avec diverses conséquences négatives : l’image inquiétante de l’hospitalisation en psychiatrie donnée par un film comme Vol au-dessus d’un nid de coucou, après avoir fait évoluer les méthodes d’internement, risque par exemple de perpétuer une représentation datant d’une autre époque, et ainsi de retarder l’accès aux soins… D’un autre côté, certaines œuvres offrent une description plus équilibrée – par exemple la série Homeland, sur le trouble bipolaire – et contribuent à la déstigmatisation de ces troubles. De même, le coming out d’un certain nombre de stars, qui parlent publiquement de leur maladie psychique, montre à tous qu’il est possible de réussir en dépit de cette maladie. De façon très didactique, Jean-Victor Blanc nous aide à faire la part des choses, en convoquant sa riche expérience clinique. Il conclut par un appel à utiliser la formidable puissance de la culture pop pour changer les représentations négatives dont sont trop souvent victimes les patients : si la mise en scène de héros issus de minorités ethniques aide à combattre le racisme, ne peut-il en être de même pour les troubles psychiques ? Jérôme Palazzolo est psychiatre, psychothérapeute et professeur de psychologie clinique à l’université internationale Senghor.

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2019, 240 pages, 21 euros

PSYCHOLOGIE DE L’ENFANT Docteur Feel Good David Gourion & Muzo Odile Jacob

2019, 136 pages, 15,90 euros

S

tress scolaire, omniprésence des écrans, dangers de l’alcool et du cannabis… Comment parler de tout cela aux adolescents sans s’embarquer dans de stériles leçons de morale ? Tout simplement en leur mettant entre les mains cette passionnante bande dessinée du psychiatre David Gourion et du dessinateur Muzo. Avec humour et pédagogie, les auteurs font passer beaucoup d’informations sur les risques encourus à cet âge critique et sur les bonnes pratiques à adopter pour s’en protéger. Une lecture d’ailleurs utile au-delà du cas des adolescents, car elle donne à chacun les clés d’une hygiène de vie saine pour le cerveau.

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es dispositifs de réalité virtuelle et d’interfaces neuronales permettent désormais des prouesses aussi étonnantes qu’éclectiques, allant de la dégustation d’un cookie aux fraises – un casque sur les yeux et des tubes dans les narines pour diffuser les odeurs – au soulèvement d’un vaisseau spatial par la pensée, en passant par la vision à 360 degrés. Anatole Lécuyer, directeur de recherche à l’Inria, a participé à l’invention de plusieurs de ces dispositifs. Dans un style clair et vivant, il nous raconte cette aventure à la fois scientifique et personnelle, tout en présentant les applications potentielles. Au passage, il nous invite à un fascinant voyage à travers la perception humaine ; car pour bien la tromper, encore faut-il la connaître !


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COUP DE CŒUR Par Rebecca Shankland

ÉMOTIONS Le Plaisir de la musique Bernard Lechevalier Odile Jacob 2019, 240 pages, 22,90 euros

ENSEIGNEMENT Préparer les petits à la maternelle Boris Cyrulnik (dir.) Odile Jacob

2019, 256 pages, 17,90 euros

À

la rentrée 2019, l’instruction est devenue obligatoire dès l’âge de 3 ans en France. Et l’on comprend pourquoi à la lecture de ce livre, qui révèle à quel point un soutien insuffisant à cet âge risque d’instaurer des inégalités pénalisantes pour le reste de la vie. Une dizaine de spécialistes y décrivent toute l’importance des premières années pour la structuration cognitive, émotionnelle et sociale du jeune enfant, en passant différents thèmes en revue : mémoire, sécurisation affective, besoins de sommeil, langage… L’objectif : réfléchir aux apports potentiels de l’école maternelle sur tous ces plans et aux façons de les optimiser.

U

ne jeune femme qui ne distingu plus les sons au point de confondre le rire de son bébé et le bruit d’une moto, un chef de chœur qui a soudain l’impression que tous ses choristes chantent faux, un professeur quine reconnaît plus La Marseillaise… Grâce à l’étude de patients souffrant de diverses lésions cérébrales, le neurologue Bernard Lechevalier a clarifié les complexes réseaux neuronaux à l’œuvre dans la perception et l’appréciation de la musique. Il convoque ici ces études et bien d’autres pour s’interroger sur le singulier pouvoir de cette dernière : comment une simple mélodie peut-elle nous procurer des émotions aussi riches ?

PSYCHOLOGIE Le Temps de méditer Christophe André L’Iconoclaste 2019, 256 pages, 19,90 €

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aviez-vous que nous sommes parfois si absorbés par les écrans que nous en oublions temporairement de respirer ? Ce phénomène est qualifié d’apnée de l’e-mail par certains chercheurs. Si vous avez tendance à en être victime, ou s’il vous arrive d’épuiser votre énergie psychique pour des choses qui, après réflexion, ne le méritaient pas, ce livre est fait pour vous. Le psychiatre Christophe André, pionnier de la diffusion de la méditation de pleine conscience en France, nous y présente cette pratique avec légèreté, humour et précision. Élaboré à partir d’une série d’émissions diffusées sur France Inter, son ouvrage décline les grands domaines dans lesquels la méditation apporte des bénéfices : la maîtrise de l’attention, l’équilibre émotionnel, la libération des comportements automatiques et des pensées négatives, l’engagement plein et conscient dans ses actions ou ses relations avec les autres… Car de même que le sport est un entraînement du corps qui nous permet de rester en forme, les pratiques de pleine conscience sont un précieux moyen d’entraîner notre esprit, pour notre plus grand bien. À condition de s’y mettre réellement. « Ce n’est pas l’idée de méditation qui nous sauve, mais l’exercice méditatif », explique le psychiatre. Il nous offre tous les outils nécessaires pour cela, grâce à une série d’exercices qui parsèment le livre et à un CD audio de méditation qui l’accompagne. De multiples citations littéraires renforcent en outre le propos, également soutenu par des anecdotes impliquant des patients : « Plus je vis au présent, plus je me sens vivant », confie l’un de ces derniers. Autre atout, et non des moindres, l’auteur en profite pour tordre le cou à un certain nombre de critiques couramment adressées à la méditation, comme celle d’enfermer les pratiquants dans le déni et la passivité : « Méditer ce n’est pas se voiler la face, c’est regarder la réalité en face. Regarder la vie en face, dans la beauté ou l’adversité, accueillir les moments de bonheur et ceux de douleur, savourer les premiers, affronter les seconds, sans jamais renoncer à comprendre et à agir. » Rebecca Shankland est maîtresse de conférences en psychologie à l’université Grenoble-Alpes.

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LIVRES Neurosciences et littérature

SEBASTIAN DIEGUEZ Chercheur en neurosciences au Laboratoire de sciences cognitives et neurologiques de l’université de Fribourg, en Suisse.

Melville Décryptage d’une arnaque

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n inconnu vous accoste dans la rue et, après un aimable échange de paroles, vous demande de lui remettre votre porte-monnaie ou votre montre… Vous exécuteriez-vous ? Bien sûr que non ! Pourquoi feriez-vous une chose pareille ? Et pourtant, c’est bien la mésaventure qui est arrivée aux victimes d’un certain Samuel Thompson, également connu sous les noms de William Thompson, Samuel Thomas, Williams Evans, Samuel Davis et bien d’autres encore, mais surtout sous le sobriquet de The ConfidenceMan (« l’Homme de Confiance »), que lui ont donné les journalistes du New York Herald lors de son arrestation le 8 juillet 1849. L’article rapportait la méthode étonnante de cet arnaqueur à la petite semaine : se faisant passer pour une vieille connaissance oubliée, Thompson demandait à ses cibles si elles avaient confiance en lui, puis, lorsqu’elles répondaient par l’affirmative,

Dans son roman Le Grand Escroc, l’écrivain Herman Melville montre à quel point la capacité à gagner la confiance est la base de l’arnaque. Une capacité qui se décline en deux stratégies.

£ Le Grand Escroc raconte l’histoire d’un arnaqueur aux mille visages embarqué sur un bateau à vapeur. £ Son secret est d’exploiter admirablement les différentes facettes du sentiment de confiance, déjà décrites par les philosophes écossais du siècle des Lumières. £ Ses méthodes évoquent aussi parfois un phénomène de mimétisme animal récemment découvert par les biologistes et qualifié de « mascarade agressive ».

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repartait avec leur argent ou quelque bien leur appartenant. « CONFIDENCE-MAN » L’anecdote ne serait restée qu’un exemple parmi tant d’autres de la crédulité humaine, si elle n’avait suscité un flot intarissable de commentaires dans la presse de l’époque, le public semblant fasciné par l’aplomb inouï et la simplicité de cette escroquerie. Depuis, le terme confidence-man est souvent utilisé par les AngloSaxons pour désigner les arnaqueurs usant de leur bagout pour exploiter la naïveté des gens. Le cas de Samuel Thompson a même inspiré un roman à Herman Melville, l’auteur de Moby Dick. En 1857, il publie The Confidence-Man : His masquerade (Le Grand Escroc en français). Le livre est si mal reçu par le public et la critique que l’écrivain mettra un terme à sa carrière de

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À retrouver dans ce numéro

p. 72

BABY TRUMP

Aujourd’hui, Donald Trump gouverne en tweetant plus vite que ses équipes et que son état-major. Serait-ce un signe d’impulsivité, une dimension de personnalité qui se met en place très tôt au cours du développement de l’enfant lorsque celui-ci n’apprend pas à différer la réalisation de ses désirs ?

p. 60

SYNDROME PRÉTRAUMATIQUE

Les personnes sujettes à l’éco-anxiété, angoissées par l’avenir de la planète, sont parfois atteintes d’un syndrome qualifié de prétraumatique, par analogie avec p. le syndrome de stress post-traumatique 16 SURCHARGE GÉNÉTIQUE qui affecte les victimes de guerres Les déficits intellectuels liés à la trisomie 21 seraient dus ou d’attentats. Elles présentent à un excès de gènes causé par la présence du troisième des signes de détresse par anticipation chromosome 21. Les cellules nerveuses tenteraient de freiner l’action de ces gènes surnuméraires, mais d’une catastrophe à venir. en feraient trop, provoquant un déficit d’activité. p. 26

MAIN DU DIABLE

« Au xixe siècle, les gauchers étaient brutalisés, brimés… On les considérait comme des dégénérés et des pervers sexuels » Pierre-Michel Bertrand, historien spécialiste des gauchers.

p. 82

57 %

du temps éveillé est consacré, chez les personnes atteintes de rêverie compulsive, à imaginer des scénarios où elles endossent le rôle d’un héros, vivent des aventures extraordinaires, ou s’évadent simplement du quotidien. p. 34

p. 54

MICROTUBULE

Les fibres neuronales qui relient entre eux les hémisphères du cerveau sont en partie composées de minces tubes appelés microtubules. Leur structure diffère chez les gauchers et les droitiers, à cause de mutations génétiques.

CANARD SENTINELLE

Le canard colvert ne dort que d’un œil lorsqu’il est en périphérie de son groupe, pour surveiller les prédateurs éventuels. Pour cela, il éteint une moitié de son cerveau, et garde l’autre allumée.

p. 88

AÎNÉ(E)S

Au sein d’une même fratrie, l’aîné(e) présente statistiquement une plus forte tendance au leadership que ses frères et sœurs.

Imprimé en France – Maury imprimeur S. A. Malesherbes – Dépôt légal : février 2020 – N° d’édition : M0760118-01 – Commission paritaire : 0723 K 83412 – Distribution Presstalis – ISSN 1639-6936 – N° d’imprimeur : 242096 – Directeur de la publication et gérant : Frédéric Mériot

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Cerveau & Psycho n°118 - frévrier 2020  

« Tiens, toi aussi tu écris de la main gauche ? » Il n’en faut souvent pas plus pour nouer une conversation, voire enclencher une complicité...

Cerveau & Psycho n°118 - frévrier 2020  

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