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Quand on a commencé à regarder le ciel…

BULLETIN DES ARCHIVES VLADIMIR GHIKA 4ème Année, no 4—2018 Le 26 mars 2017 Claudia Tudose, fille spirituelle de Monseigneur Vladimir Ghika, s’est éteinte à Bucarest. En hommage à sa personne et à sa courageuse implication en soutien à l’Église alors en pleine persécution, en 1952, nous nous sommes proposé de lui consacrer tout un numéro du Bulletin des Archives Vladimir Ghika.

J’entretenais avec elle une relation épistolaire (notamment depuis la mort de l’éminent historien de Byzance Pierre Năsturel), j’avais entendu parler d’elle par des collègues professeurs de Bucarest, mais je ne l’avais rencontrée de visu que rarement.

Une pensée pieuse pour Claudia Tudose Alexandru Niculescu1 Sous le signe protecteur du Bienheureux Vladimir Ghika J’ai appris, tard et de loin, que la professeure Claudia Tudose s’était éteinte. 1 Alexandru Niculescu est né à Craiova le 20 août 1928. Il a suivi les cours de la faculté de lettres de Bucarest (1947-1951). Alors qu’il n’était encore qu’en 3e année universitaire, il a été nommé par le professeur Alexandru Rosetti, titulaire de la chaire, préparateur à la chaire d’histoire de la langue roumaine. Il est ensuite passé à la chaire de linguistique romane, dirigée par le professeur Iorgu Iordan. Il a étudié le roumain et l’italien et a passé son doctorat en linguistique italienne. À partir de 1957, il occupe un poste de lecteur de roumain puis de professeur invité à Vienne, Berlin, Padoue, où il crée un solide centre d’études de langue roumaine. Il rentre en Roumanie, puis devient, à partir de 1980, professeur associé de roumain et d’italien à l’Université de la Sorbonne à Paris. À partir de 1986, il travaille en parallèle aussi en Italie, où il crée la chaire de roumain à la Faculté d’Udine. Il est l’auteur de nombreuses études. Citons, par exemple, les quatre volumes dédiés à la langue roumaine et ses nombreux autres travaux sur les langues romanes. En 2017, il a publié un volume intitulé « le Christianisme roumain – étude historico-philologique ». En septembre 2018, il a reçu, des mains du président roumain Klaus Johannis, l’ordre du Mérite Culturel, au grade de grand officier, pour sa contribution à la promotion de la langue roumaine.

Claudia Tudose (1.01.1925 - 26.03.2017)

J’ai pu le faire assez tard, quand je suis rentré en Roumanie après une longue période passée au loin. Et maintenant que Claudia Tudose nous a quittés, j’ai eu le privilège inattendu de lire un cahier écrit de sa main, grâce à la bienveillance de la famille d’Emanuel Cosmovici et de quelques proches amis de la professeure. Dans ces pages, l’on découvre qu’elle s’était convertie au catholicisme du temps où elle était lycéenne, à Botoşani, ce qui peut définir la véritable personnalité de Claudia Tudose. L’auteure décrit sa vie mouvementée et ses réussites professionnelles si difficilement obtenues. Si nous regardons le chemin qu’elle a parcouru, du Botoşani de l’entre-deux-guerres à l’Université de Bucarest des dures années vécues par la Roumanie (1938-1956), le cahier autobiographique de Claudia Tudose éclaire non seulement sa propre personne mais aussi une époque aux événements impitoyables.


Ce cahier est un véritable trésor. Surtout maintenant que son auteur a disparu, ces notes ont la valeur d’un véritable document historique. C’est pourquoi j’ai eu la hardiesse de le lire et de le présenter ici, comme un hommage rendu au souvenir de Claudia Tudose. Une dette de conscience m’a poussé à le faire. * Claudia Tudose était d’origine modeste, provenant de la région de Botoşani, en Moldavie. Elle a été élevée par une mère aimante qui, courageusement, a consacré sa vie solitaire à sa fille. Celle-ci cependant, forte de sa confiance en « l’aide de Dieu », se montra dès le départ très ambitieuse, persévérante et surtout douée d’une grande force de travail. Première preuve : elle s’inscrit dans un lycée d’élite de la ville, là où entrent, après une sélection sévère, les rejetons de bonnes familles. Au milieu d’eux, la modeste Claudia passe brillamment un examen d’admission et est reçue (taxes scolaires élevées !) dans les classes secondaires (vers 1938). C’est là son point de départ excelsior ! Le lycée d’élite « Carmen Sylva » (malgré certaines oppositions de la part de sa famille paternelle) a déterminé et orienté sa vie. Au cours de ses études secondaires, elle fait la connaissance d’une professeure de français extraordinaire, fille d’un consul français de Iaşi – dans les années 1940-1947 –, Charlotte Sibi (décédée en mai 1989) – qui a été pour elle un exemple de conduite dans la vie. Grâce à « Mademoiselle Sibi », cette élève « est devenue catholique ». Et toujours grâce à cette professeure Sibi, française, fille d’un consul français de Iaşi probablement antipétainiste, cette élève a compris qu’il ne faut pas être antisémite dans une période (1940-1944) où les jeunes filles juives expulsées de l’école avaient fondé un lycée mixte. Elle trouvait de l’aide dans les livres d’étude, chez sa professeure de français, qui « faisait la navette entre Iaşi et Botoşani, pour garder le contact avec ses élèves ». (Charlotte Sibi a été mise à la porte de l’enseignement roumain en 1948, mais s’est stabilisée en Roumanie.) Claudia 2

Bulletin des Archives Vladimir Ghika, no 4, 2018

Tudose – après quelques vicissitudes d’ordre médical – s’est « réfugiée » à Bucarest, en mars 1944 (à Iaşi « les Russes fondaient sur nous ! ») (« les Russes partaient à la chasse aux jeunes filles et les violaient ! »). Toujours grâce à Mademoiselle Sibi, elle prend contact avec l’ordre catholique des assomptionnistes dans lequel elle devient « tertiaire » et toujours grâce à elle – aidée aussi par les professeurs Petre Caraman de Iaşi et Victor Papacostea de Bucarest – elle s’inscrit à la Faculté de Lettres de Bucarest en mai 1945, quand elle devient définitivement catholique. À Bucarest, dans les milieux catholiques de la chapelle assomptionniste (de la rue Christian Tell) se sont déroulés des événements insolites, miraculeux. Près de la chapelle se trouvait l’Institut français d’études byzantines, possédant une salle de lecture attrayante, accueillante aux jeunes gens studieux, de par le calme qui y régnait. Là Claudia a connu celui avec qui elle aurait dû se marier (si la famille de celui-ci, de vieille souche aristocratique, ne s’y était pas opposée). Il s’appelait Petre (Pierre) Năsturel. Mais là, à l’automne 1946, elle a aussi rencontré l’Association des Jeunes Roumains Unis (ASTRU), et là encore Mgr Vladimir Ghika. Ce haut prélat d’origine noble, aujourd’hui béatifié, est devenu l’axe de l’existence de Claudia Tudose, de 1946 jusqu’à 1952 (date à laquelle le Bienheureux Vladimir Ghika a été arrêté puis tué dans les prisons communistes). L’auteur écrit : « Mgr Ghika a été mon confesseur et mon directeur spirituel. Il a été un véritable père pour moi, surtout dans les circonstances difficiles. Parfois j’allais même à la messe qu’il disait chez lui, boulevard Dacia. » [J’ai complété ces affirmations par d’autres références, antérieures, sur Mgr Vladimir Ghika. Une écrivaine, Sorana Gurian (1913-1956), à propos de qui j’ai écrit un article dans România literară, 20 – ayant eu une existence agitée, mais protégée par le Père Ghika – a écrit dans son Journal de Roumanie (1945-1947)  : « Pourquoi le Père est-il si bon ? On dirait que sa vie est faite pour celle des autres. Il n’a rien à lui. »]


Tant Sorana Gurian, juive convertie au christianisme en 1945, que Claudia Tudose, orthodoxe convertie au catholicisme, avaient dans le Père Ghika, alors prêtre à l’église Sacré-Cœur, église de la légation de France à Bucarest, un soutien divin « dans les durs moments de l’existence », à qui l’on « confiait les difficultés et les doutes, c’est-à-dire tout ». Je n’exclurais pas l’hypothèse que ces deux « chers enfants » de Mgr Ghika ont eu, en ces années-là, l’occasion de se rencontrer dans l’ambiance rédemptrice de la Légation ou de la Chapelle françaises ! La convergence des témoignages concernant Mgr Ghika béatifié en août 2013 est cependant troublante... En tous cas, la jeune moldave s’est placée, dès le départ, du bon côté de l’histoire. Peut-être que son appartenance à la confession catholique a aussi servi Claudia Tudose. Une fois supprimé l’« Institut de langues étrangères » (en fait, c’était l’institut « Maxime Gorki » de langue russe), ses cadres didactiques ont été reclassés dans d’autres établissements d’enseignement supérieur. Sa chance – même « avec beaucoup de difficultés » (« parce que j’étais une inconnue ! ») – a été son entrée à la chaire de langue roumaine au sein de la Faculté de philologie de Bucarest. Où, bien entendu, elle s’est trouvée sous la sévère direction du

Claudia Tudose avec Helga Cosmovici (1961)

Claudia Tudose avec sa mère (1972)

professeur Al. Rosetti (« je désirais me réaliser sur le plan professionnel »). Mais Al. Rosetti n’apprécie pas ses productions scientifiques. Par contre, un autre académicien, le professeur Iorgu Iordan, auquel la nouvelle venue a fait appel, décide la publication des travaux de Claudia Tudose dans les revues spécialisées de linguistique (je passe les raisons politiques conjecturées par l’auteure). En tous cas, Claudia Tudose a produit des ouvrages dont elle affirmait qu’ils ont été appréciés tant en Roumanie qu’en « Russie et en Amérique ». Le fait d’être « assistante à la Faculté » constituait pour elle un qualificatif social suffisamment élevé (ce qui lui a fait résister aux approches insinuantes et répétées de la Securitate). Cela a dû se passer dans les années 19601965 – si une datation nous est possible. En tous cas, à partir de 1968 environ et jusqu’en 1975, Claudia Tudose s’est efforcée d’obtenir le prérequis de la condition universitaire : le doctorat. Le directeur de thèse, Iorgu Iordan, a accepté le sujet proposé longtemps auparavant par le professeur Gavril Istrate de Iaşi – et, en 1975, Claudia Tudose a pu soutenir sa thèse de doctorat (sur les suffixes caractéristiques de la langue roumaine « populaire »). Et voici donc Claudia Tudose consolidant avec persévérance son assise au sein de l’Université de Bucarest ! Nous pouvons admettre qu’étant moldave, elle a bénéficié de la bienveillance du professeur Iorgu Iordan – mais son intégration à la chaire de langue roumaine d’Alexandru Rosetti ne lui a pas été très facile. À cette chaire travaillaient essenBulletin des Archives Vladimir Ghika, no 4, 2018

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tiellement d’anciens élèves du professeur, liés entre eux par une certaine collégialité et amitié. Parmi eux, Claudia Tudose – elle-même une personne modeste et discrète, solitaire – restait une « inconnue ». On ne savait qui elle était, ni d’où et comment elle « était apparue » à la chaire bucarestoise ! Une venue d’ailleurs! * C’est dans de telles circonstances que je l’ai rencontrée, moi, vers 1992. D’où mon désir de la mieux connaître. Très vite, parlant avec elle, je me suis rendu compte que je me trouvais devant un être extraordinaire, porteur de nombreuses valeurs spirituelles qu’elle affirmait avec modestie, mais sans hésiter. Elle était profondément catholique, elle était aux côtés de ceux qui militaient alors pour la béatification de Monseigneur Vladimir Ghika. Mais – surprise  ! – j’apprenais que ses relations avec la France, avec la langue et la culture française étaient bien antérieures aux miennes, moi qui venait de Paris. Elles dataient des années 1940-1944, du temps de Botoşani et elles s’étaient nouées par l’intermédiaire de « Mademoiselle Charlotte Sibi » et du consul français de Iaşi. Il a fallu beaucoup de temps pour que, par des conversations ou la correspondance (et maintenant grâce à ce cahier autobiographique), je réussisse à mieux comprendre l’individu timide et solitaire qu’était Claudia Tudose. Avec des horizons culturels et théologiques ouverts sur le catholicisme, Claudia Tudose était proche des milieux sociaux juifs. Elle n’a jamais participé à l’antisémitisme officiel de la Roumanie des années 1940-1944, elle avait des amis juifs et reconnaissait leurs mérites. J’ajouterais ici la confiance en soi, ainsi qu’une persévérance infatigable avec laquelle – par le travail – elle avait construit sa vie et son activité intellectuelle de Botoşani à Bucarest. Et sa courageuse conversion confessionnelle, son passage convaincu, décisif, de l’orthodoxie au catholicisme, mérite d’être appréciée. Mais ce qu’il faut admirer dans la vie de 4

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Claudia Tudose c’est sa relation totale, permanente, avec l’« Astre » de son existence : Mgr Vladimir Ghika. Celui-ci a réussi – comme elle l’écrit ellemême – à « semer dans son âme » une « foi inébranlable ». Peu savent sans doute qu’aux moments difficiles de sa vie et de son travail, Claudia Tudose invoquait, dans ses prières, l’aide venue d’en haut du Bienheureux Vladimir Ghika. Ne faudrait-il pas, maintenant qu’elle n’est plus parmi nous, penser que, là-haut, le bon prêtre béatifié bénit, veille et protège encore l’âme de celle qui l’a vénéré d’un saint amour ? Claudia Tudose perdure aujourd’hui par cet exemple de foi accomplie.

v Extraits du cahier autobiographique laissé par Claudia Tudose Ce texte autobiographique a été écrit par Claudia Tudose quelques années avant sa mort, à la demande d’Emanuel et Mihaela Cosmovici. Il n’a donc pas été rédigé pour être publié, ce qui explique son style un peu relâché parfois et les retours en arrière destinés à préciser certaines choses. Mais partout l’on sent la plume de la linguiste attachée à s’exprimer de la manière la plus correcte possible. Maman [Elena Tudose 30.03.19016.12.1983] est originaire du village de Popăuţi, situé à 3 km de Botoşani. Entre 14 et 16 ans2 elle est devenue orpheline de père et de mère. Une sœur aînée, Anica, mariée, a voulu la prendre avec elle pour s’occuper de ses enfants. (…) Maman était mignonne, intelligente, honnête, serviable et sociable. Un instituteur du village de Corni a voulu se marier avec maman, mais sa sœur [Anica] s’y est opposée. Elle n’avait personne pour l’aider à tenir la maison. Elle a forcé maman à 2 Donc à l’époque de la Première Guerre mondiale.


lui vendre la maison et le lopin attenant à la maison. (…)

Maman est allée à Botoşani et s’est fait embauchée comme femme de ménage chez l’avocat Apăteanu puis chez le professeur de physique du lycée de garçons « Laurian », Nicolae Blebea, où elle est restée 14-15 ans. Grâce aux premiers sous gagnés elle s’est achetée une paire de boucles d’oreilles que je porte, moi, comme symbole de la vie difficile qu’elle a eue.

Se sentant être victime du destin, elle a décidé d’avoir un enfant avec un homme intelligent. Ce fut mon père, Laurenţiu Pilat, avocat à Iaşi et beau-frère du professeur N. Blebea, chez qui maman travaillait. (…) La fille du professeur N. Blebea, Livia Blebea, m’a tenu sur les fonts baptismaux. Plus tard, quand j’ai eu 7 ans, ma marraine s’est mariée à un médecin français qu’elle avait connu alors qu’elle faisait ses études universitaires en France. Elle s’est installée à Dijon. Le professeur Blebea a proposé à maman d’aller en France, en tant que bonne au service de sa fille. Maman a refusé, en se disant qu’elle ne connaissait pas le français et que, moi, je ne pourrais pas étudier làbas comme dans mon propre pays. C’est de là qu’est né le différend [avec le professeur Blebea]. Au début, maman voulait que je fasse l’École Normale de jeunes filles pour gagner rapidement de l’argent. Mais l’École Normale de jeunes filles a déménagé dans une autre ville et maman a alors pensé que je devrais faire une école professionnelle pour apprendre la couture et la lingerie, surtout que j’avais du talent pour le travail manuel, vu les robes et la lingerie que je faisais pour ma poupée. J’ai refusé et j’ai menacé, si j’allais dans cette école, de ne rien apprendre et de redoubler. Je suis allée toute seule m’inscrire à l’examen d’entrée au lycée auquel j’ai obtenu 7,50 [sur 10], mais, étant ambitieuse, j’ai recommencé l’examen d’admission en automne et j’ai obtenu la note de 8,50. J’ai toujours été persévérante, travailleuse et ambitieuse et cela m’a aidé dans la vie, avec l’aide de Dieu. Le professeur N. Blebea, qui faisait aussi partie du Conseil d’administration du Lycée de jeunes filles « Carmen Sylva » a été fâché que j’aie osé m’inscrire au lycée. Il a appelé maman et il le lui a reproché : « Pourquoi astu mis ta fille au lycée ? » Maman : « C’est elle qui l’a voulu ! » Lui : « Et puis quoi encore ! c’est les parents qui décident ou c’est les gamins ? » (…) Bulletin des Archives Vladimir Ghika, no 4, 2018

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Les premières années de lycée, en 1ère et 2ème année [qui correspondent aujourd’hui au CM2 et à la 6ème en France], j’ai été quatrième de ma classe et j’ai obtenu une mention. À partir de la 3ème année j’ai été première de ma classe et ensuite première au niveau de l’ensemble du lycée et j’ai obtenu le 1er prix. La directrice de l’école, Mme Elena Haralamb, professeur de sciences naturelles, et toutes les professeures se sont opposé au désir du professeur N. Blebea et m’ont exempté de la taxe scolaire et m’ont même donné une bourse, et à partir de la 6ème année elles m’ont pris à l’internat, car, entre la 2ème année et la 5ème année (1938-1941), j’ai logé dans des conditions misérables. En fait, elles ont voulu me recevoir à l’internat avant cela, mais quand je leur ai dit : « Comment ma propriétaire va-t-elle se débrouiller sans l’argent que je lui donne chaque mois ? » toutes les professeures ont été très impressionnées. Maman est partie pour Bucarest en janvier 1938 et, moi, elle m’a laissée chez une dame, une connaissance de maman, très pauvre. La maison n’avait pas de fondation, elle était faite, je crois, de branches collées avec de l’argile, avec une seule rangée de vitres3 et de portes, de la terre battue par terre, il pleuvait dans la maison, l’hiver la neige se déposait sur les murs intérieurs, il y avait de la moisissure partout. (…) À l’internat, il m’a fallu aider l’administratrice à tenir les registres, je tenais une sorte de comptabilité, je payais ainsi l’internat, car j’y étais à titre gratuit. Comme j’étais sans famille, j’avais le droit de sortir seule de l’internat le dimanche, pour aller chez ma camarade de classe, Aurora Mătase, la fille du président du tribunal. Ses parents sont intervenus pour ce faire. J’apprenais le dimanche avec ma camarade. (…) Au lycée, j’ai eu une professeure de français extraordinaire, comme je n’en ai jamais eu, pas même en faculté. C’était une professeure extraordinaire à tous points de vue : elle savait beaucoup de choses, elle savait 3 Les maisons roumaines sont généralement dotées d’une double rangée de vitres à cause du froid hivernal. 6

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enseigner, bonne pédagogue qu’elle était, elle avait du cœur, était modeste, un modèle digne d’être suivi, auteur de manuels qu’elle avait faits avec l’aide de son père. C’était la fille du consul français de Iaşi qui était resté en Roumanie après son départ à la retraite. Elle s’appelait Charlotte Sibi4, c’est grâce à elle que je suis devenue catholique. Dans la période 1940-1944, les jeunes filles juives ont été expulsées des écoles publiques. A été créé un lycée pour elles, mixte, pour les filles et les garçons. Melle Sibi les a beaucoup aidées, elle les recevait chez elle, elle leur prêtait des livres de la bibliothèque du lycée, elle discutait avec elles de littérature et des problèmes de la vie. (…) Mais en 1948, avec la réforme de l’enseignement, elle a été expulsée de l’enseignement par une inspectrice juive, parce qu’elle « n’était pas digne d’être professeure, éducatrice etc. » (…) C’est ainsi qu’elle est partie à la retraite avant l’heure et qu’elle a donné des leçons particulières jusqu’à la fin de sa vie (26 mai 1989), à 87 ans. Elle habitait Iaşi et faisait la navette pour les heures qu’elle avait au lycée de jeunes filles de Botoşani. Le mardi matin elle arrivait à Botoşani et le vendredi après-midi elle repartait à Iaşi pour passer le week-end en famille. * En été 1942, je suis venue rendre visite à maman et j’ai logé là où elle travaillait, chez une famille de professeurs à la retraite, rue Paris n° 58. (…) Le 22 mars 1944, quand j’ai terminé le lycée, je suis partie définitivement de Botoşani, et me suis réfugiée chez maman à Bucarest, parce que les Russes arrivaient. J’ai pu partir assez facilement grâce à la famille Mătase, lui était président du tribunal, et nous avons pu facilement monter dans le train où il avait un compartiment réservé. Moi, j’ai juste pris mes livres pour le baccalauréat. Après le premier bombardement [sur Bucarest], le 4 avril 1944, je suis partie dans un camp de vacances pour élèves et étudiantes réfugiées à Sighişoara, puis le camp a été transféré à 4 Voir le livre bilingue d’Olivier Dumas, Charlotte Sibi - Demoiselle de Français / Domnişoara de Franceză, Institutul European, Iaşi, 2011.


Daneş, près de Sighişoara. (…) J’ai passé le baccalauréat à Arad, car les lycées de Botoşani avaient été déplacés dans le village de Cermei près d’Arad, et moi j’espérais qu’il y aurait quelqu’un de Botoşani dans la commission. Il n’en a rien été, mais j’ai impressionné les membres de la commission par mes réponses. J’ai été deuxième, avec 8,50. Le premier était le fils du professeur de géographie ou d’histoire de la commission, qui était d’Arad. Tout le mérite en revient aux professeures exceptionnelles que j’ai eues. Normalement les élèves de Botoşani passaient le baccalauréat à Iaşi, où il y avait deux commissions. À chaque commission le premier ou le deuxième ou les deux étaient des élèves, garçons ou filles, de Botoşani. (…) À mon retour d’Arad, je me suis arrêtée à Zlatna où Melle Sibi était réfugiée avec l’Université de Iaşi. Elle avait une sœur, responsable de thèses à la Faculté de physique ou de chimie de Iaşi. Une autre de ses sœurs était mariée à Petre Caraman, folkloriste et slaviste, professeur universitaire à Iaşi5. Puis je suis revenue au camp de Daneş. En août 1944, le camp a été dissout parce que les Russes arrivaient. La directrice du camp a placé les filles qui ne savaient où aller dans des familles des villages. Moi je suis retournée à Zlatna, car j’avais entendu dire que les Russes partaient à la chasse aux filles et les violaient. Ils les cherchaient dans les greniers, dans les meules de foin etc. Pendant mon séjour à Zlatna, je suis allée avec Melle Sibi à Cărbunari près de Blaj, où j’ai connu le Père Merx6, prêtre assomp5 Petru Caraman (1898-1980) a été exclu de sa chaire par le régime communiste. En 1991, il est devenu membre post mortem de l’Académie Roumaine. Il est le père du mathématicien Petru Caraman et le grand-père de Florentin Crihălmeanu, évêque gréco-catholique de Cluj-Gherla. 6 Le Père Adhémar Merckx (1889-1953). En 1923, il est envoyé en Transylvanie où l’Assomption est sollicitée par les évêques uniates. Il devient professeur et confesseur au grand lycée de jeunes filles de Blaj, puis supérieur de la communauté en 1925. Le 18 mai 1941, il reçoit à Blaj la bénédiction abbatiale de rite oriental qui le crée archimandrite de l’Église roumaine unie. En 1947, le Père Adhémar va se reposer quelque temps en Belgique, mais le visa de rentrée en Roumanie lui est alors refusé. Il meurt le 13 juillet 1953.

tionniste belge. Je crois que c’est lui qui m’a mise en relation avec les assomptionnistes de Bucarest. Je suis même entrée dans l’ordre des tertiaires assomptionnistes, mais peu à peu toutes les tertiaires, âgées, sont mortes, je suis restée seule avec une autre et finalement j’ai laissé tomber, car j’avais trop à faire avec mon travail. À Zlatna, je suis restée 8 mois, car il était très difficile de voyager. Il n’y avait que deux trains par semaine pour les civils, tout le transport était réservé à l’armée, aux Russes. Je ne suis rentrée à Bucarest qu’en avril 1945, quand mon tour est venu (je m’étais préinscrite) de voyager dans un camion de la Société aurifère de Zlatna. Le voyage a coûté 5.000 lei, montant acquitté par Melle Sibi. En route, le camion a été arrêté et contrôlé par les soldats russes qui recherchaient les Bessarabiens pour les renvoyer en Bessarabie7. Ils se sont arrêtés sur moi à cause de mon prénom, Claudia, qui est assez fréquent chez eux et en Bessarabie. J’avais ma carte d’identité sur moi et je leur ai dit que j’étais née à Iaşi et que j’avais toujours vécu à Botoşani, et que maintenant j’allais voir ma mère à Bucarest, où elle était établie depuis janvier 1938. J’ai eu quelque émotion ! (…) Le 4 mai 1945, je suis devenue catholique, c’était la Sainte-Monique, ensuite cette fête a été déplacée à la fin août. Je n’ai pas voulu faire ce passage quand j’étais encore au lycée, pour ne pas causer de tort à Melle Sibi8. En 1942, quand je suis venue pour la première fois à Bucarest, je suis allée au SacréCœur et, après la messe, j’ai abordé le Père Chorong9, et lui ai dit que je voulais devenir catholique et lui m’a donné ma première médaille miraculeuse. (…) 7 Annexée à l’URSS à la fin de la guerre. 8 Les autorités orthodoxes auraient vu d’un mauvais œil qu’une professeure catholique ait une influence religieuse sur une élève orthodoxe dans un lycée public. 9 Le prêtre lazariste français Georges Schorung, vicaire de la chapelle française Sacré-Cœur. Il a été expulsé de Roumanie en 1950. Revenu en France, il a réuni et transcrit une grande quantité de documents destinés au dossier de béatification de Vladimir Ghika. Bulletin des Archives Vladimir Ghika, no 4, 2018

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J’ai oublié de dire que, pendant toutes les années de lycée [à Botoșani], de la 1ère à la 8ème classe, la religion était obligatoire, elle faisait partie du programme. Nous avions une heure de religion [orthodoxe] par semaine. Nous avons eu un prêtre cultivé, très bon professeur, le Père Simionescu. Nous avions même des contrôles en religion. Le Père nous demandait d’aller à l’église chaque dimanche et, pour cela, nous avions un carnet indiquant les dates et que signait le prêtre de l’église où nous assistions à la messe. En 8ème, ou en 7ème et 8ème, je ne sais plus qui a eu l’idée, Mme Mătase ou nous, ma camarade Aurora Mătase et moi, que quand nous avions beaucoup à apprendre ou quand le temps était trop mauvais, nous n’allions pas à l’église et nous imitions la signature du prêtre. Moi j’imitais la signature du Père Irimescu qui m’avait baptisé. Vous vous seriez attendu à ça de ma part ? En tous cas, la religion apprise au lycée nous aidait dans la vie à nous porter correctement, honnêtement, de manière civilisée, même si l’on n’était pas pratiquant. (…) Au foyer [estudiantin] Prahoveanu [de Bucarest] j’ai connu Doina Făget qui s’est mariée à Viorel Ionescu, premier violoniste à l’Opéra Roumain. Quand j’habitais ce foyer, j’allais à la messe à la chapelle des pères assomptionnistes de la rue Cristian Tell où se trouvait l’Institut Français d’Études Byzantines. J’y ai connu tous les prêtres qui étaient là, le Père Vitalien Laurent10 en tête, homme de grande science en matière d’études byzantines. C’est dans cette chapelle que je suis passée au catholicisme. J’allais souvent à la salle de lecture de l’Institut Français d’Études Byzantines, parce qu’il était proche du foyer, qu’on y était plus au calme qu’au foyer où il y avait une salle de lecture par étage. C’est là que j’ai connu celui avec qui je devais me marier, Petre Năsturel11, qui s’est spécialisé en byzantinologie. (…) 10 Vitalien Laurent (1896-1973). Ordonné prêtre en 1924, il intègre la même année les Échos d’Orient dont il devient le directeur en 1930. Après le transfert de la rédaction d’Istanbul à Bucarest, il demeure en Roumanie jusqu’à son expulsion en 1947. 11 Petre (Pierre) Şerban Năsturel (1923-2012). En 1949, il présente sa thèse de doctorat à l’Université de Iaşi portant le titre Contributions à l’histoire des relations roumano-byzantines. Ce fut un byzantinologue réputé. 8

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À l’automne 1946, Doina Făget m’a emmenée à l’ASTRU [Association des Étudiants Roumains Unis12] rue Polonă. C’est là que j’ai connu Mgr [Vladimir] Ghika, le Père [Tit Liviu] Chinezu13, le Père [Vasile] Mare14, 12 Gréco-catholiques. 13 Tit Liviu Chinezu naît le 22 décembre 1904, à Iernuțeni (Reghin), département du Mureș. Après être allé à l’école élémentaire à Huduc puis au collège à Reghin, il fait ses deux dernières années de secondaire à Blaj, au lycée Saint-Basile-le-Grand, obtenant le baccalauréat en 1925. Il est ensuite envoyé à Rome, au Collège Pontifical Grec, en tant que séminariste de l’archevêché d’Alba Iulia et Făgăraș. Il y obtient son doctorat en philosophie en 1927, à l’Athénée De Propaganda Fide, et sa licence en théologie à l’Athénée Angelicum, en 1931. Il est ordonné prêtre à Rome en 1931. De retour en Roumanie, il occupe le poste de chapelain des écoles de Blaj, puis, en 1932, il est nommé professeur de théologie. Entre 1941 et 1945, il est recteur (directeur) de l’Académie théologique (Grand Séminaire) de Blaj. il est un membre actif de la Société « Saint Nicétas de Rémésiana », réunissant des prêtres gréco-catholiques célibataires. En 1946, il est nommé protopresbytre de Bucarest, puis, en 1948, chanoine du Chapitre de Blaj. À l’église Saint-Basile de Bucarest beaucoup d’étudiants de valeur se réunissent autour de lui et forment une sorte d’université libre, dont le recteur et le professeur de philosophie est le Père Tit Liviu Chinezu, tandis que l’aumônier en est Mgr Vladimir Ghika. Il est considéré par la Securitate comme « l’un des plus fermes opposants à l’union entre l’Église Gréco-Catholique et l’Église Orthodoxe Roumaine ». Il est arrêté dans la nuit du 28 au 29 octobre 1948, en même temps que les évêques gréco-catholiques et 25 autres prêtres des curies éparchiales, dans le cadre de la persécution communiste visant à supprimer l’Église Unie par haine contre la foi catholique et contre l’union liant les gréco-catholiques au Saint-Siège. Dans le camp de Căldărușani, il est consacré évêque en 1949, par mandat secret de la Nonciature apostolique ; il offre alors sa vie « pour servir Pierre ». Refusant d’abjurer sa foi catholique, il est transféré en mai 1950 à la prison à régime d’extermination de Sighet. Il y tombe gravement malade à cause des terribles conditions de vie de la prison. Ne recevant aucune sorte de soins médicaux, sa maladie s’aggrave ; il est isolé dans une cellule où il meurt après quelques heures, le 15 janvier 1955. Il a la consolation de recevoir l’absolution sacramentelle de la main des évêques « balayeurs » du jour, Mgr Alexandru Todea et Mgr Adalbert Boros. 14 Vasile Mare (1919-2004). Le 24 février 1946, Il est ordonné à Blaj par Mgr Traian Frenţiu, évêque d’Oradea et administrateur apostolique de la Métropolie de Blaj. Après son ordination, il est envoyé à Bucarest en tant que prêtre desservant la paroisse Saint-Basile, le curé en étant le Père Tit Liviu Chine-


le Père [Gheorghe] Radu15 et la famille Cosmovici. J’y allais chaque dimanche à 16h, quand y était célébrée une messe à notre intention. Mgr Ghika et Horia Cosmovici16 nous parlaient. De 1946 à 1952 (le 18 novembre 1952), Mgr Ghika a été mon confesseur et mon directeur spirituel. Il a été un vrai père pour moi, surtout dans les circonstances difficiles. J’allais aussi parfois à la messe que Mgr Ghika célébrait chez lui Bd Dacia. (…) En janvier 1950, j’ai rompu avec Năsturel. Je n’étais pas à la hauteur parce que je ne provenais pas d’une famille à armoiries. (…) Ensuite, pour ne pas sombrer, je me suis dit qu’il y avait des personnes plus malheureuses que moi et que c’est eux qu’il me fallait

aider. J’ai alors pensé à Helga [Cosmovici], chassée de chez elle, ses biens confisqués et se retrouvant seule avec deux enfants. Je me suis vêtue de ses habits de malheur et je suis restée proche d’elle tant que j’ai pu, moi et maman. (…) À partir de décembre ou de novembre/octobre 1948, j’ai été professeure de roumain, nommée par le ministère, à la place de mon ancienne professeure de lycée, elle aussi réfugiée à Bucarest et maintenant en congé maladie pour 1 an. (…) J’ai oublié de dire qu’en 1947 et 1948 (en été) j’ai participé aux exercices spirituels prêchés par le Père Eugen Popa, que j’ai revu à Cluj en octobre 2000, et le Père Ioan Suciu17,

zu. Après la suppression de l’Église Gréco-Catholique, en 1948, le Père Vasile Mare a poursuivi son sacerdoce dans la clandestinité. En 1951, il devient menuisier sur un chantier de construction, mais à la fin du mois de juillet de cette même année, il est découvert et arrêté. Le Tribunal Militaire le condamne à 5 ans de prison, pour « activité à caractère contrerévolutionnaire et omission de dénonciation ». Il passe ses premières années de prison à Jilava. Entre 1952 et 1953, il est envoyé aux travaux forcés sur le chantier du canal Danube-Mer Noire, puis en 1953 et 1954 il est détenu à la prison de Gherla. À partir de juillet 1954 il travaille dans la mine de Cavnic jusqu’en octobre 1955 année de sa libération. Il travaille ensuite à Baia Mare comme travailleur non qualifié, à l’usine d’outillage minier, puis comme chauffeur de chaudières, puis comme tourneur jusqu’en 1963. Après un cours de qualification en tant que dessinateur industriel, il travaille comme concepteur à l’Institut de Recherche et de Conception dans la Construction de Machines à Baia Mare, jusqu’à son départ à la retraite, en 1979. Jusqu’à la chute du pouvoir communiste, en 1989, il a poursuivi son activité pastorale clandestine, étant sans cesse harcelé et contrôlé par la Securitate. 15 Prêtre gréco-catholique, vicaire de l’église Saint-Basile. Arrêté, il est passé par la prison de Jilava. 16 Horia H. Cosmovici (1909-1998), avocat, inscrit au barreau d’Ilfov, il a travaillé aux côtés du célèbre avocat Istrate Micescu. Le 8 septembre 1943, Horia Cosmovici s’est converti au catholicisme de rite latin dans la chapelle privée de Mgr Vladimir Ghika. Le 16 décembre de cette même année, il a épousé Helga Popa. Après 1944, il a été arrêté six fois et fait en tout 17 ans en prison. En 1964, suite à la grâce accordée à l’ensemble des détenus politiques roumains, il est libéré du camp de travail forcé de Periprava (dans le Delta du Danube). Le 13 mai 1969, il a été ordonné prêtre gréco-catholique par l’évêque Iuliu Hirțea.

17 Ioan Suciu, fils de prêtre, naît à Blaj, département d’Alba, le 3 décembre 1907. Après avoir suivi les écoles primaire et secondaire à Blaj, il y obtient son baccalauréat en 1925, au lycée Saint-Basilele-Grand. Il est ensuite envoyé à Rome, au Collège Pontifical Grec, en tant que séminariste de l’archevêché d’Alba-Iulia et Făgăraș. Il obtient son doctorat en philosophie en 1927, à l’Athénée De Propaganda Fide, et son doctorat en théologie, en 1932, à l’Athénée Angelicum. Revenu en Roumanie, il est nommé professeur de religion au Lycée Commercial de garçons de Blaj, puis au lycée Saint-Basile-le-Grand. En 1939, lui sont confiés des cours à l’Académie Théologique. Pieu, énergique, plein de zèle, intelligent, excellent prédicateur, très respecté, il réussit à capter l’énergie des jeunes en publiant pour eux des ouvrages de grande valeur catéchétique. En 1940, il est nommé évêque auxiliaire d’Oradea, où, entre 1940 et 1946, il mène un apostolat impressionnant, en dépit des difficultés nées de la guerre et du régime horthyste. Début 1947, il revient à Blaj en tant qu’administrateur apostolique de l’Archevêché d’Alba-Iulia et Făgăraș, où il affermit le zèle du clergé et du peuple par ses nombreuses initiatives pastorales et spirituelles. Il devient célèbre pour ses prêches, par lesquels il encourage le peuple chrétien dans sa foi, lui qui commence à sentir la pression exercée par les autorités communistes pour lui faire quitter l’Église Roumaine Unie (Gréco-Catholique). Vu que les autorités craignent sa très grande popularité, il est arrêté à deux reprises, en septembre 1948, au cours de ses visites pastorales. Il est arrêté une troisième fois le 27 octobre 1948, en même temps que les autres prélats unis (gréco-catholiques), au cours de la persécution communiste qui a pour but de supprimer l’Église Gréco-Catholique, par haine contre la foi catholique et contre son union au Saint-Siège. Il est retiré du camp organisé au Bulletin des Archives Vladimir Ghika, no 4, 2018

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dont les prêches étaient si captivants. P[ierre] Năsturel a été lui aussi à ces exercices spirituels et je crois que ce qu’a dit le Père Suciu l’a si impressionné qu’il a éclaté en sanglots, et le 6 janvier 1949 il est devenu catholique chez Mgr Ghika. Lui aussi fréquentait l’ASTRU. Les Pères assomptionnistes de l’Institut Français d’Études Byzantines ont été expulsés du pays pour avoir hébergé je ne sais quelle personne poursuivie par la Securitate18. (…) En 1948 j’avais rédigé un travail de licence sur Molière, mais, en 1952, plus rien n’était valable de ce que j’avais appris jusqu’alors. Toutes les matières de l’examen d’État étaient, à première vue : marxisme, français (littérature communiste), pédagogie soviétique et philologie romane (grammaire comparée des langues romanes) que j’ai choisie à la place de la littérature roumaine où personne n’était en état de fournir une bibliographie. Par exemple, le Coq de [la fable] la Bourse aux deux écus symbolisait le koulak du village roumain et le reste du même acabit. C’est l’explication que l’on donnait au cours de littérature roumaine. Pour l’examen d’État j’ai révisé avec ma camarade de lycée Lelia Băluş (Zwerling), qui était déjà assistante à la chaire de langue française. Son père était un très bon avocat pour lequel M. Mătase, le président du tribunal, avait fait des pieds et des mains pour le garder au sein du barreau alors qu’il était juif. Et cela jusqu’en 1944. Lelia avait deux ans de moins que moi, mais l’on se connaissait bien. Pour certaines matières, c’est elle qui a fourni le matériel, pour d’autres, moi. Moi, je me suis procuré les réponses à 72 sujets sur le marxisme, faites par le major de la promotion de médecine (1950). C’est une camarade de lycée, juive, qui me les a données, nous étions amies et elle passait l’examen d’État en même temps que moi, monastère de Căldărușani et amené à Bucarest, au ministère de l’Intérieur, où il est soumis à de durs interrogatoires afin de l’impliquer dans un procès politique. En mai 1950, il est transféré à la prison à conditions d’extermination de Sighet. Souffrant de colite chronique, il ne peut obtenir un régime alimentaire adéquat, ni des soins médicaux. Il meurt de faim en prison, le 27 juin 1953. 18 Il s’agit de Camil Demetrescu. 10

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mais en médecine. J’ai dû rédiger un autre travail de licence pour le français. J’habitais rue Olari et Lelia logeait rue Zborului. J’allais tous les jours chez elle par le tramway 1 ou 21, deux stations en direction de Sf. Gheorghe. L’une d’entre nous lisait un cours faisant partie de la bibliographie, l’autre écoutait. Chaque fois que c’était mon tour d’écouter, je m’endormais, alors que je buvais trois petits cafés par jour. Lelia disait avoir appris de moi à faire du café. À l’examen, l’on nous a décerné des qualificatifs qui ont été ensuite transformés en notes ; ma moyenne a été de 8,50. À l’automne 1952, l’Institut de Langues Étrangères de la rue Schitu Măgureanu, faisant face au lycée Lazăr, a été créé. N’y ont été recrutés que des étudiants ayant un bon dossier [du point de vue social] (certains d’entre eux n’avaient même pas terminé le lycée) et les professeurs provenaient des lycées, voire des collèges. C’est ainsi que je suis devenue assistante au sein de cet institut : j’avais passé l’examen d’État cette année-là, j’avais un bon dossier et puis ma camarade Lelia Băluş, avec qui j’avais étudié pour l’examen d’État et qui avait des relations au sein du ministère de l’Éducation, est intervenue pour moi. Je crois que c’est cela qui a le plus compté. Peut-être aussi le fait que, dans la période 1940-1944, alors que mes camarades juives portaient l’étoile jaune à la poitrine, je n’avais pas honte de me promener avec elles quand je sortais de l’internat le dimanche, quand j’allais à l’église puis leur rendais visite. (…) En 1955, quand l’institut a été supprimé et a été réuni à la Faculté de Philologie, j’ai été la dernière professeure acceptée à la chaire de langue roumaine, sur les instances du directeur de l’institut, Emil Baldan, un juif, professeur de langue roumaine. À partir de 1952, j’ai été l’objet d’une plus étroite attention de la part de la Securitate, parce que je travaillais dans l’enseignement supérieur, et parce que j’ai porté une lettre de Mgr Ghika à Predeal, au Père Menghes19 (…). 19 Cet échange de correspondance clandestin avec Rome a été le motif de l’arrestation des deux prélats et de tout un groupe de prêtres et de laïcs catholiques. Comme on le sait, Mgr Vladimir Ghika sera


Je me souviens que mon premier travail scientifique, le Vocabulaire de base du XVIème siècle, a été qualifié par le professeur Al. Rosetti20 comme étant plein de naïvetés. Je l’ai alors donné au professeur I. Iordan21 qui était très juste dans ses appréciations professionnelles. Il l’a trouvé très bon et a proposé de le publier dans la revue Études et Recherches linguistiques, dans 2 numéros, parce que c’était une longue étude, et dans la Revue roumaine de linguistique. C’est plus tard que j’ai compris l’attitude du professeur Al. Rosetti. Moi je me plaignais de mes problèmes à une de mes amies Cornelia Iacob22 et, elle, elle informait la Securitate de ce qui se passait à la chaire de langue roumaine de la Faculté de Philologie. C’est ainsi que j’apparaissais, moi, comme une informatrice de la Securitate. Ce fut là ma peine pour le fait que je n’ai pas été arrêtée en 1952 pour la lettre de Mgr Ghika portée à Predeal23. condamné et mourra dans la prison de Jilava. Mgr Hieronim Menges (1910-2002) sera condamné à 20 ans de prison puis relâché en 1964. Il a pu partir en Allemagne en 1965, où il a rédigé un témoignage particulièrement important sur les derniers mois et les derniers jours de la vie de Mgr Ghika. 20 Alexandru Rosetti (1895-1990), linguiste et philologue roumain. Professeur à la Faculté de Lettres de Bucarest, il est l’un des principaux mentors de l’école linguistique de Bucarest, aux côtés de Iorgu Iordan et d’Alexandru Graur. Il a été membre titulaire de l’Académie Roumaine à partir de1948. On l’a surnommé « le baron rouge ». 21 Iorgu Iordan (1888-1986), linguiste et philologue roumain. Orienté à gauche, il a été membre titulaire et vice-président de l’Académie Roumaine. 22 Claudia Tudose n’a très certainement pas vu les dossiers du CNSAS concernant cette personne (s’ils existent) et nous ne pouvons savoir si son opinion reflète la réalité. Mais nous savons cependant, d’après de nombreuses conversations personnelles eues avec elle, que Cornelia Iacob l’a terrorisée psychologiquement pendant une longue période de temps. En tout cas, cette conviction de Claudia Tudose reflète l’atmosphère de peur et de soupçon qui régnait entre collègues au temps du communisme. 23 Claudia Tudose interprète mal les choses ici. Elle exprime sa crainte, qui l’a poursuivie toute sa vie, au sujet de ce que l’on pouvait penser du fait qu’elle n’avait pas été arrêtée pour sa participation à la transmission du mandat venu du Vatican. Claudia n’avait pas en mains toutes les informations dont nous disposons aujourd’hui. Nous tenterons d’élucider cette question dans les matériaux présentés plus bas.

Ensuite ils [les agents de la Securitate] se sont rendu compte que je n’aurais pas été capable de comprendre le contenu d’une lettre écrite en latin24. Mgr Ghika lui-même ne l’a pas lue [comme il l’a dit durant l’enquête]. Cette sanction a consisté en une tension psychologique permanente. (…) Quelque temps avant de mourir, maman m’a dit : « Tu crois que tout le monde est honnête et a l’âme pure comme toi ? », en faisant référence à des proches. Je l’ai contredite véhémentement, mais après sa mort je lui ai donné raison et cela m’a fait très mal. (…) Pour revenir à Mgr Ghika, je répète qu’il a été plus qu’un père pour moi, il m’a guidé dans tous les difficiles épisodes de ma vie. Il savait être proche de nous et s’occuper de telle manière de nos âmes qu’on avait l’impression qu’il ne s’occupait que de nous, qu’il n’avait soin que de nous. Il avait une manière particulière de pénétrer les âmes, de sorte qu’il pouvait prévoir comment elle évoluerait et ainsi mieux la guider. Il a planté en mon âme une foi indestructible. Le mari d’une amie parti en Amérique (il y est avec toutes sa famille : sa femme, ses enfants, ses petits-enfants), après avoir lu l’article sur le procès de Mgr Ghika paru dans la revue Pro Memoria [vol. 5/2004], s’est étonné que je n’aie pas été en prison pour la lettre portée à Predeal. Il m’a répété plusieurs fois que, pour cela, je devais faire au moins 5 ans de prison. Vainement je lui ai expliqué comment s’étaient déroulés les interrogatoires à la Securitate [en 1953] et que j’étais convaincue que Mgr Ghika avait fait ce miracle pour moi. C’est là mon sort d’être soupçonnée d’avoir rendu service à la Securitate ! Je suis sûre que Mgr Ghika a prié pour moi pour que je n’aille pas en prison, parce que maman serait restée seule et moi je n’y aurais pas résisté. Je ne crois pas que mes arguments aient convaincu l’enquêteur : « Vous-même, si un ami vous priait de porter une lettre en province, vous lui refuseriez ce service ? » Et à ses menaces de me mettre en prison, je lui 24 Au sujet des lettres, voir les entretiens et explications qui suivent. Bulletin des Archives Vladimir Ghika, no 4, 2018

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répliquais : « Vous pouvez m’incarcérer, me battre, me tuer, je suis innocente. » On fait le courageux quand on est jeune ! (…)

v Pourquoi Claudia Tudose n’a-t-elle pas été arrêtée, alors qu’elle avait facilité la transmission d’un document d’importance maximale venu du Vatican ? Mgr Vladimir Ghika a été arrêté le 18 novembre 1952, comme faisant partie du « lot25 » Menges. Pendant l’enquête, qui a été menée par la Securitate entre novembre 1952 et mars 1953, le cas des « lettres » transmises à Predeal à Mgr Hyeronimus Menges, alors ordinaire substitut de l’Archevêché Romano-Catholique de Bucarest, a entre autres été abordé. Lors de l’interrogatoire du 2 janvier 1953, l’une des questions a été : « Tu as déclaré lors de l’interrogatoire du 24 décembre 1952 que tu as eu des contacts avec Menges grâce à d’autres personnes que celles-ci ? La cellule d’enquête te demande de lui dire en quoi ont consisté ces contacts ? » Réponse de Mgr Ghika : « Avec le Père Menges j’ai aussi eu des contacts indirects. Par l’intermédiaire de Claudia Tudose j’ai ainsi transmis au Père Menges une circulaire venue des organes supérieurs de l’Église Catholique. » Il est plus que probable que ce n’est pas Mgr Ghika qui a dévoilé le nom de Claudia, mais, sous la torture, un autre membre du lot Menges. Quand Mgr Ghika a vu que les enquêteurs connaissaient le nom de Claudia Tudose, il n’a plus caché le fait qu’il l’avait envoyée à Predeal. Il est intéressant de constater que, sur le procès-verbal d’interrogatoire du 2 janvier 1953, alors que Mgr Ghika indique le nom de Claudia Tudose, un officier de la Securitate mentionne de sa main : « Qui est-ce et que sait-il sur elle ? » C’est ainsi que Claudia 25 Ensemble des accusés dans un même procès. 12

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Tudose en est arrivée à être interrogée en 1953, comme on peut le voir tant dans un procès-verbal du dossier du lot Menges que dans les entretiens transcrits plus loin. À la fin de cet interrogatoire, Claudia a pu rentrer chez elle. Elle a attribué cela à un miracle réalisé par Mgr Ghika. Et l’on peut effectivement penser que ce fut un miracle, comme nous allons essayer de le montrer plus loin. Pour commencer, dressons la liste des raisons pour lesquels Claudia a pu échapper à l’arrestation : a) Il existe un document de la Direction I de la Securitate dans lequel il est signalé qu’il existe d’autres jeunes qui sont allés porter des documents au Père Menges, comme par exemple : Paula Diculescu (la femme de Sandu Klein), Micheline Schubert, Puiu Viehmann, Nina Anca et d’autres. L’on soupçonnait qu’ils avaient pu être formés pour devenir des « messagers » catholiques. Cependant aucune des personnes susmentionnées n’a été arrêtée. La décision a sans doute été prise, dans le cas du lot Menges, de n’arrêter que les « messagers » ayant été enregistrés par les microphones cachés chez le Père Menges, à Predeal, où il était assigné à résidence. b) Claudia Tudose n’a pas été enregistrée par les microphones de la Securitate pendant son entrevue avec Mgr Menges. Normalement, les enregistrements étaient déclenchés par un milicien se trouvant dans un logement situé à côté de la chapelle. Ce milicien devait ensuite aller à Brașov pour que les bandes magnétiques y soient lues. La Securitate locale s’est plainte à ses supérieurs du fait que le poste d’enregistrement du Père Menges n’était pas toujours couvert, à cause des déplacements de ce milicien. c) Il faut rappeler aussi que Claudia Tudose avait une origine sociale « saine26 » du point de vue communiste. Sans doute ce fait l’a-telle aidée à ne pas être arrêtée. d) Dans le dossier de la Securitate concernant Claudia Tudose, l’on peut voir que beaucoup plus tard, l’on a essayé par le chantage de la racoler pour en faire un informateur (elle 26 C’est-à-dire que sa famille était d’origine paysanne pauvre, sans terres, voir à ce sujet les extraits de son cahier autobiographique.


était cadre universitaire et avait sa mère à charge). L’officier racoleur a appris à un moment donné que Claudia Tudose avait été impliquée en 1952 dans le lot Menges. Le racolage a échoué à cause de la résistance de Claudia Tudose, et le supérieur de l’officier en question a indiqué de sa main sur un document en marge de son nom : « Je vous avais bien dit que vous vous saouliez à l’eau froide !27 » Vu ce qui vient d’être dit, nous pouvons tirer la conclusion qu’en aucun cas Claudia Tudose n’a fait de compromis avec la Securitate, en 1953, pour échapper à la prison. e) Il faut encore observer que, pour apprendre quel était son canal de communication avec Rome, par lequel il avait reçu un courrier, Mgr Ghika, à 83 reprises, a été soumis à une simulation de pendaison, torture insupportable pour lui. Le mandat de Rome était en fait un document officiel venant de Mgr Domenico Tardini, secrétaire de la Congrégation pour les Affaires Ecclésiastiques Extraordinaires, par lequel Mgr Hieronymus Menges, alors ordinaire substitut de l’Archevêché Catholique de Rite Latin de Bucarest, se voyait attribuer le pouvoir de nommer des « délégués spéciaux » (aux pouvoirs quasi-épiscopaux), à une époque où la direction légitime de l’Église Catholique de Rite Latin de Roumanie se trouvait dans la clandestinité. Ce mandat venu de Rome rendait vain tous les efforts de la Securitate pour arrêter l’ensemble les prélats clandestins de l’Église Catholique de Rite Latin qui n’avaient pas accepté de collaborer avec elle. Ainsi, pour ce mandat, Mgr Ghika a été torturé, condamné et est mort en prison, tandis que Claudia a été épargnée. Ici apparait évidente l’intercession de Mgr Ghika en faveur de Claudia Tudose.

v Quelques documents laissés par Claudia Tudose Sa vie entière Claudia Tudose a prié Mgr Ghika et a toujours affirmé que celui-ci 27 Expression roumaine : c’est-à-dire qu’il se faisait des illusions (en pensant pouvoir la recruter).

l’avait aidée en permanence jusque dans les plus petits détails spirituels et dans les difficultés de la vie. Alors qu’elle a subi de nombreuses opérations et maladies, elle a vécu jusqu’à l’âge de 92 ans et s’est toujours débrouillée seule jusqu’au bout, refusant d’être aidée. Claudia Tudose nous a laissé plusieurs documents et témoignages : a) Un article paru dans Actualitatea creștină28. b) Un premier témoignage, qui porte la date du 9 août 1990 et a été rédigé à l’occasion de son adhésion à l’Institut Vladimir Ghika fondé en France et dont le secrétaire général était Pierre Hayet. c) Un autre témoignage, qui a été écrit le 7 janvier 1994, quand le Père Horia Cosmovici a reçu de la part de l’Archevêque Catholique de Rite Latin de Bucarest la charge de rassembler des témoignages sur la vie de Mgr Vladimir Ghika. d) Un témoignage de Claudia Tudose, qui conserve également la mémoire de son visage, a aussi été intégré au film Lettres à mon frère en exil, réalisé par Ana Boariu en 2008. e) Emanuel Cosmovici a réalisé quelques enregistrements d’elle. f) Un témoignage plus ample est consigné dans le cahier autobiographique dont nous avons reproduit de larges extraits ci-dessus. Tous ceci nous permet, entre autres, de présenter la personnalité de Mgr Ghika vue par Claudia Tudose. Son témoignage du 9 août 1990 (point b ci-dessus) consigne ce qui suit : « J’ai connu Mgr Vladimir Ghika en 1946, lors des réunions dominicales de l’Association des Étudiants Roumains Uniates (ASTRU), qui se tenaient rue Polonă à Bucarest. Peu de temps après et jusqu’à son arrestation il a été mon guide spirituel. J’aimerais tant vous faire part des faits qui justifient pleinement la béatification de Mgr V. Ghika, mais je ne suis pas en état de le faire 28 Revue hebdomadaire de l’Archevêché Latin de Bucarest. Bulletin des Archives Vladimir Ghika, no 4, 2018

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tant ils sont nombreux. Je vais essayer cependant d’en exposer quelques-uns. L’influence qu’il a eue sur nous a été immense.

Mgr Vladimir Ghika et le Père Tit Liviu Chinezu avec les jeunes de l’ASTRU, devant l’église de la rue Polonă, 7 juillet 1947 (Claudia Tudose est la seconde en bas à droite)

Mgr V. Ghika savait se rapprocher de l’âme des jeunes et les conduire vers Dieu par les qualités spirituelles particulières que chacun possédait. De même, il prévoyait et nous en avertissait, avec beaucoup de délicatesse, quels étaient nos défauts ou nos péchés qui pourraient devenir des traits de caractère qui pourraient faire obstacle à notre progression spirituelle. Il se consacrait tant à chacun d’entre nous que l’on avait l’impression qu’il ne s’occupait que de nous-même, qu’il avait soin de nous seuls en tout ce qui nous concernait. Il insistait beaucoup sur la nécessité de la présence de Dieu dans nos âmes. La vie de Mgr Vladimir Ghika en union permanente avec Dieu, en toutes circonstances, a été notre guide dans la vie et nous a donné courage et confiance dans les durs moments par lesquels nous sommes passés. Il a semé et a consolidé en nous une foi inébranlable. Il nous est resté vivant en mémoire la manière dont il priait et dont il célébrait la messe, sa modestie, son érudition, son don total au prochain, étant aux côtés du peuple roumain dans la plus difficile période de son 14

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histoire, ainsi que les souffrances de Mgr V. Ghika en prison, pour Jésus et pour l’Église. Mgr V. Ghika a été pour nous un modèle de sainteté, d’attitude chrétienne, qui a laissé son empreinte dans nos âmes de telle sorte que nous nous référons souvent à lui : « Mgr Ghika disait... », « Mgr Ghika faisait comme ça... », « Mgr Ghika priait comme ça... » etc. Il fut pour moi comme un véritable père auprès de qui je courais demander conseil ou aide pour toutes sortes de problèmes29. Et je fais encore aujourd’hui de même, car, de l’au-delà, il me donne encore la réponse attendue. » Le témoignage du 7 janvier 1994 (point c ci-dessus) est, dans son contenu, semblable à celui du 9 août 1990. Nous n’en citerons qu’un paragraphe : « Dans la période 1968-1974, l’une des plus difficiles périodes de ma vie, je l’ai senti près de moi, m’aidant à retrouver la santé après de très nombreuses maladies et opérations, à obtenir mon doctorat, malgré toutes les embuches qu’on a pu me tendre, et à obtenir un logement, chose très difficile à cette époque. »

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Claudia Tudose à propos de la lettre reçue de Mgr Ghika pour être portée à Predeal à Mgr Menges – entretiens avec Emanuel Cosmovici – Dans l’enregistrement réalisé par Emanuel Cosmovici le 11 avril 2004, nous apprenons des détails sur l’épisode où Claudia Tudose a porté la « lettre » au Père Hieronymus Menges à Predeal. 29 Les agendas de Mgr Vladimir Ghika consignent à différentes dates, dans la période 1946-1952, la présence de Claudia Tudose soit à la messe, soit dans le cadre des rencontres ayant lieu à l’église gréco-catholique de la rue Polonă, aux cours de philosophie scolastique (par exemple, en 1947, les 10, 17 et 21 mai ; 2 juillet) ou aux réunions appelées génériquement ASTRU (8 juin ; 6 juillet ; 19 octobre ; 2 et 23 novembre ; 14 et 21 décembre) ou encore à la Réunion Unioniste (10 juillet), soit enfin, naturellement, lors de confessions. Les agendas de la période 1949-1952 notent des rencontres beaucoup plus fréquentes, parfois plusieurs fois par mois.


« Em. C. : Comment ça s’est passé l’histoire de la lettre ? Et tout d’abord, tu as mieux connu Mgr Ghika pour qu’il ait eu comme ça confiance en toi ? C. T. : Oui, bien sûr que oui. Il est devenu mon confesseur, mon directeur spirituel. [...] En tous cas, tu avais l’impression que comme il s’occupait de toi, tu avais l’impression qu’il ne s’occupait que de toi seul, que tu étais son seul objet d’intérêt, tu comprends ? [...]

Page de l’agenda de Mgr Vladimir Ghika de l’année 1947, à la date du 31 décembre

Em. C. : Il te connaissait fort bien. C. T. : Oui, il me connaissait très bien. Em. C. : [...] Quand ça s’est passé l’histoire de la lettre ? C. T. : C’était en septembre, Je crois que c’était à l’automne 5230, quand Bob31 est venu me voir et m’a dit : « Va voir Monseigneur », qu’il était à Saint-Vincent, d’aller y chercher une lettre à emporter à Predeal chez Mgr Menges. Je crois que Lucia Santa32 avait déjà 30 Pour mieux préciser la date, voir la note 156 de l’article d’Emanuel Cosmovici, « Atacul stalinist împotriva Bisericii Catolice din România. Răspunsul Monseniorului Ghika » (l’Attaque stalinienne contre l’Église Catholique de Roumanie. La réponse de Monseigneur Ghika), p. 233-322 in Rolul Bisericii Catolice din Europa de Est la căderea comunismului (le Rôle de l’Église Catholique d’Europe de l’Est dans la chute du communisme), Ed. Sapientia, Iași, 2015. 31 Agenor (Bob) Danciul, un fils spirituel proche de Mgr Ghika. Il est passé par les prisons communistes avant de devenir prêtre gréco-catholique. 32 Lucia Florei (Santa), fille spirituelle de Mgr Ghika, ayant fait partie du lot Menges, dont Mgr Ghika faisait également partie. Elle a été arrêtée le 10.11.1952, en descendant d’un train venant de Predeal.

été arrêtée, parce qu’elle avait déjà porté des lettres à plusieurs reprises. Je suis allée un dimanche, je crois, ou un samedi, en tout cas en fin de semaine à Predeal. Em. C. : Oui mais, avec Monseigneur, quand tu es allée le voir... C. T. : Je suis allée chez lui le lendemain. Em. C. : Où ça, chez lui ? C. T. : À Saint-Vincent. Et il m’a donné la lettre. [...] Après la messe, il m’a donné la lettre... Em. C. : Que t’a-t-il dit ? Il ne t’a pas demandé si tu voulais prendre ce risque ? C. T. : Non, il ne m’a parlé d’aucun risque. À cet âge on ne se rend pas compte du risque, tu sais  ? Surtout que, comme élève, j’avais été deux fois là-bas, à Predeal, et j’ai dit que j’allais là-bas revoir les lieux, passer un dimanche à la montagne, et puis il faisait beau, c’était un bel automne, et j’y suis allée et ai donné la lettre au Père Menges. Em. C. : Il n’a pas eu peur en te voyant ? Ou est-ce qu’il te connaissait déjà ? C. T. : Il ne me connaissait pas. Em. C. : Qu’est-ce que tu lui as dit ? C. T. : Je lui ai dit que c’était une lettre de Mgr Ghika. Je ne savais pas de quoi il s’agissait et on a peu parlé, il y avait une sœur, une religieuse, elle m’a servi du miel et un verre d’eau, ensuite je suis allée à la chapelle, j’ai prié et je suis partie à la gare pour prendre le train du retour. J’y suis restée quelques heures, je me suis promenée dans Predeal.

Claudia Tudose devant la chapelle de Predeal à l’occasion de l’entretien avec Ana Boariu pour le film Lettres à mon frère en exil réalisé en 2008 Bulletin des Archives Vladimir Ghika, no 4, 2018

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Em. C. : Mgr Menges, tu t’en souviens, il avait peur, il était anxieux ? C. T. : Non, non. Je n’ai pas eu l’impression qu’il avait peur. [...] Em. C. : En 52 ? C. T. : En 52, et peu après, le 18 novembre, Monseigneur a été arrêté. » Au cours du même enregistrement, Claudia Tudose se souvient de l’interrogatoire auquel elle a été soumise en 1953 par deux officiers de la Securitate. Il résulte du procès-verbal d’interrogatoire que l’un d’entre eux était le lieutenant Gheorghe Mihăilescu, celui-là même qui s’était occupé de Mgr Ghika. Voici la description de cet épisode : « C. T. : Je crois qu’après cela, en 1953, en début d’année, j’ai été convoquée à la Securitate, ils m’ont retenue plusieurs heures et m’ont menacée, qu’ils allaient m’arrêter, qu’ils allaient... Moi, comme on peut le faire quand on est jeune, j’ai dit au gars : « Si un ami ou une connaissance vous avait prié d’aller porter une lettre quelque-part, vous auriez refusé ? Je ne connais pas, je ne connaissais pas le contenu de la lettre, moi je suis allée me promener. On m’a prié de le faire, je l’ai fait. » Et puis… des menaces, je sais plus quoi… Tu sais comment sont les jeunes, ils bravent ; moi, j’ai dit  : «  Vous n’avez qu’à m’enfermer, me tuer, faites ce que vous voulez, ça m’indiffère, je sais que je ne suis pas coupable.  » Mais je crois que là, Monseigneur, depuis sa prison, il a pris tout sur lui… A-t-il parlé ; est-ce que ça a coïncidé avec ce que j’ai dit… que la fille ne savait rien ; qu’elle a dit qu’elle allait se balader. Peut-être ai-je dit cela à Monseigneur quand il m’a donné la lettre. Que j’avais déjà été à Predeal, que je saurais dire que je suis allée me promener. Je crois. Em. C. : Combien de fois t’ont-ils convoqué à la Securitate ? C. T. : J’y suis allée une seule fois. Mais ils m’ont retenue plusieurs heures. Ils m’ont rappelée une autre fois, en 62, mais c’était pour une autre histoire. J’avais une amie, une Transylvaine, elle avait été à l’école NotreDame, mais c’était un agent de la Securitate 16

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et je ne m’en étais pas rendue compte. Elle était informatrice et je ne m’en suis pas rendue compte. » Toujours à propos de l’interrogatoire de 1953, Claudia Tudose apporte plus de précisions dans un autre enregistrement réalisé par Emanuel Cosmovici, le 24 décembre 2006 : « Em. C. : Comment t’ont-ils convoquée ? C. T. : Je ne sais plus, je crois qu’ils m’ont envoyé un papier chez moi. [...] Em. C. : Mais tu as pensé alors que tu pourrais être arrêtée ? C. T. : Oui, comment ne pas y penser ? Em. C.  : Tu as préparé des affaires à emporter ? C. T. : Non, je n’ai pris aucune affaire. Em. C. : Où es-tu allée ? C. T. : À la Milice de la Capitale. Em. C. : Tu as gardé la convocation ? C. T. : Non je ne l’ai pas. Non. Je ne sais pas comment ils m’ont convoquée. Ou peutêtre que quelqu’un est venu à la porte. Je ne sais plus exactement, ou bien on m’a envoyé un papier, ou par téléphone, je ne sais plus comment. Mais le jour et l’heure étaient fixés. Em. C. : Oui. C. T. : J’y suis restée de 5 heures de l’aprèsmidi jusqu’à 11 heures du soir. Em. C. : Ah. [...] Et que t’ont-ils dit ? Prenez place ? C. T. : Oui, bien sûr. Que je m’asseye. Em. C. : Combien étaient-ils ? C. T. : Un seul. Mais par intervalles un autre arrivait et parlait à celui qui était là, puis ressortait, puis il revenait de temps en temps. Em. C. : Et comment s’est déroulé ton interrogatoire ? [...] Il te posait des questions ? C. T. : Oui, il m’interrogeait sur la lettre portée à Predeal. [...] Em. C. : Tu as compris qu’ils savaient ? C. T.: Bien sûr, bien sûr que oui. Surtout que je savais que Monseigneur avait été arrêté le 18 novembre 52. Comment ne pas savoir ? Em. C. : Bien... Et l’enquêteur, qu’est-ce qu’il faisait, il écrivait ? C. T. : Je ne me souviens pas de ça non plus.


Em. C. : Après ça l’un d’eux a battu [le procès-verbal] à la machine... Et tu as signé33. C.  T.  : De ça non plus je ne me souviens plus, vois-tu. Em. C. : Tu as signé tant le document rédigé à la main, fait par lui, que celui battu à la machine. Ça a donc pris du temps de le battre... C. T. : Probablement. Em. C. : Bon... Et comment il s’est adressé à toi ? Madame, Mademoiselle ? C. T. : Je ne sais plus comment il disait. Enfin si, la lettre et si c’était quelque chose... je ne savais pas... j’ai commis un acte grave. J’ai dit que je n’en savais rien. J’avais pensé que c’était une lettre de prêtre à prêtre, comme ça : « Comment ça va ? Comment va la santé ? Comment marche ton activité pastorale ? » De ce genre. Je n’avais aucune idée du destinataire et de l’expéditeur. Em. C. : Et comment parlait-il ? Il était poli ? C. T. : Je crois qu’il était poli, mais proférant des menaces cependant. Em. C. : Comme quoi ? C.  T.  : que je ne me rendais pas compte qu’ils allaient m’arrêter, qu’ils allaient me battre, qu’ils allaient je sais plus quoi ? Em. C. : Qu’ils allaient te battre ? C. T. : Oui. Ça c’est sûr. Toutes sortes de menaces. [...] Moi alors je crânais, j’avais peur, mais je bravais. Ça ne faisait rien. Ils pouvaient me battre, m’enfermer, me tuer, « faites ce que vous voulez de moi, je suis innocente. Je n’en sais rien. » Encore cet argument. Chez eux ça ne tenait pas. Je crois que cette fois ça a été un miracle de Monseigneur parce qu’ils arrêtaient les gens, comment dire, même suite à une fausse dénonciation. Si quelqu’un voulait te faire du mal, il disait que tu as fait quelque chose… et tu étais arrêté, non ? À ça non plus il n’a pas répondu. Et je lui ai dit  : «  Si vous alliez quelque-part en province et qu’un ami vous priait d’y porter une lettre, vous auriez refusé ? » Il ne disait rien, tu vois ? [...] »

33 Ce procès-verbal d’interrogatoire de Claudia Tudose se trouve bien au dossier du lot Menges du CNSAS.

Claudia Tudose a fait preuve de beaucoup de courage et de beaucoup de confiance en Dieu. Son nom restera lié au nom de Mgr Vladimir Ghika et à celui de Mgr Hieronymus Menges concernant cette triste page d’histoire qu’est la persécution contre l’Église Catholique de Rite Latin de Roumanie.

v Sommaire Alexandru Niculescu - Une pensée pieuse pour Claudia Tudose Extraits du cahier autobiographique laissé par Claudia Tudose Pourquoi Claudia Tudose n’a-t-elle pas été arrêtée, alors qu’elle avait facilité la transmission d’un document d’importance maximale venu du Vatican ? Quelques documents laissés par Claudia Tudose Claudia Tudose à propos de la lettre reçue de Mgr Ghika pour être portée à Predeal à Mgr Menges – entretiens avec Emanuel Cosmovici

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v Les Archives Vladimir Ghika sont gérées par la Postulation de la Cause de Canonisation du Bienheureux Vladimir Ghika, dans le cadre de l’Archevêché Catholique de rite latin de Bucarest. Ont collaboré à ce numéro du Bulletin des Archives Vladimir Ghika: Luc Verly, Iulia Cojocariu, Emanuel Cosmovici, Mihaela Cosmovici. Mise en page et conception graphique: Iulia Cojocariu Pour plus d’information sur Mgr Vladimir Ghika : www.vladimirghika.ro www.vladimir-ghika.ro www.vladimiri-ghika-amicus.blogspot.com Pour nous contacter : Postulatura Cauzei de Canonizare a Fericitului Vladimir Ghika Str. G-ral Berthelot, 19 ; 010164, Bucuresti, Roumanie Tél. : 0212015400 ; 0212015401 ; Fax : 0213121207 Email : arhiva@vladimirghika.ro Bulletin des Archives Vladimir Ghika, no 4, 2018

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