NOVO N°65

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OURS

SOMMAIRE

Directeurs de la publication et de la rédaction : Bruno Chibane & Philippe Schweyer Rédacteur en chef : Philippe Schweyer ps@mediapop.fr 06 22 44 68 67 Secrétaire de rédaction : Aude Ziegelmeyer Relecture : Cécile Becker Direction artistique : Starlight Ont participé à ce numéro :

ÉDITO 7 YVES CHAUDOUËT 8-12 FOCUS 13-30

La sélection des spectacles, festivals et inaugurations

RÉDACTEURS Nathalie Bach, Cécile Becker, Nicolas Bézard, Valérie Bisson, Benjamin Bottemer, Alma Decaix-Massiani, Emmanuel Dosda, Sylvia Dubost, Caroline Châtelet, Lucie Chevron, Nicolas Comment, Christophe Fourvel, Clo Jack, Antoine Jarry, Guillaume Malvoisin, Stéphanie-Lucie Mathern, Martial Ratel, Mylène Mistre Schaal, JC Polien, Nicolas Querci, Aurélie Vautrin, Nathanaelle Viaux, Fabrice Voné, Clément Willer, Aude Ziegelmeyer.

ÉCRITURES 33-46

Les Éditions Finitude 34-41, Jack Kerouac 42-46

SCÈNES 47-54

Adrien Boissonnet 48-51, La Kulturfabrik 52-54

PHOTOGRAPHES ET ILLUSTRATEURS Vincent Arbelet, Pascal Bastien, Bearboz, Nicolas Bézard, Sébastien Bozon, Tanguy Clory, Nicolas Comment, Richard Dumas, Romain Gamba, Delphine Ghosarossian, Anne Immelé, Benoît Linder, Renaud Monfourny, Zélie Noreda, Arno Paul, Bernard Plossu, JC Polien, Olivier Roller, Dorian Rollin, Christophe Urbain, Nicolas Waltefaugle.

ARTS 65-92

Eva Aeppli 66-67, Karolina Pernar 68-69, Charles Belle 70-71, Benjamin Foudral 72-76, Anne Immelé 78-83, Yannis Roger 84-87, Francis Kauffmann 88-92

COUVERTURE Photo : Agnès Mathieu-Daudé en attendant le ferry, Calais, 1979. © Françoise Nodet IMPRIMEUR Estimprim – PubliVal Conseils

IN SITU 95-104

Dépôt légal : juin 2022 ISSN : 1969-9514 – © Novo 2022 Le contenu des articles n’engage que leurs auteurs. Les manuscrits et documents publiés ne sont pas renvoyés. CE MAGAZINE EST ÉDITÉ PAR CHICMEDIAS & MÉDIAPOP CHICMEDIAS 37 rue du Fossé des Treize / 67000 Strasbourg Sarl au capital de 47 057 € – Siret 509 169 280 00047 Direction : Bruno Chibane bruno.chibane@chicmedias.com — 06 08 07 99 45 Responsable administratif : Gwenaëlle Lecointe administration@chicmedias.com — 03 67 08 20 87

SONS 55-64

Au Maquis , Solaris Great Confusion 59-61, Brian Eno 62-63, Bon Moment 64 56-58

Les expositions du printemps

CHRONIQUES 108-122

Nicolas Comment 108-116, Stéphanie-Lucie Mathern 118-119, JC Polien 120, Nathalie Bach 122

SELECTA Livres 124 Disques 126

MÉDIAPOP 12 quai d’Isly / 68100 Mulhouse Sarl au capital de 1000 € – Siret 507 961 001 00017 Direction : Philippe Schweyer ps@mediapop.fr – 06 22 44 68 67 www.mediapop.fr

ÉPILOGUE 128

ABONNEMENT Novo est gratuit, mais vous pouvez vous abonner pour le recevoir où vous voulez. ABONNEMENT France : 5 numéros — 30 € Hors France : 5 numéros — 50 € DIFFUSION Contactez-nous pour diffuser Novo auprès de votre public. WWW.NOVOMAG.FR 5



LA TÊTE SOUS L’EAU C’était le début de l’été. Le soleil était en feu. J’ai plongé dans le Rhin avec mon Wickelfisch. Je n’avais plus qu’à me laisser porter par le courant pendant trois kilomètres et à admirer Bâle depuis le fleuve. Je commençais à peine à me détendre quand une nageuse s’est approchée : — Elle est bonne, hein ? Elle doit bien être à 25 °C. Je n’avais pas envie de parler. J’ai fait signe de la tête que oui. — Avec cette chaleur, ça fait du bien. Je me suis contenté de quelques battements de pieds discrets pour m’écarter, mais elle est restée dans mon sillage. — C’est la première fois que vous faites ça ? J’avais envie de nager en solitaire, pas de parler, mais elle a continué : — La vie est moins sympa quand on pédale en plein cagnard avec un sac à dos rempli de pizzas… Je me suis souvenu de mes boulots d’intérimaire. C ’é t a i t d a n s u n e a u t r e v i e . L e s r a y o n s électromagnétiques émis par le soleil véhiculaient un maximum d’énergie. J’ai plongé la tête sous l’eau pour me rafraîchir les idées. Elle avait un arrièregoût de médicament. J’ai pensé brièvement à la guerre en Ukraine, à la guerre en Syrie, à la guerre en Afghanistan, à la guerre au Mali, à la guerre partout. C’était horrible. J’ai replongé la tête sous l’eau pour ne plus y penser. En ouvrant les yeux, j’ai repéré un banc de minuscules poissons argentés. Ils paraissaient aussi joyeux et insouciants que des gamins lâchés dans une cour de récré. Quand j’ai relevé la tête, la nageuse était toujours là, à quelques centimètres de moi : — Il n’y a plus beaucoup d’endroits dans le monde où l’on peut se baigner. La plupart des fleuves sont trop pollués.

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Par Philippe Schweyer

J’ai encore fait oui de la tête avant de plonger une nouvelle fois. Maintenant, les petits poissons argentés me frôlaient comme autant d’éclats de lumière propulsés par une boule à facettes invisible. La nageuse est remontée à la surface en même temps que moi. Elle commençait à me taper sur les nerfs : — Qu’est-ce que vous avez à vous coller à moi ? — Je suis en mission. — En mission ? Quel genre de mission ? — Je suis chargée de vous sauver. Vos amis vous tirent vers le bas et la société postindustrielle n’a rien de mieux à vous proposer que la production, l’acquisition et l’utilisation de biens matériels. Il est temps de bâtir ensemble une société plus égalitaire et écologique. — Vous êtes complètement dingo ! Vous êtes dans une secte ou quoi ? — Je vous ai observé nager. Votre vie n’a aucun sens. — Qu’est-ce que ça peut vous faire ? Comment pourriez-vous donner un sens au chaos ? Qui êtesvous ? — Je suis une sirène et je veux vous sauver. — Les sirènes ont les cheveux longs. — Le monde change. Il existe désormais des sirènes à cheveux courts. — Il paraît que les sirènes chantent en allemand ? — Dans les opéras peut-être. Dans la vraie vie, nous chantons plutôt en anglais. Sans plus attendre, elle s’est mise à fredonner Diamonds & Rust un vieux hit de Joan Baez. Il était temps de sortir de l’eau.



YVES CHAUDOUËT

D’UNE FORME À L’AUTRE Par Caroline Châtelet ~ Photos : Delphine Ghosarossian

Rencontre avec Yves Chaudouët, artiste dont la multiplicité de formes travaille, mine de rien, à la mise en dialogues des personnes et de ce qui les entoure. Qu’est-ce qu’un livre ? Un objet, un souvenir, une trace, une manière de résister à la prédominance du virtuel, un hommage, la synthèse d’un travail, un récit, des histoires ? Peut-être se joue-t-il toujours un peu de tout cela (idéalement) à chaque fois. Peutêtre, aussi, les auteurs et concepteurs du livre ne soupçonnent-ils pas nécessairement toutes les potentialités de l’objet qu’ils façonnent. Ici, c’est un livre qui est à l’origine de cet article. Alors, peutêtre aussi, un livre est-il le lieu d’un dialogue : celui, certes initié dans les lignes qui vont suivre, mais surtout, celui que les lecteurs et regardeurs vont débuter, prolonger, entretenir avec ce qu’ils découvriront dans l’ouvrage. L’ouvrage, donc, s’intitule D’une table, l’autre. Accompagné des textes de l’enseignante et historienne de l’art Claire Kueny (qui a précédemment travaillé avec Yves Chaudouët), l’ensemble donne à voir les travaux réalisés par le dramaturge, plasticien, auteur et cinéaste Yves Chaudouët entre 2015 et 2022. L’occasion de découvrir la diversité du travail d’un artiste qui, des installations dans l’espace public telles que ses tables, qu’il s’agisse de la Table Gronde réalisée pour La Criée 9

(centre d’art contemporain de Rennes) à une autre table dite Mahaia la concordante (table en trois parties, qui rayonna notamment entre la France et l’Espagne en 2020) à ses monotypes (procédé d’impression sans gravure de petite taille), embrasse une diversité de pratiques. Pour autant, l’artiste se défie d’en maîtriser une, de pratique – et il a, d’ailleurs, signé un texte sur la question intitulé « pratiquement pas ». Mais des commandes réalisées pour l’espace public au travail de l’atelier, de l’écriture de romans à la mise en scène de spectacles, il y a bien des motifs qui reviennent : la question des territoires et des lieux où les personnes vivent, celle de l’attention à l’autre, à la façon dont on le regarde, celle aussi de la mise en dialogue et de la rencontre par des dispositifs. Le tout par des détours formels et poétiques invitant chacune et chacun à trouver sa juste place, pas celle qu’on lui aura assignée, mais celle qu’elle et il aura envie de prendre. Rencontre avec Yves Chaudouët. Le livre se concentre sur votre travail produit depuis 2015. Vous avez durant cette période réalisé des films, des textes, des mises en scène de théâtre, des peintures, des sculptures ou, encore, des œuvres dans l’espace public. Que raconte cette pluralité de formes ? Il me semble que c’est une histoire très liée aux lieux. Dans cette diversité se dit une multiplicité de lieux, de ceux sur lesquels je me déplace, à ceux qui donnent lieu à tel ou tel type d’œuvres. Mais parce qu’entre l’enseignement, les expositions, les tournages, je ne suis pas qu’à l’atelier, il y a beaucoup de promenades dans ma vie. Et un vaste espace en milieu rural n’a rien à voir avec une salle d’exposition en centre-ville, un atelier où l’on peint n’est pas la même chose qu’une salle de montage. Peindre, imaginer des œuvres dans l’espace public, réaliser des films, etc. ne relève pas du même registre. Si tout cela m’apparaissait au départ comme une forme de dispersion, le fil conducteur serait une promenade exploratoire de différents lieux.


Le livre rend compte, en effet, de l’attention dans votre travail aux paysages, aux territoires. Mais on trouve également chez vous des ruptures avec des arrêts sur des détails, une importance portée à ces derniers… Cette remarque se connecte avec une chose dont je viens de me rendre compte en travaillant sur le projet que nous menons avec Axelle Guéret (assistante à la mise en scène) en Toscane : l’importance des lieux, que je n’avais pas tant pris en considération auparavant. J’avais plutôt le sentiment de m’intéresser aux personnes, notamment car j’ai une véritable histoire avec le portrait – qu’il soit peint, photographié ou filmé. Le film La Joueuse (2018), par exemple, est une tentative de portrait de la comédienne Valérie Dréville. Comme ce n’était pas possible en peinture, je l’ai fait au moyen d’une caméra. Mais en me rendant en Toscane en train avec Axelle, l’importance du décor, du lieu, du paysage nous est apparue de manière évidente. Ainsi que la façon dont le geste, la voix, la parole peuvent entrer en vibration avec les lieux. Il y a des lieux qui te font quelque chose ou pas, c’est un peu le principe de l’épiphanie comme l’a défendu l’écrivain James Joyce. Il y a des endroits qui t’appellent – sans que tu saches exactement pourquoi – et te donnent envie de sortir ta caméra pour les faire résonner du chant d’un oiseau, de la parole ou des gestes de quelqu’un. Je pense à Ce vieux rêve qui bouge, moyen-métrage merveilleux d’Alain Guiraudie (2001) où les gestes entrent en vibration avec l’usine. C’est, d’ailleurs, l’une des choses que je trouve les plus intéressantes au cinéma : cette capacité à zoomer ou dé-zoomer, à utiliser des focales différentes selon qu’on veut s’approcher ou embrasser tout un paysage. Cette idée d’échelle renvoie à la question du cadre, centrale dans la peinture comme au cinéma… « Cadre » est un drôle de mot, d’ailleurs… Nicolas Poussin dans sa correspondance parle beaucoup du cadre, mais de celui permettant d’isoler un tableau, pour bien marquer les limites entre son travail et celui des autres, puisqu’au XVIIe siècle les murs étaient emplis de tableaux. Le cadre délimite une image, une peinture, un point de vue et ça, c’est vraiment mon histoire : mon père était chef opérateur (il a même été premier chef op. avec Louis Malle sur la Calypso en 1954 et 1955 pour le tournage du Monde du silence). Il m’a offert une Paillard Bolex quand j’avais huit ans et j’ai toujours pris des photos, dessiné et écrit en même temps. D’ailleurs, je pourrais dire à propos du cadre que ce n’est pas descriptif. Et ce qui m’intéresse dans la peinture n’est pas de décrire, mais de peindre, 10

c’est-à-dire de proposer. C’est ce que j’aime avec le cadre : la prise de vue. Après, j’ai joué à cache-cache avec le cinéma pendant très longtemps… C’est-à-dire ? D’abord, j’ai su que j’avais envie d’être artiste très tôt, par le cinéma et notamment par Edvard Munch, la danse de la vie de Peter Watkins que j’ai vu à l’âge de dix-sept ans. C’est un film inclassable et extraordinaire à tous points de vue et qui parle d’un peintre… Le voir à sa sortie en 1974 m’a convaincu de mon désir comme une discussion avec un membre de la famille. Là où j’aurais dû me méfier, c’est que c’était un film sur la peinture donc ce n’était pas si simple, c’était déjà quelque chose de transdisciplinaire. Puis, lorsque j’avais dix-neuf ans, j’ai harcelé Robert Bresson et j’ai fini par le rencontrer en lui amenant un synopsis. Ensuite, dans les années 1990, on me disait souvent que mes monotypes évoquaient des storyboards, comme si j’avais l’envie de faire des films. Mais finalement, ce n’est que depuis quelques années que je fais du cinéma. Tout m’intéresse dans cet art : le rapport avec les équipes, le montage, la post-production comme le potentiel narratif et émotionnel. Peutêtre savais-je inconsciemment qu’un jour je m’y risquerais ? Mais je ne suis pas du genre à savoir à l’avance ce que je vais faire. En général, j’écris et après cela peut devenir un film, une pièce de théâtre, une sculpture, etc. À quel moment dans le travail cette question de la forme se clarifie-t-elle ? En fonction des rencontres, des opportunités. Les « vrais professionnels » font partie du champ de l’art, du cinéma ou du théâtre et frappent aux portes des bonnes maisons de production. Moi, j’ai une manière de fonctionner plus empirique, selon les propositions. Peut-être faudrait-il que je sache mieux quelle forme je vais faire, que je ne fasse les choses qu’une fois que j’ai les financements, la perspective adéquate, mais je suis trop impatient. Donc je fais des choses souvent plus petites, assez diversifiées et qui se révèlent toutes connectées entre elles. Il y a des motifs, des résurgences et la métaphore aquatique est très forte : ça sort, disparaît, ressort, sinue de manière souterraine. Après, si j’ai du mal à fonctionner différemment, j’essaie que les choses que je fabrique soient plus fermées sur elles-mêmes qu’auparavant. D’ailleurs, le cinéma est merveilleux pour cela, il force à structurer, à limiter le nombre de sujets. Mais c’est quelque chose qui me suit : ça me rappelle une exposition de mon travail en 1996 où la galeriste me rapporta que les visiteurs lui demandaient « qui sont les artistes ? » Pour autant, s’il y a dans mon travail comme dans le livre une


Assemblée annuelle des architectes-paysagistes de France autour de La Table Gronde, Bout du Plongeoir, 2015.

énorme différence a priori entre une table géante en bois, un film et des portraits peints, il y a pour moi une réelle cohérence. Vous dites ne pas avoir de pratique, que les gens ne savent pas où vous êtes, que vous êtes lent, que vous êtes dispersé, etc. Outre que vous avez une manière très déceptive de parler de votre travail, avez-vous pour autant le sentiment de produire une œuvre ? Au fil du temps, j’essaie de préciser les choses, d’être le moins illustratif possible et d’aller vers des objets de plus en plus émouvants par leur simplicité. Après si je sais dans quelle direction je mène la barque de mon travail, je n’ai pas la conscience de produire une œuvre. Il y a un tel surinvestissement des spécialités aujourd’hui, cela m’empêche de me sentir légitime. Ce que je trouve intéressant dans ce que je peux produire, c’est une sorte de vibration, une tension, un dialogue entre des choses qui ne sont ni dans le même registre ni dans le même sujet. Cette diversité de points de vue porte selon moi une dimension clairement politique. Je me souviens d’une discussion que nous avions eu sur le fait que des personnes disaient de mon travail qu’il n’était pas politique, qu’il ne prenait pas en considération l’actualité. Je pense rigoureusement le contraire. Les grandes tables sont des gestes qui veulent dire « parlons

rencontrons-nous, refaisons le monde, l’Europe » – et qui en plus fonctionnent. L’installation de la table entre Pampelune, Bayonne et Bilbao a produit des choses transfrontalières, des personnes se sont rencontrées, ont échangé. Et peindre des personnes, c’est politique, dans le sens métaphysique. Vous évoquez la peinture ainsi que la manière dont des motifs cheminent d’une œuvre à l’autre. Dans La Joueuse (2018) se dessine, outre le portrait de Valérie Dréville, un portrait du peintre (de vous ?) au travail ? C ’e st , e f f e c t i v e m e n t , u n e t e n t a t i v e d e documentation de la progression d’un tableau avec ma manière de peindre, et j’en profite pour dire diverses choses à propos de la peinture. Ce travail m’a permis par ailleurs d’alléger un futur projet : début 2023 sortira chez Actes Sud un roman qui poursuit mon film ACTE 0 (2021). On y voit le personnage de Fisch arriver à Palerme et survivre en réalisant des petits tableaux comme dans Le Déserteur de Jean Giono [biographie romancée du peintre suisse d’origine française Charles-Frédéric Brun publiée en 1966, ndlr]. D’avoir réalisé La Joueuse – où je travaille l’autodérision avec un peintre hyper sérieux, habité, qui veut absolument représenter et n’y arrive pas – allège d’autant le personnage du roman qui n’est pas préoccupé de questions de peinture, qui ne fait pas chier avec les statues 11


Vous citez Nicolas Poussin en statue du Commandeur, en référence à la figure tutélaire (et punitive) dans Dom Juan. Ce peintre revient souvent dans votre travail. Que représente-t-il pour vous ? Bizarrement, je connecte Poussin et Robert Bresson car ce sont pour moi des modèles – pas auxquels j’essaierais de coller – mais en termes de rigueur et de construction. Ils ont une pensée artisanale de la construction artistique qui s’élabore à la manière d’une pensée philosophique où tu essaies de ne pas laisser les choses au hasard. Tu construis un cadre pour que le hasard puisse advenir dans les meilleures conditions. Après, le terme de « statue du Commandeur » est peut-être un peu fort, mais il renvoie à une admiration sans bornes. Les tableaux de la fin de Poussin – Apollon amoureux de Daphné (1661-1664), Les Saisons (16601664) – m’émeuvent profondément. Pour le premier, il n’a pas pu le terminer car il est tombé malade et l’on rentre ainsi dans les coulisses de son travail, ce qui est pour moi bouleversant.

du Commandeur de Nicolas Poussin ou de Paul Cézanne. Il peint et dessine des gens, comme un garagiste ou un cordonnier font leur travail, c’est tout. Et quelque part, j’ai aussi évolué en peinture en faisant ce film. Ce portrait un peu à charge du peintre m’a permis de mieux assumer mon projet pictural, d’aller plus droit au but. Avant, je faisais toujours des portraits en deux ou trois séances. Depuis, il m’est arrivé d’en faire deux en une seule. C’est profondément lié à cette expérience cinématographique sur la peinture et le portrait. Mais c’est pour ça que j’ai écrit Pratiquement pas, un texte sur la pratique. J’y dis ne pas avoir de pratique, dans le sens où je ne crois pas que si je peignais nuit et jour je deviendrais meilleur peintre. C’est peut-être valable pour le golf ou le violon, mais je pense qu’il n’y a pas de progrès à proprement parler, en art. En revanche, il y a des bouleversements et des changements.

Vous évoquiez votre nouveau projet, autour de Buti. De quoi s’agit-il ? Il y a une dimension d’hommage qui traverse assez régulièrement mon travail : j’ai traduit une pièce de John Cage (Où allons-nous ? et Que faisonsnous ?, 2003) et dans ce nouveau projet au long cours cette dimension chemine de manière un peu mystérieuse. J’ai découvert à la fin de Sicilia !, film de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet (1999), qu’il existe un petit théâtre en banlieue de Pise. Dans ce village de Buti les membres du théâtre ont été partie prenante du film Sicilia ! Je n’ai fait ni une, ni deux : je suis allé voir. Là, je me suis aperçu que ces personnes ont non seulement facilité l’émergence de Sicilia ! mais de beaucoup d’autres projets des Straub et Huillet, qui ont travaillé là quatorze ans, tournant avec des acteurs castés dans le coin. Dans ce village où vivent des Siciliens ayant émigré en Toscane pour gagner leur croûte n’existe guère que le Canto del Maggio, tradition de chant pastoral. Le couple d’acteurs – âgé de quatre-vingt-cinq ans – s’occupant du théâtre a travaillé avec les plus grandes figures du théâtre : Jerzy Grotowski, Harold Pinter, Peter Brook, etc. Depuis, ils m’ont invité et j’y suis retourné. Avec ce projet – produit par la Société du Sensible, à Marseille – va se boucler la boucle de l’une des premières questions : on va y trouver les questions des territoires, des paysages, des points de vue mis en évidence par la parole et, aussi, par le chant… — D’UNE TABLE, L’AUTRE, Yves Chaudouët, Médiapop Éditions


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focus Par Emmanuel Dosda

Wir fahren auf der Autobahn Véhicules pris dans d’interminables embouteillages, poids lourds barrant la voie, infrastructures bétonnées jalonnant la route… Le photographe allemand Jörg Brüggemann a parcouru les 13 000 km de réseau autoroutier de son pays durant cinq ans – Kraftwerk à fond dans l’autoradio, imagine-t-on – pour récolter les clichés de la série Autobahn (du 25 juin au 4 septembre) présentée cet été à La Chambre de Strasbourg. Pour faire le plein de Super images. www.la-chambre.org

Sacré Charlemagne ! Le travail de Charlemagne Palestine se vit, se voit, s’entend, comme un opéra wagnérien, mais où vaisseaux fantômes et dieux nordiques ont été remplacés par des nounours en peluche placés dans un décor de guirlandes faites de bouts de tissus récupérés dans un vide-grenier. Mythe vivant de l’avant-garde de Brooklyn, le plasticien et musicien expose au FRAC Alsace : Charleworld a gesamtkunstwerk du 2 juillet au 13 novembre. frac-alsace.org © Maximilian Pramatarov

Fruit défendu Esthétique post-préraphaéliste et ambiance musicale electrogothique, Töfie, nouvelle signature du label alsacien October Tone, nous invite à vivre un Organic Love. Intensément. Aussi puissamment que les basses de son acolyte, le beatmaker Vorace. Rêves phosphorescents ou rave techno-chamanique, messe noire pop ou sabbat de sorcières en jogging : on se jette à corps perdu dans l’univers de Töfie pour oublier la stratosphère. octobertone.bandcamp.com

Pochette Organic Love 14


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Arockéologie sonore L’artiste du son Éric La Casa – qui sonde « dans le quotidien la puissance phénoménologique du réel » – a parcouru le Site de Malsaucy pour analyser le sol des Eurockéennes de Belfort. Selon lui, quand 100 000 personnes foulent un même terrain, « cela influence sa nature et laisse des traces ». Ses enregistrements de vibrations et témoignages, Les Persistances, sont à retrouver sur www.soundways.eu pour une fouille sonore in situ lors du festival ou chez soi. Une proposition de l’Espace multimédia Gantner et de la Maison départementale de l’environnement. www.espacemultimediagantner.cg90.net

© Eric La Casa, déchets

La sagesse de l’escargot Certaines frontières se traversent facilement, sans papiers ni besoin de se camoufler. L’artiste de Séoul Sun Choi, lors de sa résidence au CEAAC, a savouré son plaisir en franchissant le Pont de l’Europe, entre Strasbourg et Kehl, à la vitesse de l’escargot. En découlent des séries de motifs proches de la calligraphie rassemblées dans l’exposition Border of the Snail, à découvrir en toute liberté de circulation du 24 juin au 4 septembre. ceaac.org/fr © Sun Choi, Corona Camouflage, Mobile Connector

Ô cage, ô désespoir Inséparables depuis les Arts déco strasbourgeois, Claire Frossard (qui a ici délaissé les crayons pour la plume) et Amélie Dufour (illustrations) nous content les (més)aventures d’Henriette ou le monde sauvage (dès 8 ans) : un cochon d’Inde trop à l’étroit échappe à sa captivité ronflotante et renoue avec la (sa vraie) nature, museau au vent. Dans un beau paysage pastel, le craquant rongeur d’intérieur s’apprête à affronter le Grand Croqueur, non sans peur. Henriette troque sa prison dorée contre un terrier, sa vie domestique pour la sauvage innocence avec supplément de conscience écologique. www.flammarion-jeunesse.fr 15


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© Pierre Hugues José

Destination évasion © Martin Argyroglo

Allô la Terre ? Désormais, la terre clame, tousse, râle et réclame. En 1908, Mahler râle et tousse aussi, trois ans avant sa mort, il s’isole, pour faire un bilan de son engagement, pour prendre le pouls de la vie, de son lien à la Nature. Isolé, avec un seul recueil de poèmes chinois pour compagnon, il écrit et compose. Trace la voie du thématisme musical, monte des structures époustouflantes pour lier récitatifs et masse d’ensemble, pour pousser le Lied dans les bras de la symphonie. Aujourd’hui, le Chant de la Terre résonne, clame et réclame à son tour, Philippe Quesne en prend sa part. Et comme tout homme de théâtre bien tourné, il questionne. Quel est notre rapport à la Terre, notre dette à la Nature ? Sommes-nous dignes de fouler poussière et buissons ? Peut-on avancer sans scrupule dans la ponction incessante des ressources ? Si Quesne questionne, il répond par strates, par couches vulnérables et splendides, créant des images puissantes et simples, posées simplement. Autour de la version pour orchestre réduit de Reinbert de Leeuw et confiée, belle idée, à un des meilleurs orchestres de musique contemporaine, le Klangforum Wien sous la baguette d’Emilio Pomàrico. Par-delà les chapelles et les fuseaux horaires, c’est Mahler qui s’enorgueillit soudain. Et l’Opéra de Dijon accueille cette reprise en partenariat avec le Festival d’Automne à Paris. Une Maison d’opéra rendue, enfin, par son nouveau taulier à sa fonction de boîte à mystères éclaircissants. Première pierre dans la mare lyrique de sa prochaine saison, ce Lied von der Erde devrait remuer secrets et responsabilités bien garés jusqu’alors. Par Guillaume Malvoisin — LE CHANT DE LA TERRE, opéra le 20 octobre à l’Opéra de Dijon www.opera-dijon.fr

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Cette année, le mot d’ordre de Détonation, le festival de La Rodia, c’est l’aventure. L’évasion, la découverte, le partage. La volonté assumée de rester un événement à taille humaine, sans partir dans des délires de programmation démesurée, à remplir à ras-bord deux zéniths et des arènes avec. À leur échelle, stopper la course effrénée du toujours-plus-tout-de-suite-maintenant-pourmoi-plus-grand, pour se poser, s’arrêter. Profiter, enfin - un vrai luxe dans nos vies à 20 000 à l’heure post-pandémie en pleine start up nation. Alors si Détonation annonce des valeurs sûres comme Juliette Armanet, Gazo ou Lujipeka, l’idée de cette édition est bien d’offrir avant tout la possibilité à la scène émergente de profiter de l’occasion pour lancer l’explosion… Et au public de venir pour un nom et d’en découvrir plein d’autres. Comme l’humour incendiaire du rappeur Pierre Hugues José et son hip hop déglingué ; comme Decius, projet solo et electro du chanteur des Fat White Family, décrit comme de la « Allan vega cut acid house » ; comme la schlag wave désenchantée du duo de Gwendoline ; comme la poésie incarnée de Nikola, l’indie dance magnétique des Psycho Weazel… Et puis de la country pop, du rock, de la funk, de l’électro oriental, désoriental et bass music - et puis, aussi bien sûr, la fanfare techno-house des Allemands de Meute programmée le samedi soir, qui annonce déjà un show phénoménal. En bref, une vingtaine d’artistes pour trois jours de bamboche aux allures de quête à la pépite d’or à grand renfort de dynamite. Pas mal non ? Par Aurélie Vautrin — DÉTONATION, festival du 23 au 25 septembre à La Friche, à Besançon www.detonation-festival.com



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La traversée du temps La Vierge en prière de Jean-François de Troy (détail) © MBAA Besançon / Chipault & Soligny

Passé recomposé Le XVIIIe siècle, c’est celui des Lumières, de l’éveil de la philosophie, du partage du savoir. Celui où la notion même d’Homme a commencé à évoluer, les habitudes de vie et de pensée à se modifier, un siècle de mutations sociales, de croissance économique et de rayonnement culturel où grondent aussi les prémices de la Révolution. Et c’est cette période faste de croissance et de transformation que la ville de Besançon a choisi de mettre à l’honneur tout au long de sa saison culturelle 2022-2023, avec pléthores d’événements à découvrir du mois de juin à mars prochain. Il faut dire que le XVIIIe a particulièrement marqué l’architecture même de la cité, avec la construction de nombreux bâtiments, la rénovation des églises, l’installation du parlement, le transfert de l’université… Des bouleversements qui, d’une certaine manière, façonnèrent déjà les contours de la ville d’aujourd’hui. Pour célébrer ce siècle pas comme les autres, Besançon propose donc une programmation riche et variée, avec de nombreuses visites guidées, des concerts symphoniques et des DJ set, de grandes expositions comme celle du Beau Siècle au Musée des Beaux-Arts et d’Archéologie, des conférences, des ateliers, des rencontres… Sans oublier un Weekend Grand Siècle à la fin du mois de juin à la Citadelle, où vous pourrez percer les mystères de la médecine de l’époque, et ainsi explorer les différentes facettes d’une période inégalée. Sortez les chemises à jabot et les robes flottantes en taffetas, 2022 sera 18e ou ne sera pas ! Par Aurélie Vautrin — BESANÇON 18e SIÈCLE, manifestation jusqu’au 3 juillet à Besançon besancon.fr — WEEK-END GRAND SIÈCLE, les 25 et 26 juin à La Citadelle, à Besançon www.citadelle.com 18

Le Musée du Temps rouvre ses portes le 18 juin 2022. Cet édifice de la Renaissance est devenu un jeune musée de 20 ans prêt à accueillir le monde entier. Le temps est universel, le musée du Temps l’est aussi, dans son accessibilité. Au rythme du tictac des horloges comtoises, tous les visiteurs peuvent visiter ce musée singulier avec facilité. Ce Musée a en effet a pris le Temps de penser au monde dans sa globalité, prenant particulièrement en compte les personnes en situation de handicap. Et sous la chaleur accablante de l’été, c’est dans ce même musée que nous pouvons découvrir les œuvres de la collection ivre de l’ombre du peintre Charles Belle. Dans le cabinet de curiosité, le visiteur découvre une immense toile d’un peintre épuisé s’étant rapproché de son unique interlocutrice du moment : la forêt de son enfance. Il décide de l’esquisser, pensant que cela serait son ultime dessin : confiés à la forêt. Cet épicéa sonnera-til le glas de sa vie de peintre ? C’est un exercice vertigineux que de vouloir percer le mystère de la forêt. Dans la même pièce, des feuilles de dessins sont empilées sur une table. 1473 dessins de feuilles de figuier, autre arbre tant aimé du peintre. Ses dessins ne seront jamais vus. Cette œuvre représente-t-elle le temps perdu ? Tout un paradoxe chez l’artiste qui semble plutôt bousculer le temps. Par Nathanaelle Viaux — IVRE DE L’OMBRE, exposition jusqu’au 8 janvier 2023 au Musée du Temps, à Besançon www.mdt.besancon.fr



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© Tim Saccenti

Zaho de Sagazan © Ben Pi

Chouette la Guinguette Cette année encore, le Moloco fait sa guinguette version hors les murs et itinérante, en programmant deux weekends festifs à vivre entre potos sous le soleil de Montbéliard. La philosophie de l’événement n’a pas bougé d’un grain de sable : on y vient toujours pour chiller en écoutant de la bonne musique, déguster de bons petits plats locaux et profiter de la vie, dans une ambiance à la cool, sièges en palette et guirlandes multicolores. Après une première session programmée en juin sur L’île aux oiseaux à Audincourt, la Guinguette débarque à la mi-juillet du côté de Pont-de-Roide-Vermondans, les pieds dans l’eau et la scène installée sur le site très nature de l’ancien moulin. Sur place, des DJ-sets avant et après les concerts, des animations, un bar artisanal, des performances de danse, des restaurateurs locaux. Et, bien sûr, des artistes choisis avec soin sur la short list des futures pépites de la scène actuelle… Comme Zaho de Sagazan, une jeune artiste venue du Grand Ouest français, voix rauque à mettre les poils et une maturité à faire tourner la tête, dont l’ascension fulgurante façon comète de Haley lui a déjà permis de faire l’Olympia aux côtés d’Hervé et le Trianon avec Mansfield Tya. Notez également que le Moloco donne rendez-vous aux sportifs mélomanes quelques jours plus tard pour une promenade musicale à vélo : un circuit d’environ trente kilomètres dans les environs de Montbéliard, avec arrêts stands et concerts programmés tout au long de la boucle. On se voit là-bas ? Par Aurélie Vautrin — LA GUINGUETTE DU MOLOCO, musique du 16 au 19 juin à L’île aux oiseaux, à Audincourt ; du 8 au 10 juillet au Pont-de-Roide, et promenade musicale à vélo le 17 juillet au Port de Plaisance de Montbéliard, à Montbéliard www.lemoloco.com

Météo, promesses à prendre « En 2022, quel autre festival d’été fait résonner à quelques heures d’intervalle la musique médiévale de Blanche de Castille puis le son d’objets recyclés sur lesquels frappent trois étudiantes en art de la banlieue de Manchester ? Un duo orgue/violoncelle contemporain dans une église, du jazz cosmique et un autre duo qui mêle double platines de DJ et électronique dans une friche industrielle ? » Pour toute réponse à ces questions posées dans l’édito augural de son édition 2022, le festival Météo ne répond qu’implicitement. Pas besoin de plus, pas besoin de moins. L’implicite est ce qui irrigue depuis des lustres, désormais, un tel rassemblement aussi aventureux que joyeux. L’implicite mis en surgissement pour être plus exact. De la formule rebattue mais pas usée du duo, Anteloper, Lise Barkas et Maria Laurent Clara de Assis et Maria Winter, Tarzan et Tarzan, aux figures diagonales et magistrales comme Rob Mazureck, Nina Garcia, Paul Lytton ou encore Julien Desprez, en passant par des tentatives quasi gagnées par avance tant les promesses sont concrètes, Mopcut ou encore le solo de Tashi Dorji, Météo ne cesse de laisser surgir. Des workshops, des concerts, des expériences. Des envies, des risques pris en sifflant, de furieuses réussites annoncées. Au petit jeu des bulletins, cette nouvelle version du festival, prolongeant et complétant les plongées d’ADN des précédentes éditions, n’aura pas à écrire « peut mieux faire ». Cette édition est déjà réjouissante. Par Guillaume Malvoisin — MÉTÉO, festival du 23 au 27 août à Mulhouse www.festival-meteo.fr

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Double W, un Français à Hollywood Le Mulhousien le plus célèbre aurait eu 120 ans en cette année 2022 s’il avait été encore en vie, et bien que son corps soit six pieds sous terre à Glendale en Californie, son âme erre encore à Mulhouse grâce à son souvenir. William Wyler, c’est l’archétype de la réussite cinématographique d’un jeune Français qui décide de ne pas seulement rêver d’Hollywood, mais de devenir Hollywood dans la splendeur des années 50. Mauvais élève en cours, plus attiré par la création que par les manuels scolaires, il quitte l’Alsace à 18 ans pour Los Angeles avec des idées plein la tête. Quelques années plus tard, ce jeune homme deviendra un des réalisateurs les plus reconnus d’Hollywood et reste une référence pour Tarantino ou Spielberg. Wyler est le génie derrière Ben-Hur sorti en 1960. Ce péplum récompensé par 11 Oscars des plus prestigieuses catégories reste à ce jour le long-métrage le plus oscarisé de l’histoire du cinéma. William Wyler, c’est 40 Oscars de raflés sur 46 films de réalisés ! Parmi les œuvres de Wyler, on compte aussi La Lettre avec Bette Davis, ou encore Vacances romaines avec Audrey Hepburn. Alors que sa réussite hollywoodienne a démarré il y a cent ans, Mulhouse lui rend hommage en projetant ses films de juin à décembre, en proposant des expos, un parcours dans la ville, une soirée dansante à Motoco sur le thème du péplum, ou encore en rejouant avec l’Orchestre Symphonique de Mulhouse des extraits des bandes originales de ses films projetés à La Filature. Lecteurs cinéphiles, rendez-vous sur www.mulhouse.fr pour plus d’informations ! Par Alma Decaix-Massiani — 2022, ANNÉE WILLIAM WYLER, soirée électro péplum le 2 juillet à Motoco concert le 10 septembre à La Filature exposition jusqu’au 7 novembre au Musée historique et MicroFolie cinéma William Wyler jusqu’à septembre au Kinépolis, jusqu’à décembre au Cinéma Bel Air et au Cinéma Le Palace www.mulhouse.fr www.motoco.fr www.lafilature.org 22

Métagore Majeure, Compagnie Canicule © David Bormans

Tous dehors Chaque année, Scènes de rue nous met tous dehors pour faire le plein d’émotions pures émotions fortes, douces ou les deux à la fois, des rires, des larmes, de l’admiration et de la provoc’, de l’absurde et du cortiqué, de la tendresse, des questionnements et du lâcher prise, un retour à l’enfance et un saut dans le futur. Ainsi à la mi-juillet, une trentaine de spectacles vont transformer la ville en scène ouverte pendant quatre jours grâce à des spectacles d’art de rue foncièrement engagés - théâtre, cirque, danse, installation, performance, acrobaties… Certains poussant à la fête, d’autres aux débats ou à l’introspection, le spectateur jonglant ainsi d’une émotion à l’autre, des étoiles dans les yeux et des traces qui restent longtemps pas loin du cœur. On citera pêle-mêle Pina Wood et son slam façon grenade dégoupillée, La Bande à Tyrex et leur ballet-concert cycliste et rock’n’roll, Foco alAire et son expérience sensorielle éblouissante venue du Mexique, sans oublier Matteo Galbusera et son univers potache-qui-tache, la Compagnie Canicule et sa version saignante de la cruauté du monde, et puis aussi l’Apocalypse selon Marzouk Machine, une randonnée dans les bois, une veillée au coin du feu, un apéro turlututu, d’étranges silhouettes flottant sur l’eau, des cascades dans les airs et sur les murs, un bal des monstres et une grue de chantier transformée en agrès de cirque. Voilà qui devrait envoyer du lourd - dans tous les sens du terme ! Par Aurélie Vautrin — SCÈNES DE RUE, festival du 14 au 17 juillet à Mulhouse www.scenesderue.fr



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Andromaque © JeanLouis Fernandez

Itinérance(s) D’abord née pour répondre aux problématiques de l’été 2020 (crise sanitaire, pandémie, gestes barrières, #culturenonessentielle et consorts), La Traversée de l’été du Théâtre National de Strasbourg est finalement devenue un rendez-vous pérenne : une manifestation itinérante, dont l’objectif premier est d’ouvrir les portes du théâtre à tous les publics tout en créant du lien entre les gens. Le rendez-vous est donc pris cette année pour une troisième édition : quarante-cinq artistes et cent-quinze événements à découvrir tout au long du mois de juillet, au TNS, mais aussi dans la rue, au musée, à la médiathèque, dans des écoles, des IME, des collèges, des salles des fêtes… Du théâtre bien sûr, mais également de la lecture, de l’écriture, des ateliers de cinéma, des concerts, des rencontres impromptues, des visites guidées, des « performances sensorielles », le tout assuré par des équipes d’ici et d’ailleurs. Ainsi le spectacle musical d’ouverture, Danse Macabre, est signé Vlad Troitskyi et met en scène Tetiana Troitska et les Dakh Daughters, célèbres artistes ukrainiennes réfugiées en France depuis quelques mois, et raconte le déracinement, la souffrance, la guerre et puis l’amour et la paix aussi. Enfin si tous les événements sont entièrement gratuits, les spectateurs pourront remplir le chapeau à leur guise, les équipes de La Traversée de l’été #3 reversant justement l’intégralité des dons à la Croix-Rouge française en soutien aux populations touchées par la guerre en Ukraine. Par Aurélie Vautrin — LA TRAVERSÉE DE L’ÉTÉ, festival du 4 au 29 juillet au TNS et autres lieux à Strasbourg traversee.tns.fr 24



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A. Shokhakimov © Jean-Baptiste Millot

Un peu de spleen © Laura Junger

Une danse anachronique Pour célébrer ses 50 ans, l’Opéra national du Rhin présente Histoire(s) d’opéra, déambulation parmi quelques grandes œuvres de l’histoire de l’opéra, mise en scène par Émilie Capliez et Myriam Marzouki, avec les musiciens de la HEAR. L’intention historique, qui procède par courts-circuits temporels, n’est pas sans faire écho aux montages d’archives cinématographiques de Jean-Luc Godard tramant son œuvre labyrinthique Histoire(s) du cinéma ; quant à la constellation d’émotions exprimées, telles l’amour, le remords, la colère ou le désespoir, elle peut évoquer les montages de « formules de pathos » réalisés par l’historien de l’art Aby Warburg dans son Atlas Mnémosyne. On se retrouve ainsi transporté à travers les âges et les mythes, croisant Ariane délaissée par Thésée dans l’Arianna de Claudio Monteverdi en 1608, la déesse marine dédaignant Jupiter et Neptune qui se battent pour elle dans Thétis de Jean-Philippe Rameau en 1715, Lucrèce réclamant vengeance après avoir été violée par le fils du roi Tarquin le Superbe dans La Lucrezia de Georg Friedrich Haendel en 1709, Jeanne d’Arc apercevant en songe sa mère puis l’ange de la mort dans Giovanna d’Arco de Gioachino Rossini en 1832, deux soldats de l’armée napoléonienne errant en Allemagne après la désastreuse campagne de Russie dans Les deux grenadiers de Richard Wagner et Heinrich Heine en 1843, ou encore une âme ruinée par la fièvre du jeu dans La dame de Monte-Carlo de Francis Poulenc et Jean Cocteau en 1963… En somme, une occasion de revisiter certains classiques dont le sens est ravivé par un dialogue transhistorique ; si la dame de Monte-Carlo se plaint d’être « morte entre les mortes », ici les fantômes reprennent vie dans une danse anachronique. Par Clément Willer — HISTOIRE(S) D’OPÉRA, opéra les 11 et 18 septembre à l’Opéra national du Rhin, le 25 septembre à la Comédie de Colmar et le 2 octobre à la Filature de Mulhouse www.operanationaldurhin.eu/fr comedie-colmar.com www.lafilature.org 26

Si on cherchait une bande-son pour le triste mois de septembre, le Requiem de Giuseppe Verdi pourrait très bien convenir. Le compositeur romantique italien était d’habitude peu adepte de musique sacrée et préférait avant tout écrire des airs profanes et riants pour l’opéra ; mais il composa, à la mort de son ami le poète Alessandro Manzoni en 1874, une messe dans un ton dramatique comme il se doit. L’Orchestre Philharmonique de Strasbourg, sous la direction d’Aziz Shokhakimov — jeune chef d’orchestre passé la SWR de Baden-Baden et la WDR de Cologne, l’Orchestre de l’Elbphilharmonie de Hambourg, le London Philharmonic Orchestra et les orchestres symphoniques de Toronto et Houston — en propose une nouvelle interprétation, qui permettra de s’abandonner à la nostalgie de la fin de l’été dans une atmosphère fervente et funèbre. La formation strasbourgeoise accueillera pour l’occasion Krassimira Stoyanova (soprano), Jamie Barton (mezzo-soprano), Benjamin Bernheim (ténor), Ain Anger (basse), ainsi que le chœur de l’Opéra national du Rhin et le chœur philharmonique de Brno, pour donner à entendre une œuvre musicale ambivalente, à la fois opéra religieux chantant la tragédie de la vie et de la mort, et messe lyrique célébrant le repos divin de l’âme. La mort est chose inévitable, de même que la rentrée de septembre ; Giuseppe Verdi savait cela, que sait aussi le petit écolier qu’on entend soupirer dans la chanson Septembre de La Femme : « Le mois de septembre va commencer, un peu de spleen, c’est la fin de l’été… » Par Clément Willer — REQUIEM DE VERDI, concert symphonique le 9 septembre au Palais de la Musique et des Congrès, à Strasbourg philharmonique.strasbourg.eu



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En création © Alëxone

Back to basics Au printemps dernier, l’édition zéro de RUN avait posé les bases… Cette année, la version #1 pousse l’expérience encore plus loin en multipliant les rendez-vous en tout genre(s) jusqu’au 3 juillet prochain. RUN pour Rencontres Urbaines de Nancy, nouvelle manifestation entièrement tournée vers les cultures urbaines, de la musique au sport en passant par le street art et un certain état d’esprit… Avec cette fois l’envie de mettre en avant l’essence même du mouvement - d’où la thématique « back to basics », véritable plongée dans le passé d’un milieu en évolution permanente. D’une programmation riche et festive où se croisent concerts et contest de skate, démos de breakdance et cessions de BMX, ateliers de graff et tournoi de basket, on retient notamment la chouette exposition consacrée à Alëxone Dizac à la Galerie Poirel. Car après une résidence à Nancy chahutée par le premier confinement, le Parisien revient aujourd’hui pour sa toute première expo monographique de grande envergure : une opération à cœur ouvert et couleurs chatoyantes, où de drôles de personnages se faufilent d’œuvre en œuvre pour mieux nous perdre dans une drôle de farandole en plein univers pop et déluré. Profitez-en tout l’été : si l’événement RUN se clôture début juillet, l’expo, elle, perdure jusqu’au 2 octobre prochain. Par Aurélie Vautrin — RUN, RENCONTRES URBAINES DE NANCY, festival jusqu’au 3 juillet à Nancy www.run.nancy.fr/fr — ALËXONE DIZAC À COEUR OUVERT, exposition jusqu’au 2 octobre à la Galerie Poirel, à Nancy poirel.nancy.fr

© Raoul Gilbert

Small is beautiful La deuxième édition du festival Micropolis, organisée par le Centre Dramatique National de la Manufacture à Nancy, met en lumière de petites formes itinérantes conçues pour être jouées hors des théâtres (salles des fêtes, gymnases, salles de classe...). Loin de les extraire de leur environnement d’origine, Micropolis déploie neuf spectacles autour du site de la Manufacture : dans sa cour, sur sa mezzanine, au cœur de la Fabrique, son nouvel espace récemment rénové, ou encore, entre autres, au Goethe institut, à la Maison de l’Engagement et de l’Initiative des Jeunes, au Conservatoire ou à l’Institut européen de Cinéma et d’Audiovisuel, situés à proximité. La programmation de Micropolis privilégie la proximité avec le public, avec des scénographies volontiers intimistes et des jauges réduites allant de quelques spectateurs à une centaine. Parmi les propositions, citons Les Guêpes de l’été nous piquent encore en novembre de Yordan Goldwaster, adapté de Viripaev, entre vaudeville, théâtre de l’absurde et mélodrame, Le Concert à table de la compagnie Je garde le chien, invitant à un banquet autour d’objets musicaux, Le Processus de Catherine Verlaguet, qui aborde la question de l’avortement des adolescents ou encore Longueur d’ondes de Bérangère Vantusso, évoquant l’histoire de la radio libre Radio Cœur d’Acier. Des lectures et des temps d’échanges avec le public sont également prévus. Par Benjamin Bottemer — MICROPOLIS, festival du 29 septembre au 2 octobre autour du Théâtre de la Manufacture, à Nancy www.theatre-manufacture.fr

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© JP. Billaudel

Du son pour la planète © Wade Zimmerman

Envolée nocturne à la Philharmonie Luxembourg Pour le lancement de la nouvelle saison et pour accompagner les premières soirées de l’automne et leur douce lumière, l’Orchestre Philharmonique du Luxembourg fera palpiter les murs de la fascinante Philharmonie Luxembourg, conçue par l’architecte Christian de Portzamparc comme une énigme aérienne couronnant le Plateau de Kirchberg à Luxembourg-Ville, en interprétant une composition contemporaine de Daníel Bjarnason et une pièce romantique de Richard Strauss. La soirée sera bercée par les mouvements de baguette du chef d’orchestre Gustavo Gimeno, directeur musical de l’Orchestre Philharmonique du Luxembourg, également invité lors des saisons passées aux quatre coins du monde, pour diriger entre autres le Concertgebouworkest d’Amsterdam, le Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks, les Bamberger Symphoniker, l’Israel Philharmonic Orchestra ou le Los Angeles Philharmonic. L’orchestre luxembourgeois, accompagné du percussionniste virtuose salzbourgeois Martin Grubinger, interprètera d’abord un Percussion Concerto, création originale du compositeur islandais Daníel Bjarnason, avant de donner souffle à un des plus vertigineux poèmes symphoniques du courant romantique allemand, Ein Heldenleben (Une vie de héros) de Richard Strauss, inspiré par le récit philosophique insaisissable de Friedrich Nietzsche, Also sprach Zarathustra (Ainsi parlait Zarathoustra). À noter, l’artiste en résidence pour cette nouvelle saison n’est autre que le musicien britannique Sir John Eliot Gardiner, à qui l’on doit certaines des interprétations et des enregistrements les plus marquants des grandes figures baroques comme Jean-Philippe Rameau ou Jean-Sébastien Bach. Par Clément Willer — MARTIN GRUBINGER / GUSTAVO GIMENO / OPL, concert symphonique le 16 septembre à la Philharmonie Luxembourg, à Luxembourg-Ville www.philharmonie.lu 30

Passé du statut de festival régional à celui de poids lourd national, le Cabaret vert, cette année encore, nous gâte en termes de programmation alléchante et éclectique. Parmi la centaine d’artistes présents, on retrouvera quelques légendes (Slipknot, Pixies, Madness), des patrons de la musique électronique (Vitalic, Paula Temple, La Fleur), du rock garage (Franck Carter, Ty Segall, Working Men’s Club) ou encore la dernière rock-star de notre époque en la personne de Liam Gallagher. La scène française n’est pas oubliée : les incontournables Stromae, Orelsan et VALD côtoient la relève du rock tricolore (Parlor Snakes, Johnnie Carwash), la nouvelle génération pop (Aurora, Eddy de Pretto), les personnalités adorées des Français Véronique Sanson et Gaëtan Roussel... En plus de la musique, on profitera du traditionnel festival de BD avec ses auteurs et ses expositions, ainsi que d’une programmation cinéma, et arts de rue dans la ville. Et toujours plus d’initiatives pour faire face à l’urgence climatique, que le Cabaret vert a mis en place un peu avant tout le monde : toilettes sèches, recyclage et valorisation des déchets, restauration locale et durable, un festival propulsé à 50 % par des énergies renouvelables... Au milieu des années 2000, l’événement ardennais faisait un peu office de curiosité avec son identité écolo. Aujourd’hui plus que jamais, celui-ci prouve qu’il est possible, en festival, de faire du bien à son corps et à son environnement tout autant qu’à ses oreilles. Par Benjamin Bottemer — LE CABARET VERT, festival du 17 au 21 août à Charleville-Mézières cabaretvert.com




Ce n'est que le commencement Amour du livre et de l’auteur, Emmanuelle et Thierry Boizet reviennent sur la trajectoire tourbillonnante des éditions Finitude ; amour de la vie dans la douleur, Emmanuel Abela affronte un ange déchu… Jack Kerouac.


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L’ÉDITION DES POSSIBLES Par Nicolas Querci ~ Photo : Renaud Monfourny

LES ÉDITIONS FINITUDE NE SE RÉSUMENT PAS AU SUCCÈS D’EN ATTENDANT BOJANGLES. DEPUIS 20 ANS, LA MAISON PUBLIE AVEC LA MÊME EXIGENCE ET LE MÊME ENTHOUSIASME DES AUTEURS DU PASSÉ ET DES ÉCRIVAINS CONTEMPORAINS. RENCONTRE AVEC EMMANUELLE ET THIERRY BOIZET, POUR LE SIXIÈME ÉPISODE DE LA SÉRIE CONSACRÉE AUX ÉDITEURS. 35

En 2002, au moment de publier leur premier livre, Emmanuelle et Thierry Boizet sont encore loin d’imaginer qu’ils vont devenir éditeurs à plein temps. À ce moment-là, ils travaillent dans la librairie d’ancien qu’ils ont ouverte à Bordeaux en 1994, après des études d’histoire de l’art pour elle, d’ingénieur en mécanique pour lui. La librairie s’appelle Finitude, un nom pioché dans le dictionnaire. Au t o u r na n t d e s a n n é e s 2 0 0 0 , a v e c l e développement des sites de vente en ligne, les clients se font plus rares et les journées sont parfois longues. Les deux conjoints se mettent alors à fabriquer des plaquettes qu’ils vendent dans quelques librairies bordelaises. Un jour, la veuve de Jean Forton, un auteur du cru, accepte de leur confier un manuscrit inédit. Ce sera leur premier livre, Pour passer le temps, bien accueilli par la presse et par les libraires qui leur demandent ce qu’ils ont prévu ensuite : il s’avère qu’ils n’y avaient pas pensé ! Emmanuelle et Thierry Boizet commencent par publier des auteurs quasiment disparus des librairies, comme Georges Darien ou Raymond Guérin, des inédits ou des textes peu connus d’auteurs illustres, comme E. E. Cummings ou Herman Melville, et puis très vite, dès 2003, de jeunes écrivains, comme Claire Wolniewicz, qui leur envoient des manuscrits. Leurs petits livres, très soignés, réalisés avec l’aide d’Edmond Thomas, imprimeur-éditeur de Plein Chant, sont appréciés des libraires. Les commandes affluent sur le fax de la librairie et le couple passe ses journées à envoyer des paquets, si bien qu’au bout de deux ans,


il ferme la boutique. Emmanuelle et Thierry Boizet appartiennent à une nouvelle génération d’éditeurs qui émerge alors et donne naissance à de belles maisons littéraires, comme Le Sonneur, Cambourakis, Sabine Wespieser, ou, plus près de chez eux, à Bordeaux, L’Arbre vengeur et Monsieur Toussaint Louverture. Leur maison se développe petit à petit, au rythme de leurs projets. Ils rééditent des textes qu’ils aiment, comme Martel en tête, d’André Vers, ou Jérôme, de Jean-Pierre Martinet. Ils s’intéressent également aux livres dont leur parlent des libraires d’ancien, ou à ceux que leur apportent des traducteurs ou parfois même des auteurs de la maison. On retrouve ainsi dans leur catalogue des écrivains d’horizons aussi variés que Neal Cassady, Harry Crews, Georges Perros ou Roger Rudigoz. Enfin, ils s’attachent à publier de la littérature contemporaine, notamment des premiers romans. L’un d’eux, En attendant Bojangles, d’Olivier Bourdeaut, remporte en 2016 un succès phénoménal qui les transforme en éditeurs de bestseller. L’emballement ne les amène pas à changer leurs habitudes. Ils n’en profitent pas pour s’agrandir ou publier plus. Ils ont simplement embauché une personne et aujourd’hui, ils ne sortent pas plus de sept ou huit nouveautés par an, ce qui leur permet de consacrer le temps nécessaire à chaque titre et d’être proches de leurs auteurs, dont la plupart sont devenus des amis. S’ils travaillent tous les deux sur la partie éditoriale, lui s’occupe plus spécifiquement de la mise en page, des couvertures et de la fabrication, tandis qu’elle se charge de la partie commercialisation, de la communication et de la comptabilité. À l’heure du café, ils s’installent ensemble dans le canapé pour feuilleter et lire des manuscrits, loin du tumulte parisien. Les deux éditeurs n’ont rien prévu de particulier pour les 20 ans de Finitude, si ce n’est de « continuer à publier des livres ». En août paraîtra Les Corps solides, de Joseph Incardona, l’un des auteurs phares de la maison. C’est la première fois qu’ils placent un de ses livres au moment de la rentrée littéraire. Ce qui leur ferait plaisir pour leur anniversaire, ce serait que les lecteurs l’accueillent avec le même enthousiasme qu’ils ont eu à travailler dessus. Vous venez de la librairie d’ancien. Que connaissiez-vous de l’édition en commençant ? Thierry Boizet : Rien. Nous avons appris sur le tas, au fur et à mesure que nous faisions des livres. Par exemple, pour la mise en page, la fabrication : j’ai toujours fait les maquettes moimême, mais je n’y connaissais rien. C’est en travaillant avec les imprimeurs que j’ai appris. 36

Pour la commercialisation, on téléphonait aux libraires un par un pour leur proposer les titres, et ça a fonctionné comme ça. Ce qui est étonnant, c’est que ça a marché assez fort tout de suite. On s’est retrouvés à travailler avec 300 librairies, ce qui nous a permis dès le début d’écouler des livres jusqu’à 1 000 exemplaires. Ce serait plus difficile aujourd’hui. Emmanuelle Boizet : Il y a 20 ans, les éditeurs n’appelaient pas les libraires. Ils avaient juste les représentants qui passaient les voir. Quand je les appelais pour leur parler de nos sorties, ce n’était pas une grande coupure dans leur journée. Finalement, ils aimaient bien avoir l’éditeur au téléphone. Ils ont moins le temps aujourd’hui, ils sont tous très sollicités. T. B. : Notre travail était aussi lié à notre vie de libraires d’ancien. Les premiers auteurs que l’on a publiés étaient Raymond Guérin, Jean Forton, Herman Melville, Georges Darien… Des auteurs que beaucoup de libraires aimaient bien et qu’on ne voyait pas trop en librairie de neuf. Tout de suite, il y a eu un a priori positif. Si on leur avait proposé d’obscurs auteurs du fond du Médoc, je ne suis pas sûr que l’accueil aurait été le même. En 2008, vous avez réédité Jérôme, de Jean-Pierre Martinet, qui a reçu un très bon accueil des libraires, de la critique et du public… T. B. : C’est un livre que j’avais lu à 20 ans, qui m’avait beaucoup marqué. Au départ, on n’avait pas pensé à ce titre, parce que c’est un très gros livre, un livre difficile. Republier Jérôme, ça nous paraissait une montagne. C’est assez amusant de raconter comment ça s’est fait… Une année, au Salon du livre de Paris, quelqu’un est venu nous voir en disant : « Il paraît que vous allez rééditer Jérôme… » Alors qu’il n’en était pas du tout question ! Le même jour, quelqu’un d’autre est arrivé en disant : « Ah ! c’est vous qui rééditez Jérôme ? » Le bruit a couru dans le Salon que Finitude allait rééditer Jérôme. Dans le train du retour, on s’est dit : puisqu’il paraît que nous allons rééditer Jérôme, eh bien nous allons le faire ! Raphaël Sorin, qui avait été éditeur au Sagittaire, où l’édition originale avait paru, nous a dit que c’était un livre quasi maudit, que Martinet n’avait jamais marché… On s’y est lancé de manière assez inconsciente. Aujourd’hui, on est à 10 000 exemplaires vendus. C’est devenu un long-seller. En 1978, quand le livre a paru, il s’en est vendu 628 ! Pour nous, ça a vraiment été un livre important. Pendant longtemps, on a été l’éditeur de Jérôme. Et dans les manuscrits que l’on reçoit aujourd’hui, il ne se passe pas une semaine sans qu’il y en ait un accompagné d’une lettre disant : « Je vous l’ai envoyé parce que j’ai lu Jérôme. »


En 2012, vous vous êtes lancés dans la publication du Journal de Henry David Thoreau… Qu’est-ce qui vous a pris ? E. B. : C’est un peu la même chose que pour Jérôme. On était au Salon du livre… À la fin d’une soirée, le traducteur Thierry Gillybœuf nous a dit qu’il rêvait de traduire le Journal de Thoreau. On lui a demandé pourquoi il ne le faisait pas. Il nous a

répondu que personne ne voulait le publier. On s’est regardés, puis on s’est dit : « On le fait ! » Mais c’est un long projet, une véritable aventure éditoriale, avec un traducteur dont nous sommes très proches. Le premier volume s’est bien vendu, on en a beaucoup parlé. Puis le soufflé est un peu retombé. C’est un gros travail de traduction, d’annotation. Ce n’est pas rentable du tout. Mais ça mérite d’exister. T. B. : Personne ne l’a traduit en intégralité, dans aucun pays. On était partis sur l’idée de le publier doucement, à notre rythme. On voulait juste avoir fini pour notre retraite ! On en est au cinquième tome, le sixième est traduit et en cours d’annotation. Ça va prendre un peu de temps… 2012, c’est aussi l’année du prix de Flore d’Oscar Coop-Phane, pour Zénith-Hôtel. Qu’est-ce que cela a changé pour vous ? T. B. : C’était une vraie reconnaissance pour notre travail d’éditeur de littérature contemporaine. Notre premier « premier roman » vraiment remarqué. Ce prix a aussi changé le regard sur la maison. On s’est mis à recevoir énormément de manuscrits. Ça a été le départ de ce que la maison est devenue aujourd’hui, avec une partie consacrée à l’édition d’auteurs du « patrimoine », et une partie littérature contemporaine. En 2016, vous publiez En attendant Bojangles, d’Olivier Bourdeaut. Est-ce que vous vous attendiez à un tel raz-de-marée ? T. B. : Non. Le premier devis demandé à l’imprimeur portait sur 2 000 exemplaires. Quand on a reçu le manuscrit, quand on a choisi de le publier, on pensait que c’était un livre que l’on vendrait entre 2 et 5 000 exemplaires. Comme les autres ! Quelques mois avant la sortie, on l’a envoyé à des agents et à des scouts qui travaillent pour des éditeurs étrangers, et dans la demi-journée, on a reçu une offre d’un éditeur allemand. Une belle offre. Ce n’était jamais arrivé. Entre septembre et novembre 2015, on a vendu les droits de traduction dans huit pays, dont les États-Unis. Le livre ne sortait qu’en janvier… Les journalistes français ont alors commencé à s’y intéresser.

Pour passer le temps (2002) de Jean Forton est le premier titre de la maison. Suivront des rééditions de textes devenus introuvables, comme Martel en tête (2006) d’André Vers ou Jérôme (2008) de Jean-Pierre Martinet, mais aussi des inédits de grands écrivains, comme la traduction intégrale du Journal de Thoreau, entamée en 2012, et très vite, des auteurs contemporains. En 2012, Oscar Coop-Phane reçoit le prix de Flore pour Zénith-Hôtel. La maison s’attache à suivre ses auteurs, comme Rodolphe Barry, dont elle a déjà publié quatre livres.

Avec le recul, comment est-ce que vous expliquez ce succès ? T. B. : Il y a eu un gros facteur chance. Le livre est arrivé au bon moment, à une période où il a pu se faire sa place. Si un Houellebecq était sorti le même mois, Bojangles serait peut-être passé inaperçu. C’est un livre qui avait été refusé par tous les éditeurs. Quand on a appelé Olivier Bourdeaut pour lui dire qu’on le prenait, il a cru que c’était un canular. Il nous l’avait envoyé parce qu’en 2013, on avait publié 37


Pendant longtemps, la maquette de chaque livre était différente. En 2015, dans un souci d’identification, la maison a adopté une nouvelle maquette pour la littérature contemporaine, avec un bandeau et un grand visuel, comme ici avec En attendant Bojangles (2016), ou Le parfum des cendres (2021), premier roman de Marie Mangez. Sans s’interdire de faire autrement. Le nom de la maison est aussi discret que possible. Il peut même s’effacer, comme pour Péquenots (2019), de Harry Crews.

des nouvelles de Michel Déon, qu’il adore. Mais c’était comme s’il jetait une bouteille à la mer. Savoir pourquoi ça a marché à ce point, je suis incapable de le dire. Ce n’est même pas logique ! E. B. : Il y a eu une conjonction de facteurs assez étonnante. Il n’est pas certain que le livre aurait connu le même succès s’il avait été publié par une grosse maison. Il y a eu beaucoup de storytelling autour, « la belle histoire du primo-romancier qui n’a pas fait d’études, qui a écrit couché sur le canapé de son frère… Les petits éditeurs de province… ». Presque un côté conte de fées. T. B. : Nous avons eu beaucoup de presse dès le début. Pendant quelques semaines, une presse « classique », des critiques sur le livre, puis très vite, il n’y a plus eu que des articles sur Olivier Bourdeaut, sur Finitude et la belle histoire. E. B. : Et puis il y a eu une sorte d’emballement, comme le bouche-à-oreille au cinéma. Les réseaux sociaux s’en sont emparés… Ça nous a permis d’accéder au « grand public ». T. B. : Tout ça nous a donné accès à la télévision, à la radio. Le livre a reçu le prix France Télévision, le grand prix RTL-Lire, des prix de lecteurs. Aujourd’hui, il est difficile de comprendre pourquoi ce roman a aussi bien marché. Le livre avait les ingrédients pour plaire au public, mais à ce point, c’est un mystère. Tant mieux, d’ailleurs ! Certains journalistes ont fait des papiers en disant que c’était un coup, que tout était calculé… Honnêtement, si on pouvait calculer un coup comme ça, on l’aurait fait bien avant ! Comment est-ce que l’on se transforme en éditeur de best-seller ? T. B. : On n’a pas beaucoup dormi pendant quelques mois. Mon obsession, c’était de trouver du papier. Parce qu’on est arrivés jusqu’à imprimer 20 à 25 000 exemplaires par semaine. Sur toute l’année, on n’a eu que trois jours de rupture. On a réussi à suivre. Ce qui n’est pas évident, même pour les 38

gros éditeurs. Sur le plan financier, on a bénéficié du fait que Folio nous ait versé l’intégralité de l’à-valoir dès la signature de la vente des droits pour la version poche – d’habitude, on touche la moitié à la signature, l’autre moitié à la parution de l’édition en poche, un an et demi après. Cet argent nous a permis de payer les premières factures d’impression. On avait aussi un peu de trésorerie, avec les succès, l’année précédente, de Derrière les panneaux, il y a des hommes de Joseph Incardona, et de De quelques amoureux des livres de Philippe Claudel. Aujourd’hui, pour En attendant Bojangles, on doit être à 310 000 exemplaires en grand format, et 400 000 en poche. Et on continue de vendre encore régulièrement le grand format. Comment est-ce que vous avez préparé les livres suivants d’Olivier Bourdeaut ? T. B. : Un succès pareil, ça n’arrive qu’une fois. On a fait comprendre à l’auteur – comme pour chaque auteur, parce qu’on publie beaucoup de premiers romans – que le deuxième n’est pas un roman tout à fait comme les autres. Souvent, il est plus difficile à écrire, la réception dans la presse est plus dure, et ce n’est qu’à partir du troisième que l’on commence à se poser et que l’auteur peut s’installer. E. B. : L’avantage, avec Olivier, c’est qu’il avait commencé à écrire son deuxième roman avant la sortie du premier. Quelle que soit la réception du roman, c’est toujours mieux pour un auteur d’avoir commencé à écrire le suivant avant. De sorte que son écriture ou son sujet ne soient pas influencés par la réception du premier. Ce qui n’est jamais une bonne chose : l’auteur peut vouloir essayer de faire une suite, ou de reproduire un succès, ou bien choisir d’écrire quelque chose de totalement différent, en étant influencé par ce qu’ont dit la presse, les libraires ou les lecteurs. T. B. : Son deuxième roman, Pactum salis, a fait pas mal de déçus, parce qu’il est très différent. Le public s’attendait à retrouver Bojangles. Pour Florida, paru en 2021, les lecteurs étaient passés à autre chose. Florida a reçu beaucoup de bonnes critiques. On a eu autant de presse sur Florida que sur Bojangles… E. B. : Des articles sur la qualité du livre, et sur la qualité d’écrivain d’Olivier Bourdeaut. On est sortis de l’histoire, du phénomène. Ça a été très encourageant pour l’auteur. Les gens qui ont acheté Florida l’ont fait par adhésion, pas pour retrouver Bojangles. Comment est-ce qu’on fait pour ne pas perdre la tête ? T. B. : On a eu une année très étrange en 2016. Ça a été un tourbillon médiatique. On a même reçu des invitations à Roland-Garros, à toutes sortes de


soirées. On a vendu les droits dans 32 pays, sans agent. Nous étions courtisés par tout le cinéma français. On nous avait conseillé, pour l’adaptation, de privilégier les tandems producteur-réalisateur, parce qu’il y a plus de chances que le projet aboutisse quand les deux s’engagent. Et des projets comme ça, bien avancés, on en a eu 17. Ce qui implique des rendez-vous à Paris, avec des acteurs, des réalisateurs… On s’est dit, à ce moment-là, qu’il valait mieux que ça nous arrive à 50 ans qu’à 25. Pour l’auteur aussi, que le succès arrive après des années de galère, ça lui a permis de relativiser, de garder les pieds sur terre. Dans le milieu du livre, beaucoup de nos amis nous disent qu’ils ont été étonnés qu’on n’ait rien changé à notre façon de travailler. On n’a pas fait évoluer notre manière de concevoir l’édition ni le type de livres que l’on publie. On a simplement embauché quelqu’un. Mais on a décidé de ne pas publier plus. En fait, on a même réduit le nombre de publications, en passant de dix livres par an à six ou sept. L’idée c’était de publier moins, mais de publier mieux, de mieux accompagner chaque livre. Est- ce que depuis vous re cevez plus de manuscrits ? T. B. : Oui. Avant Bojangles, on devait en recevoir 500 par an, maintenant on est entre 1 200 et 1 500. La différence, c’est que l’on reçoit parfois des manuscrits en première intention. Ce qui n’arrivait jamais avant. Quand on regarde les piles de manuscrits, il y a plusieurs veines. Il y a les gens qui nous envoient leur texte parce qu’ils ont entendu parler de nous. Des gens qui nous l’envoient parce qu’ils sont fans de Jérôme. D’autres, parce que Bojangles, beaucoup. Et maintenant, certains parce qu’ils aiment Joseph Incardona. Les trois auteurs qui nous apportent des manuscrits, c’est Martinet, Bourdeaut, Incardona. Qu’est-ce qui vous incite à aller au-delà de quelques pages ? E. B. : En priorité l’écriture : il faut qu’elle « tienne ». Ensuite, l’originalité du sujet. En réalité, on s’aperçoit qu’il y a des thèmes récurrents. Le livre de confinement – on n’en peut plus –, l’autofiction, le livre sur les violences que l’on a subies enfant, ou au travail… Et toujours le même livre que les éditeurs reçoivent depuis 50 ans : « Après la mort de mes parents, j’ai vidé la maison, je suis tombé sur un secret de famille… » Ce type de livre lié à un moment intime de la vie, représente trois manuscrits sur quatre. Beaucoup de ces manuscrits relèvent plus du psy que de la littérature. T. B. : Dès la lettre d’accompagnement, quand on nous parle de secret de famille, on y va à reculons. Des livres comme ça, 200 paraissent chaque année.

Et comme on ne publie pas beaucoup, on est très difficiles sur le choix des manuscrits. On en retient un tous les un an et demi à peu près. Il faut vraiment qu’il nous plaise et qu’on soit emballés dès le début. Tous les deux. E. B. : Si l’un de nous n’adhère pas, on ne publie pas. Il est très difficile de convaincre les autres quand on n’est pas convaincu soi-même ! On a appris que quand on lit un manuscrit, « pas mal », ça ne suffit pas. Il faut qu’on se dise que c’est génial et qu’on a très envie de le défendre. Il faut que l’envie de publier soit là dès la première lecture et qu’on se dise : « Ça, il ne faut pas le lâcher, c’est notre prochain premier roman ! » Ce qui n’arrive pas souvent. Pourtant, par rapport au nombre de livres publiés, vous sortez pas mal de premiers romans… T. B. : On essaye d’en avoir un tous les deux ans. En 2021, nous avons publié Le parfum des cendres de Marie Mangez. On ne peut pas en publier trop, non plus. Parce qu’une fois qu’on travaille avec un auteur, il continue à écrire… On ne veut pas se retrouver dépassés par un programme de publications qui explose. Sinon, au bout d’un moment, on sera obligés de sacrifier certains livres. Est-ce que vous intervenez beaucoup sur les textes ? L’un et l’autre ? L’un ou l’autre ? T. B. : L’un puis l’autre, nous travaillons rarement en même temps sur le même texte. En fait, nous intervenons de manière successive. Je m’occupe du gros œuvre. De la construction, du rythme, parfois des coupes. Après, le manuscrit arrive chez Emmanuelle, qui regarde plus en détail l’écriture, la syntaxe. E. B. : Et puis les petits détails, les incohérences… Du genre : « Elle sortait. C’était au mois d’août, ça sentait le muguet… » Ça ne va pas, il n’y a pas de muguet à cette période ! J’essaie d’être attentive à ce genre de choses. Les échanges avec les auteurs se passent bien ? T. B. : Oui. Heureusement ! Si ça se passait mal, on ne travaillerait pas ensemble. Quelquefois il n’y a pas grand-chose. Et je ne prétends pas toujours savoir ce qu’il faudrait changer. Mais il y a toujours un dialogue. On leur dit qu’on aimerait couper ceci ou cela, parce que le roman serait meilleur. On en discute. En période de travail, je les ai tous les jours au téléphone. Les auteurs aiment faire ce travail avec nous, notamment ceux qui ont été publiés dans de grandes maisons, où les éditeurs ont moins le temps de le faire. Quand on reçoit un manuscrit définitif, on va encore travailler dessus avec l’auteur pendant deux, trois, voire six mois. On prend ce temps-là pour que le livre soit le meilleur possible. Par exemple, Je ne déserterai pas 39


ma vie, de Sébastien Rongier, publié en avril. Quand j’ai reçu le manuscrit, je lui ai dit : « On le prend, mais il faut en couper la moitié. » Le livre alternait les chapitres. Il y avait deux histoires parallèles, celles de Mary Reynolds et de Germaine Tillion, la résistante. La partie sur Mary Reynolds était très bien, celle sur Germaine Tillion plus laborieuse. Il a tout de suite accepté de l’enlever : il m’a dit que c’était comme ça qu’il avait conçu le livre au départ, avant d’ajouter la partie sur Germaine Tillion… E. B. : Ce qui arrive aussi, parfois, c’est que l’auteur a peur de ne pas être compris. Alors il écrit une espèce de prologue explicatif à son livre, ou bien il développe certains chapitres pour insister sur une idée, ce qui n’est pas toujours nécessaire. De temps en temps, c’est bien d’élaguer. Souvent, on s’aperçoit que dans les manuscrits qu’on reçoit, il y a un faux départ. On lit le premier chapitre, qui n’est pas terrible, on arrive au deuxième, et c’est mieux. Dans ce cas-là, on peut parfois tout simplement retirer le premier. T. B. : Par contre, on n’intervient jamais sur le scénario du livre. Sauf quand l’auteur en cours d’écriture arrive au milieu de son livre et nous dit : « J’ai trois possibilités, je peux faire ça, ça ou ça… » On l’aide alors à choisir la meilleure des trois. Est-ce qu’il est plus facile de vendre un texte inédit d’un auteur du passé, de faire redécouvrir un auteur, ou de lancer un nouvel auteur ? T. B. : Le plus simple, c’est peut-être le premier roman d’un auteur inconnu. La presse porte une attention particulière aux premiers romans, à la rentrée. C’est un excellent tremplin pour les auteurs. E. B. : Un premier roman à la rentrée, ça passe ou ça casse. Pour le moment, on est plutôt chanceux. Plusieurs de nos premiers romans ont été remarqués ces dernières années, la presse et les libraires font attention à nous. Les difficultés commencent avec le deuxième. T. B. : C’est quelque chose d’assez vicieux. On s’est rendu compte que si on ratait la sortie d’un premier roman, derrière, l’auteur est presque « mort ». On n’a pas le droit à l’erreur avec un premier roman. S’il se vend à 500 exemplaires, pour les suivants, c’est difficile… Quelle que soit leur qualité. Nous avons une vraie responsabilité vis-à-vis de nos jeunes auteurs. Les vieux auteurs oubliés, c’est reposant. On a moins de pression. Parce que si ça ne marche pas, c’est juste « tant pis ». Et souvent, ce sont des auteurs qui ont déjà un socle de lecteurs. On sait qu’on en vendra au moins 1 000 ou 1 500. L’inconvénient, c’est qu’en général cela plafonne, on a vite fait le tour de la question. Raymond Guérin, c’est un bon exemple. On sait qu’on va vendre environ 1 500 exemplaires d’une réédition. Quand on vend 5 000 exemplaires 40

de La peau dure, qui a reçu un prix de libraires, en 2018, c’est exceptionnel. Pour nous, ce genre de livres d’écrivains « patrimoniaux » nous permet de faire des coupures entre deux auteurs qu’il va vraiment falloir défendre. Quels sont les mises en place moyennes en librairie ? T. B. : Entre Olivier Bourdeaut, Joseph Incardona et un recueil de poèmes, ce n’est pas la même chose. Mais en général, pour un roman français, les mises en place oscillent entre 1 000 et 2 000 exemplaires. Là aussi, c’est une question de choix. Même pour nos auteurs les plus « connus », nous avons tendance à demander des mises en place raisonnables. Des amis libraires nous ont mis en garde, à ce propos. Un libraire qui commande 20 exemplaires d’un titre, s’il les vend tous, c’est un beau succès, mais il peut avoir l’impression que c’est un livre qui n’aura pas marché, parce qu’il n’aura jamais fait de réassort. Alors que s’il n’en prend que cinq exemplaires au départ et qu’il en commande quatre fois, il se dira que le livre est un succès. Je préfère un livre qui est recommandé régulièrement, plutôt qu’une grosse pile qui diminue lentement. Mais cela reste variable. Pour Les Corps solides, le prochain livre de Joseph Incardona, l’objectif de mise en place est de 5 000 exemplaires. Quel est le budget promotion pour ce type de livre qui paraît à la rentrée ? T. B. : Pour Les Corps solides, en comptant l’attaché de presse, l’attachée de librairie, le budget devrait être de plus de 10 000 euros. Cela comprend également les envois de services de presse. Pour ce titre, on en a déjà 600 à envoyer, et je pense que ça ne suffira pas. Et pour ces 600 envois, il faut compter le coût du livre et ensuite celui du timbre, presque 5 euros par livre. Ce qui revient à près de 3 000 euros rien qu’en frais postaux. Même avec des livres qu’on ne vend pas beaucoup, aujourd’hui, on a du mal à descendre en dessous de 500 envois en service de presse. Avec en général 200 exemplaires pour la presse et 300 pour les libraires. Qu’est-ce qui vous a poussés à changer la maquette de vos livres, en 2015 ? T. B. : Le changement de maquette a concerné uniquement la littérature contemporaine. C’est lié au prix de Flore d’Oscar Coop-Phane pour Zénith-Hôtel. Avant, on changeait complètement la maquette à chaque titre. Puis on s’est rendu compte que des personnes pouvaient lire plusieurs de nos livres sans jamais faire le rapprochement entre eux, sans s’apercevoir qu’ils étaient publiés par la même


maison. On ne réussissait pas à capitaliser sur un succès. Alors on s’est dit qu’il fallait une maquette pour la littérature contemporaine qui allie deux choses : qu’elle soit reconnaissable au premier coup d’œil, tout en ayant un visuel différent pour chaque livre. Quelque chose qui fonctionnait sur le principe de Christian Bourgois, par exemple : le visuel de couverture change à chaque fois, mais grâce à la typo, on reconnaît un Christian Bourgois. On s’est penchés sur différentes maquettes. J’aimais beaucoup les couvertures du Sagittaire ou de Champ libre, avec une bande en haut, et uniquement le titre et l’auteur. On est partis sur cette idée qui permettait aussi de garder un visuel très pur. Le nom de la maison est écrit le plus petit possible, on peut même l’enlever, si ça gâche l’illustration. Souvent, il faut chercher avant de le trouver. E. B. : Mais on ne se laisse pas non plus enfermer dans quelque chose de figé. Certes, la couverture avec le bandeau est celle dévolue aux titres de littérature contemporaine. Mais on ne s’interdit pas de présenter autrement un de ces livres. C’est pour ça aussi qu’on n’a pas créé de collection. Le problème d’une collection, c’est qu’on reste pris dans une forme, un thème, etc. Et qu’ensuite, il faut l’alimenter. On finit par faire des livres pour de mauvaises raisons. On n’a pas besoin de contraintes supplémentaires. La crise du papier vous inquiète ? T. B. : Ça m’inquiète sur le long terme. Parce que ce n’est pas une crise momentanée. Elle est aussi liée à la transition écologique : on fabrique en carton des choses que l’on faisait en plastique. Pour cette année, on a eu la chance de pouvoir anticiper. Comme on avait de la trésorerie, on a acheté en octobre dernier un stock de papier qui nous a permis d’imprimer les livres du printemps et celui de la rentrée. Pour la fabrication, notamment pour les stocks de papier, je travaille avec un atelier qui assure le lien entre nous et l’imprimeur, l’atelier graphique de L’Ardoisière, dirigé par Marc Torralba, un des éditeurs du Castor Astral. Il gère notre papier. Comme il commande de plus grandes quantités, il a des conditions que je n’aurais pas tout seul. Comment, en publiant aussi peu de livres, est-ce que vous arrivez à vivre ? E. B. : Les droits dérivés changent la donne. Sans eux, on aurait du mal à s’en sortir. En 2020, ils ont représenté quasiment 40 % du chiffre d’affaires. On compte là-dedans les cessions de droits en poche, les ventes à l’étranger et toutes les adaptations des textes. Et quand on signe une option pour le cinéma, ça change beaucoup de choses. Mais ça n’arrive pas souvent…

Joseph Incardona dans les locaux de la maison, en train de signer les services de presse de son roman Les Corps solides, qui paraîtra à la rentrée.

T. B. : C’est une question d’équilibre, de moyenne. Il y a des livres que l’on est très contents de vendre à 1 000 exemplaires, quand d’autres se vendent à 20 000. Un livre à 20 000 garantirait toute notre année. C’est ce qui est un peu difficile pour nous. En publiant moins, on est quasiment condamnés à avoir tous les ans un succès, même relatif, et que les autres titres à côté ne marchent pas trop mal. Mais on est obligés d’avoir un livre qui tire son épingle du jeu. Une année où on ne ferait que des bides… E. B. : Le comptable ne serait pas très content ! Aujourd’hui, on a aussi la chance d’avoir plusieurs auteurs qui plaisent bien. Il y a Olivier Bourdeaut, évidemment, mais avec ses derniers livres, Joseph Incardona est un peu la deuxième jambe de la maison. Et il y a des auteurs qui assurent la relève. Ceux que je suis, le premier roman d’Olivier Dorchamps, a beaucoup plu, ce qui est formidable pour nous, parce qu’ensuite, l’édition de poche se vend aussi bien, voire mieux. Ce qui fait que quand on sort le titre suivant, l’auteur a déjà un lectorat potentiel. Franchement, vous n’en avez pas marre qu’on vous parle tout le temps de Bojangles ? T. B. : À un moment, on n’en pouvait plus. L’auteur non plus. Partout où il arrivait, on lui mettait la chanson de Nina Simone et il n’en pouvait plus ! Il y a eu une période où ça tournait en boucle. C’était également agaçant, parce que pour les journalistes, par exemple, il n’était plus question que de Bojangles. Comme si l’on n’avait rien publié avant, et rien après. E. B. : C’est un peu le côté sombre d’un best-seller. Certains libraires ou journalistes se sont dit : « On n’a plus besoin de les soutenir. » Alors qu’on avait toujours besoin d’eux ! Il y a eu aussi quelques jalousies… Il se passe des choses superbes lorsqu’on publie un bestseller. Mais il faut toujours continuer à se battre : les autres auteurs que nous publions méritent aussi d’être lus. Les autres livres méritent leur chance. www.finitude.fr 41


HEAVEN

(VISIONS DE GABRIEL) Par Emmanuel Abela ~ Photos : Anne Marzeliere

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JACK KEROUAC A 100 ANS CETTE ANNÉE. À L’OCCASION DE CET ANNIVERSAIRE, RETOUR SUR UN PERSONNAGE AU POUVOIR DE FASCINATION INALTÉRABLE. Mai 2010, Philadelphie : à l’étal d’un libraire, une édition anthologique de l’œuvre de Jack. The Portable Jack Kerouac, parfait en la circonstance. Tout y est passé en revue, de manière subtile et intelligente : les classiques Sur la route bien sûr, Visions de Cody, Les Souterrains ou Tristessa ; la poésie avec un choix précis, des textes théoriques et un recueil de lettres à Allen Ginsberg ou Neal Cassady. Page 483, les trente principes littéraires de Kerouac — sa liste d’« Essentials » sous le titre Belief & Technique For Modern Prose (« Croyance et technique pour la prose moderne ») : assis dans un parc aux tonalités orangées — l’éternel automne de la côte est — je m’attarde sur le quatrième de ces principes, « Be in love with your life » (Sois amoureux de ta vie), puis sur le vingtième, « Believe in the holy contour of life » (Crois au contour sacré de la vie). J’y lis une invitation à vivre. Tu nous désignes les bateaux qui partent chez toi. Quand l’Archange Gabriel l’interroge sur le périple qu’il vient d’entreprendre pour rallier le Paradis, Satan lui répond : « Qui ne voudrait, s’il en trouvait le moyen, s’échapper de l’enfer, quoiqu’il y soit condamné ? Toi-même tu le voudrais sans doute, tu t’aventurerais hardiment vers le lieu, quel qu’il fût, le plus éloigné de la douleur, où tu pusses espérer changer la peine en plaisir, et remplacer le plus tôt possible la souffrance par la joie ; c’est ce que j’ai cherché dans ce lieu. » [John Milton, Le Paradis Perdu, IV.891897, trad. Chateaubriand] Jack cherche, lui aussi, à mettre fin au tourment. La disparition de son frère, l’angélique Francis Gérard, emporté à l’âge de neuf ans, le hante. Le petit Jack Kerouac, encore appelé

Jean-Louis Lebris de Kérouac — avec l’accent aigu — vit son expérience de la sainteté face à l’endurance d’un corps meurtri. Il n’a que quatre ans et la candeur de son aîné lui ouvre une voie. « Le monde entier avait son visage », écrit-il dans le petit livre poignant, pièce méconnue mais pourtant centrale de son œuvre, qu’il consacre à l’enfant martyre en 1960 : Visions de Gérard. La souffrance à laquelle il assiste devient sienne. Il n’a de cesse de l’évacuer. Tu aimes voyager. Seul, même accompagné. À maintes occasions, Jack s’interroge sur ses origines, lui qui évolue dans le milieu très catholique des Canadiens français de Lowell dans le Massachusetts, ne pratique qu’un dialecte français et n’apprend l’anglais qu’à l’âge de 11 ans. Cette quête de lui-même le conduit à maintes reprises sur la terre de ses ancêtres avec pour finalité d’explorer sa lignée celtique. Les conclusions qu’il tire de son propre nom le conduisent à revendiquer un sens ésotérique qui part du « cairn », parfois orthographié avec un « k ». Le cairn est le tas de pierre, un amas artificiel placé pour marquer un lieu particulier. Le « kêr » en breton c’est aussi un lieu où il y a de la vie : généralement la maison — plus « home » que « house » —, une ferme ou un hameau ; parfois une ville. Il signifie une présence et son ancrage dans une terre, dans un lieu déterminé. Un comble pour celui qui fait de l’itinérance — voire de l’errance – un mode de vie. Le voyage chez Kerouac n’est cependant pas la marque d’une insatisfaction, cette impossibilité de se fixer ; il n’est pas fuite en avant. Il est pulsion constante vers un ailleurs incertain mais riche de ses mille possibilités. Vaet-vient incessant. Comme Satan, s’éloigner de la souffrance et de son lieu même pour s’approcher du paradis. Ce que Jack ne sait pas, c’est que cette souffrance l’habite. Où qu’il aille. Tu exaltes les voyages. Je te dois de ne pas les aimer. Jack aime le sexe. Peut-être même l’aime-t-il un peu plus que les autres ? Mais en timide — la chaire est-elle vaine ? —, il manifeste un attendrissement plus grand à l’égard de ses partenaires qui se réveillent dans des draps bouillants, entre l’opacité de la nuit enveloppante et la lumière du petit matin, avec le sentiment du néant.

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Tu parcours l’Europe de l’Est satellisée comme un Spoutnik avec ta Renault Dauphine, mais ne visites que les pays qui te laissent entrer avec ton chien frisé blanc. Jusqu’où vas-tu ainsi sans te faire refouler ? Dans sa prise de notes sur le bouddhisme à destination de son cher ami Allen Ginsberg qui l’a initié — le magnifique Dharma ! —, Jack relève QUATRE NOBLES VÉRITÉS : 1. Toute Vie Est Remplie de Chagrins 2. La Cause de la Souffrance Est le Désir Ignorant 3. Il Est Possible de Parvenir à la Suppression de la Souffrance 4. La Voie est la Noble Voie à Huit Stations — Plus loin, il énumère ces Huit Stations : Vues justes, Aspirations justes, Discours juste, Conduite juste, Moyens de subsistance justes, Effort juste, Souci juste, Contemplation juste. La justesse comme crédo et attitude. Tu sublimes l’amour des femmes, le respect qu’on leur doit et la magie de leur présence. Il est singulier de percevoir la beauté du monde quand celui-ci s’écroule sous nos yeux. Jack situe l’imminence du cataclysme. Quelle forme prend-il à l’ère nucléaire ? Sans doute celle de l’aveuglement des masses incapables d’embrasser la beauté de leur temps et si promptes à se livrer au premier venu. Mais contrairement à Ginsberg qui lui fait part, après une suite d’apparitions cosmiques, de sa vision apocalyptique — « Pour moi, l’irréel est devenu le plus réel », lui écrit-il à l’été 1948 —, Jack ne s’en inquiète guère. Face à l’inéluctable, il sait — lui, mieux que quiconque — que ce qui se joue dans l’univers n’est qu’un fragment de l’infinitude. Tout au plus, accède-t-il à l’idée de son ami, dans leurs échanges tumultueux, d’un monde en dehors du monde. Tu t’adonnes aux mathématiques, comme on se livre à confesse. Patiemment, avec méthode, comme s’il en allait d’une rémission possible. Mais de quoi cherches-tu à te faire pardonner, toi qui n’oses même pas franchir le seuil des églises ? Estce cette femme qui te hante ? Celle apparue à la fenêtre qu’avec tes amis vous vous faites le pari d’atteindre avec vos obus de mortier ? Ton sens de la précision et de la courbe, loué jusque dans les rapports militaires, te permet-il de l’emporter ce jour-là ? Tout début 1958, Jack sombre dans le désespoir. Le succès, les mensonges et les raccourcis médiatiques sur sa relation au jazz, l’expansion de la conscience, le zen et les effets des hallucinogènes 44

pèsent déjà d’un poids insoutenable. Il aimerait ne plus vivre et rejoindre les étoiles dans le ciel. Dès lors, il passe sa vie à se décharger du gras de l’existence. De son impulsion, une génération flamboyante est née, une génération-rythme, une génération de la béatitude, la Beat Generation ; il l’a pourtant si ardemment souhaitée jusqu’à fantasmer celle-ci, la théoriser et lui donner corps, mais il la réfute désormais et s’en extrait. Tout comme il nie l’existence du monde dans lequel il vit : « Parce que le monde n’est qu’un songe, se hasarde-t-il au détour d’un entretien. Il est seulement pensé et l’impérissable Éternité ne lui prête nulle attention. » Dès lors, il flirte avec la mort, tout en entretenant une passion charnelle, incarnée dans le réel, à la vie. Tu hais les Américains et te vantes de les avoir combattus en Afrique du Nord. Jack n’a jamais renoncé à défendre la voie qu’il s’était lui-même indiquée : celle d’une énergie créatrice débordante ; une énergie vitale à la limite de la démesure. D’où cette volonté de tout dire, tout écrire d’un seul tenant, comme si chaque élément, y compris le détail le plus insignifiant, avait sa part de réalité dans l’existence. Dans un texte d’une rare beauté, une sorte de manifeste de vie, il expose l’idée d’un seul tout, qui nous rend à la fois « créateur » et « créé » — créature ? —, porteur de sens et si insignifiant, acteur et passif, plein et vide, existant et non existant, fondu dans la masse cosmique sublime avec un rôle déterminant — et donc négligeable – dans cette existence même. Le titre en anglais The Scripture of the Golden Eternity, traduit par L’Écrit de l’Éternité d’Or en français, l’apparente à un texte fondateur sacré qui lui donne une puissance à l’égal des grands textes de William Blake ou Walt Whitman, avec cette conviction humble et généreuse, parfois désespérée, d’un temps autre, d’un espace autre, d’une forme autre qui ouvre à une connaissance autre, enveloppante, venue à point nommé — « It came on time » — pour lui comme pour nous. Et surtout qui nous éclaire sur une œuvre qu’on a voulu réduire à sa seule forme libertaire, si irradiante fusse-t-elle. Tu donnes ton nom. Donner son nom, c’est livrer une partie de soi, c’est aussi s’approprier ce qui n’est pas sien. Or tu ne transmets rien, si ce n’est une langue. Tu n’es pas et jamais je ne serai. Jack l’affirme : « Les gens qui me plaisent, ce sont les fous, ceux qui sont fous de vivre, fous de parler, qui désirent tout sur le moment même. » Cette totalité, une fois de plus, est comme l’addition irrésolue de tout ce qui existe, qu’il cherche à consigner sur le papier


avec une forme d’écriture fondée sur la « Sincérité » de l’instant — sa captation, pour employer un anachronisme, intégrale et fulgurante. Une « Prose spontanée » qu’il théorise comme exempte de toute forme de correction ; une confession ouverte de faits vécus de manière indispensable. « Avez-vous déjà entendu quelqu’un qui raconte une étrange histoire dans un café, à des gens qui l’écoutent en souriant, l’avez-vous jamais entendu s’interrompre pour se corriger, revenir en arrière, à une phrase précédente pour l’améliorer ? », explique-t-il. Et de se rappeler de sa pratique récurrente, alors qu’il était jeune, « des rectifications, d’interminables remaniements, des réécritures, des ratures, etc. » au point de ne plus écrire qu’une phrase

par jour. Il en perdait la « SENSATION ». « Merde, ce que je cherche dans l’art, c’est justement la SENSATION, non le métier. » Tu ne m’écris pas pendant une semaine entière. Quand je te demande pourquoi je n’ai pas reçu le moindre courrier, tu me réponds : « On me l’avait déconseillé ! » Tu as fait de moi un piètre épistolier, celui qui n’écrit jamais. Jack s’insurge : son livre le plus célèbre, Sur la route, a longtemps circulé dans une version tronquée, aménagée pour correspondre aux maigres aspirations d’éditeurs frileux alors que 45


sa seule version possible — fort heureusement éditée il y a de cela quelques années —, est celle rédigée, trois semaines durant, entre le 2 avril et le 22 avril 1951, sur un rouleau de papier de 120 pieds, soit 36,5 mètres de long, presque entièrement sous benzédrine lors d’une longue séance enfiévrée. Longtemps, Ginsberg en appelait à la lecture de la forme primitive de ce texte décidément fascinant qui ne dit pas seulement l’amour immodéré pour l’ami Neal Cassady / Dean Moriarty, mais la vitalité absolue. Sans contrainte — et surtout pas celles de l’édition, avec son organisation en paragraphes, en saut de lignes et autres artifices de ponctuation — et bien sûr sans limite. Rythme, cassure, brisure deviennent des motifs d’un seul et même tableau, hors cadre, presque dément. « Sa grandeur, nous renseigne Allen Ginsberg, réside dans le grand esprit d’aventure de sa composition poétique. Et une très grande délicatesse de langage. » Tu arbores un perfecto en cuir brun très en vogue sur ta Peugeot 103 : les adolescents du quartier accourent quand ils te voient arriver. Jack le dit, ce qu’il cherche se situe « au-delà du roman, au-delà des limites arbitraires du sujet romanesque… Une forme folle. » Cette forme folle est, selon lui, « la seule possible », la seule qui lui permette de se mettre à l’unisson de son « cœur fou… parce que maintenant JE SAIS QUE MON CŒUR GRANDIT. » Tu fais un infarctus. J’en suis la cause. C’est ce qu’on m’en dit : « Vois, tu en es la cause ! » Moi, je contemple le résultat, impassible : ce corps si grand si lourd étendu sur le sol de la salle de bain. J’y vois quelque motif de satisfaction. Je t’ai prévenu : « Un jour, tu descendras ou je monterai à toi. » Tu es descendu. 46

Des trois albums jazz que Jack a enregistrés, il en est un qui se distingue des autres, loin de tout intérêt documentaire, Readings by Jack Kerouac and The Beat Generation le 13 mai 1959 pour Verve. Sa voix tressaute comme l’un de ces modules bondissant sur les montagnes russes. Sur le parcours, les pentes sont aventureuses, les loopings vertigineux et les courbes affolantes. Jack impose ses chorus à un rythme effréné et livre des cascades de mots à la seconde. Ne se préoccupant nullement du piano de Steve Allen qui tente de l’accompagner — « un désastre » admet ce dernier alors que James Baldwin affirme que « N’importe quel musicien noir qui aurait entendu Jack lire sa poésie jazzée lui aurait cassé la figure » —, il scande des extraits de Desolation Angels, San Francisco Blues ou Mexico City Blues comme si sa vie en dépendait ; souriant à ses propres bons mots, riant parfois, insistant sur la gravité de l’instant, chantonnant et poursuivant son récit sans répit. Le bop est sa vie, Charlie Parker son modèle — « looked like Buddha […] / After weeks of strain and sickness / Was called the perfect musician / And his expression on his face / Was calm, beautiful and profund / As the image of Buddha » —, le blues sa forme première. Tu es la blessure-volcan qui jaillit à la surface. On a tendance à l’oublier, Jack est poète. Peut-être même n’est-il que cela, poésie pure. Ses recueils sont là pour nous le rappeler : ceux publiés de son vivant, ceux réunis depuis sa mort dont Heaven & Other Poems, Scattered Poems — Poèmes dispersés, réédité récemment chez Seghers — ou l’ultime Book of Blues, sans oublier la foultitude d’haïkus, un exercice méthodique récurrent qui vient contredire sa soif d’une écriture viscéralement couchée sur le papier et lui permet de tendre à l’épure. Pour Allen Ginsberg, fervent admirateur de son ami, il est le plus grand de son temps, celui qui a fait de toute son œuvre un seul et même long poème physique, une unité céleste nourrie de sa propre légende, celle de Duluoz — son double, son autre soi —, un livresomme aux ramifications infinies : une cathédrale incandescente, dont les flammèches se détachent du foyer principal pour allumer de nouveaux brasiers. Tu as 100 ans, Tu es mort, Tu es vie, Jack aussi.


Héritage transcorporel Dans le sillage d’Ohad Naharin, Adrien Boissonnet orchestre Kamuyot, lieu de partage transmis par le premier lien à l’Autre – le corps. À la Kulturfabrik, la même vitalité patchworkée, punk à souhait, fait vibrer Esch-sur-Alzette.


ARE YOU EXPERIENCED? Par Valérie Bisson

AVANT LE LANGAGE, NOTRE PLUS GRAND DÉNOMINATEUR COMMUN NE SERAIT-IL PAS LE CORPS ? SON GESTE, SA CAPACITÉ À RESSENTIR ET À SE METTRE EN LIEN, C’EST PAR CET AXE QUE SE JOUE TOUT UN PAN DE NOTRE HUMANITÉ SANS QUE NOUS EN AYONS PARFOIS LA MOINDRE CONSCIENCE. ENTRETIEN AVEC ADRIEN BOISSONNET. Dans ce sillage, la danse, et particulièrement la danse « Gaga » créée par le chorégraphe Ohad Naharin, est un transmetteur essentiel de la relation à soi et à l’autre. Maître de ballet de la compagnie CCN-Ballet de l’Opéra national du Rhin, Adrien Boissonnet a reçu l’enseignement d’Ohad Naharin en dansant plusieurs de ses pièces. Il orchestre les répétitions de Kamuyot, un privilège transmis par Matan David, un des répétiteurs assermentés « Gaga » du chorégraphe israélien. 48

Matan David a appris la danse « Gaga » aux danseurs du Ballet mais depuis lors c’est vous qui les faites répéter ; comment se passe la transmission ? J’ai la joie d’avoir rencontré Ohad Naharin à deux reprises ; lors de ma participation à Minus 7 en tant que danseur, je faisais alors partie de l’Aterballetto en Italie, puis pour Black Milk présenté à l’OnR en 2018. Cette fois-ci, à cause du contexte particulier et avec confiance, Ohad Naharin nous a fait passer sa danse par l’intermédiaire de Matan David. J’ai pu reprendre le flambeau avec un grand bonheur. La danse « Gaga » est une technique très particulière que j’ai acquise en tant que soliste. À chaque pièce, Ohad Naharin réadapte sa technique autour des nouvelles consignes et contraintes du projet. « Gaga » est une danse d’une immense et très subtile richesse. Parlez-nous de ce projet particulier qu’est Kamuyot ? Kamuyot a été créée pour Batsheva – The Young Ensemble en 2003 et Bruno Bouché l’a fait aujourd’hui entrer au répertoire de l’OnR. Il s’agit d’un projet éducatif destiné au jeune public qui vise à démocratiser le rapport à la danse, au public et plus largement au corps. Le dispositif singulier a été pensé pour le contexte israélien, pays où travaille Ohad, pays chaud, lumineux, jeune, on y compte plus de gymnases que de salles de spectacle ; toucher les jeunes, être au cœur de leur vie, un process que nous avons respecté jusqu’au bout puisque Kamuyot est jouée à la MJC de la Meinau à Strasbourg et dans différents gymnases


Kamuyot, Ohad Naharin – BonR © Agathe Poupeney


Kamuyot, Ohad Naharin – BonR © Agathe Poupeney

de Mulhouse. Le public est assis sur de simples bancs en bois placés sur les quatre côtés de l’espace dédié aux danseurs, il n’y a pas de rideau, de décor ou d’éclairage particulier. On joue le jeu, à la lumière de ce que l’on trouve, avec un ampli et des bonnes basses. Les danseurs et les spectateurs sont physiquement proches, ont un contact visuel direct, se jouant de la relation conventionnelle entre un public et ses artistes. Les costumes et les musiques évoquent un univers très rock’n’roll, une imagerie et une énergie punk, pourquoi ces choix ? Les signes distinctifs puissants du spectacle passent par les costumes et la sélection musicale. Il fallait des choses très fortes puisqu’on fait l’impasse sur les autres éléments scéniques. Les costumes servent de point de repère entre les danseurs et les spectateurs. Nous avons collaboré avec les étudiants de la HEAR qui ont créé des kilts et des pantalons à carreaux finalisés par le département costume de l’OnR. On retrouve l’imagerie punk dans ces textiles traditionnels anglais détournés 50

et aussi dans les collants aux jambes bicolores des danseuses. Il fallait aussi beaucoup de liberté dans le mouvement, les kilts volent comme des soucoupes, créent beaucoup de fluidité, de fantaisie et de légèreté. Pour la musique, Ohad a rapporté du Japon une pile de vinyles de rock nippon, très vivant, très vivifiant auxquels il a ajouté des titres rock ou contemporains plus identifiables. Un de nos danseurs a pu traduire les textes de ce rock indé japonais, paradoxalement, les paroles ne sont pas joyeuses, cela fait profondément écho aux contrastes que l’on retrouve dans la pièce et dans la danse d’Ohad Naharin en général, c’est la vie avec toutes ses contradictions. Accès à l’éducation du corps, expression ou performance ; qu’est-ce qui sous-tend le projet pédagogique de Kamuyot ? L e p r é s u p p o s é e st v r a i m e n t l a n o t i o n pédagogique auprès du jeune public, mais comme tous les bons projets, il est fait pour plaire aussi aux adultes, tous les niveaux de lecture s’y retrouvent. Kamuyot invite au dialogue et à l’expression à travers


le premier langage universel - le mouvement et la danse - et opère une focalisation sur ce qui nous est commun plutôt que sur ce qui nous sépare. La pièce éclaire, grâce à une expérience partagée, sur l’entrée en contact, sur la création d’une proximité. Il y a une ambivalence, le danseur ne doit pas être en performance et pourtant lors des répétitions, on cherche le moment « Waouw » destiné à captiver l’intention. Il y a des moments forts, d’autres plus doux, tout cela est très modulé, dosé subtilement, orchestré au millimètre ; le danseur doit réussir son improvisation, on cherche cela, sans lumière, sans maquillage. Le vis-à-vis avec le public est le lieu de l’émergence, c’est là où la performance et la poésie se rencontrent, là où le panel de possibilités de relation humaine se déploie. Cette relation est très forte dans le projet pédagogique, acteurs et spectateurs sont interactifs, le public est amené à sortir de sa passivité par l’invitation du danseur, il y a une éthique très claire de la part du danseur, une réceptivité et une agilité, une capacité d’empathie qui doit tenir en un seul regard, sans toucher les personnes, dans un immense respect de l’autre. Comment se sont passées les répétitions ? La technique particulière de « Gaga » est enseignée en même temps que la chorégraphie de la pièce construite avec beaucoup de précision, même les variantes du public sont prises en compte. Tout y est régulé en termes de temps, d’espace et d’inconnu : les cas de figure les plus inattendus sont envisagés et pris en charge, le risque est parfaitement cadré. Le danseur se rend totalement disponible, il y est habitué, le contact humain est la base du temps de la danse. Un danseur s’exprime avec et par son corps, le toucher et le ressenti sont vraiment la base de notre travail. Avec mon expérience de maître de ballet, j’affine chaque jour ma capacité à lire les corps, à traduire le langage corporel, les danseurs ne me disent pas tout, mais j’apprends énormément de leurs expressions et de leurs postures, les mouvements intérieurs se rendent visibles, palpables, c’est très fort. L’expérience marquante du confinement a été terrible en ce sens, je n’ai touché personne pendant deux mois et ce fut l’un des moments les plus difficiles de ma vie de danseur. Comment les danseurs se sont-ils emparés de la danse « Gaga » ? Matan David a donné des techniques d’approche, un regard, un geste, une main tendue, des mots simples, ce sont des choses très basiques et très fines, on entre dans une dimension subtile de la profondeur humaine. Il y a une série de consignes d’approche avec le public, dans Minus 7, on repérait

—L e monde est grand, mais en nous il est profond comme la mer. — R.M. Rilke les spectateurs avec d’autres critères, mais, dès le départ, on tâche de brouiller le cadre de l’observateur et de l’observé. Ohad Naharin vient nous chercher au plus près de ce que nous sommes et demande aux interprètes d’être les témoins de cette émotion. Danser une de ses pièces, c’est proposer aux danseurs de relever un défi. Au-delà d’une exigeante performance physique, c’est avant tout un exercice d’introspection personnelle qui demande d’aller puiser au plus profond de soimême pour trouver des états de corps et d’âme que nous nous efforçons bien souvent de recouvrir pour ne pas accepter la complexité de notre être. Faire entrer au répertoire une pièce telle que Kamuyot est un double défi, projet de territoire en même temps que ballet contemporain destiné au jeune public, ce spectacle a-t-il aussi vocation à changer le prisme de compréhension d’un corps de ballet prestigieux ? Kamuyot est effectivement un Projet de territoire construit conjointement par le Ballet de l’Opéra national du Rhin, La Filature de Mulhouse en partenariat avec Pole-Sud. Faire entrer cette pièce au répertoire du Ballet de l’OnR témoigne d’une envie de transmettre une vitalité, une fougue propre à la jeunesse, mais aussi d’inscrire quelque chose de neuf dans les règles du ballet tel que le pense son directeur depuis 2017, Bruno Bouché. Composer avec l’émotion pure, se jouer des limites et déconstruire l’espace même du spectacle, c’est aussi changer les règles du jeu, choisir cette pièce jeune public hors-norme, c’est faire le pari d’accueillir une réelle diversité de publics et de toucher un public, grâce à la générosité et l’humanité de ce spectacle, de tous les âges et issu de tous les horizons. — KAMUYOT, danse le 5 juillet au Gymnase Maurice Schoenacker, le 7 juillet au Gymnase de la caserne Drouot et le 9 juillet au Complexe sportif de la Doller, à Mulhouse www.operanationaldurhin.eu 51


FOYER DES TERRES ROUGES Par Benjamin Bottemer

© Emile Hengen

DU SQUAT AU CENTRE CULTUREL, LA KULTURFABRIK D’ESCH-SUR-ALZETTE S’EST STRUCTURÉE EN CONSERVANT SES VALEURS DE LIBERTÉ ET DE DIVERSITÉ, SUR LES TERRES OUVRIÈRES DU SUD LUXEMBOURGEOIS.


CUSTOMISATION

© Patrick Brandenburger

S’il a pris la tête de la Kufa il y a seulement deux ans, René Penning est un fidèle parmi les fidèles. Déjà là pendant la période squat avec son groupe de hardcore, il devient programmateur musical puis co-directeur en 2012 aux côtés de Serge Basso, qui à son arrivée au début des années 2000 qualifiait la structure de « Rolls avec un moteur de 2CV et sans essence ». René connaît bien l’analogie automobile qu’affectionnait son complice, ça le fait sourire, mais il explique : « Il y a eu de mauvais choix et des problèmes de gouvernance avant l’arrivée de Serge, indique-t-il. Esch-sur-Alzette était un désert culturel ; avant l’ouverture de la Rockhal, de la Philharmonie ou du Mudam à Luxembourg, c’était en fait le cas de tout le pays ». La Kufa s’est structurée autour d’un conseil d’administration « neutre politiquement et qui soutient l’équipe dans ses choix artistiques et son financement » dixit René. Le budget, qui s’élevait à 2,6 millions d’euros en 2021, est dans le vert, et on ne risque plus de traverser un plancher en marchant dessus. Quant à la programmation, elle se situe quelque part entre la poupée russe et le joyeux patchwork. Au cœur de l’ancien abattoir, on peut assister à des lectures, des festivals de punk, de flamenco et de clown, visiter une exposition d’art contemporain, aller au cinéma ou juste refaire le monde autour d’une pinte. « En termes de programmation, on fonctionne largement à l’instinct, au gré des rencontres, note le directeur. Cette diversité crée peut-être un problème d’identité ; on y travaille, mais on conservera cet esprit. » L’ÉTAT DES LIEUX

Un ancien abattoir ouvert aux artistes et aux habitants, abritant des spectacles divers et variés au milieu de meubles en bois de récupération, de fresques et de jardinières... la formule et le cadre semblent de nos jours familiers. À une différence près : la Kulturfabrik (la « Kufa » pour les intimes) n’est pas apparue à une époque où la réhabilitation de friches industrielles constitue la nouvelle tendance dans le monde de la culture. C’est au début des années 80, en pleine désintégration de l’industrie sidérurgique, que la jeunesse investit les lieux tout juste abandonnés. Un squat d’artistes, illégal mais toléré, qui deviendra un centre culturel en 1996. « La Kufa n’est pas née d’une volonté politique mais d’un élan citoyen et populaire » souligne René Penning, son directeur, installé dans la cour transformée en « Summer bar » où les Eschois viennent prendre un verre alors que le beau temps arrive et que le Covid s’éloigne. 53

En parcourant la Kufa, on découvre deux salles de concert et un petit cinéma, le Kinosch, qui diffuse deux films par mois. Au-dessus de l’espace dédié aux expositions, des salles de répétition pour le spectacle vivant baptisées « Giele lino » et « Groe lino » en référence aux superbes revêtements jaune et gris qui les recouvrent. Un trait d’humour qui reflète bien la mentalité d’un lieu qui veut offrir beaucoup d’endroits où travailler et se retrouver mais est resté dans son jus. Idem pour le Ratelach, le bar ouvert en 2016 dont le nom signifie « trou à rats » en luxembourgeois ; un clin d’œil à une époque révolue. « C’était ainsi qu’un politicien appelait la Kulturfabrik avant la rénovation de 1998 » rigole René Penning. Les loges, le studio pour les résidences de musiciens, la salle commune pour les repas ont aussi conservé une certaine authenticité ; parfois au détriment du confort. « On veut s’axer sur la création et l’accueil de résidences, par exemple avec nos projets Squatfabrik, et pour cela on va rénover pour offrir de meilleures conditions aux artistes » explique le directeur. À


conserver : les relations durables avec les locaux comme le collectif Schalltot ou le Centre culturel Antonio Machado, qui organise le Flamenco festival, parfois aussi barré que les punks du festival Esch calling. UN EMBLÈME À PRÉSERVER L e st a t u t d ’ E s c h - s u r-Al ze t t e , C a p i t al e européenne de la culture cette année, est venu mettre un coup de projecteur sur la seconde ville du Grand-duché, où vivent 35 000 habitants. Comme Christian Mosar, directeur de la Konschthal inaugurée en octobre dernier [voir Novo n°61], René Penning y voit un possible « accélérateur ». La Kufa a ouvert ses portes à l’accueil de certains projets, mais continue de mener les siens en privilégiant le travail sur la durée auprès des locaux et de nouveaux arrivants. Pour préparer l’avenir, les équipes de l’ancien squat viennent de mettre la dernière main à leur plan de développement quinquennal, présenté dans un long document en trois intentions et dix axes, adapté aux codes de la culture institutionnelle d’aujourd’hui. Le drapeau noir qui lui sert d’emblème flotte toujours sur le bâtiment central ; pas une posture, plutôt un souvenir de guerre pour une structure qui a été parmi les premières à gagner la reconnaissance du public et des artistes à Esch-sur-Alzette. « Notre histoire, notre état d’esprit nous différencient, insiste René. La Kufa a une âme ; même avec le meilleur architecte, tu ne peux pas l’obtenir dans un lieu qui vient juste de sortir de terre. Il faut du temps ». La Kulturfabrik entend bien faire partie pour quelques années encore d’un paysage habitué aux transformations, souvent douloureuses, et qui espère bien que cette fois-ci la greffe prendra durablement.

Paca Rimbaud Hernandez, membre du Centre culturel Machado, organisateur du Flamenco festival : « J’allais déjà à la Kulturfabrik en 1987, quand ça sentait encore l’animal ! L’esprit humaniste et convivial est resté même s’il y a eu beaucoup de changements, c’est le prix de la professionnalisation. Il y a moins de fantaisie mais cela n’entrave pas le dynamisme et la curiosité, qui sont toujours de mise. Le Flamenco festival est né là-bas en 2006 : je salue la compétence des équipes de la Kufa, et l’attention dont chacun bénéficie. » Sacha Hanlet aka Them Lights, musicien et artiste associé : « Enfant, au milieu des années 90, j’habitais dans la rue de la Kulturfabrik et je voyais passer les punks, ça me fascinait. Plus tard, j’y ai joué avec mon groupe Mutiny on the Bounty, j’ai participé à l’organisation du festival Out of the crowd avec le collectif Schalltot, et aujourd’hui, je peux y développer mon projet de cœur. Le fait de travailler dans un endroit où beaucoup de gens et de projets différents se croisent, c’est super motivant et inspirant. » Amandine Truffy et Bertrand Sinapi, directeurs artistiques de la compagnie Pardes Rimonim : « Notre lien avec la Kufa remonte à la création de la compagnie il y a vingt ans. Depuis, presque toutes nos créations y sont passées ou ont été créées en partie là-bas. On s’est construit ensemble ! Ce qui est fort, c’est que tout le personnel sait qui tu es et ce que tu fais ; les prises de décisions collégiales et son héritage populaire ont permis cela. C’est un lieu institutionnel unique au Luxembourg, car il n’est pas seulement installé sur un territoire, il l’incarne. »

— LE CHOC DES CULTURES, cycle cinéma jusqu’au 20 juillet au Kinosch à la Kulturfabrik, à Esch-sur-Alzette, au Luxembourg — BRADERIE URBAINE, braderie le 2 juillet — OLD MAN GLOOM, concert le 5 juillet — HEALTH, concert le 13 juillet — ANTI-FLAG, concert le 24 juillet www.kulturfabrik.lu

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Chillax

Rien de mieux pour entamer l’été que se laisser porter par la vague lo-fi de Solaris Great Confusion, l’ambient music de Brian Eno interprétée par l’Ensemble Dedalus, avant de savourer une parenthèse festive du côté du Bon Moment nancéien et du Maquis dijonnais.



ZUTIQUE SORT DU MAQUIS Par Martial Ratel ~ Photos : Vincent Arbelet

INSPIRÉ DE TIERS LIEUX OFFICIELS OU ALTERNATIFS, C’EST UN PROJET DE PLUSIEURS ANNÉES QUI PRENDRA FORME DÉBUT JUILLET À DIJON AVEC L’OUVERTURE DE LA GUINGUETTE AU MAQUIS. UN LIEU QUI SE VEUT CULTUREL, TOURISTIQUE ET SOCIAL.

Lové dans un espace naturel, écrin de verdure entre le canal de Bourgogne et le lac Kir, le Maquis est le résultat de la rencontre des Voies navigables de France et de Zutique Productions. Quand les premiers lancent en 2019 le projet Open Canal, un appel à occupation de maisons éclusières, les seconds proposent d’investir l’Écluse 51S à la sortie de Dijon, dans un espace intermédiaire : ni tout à fait encore dans la ville ni tout à fait vraiment à la campagne. À l’époque, l’écluse était plus ou moins squattée et totalement ignorée par les passants. Cet isolement et cet entre-deux sont aujourd’hui son atout principal. L’accès se fait à vélo en une bonne quinzaine de minutes depuis le centre-ville ou à pied après avoir abandonné sa voiture sur un parking du Lac Kir. L’éloignement préserve le calme et le dépaysement. L’activité publique y sera saisonnière, printemps/été, mais toute l’année le Maquis offrira des résidences pour des groupes musicaux ou des auteurs. 57


Pour la phase de travaux, la démarche de Zutique est originale. La maison éclusière a subi d’importants aménagements : agrandissement, isolation, aménagement des extérieurs en potager ou en espace scénique, reconversion d’un garage en studio de résidence… Dès le départ, Zutique a misé sur l’aspect humain et social. Des chantiers participatifs ont attiré les bonnes volontés sur plusieurs week-ends, mais pas seulement. Via des structures sociales, de jeunes adultes en situation d’exclusion et des personnes bénéficiaires de la protection internationale ont participé aux travaux, permettant une connexion de ces individus en recherche d’emploi ou d’insertion avec des entreprises du BTP. La dimension sociale s’ancre aussi dans une démarche « verte ». D’abord avec la cantine qui met en avant l’anti-gaspillage et les circuits (très) courts, en nouant des liens avec des maraîchers locaux ou en créant un potager nourricier et un 58

verger conservatoire. L’équipe s’est mise également en relation avec des botanistes afin de comprendre l’espace végétal naturel que la guinguette allait occuper. Une plante invasive proliférant sans fin, la Renouée du Japon, a été repérée sur le terrain. Plutôt que de vainement la combattre, il a été décidé de… la consommer. Cette plante, au goût proche de celui de la rhubarbe lorsqu’elle est cueillie jeune, peut se transformer en confiture, tarte ou sorbet. Autre aspect singulier, le tourisme. La guinguette étant sur l’ancien chemin de halage devenu « vélo route », c’est quelque 15 000 cyclotouristes qui passent à cet endroit. Ce flux renforce la dimension interstitielle de ce lieu hybride. Cette fréquentation amène une offre de service aux cyclistes en restauration, halte repos et plus tard en hébergements à la nuitée lorsque de nouvelles chambres extérieures seront aménagées. Côté artistique, c’est sur les fondamentaux de l’asso Zutique - musiques improvisées, freaks et musiques des mondes - que la programmation a été établie. Les trois jours d’ouverture verront le groove du Tribu Brass Band s’étaler entre éthiojazz, funk, jazz ou cumbia pour ouvrir les festivités. Le duo folk berlino-bourguignon Freschard + Stanley Brinks fera son passage estival à Dijon. Le local, Daniel Scalliet offrira sa création Bison Phare naviguant de la folk à la poésie avant un crossover morvandiau et mandingue version jazz par le trio Space Galvachers. Ce n’est qu’un avant-goût, suivra une thématique autour des bals, Les Bals du Tout-Monde. Ce terme issu du lexique de l’écrivain Édouard Glissant évoque la multiplicité des lieux qui composent le monde et la manière dont ces lieux se rencontrent, entrent en résonance. 4 jours/4 soirs de grands bals sur des rythmes orientaux, mambo ou de danses traditionnelles. Une autre thématique, Chanter le monde, mettra en avant les chants de lutte et révolutionnaires avec la Réunionnaise Christine Salem et les Italiens Loup Uberto & Lucas Ravinale. La plupart des événements seront à prix conscient. Le public sera informé du tarif d’entrée moyen par personne et donnera ce qu’il estimera juste… pour une programmation et un projet qui le sont, eux, parfaitement justes. Week-end d’inauguration du 1er au 2 juillet à l’Écluse 51S, à Dijon concert le 1er juillet concert le 2 juillet concert le 3 juillet www.aumaquis.fr


SOLEIL NOIR Par Valérie Bisson ~ Photo : Christophe Urbain


LA BISE EST FRAÎCHE SUR CETTE TERRASSE DE DÉBUT DE SEMAINE ET D’ÉTÉ, ELLE CHASSE LES QUELQUES NUAGES D’UNE SAISON RYTHMÉE PAR LES ACCORDS RALENTIS ET NUANCÉS DE L’ALBUM FOLK LO-FI, UNTRIED WAYS, DE SOLARIS GREAT CONFUSION. DISCRÈTEMENT ET MANIFESTEMENT, STEPHAN NIESER REVÊT LE COSTUME DE LEADER DU GROUPE ET DESSINE UN CHEMIN AU FUSAIN QUI LAISSE DÉJÀ ENTREVOIR LA SORTIE D’UN CLIP ET DE BELLES PROMESSES POUR LA FIN DE L’ANNÉE 2022. Untried ways est sorti à l’automne 2020 chez Médiapop ; il est le deuxième album de Solaris Great Confusion, un groupe qui se compose peu à peu. Tu peux nous expliquer comment ? Lors de la sortie du premier album, les choses étaient encore incertaines. J’avais tout conçu seul, à la maison. Les paroles, les mélodies et les arrangements formés sur les maquettes appelaient une aide ponctuelle, mais rien de très déterminant pour constituer un groupe. Lorsque le projet de la scène est arrivé, le groupe s’est réellement formé. Pour ce deuxième album, j’ai eu très vite de nouveaux morceaux et j’avais vraiment envie de retrouver les propositions de mes acolytes. Aujourd’hui, je continue à travailler en deux temps, je compose seul puis je mets au pot commun, je suis très collectif dans l’après, avant je ne sais pas trop faire ; les arrangements recomposent souvent l’idée de départ et cela me va très bien. Je suis peu directif, j’aime laisser aux autres musiciens la place pour leurs univers, je ne veux pas réduire les projets à ma simple expression, nos imaginaires 60

se complètent, se superposent et donnent de la profondeur, une forme d’intelligence collective qui se vit sans maîtrise et en confiance. Solaris Great Confusion, finalement, c’est quoi ? C’est qui ? Je me nourris beaucoup de cinéma et le nom Solaris Great Confusion fait évidemment référence au film d’Andreï Tarkovski. Sur la planète Solaris, des chercheurs étudient un océan qui semble donner réalité à des souvenirs, à des personnes disparues, cela les fait sombrer dans des crises émotionnelles, la folie… Je l’ai vu comme une allégorie d’une mélancolie inspirante. Les rencontres ont compté pour beaucoup dans la composition du groupe. J’ai joué dans plusieurs formations et tout s’est composé au fur et à mesure. Aujourd’hui, il y a Aurel Troesch King, le guitariste, Jérôme Spieldenner, le batteur et Yves Béraud à l’accordéon, Elise Humbert au violoncelle, elle apporte douceur et profondeur, cherche toujours à être sur le fil, « sur la corde sensible », comme elle dit. Il y a Olivier Schneider, le bassiste et contrebassiste, et enfin Jacques Speyser qui fait les chœurs avec moi et me conseille parfois sur certains arrangements, on a les mêmes goûts, il est le premier à écouter mes maquettes. Avec eux, les choses s’emboitent de manière très naturelle, « mes » musiciens sont des alliés solides et très pertinents. On imagine et on teste toutes les formules en répétitions, parfois en live, directement avec le public. On est six, mais il est rare qu’on se retrouve tous, sauf au moment de l’enregistrement. Finalement, le confinement n’a pas changé grandchose à notre modus operandi, je recueille et superpose les pistes, je recherche les harmoniques qui m’intéressent puis tout ça part chez l’ingé-son Jean-Sébastien Mazzero, notre George Martin. Pour les visuels, je travaille avec Adrien Moerlen avec qui je jouais dans BBCC, Adrien prend des directions très opposées à l’imagerie folk, j’aime beaucoup ce côté décalé, clivant. Plusieurs choses émergent ces temps-ci : un clip, I wish I was blind, et un EP en préparation… Est-ce que tu es dans une phase prolixe ? C’est Anil Eraslan qui signe notre clip, une belle rencontre également. I Wish I Was Blind est un morceau phare de l’album. Zeynep Kaya, chanteuse d’Hermetic Delight et de Sousta Politiki avait accepté spontanément d’interpréter la chanson en duo et j’avais envie de poursuivre cette aventure. Je suis très heureux que le clip permette, un an et demi après la sortie de l’album, un nouvel éclairage sur le fruit de notre collaboration. Pour l’EP, il est en préparation pour la fin de l’année, nous sommes


© Gérard Stoehr

à mi-chemin du processus. Ce qui est certain, c’est que je me suis dégagé plus de temps pour ce projet de Solaris Great Confusion, j’ai arrêté de jouer avec BBCC, j’avais besoin de me ressourcer, mais je les retrouverai comme figurant pour leur clip en juillet avec Adrien Moerlen, et j’en suis ravi ! Ta musique est teintée de mélancolie, elle est aussi très apaisante, très calme ; d’où viennent tes inspirations ? Tout part d’une sensation, des émotions. Mon travail est très intuitif, c’est un processus assez lent, je ne veux pas sentir ni lire le travail. Il m’est difficile de détricoter le fil, tout se fait par touche. Je ne suis pas un raconteur d’histoires comme dans la ligne pure du folk, je crée des images ; on me parle souvent d’écriture cinématographique, il est vrai que je me nourris de ça, de films, de musique, de littérature, de tous ces fragments. Je laisse les choses se faire et la musicalité donne la direction. En ce moment, je lis les classiques américains, Jack London, Walt Whitman, j’ai un rapport chronologiquement ordonné à la littérature. Je suis aussi un grand fan de Robert Wyatt, son côté érudit et sophistiqué avec un process très artisanal, il enregistre de façon très sommaire alors

que ses textes sont très construits et conceptuels. J’accumule des notes dans des carnets mais elles me servent plus de moteur pour assembler des éléments de construction épars qui parlent à autre chose qu’à l’intelligence. Je n’ai pas envie de me défaire de ce mode de fonctionnement, juste de l’affiner joyeusement avec les autres membres du groupe. À un moment, on sait sur quelle mécanique on est construit et on devient aussi expert de cela. Il en ressort une atmosphère très sensible, construite par le temps et les expériences, cela a beaucoup à voir avec le geste de l’artisan, ce qu’on choisit de polir ou de laisser brut pour atteindre un équilibre. Les contraintes de l’agir laissent ensuite l’imagination galoper, l’intellect a moins sa place que l’émotion. Je mets en œuvre assez vite, pour que le geste ne soit pas trop corrompu par la réflexion ou les concepts, ça reste un geste de l’émotion. — UNTRIED WAYS, Solaris Great Confusion, Médiapop Records www.mediapop-records.fr

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ENO / ONE Par Emmanuel Abela

DANS LE CADRE DE MUSICA, L’ENSEMBLE DEDALUS INTERPRÈTE LES PIÈCES AMBIENT DU MAÎTRE BRIAN ENO. INSTANTS EN SUSPENSION EN PERSPECTIVE DANS L’ESPACE MAGNIFIQUE DE L’ÉGLISE SAINT-PAUL, À STRASBOURG.


Brian Eno à New York City en 1978 / Marcia Resnick

Il a suffi d’une situation d’immobilisation à la suite d’un accident de voiture pour que Brian Eno élabore l’un de ses concepts les plus déterminants : l’ambient music. Alors qu’il est alité à hôpital, sa jeune visiteuse, l’artiste américaine Judy Nylon, sur le point de partir lui demande s’il veut écouter de la musique. Il accepte et lui désigne un enregistrement de compositions du XVIIIe pour harpe. Elle pose le disque sur la platine et s’en va. Or elle n’a pas réglé le volume à son juste niveau. Eno, dans l’incapacité physique de se déplacer, écoute les notes de harpe qui se fondent dans leur environnement, très légèrement au-dessus du bruit de la pluie au dehors. Le compositeur perçoit alors quelque chose dans sa manière d’écouter la musique qui lui permet d’intégrer les éléments sonores environnants avec une acuité nouvelle. Nous sommes en 1975, et l’artiste britannique qui se décrit comme un « non-musicien » a déjà eu l’occasion d’explorer bien des voies musicales. Brian Peter Georges St John le Baptiste de la Salle Eno — c’est son nom, comme nous le rappelle les sémillants MGMT dans une chanson célèbre — a suivi des cours de peinture et de musique expérimentale au milieu des années 60 avant d’intégrer la célèbre Winchester School of Art à Southampton. Cette bivalence arts visuels et musique, il la met au profit de sa première expérience au sein de l’art-band Roxy Music, fleuron de la nouvelle scène pop avant-gardiste au début des années 70, au côté d’un leader qui se revendique de l’enseignement de Marcel Duchamp, le dandy Bryan Ferry. Avec Roxy, Brian Eno enregistre deux albums — de l’avis des fans, les meilleurs — sur lesquels il « joue » des synthétiseurs par petites touches sonores ponctuelles avec la volonté de rajouter une tonalité lumineuse singulière aux compositions du groupe. Il agit plus en perturbateur qu’en acolyte véritable, ce qui ne manque pas, en cette période de rupture glam, de situer Roxy comme l’un des groupes anglais les plus visionnaires de son temps. L’aventure tourne court cependant, Eno est conduit vers la sortie. Mais peu lui importe, il poursuivra l’aventure seul. Ses premiers disques solos s’inscrivent dans une lignée glam tribale, anticipant le mouvement punk, même si l’on sent déjà chez cet adepte de l’inachèvement la tentation de formes complexes, parfois plus éthérées. Une tendance confirmée par le chef d’œuvre Another Green Land en 1975, un album pionnier, fondateur d’une esthétique nouvelle. Avec ce romantisme désuet qu’on retrouve chez Kraftwerk à la même époque, Eno est annonciateur de la future new wave dont il devient l’une des influences majeures.

L’événement à l’hôpital sert de révélateur sous la forme d’une étrange épiphanie, mais le terrain favorable était déjà là : Brian Eno voit la musique comme John Cage la voyait — sans doute en synesthète —, c’est-à-dire en associant différents sens, de manière visuelle en parfait accord avec son environnement sonore immédiat. Se souvenant du concept de la « musique d’ameublement » d’Erik Satie, conforté par John Cage justement, il s’engage dans une voie nouvelle avec la volonté de développer une musique qu’on n’écouterait que sous sa forme la plus épurée, de manière tout aussi voisine qu’éloignée des tentatives minimalistes de La Monte Young ou Steve Reich, chez qui la pulsation reste centrale. Avec Discreet Music, la composition se laisse envahir à peu près autant qu’elle nous envahit au plus profond de nous-même sous la forme d’une longue plage graduelle et délicate de plus de 30 mn avec des thèmes simples qui s’interprètent et se prolongent indéfiniment. Le célèbre critique Lester Bangs n’est pas tendre et n’y voit qu’un « ennui sournois qui vous défie d’y prêter réellement attention », mais il a tort. La révolution qui s’opère là, calme et mesurée, permet de réconcilier une fois de plus musique pop et avant-garde. Elle devient la signature d’un artiste incomparable qui poursuit ses tentatives à la fois sur ses propres enregistrements comme Ambient 1 : Music for Airports en 1978, disque-manifeste qui atteint son plus haut niveau de radicalité, mais aussi sur les albums qu’il produit, notamment ceux pour David Bowie, avec des effets dès lors insoupçonnés — un instrumental comme Warszawa co-écrit avec Bowie en ouverture de la deuxième face de Low (1977) a une influence considérable sur un jeune artiste mancunien, poète à ses heures perdues, Ian Curtis. En 1978, le passage de Brian Eno à New York où il produit les Talking Heads et toute la scène no wave émergente, l’amène à repenser son travail dans une veine plus électronique et plus rythmée – on se souvient à ce titre de l’album My Life in the Bush of Ghosts réalisé en 1981 avec David Byrne à partir d’échantillons radio ou d’enregistrements puisés çà et là –, mais le laborantin creuse inlassablement le sillon d’une musique qui accorde sa part belle au silence. Revisiter aujourd’hui ces compositions ambient comme le fait admirablement l’ensemble Dedalus nous permet de nous les réapproprier dans leur plus étrange vitalité et les inscrit au répertoire du patrimoine musical, pour l’éternité. — DISCREET MUSIC, concert le 22 septembre à l’église Saint-Paul, à Strasbourg festivalmusica.fr 63


RENTRÉE DE VACANCES Par Aurélie Vautrin

Glauque © Jorre Janssens

On la répète plus ou moins chaque année, sans doute parce que c’est la phrase qui le définit peutêtre le mieux : avec Bon Moment, tout est dans le titre. Lancé en 2019 par L’Autre Canal (ah, le monde d’avant !), ce sympathique festival a dû s’adapter les années suivantes pour jongler avec les impératifs sanitaires, le confinement et le reste. D’ailleurs en 2021, il s’était même tenu en plein été au plan d’eau de la Méchelle, à quelques encablures de la salle, en collab avec la Plage des 2 rives. Mais cette année, retour à L’Autre Canal, indoor, outdoor, et dans les halles de l’Octroi Nancy : trois scènes pour trois jours de découvertes programmés miseptembre - histoire d’attaquer la rentrée sous les meilleurs auspices. La philosophie du festival, elle, n’a pas changé : l’idée est toujours de proposer une parenthèse festive, artistique et gustative, un (bon) 64

moment hors du temps où l’on vient pour savourer, découvrir, comprendre et partager, le tout dans une démarche écocitoyenne et respectueuse de l’environnement. Côté programmation musicale, pas de grands noms à remplir un stade de foot (ça tombe bien, ils n’en ont pas sous la main) mais des futures météorites en pleine expansion, qui feront demain ou après-demain, comme Souleance Live Band et sa musique chill en forme de cocktail Molotov funk épicé, ou Gargäntua et sa trash pop à la Sexy Sushi parfaitement à même de faire saigner tes gencives avec le sourire. Et puis les Belges de Glauque et leur flow viscéral avec tripes sur la table, la british touch post-punk des Londoniens de Folly Group, et puis de l’electro, de la disco wave, du groove psyché, un homme-orchestre 2.0, un concert de champignons Shiitaké (véridique) et toutes sortes de bons sons d’ici et d’ailleurs qui appellent les corps à frétiller sur le dancefloor. Car avec Bon Moment, les styles se mélangent et les gens aussi : artistes, associations et habitants s’y rencontrent pour profiter de la musique, déguster des produits locaux, échanger sur la pluie, le beau temps et la planète. Avec en prime des chefs locaux qui viennent proposer leurs petits plats en expliquant leurs démarches, prônant tous une cuisine simple et une consommation raisonnée. En bref, Bon Moment est bien en passe de devenir l’événement incontournable de la rentrée, passerelle haute en couleurs entre les sons de l’été et les nouveautés de l’automne, espace de retrouvailles entre potos au comptoir ou dans la fosse. On en redemande ! — B ON MOMENT, festival du 16 au 18 septembre à L’Autre Canal, à Nancy www.lautrecanalnancy.fr


Au pays qui te ressemble Société et liberté, intime et collectif, rêve et instinct… Des Rotondes au Centre Pompidou-Metz, en passant par le Musée Courbet, le MBAA de Besançon, le MBA ou la BPM de Mulhouse, les artistes d’hier et d’aujourd’hui transcendent, couturent, agrandissent, retiennent et rêvent ces chimères.


LOOKING FOR EVA Par Benjamin Bottemer

LE CENTRE POMPIDOU-METZ NOUS INVITE À SUIVRE UN PARCOURS INTIME ET SENSIBLE SUR LES TRACES DE LA SCULPTRICE EVA AEPPLI, À LA RENCONTRE DE SES FIGURES TEXTILES ET DE SON ENTOURAGE.

Célestine II, 1977


Qui est Eva Aeppli ? C’est la question à laquelle le Centre Pompidou-Metz tente de répondre en consacrant à l’artiste suisse sa première m o n o g r a p h i e e n Fr a n c e . Fa r o u c h e m e n t indépendante et en même temps attachée à quelques amis fidèles (Jean Tinguely, Niki de Saint Phalle, Daniel Spoerri), Eva Aeppli se consacre à son « art cousu » dès les années 50 à Paris, sans jamais rejoindre aucun mouvement artistique. Le musée messin choisit pour l’occasion une scénographie délaissant les espaces thématiques et les textes explicatifs pour laisser l’émotion prendre le pas sur l’analyse, fidèle au concept de « musée sentimental » inauguré par Spoerri en 1977 et que le critique d’art Bazon Brock définissait comme « un récit de ses aventures plutôt qu’une documentation à leur sujet ». On y croise une œuvre marquée par l’intime, volontiers dérangeante, constituée de poupées, de mains, de visages couturés remarquablement expressifs, mise en dialogue avec les travaux d’amis, d’inspirateurs ou de contemporains. Partout, les poupées grandeur nature d’Eva Aeppli habitent les lieux de leurs présences et de leurs regards. Portraits (Niki, dédiée à la compagne de son ex-mari Jean Tinguely), foules (le Groupe de 48 aux longues robes noires, semblant errer au cœur de l’exposition), assemblées (Les Sept Juges), les figures créées par l’artiste existent aussi à travers leurs fragments. Ainsi les Planètes, dont la sculptrice n’a conservé que les têtes et dont les visages, leurs angles, leurs « cicatrices » apparentes exacerbent la profonde humanité. Une série de vitrines présente ses premières poupées en formats miniatures, des reliques, les Mains qu’elle envoyait à ses amis ou encore le « tableau-piège » Vive la mort réalisé avec Daniel Spoerri. On y retrouve le motif obsessionnel du squelette, omniprésent dans les rares peintures préservées d’Eva Aeppli : le bal macabre du Tango, Les Chérubins offerts à Niki de Saint Phalle, ou dans le clown anémié jouant avec la notion de désir dans sa série de dessins au fusain Le Strip-tease. La Mort trône d’ailleurs au centre de l’une des pièces maîtresses de l’exposition : La Table. Évoquant La Cène de Léonard de Vinci, mise face à The Last Supper d’Andy Warhol, une Faucheuse un rien goguenarde y remplace le Christ. « J’ai mis la Mort au centre de ce groupe de personnages pour figurer les crimes qui ont été commis au XXe siècle […]. L’analyse de cette œuvre serait plutôt que le message d’amour et de tolérance du Christ […] n’est pas passé dans le cœur des hommes » expliquait Eva Aeppli dans une lettre. On admire sous un nouvel angle son talent pour insuffler une identité propre à chaque personnage, qu’elle individualise avec une tenue et un visage uniques, contrairement à ses autres « groupes ». Celui-ci n’est pas sans rappeler certains théâtres de marionnettes ; la superbe collection de marionnettes imaginée par

L’Aube Les Juges, 1960-1967

Robert Anton, qui s’inspire aussi bien d’Hollywood que d’Otto Dix ou de Jérôme Bosch, apparaît à quelques mètres. Dans la seconde moitié de l’exposition, Le Spectre des couturières d’Annette Messager, clin d’œil à la pratique d’Eva Aeppli, déploie les ombres géantes de ses outils de cuir sur les murs de la galerie. On découvre aussi un jeu de Tarot réalisé pour elle par son second mari, ou les dessins géométriques et mystiques d’Emma Kunz, qu’Eva rencontre durant son enfance, nous rappelant l’éducation qu’elle a reçue au sein de l’école anthroposophique de Rudolph Steiner. Et toujours ces visages aux expressions saisissantes : les Érinyes, ou Quelques Faiblesses humaines, associant les astres aux sept péchés capitaux. Dans une salle des machines carnavalesque, on retrouve une partie des collaborations entre Eva et Jean Tinguely, notamment un fragment de leur « Train fantôme ». Ses émouvants Livres de vie, qu’Eva considérait comme ses créations les plus importantes, rassemblent des lettres, des photos, des extraits du travail de ses amis, des photos de ses œuvres détruites. Disparue en 2015 après avoir dispersé son œuvre, Eva Aeppli n’a pas rendu la tâche aisée à ceux qui voudraient la cerner. Le portrait inédit qu’en fait le musée, parcouru de zones d’ombres et de silences, apporte l’essentiel : une rencontre touchante et profondément troublante avec l’humanité d’Eva Aeppli. — LE MUSÉE SENTIMENTAL D’EVA AEPPLI, exposition jusqu’au 14 novembre au Centre Pompidou-Metz, à Metz www.centrepompidou-metz.fr

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DREAM TEAM

Dream Machine 4 © Gioj De Marco, Karolina Pernar, Andrej Mircev, AgneseToniutti, Loris D’Acunto

Par Mylène Mistre-Schaal

AUX ROTONDES, 5 ARTISTES ONT TISSÉ LEURS RÊVES POUR EN FAIRE UN PAYSAGE MULTIMÉDIA 2.0. PENDANT 6 MOIS, GIOJ DE MARCO, LORIS D’ACUNTO, AGNESE TONIUTTI, KAROLINA PERNAR ET ANDREJ MIRCEV ONT CONFIÉ LEURS SONGES À UNE INTELLIGENCE ARTIFICIELLE QUI EN A TIRÉ UN RÉCIT INÉDIT OÙ LE SUBLIME ET L’ÉTRANGE SE TÉLESCOPENT. MÊLANT FORMES SCULPTURALES, PROJECTIONS VIDÉO ET COMPOSITIONS MUSICALES, THE MOON IS FULL, BUT IT IS NOT THE MOON EST LE FASCINANT REMIX DE CE RÊVE COLLECTIF. L’ARTISTE CROATE KAROLINA PERNAR NOUS PARLE DE CETTE INSTALLATION IMMERSIVE ET DE SON PROCESSUS DE CRÉATION HORS NORMES. 68


The Moon is full, but it is not the Moon est un titre sibyllin, qui évoque l’étrangeté de nos rêves, ces drôles de trompe-l’œil dont nous sommes les auteurs… Le titre a en effet été choisi pour rappeler la structure, souvent illogique, des rêves. En même temps, il fournit un cadre conceptuel idéal pour le déploiement de scènes surréalistes dans lesquelles l’idée de raison, de rationalité et de réalité peut être esthétiquement redéfinie. De tout temps, les rêves ont eu une connotation prophétique. Dans toutes les religions et les mythologies, ils jouent un rôle important. Cela a certainement à voir avec la dimension cosmique et métaphysique de l’état de rêve, la capacité du rêveur à aller au-delà des limites de son corps, du temps et de l’espace. C’est un médium fascinant qui relie différentes réalités ! Pendant 6 mois, vous et les autres artistes impliqués dans le projet avez enregistré vos rêves quotidiennement. D’où vous est venue l’envie de travailler avec vos songes ? J’avais cette envie de travailler sur la notion d’identité liminale. Et en discutant avec les autres artistes impliqués, nous avons réalisé que nous avions tous en commun une certaine forme de déterritorialisation : nous sommes tous nés, avons grandi et vivons dans des pays différents. Nous portons cette multiplicité en nous. C’est en discutant de cet état d’esprit, de cet entre-deux, que Gioj De Marco nous a mis sur la piste des rêves : les rêves sont un espace liminal par excellence ! Gioj avait déjà lancé le Collective Dreamworld Project à Los Angeles [un projet collaboratif invitant les rêveurs du monde entier à partager leurs rêves en ligne pour alimenter le récit continu d’une intelligence artificielle, ndlr] et nous a proposé de travailler avec cet outil. C’est ce que nous avons fait ! Justement, la technologie et plus particulièrement l’intelligence artificielle GPT-3, qui utilise le deep learning pour produire des textes écrits, est primordiale dans votre processus créatif. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette “collaboration” avec l’intelligence artificielle ? Nous avons alimenté l’intelligence artificielle avec divers rêves. L’IA a ensuite mélangé et remanié nos mots, pour créer un nouveau texte, un récit collectif. D’un point de vue conceptuel, le recours à cette technologie a mis à l’épreuve nos notions traditionnelles d’identité, de représentation, de sujet et, évidemment, de paternité artistique ! Elle nous a emmenés, d’une manière assez radicale d’ailleurs, vers un registre ontologique et épistémologique différent, où les frontières entre l’humain, la machine et le monde deviennent poreuses et dynamiques, plutôt que fixes.

En plus de venir de pays différents, vous êtes également issus de domaines artistiques variés. Agnese Toniutti est musicienne, Loris D’Acunto vient du monde de la tech, vous pratiquez beaucoup la sculpture… comment avez-vous travaillé ensemble pour construire cet univers si spécifique ? L’idée était de s’engager dans une pratique performative composée de différentes entrées sonores, visuelles et corporelles. Le script fourni par l’intelligence artificielle a été traduit en plusieurs œuvres vidéographiques et audio, des installations et des sculptures. Suivant l’idée pratiquée par les dadaïstes, nous avons réalisé une sorte de collage multisensoriel et immersif, une série d’émotions successives mais interconnectées. Agnese, qui est pianiste, a composé une bande sonore où le son des vents du désert, des captations enregistrées sur Mars et sa propre musique se mélangent. En plus des œuvres collaboratives, Gioj a réalisé des vidéos, Andrej Mirčev une installation que le spectateur pourra activer, et j’ai proposé plusieurs sculptures. The Moon is full, but it is not the Moon embarque le spectateur dans une expérience multisensorielle immersive. Pouvez-vous nous donner un aperçu des sensations et des émotions que l’on pourra éprouver au cours de ce voyage scénographique inédit ? Le spectateur pourra naviguer à travers différents paysages et atmosphères audiovisuels inspirés du monde de nos rêves. L’objectif n’était pas de reproduire ou de copier nos songes, mais plutôt de créer un cadre dans lequel le spectateur peut devenir un interprète actif de ses propres rêves. Le voyage scénographique proposé est une tentative de mettre en scène le désir de se perdre dans le monde caché des corps endormis. Si vous deviez décrire ce projet artistique hors du commun en trois mots, lesquels choisiriez-vous ? Af f e c t i f, c a r i l d é c l e n c h e d e s r é a c t i o n s émotionnelles intenses. Multisensoriel, puisqu’il fait appel à tous les sens. Et j’ajouterais politique. Alors que notre planète fragilisée s’épuise, The Moon is full, but it is not the Moon propose des moyens alternatifs pour partager nos mondes intérieurs. The Moon is full, but it is not the Moon fait partie du Collective Dreamworld Project crée par Gioj De Marco and Loris D’Acunto. — THE MOON IS FULL, BUT IT IS NOT THE MOON, exposition du 1er juillet au 28 août aux Rotondes, à Luxembourg-Bonnevoie www.rotondes.lu 69


LE BONHEUR, C’EST QUAND JE PEINS. C’EST AINSI QUE SE PRÉSENTE CHARLES BELLE, PEINTRE FRANÇAIS RECONNU POUR SES TABLEAUX D’ÉLÉMENTS GIGANTESQUES DE LA NATURE.

Par Nathanaelle Viaux

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hominien dont je me souviens, auto-posthume-portrait, 1994, huile sur toile, 203 x 236 cm, collection de l’artiste, Inv. 331. © Adagp, Paris, 2022.

CECI N’EST PAS UNE FLEUR


à jamais mortel, 1993-2015, acrylique sur toile, 203 x 203 cm, collection de l’artiste, Inv. 309. © Adagp, Paris, 2022.

Charles Belle parle du plaisir du mouvement chez le peintre, comme chez le danseur. Il nous raconte cet instant magique où l’expression du corps chargé de tous les mystères de l’âme de l’artiste se réalise. Le titre de l’exposition, Charles Belle, tous les reliefs d’une nuit, est un paradoxe, car c’est la lumière qui traverse le visiteur. La nuit ici est une étincelle de vie. Sa peinture est intuitive, elle est empreinte de l’histoire et des émotions traversées par l’artiste. Chaque automne, Charles Belle est ébloui par son cognassier. Il peint depuis plus de dix ans les coings qui le troublent toujours autant. Ces fruits dissymétriques sont chargés de souvenirs, il parle de leur texture, de leur parfum si particulier et de l’odeur de la pièce dans laquelle ils sont enfermés. Ces souvenirs, le spectateur les partage et est soudain lui-même envahi par cette fragrance du passé. Ce tableau, comme tous les autres d’ailleurs, ne représente pas l’objet, mais un prétexte de peindre l’histoire, la mémoire. Les tableaux sont chargés de cette émotion qui résonne et qui fait écho. Elle nous effleure, elle nous transperce. Au détour d’une œuvre, cachée derrière une fleur violette, une tête de bœuf apparaît. C’est une ancienne toile sur laquelle il a peint un nouveau tableau. Cette façon de faire est consciente. Charles Belle crée des strates dans ses tableaux qui sont les stigmates d’une vie passée, d’un moment vécu et qui ne peuvent être mis aux oubliettes. Ce sont les reliefs de l’existence même, les sédiments organiques qui se déplacent et se mélangent pour devenir une œuvre. Le mont analogue est un rocher caressé par les vagues de l’océan. À

le mont analogue, 1991, huile sur toile, 233 x 381 cm, Paris, Centre national des arts plastiques, INV. FNAC 93187. © Adagp, Paris, 2022 / Cnap.

travers cette toile, on accède à un territoire onirique et nocturne. C’est la matière qui s’exprime, cette matière organique qui renvoie le spectateur dans ses propres univers. Ici, un visiteur 2.0 y verra un œuf d’Alien de Ridley Scott, un autre y apercevra un mamelon ou un cétacé… C’est ce dont parle l’artiste, de la perception des œuvres regardées. Les œuvres se superposent. Au-delà de la peinture en démonstration s’en cachent d’autres et le tableau raconte alors bien autre chose : le temps qui passe, l’évolution de l’homme… Ses toiles s’apparentent à la vie humaine, elles sont des lieux qui plairaient aux archéologues qui se nourrissent du passé pour comprendre notre présent. Les peintures de Charles Belle sont la transpiration de son âme. Si vous croyez y voir une fleur, c’est ailleurs qu’il faut chercher, car Belle, tout comme le poète, nous emmène toujours ailleurs. Il y a une forme de transcendance dans ses peintures qui touche celui qui regarde. « La porte de l’invisible doit être visible », écrivait René Daumal. Les peintures de Belle sont-elles cette porte dont parle le poète ? — CHARLES BELLE, TOUS LES RELIEFS D’UNE NUIT, exposition jusqu’au 18 septembre au Musée des Beaux-arts et d’archéologie de Besançon www.mbaa.besancon.fr

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DU CHAMP AU CHEVALET, LE GOÛT RURAL e DU XIX Par Mylène Mistre-Schaal

DES TONS BISTRE D’UNE TERRE DE LABEUR À LA BLONDEUR DES BLÉS HÂLÉS DE SOLEIL, CEUX DE LA TERRE PREND LA RURALITÉ À BRAS LE CORPS. EN BRASSANT 80 ŒUVRES D’ARTISTES AUSSI VARIÉS QUE GUSTAVE COURBET, ÉMILE BERNARD, ISTVÁN CSÓK OU ENCORE CONSTANTIN MEUNIER, LA PROCHAINE EXPOSITION DU MUSÉE COURBET REVIENT SUR UNE TENDANCE MARQUANTE DE LA DEUXIÈME MOITIÉ DU XIXe SIÈCLE, LA THÉMATIQUE PAYSANNE. 72


Jules Breton, Le Rappel des glaneuses 1859. Paris, musée © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Michel Urtado

Glaneuses besogneuses, moissonneurs au repos ou semeurs au geste séculaire s’invitent dans les œuvres et nous disent quelque chose de l’esprit du temps. Benjamin Foudral, directeur du musée Courbet et commissaire de l’exposition revient avec nous sur ce phénomène culturel passionnant. Vous avez choisi comme sous-titre « la figure du paysan de Courbet à Van Gogh ». Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur les jalons chronologiques et esthétiques qui balisent cette exposition ? Le sous-titre donne deux références, qui, à mon sens, sont assez significatives de ce phénomène culturel et artistique qui court sur toute la deuxième moitié du XIXe. Gustave Courbet et Vincent Van Gogh encadrent cette période, et chacun apporte sa réponse à la rénovation de ce sujet pictural. Courbet, figure tutélaire du réalisme, fait de la figure paysanne contemporaine un sujet

en soi. À la fin du siècle, Van Gogh s’inscrit quant à lui dans le modernisme pictural et artistique. Même si tous deux sont emprunts de modernité, leur intention n’est pas la même. Courbet est porté par un engagement social et politique alors que chez Van Gogh le geste est simplement pictural et la symbolique ou la réflexion sur le monde rural contemporain est plutôt absente. Et c’est là tout le propos de notre exposition, de montrer à travers un très large panorama d’artistes, des représentations paysannes modernes et classiques, aux intentions très diverses. Comment expliquez-vous cet attrait, artistique, mais aussi politique, pour la vie rurale, qui ne cesse de croître au cours du XIXe siècle ? C’est important de parler de phénomène culturel et pas uniquement artistique. En effet, cet attrait pour la vie rurale est dû à plusieurs facteurs qui 73


Émile Bernard, Les Bretonneries : Femmes faisant les foins, 1889. Paris, Bibliothèque de l’Institut National d’Histoire de l’Art, collections Jacques Doucet © Bibliothèque numérique de l’INHA – Bibliothèque de l’Institut National d’Histoire de l’Art, collections Jacques Doucet

Sir George Clausen, Le Retour des glaneuses 1904. Presented by C.N. Luxmoore 1929 Royaume Uni, Londres, Tate Collection, N04486 © Tate, Londres, Dist. RMN-Grand Palais / Tate Photography

s’entrecroisent. Il y a une dimension sociopolitique évidente puisque, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, le paysan devient citoyen à part entière, notamment après la Révolution de 1848 qui acte le suffrage universel. À partir de ce moment, ce nouvel électorat, que l’on connaît peu, va poser question aux intellectuels et aux politiques. Ces préoccupations resurgissent d’abord en littérature puis, très rapidement dans les beaux-arts avec les figures totalement novatrices que sont Courbet et Millet. Tous deux ont une connaissance très personnelle du monde rural, dont ils sont d’ailleurs issus, et vont faire de ce sujet le fer de lance de leur nouvelle tendance picturale, le réalisme. Ils vont essayer de donner corps à une classe sociale, qui jusque-là n’en avait pas, ou qui en avait un, mais très caricatural. 74

Quand on pense aux représentations de la paysannerie au fil des siècles, il semble que l’on oscille longtemps entre une forme de caricature outrée et une idéalisation très « pastorale ». Qu’en est-il dans la seconde moitié du XIXe siècle ? La polarité dont vous parlez a effectivement défini les représentations paysannes avant la période qui nous occupe. Au XIXe siècle, on la retrouve surtout dans la littérature. Le nom de l’exposition, Ceux de la terre, évoque ce paradoxe. Il hybride le titre de deux ouvrages très importants à l’époque : La terre de Zola et Ceux de la Glèbe du poète belge Camille Lemonnier. Des auteurs socialistes, très engagés à gauche, mais dont les textes présentent deux facettes très opposées du monde rural. Zola en fait un monde brutal, en proie aux passions alors que Lemonnier propose une idéalisation noble, poétique et spirituelle. Dans les Beaux-arts, on est finalement assez peu dans la caricature. Je parlerais plutôt d’une idéalisation plurielle du monde rural. Certains artistes par exemple, érigent la figure du paysan comme l’un des nouveaux héros de la société moderne. C’est le cas chez Jean-François Millet ou chez le sculpteur Constantin Meunier. Je pense également au peintre Jules BastienLepage, dont vous présentez plusieurs toiles, qui propose une esthétique que vous qualifiez du « juste milieu ». L’autre voie, c’est effectivement celle du naturalisme, avec Jules Bastien-Lepage en chef de file, dans laquelle les artistes essaient d’être le plus fidèle possible à ce qu’ils vont observer de près. En ce sens, Lepage, à qui nous consacrons toute une section dans l’exposition, a vraiment apporté une nouvelle formule picturale alliant classicisme et modernité. Une modernité qui, sans être trop radicale, est très proche de l’impressionnisme dans la retranscription de la lumière et de l’atmosphère. Ceux de la terre rassemble des artistes issus d’écoles et de courants variés. Le réalisme de Courbet, bien sûr, mais aussi les Nabis que sont Émile Bernard ou Paul Sérusier ou encore Félicien Rops, que l’on peut rattacher au symbolisme. Quelles sont les déclinaisons picturales et géographiques de cette vogue rurale ? Ce qui est frappant, c’est effectivement cette diversité, cette transversalité ! On s’aperçoit que toutes les écoles, tous les mouvements, dans tous les pays vont s’intéresser à la représentation du paysan au même moment, mais avec des intentions politiques, philosophiques, ou artistiques très diverses. Et avec des déclinaisons vraiment


Vincent Van Gogh, La Méridienne dit aussi La Sieste (d’après Millet) Paris, musée d’Orsay Donation de Mme Fernand Halphen, née Koenigswarter, 1952 © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais /Patrice Schmidt

surprenantes comme celles de Camille Pissarro, que l’on surnomme alors « l’impressionniste paysan ». Très engagé du côté de l’anarchisme, il a développé une voie singulière qui se distingue des autres artistes impressionnistes attachés à la représentation d’un quotidien plutôt bourgeois. Avec Ceux de la terre, nous voulions vraiment mettre en avant la pluralité des démarches, même au sein d’un même courant. La démarche de Courbet n’est pas celle de Millet, celle de Van Gogh n’est pas totalement celle de Gauguin… Une diversité stylistique, qui n’empêche pas l’apparition de motifs récurrents comme la figure du semeur, des moissonneurs ou des glaneuses… Exactement ! Le semeur de Millet par exemple, va connaître un succès sans précédent et être repris par bon nombre d’artistes en peinture comme en sculpture. Et parfois à des fins totalement détournées ! Avec Satan semant l’ivraie par exemple, Félicien Rops renverse la symbolique du semeur

et en fait une figure diabolique qui répand le mal dans tout Paris. Le sculpteur Oscar Roty, à l’inverse, va féminiser le semeur et le faire entrer dans l’imaginaire collectif français. Cette paysanne semant l’universalisme et la liberté deviendra même l’une des figures de la République, que l’on retrouve partout, notamment sur les pièces et les timbres-poste de l’époque ! Si vous ne deviez retenir qu’une œuvre pour donner envie à nos lecteurs de visiter Ceux de la terre, laquelle choisiriez-vous et pourquoi ? C’est un exercice très difficile, mais je choisirai La Méridienne de Van Gogh. Un chef-d’œuvre absolu que nous avons la chance de présenter, car il est peu, voire jamais prêté ! La Méridienne est d’autant plus représentative du sujet, qu’elle a été peinte d’après Millet, archétype même du peintre paysan. En plus d’être une prouesse picturale, elle s’inscrit parfaitement dans le phénomène culturel que l’on explore à travers l’exposition. 75


István Csók, La Récolte des foins 1890. Budapest, Museum of Fine Arts, Budapest and Hungarian National Gallery SzépművészetiMúzeum / Museum of Fine Arts, 2022

— Ces artistes vont essayer de donner corps à une classe sociale, qui jusque-là n’en avait pas, ou qui en avait un, mais très caricatural.. — Benjamin Foudral, le 10.06, au Musée Courbet, à Ornans

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Son histoire est également touchante puisqu’elle a été réalisée à l’asile de Saint-Rémy-de-Provence où Van Gogh était interné. Il y était un peu coupé du monde, mais avait dans sa chambre des gravures en noir et blanc d’après Millet. Son objectif, et je vais le citer, était de « traduire dans une autre langue, celle des couleurs, les impressions de clair-obscur en blanc et noir ». Cette œuvre très solaire est probablement à l’opposé de l’état d’âme de Van Gogh à ce momentlà, et c’est ce qui la rend d’autant plus émouvante. — CEUX DE LA TERRE. LA FIGURE DU PAYSAN, DE COURBET À VAN GOGH, exposition du 27 juin au 16 octobre au Musée Gustave Courbet, à Ornans www.musee-courbet.fr



ÉTOILES VIBRANTES Par Nicolas Bézard

Solidement installée dans le paysage culturel du Grand Est, la Biennale de la Photographie de Mulhouse a prouvé, en neuf années d’existence, qu’elle n’avait rien d’une étoile filante. Réunissant une constellation d’artistes autour de la figure multiple et poétique des Corps Célestes, la manifestation renforce son dispositif, entre continuité et douce évolution. Entretien avec Anne Immelé, directrice artistique de l’évènement. Manon Lanjouère, Le laboratoire de l’Univers, 2020


Pour sa cinquième édition, la BPM continue de grandir et s’étend géographiquement. C’est vrai, mais elle revendique aussi et plus que jamais son identité mulhousienne. Cette nouvelle édition, comme toutes les précédentes, est possible grâce au soutien de la Ville de Mulhouse, notre partenaire privilégié depuis le départ. Le principe de la BPM a toujours été de proposer des expositions dans des institutions telles que le Musée des Beaux-Arts, La Filature, la galerie de la bibliothèque Grand’Rue, mais aussi dans des lieux emblématiques de l’agglomération comme la chapelle Saint-Jean, les espaces publics situés à proximité des berges de l’Ill ou du Musée d’Impressions Sur Étoffes. À partir de 2016, le rayon s’est élargi à des communes proches de Mulhouse pour lesquelles nous avons proposé des installations en extérieur. C’est le cas cette année de Hombourg, mais également, et c’est une nouveauté, de Thann. Autre point important, la nature historiquement transfrontalière du festival. En 2022, nous proposons deux expositions à Freiburg, en plus d’une programmation en relation étroite avec la Suisse notamment avec les artistes du programme SMArt proposés par Julia Hountou. Une part importante du dispositif s’articule à Thann, autour de l’exposition Face au vent du monde qui célèbre les images de Bernard Plossu. Nous y présentons trois expositions, dont deux liées directement à l’œuvre de Bernard Plossu. Nous avions déjà montré des images de Bernard lors de l’exposition Les temps satellites, il y a 10 ans, au Musée des Beaux-Arts. Bernard et moi étions restés en contact avec l’envie, un jour, de créer un événement autour de ses photographies. Corps Célestes nous en donne l’occasion, car cette thématique dépasse la simple attirance pour les étoiles. Elle s’intéresse aussi à la planète Terre en tant qu’astre lui-même traversé par des forces telluriques et magnétiques. Tout un pan du travail de Plossu est rattaché au désert, à sa rencontre poétique, métaphysique, avec le désert américain. Ses photos de désert témoignent d’un vertige des origines. Elles renvoient à un temps immémorial, celui des roches, du soleil et de la poussière, qu’en marcheur aguerri, le photographe a éprouvé corporellement. Cet événement Plossu est également le fruit d’une sensibilité que j’ai en partage avec toi, Nicolas. Nous avons souvent évoqué son travail ensemble. Cette année tu commissionnes l’exposition Là où les routes s’arrêtent, qui met en regard les images de la série du Jardin de poussière de Bernard Plossu et les photographies du Haut Atlas marocain de Francis Kauffmann. Cette proposition à la Médiathèque

de Thann s’articule parfaitement avec Face au vent du monde, une exposition hors les murs, le long des berges de la Thur. Elle rassemble un corpus d’images connues ou moins connues de Bernard Plossu, qui toutes en en commun de nous relier aux origines de la vie terrestre. Deux expositions et deux manières d’appréhender la photographie ? Absolument. En extérieur, des images de grandes dimensions s’offrent généreusement. Entre les murs, les tirages proches de miniatures invitent à une expérience plus intime. C’est une question de distance. Une photographie, selon son format, n’attire pas le spectateur de la même manière, et c’est un enjeu important pour nous qui programmons des expositions dans l’espace public depuis 2013. Cette année encore, avec les travaux des étudiants des Écoles Supérieures d’art du Grand Est, ce sont près d’une soixantaine de photographies qui sont déployées face au MISE, sur les murs qui longent le canal. La programmation présente un spectre très large de pratiques photographiques. Ce qui relie toutes les expositions, c’est un questionnement sur l’usage de ce médium aujourd’hui. D’un côté du spectre, nous montrons des auteurs comme Bernard Plossu, Francis Kauffmann, Matthew Genitempo, Bénédicte Blondeau, Yannis Roger ou Laura Keller, qui enregistrent et documentent leur relation directe au réel. De l’autre, des artistes évoluant dans le champs d’une photographie mise en scène, plus ancrée dans le champs de l’art contemporain ‒ je pense à Sarah Ritter, à Agnès Geoffray ‒ voire conceptuelle, avec les pratiques post-photographiques de Batia Suter ou de Penelope Umbrico. Certains photographes s’appuient sur des technologies extrêmement savantes. Le duo Taiyo Onorato et Nico Krebs, mis à l’honneur par le collectif de curatrices CUCO au Kunsthaus L6 de Freiburg, fait usage de drones pour réaliser ses images. Dans la même exposition, les maquettes artisanales photographiées par Felix Schöppner, reproduisant des constellations, cohabitent avec une installation d’Angela Bulloch utilisant un logiciel de cartographie 3D d’une grande sophistication, tandis que le travail de Sharon Harper compose avec les invariants du principe photographique que sont la lumière et le temps. Chez Sarah Ritter, qui interroge à sa manière les conditions d’apparition des images, la lumière du laser rejoint celle du feu – cette notion de lumière également centrale dans les créations d’Amandine Freyd, où matière, chimie et énergie solaire interagissent de façon presque magique. 79


Taiyo Onorato & Nico Krebs, Drone Images 11, 2021 © courtesy of the artists

Un mot sur les images de Yannis Roger, que beaucoup de festivaliers découvriront pour la première fois ? La série exposée au Musée des Beaux-Arts est constituée de photographies prises dans sa vie quotidienne, au fil de ses rencontres et de ses déplacements. La spécificité de sa pratique est qu’elle fait appel au procédé de tirage couleur Cibachrome, conférant à ses œuvres leur présence si singulière. Les images de Yannis Roger sont traversées de tensions invisibles mais néanmoins 80

puissantes, et touchent à des émotions parfois difficiles à nommer. C’est aussi le cas dans la délicate série The Milky Way de Laura Keller : Quelque chose de mystérieux se produit entre la surface des apparences et ce qui se cache derrière. Ce ressenti qui vaut également pour le travail de SMITH, pourtant très différent. Les partis pris esthétiques affirmés de SMITH provoquent un vertige entre formes connues et quêtes de sens et de connections avec nos origines


Peut-on en savoir un peu plus sur Batia Suter et Penelope Umbrico, deux représentantes d’une tendance actuelle qui consiste, en photographie, à recycler des images déjà existantes ? La post-photographie s’est beaucoup développée depuis l’avènement du web et des technologies numériques. Aujourd’hui, une quantité vertigineuse d’images est mise à disposition de chacun, si bien que certains artistes préfèrent puiser dans ce réservoir plutôt que de créer des photographies originales. C’est le cas de Batia Suter et de Penelope Umbrico que nous mettons à l’honneur au Musée des Beaux-Arts, même s’il convient de distinguer leurs deux pratiques. Batia Suter n’utilise pas de photos issues du web, elle photographie à l’intérieur de livres imprimés avec une prédilection pour les atlas géographiques, les livres scientifiques et les catalogues d’art. Elle réalise des reproductions d’après ces documents qu’elle assemble ensuite dans le but de générer des migrations de formes d’une image à une autre. Dans son immense agencement intitulé Domestic Night, des motifs de comètes, d’étoiles filantes ou de planètes issues d’ouvrages astronomiques se répètent, et parfois cohabitent avec quelques intrus qui révèlent aussi la dimension ludique de l’ensemble. Penelope Umbrico, notamment connue pour sa série sur les Sunsets, a accompagné l’apparition des sites de partage de photographies tels que Flikr. En regroupant ces images au sein de mosaïques colorées et en travaillant à partir des métadonnées liées à chacune d’entre elles, elle a pointé leurs similitudes, leurs différences, interrogeant ce qu’il reste de la notion d’auteur à l’ère du numérique. Notons que si ces deux artistes élaborent des œuvres à l’échelle du lieu d’exposition, elles considèrent le livre comme un important espace de création.

stellaires. En association avec la Filature, sur une proposition d’Emmanuelle Walter, la BPM accueille une nouvelle étape de Désidération, son projet multiforme, collectif et novateur. La quête de la relation originelle, fusionnelle, avec les étoiles et les comètes se retrouve chez Vanessa Gandar, bien que dans une forme radicalement autre. Dans son exposition solo au Séchoir, elle questionne les relations que les humains entretiennent avec le vivant, la Terre et le Cosmos à partir du phénomène de la chute des météorites.

Le livre, c’est l’autre grand vecteur de transmission et de connaissance de la photo ? Le livre permet en effet d’appréhender en profondeur les œuvres. J’ai connu Batia à travers sa Parrallel Encyclopedia publiée chez Roma, et Penelope par le biais de Solar Eclipses, ce merveilleux ouvrage édité chez RVB Books. J’ai découvert l’univers de Matthew Genitempo par son livre Jasper, aux éditions Twin Palms. J’ai été séduite par la scansion offerte par le livre, cette alternance entre paysages embrumés et portraits de personnes qui vivent dans les bois, à l’écart de la société – une thématique qui n’est pas nouvelle en soi, mais que le photographe américain parvient à développer avec une grande subtilité. Pendant les journées d’ouverture, nous organisons des discussions en public avec les artistes invités, qui reviennent sur la conception de cet objet à part qu’est le livre photo. 81


Ce regard sur les étoiles implique aussi des conditions particulière de production des photographies. C’est un point important : comment photographiet-on les comètes, les astres, la Lune ? L’œuvre participative de Penelope Umbrico Moon Gazers livre quelques éléments de réponse. Une collecte proposée aux habitants du Grand Est a permis de recueillir quelques 500 photographies. Toutes ont en commun d’avoir été prises depuis la Terre, mais les conditions de leur production varient beaucoup selon la technologie utilisée. Dans l’exposition Valles Marineris accessible sur les berges de l’Ill, Manon Lanjouère revient sur l’invention des premiers télescopes et observatoires, grâce à des mises en scène et une pratique érudite. Cette exposition produite avec Mulhouse Art Contemporain permet d’entrer dans l’aventure spatiale de la seconde moitié du 20e siècle. La distance du regard humain par rapport à l’infini des étoiles a été aboli. En témoignent les relevés cartographiques réalisées par une sonde de la NASA mise en orbite autour de Mars, sélectionnées par Xavier Barral pour son livre Mars, une exploration photographique. Ces clichés nous permettent de découvrir les reliefs de Mars en noir et blanc, alors que les vues prises sur Terre par David de Beyter abordent la « planète rouge » par un autre versant, celui de l’imaginaire.

SMITH, Désidération, Amanda Sin, 2021

Cette année les expositions sont regroupées autour de trois pôles : Des corps en quête d’infini, L’influence des astres, et Des forces telluriques. La programmation s’est développée en plusieurs étapes au cours desquelles ces lignes de force sont apparues. Explorée par Marie Quéau, SMITH, Michal Korta, Julie Langenegger Lachance, Stephanie Montes, la question du corps ancrée dans la terre mais qui se projette vers l’infini astral apparaît essentielle. Si je devais résumer les enjeux de cette édition, je convoquerais volontiers la métaphore du pulsar, cette étoile qui, en tournant sur elle-même, émet un battement régulier, une pulsation. Il y a dans ce lointain corps céleste quelque chose de la pulsion de vie qui se rapporte irrésistiblement à celle qui nous anime. 82

On est frappé par la beauté de cette esthétique produite par des machines. Dans les images prise par la sonde, cela est lié à la présence de matières et d’éléments texturés qui évoquent parfois ce que l’on connaît sur terre. Cela suscite un trouble dans la perception, une confusion entre l’infiniment grand et l’infiniment petit. Cette édition est un voyage à travers les différents états de la matière : du minéral au sidéral, des grottes originelles au cosmos. Cette charge symbolique de la matière est aussi au cœur des préoccupations d’Amandine Freyd, artiste venue en résidence, qui a repéré et investi d’anciens lieux de cultes païens autour de Mulhouse pour travailler sur les énergies qui circulent dans ces endroits. Elle a été accompagnée dans ce processus par le commissaire d’exposition Pierre Soignon. La restitution de son projet est visible à la Chapelle Saint-Jean. D’autres artistes s’inscrivent dans cette réflexion sur la matière. Xiaoyi Chen d’une part, qui pour Ce soir, la Lune rêve avec plus de paresse, partage sa découverte fascinée des blocs de roches erratiques évoluant depuis des millions d’années au cœur des vallées et des montagnes. Vanessa Gandar d’autre part, avec une attention portée sur les météorites, ces corps rocheux qui flottent dans l’espace et peuvent transporter des éléments essentiels à l’apparition de la vie.


Matthew Genitempo, JASPER (2016-2017). Exposition avec le mécénat AG2 La mondiale

La science semble être une source de formes et d’inspirations pour nombre de photographes exposés. C’est une tendance contemporaine, tout comme on trouve beaucoup d’œuvres prenant l’apparence d’enquêtes et un intérêt croissant pour les sciences dites humaines ou dures. Les artistes se nourrissent de plus en plus des images produites dans le champs scientifique. On retrouve cette interdisciplinarité chez Sarah Ritter ou, d’une autre manière, chez Marie Quéau dont le regard est celui d’une génération bercée par des mythologies populaires, issues notamment de la science-fiction. Cela m’a intéressé de lui proposer une exposition monographique lui permettant de rassembler différents corpus d’images. J’avais déjà songé à montrer son travail lors de l’édition précédente, This is the end, car sa série Odds and Ends, longue enquête à travers une planète en voie d’extinction, résonnait avec la thématique. Dans Bas monde qu’elle présente cette année, il y a quelques photographies de Odds and Ends, mais surtout des images de la série Le Royaume donnant à voir des figures humaines enlisées dans la boue. Ces dernières expriment un rapport originel à cette eau mêlée de glaise qui est le terreau de l’existence sur notre planète. À la vue de ces individus aux prises avec la lourde

matérialité du monde, en lutte pour s’arracher à cette pesanteur terrestre, le corps apparaît comme une limite qu’il s’agit de dépasser. C’est particulièrement flagrant dans Fury, série inédite rassemblant des photographies de jeunes cascadeurs. Au fil des éditions, le public de la BPM a-t-il évolué ? La BPM s’adresse à tous les publics. Aux nonconnaisseurs comme aux spectateurs aguerris, aux néophytes qui viennent pour découvrir un médium comme aux photophiles qui se déplacent parfois de loin pour assister à des événements rares, comme le temps fort autour de Bernard Plossu ou l’exposition de Matthew Genitempo au Musée des Beaux-Arts. Un festival de cette envergure, pour les commissaires invités comme pour moi-même, induit deux années de recherches, de préparation, de rencontres. C’est une alchimie à trouver entre des artistes et des propositions variés. Et c’est enfin le souhait de faire découvrir la création photographique par le biais d’initiatives nouvelles, à l’image de la collecte de photos de lunes dénotant l’esprit ouvert et altruiste de notre manifestation. — CORPS CÉLESTES www.biennale-photo-mulhouse.com 83


LA COULEUR DU SOUVENIR Par Nicolas Bézard

Photographe et musicien, Yannis Roger expose au Musée des Beaux-Arts de Mulhouse une série de tirages cibachromes dans le cadre de l’exposition collective Sous Influence, l’un des temps forts de la Biennale de la Photographie.

La vie aboutit à des images, si elle aboutit à quoi que ce soit. Arrachées au temps qui passe, les images de Yannis Roger émettent une vibration mystérieuse. On les reçoit comme ces épiphanies entr’aperçues d’un train en marche, à peine saisies que déjà évanouies, et dont on aurait aimé garder en nous la beauté. Rencontre avec un alchimiste de la couleur qui sait redonner leur éclat singulier aux instants déjà enfuis. D’où vient votre intérêt pour la photographie, que vous pratiquez en parallèle de votre activité de musicien ? Enfant, je me désolais du caractère éphémère de l’instant. Je ressentais la menace inéluctable de sa disparition. Le désastre à venir m’apparaissait de manière anticipée, la fin de toute chose me rendant nostalgique avant l’heure. Quand j’ai reçu en cadeau un appareil photo à l’âge adulte, j’ai cru naïvement que je pourrais retenir le temps. À tort ou à raison, c’est l’aspect du « ça a été » théorisé par Barthes qui a compté pour moi. Pour le reste, la cueillette photographique est une respiration silencieuse et salutaire à mes activités musicales. Vos images sont pour la plupart réalisées dans des conditions de lumière basses ou réputées difficiles : ciels chargés, intérieurs faiblement éclairés, prédilection pour les ambiances crépusculaires, entre chien et loup. Vous cherchez à capter des régimes lumineux intermédiaires, quelque chose de souvent poignant, tel un climat de disparition imminente. Je dois admettre que je reste souvent coincé dans l’entre-deux, qu’il s’agisse de lieux, d’espaces, de sentiments ou de saisons. L’ambiguïté sert les photographies, en tout cas celles que je préfère chez les photographes, et je suis heureux de constater que cette chose déchirante quoique ténue

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Sans titre, Bâle, jeudi 13 mai 2004

subsiste parfois dans leurs images. J’aimerais que ce soit le cas aussi dans les miennes... À vrai dire, la plupart du temps, la disparition a déjà eu lieu, et bien souvent il ne s’agit que d’un pâle souvenir qui – trop rarement à mon goût – semble luire faiblement. Avant de déclencher, j’attends... Et presque toujours je déclenche trop tard, bien trop hypnotisé par la transformation d’un instant en l’instant suivant. Comme si l’altération du temps, sa désagrégation, avaient un effet sur moi qui prenait le pas sur toute autre considération. Cette manière retorse de travailler mène souvent à l’échec puisque je ne filme pas avec une caméra de cinéma. Mais parfois une trace subsiste. Au sujet des ambiances crépusculaires, outre mon attirance pour ces moments, je dois reconnaître que le résultat découle d’un handicap personnel : je n’arrive pas à apprécier la qualité de la lumière quand il y en a beaucoup. Pour quelle raison présentez-vous vos images sous la forme de petits tirages ? Sans doute parce que les tirages de grand format en général ne me semblent pas aller de soi. Chez certains photographes, ils s’imposent et servent

le propos avec maestria. Mais je ne considère pas les grands tirages comme l’alpha et l’oméga de la photographie. En ce qui concerne mes images, une sorte de superstition me retient de présenter en grand format, comme si elles allaient perdre leurs sortilèges en s’étalant trop ostensiblement. Plus sérieusement, il se pourrait que cela dise quelque chose de mon rapport au monde – expression certes convenue –, un monde qui me semble toujours lointain. Les grands tirages pourraient me rapprocher de ce qui se dérobe à mon regard, mais serait-ce juste ? Par ailleurs, voir dans un premier temps un petit tirage sans véritablement réussir à le lire ou en comprendre le contenu me rappelle cette excitation qu’on peut avoir en découvrant pour la première fois, avant même d’y accoler une loupe, ses diapositives ou ses planches-contacts. Pour finir, le hiatus entre la miniature et l’éclat du cibachrome, qui par ses couleurs et sa brillance me ramène à mon amour pour le cinéma hollywoodien en grand écran, m’apporte un contrepoint intéressant. J’ai néanmoins quelques rares tirages de format 60x80, format pas si imposant en soi, mais qui me paraît gigantesque. Dans ce cas-là, il s’agit vraiment de faire apparaître le grain, la matière. 85


Sans titre, Paris, Rue de Rivoli, été 2008

Quel est votre rapport à l’argentique et à cette technique de tirage couleur qu’est le cibachrome ? J’ai rencontré la photographie par l’argentique, la pellicule, d’abord comme « regardeur » des diapositives et photos de famille que mon père faisait en kodachrome, ensuite des tirages noir et blanc de ma sœur qui a eu sa période labo. Puis, je m’y suis mis sur le tard en faisant du développement, du tirage. Le kodachrome et cibachrome, c’est une histoire de rencontres, notamment avec Roland Dufau qui a tiré la majorité de mes cibas et qui a été le tireur de prédilection de grands coloristes. Le kodachrome est le seul film qui m’a apporté satisfaction au niveau des couleurs, comme une référence à laquelle je pouvais me raccrocher. Après 2010, j’ai continué un peu en ekta puis en 2015, je me suis mis au numérique, car je sentais que j’allais arrêter la photo pour de bêtes raisons financières. On utilise le terme de « photogrammes » pour qualifier vos images. De quel(s) film(s) seraientelles extraites, et plus généralement, en quoi le cinéma influence-t-il votre travail ? C ’e st É t i e n n e H a t t q u i p a r l a i t d e « photogrammes », mais l’idée est assez juste. Plus qu’une suite d’images qui entretiennent un rapport entre elles, je conçois chaque photographie 86

comme unique, isolée. Pourtant de manière paradoxale, chaque photo dialogue avec des images manquantes, ce film inconnu dont elle serait extraite, plutôt qu’avec d’autres photographies que j’ai prises, tirées de ce même continuum qu’est la vie. Comme si chaque photo voulait déborder de son cadre : l’avant, l’après, l’hors-champ y ont leur importance. À moins que cela reste une vue de l’esprit d’un spectateur trop imaginatif ? En tout cas, le photogramme, la photo extraite d’une scène de film, dit parfois très peu de la scène ou du plan. Mais là encore, elle s’inscrit dans une suite d’images qui nous manquent, obligeant le spectateur à faire appel soit au souvenir, soit à l’imaginaire. Quels sont les cinéastes qui ont pu nourrir votre imaginaire photographique ? Il y en a tellement que je ne peux pas les citer. Je dois simplement dire que le cinéma m’a ouvert aux autres, et reste pour moi, tout comme la photographie, une voie privilégiée vers le réel ainsi que vers les autres arts. Grâce au cinéma, j’ai commencé à lire et à aimer la peinture. Sans lui je n’aurais sans doute pas eu l’envie de coller mon œil dans l’œilleton du Reflex que mon père m’a légué il y a une vingtaine d’années. Par ailleurs, mon enfance a eu lieu à une époque où le cinéma d’Art


et Essai était encore accessible, populaire. Pialat faisait beaucoup d’entrées, et j’ai vu enfant dans une salle d’exploitation commerciale, Le Sacrifice de Tarkovski qui venait de sortir dans une ville de province où l’offre culturelle était assez limitée. Les Hitchcock, les Truffaut, les Godard passaient à la télévision aux heures de grande écoute. Le titre de votre série Ghostkeeper présentée à la BPM est une référence à une nouvelle de Malcolm Lowry. Je connais mal l’œuvre de Lowry – je n’ai pas lu Au-dessous du volcan – qui est une découverte récente. J’ai été subjugué par Ultramarine, son premier roman. La lecture de quelques nouvelles dont Le garde-fantôme m’a confirmé que cet écrivain s’inscrivait dans une littérature du début du XXe siècle que j’affectionne. Pour le dire vite et grossièrement, ces romanciers ont choisi de méditer sur le temps et l’espace en inventant une forme leur permettant de traiter ces questions avec exactitude – je veux parler de Proust que j’ai lu au moment où j’ai commencé à photographier, de Musil, de Broch, de Woolf… Quel lien voyez-vous entre votre travail et l’idée de « Corps Célestes » qui irrigue cette 5e édition de la Biennale ? J’évoquais des écrivains du début du XXe siècle. À la même époque, des penseurs comme Bergson ou Andréas-Salomé étaient très inspirés par les découvertes scientifiques et évoquaient souvent les astres. Pour reprendre leurs idées sur les étoiles, les photographies en général nous parlent, tout comme les astres, depuis un autre temps, un autre lieu, et peuvent parfois nous réchauffer – nous guider même – alors qu’elles ne sont déjà plus. En ce qui concerne mes photographies, je crois qu’elles rendent compte souvent, et malgré moi, de la loi universelle de la gravitation. Vos images sont silencieuses, souvent insituables, faussement calmes. Elles sont aussi et surtout travaillées par la question d’un temps instable, indécidable, à peine mis en tension par l’acte photographique déjà enfui. Cela me fait penser à la réflexion de Pascal Dusapin, cet autre musicien photographe : « Lorsque nous voyons une image, juste avant de la photographier, nous anticipons sur le futur. Dès que nous avons déclenché, c’est du passé. En ce sens elle ressemble à la musique qui n’a jamais de temps présent, seulement une durée antérieure. » Je ne suis pas sûr de comprendre finement la phrase de Pascal Dusapin, dont je ne connais pas l’œuvre photographique. Il semble évoquer l’acte de photographier, mais fait-il une même distinction

entre son travail de composition et l’interprétation, ou la simple écoute ? On peut le supposer. Une chose est la photographie, une autre le processus pour l’obtenir. Le photographe me fait un peu penser à un improvisateur de jazz, qui dans un cadre qui le contraint, évolue avec une certaine liberté, un peu comme celui qui développe son idée musicale, le fait en fonction de l’harmonie, de la pulsation et des propositions des partenaires. Au sujet de « durée antérieure », ce qui frappe à la simple écoute d’une œuvre musicale est le travail de la mémoire, y compris la mémoire immédiate. La force d’un refrain d’une simple chanson est décuplée après l’écoute des couplets, à l’instar du retour des thèmes lors de leur réexposition dans une forme Sonate classique par exemple. Plus simplement, la musique et la photographie partagent cette notion d’irrévocable qui a tant occupé Jankélévitch. À ce titre, la photographie me semble encore plus que la musique ou le cinéma, tout entière frappée du sceau du passé. Et peut-être que je ne rejoins pas complément Dusapin sur ce point au sujet de la musique, art auquel j’ajouterais celui du « cinématographe ». Je n’y ai pas vraiment réfléchi, mais ces deux arts me semblent inclure le devenir. Seraient-ils créateurs – même si ce n’est peut-être qu’une illusion – d’une sorte de présent en train d’advenir ? Il faudrait relire Le Temps scellé de Tarkovski qui traite de ces sujets... Bernard Plossu est un des artistes invités lors de cette Biennale, et il me semble que vous faites un peu plus que partager avec lui une programmation. Je vois entre vos deux gestes une proximité poétique, une photographie de l’instinct, plus que de l’instant décisif. Je connais mal l’œuvre de Plossu qui est très prolifique. J’admire énormément le peu que je connais et je sais que cette œuvre est là quelque part, qu’elle va me nourrir bientôt, un peu comme certains livres de ma bibliothèque qui m’attendent. Je ne peux guère placer mes photos à proximité de celles d’un aussi grand photographe, mais votre rapprochement me touche. J’entrevois peut-être quelque chose chez lui que je vois aussi dans mes images cueillies çà et là : une sorte d’effacement de l’auteur ? Oui, sans doute l’instinct qui nous guide bien avant l’intention pourrait aboutir à cela. — BIENNALE DE LA PHOTOGRAPHIE 2022 – SOUS INFLUENCE, exposition jusqu’au 18 septembre au Musée des Beaux-Arts de Mulhouse beaux-arts.musees-mulhouse.fr

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UN GRAND SOURIRE DANS LE CŒUR Par Nicolas Bézard

Depuis 20 ans, Francis Kauffmann explore à pied le Haut Atlas marocain. Les photographies que lui ont inspiré ces montagnes trouvent à dialoguer avec les emblématiques miniatures du Jardin de poussière de Bernard Plossu, dans une exposition qui réunit les deux hommes à la médiathèque de Thann. Homme discret et lumineux, Francis Kauffmann est un artiste rare. Chez lui, le doute est à la fois une école d’exigence et une manière de se prémunir contre toute forme de prétention ou d’arrogance. Il fait partie de ces créateurs remettant inlassablement leur ouvrage sur le métier mais qui, par pudeur et parce qu’ils abhorrent tout ce qui chercherait à s’imposer, ne montrent que très peu. Avant d’appuyer sur le déclencheur de son appareil ou de prendre un chemin de vie, Francis Kauffmann doit sentir une nécessité impérieuse, un bonheur intérieur, le traverser. Sa modestie l’empêcherait d’avouer que c’est probablement un sentiment de cet ordre qui l’amène à partager aujourd’hui l’affiche d’une exposition avec son frère d’âme, Bernard Plossu. Dans Là où les routes s’arrêtent, les grandes étendues désertes de l’Ouest Américain photographiées par Bernard rencontrent les montagnes marocaines du Haut Atlas arpentées par Francis. Le photographe mulhousien nous parle ici de son attirance pour ces endroits sauvages, et de l’amitié indéfectible qui le lie à son aîné. 88


Francis Kauffmann, Les filles qui courent, Haut Atlas, 2007

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Quel est ton rapport à la marche lorsque tu prends des photos dans ces montagnes ? Elle va de pair avec la photographie. La marche est indispensable pour tomber sur un hasard heureux. Qu’est-ce qui te motive à marcher ? Ça dépend de quelle type de marche on parle. S’installer dans un endroit et rayonner plusieurs jours de suite autour, c’est une autre motivation que d’aller d’un point à un autre. À la journée, je reviens souvent sur les mêmes lieux, je connais les chemins. Quand je pars pour atteindre un point sur la carte, c’est une excitation différente. Je crois beaucoup plus à cette marche-là. En randonnant en étoile, je n’ai jamais cru ramener quelque chose d’essentiel, alors que dans l’épuisement de plusieurs jours de marche, des choses arrivent. Un état de liberté, un sentiment de bonheur. Est-ce qu’au fil de ces longues marches, le regard devient meilleur ? J’espère qu’il se bonifie un peu. Chez les berbères du Haut Atlas, tu ne peux pas faire pas n’importe quoi. Tu ne peux pas être dans l’intrusion. Il faut passer du temps avec les gens, prendre confiance, se servir de l’appareil rapidement, ne pas déranger. Souvent, les premiers jours, on en est encore à se poser plein de questions. Je pense à mon premier voyage là-bas, il y a 20 ans. Je suis parti avec un ami dans le but de faire des photos. Au bout de deux ou trois jours de marche, cet ami m’a vu faire l’image d’une fille qui courait, un geste rapide, et il m’a dit : « c’est ta première photo du voyage. » Tu parles souvent de cet état d’excitation que te procure la photographie. Ce que j’appelle l’excitation, c’est ce que je vois dans ces lieux. Des paysages qui me nourrissent. Passer d’une montagne à l’autre, regarder les pierres changer d’aspect, de couleur. Avoir l’impression de sans cesse découvrir des choses différentes. Il y a aussi l’excitation de rencontrer quelqu’un, et de voir au fond de ses yeux une pureté, une vérité qui te coupe le souffle. Ça, quelque part, c’est la plus belle des excitations. Bernard Plossu dit que lorsqu’il photographiait dans le désert du Jardin de poussière, chaque jour lui semblait meilleur que le précédent. Ressenstu la même chose au Maroc ? Quand je suis là-bas, au fond, j’ai l’impression d’être un grand chanceux. Me retrouver seul dans ce silence, ou me sentir accepté et accueilli par des gens qui m’offrent du thé, du pain, de l’huile d’olive. Est-ce que chaque jour est meilleur ? Disons qu’ils sont tous aussi imprévisibles les uns que les autres. L’état d’âme 90

fait la journée. Il y a des jours où j’ai plus de tristesse en moi, d’autres où je suis dans l’excitation d’avancer, d’aller voir ce qu’il y a derrière la prochaine montagne. Malgré tout j’aime revenir dans les mêmes lieux. Mais ils sont à chaque fois différents car selon le moment de la journée et de la saison, la lumière n’est pas la même. On peut découvrir un paysage après être passé devant dix fois sans l’avoir remarqué, simplement parce que la lumière à ce moment-là n’était pas la bonne. Quand je marche, j’ai tendance à appuyer davantage sur le déclencheur. Ça ne veut pas dire que le résultat sera meilleur, mais la journée se passe avec un grand sourire dans le cœur. Photographier me fait du bien. C’est un jeu presque enfantin. Comme une sorte de collection d’images que tu rassembles ? Exactement. Comme un enfant qui veut collectionner des petites choses, des pierres qu’il va ramasser. Il y a un côté comme ça, c’est évident. Ce désert du Haut Atlas, c’est un endroit qui te ressemble ? C’est possible. En même temps, quand on parle du désert, on pense souvent à quelque chose de plat, alors qu’ici il s’agit d’un désert de montagnes, de pierres, de roches. Je crois que je suis attiré par cet aspect. Par le vide aussi. J’y retourne pour trouver un calme qui n’existe plus dans notre monde civilisé. Finalement, la photo est quelque chose qui vient se greffer là-dessus. Elle n’est jamais obligatoire. Si elle n’arrive pas, c’est qu’elle ne doit pas arriver. L’essentiel est ailleurs, dans cette retraite du silence. Ce que j’aime par dessus tout dans cette région du monde, c’est que je peux voir sans être vu. Je ne parle pas du voyeur qui se cache pour photographier des gens à leur insu, mais de ce qui me permet de construire mon image calmement, sans aucun regard sur moi pour me perturber, pour me faire perdre le fil de mon instant. C’est cette paix, cette concentration, que je viens là-bas chercher. Dans le désert, il n’y a plus de nervosité à la prise de vue ? La rapidité ne me réussit pas. Chez moi, plus ça avance et moins ça va vite. C’est un peu contradictoire, parce que je déteste rester trop longtemps quelque part pour faire une image. J’ai besoin de trouver rapidement mon cadre, ma distance. Il faut que ce soit évident. Je suis un peu maniaque. Il y a souvent des choses qui me dérangent dans la composition, des éléments que je ne veux pas faire apparaître. Et quand je n’arrive pas à les éviter, ça me perturbe. C’est idiot, car ce n’est pas bon de vouloir contrôler une image. C’est mieux quand elle t’échappe.


Tu marches rapidement ou lentement ? De plus en plus lentement je crois. Tout dépend du poids que j’ai sur le dos, de la difficulté du terrain, mais je vois que j’en bave de plus en plus. C’est du dénivelé, des cailloux, des chevilles mises à rude épreuve. Il y a une quinzaine d’années, je pouvais faire des marathons. Je marchais toute la journée à une allure soutenue. Aujourd’hui, je n’ai plus envie de courir autant. Ce n’est pas une question de fatigue… [silence] J’ai envie de sentir mes pieds plus solidement ancrés dans la terre. Tu parlais de chemins. En photographiant le désert américain, Bernard Plossu faisait du hors piste. Il est allé là où les routes s’arrêtent, là où il n’y a même plus de sentier. C’est la même chose pour toi ? J’emprunte des petites pistes, des chemins de mules que les berbères entretiennent. Parfois, en effet, je sors de la piste car je sais à peu près dans quelle direction aller. Hors du sentier, il faut faire attention à tout car le sol n’est plus stabilisé. Il y a déjà eu des chutes, des appareils cassés. Et de la peur ? Oui, la peur de ne pas trouver mon chemin. Un jour, en hiver, je devais traverser un plateau pour rejoindre un gîte dans une vallée. Mais je ne trouvais plus la direction. J’étais perdu. Je n’avais pas de tente, juste mon sac de couchage. Par chance, j’ai croisé des gens qui m’ont aidé. On imagine quelque chose de très exigeant physiquement. Et pourtant ce sont des montagnes « faciles », des reliefs doux, à l’image des gens qui y habitent. Le climat est hostile malgré tout. Il peut faire chaud ou très froid, avec des amplitudes thermiques énormes entre la nuit et le jour. Il peut y avoir de la neige qui isole des villages pendant des semaines. Mais dans ces montagnes, même si tu ne trouves pas le chemin pour passer d’un versant à un autre, tu pourras toujours y arriver en traçant tout droit. Ce désert a une odeur ? Bien sûr. Des odeurs de plantes, de petits buissons, d’épineux qui sentent fort, même en hiver. Les berbères s’en servent pour faire du feu et chauffer le thé. Et le silence ? Bernard parle du « bruit du silence » qui existe dans ces lieux. Il y a le silence total. Aucun bruit, rien. Ça existe. Tu peux l’obtenir dans certains coins, là-bas. Il y a aussi ces petites pierres qui roulent sous l’action du vent. Des sons minuscules. Le vrai silence est

Francis Kauffmann, Plein Sud, Haut Atlas, 2012

de plus en plus difficile à trouver car les humains commencent à arriver de partout. Tu peux te retrouver au milieu de nulle part, dans un grand silence, et entendre soudain le bruit sourd d’un avion de ligne invisible dans le ciel, en route pour l’Afrique Noire. Dans ce silence, on doit entendre les choses arriver de très loin ? Le bruit de l’eau qui monte du fond des vallées, par exemple. Deux personnes qui s’interpellent au loin, et parfois se parlent sur plusieurs kilomètres. Le temps que le son arrive au premier et que l’autre lui réponde, tu comprends la distance qui les sépare. C’est un univers d’immobilité ? Le moindre mouvement est perceptible. Des petits animaux que tu vois bouger au loin, et ton œil va tout de suite dessus parce que c’est la seule chose qui semble bouger devant tes yeux. Sous les pierres il y a aussi des scorpions, des serpents, mais je préfère ne pas les voir. À la différence du désert américain de Plossu, vide de présence humaine, ton désert à toi est habité par le peuple berbère : il est plein de vie. Parfois, je pars dans le Haut Atlas marocain en me disant : qu’est-ce que tu vas encore faire là-bas ? La réponse est peut-être que je n’y suis jamais seul. Il y a ces gens que je connais, et c’est pour eux que je reviens en fin de compte, pour garder ce lien qui me remplit de bonheur, à chaque fois que j’y retourne. Tu sens une force supérieure dans ces endroits ? Je ne sais pas. Ma seule certitude, c’est que j’y ai moins peur de la mort. J’y suis en paix avec moi91


même. Il y a des nuits incroyables, sans aucune pollution lumineuse, un spectacle beau à pleurer. À ces altitudes, on se rapproche du ciel, des étoiles. On se sent faire partie du tout, du cosmos. Au fond, dans le silence du désert, on se débarrasse du superflu. Il n’y a plus aucun rôle à tenir. Tricher ne sert plus à rien. À force de silence et de solitude, il n’y a pas le risque de tomber dans une sorte de vertige ? Dans un désert horizontal comme celui qu’a connu Bernard aux États-Unis, le vertige doit être plus grand encore. Pour ma part, quand je suis au Maroc, j’alterne entre des moments de solitude complète où je vis retiré du monde, et d’autres périodes où je suis avec les gens. Le fait d’associer les deux me procure un équilibre. Pour Là où les routes s’arrêtent, tu présentes des images sensiblement différentes de celles que l’on peut voir dans ton livre Du thé et des sourires. Elles ne montrent quasiment plus de présence humaine et semblent plus « mentales », plus abstraites. L’abstraction vient d’une envie d’aller vers plus de solitude et de silence. J’aimerais aller encore plus loin dans ces images. Mais avec l’électrification, les routes et les hommes arrivent. Pour les éviter, il faut monter plus haut, s’éloigner toujours un peu plus des endroits habités. Quand on regarde ton travail, on se dit que photographier des paysages désertiques doit être autrement plus difficile que de photographier des gens… Ça demande de la disponibilité, mais aussi de l’imagination. Mais n’avoir presque rien à l’intérieur de son cadre et se dire qu’on aimerait que ce presque rien, ça devienne une photo, c’est un défi qui me plaît. Photographier l’humain, c’est encore autre chose. Bien souvent, dans mes images, les gens sont réduits à de petites silhouettes noyées dans un décor. La timidité m’impose de rester à distance. Si des photographes allaient dans ces villages avec l’idée de faire des portraits, ils pourraient rapporter des choses merveilleuses. Mais je ne sais pas faire ça. Je perds trop rapidement mes moyens. Cette exposition est aussi une histoire d’amitié, celle qui te relie depuis plusieurs années à Bernard Plossu. Que représente-t-il pour toi ? La liberté. Bernard est un exemple, un grand frère. On ne peut qu’avoir de l’admiration pour lui. Bernard est un artiste nourri et habité par mille choses. Ses photographies lui ressemblent, elles ont 92

sa sensibilité, son humilité. Bernard est quelqu’un de profondément humain. Je faisais des photos dans mon coin, je ne connaissais rien à la photo, je ne savais même qui était Bernard, et un jour, un ami m’emmène à une exposition. Bernard est là pour présenter des photos. Mon ami me dit : « Tu vas voir, c’est un grand photographe. » Je regarde les photos, et là je tombe sur une image faite à l’Instamatic, un peu bougée, un croisement de chemins à l’intérieur du parc Monsouri. Et je prends une claque. Je comprends qu’il existe des gens qui ont le courage de faire ces choses-là en photo. Mon ami aborde Bernard, le courant passe entre eux. Bernard veut voir ses photos et lui donne son adresse pour qu’il les lui envoie. Sa gentillesse me touche immédiatement. Pourtant, ce jour-là, je n’ose pas lui adresser un mot. Je me contente de le regarder, de l’écouter. Il y a des gens qui vous ouvrent des portes. Tu utilisais déjà un 50 mm avant de connaître les images de Bernard ? Oui, depuis un petit moment. Mais avant ça, j’utilisais plusieurs objectifs, un 35, un 35-70. J’étais mal à l’aise. Je ne savais jamais quelle focale choisir. Le 50 m’a aidé à balayer ces doutes. Il y a d’autres similitudes entre vous. La sobriété du noir et blanc, ou l’apport décisif du cinéma. Inconsciemment, le cinéma a dû nourrir mon attirance pour le vide. Je pense à Paris, Texas, ce type qui marche dans le désert, la solitude de cet homme détruit par un chagrin d’amour, et qui va se perdre pour mieux se retrouver. Ma culture de l’image, elle s’est faite par le cinéma bien plus que par la photo. C’est universel, l’émotion que procure une photo? Ça dépend laquelle. Certaines traversent le temps et les frontières, comme les photos de Bernard, de Boubat… Une photo vous touche lorsque vous y percevez l’intelligence du cœur. Et le cœur n’a pas de frontière. — LA OÙ LES ROUTES S’ARRÊTENT Francis Kauffmann, Bernard Plossu Commissariat d’exposition : Nicolas Bézard Médiathèque de Thann Du 4 juin au 3 septembre




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Henrike Naumann, 2000, 2018, Museum Abteiberg. Photo : Achim Kukulies.

Westalgie Mêlant esthétique kitsch, meubles rétro trouvés sur EBay et références aux nineties, l’artiste allemande Henrike Naumann propose des décors qui font l’effet de showrooms vaguement démodés. Véritables reconstitutions de nos intérieurs d’avant l’an 2000, chacune de ces pièces retrace le goût et l’état d’esprit d’une époque biberonnée au capitalisme et bercée de rêves impossibles. L’artiste, née en ex-RDA, ponctue le parcours de récits tirés de sa propre expérience qui donnent une nouvelle épaisseur au parcours. En décortiquant le passé du futur, Westalgie explore l’envers du décor de la réunification allemande et met en scène ses failles. (M.M.S.) Du 30 juin au 2 octobre À la Synagogue de Delme, à Delme www.cac-synagoguedelme.org 96


in situ

Respire, pour un design climatique Laboratoire des formes de demain, le DMLab de l’École nationale supérieure art et design de Nancy prend le parti d’un design climatique. À Esch, Capitale de la culture 2022, les étudiants présentent leurs créations autour de l’air et font de cet impalpable pourtant vital, une matière première. Comment captet-on la qualité de l’air et en modélise-t-on les résultats ? Comment préserver sa qualité en produisant mieux ? Reviviscence de la vannerie, chanvre responsable, micro-capteurs citoyens, effluves aromatiques guérisseuses et jeux d’éveil pour sensibiliser les plus jeunes au respect de l’environnement font partie des pistes explorées par les jeunes créateurs pour redonner du souffle à leur secteur. (M.M.S.) Jusqu’au 25 septembre À la Massenoire, à Esch-sur-Alzette www.respire.ensad-nancy.eu

Vue de l’exposition Respire de l’ENSAD Nancy © Adèle Boterf 97


in situ

Lalique, panneau Merles et Raisins © Musée Lalique

100 ans de Lalique en Alsace 2022 marque le centenaire de l’installation de Lalique à Wingen sur Moder. Et comme nous le prouve cette nouvelle exposition, le bijoutier Art nouveau devenu maître verrier a plus d’un tour dans le flacon ! À côté de sa production artisanale de luxe, l’artiste visionnaire s’attache dès 1909 à rendre le beau accessible en se tournant vers l’industrialisation d’une partie de sa production. Entre art et industrie, 100 ans de Lalique en Alsace se penche sur une page importante de l’histoire industrielle et du savoir-faire de la région. (M.M.S.) Jusqu’au 6 novembre Au Musée Lalique, à Wingen-sur-Moder www.musee-lalique.com 98


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Rêveries oubliées – Monkeybird Il y a quelque chose de pop et d’un peu baroque, un certain sens de l’énigme et ce qu’il faut de nostalgie futuriste dans les architectures millénaires de Monkeybird. Réalisées au pochoir, les fresques du duo français, peuplées d’animaux ailés, de colonnades néoclassiques, de voûtes étoilées et de rébus mystiques, jouent du contraste entre les vides et les pleins. À Metz, les matrices de papier de ces œuvres géantes sont également données à voir. Délicates et puissantes à la fois, elles filent joliment la métaphore des rêves. (M.M.S.) Jusqu’au 18 septembre À l’Arsenal, à Metz www.citemusicale-metz.fr

Sand énigme, détail © Monkeybird. Monkeybird, détail de l’exposition © Boni / Monkeybird 99


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Parle-leur de batailles, de météores et de caviar d’aubergine Quelques légumes prêts à être cuisinés, des cités-dortoirs à perte de vue, le silence absolu de ruines dévastées par la guerre ou les portraits d’une jeunesse avide d’Occident, voici quelques-unes des images que nous offrent les 7 photographes ukrainiens rassemblés aux cimaises de Stimultania. D’Odessa à Kiev en passant par les territoires de l’est de l’Ukraine, ils posent un regard transformé par la terrible actualité de leur pays, sur quelques-unes de leurs séries photo. Comment leurs œuvres résonnent-elles aujourd’hui ? L’exposition souligne autant qu’elle soutient ces talents contemporains et brandit la solidarité pour conjurer la violence. (M.M.S.) Jusqu’au 17 septembre À Stimultania, à Strasbourg en partenariat avec le Festival International de photographie contemporaine d’Odessa www.stimultania.org

Série Meat, Fish and Aubergine Caviar © Alex Blanco 100


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Cécile Beau, Isle, 2014, © Cécile Beau

Nos îles Plages abandonnées, coquillages et crustacés, robinsonnades et splendides solitudes : la dernière exposition de la Fondation François Schneider saute d’île en île par le prisme de l’art contemporain. En compagnie de 20 artistes internationaux dont Rodney Graham, Brankica Zilovic, Philippe Lepeut ou Hoda Afshar, Nos îles voyage entre paradis terrestre et archipels intimes, au fil d’une scénographie mêlant installations, œuvres sonores et vidéo. (M.M.S.) Jusqu’au 18 septembre À la Fondation François Schneider, à Wattwiller www.fondationfrancoisschneider.org 101


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Maarten Vanden Eynde, The Overview effect, Meessen De Clercq 2019 © photo : Philippe De Gobert

Exhumer le futur Maarten Vanden Eynde Maarten Vanden Eynde transforme des débris de plastique trouvés dans l’océan en étranges fruits de mer, envisage l’exhumation archéologique d’une tasse de thé IKEA, fait voler nos fuseaux horaires en éclats et couvre les bombes atomiques de dentelles lourdes de sens. En véritable archéologue du futur, l’artiste belge démonte les systèmes qui façonnent notre monde tout en faisant se rencontrer le quotidien et la grande histoire. (M.M.S.) Jusqu’au 30 octobre À la Kunsthalle, à Mulhouse www.kunsthallemulhouse.com

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Œil - Flamme L’œil flamme de Jonathas de Andrade se fait vif. Il capture la tension brûlante des corps qui se rencontrent et l’énergie brute de ceux qui travaillent. Dans les photographies, installations et vidéos présentées au Crac, l’artiste brésilien aborde la masculinité, ses nuances et ses contradictions. Il y orchestre l’improbable rencontre entre maillots de bain trouvés dans les vestiaires d’une piscine et poterie traditionnelle, se frotte au monde ouvrier dont il récupère les uniformes imprégnés de sueur et sublime l’anatomie des pêcheurs de son pays, dans une mise en scène à l’érotisme aussi fascinant qu’ambigu. (M.M.S.) Du 16 juin jusqu'au 18 septembre Au Crac Alsace, à Altkirch www.cracalsace.com

Jonathas de Andrade, Achado e Perdidos, 2020. Courtesy de l’artiste. 103


in situ

Angélique Aubrit et Ludovic Beillard, Infortune cookies © A. Pichon / Le 19 Crac

Infortune cookies Voici une exposition collective sous le signe d’une joyeuse apocalypse où couleurs, matières et textures s’entremêlent avec bonheur. Les 9 artistes d’Infortune cookies prennent le monde à l’envers et transforment Le 19 en un espace hybride, entre l’expo et la performance de groupe. Outre une guinguette déjantée où l’on pourra déguster des astro-crêpes ou assister à un bingo punk, Infortune cookies nous régale avec l’hyperréalisme frondeur de Rémy Drouard, les porcelaines organiques de Nitsa Meletopoulos ou les ondulations psychédéliques d’Anne Bourse. (M.M.S.) Jusqu’au 21 août Au Crac Le 19 - Centre régional d’art contemporain, à Montbéliard www.le19crac.com 104





CHRONIQUE DU TEMPS QUI PASSE Par Nicolas Comment

NICOLAS COMMENT NOUS PARLE DE SES RENCONTRES. ÉPISODE 9 : GÉRARD MANSET (MANSETLANDIA). C’est Gilou Le Gruiec, ancienne directrice de la galerie VU’, qui me présenta Gérard Manset à l’été 2012. Un léger mouvement dans le drapé de tulle me fit lever les yeux vers la fenêtre lorsque six Mirages assourdissants passèrent dans le ciel au-dessus du petit appartement sous les toits où nous venions d’emménager avec Milo ; un 35 m2 humide, dans le Marais. C’était un 14 juillet : les oies sauvages de la patrouille de France s’éloignaient quand le téléphone vibra dans ma poche, sourdement : « Manset à qui je viens de montrer ton travail, me dit Gilou, serait partant pour exposer conjointement avec toi à la galerie. Qu’en penses-tu ? » Comme il arrive parfois aux hommes, aux femmes, je reconstruisais ma vie à l’époque. J’avais un amour flambant neuf et n’étais pas du tout dans l’ambiance « Lumières » ; plutôt dans le mood de « Toujours ensemble » (1982) ou du « Moment d’être heureux » (1976). D’ailleurs, quand je me retourne, et du plus loin que je me rappelle « Manset », je ne retiens que son « âme heureuse ». Après avoir raccroché, j’ai joué sa chanson dans le petit appartement : « Parle-moi de ton âme heureuse, De ta vie aventureuse. Parle-moi de ton âme heureuse, De ton front, de tes joues creuses.

Je parle, donc. C’est à Mâcon, chez un disquaire du quai des Marans, que j’achetai, un soir de l’hiver 1991, l’album Revivre. (J’ai calculé en comptant sur mes doigts ; j’avais dix-sept ans.) Tiré du bac à cause de sa pochette : un simple couteau – un « coutelas » dirait plutôt Manset – posé à côté d’un fruit tranché (ou légume, exotique) gisant sur une table de formica verdâtre. Image acérée, mais comme apaisée par un usage certain, minimaliste, de la typographie, signé « Manset ». Rien que ce nom déjà, en minuscules lettres capitales placées tout en haut d’une grande marge jaune : une incongruité dans l’univers de la communication graphique du disque. En rentrant chez mes parents, j’ai posé la galette sur le tourne-disque : j’ai d’abord entendu la flûte de Pan, le bourdon d’un synthé, le « rimshot » réverbéré d’une boîte à rythmes sur quatre accords ouverts, et puis j’ai écouté la Voix et je l’ai vu couler, la Rivière :

Parle-moi de ton âme heureuse, De ces femmes merveilleuses Qui t’ont suivi, bienheureuses Sur les eaux tumultueuses. »

« Chaud comme un nid Territoire de l’Inini, Tout y fini, S’enfonce vers l’infini, Tronc équarri Glisse sur le Maroni, Piroguiers aguerris, Chamane qui les guérit. »

« Ton âme heureuse », 1978, extrait de l’album 2870.

« Territoire de l’Inini », 1991, extrait de l’album Revivre. 108


MANSET

Manset sur la Passerelle de l’Avre, Saint-Cloud © Nicolas Comment, 2014.

Avant notre exposition commune chez VU’, nous nous étions ratés de peu dans une galerie que Fabrice Guénier avait montée dans le XIIIème, au tout début des années 2000, et où Manset exposa sa série de photographies 72 heures à Angkor. Fabrice, devenu depuis écrivain (Ann, 2015 – Les Saintes, 2013), m’avait proposé de l’aider à l’époque. Mais j’avais décliné son offre, craignant qu’avoir à exposer les autres ne m’expose moi-même à ne jamais « montrer ». Je crois que j’accepterais avec moins de scrupule aujourd’hui… Le monde de l’art se porterait-il plus mal si les artistes dirigeaient eux-mêmes les lieux d’expositions, voire les institutions, comme c’est par exemple le cas dans le Théâtre ? Passons. Il y eut aussi, cette seconde fois où, sur un quai de métro, Ligne 1, à Saint Paul. Manset était seul, de l’autre côté du rail, juste en face de moi. J’ai grimpé dans la rame en l’objectivant à travers la vitre du wagon : c’était bien lui. J’en ai fait une chanson parue en 2010, sur mon premier album, que j’ai l’outrecuidance de reproduire ici :

« Puisque vous n’êtes pas mort que vous serrez le mors et que vous êtes encore dans une rue d’Angkor puisque vous tenez bon quand vous passez le pont que vous bombez le torse sur votre crazy horse Je vous salue Monsieur depuis le quai d’en face observant votre face sur les pochettes carrées des vinyles rayés où s’effacent les sillons à la casse, au pilon écrit en bas de casse ou bien en capitale votre nom propre Monsieur lointaine capitale d’un pays de la carte rayé. » « Comme une forêt la hâche », 2010, extrait de l’album Nous étions Dieu. 109


Et donc, deux ans plus tard, la véritable rencontre, à une terrasse de la Motte-Picquet Grenelle, peu avant notre exposition commune. Une fois n’est pas coutume, j’avais une barbe de trois jours : cela lui plut. Commencèrent alors nos échanges de potaches. Comme des camarades de lycée, sur notre banc d’école de jeunes artistes, de collègues photographes, nous bavassions. Sur le canapé en cuir noir de la galerie VU’, où tout le monde fumait, buvait et où les photographes se rencontraient avant d’aller diner, après les vernissages. Journées ensoleillées… Tel était le titre de l’exposition de Gérard et tels furent ces soirées d’été, solaires. S’en suivirent des débats avec les reporters de l’agence VU’. Et leur dédain poli envers Manset qui n’était pas du cénacle. En retour, son léger mépris à lui, pour la photographie – dites – d’Art. Moi, j’avais aimé ses livres Aqui te espero, Wisut Kasat (1994), Chambres d’Asie (1987)… Quand j’étais aux Beaux-Arts, ils m’avaient même aidé à comprendre (un peu) ce qu’était la photographie. Car, qu’est-ce qui nous arrivait, avant internet (et en province), de la Photographie française, sinon la collection de Delpire – « Photo-poche » – et les livres de Plossu, de Depardon ou de… Manset ? Lui s’en foutait, bien sûr, mais en matière de photographie, je continue de penser que ce n’est pas la bonne image qui compte, mais plutôt la raison secrète de celui qui la prend. Dans les années 1980, les Cahiers de la Photographie nommèrent cela « L’acte photographique ». À ce sujet, le poètephotographe Denis Roche me raconta un jour à la Fabrique que lorsqu’il avait désiré publier l’œuvre de Kertész aux éditions du Seuil, le directeur (dont j’ai oublié le nom, qu’il précisa néanmoins) lui rétorqua : « Vous n’allez tout de même pas me dire que “ça” c’est une bonne photographie ?! » Denis Roche lui répondit simplement : « Non, mais c’est du Kertész ! ». C’était avant Paris Photo et toutes les foires. Avant la reconnaissance de la photographie par l’Art. Et si dans les années 1990, Bernard Lamarche-Vadel pouvait encore écrire que « la visibilité du monde se retirait peu à peu », trente ans plus tard (s’il ne s’était pas luimême retiré…) qu’ajouterait-il ?! C’est plié. Ouvrez Instagram : il y fait toujours beau. Jamais de pluie. Jamais de drame. Et rien que des piscines. Plus de rivière, plus de fleuve… Comme un évier se vide, le réel s’est retiré des images. Mais une fois passée la Vague, que reste-t-il du ressac, sinon varech ou bois flotté ?

« La mer n’a pas cessé de descendre, Les yeux de pleurer, les bras de se tendre. La mer n’a pas cessé de descendre. Il faut de l’eau pour éteindre la cendre Et le vent n’a pas cessé de gémir Dans la gorge de celui qui va mourir. Non, le vent n’a pas cessé de gémir. Y a plus rien dans le filet que tu tires. » « La mer n’a pas cessé de descendre », 1979, extrait de l’album Royaume de Siam. Aux piscines bleu lagon, Manset oppose la flaque boueuse d’un chemin creux. Un bol de soupe, juste ébréché. Et le papier moisi des chambres d’Asie : « Chevelures des fenêtres fermées des chambres d’Asie Papier des murs des chambres des hôtels moisis Chevelure immobile et chaude des longues nuits Draps mouillés de tous les cris des odeurs du temps qui fuit. » « Chambres d’Asie », 1985, extrait de l’album Prisonnier de l’inutile. Grand Verre ? Son œuvre tout entière est un « élevage de poussière »1. Ainsi cette fois, unique, où je l’ai entendu chanter – a capella – sur la Passerelle de l’Avre à Saint-Cloud. Manset chantait à pleins poumons sa chanson « Toutes choses », comme suspendu au-dessus de la Seine, en déchirant une carte géographique. Je ne me souviens plus de quelle contrée il s’agissait. « Et toutes choses Se défont Comme le plâtre des plafonds Comme le vin du carafon Quand il devient couleur de sang Comme le vin s’épaississant Et que la plaie reste sans fond Que personne ne répond Que personne ne répond Que toutes choses se défont Comme le plâtre des maisons Que toute chose est sans raison. » « Toutes choses », 1989, extrait de l’album Matrice.

1 cf. Élevage de poussière, Man Ray (d’après Le Grand Verre de Marcel Duchamp), 1920.

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De cet instant, j’ai conservé une photographie, réalisée à la diable. Si je la montre ici c’est simplement parce que Manset – qui, on le sait – refuse de se laisser photographier – m’y a autorisé. Pourtant, cela me plait, qu’il ne se laisse pas si facilement que ça « prendre » en photo. De même, lorsque je l’ai informé du projet de cette Chronique, voici ce qu’il m’a dit : « On se connaît assez. Tu as donc carte blanche. Mais ne parle pas trop de moi ! » Aussi, je ne dirais rien des restaurants chinois ou vietnamiens où nous nous retrouvâmes souvent, aux portes de Paris. De leurs noms d’oiseaux (de Paradis) – Le Palais du Sans Souci, Le Jardin du Mandarin – ni ceux des bistrots du fin fond du XVIème arrondissement – Les Dauphins, L’Écriteau, Le Nodal – je les trafique, je les masque. Dans son quartier ou bien le mien – où il vécut « à deux blocs », m’avoua-t-il un soir sur un bout de trottoir ; à l’emplacement précis où il prenait le taxi à l’aube des années 1980 pour filer en Asie… Des émissions à la maison de la radio (où Manset commençait par faire le tour du studio en demandant à débrancher toutes les caméras), des apéros chez moi, avec Marc Collin, au moment où je terminais l’album Rose planète, que Gérard goûta en me prévenant toutefois : « N’oublie jamais que tu avances dans un monde d’aveugles. » Cette lucidité, rarement démentie. Non, je ne dirai rien de ces rendez-vous au studio CBE ou chez EMI… Des petites fêtes données pour ses sorties d’albums. Celle du coffret Mansetlandia, dont j’ai hérité du n°100 – t’en souvient-il Gérard ? – par lui offert avec cette petite phrase typique, là encore : « Je serais toi, je ne l’ouvrirais pas… » Rien enfin des jardins que l’on sait. Ni non plus des statues : de « La Terre endormie2 ».

D’une certaine manière, tout a déjà été dit par l’intéressé dans ses récits « autobiographiques ». Il n’y a qu’à ouvrir le court Les petites bottes vertes (2007) ou bien l’épais Cupidon de la nuit (2018) : Manset s’y livre, s’y épanche, dans des confessions parfois si intimes qu’elles aboutissent à une sorte de dépersonnalisation… J’ai donc décidé d’écrire cette Chronique du temps qui passe au présent, en prenant tout simplement rendez-vous avec lui, le mois dernier. Mais le PC n’avançait pas. Il était bloqué dans les travaux de la porte Maillot. Et je suis arrivé avec une bonne demi-heure de retard. À la terrasse des Dauphins, Manset m’attendait, avec un masque anti-Covid qui ne cachait rien de son agacement. Juste à côté avait lieu un anniversaire. De la Muzak mondialisée jaillissait des enceintes, comme de la pisse. Gérard m’a alors lancé : « Tirons-nous ! Je n’en peux plus de leurs faces de bobos. » Au beau milieu du rond-point en travaux, une vieille Opel Rekord bleu ciel était en panne.

2 Titre à la fois d’une chanson et d’un livre de photographies (La Terre endormie, Filigranes éditions).

Nous avons poussé jusqu’à la terrasse de l’Appentis où Manset a sorti son enregistreur « Zoom » pour mémoriser, lui aussi, la conversation que je rapporte donc ici, fidèlement :

La Terre endormie, Paris, 2014, statue de Noémie Debienne, 1910.

Nicolas Comment : Gérard, puisque je viens d’écrire un petit essai biographique sur Dylan, voici pour commencer une première question toute faite – et parfaitement artificielle – : Dylan a-t-il eu sur toi une quelconque influence ? Gérard Manset : Absolument pas, pour la raison toute simple que je n’écoute jamais rien, je ne suis au courant de rien. Dylan est imperturbablement éternel. Mais, d’abord, je ne suis pas bilingue. Et je n’aime pas trop « le matériel »… J’aime beaucoup le personnage, le poète, le héros des années 1960, 70. Mais cela me semble tellement « aisé » de s’exprimer comme ça, avec sa voix rocailleuse, cette phraséologie poétique… Attention : je ne remets rien en cause ! Oui, c’est apparemment simple : il prend sa guitare, cela tourne tout seul. Il a des musiciens autour de lui. Il fait de la scène. Ce sont les années soixante-dix : extraordinaires… C’est le Flower Power à tous les étages. Et donc, après, il s’enfile 50 ou 111


60 ans de carrière à tourner dans tous les coins du monde… Mais je ne connaissais pas un seul de ses titres. Il y a seulement cinq ou six ans que j’ai entendu « Knock, Knock… », la Porte du Paradis… etc. N.C. : Et le fait qu’à un moment, Dylan se soit retiré ? G.M. : Il y a combien de temps ? Il avait disparu ? N.C. : Entre 1966 et 1974, disons. G.M. : À cette période, je ne sais même pas si je connaissais vraiment. N.C. : Je voulais dire : il y a également un retrait chez toi. Un retrait de la scène. G.M. : Pour que ce soit un retrait. Il aurait fallu y avoir été. Mais chez moi, il n’y a pas de retrait. Puisque je n’y ai pas été. N.C. : Même pas une seule fois, pas un seul petit show ? G.M. : Non, à quatorze, quinze ans, avec une guitare électrique, quand je chantais, voilà, avec un groupe où se trouvait le dénommé Jean-Paul Malek, qui est devenu mon associé ensuite, au studio de Milan. Mais c’était encore des trucs de potaches. N.C. : À partir de « Long, Long Chemin » (1972), il semble que tu t’effaces peu à peu. Mais pour « Animal on est Mal », il existe des clips, des passages TV. Tu joues le jeu de l’image. Ensuite, tu vas le faire différemment : avec tes photographies, tes dessins. Mais dans les années soixante, tu apparais ? Des choses circulent aujourd’hui sur YouTube. « Animal on est Mal », il existait même un clip ?! G.M. : Non, non, non, ce sont des télés ! Il y a eu beaucoup de télés, Il y a même eu Denise Glaser, une longue émission, en noir et blanc, avec Denise Glaser… Que je n’aie toujours pas vu, car c’est… « codé » INA (il faut être abonné pour la voir) –. Mais il y avait... Il y avait les « Nouveaux dimanches »… Ensuite, il y a eu les clips en couleurs : il y avait Jean-Christophe Averty, réalisateur très coté à l’époque, qui m’a reçu dans beaucoup d’émissions, quatre ou cinq fois. Et donc oui, je me laissais aller dans le courant. Mais c’était très inattendu que je sois déjà plébiscité à ce point-là avec un premier album, complètement anachronique. N.C. : Tu as cessé les télés en 1983. G.M. : J’ai déjà expliqué pourquoi. C’était dans le cadre d’une grande émission (du type les Carpentiers), sur Francis Cabrel. Cabrel m’avait demandé de venir et je faisais deux titres, dont… « Le Train du soir » (1981). Mais il y avait une sorte de grève. Les techniciens faisaient grève... Les caméras n’étaient pas sur le plateau. Ils ont décidé de partir à sept heures du soir, alors que je répétais depuis trois heures. J’ai dit : « On dégage et, je ne reviens pas demain. Il n’y aura plus de télé. » N.C. : Cela t’a agacé ?! G.M. : Ce n’était pas un caprice ! Mais j’ai été tout à coup confronté à la Société. Je suis un privilégié… Non pas que mes parents aient eu beaucoup de moyens. Mais j’ai toujours eu un père qui adorait ses deux fils. Il m’a toujours laissé la bride sur le cou. Quand j’ai fait les Arts Déco, je faisais n’importe quoi, comme tous les mecs de 18, 19, 20 ans. Il y avait des filles tout le temps. Des copains, des bars à Saint Germain. Enfin, le truc normal ! N.C. : Tu étais membre de la Bande du Drugstore ? G.M. : Oui, mais c’est autre chose… Mais c’est à cette période, oui, pendant les Arts Déco – ou juste avant – j’avais un atelier où je peignais et gravais en dehors des Arts Déco, un atelier rue des Saints-Pères… Mais pourquoi je dis ça ? Ah oui ! Alors voilà : on m’avait tout à coup plongé dans la Société telle qu’elle est. Parce que tous ces machinistes, tous ces cadreurs de la rue Cognacq-Jay faisaient simplement leur boulot. Évidemment, je n’avais rien contre eux ! Mais c’est comme si 112

on m’avait balancé dans ce potage social. Cela m’a complètement désarçonné… Alors je me suis dégagé de tout ça. Et heureusement que je suis allé me balader à l’étranger. Pour connaître d’autres pays, apprendre des tas de langues. Pour m’éloigner le plus possible de ce pays. Car autant j’aime George Sand, Les vallées de la Loire, Théophile Gautier, autant l’actualité, non ! Donc j’ai eu la chance de pouvoir me tenir à l’écart de tout ça pendant très longtemps. Voilà. N.C. : T’es-tu senti toujours plus « auteurcompositeur » que « chanteur » ou « interprète » ? G.M. : Oui, évidemment. [Une sirène] Attends… C’est évidemment la casquette du créateur, de l’auteur, du compositeur, qui le matin se lève et a toujours un truc à découper, à griffonner, à recadrer, à corriger… Plutôt que l’interprète. D’ailleurs, j’y suis venu à reculons. En tant qu’interprète, je pensais que j’étais totalement incapable de chanter. Mais c’est au studio CBE [où Manset enregistra La Mort d’Orion, notamment, nda], pendant l’enregistrement de « Animal, on est mal » que cela s’est un peu… décanté. Mais j’ai vraiment commencé à chanter à partir de l’année 1974-75, quand j’ai fait l’album Y’a une route. Avec « Il voyage en solitaire », bien sûr, ou des titres comme « Attends que le temps te vide » : au studio de Milan. C’est là que j’ai commencé à m’investir et à comprendre que j’avais un phrasé identitaire que je n’entendais pas chez les autres. Ma voix a dû s’affermir et j’ai fait des progrès vocaux, instinctivement. N.C. : Car c’est véritablement un Chant… G.M. : Oui, depuis une quinzaine d’années des gens reprennent mes titres, font des covers comme on dit, des spectacles – à mon insu, enfin en dehors de moi – et réalisent que c’est très difficile de trouver des interprètes qui peuvent reprendre un de mes titres. On ne le mesure pas, mais c’est lyrique ce que j’écris. Très lyrique ! Aujourd’hui, les interprètes pour la plupart ânonnent en mettant les mots les uns derrière les autres et ne chantent pas vraiment ou n’ont pas de voix mélodieuses… Sauf les filles, qui ont des voix plus mélodieuses. Très mélodieuses, mais qui basculent vite dans la comédie musicale. Pas dans la pop, pas dans… La « création artistique »… Et donc, c’est difficile. Car les auteurs-compositeurs-interprètes de la génération d’avant étaient lyriques. Quelqu’un comme Brel, au bout du compte, est lyrique. Il y a des mélodies, sa voix est flutée. Charles Trenet, c’est très lyrique ! N.C. : Tu chantais enfant ? Dans les chorales ? G.M. : Non, jamais ! N.C. : Même pas avec ta mère, violoncelliste ? G.M. : Non… violoniste ! Une famille bourgeoise


type : à l’époque – entre les deux guerres – mon oncle jouait du violoncelle, ma mère du violon et ma tante du piano. Ils ont passé toute leur enfance à jouer ensemble. Tous les Schubert, les Mendelssohn et toutes les « Lettres à Élise »… N.C. : Cela a constitué ta formation musicale ? G.M. : Ah non ! Je n’ai jamais entendu ça ! C’était quand ma mère avait dix ou quinze ans, en province. Après, elle a arrêté. Elle était vouée à une carrière de soliste, je crois qu’elle jouait très bien. Elle était en province – à Château-Thierry – mais venait à Paris étudier avec un professeur émérite, qui fut notamment l’enseignant de Ginette Neveu [violoniste virtuose et prodige ayant trouvée la mort à trente ans au côté de Marcel Cerdan lors d’un vol Paris-New-York, en 1949, nda]. Mais la guerre arriva et vers ses 17/18 ans, elle fut contrainte d’arrêter. Sur le prochain album, j’ai une chanson – je peux appeler ça une « chanson » (même si c’est un terme que je n’aime pas trop) qui s’appelle « L’espérance » et… je n’avais même pas pensé que c’était… Oui ! C’est bien ça : une noce champêtre, villageoise, en province, évidemment dans la vallée de la Marne, et puis le village est canardé, l’église explose, les bombes tombent… C’est ce que ma mère a vécu.

N.C. : Elle composait ? G.M. : Ah non, mais elle avait beaucoup de talents, divers. Une sensibilité artistique ; dont j’ai dû hériter. Elle me lisait tout le temps des poèmes – quand j’avais 5/6 ans : des poèmes que j’ai dû graver dans un coin de ma cervelle sans trop savoir de qui ils étaient – et puis, elle en écrivait aussi. À la fin de sa vie, elle a beaucoup écrit : des poèmes qui étaient très classiques – peut-être un peu conventionnels – mais tout de même, c’était une véritable fibre artistique. N.C. : Tu parles d’elle dans Cupidon de la nuit, cette « autobiographie » tellement intime qu’elle en devient abstraite…

G.M. : Tout à fait. [J’explique à Gérard que je me rends compte que le simple fait que nous enregistrions cette conversation fait que je lui pose d’autres questions.] N.C. : J’avais envie de te questionner sur ton talent de producteur. Tu l’évoques assez largement dans ton roman, Les petites bottes vertes. Quand tu te mets à produire au studio de Milan [un des premiers studios d’enregistrement indépendant, nda]. Tu m’as raconté un jour que tu profitais des sessions réalisées pour d’autres, pour enregistrer toi-même, entre deux séances. G.M. : Ah oui. Je composais tout le temps. J’avais mes bureaux au premier étage. Je bricolais. J’étais éditeur, producteur. J’avais une société. Je faisais la gestion, la comptabilité. J’étais un businessman à l’époque. Cela a duré sept ans. Et en même temps, je faisais les séances, je prenais le son. J’allais chercher les chèques chez les éditeurs. Et néanmoins, j’avais les guitares en haut et je composais tous les jours, un titre, un autre. De temps en temps, je faisais une maquette. Mais je ne me suis jamais servi du studio comme – disons – un « propriétaire ». Nous n’avions que des clients. On ne faisait pas de « prod ». Les productions que j’ai réalisées, c’est parce que je les avais dealées en amont dans une maison de disque – chez Pathé Marconi en l’occurrence ou d’autres… – et donc il y avait un BUDGET : je réalisais donc chez moi – peut-être pour un peu moins cher qu’ailleurs – mais il n’y avait pas de production à fond perdu. Je n’ai jamais voulu. Malek l’a fait après moi… Après 7 ou 8 ans, j’ai cédé mes parts, car j’en avais marre : tous les jours, je voulais prendre l’avion et ne le prenais pas. Donc il s’est retrouvé seul propriétaire du studio de Milan, et il a commencé à faire des productions et malgré quelques réalisation qui ont marché, le studio a commencé à péricliter. N.C. : Tu as donc été D.A. ? G.M. : Oui, chez Pathé Marconi. Avec Michel Berger, aussi. On était 7 ou 8, dans le bureau du président-directeur général, Pierre Bourgoin – que j’aime beaucoup (même… s’il n’est plus de ce monde) – assis par terre à lui proposer nos « prods »… J’ai créé le studio de Milan en 1972. Avant il y avait eu La Mort d’Orion et l’album « blanc » [Long, long chemin]. J’ai gagné mes galons et mon cacheton de producteur chez Pathé Marconi en 1972-73. Je gagnais ma vie comme ça. J’ai toujours dit que j’avais gagné ma vie comme arrangeur. Car je réalisais les orchestrations. J’ai fait tout un album pour Herbert Léonard – un 30 cm – avec les cordes, les cuivres, au studio des Dames… Et deux albums pour Mike Lester, l’un à Londres et l’autre au studio de Milan, remarquables ! N.C. : J’allais te le demander : tu n’as jamais quitté Paris, enregistré ailleurs qu’à Paris ? 113


G.M. : Si pour des prods, à Londres, aux studios Marquis en 1971-72. Où je suis retourné en 1978 pour la pochette de 2870, avec Hipgnosis [collectif de graphistes britanniques formé en 1968]. N.C. : Mais tu n’as jamais envisagé d’enregistrer en Thaïlande, Royaume de Siam par exemple ? Ou même en Amérique du Sud, Revivre ? G.M. : J’ai voyagé pendant une quarantaine d’années. Mais la première décennie de voyages entre 1976 et 1990 – une quinzaine d’années où j’étais quasiment seul, toujours – j’ai traversé toute l’Amérique Latine, toute l’Afrique et toute l’Asie et appris beaucoup de langues. J’ai même eu quelquefois des scrupules, car j’avais ma carrière de musicien en même temps. C’était Lumières, Prisonniers de l’inutile, Matrice, après. Les albums vendaient beaucoup, et il y avait beaucoup de presse. Je me baladais comme Lavilliers. Mais lui était très liant. Je l’aime beaucoup d’ailleurs, mais moi je n’ai jamais aimé copiner à l’étranger… Je n’aime pas les conversations de musiciens. Par exemple au Brésil, à Olinda, où se trouvent des musiciens remarquables, après une Sangria ou une Caïpirinha, je suis incapable de « partager ». Je suis très solitaire, là encore. Les fiestas jusqu’à trois heures du matin, les tournées dans les boîtes les unes après les autres, je n’aime pas ça. Dans les années 1980, au Brésil, j’étais allé écouter Gilberto Gil à Manaus, avec deux filles. Je crois que je me suis tiré au bout d’un quart d’heure. On parlait de Dylan tout à l’heure, je l’ai vu à Bercy ou au Zénith, il y a quelques années. Dans le carré VIP : confortablement installé. Je suis parti au bout de vingt minutes. J’aime beaucoup. Mais quatre titres, ça me suffit. Je suis trop proche de ça. Ou bien : il est trop proche de moi. Quand je dis que je ne fais pas partie de la famille des musiciens, je fais partie par contre de la famille des auteurscompositeurs. Et de l’expression poétique. Donc tout ce qu’a fait Dylan, oui ! Mais si on partageait un taxi, on ne parlerait pas de musique. J’aime beaucoup Manu Chao : il s’est noyé. Avalé par le Mexique ou l’Amérique Latine… Pour faire ce métier, il ne faut pas avoir de femme, pas d’enfant. Heureusement qu’il y a eu tous ces Paradis ! N.C. : Les voyages, c’était ton équilibre ? G.M. : 100% de l’équilibre ! L’équilibre total ! Que serais-je devenu sans ce premier trip ? Le premier, c’était Bangkok, Hong Kong, Manille. Quand je suis arrivée à Manille, la terre s’est écroulée. N.C. : Mais c’est venu presque tardivement, le départ ? G.M. : Oui, à cause de mes responsabilités au studio de Milan : ce sont sept années de ma vie rayées. Et pour des gens plus jeunes, comme toi, on ne peut pas mesurer ce qu’était l’époque où il n’y avait aucune agence de voyage, pas d’article dans la 114

presse, aucune photo ! Je suis parti aux Philippines, à Manille, car le nom me faisait rêver, mais je n’avais vu aucune photo. On ne voyait aucune photo ! N.C. : Parlons de ça, justement, de tes photos… Car tu vas développer peu à peu une sorte d’esthétique photographique, pour tes pochettes, notamment. G.M. : Il n’y avait aucune prétention photographique. Mais je me suis rendu compte que je me baladais avec des conditions optimum : l’ouverture suffisante avec le bon objectif pour pouvoir choper de jour ou de nuit tout ce que je voulais, à main levée. Comme je dessinais ou écrivais : à main levée. La photo pour moi a été une sorte de technique similaire à ce que je faisais en dessin ou en… écriture (même si le terme est impropre).

N.C. : Est-ce que tu hiérarchises ces techniques ? Entre tes textes en prose, tes disques, ta pratique photographique, le dessin, la peinture… G.M. : On a connu tous les deux la galerie VU’ et les discussions sur les talents de tel ou tel photographe, etc. La photo comme pratique artistique, réalisée parfois avec beaucoup de « tact ». Mais si je hiérarchise, la photographie est en marge. En marge des fondamentaux qui sont, strictement… Le journal personnel : à chaque voyage, j’avais quantité de pages descriptives, étude documentaire, au jour le jour ; manière de restituer la réalité (en gardant ce qu’on veut). Le « récit de voyage » : fait au jour le jour, en remontant dans sa chambre à trois heures du matin, ou au petit déjeuner, tranquille, en plein soleil, pieds nus devant la mer ou dans un bus pétaradant de Guatemala City. Eh bien, c’est exactement l’équivalent d’un croquis. Ce qu’on fait lorsqu’on fait une nature morte ou un portrait. Tu verras, il y a beaucoup de portraits dans mes dessins. Attends... Invraisemblable le nombre de sirènes ! [Manset vérifie son enregistreur, puis reprend.] C’est exactement l’équivalent... De ce qu’on fait quand on fait un croquis à main levée avec quelques crayons et quasiment pas de coup de gomme – sauf si la gomme est utilisée comme une sorte de crayon de lumière


– et… aller très vite ! Tu as des gens qui dessinent ou peignent d’après photo. Mais c’est statique, c’est figé. Quand tu dessines quelqu’un qui est assis devant toi, tu as des milliers d’incidences… de la lumière, la charpente du corps, le granulé de la peau, les cheveux, les mèches, tu choisis, tu avances là-dedans ! C’est ce choix qui est très important. Tu ne traites pas tout de la même manière. Tu vas traiter tel angle de la pommette avec des ombres ou des hachures et l’autre face, tu vas juste l’esquisser… Tu es obligé d’aller très vite. Et j’ai toujours privilégié dans tous les domaines, que ce soit l’écriture, ou la musique ou le dessin et la peinture, ce choix rapide. C’est comme si tu allais tout perdre si tu ne décidais pas tout de suite. Alors tu vas de l’œil au nez, à l’épaule, et tu reviens à la mèche. Et en musique… Quand je me lève le matin et que j’ai un titre en tête, une phrase qui me vient – il faut que je l’écrive tout de suite parce que c’est… l’ordre des mots. Là, je m’adresse à quelqu’un qui écrit, donc tu en conviendras, mais beaucoup le font sans même s’en rendre compte, à quel point l’Ordre des Mots est important. La phrase qui te vient au réveil. Il faut la noter tout de suite. C’est la porte ouverte pour le reste. Si tu cherches seulement à essayer, vaguement, de noter l’idée qui t’est venue en tête, c’est foutu ! Parce que l’idée n’est rien ! C’est la forme qui compte. Moi, je suis pour la Forme.

N.C. : Mais une forme fugitive ? G.M. : Oui, c’est le cheval au galop ! N.C. : Une prise-voix, pourrais-tu la comparer à un dessin ou à une photo ? G.M. : Une « prise de voix » ? N.C. : C’est une durée, là aussi. Est-ce que tes prises de voix sont rapides ou bien reviens-tu beaucoup dessus ? G.M. : J’en fais quinze. J’en fais une le lundi, j’en fais une le vendredi et j’en fais une autre trois mois après… Et après je vais revoir le texte… N.C. : Donc pas de premier jet – tel un croquis – lors de tes prises de voix ? G.M. : Non, mais pour reprendre l’analogie avec le croquis, c’est comme si la même personne revenait s’asseoir devant moi trois fois durant trois mois à la même place et que je refaisais le même croquis. Ce ne sera jamais le même croquis, mais c’est toujours la même personne. Il y a des chansons que j’ai refaites trente fois. Je refais le texte, je refais la construction. Je change de couplets, je vire des bouts. Dans l’album qui va suivre, il y a un titre qui s’appelle « Toute sa jeunesse : Marilou-marilou » : elle fait treize minutes, mais j’en ai dix versions ! Non pas que je change toujours le texte, c’est plutôt la manière dont les choses viennent, dont elles s’organisent. D’abord, je pense que des cordes seraient bien, et ensuite je retire les cordes ; puis après, il y a la rythmique, je la vire, ou je remets d’autres cordes, enfin ça n’arrête pas ! C’est le problème de tout avoir sous la main, de tout maîtriser, avec les outils d’aujourd’hui, bien sûr… N.C. : Quand tu sors un nouvel album, cela ne signifie donc pas forcément que les chansons sont récentes ? G.M. : Non, dans mon prochain disque, il y en a une qui a au moins vingt ans. Elle est quasiment à l’identique qu’à l’origine, mais il faut qu’il y ait un lien, une homogénéité entre les titres. C’est une construction, un montage particulier. Certaines chansons quelques fois sont très bien, mais je ne peux pas les y glisser. Et là, j’en ai encore quelques-unes d’avance que je n’ai pas pu mettre. Il ne s’agit pas de tout rencoigner dans un album. Il faut une cohérence. N.C. : Certains titres attendent donc d’autres chansons qui vont constituer un tout pour toi, correspondant à un nouvel album… Mais tu as enregistré plusieurs albums en même temps, parfois ? G.M. : Pas plusieurs albums, mais j’ai toujours beaucoup de possibilités… Donc je les enregistre… Mais je vais te donner un exemple : baroque, éclaté ; éclaté et baroque ou d’un baroque éclaté. Le titre qui va peut-être être un peu promu sur le prochain album [« Un crabe aux pinces d’homme », nda]. N.C. : Un « single » comme on dit vulgairement… G.M. : Il est très court. Un boléro, très simple, très latin : Rém/La7. Pas prise de tête du tout. J’étais dans le mood Cuba, et donc j’ai écrit un texte en espagnol qui s’appelle « Acercate » : « Approche-toi » ou « Viens plus près ». Le texte est très « cool » : ambiance crépusculaire de tous ces pays latins… Où on voit des filles passer – pasear – se promener. C’est l’Heure... Rien ne prête à conséquence… Alors le texte me vient, je le fais, je le chante et je me dis tout de même : ce n’est pas ma langue natale. Et donc je cherche une Cubaine pour s’exprimer avec moi. Je la trouve. Elle chante très, très bien. Et vient pour souligner la phrase qui est : Como dos arboles que a veces sedan un besito : « Comme deux arbres qui quelquefois s’embrassent ». Voix merveilleuse, j’en ai les larmes aux yeux. Mais pourquoi un titre en espagnol, me dis-je ? Il en faudrait peut-être d’autres ? Alors, il y a six mois, en plein milieu de la « période 115


blanche » des deux années, je ne sais pas pourquoi, je me réveille un matin et j’ai eu une phrase. Comme quand je te disais c’est la « Phrase », qui conditionne tout. Et La Phrase, c’est : Dans un pays de pain d’épice / Une jeune fille allait / De son pas de délice / de son pas de délice. N.C. : C’est un vers, pas une phrase… G.M. : Un vers si tu veux… Une répétition. Et c’est tout ! Donc, je prends mon playback de « Acercate ». Je vire les voix. Et je me le suis fait en une prise, quasiment. Les termes me sont venus. Je les écrivais, je rajoutais un bout. Et j’ai affiné un texte d’une puérilité et d’un infantilisme bêta, mais pour moi, très joli. Et après, comble du luxe, j’ai gardé les réponses en espagnole de la chanteuse Cubaine qui je le répète n’ont rien à voir et sont issues d’une étape précédente ! Donc tout est possible dans cette gymnastique. C’est une forme de cubisme musical. N.C. : Un jour, tu m’as dit que tu avais le sentiment de saisir, d’attraper les chansons en plein vol. G.M. : Oui. C’est exactement ça. N.C. : As-tu un mode préparatoire ? G.M. : Non une maturation, une macération. Tu sais, l’autre fois je prenais Ronsard au réveil en me disant, moi qui ne lis jamais : « mais qu’ont fait les anciens ? » Je me souvenais des Amours [Les Amours de P. de Ronsard, Nouvellement Augmentées, 1553, Nda]. J’ouvre au hasard, et je tombe à la renverse. Car je me dis : c’est qui ?! Qui est-ce qui a écrit ça ?! Eh bien… c’est moi. Ou alors dans ce que j’écris, c’est Ronsard qui parle à travers moi. Quelle modestie ! Ce n’est pas prétentieux. Au contraire : je décline toute forme d’appropriation et de possession de ce genre de matériel. Mais je crois qu’il y a pérennité d’une sorte de filiation universelle pour tous les discours poétiques qui vont du MoyenOrient, à l’Asie en passant par chez nous. Et que des Moghols à François Ier, au XVIe siècle (que j’aime beaucoup) les choses remontent à la surface et qu’elles ont besoin de quelqu’un. C’est comme cette image burlesque : dans mon enfance, la nuit, mon père qui pêchait la truite allait au Trocadéro, sur la pelouse, avec une bêche pour aller choper les vers de terre qui remontent la nuit pour respirer. Il ramenait deux ou trois poignées de lombrics. La poésie, c’est ça. Des gastéropodes à branchies qui remontent à la surface d’une sorte de gazon universel, plus ou moins bien entretenu suivant les époques, voilà.

M’entraînant vers l’intérieur du bistrot, Manset a sorti son laptop et ouvert son Pro Tools pour me faire écouter au casque son prochain simple, sélectionné par un DA de chez Warner Music France : une sorte de mambo. Chanson étrangement heureuse. Définitivement heureuse. Gérard a ensuite sorti de son sac la maquette de la future pochette de son disque 33T, réalisée par ses soins. Sur un de ses carnets, j’ai alors aperçu l’esquisse en 3D de son coffret intégral bientôt réédité : Mansetlandia. Je ne retranscris pas la seconde partie de notre entretien. Celle où Manset parle du Bouddhisme et de la Royauté, de la genèse accidentelle de la chanson « Lumières »… Cela excéderait la longueur de ce papier. Ce sera donc pour une prochaine. Juste ceci, enfin : avant que je ne prenne congé, Manset m’a lancé : « Je ne te demande pas de relecture. Mais tiens-le-toi pour dit. Je ne referai plus ce genre de chose. Je ne peux plus. Rien que d’entendre le mot « Manset », cela me fatigue. » Quand je suis reparti pour prendre le PC, l’Opel Rekord bleu ciel était toujours en panne, au milieu du rond-point.

Le crabe @ux pinces d’homme, sortie le 9 septembre 2022. 116



N’GOLO N’GOLO DANS LA CASE Par Stéphanie-Lucie Mathern ~ Photos : Benoît Linder

JEAN-THIERRY GANGLOFF Je me souviens de l’enthousiasme de Jean-Thierry au téléphone, tendu jusqu’à la phrase définitive, « j’ai commencé par le superflu alors que la plupart des gens font l’inverse ». Du superflu, je me souviens de cette boîte de Quality Street oubliée dans le salon. Le reste s’est fait du coq à l’âne, entre histoires et références. Jean-Thierry est resté ce grand enfant qui joue au chevalier. Cow-boy sans cheval, mais passionné par les châteaux forts, il aime particulièrement la période médiévale et la cruelle histoire des Templiers. Il est allé jusqu’à créer sa petite armée dans l’ancien appartement du gouverneur militaire. Les lions, symboles du pouvoir, sont les gardiens extérieurs de son « temple intérieur ». On y vit dans un bric-à-brac coloré et lumineux, où l’on peut même trier des aspirateurs. La lumière a marqué la vie de Jean-Thierry, né le jour du solstice d’été. Il a connu le coma à 14 ans – conséquence d’une lourde indigestion aux huîtres –, a vu le fameux tunnel noir, l’effet d’apesanteur avec des sons électroniques, le flottement dans l’espace au milieu des corps célestes, l’enveloppement fœtal dans des couleurs irréelles et irisées. Au départ était le souffle, et par extension la lumière. Quand les mystères sont très malins, ils se cachent dans la lumière, disait Giono. Jean-Thierry revient de loin et décide de soigner les gens, entreprend des études de médecine et décide de devenir kinésithérapeute (aujourd’hui, il collectionne les mains). Kiné à Courchevel, moniteur de ski au Champ du Feu, moniteur de tir à l’arc, chasseur sous-marin 118


— Quand les autos penseront, les Rolls-Royce seront plus angoissées que les taxis. — Henri Michaux dans les îles grecques – pour finir par la location de voitures de collection. Nous parlons Rolls et Flying Lady, Mathis – la marque strasbourgeoise des Années folles -, en buvant du muscat dans ce grand salon couleur Milka Suchard. Le mélange de l’activité humaine et technologique l’intéresse. L’activité est en sommeil pour le moment, le Covid a annulé tous les mariages. Après les congés payés, la voiture avait vocation de faire découvrir la France à la famille ; autant faire l’école de bonne conduite chez Rolls Royce. Jean-Thierry a 71 ans, parle de la légende de sa famille. Chez les Gangloff, on vivrait jusqu’à 85 ans. « Je suis un conteur, ma mission est de faire rêver », dit-il dans son petit pull noir rayé. Sur la table, une débauche de verre, comme des os. Jean-Thierry croit à l’importance du cœur, car la finalité sera le tas d’os. L’équilibre est toujours précaire. Puis, il chante une chanson de Nougaro « noir ou blanc... » La vanité renvoie à l’amour. « Nous sommes des frères », dit-il comme bilan de ses rencontres et voyages. La vie et son respect ont pour lui une importance majeure. Il est croyant au-delà de toutes les religions, humaniste dans l’esprit d’Albert Schweitzer, qui était en parenté avec son père et sa mère. Boute-en-train ayant lutté contre sa timidité au Club Méditerranée, il finit par danser sur l’Aigle noir de Barbara au Palais des fêtes. Jean-Thierry pousse le vice - et la vertu - jusqu’à se marier en kilt à 40 ans, âge où l’on assume ses choix, ses expériences et sa culture. Mariage qu’il reproduira, « les protestants acceptent l’erreur », plaisante-t-il, dans la crypte de la cathédrale. Aujourd’hui, il s’intéresse aux femmes comiques (qui savent justement remixer le N’golo n’golo dans la case des Inconnus) et pense que Marguerite de Valois aurait pu être une bonne reine de France. Il a été barbu pour jouer Abraham Lincoln, d’ailleurs, il continue le théâtre pour faire revivre les fantômes de l’Europe, dénoncer les injustices et le dévoiement des pères fondateurs. Son crush va à Robert Schuman. Il collectionne les casquettes et les képis, qu’il aura l’occasion de porter, car en astrologie chinoise, c’est un chat, et il a 7 vies. Malgré sa prostate – qui le fait se lever toutes les 3 heures – il dit aimer tellement la vie qu’il n’a pas le temps de mourir. 119


HORS CHAMPS Par JC Polien

En juillet 2002, à Paris, pour la promo de « La Femme trombone », j’ai atterri dans le Marais, chez Virgin, la maison de disque des Rita Mitsouko. J’avais pris de l’avance sur le rendez-vous pour repérer les lieux. Eux, très en retard, semblaient désintéressés par la question. Catherine, en survoltage constant, et Fred Chichin, passablement à l’ouest, ne décollant pas de la machine à café, je m’étais résigné à effectuer alors quelques prises de vues. Ils n’étaient pas concentrés, se fichaient éperdument du peu de temps dont je disposais et ne voulaient pas descendre dans la rue sur mon invitation. Il avait donc fallu composer avec les bureaux ! Conviés à se poser à une table, pour jouer aux employés, ils avaient fait semblant d’être en réunion de travail. Le miracle fut ! Avoir immortalisé le groupe dans un univers entièrement opposé au leur me paraît aujourd’hui amusant. Conservée par défaut, cette image signifie pour moi toutes les contraintes de temps, de lieux et d’expressions imposées ce jour-là. En regardant aujourd’hui les planches-contacts de la série, toutes les autres images sont véritablement sans intérêt.

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REGARD N°15 Par Nathalie Bach – Photo : Michel Grasso

Les premiers feux sont éclatants Les derniers s’y joignent en prières Gerbes folles brisant le vent Entends-tu leur joie battre ton sang Et courir dans ton cœur toujours plus grand Ton âme bavarde soudain se tait Et regarde le ciel d’un peu plus près Ce diable où luit ce mirage Auquel tu ne t’attendais pas Il est à la fois plus long et plus court Plus doux et plus simple Pour autant est-il moins cruel ? Il faudra bien prendre le train Le même nous amènera Tu seras bien mis Tu seras bien assis Goûtant tes larmes vermeille Devant chaque paysage Personne ne t’avait donc dit Que le soleil et la mort Sont souvent du même voyage

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lectures

Arielle Burgelin Devenons un paysage Photographie de Pierre de Hugo

Le chant

des possibles

éditions invenit

LE LECTUEUR De Jean-Pierre Ohl – L’Arbre vengeur

CE QUE LA FRANCE N’A JAMAIS DIT À L’ALGÉRIE D’Alain Giorgetti – Inculte Comment parler de ce livre sans trahir la justesse de son propos ? L’Algérie est une blessure qui jamais ne cicatrise parce qu’on ne sait toujours pas lui parler. Alors, quand Alain Giorgetti s’adresse à elle par l’intermédiaire d’un Président de la République française fictif, le jour de la commémoration du 60e anniversaire de son Indépendance, il lui dit des mots qu’on n’a jamais entendus. Des mots sur les mensonges répétés, spoliations et atrocités perpétrées, des mots sur la souffrance infinie engendrée. Peut-être pas tant les mots qu’on attend, mais plutôt ceux qu’on doit dire un jour avec la puissance irradiante de la poésie pour que la béance se referme. Et que l’Algérie puisse enfin entrevoir un avenir. (E.A.) IL EST 15 H 30 ET NOUS SOMMES TOUJOURS VIVANTS D’Evgenia Belorusets – Christian Bourgois L’Histoire nous livre à intervalles réguliers des journaux de guerre avec leur lot de récits de privations et d’atrocités. Celui de l’écrivaine et photographe ukrainienne Evgenia Belorusets nous dit la sidération d’un conflit que personne n’a cru possible et l’incrédulité qu’on peut encore lui associer. Elle nous dit surtout le quotidien dans ce qu’il peut présenter de plus anodin avec tous ces actes qui offrent un démenti cinglant à la tentative génocidaire russe. En cela, la vie comme la plus belle des résistances. (E.A.) 124

Cornegidouille ! Un dangereux personnage affublé du doux surnom de « lectueur » prétend pouvoir assassiner un auteur en lisant ses livres et être à l’origine de la mort d’écrivains au passé trouble. Ses lettres sont ornées d’un dessin représentant un livre coupé en deux par une guillotine, dessin que l’on retrouve dans une librairie bordelaise tenue par un Écossais grincheux qui va tenter d’élucider cette affaire littéraire en compagnie de deux jeunes étudiants et d’un ancien inspecteur. Tous épris de littérature, qui façonne leur rapport au monde, les protagonistes sortiront transformés de cette enquête. L’auteur mêle les genres avec un égal bonheur – roman policier, d’aventures, d’apprentissage. L’érudition n’alourdit jamais le récit. La nostalgie ne tourne pas au passéisme. On s’attache aux personnages, on se passionne pour l’histoire. Un authentique plaisir de lecture. By Jove! (N.Q.) DEVENONS UN PAYSAGE De Arielle Burgelin – Éditions Invenit Égérie d’Helmut Newton (entre autres, voir Novo 63) puis chanteuse et parolière, précédant la vague des songwriters de sexe féminin des années 2000 – Barbara Carlotti, La Féline… – qui annonçaient elles-mêmes les chanteuses qui dominent aujourd’hui le PAF (Juliette Armanet, Clara Luciani), Arielle Burgelin publie un livre qui s’apparente à un livre de poésie. Et si Aragon en son temps, ou Houellebecq dans les années 90 ont déjà su prouver que la poésie pouvait aussi se régénérer dans la forme « classique », ces poèmes de facture apparemment conventionnels, s’inscrivent dans la ligne originale (et originelle) des écrits de Musidora ou de Nahui Olin, ces muses d’elles-mêmes, qui auront su saisir avant les autres cette phrase avant-gardiste de Colette : « Moi, c’est mon corps qui pense. Il est plus intelligent que mon cerveau. » (N.C.)



sons

LYKKE LI EYEYE / Crush Music Il serait dommageable de s’arrêter à ce qu’on croit connaître d’une artiste. C’est le cas avec Lykke Li. Après des albums plus (I Never Learn) ou moins (So Sad So Sexy) pertinents, la Suédoise revient avec un album épuré qui met en lumière l’étendue des capacités d’interprétation de la jeune femme. Un disque qui accorde la place d’honneur à la voix, ce lyrisme que l’on connaît bien chez les artistes scandinaves. EYEYE est l’aveu des sentiments les plus douloureux qui résultent d’un chagrin d’amour. Si le thème manque d’originalité, on reconnaît à Lykke Li le tour de force d’avoir produit un album qui s’écoute comme un seul et même morceau et qui aurait été tout aussi éblouissant s’il avait été interprété a cappella. (C.J.) PORRIDGE RADIO Waterslide, Diving Board, Ladder to the Sky / Secretly Canadian C’est désormais incontestable, Porridge Radio est LE groupe à suivre sur la scène indie-rock. Every Bad était prometteur, Water Slide, Diving Board, Ladder to the Sky enfonce le clou. Porté par la charismatique Dana Margolin, le groupe de Brighton nous offre un album aussi intense que lumineux. Dana, qui n’a pas l’habitude de filtrer ses émotions, parle de ses peines, ses culpabilités, cette difficulté à trouver sa place, tout en restant d’une luminosité sans pareille. Les compositions inspirées, entre autres, par PJ Harvey, Beach House ou Pavement font de ce dernier album un exemple parfait de toutes les couleurs que doit revêtir le rock aujourd’hui pour être crédible. (C.J.) 126

WARPAINT Radiate Like This / Rough trade Baignée d’une certaine légèreté qui porte dans ses inflexions mélodiques le soleil et le sable californiens, on retrouve enfin la musique de Warpaint patiemment élaborée et repoussant les noirceurs mélancoliques de la néo newwave et la puissance du rock shoegaze. Avec ce quatrième album, les filles viennent un peu plus déstabiliser l’auditoire et semer le trouble au pays évident de l’indie-rock contemporain ; soutenue par la voix vaporeuse d’Emily Kokal, la basse sensuelle de Jenny Lee Lindberg, la guitare ciselée de Theresa Wayman et la batterie impérieuse de Stella Mozgawa, une joyeuse fragilité se laisse entendre. Le son de Warpaint module des harmonies d’une apparente évidence dissimulant les contrastes éblouis du soleil de l’été. (V.B.) JEANNEMARIE Ma peau / Machette Production Malgré les contraintes du réel, la vitalité l’emporte chez JeanneMarie. Le désir aussi, vibrant. Le corps, mis en sommeil, à nouveau s’éveille et reprend vie : il appelle à une nouvelle danse, la peau frémit. Jeanne Barbieri et Marie Schoenbock nous le susurrent avec une vraie gourmandise pour la poésie de mots enlacés, leurs voix soulignées par une guitare envoûtante ou une boucle électronique veloutée. Dans le dialogue qui naît de leurs écritures respectives naît une cohérence singulière ; celle-ci renoue avec l’essence même de la chanson : s’ancrer dans la puissance de l’instant. (E.A.)



ÉPILOGUE Par Philippe Schweyer

Quatre hommes et une Alice, État de Washington © Theo Hakola

Pour finir en beauté, picorons dans le livre de souvenirs de Theo Hakola en commençant par sa bio pour donner une petite idée du personnage : chanteur, musicien, écrivain, acteur, photographe et homme de théâtre et de radio, Theo Hakola est né à Spokane dans l’État de Washington. Il est installé en France depuis la fin des années 1970 où il a publié une quinzaine de disques avec Orchestre Rouge, Passion Fodder et en solo. Il a aussi écrit six romans et produit le premier disque de Noir Désir. Contrairement à ce que pourrait laisser croire le titre, la vie de Theo Hakola est un vrai roman. Au début du livre, donc de sa vie, il est attiré par des filles qui s’appellent Alice : « Lors de mon troisième (vrai) voyage en Californie, nous avons eu des rapports Alice et moi, à l’arrière du minibus en sortant de l’Oregon. Je pense – j’espère ? – qu’on était suffisamment discrets dans cette nuit à l’ombre du mont Shasta aux alentours de la petite ville de Weed. » Bien plus loin, Theo confie qu’il a désormais un peu peur de répondre au téléphone quand il voit que ça vient d’un vieil ami dont il n’a plus eu de nouvelles depuis longtemps. Les décès de Fred Chichin, Rachid Taha, Philippe Pascal, Dominique Sonic ou Jean-François Bizot sont passés par là… Mais le livre n’est pas triste, Theo 128

qui a souvent la dent dure (Les Français respirent de la pop cucul la praline et pensent saigner rock ?) nous apprend qu’en passant un 33-tours de Léo Ferré en 45, on obtient la voix d’Édith Piaf. On se promet de vérifier. Une petite dernière pour la route. S’il ne prend plus rien depuis plus de vingt ans, c’est pour des raisons politiques : « J’adore la cocaïne, en fait, mais en consommer, même si on ne l’a pas payée (ce qui a toujours été mon cas), c’est soutenir le comble du capitalisme et assassin. » Un mec bien. Un artiste engagé. Une vie partagée avec générosité.

Non romanesque de Theo Hakola, Les Fondeurs de Briques. Le livre (320 pages) est illustré par des dessins de Ricardo Mosner et une centaine de photographies de l’auteur avec en bonus un CD de 14 titres.






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