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nUMÉRO 19

04.2012

la culture n'a pas de prix


THÉÂTRE / FRANCE

L’ENTÊTEMENT VEN 13 + SAM 14 AVRIL / 20H30 DIM 15 AVRIL / 17H30 MAILLON-WACKEN

WWW.LE-MAILLON.COM

03 88 27 61 81

Photo © Christophe Raynaud de Lage

DE RAFAEL SPREGELBURD MISE EN SCÈNE MARCIAL DI FONZO BO / ÉLISE VIGIER / THÉÂTRE DES LUCIOLES


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sommaire NUMÉRO 19 04.2012

Directeurs de la publication et de la rédaction : Bruno Chibane & Philippe Schweyer Rédacteur en chef : Emmanuel Abela emmanuel.abela@mots-et-sons.com u 06 86 17 20 40 Direction artistique et graphisme : starHlight Ont participé à ce numéro :

Édito

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Le monde est un seul / 18, par Christophe Fourvel Pas d’amour sans cinéma / 9, par Catherine Bizern Le temps des héros / 1, par Baptiste Cogitore 11

07 09

REDACTEURS 

Claire Audhuy, Cécile Becker, Anne Berger, E.P Blondeau, Olivier Bombarda, Benjamin Bottemer, Caroline Châtelet, Baptiste Cogitore, Sylvia Dubost, Nathalie Eberhardt, Anthony Ghilas, Xavier Hug, Kim, Louise Laclautre, Nicolas Léger, Stéphanie Linsingh, Guillaume Malvoisin, Stéphanie Munier, Adeline Pasteur, Marcel Ramirez, Christophe Sedierta, Fabien Texier. PHOTOGRAPHES

Vincent Arbelet, Janine Bächle, Pascal Bastien, Caroline Cutaia, Stéphane Louis, Marianne Maric, Olivier Roller, Dorian Rollin, Renaud Ruhlmann, Christophe Urbain, Nicolas Waltefaugle, Sophie Yerly. CONTRIBUTEURS

Bearboz, Catherine Bizern, Ludmilla Cerveny, Christophe Fourvel, Sherley Freudenreich, Julien Rubiloni, Chloé Tercé, Vincent Vanoli, Fabien Vélasquez, Fabrice Voné, Sandrine Wymann. COUVERTURE

Photo d’Anthony Ghilas tirée de son livre La faute aux dinosaures à paraître chez médiapop éditions. Retrouvez entretiens, photos et extensions audio et vidéo sur les sites novomag.fr, facebook.com/novo, plan-neuf.com, mots-et-sons.com et flux4.eu Ce magazine est édité par Chic Médias & médiapop

Chic Médias u 12 rue des Poules / 67000 Strasbourg Sarl au capital de 12500 euros u Siret 509 169 280 00013 Direction : Bruno Chibane u bchibane@chicmedias.com 06 08 07 99 45 Administration, gestion : Charles Combanaire médiapop u 12 quai d’Isly / 68100 Mulhouse Sarl au capital de 1000 euros u Siret 507 961 001 00017 Direction : Philippe Schweyer u ps@mediapop.fr 06 22 44 68 67 – www.mediapop.fr IMPRIMEUR

Estimprim ~ PubliVal Conseils Dépôt légal : avril 2012 ISSN : 1969-9514 u © NOVO 2012 Le contenu des articles n’engage que leurs auteurs. Les manuscrits et documents publiés ne sont pas renvoyés. ABONNEMENT www.novomag.fr

novo est gratuit, mais vous pouvez vous abonner pour le recevoir où vous voulez.

Focus L’actu culturelle du Grand Est à vive allure 12 La sélection des spectacles, festivals, expositions et inaugurations à ne pas manquer 14 Une balade d’art contemporain par Bearboz & Sandrine Wymann : Expositions Ronan & Erwan Bouroullec au Vitra Design Museum et au Centre Pompidou-Metz

Rencontres Une correspondance avec Christopher Owens, le leader de Girls après leur passage à Strasbourg Du Grand Ouest américain au Grand Est, Sallie Ford à Dijon 38 Melvil Poupaud, un artiste pluriel en quête d’identité à Besançon 39 Vingt ans après la fin de L’Autre Journal, rencontre attendue avec Michel Butel à l’occasion de la parution du premier numéro de L’Impossible 40

ABONNEMENT hors France

Avec Pour en finir avec le cinéma, Blutch revisite sa cinéphilie 44 Pour John Cage, le silence est chaos 48 Rétrospective sans précédent des dessins muraux de Sol LeWitt au Centre Pompidou-Metz 50 Conserver les œuvres d’art numériques, un challenge et une exposition 52 Mulhouse 012, la biennale de la jeune création européenne s’affirme en prélude à Art Basel 54 Francis Marmande redécouvre Georges Bataille dans un livre inclassable 56 Martial Di Fonzo Bo met en scène L’Entêtement de Rafael Spregelburd au Maillon 58 Les élèves du groupe 39 de l’école du TNS à découvrir au festival Premières 59 Pendant 30 ans, Florence Delay a réinventé la légende arthurienne avec Jacques Roubaud 60 François Rodinson propose une relecture âpre et hantée de l’Andromaque de Racine 62 Avec Divine Party, les Endimanchés offrent leur vision de La Divine Comédie 63 L’étonnant festival des Caves propose une vingtaine de spectacles le long de l’axe Rhin-Rhône 64 Le festival dijonnais Ici l’Onde se place sur le terrain de l’éclatement esthétique 66 Meredith Monk se produit avec le Vocal Ensemble à Musique Action 67 Un album et des concerts : les musiciens du label Herzfeld jouent tous ensemble dans le Herzfeld Orchestra 68 Sonic Boom à Dijon à l’invitation du festival Kill Your Pop et à Strasbourg avec Hiéro 70

Selecta

6 numéros u 50 euros 12 numéros u 90 euros

Disques

DIFFUSION

Les carnets de novo

Vous souhaitez diffuser novo auprès de votre public ? 1 carton de 25 numéros u 25 euros 1 carton de 50 numéros u 40 euros Envoyez votre règlement en chèque à l’ordre de médiapop ou de Chic Médias (voir adresses ci-dessus). novo est diffusé gratuitement dans les musées, centres d’art, galeries, théâtres, salles de spectacles, salles de concerts, cinémas d’art et essai, bibliothèques et librairies des principales villes du Grand Est.

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Magazine

ABONNEMENT France

6 numéros u 40 euros 12 numéros u 70 euros

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/ DVD

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/ Livres

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Copains d’Avant / 1, par Chloé Tercé / Atelier 25 78 Movies to learn and sing / 3, par Vincent Vanoli et Fabrice Voné Bicéphale / 9, par Julien Rubiloni et Ludmilla Cerveny 82 Le Veilleur de Belfort n°156, par Fabien Vélasquez 82

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édito pAR philippe schweyer

MON PROGRAMME ÉCONOMIQUE ET SOCIAL

Il y a quelques jours, après un repas bien arrosé et une indigestion de politique à la télé, j’ai rêvé que j’étais sur le point d’être nommé ministre de l’économie. Moi qui ne suis ni somnambule ni économiste, je me suis mis à détailler à voix haute, entre deux ronflements, les grandes lignes de mon programme économique et social. Heureusement, ma première supportrice a eu le reflexe d’enregistrer mes propos visionnaires avec son iPhone : - Chers concitoyens, le monde est désormais divisé en deux… D’un côté, les gens malheureux de ne pas avoir de travail. De l’autre, les gens malheureux à cause de leur travail…  RRRR (inspiration)… PCHHHH (expiration)… Là, on entend distinctement sur l’enregistrement le voisin qui crie “La ferme ! On bosse nous !” à travers la cloison. Heureusement, ça ne m’a pas empêché de poursuivre : - A force de vouloir tout rationaliser pour gagner en productivité, nous avons créé un monde totalement irrationnel, voué à s’enfoncer dans la crise… RRRR… PCHHHH… RRRR… Quelques ronflements plus tard, je reprends de plus belle : - Chers concitoyens, ça fait des mois que mon facteur ne passe plus que quatre fois par semaine, tout ça parce que ses collègues sont en arrêt de travail… Dès que je serai ministre de l’économie, je rétablirai le service public à la Poste, rien que parce que ça me rend malade de ne pas avoir de courrier dans ma boîte…  - Toi et ton courrier… Tu ferais mieux d’aider les profs ! - Au lieu de perdre de l’argent et de l’énergie à évaluer tout et n’importe quoi, je laisserai les enseignants enseigner et je mettrai le paquet pour aider les élèves en difficulté. Ça sera un bon investissement pour le pays ! - Paroles, paroles… - Tant que j’y suis, je dirai au ministre de l’immigration d’aller bosser dans le privé. Au lieu de chercher la croissance avec les dents, je filerai plein d’argent aux pays pauvres. Pas par générosité, mais parce que ça me coûtera moins cher que de me battre en vain contre les flux migratoires. En accueillant aimablement les immigrants, en les laissant circuler librement et en leur faisant construire plein de logements, je redonnerai du souffle au budget de l’Etat… - Toujours les mêmes qui bossent… Et la culture ? - Chers concitoyens, plutôt que de dévitaliser le ministère de la culture, je propose de le transformer en ministère de l’Utopie ! - Doux rêveur… - Tout rêve n’est pas chimère… RRRR… Faisons preuve d’imagination… D’autres modes de vie sont possibles… PCHHHH… - Ah oui ? - En pariant sur l’épanouissement du plus grand nombre, sur l’éducation, la justice, l’égalité et la fraternité, il y a une chance que ça aille mieux… RRRR… - C’est bon, laisse-moi dormir ! - Chers concitoyens, j’ai failli oublier l’écologie ! En tant que ministre de l’économie, je ferai le maximum pour l’écologie. Pas question que l’on finisse tous intoxiqués ou irradiés… PCHHHH… - Bonne nuit ! - Mais attention, ne comptez pas sur moi pour travailler moins sans gagner plus ! … RRRR… PCHHHH…

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Comédie De l’Est

JEUNES, BEAUX & RICHES


Le monde est un seul n°- 18 Par Christophe Fourvel

De la notion de deuil pour le spectateur À lire les journaux, nous sommes souvent « orphelins ». L’orphelin est l’admirateur dont le héros a disparu. Les supporters de football sont orphelins d’une idole partie dans un autre club et les téléspectateurs, d’une série télévisée qui s’arrête. Nous sommes orphelins quand meurt un acteur, un créateur. Le mot, naturellement, n’est pas juste car il fait fi des liens de sang que nous n’avons pas. Ce sentiment mériterait pourtant un substantif spécifique. Il dirait l’attachement affectif pour un inconnu qui nous a rendu plus heureux ou moins ignorant. Désignerait la perte, après la dilution de l’estime dans une forme d’affection familiale. En cet hiver 2012, sont morts Erland Josephson (1) et Ben Gazzara (2). Deux acteurs. Deux mémoires. Deux passagers dont les haltes nous ont illuminés. Le premier était l’homme du couple de Scènes de la vie conjugale ; le metteur en scène de Après la répétition ; l’ultime amant de Saraband. Il était l’habitant de Fårö auquel Liv Ullman confiait sa vie dans Infidèle. Autant dire, la figure même de celui qui le dirigea dans tant de chefs-d’œuvre et dont il était « orphelin » : Ingmar Bergman. Le second incarnait l’un des trois personnages du film Husbands que nous avions aimé comme une bobine familiale. John Cassavetes, Peter Falk et Ben Gazzara, les trois maris en goguette ne sont donc plus. Plus un seul pour nous raconter encore et encore des anecdotes sur le tournage, pour nous émouvoir de son amitié pour les autres ; pour faire vivre et revivre encore le cinéaste new-yorkais. Ma première réaction est de ressentir une peur. Plus que de la tristesse, cette peur d’habiter un monde sans plus aucune trace visible de ce qui a charpenté notre esprit et notre regard. La peur de l’orphelin, peut-être, alors, qui réalise que les yeux qui le guidaient se sont refermés.

John Cassavetes et Ingmar Bergman : on possédait ce subterfuge enfantin pour s’habituer à la mort des cinéastes, on pensait à leurs acteurs. Les metteurs en scène vont vers la mort en partant de moins loin. Ils sont depuis toujours d’ombres et de secrets. Ils jouent à être Dieu et l’invisible. Mais un acteur meurt et nous manquons d’une présence protéiforme, d’une promesse d’autres histoires. Notre vie se départit un peu de la doublure audacieuse que des personnages lui avaient dessinée. Nous ne débordons plus de notre miroir. Nous inventons un peu moins des opportunités. Et puis, bien sûr, il y a ce que le monde devient. Au lendemain de la mort de ces deux magnifiques passagers du train que nous avons choisi de prendre, on regarde l’agitation des gares avec presque autant de dégoût que de honte. Nous manquons d’humour et d’indulgence. Nous sommes blessés. Sur un siège de ce voyage, traîne une lettre ouverte qui questionne les politiques. Nous lisons comme des orphelins qui ne savent pas où ficher leurs yeux : Nous sommes aujourd’hui devant des choix déterminants, dans les domaines les plus graves, individuels et collectifs. Survivrons-nous à ce moment de l’histoire – en tant qu’humanité ? En tant qu’animaux, oui, ou en tant que clones décérébrés, c’est possible, mais en tant qu’humains ? C’est avec urgence que la pensée, philosophique, artistique, est nécessaire à tous. Nous devons nous mettre en état d’imaginer un autre destin. (3) Ce texte s’adresse aux prétendants à l’Elysée et les interroge sur la place de la culture dans leur projet. Je ne suis pas sûr que nous puissions, dans une démocratie, être orphelin d’un président. C’est que eux, les hommes politiques qui n’arrêtent pas de parler, ne parlent qu’à un âge de notre vie. Celui qu’une vision erronée de la temporalité nous prête. Car « dans le vrai monde », nous sommes tout à la fois des adultes, des enfants et des vieillards. Voilà pourquoi l’art est indispensable. Parce qu’il réhabilite notre complétude et sait nous prendre tels que nous sommes définitivement : enfant-adultevieillard. Alors oui, l’enfant que nous sommes rêve de l’immortalité des acteurs. Et leur mort nous brutalise, comme elle brutalise les orphelins.

— CARNETS DE NOVO —

1 ~ Erland Josephson, qui joua dans une douzaine de films d’Ingmar Bergman (outre les films mentionnés plus haut, citons encore L’heure du loup, Fanny et Alexandre, Sonate d’automne...) fut également dirigé par Liliana Cavani, Theo Angelopoulos ou encore Andreï Tarkovski. Il était également comédien au théâtre, réalisateur et écrivain. 2 ~ Ben Gazzara fut également Cosmo Vitelli dans Meurtre d’un bookmaker chinois (John Cassavetes, 1976) et le poète alcoolique de Conte de la folie Ordinaire, réalisé par Marco Ferreri en 1981. Il a joué dans plus de 80 films. 3 ~ Extrait d’une lettre ouverte du Syndéac parue dans les journaux Libération et Le Monde, le 18 février 2012.

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texte

LARS NORÉN mise en scène SIMON DELÉTANG du

17 20 au

AVRIL

création collective des

CHIENS DE NAVARRE dirigée par JEAN-CHRISTOPHE MEURISSE les

10 11

textes

et

DANTE et FRANZ KAFKA mise en scène ALEXIS FORESTIER les

23 24 et

MAI

MAI


Pas d’amour sans cinéma n°- 9 Par Catherine Bizern

Figure de fuite n° 1 J’ai longtemps pensé que si j’avais rencontré Henri-Pierre Roché, celui qui vécut les véritables histoires de Jules et Jim et des Deux Anglaises et le Continent, j’en serais tombé amoureuse de manière à la fois résolue et irrépressible  ; cet amour m’aurait tourmenté au point de vouloir toujours m’en débarrasser, et puis au lieu d’échapper à mon amour pour cet homme, c’est lui qui l’aurait finalement refusé : figure banale du drame amoureux. Chez Henri-Pierre Roché, la figure se répète sans cesse, les combinaisons sont multiples. Revoir les Deux anglaises de Truffaut en plein chagrin d’amour c’est vouloir s’en défaire en se roulant dedans. Les scènes se succèdent légères, poignantes, subtiles, ambiguës et puis une vérité fend la fiction comme un coup de couteau. Claude dont Anne est devenue la maîtresse a rendez-vous avec Muriel. Ils ne se sont pas vus depuis plusieurs années alors qu’ils s’étaient plu, étaient tombés amoureux et avaient dû se quitter sans pouvoir sceller leur amour par même un baiser. Plus tard ils s’étaient mentis : lui pris par la découverte des femmes et encouragé par sa mère de n’être à aucune, rompait son engagement, elle, d’abord furieuse puis désespérée, décidée à ne jamais le revoir, acceptait par bravade une simple amitié... Après plusieurs années, ils se retrouvent donc, dans le petit atelier où d’habitude c’est Anne que Claude vient retrouver. Le plan est saturé par l’émotion, épaisse, presque poisseuse. Dans une tentative de normalisation, ils vont d’une esquisse à un buste comme en visite chez un artiste, discussion anodine, corps qui se contiennent, postures polies et dégagées. Mais soudain Muriel embrasse Claude fougueusement. Baiser fiévreux, baiser partagé. Vite ils se détachent l’un de l’autre, pour reprendre leur souffle, pour aussi se regarder alors vraiment, et peut-être enfin se donner l’un

— CARNETS DE NOVO ���

à l’autre. Mais Claude s’échappe. D’une voix presque imperceptible, comme un filet, il dit : « Je ne peux pas rester ». Il le répète encore sur le pas de la porte, ses mains ouvertes, paumes en avant comme pour se protéger d’un nouveau baiser de la jeune femme, comme un écran de sécurité entre eux. Claude fuit. À y regarder de près cette scène de retrouvailles dans l’atelier pourrait tout aussi bien être un assaut entre deux bretteurs, prompts tous deux à sortir l’épée. L’une a saisi l’ouverture, l’autre est touché. Mais il a peur d’être vaincu, refuse alors de poursuivre plus loin l’échange qu’il prend pour un combat. Muriel n’est pas décontenancée par ce départ soudain, même elle le comprend, peut-être même le souhaite-t-elle. Muriel est une sauvage pleine de désir. Claude a ses raisons, elle aussi a tellement les siennes. Elle pense qu’ils se retrouveront bientôt. Demain. Muriel forte de son amour, ne voit pas le départ de Claude comme une catastrophe. Viscéralement amoureuse, elle ne voit pas le refus de Claude. Dans ce départ précipité, avec ses paumes de mains en protection qui semblent même faire « non, non, non », à quoi veut donc échapper Claude ? À ce moment du film c’est indécidable – on sait seulement que ce n’est pas à la culpabilité d’avoir désiré Anne. Serait-ce au puissant désir de Muriel ou bien à son propre vacillement ? Et puisqu’on ne peut pas trancher, on peut se dire : à l’un et à l’autre. Plus que tout, aimer est un envahissement. L’amour que je déclare à l’autre est un envahissement insupportable, pour moi autant que pour lui… Face à cela pas facile de résister à l’injonction de fuite qui se fait pressante. Ou peut-être faut-il juste avoir un peu de cran. Et prendre le risque. Mais du cran Claude n’en a pas… c’est-à-dire qu’il manque surtout de liberté… Henri-Pierre Roché aussi hélas ! Il dit : « Je ne peux pas rester », on a toujours quelque chose d’autre à faire… jusqu’à trouver un ultime détournement.

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Le temps des héros n°- 1 Par Baptiste Cogitore

Petit éloge de la lenteur Dans Vitesse et politique (1977), Paul Virilio esquissait un « Essai de dromologie » – ou science de la vitesse. « La vitesse, disait-il, c’est la vieillesse du monde. […] Emportés par sa violence, nous n’allons nulle part, nous nous contentons de partir […]. La vitesse équivaut soudain à l’anéantissement du Temps : c’est l’état d’urgence ». La vitesse a donc fini par investir tous les domaines : la politique, le travail, la guerre, les voyages et, bien sûr, la communication. Un seul mot : réactivité. Réagir vite face à un événement. Le Twitt semble aujourd’hui être la pierre de touche de l’intelligence synthétisante. Et sa brièveté doit, en politique comme ailleurs, le disputer à sa rapidité d’exécution. Dans le numéro 850 des Inrocks, consacré à l’usage pathologique du Twitt dans la classe politique en temps de campagne présidentielle, on apprend d’Harlem Désir (« numéro deux du PS ») : « Je ne tweete pas assez et suis encore un peu long […]. Mais je progresse chaque jour, en concision et en vitesse ». « Vite et bien » est devenu un pléonasme. 140 signes pour suivre « en temps réel » (autre concept de Virilio) ce qui se passe « partout dans le monde », dixit Jack Dornsey, PDG de Twitter Inc. Le Twitt comme équivalent profane des agences « filaires » de dépêches, qui «  tombent  », elles aussi, en « temps réel ». Vouloir échapper à cet «  état d’urgence  » reviendrait donc à une forme de subversion. L’érémitisme révolutionnaire entend répondre à cette exigence de vitesse. En se retirant du « jeu » (social, politique, médiatique), l’ascète, le hippie ou le néo-rural se réfugie dans un ailleurs délivré de la vitesse. Libre, il jouit lentement et sans entrave. La lenteur contemplative comme arme de ceux qui refusent la tyrannie du flux des choses. La paresse comme forme ultime d’insurrection, intime et

— CARNETS DE NOVO —

héroïque, devant la vitesse devenue valeur. Le neveu de Karl Marx, Paul Lafargue, prône dans un essai paru en 1880 Le Droit à la paresse contre l’accélération de la société industrielle et la place centrale du travail dans la bourgeoisie. En se soustrayant aux cadences infernales des usines, les ouvriers pourraient enfin goûter à la liberté, maîtriser leur temps. Mais cette liberté-là semble aujourd’hui être devenue un luxe. Car l’organisation mercantile de la possession du « temps libre » porte un nom : l’économie de loisirs. C’est la joyeuse redécouverte de cette oisiveté propice à la création littéraire que décrit Sylvain Tesson, auteur de Dans les forêts de Sibérie. Récit d’une expérience-limite, l’ouvrage est le fruit d’un rêve de jeunesse. Sylvain Tesson s’est retiré pendant six mois au bord du Lac Baïkal, à cinq jours de marche du village le plus proche. Pour tout bagage, l’ermite a emporté des vivres, de la vodka, des cigares et des livres. Cette traversée immobile et solitaire de la Sibérie le laisse émerveillé : « Et si la liberté consistait à posséder le temps ? ». À lire : Paul Lafargue, Le Droit à la paresse (1880), Allia, 1999 Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie, Gallimard, 2011 Paul Virilio, Vitesse et politique, Galilée, 1977

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focus

1 ~ ONE + ONE Arnaud Labelle-Rojoux est l’invité vedette du 3ème festival art et rock ONE + ONE porté par l’association Barbatruc et le plasticien performer Bertrand Kelle dans tout Dijon du 14/4 au 15/6 (expos, performances, soirées « rose poussière », cinéma…). 2 ~ Le SAlon Parution du 4ème numéro du Salon, la revue du Centre de recherche Image / Dispositifs / Espace de L’École supérieure d’art de Lorraine. www.revuelesalon.com 3 ~ MARCHE AVANT La pratique de la marche en avant : expo de photographies à la Conserverie à Metz jusqu’au 29/4 www.cetaitoucetaitquand.fr 4 ~ TABLOÏD La revue publiée par l’école supérieure des arts décoratifs de Strasbourg revisite le punk dont l’influence n’a pas fini de se faire sentir 35 ans après 1977. 5 ~ COQALANE Retrouvez Coqalane à la 17ème biennale internationale de Nancy du 21/4 au 6/5. www.biennale-nancy.org 6 ~ FETE DE L’EAU Du 27/5 au 10/6 à Wattwiller (68)

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7 ~ ANNE-SOPHIE TSCHIEGG Le musée des Beaux-arts de Mulhouse expose les peintures d’Anne-Sophie Tschiegg du 14/4 au 10/6. 8 ~ ART DéCO Le verre Art déco de Charles Schneider au Musée de la faïence à Sarreguemines jusqu’au 28/5. www.sarreguemines-museum.com 9 ~ UNTERLINDEN Le musée d’Unterlinden à Colmar consacre une rétrospective au couple de sculpteurs Karl-Jean Longuet et Simone Boisecq jusqu’au 17/6. www.musee-unterlinden.com 10 ~ FESTIVAL IMPETUS Au programme du festival francosuisse de cultures et musiques divergentes : Napalm Death, Hellbats ou Denum, mais aussi une rencontre à Belfort le 21/4 autour des créateurs de la revue Hey ! Du 17 au 29/4. www.impetusfestival.com 11 ~ SIMON STARLING Expo monographique de Simon Starling du 24/5 au 26/8 à la Kunsthalle de Mulhouse. www.kunsthallemulhouse.com 12 ~ JOËL HUBAUT Epidemik past, present ans future, une expo de Joël Hubaut chez Faux Mouvement à Metz jusqu’au 13/5. www.faux-mouvement.com

13 ~ KARL BLOSSFELDT Le musée du Château à Montbéliard expose les photographies de Karl Blossfeldt, lesquelles transforment le monde végétal en un terreau propice à la création. Jusqu'au 20/5. 14 ~ ECHO OF THE MOON Exposition personnelle de Luca Francesconi (en partenariat avec le Crac d’Altkirch) au musée d’Art et d’Histoire de Montbéliard jusqu’au 26/8. www.montbeliard.fr 15 ~ KAP BAMBINO Mouse DTC en première partie de Kap Bambino le 30/4 au Noumatrouff à Mulhouse. www.noumatrouff.fr 16 ~ Bernard PLOSSU En clin d’œil à l’expo de ses photos du Mexique prolongée jusqu’au 30/4 au Musée des beaux-arts (voir Novo N°17), le Musée du Temps à Besançon expose quelques photos de Bernard Plossu sur les montres, horloges et clochers. 17 ~ SONIC LOVE Pj@Mellor sort un nouvel album (chaque pochette est unique !) et participe au festival Les Mains Nues les 27, 28 et 29/4 au Temple Saint-Etienne à Mulhouse. 18 ~ FOOD DESIGN Expo à La Maison de La vache qui rit (Lons-le- Saunier).

19 ~ Mathieu wernert Mathieu Wernert expose ses peintures à la Boutique, 10 rue Ste Hélène à Strasbourg du 25 au 30/5. http://mathieuwernert.blogspot.fr 20 ~ L’ORIGINE DES MONDES Jean-Pierre Sergent expose à la Ferme de Flagey (25) jusqu’au 3/6. www.musee-courbet.fr 21 ~ BELVédèRE Marius Pons de Vincent, Clio Marotel et Camille Bres, trois jeunes peintres sortis de L’Esad, présentent leurs travaux à la galerie Ritsch-Fisch à Strasbourg du 19/4 au 31/5. www.ritschfisch.com 22 ~ à BOUT PORTANT La Galerie du Granit à Belfort accueille une expo de Dominique De Beir jusqu’au 28/4. www.legranit.org 23 ~ Récoltes Le photographe Stephan Girard expose au lycée agricole de Dannemarie sur Crète (25) jusqu’au 20/4. www.gplusw.fr 24 ~ JIMMY ROBERT Le Frac Franche-Comté et l’Isba organisent un cycle de projections. Séance spéciale Jimmy Robert le 18/4 à 18h et spéciale Ange Leccia le 23/5 au petit kursaal à Besançon. www.frac-franche-comte.fr


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25 ~ UN IMPRIMEUR L’Isba expose la collection d’affiches de Lézard Graphique jusqu’au 20/4. Avec des affiches grand format de Karel Martens, Hennig Wagenbreth, Metahaven, Sarah De Bondt, Jean-Marc Ballée, Mathias Schweizer, Fanette Mellier, Frederic Teschner, åbäke, OfficeABC, Ter Bekke & Behage, Helmo, Pierre DiSciulio, Thomas Huot-Marchand (visuel), Lieux Communs, Flag… www.erba-besancon.com 26 ~ FUTURAMA Le futur vu du passé ! Expo proposée en collaboration avec la licence METI jusqu’au 26/8 au musée des maisons comtoises à Nancray (25). 27 ~ BABIOLE Cécile Babiole a réalisé une histoire féminine de la potasse d’Alsace à écouter sur ARTE radio. www.babiole.net 28 ~ MARION ROBIN Marion Robin chez Robert jusqu’au 8/5. www.chez-robert.com 29 ~ XENIA HAUSNER Expo Flagrant Délit jusqu’au 2/9 au Musée Würth à Erstein (67). www.musee-wurth.fr 30 ~ BROUNIAK La compagnie Brouniak s’invite et invite au Hall des Chars à Strasbourg en avril. www.brouniak.com

31 ~ LA PEUR DU LOUP Danse avec la Compagnie Pernette, du 17 au 19/4 au Théâtre de l’Espace à Besançon. www.theatre-espace.fr 32 ~ OLIVIER NORD La Chambre présente les “tableaux” du photographe Olivier Nord. Expo Fin de siècle, du 20/4 au 3/6 à Strasbourg. www.la-chambre.org 33 ~ TRANCHES DE QUAI # 18 Dans le cadre de la semaine Hors Limites à l’Esad et au Quai, l’école supérieure d’art de Mulhouse ouvre ses portes le 19/4 à partir de 19h30 pour une soirée artistique débridée. www.lequai.fr 34 ~ ENTRE LES LIGNES Expo collective à la FABRIKculture à Hégenheim (68) jusqu’au 22/4. www.fabrikculture.net 35 ~ LES ABSENTS La galerie associative my monkey qui fête ses dix ans, réunit une collection de photos dans lesquelles les notions de disparition, d’absence ou d’effacement sont palpables. www.mymonkey.fr 36 ~ ATLAS CRITIQUE Le Parc Saint Léger donne carte blanche au duo de commissaires Aliocha Imhoff et Kantuta Quirós jusqu’au 27/5. www.parcsaintleger.fr

37 ~ DE L’AUTRE CÔTé Le musée des Beaux-arts et le musée Magnin exposent les envers de tableaux photographiés par Philippe Gronon. A Dijon jusqu’au 21/5. http://mba.dijon.fr 38 ~ HOUELLEBECQ Stéphanie Moisdon propose “Le monde comme volonté et comme papier peint”, une exposition d’après La carte et le territoire, de Michel Houellebecq, du 21/4 au 2/9 au Consortium à Dijon. http://leconsortium.fr/ 39 ~ FAUX SEMBLANTS Des étudiants de l’École Supérieure d’Art de Lorraine se font bonimenteurs au Castel Coucou à Forbach (Moselle) du 6 au 28/4. 40 ~ LATSEMPOAR L.A. Raeven – Ideal Individuals (voir Novo n°18) et Latsempoar, project room de Daniel Jacoby en collaboration avec Sarah Capesius, Serge Ecker, Alexandre Hornbeck, Gilles Noesen et Mik Muhlen. Au Casino Luxembourg jusqu’au 22/4. www.casino-Luxembourg.lu 41 ~ BACHCAGE Le pianiste Francesco Tristano porte vers le sommet “bachCage”, une «installation sonore» des œuvres de Jean-Sébastien Bach et de John Cage. A ne pas manquer au Philharmonie Luxembourg le 4/6. www.philharmonie.lu

42 / BUFFALO BILL Après Far out !, Médiapop publie De Buffalo Bill à Automo Bill de Bernard Plossu et David Le Breton. www.mediapop.fr et www.r-diffusion.org 43 ~ ART BASEL 43 Bâle capitale mondiale de l’art du 14 au 17/6. www.artbasel.com 44 ~ RENOIR Au Kunstmuseum à Bâle jusqu’au 12/8. 45 ~ KIENHOLZ Au musée Tinguely à Bâle jusqu’au 13/5. www.tinguely.ch 46 ~ ADAM BAZ Adam Baz chez Octave Cowbell à Metz du 19 au 29/4. www.octavecowbell.fr 47 ~ NORBERT GHISOLAND Une vie de photographe, 1878-1939, chez Stimultania à Strasbourg jusqu’au 13/5. www.stimultania.org 48 ~ partenaires particuliers Au CRAC à Altkirch jusqu'au 29/4. www.cracalsace.com 49 ~ RODOLPHE UNDERGROUND Dans la foulée de This Is A Velvet Underground Song That I’d Like To Sing, Rodolphe Burger et son band au Parc Expo à Colmar le 27/6.

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par Anthony Ghilas photo : Vincent Arbelet

focus 10 ans de Chancelier ! Une exposition au goût de Mirande, du 14 avril au 26 mai à l’appartement/galerie Interface, à Dijon
 www.interface-art.com

Télescopage d’œuvres anniversaire À l’époque où j’écoutais blink-182 en boucle, la galerie Interface glissait de la rue de Mirande à la rue Chancelier de l’Hospital, c’était il y a pile dix ans et aujourd’hui l’équipe vous invite à son anniv’ ! Au programme : une exposition collective regroupant douze artistes de la première époque.

Je traverse l’expo en cours (Surfaces limites de P.L. Cassière), en faisant attention de ne pas shooter dans les installations, pour rencontrer Frédéric Buisson et Nadège Marreau afin qu’ils me donnent quelques précisions. Nadège y bosse depuis sept ans et Frédéric, un des instigateurs du projet en 1995, fait tourner la machine de la prog artistique bénévolement avec Olivier Nerry. « L’idée à l’époque c’était de se prendre en main pour exposer en tant qu’anciens étudiants des Beaux-Arts et puisque les lieux institutionnels étaient difficilement accessibles on a créé notre petit territoire » précisément dans un appartement, rue de Mirande, qui appartenait à la famille d’un des fondateurs « pour inviter des jeunes artistes dans un milieu particulier. Le but était de donner une visibilité avec une compréhension des œuvres plutôt que de

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faire résonner le nom d’Interface. » Les jeunes artistes ont mûri depuis et ils planchent en ce moment même sur une exposition au goût de Mirande. Frédéric m’explique l’idée derrière cet évènement à venir après les 110 expos dont peut se vanter le crew Interface. « On a établi une règle du jeu. On a convoqué douze artistes et ça a été difficile sur la centaine qui a continué à nous soutenir. Il va y avoir des surprises au niveau du dialogue entre les œuvres mais les télescopages sont quand même réfléchis. En fait, on a fait un glissement, celui d’inviter les artistes de la première génération ici, c’est une génération d’artistes variés de Dijon ou ancrés à Dijon avec des esthétiques différentes. Fabienne [Tainturier, la présidente, ndlr] a souhaité des productions spécifiques pour ce lieu, donc il y aura des choses nouvelles ! » Quand je leur demande comment cet anniv’ les touche personnellement, Frédéric me répond que son engagement est plus ancien et que malgré l’attachement qu’il a pour ce lieu, c’en est un parmi d’autres mais que cette aventure « ce ne sont que des bons souvenirs ! Ou quasiment… » Nadège, elle, ça lui fait plaisir de montrer qu’une structure bénévole avec un engagement sincère peut être un exemple de rentabilité par rapport aux espaces publics. Quand ils regardent vers l’avenir, leur volonté est de pérenniser l’emploi de Nadège et de continuer à faire tourner la machine avec les subventions. D’ici là, ils se souhaitent un joyeux anniversaire et nous convient à la sauterie ! D


par Guillaume Malvoisin photo : Vincent Arbelet

focus festival THÉÂTRE EN MAI, Théâtre Dijon Bourgogne, récits du monde du 16 au 27 mai à Dijon. www.tdb-cdn.com

Jeunes mousses et vieilles planches Générations spontanées ? Pas vraiment, tant ces dernières éditions sont le fruit d’un acharnement têtu d’un homme menant son équipe comme d’autres mènent leur barque : à contre-courant. François Chattot et le Théâtre Dijon Bourgogne persistent, signent et parodient au pied levé les Who : « talkin’ bout no generation ».

"Du politique et du poétique", on connaît la réclame du lieu. Depuis 2007, le ressasseur impénitent qu’est Chattot met le slogan au fronton de son église, quitte à le graver à mains nues. Et, si les urnes n’ont encore rien rendu de très sûr, l’église se remplit en attendant du monde entier. Grèce en vacances de sa tragédie monétaire, Corée du Sud sans ogive nucléaire, Alsace en version originale, Jura sécuritaire ou encore Espagne portant la corne du peuple. Et dans ce monde en réduction, jeune et vieux, entré sans mal dans les différents lieux du festival (SaintJean, Fornier, Mansart, atheneum ou encore Musée archéologique..), on entend les variations des questions de l’homme et de son temps. Festival, donc, moins vitrine de formalisme artistique que déposoir à plaisir et à réflexion. Proudhon écrivait dans ses carnets : « Il faudra bien, bon gré mal gré, que les questions se posent, des questions à faire tinter les oreilles aux plus fougueux démagogues. » Et là, au cœur même de sa cité, Théâtre en Mai sous prétexte de divertissement balance des grenades à fragments multifonctions. Politique et poétique, il est dit. Corrigeons ici, la Grèce, c’est l’Italie qui en parle, plus justement la compagnie Motus, experte en tragédies miniatures à v i f. P re n a nt co m m e fo nd e m e n t l’exécution d’un jeune militant grec, Alexis Grigoropoulos, par un policier lors des manifestations de 2008, Motus laisse de côté ses questions autour de l’indignation pour mettre sous l’œil du macroscope les principes de corruption et d’impuissance gouvernementale. L a sédition est à l’honneur, forcément, pour l’édition 2012 du festival. Les espagnols de A Tres Bandes n’ont pas tant l’idée d’un hommage à la marque de chaussures de sport que de remettre en jeu, De l’Autre Côté, l’héritage de la guerre civile qui fit rage en 36. Français, Espagnol et Catalan sont les trois langues de ces allers/retours sans frontières.Citons également la volonté de création du festival avec Le Peuple d’Icare mené par Dan Artus, comédien vu plus d’une fois à saint-Jean et le spectacle-brûlot-

compagnonnage fédérant Hourdin, Chattot, Schambacher, Lambert et d’autres autour de cette question : Et si on s’y mettait tous? Rassemblement, là encore, avec la convocation chez le proviseur des quelques bandes sorties des écoles de théâtre de France. Entre répertoire et créations originales, la jeune garde prend les armes sur les épaules des anciens et compte faire bien plus qu’une simple figuration. Parmi eux, notons avec envie le Gros Savon de Candice Beaudrey ou encore le Nina de Vinaver rajeuni par Baptiste Guiton. D

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par Cécile Becker

par Louise Laclautre photo : Serge Leblon

Humanist Records Festival, à Paris du 8 au 13 mai et à Dijon du 17 au 26 mai. www.humanistrecords.com

REVOLVER, en concert le 21 avril dans le cadre du festival des Artefacts au Zénith de Strasbourg et le 10 mai à La Vapeur à Dijon www.festival.artefact.org + www.lavapeur.com

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Petit mais déjà grand

Tomorrow Never Knows

En festival, la joie de découvrir une nouvelle perle musicale n’existe plus (ou presque). place aux grands noms, à ceux qui n’ont rien à prouver. D’autres festivals, plus petits, prennent le relais. L’un de ceux-là, à taille humaine, pratique l’avant-garde : Humanist Records Festival.

Après le succès européen et outre-Atlantique de leur premier album, les Revolver reviennent sur le devant de la scène à l’occasion de la sortie de leur second opus, Let go, un album aux harmonies plus groovy…

Pour monter un festival de nos jours, il faut aimer la musique très fort, avoir toujours en ligne de mire d’amener la nouveauté aux spectateurs, quelle qu’elle soit. Cette volonté-là, Alexis Paul et Romain Limacher l’expriment aux débuts de leur label : ils décident de sortir des disques microsillons et de faire vivre des projets maisons et d’autres qu’ils apprécient, comme celui de la belle Chelsea Wolfe qu’ils ont lancée. Mais il leur fallait passer à un autre niveau et c’est chose faite depuis trois ans avec l'Humanist Records Festival, une programmation avec une forte personnalité, très tournée vers le défrichage. Alexis Paul explique : « Notre conviction, c’est que la taille de la structure et son degré de professionnalisation au sens strict, ne sont pas forcément des indicateurs de qualité, que l’argent, la hype ou les modes ne peuvent pas toujours nous guider. » Alors, sortons des sentiers battus et allons à la découverte de ces groupes qu’ils programment à Paris – l’ensorceleuse Christina Vantzou ou les transpirants JC Satàn – et à Dijon dans des lieux parfois surprenants. Le duo Winter Family et leur romantisme noir vous glaceront par exemple entre les murs du musée archéologique de Dijon. Et puis, qui sait ? Vous sursauterez peut-être en vous laissant imprégner par la musique bruitiste teintée de blues de Radikal Satan, deviendrez extatiques en regardant les Direction Survet guider leur guitare doublemanche, samplers et autres synthétiseurs et fondrez bien sûr face au folk de Matt Elliott. Alors, ne vous étonnez pas si vous ne connaissez presque aucun nom de cette programmation, laissez-vous surprendre, ce sera bien ! D

Winter Family

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Entre les deux albums, vous avez fait une tournée européenne, mais aussi quelques dates aux Etats-Unis. Quel succès ! Globalement, nous sommes allés de surprises en surprises après la sortie du 1er album : nous ne pensions pas sortir un album, c’était une sorte de rêve et ensuite d’entendre nos morceaux passer à la radio, puis la tournée et enfin les États-Unis c’était vraiment incroyable. Nous jouions dans de très petites salles, des clubs, des bars pas toujours remplis alors qu’en France nous avions commencé par des salles où les gens connaissaient notre musique et nous attendaient. Ça nous a fait du bien de finir sur une tournée plus intimiste, et puis c’est toujours inspirant de jouer là-bas, aux États-Unis. On prévoit d’ailleurs d’y retourner bientôt pour notre nouvelle tournée. Vous avez débuté à trois, puis vous avez été rejoint par Maxime Garoute à la batterie, mais aussi par Pino Palladino, le bassiste remplaçant de John Entwistle des Who, et musicien pour Simon & Garfunkel, ce sont forcément des rencontres et des collaborations qui ont influencé ce second album… Les deux dernières années, Maxime Garoute nous a accompagnés en tournée. Il nous a poussés à gagner en énergie et en générosité. C’est lui qui nous a aussi donné envie de jouer des chansons plus rythmées et dansantes. Ensuite, la basse a encore fait évoluer notre musique sur l’album, elle participe au caractère plus groovy du disque. Et la rencontre avec Pino Palladino a été très forte, c’est un musicien mythique mais qui n’essayait jamais de nous impressionner ou de nous intimider. Au contraire, il s’est mis au service de nos chansons ce qui est vraiment incroyable pour quelqu’un qui a déjà collaboré avec les plus grands. D


par Caroline Châtelet

par Cécile Becker

PAR-DELÀ LES MONTAGNES, Orchestre de Besançon-Montbéliard Franche-Comté, concert, le 19 avril au Théâtre musical à Besançon, le 20 avril à la MALS à Sochaux et le 21 avril au Temple du Bas à Neuchâtel www.obmfc.fr

Black Box Revelation + Peter Kernel, le 13 avril à la Rodia, à Besançon et le 14 avril dans le cadre du festival des Artefacts, au Zénith Europe à Strasbourg www.larodia.com + www.festival.artefact.com

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Concerts passe-montagnes

La fessée

Commémorant la disparition du compositeur Samuel Ducommun, l’Orchestre de Besançon-Montbéliard Franche-Comté initie trois concerts, par-delà l’axe Rhin-Rhône.

C est le printemps, oui d'accord. Mais hors de question de relâcher la pression. La solution ? Écouter Black Box Revelation et prendre sa fessée en allant les voir se déchaîner sur la scène de La Rodia.

Ça, ce n’est certainement pas Novo qui mettra en doute la pertinence de l’existence d’un axe Rhin-Rhône et, plus largement, de logiques de coopération culturelle dans le Grand Est... Pour autant, si il faut du temps et de la volonté à ces visions pour s’installer, la contraction des financements publics fait de la mutualisation entre institutions et équipes artistiques une condition sine qua non à la pérennité des projets. Pour l’Orchestre de Besançon-Montbéliard Franche-Comté et son chef Jean-François Verdier, cette idée de coopération semble inscrite dans sa chair. L’ensemble implanté à Besançon, non content de donner corps à son intitulé par son association à MA Scène nationale de Montbéliard, joue de tous les possibles pour initier des projets. Profitant du jumelage de Besançon avec Neuchâtel, en Suisse, Jean-François Verdier propose Par-delà les montagnes. Dirigé par Nicolas Farine, chef d’orchestre lui-même originaire de Neuchâtel, ce programme musical célèbre le vingt-cinquième anniversaire de la disparition du méconnu compositeur – neuchâtelois... – Samuel Ducommun. L’occasion de découvrir, parmi des œuvres de Johannes Brahms, Camille Saint-Saëns et Mozart, la Symphonie pour grand orchestre de 1961 de Ducommun. Une pièce jusqu’alors inédite et interprétée, entre autres, – excusez du peu – par le jeune et médiatisé violoniste Nemanja Radulovic, révélation internationale des Victoires de la Musique 2005. D

Si c’est toujours agréable de prendre une fessée en allant voir un groupe, Black Box Revelation met aussi une bonne raclée à pas mal de groupes bien établis. La vingtaine fraîchement dépassée et trois albums énergiques sous le bras, ils redorent le blason du rock du plat pays dont on n'entendait plus vraiment parler ces derniers temps. Les deux jeunes belges, guitare-batterie, tapent là où ça fait mal et livrent à chaque sortie des titres cinglants, qui peuvent provoquer les effets secondaires suivants : avoir envie de crier très fort et pourquoi pas balancer des assiettes au sol, à défaut d’avoir des guitares. Aujourd’hui, ils s’attaquent aux sons psychédéliques avec succès, après avoir traversé des paysages garage, empreints de blues, avec une voix à la Mick Jagger. Redoutables sur scène, ils usent de leurs passages instrumentaux souvent improvisés, à la limite de l’interlude, pour faire adhérer leur rock à la semelle de vos chaussures. Des riffs à ne plus savoir où donner de l’oreille, une énergie débordante, ces gars-là perpétuent dignement la dynastie des « Black ». Black Keys, Black Rebel Motorcycle Club, Black Box Revelation, la boucle est bouclée. Influencés par les Kinks, Iggy Pop ou Nirvana, ils recyclent les codes du rock’n’roll : sons crados, instruments peu nombreux mais criants et voix bien méchantes pour un effet des plus viscéral. Mais en y ajoutant leur propre recette à grands renforts de mélodies pernicieuses et de regards noirs. Une musique sauvage, ravageuse, comme on l’aime, du rock’n’roll qui énerve et qui fait du bien. D

Samuel Ducommun

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par Adeline Pasteur photo : The Glint

focus Zone Art, les Ateliers, Cour du 37 rue Battant à Besançon. www.zone-art.org

éthique collective Ils sont artistes et artisans, inventifs et enthousiastes. Ils se sont regroupés au sein d’un collectif éclectique, Zone Art, qui déploie des trésors d’énergie pour diffuser et promouvoir la création sur Besançon et sa région. Ils viennent justement d’ouvrir leurs Ateliers, au cœur de la ville, et offrent ainsi au public un lieu de découverte et de partage au pluriel. Reportage.

Une cour pavée, un bel immeuble à colombages… et au fond, une petite porte qui invite à entrer dans les Ateliers Zone Art. On y découvre un lieu singulier, faits de mini-boutiques, d’espaces d’exposition, d’ateliers, organisés autour d’un espace salon de thé éclairé par une immense verrière. Un endroit où l’on se sent immédiatement bien, accueillis par des personnalités originales et attachantes. « Avant, nous organisions surtout des marchés événementiels sur les places de la ville, explique Charlotte Alibert, créatrice textile et responsable des relations presse. Puis nous avons pu occuper ce lieu pour quelques temps à Noël. La municipalité nous a finalement autorisés à le louer sur le long terme ! » Le collectif s’enthousiasme de la nouvelle et en profite pour faire germer une multitude d’idées, comme celle d’accueillir ponctuellement des spectacles théâtraux et musicaux en parallèle d’une offre déjà très diversifiée. «  Quelques artistes et artisans louent des ateliers ici, et certains les ouvrent au public le week-end, confie Viviane, l’une des membres fondatrices du collectif. Il y a aussi des bénévoles qui nous aident pour la décoration, l’informatique… » Aux Ateliers, tout se passe dans une joyeuse ambiance et une volonté de partager tous les talents, au service du lieu et des visiteurs. « On a une règle incontournable ici, insiste Viviane : toutes les pièces sont des créations uniques ou en série très limitée, faites à la maison ou en atelier… Aucune revente, pas de ça chez nous ! » Les membres du collectif partagent donc le goût de l’unique, tout comme celui de la récup’ : on chine des tissus, des matières, des objets, pour concevoir des pièces qui s’inscrivent dans un style totalement hors des sentiers battus. De la

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photographie à la sculpture, en passant par le textile, la linogravure ou l’art paysager, l’inventivité est multiforme chez Zone Art ! D’ailleurs, pour mettre en valeur cette variété, l’espace d’exposition accueille chaque semaine un artiste différent. L’assurance, pour le public, d’une découverte à chaque fois renouvelée. D


par Adeline Pasteur visuel : atelier midi à 14h

focus On Sème, saison 3, du 20 mai au 3 juin 2012, Quartier de Planoise, à Besançon. www.onseme.org

L’amour est comme une plante Depuis l’automne 2011, le quartier bisontin de Planoise est investi par de bien étranges hôtes : les pheuillus. Sous forme de légende urbaine et théâtre végétal, ils créent poésie et cohésion dans un environnement davantage habitué à la rudesse du béton qu’à la légèreté d’une poignée de fleurs. Une initiative singulière, qui rencontre un écho auprès des habitants. Détails.

Ils s’installent sur les toits, s’accrochent aux réverbères, se cachent dans les arbres… Petit à petit, les pheuillus gagnent du terrain et se rapprochent des habitants, qui ont complètement intégré leur présence au fil des mois. Interrogez un enfant du quartier sur la nature de ces petits

êtres et sa réponse sera enthousiaste : « Les pheuillus habitaient ici avant et ils ont fui pour se cacher dans la forêt quand la ville s’est construite. Aujourd’hui ils reviennent. Mais ils arrêtent de bouger dès qu’on se met devant eux, c’est pour ça qu’ils sont immobiles ! » Tout est dit. L’association La grosse entreprise, à l’origine de l’idée, a laissé libre cours à l’inventivité et la poésie de la compagnie Le Phun. Ensemble, ils ont créé une histoire, une légende, à laquelle les plus petits ont totalement adhéré. La Ville de Besançon apporte son soutien au projet, qui nourrit aussi une dynamique de partage et de développement durable, bienvenue au milieu des tours. Ainsi, les « mamans pheuillus » ont confié leurs bébés aux enfants des écoles et associations de quartier, qui sont chargés de s’en occuper, de leur bâtir un jardin, une cabane… D’autres fabriquent de grandes fleurs en matériaux de récupération, plantent de jeunes pousses dans des jardins mobiles, ou s’approprient les espaces verts avec leurs « bombes à graines », afin de ramener la nature en ville et créer ainsi les conditions propices au retour des pheuillus. Parallèlement, on leur a distribué des bio-seaux pour les sensibiliser au compost et, par extension, sensibiliser aussi les plus grands. Des instants festifs viennent ponctuer cette manifestation, dont on ne sait plus si elle est simplement événementielle ou ancrée depuis toujours dans l’histoire du quartier, tant l’adhésion au projet fonctionne. Les organisateurs se réjouissent de l’intégration de leurs héros à feuilles dans les rues et les habitants profitent de cette parenthèse insolite qui apporte un peu de magie au quotidien. Bref, depuis octobre, on sème à Planoise et peut-être encore plus qu’on ne le croit… D

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par Adeline Pasteur illustration : Sherley Freudenreich

focus Semaine des Emergences, du mardi 5 au samedi 9 juin à Besançon www.besancon.fr

Affleurements Depuis cinq ans, le dispositif émergences, mis en œuvre par la Ville de Besançon, s’emploie à soutenir la jeune création dans des domaines très diversifiés. Il en découle un festival d’une semaine, au cours duquel le public peut découvrir les travaux et le talent de ces « jeunes pousses » prometteuses.

C’est un festival qui, chaque année, réjouit les bisontins : moyennant une participation très modique de 3 €, ils ont la possibilité de découvrir les créations de jeunes compagnies très inventives, qui s’inscrivent dans une vraie démarche de professionnalisation. Pour les artistes, c’est une belle opportunité de se confronter au regard du public, mais aussi à celui des professionnels, qui sont en général très attentifs à « l’émergence » de ces talents. La Ville de Besançon a lancé ce dispositif en 2006, qui consiste en un soutien financier, certes, mais pas uniquement  : les compagnies profitent d’un accompagnement administratif, de la mise à disposition d’espaces de travail, d’un plan de communication, mais aussi d’un suivi avant et après les scènes, pour progresser dans leur démarche. Riveh Leby, danseur bisontin, présentera la création de sa compagnie dès le lundi, Ombres et Lumières : « Je nourrissais ce projet depuis longtemps, mais sans les moyens financiers pour le concrétiser. Grâce à ce dispositif, j’ai pu constituer une équipe de danseurs et de techniciens et entrer dans le vif du sujet. » Ce chorégraphe hip-hop a envisagé sa création en mélangeant aussi d’autres styles de danse, comme le jazz, pour une gestuelle très « en courbes », tout à fait particulière. Côté danse, on note aussi dans cette Semaine des émergences la participation de la compagnie Beng-Beng, portée par Bengi Ateşöz, qui dépasse les limites conventionnelles de l’exercice. Avec elle, la danse devient une activité poétique qui renforce le lien de l’homme avec son environnement. Sa création, Bahar, évoque une terre imaginaire, née du sentiment de déracinement de la chorégraphe. Le festival présentera aussi les créations de la compagnie Valkyrira, spécialisée dans le

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théâtre de marionnettes ; la compagnie Une hache dans les spaghettis, qui présente une pièce protéiforme nommée « La femme comme viande morte » ; et enfin Le Projet O : Art Ensemble, qui réunit quatre artistes sur la question du lien entre spectateur et acteur. à découvrir sans modération. D


par Cécile Becker

par Xavier Hug photo : Janine Bächle

DANS(E), week-end chorégraphique, du 10 au 13 mai à la Filature à Mulhouse (et le 10 à Belfort) www.lafilature.org

Aujourd’hui pour demain, exposition jusqu'au 3 juin 2012, au Musée des Beaux-Arts de Mulhouse www.musees-mulhouse.fr

focus

Viens dans(e)r

Vision prophétique ?

Sept spectacles, une exposition, une lecture sous forme de chorégraphie collective où les spectateurs participent, le week-end chorégraphique Dans(e) promet de faire bouger les Mulhousiens (et les autres).

Si le musée des Beaux-arts de Mulhouse a déjà connu par le passé des incursions dans le domaine contemporain, cette exposition vise à impulser une nouvelle dynamique pour la création d’aujourd’hui.

La danse, ce n’est plus ce que c’était, et c’est sûrement mieux comme ça. La danse s’inspire du monde qui l’entoure, s’inspire du cirque, de l’humour, de l’art elle n’est plus immobile et s’offre, s’ouvre aux spectateurs, elle fait fi des codes et des frontières. Cette année d’ailleurs, Dans(e) s’exporte à Belfort le temps d’une soirée pour présenter l’impressionnante création de Joanne Leighton Exquisite Corpse, un spectacle sous forme de cadavre exquis construit par 58 chorégraphes. À La Filature, les spectateurs découvrent Psalm a secret song de Valéria Apicella créé après plusieurs résidences à Mulhouse. La danseuse et chorégraphe construit ce spectacle en partant d’une interrogation : qu’est-ce qu’un psaume ? Avec les réponses « un moment de détente », « un lâcher prise », quatre danseuses répondent aux voix sous une lumière qui renforce l’émotion et la perception. Autre création, celle d’Aurélie Gandit et Matthieu Rémy : La variété française est un monstre gluant, une conférence dansée drolatique introduite par ces mots : « La « variété » qui ne cherche qu’à divertir, à ensoleiller la vie, ne serait-elle pas une machine dévorante et entêtante qui absorbe tout sur son passage ? » Oui, mais on la danse parfois, on la chante souvent, c’est comme ça... Aurélie Gandit met en geste et en humour les chansons de Michel Sardou, de Claude François ou encore de Serge Gainsbourg, une bouffée d’air frais, tout comme le reste de la programmation. Comme d’habituuuuuudeeeeeee. D

La ville de Mulhouse développe depuis plusieurs années une politique très avenante en matière d’art contemporain : commande publique pour l’arrivée du tram, rétrospective des meilleurs travaux issus des écoles d’art lors de Mulhouse 00, ouverture de la Kunsthalle, centre d’art dédié aux formes émergentes. Le musée des Beaux-arts souhaite accompagner cet élan à la suite d’une proposition faite par un collectionneur de rebondir sur l’attribution du prix Marcel Duchamp à Mircea Cantor, jeune artiste roumain installé en France et dont il possède une œuvre. Profitant de l’aubaine, la direction du musée invite ce collectionneur à présenter d’autres œuvres en sa possession afin d’offrir au public une véritable proposition et compléter intelligemment l’offre mulhousienne. Six artistes se retrouvent rassemblés dans un espace restreint où les problématiques de l’installation et la place de l’art conceptuel aujourd’hui ont la part belle. Aujourd’hui pour demain, en plus du clin d’œil adressé à l’éventuelle postérité historique que ces artistes élaborent, s’articule autour de l’espace. Celui du lieu d’exposition d’abord, puis celui de la réflexion propre à chaque artiste : frontière entre public et privé (Jessica Stockholder), visualisation des théories du chaos (Janek Simon), composition virtuelle (Michael Riedel), architecture désincarné (Ian Kiaer). Mais c’est le tapis volant de Cantor qui retient davantage l’attention des yeux, évocation sensible de l’articulation entre art et artisanat qui masque à peine celle de la globalisation à l’universel. D

Janek Simon, Visualisation of the catastroph theory (détail), 2009

La variété française est un monstre gluant ©Matthieu Rousseau

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par Stéphanie Munier

par Cécile Becker

LE DINDON, de Georges Feydeau, théâtre, vendredi 13 et samedi 14 avril à 20h30, à la Coupole, à Saint-Louis www.lacoupole.fr

Foire du Livre, les 11, 12 et 13 mai à Saint-Louis www.foirelivre.com

focus

Jeux de dupes Portée par 4 nominations aux Molières en 2011, cette création de la compagnie ARRT, montée en 2010 par Philippe Adrien, retrouve les planches pour une tournée nationale. Badinages, pantalonnades et faux-semblants sont au programme. Une jeune femme vertueuse résiste aux avances de son farouche soupirant, jusqu’à ce que ce dernier lui apprenne que son mari l’a trompée lorsqu’il se trouvait en Angleterre. Elle décide de prendre un amant pour se venger et se jette dans les bras d’un autre. La maîtresse anglaise de son mari surgit inopinément et menace de se suicider en apprenant que son ancien amant ne veut plus d’elle. Le soupirant malheureux est également quitté par sa femme qui a découvert son manège. De gags en quiproquos, mensonges et tromperies s’accumulent et le vaudeville s’installe. Cette pièce, qui a contribué à faire de Georges Feydeau le dramaturge français le plus célèbre de son époque, explore les mécanismes de l’amour et de l’adultère. Les apparences peuvent être trompeuses, la vérité n’est pas toujours là où on l’attend et les maris volages peuvent vite devenir euxmêmes de simples objets de désir et de vengeance. Les personnages se croisent et s’entrecroisent, toujours entre deux lits ou entre deux portes, sans jamais devoir se rencontrer. Un éventail de caractères très colorés habitent cette pièce enlevée dans laquelle le génie comique de Feydeau trouve sa pleine mesure. D

Lire la musique et vice versa Alors que dans l’Antiquité grecque la musique et la poésie formaient une unité, aujourd’hui ces deux arts ne cessent de s’entremêler : slam, biographies de musiciens, spoken word ou encore romans musicaux. Un duo mis en lumière par la foire du livre de Saint-Louis. Musique et littérature ont entretenu des liens contradictoires sous la plume de certains compositeurs ou auteurs comme Debussy qui disait « la musique commence là où la parole est impuissante à exprimer », d’autres, au contraire, n’ont cessé de les envisager liés. On pense à la Beat Generation : l’exemple le plus flagrant reste William Burroughs, auteur rugissant ayant sorti l’album Dead City Radio avec des accompagnements de John Cale, Sonic Youth ou encore Donald Fagen. Son flow dresse alors un portrait vivace de la civilisation décadente, tout comme ses écrits. Marcel Proust dans À la recherche du temps perdu, raconte le chemin parcouru par le narrateur vers l’acceptation de son destin d’écrivain. Dans cette quête, la musique, symbolisée par la « petite phrase » de Vinteuil joue un rôle essentiel. Ces deux langages ont été analysés plus tard par Roland Barthes par la puissance de la voix humaine. C’est donc un sujet sans fin que la Foire du Livre de Saint-Louis met à l’honneur, avec des invités comme Jean-Michel Ribes (président), Olivier Bellamy (Radio Classique) et Jean-Claude Carrière. On croisera également des auteurs comme Anne Wiazemsky (Une année studieuse) ou Jean-Noël Levavasseur (Ramones, nouvelles punk et noires) et on aura le plaisir de redécouvrir des BD comme celle de Charles Berberian. Rencontres, remises de prix, débats, trois jours placées sous le signe des mots et des sons. D

Joe Strummer par Charles Berberian dans Playlist, naïve

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par Cécile Becker

focus La Tempête, de Shakespeare, mise en scène de Philippe Awat, les 18 et 19 avril, à la Comédie de l’Est, à Colmar www.comedie-est.com

Qui sème le vent... L’un des textes les plus complexes de Shakespeare, La Tempête, interroge l'universelle question de l’homme face à la mort, face à son destin, son histoire et ses contradictions. Mais la mise en scène de Philippe Awat insiste aussi sur l’aspect comique de cette tragédie en transposant la langue de Shakespeare en un français mi-soutenu, mi-familier, le tout agrémenté d'une magie nouvelle.

La Tempête de Shakespeare se déroule en cinq actes et met en mots et en théâtre le rêve éveillé d’un souverain déchu  : Prospéro. Cet ancien duc de Milan, moitié tyran et moitié magicien, se retrouve exilé par son frère sur une île inconnue avec sa fille Miranda. Grâce à la magie de ses livres, il va commander aux éléments et maîtriser des créatures mystérieuses : Ariel, esprit de l’air et Caliban, esclave de Prospéro, créature sauvage. Le bateau du roi et du duc usurpateur de Milan se voit infliger par Prospéro une tempête terrible. Il va alors s’échouer et leurs occupants vont subir des aventures qui se révèlent initiatiques. Dans ce texte, Shakespeare mêle autant de références à la mythologie grecque qu’à l'histoire et à la politique de l'Angleterre. Il oppose le bien et le mal (qui finissent par se compléter), la magie et la sorcellerie, la charité et la cruauté ou encore le beau et le difforme. Les discours quant à eux, se multiplient et se conjuguent : Shakespeare alterne les passages en vers et les passages en proses, parfois dans la même scène. Ces éléments, Philippe Awat s’en est servi. Il transforme les vers en français soutenu ou courant et la prose en français plus familier, voire grossier. Une opposition de langage qui apporte des comiques de situation notamment entre les échanges de Stéphano et Trinculo. Des personnages ont disparu pour mieux servir l’importance des autres et les textes se sont allégés pour se concrétiser. Plusieurs intrigues s’emboîtent et les jeux de domination se superposent. L’histoire aborde autant la vengeance de Prospéro, l’intrigue politique autour du roi, que l’intrigue amoureuse et comique entre Ferdinand et Miranda. C’est une véritable métaphore de la condition de l’homme sur terre, qui intègre indubitablement des éléments palpables et imaginaires. Cette transfiguration du réel est illustrée dans l’adaptation de Philippe Awat par l’utilisation d’un médium contemporain : la magie nouvelle.

La Tempête, par Philippe Awat ©Bellamy

Parfois, le public peut avoir l’impression de voir Prospéro quelque part, alors qu’elle surgit ailleurs. C’est une pièce inquiétante, sévère, parfois grotesque mais aussi lyrique qui met en scène, comme souvent chez Shakespeare, un règlement de comptes passionné ; elle est agrémentée de musiques et de sons qui ont toute leur importance. Réel ? Illusion ? À vous de voir. D

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par Xavier Hug

par Cécile Becker

Naji Kamouche au Lieu d’Art et de Culture du 30 mars au 20 avril, au lycée Louise Weiss de Sainte-Marie-aux-Mines www.culture-alsace.org

Ateliers Ouverts, les 5-6, et 12-13 mai à travers l'Alsace, villes et campagnes (150 ateliers, 300 artistes) www.ateliersouverts.net

focus

L’altérité au quotidien

Montre-moi, toi !

Afin de faire se rencontrer élèves et élaboration d’une œuvre, la pratique qui en conditionne sa réalisation et la construction d’un jugement esthétique, le FRAC Alsace organise des résidences d’artistes au sein du Laboratoire d’Art et de Culture.

Les particules s’accélèrent encore et encore et surtout au printemps. Avec la 13ème édition des ateliers ouverts, Accélérateur de particules démontre une fois de plus que le moyen le plus efficace de s’approcher de la création artistique locale est bien de déambuler là où elle se fait, même dans les endroits les plus insolites.

Le FRAC Alsace est fortement engagé, depuis sa création en 2008, auprès de ce laboratoire mis en place au sein du lycée Louise Weiss de Sainte-Marie-aux-Mines. L’ailleurs rêvé, thème pédagogique annuel défini par les enseignants, a été porté tout au long de ce début d’année par l’artiste mulhousien Naji Kamouche, dont une des œuvres récentes s’intitule, de manière très à propos, Envie d’ailleurs. Fils d’immigré algérien, Naji Kamouche questionne depuis deux décennies les questions de cette double identité ainsi que le statut des objets dans notre société consumériste. Dans l’œuvre évoquée, des dizaines de gaines électriques s’échappent d’un néon et semblent à la recherche d’une prise où s’alimenter, comme une métaphore des cultures qui s’enracinent dans un fonds commun. Mais il existe une double lecture suggérée par le titre. Les cultures peuvent avoir envie d’aller voir ailleurs, pour s’y nourrir, se ressourcer ou se confronter à l’altérité avant d’opérer ses propres choix. C’est pourquoi vivre une double nationalité peut être difficile, aucune des deux cultures en question ne reconnaissant comme sienne la pauvre victime. Une problématique qui traverse l’œuvre de Naji Kamouche. Le résultat voit l’artiste s’inscrire dans le contexte local, en travaillant avec le fil sur lequel reposait en partie la prospérité de la vallée, tout en ouvrant sur les fantasmes que véhiculent aujourd’hui, par exemple, la Chine, cet « ailleurs rêvé ». D

Exposer n’est pas chose facile, il faut montrer patte blanche, sortir un C.V. long comme les deux bras et préparer un discours rodé autour de sa production. Or les artistes en début de course sont parfois loin de pouvoir réunir toutes ces conditions. Quant aux autres, il leur est aussi agréable d’ouvrir les portes de leurs ateliers, car le premier juge de leur travail est bien le grand public. En cela, les ateliers ouverts attirent des artistes de tous horizons, mais aussi le public. Cette année, outre des parcours proposés par des personnalités de l’art contemporain, le Syndicat Potentiel et Exotiques proposeront une exposition sur l’exploration et les voyages vers des contrées imaginaires avec le collectif les Rhubarbus et, bien sûr, notre bien-aimé Central Vapeur. Mais les ateliers ouverts mêlent aussi les pratiques artistiques : le festival de performances INACT se produira au Hall des Chars et à la Semencerie et fera s’entrechoquer musique, danse, théâtre et arts plastiques. Pour le reste, il suffira de se promener plan en main, pour découvrir par exemple le joli travail de Mathilde Caylou autour du verre, les photographies de Charlotte Aleman ou de David Betzinger qui travaille sur la dimension sociale de l’homme. L’art passe les frontières de la ville, et les frontières tout court, de l’autre côté du Rhin notamment. Un vélo, un plan, et allons à l’art. D

Le travail de Mathilde Caylou

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par Emmanuel Abela

focus NIKITA, exposition Douceur de Vivre du 19 au 31 mai au Lounge Cigares et à la Brasserie Neumünster au Luxembourg ; ouverture de l’atelier-galerie les 5 et 6 mai et les 12 et 13 mai au Fort Kléber à Wolfisheim www.artistenikita.com

La peinture apprivoisée Nikita est une artiste qui cherche à ressentir plus qu’à comprendre. Avec un geste pictural qui contient sa dimension graphique, elle prend le risque de laisser le spectateur décontenancé. Elle présente ses toiles au Luxembourg et prépare une grande exposition en 2013 à la Fondation franco-allemande de Karlsruhe.

Le Commencement, huile, encre et cendre, 100 x 140

Je ne ferai pas injure à un ami journaliste en citant un extrait d’un article dans lequel il invoquait Saint-Exupéry pour parler de Nikita. Il écrivait à peu près ceci : « Nul doute, Saint-Exupéry et son Petit Prince auraient aimé cette Nikita. » Ce qu’il n’établissait pas en revanche, c’est le parallèle entre cette artiste peintre d’origine austro-hongroise et le renard du Petit Prince. Avec la même candeur, elle cherche à se laisser apprivoiser tout en gardant au fond d’elle même l’esprit sauvage d’un passé dont elle souhaite taire la souffrance. « Je peins ce que je suis », affirme-t-elle. Sa peinture est à l’égale d’elle-même : elle contient sa part de secret enfoui quelque part sous la matière. Lequel se révèle pour qui saura regarder. De ses années de formation artistique, en parfaite autodidacte, l’artiste a gardé ce coup de crayon qui la maintient au contact de la terre ; la figure est là, présente graphiquement juste en dessous, avec toute la force de la charge psychique qu’on peut lui rattacher, mais elle se cache, se dérobe au regard avec une extrême pudeur pour n’apparaître qu’à de brefs instants dans la pénombre ou en pleine lumière. Une œuvre de Nikita ne se regarde pas, elle s’approche, elle se vit comme un instant de profonde intimité. Elle ne s’approprie pas non plus, au contraire c’est elle qui vous choisit, après s’être laissé longuement désirer. Le reste n’est que sensation, émotion fortuite, dans le cadre d’une relation nourrie entre l’artiste peintre et sa toile, entre sa toile et le spectateur. Nulle certitude cependant, les couleurs restent libres, le bleu, le rouge ou l’orange. Elles nous apparaissent presque inaccessibles, tant elles se dérobent à nouveau, entrainant la sensation furtive au loin : comme une fuite éperdue. D

« Adieu, dit le renard. Voici mon secret. Il est très simple : on ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible avec les yeux. » Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince

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par Sylvia Dubost

focus Nouvelles Strasbourg Danse Performance, festival, du 22 mai au 1er juin à Pôle Sud et ailleurs à Strasbourg www.pole-sud.fr

Regards sur le geste Panorama de la création chorégraphique contemporaine, le festival Nouvelles Danse s’ouvre de plus en plus à la performance, qu’elle soit pratiquée par des danseurs ou par des plasticiens. Deux approches différentes ? Pour le savoir, trois questions à Joëlle Smadja, programmatrice du festival.

C’est la troisième année que le festival intègre aussi la performance. Est-ce à dire que ces deux formes sont aujourd’hui indissociables ? Non, il s’agit surtout de proposer différents regards sur la performance. Les plasticiens interrogent le corps d’une autre manière que les danseurs. Ils questionnent beaucoup le positionnement de l’artiste et se placent face au public de manière différente. Le danseur utilise plutôt son corps pour faire passer un message. Nous proposons donc une mise en parallèle d’approches. Olivier Grasser, directeur du Frac Alsace [qui y programme une Journée particulière dans le cadre du festival, avec des performances de plasticiens, ndlr], aborde évidemment la performance d’une autre manière.

Depuis quand la danse s’intéresse-t-elle à la performance ? Depuis 10-15 ans environ, notamment à travers la nondanse. Avant, elle était plutôt le terrain des plasticiens, même si depuis longtemps les danseurs se sont frottés aux architectes et aux plasticiens. La recherche fondamentale était déjà là, c’est peut-être seulement la forme qui change… Et depuis plusieurs années, des danseurs et chorégraphes, comme La Ribot, sont régulièrement invités dans des espaces d’art contemporain. Nous avons voulu faire le chemin inverse, en invitant des plasticiens dans un théâtre, et l’on espère capter les deux publics. Y a-t-il de vraies différences entre les performances des danseurs et des plasticiens ? Le geste est différent chez les plasticiens. Claude Cattelain, par exemple, empile des blocs de béton avec la contrainte de ne jamais poser le pied par terre et aboutit ainsi à une sculpture. Loïc Touzé confronte le texte à un corps qui ne bouge pas. Donc on reste toujours sur la question de l’objet. Et pour les danseurs ? C’est difficile… Je dirais que c’est la pensée en mouvement ou le mouvement de la pensée. Mais de manière générale, les propositions sont surtout liées à un parcours et un background. Et en anglais, on utilise le même mot pour la performance et le spectacle : c’est en France qu’on aime bien catégoriser ! D

Cara Pintada de Janet Novás

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par Emmanuel Abela

focus GAINSBOURG FOREVER, une pièce de la compagnie Théâtre Lumière le 20 avril à la salle Sept Arpents de Souffelweyersheim et le 26 avril au Trait d’Union de Neufchâteau www.theatre-lumiere.com

La ballade de Serge Serge Gainsbourg s’est beaucoup posé la question de son art. La chanson, art mineur ? Peut-être, mais la poésie ? À découvrir le nouveau spectacle de Christophe Feltz, les mots du grand Serge prennent une résonance nouvelle ; ils nous entrainent à sa suite dans l’abîme…

Oui, Gainsbourg est éternel  : ses compositions, ses mer veilleux arrangements, cette manière de se renouveler et d’anticiper la vague montante ont contribué à façonner le mythe. Mais qu’en est-il de ses mots qu’on fredonne comme ça, parfois par désœuvrement, parce qu’on les connaît ? Émancipés de leurs contextes, ré-agencés, recomposés, on les entend différemment : ils claquent d’un sens nouveau, y compris pour les paroles des chansons les plus connues, celles interprétées par Gainsbourg luimême ou quelques unes de ses interprètes féminines, France Gall, Jane Birkin ou même Isabelle Adjani. Quelqu’un s’estil déjà penché sur le sens de Pull Marine par exemple, morceau pourtant très anecdotique ? Quelqu’un a-t-il déjà décelé la part de désespoir contenu dans ces lignes-là ? Le metteur en scène Christophe Feltz l’a fait. Il a même compris combien la thématique du suicide, parmi tant d’autres, était présente de manière récurrente dans l’œuvre de Gainsbourg. Une baguette sur la tempe, il nous indique la tentation du passage de l’autre côté. Nulle complaisance cependant dans sa manière de faire, mais la construction d’un vrai récit à deux avec l’actrice Nathalie Bach, puis à trois avec le batteur Francesco Rees. Gainsbourg Forever est une dramaturgie qui s’appuie sur les extraits de 60 textes mis bout à bout, lesquels se répondent et se complètent. Certains nous sont familiers, d’autres beaucoup moins ; certains manifestent de la gravité, alors que d’autres sont révélateurs d’une insouciance pop. Puis, il y a cette plongée finale qui fait suite à la séparation du couple ; on croit s’en sortir, mais la suite ininterrompue

des mots abîmés nous livre le versant désespéré de cette immense figure. On a le sentiment alors que ce que nous avions soupçonné de sa personnalité fragilisée se confirme. Christophe Feltz retourne à l’essence même de cet artiste qui lui a ouvert la voie : avec beaucoup de subtilité et d’émotion, il révèle le traumatisme initial d’un homme qui a cherché sa place dans la société et ce brin de reconnaissance qu’on a (trop) tardé à lui manifester. Non, Gainsbourg ne s’est pas suicidé, mais c’est presque tout comme. « La tristesse durera toute la vie », disait le peintre. Pour lui, elle n’a cessé de durer, mais ce qui reste aujourd’hui est plus grand encore. D

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par Xavier Hug

par Stéphanie Munier

Imaginales, Festival des mondes imaginaires du 31 mai au 3 juin, à Épinal www.imaginales.fr

LE JOUR DE L’ITALIENNE suivi de L’ÉPREUVE, de Marivaux, théâtre, le 24 avril, Ensemble Poirel, à Nancy www.poirel.nancy.fr

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Fais-moi peur, fais-moi rêver Où l’on apprend qu’il existe pas moins de 4000 salons littéraires rien que dans l’hexagone. Ce chiffre a de quoi surprendre si on le compare aux études qui s’alarment régulièrement de la place qu’occupe la lecture au sein des loisirs des Français, en chute libre comparée à d’autres pratiques. Mais une saturation de l’offre n’a jamais conduit à une élévation de la demande, du moins pas pour les secteurs non marchands ! Parmi ces milliers de manifestations, seules quelques-unes bénéficient d’un relais national et d’un véritable impact. Les Imaginales sont de celles-ci. Partant d’un constat simple, à savoir valoriser la littérature des mondes imaginaires, en constant essor mais boudée par les cercles de l’intelligentsia, le rendez-vous annuel des Vosges a pris le parti de l’optimisme. Sur quatre jours, pas moins d’une centaine d’invités, parmi lesquels Didier Daeninckx, Xavier Mauméjean, Pierre Bordage et Muriel Zürcher croisent les milliers de visiteurs au sein d’un parc ombragé, lieu propice à la rêverie. Car le festival aime à répéter que dans son programme, « on ne trouvera pas d’auteur qui ne raconte pas d’histoire ! » Place donc à des genres aussi variés que la fantasy, le roman historique, le fantastique ou la science-fiction, présents aussi bien sous forme d’illustration que de récits. Mais c’est évidement la proximité avec les auteurs qui fait tout l’enjeu des Imaginales ; ainsi, de nombreuses conférences, rencontres, dîners particuliers, séances de dédicace sont organisés pour permettre aux lecteurs de rêver encore un peu plus. Les prix décernés par un jury de professionnels comme par les collégiens et lycéens attestent de la vitalité de ces littératures et promettent de belles consécrations et découvertes. D

L’envers du décor Des toutes premières lectures à la veille de la Générale, les protagonistes du Jour de l’Italienne, véritable spectacleconcept, découvrent, tâtonnent, doutent, inventent et dévoilent les mécanismes subtils de la création théâtrale. Six comédiens, un metteur en scène et deux techniciens se mettent en scène pour raconter le processus accompagnant la genèse d’une pièce. Muée par l’envie de partager avec le spectateur un autre aspect du théâtre, une perspective inhabituelle et dont l’essence même est d’être inconnue du public, la Compagnie Eulalie a pris le parti de nous montrer « l’avant ». Ces moments qui précèdent les représentations, des tout premiers instants de découverte aux toutes dernières indécisions. L’œuvre retenue, L’Épreuve, n’est plus qu’un support, un prétexte. Avec humour et autodérision, l’histoire s’écrit, les égos se dessinent, L’Épreuve prend forme. Encensée par la critique, cette création collective menée par la metteure en scène Sophie Lecarpentier a évolué dans sa formule, au fil des années. Elle s’articule aujourd’hui autour d’une sélection des meilleurs moments du Jour de l’Italienne, suivie de la représentation de la pièce-support, la comédie en un acte L’Épreuve, de Marivaux. Les répétitions et la pièce se font écho, le rire et la légèreté renvoient à la cruauté de l’œuvre de Marivaux, où mensonges et faux-semblants ballotent des personnages en quête de véracité. Une mise en abyme qui met le théâtre à la place d’honneur, un bel hommage à l’ensemble de ses acteurs. D

Compagnie Eulalie

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par Cécile Becker

par Stéphanie Linsingh

TEMPS FORT LAB, du 24 au 28 avril au CCN – Ballet de Lorraine, à Nancy www.ballet-de-lorraine.com

La RONDINE, opéra les 6, 8, 10, 11, 13 et 15 mai à l’Opéra national de Lorraine, à Nancy www.opera-national-lorraine.fr

focus

LAB BLA BAL

Les voix de la raison

Comment danse-t-on ? Sait-on danser ? Comment inventet-on une danse ? Des questions, une réponse : le Temps Fort LAB organisé par le Ballet de Lorraine qui met cette année à l’honneur son nouveau directeur : Petter Jacobsson et le chercheur Xavier Le Roy.

Jouée pour la première fois en 1917, La Rondine n’est peutêtre pas l’opéra le plus connu de Puccini, mais elle avait le mérite d’aller à l’encontre de ce que le compositeur appelait « l’horrible musique du temps présent », celle de la guerre.

Durant quatre jours, Temps Fort LAB métamorphose les studios du CCN en lieu d’art et de recherches chorégraphiques et en public s’il vous plaît. Un processus avec son lot de préparations, de réflexions mais aussi d’improvisations. à travers des spectacles fous, interactifs, immersifs, des conférences, des discussions, des fêtes ou encore des ateliers, le public fera plus ample connaissance avec les invités de ce parcours. D’abord, avec Petter Jacobsson, nouvellement directeur de la structure, chorégraphe suédois formé par Merce Cunningham et danseur étoile au Sadler’s Wells Royal Ballet de Londres ayant modernisé le Ballet Royal de Suède. Il présentera son travail avec Thomas Caley, dont Untitled Partner une installation interactive mêlant lumière et vidéo, performance de danseurs et déambulation aléatoire du public ou Performing Permorming, un espace de danse accueillant artistes et spectateurs pour une expérience communautaire. Le public aura également le plaisir de découvrir Xavier Le Roy, danseur au parcours atypique puisque celui-ci a une formation de biologiste et intègre des éléments scientifiques à ses danses. Sa création Self Unfinished sera dansée sur Diana Ross et commencera très simplement pour finir sur une danse aux aberrations morphologiques. Chacun pourra tester, innover, expérimenter en immergeant le spectateur dans ses errements dansants. Direction le BAL, euh non, le BLA, non le LAB. D

Les hirondelles sont avides de liberté, mais paradoxalement fidèles à leur nid ; au détour d’une anecdote, José Cura résume l’intrigue de La Rondine. Cette comédie lyrique en trois actes est en réalité une simplissime histoire de cœur. Madga, une courtisane parisienne alors entretenue par le riche banquier Rambaldo ne rêve que d’amour. Elle s’éprendra du jeune Ruggero et le suivra jusqu'à Nice avec la complicité de sa femme de chambre Lisette et du poète Prunier. Mais après quelques mois de romance et d’endettement, rattrapée par le passé qu’elle avait jusqu’alors caché, elle quittera Ruggero et retournera dans sa cage dorée. Le sujet semble peut-être éculé, comme le fait d’ailleurs remarquer Rambaldo au début du premier acte, mais comme le reprend Magda : « l’amour est toujours idée nouvelle ». La force de Puccini est d’avoir réussi à dépeindre des sentiments complexes et à les marier à une musique légère, teintée de valse et ponctuée de hardiesses harmoniques et rythmiques. Pour La Rondine, José Cura prend en charge la direction musicale, la mise en scène, les décors et les costumes. L’artiste éclectique est aussi, et avant tout, un ténor au talent indéniable. La diversification l’empêche certainement de se retrouver enfermé, comme une hirondelle, dans l’une ou l’autre cage. D

Self Unfinished, ©Katrin Schoof

© Ben Cura / Cuibar Productions

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par Xavier Hug

par Benjamin Bottemer

Doug Wheeler, exposition du 24 mai au 11 novembre, au FRAC Lorraine, à Metz www.fraclorraine.org

Chick Corea & Gary Burton duet, en concert le 21 avril à 20h à l’Arsenal de Metz www.arsenal-metz.fr

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Moments d’éternité

Noces d’émeraude

Moments d’éternité : apparent paradoxe qui semble pourtant décrire au mieux le travail de l’artiste américain, qui n’a pas connu d’exposition personnelle en France depuis près de trente ans.

La collaboration entre Chick Corea et Gary Burton débute après une jam session impromptue à la fin d’un festival à Munich en 1972. Celle-ci se poursuit encore aujourd’hui. Quarante ans pendant lesquels ils avouent ne jamais avoir pris d’année sabbatique dans leur travail commun.

Le FRAC Lorraine a toujours fait preuve d’une remarquable programmation axée, tout comme son fonds, sur les pratiques conceptuelles, immatérielles et à la croisée d’autres pratiques contemporaines, notamment le cinéma et la danse. Exposer aujourd’hui Doug Wheeler rentre dans ce cadre, tant l’artiste a dépouillé sa pratique picturale depuis les années soixante pour se concentrer sur les matériaux concomitants à la réalisation d’un tableau. Après y avoir introduit des néons, pour faire ressortir davantage de variations lumineuses sur la toile, il abandonnera finalement l’objet pour se concentrer sur les caractéristiques architecturales de l’espace et de la lumière. Sculpter des données physiques pour les pénétrer, s’y perdre avant d’accéder aux données immédiates de la conscience, motive dès lors ses recherches. Ce n’est pas un hasard si Wheeler est originaire de Californie. La lumière, le ciel et l’océan, les paysages de cette région ne sont pas sans rappeler ceux de la Californie. Soit un lieu propice à la contemplation et l’éclosion de nouvelles esthétiques. Ce n’est pas par hasard non plus si la critique des années soixante a rapproché l’artiste de compatriotes comme James Turrell ou Larry Bell au sein du groupe informel Light and Space. À Metz, Wheeler présente deux nouvelles pièces phosphorescentes, spécialement créées pour l’occasion. Ces « murs de lumière » invitent les spectateurs à se laisser absorber par l’environnement pour une expérience unique, rituelle, sensible, qui se situe au-delà des mots. D

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Gary Burton est l'un des rares jazzmen à avoir atteint une maîtrise aussi virtuose du vibraphone, avec un jeu exceptionnel exécuté à quatre baguettes. Découvert par Miles Davis, remplaçant Herbie Hancock en 1968 au sein de son groupe, le pianiste Chick Corea fut un des pionniers du jazz-rock, tout comme son complice. Ce duo à la classe absolue totalise 23 Grammy Awards et de nombreux albums communs (depuis le fameux Crystal Silence en 1972), dont le dernier, Hot House, explore le répertoire de Thelonious Monk, Dave Brubeck, Kurt Weill & Antonio Carlos ou des Beatles. Chick Corea a composé les arrangements de ces classiques appréciés par les deux hommes : une démarche inédite jusqu’à aujourd’hui pour le duo. En concert, l’improvisation a évidemment une grande place après tant d’années de collaboration : de l’aveu de Burton, « chacun sait ce que l’autre va dire avant même qu’il le dise, on peut donc anticiper. Et beaucoup d’étincelles jaillissent. » Un des couples les plus solides du jazz met sa complicité au service de toutes les mélodies, jazz, classique et rock, osant le swing au sein d’une musicalité très élaborée. Un dialogue d’une fluidité et d’une pureté absolue, qui pare sans difficulté l’absence de la moindre section rythmique et sur lequel on s’alanguit avec plaisir. D


par Stéphanie Munier photo : Chris Van der Burght

par Benjamin Bottemer

AU-DELÀ, les ballets C de la B / Koen Augustijnen, danse, le 24 avril à 20h, au Carreau, à Forbach www.carreau-forbach.com

Baxter Dury, en concert le 26 avril à la Vapeur de Dijon, le 27 avril au Noumatrouff de Mulhouse et le 28 avril aux Trinitaires de Metz

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Et maintenant ? En s’appuyant sur la possibilité d’une vie post-mortem, le chorégraphe belge Koen Augustijnen livre une réflexion personnelle sur le vieillissement de l’homme et du danseur. Résistance, résignation, acceptation, autant d’étapes, après la mort, qui nous mènent à nous interroger sur ce que nous laisserons de nous. Imaginer ce que pourrait être la vie après la mort pour mieux appréhender sa propre mortalité, garder l’espoir d’un ailleurs au lieu d’une fin pour mieux accepter cette fuite en avant vers la vieillesse. Koen Augustijnen s’inspire de sa propre expérience et des deuils auxquels il a dû faire face pour tenter d’envisager la mort autrement, avec d’avantage d’espoir et de sérénité. En s’entourant de danseurs dans la fleur de l’âge, le chorégraphe a voulu partager avec eux ce questionnement et explorer les capacités de leurs corps changeants. Au cours de ses recherches, le danseur s’est également intéressé aux expériences de mort imminente qui viennent apporter un éclairage différent sur la notion de « voyage » d’une forme de vie à une autre. Un passage du réel à l’irréel souligné par les compositions jazz de Keith Jarrett, auxquelles Koen Augustijnen porte un attachement tout particulier. Un cheminement qui induit un retour au calme et à l’équilibre. Celui de cinq personnes rassemblées au moment de leur décès et qui devront parcourir ensemble ce monde inconnu pour enfin parvenir à accepter leur sort, leur passé, mais surtout la trace qu’elles laisseront désormais dans les mémoires. D

Le génie (enfin) sorti de sa lampe Baxter Dury a laissé au monde plus de 20 années pour le découvrir. Modeste et discret, le britannique aujourd’hui encensé par la critique comme l'un des meilleurs musiciens indépendants de sa génération n’a jamais forcé les choses. Il a laissé mûrir son esprit et sa musique, son troisième album Happy Soup donnant le signal de son épanouissement. Lui qui définit son précédent essai comme celui où « Baxter Dury jouait au macho » semble s’ouvrir définitivement avec cet opus où tout semble si juste, si simple, livrant une pop un peu décharnée, d’une grande douceur, pleine de soul. Sa voix, apaisée, flotte au milieu d’une joyeuse soupe de guitares, une recette bien maîtrisée, aux côtés de celle de Madelaine Hart. Une collaboration qui fait toute la différence, apportant selon Baxter Dury toute la féminité qui lui manquait, une variable qu’il a appliquée à son équation personnelle pour donner naissance à un homme et un son nouveau. Il évoque d’ailleurs la grande douleur que fut celle de mettre au monde Happy Soup, les doutes, tout ce qui a donné au fond sa sincérité à cet album de la (re)naissance. Longtemps dans l’ombre de son père Ian, fondateur et leader des Blockheads et auteur du célèbre Sex, Drugs and Rock’n’roll, Baxter a réussi à se détacher de cet « héritage effrayant » à force de travail et d’une lutte acharnée contre ses démons. L’immense scène rock britannique ne manque décidément pas de trésors cachés. D

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par Philippe Schweyer

par Philippe Schweyer

Huit expositions à voir au Mudam (Musée d’Art Moderne Grand-Duc Jean), au Luxembourg. www.mudam.lu

Pierre Bonnard, exposition jusqu’au 13 mai à la Fondation Beyeler à Riehen (Bâle). www.fondationbeyeler.ch

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Le Mudam puissance 8

Bonheur Chromatique

Ce printemps, le Mudam accueille pas moins de huit expositions dans les galeries hors norme du bâtiment imaginé par l’architecte Ieoh Ming Pei. Pourquoi s’y précipiter ?

La Fondation Beyeler présente une soixantaine de toiles du coloriste génial Pierre Bonnard (1867-1947).

• Pour en prendre plein la vue avec l’installation Monkey cage, une peinture panoramique de 22 mètres de long et 3 mètres de haut réalisée par Tina Gillen. • Pour le néon qui reprend un dessin du héros national roumain Michel le Brave (1558-1601) esquissé par Victor Man lorsqu’il avait dix ans et ses peintures mélancoliques, lesquelles rappellent l’utilisation de miroirs noirs par les peintres paysagistes du XVIIIe siècle. • Pour l’installation de l’artiste norvégien Børre Sæthre qui s’inspire autant de la tour de radiodiffusion imaginée par Nikola Tesla en 1901 que du film de Kubrick 2001, l’Odyssée de l’espace. À chacun de se faire son propre scénario (par exemple en s’imaginant que le mur de LED qui illumine la pièce est un clin d’œil à la façade de la Philharmonie voisine). • Pour The Nervous Systems (Inverted), l’installation imaginée par Conrad Shawcross, artiste fasciné par la théorie des cordes et les scientifiques qui interrogent la forme de l’univers. • Pour se perdre en contemplant chaque détail de l’installation de l’artiste new-yorkaise Sarah Sze et finir par se retrouver en prenant conscience de son propre regard. • Pour le « design transversal » irrésistible de Maurizio Galante et Tal Lancman, deux artistes à la croisée de la haute couture, du design, de l’architecture et de l’art. • Pour découvrir Next Cabane et The Riot Act, deux projet de la Fabrica, le think tank créatif initié par Benetton à Trévise. • Pour Les détours de l’abstraction, une exposition qui, tout en s’intéressant à la dissolution du motif et à l’apparition des formes, raconte l’évolution de l’art abstrait à travers un choix d’œuvres de Claire Barclay, Robert Breer, Daniel Buren, On Kawara, Bruno Peinado, Raphaël Zarka et bien d’autres. D

Claire Barclay, Pale Heights, 2009 (détail), Commande et Collection Mudam Luxembourg, acquisition 2009, © photo : Andrés Lejona

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Artiste conventionnel, bourgeois, à l’écart des avant-gardes artistiques  ? Partir à la découverte de Bonnard est d’abord une expérience sensorielle qui titille la rétine autant qu’elle bouscule les aprioris. Influencé par Gauguin, membre fondateur des Nabis, passionné par l’art japonais (on le surnomme un temps le nabi japonard), ami au long cours de Matisse, Bonnard restera en retrait toute sa vie, cherchant à bâtir une œuvre personnelle tout en s’amusant des lois de l’optique, sa palette s’embrasant littéralement après sa découverte de la lumière du Midi en 1909. Face à tant de liberté, le parcours de l’exposition, qui invite à passer d’une pièce à l’autre de la “maison imaginaire” de l’artiste, est bien balisé. Entre “la rue”, un des thèmes de prédilection de Bonnard au début de sa carrière et le jardin, le visiteur pénètre dans l’intimité de l’artiste par la “salle à manger” et la “salle de bains” où sont réunies pour l’occasion trois extraordinaires Marthe au bain. Alors que sa muse qui souffre de neurasthénie, lui échappe, il la représente s’enfonçant dans l’eau de son bain, comme attirée par le fond. Il ne s’agit pas de fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve comme dans la chanson de Gainsbourg, mais bien de le retenir. La vibration des couleurs décuple une nostalgie encore plus poignante quand l’artiste se représente lui-même en 1931 (Le Boxeur). Dans ce tableau entièrement peint en nuances de jaunes au titre cruellement ironique, nulle complaisance. Concentré sur l’essentiel, Bonnard continuera à peindre jusqu’à sa mort en 1947, quelques années après la disparition de Marthe. Jusqu’au bout, il fera éclater les couleurs. Jusqu’au bout il cherchera. Jusqu’au bout il restera fidèle à la nature dont, selon lui, l’art ne peut pas se passer. D

Pierre Bonnard,
Autoportrait (Le Boxeur), 1931. Huile sur toile, 53 × 74,3 cm
Musée d’Orsay, Paris, don de Philippe Meyer, 2000. Photo : © RMN, Musée d‘Orsay / Michèle Bellot
© 2012, ProLitteris, Zurich


WWW.BALLET-DE-LORRAINE.EU TEMPS FORT LAB AU RIL

au Centre Chorégraphique National - Ballet de Lorraine L’espace d’une semaine, le Centre Chorégraphique National – Ballet de Lorraine se métamorphose en un lieu d’art et de recherches chorégraphiques.

Renseignements / Billetterie : 03 83 85 69 08 N° Licences entrepreneur de spectacles : 1-1031917 / 2-1031940 / 3 - 1031941


Point - point - traits Par Sandrine Wymann & Bearboz

Au Vitra Design Museum, l’espace réservé au travail des frères Bouroullec est petit. Petit au point d'être déroutant quand on en franchit le seuil. Est-ce vraiment là l’exposition de ces deux virtuoses du design dont on parle tant et dont nous sommes si fiers, nous autres français ? Une petite salle aux murs couverts de cadres et quelques vitrines au centre. Et puis c'est tout.

De prime abord, pas de quoi s’exalter, peut-être même l’envie de faire demi-tour tant on s’attend à voir par-ci, par-là, l’un ou l'autre des célèbres volumes construits sous un mode rhizomatique et qui échappent volontiers à la taille humaine. Mais rien de cela, et pourtant sur la droite une vidéo retient l'attention : à l’écran, des dessins apparaissent sous la pointe d’un crayon ou d’un feutre. Une curieuse impression se dégage des images en mouvement : l’outil ne bouge pas mais le papier s’agite selon des rythmes réguliers et précis. Il y a de la répétition, du strillage, du quadrillage, des points reliés...

Point - point - traits : c’est ainsi que travaillent Ronan et Erwan Bouroullec. La clé de l’exposition se trouve dans ce petit film.

Il ne s’agit pas d’une exposition des œuvres des Bouroullec mais d'une exposition sur le processus de travail des deux frères. C'est une exposition à feuilleter tel un livre qui regrouperait croquis et maquettes, recherches et prototypes. Un Album en somme.

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Ronan & Erwan Bouroullec, exposition jusqu’au 3 juin au Vitra Design Museum à Weil am Rhein et jusqu'au 30 juillet au Centre Pompidou-Metz.

Des détails de pièces, des débuts d’idées sont présentés en masse et de manière systématique : aucune recherche n’est vaine, toutes ont mérité le détour du pinceau des designers, dès lors qu’elles ont répondu au point, à la ligne ou à la répétition du module. Pas de carnets raturés, dans les vitrines les cahiers accrochés sont immaculés et ouverts sur des recherches maitrisées et des épreuves impeccables. Aux murs des rangées de formes simples, peintes en aplats de couleurs succèdent à une série de chaises tracées en quelques lignes. Parfois, dans un format plus large, des photographies révèlent un objet abouti ou une pièce exposée mais elles sont noyées dans la masse des dessins d’études qui se renvoient les uns aux autres et affirment le besoin de répétition, constitutif du travail des deux designers.

L’exposition n’est pas une reconstitution d’atelier, ni un suivi de la création à l’élaboration d’une œuvre. Les artistes, commissaires de l'exposition, ont choisi de montrer que leur design relève d’un processus  long et précis, échelonné de nombreuses recherches.

Peut-être que l’Album de Weil am Rhein doit être compris comme un préambule à la plus vaste exposition qui leur est consacrée en ce même moment au Centre Pompidou Metz ?

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Rencontres par Cécile Becker

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Déchiffrer Christopher Owens semble être difficile. Lors du passage de Girls à La Laiterie le 18 novembre 2011, il avait décliné notre demande d'interview : trop fatigué. Déçue, et consciente de son amour pour l'écriture, je lui ai fait parvenir une lettre manuscrite en janvier dernier. Un mois plus tard, la réponse me parvenait.


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Rencontres par E.P Blondeau photo : Vincent Arbelet

West Side Story La méfiance légitime qui accompagne le succès grandissant de Sallie Ford peut vite s’envoler. Pas de calcul ou de plan de carrière dans le Grand Ouest, Sallie Ford a vraisemblablement été téléportée depuis les années 40 dans un monde qui ne cesse de l’étonner.

Sallie Ford est timide, extrêmement timide. Il faut bien souvent tendre l’oreille pour récolter des informations issues d’une americana que l’on croyait depuis longtemps disparue : « J’étais serveuse dans un drive-in en Caroline du Nord, je chantais un petit peu, comme ça pour moi, et il y avait ce guitariste qui jouait dans la rue en face du bar, ça s’est fait comme ça… Lui, il est de l’Alaska à la base, les autres membres du groupe viennent de l’Oregon, alors finalement on s’est installé vers Portland, enfin… lorsque nous ne sommes pas sur la route... ». Chaque phrase est ponctuée d’un petit rire gêné, comme pour s’excuser d’être là et c’est souvent l’étonnement qui prime : « En Europe, nous sommes très agréablement surpris de ce succès, après les Transmusicales de Rennes, tout s’est un peu emballé, vous êtes à l’écoute ici... Tu sais aux Etats-Unis, même notre passage au David Lettermann Show n’a pas eu un impact déterminant... On est peut-être perdu un peu dans la masse, là bas… ». Nouveau petit rire nerveux, on connaît des artistes qui donneraient leur bras droit pour passer dans le Lettermann Show, synonyme de tremplin pour des jours meilleurs. Sallie Ford se contente de hausser les épaules. Sûrement trop américaine pour les américains. Et puis cette voix… qui tutoie Bessie Smith et les plus grandes chanteuses noires américaines des années 30 et 40, il doit bien y avoir un secret inavouable pour posséder des trémolos aussi poignants lorsque l’on est une jeune blanche timide arborant des lunettes et une robe d’un autre temps. Sallie Ford laisse échapper un nouveau rire nerveux : « Non, je ne travaille pas ma voix, elle est toujours sortie comme cela [long silence, ndlr]. Écoute je ne fume pas, ne me drogue pas que je sache, bon je bois pas mal, mais ça n’a sans doute rien à voir avec la vie que Bessie Smith pouvait mener ». Seule concession à mon étonnement dans cette interview de

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plus en plus lynchienne au fil des minutes, une admiration sans bornes pour Tom Waits auquel je me raccroche comme une dernière bouée dans le réel : « Tom Waits est un génie, il a justement cette façon de travailler sa voix, comme s’il s’agissait d’un instrument, alors je travaille peut-être ma voix comme le fait Tom Waits, mais c’est inconscient ». Sallie Ford me salue une dernière fois et me laisse dans une perplexité qui ne se dissipera que lors de son concert, quelques heures plus tard. Sa voix s’envole pendant une heure vers le Grand Ouest, la salle résonne des effluves des bars borgnes dans lesquels jadis Sallie était serveuse. Sa voix ne triche pas, elle a toujours été comme cela… ❤


Rencontres par Adeline Pasteur photo : Nicolas Waltefaugle

En quête d’identité Il avait un nom, et petit à petit il s’est aussi fait un prénom. Dès son plus jeune âge, Melvil Poupaud s’est retrouvé sur les plateaux de cinéma, avec le coup de pouce d’une mère très impliquée dans le métier. Une place réservée, peut-être un peu imposée, qui l’a conduit à « se chercher » toutes ces années. Il résulte de cette quête des œuvres multiformes et très libres. Rencontre.

Melvil Poupaud n’est pas homme à se faire passer pour ce qu’il n’est pas. Lorsqu’il vient à Besançon présenter ses courts-métrages, il répond aux journalistes qui lui demandent s’il se considère comme un artiste contemporain par une pirouette qui lui ressemble : « Je ne suis pas un artiste, c’est juste de la curiosité ! » À 39 ans, Melvil Poupaud possède en effet un parcours au pluriel, qui mélange le jeu d’acteur à la réalisation de films « abstraits », mais aussi à la musique, la peinture ou l’écriture. En septembre, il a publié un ouvrage, Quel est mon noM ?, qui reprend une thématique qui lui est chère : son identité, son héritage. « J’avais envie de parler des choses qui ont jalonné mon parcours et représentent des étapes de vie. Une sorte de journal intime qui pourrait trouver une résonance chez les autres. Ce n’est pas un simple ego-trip, je voulais vraiment partager une expérience et aussi faire revivre une époque révolue du cinéma, qui a beaucoup changé depuis mes débuts. » Véritable touche-à-tout, Melvil s’essaye à de multiples disciplines, et toujours avec enthousiasme : « J’aime apprendre de nouvelles techniques…  » À dix ans, avec son premier cachet, il s’est acheté une caméra pour « jouer au réalisateur ». Un jeu qui a pris une tournure plus officielle, quoique toujours confidentielle, et qui lui a permis « d’exorciser plein de choses et peut-être de me préserver d’une certaine folie. » Il avoue également créer des œuvres « non réfléchies, très intuitives », qui peuvent parfois dérouter. Le jeune Melvil, qui a grandi avec un rôle imposé, a finalement toujours cherché à conquérir son

identité propre. Il confie ne pas savoir quel métier il aurait fait s’il n’avait pas été comédien. Il en résulte une personnalité curieuse, qui cherche aussi bien à explorer de nouveaux territoires créatifs que de comprendre son propre parcours atypique : « Le livre, je l’ai vraiment pensé comme une enquête afin de découvrir quel type de personne un parcours comme le mien a pu générer… » Une quête identitaire et artistique, dans laquelle on plonge et, pourquoi pas, trouve un écho à la mesure de notre propre histoire. ❤

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Rencontres par Philippe Schweyer photo : Caroline Cutaia

Lâ&#x20AC;&#x2122;impossible Michel Butel

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Vingt longues années après la fin de L’Autre Journal (1984-1992), un journal généreux et profond qui a marqué à vie ses lecteurs, Michel Butel lance L’Impossible avec une équipe resserrée, mais une liberté infinie.

Mardi 20 mars 2012, 11h30. Marie-Rose, la complice de toujours, nous présente la petite équipe qui fait corps autour de Michel Butel. Entre problèmes de diffusion du numéro 1 à régler et numéro 2 à lancer, Béatrice Leca, écrivain et directrice adjointe, pare au plus pressé, tandis que Julie et Valérie assises côte à côte dans une petite pièce peaufinent la maquette et qu’en cuisine Riton prépare les salades. Dans son bureau qui sert aussi de salle de réunion et de salle à manger, Michel Butel nous reçoit pour une conversation débridée, ponctuée de coups de téléphone et d’interruptions variées. Avec lui, le passé, le présent et l’avenir s’emmêlent joyeusement. Ses obsessions ressurgissent, ses désirs et sa rage sont intactes. Il ne manquait qu’un peu de souffle pour ranimer le feu silencieux qui couvait depuis trop longtemps. Après quelques annonces prématurées, cette fois ça y est, L’Impossible existe enfin ! Alors qu’une nouvelle communauté de lecteurs est déjà en train de naître, on croise les doigts pour que l’aventure qui démarre nous redonne envie de changer le monde. Demandez L’Impossible ! Ce n’est pas possible de nous avoir fait attendre aussi longtemps… Moi aussi j’ai été obligé d’attendre vingt ans. On devrait être en train de se réjouir parce que le premier numéro de L’Impossible est bien accueilli, mais on arrive à peine à s’en féliciter parce qu’on a de graves problèmes avec le distributeur. Je ne me laisse pas abattre, mais ce n’est pas ça dont j’aimerais m’occuper. Les gens qui font ce métier n’aiment pas ce qu’ils font. Le cœur de ça, et ça se retrouve dans l’édition, dans le cinéma ou en politique, c’est que les gens méprisent ce qu’ils font eux-mêmes. Ils n’y croient plus du tout et ça c’est horrible, c’est comme les parents qui expliquent à leurs enfants que l’on va vers la fin du monde. Avez-vous fait exprès de faire paraître L’Impossible pile vingt ans après la fin de L’Autre Journal et juste avant les élections présidentielles ? Pas du tout ! Quand les médecins m’ont dit que je tiendrai encore quelques années, j’ai repris espoir de faire encore une fois un journal. Les choses se sont enclenchées et l’on a cru plusieurs fois que l’on allait pouvoir paraître, mais on n’avait pas l’objet. Je voulais vraiment que ça s’apparente à un journal. On

a perdu du temps à cause de mon isolement sur le plan de l’administration, de la gestion. J’ai mis longtemps à trouver les bons conseils pour avoir un minimum d’argent. Malgré la confiance de l’imprimeur ou son amitié, il en fallait quand même un peu… On a cru paraître en mars quand on l’a annoncé et qu’il y a eu un article dans Libé, puis avant les vacances, puis en octobre… Je n’ai pas perdu l’espoir de faire un supplément hebdomadaire prochainement, même tout petit parce que je crois qu’un hebdomadaire est encore plus vivant, encore plus brutal qu’un journal mensuel, qu’une revue ou qu’un livre. De recevoir une lettre d’un écrivain qu’on aime chaque semaine, on serait heureux ! Moi j’aurais aimé recevoir un courrier de Gilles Deleuze, de Marguerite Duras ou d’Hervé Guibert chaque semaine, pour prendre ceux qui sont morts et qui écrivaient dans L’Autre Journal. Avec les gens qu’on aime dans sa famille ou avec tel ou tel ami, on ne se dit pas que ça serait mieux de ne les voir qu’une fois par mois… J’ai toujours dans ma poche un journal de 32 pages qui paraitraît chaque mercredi et qui se ferait à toute allure. La surprise tiendrait au fait que ça serait fait très vite sans possibilité de tricher, comme un emportement…

« Un premier numéro, c’est comme un manifeste. On dit quelque chose de nous, quelles que soient les imperfections. » Qui va écrire dans les premiers numéros ? Il y a des gens à qui j’ai demandé des textes. Un auteur de théâtre qui s’appelle David Lescot, Mathieu Amalric, Luc Bondy…Pour l’instant à part Godard, qui est sur un tournage, tout le monde a tout de suite été d’accord pour envoyer un texte, une photo ou un dessin. Il faut encore trois ou quatre mois pour que tous ceux qu’on espère soient là. L’accueil qu’a eu L’Impossible nous prouve qu’il existe un désir insensé, un manque… C’est ce qui nous a le plus surpris. On ne pensait pas que silencieusement, il y avait ce désir. On dit toujours que les jeunes ne sont plus du tout politisés, mais il suffit d’un rien. Un matin sur France Inter, un professeur d’université tunisien pleurait parce que les jeunes aux cheveux gominés qu’il insultait à longueur de journée depuis des années venaient de réveiller tout le monde.

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Rencontres

Sortir L’Impossible, est-ce une manière de réveiller un feu ? Voilà, il faut le faire ! Il faut que des choses se fassent. Une des raisons de ne pas le faire, c’est que ceux qui ont un pouvoir réel diffusent de façon criminelle l’idée que cela nécessite des moyens inimaginables. Ce n’est pas vrai du tout, ce qu’il faut c’est des lecteurs. Ce qu’il faut, c’est un désir et une loyauté envers le projet d’origine pour qu’il ne s’infléchisse pas en cours de route, sinon ça ne va pas très loin. Mais si le désir est toujours aussi vivace dans ce qui paraît que dans la proposition d’origine, je crois que les gens y sont sensibles et forcément ça commence à marcher… Sans l’addiction de ses proches, L’Impossible ne pourra pas vivre. Il n’y aura jamais une vraie rationalité économique ! On a souvent l’impression qu’il n’y a qu’une manière de faire les choses, alors que ce n’est pas vrai. On oublie qu’il y a des personnes qui demandent à jouer un rôle et peuvent le jouer de manière considérable. Il y a quelqu’un qui m’a dit que L’Impossible était sauvé parce qu’il y avait maintenant les lecteurs et que si il y avait des problèmes, ils seraient là pour les résoudre. Au Monde, ils ont plein de pubs dans le supplément du week-end, mais si les lecteurs s’en vont, qu’est-ce qu’ils vont faire ? Leur marque vaut quelque chose tant qu’il y a des lecteurs. Votre candidature au poste de directeur du Monde, c’était un gag ? Je pensais qu’une plus grande publicité serait donnée à ce que je dirais. Et je voulais dire qu’on peut faire un quotidien en France sans perdre d’argent à certaines conditions. Je voulais jouer un rôle sérieux, dire des choses sérieuses et, en fait, ils ne s’en souciaient absolument pas. Je pense que si on me demandait de diriger Libération, un an plus tard il serait à 200 000 exemplaires et pas à 50 000. Je ne dis pas ça parce que c’est le chiffre qui compte, mais parce que d’anciens lecteurs, des lycéens, des jeunes et tellement d’autres gens qui devraient le lire et l'acheter à nouveau ne le regardent même pas ! Beaucoup de papiers qui sont parus dans L’Autre Journal, qu’on aime et que les lecteurs aiment, n’auraient jamais été publiés par les rédacteurs en chef ou les directeurs du Monde ou de Libé. Pour eux, ce n’est pas de la presse. Ce qui était intéressant dans L’Autre Journal, c’était justement tout ce qui était “hors normes”. Oui, par exemple les chroniques de Michel Cressole ou d’Ania Francos qui annonçait sa mort dans ses “chroniques d’une mort annoncée”. C’était vraiment extraordinaire ! Les journaux sont fous de ne pas le faire, parce qu’ils auraient des lecteurs. Comment se construisent les premiers numéros de L’Impossible ? Au lieu d’empiler les textes, les photographies et les dessins, il s’agit de les agencer, de les juxtaposer. Au fur et à mesure qu’on élabore le prochain numéro, on se rend compte qu’il y a des manques. Il n’y a pas assez de vie par exemple… Dans le premier numéro, heureusement, il y a le

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fils de John Berger qui raconte sa vie à la campagne. Il aurait peut-être fallu plus de politique, pas de la politique politicienne qu’on déteste comme tout le monde, mais de la politique au sens noble. Comme c’est un premier numéro, ce n’est pas grave. Un premier numéro, c’est comme un manifeste. On dit quelque chose de nous, quelles que soient les imperfections. En lisant le texte de Béatrice Leca qui raconte une injustice malheureusement banale, je me suis dit que c’était bien que ce soit écrit dans un journal. C’est un texte très court sur un incident comme tout le monde en vit. On voulait lui donner une place sérieuse, parce que ça compte. Il suffit de peu de choses pour que la vie soit déréglée ou qu’une journée soit complètement détruite. Même si ce n’est que vingt-cinq lignes sur un fait divers qui n’intéresse pas les directeurs de journaux, c’est vraiment la vie. Il n’y a pas que nous qui avons l’idée de détruire ce qui empêche les gens de vivre ! Mais souvent le formatage altère cette idée. Il y a aussi une fatigue incroyable des chefs dans la presse. La presse est dirigée par des gens qui sont aussi abominables que ceux qu’on trouve dans une banque ou une compagnie d’assurance. Ils ont le même cynisme, la même violence envers les salariés ou les gens qui dépendent d’eux. Il y a aussi de la frustration chez les journalistes qui sont obligés de faire court… Non, ça pourrait être court et génial. Il ne s’agit pas de faire du marxisme, mais j’ai rencontré à peu près toutes les personnes qui dirigent les entreprises culturelles en France depuis trente ou cinquante ans et 99% sont des merdes humaines, des saloperies humaines, des gens malfaisants. Que ce soit au théâtre, dans la musique ou dans le cinéma, c’est terrible… Dès qu’on les connaît un peu, on voit qu’ils se comportent de façon abominable. Alors quand il s’agit de rendre compte du monde et de donner des nouvelles du monde, c’est joué d’avance, il n’y a pas la place pour la liberté. Il y a de la place à certains moments. Certainement qu’au début de Libération, l’étau ne s’était pas resserré sur les personnes pures qui l’ont créé. De crise en crise, cette liberté s’est amenuisée, mais au début il y avait sans doute une possibilité de surprendre avec des rubriques inventées comme les petites annonces. Des petites forteresses permettaient d’être à l’écart de la vulgarité. La France est dirigée par des hommes. Presque tout est dirigé par des hommes qui ont un sans-gêne incroyable. Donc c’est joué. C’est comme l’hommage rendu depuis quinze ou vingt ans aux enfants, alors que s’il y a une société qui les abrutit et les envoie dans le mur c’est bien la nôtre. L’enfance est importante pour vous… Oui, si L’Impossible marche on fera un mensuel pour les enfants. Il y a de très beaux livres pour les enfants en France, mais les journaux sont catastrophiques. Ils sont archaïques, datent d’il y a mille ans, c’est tout juste si Bibi Fricotin n’existe plus ! J’espère que j’aurai la force de le faire. Si on fait un mensuel pour enfants génial, il marchera. Le fonctionnement de L’Impossible est-il démocratique ? On est huit ou dix et si le journal triomphait on serait dix-huit ou vingt donc ce n’est pas compliqué de s’entendre ou de régler un problème, on n’est pas une armée. Quelqu’un qui fait un stage à Libé ou au Monde, en trois jours il comprend tout, à l’armée il comprend en trois secondes.


Si on fait un stage dans un grand orchestre ou ailleurs, on sait tout de suite comment les gens se parlent, ce que s’arrogent comme droits les gens qui dirigent. Dans un journal, je crois qu’il faut qu’il y ait une ou plusieurs personnes qui dirigent, mais il faut être capable de faire mieux quand on dit à quelqu’un que ce n’est pas bien et ne pas passer son temps à déjeuner avec les autres directeurs… Pourquoi rester si attaché au papier ? Au papier et à l’objet ! Je voulais qu’on puisse avoir L’Impossible dans sa poche, qu’il soit vite détérioré. Ce n’était pas du tout un choix économique de faire un petit format. Le numéro zéro réalisé en avril dernier était au format poche. On voulait que ce soit un doudou. Qu’on puisse l’avoir tout le temps sous la main pour le toucher. Les gens passent un temps fou à toucher leur téléphone portable ! Dans l’anthologie de L’Autre Journal, il y a une très belle interview de Rodolphe Burger… Vers la fin de L’Autre Journal, Frédéric Mitterrand avait une émission le samedi soir à la télévision. On a retrouvé l’émission qu’il avait consacré à L’Autre Journal et dans laquelle Rodolphe et Bashung étaient venus chanter… Il y a aussi des gens auxquels on tient comme Lili Boniche. Ce n’est pas Proust, mais ça fait un drôle d’effet de se revoir il y a vingt ans. Le projet de réédition m’a donné l’occasion de relire L’Autre Journal et de l’aimer à nouveau. Depuis vingt ans, je n’avais pas de vieux numéros chez moi, je ne pouvais pas les avoir. Une fois, quelqu’un qui l’avait trouvé sur e-bay m’a offert le numéro 1 de 1984 avec le tigre en couverture. Je n’arrive pas à le croire… C’est vrai ! Quand les Arènes ont proposé de faire cette anthologie, il a fallu que je demande des numéros à la mère de mes enfants et à d’autres personnes pour constituer une collection. Ils voulaient qu’on fasse, même s’ils n’en ont pas trop tenu compte, une première sélection. Il y a des choses dont je me souvenais à peine. J’étais comme quelqu’un qui serait parti d’un pays et qui revient. J’aurais préféré qu’on republie le journal, mais les Arènes voulaient une juxtaposition de textes les plus longs possibles, à peine des formes brèves et du coup ce n’est pas un journal. On ne retrouve rien de l’iconographie, des interruptions… C’est dommage… Tout de même, des gens vont découvrir des interviews exceptionnelles, comme celle de Fellini par Jacqueline Risset. On l’a fait parce que ça nous aide au moment du lancement de L’Impossible, mais aussi parce qu’à travers moi et deux ou trois personnes, l’esprit de L’Autre Journal perdure comme héritage moral. Là, je ne vois que les défauts de L’Impossible, mais d’ici quelques mois, je voudrais qu’il acquiert la même légitimité. Je suis âgé et j’ai des problèmes de santé, donc ce n’est pas évident. Nous sommes une toute petite équipe et je n’ai plus la ruse que j’avais à l’époque. Je ne peux pas le raconter, mais à l’époque j’ai rusé deux fois de suite pour trouver de l’argent. Je n’ai rien fait de contraire à ma propre morale, mais c’était contraire à la morale du pouvoir. Même si ce n’est plus L’Autre Journal, on est content de retrouver son esprit… À L’Autre Journal, s’il n’y avait pas eu toute une équipe, même avec ma folie de faire un journal, je n’aurais eu aucune chance. Depuis que je

suis petit, je fais des journaux, mais j’aurais très bien pu ne jamais en faire en vrai. Si j’ai pu en faire en vrai, c’est en grande partie parce qu’il y avait Claire Parnet, Catherine Cot et Antoine Dulaure. Et là, Bétrice Leca qui a créé L’Impossible avec moi et Julie Rousset qui a créé la maquette ont vraiment joué un rôle. L’Impossible, c’était le titre du livre que je voulais écrire depuis mon enfance. Comme on n’arrivait pas à trouver de titre, je suis allé le chercher dans mon coffre-fort. C’était comme un arrachement. Et voilà, j’ai fait cadeau du mot que j’adorais ! J’ai relu votre magnifique entretien avec Philippe Garrel publié en 1991. Il aurait mérité de figurer dans l’anthologie… Mais il y est ! Mais non… Mais ils m’ont dit qu’il y était… Il a dû sauter au dernier moment ! Garrel vous dit que si vous ne pouviez pas mettre vos poèmes dans vos journaux, vous ne feriez peut-être pas L’Autre Journal. Il y a quelques années, je faisais tout seul un petit hebdomadaire de quatre pages qui s’appelait L’Azur. Je donnais des nouvelles, je parlais de mon asthme ou des trucs comme ça. Un jour au salon du livre, un type s’en est pris à moi très violemment à plusieurs reprises. Il gueulait que c’était une honte, un scandale de donner des nouvelles de moi au lieu de parler de la Yougoslavie et de je ne sais pas quoi… Je croyais qu’il faisait une performance et je lui ai répondu que puisque, justement, les gens ne parlent que très rarement de ce qu’ils connaissent, je parlais de ce que je connaissais, par exemple ma santé, et que si j’en parlais d’une certaine façon, je pensais que ça intéresserait tout le monde. Beaucoup de gens riaient en croyant que c’était un invité, un mec qui me faisait de la publicité. Mais pas du tout, c’était un vrai fou et il voulait me fracasser la tête parce que je parlais de moi ! Maintenant que L’Impossible existe, est-ce que tout est à nouveau possible ? Malheureusement non… Il est impossible que je retrouve tous mes amis morts. Je voudrais que les gens comprennent que les enfants ont besoin d’au moins autant d’espace et d’air que les tigres et les lions. Enfermer les enfants dans une salle de classe, c’est terrible. Si on met les enfants à la campagne, alors là ils courent comme des sauvages, ils se dépensent physiquement et pas en tensions, en mauvais rêves… Les enfants sont incarcérés dans les appartements, il n’y a pas que les labradors qui ont besoin de bouger. Ce qui est impossible, c’est que les journées commencent pour eux par des conversations, pas par des cours ! N’importe quel être civilisé, quand quelqu’un arrive chez lui le matin, il commence par lui faire du café. Mais alors, quand on arrive au boulot, on n’a pas de café ? On n’a pas le droit de parler des événements de la veille ? C’est comme s’il y avait un amenuisement de la vie, surtout quand la journée commence. Après, on la finit seul quand on s’endort, mais quand on commence la journée en société, c’est d’une violence cachée incroyable. Il n’y a aucune trace d’humanité dans les débuts de journée. Même dans la crise, sans argent et sans budget supplémentaire, la vie pourrait être incroyablement changée. Mais on a oublié ! ❤

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« Godard, c’est un peu comme Tintin, il est habillé en Godard, il a sa tête de Godard. »

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Blutch

Violence et passion pAR Olivier Bombarda

Aspirateur à films depuis son enfance strasbourgeoise et amoureux vindicatif du cinéma aujourd’hui, Blutch revisite sa cinéphilie. Avec Pour en finir avec le cinéma, il est publié pour la première fois chez Dargaud sans y laisser la moindre plume d’auteur insoumis. Rencontre avec un oiseau libre.

D’où vient la violence de l’introduction de ton livre ? C ’est surtout pour faire rentrer le lecteur dans le livre, le prendre à la gorge. J’annonce la couleur, le principe. André Hardellet m’a beaucoup inspiré, sa citation est le porte-étendard. Je mets deux ou trois choses sur la table, je ne me dissimule pas derrière un feuilleton et les péripéties d’une aventure. Je voulais dire des choses comme un écrivain. Pourquoi ? Parce que le temps passe vite. Je me dis que je n’ai plus le temps de bavarder. Douglas Sirk disait qu’un bon titre correspond déjà à 50% d’une œuvre... C’est une pirouette pour se débarrasser d’un journaliste, non  ? Mais en l’occurrence ce titre, Pour en finir avec le cinéma, est l’une des clés du livre. Il est venu avant, tout de suite. C’est un slogan, j’allais dire une provocation mais

je ne suis pas provocateur... Il faut bien reconnaître que le cinéma, c’est un peu “la messe”. Artistiquement, c’est la forme d’expression la plus puissante. La pensée cinématographique est extrêmement présente, respectée, relayée. Parole de cinéaste, c’est parole d’Evangile... Je voulais dire d’une certaine manière que le cinéma est une forme de pouvoir, presque un instrument de domination. Je n’ai pas envie d’être cinéaste, je n’ai pas d’ambition dans l’industrie. Je parle sans pression et sans arrière-pensée. Souvent, quand le Festival de Cannes commence, on entend dire ici ou là : « Nous allons prendre des nouvelles du monde  ». Je trouve ça terriblement présomptueux ! Il y a deux ans, le numéro de Libération illustré de photos de films avec des commentaires de cinéastes était d’une platitude ! À l’origine de ce livre, il y avait une forme de révolte de ma part. C’est d’ailleurs aussi assez présomptueux

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de dire ça. Le livre cependant ne parle pas uniquement du cinéma, il me sert à parler d’autre chose. Ce n’est pas un reportage, ni un pamphlet. C’est un essai mais sur quoi ? Je ne le sais même pas vraiment... Dans chaque chapitre, tu évoques le temps qui passe, cristallisé dans le cinéma. J’ai pensé aux écrits de Gilles Deleuze... Le cinéma est une machine à mélancolie : aujourd’hui, ce qui est au goût du jour sera la machine à mélancolie pour les gens du futur. Le cinéma touche directement les gens parce qu’il les photographie dans leur matérialité d’êtres vivants. Ces derniers restent palpables au-delà de leurs morts, on continue à les entendre, à les voir se mouvoir. De même pour les lieux et la lumière. Le cinéma est une fabrique de souvenirs pour tout le monde. Tu parlais de Deleuze, mais je pensais à ce qu’un ami pointait à propos de Jacques Rancière : en gros « le cinéma se dépasse lui-même ». L’expérience cinématographique est spectacle, projection, mais ce qui en fait l’intérêt – et peut-être l’intérêt de toute œuvre d’art –, c’est qu’elle continue à vivre après l’événement, et nourrit ta vie.

Le cinéma a marqué des générations de spectateurs, pas forcément celles à venir... Certainement. Le cinéma, c’est le XX e siècle. C’est aussi beaucoup le cinéma américain, celui qui nous a marqués : c’était et ça reste le plus puissant. Il nous a amené ce qu’on n’avait pas avant : le sex-appeal. Mais c’est vrai, c’est une époque révolue parce que les moyens de diffusion ont changé et d’autres vecteurs à émotions sont plus performants aujourd’hui. Par exemple le jeu... Quand j’étais enfant et qu’un film passait à la télévision j’avais toutes mes écoutilles ouvertes parce que je savais que je ne le reverrai peut-être plus. J’étais un aspirateur à films très attentif. Tu marques un chapitre particulier sur le cinéaste Luchino Visconti dans ton livre... Je voulais faire d’autres parties comme celle-là, un peu nébuleuses, sur Luis Buñuel ou Alain Resnais. C’est Visconti qui est resté... Quand j’ai découvert Le Guépard, je l’ai trouvé hypnotique comme un morceau de musique. Je me suis laissé porté par la splendeur des personnages et des décors.

« Je voulais dire d’une certaine manière que le cinéma est une forme de pouvoir, presque un instrument de domination. » 46

Les films de Visconti comme Les Damnés ou Ludwig m’ont fait une très forte impression au cours de mes années de jeunesse, au moment où on est le plus réceptif. Pour décrypter un peu ton processus créatif, es-tu d’accord pour te prêter à un exercice d’analyse des sept images que tu consacres à Visconti ? Si tu veux. La première image est très simple : c’est l’Italie, le Quattrocento, la naissance de Visconti et l’enfant Jésus. Ce sont juste des collages entre la peinture et d’autres choses. La deuxième présente le personnage de Tadzio dans ce que j’appelle “les années de formation”. En face de lui, la troupe de noirs symbolise pour moi “les années militantes”, le côté “Angela Davis”. C’était un étrange alliage, Visconti, à la fois aristocrate et communiste. Le troisième est la continuité du deuxième dessin, toujours le même personnage, Tadzio, au centre qui vieillit à chaque fois. Il faut noter dans le processus que le dessin lui-même t’emporte souvent au-delà. C’est ça qui est intéressant, presque poétique. Dans le troisième dessin, un personnage ressemble à Pasolini... Oui, j’y ai pensé et en même temps je n’en sais rien [rires]... Pour le quatrième dessin je me suis inspiré d’un tableau très pompeux et classique qui retrace un épisode de la vie de Garibaldi, personnage souvent cité dans Le Guépard. J’ai aussi pensé à Senso. Dans la case suivante, la fille pour moi, c’est Romy Schneider. Je me suis imaginé que les personnages la sauvaient. Le paysan a le type très italien. L’avant dernière case


« L’expérience cinématographique continue à vivre après l’événement, et nourrit ta vie. » présente “l’artiste officiel” reconnu et accueilli dans les Palais. Tu peux penser à Ludwig mais aussi à Delon avec l’œil bandé dans Le Guépard avec ce tableau accroché au mur. Enfin le dernier dessin représente Violence et Passion. Le vieil artiste est endormi avec sa palette, entouré des jeunes profiteurs... Voilà, ce sont des portraits de Visconti sans être collés à l’anecdote. C’est de la rêverie. Les choses ont été faites de manière très disparate dans le temps, puis montées ensuite comme dans un film. Les planches originales sont découpées, collées, scotchées. As-tu travaillé parfois avec des photographies de films pour tes dessins ? Oui parce qu’il fallait être précis, je voulais que cela ressemble et je ne voulais pas faire de caricatures. En même temps, je ne voulais pas que cela sonne froidement réaliste. Par exemple Burt Lancaster est très dur à dessiner. En comparaison, Godard est plus facile, c’est un peu comme Tintin, il est habillé en Godard, il a sa tête de Godard.

Est-ce que tu as de l’intérêt à dénicher des films rares que l’on ne voit pas facilement ? Oui bien sûr, mais cela ne se fait pas en salle, cela se fait avec le cercle des maniaques qui trouvent des DVD outreManche, outre-Atlantique ou au fin fond d’une boutique en Allemagne. Es-tu aussi rattrapé par le phénomène des séries comme beaucoup de monde ? Oui. On est souvent plus secoué devant l’émotion d’un Breaking Bad que devant un nouveau Scorsese. Je trouve cela mieux écrit. Je pense à Scorsese parce que je me souviens être allé voir Les Infiltrés. En sortant je me suis dit « pourquoi vais-je voir ça ? ». Je préfère regarder Les Sopranos. C’est juste une impression de spectateur. À l’origine de mon livre, il y a aussi cette sensation de s’être fait escroqué en tant que spectateur par des films tellement boursouflés. Dénonçons cette supercherie ! [rires]

On constate une tendance de la bande dessinée aujourd’hui au reportage, à témoigner de l’actualité... Oui, mais moi je suis pour la fiction. J’aime la retranscription poétique. J’ai un ami qui appelle ce que tu décris « le chantage au réel ». Ce n’est pas parce que c’est un reportage que cela a plus d’importance qu’une fiction, que c’est plus recevable. As-tu ce type de discussion dans le milieu de la bande dessinée ? As-tu beaucoup d’amis dessinateurs ? On parle boutique, rarement cuisine. J’aime beaucoup Christophe Blain, Emile Bravo, Riad Sattouf. Les gens qui me sont le plus proches sont des dessinateurs comme Frédéric Poincelet et Fabio Viscogliosi qui fait surtout de la musique et des romans aujourd’hui. Il y a plein d’autres gens que j’aime. Penses-tu que vous êtes tributaires d’un art inférieur ? Socialement oui ! Comment expliquer ce sentiment ? Il doit y avoir une jalousie de classe entre le gens de cinéma et ceux de la BD. Pourquoi on les laisse parler eux ? Pourquoi pas moi ? Certainement parce qu’il y a plus d’argent, plus de prestige, plus de rayonnement social. Quand j’étais jeune, la moitié des mes copains voulaient être cinéastes. Peut-être bien que la moitié de mes copains voulaient être puissants... i

Justement, la partie sur Jean-Luc Godard est assez dure, comme s’il fallait se résoudre au fait qu’inexorablement tout est pourrissement... Oui, c’est ça. C’est une parabole. Tout est tendu à ça. D’autant plus que je ne voulais pas mettre de mots, pas expliquer. Je voulais tout montrer par l’image ce qui est assez dur à réaliser. J’ai pensé à plein de chose, notamment à Tout va bien, un film que j’aime bien. J’ai pensé au Godard d’aujourd’hui. Godard, c’est comme une marque, comme James Dean ou Marilyn Monroe. Je pense que dans quelques années on pourra appeler une Citroën “Godard”. Lui même physiquement, c’est un logo ; il est image de marque. Godard disait « je suis connu, mais pas reconnu »... Certainement. C’est pour cela que les poissons pourrissent. Pour moi, ce sont ses films que personne ne va voir.

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Alors que la revue mulhousienne Tacet consacre son premier numéro à la figure de John Cage, retour sur l’un des poèmes jalons de la réflexion que le compositeur menait autour d’un de ses thèmes de prédilection : le silence.

CELUI QUI (NE) SE TAIT (PAS) pAR Emmanuel Abela

Regardons ensemble le poème publié par John Cage p.117 de l’édition américaine de X: Writings ’79-’82. Il s’agit d’un mésostiche, l’une des formes poétiques privilégiées qu’explore le célèbre compositeur américain. Mais contrairement à tous les mésostiches qu’il a publiés durant de longues années, dont le magnifique Roaratorio construit sur la base d’extraits de Finnigans Wake de James Joyce, celui-ci se distingue à plusieurs titres : sa longueur tout d’abord, excessivement courte  ; les ratures qui viennent marquer l’existence d’éléments pourtant présents, mais soustraits ; les ruptures formelles – les lettres médianes ne se suivant pas, séparées par des sauts de lignes – ; et enfin le sentiment d’un espace clôt, réduit, presque contraint. Cette forme particulière, avec ses creux et ses pleins, qui reprend délibérément l’historique de l’ensemble des versions intermédiaires de l’original manuscrit, renoue avec le geste hautement graphique de ses premiers poèmes néo-dada.

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Depuis toujours ce poème me fascine, notamment parce qu’il évoque ce qui fait l’essence même du discours de John Cage : dans les lettres médianes, nul J.A.M.E.S. J.O.Y.C.E ni M.A.R.C.E.L D.U.C.H.A.M.P, mais S.I.L.E.N.C.E. Le “silence”, clé de voûte d’une pensée exposée dans le recueil manifeste qu’il a publié en 1968 et qui contient la conférence Lecture on nothing : “I have nothing to say / and I am saying it / and that is poetry” (je n’ai rien à dire / et je le dis / et c’est là la poésie). Le silence également magnifié par la pièce 4’33”. Qu’il ait cru bon de souligner une nouvelle fois, plus de vingt ans après, la force de ce silence marque un instant primordial dans l’évolution du message qu’il destine au lecteur. Deux interprétations cependant : la première part du principe que le “you” s’adresse à “nous” ; dans ce cas-là, John Cage pose la question de notre existence ou de notre non-existence. L’autre interprétation consiste à dire que le “you” s’adresse au « silence », un silence dont il pose là aussi la question de l’existence. Dans les deux cas, l’aboutissement est le chaos. Un chaos, avec lequel le compositeur, selon ses propres dires, « se sent plutôt à l’aise ».

Dans le numéro 1 de la revue bilingue Tacet consacrée à John Cage, sous le titre Qui est John Cage ? / Who is John Cage?, le musicien, producteur et journaliste Xabier Erkizia nous rappelle qu’« historiquement, les littératures – orales et écrites – de toutes les civilisations du monde ont évoqué les vertus du silence […] » et que « nous savons tous ce qu’est le silence, mais sommes incapables d’en appréhender toutes les significations. » Il insiste : « Nous ne comprenons pas le silence. » Et de citer le propos de Vivian Perlis, auteure d’une belle émission de télévision : « Aujourd’hui, nous nous demandons si ce silence n’a pas été gâché… » Qu’aurions-nous perdu, ou éventuellement gâché de cet héritage cagien que le musicologue JeanYves Bosseur « partage très volontiers avec un certain nombre d’étudiants » sans toutefois vouloir se poser la question du legs ? Peut-être est-ce simplement la candeur – « candeur » au sens anglo-saxon du terme, c’est-à-dire empreinte de vitalité et de désespoir – d’une démarche qui pose le chaos comme issue possible : chaos contenu en nous, chaos qui précède, se poursuit pendant et après le silence. Cette candeur se manifeste pas un sourire, le sourire cagien si influent artistiquement et avec lequel, au-delà de tout discours, nous souhaiterions renouer. i


Tacet Une bonne nouvelle : la naissance à Mulhouse d ’une revue de recherche bilingue françaisanglais dédiée aux musiques expérimentales, électroacoustique, électroniques, conceptuelles et improvisées. Initiée par Adrien Chiquet, par ailleurs directeur et programmateur du festival Météo, et baptisée en référence aux trois mouvements de 4’33” de John Cage (Tacet : il / elle se tait ou il / elle garde le silence), Tacet se décline selon quatre types de mouvements : Flux (articles de fond) / Influx (ensemble de textes de réflexion libre) / Afflux (images, citations, archives et documents) / Reflux (bibliographie critique, discographie, etc.). Le premier numéro, déjà en cours de réimpression, est consacré à John Cage justement sous le titre Qui est John Cage ? Au sommaire de ce volume qui n’a rien à envier à sa brillante devancière, La Revue d’Esthétique n°13-14-15 de 1988, des spécialistes du compositeur, dont Jean-Yves Bosseur, des historiens de la musique, des philosophes, des plasticiens et des journalistes tentent de cerner la diversité de ce compositeur, poète et artiste visuel d’exception. www.tacet.eu

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SOL LEWITT, Dessins muraux de 1968 à 2007, jusqu’au 29 juillet 2013, au Centre Pompidou-Metz

Le Centre Pompidou-Metz présente une rétrospective des dessins muraux en noir et blanc de l’artiste américain Sol LeWitt. C’est le plus bel ensemble jamais réalisé en Europe : une aventure plastique sans précédent qui implique les écoles d’art de la région et pose la question même de l’œuvre.

Géométrie Variable pAR Emmanuel Abela

Léa Candat, Andrew Colbert, Romain Goetz et Sarra Narimane Mami, ces noms ne nous sont pas familiers, et pourtant ils figurent au “générique” de l’exposition rétrospective consacrée aux dessins muraux de Sol LeWitt au Centre PompidouMetz. À quel titre y figurent-ils ? Comme dessinateurs, comme un peu plus de 60 de leurs camarades, issus comme eux des écoles d’art de Metz, Nancy, Épinal ou Reims. Étudiants, jeunes artistes diplômés ou assistants professionnels, ils ont tous participé à une expérience pédagogique collective comme on en rencontre peu. Le visiteur se pose d’emblée la question : autant de monde pour une exposition ? Est-ce à dire que les œuvres présentées ont été réalisées pour l’occasion ? Dans son esprit, le statut même de l’œuvre est éprouvé. Quid de l’original ? Qu’appellet-on un « dessin mural » de Sol LeWitt ? Sous quelle forme se présente le prêt ? Il en oublierait que l’œuvre à la base est une intention, et que Sol LeWitt comme bon

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nombre d’artistes conceptuels et minimal a magnifié cette intention. Les réponses à toutes les questions que le visiteur peut se poser sont à chercher dans le bel ensemble constitué pour l’occasion, une rétrospective sans précédent en Europe, avec 33 œuvres réalisées in situ. Au bout d’un moment, il ne s’interroge plus, mais s’attarde sur l’étrange vocabulaire de ces dessins muraux : ligne droite et non droite, ligne brisée, carré, triangle, cercle, etc. Il est invité à se rapprocher. Comme nous l’explique Béatrice Gross, commissaire de cette exposition, « les techniques sont différentes ; elles requièrent donc des distances différentes ». C’est le cas des œuvres réalisées avec des crayons à la mine très dure, qui ont nécessité de la part des étudiants « une main assez légère ». D’autres réponses sont à chercher ailleurs, notamment dans les recommandations de Sol LeWitt concernant la réalisation des œuvres. On peut se montrer surpris par une certaine fermeté – voire une certaine sécheresse – dans les

indications, mais derrière cette manière de formuler, si l’on croit déceler une extrême rigueur, nul rigorisme en revanche. Bien au contraire, les espaces s’ouvrent à nous avec générosité, les formes varient, s’égayent parfois au fil d’une pensée qui évolue et qui expérimente. « Le grand principe c’est d’établir des systèmes abstraits, nous explique Béatrice Gross. Cette abstraction géométrique sert un langage universel, le principe étant de communiquer au plus simple. Nul besoin d’avoir un bagage culturel ni une connaissance particulière pour appréhender ces dessins, l’artiste – c’est comme une conviction démocratique ! – cherche à partager la signification visuelle qu’il met en œuvre. » La démarche est sérielle, les lignes se répétant avec méthode, de même pour les


formes géométriques primaires, le carré, le cercle, le triangle, qui finissent par se voir décliner en rectangle, puis se complexifier en trapèze et gagner en volume. On ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec des musiciens minimalistes, Steve Reich ou Philip Glass, avec lesquels Sol LeWitt, grand amateur de Johann Sebastian Bach, comme nous le confirme Béatrice Gross, entretenait des relations amicales soutenues. Dans les recommandations préalables à la réalisation de ses dessins, on retrouve les éléments qui permettent à Steve Reich de réaliser ses premières pièces répétitives, à l’époque où il théorisait la musique comme processus graduel, ou à La Monte Young de faire le lien entre musique et art plastique : l’une de ses performances musicales ne s’intitulait-elle pas Draw a

straight line, and follow it (“dessine une ligne droite, et suis-la”). Il est étonnant de constater la convergence de ces points de vue, à la fin des années 60, qui aboutissent à des résultats formels voisins, avant de voir chacun de ces artistes explorer des voies nouvelles. Béatrice Gross nous le rappelle : « Le parallèle est intéressant dans la mesure où l’artiste se voyait comme un compositeur qui mettait en place une partition, laquelle est interprétée par des musiciens. D’autres rapprochements sont possibles avec le monde de l’architecture ». Sol LeWitt qui a travaillé comme dessinateur chez I.M. Pei en 195657, a pu voir qu’en dépit du travail d’équipe, c’était l’architecte qui restait l’auteur unique du projet, celui dont la pensée était à l’origine de la conception artistique de la structure. Si avec ses dessins muraux,

il n’exécute pas forcément, mais conçoit justement, il insiste tout de même sur l’idée que l’ « art n’est ni une théorie ni l’illustration de théories  : il est intuitif, il engage de différentes façons le processus mental sans finalités. » L’art est également pour lui, et c’est sans doute là l’un de ses apports les plus remarquables, transmission, non pas dans le sens d’une transmission de savoirfaire, mais dans le sens d’une implication particulière des dessinateurs associés à la réalisation des œuvres, lesquels donnent à voir aux visiteurs des instants éphémères, voués à la destruction. Il est à ce titre tout à fait émouvant de découvrir le dernier dessin mural conçu par Sol LeWitt l’année de sa mort, en 2007, et réalisé à Metz pour la toute première fois. i

Wall Drawing #542 et Wall Drawing #462 - Lavis d’encre, 1987 et 1986, Centre Pompidou-Metz Photos : Rémi Villagi, Adagp, Paris 2012

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Digital Art Works. The Challenge of Conservation, exposition, jusqu’au 28 avril à l’Espace Multimédia Gantner de Bourogne (90) et du 16 juin au 23 septembre au CEAAC, à Strasbourg www.espacemultimediagantner.cg90.net www.ceaac.org

Endangered Species pAR Sylvia Dubost

Conserver les peintures rupestres du néolithique, on sait faire. Mais une œuvre installée sur un Apple Power Mac G5 en 1991 ou programmée sur Macromedia Director 7 en 1999 ? Gérer l’intendance des œuvres d’art numérique est aussi complexe qu’urgent, si on veut éviter qu’elles ne disparaissent…

Et soudain, tout s’arrête… Il n’est ni le premier, ni le seul à qui c’est arrivé. Il y a trois ans, Antoine Schmitt a voulu présenter une œuvre qu’il avait créée dans les années 90. Impossible de la faire fonctionner. Seule solution : « Trouver un vieil ordi. » Cela s’est reproduit, avec une autre œuvre, qu’il a réussi à reprogrammer… L’art vidéo a connu les mêmes symptômes  : certains supports des années 60 ou 70 ne pouvaient plus être lus, les écrans à tube cathodique des installations n’existent plus… Bientôt, ce sera au tour des diapos de ne plus pouvoir être remplacées. Les exemples sont légion mais même au sein des musées et centres d’art, peu s’inquiètent encore de ce qui peut advenir des œuvres générées par des programmes informatiques. Pourtant, avec l’art numérique, ces questions sont peutêtre encore plus complexes.

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Depuis le début des années 2000, elles se font plus aigues  : le renouvellement du matériel et des logiciels est de plus en plus rapide. « Il y a notamment eu une vraie rupture entre Mac OS 9 et X », note Antoine Schmitt. Certains logiciels ont disparu et la course en avant de l’industrie informatique a déjà causé plusieurs pertes définitives… Cette déferlante a pris tout le monde par surprise  : artistes, collectionneurs et conservateurs. La pièce de Hervé Graumann, Raoul Pictor cherche son style, achetée en 1993 par le Frac Alsace, n’a pu être montrée qu’une seule fois, notamment pour des questions techniques. Le principe : le spectateur déclenche un programme qui fait évoluer le personnage du peintre dans son atelier, où il crée une œuvre à chaque fois différente qui peut être imprimée avant de disparaître à tout jamais. « Le logiciel nécessitait une mise à jour annuelle, explique Olivier Grasser, directeur du Frac, via un code fourni par le fabricant. Le système a été rapidement périmé, et l’œuvre n’a plus

fonctionné. Pour ajouter à la complexité, Hervé Graumann a quitté la galerie à qui avait été achetée l’œuvre, et le contact a été perdu. » Conserver ne finit jamais Cette œuvre fait partie, avec Still Living d’Antoine Schmitt, des 10 études de cas lancées par Digital art conservation* et réunies dans l’exposition qui fait le point sur les stratégies mises en place pour leur préservation. Migration vers d’autres systèmes d’exploitation et d’autres logiciels, conservation du matériel informatique ancien… Il existe une ou plusieurs solutions pour chaque œuvre, si l’on veut bien s’y pencher. Aucune n’échappe aux problèmes de conservation. « Il faut se préoccuper de ces œuvres dans les cinq ans après l’achat, explique Arnaud Obermann, conservateur au ZKM chargé des études de cas. Et une fois le processus de conservation mis en marche, il ne s’arrête plus. »


Pas étonnant que les conservateurs soient dépassés… D’autant plus que, souvent, les collections ont mal acheté : il apparaît qu’il leur manque des informations ou des éléments essentiels. « La vraie question, explique Valérie Perrin, directrice de l’Espace Multimédia Gantner, qui possède l’une des plus importantes collections de France, c’est de savoir ce qu’on doit acheter quand on achète une œuvre. On peut faire l’acquisition du code source, qui en est le squelette. Pour les œuvres de net art [générées en ligne, ndlr], on peut acheter le nom de domaine, les licences, on s’engage sur plusieurs années à régler l’abonnement… C’est très complexe, c’est pour cela qu’il faut un informaticien. » Et c’est rarement le cas. Olivier Grasser le dit tout de go : « La complexité peut constituer un frein à l’acquisition d’œuvres électroniques. »

Garder aujourd’hui pour demain… ou pas ? Antoine Schmitt a retravaillé toutes ses pièces. « Depuis ces soucis, je suis dans une autre démarche de travail : je me suis mis à utiliser des logiciels libres, qui ont plus de chances de tourner dans le futur. Avec ma galerie [Charlot, l’une des rares galeries françaises à présenter de l’art numérique, ndlr], on vend les œuvres avec des contrats de maintenance de 3 à 5 ans suivant la complexité. Parfois je vends l’ordinateur avec, ce qui enlève une couche de complexité.  » Pour un temps. Car de toute façon, comme l’explique Arnaud Obermann, « conserver une œuvre de manière authentique sur le long terme est impossible. » Elles sont toutes vouées à l’altération… Une conclusion qui préoccupe pour l’heure assez peu le monde français de l’art, qui a décidément du mal à s’intéresser à ces formes. «  Il y a un schisme bizarre entre art contemporain et arts numériques,

confirme Antoine Schmitt. La faute est partagée. Beaucoup d’installations s’intéressent davantage à la technique qu’aux questions artistiques. Et l’art contemporain français est très traditionnel, il a toujours du mal à intégrer de nouvelles formes, comme auparavant la photo et l’art vidéo. » Alors que les festivals d’art numérique explosent, ces formes d’expression contemporaine sont toujours réduites à la portion congrue dans les collections publiques. Pas étonnant que la question de leur préservation effleure à peine les esprits… i * Projet de recherche impulsé par le ZKM de Karlsruhe, l’une des plus importantes collections d’art numérique, et qui réunit les acteurs concernés de la région du Rhin Supérieur. www.digitalartconservation.org

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mulhouse 012, du 9 au 12 juin 2012 au parc-expo de Mulhouse, musée des Beaux-arts, Kunsthalle, etc.

un tremplin pour la gloire ? pAR Baptiste Cogitore

Attendue en juin, la dixième exposition mulhouse 00 est devenue un événement de premier ordre pour les jeunes plasticiens tout juste diplômés.

Quand on regarde les biographies d’artistes comme Aurélien Froment, JeanCharles Hue ou Wilfrid Almendra, on s’étonne d’apprendre que tout a vraiment commencé pour eux dans une ville dont le déficit en matière d’art contemporain a longtemps été décrié. Depuis dix ans, Mulhouse cherche à rattraper son retard. L’école du Quai a été « remise à niveau par Otto Teichert, l’actuel directeur des Arts décos de Strasbourg », dixit Michel Samuel-Weis, adjoint à la culture de la Ville. L’inauguration de la Kunsthalle en mars 2009 avait marqué un autre tournant. Créée en 2000 et devenue biennale d’art contemporain en 2010, mulhouse  00 est un rendez-vous important pour les professionnels comme pour les artistes en début de carrière. À la

fois foire d’art contemporain par son aspect « commercial » – l’un des buts poursuivis est de mettre en relation artistes et galeristes en recherche de « poulains » – et véritable biennale, mulhouse 012 permet de poser un œil attentif sur la jeune création contemporaine. Un peu comme un écho à l’intense activité de sa voisine suisse : mulhouse 00 s’est voulu comme le « off » d’« Art Basel », qui se tient chaque année au mois de juin depuis quarante ans. Un vrai « tremplin », selon Julien Nédélec, lauréat du Prix de la jeune création – le grand prix sur les cinq attribués cette année par le jury de la biennale. Julien Nédélec présentera cette année une exposition personnelle au musée des Beaux-arts de la ville. Un travail en cours d’élaboration, à propos duquel le plasticien reste encore « discret ». On n’en

Michel Rein tient une galerie d’art contemporain dans le troisième arrondissement de Paris. Il avait participé à mulhouse 007 en créant un prix et en accueillant la lauréate, Elisa Pône, dans sa galerie. Il intervient cette année comme membre du jury.

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saura pas plus… Du 9 au 12 juin prochains, le Parc des expositions accueillera donc une centaine de jeunes artistes, que leurs candidatures soient spontanées ou proposées par des écoles d’art françaises, suisses, allemandes, italiennes et – pour la première fois cette année – roumaine (Timisoara). Car l’ambition de mulhouse 00 est bien, d’ici une dizaine d’années, de représenter des artistes issus de toute l’Europe. Parmi d’autres, on devrait notamment croiser Teoman Gurgan et Thomas Couderc, de l’École des Beaux-arts de Marseille, occupés à chercher des vers de terre sous 100 m3 d’humus, dans leur installation-performance La Mine de vers de terre.

Depuis dix ans, vous défendez et vendez les œuvres de Jean-Charles Hue. Vous avez découvert son travail en 2003, de passage à Mulhouse. En effet. Je rentrais d’Art Basel, où se réunit chaque année le monde entier de l’art contemporain. Le dernier jour, après avoir rangé mon stand de galeriste, je me suis arrêté à Mulhouse et j’ai fait un tour au musée des Beaux-arts. J’ai découvert un travail filmique exceptionnel, moi qui suis peu friand de vidéos. En fait, il avait remporté le prix de la jeune création à « mulhouse 002 ». S’en est suivie une longue et productive collaboration.


d’années avant de s’en remettre professionnellement... C’est pour ça que valoriser un artiste est une vraie responsabilité, requiert un authentique engagement.

Julien Nédélec Tautographie (Je ne suis plus poli.) acide sur miroir - 87 x 57cm - 2012 courtesy galerie ACDC

mulhouse 00 : foire ou biennale ? Quelle est la part “commerciale” de la manifestation ? “Commerciale” peut être compris de manière péjorative... Je dirais que c’est un salon. Pour les artistes, le but est moins de vendre que de se faire connaître. Surtout, la sortie d’une école d’art représente souvent un moment délicat. Jusqu’ici, l’artiste travaillait entouré de ses professeurs ou d’autres étudiants. Il bénéficiait de leurs remarques, de leur vision. Une fois sorti, il doit apprendre à montrer son travail autrement : au public, aux critiques, aux galeristes. Il doit aussi vendre et survivre !

mulhouse 00 leur offre cette interface depuis dix ans. On y valide, on y critique leurs propositions. Il vous est aussi arrivé d’en accueillir une dans votre galerie. Oui. En 2007, Elisa Pône a remporté le prix organisé par la galerie. Elle a donc pu présenter son travail à Paris l’année suivante. Exposer de jeunes artistes est une démarche risquée pour une galerie, mais plus encore pour l’artiste. Si l’expo est mauvaise, si elle est mal reçue par la critique, le nom de la galerie n’en souffrira pas, mais l’artiste passera une dizaine

Quel regard portez-vous sur les jeunes artistes européens, justement ? Les écoles d’art nous sollicitent en nous présentant les œuvres de leurs élèves. On reste donc attentif à ce qui se fait. L’intérêt de mulhouse 00 réside surtout en la décentralisation qu’elle produit : les meilleures écoles d’art de France et d’ailleurs proposent leurs élèves diplômés qui leur semblent les plus intéressants. Il n’y a donc pas de commissaire d’exposition pour les sélectionner ou les inscrire dans une ligne esthétique. La ville de Mulhouse est-elle appelée à développer l’art contemporain ? D’aucuns font remarquer que les conditions d’exposition au Parc expo pourraient encore être améliorées... En tout cas, beaucoup d’efforts ont été fournis, notamment par Michel Samuel-Weis [lui même amateur d’art contemporain] pour y développer l’art contemporain et inscrire la ville dans un maillage avec la Suisse et l’Allemagne. Bien sûr, le Parc des expositions n’est pas le MOMA [Museum of Modern Art de New-York, ndlr], mais il faut absolument soutenir cette entreprise plutôt que de critiquer certains détails matériels. La portée européenne de l’édition 2012 est, de ce point de vue, très encourageante. i

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Pablo Picasso, Minotaure poignardĂŠ par un jeune homme, Paris, mai 1933, eau forte 195 x 269 mm

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Rencontre avec Francis Marmande autour de Le Pur bonheur / Georges Bataille (Éditions Ligne, 23€) le 17 avril à la Bibliothèque de Mulhouse

Dans Le Pur bonheur/Georges Bataille, Francis Marmande redécouvre son auteur fétiche par fragments. Un livre inclassable qui repense Bataille en abandonnant les sentiers battus par la critique universitaire.

Bataille livré pAR Baptiste Cogitore

Georges Bataille est mort le 7 juillet 1962. Trois mois plus tard, un jeune khâgneux amateur de livres interdits cherche à obtenir un exemplaire de l’Anthologie de la littérature érotique, de Robert Desnos. Fébrile, le jeune Francis Marmande entre dans la librairie et paie son livre, discrètement empaqueté dans du papier kraft. Le libraire, louche – il est affublé d’un strabisme « solide et séduisant comme celui de Sartre ou Dalida » [sic]  – lui glisse à mi-mots : « Vous savez que je peux vous avoir l’Histoire de l’œil ? ». Et le jeune Marmande, pensant « Quel œil ? », répond : « Non ! Vous pouvez ? ». Le hasard, la censure, ou la littérature ont voulu que deux écrivains (l’un mort, l’autre à venir) se croisent ce jour d’octobre. «  Bataille livré », écrira Marmande, cinquante ans plus tard.

Francis Marmande est devenu critique (voir son interview de Diego Masson dans le premier numéro de L’Impossible, nouvelle version de L’Autre Journal, de Michel Butel), journaliste, enseignant de littérature à Paris VII, contrebassiste, spécialiste de jazz et de corrida. Spécialiste de Bataille, aussi, auquel il a consacré une thèse : Georges Bataille politique, paru aux PUL (Presses Universitaires de Lyon) en 1985. À la fin de sa vie, l’auteur d’Histoire de l’œil avait imaginé rassembler différents textes, livres et fragments sous le titre ambigu : «  le pur bonheur  ». Le livre n’a jamais paru. Le titre est resté en jachère. Francis Marmande en propose un défrichage poétique. Le Pur bonheur/Georges Bataille explore un genre éloigné de la parole universitaire. En fait, il déborde autant le champ de la critique et de l’autobiographie que de l’essai : c’est tout cela en même temps. Déroutant, tantôt profond, tantôt potache, voire carrément irrésistible, Francis Marmande signe ici un texte critique de haute volée qui a le mérite d’éclairer l’œuvre et la pensée de Georges Bataille d’une lumière renouvelée. Autant pour les érudits que les « grands débutants », qui associent à Bataille les notions de « dépense », « potlatch », « part du feu », « érotisme », « violence » et « sacré ».

Dans ce livre, explique Marmande, « l’ancien se mêle au nouveau, les fragments recomposés aux inédits, le drolatique à l’érudit, le futile à l’essentiel, les vues cavalières à l’analyse en détail ». Le critique s’intéresse notamment à la place de la Bibliothèque dans l’élaboration de l’œuvre de Bataille – qui fut conservateur de la Bibliothèque municipale à Orléans, puis nommé à la BNF peu avant son décès. Le lecteur sera surpris de (re)découvrir dans Bataille une pensée joyeuse, loin de la notion de « désastre », que l’auteur de Madame Edwarda comme Maurice Blanchot ont essayé de conceptualiser. Bataille n’est l’ennemi du bonheur que quand il est le contraire de la passion. « Mais si le bonheur est une réponse à l’appel du désir », écrit-il, « alors le bonheur seul est la valeur morale ». Bataille livré par Marmande, ou la littérature comme tauromachie jubilatoire. i

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L’Entêtement, de Rafael Spregelburd, mise en scène Marcial Di Fonzo Bo/Elise Vigier - Théâtre des Lucioles, les 13, 14 et 15 avril au Maillon Wacken, à Strasbourg www.le-maillon.com

Tu t’entêtes à te foutre de tout pAR Cécile Becker

Après La Connerie, La Panique et La Paranoïa Marcial Di Fonzo Bo poursuit son exploration du cycle monumental de Rafael Spregelburd L’Heptalogie, en mettant en scène L’Entêtement, une pièce présentée au festival d’Avignon 2011.

L’Entêtement ©Christophe Raynaud De Lage

Au sujet des mises en scène de Marcial Di Fonzo Bo, on pourrait parler de rencontres successives. La première, c’est celle de Rafael Spregelburd avec Les Sept Péchés Capitaux de Jérôme Bosch. Ce tableau, exposé au musée Prado à Madrid, ne peut être visible dans sa totalité au premier abord. L’œil décide de se poser sur un détail puis fait le tour pour finalement revenir au point de départ. Une relation particulière s’installe avec celui qui regarde l’œuvre, et c’est précisément cette relation

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qui a intrigué Spregelburd. Il y a plus de 10 ans, il commence sa transposition des sept péchés capitaux par l’Inappétence. Marcial Di Fonzo Bo, lui, rencontre Rafael Spregelburd, et décide de mettre en scène La Connerie jouée au théâtre de Chaillot avec notamment Karin Viard et Marina Foïs. Dans chaque adaptation, l’exagération des comportements humains est le moteur de la frénésie des acteurs ; ça en devient presque une obligation tant le langage de Rafael Spregelburd est unique. Dans

L’Entêtement, dernier volet du cycle, on assiste à la dernière heure du dernier jour de la guerre civile espagnole chez un policier franquiste qui consacre son temps libre à inventer une langue universelle. Chaque acte – il y en a trois – débute le même jour à 17 heures et dans un lieu différent de la maison. Révolutionnaire, le point de vue intègre les automatismes du cinéma et des genres peu exploités par le théâtre comme la science-fiction, l’utopie politique ou le polar. Les personnages sont très décalés, il y a ce commissaire obnubilé, sa fille (jouée par l’excellente Judith Chemla) dérangée et droguée, sa femme, un curé malsain et des gens de passage. Si chacun essaye de manœuvrer pour sauver sa peau, le focus du spectateur lui, se déplace constamment et donne l’impression que les personnages sont tous contrôlés par une force supérieure. Invité au cœur d’une famille, le public découvre ses légendes, ses langues étranges et distingue les liens réels entre ses membres et leur sort ultime. L’Entêtement est tout autant dramatique que ludique et n’est qu’en apparence une pièce historique puisqu’elle relève des comportements présents dans nos sociétés modernes. Comme Jérôme Bosch, Rafael Spregelburd et Marcial Di Fonzo Bo (qui joue lui-même dans la pièce) déplacent l’œil du spectateur pour finalement avoir une vision d’ensemble, la morale restant au cœur de la réflexion. Une pièce aigredouce. i


Festival Premières, théâtre, du 7 au 10 juin au TNS et au Maillon à Strasbourg www.tns.fr – www.le-maillon.com

Passage à l’acte PROPOS RECUEILLIS PAR Sylvia Dubost

pHOTO Franck Beloncle

Premières, enthousiasmant festival des jeunes metteurs en scène européens, rassemble ceux qui, peut-être, feront le théâtre de demain. Parmi eux, il y aura sans aucun doute les élèves du groupe 39 de l’école du TNS, qui avec Et la nuit sera calme allient l’énergie de la jeunesse à une belle maturité artistique.

On l’avait découvert en 2010 et c’était sans conteste l’un des plus beaux moments de la saison. Un projet de deuxième année, même pas un spectacle de sortie, présenté à un tout petit public dans l’une des salles de l’école. Sans doute que la proximité entre le public et les comédiens avait joué sur notre perception, mais une chose était sûre : il y avait là, de la part de cette toute jeune équipe, une proposition à la fois riche, ambitieuse et d’une belle simplicité. Et la nuit sera calme, librement adapté des Brigands de Schiller, parlait à la fois d’eux et de nous, avec intelligence et sans fausse sophistication dans le jeu ni dans la scénographie, fréquente erreur des spectacles d’école où l’on veut tout mettre. Un dosage d’une rare justesse et d’une vraie drôlerie, que même les metteurs en scène les plus aguerris ont souvent de la peine à trouver. Dans cette proposition enthousiaste et futée, on sent toute l’énergie et la générosité du travail collectif. Elle est née de la rencontre lors du concours d’entrée à l’école du TNS, d’Amélie Enon, élève metteur en scène, et Kevin Keiss, élève dramaturge. Pour leur projet commun, ils cherchent un texte et s’arrêtent sur Les Brigands, l’histoire des deux fils du roi : l’un veut le pouvoir, l’autre, étudiant en ville, s’enfuit dans la forêt avec une bande de brigands et se révolte contre un monde « où tout est imposé ». « On a trouvé cette pièce au moment du sommet de l’Otan à Strasbourg,

se souvient Amélie Enon. On allait dans les contre-sommets et ce qu’on voyait et lisait faisait écho. » L’idée de la réécrire s’impose assez vite. « On voulait re-questionner l’idée du groupe, de la liberté et de passage à l’acte. Comment, dans notre cocon du TNS, ne pas être absent du questionnement du monde, comment passer à l’acte. » L’adaptation de Kevin Keiss fait ressortir la charge politique du texte tout en le ramenant au présent

du groupe ; elle commence par suivre la trame et l’écriture de Schiller, mais «  plus on avance, plus on s’en éloigne ». Et la nuit sera calme témoigne d’une urgence de dire, de sa joie d’investir le plateau et d’une vraie maturité dans la forme. Le Théâtre de la Bastille, qui l’a programmé en mars prochain, ne s’y est pas trompé. i

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Merlin l’enchanteur, mise en scène Julie Brochen et Christian Schiaretti, du 9 au 25 mai au Théâtre National de Strasbourg www.tns.fr

Les nouveaux scribes PROPOS RECUEILLIS PAR Sylvia Dubost

pHOTO Christian Ganet

Graal Théâtre, ou une Odyssée littéraire colossale et joyeuse. Pendant 30 ans, avec le poète mathématicien Jacques Roubaud, Florence Delay a réinventé pour le théâtre la légende arthurienne. En s’appuyant sur des centaines de textes, écrits au Moyen-Âge par des scribes de toute l’Europe. Alors que le TNS et le TNP de Villeurbanne amorcent l’intégrale des dix pièces, elle revient sur cette aventure poétique et chevaleresque. Avant le Graal, il y avait la volonté d’écrire pour le théâtre… Nous avions décidé de travailler ensemble, avec Roubaud, et l’on cherchait une matière pour un théâtre populaire. J’avais beaucoup travaillé avec Jean Vilar, avec Georges Wilson, et nous voulions un grand projet. Nous avons cherché une matière collective, et nous nous sommes rendu compte qu’en France, on n’en avait pas beaucoup. Notre XVIIe siècle a été un barrage à tout ce qui vient du Moyen-Âge et de la Renaissance. Ce qui a franchi les règles du théâtre classique, ce sont les noms propres  : Merlin, Lancelot, les fées… des noms d’enfance. Roubaud était profondément marqué par les troubadours, il est remonté aux origines de la poésie. Et la matière de Bretagne croisait la matière des troubadours. L’amour de Lancelot pour Guenièvre, de tous les chevaliers pour les dames, c’est un modèle de l’amour courtois. Nous sommes allés vers le romanesque plutôt que vers l’épique.

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Pourquoi ajouter un récit de plus ? Qu’est-ce que le vôtre allait apporter ? « Apporter » serait orgueilleux. Nous voulions ressusciter cette aventure et faire exactement comme les scribes, qui s’appuient sur ce qui existe, chacun à sa façon. C’est ce qu’on appelle au Moyen-Âge la conjonction, c’est-à-dire le montage. Il change beaucoup de choses : on peut ajouter, couper, changer. On s’est mis en position de scribe, avec notre couleur à nous, notre esprit et notre siècle. On y a mis des blagues, des problèmes et des citations d’Apollinaire… On l’a ramené vers nous. Dans Joseph d’Arimathie, la discussion entre ses disciples vient d’une discussion de Wittgenstein. Dans Merlin, l’énigme des femmes de Bagdad est un vrai problème de mathématique. Ça vient de Roubaud, évidemment, car je suis nulle en mathématiques !

Avez-vous tout écrit ensemble ? Comment ? Si Roubaud est plus savant côté troubadour, j’étais plus savante côté théâtre et dramaturgie. On se faisait confiance. Nous nous sommes inscrits dans la tradition du conte. On avait un plan de l’ensemble et de chaque pièce. On rassemblait ensuite chez les autres conteurs le matériel nécessaire pour chaque scène. Puis on se mettait à la parler, et on écrivait ensuite. Mais notre personnage de Merlin n’existe nulle part, nous l’avons inventé. Face à la morgue de tout le monde sur l’invention, nous avons toujours déclaré de manière provocatrice notre absence d’intervention. Nous sommes fidèles au passé mais notre intervention est permanente… Au départ, cela devait être un projet collectif… Oui. Une fois qu’on avait établi le fichier général, on voulait le donner. On avait pensé à Perec, à Michel Chaillou, mais ils ne partageaient pas forcément notre enthousiasme. Perec a adoré cette matière, mais il avait d’autres projets. C’était dans l’esprit de l’Oulipo de donner une pièce à chacun. Qu’est-ce que ce projet a d’oulipien ? Cette idée de la non-propriété, de la copie comme moteur de création, de travailler avec un matériau littéraire et d’écrire à plusieurs.


Il fallait être un peu fou pour se lancer dans un tel projet ! Je suis tout à fait d’accord ! Roubaud m’avait dit une chose qui m’avait frappée : « Il faut être un peu mégalomane, sinon on ne fait rien de bien. » Moi j’étais un peu pusillanime. J’étais enchantée parce que cela me reconduisait au théâtre qui était ma passion. Mais quand on a commencé matériellement, avec des fiches de couleur pour chaque personnage, chaque objet magique, ce que Roubaud appelait la quincaillerie… En route, on a été pris pour ce qu’on était ! C’est un projet un peu fou mais généreux, pas narcissique. On l’a écrit à plusieurs parce qu’on doit tout aux autres et à nous-mêmes. Je peux vous lire quelque chose ? À la fin, on a écrit quelque chose qui vient de Gauthier Map [1140-1208/1210, ndlr] : « Ici, en écrivant que Blaise a écrit le mot fin, aujourd’hui, 19 mars de l’an 2004, nous Florence Delay et Jacques Roubaud,

scribes de langue française, achevons notre livre Graal Théâtre. Il contient tout ce qu’il doit contenir et nul après nous ne pourra y ajouter ou retoucher sans mentir. » C’était trop réjouissant d’écrire ça ! Mais il faut de l’humour : si on le lit au premier degré, ça peut être puant ! [rires] Quand vous avez commencé, en 1972, vous aviez prévu de le terminer en dix ans. Finalement, vous en avez mis 30… Votre écriture a-t-elle changé ? Nous avons arrêté en 1981, à cause des aléas de la vie. Nous avons repris à la fin des années 90 et il restait quatre pièces. On avait tout oublié, il fallait tout reprendre. Je ne sais pas s’il y a un changement de ton. De toute façon, Merlin est une pièce comique, avec toute la fraicheur du commencement. La dernière, La Tragédie du roi Arthur, est vraiment une tragédie, même si on essaye toujours de mêler les deux. L’Église

s’inquiète de ces aventures, qui célèbrent l’amour. La fin est épouvantable : quand le mal va s’introduire, quand ils vont se déchirer, quand l’entrée de l’Église met fin à l’enchantement, le cœur se serre. On reste quand même plutôt du côté des origines, et notre allégresse, j’espère qu’elle transparaît. On est plus proches du Perceval de Rohmer que du Lancelot du Lac de Bresson. Chez Bresson il n’y a plus cette liberté de l’amour, c’est déjà devenu un péché. Liberté, c’est peut-être le mot qui peut résumer le projet. Pendant longtemps, le Royaume Aventureux était un lieu de liberté. Cela va se rétrécir : au lieu de partir en quête d’amour, les chevaliers partent pour le Graal. C’est la montée des ermites noirs sermonneurs, qui prêchent l’abstinence et le sacrifice. Les grandes réformes de l’Église au XIIIe siècle ont refoulé cette matière en la croisant. Pour nous, c’est la fin… i

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Andromaque, de François Rodinson, les 25, 26, 27 et 28 avril au Totem, à Maxéville www.cietransports.com

Au royaume de la fantasmagorie pAR Benjamin Bottemer

pHOTO Maud Le Grévellec

François Rodinson propose une relecture de l’Andromaque de Racine âpre et hantée, empreinte de gestes très contemporains, mais soucieuse de conserver la puissance originelle de cette tragédie légendaire.

Voici un matériau de base puissant : l’amour, la violence, la guerre, la politique, la frustration, le désir... Reste à lui donner un écho unique. Un défi, une jouissance aussi, en tout cas une nécessité pour François Rodinson. «  Je ne m’étais pas attelé à une œuvre classique depuis longtemps, explique-t-il. Mais je trouvais dommage de laisser cette littérature-là au poussiéreux, au ringard. J’avais envie qu’elle parle aux gens

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d’aujourd’hui. » On peut parler, avec paresse, de « thèmes intemporels » lorsque l’on songe à Andromaque. Mais le souci principal du metteur en scène est de lui donner forme. « Ici, le langage est moderne, les costumes, le décor sont modernes. Je suis pour nommer les choses, ne pas être dans le flou artistique. Des thèmes actuels comme l’amour, la politique, la prise en otage peuvent résonner mais il faut les faire entendre à un public de non-initiés. »

S’il a respecté en grande partie la complexité du texte original en alexandrins, François Rodinson a bouleversé le cadre, exacerbé la violence et le désir avec ses impulsions à lui, introduisant des références très modernes. «  Je me suis demandé comment cette tragédie d’amour et de politique se jouerait aujourd’hui chez Bachar el-Assad. Je ne crois pas à la notion d’époque, tout se passe dans nos têtes. Il n’y a rien d’historique là-dedans, c’est plutôt légendaire.  » La dureté de l’esthétisme et la violence de l’Andromaque de Rodinson puisent également dans la culture contemporaine et populaire. « À travers mes acteurs vivent des personnages immortels, comme dans la série True Blood. Andromaque, Pyrrhus, Oreste ne sont pas humains, ils sont surhumains. » Des spectres, des entités torturées, des fantasmes  ? Une imagerie captée sans hésitation par François Rodinson : « J’ai songé au cinéma de fantômes japonais, où il y a une beauté, une dimension théâtrale liée au Nô, influence très présente dans la pièce. Les personnages disent “revenir d’entre les morts”, de la guerre où ils ont beaucoup perdu. » Loin du cliché romantique, Andromaque n’est pas ici « dans le gémissement ou dans la plainte, plutôt dans la vigueur, la dignité, explique François Rodinson. C’est plus quelque chose de l’ordre de la perdition, de l’abandon, que je trouve très beau. C’est un théâtre de l’engagement, surtout des corps. Avant tout, c’est un théâtre physique. » i


DIVINE PARTY, théâtre & musique, les 14 et 15 mai au CCAM, à Vandœuvre-lès-Nancy, les 23 et 24 mai au Nouveau Théâtre CDN, à Besançon www.nouveautheatre.fr + www.musiqueaction.com

Compagnie croisant dans une géniale radicalité bric-à-brac scénographique, textes et musiques rocailleuses et électriques, les Endimanchés offrent leur vision de La Divine Comédie de Dante. Une création aussi hors-normes que sublime.

Sublime party pAR Caroline Châtelet

De plus en plus, les compagnies sont soumises par le système de production à l’œuvre dans le théâtre public à des impératifs rigoureux, auxquels ne pas répondre équivaut à mettre salement en danger son existence. Outre les obligations d’anticipation –  amenant les équipes à construire leurs projets de plus en plus tôt, au mépris parfois de toute logique créatrice – et de coproduction – qui pose comme condition sine qua non l’inscription dans un réseau pour l’attribution de subventions –, l’on croise de plus en plus l’impératif d’annualité. Car oui, un bon artiste est aussi un artiste ayant intégré le rythme des institutions susceptibles de le programmer. Petit soldat de la création, ce dernier est apte à proposer un nouveau projet chaque année, afin de renouveler le panorama culturel saisonnier. La vie d’une compagnie dépendant souvent autant des subventions de fonctionnement que des aides au projet, ne pas solliciter une année une aide à la création peut mettre en danger un équilibre financier fragile. D’où le paradoxe que tenter de faire tourner un spectacle existant s’avère, parfois, plus risqué pour une équipe que d’en initier un nouveau... Le rapport avec Divine party ? C’est qu’il a fallu non pas une, ni deux, mais près de cinq années aux Endimanchés pour créer ce triptyque. Dans ce projet, le musicien et metteur en scène Alexis Forestier et son équipe partent de La Divine Comédie de Dante. Au fil des trois opus Inferno party, Purgatory party et Paradise party, l’équipe

tresse à des fragments du texte des écrits de Franz Kafka. Sur un plateau traversé d’objets, de métaux, de personnages fantomatiques, de sons discordants comme de compositions mélodieuses, les Endimanchés tracent un parcours hybride. Partant des affres rocailleux et bruitistes des enfers pour parvenir à la douceur lointaine du paradis, Divine party fusionne les sonorités puissantes du rock et le sombre mystère des poèmes. Le

résultat ouvre de sublimes perspectives d’autant plus inespérées que la radicalité et la force de ce spectacle tranchent avec la mollesse de nombre de créations théâtrales actuelles. Triptyque singulièrement dévastateur, Divine party démontre ainsi par sa fulgurance et sa persistance dans la mémoire l’intérêt qu’a le plateau théâtral à demeurer un espace de liberté. Insoumis, autant que faire se peut, aux contraintes institutionnelles... i

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FESTIVAL DE CAVES, festival, 21 spectacles dans 28 communes, du 8 mai au 20 juin www.compagniemalanoche.fr

CROISSANCE DE CAVES pAR caroline châtelet

pHOTO P. Forsans / Atelier Contrast

Pour sa septième édition, le Festival de caves propose une vingtaine de spectacles le long de l’axe Rhin-Rhône, démontrant au passage la viabilité de son expansion atypique.

« Friche artistique », « Banque alimentaire », « Rodia » : voilà la succession de panneaux signalant l’entrée de l’ancienne usine Supérior, à Besançon. Situés aux Présde-Vaux dans le prolongement direct de La Rodia, ces bâtiments industriels abritent, à l’initiative de la municipalité, une quinzaine d’équipes artistiques. Parmi celles-ci se trouve la compagnie Mala Noche qui, emmenée par son fondateur Guillaume Dujardin, prépare la septième édition de son Festival de caves. Un « Festival de caves », quelle drôle d’idée... Pourtant, derrière cet intitulé renseignant plus sur les lieux

« Nous tenions un truc : la cave est un espace secret, ritualisé. » 64

investis que sur les objets présentés – essentiellement du théâtre, un peu de musique et de danse –, se trouve un projet qui a su convaincre publics, artistes, tutelles. Et si la manifestation est née à Besançon sans réelle préméditation, elle a tant et si bien évolué que sa septième édition s’étend en 2012 de Tübingen à Lyon. Tübingen, ville d’Allemagne, Lyon, chef-lieu du Rhône : eh oui, encore l’axe Rhin-Rhône... Une structuration géographique certes liée à l’histoire du projet, mais s’appuyant pour cette édition 2012 sur un soutien de la Métropole Rhin-Rhône. Et mine de rien, ce dialogue entre développement naturel et logique institutionnelle résume plutôt bien le Fes-


tival et son parcours, « tout contre l’institution ». Mais reprenons. Collaborateur du metteur en scène Michel Dubois à la Comédie de Caen, puis au Nouveau théâtre de Besançon, Guillaume Dujardin quitte le CDN fin 2002 lorsque Dubois y achève son mandat. Issu de l’institution théâtrale, c’est donc à trente-trois ans que le metteur en scène débute une vie de compagnie. Après quelques collaborations, le Musée de la résistance de Besançon lui propose en 2005 « une création. Adaptant le journal de Victor Klemperer, nous avons l’idée de jouer dans des caves, anciennes caches de juifs et de résistants. De quitter le rapport de salle classique et de tenir secret le lieu de représentation, en donnant un lieu de rendez-vous au public par

téléphone. » Si, par un hasard de circonstances, le spectacle se joue finalement dans la cave de la Préfecture, cet essai séduit la compagnie Mala Noche. « Nous nous sommes dits que nous tenions un truc. La cave est un espace secret, ritualisé. N’ayant pas accès aux lieux de représentation, nous trouvions par ce biais les nôtres. » Après deux éditions en 2006 et 2007 uniquement bisontines, le Festival croît tout en essaimant et à chaque édition, le nombre de spectacles et de villes participantes progresse, au gré des rencontres. L’idée de Guillaume Dujardin étant « de trouver dans chaque ville une équipe, une compagnie qui développe son Festival de caves », l’évolution s’avère rhizomatique. Ainsi, pour cette édition 2012, huit struc-

tures portent le Festival et se répartissent géographiquement les tâches. Quant aux projets programmés, Guillaume Dujardin avoue refuser « de faire de la programmation. C’est une chose très fragile le théâtre, un spectacle initialement très bien peut se dégrader joué dans un autre lieu. » Désireux que le Festival demeure « un lieu de partage de risques », Dujardin préfère « ne pas voir les spectacles avant. Les choix se font sur la rencontre, et si un comédien me dit qu’il a envie depuis toujours de jouer un texte, je lui dis : “fais-le”. » Ce souci de privilégier le dialogue influençant la programmation, l’édition 2012 croise des auteurs aussi divers que Jean-Jacques Rousseau, Peter Handke, Dennis Kelly ou encore Fedor Dostoïevski, interprétés par un à deux comédiens. Mais cette très éclectique croissance ne se réalise pas sans inquiétudes, et Guillaume Dujardin confie aisément avoir « comme plus grande peur l’institutionnalisation du Festival. » Une crainte contre laquelle le metteur en scène lutte « en restant libre artistiquement. J’accepte les projets de mes collègues co-organisateurs et les préserve de l’institution, sans remettre en question ce qu’ils veulent faire. » Car oui, l’institution est bien présente aux côtés du Festival de caves : par les subventions diverses, d’une part, mais aussi par l’association du Festival à MA Scène nationale de Montbéliard, dirigée par Yannick Marzin. Comme le raconte Dujardin, « intéressée par ce projet, qui est un vrai projet de compagnie, la scène nationale a rejoint la manifestation cette année », devenant coproductrice de la séquence montbéliardaise. C’est, d’ailleurs, avec Yannick Marzin toujours que Guillaume Dujardin planche sur un autre projet d’évolution, à savoir un Festival de caves européen « dans des villes de tailles moyennes. Il y a quelque chose de très provincial dans ce projet, c’est un événement du petit nombre. » Et si, d’ailleurs, c’était cela le secret de la réussite du Festival, à savoir jouer le jeu des contraintes d’un tel projet ? Car quelle que soit l’expansion géographique, une cave limite considérablement le public, la technique et les artifices... Assumer cette restriction forte, c’est, aussi, toujours privilégier la rencontre entre un projet et des spectateurs, Guillaume Dujardin répétant à l’envi que « dans des lieux comme les caves, l’écoute n’est pas la même. Les gens ont un rapport au spectacle qu’on ne retrouve pas dans des salles de centaines de places, et ça, c’est important... » i

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Ici l’Onde, festival du 21 février au 13 mai, à Dijon – divers lieux http://icilonde.whynote.com

RÉSONNANCE À TOUT-VA ! pAR Xavier Hug

État des lieux temporaire de la création musicale et sonore, le festival dijonnais se place sur le terrain de l’éclatement esthétique pour mieux affirmer l’unité de démarche des artistes présents.

Ici l’onde est un festival intelligent. Qu’est-ce à dire  ? Contrairement à la majorité des événements culturels qui nous sont régulièrement jetés en pâture, pour mieux nous divertir – relire la définition militaire et première du mot –, ce festival organisé par l’association Why Note se place dans une démarche volontaire d’ouverture et de découvertes. Ici l’Onde n’est donc pas une suite ininterrompue de spectacles mais une série de temps forts déclinés autour de thématiques ou de partenariats spécifiques qui donnent la couleur de l’ensemble. « La plupart [des artistes invités] sont a priori peu connus du public ; leurs pratiques, leurs savoirfaire sont souvent mal identifiés » analyse

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Nicolas Thirion, directeur artistique de la structure, avant de préciser qu’il lui « a semblé important de donner des clés d’entrée aux publics, en proposant des thématiques qui dépassent le seul spectacle, mais tentent de circonscrire à chaque fois une question musicale, un monde sonore, un univers artistique ». Jugez plutôt : une soirée sous le signe du field recording à un moment crucial de l’histoire de l’humanité où celle-ci est peut-être en train de sous-estimer le risque de sa propre destruction. La présence remarquable de Keiji Haino, gourou de l’underground japonais depuis plus de trente ans, au sein d’une myriade d’outsiders généreux. Mais encore des diffusions acousmatiques et

nouvelles interprétations de Stockhausen, jusqu’aux nombreux concerts réinventés, où des artistes confirmés côtoient les jeunes étudiants des écoles d’art et conservatoires régionaux. « Le public qui vient voir nos spectacles est souvent composé de spectateurs amateurs “éclairés” de musique – classique, rock, improvisation, de théâtre, d’art contemporain... Il s’agit de solliciter les gens en partant de leurs goûts “habituels” mais de leur proposer de faire un pas de coté. » Un rendez-vous immanquable donc pour les amateurs de diversité et d’exigence qui n’auraient pas oublié la convivialité nécessaire qui leur permette de passer de manière éhontée de la culture populaire à celle dite savante. Car c’est encore là le meilleur moyen d’éprouver sa subjectivité « et de ressentir un peu d’étrangeté. C’est parfois un vrai plaisir de ressentir un peu d’inconfort dans sa propre maison, ça met la sensibilité en éveil. » Justement, le public devrait trouver son compte dans la sensibilité transversale de la programmation où les artistes partagent « la volonté de retrouver un rapport direct entre les sons et les oreilles, l’interrogation constante des codes et rituels du spectacle, une revendication commune de mener un parcours singulier, le plus loin possible des diktats de l’industrie culturelle. » Le temps détendu donne alors aux spectateurs, comme aux artistes, des conditions de travail et de réception plus favorables. Autrement dit, prendre son temps pour éviter de le perdre. i


MEREDITH MONK & VOCAL ENSEMBLE, en concert au CCAM dans le cadre du festival Musique Action le 20 mai à Vandœuvre-lès-Nancy www.centremalraux.com

C’est assurément l’un des événements de ce printemps : l’immense Meredith Monk vient se produire dans le cadre de la 28ème édition de Musique Action. Avec le Vocal Ensemble, elle interprète quelques pièces majeures de son répertoire.

Le chant du Dolmen pAR Emmanuel Abela

Il est très plaisant de constater combien les univers de la pop et de la musique contemporaine se croisent à nouveau pour créer des formes hybrides. Si l’on prend l’exemple du duo de Brooklyn, Chairlift, qui rencontre un grand succès auprès des médias du monde entier, vous ne pouvez guère faire plus plaisir à sa très jolie chanteuse, Caroline Polachek, qu'en lui tendant le disque Turtle Dreams de Meredith Monk. Elle s’exclame qu’elle a consacré une thèse à la célèbre chanteuse et que celle-ci continue de l’inspirer dans une démarche qui lie totalement la voix au corps. Il faut dire que pour ceux qui ont eu la chance de voir Meredith Monk sur scène, l’impression est saisissante. Douce ou stridente, facétieuse ou grave, sa voix s’impose de manière physique comme si elle nous renvoyait aux origines de l’humanité. Parfois simplement accompagnée d’un clavier ou d’un piano, elle nous enveloppe, nous saisit, et surtout nous entraîne loin, très loin. À 70 ans, Meredith Monk continue de nous émouvoir avec la même violence. Nul sagesse chez ce petit bout de femme, une même conviction dans la ligne qu’elle s’est fixée depuis ses débuts new-yorkais : explorer toujours et encore les possibilités de son organe et surtout le confronter au mouvement. C’est ce qui fascine Caroline Polachek de Chairlift : cette unité du corps et de l’esprit qui s’extériorise par la voix. Meredith Monk a été à bonne école ; élève de Merce Cunningham, proche de Trisha Brown et Twyla Tharp, elle a étudié la chorégraphie, en plus de ses études de chant

et de composition musicale. Elle s’inscrit donc aisément dans cette démarche qui vise à la fusion totale des modes d’expressions artistiques, dans une veine typiquement new-yorkaise, signant indifféremment compositions musicales, pièces théâtrales, chorégraphies, œuvres de cinéma et vidéo. C’est avec cet état d’esprit qu’elle a créé à

pHOTO Jessie Froman

la fin des années 70 le Vocal Ensemble constitué de chanteurs multiculturels, histoire d’ouvrir le champ d’expérimentation à la planète toute entière, elle, la descendante d’émigrés juifs polonais et russes, elle qui est née “par hasard” à Lima alors que sa mère chanteuse était en tournée. i

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Herzfeld Orchestra en concert le 21 avril à la Friche Laiterie, à Strasbourg, le 24 avril au Point Éphémère, à Paris, et le 25 avril à La Poudrière, à Belfort. Midlife Poncho, La Baleine / Believe, disponible en magasin à partir du 18 avril www.herzfeldorchestra.bandcamp.com + www.hrzfld.com

Une affaire de famille pAR Cécile Becker

pHOTO christophe urbain

Témoins musicaux des ambitions du label Herzfeld, les productions du Herzfeld Orchestra réunissent tous les groupes (ou presque) de la famille strasbourgeoise pour nous plonger dans leur monde synthético-électrique. Midlife Poncho, le dernier né, s’inscrit dans l’évolution des sons singuliers du label.

Ils sont 18 à avoir participé à la construction de Midlife Poncho, deuxième album issu de la réunion des groupes qui forment le label Herzfeld. Autant dire que tous les rencontrer au même endroit, au même moment était de l’ordre du fantasme. Mais ne vaut-il pas mieux cerner du Herzfeld Orchestra seulement ses contours afin de mieux s’imprégner de leur son ? Sarah (Roméo & Sarah), Olivier (A Second of June) et Franck (Original Folks), viennent de recevoir Midlife Poncho, tout juste masterisé. Cette interview leur permet de formuler leurs ambitions sur un disque préparé depuis déjà septembre et un projet engagé avec le premier album éponyme, il y a de ça deux ans. Franck raconte  :

« Herzfeld Orchestra, c’était le fantasme de Renaud [Sachet, fondateur du label, ndlr.] : réunir tout le monde dans un groupe, ça a longtemps été des paroles en l’air, jusqu’au jour où je ne sais plus qui a pris l’idée au sérieux et a lancé ce pari fou. On est passé du temps de l’innocence à celui de l’expérience. » À l’époque, encore très folk et naïf selon leurs propres mots, Herzfeld Orchestra transpire la spontanéité. Aujourd’hui, les choses ont évolué et ce dernier opus se dirige vers un fonds électronique, un joyeux bordel, un peu plus organisé. Il y a 12 chansons pour 6 arrangeurs, qui ont parfois complètement modifié les intentions du compositeur. « Midlife Poncho est plus chargé en claviers, il n’y a presque pas de guitare acoustique sur celui-ci, plus de battue folk. C’est une autre

« L’impression d’écouter un groupe, un seul... » 68

manière d’appréhender la musique, peut-être plus moderne, analyse Olivier. Les arrangeurs se sont fixés un certain nombre de contraintes : c’est le disque où il y a le plus de filles, elles sont quatre, alors chacun s’est débrouillé pour donner sa vision d’un chœur féminin. Il fallait aussi mélanger les percussions acoustiques avec des rythmes plus électroniques qui sont ici systématisés.  » Une vraie unité vient s’installer sur cet album, voulue ou non. Plus loin de l’idée d’un collectif de groupes, Herzfeld Orchestra laisse avec Midlife Poncho l’impression d’écouter un groupe, un seul, avec sa propre esthétique. Sarah explique : « Le concert du Mo’Fo nous a “groupisé” : j’avais vraiment l’impression de faire partie d’un groupe, il y avait vraiment une belle énergie. » Une énergie transmise à l’écoute de ce bel album qui laisse entrevoir un peu plus l’univers de cette famille qui nous intrigue, nous happe, et nous enthousiasme.


S. : Personne n’est vieux ??? Pfff. [rires] F. : T’as quel âge toi ? 24 ? Ça va de 24 à 60 ans avec Philippe Poirier. S. : Je crois que c’est les deux, c’est ça qui est bien. Moi qui suis jeune, je n’ai aucune culture, toutes les musiques que je connais, je les connais par les gens d’Herzfeld. Avant je connaissais la radio et inversement : les jeunes qu’est-ce qu’ils donnent aux plus âgés ? MGMT ? F. : Philippe Poirier s’est entouré d’autres musiciens sur scène, des gens qui ont nécessairement 30 ans de moins que lui… O. : Oui, il y a vraiment une idée de filiation artistique dans Herzfeld Orchestra. Quand Greg et moi [A Second of June, ndlr] nous sommes arrivés sur le premier album, nous avons fait la connaissance de tous les musiciens, et il y avait vraiment cette transmission de savoir-faire. On apprend vraiment beaucoup au contact de ceux qui ont de l’expérience. Il y a toujours eu cet échange du plus expérimenté à l’autre. Spaghetti ou pizza ? O. : On n’a pas eu le droit à la pizza collective sur ce disque, alors que c’était le cas pour le premier… C’était plutôt frites. S. : Ou hareng-munster-frites.

Midlife ou Poncho ?

Sarah, Franck et Olivier se sont prêtés au jeu du « Ou ». À prendre au sens propre ou au figuré, l’interprétation des questions leur est libre. Entre réponse logique, délirante ou honnête, ils nous avouent tout. Punk ou new wave ? Sarah : Ah ça, moi je ne sais pas. Franck : Il n’y a jamais eu de punk dans Herzfeld Orchestra… Olivier : Il y a peut-être un esprit punk au départ, on fait tout nous-mêmes, c’est peut-être un résidu des idéaux punk. Après dans l’histoire de la musique et du développement des labels indépendants, on est peut-être plus comme les trucs new wave des débuts. Je dirai qu’on était

punk au début, avec notre naïveté, mais on a une réflexion new wave en faisant s’entrechoquer certains genres, certaines obsessions. La tête ou les mains ? S. : Les mains à mort. On s’amuse, on se met le doigt dans l’œil… [rires] Les vieux ou les jeunes ? O. : Personne n’est vieux chez nous…

Géométrie ou sépia ? S. : On n’est pas très géométrique, je crois. O. : Oui mais sépia, on n’est pas non plus très passéiste… F. : Géométrie rien que pour l’expression « géométrie variable ». O. : Et puis il y a les formes et l’équilibre. Fellini ou Rohmer ? S. : Rohmer ! O. : Fellini ! S. : Bah, Herzfeld Orchestra est poétique ! O. : Ben non, néo-réalisme italien ! F. : Non Rohmer, pour les gens normaux avec des histoires normales. O. : C’est pas normal, Rohmer, arrêtez ! C’est peut-être Rohmer, mais quand on joue ensemble c’est Fellini… Famille ou copain ? S. : La frontière est mince, mais je dirai une famille. O. : Oui, une famille. F. : Une famille, avec ses histoires… i

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Kill Your Pop, du 10 au 15 avril à Dijon www.killyourpop.com Sonic Boom également en concert au MAMCS à Strasbourg, le 12 avril (Fédération Hiéro)

BOOM ! Cécile Becker

Boom et Pan Pan Pan ! L’association Sabotage tue pour la 9ème fois la pop pour la faire renaître de ses cendres sous de nouvelles formes. Toujours cette ligne artistique subjective et ces envies indépendantes pour un festival qui s’exporte un peu à Paris, mais reste fortement ancré à Dijon. Cette année, parmi la programmation hallucinée on retrouve Peter Kember, co-fondateur de Spacemen 3, avec son projet Sonic Boom. Qu’est-ce qu'un Sonic Boom  ? Un son associé à l’onde de choc créée par un objet qui traverse l’air plus vite que la vitesse du son. Ce Sonic Boom génère une énergie sonore telle une explosion. Quelque chose qui s’apparenterait alors à un son qui ferait voler en éclats n’importe laquelle de nos pensées, pour nous laisser nous perdre dans une contemplation béate. Voilà  : Sonic Boom, un des projets schizophrènes de l’artiste Peter Kember, fasciné par les drones, ces longues nappes très graves

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avec peu de variations harmoniques ou musicales. Pour cet artiste divorcé des Spacemen 3, les sons ont quelque chose de mathématique : il joue sur les codes de la musique pop, ni trois accords, ni deux, un seul se suffit à lui-même. Pour « faire chier ceux qui viennent écouter uniquement [ses] morceaux les plus catchys » il est capable de faire tenir ses boucles répétitives pendant un quart d'heure. Symphonies extatiques, ses chansons concrétisent ses obsessions et maintiennent le cap d’un psychédélisme

basé, bien sûr, sur la perception des choses. Sonic Boom part d’une idée simple et la fait évoluer en ajoutant des couches synthétiques  : une multitude de claviers, de sons analogiques, un brin de rock’n’oll et la boucle est bouclée. Inspiré par le 13th Floor Elevetors, Red Crayola mais aussi Delia Derbyshire (compositrice de Doctor Who), Peter Kember est mu par l’expérimentation depuis ses débuts. Il s’appelle Spectrum, Sonic Boom ou E.A.R (Experimental Audio Research) selon son approche musicale, très personnelle. Comme s’il était en recherche du son parfait, celui qui ferait perdre la tête à n’importe quel auditeur comme pourrait le faire une drogue. Il a notamment pu faire profiter de ses bruits impulsifs le groupe MGMT sur Congratulations ou Panda Bear sur Tomboy. En live, les sons trouvent leur alchimie contrôlée sous les mains de Peter Kember. Son truc, c’est d’aller à l’essentiel en prenant quelques détours heureux. La preuve en sons et en images sur la scène de La Vapeur le 13 avril. Dans la programmation d’autres surprises, dont la présence du mythique Jad Fair, du docteur ès musiques électroniques Ivan Smagghe, des locaux God  ! Only Noise et Witch Lorraine ou des Lyonnais Pan Pan Pan. Coup de cœur pour la belle Molly Nilsson et sa synthpop délicieuse le 13 avril au Houseshow à Dijon qu’un aura déjà vue quelques jours auparavant sur la scène de l’espace B, à Paris, où elle sera précédée par Collateral. Elle est pas belle la pop ? i


24 > 28 Avril 2012

CDN de Nancy - Lorraine

Tout un homme

Texte et mise en scène Jean-Paul Wenzel Adaptation théâtrale Arlette Namiand et Jean-Paul Wenzel Collaboratrice artistique Charlotte Lagrange Avec Hovnatan Avédikian, Fadila Belkebla, Mounya Boudiaf, David Geselson, Hammou Graïa et les musiciens Hassan Abd Alrahman et Jean-Pierre Rudolph Son Philippe Tivillier / Costumes Cissou Winling / Lumière Philippe Tivillier, Vassili Bertrand Tout un homme (récit) est édité aux Éditions Autrement, collection Littératures Production Dorénavant-Cie, Coproduction Le Carreau - Scène nationale de Forbach et de l’Est Mosellan, Théâtre Nanterre-Amandiers, Théâtre Ici&Là, Mancieulles Dorénavant-Cie est conventionnée par la Région Ile-de-France au titre de la permanence artistique et culturelle et soutenue par la DRAC d’Ile-de-France, Ministère de la Culture et de la Communication

D’une multitude de témoignages recueillis dans le Pays Haut Lorrain, Jean-Paul Wenzel a poétisé deux destins de travailleurs marocains émigrés dans les années 50. Des vies de mineurs cimentées par la solidarité, le courage, la nostalgie aussi, rendues avec tendresse, accompagnées de la musique de l’oud. ma, me, ve à 20h30, je à 19h Plein tarif 21 €, réduit 16 €, jeunes 9 €

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www.theatre-manufacture.fr

Locations Théâtre de la Manufacture - 10 rue Baron Louis, Nancy du lundi au vendredi de 12h à 19h mercredi de 10h à 19h et le samedi en période de spectacle 15h à 19h

THÉ

ÂTR

Licences d’entrepreneur du spectacle : 1-1024928 / 2-1024929 / 3-1024930

Arsenal

E

LE JOUR DE L'ITALIENNE / L'ÉPREUVE de Marivaux par la Cie Eulalie MARDI 24 AVRIL 2012 . 20:30 Une jeune troupe de théâtre s'affaire et nous raconte les 1001 secrets de l'envers du décor ! RENSEIGNEMENTS . RÉSERVATIONS Ensemble Poirel 03 83 32 31 25 www.poirel.nancy.fr

Organisation Ville de Nancy - licences I 1022157 et III 10.22159. Production : Compagnie Eulalie. Photo : Solveig Maupu. Conception : element-s

ET POINTS DE VENTE HABITUELS : www.fnac.com www.digitick.com www.ticketnet.fr

Arsenal — Metz en Scènes 3 avenue Ney – 57000 Metz

t. bill. + 33 (0)3 87 74 16 16 www.arsenal-metz.fr


Audioselecta

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V/A OBJETS NOIRS ET CHOSES CARRÉES NINO FERRER REVISITED – OPTICAL SOUND

Il est des artistes qu’on aime intimement, follement, presque viscéralement. Nino Ferrer est de ceux-là. On ne cherche aucune justification à cet amour, on se souvient simplement d’une terrible déchirure au moment de sa disparition tragique en 1998 ; on sait également qu’il est là, c’est tout. Du côté du label Optical Sound, on le sait aussi, semble-t-il. Après avoir rendu hommage aux groupes Ptôse et Tuxedomoon, Philippe Perreaudin s’attaque au répertoire de Nino Ferrer. Loin de l’album tribute avec son lot de reprises, les artistes réunis pour l’occasion revisitent les instants les plus marquants de la carrière du chanteur pop tout en insistant sur la dimension avant-gardiste de son univers musical : les textes à la limite de l’absurde font l’objet d’un traitement de fond, de même pour les orchestrations réarrangées de manière minimaliste. L’hommage est d’autant plus beau qu’il est sincère et nous invite à explorer les recoins d’une œuvre polymorphe. (E.A.) i

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WILL STRATTON

TINDERSTICKS

POST EMPIRE – TALITRES / DIFFER-ANT

THE SOMETHING RAIN – CITY SLANG

On l’oublie, mais les disques c’est comme des cadeaux ! Il arrive qu’ils entrent dans nos vies, pour sérieusement les bousculer. Ce troisième album de Will Stratton, un jeune Californien qui habite désormais Brooklyn, ébranle l’esprit d’emblée. Sa pop acoustique s’inspire de Nick Drake, mais lorgne du côté des arrangements instrumentaux des grands modèles contemporains tel le compositeur Morton Feldman : au final, il en résulte un format hybride, extrêmement fragile et émouvant, qui vient attester une nouvelle fois de la vivacité de la production américaine d’aujourd’hui. (E.A.) i

Et si le meilleur groupe britannique de ces vingt dernières années n’était autre que les Tindersticks ? On m’objectera qu’on a failli les perdre plus d’une fois, que leur production n’a pas toujours été à la hauteur de notre affection indéfectible. Et pourtant, une nouvelle fois, Stuart Staples et sa petite bande arrivent à nous surprendre. Ce Something Rain, à la mélancolie très contagieuse, sonne comme au tout début du groupe, un peu comme si le temps n’avait jamais fait son œuvre : ici, aucune maturité nouvelle, aucune sagesse possible, juste une même ferveur paradoxalement désabusée, pour un plaisir qui se prolonge indéfiniment. (E.A.) i

LOU RAGLAND I TRAVEL ALONE NUMEROGROUP / DIFFER-ANT

Chaque production du label Numerogroup est attendue ici-bas fébrilement ! Il faut dire que les pépites généralement dévoilées n’ont quasiment pas d’équivalent. Il en va de même pour ce triple CD qui livre le meilleur de Lou Ragland. Avant de devenir un producteur très prisé et propriétaire de maisons de disques, ce dernier a fait les beaux jours de Cleveland, sur les bords du lac Erié, mettant parfois le feu à la rivière Cuyahoga avec des riffs de guitare dont il était le seul à détenir le secret. Avec les Hot Chocolate, il a ouvert une voie funk-blues, inspirée par Muddy Waters, qui allait se montrer très influente auprès de nombreux artistes américains dans les 70’s. Retournons donc à la source Lou Ragland pour nous y abreuver allégrement. (E.A.) i

COLLATERAL DESIRE – MODULE

Collateral, c’est la collision de deux mondes, celle de la synth wave et du cold porn magnifiquement mise en images sur leur premier clip illustrant la froideur rageuse de leur premier single CTRL5. Assorti de CTRL3, ce couple électronique donne lieu à l’EP Desire : des mélodies synthétiques désabusées, des couches électriques déroutantes et une voix charnelle, à la fois violente et mélancolique. Découverts sur quelques scènes parisiennes mais aussi grâce à leurs remixes d’Arnaud Rebotini ou Chad Valley, le trio parisien excelle dans la transposition musicale d’un état de fin de soirées : on s’agite langoureusement sur une piste de danse, les yeux fermés, les poings serrés. Une beauté abrupte, hypnotique. (C.B.) i


Scène avril > juin 2012 de musiques actuelles Besançon BLACK BOX REVELATION | BRIGITTE PARADISE LOST | COEUR DE PIRATE STAFF BENDA BILILI | TARRUS RILEY MY LADY’S HOUSE | ANGE | HELLBATS SEFYU | FURTHER EXPLORATIONS ATARI TEENAGE RIOT | TRYO | SHIGETO BLOOD RED SHOES | YOUSSOUPHA THE ELDERBERRIES | FILASTINE BEAT ASSAILANT | CLOUD NOTHINGS CLARA YUCATAN | ... La Rodia - 4 avenue Chardonnet à Besançon - 03 81 87 86 00

www.larodia.com

LES TRINITAIRES www.lestrinitaires.com

AVRIL VERONICA FALLS + YETI LANE CHAPELIER FOU + G. KURDIAN + SORNETTE KEEP PORTLAND WEIRD : TARA JANE O’NEIL + TENDER FOREVER + AU ARCHIMEDE JAM SESSION JAZZ REC_TOM + M’N’M’S + BUMPERS CLAIRE DENAMUR BAXTER DURY + THE YUPPS MAI ATELIER JEUNE PUBLIC ROCK & ANIMAUX MR. LIF + EDAN + PATEN LOCKE + WILLIE EVANS, JR. TREMPLIN ZIKAMETZ 2012 EAST BLOCK PARTY GUSH + THE BAND APART BOURSE AUX DISQUES SIDILARSEN + TESS FACTORY FLOOR + PRINZHORN DANCE SCHOOL LA FEMME + HYPHEN + KTM + GRAND BLANC ABDOU DAY + TIDACOUSTYC + TONY NEPHTALI JAM SESSION JAZZ SOIRÉE COVER PINKFLOYD MUDHONEY + PNEU + B L A C K I E THE MANDJI’S + BIG BLACK BOOTS R. STEVIE MOORE


Vidéoselecta

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PORTRAIT D’UNE ENFANT DÉCHUE DE JERRY SCHATZBERG – CARLOTTA FILMS

Restauré et ressorti en salle, Portrait d’une enfant déchue, deuxième film de Jerry Schatzberg restitue telle une bouffée d’oxygène les méandres réflexives d’un cinéma seventies oublié. Le cinéaste fixe sa muse (sa femme de l’époque, la sublime Faye Dunaway) comme la résurgence du modèle Anne Saint Marie qu’il avait tant photographié jadis. Chassé-croisé entre passé et présent, la peinture de Schatzberg traque brutalement cette femme fragile et broyée tant par l’inanité du contexte dans lequel elle évolue (le monde de la mode) que par un “trouble” plus profond. À l’image d’une Marnie hitchcockienne encore plus déglinguée, Faye Dunaway trouve ici l’un des ses plus grands rôles. (O.B.) i

CHRONIQUE D’UN ÉTÉ

APRÈS LA GAUCHE

DE JEAN ROUCH ET EDGAR MORIN ÉDITIONS MONTPARNASSE

DE JÉRÉMY FORNI - CIE DES PHARES & BALISES

Avec Chronique d’un été, Morin et Rouch se lancent dans ce qu’ils nomment une expérience de « cinéma vérité », pendant l’été 1960. Le film est une véritable radiographie de son époque, un portrait rafraîchissant de la France à travers la parole saisie sur le vif, les intonations, les regards et les espoirs d’une poignée d’hommes et de femmes attachants (parmi lesquelles Marceline Loridan, une jeune rescapée d’Auschwitz) qui racontent à partir d’une simple question (Êtes-vous heureux ?) comment ils se débrouillent dans la vie. En complément, Un été + 50 de Florence Dauman apporte un éclairage supplémentaire à la démarche du sociologue et de l’ethnologue-cinéaste. (P.S.) i

PANDORA DE ALBERT LEWIN – ÉD. MONTPARNASSE

Inspiré de la légende du Hollandais volant, le plus célèbre des vaisseaux fantômes, et du mythe de Pandore, le film réalisé en 1951 par Albert Lewin sort enfin en DVD dans une version restaurée en haute définition. Véritable chef-d’œuvre, Pandora est un bijou de sophistication et d’émotion porté par la sublime Ava Gardner. La sensualité de l’actrice qui interprète un de ses plus grands rôles est à son paroxysme. Si la femme fatale qu’elle incarne dans Pandora lui permit d’atteindre le statut d’icône hollywoodienne, le couple qu’elle forme à l’écran avec James Mason reste l’un des plus mythiques de l’histoire du cinéma. (P.S.) i

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Les vingt dernières années ont été marquées par l’influence grandissante du néo-libéralisme et l’accroissement des inégalités partout dans le monde. Le documentaire réalisé par Jérémy Forni avec le soutien de la Région Franche-Comté, donne la parole à treize personnalités (Albert Jacquard, Bernard Stiegler, Eric Hazan, Lionel Jospin, etc.) pour tenter de comprendre l’écroulement idéologique de la gauche institutionnelle. Au-delà du diagnostic sans complaisance, le film qui se veut acte de résistance, préfère souligner les avancées et les espoirs que suscitent les luttes sociales que de se laisser abattre par le pessimisme ambiant. (P.S.) i

LA DANSE DES FOUS + EROS3 DE JOAQUIM MONTESSUIS - ÉCART PRODUCTION

Ecart production, la structure associative animée par Philippe Lepeut pour favoriser la création vidéographique et filmique, poursuit son travail remarquable en coéditant avec Optical Sound un coffret consacré à Joachim Montessuis (DVD, CD et livret). On retrouve sur le DVD, La danse des fous, une vidéo dans laquelle apparaissent Yvan Etienne, Julien Blaine, Valentine Verhaeghe, Michel Giroud, Lionel Camburet, Emmanuel & Jean During, Faustin Linyekula et Joël Hubaut ainsi que Eros3, une “trilogie évolutive de pornographie inversée pour 5 écrans”. Eteignez les lumières, montez le son et laissez-vous porter. Une expérience totale dont on ressort aussi lessivé qu’après une ingestion de champignons hallucinogènes. (P.S.) i


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Aujourdâ&#x20AC;&#x2122;hui pour demain Lâ&#x20AC;&#x2122;art actuel sâ&#x20AC;&#x2122;expose au musĂŠe MusĂŠe des Beaux-Arts de Mulhouse 17 mars - 3 juin 2012 tous les jours (sauf mardis et jours fĂŠriĂŠs) de 13h Ă  18h30

EntrĂŠe libre

Media CrĂŠation / D. Schoenig

Conception mĂŠdiapop + STARâ&#x2DC;&#x2026;LIGHT Luca Francesconi, Echo of the Moon - work in progress, 2012.

Ă&#x2026;


Lecturaselecta

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DEMAIN, DEMAIN

DE LAURENT MAFFRE – ACTES SUD BD / ARTE ÉDITIONS

Face au flux d’informations qui ne laisse pas le temps de réfléchir, la bande dessinée de reportage permet de traiter en profondeur et de manière très intime un sujet tel que la vie quotidienne d’une famille algérienne dans un bidonville de Nanterre au lendemain de la guerre d’Algérie. Laurent Maffre décrit avec précision et délicatesse la réalité oubliée de ce gigantesque campement appelé “la Folie” où vécurent tant bien que mal des milliers de travailleurs immigrés venus fournir une main-d’œuvre bon marché aux industries du bâtiment et de l’automobile. Ce roman graphique poignant est complété par des photographies et des extraits du journal de Monique Hervo qui fit le choix de s’établir dans le bidonville pour soutenir ses habitants. (P.S.) i

LA FILLE DE L’EAU DE SACHA GOERG – DARGAUD

One shot subtil et singulier, La fille de l’eau prend d’emblée le lecteur par la main sur un chemin inconnu parsemé d’ambiguïtés : un garçon qui se révèle être une fille pénètre dans une villa ultra moderne et paumée. Étrangement motivée, Julie s’incruste ainsi dans une famille friquée et disloquée formée par cette jeune veuve et son fils... L’auteur examine alors ses héros avec un mordant paradoxal. Son trait souple, léger et rêveur, crée une alchimie qui captive instantanément le lecteur, jamais au bout de ses surprises : le récit s’enflamme dans un tourbillon cauchemardesque, érotique et onirique sans décélérer un seul instant. Une véritable révélation. (O.B.) i

SHAKESPEARE N’A JAMAIS FAIT ÇA DE CHARLES BUKOWSKI – 13E NOTE ÉDITIONS

En 1978, la France de Giscard découvre Bukowski grâce au scandale provoqué par son passage à Apostrophes. Dans le carnet de voyage inédit publié par les éditions 13e Note, Bukowski fait un récit désopilant et à peine romancé de sa prestation alcoolisée dans la célèbre émission de Bernard Pivot. Tout du long de ce livre qui se clôt par une belle salve de poèmes, on retrouve avec un plaisir intact le « vieux dégueulasse » au cours d’un bref périple en France et en Allemagne (où il est né) en compagnie de Linda Lee (sa future femme) et de son ami le photographe Michael Montfort, auteur des nombreuses images en noir et blanc qui documentent le récit et le rendent encore plus vivant. (P.S.) i

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QUELQUES JOURS AU BRÉSIL DE ADOLFO BIOY CASARES CHRISTIAN BOURGOIS

L a forme du journal présente ceci d’attachant qu’elle révèle un auteur jusque dans ses petits défauts intimes. À la lecture de ces quelques 50 pages rédigées à l’occasion d’une semaine de congrès du PEN Club à Rio de Janeiro en 1960, on découvre une forme de distance chez Bioy Casarès qui se traduit par de l’ironie, voire un brin de misanthropie. Il y a quelque chose d’amusant à le voir appeler Mme Moravia, Elsa Morante, au grand dam de celle-ci, ou de laisser suggérer son animosité latente à l’égard de Roger Caillois. Enfin, on le sent d’une grande humanité quand il exprime sa fébrilité face à la dimension irrépressible du désir amoureux. Bref, un petit délice qui donne envie de s’attacher un peu plus à la truculence de cet écrivain. (E.A.) i

MAMIE RÔTIE d’yvan corbineau – un thé chez les fous

Drôle d’objet que Mamie Rôtie : désigné comme une pièce de théâtre, le texte d’Yvan Corbineau se présente comme une succession de fragments littéraires. Anecdotes, devinettes, monologues, photos et autres poèmes racontent par bribes éparses la disparition d’une grand-mère, observée par son petit-fils. Au fil de cet étrange puzzle littéraire – qu’on imagine aisément lu dans le désordre –, c’est le lent chemin vers la mort qui s’esquisse avec pudeur. Un parcours fait d’hésitations et d’abandon, que l’on retrouve dans le balancement entre naïveté et comique, inquiétude et lucide gravité. (C.C.) i


11e édition

31 mai / 3 juin 2012

Espace Cours

Epinal

Salon du livre Café littéraire Animations

ANNE-SOPHIE TSCHIEGG PEINTURES

Expositions Musée des Beaux-Arts de Mulhouse 14 avril au 10 juin 2012

tous les jours (sauf mardis et jours fériés) de 13h à 18h30

illustration

Christophe Vacher - RC EPINAL B 340 995 323 00011

Entrée libre

www.imaginales.fr

Media Création / D. Schoenig

Jeux


Copains d'avant n°- 1 Par Chloé Tercé / Atelier 25

— CARNETS DE NOVO —

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Movies to learn and sing n°- 3 Par Vincent Vanoli & Fabrice Voné

— CARNETS DE NOVO —

Coup de tête Football et cinéma. À première vue, il s’agit de deux mondes éloignés, voire honnis. Comme les couleurs des chambres d’enfants, une certaine tradition veut que les garçons regardent des matchs pendant que les filles vont au ciné. Révolutionnaire en son genre, un certain Zinédine Zidane a, finalement, fait beaucoup pour le rapprochement entre ces deux arts. En étant le héros de Zidane, un portrait du XXIe siècle réalisé par Philippe Parreno et mis en musique par Mogwai, puis en donnant son célèbre coup de boule au joueur italien Marco Materrazi en finale de la Coupe du Monde 2006. Coup de Tête est bien un film de mecs avec tout ce qu’il faut dans le short. L’une des phrases cultes de ce chef-d’œuvre, réalisé par Jean-Jacques Annaud en 1978, suffit à résumer le propos : « Un match, ça ne se gagne pas avec les pieds, ça se gagne avec les couilles ». Bien entendu, c’était avant que les pétrodollars qataris n’inondent les différents championnats européens.

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Coup de tête, c’est aussi l’histoire de François Perrin, obscur joueur de l’équipe réserve de l’AS Trincamp. Viré du foot, de son boulot et des femmes, bref, viré de tout, le personnage incarné par Patrick Dewaere est rattrapé par le bout des crampons pour disputer un match de Coupe de France, dont il sera le héros en inscrivant deux buts. Porté ensuite en triomphe par tous ceux qui l’avaient haï, François Perrin leur offrira sa plus belle vengeance en guise de victoire. Trois générations de footballeurs plus tard, les coups de tête se sont raréfiés sur les terrains. Jusqu’à celui de Zidane, dans la touffeur du stade olympique de Berlin, pour le dernier match de sa carrière. En cette soirée d’été, en frappant Materazzi sur la poitrine, l’icône du football français a parachevé son œuvre pour l’éternité. Avec un geste ultime, qui généra l’incompréhension de tous à commencer par ses coéquipiers. En regagnant les vestiaires, avant l’issue fatale de la séance des tirs aux buts, Zinédine Zidane m’avait alors fait penser à François Perrin. Sauf que lui serait sorti en chantant : « Allez Trincamp ! ».


27 juin 2012 I 20h00

HALLE AUX VINS - PARC EXPO COLMAR Infos et réservation

03 90 50 50 50

Crédit photo : ©Julien Mignot

Rodolphe Burger

Avec Julien Perraudeau Alberto Malo Geoffrey Burton Joan Guillon Black Sifichi Sarah Yu Zeebroek

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Le Velvet de

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www.colmar-expo.fr

Coproduction : Compagnie Rodolphe Burger Scène Nationale de Sète et du Bassin de Thau Wart

Production déléguée : Scène Nationale de Sète et du Bassin de Thau Avec le soutien de la Spedidam et de la Direction régionale des affaires culturelles d’Alsace


— CARNETS DE NOVO —

Bicéphale n°- 9

Le Veilleur n°- 156

Par Julien Rubiloni & Ludmilla Cerveny

Par Fabien Vélasquez

Contre terre

La conscience des abeilles

Sauf conduit, Peu d’amour par ici. Dans la meute Même si j’offre mes regards, Abondamment, Le bitume est plus fort La frénésie endort  Empêche le pauvre homme d’aimer correctement.

Lundi 5 décembre ; c’est l’aurore. EntreVues s’est achevé hier. J’ai pris le temps de voir 22 films pendant la semaine écoulée ; dernière séance ce matin très tôt : l’on projette du haut de la citadelle L’homme à la caméra, avec toutefois un autre décor. Ce n’est pas Odessa qui se réveille, mais Belfort. Vertov en verve filme entre les gouttes d’eau la ville qui s’agite, tout s’anime, pas à pas, vision réticulaire, œil absolu. Dedans ! Dehors ! Où regarder ? Où s’attarder ? Dans ce phare suspendu au dessous des nuages, Hans Arp vient soudainement me saluer. En effet, à l’intérieur de la cellule d’étonnantes marbrures se forment avec l’humidité, le bois veiné dessine des échancrures abstraites. Quelques semaines plus tard, un week-end de janvier, grise et granitique, je retrouve l’enceinte Vauban : intemporelle et massive. Devenu maïeuticien-accompagnateur, je guide cinq veilles. Au cours de l’une d’elles, dans le petit local prévu à cet effet en face du musée et de son imposant canon muet, pendant une autre forme d’attente, je lis un petit livre* paru en 1965. À la page 30, il est écrit : «N’est-ce pas Pascal qui affirme que tout le malheur de l’homme provient de ce qu’il ne saurait rester une heure seul dans une chambre ? ». Coïncidence ou hasard objectif ? Ces soixante minutes pour « soi », chacun des 731 veilleurs les passera seul avec lui-même, déconnecté de cette vie technologique (choix 1 : trépidante – choix 2 : trébuchante) mais pas déconnecté de son cerveau et de sa conscience. Folle ruche en construction, bourdonnement silencieux et singulier des abeilles, toutes différentes se succédant dans un ballet multiple et rituel. La garde s’achève déjà ! Au suivant ! Ai-je été un fantassin ? Si oui... Déserteur alors ! Vers une seule et unique contrée : la fantaisie !

Car l’amour n’a pas d’heures  Car l’amour a son temps Et l’amour a lui seul Redonnera le sens. Contre terre Contre tout, Un trou fou flou boue fort  Et nous enferme au bord de vous. Noyau dur, Dédale dans la maison, Danse du barbelé, Tripes en prime. Endormi paisiblement Sous le pylône électrique De son bunker L’autruche tend le pouce.

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*Clément Rosset, Lettre sur les chimpanzés


mulhouse 012 Biennale

100 jeunes artistes européens exposent

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12 juin 2012 Parc des Expositions Entrée libre

Informations : 03 69 77 77 50 ou ���.mulhouse.fr Conception : médiapop + star★light Photo : Ludmilla Cerveny / brouillard artificiel : Ann Veronica Janssens


NOVO N°19