Aurélie Charon
7 – 15 janv.
Laurène Marx
20 – 30 janv.
Radio Live Portrait de Rita
Première en France 29 janv. – 7 fév.
Angélica Liddell
Seppuku El funeral de Mishima o el placer de morir Hatice Özer
Création au TnS 3 – 7 mars
Maxence Vandevelde
KO Brouillard
Création au TnS 4 – 12 mars
Marcus Lindeen
Création au TnS 5 – 13 mars
En attendant Oum Kalthoum Piano Man
17 – 27 mars
Vimala Pons
Honda Romance Théâtre national de Strasbourg
1 avenue de la Marseillaise 67005 Strasbourg Cedex
Billetterie 03 88 24 88 24
OURS
SOMMAIRE
Rédacteur en chef : Philippe Schweyer ps@mediapop.fr 06 22 44 68 67 Secrétaire de rédaction : Aude Ziegelmeyer Relecture : Manon Landreau Direction artistique : Starlight Ont participé à ce numéro : RÉDACTEURS Florence Andoka, Nathalie Bach-Rontchevsky, Nicolas Bézard, Valérie Bisson, Benjamin Bottemer, Caroline Châtelet, Nicolas Comment, Claude De Barros, Alma Decaix-Massiani, Coralie Donas, Emmanuel Dosda, Nikol Dziub, Dominique Falkner, Christophe Fourvel, Clo Jack, Mathieu Jeannette, Bruno Lagabbe, Pierre Lemarchand, Lucas Le Texier, Luc Maechel, Guillaume Malvoisin, Mathieu Marmillot, Stéphanie-Lucie Mathern, Myriam Mechita, Mylène Mistre-Schaal, Martin Möller-Smejkal, Nicolas Querci, Martial Ratel, Öykü Sofuoğlu, Louis Ucciani, Jean Vales, Aurélie Vautrin, Nathanaelle Viaux, Gilles Weinzaepflen, Jean-Luc Wertenschlag, Clément Willer, Aude Ziegelmeyer. PHOTOGRAPHES ET ILLUSTRATEURS Vincent Arbelet, Pascal Bastien, Bearboz, Nicolas Bézard, Sébastien Bozon, Mar Castañedo, Nicolas Comment, Caroline Cutaia, Régis Delacote, Richard Dumas, Romain Gamba, Alicia Gardès, Delphine Ghosarossian, Anne Immelé, Joan, Nicolas Leblanc, Olivier Legras, Benoît Linder, Renaud Monfourny, Zélie Noreda, Arno Paul, Laetitia Piccarreta, Bernard Plossu, Olivier Roller, Dorian Rollin, Christophe Urbain, Jean Vales, Henri Walliser, Nicolas Waltefaugle.
PROLOGUE 5 FOCUS 7-18
La sélection des spectacles, festivals et inaugurations
SCÈNES 19-28
Hortense Belhôte 20-21, Thomas Ress 22-23, Momix 24-25, Anne-Margrit Leclerc 26-28
ÉCRITURES 29-48
Leslie Kaplan 30-35, Valérie Cussaguet 36-43, Pascal Bouaziz 44-45, Philippe François 46-47, Bernard Lortholary 48
SONS 49-65
Yann Tiersen 50-55, Les Trinitaires 56-59, Ososphère 60-61, Biche 62-63, KG 64-65
ÉCRANS 67-74
Arnaud & Jean-Marie Larrieu 68-71, Bruno Dreyfürst 72-74
ARTS 75-94
COUVERTURE Pascal Bastien, Les 30 ans d’Audrey, décembre 2023
Cannupa Hanska Luger 76-79, Pôle Position 80-87, CEAAC 88-90, Pascal Bastien 91-94
IMPRIMEUR Estimprim – PubliVal Conseils Dépôt légal : janvier 2026 ISSN : 1969-9514 – © Novo 2026
IN SITU 96-108
Les expositions de l’hiver
Le contenu des articles n’engage que leurs auteurs. Les manuscrits et documents publiés ne sont pas renvoyés. CE MAGAZINE EST ÉDITÉ PAR MÉDIAPOP MÉDIAPOP 12 quai d’Isly / 68100 Mulhouse Sarl au capital de 1 380 000€ – Siret 507 961 001 00017 Direction : Philippe Schweyer ps@mediapop.fr – 06 22 44 68 67 www.mediapop.fr Commercialisation : Bruno Chibane bruno.chibane@plaisirdesmarges.com – 06 08 07 99 45 www.mediapop.fr
CHRONIQUES 109-122
Stéphanie-Lucie Mathern 110-111, Nikol Dziub 112-113, Jean-Luc Wertenschlag 114-115, Myriam Mechita 116, Nathalie Bach-Rontchevsky 118, Claude De Barros 120, Bruno Lagabbe 122
SÉLECTA Disques 124 Livres 126
FONDATEURS Emmanuel Abela, Bruno Chibane, Philippe Schweyer et Lionel Shili.
ÉPILOGUE 128
ABONNEMENT Novo est gratuit, mais vous pouvez vous abonner pour le recevoir où vous voulez. Abonnement France : 4 numéros — 30 € Hors France : 4 numéros — 50 € DIFFUSION Contactez-nous pour diffuser Novo auprès de votre public. WWW.NOVOMAG.FR
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LE FILS DU VOISIN Après m’avoir fait faire le tour de la maison encombrée de piles de livres jusque dans la salle de bains, la propriétaire m’a proposé de rester boire un café. Je n’avais pas trouvé grand-chose à part quelques livres de poche jaunis parus en 10/18 et dans la « Petite collection Maspero », que je n’étais pas sûr de lire un jour, mais dont les couvertures, reflets d’une époque disparue, suscitaient ma curiosité. Un gâteau aux pommes nous attendait sagement sur la table de la minuscule cuisine. Je n’avais rien d’autre à faire que de rester encore un peu pour lui tenir compagnie. Pendant qu’elle préparait le café, je me suis levé pour regarder par la fenêtre. Dans le jardin du voisin, un garçon qui devait avoir quatorze ou quinze ans faisait des pompes. Alors qu’il venait de se relever, j’ai écarté légèrement le rideau pour l’observer. Comme s’il avait deviné ma présence, il a tendu son bras droit dans ma direction. La vieille femme m’a demandé ce que je regardais. — C’est le fils du voisin… — Qu’est-ce qu’il fabrique ? — Je crois qu’il vient de me faire un salut nazi. Elle est venue me rejoindre derrière la fenêtre. Le garçon s’était remis à faire des pompes. — C’est un gamin que j’ai vu grandir. Mon mari lui a appris à faire du vélo. Ce n’est pas possible qu’il ait fait ça, c’est un bon petit gars. J’ai senti une chape de tristesse s’abattre sur elle. J’ai repensé à tous les bouquins qui encombraient la maison. Tout ce savoir accumulé ne tarderait pas à partir à la benne. Pendant qu’elle s’éloignait pour servir le café, je suis resté posté derrière le rideau. Le garçon s’était remis à faire des pompes. J’ai compté jusqu’à cinquante. Une fois sur ses pieds, il a pivoté sur lui-même pour m’adresser un nouveau salut nazi. Cette fois, il n’y avait plus aucun doute.
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Par Philippe Schweyer
— Il vient de le refaire. — Il faudra que j’en parle à son père. J’ai ouvert la fenêtre. Je préférais m’adresser à lui directement. — Pourquoi tu fais ça ? — Quoi ? — Le bras tendu. Le salut hitlérien. — Je fais ce que je veux. — Ton père est au courant ? — Il s’en fiche de tout ça. Il s’est remis en position pour couper court à la conversation. Je n’ai pas pu m’empêcher de hurler : — C’est quoi pour toi, le fascisme ? Il s’est relevé pour me répondre avec empressement, comme s’il attendait ma question : — L’ordre. La propreté. La discipline. Le travail. La famille. — C’est tout ? C’est à ça que tu rêves ? — Chacun chez soi. Ça suffisait la connerie. J’ai refermé la fenêtre. La vieille a allumé la radio pour détendre l’atmosphère. Une librairie avait été attaquée. Ça arrivait de plus en plus souvent. La vieille s’est assise en face de moi. Derrière elle, le papier peint se décollait autour d’un vieux crucifix. Je ne savais pas quoi dire pour nous remonter le moral. Après quelques minutes d’hésitation, je me suis levé pour inviter le gamin à manger une part de gâteau. Il est venu s’asseoir à notre table en traînant les pieds. Il sentait la sueur comme un gamin de quinze ans peu porté sur l’ordre, la propreté, la discipline, le travail, la famille. Nous l’avons laissé dévorer trois parts de gâteau en l’observant du coin de l’œil pour ne pas le braquer. La vieille est allée lui chercher une bouteille de Coca dans le frigo pendant que j’éteignais la radio. J’étais curieux de savoir comment il en était arrivé là. Quelque chose avait foiré, mais il n’était peut-être pas trop tard.
18.10.2025 - 22.02.2026 Détails des visites guidées gratuites (DIM à 15h) et du programme-cadre sur konschthal.lu
Konschthal Esch 29, boulevard Prince Henri L-4280 Esch-sur-Alzette info@konschthal.lu
konschthal.lu
DAVID CLAERBOUT
FIVE HOURS, FIFTY DAYS, FIFTY YEARS À la croisée de la vidéo, du cinéma et de l’animation numérique, l’œuvre de David Claerbout questionne notre perception même du réel et de l’image. Five Hours, Fifty Days, Fifty Years, sa nouvelle exposition à la Konschthal Esch, invite à vivre une expérience sensorielle inédite. Entre observation, mémoire et hallucination, chaque image devient une énigme à déchiffrer. Commissaire invité : Ory Dessau / Curateur : Christian Mosar, assisté de Charlotte Masse
© David Claerbout, The woodcarver and the forest (2025)
Entrée libre MER 11h - 18h JEU 11h - 20h VEN/SAM/DIM 11h - 18h LUN/MAR fermé
focus
Tarot L’artiste Célia Muller dont on a pu admirer le travail en couvertures des numéros 68 et 75 de Novo a pioché dans les archives photographiques de La Conserverie (lieu d’archives depuis 2008) pour réaliser avec la complicité de Lauriane Desvignes un somptueux jeu de tarot tiré à 500 exemplaires et vendu 25 euros. Qu’ont-elles à nous dire, ces images du passé choisies par Célia Muller ? À vous de le découvrir… À noter qu’Anne Delrez, directrice de La Conserverie, présente des fragments de l’exposition « S’écrire » à La Filature de Mulhouse du 14 janvier au 1er mars. (P.S.) laconserverieunlieudarchives.fr
© Célia Muller
Festival Souffle Proposé par ici l’onde - Centre National de Création Musicale, dont la mission première est le soutien à la création artistique, le festival Souffle n’a qu’un seul désir : « Faire découvrir la création musicale et sonore telle qu’elle s’invente aujourd’hui. Un concert pour smartphones, du gamelan balinais augmenté par l’électronique, un orchestre de radios, des sculptures sonores vivantes, de la musique ambient qui joue avec nos perceptions du son, une rencontre entre un quatuor à cordes et des lutheries sauvages, un acousmonium, des massages sonores à écouter par le corps… » (P.S.) Du 30 janvier au 8 février à Dijon en partenariat avec le Consortium Museum, l’Opéra de Dijon, le Théâtre Dijon Bourgogne, l’Atheneum et La Minoterie. icilonde.io
Camille Lacroix © ici l’onde
Agnès Varda. Autoportraits, autres portraits Le Centre Jacques Brel à Thionville présente une cinquantaine de photographies réalisées par Agnès Varda – immense cinéaste… et photographe – couvrant plus de soixante ans de création, de 1950 à 2012. Aux côtés des autoportraits de l’artiste, on pourra découvrir des visages familiers d’artistes tels que Salvador Dalí, Brassaï, Delphine Seyrig, ainsi que de nombreux portraits d’anonymes. Inauguration le 29 janvier en présence de Rosalie Varda. (P.S.)
Agnès Varda. Fidel Castro, l’homme aux ailes de pierre, La Havane, Cuba, décembre 1962 © Succession Agnès Varda
Exposition du 30 janvier au 28 mars au Centre Jacques Brel à Thionville www.centre-jacques-brel.com
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focus
Winged Wheel Place à la « roue ailée » de l’underground américain ! Six musiciens, six univers sonores (Sonic Youth, Tyvek, Spray Paint) et une musique brute qui fracasse tout sur son passage, entre kosmische hypnotique, envolées de viole et assauts vocaux dévastateurs. Desert So Green, leur troisième album, sort le 9 janvier, juste avant leur première tournée européenne. (A.V.) Winged Wheel « Selected by Sabotage » le 19 janvier au Consortium Museum, à Dijon www.sabotage-dijon.com
Winged Wheel © DR
Initiales BB Le b.a.-ba de Betty Bone, ce sont six grands livres ouverts qui nous tendent leurs pages. Pensée pour un jeune public, cette parenthèse ludique dans l’univers de l’illustratrice appelle au jeu, au rêve et à la création. Elle se découvre masquée, ses murs sont faits pour être dessinés, elle nous déroute comme un labyrinthe avant de nous inviter à recomposer le puzzle des histoires. Loin des sages livres d’images, Betty Bone manie la couleur avec vivacité et humour et s’amuse à nous surprendre. Formée à la HEAR (Strasbourg), elle a roulé sa bosse du graphisme à l’illustration et du Père Castor à Télérama tout en commettant une quinzaine d’albums pour les enfants. (M.M.S.) Les petits spécimens 10 - B.A.-BA du 11 février au 3 mai au Signe - Centre National du Graphisme, à Chaumont www.centrenationaldugraphisme.fr © Betty Bone
Riot grrrl La nouvelle création de Quai N°7 ne rend pas hommage à Brel, mais aux femmes artistes, trop vite et brutalement tombées dans les oubliettes de l’histoire de l’art et/ou victimes de malveillance patriarcale. Grâce à l’acharnement dans la tâche d’exhumation et de remise de pendules à l’heure de personnes comme Juliette Steiner et sa compagnie, elles reviennent sur les cimaises et le devant de la scène. Dans une forme jubilatoire entre conf’ concert, performance, DJ set et jeu théâtral, « Aux suivantes » convoque les Guerrilla Girls, Artemisia Gentileschi ou Britney Spears. Leurs histoires s’écrivent en live, au plateau, et les imaginaires se déploient au féminin. Oops ! (E.D.) Du 13 au 24 janvier au TJP, à Strasbourg, le 30 janvier au CEAAC, du 9 au 11 février, le 8 mars au musée d’Art moderne de Strasbourg… tjp-strasbourg.com
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Aux suivantes ! © Quai N°7
focus
Verklärte Nacht, Anne Teresa De Keersmaeker / Rosas @ Philharmonie Luxembourg
Avant-garde du corps Double check, à l’Opéra de Dijon, en janvier. Les réseaux secrets d’Anne Teresa De Keersmaeker du chorégraphe grec Christos Papadopoulos et la lumière fragile et volontaire d’une nuit entre amants revue par Anne Teresa De Keersmaeker dans sa version d’un érotisme clair et pointu de Verklärte Nacht (La Nuit transfigurée). Le tout avec les danseurs du Ballet de l’Opéra de Lyon. Verklärte Nacht, c’est une œuvre de jeunesse d’Arnold Schoenberg. Post-romantique dans ses derniers soubresauts, ciselée sur le poème de Richard Dehmel. Une femme y fait l’aveu à son amant qu’elle attend un enfant d’un autre homme. Il y a meilleur pitch nocturne, il faut l’avouer. Mais l’épreuve endurée par les deux amants magnifiques est fidèle à cette satanée et ancienne malédiction, résumée diablement par Fassbinder : l’homme et la femme ont besoin l’un de l’autre, mais n’ont jamais réellement appris à vivre ensemble. D’où cette tragédie splendide et miniature, déposée par De Keersmaeker sur un plateau nu, dans la pénombre d’un éclairage à peine changeant. Inspirés des positions des sculptures de Rodin, les corps s’enlacent, s’entrechoquent. Le rigorisme et la lucidité de la chorégraphie flamande laissent éclater ce qui se joue entre ses corps, dont la grâce et la sensualité des rapports désordonnés se jouent de décalages, de vulnérabilité dans un lent crescendo émotionnel. En écho à toutes les interactions révélées et réchauffées par Christos Papadopoulos, tout à son exploration fongique des corps mis au plateau, mis en réseau. Mieux qu’avec la 5G. Par Guillaume Malvoisin — VERKLÄRTE NACHT (LA NUIT TRANSFIGURÉE) & MYCELIUM, ballets le 3 février à l’Opéra de Dijon opera-dijon.fr
Herman Dune © Joshua Tree
La diagonale du folk À La Vapeur, le mois de février sera folk ou ne sera pas ! La salle dijonnaise enchaîne trois dates à la gloire du songcraft – mais oubliez les ritournelles sages et tranquilles : les soirées qui s’annoncent remuent la matière même du genre, chacune à leur façon. D’abord, Flora Hibberd, qui tisse ses chansons comme on lance des sortilèges : fragiles et aériennes, capables de vous happer jusqu’au bout des ongles. Poésie étrange, codes secrets à déchiffrer, voix qui s’aventure dans les zones d’ombre et les silences incertains… Son premier album, Swirl, nous fait planer vers un univers mouvant, chaque chanson comme un éclair imprévisible qui frappe, hypnotise et illumine. Puis, le 12 février, on voyage de la Californie à l’Écosse grâce à Rainbow Girls et Alice Faye, avec lesquelles se mêlent émotion brute et révolte feutrée. De son côté, le trio américain balance des harmonies roots, DIY et indie‑folk, comme un manifeste contre la norme ; tandis qu’Alice Faye électrise le tout avec ses récits intimes, glamour rétro et country-pop, sa voix traversant les décennies comme un fil reliant passé et présent. Enfin, Herman Dune s’invite la semaine suivante, avec un projet mêlant folk lo‑fi, pop décalée et soupçons d’americana. Mélodies simples, guitares qui respirent, textes qui égratignent le réel, voix fragile mais profonde qui transforme la simplicité en émotion brute. Trois concerts, trois mondes, un même souffle… Vivant et insoumis. Par Aurélie Vautrin — FLORA HIBBERD, concert le 5 février à La Vapeur, à Dijon www.lavapeur.com —RAINBOW GIRLS + ALICE FAY, concert le 12 février — HERMAN DUNE, concert le 17 février
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focus
Lilly Wood & The Prick © Tadzio Laug
After the Prayer Ils auraient pu disparaître entre deux tubes, rester figés dans le souvenir d’une pop française exportable et efficace – rappelons que c’est le remix d’un DJ allemand qui propulsait Lilly Wood & The Prick sur le devant de la scène mondiale il y a vingt ans ; d’ailleurs le milliard de streams de Prayer in C leur garantit encore aujourd’hui une place de choix dans toutes les playlists de la planète. Mais le duo parisien a finalement choisi autre chose : la durée – sans pour autant sacrifier son identité. Une pop rugueuse et honnête, à la fois intime et universelle, qui dit simplement des choses complexes. Christina, leur sixième album prévu pour janvier 2026, s’inscrit dans cette continuité. Pas de retour spectaculaire donc, plutôt une étape logique dans un parcours déjà solidement installé. La collaboration avec Myd à la production apporte une dimension plus électronique, plus frontale, sans pour autant diluer l’essentiel : une écriture directe, incarnée, et des chansons qui restent attentives aux failles, aux relations qui se tendent, à ce qui résiste mal au temps. Et puis, bien sûr, il y a cette voix, reconnaissable entre mille, celle de Nili Hadida, toujours au bord de la rupture, capable de tenir l’élan sans jamais forcer l’émotion. Car certaines propositions pop résistent au temps non par nostalgie, mais par cohérence. Lilly Wood & The Prick ne cherchent pas à séduire à tout prix : ils continuent simplement à raconter, avec justesse, ce que beaucoup traversent en silence. Par Aurélie Vautrin — LILLY WOOD & THE PRICK, concert le 5 mars à La Rodia, à Besançon www.larodia.com À voir également le 6 mars à la BAM de Metz
CHATHA A&B 2 © Blandine Soulage
Mon bel horizon Le Théâtre Edwige Feuillère de Vesoul, Viadanse à Belfort et le Théâtre du Jura de Delémont inaugurent un dispositif de coopération territoriale dédié à la création chorégraphique contemporaine avec la première édition d’Horizon Danse, qui réunit trois compagnies autour d’une proposition singulière mettant en avant le hip-hop. En favorisant l’émergence d’un écosystème chorégraphique régional, le Collectif Porte-Avions (avec Colosses), la Compagnie Anania Danses de Taoufiq Izeddiou (avec Sur Mesure) et la Compagnie Chatha d’Aïcha M’Barek et Hafiz Dhaou (avec Aristide & Bastien) nous parlent d’un monde contemporain traversé par l’expérience de la danse. Trois univers se dessinent autour de l’émergence et de la reconnaissance d’une force sensuelle et nerveuse, en lien avec la transe comme passages vers un ailleurs. Corps, musique et intensité s’entrelacent dans une programmation traversée par la conviction jubilatoire que la danse urbaine fait partie de nos identités culturelles. Quatre axes complémentaires s’y retrouvent : ouvrir le regard à des esthétiques multiples, offrir des espaces de travail aux compagnies régionales, soutenir la diffusion et enfin structurer les collaborations entre institutions culturelles. Une proposition multiple où se croiseront la projection du film de Nicolas Habas et Bouziane Bouteldja, L’Envol, ainsi qu’un atelier tout public, proposé par Taoufiq Izeddiou, autour de la pièce Hors du Monde. Le Théâtre du Jura propose également une journée de réflexion destinée aux professionnels et acteurs du spectacle vivant, français et suisses. Par Valérie Bisson — HORIZON DANSE, en tournée du 15 au 20 janvier, au Théâtre Edwige Feuillère de Vesoul, à Viadanse à Belfort et au Théâtre du Jura de Delémont www.viadanse.com www.theatre-du-jura.ch www.theatre-edwige-feuillere.fr
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focus
Los Tres Puntos © DR
Viva la revolución ! Trente ans de musique, trente ans de lutte, toujours les poings et les cuivres levés, voilà qui pourrait bien être le credo des activistes de Los Tres Puntos, survivants du ska punk des années 90, marqués au fer rouge par le rock alternatif des 80s et biberonnés à l’idéalisme d’un autre monde possible. Aucun compromis, que de la débrouille et un engagement sans faille – leur ska nerveux et mélodique s’est construit dans les squats, les festivals militants, les cafésconcerts, les deux pieds dans le monde réel et les crêtes au vent. Ils ont traversé les modes, les décennies, les étiquettes, fidèles à eux-mêmes et à leurs idéologies humanistes. Car si la troupe a pas mal évolué au fil des années, l’ADN du groupe n’a pas bougé d’un iota : les dix musicos montent sur scène pour faire bouger les corps autant que les consciences. Donner une voix à ceux que l’on n’écoute pas ; bousculer les codes, attiser les braises. Faire la fête mais pas n’importe laquelle. Des petites salles enfumées aux grandes scènes sud-américaines, le souffle collectif reste le même : électrisant, interpellant, exigeant. Trente ans de concerts, de constance, de fidélité à ce qu’ils défendent – la justice, la solidarité, la résistance face à un monde qui tourne de moins en moins rond. À l’heure où beaucoup cèdent au calcul et au conformisme, Los Tres Puntos rappellent que la musique peut être politique, humaniste et radicale, sans se prendre pour une tribune… À bon entendeur. Par Aurélie Vautrin — LOS TRES PUNTOS, concert le 27 février au Noumatrouff, à Mulhouse www.noumatrouff.fr
© Jean-Louis Fernandez
La convocation Woyzeck ou la vocation est le troisième volet du triptyque autobiographique de Tünde Deak, après Tünde [tynde] et Ladilom. La metteuse en scène convoque à nouveau Léopoldine HH, déjà présente lors du second chapitre, pour composer la BO et chanter sur scène – parmi les autres interprètes – sur de mélancoliques airs hongrois, allemands ou yiddishs. Il y a 25 ans, à la MC93, Tünde Deak fut « foudroyée » en découvrant l’œuvre de Georg Büchner via son adaptation par Árpád Schilling. Elle a alors une vingtaine d’années et son destin théâtral est tracé. Logique que la troisième partie de son récit intimiste tourne autour de cette œuvre fondatrice et déterminante pour Tünde… qui fait ici jouer Lilla Sárosdi (« une p*** d’actrice ! » selon Léopoldine) qui faisait partie du casting du Woyzeck de Schilling ! HH parle et chante, entonne des ritournelles et fait des digressions à partir de vers hongrois, rappelant les origines du père de Tünde. Léopoldine inonde la salle de sa musique, quasi « aquatique » (nous sommes au bord d’un étang), rythme la pièce au ful et à mesure qu’avance l’enquête relative au rapport entretenu entre Deak et le puzzlesque Woyzeck. Petit à petit, on pénètre « dans le mystérieux espace mental » de la metteuse en scène en poussant les parois de sa pensée. Par Emmanuel Dosda — WOYZECK OU LA VOCATION, du 31 mars au 2 avril à la Comédie de Colmar, comedie-colmar.com Cette saison, La Filature de Mulhouse offre un « Portrait Léopoldine HH » Prochain rendez-vous : Woyzeck ou la vocation, les 8 et 9 avril 8 soirs par semaine (Camille Chamoux, Vincent Dedienne, Léopoldine HH), le 15 mars www.lafilature.org
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MAILLON Théâtre de Strasbourg Scène européenne
jan - juin 2026 FOCUS
JE 12 + VE 13 FÉV
JE 26 + VE 27 + SA 28 MARS
Théâtre, musique / Suisse
Cirque / France
29 jan – 7 fév
LE SOMMET
FACE AUX MURS
Christoph Marthaler
Cie Hors Surface
coproduction Maillon
coproduction Maillon
PREMIÈRES
Festival de l’émergence européenne JE 29 + VE 30 + SA 31 JAN Théâtre / Russie, Allemagne
DAS WETTER ZUHAUSE. EIN WOHNZIMMERBALLETT La météo à la maison. Un ballet de salon Aleksandr Kapeliush première française
JE 29 + VE 30 + SA 31 JAN Théâtre / Palestine, Belgique
LANGUAGE: NO BROBLEM Marah Haj Hussein première française
JE 29 + VE 30 + SA 31 JAN Théâtre / Italie
BIDIBIBODIBIBOO Francesco Alberici première française
VE 6 + SA 7 FÉV Théâtre, performance / Suisse, Togo
QUI A PEUR
Davide-Christelle Sanvee première française
VE 6 + SA 7 FÉV Danse, performance / Grèce
IT’S THE END OF THE AMUSEMENT PHASE Chara Kotsali
première française
maillon.eu
+33 (0)3 88 27 61 81
ME 8 + JE 9 + VE 10 AVRIL
TEMPS FORT
Théâtre, musique / Afrique du Sud, Suisse
5 – 22 mars
Ntando Cele
DÉMOCRATIES EN JEU La culture du débat à l’épreuve du présent
WASTED LAND ME 29 + JE 30 AVRIL Performance / France, Croatie
MIRAGES ET TENDRESSES
JE 5 + VE 6 + SA 7 MARS
Ivana Müller
Théâtre documentaire / Taïwan, Suisse
coproduction Maillon
CECI N’EST PAS UNE AMBASSADE
DI 10 + LU 11 + MA 12 MAI Danse / France
(Made in Taiwan) Stefan Kaegi / Rimini Protokoll
ALL OVER NYMPHÉAS
JE 12 + VE 13 + SA 14 MARS
ME 20 + JE 21 MAI
Théâtre immersif / Belgique
Emmanuel Eggermont Cirque / France, Brésil
SUMMIT STRASBOURG
FORA
Ontroerend Goed
Alice Rende
SA 14 + DI 15 + LU 16 + MA 17 MARS
JE 28 + VE 29 MAI
Théâtre / France
RITUEL 4 : LE GRAND DÉBAT
Émilie Rousset et Louise Hémon SA 21 + DI 22 MARS Danse, musique / Belgique
THE GOLDBERG VARIATIONS
Platform K & Michiel Vandevelde / Philippe Thuriot
billetterie@maillon.eu
Danse, performance / Brésil
BORDA
Lia Rodrigues ME 3 + JE 4 + VE 5 JUIN Danse, musique / France
DUB
Amala Dianor
FABRIQUE D’EXPÉRIENCES espresso, warm-up, bord plateau, atelier, avantscène, rencontre, café linguistique, garderie créative, pique-nique coulisses, projections...
focus
Aux suivantes ! © Cie Quai n°7
Tout ce qui brille
© Agathe Poupeney
Des guirlandes de fleurs sauvages Histoire de fantômes, Hamlet de Shakespeare n’a jamais cessé de hanter philosophes et poètes, que l’on pense à Heiner Müller et à sa pièce sibylline Hamlet-machine ou à Hélène Cixous et à son récit labyrinthique Défions l’augure. On pourrait gloser éternellement autour de certaines répliques qui condensent un esprit punk avant l’heure, comme quand Marcellus s’exclame que « quelque chose est pourri au royaume du Danemark ». Mais pour conjurer la mélancolie dont est imprégnée cette pièce archiclassique, peut-être qu’il faut la danser. C’est ce que proposent le chorégraphe Bryan Arias et le musicien Tanguy de Williencourt, avec la représentation programmée à l’Opéra national du Rhin en ce début d’année. Dans une atmosphère onirique, les mouvements gracieux des personnages sont portés par des mélodies rappelant Sibelius, Tchaïkovski et Chostakovitch. Quant à l’intrigue, elle subit un certain infléchissement : « Dans ce Hamlet, Ophélie n’est plus l’écho du chagrin de Hamlet ; elle devient le pouls même de l’histoire », confie Bryan Arias. Autrement dit, l’histoire n’est plus racontée du point de vue du jeune prince ténébreux (interprété par Wilson Baptista), plein d’un désir de vengeance envers son oncle qui s’est accaparé le trône du roi, son défunt père. Elle est racontée du point de vue d’Ophélie (interprétée par Susie Buisson), son amante qu’il délaisse, qu’il tourmente, et qui finit par trouver refuge dans une forme d’innocence immémoriale, tressant des guirlandes de fleurs sauvages, chantant des chansons énigmatiques et prophétiques. Par Clément Willer — HAMLET, ballet le 30 janvier et le 1er février à La Filature de Mulhouse et du 8 au 13 février à l’Opéra de Strasbourg www.operanationaldurhin.eu
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Les Micro Giboulées : une parenthèse enchanteresse dans la programmation du TJP qui fait office de laboratoire dédié à l’observation de la « transformation du théâtre, des corps et des récits, bousculés et hybridés ». Un mini-festival qui accueille des formes nouvelles, parfois en gestation, en mutation. Et offre notamment l’occasion de (re)découvrir quelques personnages hautement fantasques, déjà bien connus ici, mais sous un angle différent. Le performeur perché (au sens propre) Steven Cohen par exemple, qui fait un pas de côté au long de People Will People You où il s’exprime avec des mots et plus seulement son corps magnifié qu’il a pour habitude de présenter au monde dans toute sa vulnérabilité, parfois au risque de sa peau. Autre récit intime d’une créature grimée, adepte de talons hauts, strass et paillettes : au cours de l’étape de travail de J’existe, donc je brille, la drag queen Nöxïmä Marley se confie en convoquant ses souvenirs et se dévoilant face au public. Pour Youssef Ghali, secrétaire général du TJP : « Le plateau permet de devenir autre chose » et d’être point de rencontre entre flamboyance visuelle et émotion verbale, « avec des oripeaux et de l’extravagance, mais aussi avec nostalgie et mélancolie ». Par Emmanuel Dosda — MICRO GIBOULÉES, festival du 8 au 14 mars au TJP, à Strasbourg tjp-strasbourg.com
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Le Grand Debat © Philippe Lebruman
Le Grand Débat, décorticage percutant Grand-messe politique éminemment théâtrale, Le Grand Débat nous fait retraverser avec (im)pertinence plusieurs décennies de débats présidentiels. Valéry Giscard d’Estaing et François Mitterrand ; Jacques Chirac et François Mitterrand ; Jacques Chirac et Lionel Jospin ; Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy ; François Hollande et Nicolas Sarkozy ; Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Cet inventaire (déprimant, on ne va pas se mentir) de binômes présidentiables ou présidentiels correspond ici à la liste des débats présidentiels de l’entre-deux-tours, rendez-vous ponctuant la vie politique française depuis 1974. Une drôle de chose que ces raouts télévisés, exercice de style et figure imposée pas si totalement immobilistes que cela. C’est ce dispositif, son aspect corseté comme ses transformations que déplie Le Grand Débat. Dans cette création, les deux artistes Émilie Rousset et Louise Hémon continuent avec intelligence leur exploration d’événements – de « rituels » comme elles les qualifient – constitutifs de notre société sous un angle ethnologique mi-figue, mi-raisin. Au plateau, Emmanuelle Lafon et Laurent Poitrenaux – tous deux géniaux par leur plasticité de jeu – s’affrontent et rejouent une succession d’extraits de ces soirées pré-électorales. La présence pour ces interprètes d’une bande-son leur transmettant via une oreillette les séquences d’interviews influe de fait sur leur présence, leur incarnation : l’oralité et le présent permanent sont ici travaillés jusqu’au trouble. Outre le jeu avec les notions d’archives, de documentaire, de réel, cette création permet également d’appréhender autant les fonctions de ces temps forts télévisés que leurs évolutions notables. Dans une scénographie évoquant un plateau de l’ORTF, avec les indispensables caméras scrutant les moindres gestes, une multiplicité d’enjeux s’articule : communication et pouvoir médiatique ; circulation entre différents niveaux de langue ; usages de la rhétorique ; construction de la polémique et exploitation des postures de conflit. C’est tout cela que, dans un dispositif s’amusant avec force des possibles de la joute oratoire, le spectacle révèle et creuse patiemment. Ce faisant, ces duels pour partie structurés autour de règles strictes sont contaminés par ce qui fait le politique hors de son espace. Comprenez ici que, dans ces rituels, se retrouve exposé méthodiquement un glissement : glissement de la bataille des idées vers celle des images, cette dernière étant redoublée par la place de plus en plus grande occupée par le registre des émotions. Soit, aussi, un appauvrissement (déprimant, on ne va pas se mentir) de la pensée, de la parole, des ambitions, des idées… Face à ce constat implacable reste le plaisir inouï de la chose théâtrale, elle profondément percutante. Par Caroline Châtelet — RITUEL 4 : LE GRAND DÉBAT, théâtre du 14 au 17 mars, au Maillon à Strasbourg maillon.eu
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Honda Romance © makoto-c-ôkubo
Déséquilibres constants Parfois, ce que l’on préfère chez certains artistes, c’est le début. D’autant que ce n’est pas chose aisée de « bien » débuter un spectacle. Si l’on entend cette idée comme la capacité à déployer un espace – de récit, de paroles, de sensations, de formes – ouvert à l’interprétation ; balançant entre des émotions et dessinant des images singulières, à cet exercice d’équilibriste, Vimala Pons excelle. Dans Honda Romance, c’est sous un satellite – oui, oui, et floqué de la marque Honda, qui plus est – qu’on découvre l’autrice, actrice, performeuse et musicienne. Dans cette première scène et tandis que défilent sur de petits écrans dudit satellite des images diverses (manifestations, guerres, etc.), des personnages dont la mise évoque un séminaire corporate l’observent. Loin de bouger le petit doigt pour l’aider, iels la contemplent et la filment avec leur téléphone. L’écrasement et le sentiment de solitude ne relèvent ici pas que d’une absurdité : le décalage de l’image dépliée n’oblitère pas la mélancolie du propos, qui va se prolonger dans une séquence où Vimala Pons sera seule (face à des bourrasques comme à la logorrhée algorithmique des réseaux sociaux) et dans une troisième où elle partagera la scène avec neuf interprètes chanteur·euses. Peut-être plus inégales, ces parties prolongent la démarche stimulante d’une artiste faisant feu des déséquilibres, des plus triviaux aux plus singuliers, pour raconter nos luttes intimes. Par Caroline Châtelet — HONDA ROMANCE, théâtre du 17 au 27 mars, au TNS à Strasbourg tns.fr
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1729 SECONDES Julie Lerat-Gersant Le Préau CDN de Normandie-Vire CRÉATION
DU 4 AU 7 FÉV
Thylacine © Cécile Chabert
Sur la route encore Il y a les artistes qui tracent des lignes droites, et ceux qui préfèrent les chemins de traverse. Thylacine, lui, a carrément décidé d’inventer sa propre voie, à travers le monde, les notes, les accords, les rencontres. Un compositeur-explorateur qui arpente les routes pour trouver l’inspiration, devenu pilier de l’électro hexagonale, jamais figé, toujours en mouvement. Sa musique n’est pas une fuite – c’est une traversée. Après le Transsibérien, la Cordillère des Andes et les îles Féroé, Thylacine nous invite aujourd’hui à une nouvelle odyssée musicale, loin des automatismes des studios parisiens, au cœur du vacarme doux des grands espaces namibiens. À bord de son Airstream de 1972 transformée en labo sonore, William Rezé est parti à la rencontre d’une culture, d’un pays, et ce Roads vol. 3, c’est son carnet de bord : sons captés à même le réel, pages froissées par le vent, poussière sur les claviers. En résulte un disque ethno-électronique particulièrement envoûtant, où les rythmiques organiques dialoguent avec les machines, la mélancolie synthétique se frotte à l’ailleurs, les sons futuristes à la vie sauvage. Chaque morceau devient alors une correspondance imaginaire, un point sur une carte intérieure, un véritable vertige créatif, nourri d’interrogations profondes sur le monde, ses équilibres fragiles et la place qu’on y occupe. Un espace-temps suspendu où l’on embarque sans passeport, pour explorer, encore et toujours. Fermez les yeux, le rêve peut commencer. Par Aurélie Vautrin — THYLACINE, concert le 7 février à L’Autre Canal, à Nancy, le 29 janvier à la Rockhal à Esch-sur-Alzette, et le 6 février à La Vapeur à Dijon www.lautrecanalnancy.fr
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JEUN EST
© Région Grand Est / Direction de la Communication / 4125 / Septembre 2025 / Crédits photos : Stephan Deneuvelaere - Région Grand Est
. . . n o i g é R a Grâce à m Je BOUGE !
Lignes de force La saison est à l’intersectionnalité, à la mise en avant des oubliées, au déploiement des corps, à la désobéissance et au rassemblement. Hortense Belhôte à POLE-SUD, Thomas Ress pour la Quinzaine de la Danse, le festival Momix et Anne-Margrit Leclerc pour La Maison d’Elsa se font les porteurs de ces mouvements nécessaires.
ELLE SORT DU CADRE Par Emmanuel Dosda
Hortense Belhôte au musée d’Orsay © Camouna
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COMÉDIENNE, HISTORIENNE DE L’ART, GLANEUSE D’IMAGES QUEER, FOOTBALLEUSE DANS UN CLUB LESBIEN, PERFORMEUSE EN MILIEU MUSÉAL, CONFÉRENCIÈRE FÉMINISTE… DANS LE CADRE DU FESTIVAL L’ANNÉE COMMENCE AVEC ELLES À POLE-SUD, HORTENSE BELHÔTE PRÉSENTE, À SA MANIÈRE, TOUTES LES PERFORMEUREUSES – SOUVENT OUBLIÉES OU INVISIBILISÉES – QUI ONT FAIT L’HISTOIRE. Nouvelle édition de ce festival engagé qui « donne de la visibilité aux œuvres de femmes chorégraphes » et qui rassemble « des pièces témoignant d’un grand désir de dire. Dire l’intime, dire l’amour ou le désamour, dire l’injustice, dire la différence », selon Joëlle Smadja, à la tête d’un festival éclectique, à l’image de la programmation de POLE-SUD ces quarante dernières années, loin de toutes « chapelles esthétiques ». La directrice revendique un discours féministe, voire tout simplement « féminin » : « Il y a une spécificité de langage, une façon d’être au plateau, des récits particuliers à porter… » Les préoccupations climatiques et écologiques sont particulièrement présentes cette année, avec Agwuas de Marcela Santander Corvalán ou 3 jours, 3 nuits de Louise Vanneste qui fait rimer chorégraphie et géologie. Il sera également question d’Histoire(s)
décoloniale(s) avec l’immense Betty Tchomanga, d’âge et de « date de péremption » chez les femmes artistes avec À l’aune de leurs peaux de Marie Barbottin, de corps en lutte avec Maldonne de Leïla Ka, de « zapping corporel » avec le kaléidoscopique Logbook de Bryana Fritz et Solène Wachter ou d’art en mouvement en compagnie d’Hortense Belhôte… AU BONHEUR DES DAMES Pour cet article, en revisionnant l’excellente websérie Merci de ne pas toucher ! d’Hortense Belhöte, les algorithmes m’ont mené à une autre émission d’Arte, L’Armée des romantiques, et plus précisément à un passage où il est question de la représentation de la figure équine dans la peinture. Parmi les exemples donnés – Léonard de Vinci, Géricault… –, Rosa Bonheur est l’unique femme citée. Heureusement ressortie de l’anonymat le plus total, Rosa est présente dans Sortez du cadre ! Le récent ouvrage d’Hortense, sorte de « livre dont vous êtes le héros » édité par les éditions du Seuil fin 2025, est une extension papier de son travail de recherche alors qu’elle est en résidence au musée d’Orsay. Elle y a proposé un XIX Escape Game XIX, cycle de visites performées des collections, avec ces questions qui traversent sa démarche : « Comment échapper aux héritages douteux et aux codes esthétiques du xixe siècle dans une perspective féministe, queer et libertaire. » ÉPILER COURBET Revenons à Merci de ne pas toucher !, série d’hilarantes et passionnantes pastilles vidéo réalisées pour Arte. Hortense Belhöte y décrit et analyse L’Origine du monde de Courbet en se faisant épiler les aisselles ou évoque une « backroom caravagesque » au sujet de L’Incrédulité de saint Thomas, toujours avec un sous-texte coquinou, une lecture érotique qui saute aux yeux grâce à Hortense. Elle « rejoue » l’Olympia d’Édouard Manet sur un terrain de foot ou La Laitière de Johannes Vermeer en faisant de l’escalade en salle. Le monde de l’art est-il un stade ? « Non, je cherchais à faire des tableaux vivants dans des lieux quotidiens d’aujourd’hui. On a d’abord l’impression qu’il n’y a aucun rapport », puis les choses se dessinent de manière évidente. Avec l’Olympia, Hortense injecte du contemporain et surligne l’érotisme latent dans l’impressionnisme de Manet « qui faisait poser ses potes » comme Victorine Meurent, peintre lesbienne que l’on retrouve également à poil, dans l’herbe du célèbre et scandaleux pique-nique pictural du maître. DES SENSATIONS PURES Sa Laitière ? Elle monte au ciel en parodiant un spot publicitaire de 1998 pour les produits laitiers, nos amis pour la vie, qui dégoulinent sur les visages de manière explicite… « Des sensations pures », également,
durant le festival L’année commence avec elles lors duquel Hortense va mettre en lumière les « figures flamboyantes qui ont bousculé les normes de genre et de représentation ». Pour préparer cette conf’ elle a fouillé dans les archives, entrepris des recherches « archéologiques des bas-fonds » et interrogé une douzaine de Performeureuses sur leurs références. Un travail d’exhumation titanesque nécessaire pour Hortense qui souhaite « se servir des éléments du passé comme levier pour nous dépêtrer du présent ». Il s’agit d’une « lutte mémorielle » ayant pour but de découvrir « ce que racontent les corps ». Lors de son « cours spectaculaire », la comédienne/conférencière vidéoprojette des images tout en déroulant un récit qui part du Printemps de Botticelli, se référant ainsi à l’historien de l’art allemand Aby Warburg (1866-1929), autant fasciné par la Renaissance que par le corps dansant : selon lui, les allégories botticelliennes ne sont pas de marbre comme des statues antiques, mais résolument vibrantes, mouvantes. SOUVIENS-TOI En 1918, l’auteur de L’Atlas Mnémosyne est frappé d’une crise de psychose aiguë – il s’est cru « responsable » de la Première Guerre mondiale, lourd fardeau… – qui l’a conduit à faire un long séjour à la clinique psychiatrique de Ludwig Binswanger. Il a « profité » de son internement pour organiser une conférence, une cérémonie – a priori – éloignée du Quattrocento où il explora le « Rituel du serpent », cet animal étant un symbole qui traverse l’histoire de l’art (on le retrouve, au pif, dans les toiles du Caravage). Son allocution lui a été inspirée par sa rencontre, aux États-Unis, avec des Indiens Hopi du Nouveau-Mexique. Dans les pas (de danse) de Warburg, Hortense Belhôte retrace une histoire de la performance où l’on croise des sommités (Divine…), mais aussi et surtout beaucoup de personnages méconnus. Telle une ménade serpentine, elle convoque l’hypnotique Loïe Fuller, l’« exotique » Joséphine Baker et d’innombrables magnétiques inconnues. — L’ANNÉE COMMENCE AVEC ELLES, festival du 15 au 29 janvier à POLE-SUD et autres lieux www.pole-sud.fr — PERFORMEUREUSES, performance les 26 et 27 janvier à la Pokop (bord de scène le 26 à l’issue de la représentation) dans le cadre du festival L’année commence avec elles de Pole-Sud www.pole-sud.fr — SORTEZ DU CADRE ! ESCAPE BOOK, d’Hortense Belhôte, au musée d’Orsay coédition musée d’Orsay/Seuil www.musee-orsay.fr www.seuil.com
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CARTOGRAPHIE DU MOUVEMENT Par Valérie Bisson ~ Photo : Samuel Coulon
INITIÉE PAR THOMAS RESS, DIRECTEUR DE L’ESPACE 110 – CENTRE CULTUREL D’ILLZACH · SCÈNE CONVENTIONNÉE D’INTÉRÊT NATIONAL « ART ET CRÉATION », LA QUINZAINE DE LA DANSE S’OUVRE POUR SA 8e ÉDITION AFIN D’OFFRIR AU PUBLIC DE L’AGGLOMÉRATION MULHOUSIENNE UN PROGRAMME DÉDIÉ AU MOUVEMENT DU CORPS SOUS TOUTES SES FORMES. 22
Dans plusieurs lieux partenaires et en coopération avec La Filature, Scène nationale de Mulhouse et le CCN•Ballet de l’Opéra national du Rhin, la Quinzaine de la Danse fait bouger tout un territoire. Vous êtes à l’initiative de la Quinzaine de la Danse créée il y a déjà huit ans. Qu’est-ce qui a motivé une telle entreprise ? Je viens du monde du théâtre, comme comédien et metteur en scène, j’ai depuis longtemps ma propre compagnie, la compagnie des Rives de l’Ill. Mon approche a toujours été très pluridisciplinaire avec des axes de recherche forts autour du corps, de l’objet, de la marionnette, de la danse, du cirque. La théâtralité et le rapport au texte sont importants mais, quand j’ai pris la direction de l’Espace 110, il y a 10 ans, j’avais vraiment l’envie, le besoin et le sentiment que, sur ce territoire, il était nécessaire de travailler la question du rapport au corps, du corps en mouvement, notamment pour le public jeune avec lequel nous travaillons. Nous réalisions qu’il pouvait préexister un blocage autour de questions essentielles : ce qu’on reflète à l’autre, ce qu’on est dans un collectif, dans un espace public, dans une manière de vivre et de cohabiter… La question de la présence, dans un espace et dans un corps qui évolue au milieu d’autres, a sous-tendu mon désir de répondre par le développement de l’art chorégraphique. Un temps festivalier était la meilleure manière d’aller à la rencontre des publics et d’ouvrir la porte à ce langage-là. Quel a été et quel est votre public sur cette Quinzaine de la Danse ? Contre toute attente, la Quinzaine a très vite drainé beaucoup de monde, avec, à la fois un public très diversifié et sur tous types de propositions, qui peuvent aller de la danse Buto à Pierre Pontvianne, des choses plus inattendues et peut-être un peu plus complexes que « la danse qui danse », et cela s’est toujours très bien passé. Les rencontres avec le public sont très intéressantes et enrichissantes. On a atteint l’année passée un taux de remplissage de 88 % et une fréquentation de 8 661 spectateurs. À l’Espace 110, les publics se croisent, nous sommes un vivier qui propose près de 150 activités – école de danse, de musique, de théâtre – représentant près de 3 500 personnes par semaine qui circulent sur notre espace et qui sont aussi spectateurs de la Quinzaine, ils sont charmés par les propositions et ils se laissent porter et guider par les découvertes offertes par le festival de danse. Nos abonnés et nos spectateurs fréquentent La Filature et les autres lieux environnants. Cette circulation des publics me tient particulièrement à cœur.
Como una baguala oscura © Nina Laisné
Comment s’est tissée la coopération avec La Filature et l’OnR ? On a commencé dans la limite des moyens, en changeant un peu l’ADN du projet de l’Espace 110, créé il y a déjà quarante ans. Très vite, l’ancienne directrice de La Filature et Bruno Bouché, qui venait d’arriver aux Ballets de l’OnR, sont venus me voir pour me proposer de coopérer puisque parmi leurs grandes missions figurent l’accompagnement de structures intermédiaires et le développement des dynamiques avec le public. On a réfléchi assez rapidement à nos différentes identités et à intégrer parmi nos artistes régionaux des compagnies internationales de renom à la programmation de la Quinzaine. Aujourd’hui nous coopérons, avec Benoît André et Bruno Bouché, à une proposition exigeante et cohérente portée par la diversité d’échelles de lieux de recherche et de création par et pour la danse. Que nous réserve la nouvelle programmation ? On aura cette saison onze compagnies invitées, dont quatre à l’Espace 110, une programmation enrichie par des ateliers, des rencontres, des projections, des expositions… Nous réitérons notre collaboration avec la « Danse sur les routes du Québec » et un « Parcours danse à Montréal ». Nous invitons chaque année des compagnies du Canada et cette édition verra un plateau partagé entre la Strasbourgeoise Noémie Cordier et sa compagnie Watt et la Canadienne Elie-Anne Ross. Nous accueillons Hélène Blackburn qui a réalisé quelques commandes pour le Ballet du Rhin, et que nous avons déjà accueillie plusieurs fois. Un temps fort sera le concert chorégraphié des Quatre Saisons de Vivaldi par Jolente De Maeyer et Michiel Vandevelde parmi les créations de Thomas Lebrun du CCN de Tours, Nina Laisné avec Como una baguala oscura, ou encore Jann Gallois. All Over Nymphéas d’Emmanuel Eggermont ouvrira la Quinzaine qui se clôturera à La Filature lors d’un samedi festif avec des ateliers de danse, une giga-barre, des conférences… — LA QUINZAINE DE LA DANSE, huitième édition du 6 au 21 mars, dans divers lieux www.espace110.org et www.lafilature.org
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DE L’AUTRE CÔTÉ Par Emmanuel Dosda
LA 35e ÉDITION DE MOMIX – FESTIVAL PORTÉ PAR LE CRÉA DE KINGERSHEIM – QUESTIONNE NOTRE RAPPORT AU VIVANT EN NOUS DÉLIVRANT DE LA MATRICE ET DES FAUXSEMBLANTS.
Le Sanctuaire © Denis Léonhardt
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« Les spectateurs d’aujourd’hui sont les citoyens de demain », aime à rappeler Marie Normand, jeune directrice artistique du Créa et de Momix. Pas de thématique globale à cette édition anniversaire, mais le reflet de « la diversité des formes dans la création jeune public » et des questions qui traversent notre époque climaticide, mises en mots et en images. « Quel est notre rapport au vivant ? », s’interroge Marie à travers une programmation qui s’adresse aux six-mois comme aux centenaires, à la toute petite enfance, aux ados, leurs darons ou grands-parents. Des spectacles innervés de conscience écologique (Le Langage des oiseaux du collectif Maw Maw, Les Autres d’Anton Lachky, Le Poids des fourmis de David Paquet/Philippe Cyr) et sensibles à la notion de « vivre-ensemble » (Ultra Saucisse de TMG ou T’es qui toi ? d’Une Compagnie). Selon Marie Normand, le festival ne va, bien sûr, pas soigner l’état désastreux du monde mais nous proposer des grilles de lecture indispensables à une époque où « un président américain est capable d’affirmer que toute réalité scientifique est somme toute relative ». Le changement d’axe du regard « est peut-être une solution possible »
pour tenter de résoudre ces maux qui nous nuisent. Le spectacle vivant est au bon endroit, selon la directrice de Momix, car il permet d’évoquer des sujets sensibles avec « l’émotion » nécessaire – à prendre en pleine poire – « et la distance » qu’offre la scène où les sentiments passent « à travers le corps des personnages » au plateau. La prog du festival a le pouvoir de « chambouler le public » en ouvrant son « esprit critique » face aux fakenews and co. Les « lignes de force » de la sélection 2026 (« le rapport au vivant » et le « vivre-ensemble ») sont liées dans les deux spectacles suivants… UN AMI QUI VOUS VEUT DU BIEN L’Ami est voulu, par Éric Domenicone et Yseult Welschinger de La Soupe Cie, comme une invitation à s’« extraire d’un monde trop réglé, quadrillé, protégé, contraint ». Un spectacle « musical, marionnettique et immersif », une forme légère et courte (35 minutes) qui, à l’image de Max et les Maximonstres, convie à un trip échappatoire nocturne. Un conte émancipateur, réadaptation du bouquin jeune public du duo Icinori (Mayumi Otero & Raphaël Urwiller, ex-HEAR), marquant la seconde collaboration Soupe/Icinori après Et puis. Une nouvelle fois, la compagnie amatrice de romans graphiques (Blexbolex…), reste « fidèle à l’album original », mais façon « théâtre d’objets », respectueux de l’émotion émanant du livre, ses couleurs, son trait, la subtilité de sa palette… L’histoire est celle d’un·e enfant enlevé·e, en pleine nuit, par une chauve-souris géante qui va lui faire découvrir le monde et la nature qu’il ou elle pense hostiles. « Une fantasmagorie pop-up juxtaposée au réel. » Une manière, quelque part, de parler de la réalité de leur village, Kolbsheim, où la lutte antiCGO n’a pas pu empêcher la forêt d’être rasée et la route de tronçonner le paysage alsacien. DÉSOBÉISSANCE CIVILE Avec Le Sanctuaire de la compagnie On nous marche sur les fleurs, adaptation de Laurine Roux, le roman éponyme a fait l’effet « d’une petite bombe » à Emilie Wiest lorsqu’elle le découvre et ressent vite « l’envie de la suivre dans sa quête de vérité ». Tout au long de cette fable, elle incarne la jeune Gemma, héroïne qui va défier l’autorité paternelle pour découvrir ce qu’il y a au-delà de la grotte montagnarde, éminemment platonicienne, où elle est confinée, à distance des oiseaux (soi-disant de mauvais augure) qui seraient les complices ailés du mal absolu. « Ce parcours va lui coûter très cher, insiste Emilie. Gemma va y laisser des plumes. » L’écho avec notre époque est plus
L’Amie, La Soupe Cie ©Raoul Gilibert
qu’évident, à l’heure où « le socle objectif est attaqué » de toutes parts et que les algorithmes nous gouvernent. On songe au Village de Shyamalan ou au Magicien d’Oz et les déploiements d’artifices pour régner par le mensonge éhonté et la peur sur ses sujets manipulés. « Gemma décide de s’y coller ! De contredire la figure du démiurge pour accéder à la vérité », dit celle qui est seule en scène… ou presque, car accompagnée par la présence fantomatique de la régisseuse « qui montre ce qui se fabrique » dans un jeu d’ombres, de lumières et de sons. Ainsi, Caroline Leforestier, notamment bruiteuse pour Radio France, a épaulé la metteuse en scène pour évoquer les contextes géographiques et présences à l’aide de bandes magnétiques ou de moulins à café. « Même au ciné, pour faire plus réel, on crée l’illusion avec du faux. » — FESTIVAL MOMIX, du 28 janvier au 8 février au Créa et à l’Espace Tival de Kingersheim momix.org — AMIE, de La Soupe Cie, théâtre le 4 février au Créa de Kingersheim, atelier parents-enfants (avec Icinori) le 31 janvier, expositions au Créa et à la Bibliothèque centrale de Mulhouse, en balade à Erstein et Obernai, le 1er février au Relais culturel d’Erstein, les 6 et 7 février au 13e Sens d’Obernai, du 25 au 27 mars à La Salle Europe de Colmar Amie, d’Icinori, édité par La Partie — LE SANCTUAIRE, de la Cie On nous marche sur les fleurs, théâtre du 20 au 23 janvier au TAPS Laiterie, les 3 et 4 février à La Salle Europe de Colmar (en collaboration avec Momix et La Comédie de Colmar), le 13 février à L’Espace 110 d’Illzach
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ANNEMARGRIT LECLERC,
THÉÂTRE ET TERRITOIRE, PASSIONNÉMENT Texte et photos par Jean-Jacques Valès
Certaines nouvelles, quel qu’en soit le messager, prennent des allures de cerisaie en fleurs. Ainsi de cette lettre du ministère de la Culture, en juillet dernier, qui informait Anne-Margrit Leclerc et son équipe du conventionnement « Scène d’intérêt national » mention « Art en territoire », attribué pour une durée de quatre ans à La Maison d’Elsa – Compagnie du Jarnisy, le lieu atypique qu’elle dirige depuis 2012, à Jarny. Hanami dans le sourire espiègle d’Anne-Margrit Leclerc… Et promenade à bâtons rompus, parmi ses passions : l’art, le lieu, l’équipe, l’espace, celui du plateau, celui du territoire… Une fois déplié le prospectus de saison, A3 paysage, le regard balaye la belle liste des dates et lieux annoncés, et l’étendue stylisée du territoire, justement. Y apparaissent les salles de spectacle, lycée, salles des fêtes où se déploie l’action de la
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Maison d’Elsa. Cette étendue géographique, c’est celle d’une communauté de communes, Orne Lorraine Confluences au nord de la Meurthe-etMoselle. Et si le document, désormais siglé du beau label « Scène conventionnée d’intérêt national », dit le présent, Anne-Margrit tient à rembobiner, pour éclaircir. « AUX ORIGINES… …il y a le Théâtre du Jarnisy, raconte-t-elle. Une compagnie sans lieu dédié, une institution dirigée par Didier Patard et Bernard Beuvelot, récemment disparu. J’y suis entrée comme comédienne, à la fin des années 90. L’époque était différente, mieux dotée, et masculine, à l’excès. Les témoignages ne manquent pas qui louent le travail de Bernard, son érudition, sa curiosité, et son talent à transmettre sa passion. Il m’a révélée à moi-même. » Premières mises en scène, qui attirent la reconnaissance et installent la confiance des institutions sur son travail artistique, dans une compagnie qui a connu beaucoup d’événements importants et entame désormais un déclin en pente douce, dans un monde où les moyens se résorbent. Anne-Margrit en devient la directrice artistique, puis directrice, en 2012, et marque la transition en changeant les statuts, désormais associatifs. La Compagnie du Jarnisy est née. C’est aussi l’époque où aboutit enfin la volonté politique – celle du premier édile de Jarny alors, Jacky Zanardo – de répondre à la longue histoire du Théâtre du Jarnisy en lui offrant un lieu qui jaillit de terre en 2013. ATYPIQUE « C’est un lieu que j’aime énormément et que tout le monde, tous les artistes aiment énormément. Il est singulier, parce que le rapport scène/salle a été particulièrement bien vu par l’architecte. Je l’ai compris petit à petit, ce lieu est magique, pour les artistes et pour les spectateurs, parce que c’est un lieu compagnie, qui n’était pas dédié à la programmation ni à des objectifs absolus de remplissage. Un beau plateau pour travailler, de treize mètres de mur à mur, profondeur dix mètres, mais tu as un gradin de 110 places. Normalement, pour un plateau comme ça, tu as 200, 300 places, 250 au moins. Or, là, tu en as 110. Tu as rarement cette intimité-là. L’architecte n’a pas eu de contrainte. Bien sûr, il fallait un gradin, on pensait quand même que les publics viendraient, mais pas comme un lieu de programmation. La jauge est totalement luxueuse, hors norme… Donc, moi, j’ai reçu ça. Quand je suis entrée dans ce théâtre, je me suis dit que ce lieu est atypique, mais je ne peux pas garder cet outil-là pour moi. Créer, c’est important. La force de création, la puissance de création que j’ai, je l’ai mise au service de lieu et pas au service
de mon propre univers, geste artistique. Parce que j’en ai moins la nécessité. D’ailleurs, j’ai arrêté, j’ai décidé d’arrêter la création de plateau. Ma force créatrice prend corps dans l’accompagnement et dans la réalisation des projets artistiques. J’adore les autres, je ne sais pas pourquoi ni d’où j’ai ça, donc il fallait faire venir les autres, partager ce bel outil. Le projet est né exactement de ce que j’avais : un lieu magique, la détermination à l’ouvrir aux autres et pas un sou. » D’un souffle et dans le même sourire, AnneMargrit déroule. Elle connait son rythme de création, lent et profond, et sait qu’il ne suffira pas à nourrir le lieu à lui seul, même accompagné d’ateliers. Les cinq premières années, elle bat la campagne, trouve des compagnies, des projets qui ont besoin d’un lieu pour répéter – « On en trouve toujours… » –, collabore artistiquement, s’attache à la qualité artistique des projets et des co-mises en scène. Se rapproche des programmateurs des scènes du territoire, parmi lesquels Loïc Nowak (du TIL Mancieulles), Fabienne Lorong (alors directrice du centre Pablo-Picasso, Homécourt) et leur propose d’investir le lieu. Elle s’associe au choix des spectacles, sans toutefois se vivre comme
une programmatrice, s’attache à ce qu’une part prépondérante des subsides nourrisse l’artistique, et étiquète tout cela auprès des tutelles comme une « présentation du travail de la Compagnie du Jarnisy ». Saison après saison, l’assurance vient et la cape de programmatrice s’ajuste à ses épaules. « Il y a un côté Brecht, un côté Mère Courage, sincèrement, dans la façon dont moi ou d’autres femmes pouvons nous emparer d’une mission, nous inventer une mission. La mission de programmation, je me la suis inventée. Et je l’ai construite pas à pas, puis Emilie est arrivée, m’a épaulée. Ce sont souvent des histoires de “couple”. Notre couple fonctionne, et c’est heureux, là où seule, ce serait compliqué. Chacune propose, on avance, les choses naissent et c’est ça qui est assez beau, je trouve, dans un projet comme ça, c’est qu’elles apparaissent petit à petit et se mettent à rayonner. Pour une proposition, je me dis, on oublie Jarny, on oublie le territoire, on pense à nous en tant que spectatrices : qu’est-ce qui nous émerveille, qu’est-ce qui nous bouleverse et nous fait crier : oui, ça c’est du théâtre ! Emilie m’a toujours suivie là-dessus. »
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D15 ET STRATAGÈMES « Les départementales, je les ai écumées, je les connais. » De ses débuts au Théâtre du Jarnisy, elle garde le goût de l’expérimentation. « C’était une compagnie qui n’avait pas de lieu. Bernard et Didier ont toujours été sur ce territoire à faire des spectacles, à investir des lieux improbables, à prendre des risques. Suivis par des élus, contaminés par l’appel du public. Je pense à André Fortunat, qui nous a ouvert le Carreau de la Mine de Mancieulles. On a fait des trucs incroyables. Les gens venaient, d’on ne sait où mais ils venaient. » Des expériences qu’ont traversées Claudine Galea, ou Thomas Jolly et sa Piccola Familia. C’est le temps où des amitiés durables, solaires, se sont nouées. Le nom de Laëtitia Pitz (Compagnie Roland Furieux) jaillit. « Elle et moi, nous avons des parcours similaires. Des années de cours de théâtre à Paris, la confrontation à des textes essentiels, de grand·es metteur·ses en scène et dramaturges. Se coltiner à la puissance du plateau… » Son projet, c’est aussi cela : instiller chez les artistes qu’elle accompagne la nécessité du travail, de la curiosité, celle de se forger une culture, dramaturgique, littéraire, cinématographique même. « Et au-delà, je voudrais qu’ils cherchent en euxmêmes, que le désir d’aller plus loin, de savoir plus, vienne d’eux-mêmes. Chaque accompagnement requiert du temps et de la finesse. » (Dans l’heure où nous devisons, deux artistes sur lesquelles veille Anne-Margrit passent nous saluer. Mélina Dumay, au fil de rencontres qu’elle mène en résidences, élabore Ici tout est loin, une
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pièce documentaire sur la vie en ruralité. Et à quelques mètres de nous, au plateau, Suzie BaretFabry traverse les dernières heures de fièvre qui précèdent la première de L’Apprentissage, un texte de Jean-Luc Lagarce, qu’elle monte avec musiciens et chanteuse lyrique sur scène.) Anne-Margrit rapporte deux cafés et poursuit. Sa conscience est grande que le monde du théâtre a commis des erreurs. Trop surplombant parfois, qui imposait dans des villages un répertoire aride, porté par des troupes installées. Ce qui l’a poussée à « travailler » différemment le public. Au cas par cas, bourg après bourg, village après village. Anne-Margrit invente, bouscule, explore. Laisse le temps. Jalonne sa saison de dispositifs aux noms aviaires ou fleuris. « Les rendez-vous de l’envol » en est un exemple emblématique : le temps d’une soirée chez l’habitant, des artistes viennent rencontrer le public, font découvrir le spectacle qu’ils présenteront quelques mois plus tard, se prêtent aux questions-réponses, jouent une forme courte. L’aventure se déploie aussi grâce aux spectateurs, courroies de transmission vers les élus, et les connexions qui s’établissent : le café associatif de Ville-sur-Yron, îlot affamé d’utopies, et sa place, gradinée, propice au jeu comme un théâtre antique. L’équipe d’Affléville, où l’accueil des artistes en résidence s’est installé comme une routine bienveillante, presque familiale. Lycée, salles des fêtes, internat, château au parc arboré, les lieux sont nombreux qui se prêtent aux stratagèmes d’Anne-Margrit. Et même quand le pire arrive – un sinistre qui fige le beau Théâtre de la Maison d’Elsa dix mois durant l’année passée, la mobilisation du territoire s’active pour pallier. « Je m’amuse en fait avec ça, parce que je suis artiste, j’aime bien tester, essayer de comprendre pourquoi ça fonctionne, pourquoi ça fonctionne pas. Et effectivement, le projet est un laboratoire. On est dans la manufacture, on crée et, après, il faudrait que l’objet qu’on a créé – pour continuer cette métaphore – aille en grande distribution. En fait, je sais maintenant pourquoi ça fonctionne et que, là, j’ai réussi à faire rencontrer un habitant et un artiste. Parce que tout le projet est là. » Car il y a toujours ce « c’est pas pour nous », qu’il faut enjamber, le combo « boulot-bagnole-Netflix » auquel il faut tordre le cou. L’idée de « sortir de chez soi » est tapie dans ce beau mot, Émotion, et Anne-Margrit, Emilie, Justine savent en jouer. La belle équipe construit ses saisons et contamine le public, les élus, au Théâtre de la Maison d’Elsa comme au gré des trente et quelques lieux qu’elles ont défrichés, impliqués au fil du temps. — SAUVE QUI PEUT (LA RÉVOLUTION), théâtre le 24 janvier, au Théâtre de la Maison d’Elsa, à Jarny, Cie Roland Furieux www.jarnisy.fr
Passeurs Confrontés à l’incompréhensible, nous avons plus que jamais besoin d’auteurs, d’éditeurs et de traducteurs tels que Leslie Kaplan, exploratrice de possibles ; Les Fourmis Rouges, transmettrices du goût des livres ; Pascal Bouaziz, témoin du renouveau par la perte ; Philippe François, révélateur de la poésie du verbe biblique ; et le regretté Bernard Lortholary dont l’exigence et le talent ne cessent d’inspirer.
L’ÉNERGIE DES ESPOIRS Par Nathalie Bach-Rontchevsky ~ Photo : Delphine Ghosarossian
LESLIE KAPLAN, POUR QUI « LES MOTS SONT LA PEAU DES RÊVES », EXPLORE MAGISTRALEMENT LE RÉEL ET SES POSSIBLES AVEC LES ARMES DE LA FICTION (P.O.L). On se souvient de Mai 68 et de L’excès-l’usine, premier livre de Leslie Kaplan, devenu culte, paru en 1982. Depuis, chacun de ses ouvrages incise le monde de cette façon si particulière qui avait immédiatement séduit Maurice Blanchot, Marguerite Duras et bien sûr Paul OtchakovskyLaurens (P.O.L). Publiée avec constance par cette même maison avec près d’une trentaine d’ouvrages – récits, romans, théâtre –, l’auteure franco-américaine saisit une fois de plus par son écriture fluide et rythmée dans le même temps. On se souvient qu’en 2003 paraissait Les Outils, essai qui s’articulait déjà autour de la possibilité de penser « avec » les œuvres. En lisant Les Armes de la fiction, Leslie Kaplan nous fait nous souvenir que tout fait lien là ou peut-être nous ne le pensons pas. On y retrouve son amour fou pour le cinéma, enlaçant la littérature, le et la politique avec la fiction, le tout nourri d’entretiens, de textes ainsi que d’analyses revisitant à la fois les thèmes
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annoncés et une grande partie de son œuvre. On se souvient du titre d’un de ses romans, Depuis maintenant, Miss Nobody Knows, parce que Leslie Kaplan écrit de cet endroit, maintenant. On se souviendra aussi, avec Les Armes de la fiction, de la puissance et la valeur infinie du détail, « cet éclat du réel » qui acte de la singularité et du sens même de la vie. Nous ne sommes pas loin du Panthéon. Les commémorations, et pourtant… Qu’en est-il de cette mémoire qui ne semble pas se mémoriser ? C’est plutôt métaphysique comme question, c’est quand même l’éternel retour, comme dirait l’autre. Ce qui recommence, selon moi, ce qui se répète, ce qui ressasse, c’est quand même ce qui est mauvais, la volonté de pouvoir, d’écraser, de profiter, enfin toutes les formes d’égoïsme radical. Quand on panthéonise quelqu’un, c’est justement parce que cette personne a dépassé, changé, cassé ça, d’une certaine façon, ce qui n’est en rien une garantie que ça ne recommence pas. On est quand même dans le pays de la liberté, égalité, fraternité. Bien entendu, ces trois mots, on les dit et on sait très bien que ça ne suffit pas. Liberté pour qui, liberté pour quoi, liberté d’obéir comme le dit le formidable livre de Johann Chapoutot (Libres d’obéir). Ce n’est pas simple parce qu’il y a toujours des entraves à ce qu’il y ait une liberté absolue, et que serait la liberté absolue, mais en tous cas une liberté d’être à égalité. Libre avec des égaux et non avec le règne des ego, qui est la jungle, avec comme toujours les puissants qui ont de plus en plus de pouvoir, les riches de plus en plus de richesse, etc., etc. Il y a des avancées, des reculades, à moins d’une révolution totale et universelle…
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—L ’humour, c’est quand même une vision claire et sans concession de ce qui existe, sinon, ce n’est pas possible, c’est absurde. — Ce qu’il y a de saillant dans votre œuvre, c’est qu’elle entretient toujours un lien étroit avec l’histoire et de façon inhérente. Faire présent du passé, une sorte de révolution permanente ? Révolution permanente, ah ah, ce n’est pas rien ! Ça part du désir en tous les cas d’être tout de même dans la vie, et la vie c’est toujours au présent, même s’il y a les souvenirs, la mémoire et les projections dans le futur. Quand j’écris Mathias et la Révolution, je crois que pour moi, les grands mots, les grandes phrases de la Révolution sont toujours d’une certaine façon d’actualité même s’il y a des choses qui ont été résolues, il n’y a plus la féodalité, merci ! mais il y a d’autres formes de pouvoir et de puissance évidemment liées à l’argent. Si on vit le plus possible au présent, ça convoque le passé. Le présent est fait de ce qui est venu et de ce qui va venir dans l’idée, le possible. Oui, c’est essayer d’être le plus vivant possible, au moins dans la pensée. Vous êtes passée des Outils aux Armes. Dans vos derniers ouvrages, L’Aplatissement de la terre, Un Fou, Désordre, il y a une sorte de mise en garde qui monte, une alarme. C’est un ensemble de textes que j’ai écrits particulièrement au fil des vingt dernières années, avec aussi Miss Nobody Knows qui vient de bien avant. J’avais envie de les réunir parce que je trouvais toujours nécessaire de défendre la fiction contre toutes les formes de naturalisme qui existent et de montrer qu’il y avait une cohérence, que ce soit dans la littérature, le cinéma, la pensée, les événements, tout ça se recoupe. Je trouve que malheureusement rien ne s’arrange. À l’époque des Outils, évidemment le capitalisme, le néolibéralisme étaient déjà là. C’est ce que j’appelle le stade grotesque du capitalisme, c’est-à-dire que le mensonge est encore plus gros et l’espèce d’impératif de le croire, de ne rien faire, de se laisser embarquer par n’importe quoi est aussi plus fort. C’était logique de passer des Outils aux Armes.
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Avec aussi un point de vue panoramique sur le travail d’une vie, la vôtre. Ça, au fond, je crois que ce n’est pas à moi de le dire. Quand on essaie d’être vraiment vivant, on essaie dans l’absolu du possible, parce qu’on ne peut pas tout et qu’on est toujours limité, de ne rien laisser passer de ce qui peut indigner, révolter ou au contraire trouver où on peut avoir du plaisir et de la joie, tout n’est pas toujours complètement glauque, heureusement. Dans une de vos pièces, Louise, elle est folle, l’une des deux femmes le dit très bien : « La réalité, c’est un cafard. » Ah ah, j’aime bien qu’on me cite ! Mais c’est vrai, il faut évidemment traverser la réalité pour aller au réel et le réel tient compte de la personne, du sujet et donc aussi du fantasme, du rêve, donc du possible. C’est très important parce que dans la société où on est, ce qui intéresse, c’est la production, le produit, la consommation donc on ne va pas s’embarrasser du rêve, sauf à donner de faux rêves qui se résoudraient soi-disant par des achats de tel ou tel produit. Je crois qu’à ce niveaulà, le développement du capitalisme, qui est à la fois forcené et inquiet, va dans le sens d’offrir tout le temps des ersatz de vrais rêves. Pour vous citer encore : « Le réel qui contient le possible, la fiction. » On est au coeur des Armes. La fiction pour redonner une dimension humaine, notamment à l’horreur ? C’est une arme extrêmement importante. Alors évidemment, les chiffres ne manquent pas, au Congo, en Ukraine… Mais pour que ça demeure vraiment dans la tête de quelqu’un, je pense qu’il faut autre chose et justement rendre un chiffre vivant, non pas un chiffre qu’on peut oublier, mais par une histoire, un développement, un récit. Un mot, des mots, c’est autre chose. On ne peut pas vivre sans. Notre dernier entretien date de 2019. Une pandémie allait arriver, en en cachant une autre, latente celle-ci depuis assez longtemps. En effet, on ne peut plus dire que le fascisme est montant puisqu’il est là, toléré. Est-ce qu’il y a un désinvestissement de la gauche, une disparition ? C’est quelque chose d’absolument autoritaire et absolument vide en même temps. En ça, il se distingue sans doute de l’ancien fascisme qui avait des objectifs précis, soyons clair, c’était mort aux Juifs. Je ne dis pas que cela n’existe pas si l’on regarde Trump ou madame Le Pen, de façon explicite, latente ou semi-latente, c’est quand même bien là, quelque chose qui vise un ennemi potentiel.
Quel est le contenu, à part l’exclusion et mort aux autres. C’est très compliqué de proposer une alternative à quelque chose qui a l’air de si bien fonctionner. Il faut le dire, pour une certaine gauche, il y a quand même une adhésion à la forme capitaliste, et depuis très longtemps. Mais ce n’est pas le cas de gauches alternatives qui restent complètement minoritaires. Il faut que ça change. Pour autant, dans Les Armes de la fiction, il y a comme un mantra, « Le désir, le désir, le désir », ce moyen puissant de lutter aussi contre la peur et la bêtise. Sur le bandeau de Désordre était inscrit « Ça suffit la connerie ! » Le désir et le désordre. C’est quelque chose qui échappe aux cases, aux catégories. Il y a toutes sortes de désirs et d’autres qui viennent quand d’autres désirs se mettent en route, c’est la libido, à la fois la pulsion de vie, le désir d’inconnu, de rencontre… toutes ces choses dont le capitalisme, qui est sur une pente absolument autoritaire, ne peut pas faire avec. Les substituts, les produits de consommation sont des objets fermés et ça, ça va avec la mort quand même. Et avec tous les régimes qui ne tiennent pas compte du caractère vivant des êtres humains. Travailler les mots, travailler le langage est extrêmement important même si ce n’est pas la seule façon, il faut aussi quelquefois passer par la forme directement physique. Le langage s’adresse à quelqu’un et contient toujours plus qu’une forme, c’est polysémique. Le langage, ce n’est pas la communication sur laquelle reposent toutes les formes de management. Précisément votre œuvre s’articule beaucoup autour de l’inconscient, la psychanalyse y est prégnante. La notion même de l’inconscient aujourd’hui tend à disparaitre. Oui, c’est d’une part d’être passée par là, d’admirer non seulement Freud, mais aussi des psychanalystes contemporains. Et c’est aussi une façon de considérer le langage comme quelque chose qui peut rendre compte de la complexité d’un sujet et pas l’aplatir comme une crêpe avec comme seule fonction de dire des choses purement utilitaires. Ésope disait que la langue est la meilleure et la pire des choses parce qu’elle est bien sûr aussi porteuse de trahison, de mensonges. Aujourd’hui, on voudrait interdire qu’en psychiatrie on utilise la psychanalyse. C’est très grave, c’est tout de même un acquis majeur du vingtième siècle. On revient donc au comportementalisme, aux médicaments. C’est aussi la haine du symbolique qui s’inscrit dans le discours totalitaire.
Pour les gens qui vivent dans le monde du management et du néolibéralisme triomphant, l’inconscient, ils n’en voient vraiment pas l’utilité, il faut suivre les ordres. C’est effrayant, ça fait vraiment penser au fascisme parce que c’est carrément un interdit de penser, il est interdit de penser comme ça, avec cet outil-là, l’inconscient. C’est aussi l’interdiction de penser aux choses négatives qui existent, pour aller vite, dire que le gouvernement est mauvais, par exemple ! Plus précisément, la démocratie est-elle menacée en Europe ? On est entré dans l’ère du refoulement et du défoulement, stigmatisée par les réseaux sociaux. Mettre à l’écart une chose aussi énorme que la découverte de l’inconscient et son utilisation dans le soin et dans la connaissance en général de l’être humain, on est en droit de se demander où ça s’arrêterait. C’est terrible comme signe. Il y a des résistances chez les médecins, les psychiatres et bien sûr les psychanalystes. Si on refoule la question même de l’inconscient et tout ce qui peut être désir vivant, ce qui se produit, c’est une forme d’appel à la violence. La psychanalyse a eu pour fonction de faire prendre conscience d’un certain nombre de dysfonctionnements, y compris par rapport à des agressivités meurtrières, agressivités dont tout le monde est habité, évidemment. Il y a ceux qui passent à l’acte et ceux qui les écrivent. Le crime est souvent présent chez vous ! Ah ah, oui ! Parce qu’il est là dans la réalité, dans le fantasme, quelque chose de latent poussé à bout comme possible. Le crime, à la base, il est dans la société, la question est de savoir qui sont les criminels. D’où vient la violence ? Est-ce qu’elle viendrait de ceux d’en bas qui se révoltent ou de ceux d’en haut qui oppriment. C’est l’état des lieux depuis longtemps, depuis toujours. Quand il y a une situation d’oppression, la question c’est de l’analyser. L’inconscient et la rencontre… Vous évoquez de façon très émouvante votre rencontre avec Paul Otchakovsky-Laurens. Un moment charnière pour vous comme pour lui. C’est en vous publiant avec Le livre des ciels qu’il fonde véritablement P.O.L. Je me souviens très bien du moment où il a décidé de fonder sa propre maison d’édition. C’est vrai que L’excès-l’usine avait eu une reconnaissance très importante. Et peu de temps après, il m’invite à nous retrouver au café, j’ai sauté de joie sur ma banquette. Paul m’avait confié l’inquiétude de quelques écrivains. Moi, je ne
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—L e langage s’adresse à quelqu’un et contient toujours plus qu’une forme, c’est polysémique. — mesurais pas du tout les difficultés matérielles, mais je trouvais sa décision juste parce qu’il avait une vision très particulière de ce qu’était la littérature contemporaine, de toute la littérature contemporaine, poésie, théâtre, etc. Bon, Livre des ciels ou pas, il aurait quand même fondé sa maison d’édition ! D’ailleurs, j’avais commencé à l’écrire avant L’excès-l’usine, pensant qu’il ne serait pas publié. Je pense aussi que les choses qui se faisaient au début des années 80, l’histoire littéraire après le Nouveau Roman, c’était différent et qu’il a senti ça et qu’il en a fait quelque chose. Frédéric Boyer veut continuer la maison P.O.L avec l’esprit de Paul tout en publiant évidemment des personnes nouvelles et en le maintenant vivant avec de jeunes écrivains. C’est vraiment l’esprit de Paul qui est attrapé tout en sachant qu’on ne peut pas tout publier, qu’il y a plein de choses très bien publiées ailleurs, ce que Paul a toujours reconnu. Lorsque vous avez annoncé à Maurice Blanchot que P.O.L allait vous publier, il vous a simplement écrit : « Il aime la littérature. » Je l’ai évidemment transmis à Paul qui en a été très très heureux. Je n’ai jamais rencontré Blanchot et je ne m’en suis jamais formalisée dans le sens où d’abord ça ne me regardait pas, et aussi il avait des amis avec qui il avait traversé des tas de choses. Nous avons eu cette correspondance, c’était déjà important. L’autre rencontre, c’est Marguerite Duras, « sa générosité, son jardin ». Elle a été formidable. Bien sûr je l’admirais beaucoup et elle a été d’emblée prise par L’excèsl’usine. Après il y a eu des recoupements vraiment étranges qui ont fait l’objet d’entretiens publiés dans les Outils. Je venais de lire L’Espèce humaine de Robert Antelme, je le lui dis. C’était à propos du « on » avec lequel j’ai écrit L’excès-l’usine et Antelme utilisait lui aussi beaucoup ce « on ». Duras me dit simplement « c’était mon mari ». J’étais sidérée, mais, après tout, il y avait certainement un côté un peu logique à tout ça. Je ne parle pas forcément du fait que je sois juive. Mais avant que L’excès-l’usine
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ne soit publié, un ami l’a lu et m’a fait remarquer le rapport entre le camp de concentration et l’usine en me disant qu’il y avait beaucoup de rails et beaucoup de trains. C’est un autre rapport, mais commun à ce que ça a pu être d’être juif à un moment donné. Et que signifie être juif aujourd’hui ? Franchement, je ne sais pas très bien. Pour moi, en tous les cas, c’est trouver une façon d’être juif sans se situer du côté des Israéliens agresseurs des Palestiniens. J’ai lu La mort est en train de changer, formidable livre de Dominique Eddé qui n’est pas juive et parle en tant qu’Arabe de son rapport à la Palestine. Être juif, c’est aussi lire des livres comme ça et ne pas être figé dans une position complètement mortifère que malheureusement certains juifs ont. Le ciel, et les nuages d’ailleurs tiennent une grande place dans votre écriture souvent fragmentée, qui rappelle cette petite fille, vous, venue d’Amérique vers la France. Il y a la mémoire, la mémoire des origines, la multiplicité du monde. Ce qui me vient tout de suite c’est que petite, j’ai fait pas mal de voyages en avion pour, de la France, aller voir ma grand-mère aux États-Unis puisque j’ai été élevée en France à partir de l’âge de deux ans. Le rapport au ciel, en effet, c’est aussi le rapport au livre, qui est ailleurs tout en étant très présent. C’est important pour moi de situer les choses dans un ensemble de choses. Par exemple, il y a l’usine, et le stade grotesque du capitalisme. Je repense à L’excès-l’usine qui commence par « l’usine, la grande usine univers », mais c’est un ensemble, lorsqu’on y travaille, qu’on ne connaitra jamais. On ne peut pas aller dans l’atelier d’à côté, on est pas en position de savoir si ce qu’on produit est vendu, etc. On a un point de vue complètement limité, par l’oppression bien sûr, alors que le désir du point de vue d’ensemble est légitime pour n’importe quel être humain. Alors bien sûr, il y a des interprétations différentes de ce qu’est l’ensemble de la vie. Moi, je parle du stade grotesque du capitalisme et quelqu’un d’autre trouvera que le néolibéralisme, ça va très bien. Il faut choisir. Justement, vous « établir » à l’usine était un choix politique, une rupture. Alors que vous faisiez l’École normale de Cachan. D’une part, à l’époque j’étais très influencée par un mouvement étudiant marxiste, léniniste qui prenait pour modèle sans y connaitre quoi que ce soit la révolution culturelle en Chine. Dans cette révolution culturelle, les étudiants
allaient travailler avec les ouvriers et surtout les paysans. Cette révolution, c’était des histoires de prises de pouvoir qu’on ignorait complètement, mais tout de même c’était là comme image. En France, avant moi, il y a eu des gens qui sont partis s’établir, comme Robert Linhart qui était un des dirigeants de ce mouvement étudiant et qui a écrit par la suite L’Établi après avoir travaillé à la chaine à l’usine Citroën. Je n’étais pas du tout la seule. Et puis il faut quand même le dire, je m’ennuyais complètement dans mes études [rires] ! Moi, j’étais passionnée par l’histoire, la philosophie et la psychologie, et il fallait quand même que je gagne ma vie. Entrer dans une école normale, c’était aussi avoir un salaire. C’est également pour ça qu’à l’époque je suis devenue française parce qu’en tant qu’Américaine je pouvais tout à fait participer aux cours, mais je ne pouvais pas être rémunérée parce que je ne pouvais pas être professeure en France. Les cours d’économie tels qu’ils étaient enseignés à cette époque ne m’intéressaient pas du tout. J’avais lu Marx que je trouvais formidable et je n’y reconnaissais rien dans cet enseignement ! Il y avait quand même une part d’aventure, c’est évident. Il y a la guerre d’Algérie, le Vietnam, votre politisation se renforce. La politique, ça traverse tout, ce n’est pas en plus ni à côté, c’est vraiment partout. Ce n’est pas pour dire que tout est politique et que ça concerne n’importe quelle amitié ou histoire, c’est quand même plus profond que ça, mais voilà. L’humour traverse votre écriture, ce fameux pas de côté que vous évoquez dans Les Armes. Il y a votre rire, ouvert, qui fait écho à la typographie marquante de vos livres, ce blanc qui accueille. L’humour, c’est quand même une vision claire et sans concession de ce qui existe, sinon, ce n’est pas possible, c’est absurde. Oui, c’est bien d’ouvrir, de laisser de la place. Ça fait partie aussi d’une forme de révolte puisque tout est fait pour qu’on ne pense pas, qu’on ne pense à rien sauf à des choses enfermantes. C’est bien de penser à ce qu’on va faire à manger le soir, mais disons que ça ne suffit pas.
—U n mot, des mots, c’est autre chose. On ne peut pas vivre sans. — parce qu’il y a quand même toute la dimension de la transgression de la réalité comme elle est, et qui donne de la joie, que ce soit par la psychanalyse, par l’art, par n’importe quoi. Le fait que, tout d’un coup, on sente qu’il y a autre chose, et ça existe tout le temps, c’est ce que l’on cherche quand on écrit par exemple, d’arriver soi-même à sentir, à transmettre cet autre chose. Avec Les Armes de la fiction, cette volonté de transmission est très nette, on a l’impression qu’il se passe quelque chose. Oui. Peut-être parce qu’on est dans un moment tellement fermé d’une façon mondiale. Mais on ne peut pas dire qu’il ne se passe rien, parce que ce n’est pas vrai. Vous qui tenez à ce que le dialogue reste toujours ouvert, quel serait le mot de la fin, temporaire, de cet entretien ? Le mot de la fin, c’est qu’il n’y a pas de fin ! — LES ARMES DE LA FICTION, Leslie Kaplan, P.O.L
Et ce texte étonnant, Une femme sort du cinéma, publié à l’origine dans Trafic, la revue que vous aviez créée avec Serge Daney. Étonnant aussi parce qu’il contient une sorte de mélancolie, ce qui est rare chez vous. Il a été écrit à l’époque du confinement. Une mélancolie, je ne sais pas. Ça me rappelle tout à coup une discussion avec Serge Daney qui disait que c’était très bien aussi la mélancolie. Bien sûr, mais je disais qu’on ne pouvait pas en rester là
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LES LIVRES QUI GRANDISSENT Par Nicolas Querci ~ Photo : Delphine Ghosarossian
EN QUELQUES ANNÉES À PEINE, LES FOURMIS ROUGES ONT RÉUSSI À IMPRIMER LEUR PATTE DANS L’ÉDITION JEUNESSE AVEC DES ALBUMS ILLUSTRÉS QUI VISENT À TRANSMETTRE LE GOÛT DE LA LECTURE AUX ENFANTS. RENCONTRE À MONTREUIL AVEC LEUR DIRECTRICE VALÉRIE CUSSAGUET. En quittant les éditions Thierry Magnier en 2011 – où elle s’occupait des albums illustrés depuis 1998, après être passée par Gallimard Jeunesse et Bayard –, Valérie Cussaguet n’avait pas encore à l’esprit de créer sa maison. Ce n’est qu’après avoir passé plusieurs mois à chercher un nouveau poste et à force d’y avoir été encouragée par des amis et auteurs-illustrateurs qu’elle se lance dans l’aventure des Fourmis Rouges avec
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Brune Bottero, en 2013. Les rôles sont clairement définis : Valérie Cussaguet sera en charge de la partie éditoriale, tandis que son associée s’occupera de la communication, une activité fondamentale pour une jeune structure cherchant à se faire une petite place dans un secteur du livre jeunesse très dynamique. Pour le nom de la maison, les deux femmes ont opté pour un petit insecte que les enfants adorent observer et dont l’organisation et le mode de travail rappellent ceux de la chaîne du livre, avec la couleur rouge pour lui donner un petit côté vif et piquant. Depuis la parution des premiers titres au printemps 2013, Les Fourmis Rouges publient chaque année une douzaine d’albums illustrés pour les enfants. Très tôt, la maison a connu quelques succès de librairie, que ce soit avec Les aventures improbables de Peter et Herman de Delphine Jacquot, dès l’automne 2013, Bigoudi de Delphine Perret et Sébastien Mourrain, en 2014, ou encore Panique au village des crottes de nez ! de Mrzyk et Moriceau, en 2015, si l’on s’en tient aux toutes premières années. Les Fourmis Rouges n’ont pas tardé non plus à être distinguées par les prix les plus prestigieux de l’édition jeunesse, avec une première Pépite au Salon du livre et de la presse jeunesse (SLPJ) de Montreuil en 2016 pour Björn, six histoires d’ours de Delphine Perret, et un prix Sorcières du meilleur album pour Yasuke de Frédéric Marais, la même année. Beaucoup d’autres réussites et récompenses suivront, jusqu’au carton phénoménal de PoissonFesse, de Pauline Pinson et Magali Le Huche, venu frayer avec les gros requins de la littérature jeunesse dans les listes des meilleures ventes depuis sa parution en 2024. Le catalogue des Fourmis Rouges peut surprendre par son aspect bigarré, quand on le survole rapidement. On y retrouve plein de formats, d’histoires, d’univers différents. Des choses assez sages – du moins en apparence –, d’autres beaucoup plus barrées. Quand on y regarde de plus près, on
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Les premiers albums des Fourmis Rouges paraissent au printemps 2013, parmi lesquels Éphémère. La maison connaît très vite de jolis succès, avec Les aventures improbables de Peter et Herman (2013), Bigoudi (2014), Panique au village des crottes de nez ! (2015), Premier matin (2015), La tribu qui pue (2017) ou plus tard, Une maman, c’est comme une maison (2019). Mais rien ne permettait d’imaginer un succès fracassant comme celui de Poisson-Fesse (2024), vendu à plus de 120 000 exemplaires.
s’aperçoit néanmoins que les auteurs et illustrateurs que publie Valérie Cussaguet ont tous en commun d’avoir des écritures littéraires et graphiques très singulières. On retrouve aussi dans la plupart des livres de l’humour, de la poésie et de la fantaisie – à des dosages différents –, quels que soient les sujets abordés. Et même dans les albums les plus désopilants, il y a toujours quelque chose de plus profond qui amène les enfants à s’étonner, à s’émouvoir et à s’interroger. Enfin, Les Fourmis Rouges attachent un soin particulier à l’objet, qui donne envie de prendre le livre en main et de se plonger dedans. S’il leur a offert de la visibilité et un peu d’air au niveau de la trésorerie, le succès de Poisson-Fesse n’a pas bouleversé les habitudes des Fourmis Rouges, qui continuent d’avancer à leur rythme, en prenant le temps d’accompagner leurs auteurs dans la durée – y compris quand ça ne marche pas tout de suite. La maison a simplement changé de locaux – ce qui était prévu –, en restant à Montreuil où elle est installée depuis le début. Valérie Cussaguet est aujourd’hui entourée de Rozenn Samson, qui a pris le relais à la communication en 2020, et d’une apprentie. Comme depuis leur naissance, Les Fourmis Rouges sont toujours animées par l’envie de publier de magnifiques albums qui plairont aussi bien aux enfants qu’à leurs parents, et par l’objectif de donner le goût de la lecture aux plus jeunes. Comment êtes-vous tombée dans l’édition jeunesse ? Au départ, je ne me destinais pas à l’édition jeunesse. Et puis, lorsque j’étais en formation à Villetaneuse, Jean-Marie Ozanne – qui avait fondé la librairie Folies d’encre à Montreuil et participé à la création du Salon de la littérature et de la presse jeunesse – nous donnait des cours sur l’édition jeunesse. J’ai découvert un espace de liberté incroyable, au niveau de la forme, de la mise en page, de tout, notamment avec Jojo la mache d’Olivier Douzou, aux éditions du Rouergue, qui m’a beaucoup marquée. Ce qui m’intéressait, initialement, c’était la littérature, le texte. Et là, je découvrais l’image et surtout, avec cet album, l’articulation entre l’image et le texte. J’ai découvert cet univers grâce à ces cours. Parmi les gens importants dans mon parcours, il y a aussi Pierre Marchand, que j’ai connu chez Gallimard Jeunesse – c’est lui qui avait créé le secteur jeunesse chez Gallimard. Il avait une énergie folle, il savait galvaniser les équipes, même s’il était aussi caractériel… Tout de même, on avait un plaisir dingue à travailler là-bas. Dès qu’on sortait une collection, on avait l’impression de révolutionner l’édition ! Même si c’était un flop. C’est quand même plaisant d’avoir l’impression d’être embarquée dans une aventure. J’ai appris ça avec lui. Quant aux autres maisons, j’admire le travail de Christine Morault aux éditions MeMo et le fait qu’elle arrive à tenir depuis toutes ces années de manière indépendante, avec une exigence de qualité intacte. J’ai toujours gardé en tête cette exigence-là. C’est difficile, mais essayons !
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Vous saviez dès le départ à quoi ressembleraient précisément Les Fourmis Rouges ? Au niveau de la ligne éditoriale, je savais que je voulais publier des albums illustrés. Pas de romans jeunesse, pas de documentaires non plus, uniquement des albums. C’est ce qui me passionne et c’est aussi ce que je sais faire ! Concernant la taille de la maison, je savais que Les Fourmis Rouges resteraient une petite maison. Je me souviens d’avoir entendu des tas de discours disant qu’une maison devait grossir pour ne pas mourir. Pour ma part, j’ai toujours eu le sentiment qu’on n’était pas obligé d’être en croissance perpétuelle. Et puis, si la maison grossit, si on a plus de salariés, au bout d’un moment, on devient cheffe d’entreprise plus qu’éditrice. Moi, ce qui m’intéresse, c’est de faire des livres, de travailler avec les auteurs. Je savais aussi que si j’en faisais beaucoup, je les ferais mal. Donc j’ai eu très vite la volonté de rester à une taille modeste pour tout maîtriser. Et aussi, pour pouvoir supporter un échec commercial de temps en temps. Comment avez-vous trouvé les premiers projets que vous avez publiés ? C’étaient des auteurs avec qui j’avais déjà travaillé avant, avec qui j’avais noué des liens, comme Delphine Perret, Julien Roux, Aurore Petit. Très vite, aussi, les gens ont su que je créais ma maison, avant même que les premiers livres ne sortent. En fait, dès que j’ai quitté les éditions Thierry Magnier, des auteurs m’ont demandé ce que j’allais faire, d’autres attendaient que je crée ma maison, certains continuaient de me montrer leurs projets. J’étais très étonnée que les gens me disent qu’ils m’attendaient. C’est plus facile que quand on part de rien, c’est sûr. Quant aux premiers livres que j’ai publiés, c’étaient des projets qui me semblaient assez forts, graphiquement et au niveau de l’histoire. Aviez-vous un plan d’attaque pour monter à l’assaut des librairies ? Ça a d’abord été d’avoir une bonne diffusion, parce que je démarrais avec des auteurs déjà installés. Je ne pouvais pas leur proposer une
diffusion trop médiocre. J’ai le même diffuseur depuis le début, Harmonia Mundi. Je savais que mes livres seraient bien défendus, que je serais moins perdue chez un diffuseur de taille moyenne que dans un grand groupe. Ça a été ensuite d’avoir quelqu’un qui se consacre entièrement à la communication : la moitié des ressources humaines ! Je savais que c’était fondamental. Et puis évidemment, mon « plan d’attaque », c’était de faire des livres qui plaisent. Ces « livres qui plaisent », à quoi les repérez-vous ? Je choisis des livres que j’aime, qui ne m’ennuient pas et que j’ai plaisir à relire. Des livres qui me semblent forts. Ça peut être aussi des livres extrêmement drôles. Mais disons que par expérience, les livres qui marchent bien sont souvent des livres qui peuvent être en apparence très légers, ou très amusants, mais qui ont tous du fond. Un livre qui dure, c’est ça. Ou alors il faut avoir un univers très fort. Je suis une fan absolue de Panique au village des crottes de nez ! Là, il n’y a pas forcément de grands messages, mais l’univers est tellement fort, il y a tellement de détails et c’est tellement drôle qu’on est plongé dedans. Quel a été l’accueil des libraires, des lecteurs ? Ça s’est bien passé dès le début. Très vite, les libraires ont été attentifs à ce qu’on faisait. En même temps, c’est toujours un peu comme ça quand vous créez une maison, il y a un coup de projecteur sur vous. Mais je savais que ça ne durerait pas. Concernant les livres, l’accueil a été plus ou moins bon suivant les titres. Éphémère de Frédéric Marais a très bien marché. Il était mille fois de Delphine Perret et Ludovic Flamant, moyennement bien, alors que j’adore ce livre. Beaucoup de libraires ont trouvé que ce n’était pas pour les enfants, parce qu’il y a un côté nostalgie de l’enfance… Les aventures improbables de Peter et Herman de Delphine Jacquot a extrêmement bien marché. Un petit livre avec un format original. On m’avait dit que c’était risqué, que les libraires ne sauraient pas où le mettre pour qu’il soit visible… J’ai répondu qu’ils le mettraient en caisse, comme ça il se verrait !
Quels sont les albums ou les auteurs-illustrateurs qui ont le plus contribué à la reconnaissance des Fourmis Rouges au cours des premières années ? Outre le petit livre de Delphine Jacquot, parmi les titres importants, il y a eu Bigoudi de Delphine Perret et Sébastien Mourrain, en 2014. C’est un livre sur une vieille dame qui parvient à surmonter la mort de son chien, un livre très drôle qui a reçu un prix décerné par des enfants. Panique au village des crottes de nez ! de Mrzyk et Moriceau, en 2015, a été notre premier grand succès : en tout, avec les quatre albums de la série des Crottes de nez, on a dépassé les 70 000 exemplaires vendus. La même année, il y a eu Premier matin aussi, de Fleur Oury (16 000 exemplaires). Björn, six histoires d’ours, de Delphine Perret, en 2016, a été un livre très remarqué, qui a eu un prix Sorcières et une Pépite à Montreuil. Notre première Pépite ! La Tribu qui pue d’Élise Gravel et Magali Le Huche, en 2017, a aussi été un moment fort. Et sinon, Une maman, c’est comme une maison d’Aurore Petit, paru en 2019, a été un énorme succès (25 000 exemplaires). Il y a eu 15 ventes de droits à l’étranger pour ce titre. Ce sont tous des livres importants dans le catalogue. Il ne faudrait pas que j’en oublie, sinon les auteursillustrateurs vont m’en vouloir ! D’où viennent les projets que vous publiez ? Souvent, les auteurs nous envoient leurs projets parce qu’ils se retrouvent dans ce que l’on produit. Ils viennent vers vous quand vous publiez des livres qu’ils aiment, ça fonctionne comme ça. On reçoit entre 400 et 500 manuscrits par an. D’ailleurs, je suis très en retard… Après, je n’ai parfois besoin que de trois secondes pour voir que ça ne va pas ou que ce n’est pas pour moi. Ça peut être douloureux pour les auteurs. Dans tout ce qu’on reçoit, comme ça, je retiens peut-être deux projets par an. Panique au village des crottes de nez !, je l’ai reçu par mail. Marie Mirgaine, c’est elle qui est venue vers nous avec son premier projet de livre, Kiki en promenade. Je l’ai trouvé génial. Pareil pour Fleur Oury, qui nous avait envoyé son premier projet, Premier matin. Ensuite, il y a les gens que j’ai croisés à un moment ou à un autre, à un salon ou ailleurs, et dont j’ai
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Les albums des Fourmis Rouges récoltent régulièrement des prix de littérature jeunesse, comme Björn, six histoires d’ours (une Pépite à Montreuil en 2016 et un prix Sorcières en 2017) ou plus récemment, Pavel et Mousse (Pépite de l’album illustré 2025).
repéré le travail, comme Mona Granjon ou Claire Schvartz. On se voit, je leur dis que j’aime bien leur travail… Du coup, ils s’en souviennent. Ça peut prendre du temps, comme avec Émilie Harel, que j’ai dû rencontrer la première fois il y a 15 ans et dont on s’apprête à publier un livre. Et puis, évidemment, il y a les auteurs du catalogue qui nous proposent de nouveaux projets. Il arrive aussi que vous souffliez des idées, comme à Aurore Petit avec Dolorès Wilson. Au départ, Dolorès Wilson était un personnage qu’Aurore Petit avait dessiné sur une carte de vœux, bien avant la création des Fourmis Rouges. C’était juste une image sur laquelle une super-héroïne un peu bizarre était juchée sur un escargot géant. J’ai adoré ce personnage ! Elle me faisait penser à Fantômette, que j’adorais quand j’étais gamine. Aurore aussi adorait Fantômette. Je lui ai dit qu’elle devrait en faire quelque chose. Puis elle a commencé à écrire des textes, mais ça ne me plaisait pas. Alors elle a proposé à Jean-Marc Mathis, un auteur avec qui j’avais déjà travaillé, qui à l’époque n’était pas encore son compagnon, d’écrire les textes à partir de l’univers de Dolorès Wilson. Ils sont tombés amoureux, ils ont fait des enfants et ça a donné Une maman, c’est comme une maison et toute une série d’albums vendue à près de 70 000 exemplaires. Voilà, c’était ça le plan d’attaque, en fait ! Qu’est-ce qui déclenche chez vous l’envie de publier ? C’est avant tout mon plaisir de lectrice, clairement. Ceci dit, je dois être capable de savoir si le livre va trouver son public. Mon plaisir, c’est aussi de vendre les livres. Il y a des éditeurs qui aiment publier des livres un peu pointus pour des enfants, même s’ils ne se vendent pas. Moi, à l’inverse, j’aime bien que les enfants puissent accéder aux albums que je publie, y compris s’ils n’ont pas l’habitude de lire, s’ils ne vivent pas dans une famille où le livre occupe une place centrale. Et plus j’avance en âge, plus c’est important. Donc ça fait partie des critères. Si Les Fourmis Rouges peuvent donner le goût de la lecture aux enfants, c’est formidable. Après, il y a des livres dont on sait qu’ils ne vont pas marcher tout de suite, avec des univers parfois plus compliqués, plus clivants. C’est le cas de Marie Mirgaine. Les enfants n’ont aucun problème avec ses livres, mais avec les parents, c’est plus difficile. Il y a une forme d’étrangeté dans son travail, revendiquée, parce qu’elle-même, enfant, aimait les images un peu étranges.
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Est-ce qu’on peut vraiment aborder tous les sujets dans les livres jeunesse ? Je pense qu’on peut aborder tous les sujets avec un vocabulaire adapté. Il faut aussi que ça passe par l’art, par la créativité de l’auteur. Comme pour la littérature adulte : si vous vous contentez de raconter votre vie, aussi intéressante soit-elle, ça ne rend pas le sujet forcément universel. Quoi qu’il en soit, je ne suis pas une éditrice de livres à messages. Ce n’est pas le « sujet » qui prime dans mes choix. Par exemple, en ce moment je reçois souvent des projets sur la fausse couche. Si je reçois un projet formidable, pourquoi pas ? Mais je ne vais pas décider de faire un livre sur la fausse couche simplement parce qu’il n’y en a pas beaucoup sur le sujet. Prenons le livre d’Anne Terral et Géraldine Alibeu, Tortue, grand roseau et petit clou, un livre sur la mort, sur le deuil. Je ne me suis pas dit : « Tiens, et si je faisais un livre sur le deuil ? » Non. J’ai reçu ce texte merveilleux qui rendait le sujet universel et j’ai eu envie d’en faire un livre, tout en sachant qu’on ne le retrouverait pas sous tous les sapins à Noël ! Mais j’espère que le livre va s’installer et que les libraires le garderont dans leur liste des livres pour enfants qui parlent de la mort. Je réalise en vous parlant que j’ai plein de livres sur la mort. Certains sont très drôles. Enfin, il faut un peu d’humour, un peu d’émotion, des petits dosages, comme ça, pour aborder certains sujets très complexes. Est-ce qu’il y a quelque chose qui ressemble à une « patte » Fourmis Rouges ? Je crois que les gens qui lisent nos livres en perçoivent une très forte. Pendant longtemps, ça a été un complexe, parce que j’aimais des livres très différents les uns des autres, même graphiquement, cela se retrouve dans le catalogue, et je me disais que les gens pouvaient avoir du mal à nous situer. Aujourd’hui, je suis rassurée sur ce sujet. On reconnaît chez Les Fourmis Rouges une forme d’humour qui traverse la plupart des albums. L’humour est important pour moi, y compris dans la vie de tous les jours. Ce qui compte aussi, c’est que les illustrateurs aient un univers graphique personnel, une écriture graphique comme on a une écriture textuelle. Je fais aussi très attention aux textes, à la narration, au rythme. Je trouve que si on a beaucoup de très bons illustrateurs en littérature jeunesse, les textes ne sont pas toujours à la hauteur. D’une manière générale, j’ai envie qu’un auteur ne puisse pas en remplacer un autre. En quoi consiste le travail éditorial sur un album jeunesse ? Il y a plusieurs étapes. On va réfléchir au plan, à la façon de découper le texte, à l’enchaînement des
images, au chemin de fer. Parfois je le fais avec les auteurs, parfois ils le font seuls et on en discute. Il arrive que je ne change presque rien. Ça a été le cas pour Premier matin de Fleur Oury qui m’a épatée, parce que c’était son premier livre et que le découpage était parfait. Ensuite, on passe aux crayonnés puis aux images. Il y a des illustrateurs qui travaillent toujours avec la même technique, d’autres qui changent suivant les livres. On va discuter de ça, élaborer ensemble comment sera le personnage, etc. Ça dépend beaucoup des livres et de l’expérience de chacun. Si je prends Le mini chien de Mona Granjon, l’album n’a plus rien à voir avec son projet d’école initial qui m’avait séduite. Elle a dû réinventer entièrement son histoire. Là, on a vraiment avancé pas à pas. Ce qui compte, quand je fais un livre, c’est que les lecteurs ne s’ennuient pas, ni les enfants, ni les adultes. Ce qui ne veut pas dire qu’il faut que ça aille vite tout le temps. Parfois on peut mettre une double page sans texte. C’est une question de rythme. Ce qui fait aussi partie de mon travail, c’est de savoir à quelle tranche d’âge on s’adresse. Il faut faire attention un minimum au vocabulaire qu’on emploie et aux ellipses – c’est intéressant qu’il y en ait, mais il n’en faut pas trop non plus. Et il y a aussi toutes les questions de cohérence – les enfants sont des lecteurs attentifs et d’une grande logique, ils sont impitoyables avec les incohérences. Je travaille beaucoup le texte à voix haute – parce qu’un album jeunesse, on le lit à voix haute. Et puis, jusqu’à la dernière minute, on va travailler sur le rapport texte-image. Si c’est la même personne qui écrit et illustre, en général c’est plus simple, mais pas toujours. Et ce que j’aime bien, aussi, c’est qu’on puisse découvrir de nouvelles choses en relisant un livre à différents âges. C’est ce que j’adore en littérature jeunesse. Mais c’est très difficile à réussir ! Et comment décidez-vous du format, de la couverture, de la fabrication ? Le format, c’est toujours un peu compliqué, c’est au ressenti. Ça dépend aussi de la tranche d’âge : pour des petites mains, il vaut mieux un petit format. En même temps, par convention, un grand format s’adresse plutôt aux petits : si on offre un grand album à un enfant de sept ans, il peut croire qu’on le prend pour un bébé ! Il faut réfléchir à ça. Ça dépend aussi des images, de comment l’illustrateur se sent « dans » la page : estce qu’il vaut mieux faire un format en hauteur ou à l’italienne ? On travaille vraiment ensemble avec les auteurs. Il arrive qu’on ne soit pas d’accord. Mais mon objectif, ce n’est pas de saboter leur travail, c’est de le mettre en valeur. Quoi qu’il en soit, on discute toujours du format, de l’objet. Pour
Les artistes publiés par Les Fourmis Rouges ont tous et toutes des écritures littéraires et graphiques singulières, comme en témoignent les œuvres de Marie Mirgaine, Marion Puech et Lisbeth Renardy.
Pavel et Mousse, Aurore Petit avait déjà une idée du format. Moi, je voulais une couverture toute douce. Et puis il y a le fait que c’est un livre de 200 pages, ce qui peut sembler beaucoup pour un livre destiné aux tout-petits. Aurore a eu l’idée de mettre un signet, pour montrer qu’on n’était pas obligé de tout lire en un soir. Pour le visuel de couverture, on est parties d’une des images de l’intérieur que je trouvais formidable et qu’Aurore a retravaillée.
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faire un premier tirage de 8 000 exemplaires, ce qui peut sembler excessif, mais au fond de moi, je savais que ce livre allait marcher. Même si, évidemment, je ne pouvais pas deviner qu’il recevrait une Pépite à Montreuil et que je demanderais un devis de réimpression dès la deuxième semaine ! Mais j’étais optimiste. Comment établissez-vous votre programme de parutions ? Déjà, c’est lié aux saisons : je ne vais pas sortir un livre avec de la neige au mois de juin, ou un livre sur la mort avant Noël. Et puis, il y a des livres qui demandent un peu plus d’attention que d’autres, une peu plus de temps pour s’installer. Étant donné que d’août à novembre, c’est complètement bouché en librairie, je vais plutôt les sortir entre février et mai, pour qu’ils aient plus d’espace. Pareil pour le premier livre d’un auteur, je vais faire en sorte qu’il ne soit pas noyé en librairie. On a aussi des livres « forts », d’autres un peu moins. On essaye d’équilibrer ça dans l’année, en faisant en sorte qu’il n’y ait pas deux livres avec un fort potentiel commercial le même mois et des livres plus compliqués à vendre le mois d’après. Les spectacles et expositions conçus autour des albums des Fourmis Rouges sont un autre moyen de toucher le public. L’exposition qui s’est tenue au Musée de poche à Paris (2025) a permis aux visiteurs de découvrir l’univers d’Adèle Jolivard. (Une prochaine expo au Musée de poche présentera les illustrations originales de Inbar Heller Algazi issues de Refuge Mouchette du 21 janvier au 14 mars 2026.)
Je voyais bien un fond vert avec l’image, elle un fond bleu et je pense qu’elle avait raison. Moi j’aimais bien que le dessin déborde sur le dos, elle trouvait ça bizarre, mais j’ai insisté et je suis très contente de cette couverture. Tout l’objet a été très pensé. Pour prendre un autre exemple, Bonjour bébé, au début, on l’avait conçu un peu plus grand avec Marie Mirgaine. Puis quand elle a reçu les épreuves couleur, elle m’a dit qu’elle pensait qu’il fallait réduire le format. J’étais embêtée parce qu’il fallait refaire la maquette alors que tout était fini… On a enlevé deux centimètres, on a réimprimé des épreuves et j’ai dit à Marie : « Tu m’agaces mais tu as raison : c’est mieux ! » C’est un travail en commun à chaque fois. Quels sont les tirages moyens ? Un tirage normal, c’est 3 000 exemplaires, jamais en dessous. Parfois, ça peut être un vrai dilemme. Pour Pavel et Mousse, par exemple, je trouvais que la mise en place en librairie était faible : 2 100 exemplaires, alors que j’avais fixé un objectif de 2 500, compte tenu du fait qu’Aurore Petit a déjà une certaine notoriété. Malgré cela, j’ai décidé de
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En quoi le travail de communication est-il essentiel pour Les Fourmis Rouges ? Qu’est-ce qu’il a de spécifique ? Notre communication est tournée vers les adultes, puisque ce sont eux qui achètent les livres. Mais on n’oublie jamais les enfants : un grand succès en jeunesse passe inévitablement par eux, comme avec Panique au village des crottes de nez ! Je me souviens, à l’époque où on a sorti le deuxième livre de la série, un voisin, jamais vu auparavant, a toqué un jour à la porte. Il était avec sa fille. Il m’a dit : « Bonjour, il paraît que vous avez un livre qui s’appelle Les crottes de nez et que le deuxième vient de sortir… » Je lui ai demandé comment il était au courant. C’était sa fille, qui était en maternelle, qui le lui avait dit. Parce que les enfants à l’école étaient fous des Crottes de nez. En tout cas, la communication est cruciale dans notre domaine. On envoie des services de presse, on est très actives sur les réseaux. On essaye de ne pas faire des choses trop formatées, de rester aussi naturelles que possible – il faut que la communication soit à l’image de la maison. Comme c’est une petite maison, ça reste parfois du bricolage. Est-ce que les prix ont un réel impact en littérature jeunesse ? Les prix ont surtout un impact pour les livres qui ont déjà un potentiel commercial. Avoir une Pépite pour Pavel et Mousse, c’est formidable ! Le livre
aurait bien marché sans ce prix, mais avec, le succès sera décuplé. Mais si vous recevez un prix pour un livre qui ne marche pas, ça ne va rien changer. Par contre, c’est très important dans le milieu professionnel. Un prix Sorcières, décerné par des libraires et des bibliothécaires jeunesse, tous les libraires vont s’y intéresser. Et les Pépites du salon de Montreuil, c’est quand même le seul moment de l’année où la presse s’intéresse à l’édition jeunesse, donc ça met un coup de projecteur sur votre livre. Avez-vous été surprise par le succès de PoissonFesse, de Pauline Pinson et Magali Le Huche ? Forcément ! J’avais beau penser que ce serait un succès, parce que le texte est très drôle, que l’histoire est très touchante et que le personnage est très attachant, mais de là à imaginer un tel raz de marée… Un an et demi après sa parution – le livre est sorti en juin 2024 –, on est à plus de 120 000 exemplaires vendus. Dans la liste des meilleures ventes en jeunesse, il y a Hunger Games, Harry Potter et Poisson-Fesse juste après. C’est incroyable ! Au départ, j’avais fait un premier tirage de 6 000 exemplaires, le double de ce que j’imprime normalement, pour une mise en place qui devait tourner autour de 2 600 exemplaires. Le démarrage est très bon et je lance une réimpression de 3 000 exemplaires dès la fin du mois de juin. Avec ça, je me dis qu’on va tenir tout l’été. En même temps, je ne pouvais pas en imprimer beaucoup plus, parce qu’on n’avait pas trop d’argent à ce moment-là… Bref, le livre arrive, je m’en vais en vacances, et au bout de deux semaines, tout est parti ! Là, j’ai conscience qu’il se passe un truc. Et au départ, sans l’aide de la presse. On a juste eu une petite recension dans Le Parisien. Jusqu’à ce qu’en septembre, Ambre Chalumeau parle du livre dans « Quotidien » pour dire qu’elle l’adore. À ce moment-là, on en avait peut-être vendu 9 000 ou 10 000. Deux ou trois mois après, quand la journaliste du Parisien qui avait recensé le livre nous a appelées pour faire un grand article sur le phénomène Poisson-Fesse, on avait atteint les 50 000. Il y a eu tout un emballement médiatique sur le succès du livre plus que sur le livre lui-même. C’était complètement dingue. Et ça l’est encore ! On peut vivre toute une vie d’éditrice sans jamais connaître un succès pareil. C’est génial. Le livre a déjà été traduit en 12 langues. Vous avez l’habitude de vendre beaucoup de droits à l’étranger ? Est-ce que je signe beaucoup de contrats ? Oui. Est-ce que ça concerne beaucoup de livres ? Non. Ce sont souvent les mêmes que l’on vend beaucoup à l’étranger. Les succès, en réalité. Une maman, c’est
comme une maison et la série qui a suivi d’Aurore Petit. La tribu qui pue, aussi. On vend beaucoup en Espagne, en Italie, en Chine. Les traductions en anglais, c’est plus rare, même si on adore parce que ça rapporte plus d’argent. Panique au village des crottes de nez !, on l’a beaucoup vendu en Asie – mais impossible chez ces puritains d’Américains qui n’en veulent pas parce qu’il y a de la nudité, comme avec La tribu qui pue. Pour les autres titres, c’est plus sporadique. Les droits étrangers, avant PoissonFesse, représentaient environ 15 % du chiffre d’affaires de la maison. Ce qui n’est quand même pas rien. Quand on compare avec la littérature adulte, on constate que le prix des albums jeunesse n’a pas tellement augmenté ces dernières années. Il se situe toujours autour de 15 euros. Comment l’expliquez-vous ? Il y a quelque chose de très bizarre avec les livres jeunesse. Les gens sont prêts à débourser plus de 20 euros pour un roman adulte de 200 pages imprimé en noir qu’ils liront une fois, mais ils ont du mal à mettre 15 euros pour Pavel et Mousse qui fait 200 pages, qui est imprimé en couleur, et qu’eux ou leurs enfants vont relire plusieurs fois… C’est un mystère pour moi. Je pense que c’est en partie dû au fait que l’on trouve des livres pour enfants à 7 euros en supermarché. Tous les éditeurs ont légèrement augmenté leurs prix, parce que les coûts de fabrication ont explosé, mais pas tant que ça, ce qui se ressent sur nos marges. C’est un vrai problème. Depuis plus de 30 ans que vous évoluez dans l’édition jeunesse, qu’estce qui a le plus changé ? Le nombre de parutions a beaucoup augmenté. Tout comme le nombre de maisons, d’auteurs, d’illustrateurs. J’ai conscience de participer à cette surproduction. D’ailleurs, ça a presque été un frein au moment de créer Les Fourmis Rouges : il y avait déjà plein de maisons qui faisaient un excellent travail, pourquoi en ajouter une ? Ce que j’observe aussi c’est qu’avant, il y avait un écart entre les grandes maisons qui produisaient des livres moyennement intéressants, et les petites maisons indépendantes qui publiaient des livres plus novateurs. C’est moins le cas aujourd’hui. Et d’ailleurs, ce qui est agaçant, c’est que de plus en plus de groupes (ou de financiers) jouent sur l’image de certaines de leurs marques en les faisant passer pour des petites maisons indépendantes. Cela crée un brouillage pour le public et même les libraires. Et c’est profondément injuste pour les véritables indépendants qui ne jouent pas avec les mêmes armes ! En tant qu’éditrice jeunesse, avez-vous une responsabilité sociale particulière ? Je le crois, oui. On peut être éditrice jeunesse et vouloir changer la société, en publiant des livres sur des thématiques particulières, avec des messages à faire passer… Ce n’est pas mon cas. En revanche, mon désir est de faire aimer les livres aux enfants. Et aussi, de leur donner à voir des univers différents. C’est ça, ma responsabilité. J’ai peur du formatage. Ce qui compte pour moi, c’est de développer l’esprit critique des enfants, et il n’y a rien de mieux que la littérature pour ça. Et plus j’avance en âge, plus je ressens ça, comme une sorte d’urgence. Il y a une fracture très grande et très angoissante dans la société entre les enfants auxquels les parents lisent des livres et ceux qui sont biberonnés aux écrans. Mon rôle est de faire aimer la lecture au plus d’enfants possible. Qu’ils lisent mes livres ou d’autres livres, mais qu’ils aiment lire. editionslesfourmisrouges.com
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L’INDOCILE FRAGILITÉ DES MOTS
DANS UN RECUEIL FOISONNANT, FASCINANT À BIEN DES ÉGARDS, PASCAL BOUAZIZ CONSIGNE LA DÉFAILLANCE DES MOTS. CES DERNIERS TREMBLENT, BUTENT, MAIS S’OBSTINENT. ILS TÉMOIGNENT D’UNE LUTTE OÙ L’ÉCRITURE DEVIENT À LA FOIS PERTE, DEUIL ET RESPIRATION. ENTRETIEN.
Par Emmanuel Abela ~ Photo : Jessica Calvo
Avec Bavarde aphasie sur Chansons trouées (Médiapop Éditions), Pascal Bouaziz livre un objet littéraire singulier : un journal tenu au cœur d’un blocage d’écriture, accompagné de chansons abandonnées, perforées, laissées volontairement inachevées. De ces deux masses – le journal et les « chansons trouées » – naît un ouvrage inquiétant, mais irradiant : une voie démultipliée, un entremêlement, une nécessité plutôt qu’un hasard. La parole déborde alors même qu’elle ne trouve plus ses mots. Entre doute, quête d’identité, épuisement et éclairs de lucidité, le fondateur de Mendelson et de Bruit Noir explore la perte du langage, la disparition d’un « pays » intérieur et la nécessité de retrouver un peuple auquel parler. Il en résulte une réflexion intime, mais aussi profondément politique, sur le pouvoir qu’exercent les mots aujourd’hui encore. Dans la douleur, il explore un langage riche, juste, senti, au profit d’un monde habitable. Au commencement se situait une parole, débridée et salutaire ; à la fin, aussi.
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Le titre, Bavarde aphasie, contient un paradoxe. Comment est-il né ? Je ne savais pas si ce matériau devait devenir un album ou un livre. Tout venait d’un carnet retrouvé par hasard, rempli de textes qui butaient sur un vide, une sorte de blancheur. À cause d’événements personnels, ce carnet est devenu comme un miroir. J’ai voulu aller au bout de ce qu’il contenait, épuiser ce peu de langage qui restait. Mais cet « épuisement » m’a épuisé moi-même : j’étais incapable de passer le premier mot. Puis je suis tombé sur la phrase de Fitzgerald citée en exergue ; elle m’a débloqué : « Je vais écrire tout ce que je peux écrire sur le fait que je ne peux pas écrire. » Alors j’ai tenu le journal de cette aphasie. Et là, paradoxe total : ce journal est devenu très bavard. Il a débordé. J’en étais le premier surpris. Ce journal donne le sentiment d’une lutte constante avec les mots. Oui, mais sans aucun plaisir d’écriture. C’était comme se heurter au même mur, s’y cogner et finir par observer les fissures. Et en collecter la poussière. Une obsession quotidienne. J’ai rempli le carnet jusqu’au bout, puis je l’ai retourné pour écrire dans l’autre sens. Quand il n’y avait plus de place, j’ai ressenti un soulagement énorme : le carnet décidait de lui-même que c’était fini. C’est là que s’est jouée une forme de libération. Non pas parce que j’écrivais, mais parce que je pouvais m’arrêter. J’ai même noté : « Je n’écrirai plus. » Je l’ai dit à voix haute. Et je l’ai écrit quand même, au cas où. Peut-être n’écrirai-je plus de chansons, plus de poésie, plus rien ? Ainsi, je faisais le deuil de l’écriture, tout simplement. Il en résulte ce recueil cependant, d’une richesse inouïe. Oui, j’ai envoyé Les Chansons trouées à Philippe [Schweyer, ndlr] de Médiapop, ces ébauches de textes que je n’avais pas mis en musique, puis le journal séparément. Il voulait publier les deux. L’idée d’insérer les chansons dans le journal est venue de là : il avait raison, les deux sont inséparables. Tu parles d’une « perte irrémédiable » : ta capacité à écrire. Quand tu écris des chansons depuis très longtemps et que tu n’y arrives plus, tu te demandes : « Que suis-je, en définitive ? » C’est vraiment la question. D’où les exergues, notamment cette phrase de Ghérasim Luca : « Homme, quel vide es-tu ? » Et puis, cette citation d’Iggy Pop, « I can’t seem to speak the language. » Je l’ai détournée. Pour moi, ce n’est pas seulement ne pas parler allemand [la citation fait allusion aux difficultés de l’artiste lors de son arrivée à Berlin avec David Bowie à la fin des années 70] : c’est se sentir étranger dans sa propre langue. Ne plus pouvoir parler du tout.
— Aujourd’hui, j’ai l’impression que ce monde a disparu – ou que j’en ai été séparé. C’est un autre deuil. — C’était exactement mon état : je n’arrivais plus à parler, ni chanter, ni écrire. Tu évoques pourtant un « pays » qui serait le tien, ailleurs. Oui. Un pays imaginaire, un pays de traduction, situé entre les langues. Un endroit où Pessoa, Dostoïevski ou Aharon Appelfeld pourraient discuter ensemble. Je ne sais pas où il se trouve, mais je sens que ce n’est pas ici. Et puis il y a l’autre pays : celui du public, de ce « peuple imaginaire » auquel un artiste s’adresse. Plus jeune, je rêvais de ce monde idéal, plein de gens brillants, curieux, drôles. Mendelson est né de cette aspirationlà. Aujourd’hui, j’ai l’impression que ce monde a disparu – ou que j’en ai été séparé. C’est un autre deuil. Ce sentiment a-t-il été nourri par ton déménagement ? Quitter Paris, et le quartier de la gare de l’Est, arriver à Bordeaux sans connaître personne, ça m’a déstabilisé. Mais aujourd’hui, j’y ai trouvé une communauté vivante, associative, créative et joyeuse. Il fallait juste du temps. On n’écrit pas seul dans un désert : il faut trouver à qui parler. Malgré tout, ton livre semble chercher une forme d’affirmation. Oui, il cherche un « oui ». Je crois que tu as raison. Je ne sais pas si j’aime l’espoir, mais j’aime l’espérance. Camus disait que dire « non » impliquait un « oui » à autre chose. Bavarde aphasie est une quête de ce oui-là : un nouvel espace d’expression, une langue et un peuple retrouvés. Et puis je crois profondément que le langage structure le monde – nous ne vivons pas en dehors de ce langage. Son appauvrissement actuel réduit nos vies et nous conduit au pire. Mais nous continuons de construire des mondes avec les mots : des mondes plus vastes, plus justes, plus vivables. C’est aussi pour cela que ce livre existe. — BAVARDE APHASIE SUR CHANSONS TROUÉES, Pascal Bouaziz, Médiapop Éditions
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SEUM THÉOLOGIQUE © Par Valérie Bisson ~ Photo : Yann Arthus-Bertrand
PHILIPPE FRANÇOIS A RASSEMBLÉ UN CORPUS DE TEXTES DE LA POÉSIE FRANÇAISE TRAVERSÉS PAR LA PUISSANCE DU VERBE BIBLIQUE DANS UNE ANTHOLOGIE INTITULÉE DE LA BIBLE AU POÈME, PRÉFACÉE PAR FRÉDÉRIC BOYER. L’OUVRAGE EST PUBLIÉ CHEZ L’ÉDITEUR GENEVOIS LABOR ET FIDES. 46
De Marot à Cadiot, d’Hugo à Rimbaud, en passant par Valéry et MC Solaar, c’est un continent littéraire d’intertextualité qui se dévoile et qui vient ranimer la flamme de textes fondateurs prenant formes et figures nouvelles et créant des systèmes d’une vivifiante modernité. Une traversée qui rappelle que l’immanence de la langue poétique a peut-être à voir avec le souffle de l’esprit. Commençons sur ce bon mot de Seum théologique proposé par votre ami Mathieu Potte-Bonneville, que vous évoque-t-il ? Mathieu est un spécialiste de Michel Foucault, qui crée parfois des textes très courts, des définitions philosophico-humoristiques de motsvalises. Il avait publié ce bon mot sur les réseaux sociaux et je l’ai récupéré pour le livre puisque ce bref texte de Mathieu se rapporte au Livre de Job : ce seum est celui de ce personnage très riche qui perd tout et devient pauvre suite à un pari entre le Diable et Dieu. Il s’agit aussi, et évidemment, d’une référence à la Somme théologique de Thomas
d’Aquin. J’aime beaucoup cette idée de poésie minimaliste, d’un sens multiple qui tient dans très peu de mots. Vous poursuivez, dans ce nouveau recueil, un travail amorcé dans Anthologie protestante de la poésie française : qu’est-ce qui vous guide dans ce travail de récolement ? Je suis pasteur et les textes liturgiques classiques me paraissaient assez peu poétiques, il me manquait une dimension littéraire. Je me suis alors intéressé au lien entre protestantisme et poésie et j’ai commencé à faire des recherches qui m’ont mené jusqu’au xvie siècle, à la Réforme. J’ai découvert que beaucoup de choses s’étaient passées à Strasbourg, notamment que le premier recueil de cantiques en langue française, initié par Jean Calvin à Strasbourg, contenait des traductions paraphrasées et rimées des psaumes bibliques dont la plupart étaient signées par Clément Marot, le plus grand poète de son temps. Vers 1530, Marot se sachant malade avait d’abord traduit et versifié le psaume 6, un psaume de pénitence, puis, guéri, il avait continué ce travail jusqu’à sa mort, quinze ans après. Il a ainsi mis à la disposition des Églises protestantes ces traductions qui vont constituer les premiers cantiques protestants en langue française. Calvin est à Strasbourg entre 1538 et 1541, il y fait imprimer ce premier recueil de 19 cantiques en 1539, dont il ne reste qu’un seul exemplaire conservé à la bibliothèque du Land de Bavière. C’est une première version de ce qui va devenir le psautier huguenot regroupant la totalité des 150 psaumes biblique qui va s’élaborer de 1539 à 1562. Ces paraphrases versifiées de Marot sont le point de départ de la poésie protestante et c’est à partir de là que je me suis retrouvé avec une collection de textes poétiques liés au protestantisme. J’ai ensuite suivi ce fil jusqu’au xxie siècle. À quel moment s’est révélé votre goût pour la poésie ? J’ai découvert Rimbaud comme tout le monde au lycée mais pendant mes études de théologie, j’ai pu entrer dans une analyse approfondie des textes de Rimbaud : un autre niveau de compréhension des textes s’est révélé en même temps que mon goût pour la poésie, celle du xixe d’abord et ensuite, par le biais de mon travail, pour celle de Clément Marot qui est un auteur qui me fascine. Avec ma tendance de collectionneur, j’ai commencé par compiler des textes d’auteurs protestants, d’Agrippa d’Aubigné à Jean-Paul de Dadelsen, puis, peu à peu, des textes d’auteurs non protestants sur le protestantisme comme Victor Hugo – sur la révocation de l’édit
de Nantes ou sur la Saint-Barthélémy – puis des textes d’auteurs antiprotestants comme Ronsard… Je me suis retrouvé avec une somme volumineuse qui a donné naissance en 2011 à une anthologie protestante de la poésie française, du xvi e au xixe siècle, publiée aux Presses Universitaires de Strasbourg. En 2020, Labor et Fides a édité une version très augmentée allant jusqu’au xxie siècle. Dans cette toute nouvelle anthologie, De la Bible au poème, il y a des auteurs juifs, catholiques, protestants, athées, agnostiques… Et les poèmes sont classés selon l’ordre des livres bibliques auxquels ils se réfèrent, de la Genèse à l’Apocalypse. Pensez-vous que croyants et non-croyants peuvent se rencontrer autour du même réservoir symbolique que sont les écrits bibliques ? Tous les auteurs ne se valent pas, Paul Claudel est un auteur à la ferveur religieuse dont le style ne m’éblouit pas. Par contre, certains auteurs pas spécialement religieux tels que Perec ou Valéry ont pu changer mon rapport à la liturgie. Le projet original orchestré par Frédéric Boyer appelé Bible nouvelle traduction ou familièrement la Bible des écrivains a aussi changé mon rapport au texte biblique. Chaque Livre de cette Bible a été traduit par un exégète et un écrivain, c’est une démarche assez originale même si Luther avait fait la même chose quand il avait traduit l’Ancien Testament. Cette Bible des écrivains demeure un point de repère historique très important dans la poésie biblique, en particulier la traduction des Psaumes par Olivier Cadiot, qui est un chefd’œuvre, que j’utilise dans mes liturgies. En hébreu, les psaumes sont des poèmes ; il s’agit donc avec Cadiot de traductions poétiques de poèmes : c’est très minimaliste, une tendance qui a ma préférence. Les traductions des Évangiles de la Bible des écrivains sont moins convaincantes à tel point que Frédéric Boyer, qui n’en était pas le traducteur, en a proposé sa version, sortie chez Gallimard en 2022. Il est aussi en train de traduire l’Apocalypse. Tout est toujours perfectible ! Ce qui correspond bien à l’esprit protestant qui considère que la Réforme est toujours à réformer. — DE LA BIBLE AU POÈME, Philippe François, Labor et Fides
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DISPARITION Par Pierre Deshusses ~ Photo : Jeanne Etoré-Lortholary
Il est impossible de penser à la littérature allemande en France sans penser à Bernard Lortholary, décédé le 31 août 2025, à l’âge de 89 ans. Il fut l’un des plus grands traducteurs de sa génération, celui qui a, entre autres, fait découvrir Patrick Süskind et Bernhard Schlink au lectorat français, car en plus d’être traducteur, c’était un découvreur. Rien pourtant ne le prédestinait à devenir germaniste. Né en 1936 d’un père limousin et d’une mère dauphinoise, il a grandi à Versailles et fait ses études au lycée Hoche de cette même ville avant d’intégrer l’École normale supérieure de la rue d’Ulm en 1957. Une fois l’agrégation en poche, il est devenu maître de conférences à la Sorbonne avant d’être attrapé par le virus de la traduction, même s’il considérait modestement ce travail comme « accessoire » par rapport à son activité d’enseignant qui faisait l’admiration de ses étudiants. Il a commencé à traduire dès les années 60 pour Maurice Nadeau (Enzensberger, Härtling, Marx) avant de se voir confier des retraductions de Kafka, notamment Le Château et La Métamorphose. Mais il ne s’est pas cantonné aux classiques qu’il a magistralement traduits ou retraduits (Brecht,
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Rilke, Zweig…). Il savait repérer les pépites dans les nouveautés grâce notamment aux liens privilégiés qu’il avait su nouer avec les maisons d’édition autant françaises qu’allemandes. Il lui fallait toujours une amitié avec les ouvrages, avec les auteurs. Il ne s’en cachait pas et avouait ses coups de cœur. Outre Süskind avec Le Parfum et La Contrebasse, et Bernhard Schlink avec Le Liseur, il s’était enthousiasmé pour Daniela Krien et son merveilleux roman Un jour, nous nous raconterons tout (éd. Flammarion, 2012) ou Ilona Jerger et son Marx dans le jardin de Darwin (éd. de Fallois, 2019). Loin des enjeux artificiels de la traductologie, il avouait aussi sans détour que la traduction relève avant tout du « bricolage » et que « les solutions, on les cherche à chaque fois ». Mais il y a des bricoleurs de génie qui dépassent les systèmes, des « TTT », comme il disait : des « traducteurs tout terrain ». L’affectif était au centre de sa vie, ancré peutêtre dans un désenchantement existentiel qui le poussait paradoxalement à l’amour des autres. Vale et me ama, c’est ainsi qu’il terminait parfois ses lettres. Se moquant des mondanités, il s’était retiré après sa retraite à Montolieu près de Carcassonne. Mais sa maison n’avait pas de rempart. C’était plutôt une auberge espagnole où, gentleman et hospitalier, il accueillait des amis, des voisins, des écrivains. Il avait même convaincu Patrick Süskind, l’auteur du Parfum vendu à des millions d’exemplaires de par le monde et porté à l’écran par Hollywood, à venir s’installer dans ce village qu’il avait découvert grâce à sa seconde femme, Jeanne, petite-fille de Jean Guéhenno. Son exigence, sa précision et son sens de la langue ont fait de Bernard Lortholary une figure essentielle de la traduction littéraire, reconnue par de nombreuses distinctions, dont le Grand Prix national de la traduction, le prix Laure-Bataillon, le prix Gérard-de-Nerval, le prix Friedrich-Gundolf décerné par l’Académie allemande pour la langue et la littérature, ainsi que le prix de l’Académie de Berlin. Un jour, à n’en pas douter, un prix de traduction portera son nom.
Fulgurances
Yann Tiersen vogue toujours plus loin, les Trinitaires réunissent soixante ans d’archives, l’Ososphère trace les contours de demain, Alexis Fugain et Vincent Hivert de Biche célèbrent l’amitié, et KG défend son frigo à coups de machette.
YANN TIERSEN L’APPEL DU LARGE Par Pierre Lemarchand ~ Photos : Richard Dumas
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L’ANNÉE 2025 A, POUR YANN TIERSEN, ÉTÉ MARQUÉE PAR LA PARUTION D’UN DOUBLE ALBUM ET UN VOYAGE EN VOILIER EN MER DU GROENLAND. DE CEUX-CI, DE SON ENGAGEMENT ÉCOLOGIQUE OU DE OUESSANT OÙ IL VIT, IL SE CONFIE POUR NOVO. mer, la pression sociale disparaît. On ne se définit plus par rapport aux autres, c’est-à-dire selon la place qu’on occupe dans la société ou au regard de nos proches. En pleine nature, tout ça n’existe plus : on est seul. Ce disque de piano solo est une réflexion sur l’identité, une sorte de méditation ou, du moins, de réflexion sur l’intime.
Les chansons de ton double album Rathlin From a Distance/The Liquid Hour, qui a paru au printemps 2025, ont été inspirées par un long voyage que tu as effectué en bateau, n’est-ce pas ? Oui, ça a été le déclencheur. J’ai commencé à écrire en rentrant. Cette navigation, qui s’est déroulée de juin à août 2023, aux alentours des îles Féroé, était un moment fort d’engagement, et ça n’était pas possible de composer en même temps. Le premier disque, Rathlin From a Distance, est né de l’expérience de la solitude pendant les quarts. En
Ce long voyage dans les îles celtiques – au large de l’Irlande et de l’Écosse – était en fait rythmé par une série de concerts ; comment est né ce projet de « tournée lente » ? J’ai décidé de tourner différemment, de manière décarbonée. À présent, je tourne à la voile, quand le temps le permet, c’est-à-dire à partir du printemps. Je souhaitais remettre au cœur de mes tournées la notion de voyage et de partage. Le voyage, par une prise de conscience des endroits où l’on se pose. Le partage, par le lien que l’on crée avec les gens sur place autour des concerts. La voile permet cela, en même temps qu’elle permet une liberté totale – j’ai ma maison avec moi ! Si je le souhaite, je peux faire, dans un endroit donné, un concert gratuit ou un concert dans un bar. Je m’affranchis de la pression économique. Cette tournée ne t’a pas laissé le temps de composer, mais elle a dû beaucoup inspirer la musique que tu as écrite ensuite, j’imagine ? Oui, inévitablement, chaque seconde passée en mer nourrit la musique qui lui succédera. J’ai une manière de travailler très simple : je prends un instrument et je cherche des idées. Je jamme, je ne réfléchis pas. Je veux dire par là qu’il n’y a jamais de concept qui précède. Beaucoup de choses que j’ai vécues ressortent, mais c’est de l’ordre de l’émotion :
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— Certaines personnes peuvent se sentir coincées, enfermées sur une île ; je ressens, quant à moi, une connexion avec ce qu’il y a de l’autre côté, une continuité liquide. — ce n’est absolument pas conscient. L’eau, de toute façon, est omniprésente ; au-delà de cette tournée, je vis sur une île. Je considère l’eau comme un lien, un liant : tout l’inverse d’une frontière. Certaines personnes peuvent se sentir coincées, enfermées sur une île ; je ressens, quant à moi, une connexion avec ce qu’il y a de l’autre côté, une continuité liquide. Quand on navigue, les frontières paraissent absurdes : elles n’existent pas ! Elles peuvent avoir une réalité géographique sur terre, où les paysages peuvent changer, des montagnes peuvent se dresser. Mais la mer demeure la même. Je comprends, avec notre conversation, pourquoi les Flottilles de la liberté me touchent tant et pourquoi le blocus maritime de Gaza me révolte tant : aucune frontière ne devrait être tracée sur la mer. Y a-t-il un son de la mer auquel tu es attaché, une sonorité qui te réconforte ? Il y a le bruit des vagues, bien sûr. Il y a aussi tous les bruits qui, la nuit, te guident, quand tu n’y vois pas grand-chose. Mais ce sont surtout les bruits de l’eau qui frappe la coque de mon voilier que j’aime – j’ai passé quatre mois en mer, ce sont des bruits familiers. Mon bateau – elle s’appelle Ninnog – a une coque en aluminium. C’est le son de l’eau contre elle qui me vient en tête tout de suite ; et en particulier quand je suis à l’intérieur d’elle, quand ça tabasse dehors. Comment elle vit. Les bateaux, pour moi, sont des êtres vivants qu’il m’est impossible de ne pas personnifier : des fabrications humaines, des matériaux assemblés qui sont en harmonie avec l’eau, qui prennent la mer chacun à leur manière, qui s’abiment et se réparent. Quand je pense au son de la mer, je pense au son de mon bateau. Le son de Ninnog, comment le décrirais-tu ? Ah c’est un bordel ! Un boucan. Quand il y a un problème, le pilote automatique se met à grincer. Le clapotis de l’eau sur une coque en alu est moins doux que sur une coque en plastique ou en bois. L’eau sur le métal a un son très particulier ; ça résonne beaucoup. Au printemps 2025, nous
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sommes partis au Svalbard1 et avons entendu le chant des phoques barbus. D’abord, nous avons cru à des baleines, car quelques heures auparavant, nous avions croisé des Minke whales. Nous nous sommes endormis tandis que le chant des phoques filtrait à travers la coque et c’était magnifique. Les sons de Ninnog – les siens propres et ceux qu’elle accueille – se retrouvent donc inconsciemment dans ta musique ? Oui. Et parfois, je les utilise, les incorpore volontairement. J’enregistre beaucoup de choses et c’est le cas pour le chant des phoques barbus, sur lequel ensuite j’improvise en concert. Mon voyage au Svalbard avait deux objectifs : réaliser ces concerts d’improvisation et rencontrer des scientifiques. Ils sont nombreux dans ce lieu où les effets du dérèglement climatique sont terribles, le recul des glaciers vertigineux. Je ne leur posais pas de questions sur le climat, car je ne souhaitais pas biaiser leurs propos. Je leur demandais juste : « Qu’étudiez-vous ? » Et tous, qu’ils soient une étudiante américaine de 20 ans ou un scientifique néerlandais aguerri, avaient des sanglots dans la voix. Certains fondaient en larmes : ils pleuraient sur la catastrophe en cours, les paysages dévastés, l’extinction des espèces. Je me souviens de ces Français qui étudiaient les mouettes tridactyles et qui étaient bouleversés, car ils avaient découvert un oiseau mort. Ce décalage entre ce qu’on imagine de ces scientifiques – le recul, la rigueur – et leur fragilité, leur émotion, ça m’a marqué pour toujours. Pourquoi les rencontrais-tu ? J’ai pour projet de recueillir et mêler ces improvisations musicales et ces paroles de scientifiques, mais aussi d’activistes, pour créer une forme de journalisme musical – sans prétention aucune. J’aimerais, au-delà des chiffres, des datas, qui sont parfois complexes à analyser, faire jaillir l’émotion. Et ainsi aider à porter ce combat, concourir à une prise de conscience. C’est un projet en cours, je me suis promis de le concrétiser. Revenons à Rathlin From a Distance/The Liquid Hour : comment est né ce désir d’un disque en deux parties, qui fait se succéder solitude acoustique et multitude électronique – c’est-àdire les deux extrêmes de ton spectre ? Lors de cette tournée au nord de l’Irlande, nous faisions quatre sortes de concerts : du piano solo, de l’électro pure, des ciné-concerts sur des images du film Le voyage de Damien de Gérard Janichon et 1 — Le Svalbard est un archipel norvégien situé dans l’océan Arctique, à l’est du Groenland.
Jérôme Poncet, qui documente leur tour du monde dans les années 70. Enfin, il y avait les concerts de Quinquis, mon épouse. Un jour, je devais me produire dans l’église St Luke de Cork, en Irlande, pour un concert de piano. Le promoteur, que j’aime beaucoup, était déçu, car il pensait que c’étaient les deux : piano et électro ! Alors, j’ai fait un set en deux parties : d’abord seul au piano, puis derrière les consoles à faire danser les gens. Les concerts électros sont toujours des moments de partage fort avec le public. Ça a très bien marché : les deux se sont parfaitement mariés, ce passage d’un extrême à l’autre m’a semblé limpide. C’est de cette expérience qu’est née l’idée du double album. Un premier disque avec juste du piano, sans field recordings, sans aucun ajout : c’est la première fois que je fais cela. Et un second disque électro. Au départ, je pensais y décliner les thèmes du disque acoustique, reprendre les mêmes suites d’accords, mais je me suis complètement éloigné de cette idée.
retourné en studio. Ça a coïncidé avec les élections législatives et européennes [en juin et juillet 2024], qui ont déclenché en moi une rage et une énergie folles. En même temps que je travaillais au disque, j’écoutais les podcasts de Blast, j’étais scotché aux fils d’actu, et ça a emmené le disque vers une autre direction encore, aux antipodes du premier qui était très introspectif. Ce second disque est lié à l’actualité et à la frustration de ne pas participer aux manifestations qui ont secoué le pays. Il a été ma façon de manifester ! J’y ai mis beaucoup d’espoir.
Qu’est-ce qui t’a détourné de ce projet initial ? J’ai la chance d’avoir un studio analogique avec de nombreux instruments. Mais je me suis lancé le défi, pour ce second disque, de ne travailler que sur ordinateur – en digital donc, et sur Linux ! C’est ce que j’ai fait. C’est comme ça que se sont posées les bases de The Liquid Hour, qui était au départ très ambient, abstrait et expérimental. J’ai travaillé ainsi pendant un mois, dans ma chambre. Puis je suis
Le deuxième disque est aussi marqué par le choix d’un instrumentarium étrange, notamment l’ondioline, une sorte d’ancêtre du synthétiseur. Pourquoi avoir choisi cet instrument électronique vieux de presque un siècle ? Dans mon studio, j’ai un ondioline et ça fait longtemps que j’avais le désir de l’utiliser, d’en explorer les sonorités. C’est l’un des premiers instruments électroniques, il succède aux ondes
Cette construction en forme de grand écart – un chemin de l’intime à l’ouverture, de l’intérieur vers l’extérieur – n’était donc pas préméditée ? Non ! Ce n’est qu’a posteriori que j’ai compris ce chemin : d’une déconstruction, via une plongée au plus profond de soi, à la reconstruction. Une fois ce travail sur soi accompli, on peut sortir, se mêler aux autres : c’est cela que raconte ce double album.
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— Chaque seconde passée en mer nourrit la musique qui lui succédera. —
Mais, toujours, je me laisse emporter, c’est un état de bonheur – je danse. Je veux dire, pas réellement mais intérieurement, ça danse. Je suis heureux dans ces moments-là. La réalisation du deuxième disque de l’album m’a fait danser, je me suis senti emporté par la musique qui était en train de se faire. Il y avait de la colère, de la rage, certes. Mais de la joie, aussi. Je sens ce nouvel album très proche de mes premiers disques – pas pour sa musique, mais pour l’état dans lequel j’étais tandis que je l’enregistrais, cette joie que j’éprouvais.
Martenot et au thérémine et date du tout début des années 40. Je l’avais acheté après avoir vu des images de son inventeur, Georges Jenny, qui en faisait la démonstration aux États-Unis. L’ondioline proposait le sample avant le sample, imitait les sonorités de nombreux instruments acoustiques, notamment les cuivres. Pour illustrer l’idée de révolte du second disque, j’ai pensé à une fanfare. Avec l’ondioline, je pouvais en recréer les différents instruments et le fait que ce soit un instrument qui ait traversé les décennies a permis d’offrir à l’enregistrement une épaisseur et un recul historiques, de mettre en perspective ma révolte du moment avec d’autres révoltes. Là encore, ce n’était pas aussi conceptualisé, c’était très instinctif. Quand j’ai commencé à fabriquer ces musiques de fanfare à l’ondioline, ce sont des images en noir et blanc de révoltes ouvrières, de luttes antifascistes qui ont surgi dans mon esprit. Cet esprit de révolte, j’ai aussi tenté de le transmettre à travers l’utilisation de boîtes à rythmes qui s’entremêlent, car je cherchais à produire une musique presque tribale.
J’ai le sentiment que ta musique tentait, au départ, de saisir des moments infimes, des événements intimes et qu’à présent, ce n’est plus le temps mais l’espace qu’elle cherche à sonder2. C’est très juste. Il était auparavant, dans ma musique, question de mémoire, d’un désir de fixer les choses pour m’offrir des repères. Le fait que, maintenant, je m’attache aux lieux va peut-être de pair avec ma conscience croissante des questions liées à l’environnement. Je vais te raconter ce qui a opéré en moi un déclic, il y a une dizaine d’années. Je traversais la Californie à vélo avec ma femme quand nous avons été attaqués par un puma sur une piste. C’était la période de reproduction, il cherchait de la nourriture, nous étions sur ses terres et avons failli mourir, car nous nous étions crus seuls, n’avions aucune conscience de l’écosystème au sein duquel nous évoluions. Cet événement traumatisant a radicalement changé ma façon de voir le monde et m’a vacciné contre l’anthropocentrisme. Mon ignorance de l’environnement, mon arrogance de touriste – et en aucun cas de voyageur ! –, je lutte contre ça. J’ai compris l’importance de connaître les lieux, connaître les cultures… Au moment où nous nous engagions sur cette piste, qui était tout près d’une réserve indienne, des Américains natifs nous avaient fait un geste de la main, comme pour nous prévenir. Nous n’avons pas su comprendre ce geste. Nous n’avons pas été attentifs…
L’introduction des percussions offre en effet au disque une dimension narrative : on ressent, à l’écoute, l’éveil d’une foule, sa mise en mouvement ! Là encore, c’est en chemin, dans un certain brouillard, que j’ai pris cette direction. Je suis reparti des enregistrements très calmes et contemplatifs réalisés dans ma chambre et la colère liée à l’actualité, ma foi aussi en la rébellion des peuples, a gonflé la musique d’une énergie nouvelle, lui a fait prendre un virage beaucoup plus rythmique. Le concret de l’actualité l’a éloignée de son caractère très abstrait du début. Ce qui a aussi changé par rapport au projet initial, c’est son aspect beaucoup plus mélodique – je pense que c’est l’influence des musiques de fanfare et des marches. Travailler sur cette musique a été jubilatoire. Après toutes ces années, il t’arrive donc encore de ressentir de la joie quand une mélodie surgit ? La jubilation est toujours là. Ça n’a pas changé. Ce peut aussi être un état profond de méditation.
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Le premier morceau du double album s’intitule « Ninnog » et l’ultime, « Dolores ». Tu convoques ainsi deux figures féminines de l’insurrection, de la résistance. Sainte Ninnog 3 en refusant le mariage pour vivre sa spiritualité en toute 2 — Les chansons de Rathlin From a Distance portent le nom des endroits visités par Yann Tiersen lors de son voyage au large des îles d’Irlande, d’Écosse et du Danemark. 3 — Ninnog, princesse du ve siècle, quitte son Pays de Galles natal pour fuir un mariage forcé et se consacrer à Dieu. Elle se réfugie en Bretagne et fonde un monastère à Lannénec où elle devient abbesse, prêchant la justice et la charité. Vénérée comme sainte, elle est honorée pour sa sagesse, son courage, sa protection des femmes et sa défense des pauvres.
indépendance et Dolores Ibárruri 4 pour son combat antifasciste. Et cela, c’était voulu ? Eh bien non, pas tout à fait… Je connais l’histoire de Ninnog bien sûr, mais ce morceau, je l’ai intitulé ainsi en hommage à mon bateau ! « Dolores », j’ai en effet souhaité que l’album s’achève avec elle. J’ai, pendant l’enregistrement, réécouté son fameux discours « ¡Los fascistas no pasarán! ». Je l’ai trouvé extraordinaire, notamment la partie où elle appelle les femmes à prendre les armes. C’est autour de ce passage que j’ai imaginé et construit le morceau. Pourquoi as-tu baptisé ton bateau Ninnog ? C’est le prénom que nous aurions choisi, avec ma femme, si nous avions eu une petite fille. Mais c’est un garçon qui est né ! Alors, on a offert ce nom à notre bateau. Ce n’est qu’après que j’ai découvert l’histoire de Ninnog ; ce qui m’a touché était aussi son rapport à la nature avec laquelle elle vivait en harmonie. Elle a en quelque sorte anticipé la permaculture ! Choisir ce prénom avait beaucoup de sens ; que nous l’ayons choisi par hasard n’en est que plus beau, je crois. Je m’aperçois que la compagnie des femmes est quelque chose d’important. Je te parlais de mon expédition dans le Svalbard : l’équipe était exclusivement féminine, je suis parti avec trois femmes. J’écoute beaucoup de musique réalisée par des femmes. Il y a chez elles une force que je recherche. Naviguer – ce goût pour le voyage et cet appel de l’ailleurs –, était-ce quelque chose à laquelle tu aspirais déjà enfant ? Je crois que j’ai toujours souhaité partir – même si la navigation est venue très tard. Le voyage (c’est-à-dire découvrir des cultures, partager et voir le monde) est central dans ma vie. Par voyage, je n’entends pas l’action de se propulser d’un endroit à un autre, a fortiori en avion. Au-delà des considérations écologiques, auxquelles j’attache une grande importance, il n’est pas question, alors, de voyage : on parle là de déplacement. J’ai beaucoup tourné – j’ai donc fait beaucoup de déplacements – mais je ne voyageais jamais. Et j’ai souhaité remettre le voyage au centre. Notre monde s’est fait gangréner par le capitalisme, par l’argent et le profit, tout n’est plus que « prestations ». Le monde artistique n’échappe pas à cette dérive : quand je fais des concerts, je ne parviens plus à entrer en contact avec le public. Le temps de ranger mon matériel, sortir de ma loge, il s’est fait sortir, il n’y a plus personne. Dans ces conditions, où est la
—L a table de mixage tourne le dos à ce paysage, sinon, je serais incapable de travailler ! Rien n’est plus puissant que l’appel du large. — rencontre ? Qu’est-ce qui crée le partage ? Comment apprenons-nous les uns des autres ? Le contact avec les gens me manque terriblement quand je suis en tournée. Le monde ne peut bien tourner que si l’on comprend d’autres cultures que la nôtre. C’est la seule voie possible pour stopper la colonisation des peuples, la colonisation des terres, le désastre écologique. J’espère que l’on changera de voie, que le basculement adviendra, avec le moins de violence, le moins de sang possible. Vivre sur l’île d’Ouessant te permet de vivre, à petite échelle, dans ce monde auquel tu aspires : basé sur le respect, l’environnement et la solidarité ? C’est exactement ça. C’est une utopie à l’œuvre. J’ai des souvenirs d’enfance à Ouessant, les derniers souvenirs avec mon père que j’ai perdu quand j’étais encore un tout jeune enfant, les souvenirs liés à l’enregistrement de certains de mes premiers albums, dont Le Phare, mais mon attachement à l’île est tout sauf nostalgique. J’y vis au présent. J’aime beaucoup les îles mais je ne suis jamais allé à Ouessant. Peux-tu me décrire un endroit à Ouessant que tu aimes particulièrement ? Je fermerai les yeux et l’imaginerai. Je pense à mon studio, qui est l’ancienne boîte de nuit de l’île, juste en face de la baie de Lampaul. Au milieu de l’eau, il y a un îlot rocheux qui émerge. Après, les prochaines terres, ce sont l’Irlande au nord-ouest, le Canada en face – avant ça, il n’y a rien. La table de mixage tourne le dos à ce paysage, sinon, je serais incapable de travailler ! Rien n’est plus puissant que l’appel du large. — RATHLIN FROM A DISTANCE /THE LIQUID HOUR, Yann Tiersen, Mute, 2025
4 — Dolores Ibárruri, dite « La Pasionaria », était une militante communiste espagnole. Figure emblématique de la Guerre d’Espagne, elle combattit les troupes franquistes et dut s’exiler après la défaite républicaine.
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LIEU CULTE Par Benjamin Bottemer
Le Caveau côté bar en 2006 © Clotide Ast
ON A PLONGÉ DANS LES ARCHIVES PHOTO DES TRINITAIRES, LA SALLE DE CONCERT MESSINE QUI A FÊTÉ SES 60 ANS EN NOVEMBRE DERNIER. L’ancien couvent carmélite juché sur la colline Sainte-Croix est, depuis 1975, le temple de la musique live à Metz. Une longue histoire qui a débuté grâce à un homme, Pierre-Frédéric Klos, passionné de théâtre, de chanson et de jazz : sous sa direction, le caveau des Trinitaires devient l’une des salles jazz les plus reconnues de France où, dès la fin des sixties, pointures américaines et musiciens locaux partagent la scène. Depuis le milieu des années 2000, les Trinitaires vibrent au rythme des musiques actuelles ; en 2009, ils sont intégrés à un établissement public de coopération culturelle avec l’Arsenal et la Boîte à Musiques. C’est pendant cette période que la chapelle attenante, auparavant baptisée salle Robert Ochs, est réaménagée et équipée pour intégrer les Trinitaires. Des festivals comme Musiques Volantes ou Zikametz mettent le feu plusieurs jours durant. À l’occasion des 60 ans du lieu, l’équipe de la Cité musicale-Metz a réuni des images issues de ses archives et d’un appel à contributions. Une
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La conteuse et chanteuse France Léa en 1978 © Marie-Eve Levana-Henrion
récolte qui est venue alimenter l’exposition « Noir Salle », présentée lors du week-end anniversaire du 28 au 30 novembre derniers. Nous avons puisé au sein de ce corpus ainsi que dans des collections privées pour tenter de reconstituer une histoire et donner à voir les différents espaces des Trinitaires : le mythique caveau resté dans son jus, la chapelle, ses arcades et ses colonnes centenaires, le cloître et ses concerts en plein air. À travers ce portfolio, nous espérons titiller la fibre nostalgique de ceux qui connaissent et ont fréquenté l’endroit à une époque ou à une autre. Et pour ceux n’ayant jamais franchi les portes de la salle, offrir un petit aperçu de la fièvre qui habite toujours les Trinitaires grâce aux musiciens et au public. Remerciements à l’équipe de la Cité musicale-Metz et particulièrement à Pauline Husser. Merci également à Jacques Moog, à Raymond Chéry et à tous les photographes crédités.
L’organiste Lou Bennett et le batteur Francis Serrier en 1969. Collection Jacques Moog © DR
Roy Haynes en 1986 © Raymond Chéry
Le caveau côté scène en 1985 © Christian Legay
Le poète Michel de Maulne en 1979 © Marie-Eve Levana Henrion
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La cour des Trinitaires lors du festival Musiques volantes en 2008 © Patrick Secco
© Chloé Lecarpentie
Ratatat en 2010 © Sébastien Grisey Le caveau côté bar en 1985 © Christian Legay
Le French Aspic Trio en 1995. Collection Jacques Moog © DR
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Les Vulves Assassines dans la chapelle lors du festival Les Femmes s’en mêlent en 2023 ©Marie D’Emm (33)
Nadia Beugré au festival Musiques Volantes en 2015 © Patrick Secco Guy2Bezbar dans la chapelle en 2022 © Christophe Urbain
Le cloître en 2021 © Happy Dayz Photographie
Ars metrica © Pauline Marfaing
TRANSPORT EN COMMUN Par Emmanuel Dosda
EMBARQUEMENT IMMÉDIAT POUR L’OSOSPHÈRE : DEUX NUITS DE DANCEFLOORS ÉLECTRONIQUES À LA GARE DE STRASBOURG, MAIS AUSSI DES INSTALLATIONS AUX ALLURES D’ARCHITECTURES FUTURISTES DANS LE QUARTIER DE LA NOUVELLE LAITERIE QUI RÉOUVRE SES PORTES. GO OHM ! 60
Première classe pour tout le monde ! Présentez vos billets avant de prendre le train des Nuits électroniques dans le hall de la gare de Strasbourg métamorphosée en immense boîte de nuit. Rythmes soutenus façon TGV du BPM ou tunnels de sonorités deep et sourdes : Ososphère, c’est possible. La French Touch – toutes obédiences musicales confondues, de la disco à la techno – est à l’honneur avec des stars hexagonales de reconnaissance mondiale. France Europe Express à l’affiche : Joris Delacroix, Schnautzi, NTO, Carla Schmitt, Étienne de Crécy ou le vétéran Marc Cerrone… L’icône discoïde se produisant sous la verrière transformée en gigantesque boule à facettes… On imagine la scène : un moustachu en chemise col pelle à tarte ouverte sur un torse velu et pattes d’eph moulant ses cuisses. Sourire Ultra Brite, il frappe sur sa batterie aux futs translucides, fait gigoter des danseuses en robes pailletées tout en défiant, de ses baguettes magiques, d’effrayantes créatures hybrides avec des têtes de bestioles et des blouses de toubibs, stéthoscopes autour du cou, stroboscopes en alerte. Supernature… Oso, c’est également des installations artistiques en différents lieux du quartier de la Laiterie new look. Un des axes curatoriaux est notre rapport à la nature, plus précisément « l’habitabilité du monde à travers le renouvellement du contrat nature/humain/ machine », selon Thierry Danet, co-directeur de La Laiterie et DA du festival electro. L’ombre de Philip K. Dick va planer sur cette édition et notamment sur Les Archives du vent de Gaëtan Gromer ou Augures II de Thomas Garnier (à la Fabrique de Théâtre). Augures II est une œuvre complexe, sorte de néo-mythologie où l’on voue un culte à Athéna comme à l’IA. Une série de lithophanies où les racines (du bien, du mal ?) ont la semblance de câbles numériques et le lierre – allié des ruines, anciennes ou contemporaines – se confond avec les fils analogiques qui encombrent notre quotidien digital. Une histoire de fibres – artistiques et numériques. Aujourd’hui, réalité et fake se confondent et images réelles ou de fiction brouillent les sens : Open Registration de Krista van der Wilk se compose de 17 000 scans qui, montés bout à bout, créent des paysages immersifs entretenant la confusion entre naturel et artificiel. Le progrès ne vaut que s’il est partagé par tous… Le quartier de la Laiterie accueillera des œuvres en résonance avec l’histoire de la salle de musiques actuelles. Des light shows jouant sur la perception du réel avec le très hypnotique et lumineux Core du collectif 1024 architecture qui exposera également Puppet, vidéo interactive co-construite
Volume ©1024 architecture
avec Vitalic invitant le regardeur/participant à jouer au marionnettiste et à manipuler un personnage dont chaque geste produit un son. Les pygmalions/musiciens en herbe deviennent compositeurs electro. Krista van der Wilk présentera Cubebender, installation composée de structures architecturales mouvantes prenant en compte la présence humaine, comme un clin d’œil à la connivence artiste/public lors des concerts proposés dans un espace rénové et restructuré, après deux ans de travaux. E.T. téléphone maison ! « Ohm Sweet Ohm » s’écrie Thierry Danet, faisant référence aux soirées éponymes dont émane Oso (O.S.O.). La mémoire de ceux qui ont remodelé La Laiterie est d’ailleurs convoquée grâce à Tracks d’Oussama Tabti, instal’ sonore composée de postes de radio de chantier transmettant les voix de travailleurs immigrés. Yes Future!, Sonic Youth, Four Tet, David Thomas, TV on the Radio, Cat Power, Amon Tobin, I Love You but I’ve Chosen Darkness, Autechre… Les souvenirs laitiers sont légion et nous apparaissent comme des revenants soniques. Pas de nostalgie cependant, mais une projection vers l’avenir pour Thierry Danet et son équipe qui ont pour ambition d’instaurer un dialogue avec demain : « Non pas une conversation à propos du futur mais une conversation “avec” lui. Comme si le futur était un territoire avec lequel le territoire que nous habitons entrerait en dialogue. » Et de poursuivre : « Comme deux territoires partagent déjà frontières, ressources et projets communs, le présent et le futur partagent un climat, une biodiversité, un paysage culturel, des urbanités en transformation, des institutions, des personnes en itinérance, un récit commun composé de mille récits qui se déploient à travers le paysage, la brique… Cette conversation n’est ni technologique, ni spéculative, ni mystique. Elle est profondément politique, sociale, culturelle et sensible. » Les contours du futur se dessineront notamment à l’UltraLab (au Molodoï), « laboratoire public, tentative de reconstruire un horizon partagé », sous forme de studio radio, de scène ouverte, de bœuf collectif, d’open mic ou d’atelier factorien. Prochain arrêt : demain. — LES NUITS ÉLECTRONIQUES DE L’OSOSPHÈRE, les 13 et 14 février dans le hall central et sous la verrière de la gare, à Strasbourg Exposition du 20 février au 8 mars dans le quartier Gare, à La Laiterie, la Fabrique de Théâtre et au Molodoï www.artefact.org/l-ososphere
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BICHE Par Martial Ratel ~ Photo : Vincent Arbelet
BICHE, GROUPE DE COPAINS Alexis Fugain : C’est comme si on habitait toutes et tous ensemble. On est tous meilleurs amis. Trois membres du groupe En attendant Anna sont dans Biche, dont moi. C’est tellement particulier de faire de la musique indépendante en France. On est meilleurs potes, c’est ce qui reste le plus important au bout d’un moment. En vrai, c’est quand même assez complexe d’organiser des tournées, de passer parfois des heures et des heures dans le van, en studio. C’est compliqué de créer une synergie si tu n’as pas des rapports de potes, si tu dois payer quelqu’un pour supporter tes humeurs dans un petit van. BICHE EXISTE… A.F. : Depuis 2012. J’étais au lycée à Versailles quand j’ai décidé de faire de la musique. Je n’avais aucun entourage qui voulait faire du Tame Impala. Tout le monde allait en discothèque et ce n’était pas du tout ma came. J’étais solo dans le bateau. Je me suis tourné vers Paris où j’ai rencontré des musiciens. On a eu des formations à quatre, à cinq, à six pour s’adapter à la réalité de la musique. Et au départ, on ne se connaissait pas du tout. On a fait beaucoup de concerts à Paris. Jusqu’à ce que je rencontre Vincent qui est devenu mon meilleur pote. On a construit notre studio ensemble. Vincent Hivert : On s’est rencontrés à L’Espace B. Je faisais le son de la salle et Alexis y a joué de nombreuses fois. On était toujours saucés d’accueillir Biche parce qu’on savait que ça allait être des grands moments un peu tough. C’était bien drôle. C’étaient des soirées… de potes. Et puis à force de se revoir, il y a un truc qui s’est lié. LE SON V.H. : Le « son » Biche, c’est tout sauf évident parce qu’à la base on joue très mal. Si je repense à nos premières conversations, ce sont des conversations de… mélomanes. On parlait de ce qui nous accrochait dans les textures qui sont employées dans des morceaux qu’on aime bien. Et après, vient
RENCONTRE À DIJON AVEC ALEXIS FUGAIN ET VINCENT HIVERT, DEUX MEMBRES DU GROUPE BICHE, POUR PARLER DE LA FABRICATION DE LEUR PETIT BIJOU D’ALBUM B.I.C.H.E., SORTI EN 2025. UN ALBUM D’INDIE POP PSYCHÉDÉLIQUE PRINCIPALEMENT CHANTÉ EN FRANÇAIS. UN ALBUM QUI CONVOQUE LA MUSIQUE DE STEREOLAB, BROADCAST ET… LE TOUR DE FRANCE. la question : « Comment c’est fait ? » et « Qu’est-ce que ça implique comme instrumentariumBernhard? » Le premier truc qu’on se dit, c’est ce qu’on ressent quand on écoute cette musique-là qu’on aime. A.F. : Biche, c’est un laboratoire. Vincent a fait une école de son, pas moi. Je suis autodidacte total. Au début, je mettais les mains là-dedans mais je ne comprenais rien. J’y allais vraiment à l’intuition et je crois que j’ai retrouvé un vrai filet de sécurité et de connaissances avec Vincent. En autodidacte, je n’avais aucune assurance de ce que je faisais. On s’est aussi complétés là-dessus. On a autant discuté de technique que d’émotion et de ressenti. Sur le premier disque, ça a été assez fleuve. On testait des trucs, on faisait des erreurs. On a mixé les morceaux pendant six ans. L’ALBUM B.I.C.H.E A.F. : Pour ce deuxième album, ça a été à peu près le même processus, mais à des moments de vie différents. En premier, j’ai commencé à travailler tout seul pour structurer et écrire des chansons, en tout cas, ce qui s’apparentait à des chansons. Et ensuite, il y a eu une mise en commun avec les musiciens. On répétait pendant deux jours, on mettait les morceaux en place et ensuite on les jouait live. On était tous ensemble dans le studio dans le but de capturer le moment live pour faire l’arrangement et puis l’interprétation des morceaux. Ensuite, je suis resté tout seul face à ces morceaux sur lesquels il fallait que je chante. J’avais des mélodies, mais pas les paroles. J’ai donc pris le temps pour les écrire. Une fois les voix posées, il y a eu un dernier moment d’arrangement. Tout ça a mis trois ans au total. V.H. : On avait envie d’un métissage entre plusieurs esthétiques. On a pas mal saigné Stereolab, mais on aimait aussi des sons de synthé tout froid, à l’opposé du son analogique qu’on avait sur le disque d’avant. Ça nous plaisait de prendre un vrai contre-pied du premier disque.
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L’ÉCRITURE DES PAROLES A.F. : D’abord, après la sortie du premier album, j’ai mis un an à pouvoir le réécouter, j’avais été exposé pendant six ans à cet album en conception. La première chose qui m’a mis mal à l’aise, c’est les textes. Ils étaient quasiment faits par défaut. Encore aujourd’hui, chanter des morceaux du premier album en live, je suis un peu en mode : « Il faut penser à autre chose. » Je suis radical dans ma façon d’avancer d’un point de vue créatif. Je me fais un peu mal. Après plusieurs années de tentatives et d’essais, je trouve que le français, c’est… c’est vraiment bizarre. C’est particulier à manœuvrer. C’est un peu une langue de « mots de mode d’emploi ». LE VÉLO, LE MONT VENTOUX A.F. : Je ne fais pas de sport. J’étais assez éloigné des disciplines sportives en général. L’arrivée de Margaux dans le groupe a éveillé quelque chose en moi. Elle est fan du Tour de France depuis très longtemps. On s’est retrouvés, une fois en été, à le regarder, posés dans le canapé avec une bière. Et, finalement, j’ai compris le travail d’équipe que ça représentait. Et l’aspect « équipe », je me suis dit qu’il y avait une analogie cool comme Margaux rentrait dans le groupe. L’aspect général de « la machine » m’a évoqué une analogie entre le courant
électrique et le peloton, les différentes parties du Tour… J’ai trouvé un axe qui m’a amusé. Et finalement, aujourd’hui, je regarde le Tour de France. Patrick Chêne, c’est mon parrain. Je lui ai dit que j’étais en train d’écrire un morceau sur le cyclisme, sur le mont Ventoux. Je voulais savoir si je pouvais prendre un extrait de ses commentaires sur le Tour. Il m’a dit : « Tu sais quoi ? France 2, ils ne m’ont jamais payé mes royalties. Alors, vas-y ! » Alors, j’ai ripé du YouTube [rires]… PAPA, MICHEL FUGAIN A.F. : Au lycée, quand j’ai décidé que j’allais essayer de faire de la musique et que j’ai formulé mon désir auprès de mes parents, plus précisément de ma mère, je me suis retrouvé très soutenu. Pour eux, c’était un métier. C’était même pas sacralisé, c’était : « Bah, oui, vas-y, tente. » Mais dans l’entourage de mes parents, il y avait des gens qui travaillaient en maison de disques, etc. Et, très rapidement, une personne connue m’a approché et m’a dit : « On y va ? » J’ai fait : « De quoi, on y va ? » J’étais en train de bidouiller deux trucs où j’avais même pas de chanson. J’étais mal à l’aise déjà à l’idée de chanter en public. Du coup, j’ai dit : « Non, on va pas du tout y aller, c’est pas du tout ce que j’ai envie de faire. » Et donc, ça a pris son temps. Au fur et à mesure des rencontres et des amis que je me suis faits, je me suis retrouvé à faire de la musique indépendante par la force des choses. En tout cas, jamais de la vie je ne regrette de faire partie de ce secteur indépendant et de la scène indépendante. — B.I.C.H.E., Biche, 2025
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LE RÈGNE, LA PUISSANCE ET LA GLOIRE
VOUS RENCONTREZ KG POUR SON NOUVEL ALBUM, QUELLE IDÉE ? GARDEZ TOUJOURS VOTRE TÉLÉPHONE ALLUMÉ, NOUS AVAIT DIT PHILIPPE. ON A VITE COMPRIS POURQUOI.
Par Mathieu Jeannette ~ Photo : Dorian Rollin
T’as déjà vu quelqu’un habiter un numéro zéro ? « Non », me répond Dorian quand la porte s’ouvre lentement avec personne pour nous accueillir. Passé le seuil, un chevelu planqué et possédé nous hurle dessus, torse nu en perfecto, en brandissant une machette. — Monsieur, on est là pour votre promo, parler musique, vous voyez, alors rangez votre attirail, s’il vous plaît. — Yen a qui en veulent à mon frigo, y a des chapardeurs de frigo sur Sausheim, faites gaffe ! Vous voulez un thé, une tisane ?! — Volontiers, merci, répond Dorian en me fixant. — Il reste des sucreries de l’anniversaire de ma belle, si vous voulez, elle buvait au goulot dès 20 h en dansant sur du Wagner, une bien belle
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soirée… Les vestiges jonchent le sol, qu’on aurait sifflé pendant son sommeil. J’ai quand même voulu recentrer le débat sur son parcours, sa carrière. Et ses propos collent probablement mot pour mot avec le dossier des services sociaux. L’animal semble honnête : il jouait du piano au CM2, voilà… Et c’est après que ça s’est un peu compliqué, pour pas dire gâté. Il a fait partie d’Asile De Nuit, peut-être en tant que musicien ? Puis, assez fier, il continue sa petite liste non exhaustive. Dans les années 80, il a collaboré avec Chancre Mou, Les Taureaux Maléfiques, Isis Amenta Sanctuary, Boys In The Radiator, Sun Plexus, Einkaufen et enfin KG dans les années 90. Des prestations variées qui ont vu ses musiciens la bouche et les narines reliées à leur penilex (je vous laisse vous documenter), ainsi que des créatures en latex, masquées, traînées par les cheveux sur scène devant des familles réunies pour une soirée de Noël. Voilà à quoi peuvent mener un DUT en génie électrique, une licence en musicologie et un diplôme universitaire de directeur du son. Prétention qui le poussera à exiger d’être photographié au sommet de l’échafaudage de l’église de Sausheim. Et quand Dorian lui dit qu’il n’a pas l’objectif adéquat, KG lui lance qu’il ne vaut pas un coup de Météor. Après être passé du shoegaze à l’électro bidouillée et chiadée, on retrouve un homme exsangue, rongé par ses vices et las de consacrer plus de temps à la promo et au booking qu’à son œuvre, soit de vendre ses fesses pour des clopinettes. Lui qui envisageait de contacter Morrissey pour qu’il assure ses premières parties. Il a tout de même réussi à boucler quelques dates au Japon pour aller terroriser un peuple plus innocent selon lui. KG et ses pulsions de grandeur qui ne l’ont poussé pour l’instant guère plus haut que le toit de son break, d’un wagon ou d’un garage. Lieu de concert solo qu’il souhaite ouvrir à l’infini et surtout à l’isolement avec sa nouvelle station d’énergie autonome et son clavier pliable reléguant Korg (sans « o » ni « r ») et sono en enfer. Il conserve malgré tout son ventilateur énergivore pour sublimer l’ampleur de sa crinière qui le maintient captif d’une éternelle pub pour shampoing. Fan inconditionnel de Bonnie Tyler donc, mais aussi des Cure, des Young Gods, de Kraftwerk, Wire, des Jesus And Mary Chain et du premier album de The Mabuses. Et quelqu’un qui apprécie cet album incroyable ne peut qu’être un musicien plus ou moins correct. Comme le cliché au-dessus de l’église s’avère compromis, il se dandine et commence à se plier à quatre pattes. Dans son latex et ses rangers, il se tortille en poses de plus en plus salaces en prétextant devoir surveiller son frigo du chapardage. Pour faire diversion de ce spectacle
dérangeant, je lui demande où il a bien pu choper le squelette accroché derrière la porte du salon. « Pas bien loin, voilà ce qui arrive aux traîtres !!! » Après plusieurs albums à tendance shoegaze électro dont le fabuleux Passage Secret, il confirme le virage pris en 2018 avec Jesus Weint Blut et Ein Man Ohne Feind d’une électro inventive froide, parsemée de breaks, de beat, d’effets menaçants et de nappes obscures. Quant aux textes, ils restent à l’image de son patronyme toujours à double sens, en paroles absurdes, chantées en arabe, en russe ou borborygmes : « L’argent c’est le diable. » De ce nouvel album, il n’en parlera guère, quand je lui rappelle un peu la raison de notre visite, il rétorque que ce n’est pas le propos et que le titre est assez éloquent pour ne pas digresser : Le règne, la puissance et la gloire. Puis il rebraque son regard fixe sur un de ses nombreux tableaux de la ForêtNoire en terminant un excellent poulet curry vert, cuisiné en silence. Il nous force plus ou moins maintenant à visionner son dernier clip et un extrait d’un court métrage dans lequel il joue son propre rôle aux côtés de Ronald McDonald, absolument incontournable. Un mégalo rigolo, comédien né, qui en un haussement de sourcil, d’un rictus discret, effraie les adultes et fait rire les enfants. Un extrait de manga dans lequel une armada de cyborgs s’écartèlent dans un fracas de mécaniques et de fluides corporels, flottant dans un ciel en flammes au-dessus des ruines d’une ville. Quand je me retourne pour manifester une certaine réserve, il est là derrière moi, les bras croisés les pieds écartés de deux mètres avec ses lunettes aviateur et m’indique l’écran du doigt. Toujours des histoires de conflits physiques. Dorian me fait signe de regarder son foutu clip pour qu’on puisse foutre le camp au plus vite. Puis il part fouiller dans son impressionnante discothèque pour nous coller « The Show Must Go On » de Queen dans les oreilles, soit mon pire cauchemar. « Alors les gars ? » Un pied sur une malle, les bras horizontaux en appui sur son genou, il nous mate de travers derrière ses verres sans teint. Je lui demande : « Il y a quoi dans cette malle ? » « N’ouvrez jamais ça, foutez-moi le camp. » Puis il nous fait la bise, tant cette rencontre a été formidable à ses yeux, absolument incroyable. On s’est retrouvés dans la voiture avec Dorian et on s’est regardés, le fou rire nous a tenu jusqu’à l’autoroute. — LE RÈGNE, LA PUISSANCE ET LA GLOIRE, KG en concert le 10 janvier à La Grenze, à Strasbourg freekg.bandcamp.com
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Entre nuit et lumière
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et lumière Entre nuit
Paul Steinmetz (1929, Gries – 1944, Gries). Carte scolaire qui aurait été abîmée par l’éclat d’obus qui a mortellement touché Paul Steinmetz. Année 1943-1944 / Lucien Risser (1915, Linthal - 1944, Lebedian). Fiche du camp soviétique de prisonniers de guerre, à Lebedian (actuelle Russie) en 1944 / Suzanne Blaise (1927, Metzervisse - 1944, Strasbourg). Devant la clinique de Bethesda, à Strasbourg, vers 1944 / De haut en bas et de gauche à droite, Max (1922, Turek-1942, Auschwitz), Genny (1923, Turek-1942, Auschwitz), Fanny (1919, Turek-1942, Auschwitz) Moszkowicz, Régine Skorka, Berthe (1921 Turek-1942, Auschwitz), Irène, Louise, Régine et Paulette Moszkowicz, au camp d’internement de La Lande, en 1941 / Hélène Faller, épouse Ernwein (1894, Krautergersheim – 1943, Saliers). Photo anthropométrique prise par la Kripo de Strasbourg en 1942.
Hélène Faller
Enfants M
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Entre nuit et lum
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Le Mur des Noms est un monument à la mémoire des Alsaciens et Mosellans morts pendant la Seconde Guerre mondiale. Il sera inauguré en 2026 à Schirmeck.
Suzanne Blaise
Lucien Risser
Dix parcours de vie parmi les 40 000 Alsaciens et Mosellans morts ou disparus pendant la Seconde Guerre mondiale.
Double regard
Nicolas Bézard rencontre Arnaud et Jean-Marie Larrieu pour parler déterritorialisation et sensibles à-côtés, avant de poursuivre la discussion avec Bruno Dreyfürst et, à travers lui, Georges de Beauregard et la Nouvelle Vague ressuscitée.
ARNAUD ET JEAN-MARIE LARRIEU,
EN ÉCLAIREURS
Texte : Nicolas Bézard, avec le précieux concours de Öykü Sofuoğlu ~ Photo : Renaud Monfourny
INVITÉS D’HONNEUR DE LA 40e ÉDITION DU FESTIVAL ENTREVUES QUI PROPOSAIT UNE LARGE RÉTROSPECTIVE DE LEURS FILMS, ARNAUD ET JEAN-MARIE LARRIEU NOUS PARLENT DE LEUR RAPPORT AU TERRITOIRE ET AU LANGAGE CINÉMATOGRAPHIQUE. 68
Quand on pense aux films des frères Larrieu, ce sont d’abord les présences d’acteurs et d’actrices qui s’imposent. Celles de Sabine Azéma et Daniel Auteuil s’encanaillant dans Peindre ou faire l’amour. Celle de Karin Viard intarissable de sensualité dans 21 nuits avec Pattie. Celle de Mathieu Amalric gravissant La Brèche de Roland ou galopant nu dans un Paris suspendu aux Derniers jours du monde. Mais on ne saurait dissocier cet imaginaire du territoire dans lequel il s’origine. Petits-fils d’un grand-père pyrénéiste qui aimait autant arpenter la montagne que la filmer, Jean-Marie et Arnaud Larrieu évoluent dans le cinéma français comme des grimpeurs patentés, inscrivant à leur tableau de chasse des ascensions majeures. Autant de reliefs sur la trajectoire d’une œuvre qui porte la marque du désir – des comédiens, des mots, des paysages – et cultive un art de la réinvention constante au sein d’un couple, d’une famille ou d’une communauté. Un cinéma d’éclaireurs amoureux et d’amateurs éclairés dans lequel les festivaliers d’Entrevues ont pu se replonger fin novembre à l’occasion de La Fabbrica qui leur était consacrée. Une rétrospective, c’est un moment où l’on peut s’arrêter et apprécier tout le chemin parcouru. Est-on pris de vertige au moment de contempler ce panorama qui court sur 35 années de cinéma ? Jean-Marie Larrieu : Quand on parle de l’âge, c’est comme en montagne lorsqu’on commence à atteindre un certain nombre de décennies, on se dit que ça fait tout de même un petit moment qu’on grimpe. On regarde derrière et en effet, on ne va pas dire que c’est le vide, mais il y a une perspective qui s’est agrandie. Arnaud Larrieu : Oui, mais en même temps, pour poursuivre sur les montagnards, ce sont des gens qui ne s’arrêtent jamais. Une fois qu’ils ont fait la face nord d’un sommet, même si ce n’est pas un exploit public, ils vont laisser passer un peu de temps et puis ça va leur reprendre : ils auront envie d’aller gravir la face sud. En revoyant les films ici avec le public, il m’a semblé que chaque film a été une aventure en soi. Alors après, on nous demande de faire des liens entre tout ça. Il y a le lien de la vie, c’est-à-dire qu’on sait comment on passe d’un film à l’autre, quelles aventures font que ce n’est pas celui-là qui se fait, mais un autre, etc. Nos films, je les vois comme des sommets isolés dans différents massifs, entre les Pyrénées, les Alpes ou le Jura dans notre dernier film. Je remarque qu’on a fait telle ascension en telle année, avec telle personne. Mais comme chez les montagnards, je pense que le désir revient et ça, c’est un parcours qui à la fin ressemble moins à une carrière qu’à une histoire.
Regardez-vous déjà vers le prochain sommet ? Après Le Roman de Jim, vous allez adapter La Foudre, le dernier texte en date de Pierric Bailly. Où en êtes-vous dans la préparation de ce film ? Le fait d’avoir cette rétrospective, de vous replonger dans ce qui a été fait, vous apporte-t-il une perspective en vue de vous projeter vers ce futur long métrage ? J-M. L. : Par moments c’est le cas, oui. On a fini d’écrire, donc c’est plutôt bien. Mais il faut se dire que les films ne sont jamais gagnés. Est-ce qu’on va réussir à trouver le film à l’écriture, et faire tout ce qu’il faut ensuite pour le retrouver au tournage, au montage ? On est en train de commencer les repérages. Donc il y a quelque chose d’agréable et de troublant à revoir nos films, bien sûr, mais cela peut aussi nous aider. Vous aimez mettre en scène des personnages découvrant un nouveau territoire et c’est à travers leur relation avec les locaux que vous construisez vos récits. Mais cela vous arrive également d’adapter des romans, et donc d’investir des territoires fictionnels qui ne sont pas les vôtres. A. L. : Oui, il y a ce mot impossible à prononcer qui est « déterritorialisé » – merci, monsieur Deleuze – et c’est un peu ça qui se passe. De la même manière qu’on déterritorialise le personnage dans nos paysages, autant nous, on va se déterritorialiser dans l’histoire de notre personnage. Mais ce n’est jamais par hasard. Dans les romans de Pierrick Bailly, on a trouvé un pays, une manière de raconter les gens et de suivre leurs trajectoires. Dans ces histoires, forcément il y a quelque chose qui nous correspond, qui ne nous est pas totalement étranger. Déterritorialiser ne signifie pas rendre étranger. J-M. L. : Il y a une notion qui rejoint cette idée, c’est celle de la rencontre. C’est une question qu’on aime beaucoup et qui est sans doute le thème principal de nos films. Cette rencontre prend souvent pour cadre la montagne. Comment filmer ce paysage qui est par excellence celui de l’impermanence, de l’imprévisible ? A. L. : Ce n’est pas la montagne en général qui nous intéresse, mais des lieux précis. Pour cette raison on tient beaucoup aux repérages. On ne va pas se contenter de se dire « ah, c’est joli par ici », mais on va aller chercher des endroits porteurs d’un esprit, d’une impression, de sensations, et qui du coup vont amener une fiction. Une fiction qui pourrait d’ailleurs se passer ailleurs. Dans Le Roman de Jim, quand la révélation est faite au fils que son père n’est pas son père, on est au sommet
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d’une montagne. Mais ça pourrait être aussi une conversation dans une cuisine. Qu’est-ce qui fait que ça se passe là ? Qu’est-ce que ça change ? On aime bien ce que le paysage de montagne provoque à ce moment-là. On se dit que cet enfant se souviendra toujours de ce jour-là. Et au lieu de se rappeler que c’était dans la cuisine de maman, il se souviendra de cette promenade sur ce sommet. Donc ça marque une histoire, ça l’imprègne fortement. On sent qu’au contact de ce paysage, vos personnages sont amenés à vivre des expériences humaines les faisant accéder à une sorte de révélation existentielle ou érotique, voire métaphysique ou mystique. J-M. L. : Parce qu’il n’y a plus la comédie sociale. C’est-à-dire qu’en montagne, ce qui relève du social commence à tomber au bout d’un quart d’heure. Ce qu’il reste alors, on peut l’appeler soit de la métaphysique, soit de l’intime, mais c’est surtout un théâtre qu’on va pouvoir utiliser d’une infinité de façons différentes. Et la montagne n’est rien d’autre que ce théâtre. C’est différent quand on est dans le jeu d’une ville, avec du social, des hiérarchies, du travail. Là, d’un coup, le territoire impose une façon d’être au monde différente, et c’est cette chose qui nous intéresse depuis le tout début, je crois. Vous avez suivi une formation de philosophie et votre envie de cinéma a très tôt croisé des gens qui ont pensé cet art – vous avez cité Gilles Deleuze, on pourrait ajouter Dominique Noguez dont vous avez suivi l’enseignement. Étudiants, vous avez été marqués par les films de Rohmer, de Bresson, d’Akerman ou de Godard. Vous êtes loin de pratiquer un cinéma élitiste, mais on sent tout de même dans vos films la trace de votre admiration pour ces grands noms. Pas sous la forme d’un style qui s’en approcherait, mais plutôt d’un esprit. J-M. L. : Ces rencontres avec des maîtres, des pères, tout ce qu’on veut, c’est, au fond, se dire qu’on est nourri par un certain esprit, mais que nous avons notre chemin à faire, en toute liberté. Regarder ce qu’ils ont fait eux nous a incités à tracer notre propre chemin. Au cinéma, on a assez peu vu d’histoires humaines se dérouler dans des territoires de montagne, ou alors plutôt dans des quasi-documentaires. Nous, on est pas du tout làdedans. On a pris ce qui se passe dans les relations humaines classiques, mais on les a transposées dans un territoire relativement vierge. Donc on est des cinéastes géographes à l’intérieur d’un paysage où l’on n’a pas pour habitude de tourner des films, ce qui fait que ça donne un éclairage
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différent à la fois sur le territoire où ça se passe, et sur les histoires entre les gens qui prennent une tonalité différente. A. L. : Il ne s’agit pas de rendre hommage dans nos films aux gens que vous avez cités. Il se trouve qu’on s’est nourris de leurs pensées, mais on ne fait pas le film pour transcrire leurs pensées. Godard, qu’on dit intellectuel, a fait les plans les plus sensuels du cinéma, pour l’éternité. Jusqu’à aujourd’hui il n’y a pas eu mieux que lui pour filmer un arbre, un lac, un oiseau. On dit que c’est un mec bavard, mais le cinéma, les sons, la musique, tout ce qu’il a fait avec ça, ce n’est pas du tout intellectuel. C’est du cinéma au sens très fort. Donc il ne s’agit pas pour nous de rendre hommage à ces gens, mais on a été stimulés par la puissance de ce qu’ils disent et transmettent. Vous vous qualifiez de cinéastes géographes. Le corps humain, entendu au sens physique et charnel du terme, est-il également un territoire que vous cherchez à explorer avec vos films ? A. L. : Oui, même si on ne fait jamais des scènes où la sensualité serait très appuyée. Chez nous, c’est davantage traité comme un tableau. Beaucoup de cinéastes sont dans le rapport physique. Ils vont filmer la peau de très près, les yeux, les larmes. On ne s’approche jamais trop près de ça non plus. Je pense au Roman de Jim, la rencontre amoureuse entre Aymeric et Florence qui est très sensuelle. On la traite, mais sans aller à fond dans la matérialité, car peut-être que les personnages finissent par disparaître si on s’en approche de trop près. Il y a des cinéastes qui le font très bien, Kechiche par exemple, et ça lui a été reproché, mais on aime la manière dont il le fait, en allant au plus près des corps. Nous, on garde la distance, on ne perd jamais l’histoire et les personnages de vue, en essayant tout de même de dresser un tableau de la sensualité qui se déroule dans la scène. Il y a le corps, sa sensualité, et il y a les mots qui en émanent. Les mots que vous mettez dans la bouche de vos acteurs – une langue souvent littéraire – décale, déplace, dévie notre perception du tableau, du paysage, pour l’emmener vers quelque chose de l’ordre de l’intime. A. L. : Oui, ça crée un effet théâtre là encore. De la même manière qu’au théâtre, on enlève la vie réelle, la cuisine, le café, le téléphone, la porte qu’on peut claquer, la salle de bain, on enlève tout ça. Et on fait une petite scène de famille qui, tout à coup, prend une autre dimension. Il y a un changement d’échelle. Quelle taille donner à leur histoire, au milieu du paysage immense ? C’est valable pour nous aussi qui faisons des films dans ces endroits-
là. Parfois, on se dit en tournant qu’on n’est pas grand-chose, que le cinéma n’est pas grand-chose. Une petite rafale, et il n’y a plus personne. J-M. L. : C’est exactement comme dans La Brèche de Roland, que l’on vient de présenter au public. Et là, on s’apprête à leur montrer Les Derniers Jours du monde. On se disait que ce serait notre film sur les villes, mais à cause de cette apocalypse annoncée dans le film, les villes retournent elles-mêmes à une sorte d’état de nature. Il n’y a plus d’électricité, les rues sont désertes. On les regarde comme les vestiges d’une civilisation. Il y a eu une jubilation à filmer les villes comme des territoires sauvages. À la fin du film, il n’y a plus de lumière, c’est la nuit totale, on se croirait presque dans une grotte. À propos de ce geste d’enlever, d’aller vers une forme de quintessence, à l’occasion d’une carte blanche proposée par Entrevues, vous avez souhaité programmer Gerry, l’œuvre la plus expérimentale de la filmographie de Gus Van Sant. Ce dernier a sculpté dans la matière même de son cinéma pour n’en retenir que les éléments les plus saillants. J’imagine que ce n’est pas un hasard si vous avez tenu à présenter ce geste radical de cinéma. J-M. L. : En effet, vous avez raison. Le thème de cette carte blanche, c’est l’amitié. Dans Gerry il y a ces deux hommes qui pourraient être deux frères. Et nous, on aime bien définir notre fraternité comme une amitié, plutôt qu’un lien naturel donné pour toujours. Il y a aussi ce thème du désert qui nous touche beaucoup. A. L. : Et puis c’est un film quasiment muet… Sur le fait de retrancher, quand c’est réussi, c’est la puissance du cinéma. Le spectateur se fait son film. Le réalisateur dirige et il crée des reliefs dans cette relation entre deux garçons qui ne font que marcher. Il crée des reliefs uniquement par les plans et la mise en scène. Parfois ils sont ensemble, parfois ils sont seuls, à d’autres moments, ils sont loin l’un de l’autre et puis ils se rapprochent à nouveau. Et devant cette chorégraphie, il y a le cerveau du spectateur qui mouline pour imaginer les rapports entre les deux personnages. Je me demande bien comment c’est écrit, Gerry. Il faudrait voir le scénario. J-M. L. : Je pense que c’est juste des principes, une série d’intentions. Ça ne doit pas faire 120 pages. J’ai lu qu’à vos débuts, vous aviez tendance à développer vos scénarios de manière presque littéraire, à contre-courant de la règle qui veut qu’une écriture scénaristique soit limpide et concise.
—O n n’a jamais fait de littérature, mais on se revendique de la littérature dans la manière dont ont fait parler les acteurs, car on n’aime pas trop le côté dialogué comme dans la vie. — J-M. L. : On n’a jamais fait de littérature, mais on se revendique de la littérature dans la manière dont ont fait parler les acteurs, car on n’aime pas trop le côté dialogué comme dans la vie, avec plein de mots inutiles, donc on stylise beaucoup. Mais on ne fait pas d’immenses descriptions, justement. On ne va pas se mettre à décrire pendant des pages et des pages la montagne, parce qu’on sait qu’elle sera là et qu’elle aura la couleur du jour où on tournera. A. L. : On a un vrai problème avec les personnages secondaires. Ça nous a embêtés à l’écriture du premier scénario. Dès qu’il y avait une rencontre, on avait tendance à la développer. J-M. L. : On a parlé de Jean Renoir tout à l’heure avec le public. L’idée de Renoir, c’est de dire qu’on peut s’intéresser à tout le monde, alors pourquoi rester sur le personnage principal ? On aurait peut-être envie de bifurquer, de connaître un peu la vie du personnage secondaire. Donc ça, c’est un travail dans le choix des comédiens, voire même un travail dans le récit. En principe, le récit, c’est une hiérarchisation entre les premiers rôles, les seconds rôles, etc. Mais on s’aperçoit que bouger ces choses-là, toucher aux hiérarchies, c’est faire un peu de politique au cinéma. Mine de rien, mettre le paysage davantage en valeur que les personnages, ou s’intéresser à ce qui est à côté, ce sont des petites manœuvres discrètes, souterraines, mais qui n’en finissent jamais de nous passionner. Retrouvez l’intégralité de nos entretiens réalisés pour Entrevues sur toutes les plateformes de podcast, sur le site de Flux4 : www.flux4.com/index.php/entrevues et du festival : www.festival-entrevues.com/fr/entrevues-numerique
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JEAN-LUC, FRANÇOIS, GEORGES… ET LES AUTRES
DANS NOUVELLE VAGUE, RICHARD LINKLATER RELATE LE TOURNAGE D’À BOUT DE SOUFFLE, LE FILM EMBLÉMATIQUE DE JEAN-LUC GODARD. L’ACTEUR STRASBOURGEOIS BRUNO DREYFÜRST Y INCARNE GEORGES DE BEAUREGARD, PRODUCTEUR DE CETTE ŒUVRE FONDATRICE ET ARTISAN D’UN RENOUVEAU SANS PRÉCÉDENT DANS L’HISTOIRE DU CINÉMA FRANÇAIS.
Texte et photo par Nicolas Bézard
« Une capsule temporelle », tels sont les mots qui viennent immédiatement à l’esprit de Bruno Dreyfürst quand on lui demande de qualifier le long métrage de Richard Linklater (la trilogie des Before, Boyhood, etc.) Il faut dire que le cinéaste américain a particulièrement soigné sa copie, ressuscitant dans un noir et blanc somptueux le Paris de 1959 et la poignée de protagonistes ayant initié cette révolution esthétique que fut la Nouvelle Vague. Retraçant avec force exactitude la genèse d’À bout de souffle, Nouvelle Vague n’a « pas pour but de nous faire aimer Godard, qui, quoi qu’on en dise, a amené une rupture avec ce film », mais de restituer l’énergie, l’impertinence, la liberté d’une époque. On y retrouve une ribambelle de personnages bien connus, du futur réalisateur du Mépris à François Truffaut en passant par l’inoubliable couple de cinéma formé par Jean Seberg et JeanPaul Belmondo. Mais aussi des personnalités ayant fortement contribué à la formation du mouvement (les inspirateurs que furent JeanPierre Melville ou Roberto Rossellini) et des figures discrètes, mais néanmoins essentielles dans son développement – le chef opérateur Raoul Coutard ou la scripte Suzanne Schiffman. Producteur téméraire et visionnaire, Georges de Beauregard a fait partie de ces gens de l’ombre sans qui le génie de Godard n’aurait peut-être jamais éclaté au grand jour. Soixante-cinq ans après la sortie d’À bout de
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souffle, lui-même réalisé 65 ans après l’invention du cinéma par les frères Lumière, Linklater réhabilite Beauregard en en faisant un des personnages clés de son film, interprété par un Bruno Dreyfürst plus que convaincant. Comment vous êtes-vous retrouvé dans cette aventure ? J’ai répondu à une offre de casting pour le rôle de Jean-Pierre Melville. Mais j’aurais pu passer à côté, car la première fois que j’ai vu l’annonce, je me suis dit que c’était trop gros pour être vrai. Pour la petite histoire, Guillaume Marbeck, qui incarne Godard dans le film, s’est rendu aux auditions avec un couteau dans la poche. Pour lui, proposer à un inconnu de jouer Jean-Luc Godard dans un film de Richard Linklater, ça sentait le plan louche à plein nez [rire]. Une fois à Paris, devant le directeur de casting, je fais mon numéro. Ça se passe plutôt bien, même si je ne suis pas certain de la ressemblance, mais avec un peu de maquillage et du travail pour retrouver l’emphase de Melville, ça pourrait le faire. À la fin, le directeur de casting vient vers moi et me dit : « Je te verrais bien dans le rôle de Beauregard. » Melville, c’est trois jours sur le plateau. Beauregard, c’est 14 jours, soit la moitié du tournage. On me demande si je veux spontanément faire un essai. Bien sûr ! Je dois jouer le moment où Godard se fait porter pâle et où Beauregard,
sachant que c’est du flan, le retrouve au café pour lui tirer les oreilles. La première réplique c’est : « Ah, tiens, voilà le grand malade ! » Et après, c’est trois ou quatre minutes d’impro totale. On le fait une fois, deux fois. Je rentre à Strasbourg. Quelques semaines plus tard, on me rappelle et j’apprends que Richard Linklater souhaite me voir à Paris pour le rôle de Beauregard. J’arrive dans les bureaux de la production et je tombe sur Guillaume Marbeck, déjà casté, en costume et lunettes fumées. J’ai Godard himself en face de moi ! Linklater arrive, salue tout le monde, et on commence. On fait une prise, deux. Il reste de marbre. Je me dis bon, c’est pas grave, je suis déjà content d’avoir passé une audition devant un cinéaste de ce calibre. À la fin, je lui fais : « I’m going back to Strasbourg where it’s Christmas everywhere... » et au moment où je pars pour prendre mon train, il me lance un « bye bye, Beaubeau ! » Je le prends comme un petit motif d’espoir. Et la suite, vous la connaissez [sourire]. Georges de Beauregard était producteur, un métier peu montré au cinéma. Celui-là a eu du nez en misant sur un jeune cinéaste en devenir. Il voyait le génie que pouvait potentiellement devenir Godard, mais aussi l’emmerdeur de première qu’il était. C’est ce mélange de méfiance, d’admiration et d’affection que l’on retrouve dans Nouvelle Vague, notamment lorsque Beauregard menace de lui casser la gueule s’il ne lui livre pas à temps le scénario. Il est à la fois celui qui donne sa chance à Godard, et en même temps il est le caillou dans sa chaussure. Il incarne la facette moins joyeuse de cet univers, celui qui reste en coulisse et doit toujours compter les sous ou taper du poing sur la table quand ça dégénère. J’ai une grande affection pour ce métier de l’ombre, un peu ingrat. Quand quelque chose ne va pas ou qu’il faut des rallonges, c’est le producteur qu’on vient voir en premier. On le sollicite rarement pour des trucs agréables. Et quand tout se passe bien, on l’oublie complètement. Comment avez-vous travaillé la ressemblance avec votre personnage ? Êtes-vous allé voir des images d’archives ? Il n’en existe que très peu. Même s’il fait une apparition dans Cléo de 5 à 7, Beauregard n’était pas une figure médiatisée. Les spectateurs n’allant pas jouer au jeu des sept différences, cela m’a laissé une liberté d’interprétation. Je me suis tout de même documenté, en lisant la biographie écrite par Fabien Remblier, en regardant tout ce qui le concernait sur le net. Le challenge était aussi de correspondre au phrasé de l’époque et de ne pas en dévier si d’aventure on partait dans une improvisation. Pour ce qui est de travailler la ressemblance, le calot que vous voyez sur mon crâne vient de cette époque-là, même si j’avais un peu entamé les débats au niveau de la calvitie [rire]. Pendant le tournage, j’avais mes tortionnaires qui me rasaient à la tondeuse chaque
matin, afin de coller aux usages de l’époque. Et j’en ai gardé quelques séquelles [rire]. Néanmoins quand on vous découvre, vous, mais aussi Aubry Dullin dans la peau de Belmondo ou Adrien Rouyard dans celle de Truffaut, on a le sentiment que Linklater cherchait autre chose que la parfaite ressemblance physique. En effet. Il a moins cherché des sosies que des énergies ou des natures comparables à celles des figures qu’il voulait raconter. Pour l’anecdote, le petit fils de Belmondo a été auditionné pour jouer le rôle de son grand-père, mais ce n’est pas lui qui a été retenu. Linklater lui a préféré Aubry, qui ne ressemble peut-être pas tout à fait à Belmondo, mais qui a cette gouaille, cette nonchalance propre à l’acteur.
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Le travail de casting était primordial. C’est le pari à la foi fou et gagnant du réalisateur de ne choisir que des acteurs inconnus du grand public. Cet anonymat nous a soudé. Et quand on s’est retrouvés pour les répétitions, on discutait de ce qu’on avait découvert sur nos personnages respectifs – quelqu’un avait lu telle biographie, un autre avait vu telles images d’archives, etc. Une bande s’est rapidement formée, une bande de comédiens et aussi une bande d’amis. Un an et demi après le tournage, le lien reste fort. On s’envoie des messages quasi quotidiennement. Comment Linklater dirige-t-il ses acteurs ? Au départ, il nous a donné à tous – comédiens, techniciens – un manifeste de trois pages expliquant que la Nouvelle Vague, c’était la liberté, l’improvisation, et que nous allions travailler totalement à l’inverse. L’idée était de préparer le plus possible en amont, afin de ne plus avoir à réfléchir sur le plateau, et retrouver ainsi une forme de liberté. Sur le tournage, Linklater est quelqu’un qui vient souvent vous voir. Il veut savoir comment vous voyez la scène, comment vous ressentez les choses. Il installe une relation de confiance avec nous. Ce qui m’a frappé chez lui, c’est sa simplicité, sa discrétion. Par exemple, ce détail que je trouve parlant : pendant qu’on travaillait, je ne l’ai jamais vu une seule fois avec un smartphone entre les mains. Il est dans une présence, une attention aux autres. À l’équipe, aux acteurs et à tout ce qui se passe autour de lui. Et même s’il sait pertinemment où il va, il continue de chercher. Un jour, pendant qu’on filmait une scène, je suis parti dans la profondeur de champ, et ne sachant que faire, je me suis appuyé contre l’aile d’une voiture. Ce n’était pas forcément prévu au départ. Il a retenu ce détail et au moment de passer au plan suivant, il a demandé à ce que la caméra soit axée sur moi adossé contre l’auto. Le hasard lui a donné quelque chose et il l’a pris, il l’a creusé. Avec cette particularité qu’il ne parlait pas votre langue, ni celle du reste de la distribution ou de l’équipe technique – la production du film est entièrement française. Il en parle une autre, universelle, qui est celle du cinéma. Il ne portait pas son attention sur le texte, mais sur d’autres aspects : ce qui se passe dans l’image, l’énergie globale de la scène.
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Il y a cette scène hallucinante de bagarre dans un café entre Godard et Beauregard. Est-ce réellement arrivé ? Absolument, à ceci près que Godard ne jouait sans doute pas du flipper – un élément qui s’est rajouté pour les besoins de la mise en scène. Linklater m’a confié avoir vécu un évènement similaire sur le tournage de Slacker, un de ses premiers longs métrages. Lui et son producteur de l’époque en sont venus aux mains. Ce qu’il m’a également dit, c’est qu’il avait toujours rêvé de faire un film sur le tournage d’un film. Certains reprochent à Nouvelle Vague son côté trop didactique. Moi je trouve que cela permet, pour le public non initié, de mettre des visages sur des noms. Le film n’est pas un pastiche. Linklater n’est pas tombé dans l’écueil du « à la manière de ». Il n’utilise pas de jump cut par exemple. Alors oui, il glisse ici et là quelques regards caméra mais qui ont une autre valeur que dans À bout de souffle. C’est moins un film d’époque qu’un film sur l’époque. Ce n’est pas non plus « l’Évangile selon Jean-Luc ». Le film ne se limite pas à un exercice d’admiration. Le cinéaste y est montré dans tous ses paradoxes, son opacité. Au début, on voit bien que Godard est un homme qui doute. On sent sa peur de n’être qu’un imposteur, un raté qui échouerait à faire la preuve de son génie. Je trouve ça très juste. Il y a cette scène incroyable où il assiste à la projection des Quatre Cents Coups à Cannes. À la fin, toute la salle se lève et porte Truffaut en triomphe. Godard est plus ou moins contraint de se joindre aux applaudissements et je trouve que Linklater a très bien su retranscrire le mélange d’effroi, d’envie et de jalousie dans son regard, à ce moment-là. Savez-vous si des gens qui ont côtoyé les membres de la Nouvelle Vague ont vu le film ? Oui, des personnes de la famille de Suzanne Schiffman ont été particulièrement heureuses et touchées, ai-je cru comprendre. Suzanne Schiffman fait partie de ces personnes qui ont tout autant contribué à la Nouvelle Vague que les « Jeunes Turcs » dont tout le monde connaît les noms. Le sien a été un peu oublié, et je trouve émouvant que le film le remette à sa juste place, c’est-à-dire au cœur de cette histoire. — NOUVELLE VAGUE, Richard Linklater
Voyage
Direction Verbier où se hisse l’œuvre de Cannupa Hanska Luger, puis passage obligé à Pôle Position pour y découvrir les artistes de demain, au CEAAC où se poursuit le combat, avant de s’arrêter chez Pascal Bastien et ses récits tout en images.
CANNUPA HANSKA LUGER Texte et photos par Gilles Weinzaepflen
SEMPERVIVUM
Pour aller de Lausanne à Verbier, station de sports d’hiver du Valais suisse où l’on est attendu, on commence par longer la rive nord du lac Léman, que l’on quitte à sa pointe sud-est pour s’engager dans la large vallée du Rhône. Vingt kilomètres plus loin, on aperçoit à droite le bourg de SaintMaurice-d’Agaune, niché sous les rochers. C’est là que les 6 600 soldats chrétiens de la légion thébaine ont été massacrés en 286, pour avoir refusé de sacrifier aux dieux de Rome. 6 600 têtes flottant sur le Rhône : un spectacle macabre qu’on n’oublie pas, même quand on n’y a pas assisté. La basilique, qui fonctionne sans interruption depuis 515, conserve tombeaux et reliques des martyrs, dont le nombre fluctue. Aujourd’hui, on est à peu près sûr que trois légionnaires ont vraiment perdu la tête : Maurice, Exupère et Candide. Les 6 597 autres ont conservé cette partie du corps sans laquelle il est impossible de réfléchir et d’avancer dans la vie, à
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moins de s’appeler Saint-Denis, célèbre randonneur décapité vers 250 à Montmartre (Mons Martyrum, le mont des martyrs), capable de marcher jusqu’au 9-3 en portant sa tête sous le bras. Ce détour hagiographique pour épaissir l’histoire de cette vallée rébarbative, où l’on ne fait que passer depuis la nuit des temps pour rejoindre l’Italie, ou séjourner – pour les mieux lotis – à Saint-Moritz, Gstaad, Zermatt ou Arolla, hameau perdu à l’extrême fond d’un vallon, à l’ombre d’une molaire de 3 500 mètres de hauteur et à proximité d’une langue de glace, râpeuse et grise. On quitte l’autoroute à Martigny pour pénétrer dans une vallée plus étroite qui mène au col du Grand-Saint-Bernard. Célèbre pour ses chiens éponymes porteurs de rhum, le col l’est aussi pour le passage de 37 éléphants de combat emmenés en -218 par le général tunisien Hannibal. En 1959, l’éléphant Jumbo, extirpé du zoo de Turin par John
Hoyte, un Anglais désireux de réitérer l’exploit hannibalien, a choisi un autre itinéraire plus au sud : le col du Mont-Cenis. Digressons, digressons, le chemin pour s’y rendre est fait pour ça, mais gardons à l’esprit que l’on se dirige vers Verbier. On n’est là ni pour les éléphants, ni pour les chiens secourables ou les martyrs de la légion thébaine, mais pour l’inauguration de Sempervivum, une œuvre au nom latin qui signifie « toujours vivant ». Réalisée par l’artiste amérindien Cannupa Hanska Luger1, Sempervivum porte le nom scientifique d’une plante grasse plus connue sous le nom de joubarbe (du latin Jovis barba, la barbe de Jupiter). Sa structure en rosette évoque la spirale de Fibonacci, dont la géométrie exponentielle 1 — Né en 1979 dans la réserve sioux de Standing Rock (Dakota du Nord), Cannupa Hanska Luger est un artiste membre des Trois Tribus affiliées de Fort Berthold (Mandan, Hidatsa, Arikara) et Lakota.
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tend vers le nombre d’or, canon de la beauté et de l’harmonie. On plante traditionnellement la joubarbe sur les toitures en ardoise de la région pour ses vertus magiques : elle éloignerait la foudre. Cannupa a fait le voyage avec sa femme Ginger et leurs deux fils ’Io et Tsesa depuis Santa Fe au Nouveau-Mexique, à l’invitation de la Verbier 3-D Foundation. Créée en 2010 par deux artistes américano-suisses, Madeleine Paternot et Kiki Thompson, la fondation a pour objet d’insérer l’art contemporain dans l’environnement alpin de Verbier, par des actions culturelles et la création
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d’un parc de sculptures. Les œuvres se déploient à 2 300 mètres d’altitude, le long d’un chemin reliant les Ruinettes à La Chaux, où se trouve un téléphérique nommé… Jumbo. L’œuvre de Cannupa fait désormais partie du parcours, qui figure dans le top 20 des plus beaux parcs de sculpture mondiaux. Après une période d’immersion dans la culture du val de Bagnes, Cannupa a entrepris de collecter un ensemble de signes révélateurs du patrimoine matériel et immatériel local, telle cette plante discrète. Dans la structure en pierre sèche surmontée d’ardoises naturelles – comme
les toitures traditionnelles du val de Bagnes – qui constitue la base de sa sculpture, il a intégré la dimension de croissance de la spirale de Fibonacci. Le tube en acier, qui domine la structure et prend appui sur elle, a la forme d’un éclair inversé. La puissance négative de la foudre est contrecarrée par la présence, au sommet de l’œuvre, des fleurs de joubarbe en céramique à facettes rouges que l’artiste a réalisées à Verbier. Ces savoirs et croyances qui ont cimenté les communautés alpines pendant des siècles, suscitant un dialogue permanent avec la nature, leur ont permis de subsister dans un environnement difficile. À l’heure où les phénomènes extrêmes liés aux changements climatiques se multiplient, où le temps long se dilue dans une modernité sans mémoire, alzheimerisée par le rouleau compresseur d’une culture de l’effacement instantané, la pratique artistique de Cannupa Hanska Luger témoigne d’un engagement en faveur de la continuité : celle des générations qui l’ont précédé, de leur lien indéfectible avec leur environnement. Lorsque le fleuve Missouri s’est vu menacé par la construction du Dakota Access Pipeline, l’artiste a embarqué son ami le compositeur navajo Raven Chacon pour un périple de 2 000 km en voiture, jusqu’à la réserve de Standing Rock dans le Dakota du Nord, où il est né. C’était en 2016 sous Barack Obama, deux ans après la révolution de Maïdan en Ukraine. Cannupa a traduit un mode de protestation ukrainien pacifique dans la langue lakota, chaque manifestant tendant au policier américain lui faisant face un miroir fabriqué sur place par l’artiste. Les tensions sont retombées, le projet suspendu pour quelques mois, le temps pour le président suivant, promoteur immobilier à peu près sans scrupules, de renverser la vapeur. Quand Cannupa a commencé à assembler les éléments de sa sculpture dans le parc, il a assisté aux combats prométhéens des vaches noires, puissantes et cornues de la race d’Hérens, dont les meuglements énormes résonnaient de paroi en paroi dans le cirque alpestre. Plus tard, il a vécu une rencontre quasi mythologique avec un gypaète barbu, appelé aussi condor barbu, oiseau dont l’envergure peut atteindre trois mètres. On dit que le tragédien grec Eschyle a été tué par une tortue tombée du ciel, qu’un de ces rapaces aurait laissé choir pour détruire sa carapace et dévorer sa chair. Par bonheur, Cannupa n’a pas subi le même sort : il a pu terminer son travail sans être inquiété par ces animaux légendaires qui colonisent les hauts pâturages du Valais suisse. Sa rencontre avec l’oiseau lui a peut-être rappelé certains pétroglyphes amérindiens, qui représentent un
oiseau géant dont les ailes démesurées éloignent la foudre et le tonnerre. On le nomme Thunderbird, un terme repris par la marque Ford pour baptiser un modèle mythique des années 1960 que l’on voit emporter le duo Sailor et Lula dans leur équipée lynchéenne. Sempervivum, œuvre uchronique, fait dialoguer nos Antiquités respectives. L’oiseau-tonnerre amérindien pourrait bien serrer l’aile à son pote Jupiter, avant de jongler avec les éclairs avec une même dextérité. L’œuvre de Cannupa est bâtie à des hauteurs mythologiques, là où volent les oiseaux fantastiques, où dialoguent les divinités intercontinentales, les voitures américaines à rallonge et les vaches suisses. Une sculpture que l’artiste inaugure par un sacrifice de lait, destiné à rendre hommage et apaiser ces mammifères emblématiques de la Suisse qui ont assisté sans s’y opposer à cette colonisation de leur territoire par l’art. Cannupa a su recueillir ce qui relie les hommes du val de Bagnes à leur histoire, aux traditions et au folklore, aux mythes et symboles. La sagesse de l’artiste se rapproche de celle du medicine man (sorcier ou chaman amérindien) : en universalisant une expérience locale, il reconnecte les hommes à eux-mêmes, par leur environnement. Il rétablit une continuité, le lien ténu des vivants avec leur communauté en éclats. Il réenracine son semblable, pour le rendre capable de se réapproprier et réinventer ses propres mythes, réenchanter ses croyances dormantes. Il nous incite à réveiller une dimension ancestrale en sommeil, dont nous sommes les dépositaires inconscients, qui peut renouveler nos imaginaires et nos élans, nous armer symboliquement pour échapper au discontinu, résister à l’éparpillement, survivre au morcellement du réel qui fait de nous les émigrants de notre propre condition. Future Ancestral Technologies, le projet artistique global de Cannupa Hanska Luger, met en scène et en réseau un parcours de technologies et de savoirs autochtones ancestraux. Ce projet redessine un futur joueur et conscient auquel nous sommes conviés. Avec Sempervivum, réactivons nos codes perdus, une relation vivante à notre environnement, à nous-mêmes et à tous les autres sans exception. — SEMPERVIVUM, exposition à la Verbier 3-D Foundation, à Verbier en Suisse 3-dfoundation.com
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PÔLE POSITION #4 SEIZE MILLE, RÉSEAU ART CONTEMPORAIN BOURGOGNE-FRANCHECOMTÉ, PORTE DEPUIS QUATRE ANS LE DISPOSITIF « PÔLE POSITION », EN SOUTIEN À LA PRODUCTION ET LA DIFFUSION DU TRAVAIL DE JEUNES ARTISTES RÉCEMMENT DIPLÔMÉ·ES DE SA RÉGION. DANS CES PAGES, SEIZE MILLE PRÉSENTE LES QUATRE LAURÉAT·ES 2024, ACCOMPAGNÉ·ES TOUT DU LONG DE L’ANNÉE 2025, ÉCLAIRÉ·ES PAR L’ANALYSE DE QUATRE AUTRICES ET CRITIQUES D’ART. CE PROJET BÉNÉFICIE DU SOUTIEN DE LA DRAC BOURGOGNE – FRANCHE-COMTÉ. 80
TANGUY BARTHELET Le Travertin et le « fissurier », Tanguy Barthelet et ses Vieux amis… Des poches pleines de cailloux de son enfance, Tanguy Barthelet a gardé le goût du minéral et de la cueillette. Cet artiste diplômé en 2024 de l’Institut supérieur des beaux-arts de Besançon, porte une attention précise à l’espace environnant qui lui fournit son matériau. Au gré de ses trouvailles, il glane des morceaux de planches, d’ardoise, des fragments de roche ou de béton, des carreaux de faïence et des bouts de carton comme supports de ses peintures et matières premières des pigments qu’il fabrique. Ancrées dans leurs paysages d’origine, ses palettes de terres et d’ocres, humbles et sourdes, rappellent les teintes des natures mortes de Giorgio Morandi, dont elles partagent aussi la sobriété silencieuse. Tanguy Barthelet évoque pour sa part l’influence de l’œuvre contemporaine de Sosthène Baran et de ses mirages lumineux, surgis des stratifications de ses supports de récupération. Au-delà de l’opportunité économique et de l’éthique écologique qui orientent le travail du jeune Bisontin, son intérêt sincère pour l’humble et le déprécié le conduit à s’attacher au vécu de l’objet, dont il intègre à ses compositions les traces d’usure et les accidents de surface, situant la matière comme le sujet premier de son œuvre. Cette vie de l’objet s’incarne par ailleurs dans des récits fictionnels, développés en parallèle de ses peintures, dans lesquels la cassure se réinvente « fissurier ». Particulièrement éclairante, cette métamorphose révèle son processus de sublimation de la fragilité, où le défaut devient fertile. Ces allégories de la matière semblent les seules figures autorisées de ses paysages atmosphériques, dépeuplés et anti-spectaculaires, arrêtés sur des moments presque anodins, qui nous invitent à notre tour à apprécier la qualité d’une lumière, la justesse d’accords chromatiques, la simplicité d’une forme ou la sérénité d’un espace. Une jointure pour ligne d’horizon, un sillon creusé dans la profondeur du champ, une empreinte laissée sont autant d’appels à la divagation, avec les titres pour encouragements ou débuts de piste : « Erreur de chargement », « Assiette en bord de route ». Si c’est bien le bâti qui retient son intérêt, à travers ses routes, ses fenêtres et ses pans de murs, il n’incline toutefois pas plus à la monumentalité qu’à l’art des ruines des vestiges antiques qui ont marqué son séjour Erasmus à Athènes, préférant l’« anarchitecture » de Gianni Pettena et les pierres brutes de Roger Caillois aux caprices d’un Hubert Robert.
Travertin en six, support en carton renforcé, peinture à l’huile, pigment de calcaire, 35 × 24 cm
Fort d’un rapport empathique et poétique aux restes, caractéristique de sa génération écoresponsable, Tanguy Barthelet développe une œuvre sensible et attentive aux formes précaires, qui le situe dans la filiation des natures mortes sur cartons d’emballage de Louise Sartor et sur les traces de Paul Sérusier et de son Talisman (1888), moins pour le mythe de la boîte à cigares recyclée que pour la spontanéité de la peinture pure et autonome. Talisman qui nous renvoie aussi aux pouvoirs magiques dont les pierres sont depuis longtemps investies… Camille Debrabant 2025 Camille Debrabant Docteure en histoire de l’art et membre de l’AICA, elle enseigne à l’ENSAD Nancy et collabore régulièrement à Artpress. Après avoir consacré sa thèse au sort théorique de la peinture à l’ère du postmodernisme, elle a prolongé et élargi ses recherches à la circulation des images et au renouvellement des pratiques picturales contemporaines dans l’environnement numérique. Elle a assuré le commissariat des expositions « Peinture Obsolescence Déprogrammée », présentées au MASC des Sables-d’Olonne (2020-21) et au musée de l’Hospice Saint-Roch d’Issoudun (2022).
Sans titre, 2025, huile sur plâtreries, 19 × 21 cm
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Armure I, 2024, encre sur papier, 21 × 30 cm
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LUCIE DRAZEK De l’ombre naissent les sentinelles Lucie Drazek ne dessine pas, elle trace des lignes de front. À l’encre noire, rageuse et patiente, elle creuse des mondes troubles où l’on ne sait plus distinguer la racine du tendon, le lichen de la chevelure, le champignon du flanc d’une bête. Une manière de résister à la fixité des identités, de brouiller les contours entre les règnes et les genres, de faire surgir le politique dans chaque hachure. Dans son trait, tout pousse, prolifère, s’entrelace, formes hybrides où l’humain se dissout dans l’organique. Diplômée de l’ENSAD de Dijon en 2024, elle bâtit un bestiaire étrange et solidaire, habité par des figures-frontières souvent prises dans des scènes de menace ou de soin. Dans Protectrice, un dessin monumental inspiré du conte de la Bête à sept têtes, une meute de chiennes veille. Les gueules sont ouvertes, les regards tournés vers l’extérieur : quelque chose rôde. Ce n’est pas une fable, c’est un signal. Elle puise dans les imaginaires médiévaux sans nostalgie, mais pour mieux se réapproprier leurs codes : enluminures obscures, motifs floraux hallucinés, créatures oubliées. Les armures, motif récurrent de ses dessins, racontent la vulnérabilité, la métamorphose, la peau qui devient surface d’apparat ou carapace. Le noir et blanc n’est pas un choix esthétique, c’est une ascèse : une manière de résister à la saturation du visible, de se concentrer sur l’ombre, le détail, l’épaisseur du trait. Dessiner devient une tactique lente, militante, méditative. Lucie Drazek refuse la vitesse du monde pour mieux le fissurer. Elle puise dans les pensées de Donna Haraway ou Vinciane Despret des outils pour penser autrement les alliances, les attachements, les formes de savoirs situés. Elle cherche des formes de compagnonnage, loin des hiérarchies et des dominations. Le corbeau, figure honnie, devient allié. La chienne, injure ressassée, devient sentinelle. Les frontières s’érodent, les récits se troublent. Inspirée autant par le metal et les fanzines que par la SF anarchiste d’Ursula Le Guin, elle compose des séries denses, parfois microscopiques, parfois monumentales, toujours exactes. Ligne après ligne, elle construit un langage qui ne crie pas, mais gronde. Qui ne flatte pas, mais gratte. Lucie Drazek n’illustre pas un monde : elle en invente d’autres. Et surtout, elle n’est pas seule. Elle vient avec la meute. Lena Peyrard 2025
Chienne, 2025, encre sur papier, 18 × 25 cm
Lena Peyrard Après plusieurs années à la programmation du Centre Pompidou et au Palais de Tokyo, Lena Peyrard exerce désormais comme curatrice et critique d’art indépendante. Ses projets valorisent des pratiques artistiques qui s’opposent aux systèmes normatifs – basés sur l’individualisme, la performance et la rentabilité – des approches fondées sur le soin, l’entraide et la résistance, capables de nourrir des alternatives émancipatrices. Depuis 2023 elle est aussi co-directrice d’Encooore, un espace d’art situé à Biarritz, qui soutient la création contemporaine à travers des expositions, performances, rencontres et résidences.
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MAEVA TOTOLEHIBE Un mensonge plutôt que rien La plupart des œuvres et des récits de Maeva Totolehibe puisent leur source de sa formation de guide naturaliste. De ces années d’observation attentive des écosystèmes, elle cultive des pédagogies alternatives et une écoute profonde (Deep Listening) qui opèrent par contact. Ainsi élabore-t-elle des répertoires de formes ou d’empreintes comme autant de traces et de langages potentiels d’une post-mémoire. Car ce qui préoccupe Maeva Totolehibe – dont le nom de famille signifie « grand fantôme » en malgache – est la disparition inéluctable de toutes choses, et le sentiment de solastalgie qui en découle. Elle sonde les méandres d’une mémoire hantée et trouée qui « s’est perdue en route ». Le vide y devient un espace de projection, dont elle tente de colmater les brèches et les traumas par des narrations circonstanciées, « un mensonge plutôt que rien ». Si les poèmes et les installations-récits de l’artiste content le vivant depuis ses formes et ses manières d’être, celui-ci n’est jamais réduit à un simple motif. Il incarne plutôt une méthode qui insiste sur les cycles, les métamorphoses, la décomposition qui commandent l’intersubjectivité du monde. Dans
Trajectoires de l’amour, photographies imprimées sur soie, 200 × 150 cm, vue d’exposition biennale de Mulhouse, Motoco, 2025
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ces réseaux de relations, les insectes paraissent de véritables diplomates entre les espèces. Leurs existences liminaires, leur capacité d’adaptation, de camouflage, de survie ou de communication, en font les parfaits représentants des petits, des invisibles, des méprisé·es, des travailleur·euses de l’ombre. On comprend dès lors que la démarche de Maeva Totolehibe vise une écologie plus large : environnementale, sociale, mentale. Une écosophie politique qui embrasse les existences moindres ou refoulées, les nuisibles et les parasites de la société. Ses œuvres façonnent des habitats précaires, des abris ou des fenêtres ouvertes sur des paysages fantaisistes, que des communautés peupleraient d’imaginaires manquants. Elles élargissent le spectre narratif en mobilisant des histoires par le bas, les marges, par celles et ceux qui défient l’ordre du monde. Les insectes, les espèces envahissantes ou les transformations de la matière, comme la résine de pin qu’elle collecte dans ses Landes natales, activent cette logique clandestine. Là des communautés anonymes fomentent des futurs alternatifs, voire im-mondes, c’est-à-dire hors des mondes clos et des ghettos imposés par les instances dominantes. Marion Zilio 2025
Marion Zilio Docteure en esthétique, sciences et technologies des arts de l’Université de Paris 8, Marion Zilio est l’autrice de Faceworld. Le visage au 21e siècle (PUF, 2018 ; Polity Press, 2020) ainsi que Le livre des larves. Comment nous sommes devenus nos proies (PUF, 2020 ; Cactus, 2022). Son prochain ouvrage L’intrication des mondes. Fascisme et délire à l’ère des multivers est également à paraître aux PUF. Elle enseigne à l’EESAB de Rennes, l’ESA SaintLuc de Bruxelles et à l’Université de Paris 8. Elle poursuit aujourd’hui ses réflexions autour des fictions techniques selon un prisme résolument intersectionnel. Elle mène également des recherches sur les « écritures mobiles », et la manière dont celles-ci expérimentent divers points de vue, s’immiscent dans d’autres dimensions (virtuelles, hallucinées, rêvées…) et renégocient en permanence ce que les historiographies dominantes ont patrimonialisé.
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Solace (variations), cire, bois brûlé et mouches naturalisées. Les fantômes ont soif, mèches de mes cheveux, sable des landes, moteur arduino. Vue d’exposition, « Double trouble - Art Emergence », Artagon / Fondation Fiminco / Frac Île-de-France, Paris, 2025
MAGALIE VAZ Arpenter des récits hybrides et des langages mêlés Magalie Vaz, dont le parcours de formation en école d’art a été marqué par la place du design graphique et de la communication visuelle, inscrit sa pratique artistique dans des rapports dynamiques entre lecture et écriture, recherche et production, de sorte que la porosité entre ces processus tient une place centrale. La matérialité du travail de l’artiste est multiple : formes imprimées, situations discursives, photographie, film et, plus récemment, objets en céramique, constituent un ensemble varié de formes. Magalie Vaz a produit plusieurs objets éditoriaux qu’elle désigne par le terme de « reader » où se côtoient des extraits de textes et des images collectés au fil de ses recherches dans les livres ou dans les strates des vastes mondes numériques. En optant pour le terme de « reader », elle inscrit consciemment ces objets dans le champ de la recherche et de la pédagogie où ces recueils d’extraits de textes proposent un rapport direct aux sources du savoir. Ces « readers » – dont plusieurs ont été réalisés dans le cadre de projets collectifs – proposent aux potentiel·les lecteur·ices un ensemble de ressources partageant des points de vue critiques, et ainsi transmettent des savoirs relatifs aux luttes antiracistes et aux études décoloniales, historiquement situées – pour une grande partie d’entre elles – dans le contexte français, républicain, anciennement impérial. Avec L’Avenir (2024), Magalie Vaz explore les possibilités offertes par la démarche cinématographique comme laboratoire de production d’un récit hybride, mêlant enquête documentaire et science-fiction. Le film permet d’expérimenter la création d’une trame narrative et visuelle par l’articulation du texte, de la voix off – ici incarnée par le comédien Alassane Sy – et des prises de vue réalisées par l’artiste de l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle et de ses alentours. Des parcelles agricoles, des réseaux routiers, des éléments architecturaux et des fragments de textes saisis dans le tissu périurbain constituent la toile à travers laquelle Magalie Vaz enchâsse différentes strates de récits et met en lien des lieux en France et dans les anciens territoires colonisés, en proie aux mêmes dynamiques de dépossession. La pratique pluridisciplinaire de Magalie Vaz infiltre les espaces d’exposition où elle conçoit des dispositifs lui permettant de rendre les objets qu’elle produit disponibles et accessibles. Pour cela elle initie des collaborations avec d’autres artistes afin d’élaborer des propositions sculpturales ou scénographiques. Investir la forme de l’exposition
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incite également Magalie Vaz à explorer la matérialité des œuvres qu’elle crée. Elle se saisit d’objets manufacturés – comme un porte-clé, une patère, des carreaux blancs de céramique – qu’elle est susceptible de transformer. Le déplacement de ces objets dans l’exposition convoque des espaces réels – domestiques, intimes – et incorporent d’autres histoires. Magalie Vaz crée un mouvement continu entre les langages verbal et visuel, opérant des superpositions, juxtapositions et traductions. Sa pratique photographique et cinématographique entretient des liens étroits avec son travail éditorial en sondant la matérialité des images dans le contexte des mondes digitaux, c’est-àdire des enjeux de circulation, de reproduction et d’altération. Consciente de la fascination exercée par les technologies numériques, elle interroge de manière critique nos rapports aux textes et aux images, informée par les questions de domination et de prédation qui en sont indissociables. À l’inverse, les formes qu’elle produit affirment leur accessibilité – dans une culture marquée par des échanges et des reprises libres – et transmettent des outils. En ce sens, le travail en collectif tient une place essentielle dans son approche artistique et politique. Magalie Vaz conçoit et participe activement à des espaces associatifs tels qu’un ciné-club (Noname Nomad Cinéma-Club, basé en Franche-Comté) ou une bibliothèque « spécialisée en art & pensées critiques d’un point de vue diasporique, panafricain et global » ouverte au public (Transplantation, situé à Paris). Vanessa Desclaux 2025
Vanessa Desclaux Titulaire d’un doctorat en Curating (Goldsmiths, Université de Londres), Vanessa Desclaux articule la recherche et la pédagogie à une pratique curatoriale transdisciplinaire. Elle est enseignante à l’École nationale supérieure d’art de Dijon depuis 2011, curatrice et critique d’art. Vanessa Desclaux a travaillé dans différentes institutions artistiques (Tate Modern, Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA) et a collaboré, en tant que commissaire indépendante, à des projets dans différents lieux en France et en Europe (De Appel Arts Centre, Amsterdam ; If I Can’t Dance, Amsterdam ; Bloomberg SPACE, Londres ; La Galerie, centre d’art de Noisy-le-Sec ; Frac FrancheComté ; CRAC Alsace ; RMN-Grand Palais).
Dakar, Sénégal, 2019, video, 3’38’’
Système de {poly}cultures, 2022, installation
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Planter des corps, 2022, édition (reader), 21 × 29,7 cm, 140 pages, à 2 exemplaires
IL RESTE DE L’ESPOIR Par Clément Willer
EN CES TEMPS DE TRIOMPHE PLANÉTAIRE DES FORCES POLITIQUES ULTRACONSERVATRICES, LES HÉRITAGES LES PLUS PRÉCIEUX DES LUTTES PASSÉES NE VONT PLUS DE SOI : IL NOUS FAUT LES DÉFENDRE, LES MOBILISER, LES RAVIVER. C’EST CE QUE FAIT, AVEC UNE ADMIRABLE DÉLICATESSE COMBATIVE, L’EXPOSITION « HOPE FOR CHANGE. HACKNEY FLASHERS, DE LONDRES À STRASBOURG », PRÉSENTÉE AU CEAAC. There is hope for change. So, we’ve got to fight. « Il reste un espoir que tout change. C’est pourquoi nous devons nous battre. » Ces phrases, que je traduirais ainsi en infléchissant légèrement leur signification pour l’adapter à la situation d’urgence dans laquelle nous nous trouvons, sont comme le refrain de l’exposition qui se tient en ce moment au Centre européen d’actions artistiques contemporaines (CEAAC) de Strasbourg, consacrée au collectif londonien féministe des Hackney Flashers et à l’actualité persistante des questions qu’elles posaient dans les années 1970. Les Hackney Flashers, les « exhibitionnistes de Hackney », avaient pour vocation d’exhiber un certain nombre de faits d’une évidence brutale, tenus ordinairement dans l’ombre : l’inégalité considérable des salaires entre femmes et hommes, la rareté voire l’absence d’options proposées par les pouvoirs publics en matière de garde d’enfants, ou
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encore le sexisme imprégnant insidieusement tous les discours et images en circulation. Les Hackney Flashers dénonçaient inlassablement ces injustices, entre autres à travers des séries de photographies ou de collages essaimées en divers lieux. La commissaire de l’exposition Camille Richert a sélectionné quelques-unes de ces réalisations qui sont présentées en dialogue avec les travaux de trois artistes et chercheuses contemporaines, Claude Dugit-Gros, Julie Luzoir et Pascaline Morincôme. Car si les membres des Hackney Flashers encore en vie ont accepté que se tienne cette rétrospective, c’était à une condition : que l’accent soit mis sur le contexte, non plus londonien, mais strasbourgeois, autrement dit sur la situation des femmes et sur tous les mécanismes latents de l’oppression quotidienne ici et maintenant. Alors que j’allais voir l’exposition par un jour particulièrement froid de novembre, à l’heure où
Hope for Change © Emilie Vialet
la nuit commence à tomber alors que l’après-midi vient à peine de commencer, son actualité brûlante m’est apparue sans tarder. Dans le hall d’entrée, m’arrêtant devant la constellation de photographies en noir et blanc prises dans le quartier de Hackney à Londres dans les années 1970, je regardais ces femmes qui travaillent dans des usines, dans des crèches, qui jouent avec les enfants, changent leurs langes, en prennent soin. Sur certaines de ces images, on distingue ce qui ressemble à des manifestations organisées ou improvisées par les Hackney Flashers, dans un mélange de colère et de joie. On peut lire diverses banderoles et pancartes, comme celle-ci, tenue par un enfant qui paraît l’avoir peinte lui-même : A Nursery Is My Right. « Une crèche, c’est mon droit. » Ou comme cette autre, tenue par une militante qui avance, les cheveux au vent, un sourire déterminé sur les lèvres : Children Under Threat. « Enfants en danger », pourrait-on
dire (tout en remarquant qu’en anglais les initiales de ce slogan forment le mot cut, « coupe », ce qui fait référence, j’imagine, à quelque coupe budgétaire des pouvoirs conservateurs). Children Under Threat : j’ai relu ce slogan plusieurs fois, jusqu’à ressentir une peur étrange qui commençait à me glacer le sang et à figer le cours de mes pensées. Je n’ai pas tout de suite compris pourquoi. C’est seulement en me souvenant de quelque chose que j’avais lu le matin même, à la une des journaux de ce jeudi 20 novembre, que j’ai compris. Toute la presse s’était fait le relai de ces paroles du chef d’état-major des armées qui venait de déclarer que, devant la menace russe croissante, la France devait « accepter de perdre ses enfants ». D’un côté, j’avais sous les yeux ces images de femmes s’attelant avec patience au labeur d’élever les enfants et d’en prendre soin, leur lisant des histoires, leur préparant des bols de céréales, regardant avec
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eux par la fenêtre la neige qui tombe. D’un autre côté, me revenait en mémoire cette image d’un homme de pouvoir discourant dans son costume finement brodé de galons d’or, promettant à ces mêmes enfants la mort sur les champs de bataille, avec cette compassion paternaliste qui ne coûte pas grand-chose à ceux qui annoncent un désastre tout en sachant qu’eux-mêmes ne seront pas dans la posture la plus vulnérable. La rencontre de ces images provoqua en moi une soudaine collision dialectique, lourde de sens. En continuant à parcourir l’exposition, tout en apprenant un certain nombre de choses concernant l’effervescence féministe dans le Londres des années 1970, on est plusieurs fois ramené à l’air du temps qui est le nôtre. Sur un mur, une œuvre graphique de Julie Luzoir donne à voir deux femmes qui promènent un enfant dans une poussette, tandis qu’une multiplicité de paroles et de pensées flotte autour d’elles, reflétant ce qu’elles ont pu se dire ou ce à quoi elles ont pu penser, en se promenant dans les parcs et dans les rues de la ville. « Pastèque & knacks… Est-ce que ça fait de moi une mauvaise mère ? » se demande l’une des deux femmes. « Courage dans ce monde nouveau », murmure l’autre, comme pour elle-même. Un peu plus loin, sur le même principe, ce sont les pensées d’une grand-mère s’occupant de ses petits-enfants qui nous sont livrées dans un désordre nébuleux et recouvrent le mur. Il lui arrive d’incriminer le patriarcat : « Élever les gamins de mes gamins ! Ça s’arrête jamais, bordel ! » Il lui arrive aussi d’être tendre : « Soyez sages, mes chéries ! » Ou encore de s’inquiéter : « Quel avenir vont-ils avoir avec le changement climatique ? Pauvres petits… » On pourrait ajouter (ce qu’on est d’ailleurs invité à faire, sur des feuilles de papier reproduisant l’œuvre conçue comme un work in progress) : « Quel avenir vont-ils avoir avec ces guerres qui font rage ou qui se profilent ? Pauvres petits… » Même si je n’ai pas d’enfants, il m’arrive aussi de me poser ces questions, en me promenant dans les rues, en apercevant un tout petit enfant qui ne dit rien, mais regarde tout ce qui se passe avec ses grands yeux. « Allez, courage », peut-on encore lire, dans le flux des pensées qui traversent l’esprit de cette grand-mère imaginaire. Comment vivent les mères, comment vivent les enfants, un très beau film, qui passe un peu plus loin dans une petite salle en retrait, en témoigne également. Exhumé des archives de la Mémoire des Images Réanimées d’Alsace (MIRA) par Pascaline Morincôme, Les enfants de est un court-métrage documentaire réalisé par CharlesHenri et Huguette Waag, couple strasbourgeois de militants communistes pour qui il s’agissait,
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comme pour les Hackney Flashers, de détricoter la démarcation entre vie domestique et enjeux politiques. À sa manière, il raconte le quotidien d’une mère alsacienne en 1970, scandé par diverses obligations domestiques. De retour des courses, elle est accueillie dans l’appartement par ses nombreux chats et par ses deux fils qui lui demandent : « Maman, qu’est-ce qu’on mange ce soir ? » Elle répond : « De la tarte flambée. » Les deux garçons s’en réjouissent : « Oh, punaise ça va être bien. » Défilent ensuite plusieurs plans fixes envoûtants : on voit la mère qui lit à haute voix les instructions de préparation sur l’emballage de la tarte flambée industrielle qu’elle vient d’acheter, on voit les rues de la Meinau sous la neige par la fenêtre, on voit les files de voitures qui passent dans la nuit. Ces plans n’ont rien à envier au cinéma expérimental des mêmes années : ils peuvent rappeler certaines séquences silencieuses dans Jeanne Dielman de Chantal Akerman, comme le suggère Pascaline Morincôme, ou dans Nathalie Granger de Marguerite Duras, ai-je songé pour ma part. Parallèlement, les deux garçons jouent, se chamaillent, regardent des dessins animés, font leurs devoirs. À un moment, l’un d’eux lit un texte troublant de vérité : « Il faut vivre parmi nos familles pour voir ce dont nous souffrons et comment on peut y remédier. On n’a pas fait d’étude approfondie du problème. Ces messieurs qui nous gouvernent possèdent des voitures luxueuses et des millions en banque. Mais ils ne voient pas ce qu’il y a en dessous, là où vivent les pauvres. Ils ne viendraient même pas regarder à travers les vitres de leurs voitures. » Ces « messieurs qui nous gouvernent », qu’ils accumulent des millions ou qu’ils planifient des guerres, ce sont eux qui semblent éteindre tout espoir. Mais en sortant de la petite salle où l’on peut voir ce film, on passe à côté d’une paire de grands rideaux noirs où l’on retrouve encore une fois cette devise empruntée aux Hackney Flashers : There is hope for change. So we’ve got to fight. Le finissage de l’exposition aura lieu, non par hasard, le 8 mars. Ces rideaux seront alors décrochés, et serviront de banderoles, dans le cortège de la grande manifestation prévue pour la journée internationale des luttes pour les droits des femmes. — HOPE FOR CHANGE. HACKNEY FLASHERS, DE LONDRES À STRASBOURG, exposition au CEAAC jusqu’au 8 mars, à Strasbourg ceaac.org
PASCAL BASTIEN,
LA VIE COMME ELLE VIENT Texte : Nicolas Bézard ~ Photos : Pascal Bastien
PHOTOGRAPHE D’UN QUOTIDIEN PERMÉABLE AUX SOUBRESAUTS DU MONDE, PASCAL BASTIEN PUBLIE TU GÈRES LA FOUGÈRE, DEUXIÈME TOME D’UNE SAGA PHOTOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE. AU MÊME MOMENT, SON ŒUVRE FAIT L’OBJET D’UNE EXPOSITION ÉPONYME À LA FILATURE DE MULHOUSE. La vie, c’est du linge qui sèche au soleil, des pommes, des noix, le jouet d’un enfant posé sur une table. Un genou qui saigne, des amants couchés dans l’herbe, une petite chèvre intrépide. De la crème chantilly en bombe qu’on vaporise directement dans la bouche. Des appartements qu’on vide. Livres après livres, quelque part entre la tendresse d’un Boubat et l’humanité sans fard d’une Diane Arbus, Pascal Bastien écrit sa vie avec des images et des mots bien sentis. Dans Tu gères la fougère, faisant suite à La poudre d’escampette (2024), Aujourd’hui, c’est toujours maintenant ? (2015) et Comme neige au soleil (2013), le photographe strasbourgeois, qui signe régulièrement des portraits pour la presse française et internationale (Le Monde, Libération, The New York Times, etc.), continue de guetter les épiphanies du quotidien autant que l’apparition des premières fissures sur la façade mal ripolinée du réel. Aux étés buissonniers qui, dans les opus précédents, faisaient la part belle aux jeux d’enfants, succèdent les interrogations d’un
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homme confronté à l’usure de la vie conjugale, tout comme celles du fils témoin du vieillissement de sa mère, ou de l’amoureux coupé dans son élan par la pandémie. On referme ces pages émouvantes avec l’envie de faire le point sur nos propres vies, l’âme revigorée par ces images faussement indolentes où rien n’est décisif, mais où tout demeure essentiel. Tu gères la fougère, c’est à la fois le titre du livre qui vient de paraître chez Médiapop et celui de l’exposition monographique que te consacre La Filature en ce début d’année. Je me suis dit qu’on allait reprendre l’intitulé du bouquin, pour rester dans l’actualité de ce moment.
Mais une exposition, c’est très différent d’un livre. Celle-ci fait le lien entre les quatre ouvrages que j’ai publiés avec Médiapop et qui sont centrés sur ma vie quotidienne, ma famille, mes proches. Des images qui couvrent une longue période, de 2012 à 2025. Et si le dernier volume s’arrête en 2020, pour l’expo, j’ai souhaité montrer quelques photos réalisées depuis et qui n’ont jamais été publiées. Comment as-tu travaillé avec Emmanuelle Walter, responsable de la galerie ? Emmanuelle avait envie de quelque chose qui tourne autour de l’idée de famille, au sens élargi du thème. Ça faisait sens avec les trois séries proposées par Anne Delrez de la Conserverie, issues d’un fond de photos de famille, et qui sont exposées en même temps que les miennes dans un espace dédié de la galerie. J’ai voulu étoffer mon corpus en incluant quelques photos plus anciennes. Au total, sur les 120 images que je présente, une centaine n’a jamais été tirée. C’est aussi quelque chose d’assez nouveau en termes de scénographie, je pense, par exemple, à un mur thématique où il n’y a que des images sur l’adolescence, pour la plupart inédites. Tu gères la fougère est donc le dernier volet d’une narration photographique entamée en 2013. Comment cette histoire a-t-elle commencé ? Ça faisait longtemps que j’avais des idées de narration. J’avais envie de faire un livre qui se rapprocherait du roman graphique, une forme que j’aime bien. D’ailleurs, j’avais fait des essais de maquette mêlant photos et dessins. Et puis un jour j’ai montré ça à Philippe Schweyer et il m’a dit : « C’est trop compliqué tes trucs avec le dessin. Mais tes photos, elles sont super. » J’ai préparé des séquences avec juste de la photo et du texte, et ça lui a plu. Cela a donné ce premier tome, Comme neige au soleil. Depuis, tu es resté fidèle à Médiapop. Je sais que Philippe est un éditeur qui donne beaucoup de liberté à ses auteurs.
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Presque trop parfois, même si c’est très agréable de sentir sa confiance et sa fidélité. C’est le défaut de sa qualité, disons [rire]. Pour les deux derniers livres, j’ai pu compter sur l’aide d’Isabelle Rouvillois, qui est iconographe. Ses retours m’ont forcé à être plus exigeant en termes de narration. Elle m’a aidé à me poser les bonnes questions : qu’est-ce que c’est que ce livre ? Est-ce qu’après avoir fait un livre sur ton père, tu vas en faire un sur ta mère ? Ou est-ce un bouquin sur tes amoureuses ? Des choses comme ça. À chaque fois qu’elle me posait des questions, j’essayais de répondre en cherchant des images. Tu parlais du dessin. C’est une pratique que tu poursuis ? Disons que j’ai toujours des projets, mais je n’ai pas assez de temps pour les réaliser. Peut-être qu’un jour je vais me pencher plus sérieusement sur la question. Comment ça existe par rapport à ta photo ? Des photographes célèbres comme Henri CartierBresson se sont mis à dessiner, mais plutôt à la fin de leur vie. Moi, c’est l’inverse. J’ai commencé à dessiner quand j’étais ado, avant d’entrer aux Arts décoratifs où j’aimais faire du dessin d’observation. Ensuite, j’ai continué en touchant également à la peinture. Quand tu dessines, tu t’arranges avec la réalité. Alors qu’en pratiquant une photo documentaire comme la mienne, tu ne peux pas vraiment transformer les choses. Je peux me déplacer, je peux avancer ou reculer, mais c’est à peu près tout. Je pense que c’est ça qui me plaît, cette façon de créer une image avec le réel sans pouvoir totalement le maîtriser. Comment as-tu trouvé cette forme singulière qui mêle des courts textes et des images ?
Au départ, c’était juste une expérimentation. Un matin, je me suis lancé et très vite, une histoire est apparue. Ça m’a donné envie de continuer. Souvent, les livres photo se résument à une compilation de belles images. Le fait d’entrer dans quelque chose de narratif me sortait de ça. L’idée, c’était d’aller chercher des photos pour faire vivre un récit. Et parfois, ces images n’existaient pas. Par exemple, l’épisode des attentats du 13 novembre. Ce soirlà, j’étais à Paris pour la sortie de mon deuxième livre. Je devais ensuite me rendre à une fête donnée dans les locaux de Libération, à République. On entend des coups de feu, je fais une photo. Et puis le lendemain, je n’ai envie de rien, surtout pas de sortir. Je rentre chez moi. Et cinq ans après, au moment de consacrer un chapitre à cet épisode, je me dis que ça aurait été bien d’avoir plus de matière, parce que finalement, je ne l’ai pas la photo. J’ai juste une image de l’après avec les bougies, les fleurs et les hommages sur le trottoir… donc ça veut dire que je ne photographie pas tout. Parfois, j’ai l’histoire, mais je n’ai pas l’image, alors je dois la faire apparaître d’une autre façon. Tu laisses toujours au minimum cinq ans entre le moment où a été faite la photo et la publication du livre ? Oui. Ça rend certaines choses plus faciles à raconter. Dans La poudre d’escampette, je parle de la mort de mon père. C’est moins pénible de raconter un décès plusieurs années après. Je pense que je n’aurais pas pu le faire dans les semaines ou les mois qui ont suivi. Avec du recul, certaines situations sont dédramatisées. On peut même les regarder avec humour. Cette manière de fonctionner te permet de ne pas te conformer au moule de la photo contemporaine ou plasticienne et de ses mots-valises, où il s’agit plutôt de « questionner » ou d’« explorer » des thématiques à travers des séries. Je les achetais, ces bouquins, mais je ne les ouvrais pas. Ils restaient sur l’étagère. Je me suis dit : tiens, est-ce qu’on pourrait pas proposer des livres qui se liraient comme des romans ou des bandes dessinées ? Tu as ce geste de produire des frottements narratifs avec des images et des mots, y a-t-il des livres qui te l’ont inspiré ? Quelques-uns, oui, comme Le Désert américain de Raymond Depardon, dans lequel il évoque un ami disparu. Depardon écrit ce qu’il ressent au moment où il photographie et son texte n’est pas une simple légende. Il acquiert une autre dimension. Je me sens assez proche de ce ton-là, très personnel. Cela me rappelle cette page de Correspondance new-yorkaise dans laquelle Depardon montre une photographie des toilettes « dames » à l’étage d’un gratte-ciel puis évoque, dans le texte en dessous, les moissons qui commencent au même moment
dans sa région natale, la Dombes. On retrouve l’idée de mots qui viennent en relai de l’image, plutôt qu’en ancrage, et qui donnent à ressentir ce que la photo ne montre pas. En effet, je m’inscris plutôt dans cette culture-là. Sophie Calle n’est pas très loin de ça, elle non plus. Récemment, je me suis replongé dans Suite vénitienne, où elle suit un homme dans les rues de Venise. Elle aussi travaille la photo et le texte comme des éléments de narration qui s’influencent l’un l’autre. Ta famille, tes proches, tes amours, passés et présents, apparaissent dans tes livres. Tu donnes à voir certains moments de leur intimité. Comment travailles-tu avec cette matière sensible ? Te fixes-tu certaines limites à ne pas franchir ? J’élabore une maquette et, ensuite, je la montre aux gens en leur demandant s’ils sont d’accord pour être dans le livre. Ils connaissent mon travail donc en principe, ça se passe bien. Pour le dernier livre, j’ai eu deux ou trois remarques de personnes qui ne se sentaient pas à l’aise avec une image qui les concernait. Dans ce cas, pas de problème, on l’enlève ou on la remplace par une autre. Il arrive aussi que ce soit moi qui me pose des questions. Par exemple dans Tu gères la fougère, la séquence sur Audrey, qui se termine par une photo où on la voit recouverte de billets de banque [en couverture de ce numéro]. La photo est dingue, mais il fallait quand même qu’elle soit OK, car ce n’est jamais que ma vision des choses. Heureusement, ça l’a plutôt fait marrer. Tes livres abordent l’intime de façon allusive, légère, pudique. J’aime beaucoup ce que tes textes font à tes images, et vice versa. Cela peut être de l’ordre du décalage ou du hors-champ. Et c’est souvent dans l’interstice entre les deux que vient se loger une émotion poétique, comme dans cette photo d’un bouquet de fleurs posé sur une table, entouré de deux petits tas de fanes distincts, séparés. La phrase qui l’accompagne, « La vie familiale est tendue », est prémonitoire. Je pense aussi à cette image où ton père réapparaît à la fin de La poudre d’escampette et où tu écris : « Mon père m’ouvre la porte, et me dit qu’il n’est pas mort. » Ce sont des choses que j’essaie de consigner dans des carnets. Cet exemple avec mon père vient d’un rêve que j’avais noté. Je ne tiens pas de journal, mais ça pourrait m’aider car souvent je manque d’éléments. Mon journal intime, c’est un peu la somme des négatifs qui se succèdent. Mais un négatif est trompeur. Il ne représente jamais que 1/125e de seconde. Souvent, je tombe sur une image que j’ai faite et je ne sais pas ce que c’est. J’ai oublié. Je découvre beaucoup d’images comme ça. Et parfois, c’est le contraire. Celle que tu as espérée n’existe pas. Tu te dis qu’elle va être super, cette image, et en fait non, elle est juste nulle [rire]. J’ai redécouvert beaucoup d’images que je ne connaissais pas en feuilletant mes classeurs de négatifs. Isabelle m’a d’ailleurs un peu aidé dans ce sens. Dans La poudre d’escampette, il y a ces enfants qui montent un escalier habillés en Rois Mages. Cette image, je ne l’avais jamais vue. J’étais passé à côté. Donc je passe mon temps à chercher des images qui n’existent pas et à en trouver d’autres dont j’ignorais l’existence. J’ai remarqué que lorsqu’on désire trop fortement une image, soit elle ne vient jamais, soit elle arrive, mais elle n’est pas si importante que ça. Souvent, ce n’est pas celle-là qu’on retient à la fin. J’ai l’impression qu’il ne faut pas être trop dans l’intention, sinon on court le risque de s’enfermer dans un fantasme, une photo que l’on fait juste pour soi, pas pour les autres. C’est pour ça que je fais de la photographie. Pour cette maîtrise de la non-maîtrise, de la surprise. Dans mon cas, en plus, il y a cette imprévisibilité de l’argentique qui joue aussi beaucoup sur la fragilité du travail.
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Tu restes fidèle à l’appareil moyen format et au film noir et blanc. Tu as mis tu temps à trouver ces outils, cette écriture ? Dans les années 2000, je bossais beaucoup pour la presse en moyen format argentique. Ça me plaisait bien de faire peu d’images, de réfléchir avant, de me placer, d’aller lentement. Très vite, j’ai eu envie d’en faire pour moi. J’ai redécouvert les petits appareils bi-objectifs, comme le Lubitel. C’était chouette, mais il y avait un peu trop d’avaries techniques, alors j’ai acheté un Rolleiflex, qui est un appareil assez contraignant, pas très souple, et qui connaît lui aussi son lot de merdes techniques [rire]. Mais elles font partie du processus. C’est d’ailleurs ça qui me motive à utiliser ces boîtiers car à longueur de temps, dans ma pratique de photographe de presse, je dois faire des images « efficaces ». Ce côté aléatoire, plus bordélique et fragile, j’en ai besoin pour me désintoxiquer du numérique et de son abattage. En parlant du photojournalisme, tu portes parfois un regard incisif sur cet univers. Je pense au récit que tu fais de ton séjour à Visa pour l’Image à Perpignan, dans La poudre d’escampette. Tu pointes alors le décalage entre la gravité des sujets exposés et l’ambiance un rien décadente des soirées festivalières. Tu ironises sur les génuflexions de jeunes arrivistes courtisant des personnalités influentes dans le métier. Quelques années plus tard, je ne pense pas que les choses aient beaucoup changé, si ce n’est que de plus en plus de photographes s’inquiètent de leur avenir à cause de l’intelligence artificielle, qui est la grande angoisse du moment. Nous, photographes documentaires, sommes sans doute moins affectés par l’IA, car on travaille avec une matière humaine, et je ne vois pas comment elle pourrait être remplacée. Attentif à l’évolution de ton métier, tu parles aussi de cette « Instagramisation » plus ou moins forcée des photographes. Alors que, « comme tout le monde », tu ouvres un compte sur la plateforme, tu as cette réflexion : « Je pense que tous les photographes se sont fait couillonner. Les images que nous prenons soin de penser et de réaliser sont mélangées à des millions d’autres, de toutes sortes, notre travail professionnel est dilué et devient illisible. » Et encore, à l’époque où j’ai écrit cela, on ne pouvait pas encore poster de contenu vidéo sur Instagram. Ce n’était que de l’image fixe. Aujourd’hui, tu vois des photographes qui filment des « reels » de leurs photos fixes pour être vus, ça devient un peu débile. Il y a comme une sorte d’injonction angoissante à toujours devoir publier sur les réseaux autour de son art. Les artistes se muent en chargés de leur propre communication.
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En effet, on en vient à se demander à quelle heure il faut publier sa photo pour qu’elle soit vue du plus grand nombre. Ce genre de petites stratégies un peu mesquines… Il y a certainement une vie possible sans tout ça, des gens qui ne s’épuisent pas là-dedans. Mais souvent, c’est parce qu’ils ont déjà de la notoriété. Un jeune photographe qui se lance aujourd’hui est obligé de maîtriser parfaitement ces choses-là. La photo était présente dans ton enfance, ton adolescence ? Oui, j’en ai toujours fait. À 12 ou 13 ans, je piquais l’appareil photo de mon père. À 14 ans, on m’en a offert un. Après, j’ai fait les Arts déco et j’ai passé trois ans à l’atelier photo, où j’ai acquis les bases techniques qui me manquaient. J’y ai appris à faire du tirage, et aussi, je crois, à me poser les bonnes questions par rapport au médium. Beaucoup de photographes intéressants sont comme toi passés par les Arts décoratifs de Strasbourg. Je pense notamment à Ayline Olukman ou à Thomas Boivin. J’ai le sentiment que les photographes ayant suivi ce cursus proposent des choses moins attendues, moins uniformisées que les diplômés de l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles, par exemple. Les Arts déco, c’est l’atelier de service. Tu peux l’utiliser pour expérimenter toutes sortes de choses différentes. Moi, j’étais en communication graphique, mais j’aurais aussi pu aller en illustration car j’étais dans une forme narrative de l’image. Une des choses importantes qu’on m’a enseignées là-bas, c’est de jouer avec les codes de l’image pour en faire des histoires. Sans jamais te départir d’un regard sur le contemporain, un regard documentaire sur la France de ces quinze dernières années. Je reste un photographe documentaire. C’est la vie qui m’intéresse. D’ailleurs, il y a des gens qui m’ont dit que je laissais moins de place à la grande histoire dans Tu gères la fougère, pour me concentrer sur ma vie personnelle. Pourtant, je parle du Covid. Mais comme pour beaucoup de gens, c’est un moment où la grande histoire est venue percuter la petite, où un truc qui se passait à l’échelle de la planète s’est soudain retrouvé dans nos cuisines ou nos chambres à coucher. Ce regard rétrospectif que tu portes sur cette multitude de choses qui constituent une vie – le bonheur de la parentalité et du couple, les surprises du quotidien, la douleur du deuil ou de la séparation –, n’est-ce pas chez toi une façon de se dire : tout ceci – ces journées, ces voyages, ces gens, ces rires et ces larmes – c’est à moi, ça ne disparaîtra pas, c’est fixé pour toujours ?
Difficile de répondre à cette question. Peut-être que le risque, dans mon cas, serait de me mettre à vivre par procuration, des années après que les choses se soient passées. Après, c’est une histoire que je raconte, et donc pas forcément la vérité, même si bien sûr j’essaie d’être sincère et que chaque photo témoigne de quelque chose qui a existé. La seule chose qui m’appartient, c’est ce que j’ai vu au moment de photographier, et ce que j’ai ressenti dans l’instant où je l’ai écrit. Peut-être que si je faisais ces livres aujourd’hui, je verrais les choses différemment. Donc il y a cette dimension d’instantanéité qui correspond à l’état d’esprit dans lequel je suis au moment où je fais les choses. J’ai l’impression que tu es pris entre deux temps, celui de l’instant et celui du souvenir. L’autre jour, je suis tombé sur un truc, c’était Albert Einstein qui expliquait sa théorie de la relativité. Il disait qu’une heure pouvait se vivre de mille façons suivant qui tu es, où tu es, dans quel état d’esprit, etc. La vie ne passe jamais d’une manière uniforme et moi, avec ma subjectivité, je travaille à la remettre dans un fil photographique. C’est tout de même une drôle de chose, la photographie : ces microsecondes qui racontent des histoires longues… — TU GÈRES LA FOUGÈRE, Pascal Bastien, Médiapop Éditions — TU GÈRES LA FOUGÈRE, Pascal Bastien — S’ÉCRIRE, Anne Delrez, La Conserverie, un lieu d’archives expositions du 14 janvier au 1er mars à La Filature Scène nationale, à Mulhouse www.lafilature.org
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Vue de l’exposition « Theatre of Cruelty » au Casino Luxembourg, 2025. Photo © Marc Domage - Tadeusz Kantor © Centre for the Documentation of the Art of Tadeusz Kantor CRICOTEKA, Krakow - Pan Daijing, Cream Cut 1&2, 2024-2025, installation view, 2025, courtesy of the artist.
Theatre of Cruelty « Theatre of Cruelty » nous balance la douloureuse absurdité de nos existences droit dans les yeux. Sinistres machines de torture, totems traumatiques, visions dark et exploration des tréfonds de nos pulsions, elle rassemble neuf artistes autour de l’héritage d’Antonin Artaud. Chantre d’un théâtre expérimental et radical, son évocation colore les salles du Casino d’une aura sombre et tragique. La scénographie drape les lieux d’un voile noir et invite le spectateur à vivre un moment d’une rare intensité. Une exposition qui se traverse comme un rituel de passage, pour mieux exorciser ses démons et toucher du doigt l’envers de l’être. (M.M.S.) Jusqu’au 8 février Au Casino Luxembourg, à Luxembourg ville www.casino-luxembourg.lu
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David Claerbout Five Hours, Fifty Days, Fifty Years Transe pyromane, déforestation artistique, oiseaux essoufflés et autres paysages en mutation : David Claerbout s’empare des paradoxes du retour à la nature pour mieux bousculer nos a priori. À la croisée du cinéma expérimental, de l’installation vidéo et de l’animation numérique, l’artiste belge fabrique une série d’univers où il n’est plus question ni de vrai ou de faux mais d’expérience hybride. Projetées sur une série de grands écrans, ses œuvres aux lignes fascinantes estompent la frontière entre l’homme et la technologie. (M.M.S.) Jusqu’au 22 février À la Konschthal Esch, à Esch-sur-Alzette www.konschthal.lu
David Claerbout, Konschthal Esch, photo © Christof Weber
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Louise Nevelson. Mrs. N’s Palace. L’excentrique Louise Nevelson excelle dans les hommages verticaux. Ses étonnantes sculptures s’accrochent aux murs, poussent de bric et de broc et déploient leurs volumes avec une élégance monochrome. C’est avec un plaisir non contenu que l’on découvre celle que ses voisins nommaient Mrs. N et qui, parée de turbans et bijoutée, allait glaner les rebuts du Manhattan des sixties. Sous ses doigts, le fretin urbain (rampes, corniches, lattes et autres chutes de bois) devient architecture rêvée. Quelque part entre la skyline et le palais bricolé, le cubisme chic et l’accumulation, son œuvre manie les contrastes avec une audace inédite. (M.M.S.) Du 24 janvier au 31 août 2026 Au Centre Pompidou-Metz, à Metz www.centrepompidou-metz.fr
Louise Nevelson, Sky Cathedral iii, 1959 © Estate of Louise Nevelson. Licensed by Artist Rights Society (ARS), NY/ADAGP, Paris Photo : © Collection Kröller-Müller Museum, Otterlo, the Netherlands / Marjon Gemmeke.
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© Marie-Mam Sai Bellier - © Ville de Nancy
Cœur de Marie Pur produit de la Gen Z, Marie-Mam Sai Bellier chemine entre le design graphique, la typographie et le monde de l’édition. Son esthétique hybride les genres, des typos expérimentales aux lettrages d’inspiration vintage, de l’univers de la mode à celui du gaming. À Nancy, elle présente une série de pièces de verre et de fer qui se lisent comme un alphabet tridimensionnel. Elles déroulent un répertoire de formes singulier, à la fois cryptique et universel, où cœurs brisés, références florales et clin d’œil aux courbes de l’Art nouveau s’entremêlent. (M.M.S.) Jusqu’au 31 mars Au musée des Beaux-Arts de Nancy www.musee-des-beaux-arts.nancy.fr
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Robert Weaver / Tomi Ungerer. L’illustration en action
Robert Weaver, Dessin sans titre © Dépôt collection particulière Antonia Pelaez et Francesca Weaver. Photo : Mathieu Bertola
Les dessins de Robert Weaver sont gorgés d’une vitalité sans pareille. Son trait vif, qui flirte parfois avec la désinvolture du croquis, est fortement arrimé à la réalité politique et sociale du monde. Ses reportages illustrés, dont il fut l’un des pionniers au tournant des sixties, ont une patine unique. Des Kennedy aux derbies du Kentucky, il parvient à trouver l’équilibre entre journalisme et vision artistique. Pour Tomi Ungerer, qui suivra sa trace au pays de l’oncle Sam, Weaver a « révélé le potentiel visuel de l’Amérique ». Leur complicité visuelle, mêlant liberté de ton et goût pour la satire, saute aux yeux. (M.M.S.) Jusqu’au 15 février Au musée Tomi-Ungerer, à Strasbourg www.musees.strasbourg.eu
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Prendre le temps Christiane Fath et François Bauer « Prendre le temps » est une installation immersive à deux voix qui célèbre les joies de la couleur. Il faut dire que Christiane Fath et François Bauer ont l’art particulièrement ludique. La première joue avec le textile et ses plis, bariole le tissu d’histoires et de motifs, évoque des territoires perdus ou rêvés. Le second en découd avec les volumes, détourne les objets et s’amuse des illusions d’optique avec ses faïences dessinées ! Ensemble, ils habitent la Kunsthalle de leurs créations, et nous enjoignent à décélérer… en douceur ! (M.M.S.) Du 6 février au 24 avril À la Kunsthalle, à Mulhouse www.kunsthallemulhouse.com
Faire surface - Rouge - La Dot, 2024 © photo : DDA La Réunion Acrylique sur linge de maison ancien en lin (drap du xviiie), 320 × 237 cm.
Une tranche de soleil, 2024 © photo : François Bauer Faïence, porcelaine, engobes, oxydes, émaux sans plomb, émaux à froid, 36 × 32 × 16 cm
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25 ans d’acquisitions Véritable ADN du musée, les collections racontent les choix passés et déterminent les acquisitions futures d’une institution. C’est autour de l’oscillation passionnante entre l’histoire d’une collection et ses orientations contemporaines que s’articule cette exposition. En 93 œuvres, elle raconte 25 ans d’acquisitions et dessine le portrait d’un musée tourné vers l’art régional. Outre les œuvres du xixe siècle caractéristiques des fonds mulhousiens, on se laisse surprendre par l’excellent corpus photographique (Paul Kanitzer, Françoise Saur, Christian Glusak…) et par la vitalité de la scène contemporaine locale (Véronique Arnold, Anne-Sophie Tschiegg, Bernard Latuner, Géraldine Husson, Naji Kammouche, Daniel Tiziani, Mitsuo Shiraishi, Vito Cecere…). (M.M.S.) Jusqu’au 4 mai, Au musée des Beaux-Arts de Mulhouse, à Mulhouse www.beaux-arts.musees-mulhouse.fr
Françoise Saur, Roses Lianes de la série Composition sur le marbre © Françoise Saur/Musée des Beaux-Arts de Mulhouse
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Métamorphose, 13e édition de talents contemporains
© Aurélie Scouarnec, Feræ, 2021 - Collection Fondation François Schneider
Depuis 2011, la Fondation François Schneider débusque la source vive des talents contemporains. Pour cette nouvelle édition, ce sont sept artistes internationaux qui livrent leurs métamorphoses aquatiques dans des registres aussi variés que l’installation, la sculpture, la photographie ou la broderie. De la poésie des jardins iraniens irrigués de lapis lazuli aux étranges organes d’une fontaine matricielle, jusqu’aux cours de natation fantasmés en plein désert, la dynamique des fluides n’a pas fini de nous surprendre ! (M.M.S.) Jusqu’au 29 mars À la Fondation François Schneider, à Wattwiller www.fondationfrancoisschneider.org
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© MYCKET, Dream Castle. Courtesy des artistes. Photo : A. Mole.
Inspiraling Mêlant souffle créatif et cercle vertueux, Inspiraling est un néologisme gorgé d’espoirs. Il convoque les pouvoirs de la communauté, célèbre le collectif et la force des amitiés créatives. Pensé comme une œuvre d’art totale, le projet s’articule autour d’un groupe d’amis (éditeurs, artistes, enseignants…) qui partagent un lieu de vie et de travail. À Bruxelles, ils rénovent en cœur la maison qui les accueillera bientôt. Et déjà, l’architecture brouille les pistes entre le fonctionnel et l’émotionnel. En lançant une passerelle entre la Belgique et l’Alsace, cette exposition récolte les souvenirs d’un passé et d’un futur communs (de la grille forgée du portail de la résidence à la nappe porteuse des traces d’un dîner partagé) et offre une constellation de possibles. (M.M.S.) Jusqu’au 1er mars Au CRAC Alsace, à Altkirch www.cracalsace.com
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Structures en dérive S’amuser à bifurquer, prendre les voies parallèles de la représentation, faire de l’art un terrain d’expérimentation où ce que l’on voit n’est pas forcément le plus important : « Structures en dérive » affiche neuf artistes internationaux pour mieux interroger la photographie contemporaine. Compositions abstraites comme des aurores boréales (Janik Bürgin), géopolitique du paysage urbain (Christian Werner), camera obscura pour renouer avec le temps de l’image (Julian Salinas) ou encore journal intime visuel shooté à l’iPhone (Mariejon de Jong-Buijs), l’expo déroule diverses tentatives de réinventer le regard. (M.M.S.) Jusqu’au 1er mars À la Fondation Fernet-Branca, à Saint Louis www.fondationfernet-branca.org
© Martin Bilinovac, Gewächshaus III.
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Carolina Fonseca, Baptême © Carolina Fonseca. Photo : Blaise Adilon
Carolina Fonseca, je rumeur, nous vacarme Ce sont trois visages qui émergent d’un ailleurs tenu secret. Trois êtres de faïence dont les paupières, micloses, flottent entre deux mondes. Cette installation sculptée nous immerge en douceur dans l’univers de l’artiste colombienne Carolina Fonseca. Autour d’elle, graphites cotonneux, végétaux hybridés et bols anthropomorphes complètent le voyage. Ode au végétal et à ses métamorphoses, hommage aux rituels ancestraux et aux symboles qui nous lient, « Je rumeur, nous vacarme » murmure le désir implacable de fusion entre l’Homme et le sauvage. (M.M.S.) Jusqu’au 1er mars Au Frac Franche-Comté, à Besançon www.frac-franche-comte.fr
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Carl Cheng : Nature Never Loses En six décennies de création, la fascination de Carl Cheng pour les phénomènes naturels est restée intacte. L’impermanence, l’érosion, la décomposition ou les variations météorologiques sont au cœur de son travail. Mais pour l’artiste californien, fortement inspiré par le design industriel, pas question de verser dans le Land Art traditionnel. Ses paysages plastiques, machines nature et autres dispositifs mécaniques empruntent plus aux avancées technologiques qu’à la poésie des éléments. Volontiers expérimentales, elles s’emparent pourtant de la tension entre technologie et nature avec une prescience étonnante. (M.M.S.) Jusqu’au 10 mai Au musée Tinguely, à Bâle www.tinguely.ch
Carl Cheng, Early Warning System. Photo : Robert Cahen
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Jean Dampt. Tailleur d’images Côté sculpture, le musée des Beaux-Arts de Dijon nous enchantait déjà avec l’élégant bestiaire de François Pompon, fleuron incontesté de ses collections. Depuis le 7 novembre, il nous surprend avec un autre sculpteur local, le « tailleur d’images » Jean Dampt. En plus de 160 objets et œuvres d’art, on apprend à connaître cet artiste trop vite oublié, qui, du symbolisme à l’Art nouveau, est devenu maître du gothic core façon xixe. De la dévotion du jeune saint Jean-Baptiste aux déboires de la fée Mélusine en passant par de très émouvants portraits, il a su donner vie à l’ivoire, l’acier ou même le bois. (M.M.S.) Jusqu’au 9 mars Au musée des Beaux-Arts de Dijon, musees.dijon.fr
Jean Dampt, La Fin du rêve © Amiens/Marc Jeanneteau/Musée de Picardie
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Tous voisins L’hospitalité se trouve à l’autre bout du monde comme sur le palier d’en face. En témoignent nos chroniqueurs : Vincent Wackenheim accueille Stéphanie-Lucie Mathern ; Nikol Dziub pénètre au cœur du Studio d’Odessa ; Jean-Luc Wertenschlag retrace l’histoire du Théâtre de l’Unité ; Myriam Mechita traverse la rue ; Nathalie BachRontchevsky arpente une vie de pièces ; Claude De Barros se rêve à la page et Bruno Lagabbe sonne à la bonne adresse.
VINCENT WACKENHEIM « LES CHAMONIX, CE SONT DES PIEDS D’ENFANTS. » Par Stéphanie-Lucie Mathern ~ Photos : Benoît Linder
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Il est 17 h 15 sur le boulevard Raspail, Paris ressemble à octobre en veste fermée. Heureusement, l’appartement de Vincent Wackenheim est plein d’angelots et frontispices. Une grande bibliothèque nous accueille, des dessins, des gravures, un trumeau révolutionnaire, un saint Jérôme flamand comme un autoportrait, des sculptures naïves, indiennes, macabres. Mes yeux partent dans tous les sens. L’ambiance est rouge et jaune. Vincent Wackenheim nous attend en chaussons de cuir. Il a vendu, écrit (16 ouvrages, de La revanche des otaries à L’ordre des choses) et critiqué des livres. Je l’ai connu grâce à sa somme sur les danses macabres – publiée à L’Atelier Contemporain – chefd’œuvre d’archives couplées à des citations de très bonne littérature. Il m’a été présenté dans un café de la gare de l’Est par Hervé Bohnert, le Rodin de Strasbourg. Entre deux Perrier, il fera cette déclaration sur les biscuits : « Les Chamonix, ce sont des pieds d’enfants. » Ce mot d’esprit résume une vie de lecture, la collection de tous les numéros de La Nouvelle Revue française. Le seul manquant date de 1911, avec un texte de Bloch sur la manière de créer une section d’infanterie. « Le collectionneur est capable de crime », s’amuse-t-il. Une conversation sur le vol et ses cas de conscience s’ensuivra, du rapt dans une librairie place des Vosges au service de chocolats des Deux Magots, dans le but d’impressionner une jeune fille. Vincent Wackenheim aime les anecdotes. Cet appartement qui a vu passer toute l’intelligentsia de Montparnasse du temps d’Apollinaire (souvenezvous du vol de la Joconde) lui va bien ; mais il n’a rien perdu de son identité alsacienne. On trouve chez lui des cartes de visite du Hailich Graab, du temps où l’on vous obligeait à finir vos assiettes, du Strissel, des coucous, et même des cigognes. Vincent Wackenheim a fait ses classes au Gymnase Sturm, mais comme il passait sa vie au Schluch à boire des bières pression au milieu des boiseries, il a fini chez les jésuites à Reims, dans le dortoir du séminaire des Missions de Chine. « J’étais un glandeur, mais pas flamboyant à la Rimbaud. »
— J’espère vivre jusqu’à la mort. — Jean Paulhan Tout ça finit en triple cursus de lettres, histoire et droit à la Sorbonne ainsi qu’un boulot dans une librairie rue Monsieur-le-Prince. « Trois ans à gratter des dédicaces au papier de verre », rit-il. Cet amateur éclairé continuera dans l’édition, au Dilletante et au Rocher (du temps de Pierre Fabre). Le zeitgeist et ceux qui en ont la prescience le fascinent. En déambulant dans les pièces, nous découvrons Staline, accroché à côté du frigo. « Il dérange beaucoup, mais il a appris à parler à mes enfants. » Présence de la figure du père, le sien, Auguste, ancien médecin, l’emmenant nourrir sa curiosité au cabinet des Estampes. Aujourd’hui, il fréquente assidûment les salles de la BNF. Il travaille actuellement sur le lien qu’avaient les peintres et écrivains du xixe avec l’argent – « La profession de marchand d’art est née en même temps que celle d’éditeur. » – et se plonge à nouveau dans les bons mots du journal de Jules Renard. Vincent Wackenheim s’intéresse aussi à la représentation du nombril dans la peinture.
Je dis que c’est une porte d’entrée vers les viscères. Il évoque sa cicatrice, son foie tout neuf depuis 2024. Il nous offre Touché, greffé qui retrace son expérience. Miraculé, n’ayant pas perdu sa drôlerie, il y narre les petites gênes et aberrations des transplantés qui vivent l’intrusion d’un corps étranger. « Je me sens plus gentil, c’est que je dois avoir le foie d’une femme. » Il y parle aussi de quelques interdits comme le pamplemousse ou le millepertuis, et évalue les boîtes de Cachou et celles de Ricola - de petites boîtes aux lettres. Dans la série des intrusions, il a été – pendant un direct de France 3 Alsace - galoché par l’entarteur Noël Godin à la question « Qu’est-ce que la provocation ? », sous le regard, à distance, de sa mère qui a eu l’élégance de ne rien dire. Une mère de 96 ans dont il prend soin en retournant régulièrement à Strasbourg. La transmission est importante, même s’il n’est pas dupe. « J’ai offert trois brochets (naturalisés) à mes enfants, ils n’en ont pas voulu. » De l’enfance, il garde le souvenir de ce copain qui a mis des dragées au poivre dans un bac de vraies dragées sans voir l’effet de sa blague. « J’ai compris qu’il vivait dans une dimension différente. » Vincent Wackenheim a écrit un beau livre sur les commencements (chez Gallimard). Nous avons du mal à partir, car nous savons que les premières fois sont précieuses.
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ROCK, LIBERTÉ ET POÉSIE, FAÇON UKRAINE (3) Par Nikol Dziub
UN PEU DE CINÉMA N’A JAMAIS FAIT DE MAL À PERSONNE
Nikol Dziub, Dans le studio cinématographique d’Odessa avec Dovjenko et Vyssotski, 2009
Puisque la guerre contre l’Ukraine continue avec toujours plus d’acharnement, poursuivons de notre côté notre voyage dans les coins poétiques du pays, et allons visiter le Studio cinématographique d’Odessa. Le Studio a été l’un des premiers au monde : rien d’étonnant, puisque c’est à Odessa que le septième art a failli être inventé, juste avant les Frères Lumière. On est en 1893, à l’hôtel La France. Le public découvre deux films tournés
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au « cinéscope » sur l’hippodrome de la ville : Les Chevaliers et Le Lanceur de javelot, par Joseph Tymchenko. Pendant ce temps, Muybridge et Marey fument des clopes du côté de la station de métro Crimée, à Paris. Le cinéma est une chose vitale. Mes parents n’auraient jamais survécu à l’URSS et à sa chute s’il n’y avait pas eu la musique et le cinéma français. Oui, les frontières étaient hermétiquement fermées, mais Hermès ne peut rien contre les ondes
invisibles de la culture. La vie serait trop prévisible, la vie ne serait pas drôle sans Alain Delon, sans Jean Marais, sans Louis de Funès. Et quels rêves, quels espoirs aurais-je pu avoir, à 10 ans, si nous n’avions pas chanté Douce France avec la chorale de l’école, à Kyïv ? Un jour de 1969, la télévision passe un court-métrage de Victor Gress au titre magnétique : Pluie aveugle. Mais il y a plus magnétique encore : c’est ce couple que montre Gress, et qui va au cinéma regarder Un homme et une femme de Claude Lelouch. Ce n’est pas tout à fait la Nouvelle Vague, peut-être : il n’empêche qu’en une scène, c’est elle qui s’abat sur la capitale pluvieuse de l’Ukraine. Ce qui est magique aussi, avec le cinéma, c’est qu’il a beau être exposé à toutes les formes de pouvoir, il y résiste. Prenez le cinéma odessite : ce n’est pas du pur cinéma « soviétique ». Il a son propre génie, son propre parfum, connu dans le monde entier d’ailleurs, puisque d’authentiques chefs-d’œuvre, acclamés internationalement, en portent la marque, dont Le Cuirassé Potemkine (1925) d’Eisenstein. À l’époque, Odessa vibrait au rythme du cinéma. De la rédaction des scénarios aux tournages eux-mêmes, chacun trouvait à s’employer dans cette aventure naissante digne du nom de la ville : Odessa, c’est Odyssée, comme Jules Verne le rappelle dans Kéraban-le-Têtu. En 1927, le poète et dramaturge Youriï Yanovskyï publie un livre magnifique : Hollywood sur la mer Noire. Il y décrit Odessa enflammée par la cinéphilie et fait l’éloge des grands réalisateurs de son temps – Dovjenko, notamment, véritable héros romantique à ses yeux. Il rappelle aussi, avec une pointe d’ironie, que, pour les autochtones, « toutes les personnalités célèbres de l’histoire et de la géographie » ont grandi à Odessa, Charlie Chaplin en tête. Ont-ils tout à fait tort ? Nombre de « génies d’Hollywood » sont originaires, de près ou de loin, de la région – sans oublier ces héros sensibles de nos jeunesses que furent Bob Dylan, Joe Dassin et tant d’autres. Et, là encore, rien que de très logique dans tout ça. Odessa a longtemps été cette ville où cent cultures vivaient en communion, au moins dans l’ordre esthétique. Il y avait de l’humour dans l’air, et les passants du boulevard Français pouvaient vous réciter par cœur les nouvelles d’Isaac Babel. Puis un jour un shahed a atterri sur le plus grand hôtel de la ville, avec vue, d’une part sur la mer Noire, d’autre part sur le fameux escalier Potemkine, surplombé par la statue du cinquième duc de Richelieu habillé en empereur romain, et qui semble bénir la mer qu’il regarde – à moins qu’il ne jette un regard ambitieux sur l’Empire ottoman. Odessa, cette
perle au bord de la mer, disait-il. C’était du temps de Catherine II, de Paul Ier puis d’Alexandre Ier. Mais oublions les shaheds et les potentats. Le cinéma vaut mieux que ça. Le cinéma des grands couples mythiques, Marina Vlady et Vladimir Vyssotski, par exemple, les Kate Moss et Pete Doherty de l’époque. Et le cinéma des poètes, surtout – de poètes comme le futuriste Mikhaïle Semenko, qui travailla pour le Studio d’Odessa, et qui, vingt ans avant d’être tué avec tant de ses camarades de la Renaissance exécutée, écrivait en 1917 : Je ne mourrai pas de mort, mais de vie. Quand j’aurai trépassé la vie même sera finie, et le drapeau baissé. Je mourrai en ma prime jeunesse, car serai-je jamais vieux ? Je ne veux nul poème de messe. Du deuil oublie, oublie le jeu. Je mourrai, mourrai en Patagonie, car j’appartiens au feu et à la terre. Amis, je n’entendrai pas vos cris, je ne suis à personne, poète planétaire. Je mourrai quand la nature se taira, en attendant la dernière nuit d’orage. Je mourrai dans une trêve, tandis que mon coeur bat de la vie, de la lutte, et de mon très jeune âge. Mykhaïle Semenko, En première ligne, trad. Ella Yevtouchenko et Bruno Doucey, Éditions Bruno Doucey, 2025.
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TON VOISIN CET INCONNU Par Jean-Luc Wertenschlag
LA DERNIÈRE FOLIE DU THÉÂTRE DE L’UNITÉ JACQUES LIVCHINE ET HERVÉE DE LAFOND SONT LES PERSONNAGES EXTRAORDINAIRES DU ROMAN DE LEUR PROPRE VIE. LES FONDATEURS DU THÉÂTRE DE L’UNITÉ ONT PASSÉ PLUS DE 50 ANS À OSER L’INIMAGINABLE ET À RÉUSSIR L’IMPENSABLE. 2026 SONNE L’HEURE DE LA RETRAITE, MAIS LA MAISON DE L’UNITÉ POURSUIT L’AVENTURE À AUDINCOURT. 31 décembre 2025, Kapouchnik historique. Rideau baissé, verres levés. L’occasion parfaite pour rembobiner le scénario d’une comédie artistique et politique comme on n’en fabrique plus. Une épopée à hauteur humaine, de rue, de chien, parfois. Tout commence en mai 68, évidemment. Une faillite, un camion Volkswagen huit places récupéré au passage. Que faire de ce véhicule improbable ? Y charger des comédiens, pardi. Direction la MJC d’Issyles-Moulineaux. Le théâtre comme transport collectif. Hervée naît au Vietnam en 1944 d’un père militaire, grandit dans des écoles religieuses d’Agen à Lille, trie 5 000 chaussures à Emmaüs et écrit très tôt des pièces de théâtre pour enfants. Elle rencontre Jacques en 1972 à qui elle arrache le plus petit rôle du théâtre français, une Dame Claude muette dans L’Avare de Molière. Avec l’embauche du scénographe Claude Acquart, le trio fondateur est là. L’Unité prend forme. Les salles se remplissent, mais toujours avec les mêmes têtes. Comment faire venir tout le monde ? Aller parader dans la rue ! En 1973, ils inventent le théâtre de rue, mais ils ne le savent pas. En 1977 surgit la 2CV Théâtre. Une parade au départ pensée pour annoncer un spectacle sur la faillite de l’usine du père de Jacques. Puis un article dans Libé. Et
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Théâtre pour chiens
le basculement. Vingt ans de tournée mondiale. Corée, Chine, États-Unis, Islande, Australie, Guyane, etc. Une Citroën bringuebalante, un acteur à l’avant, deux spectateurs à l’arrière, huit minutes proustiennes, une ouvreuse désagréable, un pompier réglementaire, un garde républicain. C’est le plus petit théâtre du monde. Et peut-être le plus juste. Élitaire-populaire assumé. « Il ne s’agit pas de remplir le théâtre de Montbéliard, mais de remplir Montbéliard de théâtre » Tout en tournant en Italie, en Russie ou en Kanaky, la troupe s’associe dans les années 80 au CAC de Saint-Quentin-en-Yvelines et crée des Brigades, des Ruches et des BIT (Brigades d’Intervention Théâtrale) un peu partout. À Trappes où un certain Jamel Debbouze découvre le théâtre, jusqu’à Audincourt aujourd’hui. 1989, cent cinquante représentations. 1990, l’épuisement. Il faut un lieu avant d’être vieux. Petite annonce nationale : Compagnie professionnelle cherche un lieu d’implantation, mairies, veuillez faire offre sérieuse. Contre toute attente marxiste, c’est Louis Souvet, sénateur-maire RPR de Montbéliard pendant 27 ans qui répond. Jackpot idéologique improbable. Une seule condition – qui aurait plu à Mélenchon version LFI : ne jamais adhérer au PS. La Scène nationale se transforme en Centre d’art et de plaisanterie. Et peu à peu, le rire s’empare de cette terre ouvrière marquée par les usines Peugeot…
2CV Théâtre
Oncle Vania à la campagne
Lancer un sénateur RPR en l’air On peut bousculer l’institution par l’action, sacrifier des Renault 5 sur un pieu géant (pas des Peugeot, il y a quand même des limites à la transgression), propulser un sénateur-maire RPR à vingt mètres de hauteur en l’air au bout d’un élastique, vendre des gobelets vides et offrir le vin parce que la licence IV n’arrive pas, inventer une monnaie locale, proposer chaque saison La plus mauvaise pièce de théâtre de l’année, lancer des créations avec 100 personnes, engueuler le spectateur… Ou jouer pour des chiens. Des vrais. Invitations aux maîtres en forme d’os. Comédiens tartinés de rillettes et de colliers de saucisses. Succès canin. Presse maximale. Le pouvoir médiatique du chien, ne jamais l’oublier. Une espèce d’institution anti-institutionnelle Ils « inventent le loft sans le savoir », avec une pièce qui dure 11 jours et 11 nuits, et réinventent les classiques, Don Juan, Le Bourgeois gentilhomme, Oncle Vania (mais à la campagne), Brecht (mais pour Muguette et avec les comités d’entreprise), Macbeth de Shakespeare (mais en forêt, par exemple au Tannenwald à Mulhouse pour l’indispensable festival Scènes de Rue). Et l’Unité écrit beaucoup, Jacques pratique l’écriture au quotidien, dans ses Griffonneries drôles et poétiques, qui lui valent de solides inimitiés chez les professionnels de la profession, indignés par ses tirs de canon sur l’institution théâtrale. « Ce crétin surdiplômé de Pierre Moscovici » L’apothéose, c’est l’incroyable Réveillon des Boulons qui métamorphose Montbéliard une année sur deux. Défilé mécanique, folie puissante, théâtre partout, sourires en rafale. Des dizaines de milliers de personnes dehors par une nuit glaciale. Trop pour Pierre Moscovici, président du pays de Montbéliard en 2008, aujourd’hui président de la Cour des comptes. Trop populaire, trop soutenu à l’origine par un RPR. Rideau. Suppression. La politique culturelle de gauche, parfois, aime les ciseaux. L’Unité a toujours trinqué. Pas un spectacle qui ne se termine autour d’un repas arrosé… À Audincourt, à côté de Montbéliard, où la compagnie
La Nuit Unique
Ça passe pas Le Trio Davant
s’est installée en 2001 dans les anciennes filatures Japy, c’est un art de vivre. Jacques et les siens cuisinent tous les jours ou presque. C’est là que naissent les Kapouchniks, revues de presse sur scène, pour rire de l’actualité et des politiques locales et internationales. « Souvent nous nous disons, là nous n’irons pas plus loin, c’est fini, et pourtant à chaque fois, nous repartons… » Le théâtre est d’abord politique. La preuve en 2015 avec le Parlement de la rue, agora grecque reconstituée, objet théâtral populiste, présenté à Mulhouse et à Aurillac, où l’on débat aussi bien de pédagogie que de sodomie à partir de propositions du peuple. Ou avec La Nuit Unique, improbable nuit blanche de théâtre présentée à un public couché et parfois endormi à Cannes en 2022. Depuis le 1er janvier 2026, la Maison de l’Unité a pris le relais. Estelle Chardon à l’administration et à la communication. Catherine Fornal et Éric Prévost à la direction artistique. Résidences, accueil de compagnies, poursuite des Kapouchniks complets depuis cent soixante éditions, Ruches annuelles. La liberté d’expression reste sur scène. Et ailleurs aussi. Hopla, on y va ! www.theatredelunite.com Interview Jacques et Hervée : podcast.ausha.co/wne/unite
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UNE HISTOIRE
DE VOISIN DU BOUT DE LA RUE Par Myriam Mechita
Myriam Mechita, Un souvenir d’été, 40 × 60 cm, encre et crayon sur papier
Je vous avais promis de vous parler d’amour, je tiens toujours mes promesses. C’est parti… Après mes périples de déménageuse, je me suis dit que, désormais, seul le travail sera le cœur, et l’amour, basta. Ras-le-bol de ces rencontres flemme où personne ne veut faire d’effort, même sortir de son canap’ et aller dans un café est un périple surhumain… L’appel du chill est trop fort. Tu vois, ce chill qui te fait sourire quand tu arrives chez toi et que tu sais que tu vas te mettre tranquille à regarder un film et scroller en même temps… Du rien, level premium.
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Je reviens en arrière, il y a un an jour pour jour, j’ai quitté les applications de rencontres parce que, sans faire de généralités à deux balles, cette multitude de profils me donnait la nausée. Même ceux qui cochent la petite case « partenaire de vie » ou « relation sérieuse » ne fournissent aucun effort à rien. Phrases courtes, banalités, le vide intersidéral entre les deux oreilles et le cœur réunis. Découvrir quelqu’un demande du travail, demande du temps, de la force mentale pour ne pas sombrer dans cette addiction du choix « non, swipe à gauche, oui, vers la droite, gauche, gauche, gauche, droite, gauche… » Le prochain à droite est toujours mieux de toute façon, c’est comme ça. C’est le principe même de la consommation de tout, du temps, des êtres et même des espoirs. L’espoir qui se retrouve sur les genoux, la gueule cassée après quelque knock-out de fin de combat… ou ghosting bien placé. Bon, j’ai tout arrêté, après un énième connard qui me déballe son baratin pour me saisir, me lançant en ne quittant pas son téléphone des yeux : « T’es sûre que tu veux pas qu’on passe la nuit ensemble ? » après un verre d’une heure à se dire des platitudes sans intérêt. Effectivement, j’en suis bien sûre. J’ai misé sur la vie, la vraie, la drague à l’ancienne, les regards dans un vernissage, une soirée à rire, à boire devant une cheminée chez des amis… J’ai relancé les dés… Je vous l’ai dit que je suis nulle aux jeux ? Ah non, ben, je vous le dis. Rien n’a marché, et comme l’année est passée, un soir d’ennui, je me suis remise sur la ligne de départ de la course à l’amour. Bon, autant dire que les profils sont exactement les mêmes, rien n’a changé, même pas les photos, ni les « CC sa va ? ». — Tu cherches quoi ici ? — Rien, je n’ai rien perdu. — Moi, je veux que du léger, j’aime pas les nanas prise-de-tête. — Tu crois vraiment que des gens se disent : « Ah, moi, j’aime bien qu’on me prenne la tête » ? — Ben, les nanas aiment ça apparemment, je pense que ça les aide à exister. Bienvenue en 2025. Après une mini-tentative, où « ma part féminine » était visiblement un sujet central… N’oublions pas que je porte les cheveux courts et qu’il semblerait que les points visibles de féminité soient toujours un sujet pour les quinquas qui tardent à se déconstruire. Mais quelle fatigue. Grosse grosse fatigue. Vous la connaissez, cette fatigue qui vous tenaille et qui plombe vos chaussures et vous empêche d’avancer… et puis dans le silence un : « Oh, tu existes ? » est apparu. J’existe, oui, et il existe aussi… L’amour était juste au bout de ma rue. La prochaine fois, je vous raconte comment je suis transie. Promis.
—2 AVRIL
31 MARS
Métamorphose Lauréats du concours 2024
Pascale Ettlin ◦ Vardit Goldner ◦ Elise Grenois Maryam Khosrovani ◦ Yosra Mojtahedi Aurélie Scouarnec ◦ Suhail Shaikh
WOYZECK OU LA VOCATION TH
TR ÉÂ E
TEXTE ET MISE EN SCÈNE ♥ TÜNDE DEAK
REGARD N°29 Par Nathalie Bach-Rontchevsky ~ Photo : Mar Castañedo
En y pressant les doigts, j’appuierai sur la sonnette d’en bas En y pressant le pas, je grimperai l’escalier d’autrefois Pareil au colimaçon de ses bras Là où le cœur ne triche pas
Je descendrai les rivières des couloirs En regardant tanguer les frontières De son air perdu et ses yeux si clairs Riront de bonne guerre
J’irai dans toutes les pièces de toutes ses vies Mordre le temps que je n’y ai pas passé Du nord au sud caresser le safran du parquet M’y allonger de tout mon long, peut-être à jamais
Sous la claque d’un soleil fou La musique de la rue balayera le temps Les jours de glace et les mauvais vents Et sa bouche s’ouvrira ardemment En y pressant mon sang, j’embrasserai jusqu’au sommeil Les terres salées et éternelles Où passent les amants venus voir le ciel Et le vol des tourterelles
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Bryan Arias
Hamlet
l’année commence avec elles festival de danse
©César Vayssié
15 > 29 JAN 26
MARCELA SANTANDER CORVALÁN Agwuas MARIE BARBOTTIN À l’aune de leurs peaux LOUISE VANNESTE 3 jours, 3 nuits SANDRINE LESCOURANT Raw BETTY TCHOMANGA Histoire(s) Décoloniale(s) - #Portraits croisés
SOLÈNE WACHTER & BRYANA FRITZ Logbook LEÏLA KA Maldonne +++ RENCONTRES / ATELIERS / DJ SET / ...
POLE-SUD.FR
+33 (0) 3 88 39 23 40 / 1 rue de Bourgogne 67100 Strasbourg
Mulhouse La Filature 30 janv. & 1er fév.
Strasbourg Opéra 8-13 fév.
Chorégraphie Bryan Arias
Ballet de l’Opéra national du Rhin
Direction musicale Tanguy de Williencourt
Orchestre national de Mulhouse
operanationaldurhin.eu
du rhin
opéra d'europe
© Sébastien Plassard
HORTENSE BELHÔTE Performeureuses
MAUVAIS ESPRIT Par Claude De Barros
ET MOI, COMMENT JE SERAIS DANS NOVO ?
Comme moi, avez-vous déjà rêvé un jour d’être une rock star, une pop star, un intellectuel en vogue ou, plus simplement et en toute humilité, une idole, c’est-à-dire pour user d’une expression moderne et tarabiscotée, un « personnage iconique » ? Je ne vous parle pas du quart d’heure de gloire warholien, ce fameux « 15 minutes of fame », très éphémère où l’on croit être quelqu’un dans une société d’anonymes. Non, non, je vous parle de la vraie célébrité, durable, celle qui garde du sens dans la vie réelle et post-adolescente, celle du mérite, de l’effort et des succès rares. Au-delà de la vidéo « réseaux sociaux » aimée par ses amis, sa famille (et un parfait inconnu essayant de placer un produit
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miracle), des cinquante « likes » péniblement obtenus à force de ténacité, de répétitions et de vieilles blagues éculées, ou même d’un article mal écrit dans la presse locale, je rêve de la gloire ultime, du Graal de tous les adolescents des pays civilisés par Coca et McDo, dopés par des désirs de popularité : ma photo grand format dans un magazine ou sur un poster ! Avez-vous déjà rêvé de ça ou suis-je le seul ? Je vois bien à vos mines déconfites que vous avez aussi le doigt dans le pot. Hélas, c’est maintenant que la dimension gratuite du rêve laisse place à des complications pratiques. Comme au loto où rêver au gros lot reste la seule part non payante de ce désir d’enrichissement. Ça ne coûte rien, c’est donc à la portée de tous. Alors que devenir riche, c’est le début des ennuis fiscaux. Et pour quelques penseurs télévisuels, l’exil forcé et contraignant à Monaco ou à Bruxelles. Une fois célèbre, connu et reconnu (même dans la rue), le travail commence. De nos longues discussions aux pauses café, un collègue de travail et moi étions arrivés à une conclusion commune : « Quand on n’est pas courageux, il faut être malin. » Fort de cet adage, étudions avec méthode l’art de la « pose » photographique. Alors, je feuillette NOVO 78. Uniquement pour comprendre la mécanique. Je veux voir ce qu’il y a sous le capot. Éliminons la une. Acte anonyme et répréhensible. C’est mauvais pour le commerce. Restent quelques options : regard fixe vers l’objectif, car j’interpelle le lecteur, ou un peu de biais comme si le photographe n’était pas tout à fait là ? Fond neutre et net ? Profondeur de champ qui embrume l’arrière-plan, mais qui laisse deviner un univers ? Ambiance bucolique inattendue ? Et le corps, la posture, c’est important la posture : mains dans les poches, bras tendus, bras croisés, contorsion savamment organisée ? À chacun ses rêves de succès, à chacun son rêve d’image. Après réflexion, je rêve du bain de soleil, page 43.
Direction Fattoumi-Lamoureux
SAMEDI 17 JANVIER 2026 19H30 À VIADANSE
10 EUROS, RÉSERVATION SUR VIADANSE.COM
EN PARTENARIAT AVEC LE THÉÂTRE EDWIGE FEUILLÈRE DE VESOUL & LE THÉÂTRE DU JURA DE DELÉMONT, SUISSE VIADANSE DIRECTION FATTOUMI - LAMOUREUX Centre chorégraphique national de Bourgogne-Franche-Comté à Belfort
VIADANSE est subventionné par le ministère de la Culture, la DRAC Bourgogne Franche-Comté, le Conseil Régional de Bourgogne-Franche-Comté, le Département du Territoire de Belfort, le Grand Belfort. Licences PLATESV-R-2021 - n°1-001450 - n°2 -001451 - n°3-001452 © Blandine Solange, Aristide & Bastien de la Cie Chatha
danse Direction Fattoumi-Lamoureux
HORIZON DANSE
danse
COMPAGNIE CHATHA COLLECTIF PORTE-AVIONS & COMPAGNIE ANANIA DANSES
28 JANVIER 08 fÉvrIER 2026 35 È édition Festival international jeune public WWW.MOMIX.ORG
32 spectacles à Kingersheim et dans toute l’A lsace!
des expositions des ateliers des animations artistiques à partager en famille
LE PALÉOPHONE DU COLONEL Par Bruno Lagabbe
PAS DE PANIQUE !
J’avais plusieurs pistes pour ma chronique. J’étais parti sur un souvenir où le hasard m’a joué un tour mémorable. Le hasard, ce n’est pas tangible, il n’y a rien de solide, on part d’un échiquier vide pour arriver à une situation donnée, offerte. C’est gratuit et ça n’existe qu’une fraction de seconde quand on le réalise, ou pas du tout si on passe à côté, faut être disponible. En gros, je rencontre Frank, un ami que je n’ai pas vu depuis plus d’une décennie, sur un quai de la gare de l’Est. On a joué il y a belle lurette dans le groupe Diantre, on écoutait John Lee Hooker, PIL, Pere Ubu, Beefheart… Lui écoutait surtout du Zappa, il connaissait un nombre incroyable de chansons par cœur, depuis les débuts avec les Mothers of Invention et malheureusement aussi les derniers en date, des années 80.
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Il me donne son adresse à Paris que je note dans un petit carnet en programmant une visite dans la semaine… Je me rends au 6 de la rue Vauvenargues mais, premier obstacle, il y a un digicode pour accéder à l’immeuble. Je n’ai pas le code. J’attends un peu, une femme sort et j’en profite pour entrer. Dans le hall, des boites à lettres avec quelques noms, mais pas le sien et pas d’indication d’étage, de toute façon. Je me lance dans l’escalier en lisant les noms sur les sonnettes ; premier étage, cabinet de médecins ou d’avocats ; ensuite des noms, mais pas les bons. Après avoir fait tous les paliers, il me reste deux appartements anonymes, un avec des dessins d’enfants sur la porte que j’élimine, il est célibataire. Je sonne donc à la porte élue par mes soins. On ouvre. C’est… Eric Lainé !!! Il est autant surpris que moi ! Et comment, on ne s’est pas revus depuis des lustres et dans une autre ville. — Ça alors ?! Bruno ! Qu’est-ce que tu fais là ? — Euh… Tu habites là avec Frank ? — Frank ? C’est qui ? Non, j’habite ici avec mes enfants depuis des années. — ??? Je m’affale dans un fauteuil, les jambes coupées. J’ai le téléphone de Frank, je l’appelle. Il m’attendait et décroche […] Je comprends, j’ai mal lu mes notes, il habite au 5 et je suis au 6 de l’autre côté de la rue. Quelle probabilité avais-je dans une si grande ville de sonner sans savoir chez une de mes connaissances en pensant aller chez une autre, à cause d’une adresse mal écrite ? Vous me direz. Quand j’ai revu Frank chez lui ce jour-là, fini les Mothers, il écoutait exclusivement de la musique baroque. Bizarre… Mais une autre décennie plus tard, lors d’une nouvelle rencontre, il avait replongé ! Et pas qu’un peu. Toute la discographie y passait, plus les enfants Zappa, les anciens musiciens, les tribute bands. Y a pas de hasard ! — FREAK OUT !, The Mothers of Invention, double LP, Verve, 1966
sons
HORSEGIRL Phonetics on and on / Matador Horsegirl n’a jamais cessé de toucher au plus juste. Sur Phonetics On And On, le trio de Chicago poursuit son exploration d’une indie-pop dépouillée, presque scolaire dans son apparente simplicité, mais d’une précision redoutable. Guitares sèches, rythmiques minimales, voix en retrait : tout semble tenu à distance, comme si chaque note devait prouver sa nécessité. On pense au post-punk le plus austère des Young Marble Giants, Raincoats et autres Dolly Mixture, à cette forme de naïveté revendiquée qui cache une vraie science de l’équilibre. Rien ne déborde, rien ne s’impose : l’album avance par petites touches obstinées, jusqu’à installer un charme discret mais tenace. Une musique qui insiste doucement, et reste longtemps. (E.A.) BAR ITALIA Some like it hot / Matador Avec Some Like It Hot, Bar Italia semble atteindre ce point fragile où tout peut enfin s’ouvrir. On y perçoit des réminiscences évidentes : le romantisme désinvolte des Libertines, l’urgence rugueuse et féministe de Huggy Bear ou de Porridge Radio, sans jamais sonner comme un simple héritage. Le trio londonien transforme ces influences en une matière vivante, instable, presque fiévreuse. Les chansons avancent à découvert, entre tension et abandon, comme si la forme elle-même cherchait à se libérer. Une musique séminale, au sens le plus noble : primitive et neuve à la fois, traversée par un désir de rupture douce. Bar Italia ne regarde plus derrière : il invente son propre vertige. (E.A.)
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KELLY MORAN Don’t Trust Mirrors / Warp Avec Don’t Trust Mirrors, Kelly Moran poursuit une recherche patiente et délicate, à la lisière du piano contemporain et de l’electronica la plus feutrée. Ici, le geste est charnel, presque fragile. Les traitements électroniques, discrets, évoquent les plages les plus apaisées de Drukqs d’Aphex Twin ou certaines architectures sensibles de Pantha du Prince. Tout se joue dans l’infime : résonances prolongées, silences actifs, vibrations qui semblent hésiter avant de disparaître. Une musique de l’écoute profonde, qui refuse l’ostentation et préfère la persistance douce. Kelly Moran compose des espaces intérieurs, instables et magnifiques, où le temps se suspend sans jamais se figer. (E.A.) THEO HAKOLA Truth and Common Decency / Médiapop Records Ce grand disque rappelle que Theo Hakola est essentiel au rock français. L’ex-Orchestre Rouge, ex-Passion Fodder, s’y attache à la détresse de notre temps. Il le fait de manière presque réjouissante, avant de plonger dans une sorte de mélancolie active, sans surtout rien perdre de sa combativité. Son Cantique profane dédié à la « vérité salvatrice » et indirectement à Alexei Navalny est une ode à chanter dans les écoles de la République comme tout grand texte libérateur. Et quand il pourfend les scélérats, les Musk, Trump et JD Vance, on se dit qu’à l’égal d’un Woody Guthrie et de sa célèbre guitare, son disque tue les fascistes. Que ces derniers se le disent et disparaissent. (E.A.)
Janv.–Juin
Illustration
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: Trafik.fr
Thylacine Étienne de Crécy Miki Bertrand Belin Yuston XIII dEUS Rainbow Girls Danyl Zoufris Maracas Valentine Groove Les Yeux d’la tête Herman Dune SUN Grandma’s Ashes Alice Faye Flora Hibberd Humour Belfour Komodor After Geography Vraell Borja Flames ...
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2025/ 2026
EN 2026... LAST TRAIN SCYLLA & FURAX BARBAROSSA LEPROUS GEORGIO YASMINE HAMDAN UNE SEMAINE AVEC ETIENNE JAUMET BERTRAND BELIN LILLY WOOD & THE PRICK JACK AND THE BEARDED FISHERMEN AÏTA MON AMOUR KOPOW X ZILLER BAS X MIQI O ROOTIKALY YOURS #10 AVEC ABA SHANTI-I + ... MAYERLING ROD BARTHET MALTED MILK APÉRO CONCERT AVEC ELIE ZOÉ FAYÇAL SAHLI UN DIMANCHE EN FAMILLE AVEC THE WACKIDS SUPERNOVA #2 AVEC CAMION BIP BIP + ØUTRO ZOMBIE ZOMBIE BESAK METAL FEST LES INSOLITES DE LA RODIA #8 : NUIT ROM AU MUSÉE DES BEAUX ARTS ET D’ARCHÉOLOGIE AVEC ZINDA + DJ CLICK FRAGILE MAQSUM METAL TEENAGE PARTY NOMADS SPIRITS DEAD ISAAK SAINT AGNES NUIT NOIRE 4, avenue de Chardonnet 25000 Besançon www.larodia.com
Scène de musiques actuelles de Besançon
lautrecanalnancy.fr octroi-nancy.fr
lectures
LE MAL. CHANT DE D’ARCO I D’Antonio Moresco — Les éd. du Chemin de fer
GARDEZ L’ŒIL SUR LE DONUT, PAS SUR LE TROU ! De Nathalie Bittinger — Hoëbeke Dans ce bel ouvrage, Nathalie Bittinger propose bien plus qu’un essai sur David Lynch : une traversée empathique de son imaginaire. Loin des gloses opaques, elle éclaire l’œuvre par touches, attentive aux formes, aux obsessions, à la spiritualité souterraine du cinéaste. L’analyse avance comme un rêve lucide : précis sans jamais disséquer, passionné sans idolâtrie. Cette spécialiste, maître de conférences en cinéma à l’université de Strasbourg et agrégée de lettres modernes, écrit à hauteur de regard, dans une langue claire, hospitalière, qui fait confiance au sensible. Une invitation précieuse à regarder Lynch non pour résoudre ses énigmes, mais pour s’y tenir, ouvert, disponible, vivant. (E.A.)
Le « Vous qui entrez, abandonnez toute espérance » de l’Enfer de Dante pourrait s’adresser au lecteur qui s’apprête à ouvrir ce roman d’une noirceur absolue. Plusieurs fois, le narrateur le prévient qu’il ne pourra pas lui raconter tous les détails de son atroce histoire. Ce flic mort, comme il se présente, est chargé par un mystérieux personnage de comprendre ce qui pousse des enfants à chanter leur souffrance en chœur dans la ville des morts. Cette mission le conduira à retourner dans la ville des vivants pour empêcher le mal de se répandre, avec son désespoir, sa solitude, sa fureur et tout un arsenal de guerre : des affreux, il va en liquider un paquet dans des scènes de combat irrespirables. Premier « chant » d’une trilogie, ce vertigineux « thriller métaphysique », plein de décors et de personnages époustouflants, éblouit par son atmosphère ténébreuse. (N.Q.)
106 JOURS. LES CARNETS D’ALICE AZEVEDO De Camille Soulène – Tristram
MON NOËL AVEC MARCIA De Peter Stamm — Christian Bourgois éditeur
Un matin, Alice et sa classe de CM2 sont précipitamment envoyées dans un immense abri souterrain, sans explications. La jeune fille décide alors de tenir un journal (nous sommes en 2048), et c’est à travers son regard que nous apprenons ce qui s’est produit (une guerre nucléaire a éclaté), ce qui se passe dans l’abri (on s’attend à ce que ça explose) et ce qui leur arrive à la surface, où elle décide de remonter avec quatre de ses amis… C’est avec ses annotations simples et factuelles que nous avançons dans cet univers postapocalyptique. Mais aussi avec tout ce qu’elles ne racontent pas : ce qui est tu ou sous-entendu est aussi important que ce qui est écrit et permet de comprendre tout ce qui se joue dans ce court roman d’une richesse et d’une densité infiniment plus vastes que la nature du document dont il se compose le laisse imaginer. (N.Q.)
Si on aime retrouver la plume de Peter Stamm dans ses romans, on guette encore plus fébrilement la parution de ses nouvelles – genre dans lequel il excelle. Christian Bourgois propose Mon Noël avec Marcia, récit de retrouvailles avortées ayant pour toile de fond un Noël blanc dans le Vermont. Cette novella de 70 pages est liée au paragraphe d’une autre histoire courte de l’auteur intitulée Dans les quartiers périphériques, publiée en 1999. Un homme y était abordé par une inconnue sur un trottoir new-yorkais, mais peinant à cerner ses intentions, il passait son chemin. 20 ans plus tard, en écrivain du temps et des angles morts de la mémoire, Stamm offre une vie alternative à cette histoire, dans laquelle son narrateur aurait noué une relation avec la jeune femme. Un anti-conte de Noël qui exhume les fantômes du passé et révèle la part d’irrévocable présidant à nos choix. (N.B.)
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PRENDRE LE TEMPS 6.2——26.4.26 Christiane Fath et François Bauer
kunsthallemulhouse.com MUSÉE DES BEAUX-ARTS DE MULHOUSE Exposition du 13 déc. 2025 au 4 mai 2026 Ouvert tous les jours de 10h à 13h et de 14h à 18h (sauf mardis et jours fériés)
Gratuit
ÉPILOGUE Par Philippe Schweyer
Pour finir par une note de mauvais goût assumée, un bout de pochette de disque au parfum de madeleine de Proust disco. En apprenant l’arrivée en gare de Strasbourg de Cerrone pour un DJ set programmé par l’Ososphère, tout est remonté à la surface. Je me suis revu tenir en main l’album Cerrone 3 dans le sous-sol aménagé en discothèque de la maison des frères Hengel. C’est là que se retrouvaient les gamins du lotissement pour écouter sur des enceintes démesurées l’album Wish You Were Here des Pink Floyd ou le double live de Peter Frampton parmi les centaines de disques achetés par les grands frères d’Alain avec leurs premiers salaires. Un beau jour, j’ai découvert que le disque de Cerrone qui me faisait tant fantasmer, je pouvais l’avoir pour moi seul en le commandant au club Dial auquel ma mère était abonnée. Il suffisait de décoller le timbre, reproduction miniature de la pochette, et de le coller sur le bon de commande. Quand le disque a fini par arriver par la poste, c’est comme si j’avais fait entrer clandestinement le diable à la maison. Seul dans ma chambre, j’étais
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enfin libre d’examiner la photo intérieure à ma guise et plus particulièrement les corps dénudés des deux créatures féminines masquées qui semblaient vivre dans une forêt tropicale bas de gamme. Ce salaud de Cerrone, avec sa petite moustache ridicule, ses pantalons à pattes d’éléphant, sa chaine en or démesurée pendue autour du cou, ses chemises grandes ouvertes et son regard halluciné avait à ses pieds trois créatures, un homme dont je me fichais éperdument et deux femmes qui me faisaient entrevoir un monde d’adultes inaccessible et beaucoup plus sexy que le mien. Ensuite, tout est allé très vite, The Clash, les Dogs et quelques autres ont balayé sur leur passage mon goût pour le disco. J’ai tout de même gardé, longtemps planqué au fond d’un placard, le troisième disque de Cerrone. Les photos de la pochette, qui me faisaient rêver, me paraissent désormais un peu cheap. Mais il suffit que je pose le vinyle sur ma platine pour redevenir le gamin qui écoutait « Supernature » ou « Give Me Love » dans la cave des voisins en attendant avec impatience d’accéder à l’âge adulte.
31.01 WEEPERS CIRCUS PRÉSENTE : RÉTROPOLIS
04.03 MOUNDRAG
07.02 STAND HIGH PATROL DJ SET FT. MARINA P. + WEEDING DUB + JAEL. + BANDI! + ANTIPOD
07.03 LES WAMPAS
festival Momix
Xpression Dub #3
14.02 STONY STONE + 1e partie
Rock After Work
+ 1e partie
13.03 MICHEL CLOUP + PUTAN CLUB Aventure Stupéfiante
19.02 CARNAVAL DU CLOUS 20.02 SOIRÉE ÉLECTRO AVEC MARTA 21.02 HRFTR + BARREN + ALITA
14.03 TREMPLIN CHIPO’ZIK
27.02 LOS TRES PUNTOS + ZÉRO TALENT + M.O.K.O. 28.02 MATTYEUX
27.03 CACHEMIRE + DEADLY SHAKES
Release Party
+ 1e partie
JAN → MARS 2026
20.03 RIDSA
+ 1e partie
21.03 BUZZ BOOSTER 28.03 LOCOMOTIV’ HORS PISTES
PRENDS ? MBRE
MOUNIA RAOUI & ARESKI — LES MÔMES PORTEURS
mediapop-records.fr
novomag.fr
A
MANITÉS DE MÔMES
MOUNIA RAOUI & ARESKI
B
A OIRE TIQUE SON MBRE LLE
aoui
Dondieu Divin
ier, piano et violons)
bain — Graphisme : Micklael Dard
LBM001 — MPR046 — © 2025
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ncelle) re) ubdouk et autres flûtes)
LES MÔMES PORTEURS
mediapop-editions.fr
MÉDIAPOP 2026
L’AMITIÉ N’A PAS DE PRIX ABONNEMENT À NOVO = 30 € ADHÉSION AU CLUB MÉDIAPOP 100 € Un grand merci à tous les amis du Club Médiapop… Nicole Marchand-Zañartu, Angélique Miranda, Thierry Kuhn, Christophe Perih, Olivier Gimalac, Anne-Sophie Tschiegg, Martine Zussy, Pascal Neuschwanger, Laurence Mouillet, Maurice Bruppacher, Étienne Rohmer, Jean Wollenschneider, Martine Lombard, Juliette Tomasetti, Joëlle & Philip Anstett, Sylvie Gabriel, Mathieu Marmillot, Bruno Ringenbach, Gautier Perrin, Emmanuelle Telega, Emmanuel Abela, Valérie Lesage, Fabien Simon, Mathieu Jeannette, Frédérique Costantini, Odile Diserens-Borgeaud, Elisabeth Lecq, Sandro Weltin, Vincent Vanoli, Caroline Châtelet, Pierre Lemarchand, Yves Chaudouët, Peggy Morel, Jean HansMaennel, Frédéric Marquet, Tatiana Termacic, Sandrine Delaune, Pascal Minazzi, Christiane & Marcello Bagnolini, Rosy & Patrice Touvet, Karine Ollagnier, Anna Marcuzzi, Valérie Maïo, Daniel Toussaint, Jean-Jacques Delattre, Hélène & Philippe Lutz, Marie-Claude Grosheny-Wasmer, Monique & Joël Elbisser, Sébastien Arnaud, Pierre-Olivier Bobo, Franck Oudille, Dominique Falkner, Valérie Schlée, Frédéric Martineau, Pascale Richter, Philippe Berteaux, Nicolas Jeanniard, Hélène Baumann, Céline Couget Caporossi, Jeff Hurth, Nicolas Simonin, Aubierge Appolinaire, Arlette Ligey, Claude De Barros, Alice Marquaille, Elisabeth Itti, Stéphanie Radenac, Guillaume Lenys, Didier Guéniat, Pierre Kayser, Hadi Remita, Eve Wicky, Carmen Iglesias, Jean-Claude Figenwald, Frédéric Martineau, Hélène Sturm, Christian Schmidt, Jean-Louis Kuntzel, Alain Fillinger, Laurent-Marie Joubert, Bibi et Thierry Cladé, Guillaume Mougel, Pierre Soignon, Etienne Ayçoberry, Isabelle Bozorg Grayeli, Dominique Werner, Jean-Pierre Dangy… Rendez-vous sur club.mediapop.fr pour adhérer au Club Médiapop. Vous pouvez également adhérer au Club Médiapop en envoyant un chèque à Médiapop, 12 quai d’Isly, 68100 Mulhouse
Carl Cheng Nature Never Loses 3.12.2025 – 10.5.2026 Documentation of Santa Monica Art Tool and its installation Walk on LA, Santa Monica State Beach, 1988. Courtesy the artist.